Tome II : IV. Dépositions : Jeanne aux mains de ses ennemis (suite)
5VIII. Déposition de maître Nicolas de Houppeville
Bien différent des Migiet, des Lefèvre, des Mailly, des Beaupère et des Courcelles, Nicolas de Houppeville, homme de conscience et de caractère, avait refusé d’être le complice de Cauchon. Moins ce prêtre eut d’imitateurs, plus on doit louer le courage avec lequel il répudia toute participation à un procès inique.
Nicolas de Houppeville osa nier le droit de l’évêque, et à ce juge partial il opposa le jugement favorable qu’avaient antérieurement porté 6sur Jeanne le clergé de Poitiers et l’archevêque de Reims.
L’objection de Nicolas de Houppeville dut fort embarrasser Cauchon, qui d’ailleurs fit ensuite à Jeanne l’offre ironique de s’en rapporter aux clercs de Poitiers, quand il fut bien sûr que cette offre resterait sans effet.
Mais que penser de ces clercs de Poitiers qui, ayant examiné Jeanne, ne songèrent pas à opposer spontanément leurs bons témoignages aux préventions des juges de Rouen ? Que penser de cet archevêque de Reims qui, bien loin de foudroyer de ses censures l’évêque de Beauvais dont il était le métropolitain, amnistia la conduite de ce valet des rancunes anglaises, ne vit dans les malheurs de Jeanne qu’une expiation providentielle de son humeur indocile, et osa écrire aux habitants de Reims une lettre scélérate où il leur disait :
Si Jeanne a été prise, c’est qu’elle ne voulait croire aucun conseil, mais faisait tout à son plaisir. Un gardeur de brebis des montagnes du Gévaudan a reçu de Dieu commandement d’aller avec les gens du roi et dit que, sans faute, Anglais et Bourguignons seront déconfits. 7Avisé que les Anglais ont fait mourir Jeanne la Pucelle, il a déclaré que tant plus il leur arriverait du mal, et que Dieu a souffert qu’elle tombât entre leurs mains parce qu’elle s’était constituée en orgueil, et à cause des riches habits qu’elle avait pris, et pour n’avoir point fait ce qui lui avait été divinement commandé.
Que penser de ce roi de France qui, — sans parler d’autres tentatives dont la reconnaissance, l’équité et l’honneur lui faisaient un devoir, — ne songea pas même à presser le Saint-Siège d’interposer son autorité auprès du tribunal ecclésiastique présidé par l’évêque de Beauvais ?
Que penser du Pape et du Concile qui, après la consommation de l’exécrable crime judiciaire de Rouen, n’ont ni puni, ni réprouvé Cauchon et ses complices ? Tous ces criminels conservèrent leurs situations ecclésiastiques, et plusieurs furent promus aux postes les plus élevés de l’Église.
Il est vrai que nombre d’historiens ont représenté Cauchon comme excommunié en punition du forfait accompli. Cette tradition marque ce qui aurait dû avoir lieu ; elle n’est nullement 8conforme à ce qui eut lieu. Cauchon fut en effet excommunié à Bâle. Mais pourquoi ? Pour défaut de payement d’une redevance due à Rome. Cette pénalité, qui atteignit l’abominable évêque à propos d’une question de gros sous, ne fait qu’accentuer l’impunité dont jouit l’œuvre de meurtre et de lèse-patrie exécutée par lui et ses complices sous le couvert de la foi catholique.
Nicolas de Houppeville, maître ès arts et bachelier en théologie, avait soixante-cinq ans quand il fit sa déposition en 1456 devant les juges du procès de réhabilitation. Il avait déjà déposé une première fois, en 1452, devant Philippe de La Rose, le délégué du cardinal d’Estouteville.
Voici ce qu’il dit dans ses deux dépositions :
Je ne connaissais ni Jeanne ni les siens. La première fois que je l’ai vue c’est au temps où elle fut amenée à Rouen et où on lui fit son procès.
Elle me fit l’effet d’une fille âgée à peu près de vingt ans. C’était une personne simple et ignorante du droit. Il n’était pas dans ses moyens de suffire à se défendre 9dans un tel procès418, bien qu’elle ait montré une grande constance, dont beaucoup faisaient un argument pour conclure qu’elle avait une aide spirituelle.
Jamais je n’ai pensé que l’évêque de Beauvais eût engagé ce procès pour le bien de la foi et par zèle de la justice, avec le désir de ramener Jeanne. Il obéit simplement à la haine qu’on avait conçue contre elle à cause de son dévouement au parti du roi de France ; et bien loin de céder à la crainte, il ne fit que suivre sa propre volonté. Ainsi je l’ai vu, quand il rendait compte au régent et à Warwick de ses négociations pour l’achat de Jeanne, ne pas se tenir de joie et leur dire avec animation quelques paroles que je ne pus comprendre. Après quoi il alla conférer à l’écart avec le comte de Warwick.
La majorité des assesseurs, eux aussi, procédèrent de leur plein gré. Quant aux autres, l’espérance ou la peur les décidèrent.
Maître Pierre Minier m’a raconté qu’il avait donné par écrit son avis à l’évêque de Beauvais, et que celui-ci le désapprouva et même le rejeta, comme il rejeta les consultations de maître Richard de Grouchet et de maître Jean Pigache419.
Vous amalgamez les décrets avec la théologie, dit l’évêque à Minier. Laissez donc les décrets aux juristes.10Je puis aussi assurer que, durant tout le cours du procès, le vice-inquisiteur, Jean Lemaître, fut en proie à une terreur extrême. Maintes fois je fus témoin de sa grande perplexité.
Je sais encore, et, si mes souvenirs ne me trompent, je le tiens précisément de Jean Lemaître, que des menaces furent faites par le comte de Warwick à frère Isambard. On lui dit qu’il serait noyé en Seine s’il ne se taisait ; et tout cela parce qu’il dirigeait Jeanne dans ses réponses, en même temps qu’il les répétait aux greffiers420.
Quant à moi, appelé au procès dès le premier jour, je n’y vins pas par suite d’un empêchement. Le second jour j’y vins ; mais je ne fus pas admis et fus même chassé par l’évêque. La cause en était que, conférant avec maître Michel Colles, j’avais dit qu’il y avait péril à intenter un tel procès, pour plusieurs motifs. Ce propos fut rapporté à l’évêque. En conséquence, il me fit enfermer dans la prison royale à Rouen, et je n’en sortis que sur la prière de l’abbé de Fécamp.
Mon avis, dans les quelques conférences où je l’avais donné, avait été que ni l’évêque ni ceux qui voulaient prendre avec lui la charge d’un tel jugement, ne pouvaient être juges ; que faire juger Jeanne par des gens du parti contraire n’était pas une bonne manière de procéder ; que d’ailleurs elle avait déjà été examinée par le clergé de Poitiers et par l’archevêque de Reims, 11métropolitain de l’évêque de Beauvais. Cet avis mit l’évêque en grande colère contre moi. Il me fit citer devant lui. Je comparus pour lui déclarer qu’il n’était pas mon juge, ni moi son justiciable, vu que je relevais de l’official de Rouen, et je me retirai. Mais au moment où je me disposais à comparaître devant l’official de Rouen, je fus arrêté et mené au château, puis aux prisons du roi. Quand je demandai le motif de mon arrestation, il me fut répondu qu’elle avait eu lieu à la requête de l’évêque de Beauvais. Tout le mal, je n’en doute pas, venait des propos tenus par moi dans ma délibération. Mon ami, maître Jean de La Fontaine, me fit tenir une cédule où il m’avisait que ma détention avait pour cause mes paroles et que l’évêque était fort irrité contre moi. Enfin, sur les instances du seigneur abbé de Fécamp, je fus mis en liberté. D’après ce qu’on m’apprit, quelques assesseurs réunis par l’évêque avaient opiné pour qu’on m’exilât en Angleterre ou ailleurs, hors de Rouen. Mes amis et le seigneur abbé de Fécamp m’évitèrent ce désagrément.
Par suite de cet incident, je n’assistai point au procès. Mais j’ai ouï dire, par Jean Lemaître, le vice-inquisiteur, que Jeanne se plaignit un jour à lui des interrogations difficiles qui lui étaient adressées, disant qu’on la tourmentait trop par toutes ces questions, et surtout pour des points n’ayant pas trait au procès421.
12Le bruit courait aussi que les greffiers avaient ordre de ne pas consigner dans le procès-verbal certaines paroles de Jeanne.
Voici un autre bruit alors très répandu à Rouen. Certains personnages, disait-on, se faisant passer pour des hommes d’armes du parti de Charles VII, avaient été secrètement introduits auprès de Jeanne. Ils l’exhortaient à ne pas se soumettre à l’Église, si elle ne voulait encourir un jugement défavorable ; et c’est par leurs conseils qu’on expliquait ses variations sur le fait de la soumission à l’Église. Dans le nombre de ces émissaires qui, pour séduire Jeanne, feignaient d’appartenir au roi de France, j’entendis mentionner maître Nicolas Loiseleur.
J’ai en ma créance que Jeanne était une bonne catholique. Elle communia le jour de sa mort. J’étais là quand elle sortit du château pour se rendre au lieu de son supplice. Il y avait environ cent vingt hommes qui la conduisaient, ayant haches et glaives. Jeanne pleurait très fort. La compassion me prit. Je n’eus pas la force d’aller jusqu’au lieu du supplice.
À mon avis, tout ce qu’on fit contre Jeanne on le fit par haine du roi de France et en vue de le diffamer.
L’opinion commune proclamait que le procès était entièrement nul et que Jeanne mourait victime d’une très grande injustice.
Je ne sais rien autre.
13IX. Déposition du docteur médecin Tiphaine
Vénérable et discrète personne, Jean Tiphaine, âgé de soixante ans, était un chanoine de la sainte chapelle de Paris qui avait les titres de maître ès arts et de docteur en médecine. C’est malgré lui qu’il avait participé au procès de Jeanne. Appelé à rendre témoignage dans l’enquête de 1456, il donna des détails caractéristiques sur les interrogatoires et la captivité de Jeanne. Voici sa déposition :
Je fus mandé à Rouen pour assister au procès. La première fois je refusai, la seconde fois je m’y rendis. Je craignais les Anglais, et que ma mauvaise volonté ne me fît encourir leurs colères.
Étant venu, je vis Jeanne et j’assistai à son interrogatoire.
La séance avait lieu dans une petite salle derrière la grande salle du château. Jeanne tenait beaucoup de beaux propos. Elle répondait fort prudemment, fort sagement, et avec grande hardiesse.
Ce jour-là maître Beaupère était le principal interrogateur. 14C’est lui qui questionnait Jeanne. Toutefois maître Jacques de Touraine, de l’ordre des frères Mineurs, faisait, lui aussi, quelques questions. Je me souviens parfaitement que maître Jacques demanda une fois à Jeanne si elle avait jamais été en lieu où des Anglais eussent été tués. À quoi elle répondit :
En nom Dieu, si ay. Comme vous parlez doulcement422 ! Que ne partaient-ils de France et n’allaient-ils dans leur pays !Il y avait là un grand seigneur d’Angleterre dont le nom ne me revient pas. En entendant ces paroles il dit :Vraiment, c’est une bonne femme. Si elle était Anglaise423 !En parlant ainsi il s’adressait à maître Guillaume Desjardins et à moi.De fait, il n’est docteur si grand et si subtil, qui, interrogé par de grands docteurs et dans une si grande assemblée comme l’était Jeanne, n’eût été bien démonté et perplexe.
Jeanne était en prison dans une tour du château. Je me souviens que je l’y ai vue les deux jambes chargées de fers. Là où elle était, il y avait un lit.
La prisonnière étant tombée malade dans le cours du procès, les seigneurs juges me firent mander pour la visiter, et je fus conduit auprès d’elle par le nommé 15d’Estivet. En présence dudit d’Estivet, de maître Guillaume Delachambre, docteur en médecine, et de plusieurs autres, je tâtai le pouls de Jeanne pour savoir la cause de son mal et je lui demandai :
Qu’avez vous ? d’où vient votre souffrance ?Elle me répondit qu’une carpe lui ayant été envoyée par l’évêque de Beauvais, elle en avait mangé, et qu’elle se doutait que là était la cause de son mal424. Sur ce, d’Estivet de la tancer durement. Il se plaignit de ses mauvais propos, et il l’appela paillarde en ces termes :C’est toi, paillarde, qui as mangé des harengs et autres choses à toi contraires425.—Je ne l’ai pas fait, répondit elle ; et il y eut entre lui et elle un assez long échange de paroles injurieuses. Pourtant, je voulais en savoir plus long sur la maladie de Jeanne. J’appris bientôt par certaines personnes présentes qu’elle avait été affligée d’un fort vomissement.Je ne sais rien autre ; et, ce cas de maladie excepté, je n’ai pas souvenir que j’aie jamais opiné dans le procès426.
16X. Déposition du docteur médecin Delachambre
De même que maître Tiphaine, maître Guillaume Delachambre était médecin et avait participé à contre-cœur au procès ainsi qu’à la condamnation. Nous allons l’entendre raconter les incidents significatifs d’une maladie où Jeanne reçut ses soins. Il avait quarante-huit ans quand il déposa dans l’enquête de 1456 :
J’ai connu Jeanne lors de son procès, auquel j’ai assisté plusieurs fois avec d’autres docteurs et praticiens427. À mon avis, elle était une bonne jeune fille.
J’ai entendu dire depuis, par maître Pierre Morice, qu’il avait entendu Jeanne à confesse, et que jamais il n’avait ouï telle confession de la bouche d’un docteur ou d’homme quelconque ; qu’aussi croyait-il que Jeanne marchait justement et saintement avec Dieu.
On m’a aussi raconté que Jeanne avait été visitée pour savoir si, oui on non, elle était vierge, et qu’elle fut trouvée telle. Personnellement je sais, autant que 17mon art m’a permis d’en juger, qu’elle était vierge et sans tache, l’ayant visitée dans une maladie428.
Lors d’une indisposition qu’eut Jeanne, le cardinal d’Angleterre et le comte de Warwick m’envoyèrent chercher. Je parus devant eux en compagnie de maître Guillaume Desjardins et d’autres médecins. Le comte de Warwick nous dit :
Jeanne, d’après ce qu’on m’a rapporté, a été malade. Je vous ai mandés pour que vous pensiez à la guérir. Le roi ne veut pas, pour rien au monde, qu’elle meure de mort naturelle ; car il l’a chère, l’ayant chèrement achetée429. Il entend qu’elle ne trépasse que par justice et soit brûlée. Faites donc le nécessaire. Visitez-la avec grand soin et tâchez qu’elle soit rétablie.Nous allâmes donc la visiter, Guillaume Desjardins, d’autres et moi. Desjardins et moi, nous la palpâmes au côté droit et lui trouvâmes de la fièvre : d’où nous conclûmes à une saignée. Nous en avisâmes le comte de Warwick qui nous dit :Une saignée ? Prenez garde. Elle est rusée et pourrait bien se tuer430.Néanmoins la saignée eut lieu, et la guérison suivit immédiatement.18Jeanne rétablie, survint maître d’Estivet qui se livra envers elle à des propos injurieux. Il l’appela p…, paillarde431. Ces injures mirent Jeanne fort en colère, si bien que la fièvre reprit et qu’elle eut une rechute. Ce fait étant arrivé à la connaissance du comte, il enjoignit audit d’Estivet d’avoir à ne plus injurier Jeanne.
Quels sentiments animaient les juges de Jeanne ? Je m’en réfère à leurs consciences. Pour moi, je sais bien qu’en réalité je n’ai pas donné d’avis dans le procès, quoique j’aie donné ma signature : ce que je n’ai fait qu’étant contraint et forcé par l’évêque de Beauvais. Je m’étais plusieurs fois excusé auprès de lui, en disant que ce n’était pas mon métier d’opiner en telle matière. Finalement, il me fut dit que, si je ne souscrivais pas comme les autres à l’avis qui prévalait, il m’adviendrait mal d’être venu à Rouen. Voilà comment je fus amené à donner ma signature.
J’ajouterai que des menaces furent adressées à maître Jean Lohier et à maître Nicolas de Houppeville. Il était question de les noyer pour les punir de ne vouloir point participer au procès.
J’ai vu une fois le seigneur abbé de Fécamp interroger Jeanne. Maître Jean Beaupère l’interrogeait en même temps, et les questions se mêlaient nombreuses et diverses. Jeanne n’aurait pas voulu répondre à tant d’interrogations à la fois. Aussi dit-elle aux deux docteurs qu’ils lui faisaient grande injustice de tant 19la tourmenter et que déjà elle avait répondu sur toutes ces questions432.
Je me souviens aussi qu’une fois, étant interrogée par l’évêque et quelques assesseurs, elle dit que ni eux ni l’évêque n’étaient ses juges. Je lui ai également entendu dire qu’elle se soumettait à notre seigneur le Pape.
Lors du sermon fait par Guillaume Érard, je me trouvai parmi les assistants. Je ne me souviens pas cependant de ce qui fut dit dans le sermon. Mais j’ai bonne souvenance de l’abjuration que fit Jeanne. Elle différa longtemps de la faire. Enfin maître Guillaume Érard l’y détermina, en lui disant de faire ce qu’on lui conseillait et qu’elle serait délivrée de sa prison. Sous cette condition, non autrement, elle se décida, et lut ensuite certaine autre petite cédule contenant six ou sept lignes sur une feuille de papier double. J’étais si près que je pouvais voir apparemment les lignes et leur quantité433.
Peu de temps après, j’ouïs dire que les Anglais avaient amené Jeanne à reprendre l’habit d’homme. On racontait que les habits de femme lui avaient été 20soustraits et les habits d’homme mis à la place : d’où cette conclusion qu’on l’avait injustement condamnée.
