Tome I : III. Dépositions : Jeanne au service du roi
139Livre troisième Dépositions — Jeanne au service du roi
Vray amour est joyeulx, plaisant, fort, pacient, loyal, prudent, de grant couraige, et jamais ne quiert son proffit.
Internelle consolacion.
Ce qui saisit le plus vivement mon imagination parmi toutes les qualités des natures héroïques, c’est la bonne humeur qu’elles manifestent. Entreprendre et oser avec solennité, c’est une hauteur à laquelle peut parfaitement atteindre le devoir ordinaire. Mais, chez les grandes âmes, il y a une gaieté qui est comme la fleur d’une santé parfaite. Les simples cœurs jettent par derrière eux toute l’histoire et toutes les coutumes de la terre et jouent leur jeu avec une innocente insouciance des lois du monde et de ses infortunes.
Emerson.
I. Matière et lacunes de l’enquête sur les faits et gestes de Jeanne
Sur les dits et les faits de Jeanne, depuis le moment où elle se présenta au roi jusqu’au jour du sacre, nous avons des dépositions détaillées. Pour la période suivante, depuis le sacre 140du roi jusqu’à la captivité de Jeanne, les dépositions manquent ou sont très insuffisantes.
Cela ne doit pas nous étonner, quoi qu’en aient dit Quicherat et Henri Martin.
Une enquête judiciaire n’est pas une enquête historique. Il ne s’agissait pas d’approvisionner d’informations les futurs biographes de Jeanne. Il s’agissait uniquement de réviser son procès. Aussi voyons-nous qu’en 1450 et en 1452, Guillaume Bouillé, le cardinal d’Estouteville et Philippe de La Rose se bornèrent à provoquer les dépositions des témoins qui avaient assisté aux débats de Rouen.
Au lieu d’accuser les juges de 1456 d’avoir rétréci l’enquête, il faut leur savoir gré de l’avoir tant élargie.
Les juges du procès de réhabilitation avaient à cœur d’établir que le roi n’avait pas dû son sacre à une hérétique. Ce sont les faits et gestes de Jeanne avant le sacre qui avaient surtout alimenté l’accusation. C’est sur les faits et gestes de Jeanne avant le sacre que se concentrèrent les questions adressées aux témoins.
Au surplus, la matière des dépositions était précisée dans les articles II, III et IV de l’ensemble 141des articles que le procureur Prévosteau présenta au nom des demandeurs et dont il fut autorisé à faire la preuve.
Voici ces trois articles, ainsi que l’article premier144
Article I. — Tout d’abord les demandeurs protestent qu’ils ne visent à porter atteinte ni aux droits, ni à la réputation, ni à l’honneur d’aucune personne.
Ils veulent seulement mettre la vérité en lumière et établir la justice de leur cause. Exception faite des juges et du promoteur, ils n’ont pas la pensée de rien dire de préjudiciable à la bonne renommée des personnes qui, directement ou par voie de consultation, ont été mêlées au procès fait contre Jeanne ; car, vu le caractère dolosif et mensonger des articles qui leur ont été faussement présentés comme extraits des assertions 142produites et qui ont servi de matière aux délibérations, ces personnes se trouvent excusables145. Au surplus, les demandeurs soumettent humblement tout ce qui sera dit et fait à la correction et à l’amendement du Saint-Siège apostolique et de vos très illustres paternités.
II. Cela posé, les demandeurs disent et affirment que Jeanne la Pucelle leur parente, et eux-mêmes, ont été et sont gens de bonne vie, de bonnes mœurs, et de bonne renommée, tranquilles et paisibles, se comportant avec honnêteté sous la conduite de Dieu, exempts de toute tache et de tout soupçon de vol ou de crime, passant fidèlement leurs jours dans les pratiques de la religion catholique, et manifestement réputés tels par tous ceux qui les connaissent, voisins et compatriotes.
III. De même, ils disent et affirment que ladite Pucelle, sa vie durant, a détesté toute hérésie, et n’a rien cru, affirmé, imaginé, qui sentit l’hérésie ou fût contraire à la foi catholique et aux traditions de la sainte Église romaine146. Et cela a été ainsi, et est vrai.
IV. De même, ils disent et affirment qu’en bonne et loyale catholique, Jeanne, de son vivant, a fidèlement honoré Dieu, fréquenté les églises, assisté aux offices divins, entendu dévotement la messe, reçu souvent les 143sacrements de pénitence et d’eucharistie, et pieusement accompli toutes les œuvres de miséricorde, donnant l’aumône aux pauvres du Christ, ne jurant jamais, accusant et gourmandant ceux qui juraient, surtout les blasphémateurs, et enfin qu’elle ne s’est jamais écartée, le moins du monde, en quelque façon que ce soit, des vérités de la religion catholique, des pratiques de la foi chrétienne, des dogmes et de l’unité de l’Église. Et cela a été ainsi et est vrai.
144II. Déposition du président Simon Charles
Noble et savant homme messire Simon Charles, maître des requêtes en 1429, était président de la chambre des comptes en 1456 lorsqu’il fit sa déposition, à Paris, devant frère Jean Brehal et l’archevêque de Reims, à l’âge de soixante ans. Non content de donner d’intéressants détails sur la campagne d’Orléans, sur la prise de Troyes et sur l’entrée à Reims, Simon Charles, qui était à Chinon quand Jeanne y arriva, a spécialement parlé de l’entrevue de Jeanne avec le roi et des difficultés qu’elle eut à vaincre147.
L’année où Jeanne vint trouver le roi est précisément l’année où le roi m’avait envoyé en ambassade à Venise. J’en revins vers le mois de mars. À ce moment, j’appris par Jean de Metz, le conducteur de Jeanne, que Jeanne était là attendant d’être reçue par le roi.
145On mit en délibération dans le conseil si le roi l’entendrait ou non. Et tout d’abord on l’interrogea elle-même, lui demandant pourquoi elle était venue et dans quel but. Elle commença par répondre qu’elle ne dirait rien que parlant au roi. Mais on lui dit que c’était au nom même du roi qu’on l’invitait à s’expliquer, et elle fut amenée à faire connaître le motif de sa mission.
J’ai, dit-elle, deux choses en mandat de la part du Roi des cieux : l’une, lever le siège d’Orléans, l’autre, conduire le roi à Reims pour son sacre et son couronnement148.Après l’avoir ouïe, un certain nombre de conseillers déclarèrent que le roi ne devait ajouter aucune foi à cette fille. D’autres furent d’avis que, puisqu’elle se disait envoyée de Dieu et avait à parler au roi, le roi devait au moins l’entendre. Le roi toutefois voulut qu’elle fût préalablement examinée par des clercs et gens d’Église. Ce qui eut lieu.
Enfin, quoique non sans difficulté, il fut décidé que le roi entendrait Jeanne. Mais quand elle entra au château de Chinon pour venir devant le roi, le roi encore, sur l’avis des principaux de sa cour, hésita à lui donner audience. Alors, il fut représenté au roi que 146Robert de Baudricourt lui avait annoncé par lettre l’envoi de cette femme ; qu’elle avait été amenée à travers des provinces occupées par l’ennemi et qu’elle avait, de manière en quelque sorte miraculeuse, traversé à gué de nombreuses rivières pour arriver jusqu’à lui. Cela décida le roi, et audience fut donnée à Jeanne.
Informé qu’elle venait, le roi se retira en arrière des autres. Cependant Jeanne le reconnut bien et lui fit révérence. Elle s’entretint longtemps avec lui. Après l’avoir entendue, le roi se montra joyeux.
Cependant, ne voulant rien faire sans le conseil des gens d’Église, le roi envoya Jeanne à Poitiers pour y être derechef examiné par les clercs de cette ville.
Lorsqu’il sut qu’elle avait été examinée et qu’on lui eut rapporté qu’on n’avait trouvé que bien en elle, le roi lui fit confectionner des armes, lui donna des gens et l’institua chef de guerre.
Jeanne était une fille fort simple en toutes ses actions, excepté au fait de la guerre où elle était supérieurement experte149.
Moi qui parle, j’ai entendu de la bouche du roi beaucoup de bonnes paroles à son adresse. C’était à Saint-Benoît-sur-Loire. Le roi avait pitié de Jeanne et de toute la peine qu’elle se donnait. Il l’engagea à prendre du repos. Alors Jeanne lui dit en pleurant :
N’ayez doute ; 147vous gagnerez tout votre royaume et serez bientôt couronné150.N’ayant pas été présent, je ne sais rien de ce qui se passa à Orléans, sinon par ouï-dire. Voici un fait que je tiens du seigneur de Gaucourt. Jeanne étant à Orléans, les capitaines qui avaient le poids de la guerre avaient décidé qu’il n’était pas opportun qu’on donnât un assaut le [lendemain du] jour où fut prise la bastille des Augustins151 ; et c’est le sire de Gaucourt qui fut commis à la garde des portes pour empêcher qu’on ne sortît. Mais cela ne fut pas au gré de Jeanne. À son avis, les hommes d’armes devaient sortir avec les gens de la ville et aller à l’assaut de la bastille. Maints bourgeois et maints hommes d’armes pensaient de même. Jeanne dit au sire de Gaucourt :
Vous êtes un vilain homme. Veuillez ou non, les gens d’armes viendront et gagneront comme ils ont gagné152.En effet, malgré l’opposition 148du sire de Gaucourt, les gens d’armes sortirent et allèrent à l’assaut de la bastille de Saint-Augustin (lisez : des Tourelles) qui fut prise de force. Selon ce qu’il me dit, le sire de Gaucourt fut ce jour-là en très grand péril.Jeanne alla avec le roi jusqu’à Troyes. Le roi voulait traverser cette ville pour aller à Reims se faire couronner. Étant devant les murs de Troyes, comme les vivres manquaient, l’armée se mit à désespérer et on fut sur le point de s’en retourner. Alors Jeanne dit au roi :
N’ayez doute, demain vous aurez la ville153.Elle prit sa bannière, et, suivie de nombreux fantassins, elle ordonna que chacun fît des fascines pour remplir les fossés. Le lendemain Jeanne cria :
À l’assaut154 !en faisant le geste de jeter des fascines dans les fossés155. À cette vue, les gens de Troyes eurent peur d’un assaut et ils envoyèrent au roi pour traiter. L’entente faite, le roi entra dans la ville avec grande pompe. À ses côtés était Jeanne, sa bannière à la main.Peu de temps après, le roi sortit de Troyes avec son armée et alla à Châlons, puis à Reims. Le roi craignait de rencontrer à Reims de la résistance. Jeanne lui dit :
N’ayez crainte, les bourgeois de Reims vous viendront au-devant, et elle l’assura qu’avant qu’il fût 149sous les murs de la ville les bourgeois se rendraient156. Ce qui faisait craindre au roi la résistance des gens de Reims, c’est qu’il n’avait pas d’artillerie ni des machines pour faire le siège. Ainsi il eût été en peine s’ils se fussent montrés rebelles. Mais Jeanne lui disait :Avancez hardiment et ne doutez de rien. Si vous voulez énergiquement avancer, vous gagnerez tout votre royaume157.Je crois que Jeanne est venue de Dieu ; car elle faisait les œuvres de Dieu, se confessant souvent et communiant à peu près chaque semaine. Elle semonçait fort les hommes d’armes quand elle leur voyait faire quelque chose qui n’était pas à faire. Lorsqu’elle était sous son armure et à cheval, elle ne descendait jamais de sa monture pour des nécessités naturelles ; et tous les hommes d’armes admiraient qu’elle pût si longtemps rester à cheval.
Je ne sais rien autre.
150III. Déposition du frère Seguin, examinateur de Jeanne à Poitiers
Parmi les examinateurs de Jeanne à Poitiers il y avait un frère prêcheur, professeur de théologie, nommé Seguin de Seguin (Seguinus Seguini). Frère Seguin était un bien aigre homme
, dit la Chronique de la Pucelle. C’était aussi un bon homme, moins ménager de son amour propre que respectueux de la vérité. On le verra, en lisant son instructive et attachante déposition. Il la fit à l’âge de soixante-douze ans, étant doyen de la faculté de théologie de Poitiers :
Avant de connaître Jeanne j’avais entendu dire par maître Pierre de Versailles, professeur de théologie, qu’un jour en parlant d’elle, il avait ouï conter le fait suivant par quelques hommes d’armes. Ces hommes d’armes étaient allés au-devant de Jeanne lors de sa venue vers le roi, et ils s’étaient placés en embuscade 151pour s’emparer d’elle et de ses compagnons. Mais au moment où ils croyaient la prendre, ils n’avaient pu se remuer de place158 ; et tandis qu’ils demeuraient comme cloués, Jeanne s’éloigna avec ses compagnons sans empêchement.
J’ai vu Jeanne pour la première fois à Poitiers. Le conseil du roi était réuni en cette ville, dans la maison d’une dame La Macée, et parmi les conseillers il y avait l’archevêque de Reims, alors chancelier de France. On m’avait fait venir, ainsi que maître Jean Lombart, professeur de théologie sacrée à l’Université de Paris, Guillaume Le Maire, chanoine de Poitiers, bachelier en théologie, Guillaume Aimery, professeur de théologie sacrée, de l’ordre des frères prêcheurs, frère Pierre Turrelure, de l’ordre des dominicains, maître Jacques Maledon, et plusieurs autres que je ne me rappelle pas, et on nous avait dit que nous étions mandés de la part du roi pour interroger Jeanne, avec charge de rapporter au conseil ce qu’il nous semblerait d’elle. On nous envoya en effet au logis de maître Rabateau, à Poitiers, pour interroger Jeanne qui y demeurait. Nous nous y rendîmes et fîmes à Jeanne plusieurs questions.
Entre autres questions, maître Jean Lombart demanda à Jeanne :
Pourquoi êtes-vous venue ? Le roi veut savoir quel mobile vous a poussée à venir le trouver.Elle répondit de grande manière :Comme je 152gardais les animaux une voix m’apparut. Cette voix me dit :Dieu a grande pitié du peuple de France. Il faut que toi, Jeanne, tu te rendes en France.Ayant oui ces paroles, je me mis à pleurer. Lors la voix me dit :Va à Vaucouleurs. Tu trouveras là un capitaine qui te conduira sûrement en France et près du roi. Sois sans crainte.J’ai fait ce qui m’était dit. Et je suis arrivée au roi sans empêchement quelconque159.Là-dessus, maître Guillaume Aimery la prit ainsi à partie :
D’après vos dires, la voix vous a dit que Dieu veut délivrer le peuple de France de la calamité où il est. Mais si Dieu veut délivrer le peuple de France, il n’est pas nécessaire d’avoir des gens d’armes160.—En nom Dieu, répondit Jeanne, les gens d’armes batailleront et Dieu donnera victoire161.Cette réponse plut, et maître Guillaume en fut content.Moi qui parle je demandai à Jeanne quel idiome parlait sa voix. —
Un meilleur que le vôtre, me répondit-elle. 153Et en effet je parle limousin162. L’interrogeant derechef, je lui dis :Croyez-vous en Dieu ?—Oui, mieux que vous, me répondit-elle163. —Mais enfin, lui dis-je, Dieu ne veut pas qu’on vous croie, s’il n’apparaît quelque signe montrant qu’il faut vous croire. Nous ne saurions conseiller au roi, sur une simple assertion, de vous confier et de mettre en péril des hommes d’armes. N’avez-vous donc rien autre à dire ?Elle répondit :En nom Dieu, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire signes. Mais menez moi à Orléans ; et je vous montrerai signes pourquoi je suis envoyée164.Elle ajouta :Qu’on me donne des hommes en si grand nombre qu’on le jugera bon, et j’irai à Orléans165.En même temps, elle nous dit quatre choses, alors à venir, qui sont arrivées depuis : Premièrement, que les Anglais seraient détruits, le siège d’Orléans levé et la ville affranchie de ses ennemis, après sommation préalable faite par ladite Jeanne ; deuxièmement, que le roi serait sacré à Reims ; troisièmement, que la ville de Paris serait remise en l’obéissance du roi ; 154quatrièmement, que le duc d’Orléans reviendrait d’Angleterre. Or moi qui parle j’ai vu ces quatre choses s’accomplir.
Nous rapportâmes tout cela au conseil du roi et nous fûmes d’avis que, vu l’extrême nécessité et le péril où était Orléans, le roi pouvait s’aider d’elle et l’envoyer en cette ville.
Au surplus, les autres commissaires et moi nous nous étions enquis de la vie et des mœurs de Jeanne. Nous trouvâmes qu’elle était une bonne chrétienne, vivant catholiquement et jamais oisive. Pour savoir plus au juste quelle était sa vie intime on avait mis près d’elle des femmes qui rapportaient au conseil tous ses faits et gestes.
Pour moi, je crois que Jeanne a été envoyée par Dieu ; car, quand elle parut, le roi et ses sujets n’avaient plus d’espérance. Tous croyaient qu’il n’y avait qu’à se sauver.
Je me rappelle très bien qu’on demanda à Jeanne pourquoi elle portait une bannière. Elle répondit :
Je ne veux pas me servir de mon épée ; je ne veux tuer personne166.Quand elle entendait jurer en vain le nom de Dieu, Jeanne était fort irritée. Ceux qui juraient ainsi lui faisaient horreur. Elle disait à La Hire, qui était coutumier de tels jurements et reniait souvent le nom de 155Dieu :Ne jurez plus ; et quand vous voudrez renier Dieu, reniez votre bâton167.Depuis, en effet, quand il se trouvait en présence de Jeanne, La Hire ne jurait plus que par son bâton.Je ne sais rien autre.
156IV. Déposition de l’avocat Barbin
Vénérable et savant homme maître Jean Barbin, docteur ès lois, avocat du roi à la cour du Parlement, avait vu à Poitiers Jeanne et les docteurs qui l’interrogeaient. Il était âgé de cinquante ans en 1456. Voici son intéressante déposition :
Au temps où Jeanne vint trouver le roi à Chinon j’étais à Poitiers. J’ai entendu dire que le roi, à première vue, ne voulut pas ajouter foi à Jeanne, mais voulut qu’elle fût préalablement examinée par des clercs et envoya au lieu de sa naissance pour s’informer de ses origines168.
Jeanne fut envoyée à Poitiers pour être examinée. J’étais alors en cette ville, et c’est là que j’ai connu Jeanne pour la première fois. À son arrivée, Jeanne fut logée dans la maison de Jean Rabateau. Pendant qu’elle y demeurait, la femme dudit Rabateau me conta que, chaque jour, après le dîner, elle se tenait à genoux un long espace de temps, qu’elle faisait de 157même la nuit, et que souvent elle entrait dans un petit oratoire de la maison pour y prier longuement.
Maints169 clercs vinrent visiter Jeanne. Je citerai maître Pierre de Versailles, professeur de théologie, mort évêque de Meaux, et maître Guillaume Aimery, aussi professeur de théologie. Il y avait d’autres gradués en théologie dont je ne me rappelle pas les noms. Tous ces théologiens interrogèrent Jeanne autant qu’ils voulurent.
En ce temps-là, j’appris de la bouche de ces docteurs le résultat de leur examen. Ils avaient fait à Jeanne plusieurs questions. Elle répondait à toutes avec grande sagesse, comme eût fait un bon clerc. Aussi étaient-ils émerveillés de ses propos et croyaient-ils qu’il y avait là quelque chose de divin, étant donnés sa vie et ses comportements.
Finalement il fut conclu, après force examens et questions, qu’il n’y avait en elle aucun mal ni rien de contraire à la foi catholique, et que, vu la nécessité où étaient alors le roi et le royaume, prince et sujets étant en désespoir et sans aide sur qui compter hors de la part de Dieu, le roi pouvait s’aider de Jeanne.
Dans le cours des délibérations, maître Jean Érault, professeur de théologie, raconta avoir ouï dire par une certaine Marie d’Avignon, jadis venue auprès du roi, qu’elle avait annoncé à celui-ci que le royaume 158de France était appelé à beaucoup souffrir et supporterait force calamités ; qu’elle avait eu beaucoup de visions touchant le royaume de France et entre autres choses voyait beaucoup d’armures qui lui étaient présentées à elle Marie, et qu’elles lui causaient de l’épouvante, dans la crainte où elle était d’être forcée de les prendre ; mais qu’il lui avait été dit de ne rien craindre vu que ce n’était pas elle qui aurait à s’armer, mais bien une pucelle, laquelle viendrait après elle, prendrait ces armes et délivrerait le royaume de France de ses ennemis. Et le théologien maître Érault croyait fermement que Jeanne était la pucelle dont Marie d’Avignon avait parlé.
Tous les hommes d’armes considéraient Jeanne comme une sainte. Dans l’armée, elle se comportait si bien selon Dieu, en ses dits et faits, que personne ne pouvait la reprendre.
Voici un fait que je tiens de la bouche de maître Pierre de Versailles. Un jour où il se trouvait à Loches avec Jeanne, certaines gens, se jetant dans les jambes de son cheval, lui baisaient les mains et les pieds. Maître Pierre dit à Jeanne :
Vous faites mal de souffrir telles choses. Cela ne vous est pas dû. Défendez-vous-en ; car vous entraînez les hommes à l’idolâtrie.Jeanne ré pondit :En vérité, je ne saurais m’en garder, si Dieu ne m’en gardait170.159Bref, à mon avis, Jeanne était une bonne catholique ; et tout ce qu’elle a fait est de Dieu. Si je parle d’elle ainsi, c’est qu’en toutes choses, dans sa vie, dans le boire, dans le manger, elle était d’une vertu remarquable. Jamais je n’ouïs parler d’elle en mal. Je l’ai toujours entendu réputer et maintenir brave femme et excellente chrétienne.
160V. Déposition de l’écuyer Gobert Thibault
Honnête et prudent homme Gobert Thibault, écuyer, avait cinquante ans quand il fit sa déposition. On y trouvera de curieux détails sur l’attitude de la Pucelle devant les docteurs, sur sa foi au succès et sur le prestige de sa vertu :
J’étais à Chinon quand Jeanne vint trouver le roi alors en résidence dans cette ville. Mais à cette époque je n’eus pas grande connaissance de Jeanne.
C’est dans la suite que je l’ai plus amplement connue lorsque, le roi ayant résolu d’aller à Poitiers, Jeanne y fut menée et logea dans la maison de maître Jean Rabateau. À Poitiers, Jeanne fut interrogée et examinée par feu maître Pierre de Versailles, professeur de théologie, alors abbé de Talmont, mort évêque de Meaux, et par maître Jean Érault, aussi professeur de théologie. J’étais allé avec eux sur l’ordre de feu monseigneur l’évêque de Castres.
Comme je l’ai dit, Jeanne demeurait dans la maison Rabateau. C’est là que maître Pierre de Versailles et maître Jean Érault lui parlèrent en ma présence.
Quand nous arrivâmes à son logis, Jeanne vint 161au-devant de nous, et, me frappant sur l’épaule, elle me dit :
Je voudrais bien avoir plusieurs hommes d’aussi bonne volonté171.Maître Pierre de Versailles lui adressa ces paroles :Nous sommes envoyés vers vous de la part du roi.—Je crois bien voir, dit-elle, que vous êtes envoyés pour m’interroger.Et elle ajouta :Je ne sais ni a, ni b172.—Pour quoi donc venez-vous ?lui demandèrent les théologiens. Elle répondit :Je viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le roi à Reims, afin qu’il y soit couronné et sacré. Avez vous du papier et de l’encre ? Maître Jean Érault, écrivez ce que je vais vous dire173 : Vous, Suffort, Clasdas et La Poule, je vous somme de par le Roy des cieux que vous en alliez en Angleterre.Maître Pierre de Versailles et maître Jean Érault ne firent cette fois rien autre dont je me souvienne.162Jeanne resta à Poitiers autant que le roi.
Une des choses que disait Jeanne c’est que son conseil lui avait dit qu’elle aurait dû plus vite aller au roi. Moi qui parle, j’ai vu ses conducteurs Jean de Metz, Bertrand de Poulengy174 et Jean Coulon. J’avais avec eux grande familiarité et amitié. J’assistai un jour à un entretien entre feu l’évêque de Castres, alors confesseur du roi, et ces hommes qui avaient amené la Pucelle en France. Ils lui racontaient qu’ils étaient passés par la Bourgogne et par divers lieux qu’occupaient les ennemis ; et toujours cependant ils avaient marché sans empêchement quelconque : chose dont ils s’émerveillaient beaucoup.
Le susdit seigneur évêque, en son temps confesseur du roi, me disait avoir trouvé dans des écrits qu’il devait venir une pucelle destinée à donner aide au roi de France.
Jeanne eut-elle à subir d’autres examens que ceux dont j’ai parlé ? Je ne l’ai pas vu et n’en ai pas connaissance. En tout cas, j’ai ouï dire par le susdit confesseur du roi, et par d’autres docteurs, qu’ils croyaient Jeanne une envoyée de Dieu et voyaient en elle la Pucelle dont parlait la prophétie. Vu son attitude, sa simplicité et sa vie, ils pensaient que le roi pouvait s’aider d’elle ; car ils n’avaient pu ni trouver, ni soupçonner en elle rien que de conforme à la foi.
163Je n’ai point assisté aux événements d’Orléans. L’opinion commune proclamait que tout s’était fait par le moyen de Jeanne et comme miraculeusement.
Le jour où le seigneur Talbot, qui avait été pris à Patay, fut conduit à Beaugency, j’allai à Beaugency. De Beaugency Jeanne alla à Jargeau avec les hommes d’armes. Jargeau fut pris d’assaut et les Anglais furent mis en fuite. De là Jeanne revint à Tours où était notre seigneur le roi. De Tours on se remit en route vers Reims pour le sacre et le couronnement du roi. Jeanne disait au roi et aux hommes de guerre :
Allez hardiment et n’ayez crainte. Tout tournera bien. Vous ne trouverez personne qui puisse vous nuire. Vous ne rencontrerez même pas de résistance.Elle ajoutait :Je ne redoute pas le manque de monde. Force gens me suivront175.Jeanne fit rassembler l’armée entre Troyes et Auxerre.
On se trouva en grand nombre ; car chacun suivait la Pucelle.
Le roi et ses gens arrivèrent à Reims sans empêchements. Nulle part repoussé, le roi voyait les portes des cités et des villes s’ouvrir spontanément devant lui.
Jeanne était une bonne chrétienne, assidue à la messe où elle assistait tous les jours et faisant fréquemment 164la communion. Elle se fâchait fort quand elle entendait jurer.
C’est là un bon signe, disait à ce propos le confesseur du roi qui s’enquérait avec sollicitude de sa vie et de ses faits et gestes.À l’armée, Jeanne était toujours avec les hommes d’armes. J’ai entendu dire par beaucoup qui vivaient en sa familiarité que jamais ils n’eurent de concupiscence pour elle, alors même qu’ils avaient quelquefois la volonté d’être incontinents. Oncques ils ne présumèrent mal d’elle. La concupiscence, croyaient-ils, ne pouvait l’effleurer176. Assez souvent ils parlaient des péchés de la chair et il était prononcé des paroles susceptibles d’allumer les sens. Voyaient-ils Jeanne, approchaient-ils de sa personne, ils ne pouvaient continuer l’entretien ; bien plus, ils perdaient soudain tout appétit charnel. Sur ce point j’ai interrogé force gens à qui il est arrivé d’être couchés de nuit en compagnie de Jeanne. Ils me répondaient conformément à la déposition que vous venez d’entendre et ils m’assuraient que jamais, à la vue de Jeanne, ils n’avaient éprouvé de désir charnel.
Je ne sais rien autre.
