Tome I : Préface
Procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc
Raconté et traduit d’après les textes latins officiels
par
(1888)
Éditions Ars&litteræ © 2021
Page de garde
Venez, abuseurs publics, venez ; qu’on lève ce masque et qu’on vous ôte ce fard ! La vérité vous confond ; la vérité vous juge. Rougissez doublement de vos crimes et de vos excuses. Buvez la honte ; car vous en êtes dignes !
Bossuet.
C’est lui qui dut pâlir et ses aides sinistres,
Et son affreux conseil et ses affreux ministres,
Quand à leur tribunal, sans crainte et sans appui,
Ta douceur, ton langage et simple et magnanime
Leur apprit qu ‘en effet, tout-puissant qu’est le crime,
Qui renonce a la vie est plus puissant que lui.
André Chénier.
VPréface
Tracer de Jeanne une image ressemblante, naturelle et vivante, d’après les documents originaux, et, parmi ces documents, faire connaître les deux principaux d’après les textes latins officiels, tel est l’objet des trois livres intitulés : Jeanne d’Arc libératrice de la France, le Procès de condamnation de Jeanne d’Arc et le Procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc.
Dans l’Introduction du livre dont celui-ci est le complément, j’ai dit ce que j’avais à dire sur l’importance des deux si intéressants procès de la Pucelle, sur les manuscrits conservés et sur ma double traduction.
Je me contenterai ici d’inviter les esprits curieux à confronter avec les réponses de Jeanne à ses VIjuges les dépositions des témoins qui l’ont connue. Ils constateront que, si la Jeanne des anciens historiens est trop hiératique, la Jeanne des récents historiens est trop émancipée. À la Jeanne classique et à la Jeanne romantique ils substitueront la vraie Jeanne.
Les uns n’ont vu dans la Pucelle qu’une fille miraculeuse, figée dans le moule traditionnel des saintes et accomplissant une mission divine qu’ils ont systématiquement bornée au sacre du roi. Ils n’ont soupçonné ni la croyante opposant aux consignes ecclésiastiques le témoignage de ses voix intérieures et les élans de sa libre individualité ; ni la Gauloise aussi gaillarde dans ses saillies qu’impeccable dans sa conduite ; ni la tacticienne qui, d’instinct, poussait à ces prompts mouvements où triomphe la fougue française ; ni l’initiatrice qui, dans le vague de ses rêves de guerre contre les hérétiques, aspirait à voir tous les royaumes unis par la paix chrétienne, de même qu’aujourd’hui nous aspirons à voir tous les peuples unis par la paix républicaine.
VIILes autres, parce que Jeanne s’est montrée rebelle aux théologiens de Rouen, ont voulu faire d’elle une révoltée contre l’Église, préludant aux revendications des futurs adversaires du despotisme théocratique.
Égale erreur.
Il ne faut ni affubler Jeanne des défroques de la légende dorée, ni la déguiser sous le masque de l’esprit moderne.
À force de vouloir trouver en elle le divin, on lui ôte son humanité. L’héroïne, si ingénue, si gaie, si tendre, si vive, si agissante, devient une entité froide. Sous la chape de plomb du surnaturel je n’aperçois plus que l’ombre de la bonne Lorraine.
Mais, autre excès, n’allons pas remplacer les effusions béates d’un mysticisme aveugle par les pédantesques dissertations d’un étroit rationalisme. Parce que cette enthousiaste opposa aux arguties et aux menaces des clercs de Rouen l’indépendance et l’inflexibilité de sa foi en ses inspirations, ne faisons pas d’elle une libre-penseuse. Parce que cette fille du peuple VIIIincarna en sa personne l’instinct populaire, ne faisons pas d’elle une républicaine.
Pourquoi transposer les temps et méconnaître les milieux ? Prenons Jeanne telle qu’elle fut, catholique par amour de Dieu et royaliste par amour de la patrie. Il n’est aucunement besoin de défigurer la Pucelle pour que nos cœurs s’allument au contact de ce grand cœur et qu’ainsi les fils de la Révolution aient pour seconde mère l’héroïne de la monarchie.
Sous ce titre : Jeanne et le peuple de France, on trouvera ici un appendice au procès de réhabilitation.