J’assistai à la dernière prédication qui fut faite sur la place du Vieux-Marché, à Rouen, par maître Nicolas Midi, et que suivit la mort Jeanne sur le bûcher. Les fagots étaient tout prêts pour la brûler, et Jeanne faisait de si pieuses lamentations et exclamations que beaucoup pleuraient. Quelques Anglais riaient. J’entendis Jeanne prononçant ces mots ou d’autres semblables :
Ha ! Rouen ! j’ay grant paour que tu ne ayes à souffrir de ma mort434 !Un moment elle se mit à crier :Jésus, et à invoquer saint Michel. Puis enfin elle expira dans les flammes.Je ne sais rien autre.
21XI. Déposition du greffier Manchon
Guillaume Manchon, le principal greffier du procès de Jeanne, né en 1395, est le témoin dont les dépositions offrent les plus nombreux et les plus intéressants détails. Il fut entendu dans l’enquête de 1450 par Guillaume Bouillé ; dans l’enquête de 1452, par le cardinal d’Estouteville d’abord et ensuite par Philippe de La Rose ; enfin, et très longuement, dans l’enquête de 1456, par les juges du procès de réhabilitation. La sollicitude avec laquelle ce bon prêtre s’intéressa et aida à la révision du procès prouve la sincérité des sympathies que Jeanne lui avait inspirées.
Voici ce qu’a dit ce témoin précieux, dans ses quatre dépositions435 :
Je n’ai jamais connu ni le père ni la mère de Jeanne, ni aucun de ses parents. Elle-même, je ne l’ai connue qu’à l’époque où elle fut amenée à Rouen.
22On disait qu’elle avait été prise dans le diocèse de Beauvais. Pierre Cauchon en tira prétexte pour se la faire livrer. Il écrivit tant au roi d’Angleterre et au duc de Bourgogne qu’enfin il l’obtint en échange d’une rente annuelle de trois cents livres et d’une somme de mille écus donnée au nom du roi d’Angleterre à l’homme d’armes du duc de Bourgogne qui avait fait Jeanne prisonnière.
Et monseigneur de Beauvais, et les maîtres qu’on fit venir de Paris, et les Anglais, à l’instance desquels fut mené tout le procès, procédèrent par haine. Ils ne pardonnaient pas à Jeanne d’avoir combattu le parti anglais et, en la frappant, ils voulaient atteindre le roi de France.
Je ne veux pas dire que tous ceux qui ont jugé Jeanne aient obéi à des sentiments de haine. Là-dessus, je m’en rapporte à leur conscience. Ce que je sais bien, c’est que, si Jeanne eût été pour les Anglais, jamais elle n’aurait encouru de telles rigueurs ni subi un tel procès.
Je crois que, par ce chemin, les Anglais visaient à infliger une flétrissure au roi de France. Puis, ils craignaient Jeanne. D’après la rumeur commune, jamais ils n’eussent osé mettre le siège devant Louviers tant que Jeanne aurait vécu436.
23Si Jeanne fut conduite à Rouen et non à Paris, c’est que le roi d’Angleterre et ses principaux conseillers étaient alors à Rouen437.
On m’obligea à prendre part au procès comme greffier. Je le fis, bien malgré moi. Mais je n’aurais pas osé résister à un ordre des seigneurs du conseil royal438.
C’étaient les Anglais qui poursuivaient le procès ; et il eut lieu à leurs frais. Ce n’est pas à dire que l’évêque de Beauvais ou le promoteur aient cédé à une pression de la part des Anglais. Ils s’acquittèrent de leur besogne bien volontairement. Je n’en dirais pas autant des assesseurs et des autres conseillers. Ils n’auraient pas osé faire de l’opposition ; et il n’y en avait pas un qui ne fût en crainte.
Au commencement du procès eut lieu une réunion où étaient le seigneur évêque de Beauvais, l’abbé de Fécamp, maître Nicolas Loyseleur et plusieurs autres, dans une maison près du château. J’y fus mandé ; et l’évêque me dit :
Il vous faut bien servir le roi. Nous avons l’intention de faire un beau procès contre cette 24Jeanne439. Avisez un autre greffier qui vous assiste.Je nommai Boisguillaume, et il me fut adjoint.Ayant été ainsi greffier au procès, j’ai bien connu Jeanne. À ce qu’il me semblait elle était très simple ; et cependant, dans ses réponses, il y avait maintes fois beaucoup de sagesse à côté de pas mal de simplicité, comme on peut le voir au procès440. À mon avis, il était impossible que, dans une cause si difficile, elle suffit elle-même à se défendre contre de si grands docteurs, si elle n’eût été inspirée.
Bien des fois avant et pendant le procès, Jeanne requit qu’on la menât dans la prison épiscopale. Mais on ne l’écouta point et il ne fut aucunement fait droit à sa demande. Je crois d’ailleurs que les Anglais ne l’auraient point livrée à l’évêque et que l’évêque n’aurait point voulu qu’elle fût transférée hors du château.
Puis il n’y a pas de conseillers qui eussent osé en toucher un mot. Chacun craignait de déplaire à l’évêque et aux Anglais.
Ainsi, après le commencement du procès, maître Jean Lohier, notable clerc normand, vint à Rouen. L’évêque de Beauvais le manda et l’invita à dire son opinion sur le procès de Jeanne. Quelle réponse fit-il 25à l’évêque ? Je l’ignore, n’ayant pas été présent441. Mais le lendemain je rencontrai maître Lohier dans l’église Notre-Dame de Rouen et je lui demandai :
Avez-vous vu le procès ?—Je l’ai vu, me répondit-il. [Comme je l’ai dit à l’évêque], ce procès, ne vaut rien. Impossible de le soutenir, pour plusieurs raisons. Premièrement, il y manque la forme d’un procès ordinaire. Deuxièmement, il est déduit dans le château, en lieu clos et fermé où juges et assesseurs, n’étant point en sûreté, n’ont pas pleine et entière liberté de dire purement et simplement ce qu’ils veulent. Troisièmement, le procès touche à plusieurs personnes qui ne sont pas appelées à comparaître, et on y met en jeu notamment l’honneur du roi de France dont Jeanne suivit le parti, sans citer le roi ni quelqu’un qui le représente. Quatrièmement, ni libellés, ni articles n’ont été donnés, et cette femme, qui est une simple fille, on la laisse sans conseil pour répondre à tant de maîtres, à de si grands docteurs et en matières si graves, spécialement celle qui concerne ses révélations. Pour tous ces motifs, le procès ne me semble pas valable.Il ajouta :Vous voyez comment ils procèdent. Il la prendront, s’ils peuvent, par ses paroles. Ils tireront avantage des assertions où elle dit : Je sais de certain au sujet de ses apparitions. Mais si elle disait : Il me semble, 26au lieu de : Je sais de certain, m’est avis qu’il n’est homme qui la pût condamner. Je m’aperçois bien qu’ils agissent plus par haine que par tout autre sentiment. Ils ont l’intention de faire mourir Jeanne442. Aussi ne me tiendrai-je plus ici. Je ne veux plus y être. Ce que j’y dis déplaît.De fait, monseigneur de Beauvais était fort indigné contre ledit Lohier. Néanmoins, il l’avait pressé de demeurer pour voir la conduite du procès : à quoi Lohier répondit qu’il ne demeurerait point. Incontinent, l’évêque de Beauvais, alors logé en la maison où demeure à présent maître Jean Bidault, près Saint-Nicolas-le-Paincteur, était venu trouver les maîtres Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Morice, Thomas de Courcelle et Loiseleur. —
Voilà Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre procès, leur dit-il. Il veut tout calomnier, et dit que le procès ne vaut rien. Qui l’en voudrait croire, il faudrait tout recommencer, et tout ce que nous avons fait ne vaudrait rien. On voit bien de quel pied il cloche. Par saint Jean, nous n’en ferons rien ; mais continuerons notre procès comme il est commencé443.Cela se passait l’après-dînée d’un samedi, en carême. 27Le lendemain matin, maître Lohier avait avec moi l’entretien que j’ai dit. Ce jour-même, il quitta Rouen. Il n’aurait plus osé rester en cette ville sous l’autorité des Anglais ; et de fait il est toujours demeuré depuis en cour de Rome, où il est mort doyen de rote.
Maître Jean de La Fontaine fut le lieutenant de monseigneur l’évêque de Beauvais pour les interrogations faites à Jeanne depuis le commencement du procès jusqu’à la semaine d’après Pâques. Or, pendant la semaine sainte, il vint trouver Jeanne en compagnie de deux religieux de l’ordre des frères prêcheurs, frère Isambard de la Pierre et frère Martin Ladvenu, afin de la décider à se soumettre à l’Église, l’avertissant qu’elle devait croire et tenir que l’Église c’était Notre Saint-Père le Pape et ceux qui président en l’Église militante ; qu’elle ne devait point hésiter à se soumettre au Souverain Pontife et au saint concile, vu qu’il y avait plusieurs notables clercs tant de son parti que d’ailleurs ; et que, si elle ne le faisait, elle se mettrait en grand danger. Le lendemain de cet avertissement, Jeanne dit qu’elle voulait bien se soumettre à Notre Saint-Père le Pape et au sacré concile. Quand il ouït cette déclaration, l’évêque de Beauvais demanda qui donc, la veille, était allé parler à Jeanne, et il fit venir le garde anglais pour s’enquérir là-dessus. Le garde lui répondit que c’étaient Jean de La Fontaine, frère Isambard et frère Martin. Aucun des trois n’était là. En leur absence, l’évêque se courrouça très fort contre Jean Lemaître, 28vicaire de l’inquisiteur. Bientôt Jean de La Fontaine sut tout cela et qu’il était menacé pour cette affaire. Il quitta Rouen ; et depuis oncques n’y retourna.
Quant aux deux religieux, n’eût été Jean Lemaître, qui supplia pour eux et dit que si on leur faisait déplaisir il ne viendrait jamais plus au procès, ils eussent été en péril de mort. Dès lors, défense fut faite par le comte de Warwick que personne n’eût accès auprès de la Pucelle, sinon monseigneur de Beauvais ou qui viendrait de par lui. L’évêque demeurait libre d’aller voir la Pucelle toutes les fois qu’il lui plairait ; mais le vicaire inquisiteur n’y eut point d’entrée sans lui.
De fait, ledit vicaire avait différé le plus possible de participer au procès ; et il n’y participait qu’avec le plus grand déplaisir444.
Je citerai encore maître Nicolas de Houppeville, qui fut en grand péril pour avoir refusé d’obtempérer à la sommation qu’on lui adressa d’assister au procès.
Je citerai enfin Jean de Châtillon. Un jour, pendant les interrogatoires faits à Jeanne, Jean de Châtillon montra quelque faveur pour elle en disant qu’on lui adressait des questions trop difficiles et que peut-être elle n’était pas tenue de répondre445. Ses critiques, dont je ne me rappelle pas bien les termes, déplurent aux autres assesseurs. Ils lui dirent à plusieurs reprises 29de les laisser en repos. —
Il faut pourtant, leur répondit-il, que j’acquitte ma conscience.Là-dessus grand tumulte. L’évêque de Beauvais dit à Jean de Châtillon :Taisez-vous et laissez parler les juges.En même temps il lui fut intimé de ne revenir aux séances que quand il serait mandé.Je me souviens aussi de l’apostrophe que s’attira dans une séance frère Isambard de la Pierre. Parlant à Jeanne, il essayait de la diriger, et l’avisait sur le fait de la soumission à l’Église.
Taisez-vous, au nom du diable446 !lui dit l’évêque.Une autre fois, je ne sais qui ayant tenu sur Jeanne des propos que le seigneur de Stafford trouva déplaisants, ledit seigneur dégaina, et, l’épée nue, il poursuivit l’homme jusqu’en un lieu sacré et privilégié. N’eût été la sainteté du lieu dont on l’avisa, il l’eût frappé.
Parmi les docteurs les plus affectés contre Jeanne, j’ai remarqué Beaupère, Midi et Jacques de Touraine.
J’ajouterai Loiseleur. Maître Nicolas Loiseleur était un familier de monseigneur de Beauvais et tenait extrêmement le parti des Anglais. Il se fit passer auprès de Jeanne comme étant de son pays, et ainsi trouva moyen d’avoir familiarité et conversation avec elle. Mon confrère Boisguillaume et moi nous fûmes avisés de la chose par le seigneur de Warwick, l’évêque de Beauvais et maître Loiseleur. Ils nous dirent :
Cette Jeanne dit merveilles sur ses apparitions. Pour savoir plus à plein 30la vérité de sa bouche, nous nous sommes avisés de ceci : maître Nicolas feindra qu’il est Lorrain et du parti de Jeanne ; il entrera dans la prison en habit court (en habit laïque) ; les gardes se retireront et on les lais sera seuls447.Il y avait dans une chambre voisine une ouverture faite exprès où on nous fit placer, mon confrère et moi, pour entendre ce que dirait Jeanne. Nous étions là, entendant tout sans être vus. Loiseleur se mit à converser avec Jeanne, en lui donnant des nouvelles imaginées à sa fantaisie. Après avoir parlé de l’état du roi, il l’entretint sur ses révélations. Jeanne répondait à ses questions, persuadée qu’il était de son pays et de son parti. L’évêque et le comte nous dirent d’enregistrer les réponses faites par Jeanne. Mais je répondis que cela ne devait pas se faire ; qu’il n’était pas honnête d’engager ainsi un procès ; qu’au surplus, si Jeanne disait de telles choses dans les formes régulières de justice, volontiers nous l’enregistrerions.
[Cela n’empêche que] Loiseleur, si mes souvenirs ne me trompent, nous tenait bien au courant, nous notaires, de tout ce que la Pucelle lui disait familièrement et en secret, trouvant toujours manière de le faire venir à notre ouïe. Il en était fait mémoire en vue des interrogations du procès, pour avoir moyen de la prendre captieusement448.
31Jeanne avait grande confiance en Loiseleur, si bien que plusieurs fois il l’ouït en confession. En général, elle n’était jamais menée devant ses juges que ledit Loiseleur n’eût au préalable conféré avec elle449. Il n’était point permis à Jeanne de se confesser à personne, qu’à lui450.
Le texte du procès que vous me montrez a été produit par moi. J’affirme que c’est bien le procès authentique qui a été dressé dans la déduction de la cause 32contre Jeanne ; qu’il contient la vérité, et qu’il a été signé par mes deux confrères et par moi. Un exemplaire a été donné au seigneur inquisiteur ; un autre au roi d’Angleterre ; un autre à l’évêque de Beauvais. Les dits textes du procès ont été faits sur une minute française, que j’ai écrite de ma propre main, exception faite de la première séance, et que je vous ai également remise. Le procès fut mis du français en latin par maître de Courcelles et par moi, en la forme où il subsiste maintenant, le mieux et le plus exactement qu’il se pût faire, longtemps après l’exécution et la mort de Jeanne451. Quant au libellé de l’accusation et autres pièces du procès, maître Thomas y est demeuré étranger, ou du moins ne s’en est guère mêlé.
Pour les Nota qui se trouvent en tête de quelques articles de la minute française du procès, je vais vous en expliquer la raison et le but. Lors du premier interrogatoire, dans la chapelle du château de Rouen, à l’occasion des premières questions posées à Jeanne, il se fit un très grand tumulte. Jeanne était pour ainsi dire interrompue à chaque mot, quand elle parlait de ses apparitions ; et il y avait là deux ou trois secrétaires du roi d’Angleterre qui enregistraient selon leur fantaisie ses déclarations, omettant ses excuses et tout ce qui allait à sa décharge. Je m’en plaignis, et dis que, si on n’y mettait ordre, je n’accepterais pas la responsabilité de tenir la plume. Sur ma réclamation, on 33changea de lieu le lendemain, et on se réunit dans une salle du château voisine de la grande salle, avec deux gardes anglais à la porte. Néanmoins, il y avait quelquefois difficulté sur les réponses de Jeanne ; et certains disaient que ce que j’avais écrit n’était pas ce qu’elle avait répondu. En conséquence, là où m’apparaissait matière à contestation, je mettais en tête Nota, pour que Jeanne fût interrogée à nouveau et la difficulté éclaircie.
Au commencement, [et durant une grande partie du procès452], de par le commandement de monseigneur de Beauvais, deux clercs se tinrent cachés près d’une fenêtre, derrière un rideau, tout à côté de l’endroit où étaient les juges, tandis que Guillaume Colles et moi nous étions au pied des juges, ainsi que Jean Monnet, secrétaire de maître Jean Beaupère. Ces deux clercs écrivaient pendant que Jeanne parlait, et ils rapportaient ce qui était à sa charge en taisant ses excuses. Je crois que maître Loiseleur se tenait caché avec eux, ayant l’œil sur ce qu’ils écrivaient453. L’après-dînée, on faisait, dans la maison de l’évêque, en présence de quelques docteurs, la collation de nos 34écritures. Or, comme les deux clercs rapportaient les choses d’autre manière que moi et ne mettaient point ce qui excusait Jeanne, il advint que monseigneur de Beauvais se courrouça grandement contre moi. On me représentait que les autres avaient écrit autrement que moi, et on cherchait à m’amener à écrire comme eux.
Mais je répondais que j’avais fidèlement écrit et je refusais de rien changer454. En même temps, comme je l’ai dit, je marquais par un Nota les endroits où il y avait controverse et sur lesquels il convenait de recommencer les interrogations. Le lendemain, Jeanne était de nouveau questionnée sur les points douteux, et ses réponses confirmaient l’exactitude de ce que j’avais écrit, comme on pourra s’en assurer par l’examen du procès.