165VI. Déposition du conseiller général Garivel
Noble homme, maître François Garivel, conseiller général de notre seigneur le roi au fait de la justice et des subsides, âgé de quarante ans en 1456, n’avait que quinze ans lorsque Jeanne subit à Poitiers l’examen sur lequel va principalement porter sa déposition :
J’ai souvenir qu’au temps de l’arrivée de Jeanne la Pucelle, le roi l’envoya à Poitiers, et qu’elle y fut logée dans la maison de feu maître Jean Rabateau, alors avocat du roi au Parlement. Dans cette cité de Poitiers, par ordre du roi, furent délégués de solennels docteurs et maîtres, savoir : messire Pierre de Versailles alors abbé de Talmont, depuis évêque de Meaux ; Jean Lambert, Guillaume Aimery de l’ordre des Frères prêcheurs, Pierre Seguin, de l’ordre des Frères des carmes, tous docteurs en théologie ; puis Mathieu Mesnage, Guillaume Le Marié, bacheliers en théologie, en compagnie de plusieurs autres conseillers du roi, licenciés en droit civil et en droit canon.
À plusieurs reprises et environ pendant trois semaines, 166ces personnages examinèrent Jeanne, parcourant et étudiant ses dits et ses faits. À la fin, vu son état et ses réponses, ils déclarèrent que la Pucelle était une simple fille qui, interrogée par eux, persévérait à répondre qu’elle était envoyée de la part du Dieu du ciel en faveur du gentil dauphin pour le replacer dans son royaume, pour lever le siège d’Orléans et pour le conduire à Reims ; mais qu’il fallait d’abord qu’elle écrivit aux Anglais et les sommât de se retirer ; et que telle était la volonté de Dieu177.
Il fut demandé à Jeanne pourquoi elle appelait le roi dauphin, au lieu de lui donner son nom de roi. Elle répondait :
Je ne l’appellerai pas roi, jusqu’à ce qu’il aura été couronné et sacré à Reims. C’est dans cette cité que j’entends le mener178.Peu après, les clercs dirent à Jeanne :Vous devriez montrer un signe obligeant à vous croire et à penser qu’en effet vous êtes envoyée de Dieu.Elle leur répondit :Le signe que Dieu m’a donné c’est de lever le siège d’Orléans ; et je n’ai doute qu’ainsi ne soit fait, si le roi veut me donner des gens, aussi peu qu’il lui plaira179.167Enfin, après un sérieux examen longtemps prolongé par les clercs des diverses Facultés, il y eut une délibération collective où il fut conclu que le roi pouvait légitimement accueillir Jeanne et qu’elle conduirait une troupe d’hommes d’armes à Orléans, contre les assiégeants ; car on n’avait trouvé en elle rien que de catholique et de très raisonnable.
J’ajouterai que Jeanne était une simple bergerette, aimant Dieu par-dessus tout, se confessant souvent et faisant de fréquentes communions.
Je ne sais rien autre.
168VII. Déclaration des examinateurs de Jeanne
Sous ce titre : Oppinion des docteurs que le roy a demandée, touchant le fait de la Pucelle envoyée de par Dieu
, il fut publié un résumé des conclusions adressées au roi par les théologiens qui avaient examiné Jeanne à Poitiers. Ce résumé se trouve dans le manuscrit français 7301 de la Bibliothèque nationale. Buchon et Quicherat l’ont successivement édité.
Je publie ici la déclaration des théologiens, quoiqu’elle ne figure pas dans le procès de réhabilitation. Elle complétera les précieux renseignements consignés dans les dépositions du président Simon Charles, du moine Seguin, de l’avocat Barbin, de l’écuyer Thibault et du conseiller général Garivel, ainsi que dans celles du bourgeois Cosme de Commy et du panetier Guillaume de Richarville, qu’on lira plus loin180.
169Le roi, attendu la nécessité de lui et de son royaume, et considéré les continues prières de son pauvre peuple envers Dieu et tous autres aimant paix et justice, ne doit point débouter ni déjeter la Pucelle qui se dit être envoyée de par Dieu pour lui donner secours, nonobstant que ces promesses soient seules œuvres humaines ; ni aussi ne doit croire en elle tantôt et légèrement. Mais, en suivant la sainte Écriture, il la doit éprouver par deux manières : c’est à savoir par prudence humaine en s’enquérant de sa vie, de ses mœurs et de son intention comme dit saint Paul l’Apôtre : Probate spiritus, si ex Deo sunt (Éprouvez les esprits, s’ils sont de Dieu) ; et, par dévote oraison, requérir signe d’aucune œuvre ou espérance divine par quoi on puisse juger qu’elle est venue de la volonté de Dieu. Ainsi commanda Dieu à Achab qu’il demandât signe, quand Dieu lui faisait promesse de victoire, en lui disant : Pete signum a Domino (Demandez un signe au Seigneur) ; et semblablement fit Gédéon qui demanda signe, et plusieurs autres.
Le roi, depuis la venue de ladite Pucelle, a observé et tenu les œuvres et les deux mœurs [manières]181 susdites : c’est assavoir probation par prudence humaine et par oraison, en demandant signe de Dieu.
Quant à la première, qui est par prudence humaine, il a fait éprouver ladite Pucelle de sa vie, de sa naissance, 170de ses mœurs, de son intention, et l’a fait garder avec lui, bien durant l’espace de six semaines, [pour] à toutes gens la démontrer, soient clercs, gens d’Église, gens de dévotion, gens d’armes, femmes, veuves et autres. Et publiquement et secrètement elle a conversé avec toutes gens : mais en elle on ne trouve point de mal, fors que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplicité ; et de sa naissance et de sa vie plusieurs choses merveilleuses sont dites comme vraies.
Quant à la seconde manière de probation, le roi lui demanda signe, auquel elle répond que devant la ville d’Orléans elle le montrera et non par ni en autre lieu : car ainsi lui est ordonné de par Dieu.
Le roi, attendu la probation faite de ladite Pucelle en tant que lui est possible, et nul mal ne trouve en elle, et considérée sa réponse, qui est de démontrer signe divin devant Orléans ; vue sa constance et sa persévérance en son propos, et ses requêtes instantes d’aller à Orléans pour y montrer le signe de divin secours, ne la doit point empêcher d’aller à Orléans avec ses gens d’armes, mais la doit faire conduire honnêtement, en espérant en Dieu. Car la mettre en suspicion ou délaisser sans apparence de mal, serait répugner au Saint-Esprit et se rendre indigne de l’aide de Dieu, comme dit Gamaliel en un conseil des Juifs au regard des apôtres.
171VIII. Déposition du duc d’Alençon, compagnon de guerre de Jeanne
Nous voici arrivés aux dépositions des témoins qui ont été les compagnons de guerre de Jeanne.
Écoutons d’abord illustre et très puissant prince et seigneur, Jean, duc d’Alençon182.
Son bisaïeul avait été tué à Crécy, à la tête de l’avant-garde. Son grand-père, vaillant compagnon de Bertrand du Guesclin, avait passé sa vie à combattre les Anglais. Son père, assailli de toutes parts, était mort en héros à Azincourt, au moment où il venait de percer les rangs ennemis, de tuer le duc d’York et de terrasser le roi d’Angleterre.
Digne fils de ces preux, le duc Jean versa son sang pour la France dès l’âge de dix-huit 172ans, et, fait prisonnier à la bataille de Verneuil en 1424, il resta captif, pendant cinq ans, dans cette même forteresse du Crotoy où Jeanne devait être captive.
Rendu à la liberté en 1429, il vit Jeanne ; il l’admira ; il l’aima, à la manière dont un brave guerrier aime un glorieux frère d’armes. Il avait vingt-trois ans. Jeanne en avait dix sept. La jeune paysanne répondit par des sympathies fraternelles aux sympathies fraternelles du gentilhomme. Il y avait même je ne sais quoi de maternel dans sa sollicitude pour Jean d’Alençon. Elle avait dit à sa jeune femme, la fille du duc d’Orléans, prisonnier des Anglais : Je prends votre mari sous ma garde. Je vous le rendrai sain et sauf.
On sait comment elle le sauva de la mort.
Ce fut presque un malheur. Le duc Jean d’Alençon aurait dû mourir jeune ; car la fin de sa vie ne fut pas digne du commencement. À la suite d’une correspondance clandestine avec les Anglais, il encourut une condamnation à mort, que Charles VII commua en prison perpétuelle. Gracié par Louis XI à son avènement, il fut une seconde fois condamné à mort, gracié, 173et détenu dix-sept mois dans la tour du Louvre. Il mourut en 1476.
Parmi les capitaines compagnons de Jeanne, le duc d’Alençon était celui qui avait le plus vécu dans son intimité. Sa déposition est une mine de faits et de mots expressifs, où se peignent la gentillesse d’esprit et la hauteur d’âme de la Pucelle :
Un jour que j’étais à chasser aux cailles, près Saint Florent-les-Saumur, un de mes courriers vint m’annoncer qu’il était arrivé près du roi une jeune fille qui se déclarait envoyée de Dieu pour mettre en fuite les Anglais et faire lever le siège d’Orléans. Sur cette nouvelle, je me rendis à Chinon le lendemain. J’y trouvai ladite Jeanne conversant avec le roi. Comme j’approchai, Jeanne demanda qui j’étais —
C’est mon cousin, le duc d’Alençon, répondit le roi. —Vous, soyez le très bien venu, me dit Jeanne. Plus on sera ensemble du sang du roi de France, mieux cela sera183.Le jour d’après, Jeanne vint à la messe du roi, et, quand elle l’aperçut, elle lui fit révérence. Le roi la conduisit dans une chambre. Le seigneur de la Trémouille et moi, nous étions avec lui. Il avait fait retirer tous les autres et nous avait retenus. Alors Jeanne adressa au roi plusieurs requêtes. Elle lui demanda 174particulièrement de faire don de son royaume au Roi des cieux, après quoi le Roi des cieux ferait pour lui ce qu’il avait fait pour ses prédécesseurs et le replacerait en l’état de ses pères184. Ce même jour, le roi étant allé à la promenade, Jeanne fit en sa présence une course, lance en main. Ayant vu comme elle avait bonne mine à courir et porter la lance, je lui fis don d’un cheval.
Le roi finit par décider que Jeanne serait examinée par les gens d’église. À ce soin furent délégués l’évêque de Chartres, confesseur du roi ; l’évêque de Senlis ; l’évêque de Maguelonne ; l’évêque de Poitiers ; maître Pierre de Versailles, depuis évêque de Meaux ; maître Jourdain Morin, et plusieurs autres dont les noms ne me reviennent pas. Ils interrogèrent Jeanne en ma présence, lui demandant pourquoi elle était venue et qui l’avait fait venir au roi. Elle répondit qu’elle était venue de la part du Roi des cieux et qu’elle avait des voix et un conseil qui lui dictait ce qu’elle avait à faire. Mais là-dessus les souvenirs me manquent.
Dans la suite, un jour qu’elle dînait avec moi, Jeanne me déclara qu’elle avait été beaucoup examinée, mais savait et pouvait plus de choses qu’elle n’avait dit à ceux qui l’interrogeaient185.
175Après avoir ouï le rapport de ceux qu’il avait commis pour l’examiner, le roi voulut encore que Jeanne allât à Poitiers ; et là eut lieu un second examen où je ne fus pas présent. Je sais seulement que, l’examen fini, on relata au conseil du roi que les examinateurs de Jeanne avaient dit qu’ils n’avaient rien trouvé en elle de contraire à la foi catholique, et qu’attendu la nécessité où on était, le roi pouvait s’aider d’elle.
Là-dessus, le roi m’envoya vers la reine de Sicile186 m’occuper des préparatifs d’un convoi de vivres pour l’armée qui devait être dirigée sur Orléans. Je trouvai près de la reine le seigneur Ambroise de Loré et le seigneur Louis, dont je ne me rappelle pas l’autre nom187, qui préparaient le convoi. Mais l’argent manquait. Pour en avoir et payer les vivres, je revins vers le roi. Je lui appris comme quoi les vivres étaient prêts et qu’il ne restait qu’à avoir de quoi les solder ainsi que les hommes d’armes. Le roi envoya des gens qui délivrèrent les sommes nécessaires, si bien qu’hommes et vivres, tout fut prêt pour se diriger sur Orléans et tenter si on pourrait faire lever le siège.
Jeanne, à qui le roi avait fait faire une armure et des armes, fut envoyée avec l’armée, et on partit.
176De ce qui se passa en route et à Orléans je ne sais rien que par ouï-dire ; je ne m’y trouvai pas et je ne partis pas avec le convoi. Mais ce que je sais bien, ayant vu plus tard les fortifications élevées par les Anglais, c’est que les bastilles de l’ennemi furent prises par miracle plutôt que par la force des armes. C’est vrai surtout du fort des Tourelles, au bout du pont, et du fort des Augustins. Si j’eusse été dans l’un ou dans l’autre avec un petit nombre d’hommes d’armes, j’aurais bien osé défier pendant six ou sept jours la puissance d’une armée ; et il semble bien que les agresseurs n’auraient pu s’en rendre maîtres. Au reste, j’ai entendu des capitaines qui avaient pris part aux opérations déclarer que ce qui s’était fait à Orléans tenait du miracle ; que c’était là une œuvre d’en haut, non une œuvre humaine. C’est ce que m’a dit notamment, à plusieurs reprises, le seigneur Ambroise de Loré, naguère gouverneur de Paris.
Après la levée du siège d’Orléans, je revis Jeanne, que je n’avais plus vue depuis son départ d’auprès du roi. Nous fîmes tant qu’il fût rassemblé jusqu’à six cents lances. Notre désir était de marcher sur Jargeau, que les Anglais occupaient. La première nuit, nous couchâmes dans un bois. Le lendemain, à la pointe du jour, arrivèrent d’autres gens d’armes du roi, que conduisaient le seigneur bâtard d’Orléans, le seigneur Florentin d’Illiers et quelques autres capitaines. Une fois réunis, nous nous trouvâmes au nombre de douze cents lances environ.
177Il y eut alors discussion entre les capitaines. Les uns étaient d’avis qu’on donnât l’assaut ; les autres étaient d’avis contraire, alléguant la grande puissance des Anglais et leur grande multitude. Voyant ces difficultés entre nous, Jeanne nous dit :
Ne craignez quelque multitude que ce soit ; n’hésitez pas à donner l’assaut aux Anglais. Dieu conduit notre œuvre. Si je n’avais l’assurance que Dieu conduit notre œuvre, j’aimerais mieux garder les brebis que de m’exposer à de si grands périls188.Sur ces paroles nous poussâmes vers Jargeau, croyant gagner les faubourgs et y passer la nuit. Mais, sachant notre approche, les Anglais vinrent au-devant de nous, et tout d’abord ils nous repoussèrent. Voyant cela, Jeanne prit son étendard et se mit à attaquer, en invitant les hommes d’armes à avoir bon cœur189. Nous fîmes si bien que les gens du roi purent se loger cette nuit-là dans les faubourgs de Jargeau.Vraiment je crois bien que Dieu conduisait notre œuvre ; car, pendant cette nuit, les gens du roi ne firent pour ainsi dire aucune garde, et si les Anglais eussent fait une sortie, nous eussions été en grand danger.
Nous préparâmes l’artillerie et, dès le matin, nous fîmes 178avancer machines et bombardes. Puis, au bout de quelques jours, nous tînmes un conseil entre nous sur ce qu’il y avait à faire pour prendre la ville aux Anglais.
Nous étions en conseil, lorsqu’il nous fut rapporté que La Hire conférait avec le duc de Suffolk. À cette nouvelle, les autres et moi, qui avions la charge de l’expédition, nous fûmes mécontents de La Hire. Il fut mandé et vint.
La Hire venu, l’assaut fut résolu. Les hérauts d’armes se mirent à crier :
À l’assaut !Et Jeanne me dit :Avant, gentil (noble) duc, à l’assaut190 !Il me semblait qu’en commençant si promptement l’assaut nous allions trop vite en besogne. Jeanne me dit :Ne doutez pas. L’heure est bonne, quand il plaît à Dieu. II faut besogner quand Dieu veut. Besognez, et Dieu besognera.Un peu après elle me dit :Ah, gentil duc, as-tu peur ? Ne sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf191 ?Et, en effet, lorsque je quittai ma femme pour venir à l’armée avec Jeanne, ma femme lui dit :Jeannette, je crains beaucoup pour mon mari. Il sort à peine de prison, et il a fallu dépenser tant d’argent pour sa rançon que je le prierais bien volontiers de rester au logis.À quoi Jeanne 179répondit :Madame, soyez sans crainte. Je vous le rendrai sain, et en tel ou meilleur état qu’il n’est192.Durant l’assaut, comme j’étais à une certaine place, Jeanne me dit :Retirez-vous de là. Si vous ne vous retirez, cette machine vous tuera193.Je me retirai ; et peu après la machine que Jeanne m’avait désignée tua le sire du Lude, à la place même d’où je m’étais retiré. Tout cela me fit une grande impression. J’étais fort émerveillé des paroles de Jeanne et de la vérité de ses prédictions.Jeanne marcha à l’assaut, et moi avec elle. Comme nos gens envahissaient la place, le comte de Suffolk fit crier qu’il voulait me parler. Il ne fut pas écouté, et l’assaut continua. Jeanne était sur une échelle tenant à la main son étendard. L’étendard fut frappé et Jeanne elle même fût frappée par une pierre qui vint tomber sur sa chapeline194. Le coup avait renversé Jeanne à terre. Elle se releva et dit aux hommes d’armes :
Amys, amys, sus ! sus ! Nostre sire a condempné les Anglois195. À cette heure ils sont nôtres. Ayez bon cœur196 !Et à l’instant Jargeau fut pris.Les Anglais se retirèrent vers les ponts. Les Français 180les y poursuivirent et leur tuèrent plus de onze cents hommes.
La ville prise, l’armée, Jeanne et moi, nous allâmes à Orléans. D’Orléans, nous allâmes à Meung-sur-Loire, où les Anglais occupaient la ville, sous le commandement de l’enfant de Warwick, et de Scales. Me trouvant près de Meung avec un petit nombre d’hommes d’armes, je passai la nuit dans une église et j’y fus en grand péril.
Le lendemain on alla sur Beaugency ; on rallia dans la campagne d’autres soldats du roi, et on fit une attaque contre les Anglais qui se trouvaient dans la ville. À la suite de cette attaque, les Anglais laissèrent la ville à découvert et se retranchèrent dans le château. De notre côté nous établîmes des gardes devant le château, crainte que l’ennemi n’en sortît.
Sur ces entrefaites, nous reçûmes la nouvelle que le seigneur connétable arrivait avec un corps d’armée. Jeanne, d’autres capitaines et moi, nous en fûmes mécontents. Nous voulûmes même nous retirer, parce que le roi nous avait donné commandement de ne pas recevoir en notre société le seigneur connétable. Je dis à Jeanne :
Si le connétable vient, je m’en irai.Le lendemain, avant l’arrivée du connétable, la nouvelle vint que les Anglais marchaient sur nous en grand nombre avec le seigneur Talbot à leur tête. Nos gens crièrent :À l’arme197 !et comme je voulais toujours 181me retirer à cause de l’arrivée du connétable. Jeanne me dit qu’il était besoin de s’aider198. Enfin, les Anglais rendirent le château par composition, et se retirèrent avec un sauf-conduit que je leur accordai, étant alors le lieutenant du roi.Ils étaient partis, quand vint un homme de la compagnie de La Hire qui dit aux autres capitaines du roi et à moi :
Les Anglais marchent sur nous. Nous allons les avoir en face. Ils sont bien là bas mille hommes d’armes.L’entendant parler, Jeanne de manda :Que dit cet homme d’armes199 ?On le lui fit savoir. Alors elle dit au seigneur connétable :Ah beau connétable, vous n’êtes pas venu de par moi ; mais, puisque vous êtes venu, vous serez le bien venu200.Beaucoup parmi les gens du roi étaient dans la crainte et disaient qu’il serait bon de s’assurer des chevaux. Mais Jeanne dit :
En nom Dieu, il les fault combattre. S’ils estoient pendus aux nues nous les arons (aurons) ; car Dieu nous les envoie pour que nous les châtions201.Et elle affirmait qu’elle était sûre de la victoire.Le gentil roy, disait-elle, ara (aura) au jour-duy la plusgrant victoire qu’il eut piéça (de longtemps). 182Et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nostres202.De fait, l’ennemi fut battu et mis en pièces sans grande difficulté. Entre autres, Talbot fut pris. Il y eut une grande tuerie d’Anglais, et on s’en vint au village de Patay en Beauce. C’est là que Talbot fut amené devant moi et le seigneur connétable, Jeanne étant présente. Je dis à Talbot :Vous ne croyez pas ce matin qu’il vous adviendrait ainsi.Talbot répondit :C’est la fortune de la guerre203.Nous retournâmes ensuite vers le roi ; et il fut décidé qu’on irait sur Reims pour le sacre.Maintes fois j’ai entendu Jeanne disant au roi qu’elle durerait un an, pas beaucoup plus, et qu’on pensât à bien besogner pendant cette année ; car, selon son dire, elle avait quatre charges : mettre en fuite les Anglais ; faire couronner et sacrer le roi à Reims ; délivrer le duc d’Orléans des mains de l’ennemi, et faire lever le siège d’Orléans204.
Jeanne était chaste ; et elle haïssait fort cette espèce de femmes qui suivent les armées. Un jour, à Saint-Denis, 183au retour du sacre du roi, je la vis qui poursuivait une jeune ribaude l’épée à la main ; elle brisa même son épée dans cette poursuite205.
Elle s’irritait aussi grandement quand elle entendait jurer les hommes d’armes et elle les grondait avec véhémence. Elle me grondait moi en particulier ; car il m’arrivait de jurer. Mais, quand je la voyais, je mettais un frein à mes jurements.
Quelquefois, à l’armée, j’ai couché avec elle à la paillade206, à côté d’autres hommes d’armes ; j’ai pu la voir quand elle mettait son armure ; et il m’arrivait d’apercevoir sa poitrine qui était belle ; mais jamais je n’eus de désir charnel à son sujet207.
Autant que j’ai pu en juger, je tiens Jeanne pour bonne catholique et prude femme. Je l’ai vue maintes fois recevoir le corps du Christ. À la vue du corps de Notre-Seigneur, elle se prenait souvent à pleurer avec grande abondance de larmes. Elle communiait deux fois la semaine et se confessait fréquemment.
Dans tous ses faits, hors le fait de la guerre, Jeanne 184était simple et toute jeune fille. Mais dans le fait de la guerre elle était fort experte, tant pour porter la lance que pour réunir une armée et ordonner un combat et disposer l’artillerie. Tous s’émerveillaient de voir que, dans les choses militaires, elle agit avec autant de sagesse et de prévoyance que si elle eût été un capitaine ayant guerroyé vingt ou trente ans. C’était surtout dans le maniement de l’artillerie qu’elle s’entendait bien208.
Je ne sais rien autre.
185IX. Déposition de Dunois, compagnon de guerre de Jeanne
Après Jean d’Alençon, nous allons écouter Dunois.
On sait comment le fils naturel de Louis d’Orléans glorifia l’appellation de bâtard d’Orléans qui lui fut donnée.
La veuve de son père, Valentine de Milan, quand elle sentit la mort approcher, fit venir auprès d’elle ses propres enfants et le bâtard qu’elle avait élevé avec eux. Mes enfants, dit-elle, votre père, l’unique frère du roi Charles VII, est mort assassiné par le duc de Bourgogne. J’ai usé mes forces à poursuivre la vengeance de ce crime, et je meurs de n’avoir pu l’obtenir. Mais voici Jean qui est mon enfant comme vous. On me l’avait dérobé. Je l’ai repris. Je suis sûre que nul, mieux que lui, ne saura faire du mal à la gent anglo-bourguignonne et venger son père. Imitez-le.
186Valentine avait pressenti le généreux patriote, le grand capitaine.
Dès l’âge de vingt-trois ans, le futur libérateur de la Normandie et de la Guyenne, le futur vainqueur de Castillon, s’était illustré près de Montargis, où il battit, avec seize cents Français, trois mille Anglais ayant Warwick à leur tête. L’année d’après, 1429, il entreprit la défense d’Orléans ; et c’est sous les murs de cette ville qu’il vit pour la première fois la Pucelle.
Jeanne aborda le prince avec une noble familiarité. La hauteur naturelle de son âme la mettait tout de suite de plain-pied avec les plus illustres et les plus grands.
Dunois, qui d’abord s’était un peu méfié, reconnut vite la vertu qui était en elle, et l’admira.
Rien de plus touchant que le spectacle de cet homme de guerre inclinant son génie devant l’inspiration de l’humble fille. Que n’avons nous le texte original de sa déposition, au lieu d’une traduction latine ? Pourquoi suis-je obligé ici de traduire des traductions ? Les regrets que j’éprouve à propos des autres témoins s’augmentent quand il s’agit de cet immortel capitaine, réputé beau parleur autant que bon batailleur. 187Il y a dans sa déposition un grand air et un souffle d’enthousiasme qui enchante et ravit.
L’illustrissime prince, seigneur Jean, comte de Dunois et de Longueville, lieutenant général de notre seigneur le roi au fait de la guerre, âgé de cinquante et un ans ou environ, interrogé à Orléans, le 25 février 1456, sur la venue de Jeanne auprès du roi, sur sa vie avec les hommes d’armes et dans la guerre, sur sa dévotion, sa piété et ses autres vertus209
, en présence de Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, et de frère Jean Patin, vice-inquisiteur du mal hérétique, déposa en ces termes :
Je crois que Jeanne a été envoyée par Dieu. Ses faits et gestes dans la guerre me paraissent procéder non d’industrie humaine mais d’inspiration divine. Ce que je vais vous dire vous expliquera ma créance.
J’étais à Orléans, alors assiégé, quand le bruit s’y répandit que par la ville de Gien venait de passer une jeune fille, vulgairement dite la Pucelle, qui déclarait se rendre auprès du noble dauphin, avec mission de faire lever le siège d’Orléans et de conduire le dauphin 188à Reims pour le sacre. Ayant charge de garder Orléans et étant lieutenant général du roi, j’envoyai le seigneur de Villars, sénéchal de Beaucaire, et Jamet du Thillay, depuis bailli de Vermandois, prendre des renseignements sur cette jeune fille. Ils me rapportèrent, en présence de toute la population d’Orléans très avide de savoir la vérité sur l’arrivée de cette pucelle, qu’ils avaient vu Jeanne près du roi à Chinon ; que le roi, à première vue, n’avait pas voulu la recevoir, et qu’elle avait dû même passer deux jours à attendre une audience, quoiqu’elle persistât à dire :
Je suis venue pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le dauphin à Reims. Il me faut des hommes, des chevaux et des armes210.Trois semaines ou un mois se passèrent, pendant lesquels le roi fit examiner Jeanne, en tous ses dits et faits, par des clercs, des prélats et des docteurs, pour savoir s’il pourrait l’accueillir avec sûreté. En même temps, il s’occupa de faire réunir une multitude d’hommes d’armes pour conduire à Orléans un convoi de vivres. Ayant été avisé qu’il n’y avait rien de mal dans le fait de ladite Pucelle, il l’envoya, en compagnie du seigneur archevêque de Reims, alors chancelier de France, et du seigneur de Gaucourt, actuellement grand maître d’hôtel du roi, à Blois, où vinrent les seigneurs 189qui avaient charge de diriger le convoi, savoir les seigneurs de Rais et de Boussac, maréchaux de France, le seigneur de Culan, amiral de France, La Hire et le seigneur Ambroise de Loré, nommé depuis gouverneur de la ville de Paris.
Tout ce monde se joignit à l’armée et à la Pucelle. On se mit en route ; et on arriva, par la Sologne, en bon ordre, au bord de la Loire, jusques en face de l’Église Saint-Loup, où les Anglais étaient nombreux et en force.
Ni aux autres capitaines ni à moi-même, il ne nous semblait possible que l’armée qui conduisait le convoi fût capable de résister et de faire entrer les vivres par ce côté. Force était de recourir à des bateaux par lesquels pénétrerait le convoi. Mais la chose n’allait pas sans difficultés : car il fallait remonter le courant et le vent était totalement contraire.