Dans cet Appendice, j’essaye d’abord de montrer combien il serait beau, juste et utile d’instituer une fête nationale en l’honneur de la libératrice de la France.
Ensuite, je fais un historique de la fête du 8 mai que la ville d’Orléans, vraiment digne d’être appelée la cité de Jeanne d’Arc, établit dès 1430, devançant la réhabilitation tardive de Jeanne par sa glorification annuelle.
IXEn troisième lieu, je donne des détails sur la maison de Jeanne d’Arc à Domrémy, qui est et sera de plus en plus un lieu de pèlerinage pour les Français.
Dans un quatrième chapitre, je m’occupe de la légende qui s’accrédita sur l’entrevue de Jeanne avec le roi, et où apparaît si bien cette auréole de merveilleux dont le peuple se plut à entourer, dès la première heure, la future libératrice.
Au cinquième chapitre, je publie les lettres de Jeanne, parmi lesquelles celles qui sont adressées à diverses villes manifestent admirablement quelle grande confiance le bon peuple avait en elle.
Au sixième chapitre, je fais intégralement connaître, en les rapprochant du splendide cantique de Débora, les stances de Christine de Pisan, monument non encore vulgarisé de l’admiration enthousiaste de la France pour l’héroïne qui venait de vaincre les Anglais et de faire sacrer le roi.
Enfin, je consacre un dernier chapitre à ce XMystère du siège d’Orléans, où l’on sent d’un bout à l’autre l’inspiration populaire, et qui est un des trésors trop ignorés de notre vieille France. La même année 1456 vit clore le procès de réhabilitation et représenter le drame naïf consacré à l’exaltation de la Pucelle.
Quelque soin que j’aie apporté au livre intitulé Jeanne d’Arc libératrice de la France, je ne me flatte point d’avoir réussi à y faire revivre en sa vérité cette sublime fille, sainte image de la France au combat.
Du moins, m’est-il permis d’affirmer que dans les réponses de Jeanne, au Procès de condamnation, et dans les dépositions des témoins, au Procès de réhabilitation, en dépit de l’insuffisance de ma double traduction, on trouvera des pages dignes d’être lues et relues par les Français et surtout par les Françaises. C’est l’évangile du patriotisme.
C’est aussi l’évangile de la tolérance. Il n’existe contre l’inquisition aucun réquisitoire qui ait l’éloquence de ces deux procès.
XIPauvre Jeanne d’Arc ! disait naguère Sainte-Beuve, avec un humour mêlée d’exagérations. Elle a eu bien du malheur dans ce que sa mémoire a provoqué d’écrits et de compositions de diverses sortes… Des historiens distingués — Henri Martin et Michelet — lui doivent d’avoir fait des chapitres bien systématiques1 ou un peu fous2, et la dernière histoire qu’on a d’elle, par M. Wallon, une histoire que l’Académie française a eu la complaisance extrême de couronner, est bien la faiblesse même3, et, de plus, une œuvre imprégnée d’un léger esprit de superstition. J’en viens donc à penser qu’il n’y a rien de tel pour honorer le miracle de la patriotique jeune fille que le vrai tout simple, et ce qui permet d’en approcher le plus, le journal de ses actions et les pièces mêmes de son procès.
J. F.
Avertissement
L’exposé officiel du Procès de réhabilitation, mal ordonné et diffus, ne supporte pas la comparaison avec l’exposé officiel du Procès de condamnation, chef d’œuvre de méthode et de précision.
J’aurais donc infligé aux lecteurs une besogne fastidieuse, interminable et stérile, si j’eusse traduit littéralement tous les documents dont il sera ici question.
D’une part, adopter les divisions les plus logiques et présenter les matières dans leur ordre le plus naturel ; d’autre part, dégager les documents des ronces de la scolastique qui y surabondent et en donner la fleur : voilà la tâche que je me suis imposée. Qu’on veuille bien comparer mon interprétation avec le fouillis des textes latins correspondants, et on constatera, je l’espère, que j’ai mis procédure et plaidoyers dans leur meilleur jour, sans encourir le reproche d’infidélité.
Il va de soi que je n’abrège pas les pièces capitales, telles que les questionnaires, les dépositions, la sentence. On en lira la traduction intégrale, qui jusqu’à ce jour n’avait jamais été faite.