Bien des fois, en écrivant le procès, j’eus à subir les réprimandes de l’évêque de Beauvais et de divers autres maîtres. Ils voulaient me forcer à écrire selon leur imagination et contrairement à ce que Jeanne avait eu en tête de dire ; et, quand il y avait quelque chose qui ne leur plaisait point, ils défendaient de l’écrire, en disant que cela ne servait point au procès.
Pendant les cinq ou six premières journées notamment, comme je consignais par écrit les réponses de Jeanne sans rien omettre de ce qui l’excusait, les juges voulurent à plusieurs reprises me contraindre à modifier ma rédaction. Ils me disaient en latin d’employer 35d’autres termes, de façon à changer le sens des paroles et à rédiger autre chose que ce que j’entendais.
Mais je n’écrivis jamais que selon mon entendement et ma conscience.
Un jour, l’évêque de Beauvais, le comte de Warwick et moi, nous entrâmes dans la prison où était Jeanne, et nous la trouvâmes les deux pieds dans les fers. Il paraît, d’après ce que j’ouïs dire alors, que, la nuit, elle était attachée par une chaîne de fer qui lui ceignait le corps ; mais je ne l’ai pas vue attachée ainsi. Il n’y avait dans la prison ni lit ni objet de literie, mais quatre ou cinq misérables individus455 qui étaient ses gardiens.
Jeanne vivait-elle catholiquement ? Il ne m’appartient pas d’en juger. Ce que je puis dire, c’est que, durant le procès, je l’ai entendue demander à entendre la messe, notamment les dimanches des Rameaux et de Pâques. Elle voulait le jour de Pâques se confesser et recevoir le corps de Notre-Seigneur. Interdiction lui était faite de se confesser, sauf à maître Loiseleur, qui en tout cela jouait la comédie456. Elle se plaignait beaucoup des refus qu’on lui opposait.
Il est bien mentionné dans le procès que les juges disaient avoir fait faire des informations. Mais je ne me rappelle pas les avoir lues ni vues. Je sais bien que 36si elles eussent été produites, je les aurais insérées au procès457.
On fatiguait Jeanne par des interrogations multiples et diverses. Presque chaque jour, avaient lieu le matin des interrogatoires qui se prolongeaient trois ou quatre heures ; et, maintes fois, de ce qu’avait dit Jeanne le matin on extrayait la matière de questions difficiles et subtiles qui servaient à l’interroger, encore l’après dînée pendant deux ou trois heures. On ne cessait de changer de sujet et de passer d’une question à une autre. En dépit de ces va-et-vient, Jeanne répondait prudemment. Elle avait une très grande mémoire.
Je vous ai déjà répondu là-dessus, disait-elle bien souvent ; et elle ajoutait, voulant parler de moi :Je m’en rapporte au clerc458.Lorsque le procès eut été complètement instruit, des consultations furent demandées ; la collation en fut faite, et on décida que Jeanne serait prêchée.
Elle avait pour l’assister comme conseil maître Nicolas Loiseleur, qui, tandis qu’elle était debout près d’une 37petite porte, lui disait :
Jeanne, croyez-moi, parce que, si vous le voulez, vous serez sauvée459. Prenez l’habit de votre sexe ; et faites tout ce qui vous sera ordonné. Autrement vous êtes en péril de mort. Si vous faites ce que je vous dis, je le répète, vous serez sauvée ; vous n’aurez aucun mal ; vous aurez beaucoup de bien ; et vous serez remise à l’Église.On la conduisit alors sur un échafaud.
Je me souviens que, dans la prédication qui fut faite, maître Jean Érard proféra, entre autres, les paroles suivantes :
Ha, noble maison de France qui as toujours été protectrice de la foi, as-tu été ainsi abusée, de t’attacher à une hérétique et schismatique ! C’est grande pitié !À quoi la Pucelle fit une réponse que je ne me rappelle pas, sauf qu’elle y faisait grand éloge de son roi, en disant que c’était le meilleur chrétien et le plus sage qui fût au monde. Sur ce, ledit Érard et monseigneur de Beauvais dirent impérieusement à l’huissier Massieu :Faites-la taire.Deux sentences avaient été préparées, l’une d’abjuration, l’autre de condamnation. L’évêque les avait toutes deux sur lui. Déjà il avait produit la sentence de condamnation et en donnait lecture. Maître Nicolas Loiseleur continuait à presser Jeanne de faire ce qu’il lui avait dit et de prendre un habit de femme. Il y eut un court temps d’arrêt pendant lequel un Anglais, là présent, dit à l’évêque qu’il était un traître.
Vous mentez, 38lui répondit l’évêque. Sur ces entrefaites, Jeanne déclara qu’elle était prête à obéir à l’Église. Aussitôt on lui fit prononcer l’abjuration dont lecture lui fut donnée. Je ne sais si elle la fit en répétant ce qui était lu, ou si elle se borna, la lecture faite, à déclarer qu’elle disait de même. Ce que je sais, c’est qu’elle souriait460. Le bourreau était là, tout près, avec sa charrette, attendant qu’on lui donnât Jeanne pour la brûler.Je n’ai pas vu faire la cédule d’abjuration ; mais elle avait été faite, une fois les opinions recueillies, avant qu’on se rendît à la place Saint-Ouen. Je ne me souviens pas qu’on eût lu ou expliqué à Jeanne la cédule d’abjuration, si ce n’est au moment même où elle abjura.
C’est le jeudi après la Pentecôte qu’eurent lieu la prédication, l’abjuration, et la sentence par laquelle Jeanne fut condamnée à la prison perpétuelle.
Qu’est-ce qui détermina les juges à condamner Jeanne à la prison perpétuelle, alors qu’ils lui avaient promis qu’il ne lui serait fait aucun mal ? J’imagine que la chose se passa ainsi à cause de la diversité des obédiences. On craignait que Jeanne ne s’évadât461.
Jugea-t-on bien, jugea-t-on mal ? je m’en rapporte au droit et aux consciences des juges.
39Comme on revenait du prêche de Saint-Ouen462, après l’abjuration, Loiseleur disait à la Pucelle :
Jeanne, vous avez fait une bonne journée. S’il plaît à Dieu, vous avez sauvé votre âme.—Or çà, dit-elle, entre vous gens d’Église, menez-moi en vos prisons, et que je ne sois plus en la main de ces Anglais463.Sur quoi, monseigneur de Beauvais :Menez-la où vous l’avez prise.En conséquence, Jeanne fut ramenée au château d’où elle était partie.Pendant le procès, sur cette demande qui lui était faite :
Pourquoi ne pas revêtir un habit de femme et ne pas reconnaître qu’il est indécent pour une personne de votre sexe d’avoir une tunique d’homme ainsi que ces chausses attachées avec ce tas de cordons fortement serrés ?J’ai entendu Jeanne se plaindre ainsi à monseigneur de Beauvais et au comte de Warwick :Je n’oserais pas quitter ces chausses, ni les garder sans qu’elles fussent fortement attachées. Vous savez bien, l’un et l’autre, que mes gardes ont plusieurs fois tenté de me faire violence. Une fois même, comme je criais, vous, comte de Warwick, vous êtes venu à mes cris pour me secourir ; et, si vous n’étiez venu, j’aurais été victime de mes gardes464.40De fait, Jeanne redoutait que, dans la nuit, ses gardiens n’attentassent sur elle. Une ou deux fois, elle s’était plainte à l’évêque de Beauvais, au vice-inquisiteur et à maître Loiseleur de ce qu’un de ses gardiens avait voulu la violer. Warwick, avisé, menaça ces Anglais de les punir durement en cas de récidive, et deux autres gardiens furent mis près de Jeanne.
Le dimanche qui suivit l’abjuration et qui était le jour de la Trinité, nous maîtres-greffiers et d’autres gens s’entremettant du procès, nous fûmes mandés par l’évêque et par le comte de Warwick pour nous rendre au château de Rouen.
Jeanne, nous disait-on, avait repris l’habit d’homme et était relapse.Nous allâmes au château ; mais, quand nous fûmes arrivés à la grande cour, en l’absence de monseigneur de Beauvais, voilà que des Anglais en armes vinrent nous assaillir. Ils étaient au moins cinquante, peut-être quatre-vingts, peut-être même cent. Il nous invectivaient, disant que nous tous gens d’église étions faux, traîtres, armagnacs et mauvais conseillers, ayant gâté le procès. Ils étaient ainsi en colère, à ce que je crois, parce que Jeanne n’avait pas été brûlée à la suite de la première prédication et de la première sentence. C’est à grand-peine, et non sans grande peur, que nous pûmes 41échapper de leurs mains et sortir du château. Pour ce jour-là, nous ne fîmes rien.Le lendemain, lundi, je fus derechef mandé au château par l’évêque et par le comte. Je répondis que je n’irais point si je n’avais entière sûreté, vu la peur que j’avais eue la veille. Et, en effet, je n’y fusse pas retourné, n’eût été l’envoi qui me fut fait d’un des gens de monseigneur de Warwick, qui me conduisit jusqu’à la prison, où je trouvai les deux juges et quelques autres avec eux, mais en petit nombre.
En ma présence on demanda à Jeanne pourquoi elle avait repris l’habit d’homme. Jeanne répondit qu’elle l’avait fait pour défendre sa pudeur, parce qu’elle n’était pas en sûreté sous l’habit de femme, avec ses gardiens qui avaient voulu attenter à son honneur, chose dont elle s’était plainte plusieurs fois à l’évêque et au comte ; que pourtant les juges lui avaient promis qu’elle serait aux mains et dans les prisons de l’église, avec une femme pour compagne. Elle ajouta que, si c’était le plaisir des juges de la mettre en lieu sûr où elle fût sans crainte, elle était disposée à reprendre l’habit de femme, comme c’est marqué dans le procès.
Quant au surplus des choses qu’elle passait pour avoir abjurées elle disait n’avoir rien compris du contenu de cette abjuration. Tout ce qu’elle avait fait, cela avait été par peur du feu, ayant devant les yeux le bourreau prêt, avec sa charrette465.
42Peu après, les seigneurs juges délibérèrent sur le cas de Jeanne, avec leurs conseillers ; et il s’ensuivit la nouvelle sentence prononcée par l’évêque le mercredi suivant. Les détails sont dans le procès.
J’assistai à la continuation du procès jusqu’à la fin. Mais je n’assistai point à certain examen de gens qui parlèrent à Jeanne à part, comme personnes privées. Néanmoins monseigneur de Beauvais a voulu me contraindre à signer le procès-verbal de cet examen. Je m’y suis refusé466.
Le mercredi, dès le matin, avant le prononcé de la sentence et avant la sortie du château, le corps du Seigneur fut administré à Jeanne, comme elle l’avait instamment demandé. Pouvait-on donner la communion à une personne ainsi déclarée excommuniée et hérétique ? Ne fallait-il pas une absolution en forme de l’Église ? Il fut délibéré là-dessus entre les juges et les conseillers. On décida qu’il y avait lieu de lui donner, 43sur sa requête, le sacrement de l’Eucharistie, et de l’absoudre au tribunal de la pénitence.
Jeanne fut conduite au lieu du supplice avec une grande escorte d’hommes d’armes, au nombre d’environ quatre-vingts, portant glaives et bâtons. Je la vis amener à l’échafaud. Il y avait sur la place sept à huit cents hommes de guerre. Ils entouraient Jeanne, armés de bâtons et de glaives, si bien qu’il n’y avait homme qui eût été assez hardi pour lui parler, excepté frère Martin Ladvenu et maître Jean Massieu.
Après, elle fit ses prières et lamentations, bien notablement et dévotement, de telle sorte que les juges, les prélats et tous les autres assistants furent provoqués à grands pleurs et larmes en la voyant exprimer ses pitoyables regrets et faire ses douloureuses complaintes. La sentence de l’Église venait d’être prononcée et Jeanne savait qu’elle devait mourir. Elle fit les plus belles oraisons, recommandant son âme à Dieu, à la sainte Vierge et à tous les saints, les invoquant, et demandant pardon et à ses juges, et aux Anglais, et au roi de France, et à tous les princes du royaume467. Je me retirai et ne vis pas le reste. Jamais je ne pleurai tant pour chose qui m’advint. Encore un mois après, je ne m’en pouvais bonnement apaiser. C’est pourquoi de 44l’argent que j’avais eu du procès en rémunération de mes peines et labeurs, j’achetai un petit missel, que j’ai encore, comme souvenir de Jeanne et afin d’avoir occasion de prier pour elle.
J’ai ouï dire qu’à la suite de la sentence du juge ecclésiastique qui l’abandonnait au bras séculier, Jeanne fut conduite au bailli là présent, et que celui-ci, sans autre délibération ou sentence, faisant signe de la main, dit :
Menez ! menez468 !Et c’est ainsi que Jeanne fut menée au bûcher où elle fut brûlée.J’ai encore ouï dire, par ceux qui avaient assisté à l’exécution, que Jeanne à sa fin avait invoqué le nom de Jésus. Elle ne voulut jamais révoquer ses révélations et y persista jusqu’à la dernière heure. De l’avis de tous, sa mort fut une mort bien chrétienne. Pour moi, jamais je ne vis en un chrétien plus grand signe de pénitence finale.
Je ne sais rien autre ; et je m’en rapporte pour le surplus au contenu du procès469.
45XII. Interrogatoire du greffier Manchon sur les douze articles
Lors de sa déposition devant les juges du procès de réhabilitation, en 1456, Manchon fut particulièrement questionné au sujet des douze fameux articles qui avaient été présentés comme le résumé exact des réponses de Jeanne et qui avaient servi de base aux consultations d’où résulta la sentence de condamnation.
On va lire cet important interrogatoire. Les juges s’y montrèrent pressants ; Manchon témoigna un visible embarras, et ses réponses mirent en évidence les perfidies dont Jeanne fut victime.
Le juge. — Le promoteur constitué en la cause de Jeanne avait dressé contre elle soixante-dix articles470 ; et il se trouve qu’à la fin du procès ces articles sont réduits à douze. Qui a fait ces douze articles ? Pourquoi 46les soixante-dix articles du promoteur n’ont-ils pas figuré dans l’instrument de la sentence471, comme il le de mandait, tandis qu’on y voit figurer les douze articles ?
Guillaume Manchon. — Avant que fussent rédigés les articles contenus au procès, Jeanne avait été plusieurs fois interrogée et avait fait de nombreuses réponses. C’est sur ces interrogations et sur ces réponses que furent faits, conformément à l’avis des assistants, les soixante-dix articles présentés par le promoteur, afin de mettre en ordre des matériaux confus et épars. Jeanne fut interrogée de nouveau sur ces soixante-dix articles ; et les conseillers, principalement ceux qui étaient venus de Paris, furent d’avis qu’il fallait, comme c’était l’usage, tirer de l’ensemble des articles et des réponses un petit nombre d’articles courts où seraient réunis les points principaux, de sorte que, toute la matière étant condensée dans un bref formulaire, les délibérations se fissent plus rapidement et mieux472. Voilà pourquoi furent faits les douze articles. Ils ne sont aucunement mon œuvre. Qui les a composés ou extraits ? Je l’ignore.
Le juge. — Mais comment a-t-il pu se faire qu’une si grande multitude d’articles et de réponses ait été réduite en douze articles, et surtout dans une forme si différente des confessions de Jeanne, n’étant pas vraisemblable 47que de si grands personnages eussent voulu composer de tels articles473 ?
Manchon. — Sur la minute française du procès j’ai écrit la vérité en ce qui touche soit les interrogations, soit les articles remis par le promoteur et les juges, soit les réponses de Jeanne. À l’égard des douze articles, je m’en rapporte à ceux qui les ont rédigés, gens que nous n’aurions pas osé contredire, ni mon collègue ni moi474.
Le juge. — Lorsqu’on mit en avant ces douze articles, les confrontâtes-vous avec les réponses de Jeanne pour vérifier s’ils y étaient conformes ?
Manchon. — Je ne m’en souviens pas.
Le juge. — Les articles vont vous être montrés et lus, pour que vous puissiez juger des divergences évidentes qui subsistent. On va également vous mettre sous les yeux une note écrite de votre main, comme vous le reconnaissez, note où il est dit expressément que les douze articles n’étaient pas bien rédigés et s’écartaient, au moins en partie, des confessions de Jeanne475.
La conclusion était qu’il y avait lieu de les corriger ; et, en effet, on voit sur ce texte des corrections ajoutées et quelques retranchements. Cependant les douze articles n’ont pas été corrigés conformément à votre 48note476. Nous vous demandons, ainsi qu’à vos deux confrères Guillaume Colles et Nicolas Taquel, pourquoi les douze articles n’ont pas été corrigés, pourquoi ils sont insérés au procès et dans l’instrument de la sentence sans corrections, et en quelle forme ils ont été envoyés aux consultants, si c’est avec ou sans corrections.
Manchon. — Comme l’ont déclaré mes deux confrères, je déclare que la note en question a été écrite de ma main. Mais qui a fait les douze articles ? Eux et moi nous l’ignorons. Il fut dit que c’était l’usage et le devoir de dresser en cette forme des articles tirés des confessions faites par les accusés en matière d’hérésie ; et qu’à Paris les maîtres et les docteurs de théologie avaient coutume de procéder ainsi dans les affaires de foi. Nous croyons qu’il fut délibéré qu’on ferait les corrections indiquées, comme c’est constaté dans cette note à nous montrée et par nous reconnue. Mais de fait les corrections furent-elles introduites dans les articles envoyés tant à Paris qu’ailleurs aux consultants ? Nous ne le savons pas. Toutefois, nous croyons que non. Une autre note écrite de la main de maître Jean d’Estivet, promoteur en la cause, nous indique que les articles furent envoyés, dès le lendemain, par ledit d’Estivet, sans correction. Du surplus, je m’en rapporte au procès.