C’est alors que Jeanne me dit :
Êtes-vous le bâtard d’Orléans ?—Oui, répondis-je, et je me réjouis de votre arrivée.—Est-ce vous qui avez donné conseil que je vienne ici, de ce côté de la rivière, et que je n’aille pas directement où étaient Talbot et les Anglais ?— Je lui dis :Moi et de plus sages que moi nous avons donné ce conseil, croyant faire mieux et plus sûrement.—En nom Dieu, répliqua Jeanne, le conseil de notre Seigneur est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et vous vous trompez davantage vous-même ; car je vous amène meilleur secours qu’il n’en est jamais venu à chevalier 190ni ville quelconque, vu que c’est le secours du roi des cieux. Toutefois, il ne vous vient pas par amour de moi ; il procède de Dieu même, qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d’Orléans et n’a pas voulu que les ennemis eussent à la fois le corps du duc et sa ville211.Tout aussitôt et comme instantanément, le vent, qui était contraire et qui rendait fort difficile que les bateaux, où étaient les vivres, pussent remonter le fleuve dans la direction d’Orléans, tourna et devint favorable. En conséquence, les voiles furent tendues immédiatement. J’entrai dans les bateaux, et avec moi y entra Nicole de Giresme, aujourd’hui grand prieur de France. Nous longeâmes l’église Saint-Loup et nous passâmes outre, malgré les Anglais. Dès ce moment j’eus bonne espérance de Jeanne, plus que je n’avais fait jusque-là.
191Je l’avais suppliée de se décider à passer la Loire et à entrer dans la ville d’Orléans, où elle était fort désirée. De cela elle fit difficulté, disant qu’elle ne voulait pas abandonner son monde. Pour rester avec ces gens d’armes, bien confessés, pénitents et de bonne volonté, elle refusait de venir. J’allai alors trouver les chefs de guerre qui avaient charge de conduire les hommes d’armes, et je leur demandai en grâce de trouver bon, dans l’intérêt du roi, que Jeanne entrât à Orléans. Il serait entendu qu’eux-mêmes, avec toute leur compagnie, iraient jusqu’à Blois où il passeraient la Loire pour venir à Orléans, n’y ayant pas de passage plus proche. Lesdits capitaines accueillirent ma requête. Ils consentirent à passer par Blois ; et Jeanne s’en vint avec moi. Elle portait son étendard qui était blanc et où se trouvait figuré Notre-Seigneur tenant à la main une fleur de lis. La Hire passa la Loire avec elle ; et nous entrâmes tous ensemble à Orléans212.
D’après ce que je viens de vous raconter, il me semble visible que les dits et faits de Jeanne dans l’armée étaient chose divine plutôt qu’humaine. Ce 192changement de vent qui arrive subitement après que Jeanne vient de parler en donnant espoir de secours ; cette introduction d’un convoi de vivres, malgré les Anglais qui étaient de beaucoup plus forts que l’armée royale ; cette affirmation sortant de la bouche de la jeune fille qu’elle a appris en une vision que saint Louis et saint Charlemagne priaient Dieu pour le salut du roi et de la ville d’Orléans, tout cela est de Dieu213.
Voici encore un fait où je vois le doigt de Dieu : tandis que je voulais aller chercher les gens d’armes qui passaient la Loire à Blois pour porter secours à la population d’Orléans, Jeanne n’était disposée ni à les attendre ni à consentir que j’allasse les chercher ; mais elle voulait sommer sans répit les assiégeants de lever le siège, ou, s’ils refusaient, leur donner l’assaut. De fait, elle adressa aux Anglais une sommation, rédigée en sa langue maternelle et toute en paroles bien simples. Dans cette lettre elle leur disait en substance qu’ils eussent à se retirer du siège et à retourner en Angleterre, sans quoi elle leur donnerait un grand assaut qui les forcerait à s’en aller. La lettre fut envoyée au seigneur Talbot. Eh bien, je l’affirme, 193à partir de cette heure, tandis qu’auparavant les Anglais, avec deux cents des leurs, mettaient en fuite huit cents ou mille des nôtres, il nous suffit de quatre ou cinq cents hommes de guerre pour lutter contre toute la puissance des Anglais, et il nous arriva de tenir si bien en respect les assiégeants qu’ils n’osaient plus sortir des bastilles qui leur servaient de refuges.
Je vous citerai un autre fait où je vois également le doigt de Dieu. Le 27 mai, nous avions, de grand matin, commencé l’attaque contre le boulevard du Pont, lorsque Jeanne fut blessée d’une flèche qui lui pénétra la chair entre le cou et l’épaule, de la longueur d’un demi-pied. Ce nonobstant, Jeanne ne se retira pas de la bataille, et elle n’accepta pas de remède pour sa blessure. L’assaut dura depuis le matin jusqu’à huit heures du soir, dans des conditions telles qu’il n’y avait en quelque sorte aucune espérance de vaincre ce jour-là. Aussi étais-je d’avis de faire retirer l’armée et de rentrer à Orléans. Sur ce, la Pucelle vient à moi, et me requiert d’attendre encore un peu. En même temps, elle monte à cheval, se retire dans une vigne, seule à l’écart, et là reste en prière l’espace d’un demi-quart d’heure ; puis, elle revient, prend son étendard en ses mains et se place sur les bords du fossé, pressant l’ennemi. À sa vue, les Anglais frémissent et sont saisis d’épouvante ; les soldats du roi reprennent cœur et courent à l’escalade. Le boulevard est assailli. Pas de résistance. La bastille fut prise ; les Anglais qui y étaient se mirent à fuir, et tous périrent. Classidas (Glasdale) 194et les autres principaux capitaines avaient cru trouver une retraite dans la tour du pont d’Orléans. Ils tombèrent dans le fleuve où ils furent noyés. Ce Classidas était l’homme qui parlait de la Pucelle le plus injurieusement, de la manière la plus vilaine et la plus ignominieuse.
La bastille prise, la Pucelle, nos hommes d’armes et moi, nous rentrâmes à Orléans où on nous reçut avec grande joie et affection. Jeanne fut conduite en son logis pour le pansement de sa blessure. Un chirurgien s’étant acquitté de ce soin, elle songea à réparer ses forces et prit quatre ou cinq tranches de pain qu’elle trempa dans de l’eau rougie. Là se bornèrent, pour ce jour, sa nourriture et sa boisson.
Le lendemain, de très grand matin, les Anglais sortirent de leurs tentes et se rangèrent en bataille, prêts au combat.
À ce spectacle, la Pucelle se leva du lit, et s’arma simplement d’une légère cotte de mailles. Sa volonté fut qu’on n’attaquât point les Anglais ni qu’on n’exigeât rien d’eux, mais qu’on leur permît de se retirer. Et, de fait, ils se retirèrent sans être poursuivis. Orléans était délivré de ses ennemis.
Après la délivrance d’Orléans, la Pucelle, d’autres capitaines et moi, nous allâmes trouver le roi au château de Loches pour le solliciter d’envoyer des troupes recouvrer les châteaux et les villes situés sur la Loire, Meung, Beaugency, Jargeau, à seule fin de rendre plus libre et plus sûr son sacre à Reims. Là-dessus Jeanne adressait au roi les plus nombreuses et les plus vives 195instances, lui disant de se hâter et de ne pas tarder davantage214. Le roi fit toute la diligence possible. Il envoya le duc d’Alençon, d’autres capitaines et moi, travailler, en compagnie de Jeanne, au recouvrement de ces places. Toutes furent réduites en peu de jours ; mais elles ne le furent que grâce à l’intervention de la Pucelle : c’est ma conviction.
Les Anglais avaient réuni une grande armée pour la défense des places susdites, occupées par eux. Nous avions investi le château et le pont de Beaugency, lorsque l’armée anglaise arriva au château de Meung-sur-Loire encore au pouvoir de nos ennemis ; et le château de Beaugency fut pris avant que cette armée pût venir au secours des Anglais qui y étaient assiégés.
À la nouvelle que Beaugency était remis sous la puissance du roi, tous les corps anglais se réunirent en une seule armée. Nous crûmes qu’ils voulaient nous offrir la bataille ; nous ordonnâmes nos troupes et nous nous disposâmes en guerre, tout prêts à recevoir l’ennemi. À ce moment le connétable, plusieurs autres et moi étant présents, le duc d’Alençon dit à Jeanne :
Que dois-je faire ?, Jeanne lui répondit à voix haute :Ayez tous de bons éperons215.À ces mots, ceux qui étaient là demandèrent à Jeanne :Que dites vous ? Nous tournerons donc le dos ?—Non, répondit-elle. Ce sont les Anglais qui tourneront le dos. Ils ne se défendront pas et seront battus et il vous sera 196besoin de bons éperons pour courir après eux216.Il en fut ainsi. Les Anglais prirent la fuite ; et, tant morts que prisonniers, il y en eut plus de quatre mille217.Il y a une autre chose dont je me souviens. À Loches, — où nous étions allés le trouver, Jeanne et moi, après la levée du siège d’Orléans, — le roi était dans sa chambre de retrait218 ayant avec lui son confesseur, le seigneur Christophe d’Harcourt, évêque de Castres, 197et le seigneur de Trèves en Anjou, ancien chancelier de France, lorsque Jeanne, qui se disposait à entrer chez lui, frappa à la porte. Presque aussitôt, elle franchit le seuil, se mit à genoux et, tenant embrassées les jambes du roi, elle lui dit ces paroles ou d’autres semblables :
Gentil dauphin, ne tenez pas davantage tant et de si interminables conseils ; mais venez au plus vite à Reims pour prendre votre digne couronne219.—Est-ce votre conseil qui vous dit cela ?lui dit le seigneur d’Harcourt. —Oui, répondit-elle ; et je suis très fort aiguillonnée là-dessus220.D’Harcourt reprit :Ne voudriez-vous pas dire ici, en présence du roi, la manière de votre conseil, quand il vous parle ?Jeanne lui répondit en rougissant :Je crois comprendre ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers221.Alors le roi :Jeanne, vous plaît-il bien de déclarer ce qu’on vous demande, en présence des personnes ici présentes ?—Oui, répondit elle ; et elle ajouta les paroles suivantes ou d’autres semblables :Quand je suis contrariée en quelque manière parce qu’on fait difficulté d’ajouter foi à ce que je dis 198de la part de Dieu, je me retire à l’écart et je prie Dieu, me plaignant à lui de ce que ceux à qui je parle ne me croient pas facilement. Ma prière à Dieu achevée, j’entends une voix qui me dit :Et, chose frappante, en répétant ce langage de ses voix, elle était dans un ravissement merveilleux, les regards levés vers le ciel.fille Dé (fille de Dieu), va, va, va, je serai à ton aide, va.Et quand j’entends cette voix j’ai grande joie ; même je voudrais toujours l’entendre222.J’ai encore souvenir, qu’après les victoires que j’ai rappelées, les seigneurs du sang royal et les capitaines voulurent que le roi allât en Normandie et non à Reims. Mais la Pucelle fut toujours d’avis qu’il fallait aller à Reims pour y faire sacrer le roi. Comme raison de son opinion, elle disait qu’une fois le roi sacré et couronné, la puissance de ses adversaires irait toujours en diminuant et que finalement ils ne pourraient nuire ni au royaume ni à lui223. Tout le monde se rangea à l’avis de Jeanne.
La première étape où le roi arrêta ses pas, avec son armée, ce fut devant la ville de Troyes. Il y était à 199tenir conseil avec les seigneurs de son sang et les autres chefs de guerre, pour aviser si on resterait devant la ville et l’assiégerait, ou s’il serait expédient de passer outre et d’aller droit à Reims, en laissant Troyes sur son chemin. Le conseil du roi était divisé entre avis divers. On ne savait lequel serait le plus utile, lorsque la Pucelle survint, entra au conseil et dit ces paroles ou d’autres semblables :
Gentil dauphin, ordonnez à vos gens de venir assiéger la ville de Troyes, et ne perdez pas le temps en de plus longs conseils : car, en nom Dieu, avant trois jours, je vous introduirai dans la place, ou de bon gré et par amour, ou par force et courage ; et grande sera la stupéfaction de la fausse Bourgogne224.Aussitôt Jeanne s’en vint dans le camp, dressa sa tente près du fossé, et fit si merveilleuses diligences que tant n’en auraient pu faire deux ou trois hommes de guerre des plus expérimentés et des plus fameux225. Elle travailla tellement pendant cette nuit, que, le lendemain, l’évêque et les bourgeois de Troyes donnèrent 200leur obéissance au roi, tout frémissants et tout tremblants. Depuis, on sut qu’à partir du moment où Jeanne avait donné au roi l’avis de ne pas se retirer de devant la ville, les habitants perdirent courage et ne songèrent plus qu’à chercher asile dans les églises.
La ville de Troyes ayant fait sa soumission, le roi alla à Reims. Il y trouva complète obéissance ; et là eurent lieu son couronnement et son sacre.
Après le sacre, quand le roi vint à la Ferté et à Crespy en Valois, le peuple accourait au-devant de lui, transporté de joie et criant :
Noël !La Pucelle chevauchait alors entre l’archevêque de Reims et moi. Elle se prit à dire :Voici un bon peuple. Je n’en ai pas vu nulle part ailleurs qui montrât tant de joie de l’arrivée d’un si noble roi. Et plût à Dieu que je fusse assez heureuse, quand je finirai mes jours, pour être inhumée sur cette terre !À ces mots, l’archevêque lui dit :Ô Jeanne, en quel lieu avez vous espoir de mourir ?—Où il plaira à Dieu, répondit-elle. Je ne suis sûre ni du temps ni du lieu ; et je n’en sais pas plus que vous. Mais je voudrais bien qu’il plût à Dieu, mon créateur, que maintenant je me retirasse, laissant là les armes, et que j’allasse servir mon père et ma mère, en gardant leurs brebis avec ma sœur et mes frères, qui seraient grandement joyeux de me voir226.201Maintenant, de la vie de Jeanne, de ses mœurs et de sa tenue au milieu des hommes d’armes, je n’ai que du bien à dire. Jamais il n’y eut plus sobre qu’elle. Le seigneur d’Aulon, chevalier, aujourd’hui sénéchal de Beaucaire, qui, vu sa grande sagesse et honnêteté, avait été mis par le roi à côté de Jeanne quasi pour veiller sur elle, m’a dit plusieurs fois qu’il ne croyait pas qu’aucune femme pût être plus chaste que Jeanne ne l’était. Ni les autres ni moi, quand nous étions près d’elle, nous n’avions de pensée mauvaise. À mon avis, il y avait là quelque chose de divin.
Quotidiennement, Jeanne avait coutume, le soir, à la tombée de la nuit, de se retirer dans une église227. Elle faisait sonner les cloches à peu près une demi-heure et réunissait les religieux mendiants qui étaient à la suite de l’armée du roi. Puis elle se mettait en oraison et faisait chanter par les frères mendiants une antienne en l’honneur de la Bienheureuse Vierge, mère de Dieu.
202Il y avait quinze jours que le comte de Suffolk avait été fait prisonnier à la prise de Jargeau, lorsque fut envoyée audit comte une cédule en papier contenant quatre vers. Ces quatre vers portaient qu’une Pucelle devait venir du Bois-Chenu et chevaucherait sur le dos des archers et contre eux228.
Pour finir, je dirai qu’il arrivait à Jeanne de parler en plaisantant des choses de la guerre, et qu’afin de donner cœur aux hommes d’armes elle a pu annoncer beaucoup d’événements militaires qui peut-être ne se sont pas réalisés ; mais je déclare que, quand elle parlait sérieusement de la guerre, de son fait et de sa vocation, elle se bornait à affirmer qu’elle était envoyée pour lever le siège d’Orléans, pour secourir le pauvre peuple opprimé dans cette ville et dans les lieux voisins, et pour mener sacrer le roi à Reims.
203X. Déposition de Gaucourt, compagnon de guerre de Jeanne
Après Dunois, on entendit déposer noble et puissant homme le seigneur Raoul de Gaucourt, ancien gouverneur d’Orléans, chevalier, grand maître de l’hôtel du roi, âgé de quatre vingt-cinq ans. C’était un vétéran des guerres contre l’Anglais. La jeune gloire de Dunois avait fleuri à l’ombre de cette vieille gloire.
On va lire avec plaisir ce que dit Gaucourt des débuts de la mission de Jeanne. Je regrette de ne pouvoir donner sa déposition sur le siège d’Orléans, la campagne de la Loire et le voyage à Reims ; mais les greffiers n’ont pas jugé à propos de la reproduire. Usant d’un procédé malheureusement trop fréquent dans leurs procès-verbaux, ils se contentent, comme on la verra, de constater que, sur les points précités, Gaucourt fut d’accord avec Dunois229.
204J’étais présent à Chinon, quand Jeanne vint en cette ville. Je la vis se présenter devant la majesté du roi, avec grande humilité et simplicité, pauvre petite bergère qu’elle était ; et je l’entendis prononcer ces paroles :
Très illustre seigneur Dauphin, je suis venue et suis envoyée de la part de Dieu pour donner secours au royaume et à vous230.Après l’avoir vue et entendue, le roi, voulant être plus amplement informé de son état, la fit donner en garde à Guillaume Bellier, son majordome, mon lieutenant à Chinon, depuis bailli de Troyes, dont la femme était personne de grande dévotion et de réputation très recommandable. Puis, il la fit visiter par des clercs, des prélats et des docteurs, pour savoir s’il devait ou pouvait légitimement ajouter foi à ses dires. Ainsi fut fait. Les clercs examinèrent les dits et faits de Jeanne pendant plus de trois semaines tant à Poitiers qu’à Chinon. Leur avis fut qu’il n’y avait rien de mauvais en elle ni en ses dires.
Finalement, après plusieurs questions adressées à Jeanne, il lui fut demandé quel signe elle pourrait montrer, pour qu’on crût à ce qu’elle disait. Elle répondit :
Le signe que je vous montrerai, ce sera Orléans 205secouru et le siège levé231.Elle prit ensuite congé du roi et alla à Blois où elle s’arma pour la première fois, avec mission de conduire à Orléans un convoi de vivres et de porter aide aux habitants de cette ville.Au sujet du changement du vent d’abord contraire et de l’introduction des vivres dans Orléans, le témoin dépose conformément au seigneur de Dunois232. Il ajoute : Jeanne avait expressément prédit qu’avant peu de temps et le vent changeraient. Or, c’est ce qui eut lieu aussitôt qu’elle eut parlé. De même elle avait prédit que les vivres seraient introduits dans la ville sans empêchement.
Le témoin est d’accord avec le susdit seigneur de Dunois233 au sujet de la prise des Tourelles, de la levée du siège et de l’expulsion des Anglais.
Dans tout le reste il dépose, pour la forme et pour le fond, identiquement comme le seigneur de Dunois234, au sujet de la délivrance d’Orléans et de la prise des places situées sur la Loire dont il est fait mention.
Même concordance complètes235 en ce qui concerne le voyage du roi pour son sacre à Reims.
206Au sujet de la vie et des mœurs de Jeanne, le témoin dit :
Jeanne était sobre dans le boire et dans le manger. Il ne sortait de sa bouche que de bonnes paroles servant pour l’édification et le bon exemple. Elle était très chaste. Jamais je n’ai su qu’un homme se fût trouvé avec elle la nuit. Loin de là, toujours la nuit elle avait avec soi une femme couchant en sa chambre. Elle se confessait souvent ; vaquait assidûment à l’oraison ; entendait chaque jour la messe, et faisait des communions fréquentes. Elle ne souffrait pas qu’on proférât devant elle des paroles vilaines ou des blasphèmes, et elle manifestait par ses discours et par ses actes combien elle avait de telles choses en horreur.
Je ne sais rien autre.
207XI. Déposition de Louis de Contes, page de guerre de Jeanne
Noble et prudent homme, Louis de Contes, d’abord page du sire de Gaucourt, connu sous les deux surnoms d’Imerguet et de Mugot, avait quinze ans quand il fut appelé à l’honneur d’être page de la Pucelle. Il était écuyer, seigneur de Novyon et de Reugles, âgé de quarante-deux ans, lorsqu’il fit sa déposition à Paris, le 3 avril 1456.
On remarquera les détails pleins d’intérêt qu’il donne sur les faits et gestes de Jeanne à Orléans et durant la campagne de la Loire.
L’année où Jeanne vint à Chinon j’avais quatorze ou quinze ans, et j’étais, comme page, de la suite du seigneur de Gaucourt, capitaine dudit lieu de Chinon.
Jeanne arriva à Chinon en compagnie de deux gentilshommes qui la conduisirent au roi. Plusieurs fois je la vis aller et venir chez le roi. On lui donna logis dans une tour du château du Couldray, près de Chinon ; et je demeurai là avec elle tout le temps qu’elle y resta. J’étais continuellement en sa compagnie 208pendant le jour ; mais la nuit elle avait des femmes avec elle.
Je me souviens parfaitement qu’au temps où elle habitait la tour du Couldray, des personnages de grand état vinrent, pendant plusieurs jours, s’entretenir avec elle. Que faisaient-ils ou disaient-ils, je ne sais. Toujours quand je les voyais arriver je me retirais.
À la même époque et dans cette même tour où j’étais avec elle, je vis maintes fois Jeanne à genoux. Elle paraissait en prières ; mais je ne comprenais pas bien ce qu’elle disait. Assez souvent elle pleurait.
Peu après, Jeanne fut conduite à Poitiers, puis à Tours, dans la maison d’une certaine femme nommée Lapau236. À Tours, le seigneur duc d’Alençon donna à Jeanne un cheval que j’ai vu précisément à la maison Lapau. C’est aussi à Tours que je devins page de Jeanne, avec un certain Raymond. Depuis lors je restai toujours avec Jeanne et j’allai constamment en sa compagnie, la servant dans l’office de page tant à Blois qu’à Orléans et jusqu’à ce qu’on allât devant Paris.
Durant le séjour de Jeanne à Tours, le roi lui fit faire une armure complète et lui donna une maison militaire.
De Tours Jeanne se rendit à Blois en compagnie de gens de guerre qui dès lors avaient tous grande confiance en elle. Jeanne resta quelque temps à Blois 209avec les troupes du roi. Combien de temps ? je n’en ai pas souvenir. Mais on finit par décider de quitter Blois et d’aller à Orléans, par le côté de la Sologne. Jeanne partit tout armée, avec une escorte d’hommes d’armes. Elle ne cessait de leur conseiller d’avoir grande confiance en Dieu et de confesser leurs péchés. En route je l’ai vue communier.
Quand nous fûmes arrivés à proximité d’Orléans par le chemin de la Sologne, Jeanne, plusieurs autres et moi, nous fûmes conduits au delà de l’eau, sur le côté de la ville d’Orléans, et delà nous entrâmes dans ladite ville.
Durant le trajet de Blois à Orléans, Jeanne avait été fortement meurtrie, pour avoir couché tout armée la nuit du départ de Blois.
À Orléans elle fut logée dans la maison du trésorier de la ville, en face la porte Bannier. Il me semble même que dans cette maison elle reçut le sacrement de l’eucharistie.
Le lendemain de notre entrée dans la ville, Jeanne alla trouver le seigneur Bâtard d’Orléans et parla avec lui. Au retour, elle était fort courroucée, parce que, disait-elle, on avait décidé qu’il n’y aurait pas d’attaque ce jour-là.
Néanmoins elle alla à un boulevard que les gens du roi occupaient vis-à-vis d’un boulevard des Anglais ; et là, parlant aux Anglais qui étaient dans le boulevard en face d’elle, elle leur dit :
En nom Dieu, retirez vous. Sinon je vous chasserai237.L’un d’eux, appelé 210le Bâtard de Granville, lui dit plusieurs injures :Veux-tu donc, lui criait-il, que nous nous rendions à une femme ?Et il appelait les Français qui étaient avec ellemaquereaulx, mescreans238.Sur ce, Jeanne revint à son logis et monta dans sa chambre.Je croyais qu’elle allait dormir, lorsque presque aussitôt elle descendit et me dit :
Ha, sanglant garson, vous ne me dysiez pas que le sanc de France feust repandu239 !En même temps, elle m’ordonna d’aller quérir son cheval. Pendant que j’y allai, elle se fit armer par la dame de la maison et sa fille. À mon retour, je la trouvai déjà armée. Elle me commanda d’aller chercher son étendard qui était resté dans sa chambre ; et je le lui passai par la fenêtre. L’étendard une fois en sa main, elle partit au galop vers la porte de Bourgogne.Courez après elle, me dit l’hôtesse. Ainsi fis-je.Il y avait en ce moment une escarmouche240 vers la bastille Saint-Loup, et, dans cette escarmouche, le boulevard fut pris.
En route, Jeanne rencontra quelques Français blessés, ce qui la fâcha beaucoup. Pourtant les Anglais se préparaient à une bonne défense. Jeanne s’avança contre eux en grand hâte. Aussitôt qu’ils l’aperçurent, les Français se mirent à pousser de grands cris ; et fut prise la bastille de Saint-Loup.
211D’après ce que j’ai ouï dire, quelques hommes d’église qui étaient parmi les Anglais revêtirent leurs ornements ecclésiastiques pour venir au-devant de Jeanne. Jeanne, les ayant reçus, les fit conduire en son hôtel sans permettre qu’on leur fit aucun mal. Quant aux autres Anglais, ils furent tués par les gens d’Orléans.
Le soir, Jeanne vint souper dans son hôtel. Elle était très sobre. Bien des fois, en toute une journée, elle n’a mangé qu’un morceau de pain. J’admirais qu’elle mangeât si peu. Lorsqu’elle restait chez elle, elle mangeait seulement deux fois par jour.
Le lendemain, vers trois heures, les hommes d’armes du roi passèrent le fleuve pour marcher contre la bastille de Saint-Jean-le-Blanc, qu’ils prirent ainsi que la bastille des Augustins241. Jeanne passa la Loire avec eux. J’étais là, lui parlant. On rentra à Orléans ; et Jeanne coucha dans son hôtel avec quelques femmes, selon son habitude. Chaque nuit, autant que possible, elle avait une femme pour compagne de lit. Quand elle n’en pouvait trouver, en guerre et en campagne, elle couchait toute habillée.
Le jour suivant, malgré l’opposition de plusieurs seigneurs qui trouvaient qu’elle voulait mettre les gens du roi en grand péril, Jeanne fit ouvrir la porte de Bourgogne ainsi qu’une petite porte sise près de la grosse tour, et passa l’eau avec les hommes d’armes 212pour aller attaquer la bastille du Pont que les Anglais tenaient encore. Là les gens du roi restèrent en action depuis la première heure jusqu’à la nuit. Jeanne fut blessée et on dut lui ôter son armure pour la panser.
Aussitôt pansée, elle s’arma de nouveau, et alla avec les autres à l’attaque et à l’assaut. Enfin le boulevard fut pris. Jeanne n’avait cessé de se tenir avec les hommes d’armes pendant l’assaut.
Ayez bon cœur, leur disait-elle ; ne vous retirez pas ; vous aurez la bastille sous bref délai.Elle ajoutait, à ce qu’il me semble :Quand vous verrez que le vent pousse les bannières vers la bastille, elle sera à vous242.Tant y a qu’on était sur le soir, et que les gens du roi, voyant qu’ils n’avançaient pas et que la nuit était proche, commençaient à désespérer de la prise de cette bastille. Jeanne persistait quand même et promettait que sans faute on aurait la bastille ce jour-là243. Sur son assurance on se disposa à un dernier assaut. Cette fois, les Anglais cessèrent toute résistance. L’épouvante les saisit, et presque tous furent noyés. Devant cette suprême attaque, ils n’avaient même pas cherché à se défendre.Le lendemain, tous les Anglais qui étaient autour d’Orléans se retirèrent à Beaugency et à Meung. L’armée du 213roi, avec Jeanne, alla les y chercher. Offre fut faite de rendre Beaugency honorablement ou de combattre. Mais, le jour du combat venu, les Anglais décampèrent de Beaugency. Les gens du roi de se mettre à leurs trousses en compagnie de Jeanne. La Hire conduisait l’avant garde : de quoi Jeanne fut fort contrariée ; car elle désirait beaucoup avoir la charge de l’avant-garde. La Hire tomba sur les Anglais. On se battit, et la victoire fut à nos hommes. Presque tous les ennemis furent tués.
Jeanne, qui était très compatissante, eut grande pitié d’une telle boucherie. Voici un trait qui le preuve. Un Français qui conduisait quelques Anglais captifs venait de frapper l’un d’eux à la tête si fortement que l’homme tomba comme mort. À cette vue, Jeanne descendit de cheval, et fit confesser l’Anglais, en lui soutenant la tête et en le consolant selon son pouvoir.
Bientôt après244 Jeanne, en compagnie des gens du roi, alla à Jargeau. Jargeau fut pris d’assaut et il y eut beaucoup d’Anglais prisonniers, parmi lesquels le comte de Suffolk et son frère John Pole.
Le siège d’Orléans levé et ces victoires remportées, Jeanne, avec les gens de guerre, alla trouver le roi à Tours, et il fut décidé que le roi irait à Reims pour son sacre. Le roi partit avec son armée, où était Jeanne. On marcha d’abord sur Troyes. Troyes se rendit au roi. 214De là on alla à Châlons. Châlons fut également mis aux mains du roi. Enfin on arriva à Reims, où le roi fut couronné et sacré.
J’assistai au sacre. En ma qualité de page je ne quittais jamais Jeanne. Je continuai à rester avec elle jusqu’à ce qu’elle vînt devant la ville de Paris.
Autant que j’ai pu la connaître, Jeanne était une bonne et prude femme, vivant catholiquement. Elle aimait beaucoup à entendre la messe, et n’y manquait jamais, sauf les cas d’impossibilité. Elle était très fâchée quand elle entendait blasphémer Dieu et jurer. Je sais que souvent, quand monseigneur le duc d’Alençon jurait ou disait quelque parole blasphématoire, Jeanne le reprenait. En général, personne dans l’armée n’eût osé jurer ou blasphémer devant elle, crainte de ses réprimandes.
Jeanne ne voulait pas de femmes dans l’armée. Un jour, près de Château-Thierry, ayant aperçu montée sur un cheval une femme qui était la maîtresse d’un homme d’armes, elle se mit à la poursuivre, le glaive à la main. L’ayant atteinte, elle ne la frappa point ; mais elle l’avertit avec douceur et charité de ne plus se trouver dorénavant dans la compagnie des hommes d’armes, sinon elle lui en donnerait regret245.
Voilà tout ce que sais.
215XII. Déposition de Jean Pasquerel, aumônier de Jeanne
À la même époque où Contes fut fait page de Jeanne, Pasquerel devint son aumônier.
Vénérable et religieuse personne, Jean Pasquerel était à Tours lecteur dans un couvent de frères ermites. On le mena à Jeanne. — Voici un bon père, dirent à Jeanne ceux qui le lui présentaient. Sitôt que vous le connaîtrez, vous l’aimerez beaucoup.
Jeanne fit bon accueil au religieux. Et le religieux fut tout fier de devenir le chapelain de la Pucelle. C’était sa joie de l’entendre en confession et de chanter la messe devant elle. Il demeura à sa suite jusqu’au jour où elle fut prise à Compiègne.
Nous allons entendre Pasquerel raconter l’entrevue de Jeanne avec le roi, rappeler divers incidents de sa carrière militaire et signaler particulièrement des faits ayant un côté merveilleux ou propres à manifester la piété de la 216Pucelle. Plusieurs traits sont caractéristiques ; et il y a dans la charmante déposition du bon frère des accents qui partent du cœur.
Quand j’eus pour la première fois des nouvelles de Jeanne et de sa venue à la cour, j’étais dans la ville du Puy, où se trouvait la mère de Jeanne ainsi que quelques-uns de ceux qui l’avaient menée au roi246. Étant entrés en connaissance avec moi, ils me dirent :
Il faut venir avec nous près de Jeanne. Nous ne vous lâcherons que quand nous vous aurons conduit près 217d’elle.Je vins donc avec eux à Chinon, puis à Tours.J’étais précisément lecteur dans un couvent de cette ville. À Tours, Jeanne demeurait pour lors dans la maison de Jean Dupuy, bourgeois de la ville. C’est en ce logis que nous la trouvâmes. Mes compagnons lui dirent :
Jeanne, nous vous avons amené ce bon père. Quand vous le connaîtrez bien, vous l’aimerez bien.Jeanne leur répondit :Le bon père me rend bien contente. J’ai déjà entendu parler de lui, et dès demain je veux me confesser à lui247.Le lendemain je l’ouïs en confession, et je chantai la messe devant elle. Depuis cette heure j’ai toujours suivi Jeanne et je n’ai cessé d’être son chapelain jusqu’à Compiègne.Il m’a été dit que, quand elle vint au roi, Jeanne fut visitée à deux reprises par des femmes. On voulait savoir ce qu’il en était d’elle, si elle était homme ou femme, déshonorée ou vierge. Elle fut trouvée femme, mais vierge et pucelle248. Elle fut notamment visitée, paraît-il, par la dame de Gaucourt et par la dame de Trèves.
Ensuite on conduisit Jeanne à Poitiers pour la faire examiner par les clercs là présents et pour être édifiés sur ce qu’on devait faire d’elle. Elle eut comme examinateurs maître Jourdain Morin, maître Pierre de Versailles, mort évêque de Meaux, et plusieurs autres. 218Après l’avoir interrogée, ils conclurent que, vu la nécessité qui alors pesait sur le royaume, le roi pouvait s’aider de Jeanne, d’autant plus qu’en elle ils n’avaient rien trouvé de contraire à la foi catholique.
Cela fait, Jeanne fut ramenée à Chinon et crut parler avec le roi. Mais elle ne le put cette fois. Enfin survint une délibération favorable du conseil et Jeanne fut admise à parler au roi249.
Au moment où Jeanne entrait au château pour aller parler au roi, un homme monté à cheval se mit à dire :
N’est-ce pas là la Pucelle ? Jarnidieu ! si je l’avais une nuit, je ne la rendrais pas telle que je l’aurais prise250.—Ha ! lui dit Jeanne, en nom Dieu, tu le renies, et tu es si près de ta mort251.Moins d’une heure après, cet homme tomba dans l’eau et se noya. Je tiens ce fait de la bouche de Jeanne et de plusieurs autres personnes qui déclaraient avoir été présentes.C’est le seigneur comte de Vendôme qui fut l’introducteur de Jeanne. Elle entra dans l’appartement du roi ; et le roi l’apercevant lui demanda son nom. Elle répondit :
Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle ; et vous mande le roi des cieux par moi que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous serez le 219lieutenant du roi des cieux qui est roi de France252.Après beaucoup de questions faites par le roi, Jeanne reprit :Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils du roi, et il m’envoie à toi pour te conduire à Reims afin que tu y reçoives ton couronnement et ton sacre, si tu en as la volonté253.À la suite de cet entretien, le roi dit aux assistants que Jeanne lui avait parlé de certaines choses secrètes que nul ne savait ni ne pouvait savoir, hormis Dieu, et qu’ainsi il avait bien confiance en elle. Tout ce que je viens de dire, je le tiens de Jeanne ; car je ne fus témoin de rien.Jeanne me disait qu’elle n’était pas contente de tant d’interrogatoires ; qu’on l’empêchait d’accomplir la besogne pour laquelle elle était envoyée ; qu’elle avait hâte d’agir, et qu’il était temps.
Elle avait demandé aux messagers de son seigneur, — son seigneur c’était Dieu, — ce qu’elle devait faire. Ses apparitions lui dirent de prendre l’étendard de son seigneur. C’est pourquoi elle se fit faire un étendard où était représentée l’image de notre Sauveur assis en jugement sur les nuées du ciel, et où figurait un ange tenant en ses mains une fleur de lis que le Sauveur 220bénissait. J’étais à Tours quand cet étendard y fut peint.
Peu après, Jeanne partit avec les hommes d’armes pour faire lever le siège d’Orléans, et j’étais en sa compagnie ; car je ne la quittai pas jusqu’au jour où elle fut prise devant Compiègne. Je la servais comme chapelain, l’entendant en confession et lui chantant la messe.
Jeanne était très dévote envers Dieu et la bienheureuse Marie. Elle se confessait presque chaque jour et communiait fréquemment. Quand elle était en un lieu où il y avait un couvent de mendiants, elle me disait de lui mettre en mémoire les jours où les petits enfants des mendiants recevaient le sacrement de l’Eucharistie, pour qu’elle le reçût avec eux. Et c’était son plaisir de communier avec les petits enfants des mendiants254. Quand elle confessait, elle pleurait.
Ayant quitté Tours pour aller à Orléans, nous fûmes à Blois deux ou trois jours environ, attendant les vivres qu’on y chargeait sur les bateaux. À Blois, Jeanne me dit de faire faire une bannière autour de laquelle se rassembleraient les prêtres, et d’y faire peindre l’image de Notre-Seigneur crucifié. La bannière une fois faite, Jeanne, chaque jour, une fois le matin et une fois le soir, faisait convoquer par moi tous les prêtres. Ceux ci réunis chantaient des antiennes et des hymnes en l’honneur de la bienheureuse Marie. Jeanne était avec 221eux. Mais elle ne voulait pas permettre qu’aucun des hommes d’armes y fut admis qu’il n’eût confessé ce jour-là, et elle les avisait tous de se confesser pour venir à la réunion, vu que tous les prêtres qui en étaient se tenaient prêts à entendre tout pénitent de bonne volonté.
Le jour où on quitta Blois pour aller à Orléans, Jeanne fit rassembler tous les prêtres. La bannière en tête, ils ouvrirent la marche. Les hommes d’armes suivaient. Le cortège sortit de la ville, par le côté de la Sologne, en chantant Veni creator spiritus (Viens, esprit créateur) et plusieurs autres antiennes.
Ce jour-là et le jour suivant, on coucha dans les champs.
Le troisième jour, on arriva en vue d’Orléans où les Anglais tenaient le siège, près de la rive de la Loire. Les gens d’armes du roi, qui conduisaient un convoi de vivres, s’avancèrent jusque dans le voisinage de l’ennemi, si bien que Français et Anglais pouvaient, avec leurs yeux, se dévisager mutuellement. Mais la rivière était en ce moment si basse que les bateaux ne pouvaient monter ni venir jusques à la rive où étaient les Anglais. Heureusement, comme par un coup soudain, une crue d’eau se fit. Les bateaux purent aborder. Jeanne y entra en compagnie d’hommes d’armes et pénétra dans Orléans.
Quant à moi, sur l’ordre de Jeanne, je retournai à Blois avec les prêtres et la bannière. Peu de jours après, à la suite d’une quantité d’hommes d’armes, je 222vins à Orléans, par la Beauce, avec la bannière et les prêtres, sans aucun empêchement. Ayant su notre arrivée, Jeanne se rendit au-devant de nous ; et nous entrâmes tous ensemble dans la ville. Il n’y eut aucune résistance : nous introduisîmes des vivres sous les yeux mêmes des Anglais. C’était là chose merveilleuse. Les Anglais étaient en grande puissance et en grande multitude, excellemment armés et prêts au combat ; et ils s’apercevaient bien que les gens du roi faisaient maigre figure vis-à-vis d’eux. Ils nous voyaient ; ils entendaient chanter nos prêtres au milieu desquels j’étais, portant la bannière. Eh bien, ils restèrent tous impassibles ; et ni prêtres ni hommes d’armes n’eurent à subir aucune attaque255.
À peine étions-nous à Orléans que, pressés par Jeanne, les hommes d’armes sortirent de la ville pour aller attaquer les Anglais et faire l’assaut de la bastille de Saint Loup. Ce jour-là, d’autres prêtres et moi nous nous rendîmes, l’après-dînée, au logis de Jeanne. Au moment où nous arrivions, nous l’entendîmes qui criait :
Où sont ceux qui me doivent armer ? Le sang de nos gens coule par terre256.Ayant été armée, elle sortit précipitamment 223et courut à la bastille de Saint-Loup où avait lieu l’attaque. En route, Jeanne rencontra plusieurs blessés. Elle en eut très grande douleur. Peu après, elle marcha avec les autres à l’assaut, et fit si bien que, violemment et de force, la bastille fut prise. Ceux qui y étaient furent faits prisonniers. Je me rappelle que cet assaut eut lieu la veille de l’Ascension. Il y eut là force Anglais mis à mort. Jeanne s’en affligeait beaucoup, parce que, disait-elle, ces pauvres gens avaient été tués sans confession ; et elle les plaignait fort257. Sur place, elle se confessa à moi. En même temps, elle me prescrivit d’avertir publiquement tous les hommes d’armes de confesser leurs péchés et de rendre grâces à Dieu de la victoire obtenue ; sinon, elle ne les aiderait plus et même ne resterait pas en leur compagnie.En ce même jour, veille de l’Ascension, Jeanne dit que dans cinq jours le siège d’Orléans serait levé et qu’il ne resterait plus un seul Anglais devant la ville. Or tel fut l’événement.
Ainsi, comme je viens de le dire, nous nous emparâmes ce jour-là de la bastille de Saint-Loup. Elle renfermait plus de cent hommes pris dans l’élite et bien armés. Il n’en resta pas un qui ne fût mort ou pris.
Le soir de ce jour, étant en mon logis, Jeanne me dit que, le lendemain, qui était le jour de l’Ascension de Notre-Seigneur, elle s’abstiendrait de guerroyer et de s’armer par révérence de cette fête solennelle ; et 224que, ce jour-là, elle voulait se confesser et communier. Elle le fit ainsi. Elle ordonna même que nul ne pensât à sortir le lendemain de la ville et à aller attaquer ou faire assaut, qu’il ne se fût préalablement confessé. Elle ajouta qu’on prît garde que des femmes dissolues ne fissent partie de sa suite, car, à cause de leurs péchés, Dieu permettrait qu’on eût le dessous258.
C’est en ce jour de l’Ascension que Jeanne écrivit aux Anglais retranchés dans leurs bastilles en cette manière259 :
Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des cieux vous mande et ordonne, par moi Jeanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en vos pays. Sinon je vous ferai un tel hahu260 qu’il y en aura perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois, et je ne vous écrirai plus. — Ainsi signé : Jhésus, Maria, Jehanne la Pucelle.
Je vous aurais envoyé mes lettres plus honnêtement ; mais vous retenez mes hérauts ; vous avez retenu mon héraut Guyenne. Veuillez me le renvoyer, et je vous renverrai quelques-uns de vos gens qui ont été pris à la bastille de Saint-Loup ; car ils ne sont pas tous morts.
La lettre une fois écrite, Jeanne prit une flèche ; 225attacha au bout sa missive avec un fil ; et ordonna à un archer de la lancer aux Anglais en criant :
Lisez. Ce sont nouvelles261.La flèche arriva aux Anglais, avec la lettre. Ils lurent la lettre ; puis ils se mirent à crier avec très grandes clameurs :Ce sont nouvelles de la p… des Armagnacs262 !À ces mots, Jeanne se mit à soupirer et à pleurer abondamment, invoquant le roi des cieux à son aide. Bientôt elle fut consolée, parce que, disait-elle, elle avait eu des nouvelles de son seigneur263.Le soir, après souper, Jeanne me dit qu’il faudrait le lendemain me lever plus tôt que je n’avais fait le jour de l’Ascension, et que je la confesserais de très grand matin.
En conséquence, le lendemain vendredi, je me levai dès la pointe du jour ; je confessai Jeanne, et je chantai la messe devant elle et tous ses gens. Puis, elle et les hommes d’armes allèrent à l’attaque qui dura du matin jusqu’au soir. Ce jour-là la bastille des Augustins fut prise après un grand assaut.
Jeanne, qui avait l’habitude de jeûner tous les vendredis, ne le put cette fois, parce qu’elle avait eu trop à faire. Ainsi elle soupa. Elle venait d’achever son repas lorsque vint à elle un noble et vaillant capitaine dont je ne me rappelle pas le nom. Il dit à Jeanne :
Les capitaines se sont rassemblés en conseil. Ils ont reconnu qu’on était bien peu de Français, eu égard au nombre 226des Anglais, et que c’était par grande grâce de Dieu qu’ils avaient obtenu quelques avantages. La ville étant pleine de vivres, nous pouvons parfaitement tenir, en attendant le secours du roi. Dès lors le conseil ne trouve pas expédient que les hommes d’armes fassent demain une sortie.Jeanne répondit :Vous avez été à votre conseil, et j’ai été au mien. Or, croyez que le conseil de mon seigneur s’accomplira et tiendra, et que le votre périra.Et s’adressant à moi qui étais près d’elle :Levez-vous demain de très grand matin encore plus que vous ne l’avez fait aujourd’hui, et agissez le mieux que vous pourrez. Il faudra vous tenir toujours près de moi, car demain j’aurai fort à faire et plus ample besogne que je n’aie jamais eu. Et il sortira demain du sang de mon corps au-dessus du sein264.Donc, le lendemain samedi, dès la première heure, je me levai et célébrai la messe. Puis, Jeanne alla à l’assaut de la bastille du Pont où était l’Anglais Clasdas. L’assaut dura depuis le matin jusqu’au coucher du soleil, sans interruption. À cet assaut, l’après-dînée, Jeanne, comme elle l’avait prédit, fut frappée d’une 227flèche au-dessus du sein. Quand elle se sentit blessée, elle craignit et pleura, et puis fut consolée, comme elle disait265.
Quelques hommes d’armes, la voyant ainsi blessée, voulaient la charmer. Mais elle ne voulut pas, disant :
J’aimerais mieux mourir que de faire chose que je susse être un péché, ou contraire à la volonté de Dieu. Je sais bien que je dois mourir un jour ; mais je ne sais ni quand, ni où, ni comment, ni à quelle heure. S’il peut être apporté remède à ma blessure sans péché, je veux bien être guérie266.On appliqua sur sa blessure de l’huile d’olive avec du lard ; et, ce pansement fait, Jeanne se confessa à moi, en pleurant et se lamentant. Ensuite, elle retourna derechef à l’assaut, en criant :Clasdas, Clasdas, ren-ti, ren-ti au roi des cieux ! Tu m’as appelée p*** ; j’ai grande pitié de ton âme et de celle des tiens267.À cet instant, Clasdas, armé de la tête aux pieds, tomba dans le fleuve de la Loire et fut noyé. Jeanne, émue de pitié, se mit à pleurer fortement pour l’âme de Clasdas et 228des autres, noyés là en grand nombre. Ce jour-là tous les Anglais qui étaient de l’autre côté du pont furent pris ou tués.Le lendemain dimanche, avant le lever du soleil, les Anglais qui tenaient encore campagne autour d’Orléans se réunirent et vinrent jusqu’au bord des fossés de la ville. De là ils allèrent à Meung-sur-Loire, où ils restèrent quelques jours. Ce dimanche-là, il y eut à Orléans une procession solennelle, avec sermon.
On décida ensuite d’aller trouver le roi ; et Jeanne se rendit auprès du roi. Quant aux Anglais, ils se retranchèrent à Jargeau, et Jargeau fut pris d’assaut. Puis, ils furent vaincus et défaits près de Patay.
Jeanne avait à cœur de pousser en avant, pour le sacre du roi, comme elle l’avait dit. Elle conduisit le roi à Troyes en Champagne, et de Troyes à Châlons, et de Châlons à Reims. Là le roi fut miraculeusement couronné et sacré, ainsi qu’elle l’avait prédit dès les premiers jours de son avènement.
J’ai souvent entendu Jeanne répéter qu’il n’y avait dans son fait qu’un pur ministère268 ; et quand on lui disait :
Mais rien de tel ne s’est vu comme ce qui se voit en votre fait ; en aucun livre on ne lit telles choses; elle répondait :Mon Seigneur a un livre dans lequel oncques nul clerc n’a lu, tant soit-il parfait en cléricature269.229Toutes les fois qu’elle chevauchait par la campagne et qu’on arrivait dans une place, elle avait soin de loger à part, en compagnie de femmes.
Souvent, la nuit, je l’ai vue se mettre à genoux, en priant Dieu pour la prospérité du roi et pour l’achèvement de la mission qu’elle tenait de Dieu. Et, certes, je crois fermement qu’elle était envoyée par Dieu ; car elle n’accomplissait qu’œuvres bonnes et était pleine de toutes les vertus.
Quand on était en campagne, les vivres manquaient quelquefois ; mais jamais Jeanne n’aurait voulu manger des aliments acquis par pillage. Elle avait grande pitié des pauvres soldats, même de ceux qui étaient du parti des Anglais. Les voyait-elle à l’extrémité ou même simplement blessés, elle les faisait confesser.
Elle avait la crainte de Dieu ; et, pour chose quelconque, elle n’eût voulu rien faire qui lui déplût. Aussi, lorsqu’elle fut blessée à l’épaule d’un coup d’arbalète qui la traversa de part en part, comme quelques-uns voulaient la charmer, lui promettant qu’elle serait guérie immédiatement, Jeanne répondit que c’était péché, et qu’elle aimerait mieux mourir que d’offenser Notre-Seigneur par de tels enchantements270.
Je suis bien étonné que de si grands clercs qu’étaient ceux qui à Rouen livrèrent Jeanne à la mort, aient 230osé un tel attentat. Comment ont-ils pu faire mourir cette pauvre fille, si bonne et simple chrétienne ? Et cela si cruellement et sans cause ; car il n’y en avait pas de suffisante, du moins pour une condamnation à mort. Puisqu’ils lui en voulaient tant de ce qu’elle avait fait à leur déplaisir, ils pouvaient la garder dans leurs prisons ou ailleurs. Mais ils étaient ses ennemis capitaux et ils agirent comme tels. À mon avis, ils ont assumé la responsabilité d’une sentence injuste.
Notre seigneur le roi et le duc d’Alençon connaissent très pleinement les faits et gestes de Jeanne. Ils sont même au courant de certains secrets qu’ils pourraient révéler s’ils voulaient.
Pour moi, il ne me reste rien à dire si ce n’est encore ceci : Plusieurs fois Jeanne m’a dit que, si elle venait à quitter ce monde, elle voudrait bien que notre seigneur le roi fit faire des chapelles où l’on prierait le Très-Haut pour le salut des âmes de ceux qui étaient morts en guerre pour la défense du royaume271.
Telle est la déposition écrite et signée par moi, frère Jean Pasquerel, à Paris, l’année du Seigneur 1456, le vendredi, lendemain de l’Ascension.
231XIII. Déposition du chevalier d’Aulon, intendant de Jeanne
De même que le page Louis de Contes et le chapelain Pasquerel, messire Jean d’Aulon, chevalier, conseiller du roi et sénéchalde Beaucaire, avait fait partie de la maison militaire de la Pucelle. Il était l’intendant de Jeanne et avait mission de veiller sur elle. Son renom d’homme très sage et très vertueux lui avait valu cet honneur.
À la date du 20 avril 1456, l’archevêque de Reims avait écrit au chevalier d’Aulon une lettre où je trouve une phrase caractéristique, qui témoigne bien quel était le but intéressé que poursuivait Charles VII dans la réhabilitation de Jeanne : Par le procès fait contre Jeanne, disait l’archevêque, les Anglais veulent maintenir que la Pucelle a été sorcière, hérétique et invocatrice des diables, et que le roi a recouvré son royaume par tels moyens ; et ainsi 232ils tiennent le roi et ceux qui l’ont servi hérétiques. Et parce que de la vie et des mœurs de Jeanne vous êtes bien et largement informé, je vous prie de mettre par écrit ce que vous en savez.
La déposition de ce gentilhomme, qui vécut dans l’intimité de Jeanne et qui ne la quitta jamais tant qu’elle fut sous les armes, est une des plus importantes. Elle fut faite à Lyon, le 28 mai 1456, entre les mains de Jean-des-Prés, vice-inquisiteur général de France.
Les commissaires enquêteurs ont épargné la déposition de Jean d’Aulon. Au lieu de la mettre en latin comme les autres, ils ont bien voulu nous la transmettre en français. Je la reproduis telle qu’elle nous a été conservée et sous sa forme indirecte. Le charme du naïf parler des vieux temps doublera l’intérêt des détails qu’on va lire272 :
Et premièrement dit que vingt-huict ans a, ou environ, le Roy estant en la ville de Poictiers, lui fut dit que ladicte Pucelle, laquelle estoit des parties 233de Lorraine, avoit esté amenée audit seigneur par deux gentilz hommes, eulx disans estre à messire Robert de Baudricourt, chevalier, l’un nommé Bertrand, et l’autre Jehan de Mès, et [icelle ] présentée ; pour laquelle veoir, luy qui parle alla audit lieu de Poictiers.
Dit que, après ladicte présentacion, par la ladicte Pucelle au Roy nostre sire secretement, et luy dist aucunes choses secrètes : quelles, il ne sait ; fors tant que, peu de temps après, icelluy seigneur envoia quérir aucuns des gens de son conseil, entre lesquelz estoit ledit depposant. Lors auxquels il dist que ladicte Pucelle luy avoit dit qu’elle luy estoit envoiée de par Dieu pour luy aidier à recouvrer son royaulme, qui pour lors pour la plus grant partie estoit occuppé par les Angloys, ses ennemys anciens.
Dit que après ces paroles par ledit seigneur aux gens de sondit conseil déclairées, fut advisé interroguer ladicte Pucelle, qui pour lors estoit de l’âge de seize ans, ou environ, sur aucuns poins touchant la foy.
Dit que, pour ce faire, fist venir ledit seigneur certains maistres en theologie, juristes et aultres gens expers, lesquelx l’examinèrent et interroguèrent sur iceulx poins bien et diligemment.
Dit qu’il estoit présent audit conseil quant iceulx maistres firent leur raport de ce que avoient trouvé de ladicte Pucelle ; par lequel fut par l’un d’eulx dit 234publiquement qu’ilz ne véoient, sçavoient ne congnoissoient en icelle Pucelle aucune chose, fors seulement tout ce que puet estre en bonne chrestienne et vraye catholique ; et pour telle la tenoient, et estoit leur advis que estoit une très bonne personne.
Dit aussi que, ledit raport fait audit seigneur par lesdits maistres, fut depuis icelle Pucelle baillée à la royne de Cecille, mère de la Royne nostre souveraine dame, et à certaines dames estans avecques elles ; par lesquelles icelle Pucelle fut veue, visitée et secrètement regardée et examinée ès secrètes parties de son corps ; mais après ce qu’ilz eurent veu et regardé tout ce que faisoit à regarder en ce cas, ladicte dame dist et relata au Roy qu’elle et sesdictes dames trouvoient certainement que c’estoit une vraye et entière pucelle, en laquelle n’aparroissoit aucune corrupcion ou violence.
Dit qu’il estoit présent quant ladicte dame fist son dit raport.
Dit oultre que, après ces choses ouyes, le Roy, considérant la grant bonté qui estoit en icelle Pucelle et ce qu’elle luy avoit dit que de par Dieu luy estoit envoiée, fut par ledit seigneur conclut en son conseil que d’ilec en avant il s’aideroit d’elle ou fait de ses guerres, actendu que pour ce faire luy estoit envoiée.
Dit que adonc fut délibéré qu’elle seroit envoiée dedans la cité d’Orléans, laquelle estoit adonc assiégée par lesdits ennemys.
235Dit que pour celuy furent baillez gens, pour le service de sa personne, et autres pour la conduite d’elle.
Dit que pour la garde et conduite d’icelle fut ordonné ledit depposant par le Roy nostredit seigneur.
Dit aussi que pour la seureté de son corps, ledit seigneur feist faire à ladicte Pucelle harnois tout propre pour son dit corps, et ce fait, luy ordonna certaine quantité de gens d’armes pour icelle et ceulx de sadicte compaignie mener et conduire seurement audit lieu d’Orléans.
Dit que incontinent après se mist à chemin avecques sesdictes gens pour aller celle part.