49Le juge. — Croyez-vous que la vérité ait présidé à la composition des douze articles et qu’il n’y ait pas grande différence entre eux et les réponses de Jeanne ?
Manchon. — Ce qui est dans le procès écrit par moi est vrai. Au sujet des articles, je m’en rapporte à ceux qui les ont rédigés. Ils ne sont pas mon œuvre.
Le juge. — Est-ce sur l’ensemble du procès ou est-ce sur ces douze articles qu’ont été faites les délibérations ?
Manchon. — Je crois que les délibérations n’ont pas été faites sur l’ensemble du procès. Il n’était pas encore rédigé en forme. Il a été rédigé dans la forme où il est après la mort de Jeanne. C’est sur les douze articles que les consultations ont été données477.
Le juge. — Les douze articles furent-ils lus à Jeanne ?
Manchon. — Non478.
Le juge. — Ne vous êtes-vous jamais aperçu de la différence entre les douze articles et les confessions de Jeanne ?
Manchon. — Je n’en ai pas souvenir. Ceux qui présentaient les douze articles disaient qu’il était d’usage 50de faire ainsi un extrait en articles. Je n’y fis pas autrement attention, d’autant plus que je n’aurais pas osé m’inscrire en faux contre de si grands personnages479.
Le juge. — Voici, signé par vous et par les deux autres greffiers, l’instrument de la sentence où se trouvent inscrits les douze articles et non la requête du promoteur.
Manchon. — J’ai signé cet instrument de la sentence de même que mes deux collègues. Pour le narré de la sentence, je m’en rapporte au dire des juges. À l’égard des articles, il a plu aux juges de faire ainsi. Ce sont eux qui l’ont voulu480.
51XIII. Déposition du greffier Boisguillaume
Guillaume Colles, dit Boisguillaume ou Bois Guillaume, curé de Notre-Dame-la-Ronde, greffier de l’officialité de Rouen, avait été l’auxiliaire de Guillaume Manchon dans le procès de Jeanne. Il fut entendu en 1456. Il avait alors soixante-six ans. Voici son attachante déposition :
Je n’ai connu Jeanne qu’à l’époque où elle fut menée à Rouen pour le procès qui devait être fait contre elle. Dans ce procès je fus adjoint comme greffier à Guillaume Manchon. Pierre Taquel fut le troisième greffier.
On met sous les yeux de Boisguillaume le manuscrit du procès de Jeanne.
Je reconnais ma signature à la fin du manuscrit que vous me montrez ; et je déclare que c’est là le vrai procès fait contre Jeanne. Il en fut fait cinq exemplaires semblables. Celui que vous m’exhibez en est un.
Mes deux collègues et moi, nous avons fidèlement rédigé les questions et les réponses telles qu’on les trouve au procès. Le matin, nous enregistrions les 52unes et les autres, et, l’après-dîner, nous confrontions les textes. Pour qui ou quoi que ce soit, nous ne les aurions faussés, ne craignant rien tant que de mal faire481.
À ma connaissance, l’évêque de Beauvais commença le procès contre Jeanne en alléguant qu’elle avait été prise dans les frontières du diocèse de Beauvais. Le fit-il par haine ou autrement ? Je m’en rapporte à sa conscience.
En tout cas, je sais que tout se faisait aux frais du roi d’Angleterre et à l’instigation des Anglais. J’ajouterai que l’évêque et autres gens qui s’étaient entremis du procès obtinrent du roi d’Angleterre des lettres de garantie, que j’ai vues.
Ici on montre à Boisguillaume les lettres de garantie482. Il reprend :
Ces lettres que vous me montrez sont bien celles que j’ai vues jadis. Je reconnais parfaitement la signature de maître Laurent Calot, secrétaire du roi d’Angleterre, qui y est apposée.
Y eut-il des informations préalables faites sur Jeanne ? Je ne le crois pas. En tout cas, je ne sais rien sur elles, ne les ayant jamais vues.
Jeanne était dans une forte prison, les fers aux pieds. On lui avait laissé un lit. Elle avait des gardes anglais 53dont elle se plaignit maintes fois, disant qu’ils l’opprimaient fort et la maltraitaient483.
J’ai entendu dire par plusieurs personnes dont je ne me rappelle pas les noms que Jeanne avait été visitée par des matrones et qu’elle avait été trouvée vierge.On ajoutait que c’était madame la duchesse de Bedford qui avait fait faire cette visite et que le duc de Bedford était en un lieu secret d’où il voyait la chose484.
Je me souviens parfaitement que Jeanne répondait avec beaucoup de prudence. Quand on l’interrogeait sur un point au sujet duquel elle avait été déjà interrogée, il lui arrivait de dire qu’ayant déjà répondu antérieurement elle ne répondrait pas ; et elle faisait lire par les greffiers le procès-verbal de ses réponses.
Durant le procès, Jeanne bien souvent s’est plainte qu’on lui fit des questions subtiles et non pertinentes. Je me souviens en particulier qu’une fois il lui fut demandé si elle était en état de grâce. Elle répondit 54d’abord que c’était grande chose de répondre en telle occurrence, et finit par faire cette réponse :
Si j’y suis, Dieu m’y tienne ; si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre : car j’aimerais mieux mourir que de n’avoir pas l’amour de Dieu485.Devant ces paroles les interrupteurs furent tout stupéfaits. À ce moment ils congédièrent Jeanne et ne la questionnèrent plus pour cette fois486.Au surplus, s’il y a eu des personnes à qui il ait été fait violence à cause de leur répugnance pour le procès ou qui aient été contraintes à y assister, je n’en ai pas connaissance. Je sais seulement que maître Nicolas de Houppeville ne voulut pas être un des assesseurs du procès, mais quitta Rouen ; et cela, à ce que je crois, pour ne pas être forcé d’y assister.
Maître Nicolas Loiseleur, se feignant cordonnier originaire des Marches de Lorraine et prisonnier du parti de Charles VII, entrait de temps en temps dans la prison de Jeanne et l’exhortait à ne pas donner créance à tous ces gens d’Église ;
car, lui disait-il, si tu leur donnes créance, tu seras détruite487.Je crois que l’évêque de Beauvais était bien au courant ; sans cela Loiseleur n’eût pas osé tenir telle conduite. Beaucoup 55d’assesseurs du procès en murmuraient. Ce Loiseleur finit par mourir de mort subite dans une église. J’ouïs dire en ce temps-là que le jour où il vit Jeanne condamnée à mort, Loiseleur eut le cœur torturé par le remords, et voulut monter sur la charrette pour crier pardon488 à Jeanne. Cela indigna les nombreux Anglais présents, si bien que, sans l’intervention du comte de Warwick, Loiseleur aurait été tué. Ledit comte enjoignit à Loiseleur de sortir de Rouen au plus vite, s’il voulait sauver sa vie.C’est de façon semblable que maître Jean d’Estivet entra dans la prison de Jeanne. Il se fit passer pour prisonnier, comme avait fait Loiseleur489. Ce d’Estivet eut la fonction de promoteur, et, dans l’affaire, il se montra très passionné en faveur des Anglais, à qui il avait fort à cœur de complaire. C’était d’ailleurs un mauvais homme, cherchant toujours, durant le procès, à quereller les greffiers et tous ceux qu’il voyait procéder selon la justice. Il lançait force injures à Jeanne, l’appelant paillarde, ordure. Je crois bien que c’est Dieu qui le punit au terme de ses jours, car il finit sa vie misérablement. On le trouva mort dans un bourbier aux portes de Rouen.
J’ai connaissance des douze articles qui sont au procès. Mais diffèrent-ils des confessions de Jeanne ? Je m’en rapporte au procès. Qui les a rédigés ? Je l’ignore. 56Ce que je sais, c’est que ni les autres notaires ni moi n’en sommes les auteurs.
Au sujet de la cédule d’abjuration qui fut faite lors de la première sentence, je sais qu’elle fut lue en public. Par qui ? Je ne m’en souviens pas. Selon ma créance, Jeanne ne comprenait nullement ; et il ne lui fut pas donné d’explication. Pendant un long espace de temps, elle refusa de signer cette cédule d’abjuration. Enfin, de force et par crainte, elle signa, en faisant une croix.
Pour ce qui touche l’acceptation par Jeanne d’un habit de femme après l’abjuration, les souvenirs me manquent et je m’en rapporte au procès.
Le dimanche qui suivit, je fus mandé au château et je m’y rendis avec les autres greffiers pour voir Jeanne en habit d’homme. Nous arrivâmes au château ; nous entrâmes dans la prison, et nous vîmes qu’en effet Jeanne était habillée en homme. On lui demanda pourquoi elle avait repris cet habit. Elle donna quelques excuses qui sont au procès. J’ignore le reste, mais je crois que Jeanne fut poussée à faire ce qu’elle fit ; car quelques-uns de ceux qui avaient pris part au procès accueillirent avec grand applaudissement et grande joie cette reprise d’habit. À côté il y avait plusieurs notables hommes qui s’en attristaient, entre autres maître Pierre Morice, que je vis fort affligé.
Le mercredi suivant, Jeanne fut conduite au Vieux-Marché de Rouen. Là une prédication fut faite par 57maître Nicolas Midi ; puis la sentence de relapse fut prononcée par monseigneur l’évêque de Beauvais. Après le prononcé de la sentence Jeanne fut immédiatement saisie par les séculiers, et, sans autre procès ni sentence, conduite au bourreau pour être brûlée. Pendant qu’on la menait ainsi, elle faisait force pieuses lamentations, invoquant le nom de Jésus ; et presque tous les assistants ne pouvaient se contenir de pleurer.
Je sais de certain que les juges et leurs complices encoururent une grande note d’infamie de la part du populaire490. Quand Jeanne eut été brûlée, le peuple montrait les auteurs de sa mort et en avait horreur. En outre, j’ai ouï dire comme un fait constant que tous ceux qui furent coupables du trépas de Jeanne périrent de la mort la plus honteuse. Ainsi maître Nicolas Midi fut frappé de la lèpre peu de jours après, et l’évêque Cauchon mourut subitement, en se faisant raser491.
Voilà tout ce que je sais.
58XIV. Déposition du greffier Nicolas492 Taquel
Vénérable personne, messire Nicolas Taquel, curé de l’église paroissiale de Bacqueville-le-Martel, greffier juré de la cour de Rouen, âgé de cinquante-huit ans, avait été adjoint, pour le procès de Jeanne, à Manchon et à Bois guillaume, comme greffier du vice-inquisiteur.
Il fut entendu en 1452 et en 1456. Voici ce qu’il a dit dans ses instructives dépositions :
J’ai connu Jeanne durant le procès fait contre elle en matière de foi. Je fus adjoint aux deux greffiers, Manchon et Boisguillaume, sur leur demande493. Toutefois je ne figurai pas parmi les greffiers au commencement, comme cela ressort de l’examen des actes où se trouve ma signature, ni pendant tout le temps où les séances eurent lieu dans la grande salle, mais seulement à l’époque où elles eurent lieu dans la prison. À ce que je crois, 59je commençai à assister au procès le 14 mars, l’an du seigneur 1431. Ainsi le témoigne ma commission, à laquelle je me réfère.
Depuis ce temps-là jusqu’à la fin du procès je fus présent comme greffier aux interrogatoires et j’entendis les réponses de Jeanne. Je n’écrivais pas ; mais j’écoutais, et je servais de moniteur aux deux autres greffiers Boisguillaume et Manchon, qui écrivaient, Manchon principalement.
On montre à Taquel le manuscrit du procès.
Le manuscrit que vous me montrez porte mon seing manuel, que je reconnais parfaitement. Il est exact que j’ai signé ce registre et que j’ai certifié la fidélité du procès-verbal pour les séances auxquelles j’ai assisté.
Le procès a été rédigé en la forme où il est, un long laps de temps après la mort de Jeanne. À quelle date précise ? Je ne sais. Pour mes peines et labeurs je n’eus que dix francs, quoiqu’il m’eût été dit que j’en aurais vingt. Ces dix francs me furent remis par les mains d’un certain Benedicite494. Mais d’où venait l’argent ? Je l’ignore.
J’ai ouï dire que le procès se faisait aux frais du roi d’Angleterre. Je crois bien que si Jeanne n’eût pas fait la guerre aux Anglais il n’eût pas été procédé contre elle avec telle diligence et telle rigueur. À mon avis le 60but qu’on visait était de relever le parti anglais et de rabaisser le roi de France.
J’ai vu Jeanne à la prison du château de Rouen. Elle était enfermée dans une tour, vers les champs. Je l’ai vue quelquefois dans les fers, et cela quelquefois nonobstant son état de maladie495. Un Anglais avait la garde de la porte de la prison et de la chambre de Jeanne. Sans sa permission, personne, pas même les juges, ne pouvait avoir accès auprès de Jeanne.
J’ai ouï dire par la ville que, pendant la nuit, en l’absence des juges, les Anglais mettaient Jeanne en trouble, lui disant tantôt qu’elle mourrait, tantôt qu’elle serait délivrée. Est-ce exact ? Je ne sais.
Jeanne, à la voir, paraissait âgée de dix-neuf ans ou environ. Elle était simple comme une fille de cet âge. Tantôt elle parlait bien sur la matière des interrogatoires ; tantôt elle variait et ne répondait pas aux questions.
J’ai été témoin d’interrogations bien difficiles que certains juges adressaient à Jeanne. Sa réponse était qu’il ne lui appartenait pas de répondre et qu’elle s’en rapportait à eux. Il arrivait alors que quelques-uns des docteurs présents lui disaient :
Vous dites bien, Jeanne496.61J’ai entendu Jeanne répéter souvent qu’elle ne voudrait ni dire ni faire chose contre la foi. Mais je crois que c’est consigné au procès.
Je ne me souviens pas que, dans le cours du procès, Jeanne ait dit qu’elle ne voulût point se soumettre au jugement de l’Église. Il est vrai que je l’ai vue quelquefois troublée. Alors les docteurs présents la dirigeaient. Parfois on lui donnait congé jusqu’au lendemain. Je me souviens de certains cas où les docteurs exposèrent à Jeanne ce qu’était l’Église. Elle disait alors qu’elle y croyait, et elle se soumettait au jugement de l’Église.
Je n’ai pas souvenir qu’au sujet du procès-verbal on nous ait adressé aucune prohibition intéressant la cause. On nous empêchait bien quelquefois d’écrire certaines choses ; mais, à mon avis, ces choses étaient sans portée pour le procès.
Je crois que les greffiers notaient tout fidèlement, soit en latin, soit en français, selon ce que requéraient la matière et les paroles prononcées. Il m’est revenu que c’est Thomas de Courcelles qui fut chargé de translater le procès du français en latin. Y eut-il quelque chose de changé, d’ajouté ou de retranché ? Je ne sais497.
62Je n’ai souvenir d’avoir signé que le procès et la sentence. Je ne crois pas avoir signé les douze articles qui furent faits je ne sais par qui et qu’on envoya à Paris. Avait-il été convenu, une fois ces articles extraits et vus par les juges, qu’ils seraient corrigés ? Je ne m’en souviens pas.
Vous me montrez une note datée du 4 avril 1431, où il est entendu que les articles, en la forme où ils furent envoyés, devaient être corrigés, et où se trouvent indiquées au dos les corrections498. Je reconnais que cette note a été écrite de la main de Guillaume Manchon, et je crois bien que j’étais présent. Néanmoins j’ai en ma créance qu’aucune correction ne fut faite, malgré la clause dont je constate l’exactitude. Au surplus, vous vous expliquez que, sur le détail de cette affaire, la mémoire me fasse défaut, vu la longueur du temps écoulé depuis.
J’ai assisté à la prédication de Saint-Ouen. Je n’étais pas sur l’estrade avec les autres greffiers ; mais j’étais assez près pour tout voir et tout entendre. J’avais les 63yeux sur Jeanne, je me le rappelle bien, quand la cédule d’abjuration lui fut lue. C’est messire Jean Massieu qui la lut. Elle comprenait à peu près six lignes de grosse écriture499. Jeanne répétait à mesure que Massieu lisait. Cette formule d’abjuration était en français et commençait par ces mots :
Je Jehanne…Après l’abjuration, Jeanne fut condamnée à la prison perpétuelle et conduite au château.Peu de temps après, je fus mandé pour un interrogatoire qu’on parlait de faire à Jeanne. Mais un tumulte survint. J’ignore ce qui s’ensuivit.
J’arrive au jour de la mort de Jeanne. Le matin de ce jour, Jeanne, que j’ai toujours connue comme bonne catholique, obtint la permission de recevoir le corps de Notre-Seigneur. J’étais présent quand l’autorisation fut donnée. Mais je n’assistai pas à la communion de Jeanne. Elle avait reçu Notre-Seigneur quand je vins dans la chambre où eurent lieu les interrogations500.
Peu avant qu’elle vînt au lieu du supplice, Jeanne fit à Dieu, à la vierge Marie et aux saints de belles et dévotes oraisons, dont plusieurs personnes présentes furent touchées jusqu’aux larmes. Maître Nicolas Loiseleur, promoteur en la cause501, fut un des plus attendris. 64Comme il s’éloignait de la compagnie de Jeanne en pleurant, il trouva sur son chemin une troupe d’Anglais dans la cour du château. Ces Anglais se mirent à le gourmander et à le menacer, l’appelant traître. Il fut tout effrayé, et sur-le-champ courut au comte de Warwick pour qu’il le protégeât. N’eût été le comte, je crois bien qu’on l’eût tué.