Dit que tantost après qu’il vint à la congnoissance de monseigneur de Dunoys, que pour lors on appeloit monseigneur le Bastard d’Orléans, lequel estoit en ladicte cité pour la préserver et garder desdits ennemys, que ladicte Pucelle venoit celle part, tantost feist assembler certaine quantité de gens de guerre pour luy aller audevant, comme La Hire et aultres. Et pour ce faire et plus seurement l’amener et conduire en ladicte cité, se misrent iceluy seigneur et sesdictes gens en ung bateau, et par la rivière de Loire alèrent audevant d’elle environ ung quart de lieue, et là la trouvèrent.
Dit que incontinent entra ladicte Pucelle et il qui parle audit bateau, et le résidu des dictes gens de guerre s’en retournèrent vers Bloys. Et avecques mondit seigneur de Dunoys et ses gens entrèrent en 236ladicte cité seurement et sauvement ; en laquelle mondit seigneur de Dunoys la feist logier bien et honestement en l’ostel d’un des notables bourgeois d’icelle cité, lequel avoit espousé l’une des notables femmes d’icelle.
Dit que, après ce que mondit seigneur de Dunoys, La Hire et certains aultres capitaines du party du Roy nostredit seigneur, eurent conféré avecques la dicte Pucelle, qu’estoit expedient de faire pour la tuicion (protection), garde et deffense de ladicte cité, et aussi par quel moyen on pourroist mieulx grever lesdits ennemis : fut entre eulx advisé et conclu qu’il estoit nécessaire faire venir certain nombre de gens d’armes de leurdit party, qui estoient lors ès parties de Bloys, et les falloit aller querir. Pour laquelle chose mectre à execucion et pour iceulx amener en ladicte cité, furent commis mondit seigneur de Dunoys, il qui parle et certains aultres capitaines, avecques leurs gens ; lesquels allèrent audit pays de Bloys pour iceulx amener et faire venir.
Dit que ainsi qu’ilz furent presz à partir pour aler querir iceulx qui estoient audit païs de Bloys, et qu’il vint à la notice de ladicte Pucelle, incontinent monta icelle à cheval, et La Hire avecques elle, et avecques certaine quantité de ses gens yssit hors aux champs pour garder que lesdits ennemis ne leur portassent nul dommage. Et pour ce faire, se mist ladicte Pucelle avecques sesdictes gens entre l’ost de ses dits ennemis et ladicte cité d’Orléans, et y fist 237tellement que, nonobstant la grant puissance et nombre de gens de guerre estans en l’ost (l’armée) desdits ennemis, touttefoiz, la mercy Dieu, passèrent lesdits seigneurs de Dunoys et il qui parle avecques toutes leurs gens, et seurement allèrent leur chemin ; et pareillement s’en retourna ladicte Pucelle et sesdictes gens en ladicte cité.
Dit aussi que tantost qu’elle sceut la venue des dessusdits, et qu’ils amenoient les aultres qu’ilz estoient allez querir pour le renfort de ladicte cité, incontinent monta à cheval icelle Pucelle et avecques une partie de ses gens ala audevant d’iceulx, pour leur subvenir et secourir, si besoing en eust esté.
Dit que au veu et sceu desdits ennemis entrèrent lesdits Pucelle, de Dunoys, mareschal, La Hire, il qui parle et leurs dictes gens en icelle cité sans contradictions quelxconques.
Dit plus que ce mesme jour, après disner, vint mondit seigneur de Dunoys au logis de ladicte Pucelle ; ouquel il qui parle et elle avoient disné ensemble. Et en parlant à elle lui dist icelluy seigneur de Dunoys qu’il avoit sceu pour vray par gens de bien que ung nommé Fastolf, capitaine desdits ennemys, devoit brief venir par devers iceulx ennemys estans oudit siège, tant pour leur donner secours et renforcier leur ost, comme aussi pour les advitailler ; et qu’il estoit desja à Yinville. Desquelles paroles ladicte Pucelle fut toute resjoye, ainsi qu’il sembla à il qui parle ; et dist à mondit seigneur de Dunoys 238telles paroles ou semblables : Bastard, bastard, ou nom de Dieu, je te commande que tantost que tu sçauras la venue dudit Fastolf, que tu le me faces sçavoir : car, s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te feray oster la teste.
À quoy lui respondit ledit seigneur de Dunoys que de ce ne se doubtast, car il le luy feroit bien sçavoir.
Dit que après ces parolles, il qui parle, lequel estoit las et travaillé, se mist sur une couchette en la chambre de ladicte Pucelle, pour ung peu soy reposer, et aussi se mist icelle avecques sa dicte hotesse sur ung aultre lit pour pareillement soy dormir et reposer ; mais ainsi que ledit depposant commençoit à prendre son repos, soubdainement icelle Pucelle se leva dudit lit, et en faisant grand bruit l’esveilla.
Et lors luy demanda il qui parle qu’elle vouloit ; laquelle luy respondit : En non Dé, mon conseil m’a dit que je voise contre les Anglois ; mais je ne sçay se je doy aler à leurs bastilles ou contre Fastolf, qui les doibt avitailler.
Sur quoy se leva ledit depposant incontinent, et le plus tost qu’il peust arma la dicte Pucelle.
Dit que ainsi qu’il l’armoit, ouyrent grand bruit et grand cri que faisoient ceulx de ladicte cité, en disant que les ennemys portoient grand donmaige aux François. Et adonc il qui parle pareillement se fist armer ; en quoy faisant, sans le sceu d’icelluy, s’en partit ladicte Pucelle de la chambre, et issit en la rue, où elle trouva ung page monté sur ung cheval, 239lequel à cop fist descendre dudit cheval, et incontinent monta dessus ; et le plus droit et le plus diligemment qu’elle peut, tira son chemin droit à la porte de Bourgoigne, où le plus grant bruit estoit.
Dit que incontinent il qui parle suyvit ladicte Pucelle ; mais sitost ne sceut aller qu’elle ne feust jà à icelle porte.
Dit que ainsi qu’ilz arrivoient à icelle porte, virent que l’on apportoit l’un des gens d’icelle cité, lequel estoit très-fort blécié ; et adonc ladicte Pucelle demanda à ceulx qui le portoient qui estoit celuy homme ; lesquelx lui respondirent que c’estoit ung François. Et lors elle dist que jamais n’avoit veu sang de François que les cheveulx ne luy levassent ensur (sur la tête).
Dit que à celle heure, ladicte Pucelle, il qui parle, et plusieurs aultres gens de guerre en leur compaignie, yssirent hors de ladicte cité pour donner secours ausdits François et grever lesdits ennemis à leur povoir ; mais ainsi qu’ilz furent hors d’icelle cité, fut advis à il qui parle que oncques n’avoit veu tant de gens d’armes de leur parti comme il fist alors.
Dit que de ce pas tirèrent leur chemin vers une très-forte bastille desdits ennemis, appelée la bastille Saint-Lop, laquelle incontinent par lesdits François fut assaillie, et à très-peu de perte d’iceulx prinse d’assaut ; et tous les ennemys estans en icelle mors ou prins, et demeura ladicte bastille ès mains desdits François.
240Dit que, cefait, se retrahirent ladicte Pucelle et ceulx de sadicte compaignie en ladicte cité d’Orléans, en laquelle ilz se refreschirent et reposèrent pour iceluy jour.
Dit que le lendemain ladicte Pucelle et sesdictes gens, voyans la grande victoire par eulx le jour précédent obtenue sur leurs dits ennemys, yssirent hors de ladicte cité en bonne ordonnance, pour aller assaillir certaine autre bastille estant devant ladicte cité, appelée la bastille de Saint-Jehan-le-Blanc ; pour laquelle chose faire, pour ce qu’ilz virent que bonnement ilz ne povoient aler par terre à icelle bastille, obstant ce que lesdits ennemis en avoient fait une aultre très forte au pié du pont de ladicte cité, tellement que leur estoit impossible y passer, fut conclu entre eulx passer en certaine isle estans dedans la rivière de Loire, et ilec feroient leur assemblée pour aller prendre ladicte bastille de Saint-Jean-le-Blanc ; et pour passer l’aultre bras de ladicte rivière de Loire, firent amener deux bateaux, desquelz ilz firent un pont, pour aller à ladicte bastille.
Dit que, ce fait, alèrent vers ladicte bastille, laquelle ilz trouvèrent toute desamparée, pour ce que les Anglois qui estoient en icelle, incontinent qu’ilz aperceurent la venue desditz François, s’en allèrent et se retrahirent en une aultre plus forte et plus grosse bastille, appelée la bastille des Augustins.
Dit que, voïans lesdits François n’estre puissans pour prendre ladicte bastille, fut conclud que ainsi s’en retourneroient sans rien faire..
241Dit que, pour plus seurement eulx retourner et passer, fut ordonné demourer derrière des plus notables et vaillans gens de guerre du parti desdits François, affin de garder que lesdits ennemis ne les peussent grever, eulx enretournant ; et pour ce faire furent ordonnez messeigneurs de Gaucourt, de Villars, lors seneschal de Beaucaire, et il qui parle.
Dit que ainsi que lesdits François s’en retournoient de ladicte bastille de Saint-Jehan-le-Blanc pour entrer en ladicte isle, lors ladicte Pucelle et La Hire passèrent tous deux chacun ung cheval en ung basteau de l’aultre part d’icelle isle, sur lesquelx chevaulx ilz montèrent incontinent qu’ilz furent passés, chascun sa lance en sa main. Et adonc qu’ilz apperceurent que lesdits ennemis sailloient hors de ladicte bastille pour courir sur leurs gens, incontinent ladicte Pucelle et La Hire, qui tousjours estoient au devant d’eulx pour les garder, couchèrent leurs lances et tous les premiers commencèrent à fraper sur les dits ennemis273 ; et alors chascun les suivit et commença à frapper sur iceux ennemis en telle manière que à force les contraignirent eulx retraire et entrer en ladicte bastille des Augustins. Et en ce 242faisant, il qui parle estant à la garde d’un pas avecques aucuns aultres pour ce establiz et ordonnez, entre lesquelx estoit ung bien vaillant hommes d’armes du païs d’Espaigne, nommé Alphonse de Partada, virent passer par devant eulx ung aultre homme d’armes de leur compaignie, bel homme, grant et bien armé, auquel, pour ce qu’il passoit oultre, il qui parle dist que ilec demoura ung peu avecques les aultres, pour faire résistance ausdits ennemis, ou cas que besoing seroit ; par lequel luy fut incontinent respondu qu’ils n’en feroit rien. Et adonc ledict Arphonse luy dist que aussi y povoit-il demourer que les autres, et qu’il y avoit d’aussi vaillans comme luy qui demouroient bien. Lequel respondit à icelui Arphonse que non faisoit pas luy. Sur quoy eurent entre eulx certaines arrogantes paroles, et tellement qu’ilz conclurent aller eulx deux l’un quant l’autre sur lesdits ennemis, et adonc seroit veu qui seroit le plus vaillant, et qui mieulx d’eulx deux feroit son devoir. Et eulx tenans par les mains, le plus grant cours qu’ils peurent, allèrent vers ladicte bastille desdits ennemis, et furent jusques au pié du palis.
Dit que ainsi qu’ilz furent audit palis d’icelle bastille, il qui parle vit dedans ledit palis ung grant, fort et puissant Anglois, bien en point et armé, lequel leur résistoit tellement qu’ilz ne povoient entrer oudit palis. Et lors il qui parle monstra ledit Anglois à ung nommé maistre Jehan le Canonier, 243en luy disant qu’il tirast à iceluy Anglois, car il faisoit trop grant grief, et pourtoit moult de dommage à ceulx qui vouloient approucher ladicte bastille ; ce que fist ledit maistre Jehan ; car incontinent qu’il l’aperceut, il adressa son trait vers luy, tellement qu’il le gecta mort par terre ; et lors les dits deux hommes d’armes gaignièrent le passage, par lequel tous les autres de leur compaignie passèrent et entrèrent en ladicte bastille ; laquelle très aprement et à grant diligence ils assaillirent de toutes pars, par tel party que dedans peu de temps ilz la gaignèrent et prindrent d’assault. Et là furent tuez et prins la pluspart desdits ennemis ; et ceulx qui se peurent sauver se retrahirent en ladicte bastille des Tournelles, estant audit pié du pont. Et par ainsi, obtindrent ladicte Pucelle et ceulx estans avecques elle victoire sur lesdits ennemis pour iceluy jour. Et fut ladicte grosse bastille gaignée, et demourèrent devant icelle lesdits seigneurs et leurs gens, avecques ladicte Pucelle, tout icelle nuyt274.
244Dit plus que le lendemain au matin, ladicte Pucelle envoïa querir tous les seigneurs et capitaines estans devant ladicte bastille prinse, pour adviser qu’estoit plus à faire : par l’advis desquelz fut concluz et délibéré assaillir ce jour ung gros bolevart que lesdits Anglois avaient fait, devant ladicte bastille des Tournelles, et qu’il estoit expédient l’avoir et gaigner devant que faire autre chose.
Pour laquelle chose faire et mectre à execucion, allèrent d’une part et d’aultre lesdits Pucelle, capitaines et leurs gens iceluy jour, bien matin, devant ledit bollevart, auquel ilz donnèrent l’assault de toutes pars, et de le prendre firent tout leur effort, et tellement qu’ilz furent devant iceluy boulevart depuis le matin jusques au soleil couchant, sans iceluy povoir prendre ne gaigner. Et voïans lesdits seigneurs et capitaines estans avecques elle que bonnement pour ce jour ne le povoient gaignier, considéré l’eure qu’estoit fort tarde, et aussi que tous estoient fort las et travaillez, fut concluz entre eulx faire sonner la retraicte dudit ost ; ce qui fut fait et à son de trompete sonné que chascun se retrahist pour iceluy jour. En faisant laquelle retraicte, obstant ce que iceluy qui portoit l’estendart de ladicte 245Pucelle et le tenoit encores debout devant ledit boulevart, estoit las et travaillé, bailla ledit estendart à ung nommé le Basque, qui estoit audit seigneur de Villars ; et pour ce que il qui parle cognoissoit ledit Basque estre vaillant homme, et qu’il doubtoit que à l’occasion de ladicte retraicte mal ne s’en ensuivist, et que lesdits bastille et boulevart demourast ès mains desdits ennemys, eut ymaginacion que, se ledit estandart estoit bouté en avant, pour la grant affection qu’il congnoissoit estre ès gens de guerre estans illec, ilz pourroient par ce moyen gaignier iceluy boulevart. Et lors demanda il qui parle audit Basque, s’il entroit et alloit au pié dudit boulevart, s’il le suivroit : lequel lui dist et promist de ainsi le faire. Et adonc entra il qui parle dedans ledit fossé et ala jusques au pié de la dove dudit boulevart, soy couvrant de sa targecte pour doubte des pierres, et laissa son dit compaignon de l’autre cousté, lequel il cuidoit qu’il le deust suivre pié à pié ; mais pour ce que, quant ladicte Pucelle vit sondit estendart ès mains dudit Basque, et qu’elle le cuidoit avoir perdu, ainsi que celuy qui le portoit estoit rentré oudit fossé, vint ladicte Pucelle,laquelle print ledit estandart par le bout, en telle manière qu’il ne le povoit avoir, en criant : Haa ! mon estandart ! mon estandart !
et branloit ledit estandart, en manière que l’ymaginacion dudit deposant estoit que en ce faisant les autres cuidassent qu’elle leur feist quelque signe ; et lors il qui parle 246s’escria : Ha, Basque ! est ce que tu m’as promis ?
Et adonc ledit Basque tira tellement ledit estendart qu’il le arracha des mains de ladicte Pucelle, et ce fait, alla à il qui parle, et porta ledit estandart. A l’occasion de laquelle chose tous ceulx de l’ost de ladicte Pucelle s’assemblerent, et derechief se rallièrent, et par si grant aspresse assaillèrent ledit boulevart que, dedens peu de temps après, iceluy boulevart et ladicte bastille furent par eulx prins, et desdits ennemis abandonné ; et entrèrent lesdits François dedans ladicte cité d’Orléans par sur le pont.
Et dit il qui parle [que] ce jour mesme il avoit ouy dire à ladicte Pucelle : En nom Dé (Dieu), on entrera ennuyt en la ville par le pont.
Et ce fait, se retrahirent icelle Pucelle et sesdictes gens en ladicte ville d’Orléans, en laquelle il qui parle la fist habiller ; car elle avoit esté bleciée d’un traict audit assault.
Dit aussi que le lendemain tous lesdits Angloys qui encore estoient demourez devant ladicte ville, de l’autre part d’icelle bastille des Tournelles, leverent le siége, et s’en allerent, comme tous confuz et desconfiz. Et par ainsi, moïennant l’aide de Nostre Seigneur et de ladicte Pucelle, fut ladicte cité délivrée des mains desdits ennemis.
Dit encores que, certain temps après le retour du sacre du roy, fut advisé par son conseil estant lors à Mehun-sur-Yèvre, qu’il estoit très nécessaire recouvrer 247la ville de la Chérité (La Charité), que tenoient lesdits ennemis ; mais qu’il falloit avant prandre la ville de Saint-Pierre-le-Moustier, que pareillement tenoient iceulx ennemis.
Dit que, pour ce faire et assembler gens, ala ladicte Pucelle en la ville de Bourges, en laquelle elle fist son assemblée, et de là avecques certaine quantité de gens d’armes, desquieulx monseigneur d’Elbret (d’Albret) estoit le chief, allèrent assegier (assiéger) ladicte ville de Saint-Pierre-le-Moustier.
Et dit que, après ce que ladicte Pucelle et sesdictes gens eurent tenu le siége devant ladicte ville par aucun temps, qu’il fut ordonné donner l’assault à cette ville ; et ainsi fut fait, et de la prendre firent leur devoir ceulx qui là estoient ; mais, obstant le grant nombre de gens d’armes estans en ladicte ville, la grant force d’icelle, et aussi la grant résistance que ceulx de dedans faisoient, furent contraints et forcés lesdits François eulx retraire, pour les causes dessusdictes. Et à celle heure, il qui parle, lequel estoit blecié (blessé) d’un traict parmy le tallon, tellelement que sans potences (béquilles) ne se povoit soustenir ni aler, vit que ladicte Pucelle estoit demourée très petitement accompaignée de ses gens ne d’autres ; et doubtant il qui parle que inconvénient ne s’en ensuivist, monta sur ung cheval et incontinent tira vers elle, lui demanda ce qu’elle faisoit là ainsi seule, et pourquoy elle ne se retrahioit comme les aultres. Laquelle, après ce qu’elle ot (eut) 248osté sa salade (casque) de dessus sa teste, luy respondit qu’elle n’estoit pas seule, et que encores avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens, et que d’ilec ne se partiroit jusques à ce qu’elle eust prinse ladicte ville.
Et dit il qui parle que à celle heure, quelque chose qu’elle dist, n’avoit pas avecque elles plus de quatre ou cincq hommes, et ce scet-il certainement, et plusieurs aultres qui pareillement la virent : pour laquelle cause luy dist derechief qu’elle s’en alast d’ilec, et se retirast comme les aultres faisoient. Et adonc luy dist qu’il luy feist apporter des fagoz et cloies pour faire ung pont sur les fossés de ladicte ville, affin qu’ilz y peussent mieulx approuchier. Et en luy disant ces paroles s’escria à haulte voix et dist : Aux fagoz et aux cloies tout le monde, affin de faire le pont !
Lequel incontinent après fut fait et dressé. De laquelle chose iceluy desposant fut tout esmerveillé ; car incontinent ladicte ville fut prinse d’assault sans y trouver pour lors trop grant résistence.
Et dit il qui parle que tous les faits de la dicte Pucelle lui sembloient plus faits divins et miraculeux que autrement, et qu’il estoit impossible à une si jeune pucelle faire telles œuvres sans le vouloir et conduite de Nostre Seigneur.
Dit aussi il qui parle, lequel, par l’espace d’un an entier, par le commandement du roy nostre dit seigneur, demoura en la compaignie de la dicte Pucelle, 249que, pendant iceluy temps, il n’a veu ni cogneu en elle chose qui ne doive estre en une bonne chrestienne ; et laquelle il a toujours veue et congneue de très bonne vie et honneste conversation, en tous et chacuns ses faits.
Dit aussi qu’il a congneu icelle Pucelle estre très cré dévoteature, et que très dévotement se maintenoit en oyant le divin service de Nostre Seigneur, lequel continuellement elle vouloit ouyr, c’est assavoir, aux jours solempnelz, la grant messe du lieu où elle estoit, avecques, les heures subséquentes, et aux aultres jours une basse messe ; et qu’elle estoit acoustumée de tous les jours oyr messe, s’il luy estoit possible.
Dit plus que, par plusieurs foys, a veu et sceu qu’elle se confessoit et recepvoit Nostre Seigneur, et faisoit tout ce que à bon chrestien et chrestienne appartient de faire, et sans que oncques, pendant ce qu’il a conversé avecques elle, il luy ait ouy jurer, blasphemer ou parjurer le nom de Nostre Seigneur, ne de ses Saints, pour quelque cause ou occasion que ce feust.
Dit outre que, non obstant ce qu’elle feust jeune fille, belle et bien formée, et que, par plusieurs foiz, tant en aidant à icelle armer que autrement, il luy ait veu les tetins, et aucunes foiz les jambes toutes nues, en la faisant apareiller de ses plaies ; et que d’elle approuchoit souventes foiz, et aussi qu’il feust fort, jeune et en sa bonne puissance, toutesfoiz 250oncques, pour quelque veue ou atouchement qu’il eust vers la dicte Pucelle, ne s’esmeut son corps à nul charnel désir vers elle, ne pareillement ne faisait nul autre quelconque de ses gens et escuiers, ainsi qu’il qui parle leur a ouy dire et relater par plusieurs foiz.
Et dit que, à son advis, elle estoit trèsbonne chrestienne, et qu’elle devoit être inspirée ; car elle aimoit tout ce que bon chrestien doit aimer, et par espécial elle aimoit fort ung bon preudomme qu’elle savoit estre de vie chaste.
Dit encores plus qu’il a oy dire à plusieurs femmes, qui ladicte Pucelle ont veue par plusieurs foiz nue, et sceus de ses secretz, que oncques n’avoit eu la secrecte maladie des femmes et que jamais nul n’en put riens cognoistre ou appercevoir par ses habillemens, ne aultrement275.
Dit aussi que, quant ladicte pucelle avoit aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à il qui parle que son conseil luy avoit dit ce qu’elle devoit faire.
Dit que l’interroga qui estoit sondit conseil ; laquelle lui respondit qu’ilz estoient trois ses conseillers, desquels l’un estoit toujours résidamment avecques elle, l’autre aloit et venoit souventes foiz 251vers elle et la visitoit ; et le tiers estoit celuy avecques lequel les deux aultres délibéroient. Et advint que, une foiz entre les autres, il qui parle luy priast et requist qu’elle lui voulsist une fois montrer icelluy conseil : laquelle lui respondit qu’il n’estoit pas assez digne ne vertueux pour iceluy veoir. Et sur ce se désista ledit depposant de plus avant luy en parler ne enquérir.
Et croit fermement ledit depposant, comme dessus a dit, que, veu les faiz, gestes et grans conduites d’icelle Pucelle, qu’elle estoit remplie de tous les biens qui puent (peuvent), et doivent estre en une bonne chrestienne.
Et ainsi l’a dit et depposé comme dessus est escript, sans amour, faveur, haine ou subornacion quelsconques, mais seulement pour la seule vérité du fait, et ainsi comme il a veu et congneu estre en ladicte Pucelle.
252XIV. Déposition de l’écuyer Simon Beaucroix
Noble homme Simon Beaucroix, écuyer, âgé de cinquante ans, qui avait été de la suite de Jeanne, fit, à Paris, le 20 avril, l’intéressante déposition qu’on va lire :
J’étais à Chinon avec le seigneur Jean d’Aulon, sénéchal de Beaucaire, quand Jeanne y vint trouver le roi. Après avoir parlé avec le roi et diverses personnes de son conseil, elle fut mise sous la garde dudit d’Aulon.
Accompagnée de lui, elle se rendit à Blois, et de Blois, par la Sologne, à Orléans. Je me souviens que Jeanne recommanda aux hommes d’armes de se confesser et de se mettre en bon état, affirmant que Dieu les aiderait et que, s’ils étaient en bon état, ils obtiendraient la victoire, avec l’aide de Dieu.
À son avis, il fallait marcher droit vers la bastille de Saint-Jean-le-Blanc. On ne le fit pas et on alla, entre Orléans et Jargeau, en un endroit où les citoyens d’Orléans avaient envoyé des bateaux pour prendre et ramener le convoi de vivres. Les vivres furent en effet mis dans les bateaux et introduits dans la ville. Mais comme l’armée ne pouvait traverser la Loire, il fut 253question de revenir sur ses pas et d’aller passer la Loire à Blois, vu qu’il n’y avait pas plus près de pont qui fût au pouvoir du roi. Cela mit Jeanne en grand courroux. Elle craignait qu’on ne voulût se retirer et tout laisser là. Aussi ne voulut-elle pas suivre le gros de l’armée qui alla passer la Loire à Blois ; mais, en compagnie de deux cents hommes environ, elle passa en bateau sur l’autre rive et entra à Orléans par terre.
Le maréchal seigneur de Boussac alla de nuit chercher l’armée remontée jusqu’à Blois ; et je me souviens que, peu avant le retour dudit maréchal à Orléans, Jeanne rassurait le sire Jean d’Aulon, disant que le seigneur maréchal venait et qu’elle savait bien qu’il n’aurait pas de mal276.
À Orléans, étant en son hôtel, elle s’écria tout à coup, sous l’inspiration de l’esprit qui la conduisait :
En nom Dieu, nos gens ont fort affaire277.Aussitôt, elle envoya chercher son cheval, s’arma et alla à la bastille de Saint-Loup, où avait lieu une attaque des gens du roi contre les Anglais. Dès que Jeanne se fut mêlée de l’attaque, la bastille fut prise.Le lendemain, les Français, en compagnie de Jeanne, 254allèrent attaquer la bastille de Saint-Jean-le-Blanc, et s’approchèrent jusqu’à l’île voisine278.
S’apercevant que les nôtres étaient en train de passer l’eau, les Anglais abandonnèrent la bastille de Saint Jean-le-Blanc et se retirèrent dans un autre fort situé près des Augustins. Là, je vis l’armée du roi en très grand péril. Mais Jeanne disait :
En nom Dieu, allons hardiment279 !Et on alla sur les Anglais qui se trouvèrent à leur tour en grand danger, quoiqu’ils eussent sur cette rive (la rive gauche) trois forts ou bastilles. Incontinent, sans grande difficulté, la bastille des Augustins fut prise.Les capitaines furent alors d’avis que Jeanne rentrât dans Orléans. Elle ne le voulait pas, disant :
Laisserons-nous nos gens280 ?Le lendemain matin on vint attaquer le fort situé au bout du pont. Il était bien fort et comme inexpugnable.Les gens du roi eurent là beaucoup à faire. Je fus témoin quand le seigneur sénéchal de Beaucaire fit rompre le pont avec une bombarde. L’assaut dura tout le jour jusqu’à la nuit. Déjà on était au soir et on désespérait presque d’avoir le fort, quand fut donné l’ordre d’apporter tout contre281 l’étendard de Jeanne. 255L’étendard fut apporté tout contre. On se remit à l’assaut, et, sur-le-champ, sans grande difficulté, les gens du roi entrèrent dans le fort avec ledit étendard. Les Anglais s’étaient mis à fuir tant et si bien que, quand ils parvinrent au bout du pont, le pont se rompit et bon nombre furent noyés.
Le lendemain, les gens du roi sortirent pour combattre les Anglais. Ceux-ci, à la vue des nôtres, s’enfuirent. Voyant les Anglais fuir et les Français se mettre à leur poursuite, Jeanne dit aux Français :
Laissez-les aller. Ne les tuez pas. Qu’ils se retirent. Leur retraite me suffit282.Je ne sais plus rien de ce qu’a fait Jeanne. Ce que je puis dire encore, c’est qu’elle était bonne catholique, craignant Dieu, se confessant tous les deux jours, communiant chaque semaine, entendant quotidiennement la messe et exhortant les hommes d’armes à bien vivre et à souvent se confesser. J’ai bonne souvenance que, tout le temps où je fus avec elle, je n’eus jamais la volonté de mal faire.