J’assistai jusqu’à la fin à la prédication qui eut lieu au Vieux-Marché. Après la prédication, la sentence de l’Église fut portée, et Jeanne fut laissée à la justice séculière. À ce moment les gens d’Église se retirèrent. Je me retirai aussi. Ainsi, je n’étais pas présent quand Jeanne subit son supplice. Mais j’ai ouï dire qu’elle mourut pieusement et chrétiennement, en invoquant le nom de Jésus et de la sainte vierge Marie.
Tout ce que j’ai dit est vrai et confirmé par la voix publique.
65XV. Déposition de l’huissier Jean Massieu
Messire Jean Massieu, ancien doyen de la chrétienté de Rouen, curé d’une des dépendances de l’église paroissiale de Saint-Cande-le-Vieux à Rouen, avait rempli la fonction d’huissier dans le procès de Jeanne. En cette qualité, il faisait les citations, mandait les assesseurs, amenait Jeanne au tribunal et la reconduisait dans sa prison. Massieu avait alors trente-deux ans502.
Nul ne vit Jeanne de près autant que cet honnête et bon prêtre. Aussi, après le greffier Manchon, Massieu est-il le témoin qui nous a laissé les plus intéressants détails sur la captivité, le procès et la mort de la Pucelle.
Il fut entendu en 1450, en 1452 et en 1456. Voici ses dépositions :
66Sur la famille de Jeanne et sur sa vie avant le commencement du procès intenté contre elle, je ne sais que ce que je lui ai entendu dire par elle-même, quand elle fut interrogée à ce sujet. Je l’ai seulement connue à Rouen. J’y fus l’exécuteur des mandements contre ladite Jeanne, en qualité de clerc de maître Jean Benedicite [d’Estivet], promoteur en la cause. De par mon office, j’étais là toutes les fois que Jeanne comparaissait devant les juges et clercs. C’était moi qui l’amenais et la ramenais. Aussi avais-je grande familiarité avec elle ; je la trouvais fille simple, bonne et pieuse. D’après ce que je vis, il me semble qu’on ne procéda ni selon la raison ni selon l’honneur de Dieu et de la foi catholique ; mais par haine, par fureur, avec le parti pris de déprimer l’honneur du roi de France que Jeanne servait, et par vengeance, afin de la faire mourir. Les gens du procès étaient forcés de se conformer à la volonté des Anglais plutôt qu’à la justice503.
Voici des faits qui me meuvent à parler ainsi :
Une fois, comme je la conduisais devant les juges, Jeanne me demanda s’il n’y avait pas sur le chemin quelque église ou chapelle dans laquelle fût le corps de notre Seigneur Jésus-Christ. Je lui répondis oui, et lui montrai une chapelle située au dessous du château, près de notre chemin. Alors Jeanne me requit très-instamment de la faire passer devant la chapelle pour 67qu’elle y pût saluer Dieu et prier504. J’y consentis volontiers et la laissai s’agenouiller en face de la chapelle. Inclinée à terre, Jeanne fit dévotement son oraison. Le fait étant arrivé aux oreilles de monseigneur de Beauvais, il en fut mécontent et m’ordonna de ne plus tolérer à l’avenir de telles oraisons. De son côté, le promoteur Benedicite m’adressa maintes réprimandes :
Truand, disait-il, qui te fait si hardi de laisser approcher de l’église, sans licence, cette p… excommuniée ? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras ni lune ni soleil d’ici à un mois, si tu le fais plus.Pourtant je n’obéis point à cette menace. Ledit promoteur, s’en étant aperçu, se mit par plusieurs fois devant la porte de la chapelle, entre Jeanne et moi, pour empêcher qu’elle ne fit ses oraisons devant ladite chapelle.Autre fait. La quatrième ou la cinquième journée du procès, comme je ramenais Jeanne du tribunal à la prison, un prêtre, appelé maître Eustache Turquetil505, chantre de la chapelle du roi d’Angleterre, m’interrogea en ces termes :
Que te semble de ses réponses ? Sera-t-elle brûlée ? Qu’adviendra-t-il ?Je lui répondis :Jusqu’ici je n’ai vu que bien et honneur en elle et n’y connais rien de répréhensible506 ; mais je ne sais ce qu’il en sera à la fin. Dieu le sache.Cette réponse fut rapportée aux gens du roi par ledit prêtre. On relata que je n’étais pas bon pour le roi, et à cette 68occasion je fus mandé, l’après-dîner, par monseigneur de Beauvais. L’évêque me parla desdites choses et me gourmanda très sévèrement, m’avisant de bien prendre garde, ou qu’on me ferait boire plus que de raison. Il me semble même que, n’eût été le greffier Manchon qui m’excusa, je n’en fusse jamais échappé. On m’eût jeté en Seine.Voici encore un incident qui eut lieu au lendemain de l’abjuration de Jeanne, le jour de la sainte Trinité. Jeanne venait de reprendre l’habit d’homme. On raconta la chose à maître André Marguerie qui survint au château. Marguerie répondit qu’il ne suffisait pas de voir Jeanne vêtue de l’habit d’homme, et qu’il fallait savoir les motifs qui lui avaient fait reprendre cet habit. Aussitôt un Anglais leva contre lui la hache qu’il tenait, en l’appelant traître Armagnac507. Marguerie se sauva de peur d’être frappé. De ce fait il demeura tout bouleversé et malade.
Sur la captivité de Jeanne, voici ce que je sais de certain.
Elle était enfermée au château de Rouen, dans une chambre du premier étage. On y montait par huit marches, et il s’y trouvait un lit. Jeanne était liée par une chaîne à une grosse pièce de bois longue de cinq ou six pieds et à laquelle adhérait une serrure servant à fermer la chaîne508.
69Il y avait cinq Anglais de l’état le plus misérable, dits houspilleurs509, qui la gardaient. Ces gens désiraient fort la mort de Jeanne. Très souvent ils la tournaient en dérision ; et elle leur en faisait reproche.
Un serrurier, Étienne Castille, me raconta qu’il avait construit pour Jeanne une cage de fer où elle était tenue droite, attachée par le cou, les pieds et les mains510, et que ce traitement dura depuis l’arrivée de Jeanne à Rouen jusqu’au commencement de son procès.
Pour moi je ne l’ai jamais vue en cet état. Quand je l’emmenais et la ramenais, elle avait toujours les pieds hors des fers.
Je sais qu’on visita Jeanne pour savoir si elle était vierge ou non. La visite eut lieu sur l’ordre de la duchesse de Bedford. Elle fut faite notamment par Anne Bavon et par une autre matrone dont le nom ne me revient pas. La visite terminée, ces femmes rapportèrent que Jeanne était vierge et sans tache. J’ai entendu raconter le fait par Anne Bavon elle-même. En conséquence, la duchesse de Bedford fit défendre aux gardes et autres de faire à Jeanne aucune violence511.
Au début du procès, Jeanne demanda à avoir un conseil pour répondre, disant qu’elle était trop simple 70pour y suffire. On lui déclara qu’elle répondrait par elle-même, comme elle pourrait, et qu’elle n’aurait pas de conseil.
Y eut-il quelque information faite contre Jeanne ? Je l’ignore. Je n’en ai jamais vu aucune. Je sais seulement que le plus grand nombre lui portait grande haine, les Anglais surtout. Ceux-ci la craignaient beaucoup. Avant qu’elle fût prise, ils n’auraient pas osé se montrer en lieu où ils l’auraient crue présente ; et la rumeur publique était que, Jeanne étant en vie, ils n’eussent jamais eu la hardiesse de mettre le siège devant Louviers. Puis, par la condamnation et la mort de Jeanne, ils visaient à infliger une flétrissure au roi de France.
L’évêque de Beauvais agissait en tout à l’instigation du roi d’Angleterre et de son conseil512, alors résidant à Rouen. Selon moi, ce prélat ne procédait pas par zèle pour la justice, mais par complaisance pour les Anglais.
Parmi les conseillers on murmura de ce que Jeanne était aux mains des Anglais.
C’est entre les mains de l’Église qu’elle devrait être, disaient certains d’entre eux. Mais l’évêque ne tenait pas compte de ces paroles. Il n’écoutait que sa grande passion pour le parti anglais.Beaucoup de conseillers éprouvaient de grandes craintes. On ne leur laissait pas leur libre arbitre513. 71Ainsi maître Nicolas de Houppeville, ayant refusé d’assister aux conseils quand il eut vu la manière dont on procédait, fut banni avec plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms.
Autre fait. Maître Jean de Châtillon, archidiacre d’Évreux, docteur en théologie, trouva un jour qu’on avait adressé à Jeanne des questions trop difficiles. Il critiqua la manière dont on procédait.
En telle matière, il ne faut pas en user ainsi, disait-il. —Vous nous rompez les oreilles. Laissez-nous en repos, lui dirent à plusieurs reprises d’autres conseillers514. Mais il leur répondait :Il faut que j’acquitte ma conscience515.De quoi s’agissait-il au juste ? Je ne m’en souviens pas. Mais je sais que Jean de Châtillon fut amené à dire à l’évêque et à ceux qui l’assistaient que le procès, tel qu’il se faisait, lui paraissait être nul516.Pour ces faits, il lui fut enjoint de ne jamais plus revenir aux séances, à moins d’y être mandé. En même temps, moi qui, comme huissier, convoquais les assesseurs et les autres conseillers, je reçus l’ordre de ne plus convoquer Jean de Châtillon à aucune séance. Jean de Châtillon ne parut plus.
Semblable chose advint à maître Jean de La Fontaine 72qui avait été chargé pendant quelques jours d’interroger Jeanne. Il cessa de paraître, parce que, dans le procès, il avait signalé certaines choses comme n’étant pas à faire.
Je sais aussi que Jean Lemaître, le vice-inquisiteur, refusa à plusieurs reprises de prendre part au procès, et fit tout son possible pour rester à l’écart. Mais des gens de sa connaissance lui dirent que, s’il persistait dans son abstention, il serait en danger de mort. De fait, il ne se décida que sous la pression des Anglais. Je l’ai souvent entendu me dire :
Je vois que, si on ne procède en cette matière selon la volonté des Anglais, il y va de la vie517.C’est messire Guillaume Manchon qui écrivait au procès, comme greffier principal. Il ne suivait pas le bon plaisir de tels ou tels, mais se conformait à la vérité. Maintes fois, quand un point était contesté, il faisait soumettre Jeanne à un nouvel examen, et son compte-rendu était vérifié exact.
Il y avait avec les juges six assesseurs qui interrogeaient Jeanne518. C’étaient les clercs de l’Université 73de Paris : Beaupère, Midi, Morice, Jacques de Touraine, Thomas de Courcelles et Feuillet. Souvent les interrogatoires étaient coupés, et des questions difficiles étaient adressées à Jeanne par plusieurs à la fois519. Ainsi, avant qu’elle eût répondu à l’un, un autre interrompait pour faire une nouvelle interrogation, ce qui tendait à mettre de la précipitation et du trouble dans ses réponses. Jeanne s’en montrait mécontente. Plusieurs fois, elle leur dit :
Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre.Pour moi, j’admirais comment elle pouvait répondre aux questions subtiles et captieuses qui lui étaient faites, quand un homme instruit aurait eu peine à bien répondre520.
En général, ces interrogatoires duraient de huit heures du matin à onze heures.
Je me souviens que, vers le commencement du procès, Jeanne dit un jour à l’évêque de Beauvais qu’il était son adversaire. L’évêque lui répondit :
Le roi a ordonné que je fasse votre procès, et je le ferai521.Un jour où il était demandé à Jeanne si elle était en état de grâce, maître Jean Lefèvre, de l’ordre des frères ermites, aujourd’hui évêque de Démétriade, voyant qu’on la fatiguait de questions et que, bien 74qu’elle eût fait des réponses à son gré convenables, on revenait à la charge, se mit à dire qu’on la tourmentait trop522. Alors les interrogateurs dirent à maître Lefèvre de se taire. Quels étaient ces interrogateurs ? Je ne m’en souviens pas. Je citerai toutefois l’abbé de Fécamp comme étant un de ceux qui, à mon avis, procédaient par haine de Jeanne et par faveur pour les Anglais, plutôt que par amour de la justice.
J’ai entendu Jeanne disant aux docteurs qui l’interrogeaient :
Vous me questionnez sur l’Église triomphante et militante. Je n’entends pas ces termes-là ; mais je veux me soumettre à l’Église, comme il sied à une bonne chrétienne523.Elle déclarait vouloir se soumettre à l’ordonnance du pape524 ; et bien souvent j’ai ouï de sa bouche que Dieu ne permettrait jamais qu’elle dît ou fît rien qui fût contre la foi catholique.D’après le bruit commun, maître Nicolas Loiseleur, s’introduisant près de Jeanne, s’était fait passer pour prisonnier et, avec l’aide de cette feinte, il l’avait induite à dire et à faire des choses à elles nuisibles, touchant la soumission à l’Église.
75J’ai moi-même souvenir qu’une fois Loiseleur fut commis au soin de conseiller Jeanne. Or cet homme lui était contraire, voulant plutôt la décevoir que la conduire.
Quand Jeanne fut amenée à Saint-Ouen pour être prêchée par maître Guillaume Érard, celui-ci, vers le milieu de sa prédication, après avoir fort blâmé Jeanne, commença à s’écrier à haute voix :
Ha ! France ! tu es bien abusée, toi qui as été la maison très chrétienne. Charles, qui se dit roi et de toi gouverneur, s’est attaché comme hérétique et schismatique aux paroles et faits d’une femme malfaisante, diffamée et de tout déshonneur pleine ; et non pas lui seulement mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été examinée et non reprise, comme elle a dit.Ledit Érard renouvela deux ou trois fois les mêmes propos sur le roi. Puis, s’adressant à Jeanne, il dit en levant le doigt :C’est à toi, Jeanne, que je parle ; et je te dis que ton roi est hérétique et schismatique.À quoi elle répondit :Par ma foi, messire, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et qui mieux aime la foi et l’Église, et n’est point tel que vous dites525.Lors le prêcheur me dit :Fais-la taire.Érard, à la fin de sa prédication, lut une cédule contenant les articles qu’il l’invitait à abjurer et à révoquer. 76Jeanne lui répondit qu’elle n’entendait pas ce que cela voulait dire, et que là-dessus elle avait besoin de conseil. Érard me passa la cédule pour la lire à Jeanne. Je la lus devant elle. Je me souviens que, dans cette cédule, il était dit que Jeanne ne porterait plus les armes, ni l’habit d’homme, ni les cheveux taillés en rond, sans compter d’autres points dont je ne me souviens pas. Cette cédule, je puis l’affirmer, ne contenait que sept lignes, huit tout au plus. Je sais positivement que ce n’était pas la même qui est mentionnée au procès : la formule que j’ai lue et que Jeanne a signée était différente de la formule insérée dans le procès526.
Comme on pressait Jeanne de signer la cédule, il s’éleva un grand murmure parmi les assistants. J’entendis l’évêque dire à l’un d’eux :
Vous me le payerez.Il ajouta :Je viens d’être insulté. Je ne procéderai pas plus avant jusqu’à ce qu’il m’ait été fait amende honorable.Pendant ce temps j’avertissais Jeanne du péril qui la menaçait au sujet de la signature de cette cédule527 ; je voyais bien qu’elle ne comprenait ni la cédule, ni le danger imminent pour elle.
Jeanne demandant conseil, Érard m’avait dit :
Conseillez-la pour cette abjuration.D’abord, je 77m’étais excusé ; puis je dis à Jeanne :Comprenez bien que, si vous allez à l’encontre d’aucuns desdits articles, vous serez brûlée. Je vous conseille de vous en rapporter à l’Église universelle si vous devez abjurer ces articles ou non.Guillaume Érard me dit :Eh bien ! que lui dites-vous ?Je répondis :Je fais connaître à Jeanne le texte de la cédule et je l’invite à signer. Mais elle déclare qu’elle ne saurait signer528.À ce moment Jeanne, qu’on pressait toujours de signer, dit à haute voix :Je veux que l’Église délibère sur les articles. Je m’en rapporte à l’Église universelle si je les dois abjurer ou non. Que la cédule soit lue par l’Église et par les clercs aux mains desquels je dois être placée. Si leur avis est que je doive la signer et faire ce qui m’est dit, je le ferai volontiers529.Maître Érard répartit :Fais-le maintenant, sinon tu seras brûlée aujourd’hui même, et il me défendit de conférer davantage avec Jeanne. Jeanne dit alors qu’elle aimait mieux signer que d’être brûlée. Au même instant un grand tumulte s’éleva parmi le populaire présent530. Il y eut plusieurs pierres jetées je ne sais par qui. De fait, avant de quitter la place, Jeanne abjura les articles. 78Elle fit une croix avec une plume que je lui donnai531.Au départ j’avisai Jeanne qu’elle requît d’être menée aux prisons de l’Église, et que c’était raison qu’elle fut menée aux prisons de l’Église, puisque l’Église la condamnait.Même chose fut requise, auprès de l’évêque de Beauvais, par quelques-uns des assistants dont je ne me rappelle pas les noms. Mais l’évêque répondit :
Menez-la au château d’où elle est venue.Et ainsi fut fait.Ce même jour, après dîner, devant le conseil de l’Église, Jeanne déposa l’habit d’homme et prit l’habit de femme, ainsi qu’il lui était ordonné. C’était le jeudi ou le vendredi de la Pentecôte. L’habit d’homme fut mis dans un sac, en la même chambre où Jeanne était détenue prisonnière. Elle demeura sous la garde de cinq Anglais. La nuit, il en restait trois dans la chambre et deux dehors, à la porte de la chambre. Jeanne, couchée, avait les jambes tenues par deux paires de fers et le corps enserré par la chaîne qui, traversant les pieds de son lit, tenait à une grosse pièce de bois et fermait à clef. En cet état elle ne pouvait se mouvoir de place.