Jeanne couchait toujours avec des jeunes filles, et ne voulait pas coucher avec de vieilles femmes. Elle abhorrait jurements et blasphèmes, réprimandant fort quiconque jurait ou blasphémait. Dans l’armée, elle n’aurait oncques admis que des gens de sa compagnie 256fissent le moindre vol. Si on lui offrait des vivres qu’elle sût acquis par pillage, jamais elle n’en voulait user. Un jour, un Écossais lui donna à entendre qu’elle venait de manger d’un veau volé. Elle en fut fort irritée et voulut frapper cet Écossais.
Elle ne pouvait tolérer que des femmes de mauvaise vie chevauchassent dans l’armée avec les hommes d’armes. Aucune n’eût osé se trouver en sa présence. Dès qu’elle en rencontrait, elle les forçait à partir, à moins que nos hommes ne voulussent les épouser.
Enfin, je crois que Jeanne était une vraie catholique, craignant Dieu, gardant ses commandements, obéissant aux préceptes de l’Église selon son pouvoir, bonne non seulement aux Français mais encore aux ennemis.
Tout ce que je dis ici, je le sais bien, car j’ai très longtemps vécu en sa compagnie et bien souvent je l’aidais à s’armer.
J’ajouterai que Jeanne voyait avec déplaisir et douleur que certaines bonnes femmes vinssent à elle pour la saluer. Cela lui semblait une espèce d’adoration, et elle s’en irritait283.
Je ne sais rien autre.
257XV. Déposition du bourgeois Jean Luillier
Jean Luillier, bourgeois d’Orléans et marchand de drap, âgé de cinquante-six ans, fit à Orléans une déposition dont l’intérêt est d’autant plus grand qu’elle résume les impressions des habitants de la généreuse ville où s’est pieusement perpétué le culte de la Pucelle.
Il faut consulter les registres de la cité orléanaise, lire le Mystère du siège d’Orléans dont je parlerai à la fin du volume suivant, recueillir les témoignages des chroniqueurs Armagnacs ou Bourguignons, pour se faire une idée de l’admirable patriotisme que déployèrent les habitants d’Orléans. Leur héroïsme pendant sept mois de siège les avait vraiment rendus dignes du secours de l’héroïne qui vint les délivrer en sept jours.
258Mais écoutons Jean Luillier :
La venue de Jeanne était fort désirée par tous les habitants d’Orléans. De tous côtés il était parlé d’elle ; car le bruit courait qu’elle avait dit au roi :
Je suis envoyée de Dieu pour lever le siège d’Orléans.Or les Anglais nous avaient mis en telle extrémité que nous ne savions plus à qui recourir pour avoir remède, sinon à Dieu.J’étais à Orléans lors de l’entrée de Jeanne. Elle fut reçue avec si grande joie et si grand applaudissement par tous les habitants des deux sexes, grands et petits, qu’il eût semblé qu’elle était un ange de Dieu284.
Par le moyen de la Pucelle, se disait-on, nous allons enfin échapper à nos ennemis.C’est bien ce qui arriva.Aussitôt venue parmi nous, Jeanne nous exhorta à espérer en Notre Seigneur, assurant que, si nous avions confiance en Dieu, Dieu nous sauverait des Anglais.
Avant de permettre qu’on les attaquât, elle voulut les sommer de se retirer. Elle leur manda, par lettre, qu’ils eussent à quitter le siège et à s’en retourner dans le royaume d’Angleterre, sans quoi elle les ferait partir de force.
Dès cette heure, les Anglais furent terrifiés. Ils 259n’eurent plus même vigueur. Il suffit désormais de quelques-uns des nôtres pour lutter contre une grande multitude des leurs. Telle était l’impression produite qu’ils n’osaient plus sortir de leurs bastilles.
Je me rappelle bien l’assaut qui leur fut donné, le 7 mai de l’année du Seigneur 1429, contre le boulevard du Pont. On disait que Jeanne avait été blessée d’une flèche. C’était le soir. L’assaut avait duré depuis le matin, et on était en tel point que nos hommes songeaient à faire retraite vers Orléans. Tout à coup la Pucelle survint :
Ne vous retirez pas, ne rentrez pas encore dans la ville !s’écria-t-elle. Cela dit, elle prend en ses mains son étendard, le pose au bord du fossé, et reste là, pressant l’ennemi. Les Anglais frémissent et sont saisis d’épouvante. Les hommes du roi reprennent cœur et recommencent l’assaut contre le boulevard. Plus de résistance. Le boulevard est à nous. Les Anglais qui y étaient se mirent à fuir, et tous périrent. Classidas et les autres principaux capitaines anglais qui commandaient là voulaient se sauver dans la tour du pont d’Orléans, mais ils tombèrent dans le fleuve et furent noyés. Devenus ainsi les maîtres de la bastille, on rentra dans la ville285.Le lendemain, de très grand matin, nous vîmes les 260soldats anglais sortir de leurs tentes et se ranger en ordre de bataille, comme pour le combat. On informa la Pucelle. Aussitôt elle se leva de son lit et revêtit son armure. Mais elle fit défense d’aller sur les Anglais ou de rien exiger d’eux.
Laissez, qu’ils s’en aillent, dit-elle286. De fait, ils s’en allèrent sans être poursuivis, et à partir de cette heure notre ville fut délivrée de l’ennemi.Quant à la demande que vous me faites, si le siège d’Orléans fut levé et la ville sauvée de l’ennemi par l’intervention et le ministère de la Pucelle plutôt que par la puissance des armes, voici ma réponse :
Tous mes concitoyens et moi, nous croyons que si la Pucelle ne fût venue de la part de Dieu à notre aide, nous aurions été bientôt, la ville et les habitants, au pouvoir et aux mains des assiégeants. À mon avis, 261il était impossible que les Orléanais et l’armée présente à Orléans pussent longtemps tenir contre les forces d’adversaires qui avaient si grande supériorité287.
262XVI. Déposition de [vingt-et-un] bourgeois d’Orléans
Nous allons voir confirmer et compléter les déclarations de Jean Luillier par d’autres bourgeois d’Orléans.
[Confirmation de dix bourgeois]
Guillaume le Charron, âgé de cinquante-neuf ans, Martin de Mauboudet, âgé de soixante-sept ans, Jean Volant, âgé de soixante-dix ans, Guillaume Postiau, âgé de quarante-quatre ans, Denis Roger, âgé de soixante-dix ans, Jacques de Thou, âgé de cinquante ans, Jean Carrelier, âgé de quarante-quatre ans, Aignan de Saint-Mesmin, âgé de quatre-vingt-sept ans, Gilles de Saint-Mesmin, âgé de soixante-quatorze ans, Jean Hilaire, âgé de soixante-six ans, bourgeois d’Orléans, déposent comme Jean Lullier288.
[Complément de Jacquet L’Esbahy]
Le bourgeois Jacquet L’Esbahy, âgé de cinquante ans, dépose de même et ajoute289 :
263Je me souviens que deux hérauts furent envoyés à Saint-Laurent. L’un se nommait Ambleville, l’autre Guienne. Ils avaient mission de dire au sire de Talbot, au comte de Suffolk et au sire de Scales que, de la part de Dieu, la Pucelle sommait ces seigneurs anglais de partir et d’aller en Angleterre, sinon mal leur adviendrait290.
Les Anglais retinrent un des deux hérauts, celui qui se nommait Guienne, et renvoyèrent Ambleville à la Pucelle, avec un message.
—
Les Anglais ont retenu mon camarade pour le brûler, dit Ambleville à Jeanne. —En nom Dieu, ils ne lui feront point de mal, s’écria Jeanne. Retourne toi-même hardiment vers les Anglais ; ils ne te feront pas de mal non plus et tu ramèneras ton camarade sain et sauf291.Ce qui eut lieu.Je vis Jeanne quand elle entra pour la première fois à Orléans. Avant tout, elle voulut aller à la principale église pour rendre hommage à Dieu son créateur.
Je ne sais rien autre.
264[Complément de Cosme de Commy]
Le bourgeois Cosme de Commy, âgé de soixante quatre ans, dépose de même292 et ajoute :
J’ai entendu dire par maître Jean Maçon, docteur en droit civil et en droit canon de très grand renom, qu’il avait examiné Jeanne à plusieurs reprises sur ses dits et faits, et qu’il ne doutait pas qu’elle ne fût envoyée de Dieu : car c’était chose admirable de l’entendre parler et de voir comme elle répondait. De plus, dans sa vie, il n’avait rien trouvé que de bon et de saint.
Je ne sais rien autre.
[Complément de Gilles de Saint-Mesmin]
Gilles de Saint-Mesmin, déjà nommé, affirme avoir entendu les mêmes propos de la bouche de Jean Maçon293.
Jean de Champeaux, âgé de cinquante ans, dépose lui aussi comme Jean Luillier ; déclare qu’il a entendu de la bouche de maître Maçon ce qu’a entendu Cosme de Commy294, et donne le détail suivant :
Le lendemain du combat des Tourelles, qui était un dimanche, je vis les hommes d’armes d’Orléans 265s’apprêter à un grand conflit avec les Anglais, qui se disposaient en ordre de bataille. Jeanne le vit et accourut.
Est-ce mal de combattre aujourd’hui dimanche ?lui demanda-t-on. —Il faut entendre la messe, répondit-elle295. Et aussitôt elle envoya quérir une table, fit apporter les ornements ecclésiastiques, et fit célébrer là deux messes qu’elle entendit avec grande dévotion, et toute l’armée de même. La messe finie, Jeanne dit de regarder si les Anglais avaient la face tournée de notre côté. On lui répondit que non, et qu’ils l’avaient tournée vers le château de Mehun.En nom Dieu, dit-elle, ils s’en vont.Laissez-les partir ; allons rendre grâce à Dieu, et ne les poursuivons pas davantage, puisque c’est aujourd’hui dimanche296.
[Confirmation et complément de neuf bourgeois]
Cette déposition est confirmée par le bourgeois Denis Roger, déjà nommé, et par les bourgeois Pierre Jongault, âgé de cinquante ans, Pierre Hue, âgé de cinquante ans, Jean Aubert, âgé de cinquante-deux ans, et Guillaume Rouillart, âgé de quarante-six ans, qui ont été témoins du fait que vient de relater Jean de Champeaux et qui déposent comme lui297.
266Gentien Cabu, âgé de cinquante-neuf ans, Pierre Vaillant, âgé de soixante ans, Jean Beauharnays, âgé de cinquante ans, Jean Coulon, âgé de cinquante-six ans, déposent de même.
Tous ces témoins s’accordent à ajouter298 :
Nous n’avons jamais rien observé nous permettant de conjecturer que Jeanne se fit gloire d’aucune de ses louables actions. Loin de là : elle rapportait tout à Dieu. Autant qu’il lui était possible, elle résistait au peuple pour empêcher qu’on l’honorât ou la glorifiât. Elle préférait être seule et en lieu solitaire que de se trouver en société avec les hommes, hors quand il en était besoin, dans le fait de la guerre299. Quant à ses mœurs, voici ce que nous avons à dire : nous fréquentions souvent Jeanne à Orléans300, et jamais nous n’avons vu en elle chose répréhensible. Nous n’y avons trouvé qu’humilité, simplicité, chasteté, dévotion à Dieu et à l’Église. C’était grande consolation d’avoir commerce avec elle301.
267XVII. Déposition de [huit femmes de] bourgeois d’Orléans
[Jeanne de Saint-Mesmin]
Jeanne, femme de Gilles de Saint-Mesmin, âgée de soixante-dix ans, dit :
L’opinion commune à Orléans était et est encore que Jeanne était une bonne catholique, simple, humble, de vie sainte, chaste et pudique, détestant les vices et réprimandant les vicieux qui se trouvaient dans l’armée.
[Confirmation de trois bourgeoises]
Jeanne, femme de Guy Boyleaue, âgée de soixante ans ; Guillemette, femme de Jean de Coulons, âgée de cinquante-un ans ; Jeanne, veuve de Jean de Mouchy, âgée de cinquante ans, déposent comme la précédente302.
[Complément de Charlotte, fille de Jacques Bouchier]
La fille de Jacques Bouchier303, le notable 268bourgeois argentier du duc d’Orléans et trésorier de la ville, qui hébergea Jeanne en son logis, se nommait Charlotte et était devenue la femme de Guillaume Havet. En 1456, à la date du 16 mars, jour où fut recueillie à Orléans sa déposition, elle avait trente-six ans : d’où il suit qu’elle avait neuf ans ou tout au plus dix ans, à la fin d’avril 1429. Elle s’associe aux dépositions des femmes précédemment nommées304. Puis elle ajoute :
La nuit je couchais seule avec Jeanne. Je n’ai jamais remarqué en elle rien de mal, ni dans ses paroles, ni dans ses actes. Tout y était simplicité, humilité, chasteté. C’était sa coutume de se confesser souvent et d’entendre chaque jour la messe.
Maintes fois elle disait à ma mère, chez qui elle logeait :
Espérez en Dieu. Dieu aidera la ville d’Orléans et chassera les ennemis305.D’habitude, avant d’aller à un assaut, Jeanne ne manquait pas de mettre ordre à sa conscience et de communier après avoir entendu la messe.
[Complément de Réginalde Huré]
Réginalde, veuve de Jean Huré, âgée de cinquante 269ans, confirme les dépositions précédentes et ajoute306 :
Voici une chose que je me souviens d’avoir vue et entendue. Un jour, un grand seigneur marchant en pleine rue se mit à jurer honteusement et à renier Dieu. Jeanne fut témoin et entendit tout. Cela la troubla fort. S’étant aussitôt avancée vers le seigneur qui jurait, elle le prit par le cou et lui dit :
Ah ! maître, osez-vous bien renier notre sire et notre maître ? En nom Dieu, vous vous en dédirez avant que je parte d’ici307.Ainsi pressé, le seigneur se repentit et s’amenda308. Voilà ce que j’ai vu. Je ne sais rien autre.
[Confirmation de deux bourgeoises]
Pétronille, femme de Beauharnays et Massée, femme de Henri Fagoue, déposent comme les précédentes309.
270XVIII. Déposition de [six] chanoines d’Orléans
[Robert de Farciaux]
Maître Robert de Farciaux, chanoine de l’église de Saint-Aignan à Orléans, licencié ès lois, vieillard de soixante-dix-huit ans, dit :
Sur la vie et sur les mœurs de Jeanne, je n’ai qu’à répéter les dépositions des précédents témoins. J’ajouterai que Jeanne était très savante au fait de la guerre, quoique simple et jeune fille. Il était fréquent que les capitaines fussent d’avis différents sur les moyens de vaincre la redoutable résistance de l’ennemi ; mais elle était constante dans ses paroles et formulait toujours des conseils salutaires. Puis elle donnait cœur à tous, disant d’espérer en Dieu et de ne pas être en doutance, vu que tout viendrait à bonne fin310.
[Pierre Compaing]
Maître Pierre Compaing, chanoine de Saint-Aignan, âgé de cinquante ans, parle ainsi :
Je n’ai rien à dire de plus que les précédents témoins, 271sauf que j’ai vu Jeanne, pendant la messe, verser des larmes en abondance au moment de l’élévation. Je me souviens parfaitement qu’elle amenait les hommes d’armes à confesser leurs péchés. Moi qui parle j’ai vu La Hire se confesser à son instigation et par son conseil. Plusieurs autres de sa société firent de même.
[Confirmation de Pierre de la Censure, Raoul Godart et Hervé Bonart]
Messire Pierre de la Censure, chanoine de Saint-Aignan, âgé de soixante-dix ans ; messire Raoul Godart, licencié ès décrets, chanoine de Saint-Aignan, et prieur de Saint-Samson d’Orléans, âgé de cinquante-cinq ans ; messire Hervé Bonart, prieur de Saint-Magloire, de l’ordre de Saint-Augustin, âgé de soixante ans, déposent tous comme les précédents sur les mœurs, la vie et les habitudes de Jeanne311.
[André Bordez]
Messire André Bordez, chanoine de Saint-Aignan, âgé de soixante ans, dit :
Je n’ai rien à dire de plus que ceux qui m’ont précédé, sinon que j’ai vu Jeanne gronder les hommes d’armes quand ils reniaient ou blasphémaient le nom de Dieu, et que j’ai été témoin de la conversion de maints hommes d’armes, très dissolus dans leur vie, qui, exhortés par Jeanne, cessèrent de mal faire.
272XIX. Déposition des époux Milet
[Colette Milet]
Colette, femme de Pierre Milet, âgée de cinquante-six ans, fit à Paris la déposition intéressante qu’on va lire :
J’ai connu Jeanne pour la première fois à Orléans. Elle logeait chez Jacques Bouchier. J’allai l’y voir. Sans cesse elle parlait de Dieu, disant :
Messire m’a envoyée pour secourir la bonne ville d’Orléans312.Je l’ai vue plusieurs fois ouïr la messe avec la plus grande dévotion, en bonne chrétienne et catholique.
La veille de l’Ascension de Notre-Seigneur elle dormait dans la maison de Jacques Bouchier, lorsque tout à coup elle s’éveilla, appela son page Mugot313 et lui dit :
En nom Dieu, c’est mal fait. Pourquoi n’ai-je pas été plus tôt éveillée ? Nos gens ont fort à faire314.Elle demanda ses armes et se fit armer. Son page lui amena en même temps son cheval. Jeanne monta à cheval, tout armée, la lance au poing, et se mit à 273courir par la grande rue si rapidement que le feu jaillissait du pavé. Elle alla droit à Saint-Loup et fit publier au son de la trompette qu’on ne prît rien dans l’église.Le matin du jour où la bastille du Pont fut prise, Jeanne étant dans la maison de son hôte, on lui apporta une alose. À cette vue, elle dit à son hôte :
Gardez-la jusqu’au soir, parce que je vous amènerai ce soir un godon et repasserai par-dessus le pont315.Jeanne était fort sobre dans le manger et le boire. Il n’y avait qu’honnêteté dans son maintien, dans ses gestes et dans toute sa façon de vivre. Ma ferme croyance sur son fait et sur ses œuvres est qu’il s’y révélait une main divine plutôt qu’humaine.
[Pierre Milet]
Pierre Milet, clerc ou greffier des Élus de Paris316, vieillard de soixante-douze ans, fut entendu après sa femme et dit :
Je n’ai connu Jeanne qu’à Orléans, pendant le siège de cette ville par les Anglais. J’étais avec les autres enfermé dans la place. Jeanne était venue se loger chez Jacques Bouchier. Elle vécut là justement, sobrement, saintement. Il y avait la plus grande honnêteté dans toutes ses façons d’être. Elle entendait chaque jour la messe et communiait souvent.
274Peu après son arrivée elle envoya un message aux assiégeants et les somma, par une lettre bien simplement faite en sa langue maternelle, d’avoir à se retirer, selon la volonté de Dieu :
Messire vous mande que vous en aliez en vostre pays, car c’est son plaisir, ou sinon, je vous feray ung tel hahay317…Lors de l’affaire de Saint-Loup, Jeanne était en train de dormir dans la maison de son hôte. Tout à coup elle s’éveilla, dit que ses gens avaient à faire, se fit armer et sortit de la ville. Ce même jour il fut proclamé par son ordre que nul ne prît des biens d’église.
Sur le propos tenu par Jeanne le jour où la bastille du Pont fut prise, je ne puis que confirmer la déposition de ma femme318. Jeanne semonçait les hommes d’armes qu’elle savait en faute, surtout ceux qui juraient ou blasphémaient.
Elle chassait les femmes qui venaient à la suite de l’armée et leur faisait force menaces pour les faire partir.
Je crois fermement que ses faits et gestes furent œuvre divine plutôt qu’œuvre humaine.
J’ajouterai que j’ai ouï dire par le sire de Gaucourt et par d’autres capitaines que Jeanne était fort docte au métier des armes. Tous s’étonnaient de son habileté.
Je ne sais rien autre.
275XX. Déposition de l’avocat Aignan Viole
Maître Aignan Viole, licencié ès lois, avocat dans la vénérable cour du Parlement, âgé de cinquante ans, fit à Paris la déposition suivante qui ne manque pas d’intérêt :
Je n’ai connu Jeanne la Pucelle qu’au temps du siège d’Orléans. Elle fut logée en cette ville chez Jean Bouchier. J’ai bien souvenir qu’un jour, après dîner, — ce fut le jour où la bastille de Saint-Loup fut prise, — Jeanne qui dormait s’éveilla tout à coup et dit :
En nom Dé, nos gens ont bien à besoigner. Apportez mes armes et amenez mon cheval319.Sur-le-champ on lui amène son cheval, elle s’arme, et la voilà aux champs avec les autres hommes d’armes devant le fort de Saint-Loup. Peu de temps après, le fort était pris et les Anglais vaincus.Avant la prise de la bastille du Pont, Jeanne 276avait annoncé que cette bastille serait prise et qu’elle-même passerait sur le pont pour revenir : chose qui semblait impossible, ou du moins fort difficile. Bien plus, elle avait annoncé qu’elle serait blessée devant ledit fort du Pont. Et ainsi fut fait.
Le dimanche, après la prise des forts du Pont et de Saint-Loup, les Anglais se rangèrent en bataille devant la ville. À cette vue, un grand nombre des nôtres et la plus grande partie de l’armée voulaient combattre.
On sortit de la ville. Jeanne, blessée, était avec les hommes d’armes, vêtue d’une cotte légère. Elle fit ranger les soldats en bataille ; mais elle défendit qu’on n’attaquât les Anglais.
C’est le plaisir et la volonté de Notre-Seigneur, disait-elle, que, s’ils veulent se retirer, nous leur permettions de s’en aller320.Pour lors, les hommes d’armes rentrèrent dans Orléans.On disait que Jeanne était aussi experte que possible dans l’art d’ordonner une armée en bataille, et que même un capitaine nourri et élevé dans la guerre n’aurait su montrer tant d’habileté : de quoi les capitaines étaient singulièrement émerveillés321.
277Dans tous ses faits et gestes Jeanne se comportait le plus honnêtement du monde. En tout, hors le fait de la guerre, elle était si simple que c’était merveille. Aussi, attendu ses actes et leurs suites, je crois qu’elle était conduite par l’esprit de Dieu et qu’en elle il y avait non une vertu humaine, mais une vertu divine.
Je ne sais rien autre.
278XXI. Déposition du panetier Richarville et du chirurgien Thierry
[Guillaume de Richarville]
Noble homme, Guillaume de Richarville, panetier de la cour en 1429, était maître d’hôtel du roi et avait soixante ans quand il fit sa déposition à Orléans, qui porte principalement sur la venue de Jeanne et sur l’examen qu’elle subit :
J’étais dans Orléans, alors assiégé par les Anglais, en compagnie de monseigneur de Dunois et de plusieurs autres capitaines, quand le bruit s’y répandit qu’il était passé par Gien une bergerette, appelée la Pucelle, que conduisaient deux ou trois gentilshommes du pays de Lorraine d’où elle était originaire. Cette pucelle disait qu’elle venait pour lever le siège d’Orléans et qu’après elle conduirait le roi à Reims au sacre, comme cela lui était ordonné de la part de Dieu322.
Ce nonobstant, elle ne fut pas reçue à la légère au près du roi. Loin de là. Il voulut qu’elle fût d’abord 279examinée, et qu’on s’enquît de sa vie ainsi que de son état, pour savoir s’il était licite et bon de lui faire accueil. Donc, cette pucelle, conformément à l’ordre du roi, subit l’examen de plusieurs prélats, docteurs et clercs. Ils trouvèrent qu’elle était de bonne vie, d’état honnête et de louable réputation. On ne découvrit rien en elle qui dût la faire repousser.
Depuis, j’ai pu juger quelle était la vie de la pucelle parmi les hommes d’armes. Elle menait très belle conduite. Elle était très sobre dans le boire et dans le manger, chaste, pieuse, entendant chaque jour la messe, se confessant très fréquemment et communiant chaque semaine avec une fervente dévotion. Elle invectivait les hommes d’armes quand ils blasphémaient le nom de Dieu ou juraient en vain. Dès qu’elle les voyait mal faire ou se livrer à quelque violence, elle les réprimandait. Quant à elle, je ne lui ai jamais rien vu faire de répréhensible. Telle était sa vie et tels ont été ses actes qu’il me semble sûr que Dieu l’inspirait.
Je ne sais rien autre.
[Réginald Thierry]
Maître Réginald Thierry, vieillard de soixante quatre ans, doyen de l’église de Mehun-sur-Seine et chirurgien du roi, fut entendu après Guillaume de Richarville, dont il répéta le témoignage, sauf à propos de Saint-Pierre-le Moutier. Il dit :
J’ai vu Jeanne auprès du roi à Chinon et j’ai entendu 280de sa bouche ce qu’elle disait, à savoir qu’elle était envoyée par Dieu au noble dauphin pour lever le siège d’Orléans et pour conduire le roi à Reims où il serait sacré et couronné.
Sur la manière dont le roi accueillit Jeanne, sur sa vie, sur ses habitudes et sur sa piété, maître Thierry dépose comme le précédent témoin, Guillaume de Richarville323. Il ajoute :
Voici une chose dont j’ai été témoin. Jeanne était au siège de Saint-Pierre-le-Moutier. Quand la ville fut prise d’assaut, les hommes d’armes s’apprêtèrent à piller l’église et à enlever les vases et autres objets précieux ; mais Jeanne s’y opposa avec une virile énergie, et par ses défenses elle réussit à empêcher qu’on ne touchât à rien.
Attendu la bonne vie de la Pucelle, ses louables habitudes, ses faits et ses dits et leur accomplissement, car elle disait la vérité sur les événements avant qu’ils arrivassent et tout se passait comme elle l’avait prédit324, je crois qu’elle fut envoyée de Dieu.
Je ne sais rien autre.
281XXII. Déposition du chevalier Thibauld d’Armagnac
Noble et prudent seigneur, le chevalier Thibauld d’Armagnac325, sire de Termes, bailli de Chartres, âgé de cinquante ans, interrogé à Paris, fit une déposition où se trouvent bien indiquées les impressions des hommes de guerre sur la Pucelle. Voici ce qu’il dit :
Je n’ai connu Jeanne que quand elle vint à Orléans pour lever le siège fait par les Anglais. J’étais dans cette ville parmi ceux qui la défendaient, en compagnie de monseigneur de Dunois.
À la nouvelle de l’arrivée de Jeanne, le comte de Dunois et plusieurs dont j’étais, nous passâmes la Loire et allâmes chercher Jeanne, qui se trouvait du 282côté de Saint-Jean-le-Blanc. Elle fut amenée par nous dans la ville.
Je l’ai vue ensuite aux assauts faits contre les bastilles de Saint-Loup, des Augustins, de Saint-Jean-le-Blanc, et du Pont. Dans tous ces assauts elle fut si valeureuse et se comporta de telle sorte qu’il ne serait pas possible à homme quelconque d’avoir meilleure attitude dans le fait de la guerre. Tous les capitaines s’émerveillaient de sa vaillance et de son activité, et des peines et labeurs qu’elle supportait.
Je crois que c’était une bonne et honnête créature, et que les choses qu’elle faisait étaient plutôt divines qu’humaines. Elle reprenait souvent les hommes d’armes de leurs vices. Quant à elle (et c’est ce que j’ai entendu dire par maître Robert Baignart, professeur de théologie de l’ordre des frères prêcheurs, qui l’avait plusieurs fois entendue en confession), elle était une femme de Dieu326 et ce qu’elle faisait était de Dieu. Il n’y avait en elle que bonne âme et bonne conscience.
Après la levée du siège d’Orléans j’allai, avec plusieurs autres hommes d’armes de la compagnie de Jeanne, à Beaugency, où étaient les Anglais.
Le jour où lesdits Anglais perdirent la bataille de Patay, feu La Hire et moi, sachant les ennemis réunis et prêts au combat, nous dîmes à Jeanne :
Les Anglais viennent ; ils sont en ordre de bataille et prêts à 283se battre.Elle répondit en disant aux capitaines :Frappez hardiment327 ; ils prendront la fuite.Elle ajoutait que ce ne serait pas long. Sur sa parole, les capitaines se disposèrent à faire l’attaque. Aussitôt attaqués, les Anglais tournèrent le dos et s’enfuirent.Jeanne avait aussi prédit aux Français qu’il n’y aurait aucun de leurs gens tués, ou presque aucun, et qu’ils n’auraient pas de dommage328. Ainsi arriva-t-il ; car de tous nos hommes il n’y eut de tué qu’un gentil homme de ma compagnie329.
Je fus ensuite avec notre sire le roi devant la ville de Troyes, et de là jusqu’à Reims, en la société de ladite Jeanne.
Sur tous les faits de Jeanne, ma croyance est qu’il s’y montre une main divine plutôt qu’une main humaine. Jeanne se confessait très souvent, communiait et était très dévote en entendant la messe. Hors le fait de la guerre, c’était une fille simple et innocente. Mais, 284dans le fait de la guerre, pour conduire et disposer les troupes, pour ordonner la bataille et animer les soldats, elle se comportait comme si elle eût été le plus habile capitaine du monde, de tout temps formé à la guerre330.
Je ne sais rien autre.
285XXIII. Déposition du chaudronnier Husson Lemaître
Après le chevalier, l’artisan. Honnête homme, Husson Lemaître, chaudronnier, âgé de cinquante ans, et domicilié à Rouen où il fut interrogé, dit :
Je suis originaire de Viville, à trois lieues de Domrémy. J’ai connu le père et la mère de Jeanne. C’étaient de bonnes et simples gens, qui vivaient chrétiennement.
J’étais dans mon pays au temps où Jeanne alla à Vaucouleurs vers le seigneur Robert de Baudricourt pour obtenir qu’il la menât ou la fît mener au roi de France. Dès ce temps, on disait qu’il y avait là un trait de la grâce de Dieu et que Jeanne était animée par l’esprit divin.
Il me fut raconté que Jeanne avait requis le sire Robert de lui donner des gens pour être ses conducteurs auprès de monseigneur le dauphin.
Dans le pays, Jeanne était réputée une bonne et honnête jeune fille. On ajoutait qu’elle était demeurée autrefois avec une honnête femme nommée la Rousse, résidant à Neufchâteau ; qu’elle se confessait très souvent, et qu’elle aimait à faire la communion.
286J’ai ouï dire que, lors du voyage de Vaucouleurs à Chinon, quelques-uns des hommes d’armes qui la conduisirent faisaient semblant d’être du parti contraire, et que, comme ceux qui étaient avec elle feignaient de vouloir fuir, elle leur disait :
Gardez-vous de fuir, en nom Dé ; ils ne nous feront pas de mal331.On assurait aussi que, lors de sa visite au roi, elle sut le reconnaître, quoiqu’elle ne l’eût jamais vu.
Jeanne finit par mener le roi à Reims sans empêchement ; et c’est à Reims que je la vis.
Je ne l’ai connue que dans cette ville, quand elle y vint pour le couronnement du roi. J’habitais Reims à cette époque. Il y avait aussi le père de Jeanne et messire Pierre, son frère. L’un et l’autre, vu leur qualité de compatriotes, étaient très familiers avec moi ainsi qu’avec ma femme, qu’ils appelaient
voisine.De Reims le roi s’en vint à l’abbaye de Saint-Marcoul de Corbeny (pour guérir les écrouelles) ; puis il alla à Château-Thierry, qui se rendit à lui. Comme on était là, le bruit vint que les Anglais arrivaient pour combattre contre le roi. Mais Jeanne dit aux gens du roi :
Ne craignez point ; les Anglais ne viendront pas332.Je ne sais rien autre.
287XXIV. Lettre de trois gentilshommes angevins sur le sacre de Reims
Une très intéressante lettre fut écrite, le jour même du sacre, par Pierre de Beauvau et par deux autres gentilshommes angevins, Moréal et Lussé, à la femme et à la belle-mère de Charles VII.
Au XVIIe siècle, un jésuite très érudit, Claude François Menestrier, a publié cette lettre pour la première fois, d’après l’original trouvé dans les archives de l’abbaye de Bénissons-Dieu en Forez.
Comme elle supplée au silence des témoins sur le sacre de Reims, je la reproduis ici :
Nos souveraines et très redoubtées dames, plaise vous sçavoir que yer le roy arriva en ceste ville de Rains, ouquel (dans laquelle) il a trouvé toute et pleine obéissance. Aujourd’hui a esté sacré et couronné ; et a esté moult belle chose à voir le beau mystère, car il a esté auxi solempnel et accoustré 288de toutes les besongnes y appartenans, auxi bien et si convenablement pour faire la chose, tant en abis royaux et autres choses à ce nécessaires, comme s’il eust mandé un an auparavant ; et y a eu autant de gens que c’est là chose infinie à escrire, et auxi la grande joye que chacun en avoit.
Messeigneurs le duc d’Alençon, le conte de Clermont, le conte de Vendosme, les seigneurs de Laval, et de La Trémoille, y ont esté en abis royaux, et monseigneur d’Alençon a fait le roy chevalier, et les des susditz représentoient les pairs de France ; monseigneur d’Albret a tenu l’espée durant ledit mystère devant le roy ; et pour les pairs de l’église y estoient avec leurs croces et mitres messeigneurs de Rains et de Chalons, qui sont pairs ; et en lieu des autres, les évêques de Séez et d’Orléans, et deux autres prélas ; et mondit seigneur de Rains y a fait ledit mystère et sacre qui lui appartient.
Pour aller quérir la sainte ampolle en l’abaye de Saint-Rémy et pour l’apporter en l’église de Nostre-Dame, où a esté fait le sacre, furent ordonnez le mareschal de Bossac, les seigneurs de Rays, Graville, et l’admiral, avec leurs quatre bannières que chacun portoit en sa main, armez de toutes pièces et à cheval, bien accompagnez pour conduire l’abbé dudit lieu, qui apportoit ladite ampolle ; et entrèrent à cheval en ladite grande église et descendirent à l’entrée du cheur, et en cet estat l’ont rendue après le service en ladite abaye ; lequel service a 289duré depuis neuf heures jusqu’à deux heures. Et à l’heure que le roy fut sacré, et auxi quand l’on lui assist la couronne sur la teste, tout homme cria Noël ! et trompettes sonnèrent en telle manière qu’il sembloit que les voultes de l’église se deussent fendre.
Et durant ledit mystère, la Pucelle s’est tousjours tenue joignant du roy, tenant son estendart en sa main. Et estoit moult belle chose de voir les belles manières que tenoit le roy et auxi la Pucelle. Et Dieu sache si vous y avez esté souhaitées.
Demain s’en doibt partir le roy tenant son chemin vers Paris. La Pucelle ne fait double qu’elle ne mette Paris en obéissance.
Nos souveraines et redoubtées dames, nous prions le benoist Saint-Esprit qu’il vous donne bonne vie et longue.
Escript à Rains, ce dimanche XVIIe de juillet.
Vos très humbles et obéissants serviteurs,
Beauvau, Moréal, Lussé.
Pour les détails relatifs au siège de Paris et aux divers faits et gestes de Jeanne depuis le sacre du roi jusqu’à la catastrophe de Compiègne, il faut consulter principalement la chronique de Perceval de Cagny et la chronique de Jacques le Bouvier, dit Berri.
290XXV. Déposition de demoiselle Marguerite la Touroulde, hôtesse de Jeanne
Honnête et prude femme, demoiselle Marguerite la Touroulde, âgée de soixante-quatre ans, veuve de feu maître René de Bouligny, de son vivant conseiller du roi dans le gouvernement de ses finances, avait connu Jeanne deux mois après le sacre, à Bourges, où elle fut son hôtesse. Sa déposition, faite à Paris, est semée de détails charmants :
Quand Jeanne arriva à Chinon j’étais à Bourges, où était la reine. En ce temps-là il y avait dans ce royaume, et notamment dans les parties du royaume restées sous l’obéissance du roi, une si grande calamité et une telle pénurie d’argent que c’était pitié333. Tous les sujets 291du roi étaient comme plongés dans le désespoir. Je sais bien ce qui en est ; car alors mon mari était receveur général et se trouvait n’avoir que quatre écus, tant de l’argent du roi que de son propre argent. Les Anglais assiégeaient la ville d’Orléans, et il n’y avait aucun moyen de lui venir en aide.
En cette calamité Jeanne survint. C’est ma ferme croyance qu’elle vint de la part de Dieu. Il l’envoya pour relever le roi et les Français restés fidèles au roi. À cette heure on ne pouvait rien espérer que de Dieu334.
J’ai vu Jeanne seulement à l’époque où le roi revint de Reims après son sacre. Il se rendit à Bourges, où était la reine, et moi avec elle. Le roi approchant de la ville, la reine alla au-devant de lui jusqu’à Selles en Berry, et je l’y accompagnai. Pendant que la reine allait à la rencontre du roi, Jeanne prit les devants et vint saluer la reine. On la conduisit à Bourges et, par 292ordre de monseigneur d’Albret, elle fut logée chez moi, malgré le dire de mon mari qui m’avait annoncé qu’elle devait loger chez un certain Jean Duchesne.
Jeanne resta dans notre logis l’espace de trois semaines ; elle y couchait, buvait et mangeait. Presque toutes les nuits je couchais avec elle. Jamais je ne vis ni ne pus soupçonner en elle rien de mauvais. Elle se gouvernait en honnête femme et bonne catholique. Elle se confessait très souvent, aimait à assister à la messe et maintes fois me demanda de l’accompagner à matines, où j’allai et la conduisis à plusieurs reprises sur ses instances.
Il nous arrivait fréquemment de causer ensemble. Je lui disais :
Si vous ne craignez point d’aller aux assauts, c’est que vous savez bien que vous ne serez pas tuée335.—Je ne suis pas plus sûre que les autres gens de guerre, me répondait-elle336.Quelquefois Jeanne me racontait comment elle avait été examinée par les clercs et qu’elle leur avait fait cette réponse :
Il y a ès livres de Notre-Seigneur plus que ès vôtres337.293J’ai ouï parler ceux qui l’amenèrent au roi. À première vue ils la croyaient folle et avaient l’intention de l’abandonner dans quelque basse-fosse338 ; mais, chemin faisant, ils se sentirent portés à tout faire selon son bon plaisir. Ils étaient impatients de la présenter au roi autant qu’elle l’était elle-même. Il leur eût été impossible de résister à sa volonté.
Ils disaient aussi qu’au premier moment ils avaient songé à la solliciter charnellement339 ; mais, quand ils croyaient lui en parler, ils éprouvaient telle honte qu’ils n’osaient en rien dire ni même ouvrir la bouche.
Jeanne m’a raconté que le duc de Lorraine, qui était malade, voulut la voir. Ils eurent ensemble un entretien, où elle lui dit qu’il se gouvernait mal, et qu’oncques ne guérirait s’il ne s’amendait340 ; et elle l’exhorta à reprendre sa bonne épouse341.
Jeanne avait fort en horreur le jeu de dés. Elle était bien simple et ignorante. À mon regard342, elle ne savait absolument rien, hors le fait de la guerre.
294J’ai souvenance que maintes femmes venaient à mon logis quand Jeanne y demeurait. Elles lui apportaient des patenôtres343 et autres objets de piété pour les lui faire toucher. Jeanne en riait et disait :
Touchez-les vous-mêmes. Ils seront tout aussi bons par votre toucher que par le mien344.Jeanne était très large en aumônes, et bien volontiers elle subvenait aux pauvres et aux indigents :
J’ai été envoyée, disait-elle, pour la consolation des pauvres et indigents345.Plusieurs fois, j’ai vu Jeanne au bain ou à l’étuve. Autant que j’ai pu en juger, je ne doute pas qu’elle ne fût vierge. D’après ce que je sais d’elle, tout était innocence dans son fait, hormis le fait des armes. Elle montait à cheval et maniait la lance comme l’eût fait le meilleur chevalier. L’armée en était dans l’admiration346.
Notes
- [144]
On trouvera les vingt-neuf articles qui suivent les quatre articles ici cités dans le premier chapitre de la quatrième partie du présent ouvrage. C’est bien leur place naturelle, vu que cette quatrième partie renferme les dépositions auxquelles ils ont servi de base.
Pour la généralité des témoins dont on va lire les dépositions dans ce troisième livre, la formule adoptée est celle-ci : Interrogatus super contentis in I, II, III et IV articulis in hac causa productis, aliis omissis quum de ipsis nihil sciret deponere, dicit et deponit, ejus medio juramento, quod. Interrogé sur les matières contenues dans les articles I, II, III et IV produits en la présente cause, — les autres articles étant laissés de côté vu qu’à leur sujet, il ne saurait faire aucune déposition, — le témoin dit et dépose, avec serment, que…
- [145]
Excusabiles.
- [146]
Item quod dicta Puella, dum in humanis ageret, omnem hæresim detestata est, nec aliquid credidit aut affirmavit, seu adstruxit, quod hæserim saperet, aut fidei catholicæ et sancte romanæ ecclesiæ traditionibus obviaret.
- [147]
On rapprochera du témoignage de Simon Charles sur cette entrevue le témoignage de Gaucourt qui, quoique y ayant assisté, en a parlé très brièvement (voir ci-après) et le témoignage plus explicite du chapelain Jean Pasquerel, qui a donné de nombreux détails, sans avoir été témoin oculaire.
- [148]
Fuit tamen compulsa ex parte regis de dicendo causam suæ legationis, et dixit quod habebat duo in mandatis ex parte regis cœlorum, unum videlicet de levando obsidionen Aurelianensem ; aliud de ducendo regem Remis, pro sua coronatione et consecratione. — Un moment j’ai songé à traduire ainsi :
J’ai, entre autres, deux mandats…
Mais, après examen, il m’a paru que ce serait forcer le texte. - [149]
Erat multum simplex in omnibus suis agendis, excepto in facto guerræ, in quo erat quam plurimum experta.
- [150]
Tunc ipsa Johanna dixit regi lacrymando quod non dubitaret et quod obtineret totum regnum suum et quod in brevi coronaretur. — Remarquez ce don des larmes chez la bonne lorraine.
- [151]
Les manuscrits portent : Die qua fuit capta bastilia Augustinensium. Il y a ici confusion. Simon Charles dut nommer par mégarde la bastille des Augustins au lieu de nommer la bastille des Tourelles. En réalité, comme l’indique la Chronique de la Pucelle et comme le précise la déposition de Louis de Contes qu’on lira plus loin, c’est au jour où fut prise la bastille des Tourelles — et par suite au lendemain du jour où fut prise la bastille des Augustins — qu’il faut rapporter les faits ici relatés.
- [152]
Dixitque eadem Johanna eidem domino de Gaucourt quod erat unus malus homo dicendo eidem : Velitis, nolitis, armati venient et obtinebunt prout alias obtinuerunt.
- [153]
Dixit regi quod non dubitaret de aliquo et quod in crastino obtineret civitatem.
- [154]
Ad insultum !
- [155]
Fingens ponere fasciculos in fossatis.
- [156]
Dixit regi :
Nolite dubitare, quia burgenses villæ Remensis venient vobis obviam
; et quod, antequam appropinquaret civitatem Remensem, burgenses se redderent. - [157]
Dicebat quod audacter procederet et quod de nullo dubitaret, quia si vellet procedere viriliter, totum regnum suum obtineret.
- [158]
Non potuerant se movere a loco in quo erant.
- [159]
Ipsa respondit magno modo quod, ipsa custodiente animalia, quædam vox sibi apparuit, quæ sibi dixit quod Deus habebat magnam pietatem de populo Franciæ, et quod oportebat quod ipsa Johanna veniret ad Franciam. Quæ, hoc audito, inceperat lacrimari ; et tunc vox sibi dixit quod iret apud Vallis colorem, et quod ibidem inveniret quemdam capitaneum, qui eam secure duceret ad Franciam et apud regem, et quod non dubitaret ; et quod ita fecerat, quodque venerat apud regem, sine quocumque impedimento.
- [160]
Non est necessarium habere armatos.
- [161]
Cette réponse de Jeanne est en français dans la déposition.
- [162]
Ipse autem loquens interrogavit eam quod idioma loquebatur vox eidem loquens : quæ respondit quod melius idioma quam loquens, qui loquebatur idioma Lemovicum.
- [163]
Quæ respondit quod sic, melius quam loquens.
- [164]
La première partie de la réponse de Jeanne est en français dans le texte. La suite est : Sed ducatis me Aurelianis ; ego ostendam vobis signa ad quæ ego sum missa.
- [165]
Et quod traderentur sibi gentes cum tanta quantitate quanta videbatur eisdem, et quod iret Aurelianis.
- [166]
Quæ respondit quod nolebat uti ense suo ; nec volebat quemquam interficere.
- [167]
Dicebat quod amplius non juraret, sed dum vellet negare Deum, negaret suum baculum. — Elle-même Jeanne jurait quelquefois par son bâton :
Par mon martin, ce estoit son serment
, dit le chroniqueur Perceval de Cagny. - [168]
Ad sciendum unde erat.
- [169]
Ou : de grands clercs. — Le manuscrit du fonds Notre-Dame porte magni, au lieu de multi.
- [170]
Ipse autem eidem Johannæ dixit quod male faciebat talia pati, quæ non sibi spectabant, dicendo quod caveret a talibus, quia faciebat homines idolatrare. Ipsa Johanna respondit : In veritate ego nescirem a talibus me custodire, nisi Deus me a custodiret.
- [171]
Percussit loquentem super spatulam, eidem loquenti dicendo quod bene vellet habere plures homines voluntatis loquentis.
- [172]
Quæ respondit :
Bene credo quod vos estis missi ad me interrogandum ; dicendo : Ego nescio nec A nec B.
- [173]
Et fuit tunc per eosdem interrogata ad quid veniebat. Respondit :
Ego venio ex parte Regis cœlorum ad levandum obsi dionem Aurelianensem, et ad ducendum regem Remis, pro sua coronatione et consecratione.
Et tunc petiit eisdem si haberent papyrum et incaustum, dicendo magistro Johanni Erault :Scribatis ea quæ ego dicam vobis…
— La suite des paroles de Jeanne est en français dans le texte. On y reconnaît le commencement de la lettre aux Anglais, qui nous a été intégralement conservée et qu’on trouvera au tome II du présent ouvrage. (Recueil des lettres de Jeanne d’Arc.) - [174]
Les manuscrits portent Pollichon, corruption du nom de Poulengy.
- [175]
Dicebat quod irent audacter et quod omnia prospere evenirent, quodque non timerent quia neminem invenirent qui eis nocere posset, imo nullam resistentiam haberent ; dicendo ultra quod non dubitabat quin haberet satis gentes et quod multi eam sequerentur.
- [176]
Audivit dici a pluribus eidem Johannæ familiaribus quod de ipsa nunquam habuerant concupiscentiam, esto quod ali quando adesset voluntas libidinis ; nunquam tamen de ea præsumpserunt et credebant quod non posset concupisci.
- [177]
Perseverabat in ista responsione, videlicet quod erat missa ex parte Dei cœli in favorem nobilis Delphini pro reponendo eum in suo regno, pro levando obsidionem Aurelianensem, et conducendo ipsum Remis ad consecrandum ; sed oportebat primitus quod ipsa summaret et scriberet Anglicis quatenus ipsi recederent, et quod erat voluntas Dei.
- [178]
Respondebat quod non vocaret eum regem usquequo esset Remis coronatus et sacratus, in qua civitate ipsa intendebat eum ducere.
- [179]
Respondit illis quod signum sibi datum erat levare obsidionem Aurelianensem, et quod non dubitabat quin ita fieret, si res vellet dare sibi quantulamcumque societatem armorum.
- [180]
Dépositions de Cosme de Commy et de Guillaume de Richarville.
- [181]
Le texte porte mœurs. Buchon substitue manières. Cette correction est assez rationnelle.
- [182]
Illustris ac potentissimus princeps et dominus.
- [183]
Vous soyez le très bien venu (en français). Quanto plures erunt de sanguine regis Franciæ insimul, tanto melius.
- [184]
Fecit regi plures requestas, et inter alias quod donaret regnum suum Regi cœlorum, et quod Rex cœlorum, post hujus modi donationem, sibi faceret prout fecerat suis prædecessoribus et eum reponeret in pristinum statum.
- [185]
Dixit loquenti quod ipsa fuerat multum examinata sed plura sciebat et poterat quam dixisset eam interrogantibus.
- [186]
Il s’agit de la belle-mère du roi, Yolande d’Aragon, femme de forte tête qui secondait activement son gendre. C’est elle qui fit venir à Blois le blé nécessaire et organisa le convoi.
- [187]
Dominum Ludovicum, de cujus cognomine non recordatur. — Il s’agit sans doute de Louis de Culan, amiral de France, qui sera explicitement cité par Dunois dans sa déposition (voir plus loin).
- [188]
Dixit quod non timerent aliquam multitudinem, nec facerent difficultatem de dando eisdem Anglicis insultum, quia Deus conducebat hoc opus ; dicens eadem Johanna quod, nisi esset secura quod Deus deducebat hoc opus, ipsa prædiligeret custodire oves quam tantis periculis se exponere.
- [189]
Commonendo armatos quatenus haberent bonum cor.
- [190]
Ces mots de Jeanne sont en français dans le texte.
- [191]
Dixit loquenti :
Nolite dubitare, hora est parata quando placet Deo ; et quod oportebat operari quando Deus volebat ; operate et Deus operabitur.
Dicendo ulterius eidem loquenti :A gentil duc, times tu ? Nonne scis quod ego promisi uxori tuæ te reducere sanum et incolumem ?
- [192]
Domina, nolite timere. Ego eum vobis reddam sanum et in statu tali aut meliori quam sit.
- [193]
Dixit quod recederet ab illo loco, et quod nisi recederet :
Illa machina te occidet.
- [194]
Casque léger en forme de calotte.
- [195]
Ces paroles sont en français dans le texte.
- [196]
Ista hora sunt nostri ; habeatis bonum cor.
- [197]
En français dans le texte.
- [198]
Dixit quod opus erat se juvare.
- [199]
Quod audiens, ipsa Johanna quæsivit quid diceret ille homo armorum.
- [200]
A ! beau connestable, vous n’estes pas venu de par moy ; sed quia venistis, vos bene veneritis.
- [201]
En français dans le texte, sauf la fin : Quia Deus eos mittit nobis ut eos puniamus.
- [202]
En français dans le texte.
- [203]
Dixit ipse loquens dicto Talbot quod non credebat de mane quod sibi ita accideret ; qui quidem Talbot respondit quod erat fortuna guerræ.
- [204]
Audivitque aliquando dictam Johannam dicentem regi quod ipsa Johanna duraret per annum et non multum plus, et quod cogitarent illo anno de bene operando, quia dicebat se habere quatuor onera, videlicet : fugare Anglicos ; de faciendo regem coronari et consecrari Remis ; de liberando ducem Aurelianensem a manibus Anglicorum ; et de levando obsidionem positam per Anglicos ante villam Aurelianensem.
- [205]
Rapprochez ce que dira tout à l’heure le page de Jeanne. — Jeanne n’était pas toujours endurante. Dans le Journal d’un bourgeois de Paris, il est dit que :
Quand aucun de ses gens mesprenoit, elle frappoit dessus de son baston grans coups.
- [206]
Ce mot est en français dans le texte. À la paillade signifie sur la paille.
- [207]
Et aliquando videbat ejus mammas, quæ pulchra erant ; non tamen habuit ipse loquens unquam de ea concupiscentiam carnalem.
- [208]
Dicit etiam quod ipsa Johanna in omnibus factis suis, extra factum guerra, erat simples et juvenis ; sed in facto guerræ erat multum experta, tam in portu lanceæ quam in congregando exercitu et ordinandis bellis, et in præparatione de l’artillerie ; et de hoc mirabantur omnes quod ita caute et provide agebat in facto guerræ, ac si fuisset unus capitaneus qui facta guerræ per XX aut XXX annos exercuisset, et maxime in præparatione de l’artillerie, quia multum bene in hoc se habebat.
- [209]
De adventu apud regem, de conversatione dictæ Johannæ cum armatis et in artibus bellicis, similiter de devotione, pietate et ceteris virtutibus ipsius.
- [210]
Licet ipsa puella perseveranter diceret quod veniebat ad levandum obsidionem Aurelianensem et conducendum dictum nobilem Delphinum Remis ; requirens instanter societatem hominum, equos et arma.
- [211]
Tunc ipsa Johanna dixit verba quæ sequuntur :
Estis vos Bastardus Aurelianensis ?
Qui respondit :Ita sum et lætor de adventu vestro.
Tunc ipsa dixit eidem domino deponenti :Estis vos qui dedistis consilium quod venerim huc, de isto latere ripariae, et quod non iverim de directo ubi erat Tallebot et Anglici ?
Qui deponens respondit quod ipse et alii sapientiores eo dederant illud consilium, credentes melius facere et securius. Tunc ipsa Johanna dixit in isto modo :En nom Dieu, consilium Domini nostri est securius et sapientius quam vestrum. Vos credidistis me decipere, et vosmet ipsum plus decipitis, quia ego adduco vobis meliorem succursum quam venerit unquam cuicumque militi aut civitati, quia est succursus a Rege cœlorum. Non tamen procedit amore mei, sed ab ipso Deo qui, ad requestam sancti Ludovici et sancti Karoli Magni, habuit pietatem de villa Aurelianensi, nec voluit pati quod inimici haberent corpus domini Aurelianensis et villam ejus.
- [212]
Sur la manière dont fut introduit à Orléans le convoi que Jeanne amenait, on lira avec fruit une savante étude de M. Boucher de Molandon, intitulée : Première expédition de Jeanne d’Arc ; le ravitaillement d’Orléans ( 1874), et une excellente dissertation de M. Wallon placée à l’appendice de sa Jeanne d’Arc. — À consulter aussi le relevé des dépenses faites par Charles VII pour secourir Orléans, publié en 1868 par M. Jules Loiseleur, et les Histoires du siège d’Orléans, notamment celle de Jollois et celle de M. de Mantellier.
- [213]
Ex quibus jam recitatis, videtur dicto domino deponenti quod dicta Johanna et ejus facta in exercitu bellico potius erant a Deo quam ab homine, attentis mutatione venti subito facta, postquam locuta est dando spem succursus, et introductione victualium invitis Anglicis qui longe fortiores erant exercitu regio ; considerato præterea quod illa juvencula asserebat in visione habuisse quod sancti Ludovicus et Karolus Magnus orabant Deum pro salute regis et illius civitatis.
- [214]
Ut festinaret, nec tardaret amplius.
- [215]
Habeatis omnes bona calcaria.
- [216]
Non ; sed erunt Anglici qui se non defendent sed devin centur, eruntque vobis necessaria calcaria ad currendum post eos.
- [217]
Je penserais volontiers que le chiffre donné ici par Dunois est passablement forcé. Dans Jeanne d’Arc libératrice de la France, j’ai cru devoir évaluer le nombre des morts à un minimum de deux mille. Ce faisant, j’ai pris une moyenne très modérée entre les évaluations suivantes : d’après la déposition de Dunois, 4000 morts ou prisonniers ; d’après la relation de l’Écossais Walter Bower, 3000 morts (mais Bower est peu digne de foi : ainsi, il prétend que, parmi les Français et les Écossais, il n’y eut que vingt personnes tuées : occisi sunt de Anglicis tria millia et de Francis et Scotis viginti persone) ; d’après la chronique de Perceval de Cagny, de 2000 à 3000 morts et 4 à 500 prisonniers ; d’après la chronique de Jean Chartier, de 2000 à 3000 morts et force prisonniers ; d’après la chronique de la Pucelle, plus de 2200 morts ; d’après le journal du siège d’Orléans et du voyage de Reims, 2200 morts ; d’après la chronique de Guillaume Gruel, 2200 morts ; d’après les lettres royales envoyées à la ville de Tours pour annoncer la victoire (et c’est là un témoignage d’importance capitale ), 2500 Anglais
que mors que prins
(ou morts ou pris) ; d’après les mémoires de Jean de Wavrin, qui combattait avec les Anglais sous les ordres de Falstolf, 2000 morts et 200 prisonniers ; d’après la chronique d’Enguerran de Monstrelet, 1800 morts et 100 à 120 prisonniers. - [218]
Le mot est en français dans le texte.