79Le dimanche suivant, qui était le jour de la Trinité, voici ce qui se passa. Jeanne me l’a rapporté. Le matin étant venu, Jeanne dit aux Anglais, ses gardes :
Déferrez-moi et je me lèverai.Alors un de ces Anglais lui ôta ses habillements de femme qu’elle avait sur elle.On vida le sac où était l’habit d’homme ; on jeta cet habit sur son lit, en lui disant :
Lève-toi, et on serra dans le sac les habits de femme. Jeanne se couvrit de l’habit d’homme qu’on lui avait donné. En même temps elle disait :Messieurs, vous savez que cela m’est défendu. Sans faute, je ne le prendrai point.Mais ils ne voulurent pas lui en donner d’autre, si bien que le débat dura jusqu’à l’heure de midi. À la fin, pour une nécessité de corps, ayant besoin de rendre par bas532, Jeanne fut contrainte de sortir dehors et de prendre cet habit ; et, après qu’elle fût retournée, on ne lui en voulut pas donner d’autre, nonobstant quelque supplication ou requête qu’elle en fit.C’est le mardi après la Trinité, avant le dîner, que Jeanne me dit ce que je viens de raconter. Ce jour-là le promoteur l’avait quittée pour aller avec monseigneur de Warwick, et j’étais demeuré seul avec elle. Incontinent je demandai à Jeanne pourquoi elle avait repris l’habit d’homme, et elle me répondit par le récit que je vous ai fait.
Ledit dimanche de la Trinité divers conseillers et gens d’église furent mandés au château, après dîner, 80pour constater comme quoi Jeanne avait repris l’habit d’homme. Je n’y fus pas avec eux ; mais je les rencontrai auprès du château tout saisis et terrifiés. Ils disaient que les Anglais, avec haches et glaives, les avaient bien furieusement pourchassés, leur lançant les noms de traîtres et plusieurs autres injures.
Après que Jeanne eut été vue, pendant tout ce jour de la Trinité, avec l’habit d’homme repris par elle, on remit à sa disposition pour le lendemain l’habit de femme533.
Cette reprise de l’habit d’homme fut la principale cause pour laquelle Jeanne fut jugée relapse et condamnée : condamnation injuste, d’après ce que j’ai vu et connu de Jeanne.
Le mercredi suivant eut lieu l’exécution. Dès le matin, après avoir ouï deux fois Jeanne en confession534, frère Martin Ladvenu m’envoya trouver l’évêque de Beauvais pour l’informer qu’elle avait confessé et demandait qu’on lui donnât la communion. L’évêque réunit à ce sujet quelques docteurs. D’après leur délibération il me répondit :
Vous direz à frère Martin de lui donner la communion et tout ce qu’elle demandera.Je revins au château et avisai frère Martin.Certain clerc, messire Pierre, apporta à Jeanne le corps de Notre-Seigneur ; mais il le lui apporta 81bien irrévérencieusement, sur une patène enveloppée du linge dont on couvre le calice, sans lumière, sans cortège, sans surplis et sans étole. Cela mécontenta frère Martin. Il renvoya quérir une étole et de la lumière, puis il administra Jeanne. Moi présent, elle reçut le corps de Notre-Seigneur très-dévotement et en versant des larmes abondantes535.
Cela fait, Jeanne fut menée au Vieux-Marché. Frère Martin et moi nous la conduisîmes. Il y avait un cortège de plus de huit cents hommes de guerre, portant haches et glaives. Sur le chemin, Jeanne faisait de si pieuses lamentations que frère Martin et moi nous ne pouvions nous empêcher de pleurer.
Au Vieux-Marché Jeanne ouït le sermon de maître Nicolas Midi bien paisiblement. Le sermon fini, maître Midi dit à Jeanne :
Jeanne, va en paix. L’Église ne peut plus te défendre et te livre au bras séculier536.À ces mots, Jeanne, s’étant agenouillée, fit à Dieu les plus dévotes oraisons. Elle eut une merveilleuse constance, montrant apparences évidentes et grands signes de contrition, pénitence et ferveur de foi, tant par ses piteuses et dévotes lamentations que par ses invocations de la benoîte Trinité, de la benoîte glorieuse vierge Marie et de tous les benoîts saints du paradis, parmi lesquels elle en nommait expressément plusieurs. Au milieu de ses lamentations, dévotions et attestations de 82vraie foi, elle demandait merci très humblement à toute manière de gens, de quelque condition ou état qu’ils fussent, tant de l’autre parti que du sien, en requérant qu’ils voulussent prier pour elle et en leur pardonnant le mal qu’ils lui avaient fait. Elle continua ainsi un très long espace de temps, comme une demi-heure, et persévéra jusqu’à la fin. Ce que voyant, les juges assistants, et même plusieurs Anglais, furent provoqués à grandes larmes, et de fait très amèrement en pleurèrent. Plusieurs des Anglais présents reconnaissaient et confessaient le nom de Dieu au spectacle d’une si notable fin. Ils étaient joyeux d’y avoir assisté, disant que ç’avait été une bonne femme.Quand Jeanne fut délaissée par l’Église, j’étais encore avec elle. Elle demanda avec grande dévotion à avoir une croix. Un Anglais en fit une petite avec le bout d’un bâton et la lui donna. Jeanne la reçut dévotement et la baisa avec tendresse en faisant piteuses lamentations et oraisons à Dieu notre rédempteur qui avait souffert en la croix pour notre rédemption, de laquelle croix elle avait le signe et la représentation. Elle mit cette croix en son sein, entre sa chair et ses vêtements. En outre, elle me demanda humblement de lui faire avoir la croix de l’église, afin qu’elle la put voir continuellement jusqu’à la mort. Je fis tant que le clerc de la paroisse Saint-Sauveur la lui apporta. Quand on la lui eût apportée Jeanne l’embrassa bien étroitement et longuement en pleurant, et elle la serra dans ses mains jusqu’à ce que son corps fut lié à l’attache.
83Pendant que Jeanne faisait ses dévotions et piteuses lamentations, les soldats anglais et plusieurs de leurs capitaines nous harcelaient, ayant hâte qu’elle fût laissée en leurs mains pour plutôt la faire mourir. Je réconfortais Jeanne sur l’échafaud selon mon entendement, quand ils me dirent :
Comment, prêtre, nous ferez-vous dîner ici ?Et incontinent, sans aucune forme ni signe de jugement, ils l’envoyèrent au feu en disant au maître de l’œuvre :Fais ton office.Accompagnée de frère Martin, Jeanne fut menée et attachée ; et, jusqu’au dernier moment, elle continua les louanges et lamentations dévotes envers Dieu, saint Michel, sainte Catherine et tous les saints. En trépassant, elle cria à haute voix :Jésus !J’ai ouï dire par Jean Fleury, clerc et greffier du bailli, qu’au rapport du bourreau, le corps étant consumé et réduit en poudre, le cœur de Jeanne était resté intact et plein de sang537.
Le bourreau eut l’ordre de recueillir les cendres de Jeanne et tout ce qui resterait d’elle, et de le jeter en Seine. C’est ce qu’il fit.
Je ne sais rien autre.
84XVI. Déposition du frère Martin Ladvenu
Vénérable et religieuse personne, Martin Ladvenu, dominicain de l’ordre des frères prêcheurs, avait trente ans quand Jeanne comparut devant ses juges. Quoiqu’il ait eu la faiblesse de s’associer à la condamnation de Jeanne, frère Martin témoigna à la pauvre fille une sollicitude sincère. Le jour du supplice, il fut son confesseur et il l’assista jusqu’à la dernière heure. Comme on va le voir, les quatre dépositions qu’il fit, la première dans l’enquête de 1450, la seconde et la troisième dans la double enquête de 1452, la dernière dans l’enquête de 1456, sont pleines d’intérêt et portent les traces de son culte pieux pour la sainte dont il fut le suprême confident.
Je n’ai connu ni le père, ni la mère, ni les parents, ni les amis de Jeanne. Elle-même, je l’ai vue pour la première fois à Rouen.
Le procès qui lui fut fait en cette ville eut lieu à l’instigation des Anglais et à leurs frais. L’évêque de 85Beauvais et ses auxiliaires tinrent à recevoir du roi d’Angleterre une lettre de garantie. Elle leur fut donnée.
On montre à Martin Ladvenu la lettre de garantie que détiennent les juges.
La lettre de garantie qui est entre vos mains, seigneurs juges, est bien authentique. Je la reconnais, je reconnais particulièrement le signe manuel de maître Laurent Calot qui y est apposé.
Les meneurs du procès de Jeanne agirent par amour et partialité pour les Anglais, plutôt qu’ils n’obéirent à un bon zèle pour la justice et la foi.
Messire Pierre Cauchon en particulier fit montre d’une passion excessive. Je citerai deux faits où se révèle sa malveillance à l’égard de Jeanne.
Premièrement, cet évêque, qui se portait pour juge, commanda que Jeanne fût gardée en prison séculière et demeurât entre les mains de ses ennemis mortels, alors qu’il aurait bien pu la faire détenir en prison ecclésiastique. Et pourtant, lors de la première instance, il avait demandé à ceux qui l’assistaient lequel était plus convenable, de garder Jeanne aux prisons séculières ou de la mettre aux prisons d’église. On délibéra qu’il était plus décent de la garder aux prisons ecclésiastiques qu’aux autres. Mais l’évêque s’en défendit, déclarant qu’il ne le ferait pas, de peur de déplaire aux Anglais ; et, depuis le commencement du procès jusqu’à la fin, il la laissa tourmenter et traiter très cruellement en prison séculière.
86Secondement, je me souviens que le jour où, avec plusieurs qui l’assistaient, il déclara Jeanne hérétique et retombée en son méfait parce qu’elle avait repris l’habit d’homme, ledit évêque, sortant de la prison, avisa le comte de Warwick ainsi que la grande multitude d’Anglais qui entouraient le comte, et le rire aux lèvres, il leur dit à haute et intelligible voix :
Farewel, farewel ! adieu, adieu, c’en est fait, faites bonne chère, ou paroles semblables.Maître Nicolas de Houppeville fut conduit à la prison royale pour avoir refusé de participer au procès.
Jeanne, je le sais fort bien, n’eut aucun conseiller, aucun défenseur qui la dirigeât, jusque vers la fin du procès538. Personne n’aurait osé s’ingérer dans cette tâche de moniteur auprès d’elle. On craignait trop les Anglais. Une fois, durant le procès, quelques clercs allèrent au château, par l’ordre des juges, pour conseiller et diriger Jeanne. Mais les Anglais les repoussèrent et leur firent des menaces.
Je sais aussi que frère Jean Lemaître, le vice-inquisiteur, qui fut un des deux juges et avec qui j’allais très souvent, ne prit part à ce procès que par force. Le frère Isambard de la Pierre, acolyte de Jean Lemaître, ayant voulu une fois se mêler en quelque façon de diriger Jeanne, il lui fut dit de s’abstenir à l’avenir de telle ingérence ; que, sinon, on le noierait en Seine539.
87Jeanne était en prison laïque, enchaînée et les fers aux pieds. Je l’ai vue bien des fois ainsi ferrée540 au château de Rouen. Personne ne pouvait lui parler sans l’autorisation des Anglais, qui la gardaient nuit et jour.
Les interrogateurs de Jeanne la tourmentèrent beaucoup. Il leur arrivait de l’interroger sans discontinuer, pendant trois heures le matin et tout autant l’après midi541.
En conscience, on lui posait des questions trop difficiles. On voulait la prendre à ses paroles. Elle était en effet une pauvre fille assez simple, très ignorante, qui à grand peine savait Pater noster et Ave Maria. Cependant maintes fois, quand on l’interrogeait, elle faisait de sûres et prudentes réponses.
À plusieurs reprises je lui ai entendu demander si elle voulait se soumettre au jugement de l’Église, et comme sur sa question :
Qu’est-ce que l’Église ?on lui répondait que c’était le pape et les prélats qui la représentaient, elle déclara qu’elle se soumettait au jugement du souverain pontife, en priant qu’on la menât à lui.En outre, j’ai ouï de la bouche de Jeanne — c’était, il est vrai une déclaration extrajudiciaire542 — qu’elle ne voudrait rien admettre contre la foi catholique et que, 88si dans ses dits ou ses faits il y avait quelque chose qui s’écartât de la foi, elle voulait le repousser de soi et s’en tenir à la décision des clercs.
J’assistai au sermon prêché à Saint-Ouen par maître Guillaume Érard. C’est ma ferme croyance que tout ce qui se fit, se fit en haine du roi de France très chrétien et en vue de le diffamer ; aussi, dans un passage de son sermon, Guillaume Érard s’écria-t-il :
Ô maison de France, jusqu’à présent tu as été à l’abri de monstruosités543. Mais à cette heure, en adhérant à une pareille femme, superstitieuse, sorcière, hérétique, tu es déshonorée.À quoi Jeanne répondit :Ne parle point de mon roi. Il est bon chrétien.Cette simple pucelle me révéla qu’après son abjuration on l’avait tourmentée violemment en la prison et molestée et battue, et qu’un milord anglais avait tenté de la forcer544. Elle disait publiquement et elle me dit 89à moi que c’était là la cause pour laquelle elle avait repris l’habit d’homme.
Avec l’autorisation des juges, avant le prononcé de la sentence, j’entendis Jeanne en confession et je lui administrai le corps de Notre-Seigneur. Elle le reçut très dévotement et avec d’abondantes larmes. Son émotion était telle que je ne saurais l’exprimer.
Le matin de ce jour qui était un mercredi, tandis que j’étais avec elle pour la préparer au salut, l’évêque de Beauvais et quelques chanoines de l’église de Rouen vinrent la visiter. Quand elle vit l’évêque, Jeanne lui dit :
Vous êtes cause de ma mort. Vous m’aviez promis de me mettre aux mains de l’Église, et vous m’avez renvoyée aux mains de mes ennemis capitaux545 !Près de sa fin elle disait encore à l’évêque :Hélas je meurs par vous ; car si vous m’eussiez donnée à garder aux prisons d’Église je ne serais pas ici546.Au lieu de procéder régulièrement, on s’en tint à la sentence épiscopale et il n’y eut pas de sentence laïque. C’est là un fait dont je suis certain ; car je ne cessai pas d’être avec Jeanne depuis sa sortie du château jusqu’au moment où elle rendit l’esprit.
Après qu’elle eut été abandonnée par l’Église à la 90justice séculière, deux sergents, appartenant à la troupe des soldats anglais qui étaient là en grand nombre, la contraignirent de descendre de l’échafaud, la menèrent jusqu’au lieu où elle devait être brûlée et la livrèrent entre les mains du bourreau. Pourtant le bailli et le conseil de la cour séculière étaient présents, assis sur un échafaud. Mais, je le répète, il n’y eut pas de condamnation édictée par ces juges.
Aussi, peu de temps après, un nommé Georges Folenfant ayant été appréhendé pour cause de foi et également livré à la justice séculière comme coupable du crime d’hérésie, les juges de la foi, savoir messire Louis de Luxembourg, archevêque de Rouen, et frère Guillaume Duval, vicaire de l’inquisiteur, m’envoyèrent au bailli de Rouen pour l’avertir qu’on ne fît pas pour ledit Georges comme on avait fait pour la Pucelle, et qu’au lieu de procéder hâtivement, sans jugement définitif et sentence finale, le bailli le fît comparaître en son tribunal pour agir selon justice547.
Le bourreau disait :
Jamais l’exécution d’aucun criminel ne m’a donné tant de crainte que l’exécution de cette pucelle, d’abord à cause de son renom et du grand bruit fait autour d’elle, puis à cause de la cruelle manière dont elle a été liée et affichée.De fait, les Anglais avaient fait faire un échafaud de plâtre, et, au rapport dudit exécuteur, il ne la pouvait bonnement 91ni facilement expédier, ayant peine à atteindre jusqu’à elle. De tout cela il était fort marri, et il avait grande compassion de la cruelle manière dont on faisait mourir Jeanne.Je puis attester la grande et admirable contrition de Jeanne, sa continuelle confession et repentance. Elle prononçait toujours le nom de Jésus et elle invoquait dévotement l’aide des saints et des saintes du paradis.
Jusqu’à sa dernière heure, comme toujours, Jeanne affirma et maintint que ses voix étaient de Dieu ; que tout ce qu’elle avait fait elle l’avait fait par l’ordre de Dieu, et qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par ses voix ; enfin, que les révélations qu’elle avait eues étaient de Dieu548.
Je ne sais rien autre.
92XVII. Déposition du frère Isambard de la Pierre
Vénérable et religieuse personne frère Isambard de la Pierre, acolyte du vice-inquisiteur Lemaître, avait environ trente-quatre ans lors du procès de Jeanne. Ce dominicain compatissait au sort de la pauvre fille ; et maintes fois, pendant qu’on la questionnait, il lui fit des signes pour l’aviser des pièges où on voulait la prendre.
Comme Martin Ladvenu, Isambard eut le tort d’adhérer aux décisions qui motivèrent la mort de Jeanne. Comme lui, il assista charitablement la condamnée, le jour de son supplice.
Frère Isambard fut entendu en 1450 par maître Guillaume Bouillé, et en 1452, d’abord par le cardinal Guillaume d’Estouteville, puis par Philippe de La Rose. Voici le contenu de ses trois dépositions. Les détails instructifs y abondent, et il y a tel passage qu’on ne pourra lire sans être ému :
93J’ai assisté à tout le procès de Jeanne avec le frère Jean Lemaître, vice-inquisiteur, et j’ai pu constater que l’évêque Pierre Cauchon, non moins que les Anglais, haïssait la Pucelle et avait soif de sa mort.
C’est lui, à ce que je crois, qui, dès le commencement du procès, fit enchaîner Jeanne et la mit sous la garde de soldats anglais. Je l’ai vue dans la prison du château de Rouen, au fond d’une chambre assez obscure, attachée et les fers aux pieds quelquefois549. L’évêque avait défendu que personne ne conférât avec elle sans une permission de lui ou du promoteur, qu’on nommait Benedicite.
Parmi ceux qui assistèrent à la déduction du procès, quelques-uns, par exemple l’évêque de Beauvais, obéissaient à leur partialité pour la cause anglaise ; d’autres, tels que deux ou trois docteurs anglais, étaient poussés par un désir de vengeance ; d’autres, comme les docteurs de Paris, étaient sollicités par l’attrait de la récompense ; d’autres, parmi lesquels le vice-inquisiteur, cédaient à la crainte. Tout se fit à l’instigation du roi d’Angleterre, du cardinal de Winchester, du comte de Warwick et d’autres Anglais qui payèrent les dépenses.
Jeanne était une jeune fille de dix-neuf ans, ou à peu près, ignorante, mais ayant une bonne intelligence550. On faisait subir à cette pauvre fille des interrogatoires trop difficiles, subtils et cauteleux, tellement que les 94grands clercs et gens bien lettrés qui étaient là présents à grand peine eussent su y donner réponse. Aussi plusieurs de l’assistance en murmuraient.
Maintes fois, même quand on l’interrogeait sur les points où elle était profondément ignorante, il arrivait à Jeanne de faire des réponses pertinentes, comme on peut le constater dans le procès, qui, à mon jugement, a été écrit avec fidélité par le greffier Manchon.
Parmi les nombreux propos de Jeanne en son procès, je remarquai ceux qu’elle tenait sur le royaume et sur la guerre. Elle semblait alors inspirée par l’esprit saint. Mais quand elle parlait de sa personne, elle feignait bien des choses551. Toutefois, je ne crois pas que ce qu’elle disait dût la faire condamner comme hérétique.
Quelquefois l’examen de Jeanne durait pendant trois heures le matin, et il arrivait qu’une seconde séance avait lieu l’après-midi. Aussi ai-je souvent entendu Jeanne se plaindre de ce qu’on lui faisait trop de questions.
À mon avis, les juges observaient assez les formes du droit552. Mais, dans la déduction du procès comme dans la sentence, il procédèrent par malignité de vengeance553 plutôt que par zèle de justice.
On racontait qu’il y avait des personnes qui, sous un 95habit déguisé, allaient pendant la nuit à la prison de Jeanne, feignaient de parler d’après des révélations et l’exhortaient, si elle voulait éviter la mort, à ne point se soumettre au jugement de l’Église. Mais je ne connais le fait que par ouï-dire.
L’ignorance où se trouvait Jeanne de ce qu’était l’Église fut, je crois, la cause pour laquelle elle fit quelquefois difficulté de s’y soumettre. Pendant une grande partie du procès, quand on la questionnait sur sa soumission à l’Église, Jeanne entendait par Église cette réunion de juges et d’assesseurs là présents. Mais enfin Pierre Morice l’endoctrina sur ce qu’était l’Église. Quand elle le sut, elle fit toujours acte de soumission en vers le pape, ne demandant qu’à être conduite devant lui554.
Une fois, plusieurs autres et moi étant présents, on sollicitait Jeanne de se soumettre à l’Église. Elle répondit que volontiers elle se soumettrait au Saint-Père, requérant d’être menée à lui, mais qu’elle ne voulait pas se soumettre à ceux qui étaient là, en particulier à l’évêque de Beauvais, parce qu’ils étaient ses ennemis capitaux. J’intervins pour lui conseiller de se soumettre au concile général de Bâle en ce moment assemblé. Jeanne me demanda ce que c’était qu’un concile général. Je lui répondis que c’était une congrégation 96de toute l’Église universelle, et qu’en ce concile de prélats et de docteurs de la chrétienté il y en avait autant de son parti que du parti du roi de France.
Cela ouï, Jeanne se mit à dire :
Oh ! puisqu’en ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me rendre et soumettre au concile de Bâle555.Aussitôt, me gourmandant avec grand dépit et indignation, l’évêque de Beauvais s’écria :Taisez-vous, de par le diable !Pour lors, le greffier, messire Guillaume Manchon, demanda à l’évêque s’il devait enregistrer cette soumission de Jeanne au concile de Bâle. L’évêque lui répondit que non, que ce n’était pas nécessaire et qu’il se gardât bien de l’écrire. Sur quoi Jeanne dit à l’évêque :Ha ! vous écrivez bien ce qui fait contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui fait pour moi556.Je crois qu’en effet la déclaration de Jeanne ne fut pas enregistrée, et il s’ensuivit dans l’assemblée un grand murmure.À raison de ces choses et de plusieurs autres les Anglais et leurs officiers me menacèrent horriblement, disant que, si je ne me taisais, ils me jetteraient en Seine. J’eus en particulier à supporter force menaces du comte de Warwick.
Feu monseigneur Jean de Saint-Avit, de bonne mémoire, alors évêque d’Avranches, fut menacé par le 97promoteur maître Jean d’Estivet, pour avoir refusé de donner son opinion dans le procès. Je fus moi-même en personne par devers cet évêque, fort ancien et bon clerc, qui, comme les autres, avait été prié et requis de donner sur le cas son opinion. Il me demanda ce que disait et déterminait monseigneur saint Thomas touchant la soumission due à l’Église. Je lui donnai par écrit la détermination de saint Thomas, qui dit :
En choses douteuses touchant la foi, on doit recourir toujours au pape ou au concile général.Le bon évêque fut de cette opinion et sembla être tout mécontent de la délibération intervenue à Rouen. Mais sa consultation n’a point été mise par écrit. On l’a laissée de côté par malice.J’étais au cimetière de Saint-Ouen lors de la première prédication faite par maître Guillaume Érard. Il prit pour thème ce texte de saint Jean :
La branche ne peut porter de fruit si elle ne demeure attachée à la vigne557.Il dit qu’il n’y avait jamais eu en France de monstre comme celui qui s’était révélé dans Jeanne ; qu’elle était sorcière, hérétique, schismatique ; et que le roi qui la protégeait encourait les mêmes qualifications, du moment où il voulait recouvrer son trône au moyen d’une hérétique pareille : ce qui montre bien que l’un des mobiles du procès était le désir qu’on avait de déshonorer la majesté royale.98Jeanne répondit à Guillaume Érard :
Prêcheur, vous dites mal. Ne parlez pas de la personne de mon seigneur le roi Charles, parce qu’il est bon catholique et n’a pas cru en moi558.Après l’abjuration de Jeanne, maître Jean de La Fontaine, maître Guillaume Vallée de l’ordre des frères prêcheurs, d’autres et moi, nous allâmes au château par ordre des juges, pour donner à Jeanne le conseil de persévérer toujours dans son bon propos. Mais, à notre vue, les Anglais furieux se précipitèrent sur nous avec glaives et bâtons et nous chassèrent du château. C’est à cette occasion que maître Jean de La Fontaine se sauva. Il quitta Rouen pour n’y plus revenir.
Lorsque, malgré sa renonciation, Jeanne eut repris l’habit d’homme, plusieurs autres et moi nous fûmes présents au moment où elle s’excusait d’avoir revêtu cet habit, disant et affirmant publiquement que les Anglais lui avaient fait en la prison beaucoup de tort et de violence quand elle portait les habillements de femme. De fait je la vis éplorée, le visage plein de larmes et défiguré et outragé de telle sorte que j’en eus pitié et compassion.
Devant toute l’assistance, comme on la déclarait 99hérétique obstinée et relapse, elle répondit publiquement :
Si vous, messeigneurs de l’Église, m’eussiez menée et gardée en vos prisons, par aventure il n’en aurait pas été ainsi559.Jeanne avait demandé à être conduite aux prisons de l’Église. La permission fut refusée. Bien plus, et je le tiens de sa bouche même, Jeanne se trouva en butte à des tentatives de violence de la part d’un grand seigneur. C’est pour ce motif et en vue d’être plus apte à résister, comme elle le disait, que Jeanne avait repris l’habit d’homme. On avait eu d’ailleurs la précaution de laisser l’habit tout près d’elle dans sa prison560.
Jeanne fut jugée relapse pour avoir repris l’habit d’homme. En sortant d’auprès d’elle l’évêque de Beauvais dit aux Anglais qui attendaient dehors :
Farewel [adieu] ; faites bonne chère ; c’est fait.Moi-même, je vis et entendis l’évêque quand il se réjouissait avec les Anglais et disait devant tout le monde au seigneur de Warwick et à d’autres :Elle est prise561 !À son dernier jour Jeanne se confessa et communia. La sentence ecclésiastique fut ensuite prononcée. Ayant assisté à tout le dénouement du procès, j’ai bien et clairement vu qu’il n’y eut pas de sentence portée par le juge séculier. Celui-ci était bien là ; mais il ne formula pas de conclusion. L’attente avait été longue. À la fin 100du sermon les gens du roi emmenèrent Jeanne et la livrèrent au bourreau pour être brûlée. Le juge se contenta de dire au bourreau, sans autre sentence :
Fais ton devoir.Frère Martin Ladvenu et moi nous suivîmes Jeanne et restâmes près d’elle jusqu’à la dernière heure. Sa fin fut chose admirable tant elle montra grande contrition et belle repentance. Elle disait des paroles si piteuses, dévotes et chrétiennes, que tous ceux qui la regardaient, en grande multitude, pleuraient à chaudes larmes. Le cardinal d’Angleterre et plusieurs autres Anglais furent contraints de pleurer et d’avoir compassion. Lui-même l’évêque de Beauvais versa des pleurs.
Comme j’étais près d’elle la pauvre fille me supplia humblement d’aller à l’église prochaine et de lui apporter la croix pour la tenir élevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit fut, elle vivante, continuellement devant sa vue. C’était bien une vraie et bonne chrétienne. Au milieu des flammes elle ne cessa de confesser à haute voix le saint nom de Jésus, en implorant et invoquant l’aide des saints et saintes du paradis. En même temps elle disait qu’elle n’était ni hérétique, ni schismatique, comme le lui imputait l’écriteau. Elle m’avait prié de descendre avec la croix, une fois le feu allumé, et de la lui montrer toujours. C’est ce que je fis. À sa fin, inclinant la tête et rendant l’esprit, Jeanne prononça encore avec force le nom de Jésus. Ainsi signifiait-elle qu’elle était fervente en la foi de Dieu, comme nous lisons 101que le firent saint Ignace d’Antioche et plusieurs autres martyrs. Les assistants pleuraient.
Un soldat anglais, qui la haïssait mortellement, avait juré qu’il mettrait de sa propre main une fascine au bûcher de Jeanne. Il le fit. Mais à ce moment, qui était celui où Jeanne expirait, il l’entendit crier le nom de Jésus. Il demeura tout saisi et comme foudroyé. Ses camarades l’emmenèrent dans une taverne près du boire. L’après-midi, ce même Anglais confessa en ma présence à un frère prêcheur son compatriote, qui me redit ses paroles, qu’il avait gravement erré ; qu’il se repentait bien de sa manifestation contre Jeanne, et qu’il la réputait maintenant bonne et brave femme ; car au moment où elle rendait l’esprit sur le bûcher il lui avait semblé en voir sortir une colombe blanche volant du côté de la France562.
Le même jour, l’après-midi, peu de temps après l’exécution, le bourreau vint au couvent des frères Prêcheurs trouver le frère Martin Ladvenu et moi. Il était tout frappé et ému d’une merveilleuse repentance et terrible contrition. Dans son désespoir il craignait de ne jamais obtenir de Dieu indulgence et pardon pour ce qu’il avait fait à cette sainte femme.
Je crains fort 102d’être damné, nous disait-il, car j’ai brûlé une sainte femme563.Ce même bourreau disait et affirmait que, nonobstant l’huile, le soufre et le charbon qu’il avait appliqués contre les entrailles et le cœur de Jeanne, il n’avait pu arriver à consumer et à réduire en cendres ni les entrailles ni le cœur. Il en était tout étonné, comme d’un miracle évident564.Voilà tout ce que j’ai à déposer. Je n’ai dit que la vérité.
103XVIII. Déposition du frère Jean Toutmouillé
Vénérable et religieuse personne, frère Jean Toutmouillé, de l’ordre des frères prêcheurs de Rouen, n’a été entendu que dans l’enquête de 1450. Il avait alors quarante-deux ans ; ce qui implique qu’il était âgé de vingt-trois ans lors de la mort de Jeanne. Ce jeune moine avait éprouvé pour la pauvre victime une sympathie sincère dont on va trouver un touchant écho dans sa déposition.
N’ayant point assisté au procès de Jeanne, je ne saurais parler comme témoin des sentiments de ceux qui ont mené le procès et y ont été juges. Mais la commune renommée divulguait qu’ils avaient persécuté Jeanne par appétit de vengeance perverse et qu’il y en avait eu des signes bien apparents. Avant qu’elle mourût, les Anglais avaient eu en tête de mettre le siège devant Louviers. Mais après, ils changèrent de dessein, disant qu’ils n’assiégeraient point ladite ville jusqu’à ce que la Pucelle eût été jugée. La preuve, c’est qu’aussitôt Jeanne brûlée ils allèrent mettre le siège devant 104Louviers. Ainsi les Anglais estimaient que, durant sa vie, jamais ils n’auraient gloire ni prospérité en fait de guerre.
Le jour où Jeanne fut brûlée, je me trouvai le matin en la prison avec frère Martin Ladvenu que l’évêque de Beauvais lui avait envoyé pour l’induire à vraie pénitence et l’entendre en confession : ce que ledit Ladvenu fit bien soigneusement et charitablement.
Quand il annonça à la pauvre femme la décision des juges et qu’elle ouït la dure et cruelle mort qui lui était réservée, elle commença à s’écrier douloureusement et piteusement, et à se tirer et arracher les cheveux :
Hélas ! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement qu’il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et rendu en cendres ! Ah ! Ah ! j’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée. Hélas ! si j’eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m’étais soumise, et que j’eusse été gardée par les gens d’Église, non pas par mes ennemis et adversaires, il ne me fût pas si misérablement arrivé malheur. Oh ! j’en appelle devant Dieu, le grand juge, des grands torts et ingravances qu’on me fait.Et elle se plaignait merveilleusement des oppressions et violences qu’on lui avait faites.Après ces plaintes survint l’évêque de Beauvais, auquel elle dit incontinent :
Évêque, je meurs par vous.Il commença à lui adresser des remontrances, disant :Ah ! Jeanne, prenez tout en patience. Vous 105mourez pour ce que vous n’avez pas tenu ce que vous nous aviez promis et que vous êtes retournée à votre premier maléfice.Et la pauvre Pucelle lui répondit :Hélas ! si vous m’eussiez mise aux prisons de cour d’Église et rendue entre les mains de concierges ecclésiastiques compétents et convenables, ceci ne fût pas advenu. C’est pourquoi j’en appelle de vous devant Dieu.Pour lors, je sortis et n’ouïs plus rien.
106XIX. Déposition du frère Guillaume Duval
Révérend père en Dieu et religieuse personne frère Guillaume Duval, de l’ordre des frères prêcheurs de Saint-Jacques à Rouen, docteur en théologie, âgé d’environ vingt-six ans lors du procès de Jeanne, était, comme frère Isambard, un des acolytes du vice-inquisiteur Jean Lemaître. Il fit en 1450 la très courte déposition qui suit, où se trouve un trait bien caractéristique :
Quand on faisait le procès de Jeanne, je me trouvai à une séance avec Isambard de la Pierre. Faute de lieu propre à nous asseoir dans l’assemblée des conseillers, nous allâmes, selon notre habitude, nous asseoir à la table, près de la Pucelle. Là, tandis qu’on interrogeait et examinait Jeanne, frère Isambard l’avertissait de ce qu’elle devait dire, en la poussant du coude ou faisant quelque autre signe.
La séance terminée, frère Isambard, maître Jean de la Fontaine et moi, nous fûmes députés pour visiter Jeanne et la conseiller, ce même jour, l’après-dîner. 107Dans ce but, nous nous rendîmes ensemble au château de Rouen. Mais au château nous trouvâmes le comte de Warwick, qui, manifestant grand dépit et grande indignation, assaillit frère Isambard de mordantes injures et invectives :
Pourquoi, lui dit-il, soutiens-tu565 le matin cette méchante en lui faisant tant de signes ? Par la morbleu, vilain, si je m’aperçois plus que tu mettes peine de la délivrer et de l’avertir de son profit, je te ferai jeter en Seine.Pour lors, laissant là ledit Isambard, mon compagnon et moi nous nous enfuîmes dans notre couvent.Voilà tout ce que j’ai vu et ouï ; car je ne fus pas présent au procès.
108XX. Déposition de l’archidiacre André Marguerie
Vénérable et circonspecte personne maître André Marguerie, archidiacre du Petit-Caux en l’église de Rouen, âgé de soixante-six ans, fut entendu en 1452 et en 1456. Ce complice de Cauchon mérita le titre de conseiller du roi d’Angleterre. Nous allons l’entendre constater à contre-cœur des irrégularités du procès, accentuer la résistance de Jeanne à l’Église, atténuer sa propre responsabilité et excuser les Anglais le plus possible. Il dit :
J’ai seulement connu Jeanne à l’origine du procès qui lui a été fait et auquel je n’ai pris qu’une faible part. C’était une fille jeune, mais bien rusée en ses réponses566.
Je crois que les hommes d’armes anglais haïssaient Jeanne et que plusieurs avaient soif de sa mort pour qu’elle n’eût plus moyen de leur nuire.