- [219]
Nobilis delphine, non teneatis amplius tot et tam prolixa consilia ; sed venite quam citius Remis, ad capiendum dignam coronam.
- [220]
Ipsa vero Johanna respondit :
Sic, quod erat plurimum stimulata de hujusmodi re.
- [221]
Et tunc præfatus Cristophorus dixit ipsi Johannæ :
Non velletis vos dicere hic, in præsentia regis, modum vestri consilii quando loquitur vobis.
Cui illa respondit, rubescendo :Ego concipio, inquit, satis illud quod vos vultis scire, et ego libenter dicam vobis.
- [222]
Et ipsa respondit regi quod sic, et dixit talia verba aut similia : quod quando erat displicens aliquo modo, quia faciliter non credebatur ei de his quæ dicebat ex parte Dei, retrahebat se ad partem, et rogabat Deum, conquerendo sibi quia faciliter non credebant illi quibus loquebatur ; et, oratione sua facta ad Deum, tunc audiebat unam vocem dicentem sibi :
Fille Dé, va, va, va, je serai à ton aide, va
; et, quando audiebat dictam vocem, multum gaudebat, imo desiderabat semper esse in illo statu ; et quod fortius est, recitando hujusmodi verba suarum vocum, ipsa miro modo exsultabat, levando suos oculos ad cælum. - [223]
Dicens quod, dum rex esset coronatus et sacratus, potentia adversariorum diminueretur semper, nec possent finaliter nocere sibi neque regno. — Quel sens politique merveilleux !
- [224]
Dicens talia verba, vel similia :
Nobilis delphine, jubeatis venire gentem vestram et obsidere villam Trecensem, nec protrahatis amplius longiora consilia, quia, in nomine Domini, ante tres dies, ego vos introducam infra civitatem Trecensem, amore, vel potentia seu fortitudine, et erit falsa Burgundia multum stupefacta.
- [225]
Fixit tentoria sua juxta fossata, fecitque mirabiles diligentias, quas etiam non fecissent duo vel tres usitati et magis famati homines armorum.
- [226]
Dixit verba quæ sequuntur :
Ecce bonus populus, nec vidi quemcumque alium populum qui tantum lætaretur de adventu tam nobilis regis. Et utinam ego essem ita felis, dum ego finirem dies meos, quod ego possem inhumari in ista terra !
Quo audito, præfatus dominus archiepiscopus dixit :O Johanna, in quo loco habetis vos spem moriendi ?
Ad quod respondit :Ubi placebit Deo, quia ego non sum secura, neque de tempore, neque de loco, amplius quam vos scitis ; et utinam placeret Deo, creatori meo, quod ego nunc recederem, dimittendo arma, et irem ad serviendum patri et matri in custodiendo oves ipsorum, cum sorore et fratribus meis, qui multum gauderent videre me.
- [227]
Deponit quod ipsa habebat illum morem, in hora vesperum seu crepusculi noctis, omnibus diebus, quod se retrahebat ad ecclesiam. — Je me permets de signaler ce passage au critique qui a taxé d’inexactitude le récit que je fais, pages 118 et 119, de Jeanne d’Arc libératrice de la France.
- [228]
Quatuor versus facientes mentionem quod una Puella ventura est du Bois-Chanu, et equitaret super dorsum arcite nentium, et contra ipsos. — Le texte de Merlin, rappelé mais inexactement par Dunois, est, d’après le manuscrit 7301 de la Bibliothèque nationale : Descendet virgo dorsum sagittarii et flores virgineos obscultabit. (Une vierge descendra le dos de l’archer, — les archers étaient la principale force de l’armée anglaise, — et cachera ses fleurs virginales). — Thomassin, dans le Registre delphinal, cite le même texte, en substituant à obscultabit, obscurabit (dérobera au jour). — De son côté, le doyen de Saint-Thibaud de Metz, dans sa chronique, allègue des
mètres trouvés ès anciens livres de France
, où il est dit :Ecce beant bella, fert tunc vexilla Puella.
Voici qu’à bien tourne la guerre,
Quand Pucelle porte bannière.
- [229]
Concordat dictus deponens cum præfato domino de Dunoys. Ledit déposant est d’accord avec le susdit seigneur de Dunois.
- [230]
Viditque eam quando ipsa præsentavit se in conspectu regiæ majestatis, cum magna humilitate et simplicitate, una paupercula bergereta, et audivit verba sequentia, quæ dixit ipsi regi in hunc modum :
Clarissime domine Delphine, ego veni et sum missa ex parte Dei, ad præbendum adjutorium vobis et regno.
- [231]
Respondit quod signum quod ostenderet eis esset de levatiore obsidionis et succursu villæ Aurelianensis.
- [232]
Dicit conformiter ad [dominum] Dunensem.
- [233]
Concordat cum præfato domino de Dunoys.
- [234]
Cætera omnia deponit modo et forma quo dictus dominus Dunoys.
- [235]
Similiter per omnia concordat.
- [236]
Tout à l’heure Pasquerel dira que l’hôte de Jeanne était le bourgeois Dupuy (voir ci-après). — Dupuy était probablement le mari de la dame Lapau.
- [237]
Eisdem dicendo quod recederent in nomine Dei : alias ipsa eos expelleret.
- [238]
En français dans le texte.
- [239]
En français dans le texte.
- [240]
En français dans le texte.
- [241]
Le texte porte ici par erreur Celestinorum. Il faut lire Augustinorum.
- [242]
Ipsa Johanna semper stante cum armatis ad insultum, eosque exhortando quod haberent bonum cor, et quod non recederent, quia haberent illud fortalitium in brevi ; dicendo, ut sibi videtur, quod, quando perciperent quod ventus pelleret vexilla versus fortalitium, quod haberent illud.
- [243]
Semper persistebat, eisdem promittendo infallenter quod illud fortalitium illa die haberent.
- [244]
Postmodum. Inutile de faire remarquer que les souvenirs de l’ancien page, un peu brouillés sur divers détails, le sont en particulier sur la chronologie. L’affaire de Jargeau avait précédé l’affaire de Beaugency et l’affaire de Patay.
- [245]
Eam dulciter et caricative monuit ne se inveniret amodo in societate armorum, alias eidem mulieri faceret displicitum.
- [246]
Quicherat, après Lebrun des Charmettes, conjecture qu’il y a ici une double erreur dans le texte latin. À ces mots in villa aniciensi signifiant dans la ville du Puy-en-Velay, il propose de substituer les mots in villa anceiensi qui signifieraient dans le village d’Anché (près Chinon) ; et au lieu de mater (mère), il pense qu’on doit lire frater (frère). Pourquoi ne pas adopter le texte tel quel ? La vierge noire du Puy était, en ce temps-là, l’objet d’une grande dévotion et le but de lointains pèlerinages. Pendant le carême de 1429, le nombre des pèlerins fut beaucoup plus considérable que d’habitude, à cause du jubilé qui devait avoir lieu le jour de l’Annonciation, coïncidant cette année-là avec le grand jour du vendredi saint. On peut croire, avec un chercheur sagace, M. Siméon Luce, que la mère de Jeanne figurait parmi les pèlerins venus de divers points de la France et qu’elle se trouva au Puy en même temps que quelques-uns des hommes d’armes qui, durant le trajet de Vaucouleurs à Chinon, avaient fait escorte à Jeanne. Empêchée d’aller au Puy, la pieuse Jeanne avait dû prier tels de ses compagnons d’y aller à sa place. D’après M. Siméon Luce, Jeanne aurait été influencée par sa foi aux grâces spéciales que devait attirer sur la France le jubilé du grand vendredi de l’année 1429, non moins qu’elle ne le fut par l’imminence du danger que courait la ville d’Orléans. Je n’oserais pas être aussi affirmatif.
- [247]
Quibus ipsa Johanna respondit quod bene contentabatur de loquente, et quod jam de eo audiverat loqui, quodque in crastino volebat eidem loquenti confiteri.
- [248]
Inventa fuit mulier, virgo tamen et puella.
- [249]
Le bon frère brouille un peu les choses. De fait, l’entrevue de Jeanne avec le roi avait précédé l’examen de Poitiers.
- [250]
Dixit ista verba :
Esse pas là la Pucelle ?
negando Deum quod si haberet eam nocte, quod ipsam non redderet puellam. — Dans ma traduction j’ai employé le vieux juron jarnidieu qui signifiait je renie Dieu. - [251]
Ces paroles de Jeanne sont en français dans le texte.
- [252]
Gentil dauphin, j’ai nom Jehanne la Pucelle ; et vous mande le Roy des cieulx per me quod vos eritis locum tenens Regis cœlorum qui est rex Franciæ.
- [253]
Ego dico tibi ex parte de Messire, que tu es vray héritier de France et fils du roy ; et me mittit ad te pro te ducendo Remis, ut ibi recipias coronationem et consecrationem tuam, si volueris.
- [254]
Jeanne aimait tendrement les enfants et se faisait volontiers enfant avec eux. Dans la Sibylle de France, il est dit d’elle :
Puerilis est in conversatione cum pueris quos maxime solet adamare.
- [255]
Et mirum erat, quia omnes Anglici, cum multitudine magna et potentia, armati et parati ad bellum, videbant armatos regis in comitiva modica, respectu Anglicorum ; videbant etiam et audiebant presbyteros cantantes, inter quos erat loquens portans vexillum ; et tamen nullus Anglicus commotus est, nec in eosdem armatos et presbyteros nullam fecerunt invasionem.
- [256]
Ubi sunt illi qui me debent armare ? Sanguis nostrarum gentium decurrit per terram.
- [257]
Unde multum dolebat ipsa Johanna, ex eo quod dicebat eos interfectos sine confessione et eos multum plangebat.
- [258]
Quod caverent ne mulieres diffamata eam sequerentur, quia propter peccata Deus permitteret perdere bellum.
- [259]
On trouvera, dans Jeanne et le peuple de France, au chapitre V intitulé Les lettres de Jeanne, le texte latin que j’ai traduit ici (Lettre aux Anglais du 5 mai 1429).
- [260]
Faciam vobis tale hahu.
- [261]
Legatis, sunt nova.
- [262]
Assunt nova de la putain des Armignacz !
- [263]
Et postmodum fuit consolata, ut dicebat, quia habuerat nova a domino suo.
- [264]
Respondit :
Vos fuistis in vestro consilio, et ego fui in meo ; et credatis quod consilium domini mei perficietur et tenebit, et consilium hujusmodi peribit
; dicendo eidem loquenti, qui tunc erat prope eam :Surgatis crastina die summo mane, et plus quam hodie feceritis, et agatis melius quam poteritis. Teneatis vos semper prope me, quia die crastina ego habebo multum agere et ampliora quam habui unquam, et exibit crastina die sanguis a corpore meo supra mammam.
- [265]
Dum sensit se vulneratam, timuit et flevit, et fuit consolata, ut dicebat.
- [266]
Sed ipsa noluit, dicendo :
Ego prædiligerem mori quam facere aliquid quod scirem esse peccatum, vel esse contra voluntatem Dei ; et bene sciebat quod semel debebat mori ; non tamen sciebat quando, ubi aut qualiter, nec qua hora ; sed, si ejus vulneri posset poni remedium sine peccato, quod ipsa bene volebat sanari.
- [267]
Clasdas, Clasdas, ren-ti, ren-ti regi cœlorum. Tu me vocasti putain ; ego habeo magnam pietatem de tua anima et tuorum.
- [268]
Quod de facto suo erat quoddam ministerium.
- [269]
Ipsa respondebat :
Dominus meus habet unum librum in quo unquam nullus clericus legit, tantum sit perfectus in clericatura.
- [270]
Respondit quod erat peccatum, et quod mallet mori quam offendere Dominum nostrum per tales incantationes.
- [271]
Ipsa Johanna pluries dixit eidem loquenti quod, si contingeret eam vitam finire, quod dominus rex faceret fieri capellas ad deprecandum Altissimum pro salute animarum illorum qui obierant in guerra pro defensione regni.
- [272]
On remarquera que je n’ai indiqué ni l’age du chevalier d’Aulon, ni l’âge de Pasquerel. C’est que cette mention ne figure pas dans les procès-verbaux.
- [273]
Cependant Jeanne disait :
J’aborde les ennemis avec ma bannière à la main, parce que je ne veux faire usage d’épée ni tuer personne.
Et elle ajoutait :Je n’ai jamais tué personne.
Dicit etiam quod ipsamet portabat vexillum prædictum, quando aggrediebatur adversarios, pro evitando ne inter ficeret aliquem ; et dicit quod numquam interfecit hominem. - [274]
Ce témoignage du chevalier d’Aulon est contredit par les témoignages très explicites du page Louis de Contes, de l’aumônier Jean Pasquerel et de dame Colette. Ces témoins représentent Jeanne restant à Orléans, où elle coucha en la compagnie d’une prude femme, selon son habitude, et donnent sur ses agissements des détails précis.
Les récits de Perceval de Cagny et de Jean Chartier sont ici conformes à la version du chevalier d’Aulon. Mais diverses chroniques, et en particulier la Chronique de la Pucelle, confirment l’autre version, qui semble pleinement justifiée par les dépositions recueillies au procès de réhabilitation.
Il y a lieu de corriger aussi et de compléter par les témoignages de Dunois, de Contes, de Pasquerel, et par les relations confrontées des divers chroniqueurs, les données fournies par Jean d’Aulon sur la journée des Tourelles.
- [275]
Le chevalier d’Aulon donne seul ce détail et un peu en l’air. De son propre aveu, les femmes en question n’avaient noté que l’absence de certains vestiges : ce qui pouvait simplement tenir à la grande réserve et à l’extrême pudeur de Jeanne.
- [276]
Dicebat quod dictus dominus marescallus veniebat et quod bene sciebat quod non haberet malum.
- [277]
In nomine Domini, gentes nostræ habent multum agere. Au lieu de traduire littéralement :
par le nom du Seigneur
j’ai cru devoir adopter ici comme traduction le serment habituel de Jeanne :En nom Dieu
. - [278]
Cette île, aujourd’hui disparue, se nommait l’Île aux Toiles.
- [279]
Eamus audacter in nomine Domini.
- [280]
Amittemus nos gentes nostras ?
- [281]
Le manuscrit de Notre-Dame donne ici auferretur au lieu de afferretur, de même que plus loin nous trouvons ablatum et non allatum. Si cette leçon invraisemblable était adoptée, il faudrait entendre que déjà ordre avait été donné d’emporter l’étendard et qu’en effet il avait été emporté.
- [282]
Dimittatis Anglicos ire, nec eos occidatis. Recedant ; sufficit mihi eorum recessus.
- [283]
Videbatur quædam adoratio, de qua irascebatur.
- [284]
Recepta fuit cum tanto gaudio et applausu ab omnibus utriusque sexus, parvis et magnis, ac si fuisset angelus Dei.
- [285]
Dicit quod in mense maii, die XVII, anni Domini MCCCCXXIX, bene recordatur quod fuit insultus datus contra adversarios existentes infra boulevardum Pontis ; in quo insultu dicebatur quod fuerat vulnerata de una sagitta ; et duravit ipse insultus ab hora matutina usque ad vesperam, et in tantum quod illi de civitate volebant se retrahere ad civitatem ; et tunc ipsa Puella venit, præcipiendo ne recederent nec se retraherent adhuc ad civitatem. Quo dicto, ipsa cepit vexillum suum in manibus ejus, et posuit supra bordum fossati, et instanti, ipsa ibi existente, Anglici fremuerunt et pavidi effecti sunt ; armati autem regis resumpserunt animum et cœperunt ascendere dando insultum contra boulevardum, nec repererunt quamcumque resistentiam ; et ex tunc dictum boulevardum fuit captum, et Anglici existentes in illo conversi sunt in fugam, omnes autem mortui. Dicit præterea quod Classidas et alii principales capitanei dictæ bastiliæ, credentes se retrahere in turri pontis aurelianensis, ceciderunt in fluvium, et submersi sunt, et capta tunc bastilia, omnes de parte regis regressi sunt in civitatem aurelianensem.
- [286]
Præcepit quod permitterentur abire.
- [287]
Respondet quod ipse et similiter omnes de civitate credunt quod, si dicta Puella non venisset ex parte Dei, ad adjutorium eorum, ipsi de propinquo fuissent omnes habitantes et civitas subditione et potestate adversariorum obsidentium redacti ; nec credit ipsos habitantes, neque armatos in ipsa existentes, potuisse diu resistere contra ipsam potestatem adversariorum qui tantum contra eos prævalebant.
- [288]
Deposuit ut præcedens.
Il a déposé comme le précédent
, est-il dit dans le procès-verbal, qui se borne à cette formule pour chacun d’eux. - [289]
Le procès-verbal porte : Deponit ut duo immediate præcedentes, additque tamen.
Il dépose comme les deux témoins qui précèdent immédiatement et ajoute.
— Les deux témoins mentionnés avant Jacques d’Esbahy sont Jean Hilaire et Gilles de Saint-Mesmin à propos desquels le procès-verbal porte seulement qu’ils ont déposé comme Jean Lhuillier. - [290]
Quod illi domini Anglici recederent ex parte Dei, et irent ad Angliam ; alias male contingeret eis.
- [291]
Respondit asserens in nomine Domini quod nihil mali ei inferrent, et dixit dicto Ambleville quod reverteretur ad ipsos Anglicos audacter, et quod nihil mali ei facerent, imo reduceret socium suum sanum.
- [292]
Ad idem, dit laconiquement le procès-verbal.
- [293]
Idem affirmat audivisse a præfato Maçon prædictus Ægidius de Saint-Mesmin.
- [294]
Idem. Et cum hoc audivit a magistro Johanne Maçon illud quod dictus Cosma audivit.
- [295]
Respondit quod oportebat audire missam.
- [296]
In nomine Dei, ipsi vadunt ; sinatis eos abire, et eamus ad regratiandum Deo, nec prosequamur ulterius, quia est dies dominica.
- [297]
Idem sicut præcedens. De même que le précédent.
- [298]
Après la brève mention spéciale à chacun, Idem, le procès-verbal porte : Et in hoc conveniunt omnes (Et ils s’accordent en cela).
- [299]
Plus diligebat esse sola et solitaria quam in societate hominum, nisi dum esset opus, in facto guerræ.
- [300]
Sæpe frequentabant ipsam Johannam, dum esset Aurelianis.
- [301]
Dicunt denique quod erat magna consolatio conversari cum ea.
- [302]
Le procès-verbal se borne pour chacune à cette mention : Idem sicut præcedens (De même que la précédente).
- [303]
Jacques ou Jacquet, Bouchier ou Boucher. — Dans le journal du siège d’Orléans, le trésorier général qui fut l’hôte de Jeanne est appelé Jacquet Boucher. Dans les deux cédules portant ordonnancement et reçu de la somme employée pour l’achat de l’habillement que le duc d’Orléans fit donner à Jeanne, le susdit trésorier général est appelé Jacques Boucher. Dans les manuscrits du procès il est appelé Jacobus Bouchier ou encore Le Bouchier.
- [304]
Idem sicut præcedentes. Addit præterea.
- [305]
Quod ipsa speraret in Deo et quod Deus adjuvaret villam Aurelianensem et expelleret adversarios.
- [306]
Dicit ut præcedentes et addit ultra.
- [307]
Ces paroles de Jeanne sont en français dans le texte.
- [308]
On a remarqué les divers témoignages qui nous montrent Jeanne réformant les mœurs des hommes d’armes. Partant de là, ses admirateurs en vinrent à imaginer qu’un jour elle ferait œuvre de grande réformatrice dans l’administration de la justice et dans l’éducation publique. Le clerc allemand, auteur de la Sibylla Francica, voit déjà Jeanne faisant observer à Paris les lois de Solon et universalisant le parfait enseignement des lettres sacrées et profanes.
- [309]
Ambe dicunt ut præcedentes.
- [310]
Dicendo quod sperarent in Deo, et quod nihil dubitarent quia omnia venirent ad bonum finem.
- [311]
Omnes sicut præcedentes de moribus, vita et conversatione. — Le procès-verbal se borne à cette mention.
- [312]
Ces mots sont en français dans le texte.
- [313]
C’était un surnom donné à Louis de Contes.
- [314]
En nom Dé, est malefactum. Quare non fui citius evigilata ? Gentes nostræ habent multum agere.
- [315]
Custodiatis eam usque sero, quia ego adducam vobis hoc sero ung godon, et repasseray par dessus le pont.
- [316]
Clericus seu grapharius electorum Parisiensium.
- [317]
La citation de Milet s’arrête ici ; et ces mots sont en français dans le texte.
- [318]
Et pariformiter deponit de Bastilia Pontis sicut uxor sua.
- [319]
En nom Dé, nos gens ont bien à besoigner. Afferatis arma mea et adducatis equum.
- [320]
Eisdem tamen inhibuit ne invaderent Anglicos, quia, ut dicebat, placitum Domini et voluntas erat quod, si vellent rece dere, quod permitterent abire.
- [321]
Dicebatur quod ipsa erat ita expers (lire experta) in ordina tione armatorum ad bellum, quantum poterat ; imo capitaneus nutritus et eruditus in bello ita experte nescivisset facere. Unde capitanei erant mirabiliter admirati. — Remarquez comme les témoins les plus divers rendent témoignage du génie militaire de Jeanne. Ici c’est l’avocat Aignan Viole ; tout à l’heure c’était le président Simon Charles (chapitre II), bientôt ce sera dame Marguerite la Touroulde (chapitre XXV). Rapprochez de ces dépositions les attestations significatives des hommes de guerre les plus compétents, du duc d’Alençon (chapitre VIII), du comte de Dunois (chapitre IX), du sire de Gaucourt (fin de la déposition de Pierre Milet, chapitre II), du chevalier Thibault d’Armagnac (chapitre XXII). Sur ce point, les chroniqueurs confirment les dépositions des témoins. Walter Bower, dans sa chronique, qualifiait Jeanne de capitainesse (capitanea).
Aussi fine que vaillante, Jeanne s’entendait aux ruses de guerre. De son propre aveu, il lui arrivait de mettre une croix dans ses lettres pour marquer aux siens qu’il ne fallait pas faire ce qu’elle leur écrivait de faire, et pour engager ainsi sur une fausse piste les ennemis qui seraient mis au courant de ses communications. Respondit quod… aliquando ponebat crucem in signum quod ille de parte sua cui scribebat non faceret illud quod eidem scribebat. (Voir Procès de condamnation, interrogatoire du 1er mars.)
- [322]
Dicebat quod ibat pro levando obsidionem Aurelianensem et quod postea duceret regem Remis ad sacrandum, sicut erat sibi præceptum ex parte Dei.
- [323]
Deponit sicut præcedens. Telle est la mention laconique du procès-verbal.
- [324]
Attentis factis et dictis, et, executione ipsorum, de quibus veraciter loquebatur antequam venirent et quæ eveniebant sicut prædixerat.
- [325]
Theobaldus d’Armignac Théobald (Thibauld ) d’Armagnac. Dans tous les documents français, notamment dans la chronique du siège d’Orléans et dans la chronique du héraut Berry, le sire de Termes est appelé Thibault.
- [326]
Erat mulier Dei.
- [327]
Percutiatis audacter ; ipsi fugam capient.
- [328]
Prædixerat Gallicis quod de gentibus suis nulli vel pauci interficerentur, nec haberent damnum.
- [329]
Quod ita accidit, quia, de omnibus hominibus nostris, fuit interfectus solus quidam nobilis de societate loquentis. Si l’on prend les choses à la lettre, il n’y a ici qu’une gasconnade grotesque du chevalier d’Armagnac. Quelle vraisemblance que les Français n’eussent perdu qu’un homme dans une bataille où les pertes des Anglais s’élevèrent au moins à deux mille morts et à plusieurs centaines de prisonniers ? (Voir ci-dessus la note 217). Je veux croire, quoique le témoin ne précise pas, que la prédiction de Jeanne et la constatation faite par le seigneur de Termes s’appliquent uniquement à sa compagnie.
- [330]
Ipsa se habebat ac si fuisset subtilior capitaneus mundi, qui totis temporibus suis edoctus fuisset in guerra.
- [331]
Nolite fugere, en nom Dé ; non facient nobis malum.
- [332]
Quod non timerent, et quod Anglici non venirent.
- [333]
Tanta calamitas et pecuniarum penuria quod erat pietas. — Le doyen de Saint-Thibaud de Metz dit dans sa chronique :
Ay autrefois ouy dire que Charles fut en telle pauvreté, pour le temps qu’il se tenait à Bourges (au temps où il se tenait à Bourges), que un couvrexier (cordonnier), ne lui volt mie croire une paire de houzels (ne lui voulut point laisser à crédit une paire de brodequins), et qu’il lui en avoit chaussé ung et pour tant qu’il ne le pehut payer contant (et parce qu’il ne le put payer comptant), il lui redechaussit (redéchaussa) ledit houzel.
De son côté, le religieux de Dunfermling, qui parle en témoin oculaire, peint la situation misérable du dauphin dans les termes suivants :
Il était à court d’argent (or sans argent rien n’est fort et rien de bon ne se fait en guerre. [Quum pecuniam paucam haberet, sine qua nihil est validum nihil boni factum in guerra.] Destitué de toute aide, les coffres vides, privé de l’élite de ses guerriers, seul, le chagrin au cœur, en proie aux pires angoisses, plus désireux de mourir que de vivre [potius mori quam vivere desiderans], il disait, en gémissant et pleurant :
J’ai levé vers toi mes yeux, Seigneur qui habites au ciel. Dans mes tribulations, je t’invoque.
- [334]
Non erat spes nisi a Deo.
- [335]
Peut-être au lieu de non cæderetur (ne serait pas tuée), faut-il lire dans les manuscrits : non læderetur (ne serait pas blessée ).
- [336]
Ipsa respondebat quod non habebat aliquam securitatem amplius quam cæteri armati. Nous voici bien loin des rodomontades que prêtèrent à Jeanne certains chroniqueurs bourguignons, et notamment le clerc qui a écrit le Journal d’un bourgeois de Paris. Selon lui, Jeanne disait que, si elle voulait, elle ferait tonner, et autres merveilles.
- [337]
Cette réponse est en français dans le texte.
- [338]
Les détails que donne Marguerite sur le voyage de Jeanne sont un peu en contradiction avec les témoignages plus sûrs de ceux qui furent les guides de Jeanne, Bertrand de Poulengy et Jean de Metz (livre II, chapitres XIV et XV). Il faut y voir l’expression de la légende qui se fit dans le peuple.
- [339]
Habuerunt voluntatem eam requirendi carnaliter.
- [340]
Quod se male regebat, et quod nunquam sanaretur nisi se emendaret.
- [341]
C’était la dévote Marguerite de Bavière, qui s’était séparée de son mari à cause de sa mauvaise vie.
- [342]
C’est-à-dire selon moi. Le latin porte : videre loquentis. J’ai voulu rendre videre. [NdÉ] On pourrait écrire aujourd’hui : de mon point de vue.
- [343]
Ce mot est en français dans le texte.
- [344]
Tangatis vosmet, quia ita bona erunt ex tactu vestro sicut ex meo.
- [345]
Dicens quod erat missa pro consolatione pauperum et indigentium.
- [346]
Et quidquid scit erat tota innocentia de facto suo, nisi in armis, quia equitabat cum equo portando lanceam sicut melior armatus fecisset ; et de hoc mirabantur armati.