109Maints assesseurs du procès furent semoncés parce qu’ils ne parlaient pas assez pleinement au gré des Anglais. Toutefois je ne sache pas qu’aucun ait été en péril de mort. J’ai seulement ouï dire que maître Nicolas de Houppeville ne voulut pas donner son avis. Il y avait bien quelques Anglais qui, en procédant contre Jeanne, obéissaient à la haine ; mais les personnages notables étaient animés de bons sentiments567.
Jeanne était dans la prison du château de Rouen. Je l’y ai vue. Elle était gardée, je crois, par des Anglais, parce que les Anglais avaient la gouverne du château où elle était incarcérée. Voilà bien un point où il m’a toujours semblé qu’on fût en faute. C’était mal procéder que de tenir Jeanne en mains laïques pendant la durée d’un procès en matière de foi, et surtout après la première sentence, quand elle eut été condamnée à la prison perpétuelle.
Je crois qu’on visita Jeanne pour savoir si elle était vierge ou non ; mais en vérité je ne saurais l’affirmer. Ce que je sais, c’est que, durant le procès, elle passait pour vierge.
En ce qui touche les points de fait relevés contre les juges et les assesseurs, je ne sais rien. J’ignore si Jeanne a été injustement condamnée et s’il a été commis quelque injustice dans la rédaction du procès.
Loin de reconnaître que Jeanne ait répondu convenablement et catholiquement touchant l’Église, je crois 110plutôt le contraire568. Ainsi j’ai souvenir d’avoir entendu de sa bouche, quand on lui demandait si elle voulait se soumettre à l’Église, cette réponse :
Sur certaines choses je ne donnerai créance ni à mon évêque, ni au pape, ni à quiconque, parce que je tiens cela de Dieu569.Ce fut une des causes pour lesquelles on procéda contre elle, en vue de la faire abjurer.J’assistai à la première prédication ; et je me rappelle bien qu’au moment de l’abjuration de Jeanne, un chapelain du cardinal d’Angleterre, qui avait assisté aussi à la prédication, dit à l’évêque de Beauvais :
Vous favorisez trop Jeanne.—Vous mentez, répondit l’évêque. En telle cause je ne voudrais favoriser qui que ce fût.Alors le chapelain fut réprimandé par le cardinal anglais qui lui dit de se taire.Plus tard, sur la nouvelle que Jeanne avait repris l’habit d’homme, j’allai au château m’enquérir comment et de quelle manière cela s’était fait. Les Anglais s’en indignèrent et firent grand tumulte, tant et si bien que moi et beaucoup d’autres, venus au château pour le même motif, nous fûmes forcés de nous en retourner à la hâte. Il y avait péril pour nos personnes.
J’assistai à la dernière prédication ; mais je n’étais 111pas là quand fut exécutée la sentence. Pris de pitié, j’étais parti. Je sais cependant que plusieurs assistants pleuraient, en particulier monseigneur l’évêque de Thérouanne, alors chancelier d’Henri VI.
Vu mon absence au moment de l’exécution, je ne saurais dire jusqu’à quel point Jeanne mourut dévotement. Mais elle se montrait assez troublée et disait :
Rouen, Rouen, mourrai-je ici ?À ce qu’il me semble, après la mort de Jeanne, ses cendres, par ordre du cardinal d’Angleterre, furent réunies et jetées en Seine.
Je ne sais rien autre.
112XXI. Déposition du chanoine Richard de Grouchet
Vénérable et discrète personne maître Richard de Grouchet, chanoine de l’église collégiale de La Saussaye, au diocèse d’Évreux, âgé de soixante ans, déposa dans l’enquête de 1452.
Il a donné d’instructifs détails sur le procès de Jeanne, où il figura parmi les assesseurs :
J’ai vu Jeanne au château de Rouen, où elle était emprisonnée. Des Anglais la gardaient, la menaient et la ramenaient. Était-elle enchaînée ? Avait-elle les fers aux pieds ? Je ne sais. J’ai seulement ouï assurer qu’on la tenait bien rigoureusement et durement.
Selon le bruit public, les Anglais craignaient Jeanne et lui firent intenter un procès pour satisfaire leur rancune et leurs colères. Les juges furent-ils intimidés et obéirent-ils à la crainte ? Je ne saurais le dire. À ce qu’il me semble, parmi ceux qui participèrent au procès, les uns étaient là volontiers et avec plaisir ; les autres de force et malgré eux. Il y avait beaucoup de timides, dont quelques-uns s’enfuirent, ne voulant pas 113assister au procès570. Maître Nicolas de Houppeville, entre autres, fut en grand péril.
Maître Jean Pigache, Pierre Minier (l’un et l’autre me l’ont dit), et moi-même qui restais avec eux, nous donnâmes nos avis sous le coup de la crainte, menacés et terrifiés. Nous assistâmes au procès ; mais nous fûmes dans la pensée de fuir.
Je citerai aussi Pierre Morice. Je lui ai entendu plusieurs fois raconter qu’après le premier prêche, comme il avertissait Jeanne de persister dans ses bons propos, les Anglais furent mécontents et il fut en grand danger d’être frappé.
J’ignore si jamais quelqu’un se trouva en péril de mort pour avoir pris la défense de Jeanne ; mais je sais bien que, pendant qu’on lui adressait des questions difficiles, les quelques docteurs à qui il arrivait de vouloir la diriger étaient rigoureusement et durement repris. Ils étaient censurés comme favorables à Jeanne, tantôt par l’évêque de Beauvais, tantôt par maître Jean Beaupère qui leur disait :
Laissez-la parler. C’est moi qui ai charge de l’interroger571.Je n’ai ni vu ni compris que quelqu’un s’introduisît près de Jeanne pour l’instruire et la conseiller. Je ne sache pas qu’elle ait demandé ou qu’on lui ait offert un conseil. J’incline bien à croire qu’au commencement 114du procès elle a demandé un conseil ; mais je ne sais rien de certain.
Privée de défense, Jeanne répondait par elle-même ; et quoique toute jeune, elle faisait des réponses prudentes et de grande substance. Je l’ai vue harcelée de questions difficiles, enveloppées, captieuses. On voulait, ce me semble, la prendre à ses paroles et la distraire de son propos. Ce nonobstant, elle répondait bien, eu égard à la fragilité féminine572. Quelquefois, quand ses interrogateurs revenaient sur une question posée, elle les en avisait et leur désignait le jour où elle avait répondu. Je me souviens d’avoir entendu dire par messire Gilles, abbé de Fécamp, qu’un grand clerc aurait été bien en peine pour répondre aux questions difficiles faites à Jeanne, et pourtant, je le sais, elle était ignorante du droit et des pratiques judiciaires.
Moi le voyant et l’entendant, on a demandé à Jeanne si elle voulait se soumettre à l’évêque de Beauvais et à quelques-uns des assesseurs qu’on lui nomma. Elle répondit que non ; mais qu’elle se soumettait au pape et à l’Église catholique. Même elle requit qu’on la menât au pape —
Eh bien, lui dit-on, votre procès sera envoyé au pape pour qu’il le juge.— Non, reprit-elle, je ne veux pas que cela se passe ainsi ; car je ne sais pas ce que vous mettriez dans le procès. Mais je veux y être menée et que le pape m’interroge573.
115A-t-on écrit dans le procès que Jeanne ne se soumit pas à l’Église ? Je n’en ai pas connaissance. Je n’ai pas su non plus qu’on défendît l’insertion de ses réponses là-dessus. Ce que je puis affirmer, c’est que, moi présent, Jeanne s’est toujours soumise au pape et à l’Église. Bien des fois, pendant le jugement, j’ai entendu de sa bouche des protestations d’attachement à la foi catholique.
Selon ma créance, les greffiers ont été fidèles dans leurs écritures. Cependant j’ai vu et entendu l’évêque de Beauvais les gourmander aigrement quand ils ne faisaient pas ce qu’il voulait.
Le greffier écrivait le procès en français, et quand il y avait doute sur ce qui avait été écrit, on demandait la chose à Jeanne. Pour ce qui est de la traduction latine, je ne sais rien.
Que le procès de Jeanne ait été juridiquement incorrect, j’en suis convaincu. Qu’en fait, les docteurs consultés aient été sous le coup de la crainte au point de perdre leur libre arbitre, c’est possible. Ainsi, Pigache, Minier et moi, nous avions donné par écrit notre opinion selon notre conscience. Cette opinion ne fut pas au gré de l’évêque et des assesseurs et il nous fut dit : Voilà donc ce que vous avez fait !
Au fond, à en juger par ce que j’ai vu et entendu, il y eut, dans cette affaire, beaucoup de violence.
116La sentence m’a toujours paru injuste. Je n’ai jamais su d’où les juges ont tiré des titres qui l’autorisassent et des motifs de condamnation.
Je ne sache, ni par ouï-dire ni autrement, qu’il y ait eu une sentence portée par le juge séculier contre Jeanne. Je n’étais pas présent. Mais, selon la rumeur commune et la voix publique, Jeanne fut livrée au supplice de manière violente et injuste.
Au dire de tous, sa mort fut une sainte mort.
Cette mort a été l’œuvre de la haine des Anglais. Leur but était-il de déshonorer notre seigneur le roi ? Je ne sais. Mais je crois bien qu’on tendait à le faire mépriser en menant ainsi ce procès et en livrant Jeanne à la mort.
J’ai fini ma déposition. Tout ce que j’ai dit est vrai.
117XXII. Déposition de Dudésert et de Caval, chanoines de Rouen
Nicolas Dudésert
Vénérable et discrète personne maître Nicolas Dudésert, chanoine de Rouen, âgé de cinquante-deux ans, avait participé au procès et à la condamnation de Jeanne. Il fit en 1452 une déposition laconique et réservée. On y remarquera ce qu’il dit au sujet de l’abjuration de Jeanne.
Je crois vraisemblable que, si Jeanne eût tenu le parti des Anglais comme elle tenait le parti des Français, elle n’eût pas été traitée comme elle le fut.
À coup sûr, ses faits et gestes avaient jeté quelque terreur chez les Anglais. Mais pour cela visaient-ils à la faire périr ? Je ne saurais le dire. Toutefois, je suis porté à croire qu’ils la haïssaient en même temps qu’ils la craignaient, et que ce qu’elle avait fait à la guerre fut pour beaucoup dans le procès intenté contre elle.
Il paraît qu’on la tenait emprisonnée dans le château de Rouen, avec des Anglais pour gardiens. Je l’y ai vue une fois au moment où elle était amenée devant les juges.
118Jeanne était une jeune fille de dix-huit ou de dix-neuf ans. On disait qu’elle était bien prudente et avisée en ses réponses.
J’assistai à la prédication de Saint-Ouen. J’y vis et entendis l’abjuration de Jeanne, se soumettant à la détermination, au jugement et aux commandements de l’Église. Un docteur anglais, là présent, fut mécontent que l’évêque acceptât cette abjuration de Jeanne, parce qu’elle en prononçait quelques mots en riant574. Il dit à l’évêque :
Vous faites mal d’accepter une abjuration pareille. C’est une dérision.L’évêque lui répondit avec humeur :Vous mentez. Juge en cause de foi, je dois plutôt chercher son salut que sa mort575.Lors du prêche de Saint-Ouen, j’entendis de la bouche de Jeanne qu’elle se soumettait au jugement de l’Église. Fut-il interdit aux greffiers de consigner cette soumission dans leurs écritures ? Je l’ignore.
De même qu’au prêche de Saint-Ouen, j’assistai au prêche du Vieux-Marché. Ici comme là je vis Jeanne se montrer bonne chrétienne en tous ses faits et gestes. Elle invoquait Dieu et les saints.
De sa communion, je ne sais rien.
Avant le prêche, le lieu du supplice avait été préparé. Le prêche fini, Jeanne fut abandonnée par les 119juges ecclésiastiques. Aussitôt on s’empara d’elle. Mais fut-elle immédiatement conduite au supplice, ou bien devant le bailli et les autres officiers royaux qui étaient sur une estrade ? Je n’en sais rien.
Nicolas Caval
À la déposition du chanoine de Rouen, Dudésert, je joindrai ici les déclarations excessivement courtes de son confrère Caval qui, comme lui, était un de ceux qui s’étaient prononcés contre Jeanne.
Vénérable et discrète personne maître Nicolas Caval fut entendu par Philippe de La Rose en 1452 et par les juges du procès de réhabilitation en 1456. Le procès-verbal de 1452 lui donne soixante ans d’âge. Le procès verbal de 1456 lui en donne soixante-dix et l’appelle Jean.
Voici ce qu’il dit :
Je crois que les Anglais n’avaient pas grande affection pour Jeanne. Quant à ses juges, je ne saurais rien dire de leurs dispositions. Pour ce qui est des greffiers, je crois qu’ils ont écrit fidèlement, sans obéir à aucun sentiment de crainte.
J’assistai au procès pendant quelques jours ; et c’est alors que je connus Jeanne, Je l’ai vue une fois en 120audience et l’ai entendue répondre de façon assez prudente. Elle avait une fort bonne mémoire. Comme on la questionnait sur un point, elle disait :
J’ai autre fois répondu et en telle manière576.Elle faisait chercher par le notaire le jour où elle avait répondu : et tout se trouvait comme elle le déclarait, rien de plus, rien de moins577. Cela m’étonnait, vu son âge ; car il me semble qu’elle était bien jeune.Je n’assistai ni à la condamnation ni à l’exécution de Jeanne. J’ai su qu’elle mourut chrétiennement ; qu’à ses derniers moments elle invoquait le nom de Jésus, et qu’elle fit pleurer beaucoup de monde.
Je ne sais rien autre.
121XXIII. Déposition du prieur Thomas Marie
Vénérable et religieuse personne messire Thomas Marie, prieur de Saint-Michel, près Rouen, de l’ordre de Saint-Benoît, âgé de soixante-trois ans, fit, en 1452, devant Philippe de La Rose, une déposition qui se distingue des autres par les réflexions générales mêlées à l’exposé des faits.
Parce que Jeanne avait fait des merveilles dans la guerre, les Anglais qui sont communément superstitieux, — c’est du moins leur réputation et la chose est passée en proverbe578, — estimaient qu’il y avait un sort attaché à sa personne. Aussi désiraient-ils sa mort.
Selon ma créance, c’est à leur requête et à leurs frais que fut fait le procès de Jeanne.
Quant aux acteurs du procès, tels agirent par amour des Anglais, tels par crainte. Que, comme on le dit, ils aient procédé sous le coup de menaces et d’une espèce de terreur, je ne le crois point. Il y a eu plutôt 122séduction ; car, je l’ai ouï dire et j’en suis convaincu, certains reçurent des présents. Néanmoins, il est exact qu’à l’occasion de ce procès, maître Nicolas de Houppeville fut exclu des audiences et mis en prison pour avoir vertement parlé sur le fait de Jeanne à l’évêque de Beauvais.
J’ai bien compris que quelquefois les greffiers étaient sollicités à écrire autrement qu’il n’était dit. Cependant je crois qu’ils ont été fidèles et véridiques dans leurs écritures.
J’ai entendu un serrurier me dire qu’il avait fabriqué une cage de fer pour tenir Jeanne debout579. Jeanne fut-elle mise dans cette cage ? Je crois que oui ; mais je ne le sais point580.
Je ne sais pas davantage s’il est vrai que, pendant qu’elle était en prison, des Anglais déguisés l’exhortassent, la nuit, à ne pas se soumettre à l’Église. Mais je sais qu’après le prêche de Saint-Ouen, quand elle eut été replacée dans la prison du château, elle fut si tourmentée, si maltraitée, qu’elle eut lieu de dire :
J’aimerais mieux mourir que de rester davantage avec ces Anglais581.Il m’a été dit qu’un conseil fut offert à Jeanne. Quant 123à ce fait que quelqu’un aurait été en péril de mort ou en tout autre péril pour lui avoir donné conseil, je n’en ai point entendu parler.
Jeanne passait pour simple et ignorante. Et pourtant j’ai entendu une personne qui avait été au procès, ainsi que d’autres, dire qu’elle répondait aux questions aussi sagement que l’eût fait un excellent clerc582.
Je n’ai pas été présent au procès ; mais je crois bien que les interrogateurs visaient à perdre Jeanne et la tracassaient le plus possible.
Où manque le libre arbitre ni procès, ni sentence ne valent583. Dans le procès de Jeanne, juges et assesseurs furent-ils libres ? Je ne saurais là-dessus rien ajouter à ce que je viens de dire.
Une chose que je crois bien et dont était d’accord l’opinion publique, c’est que Jeanne fut brûlée quoique bonne catholique.
J’ai ouï conter par plusieurs personnes qu’on vit le nom de Jésus écrit dans les flammes du bûcher où Jeanne fut brûlée.
Je n’en doute pas, si les Anglais eussent eu une telle femme ils l’auraient fort honorée et ne l’auraient pas traitée ainsi.
Voilà faite ma déposition. Ce que j’ai dit est vrai et de notoriété publique dans la ville de Rouen.
124XXIV. Déposition du curé Riquier
Vénérable personne messire Jean Riquier, chapelain de l’église de Rouen, curé de la paroisse d’Heudicourt, âgé de quarante-sept ans, fit en 1456 une déposition où on remarquera surtout des détails touchants sur la mort de Jeanne. Il dit :
J’ai vu Jeanne pour la première fois lors de la prédication de Saint-Ouen et je l’ai revue au Vieux-Marché. C’était une jeune fille de vingt ans ou à peu près. Elle était, je crois, une bonne chrétienne : aussi, avant de mourir, demanda-t-elle à recevoir le bon Dieu.
Quand elle fut amenée à Rouen, j’étais attaché au chœur de l’église de cette ville. Il m’arrivait d’entendre parler du procès par mes supérieurs ecclésiastiques. Entre autres choses, j’ai ouï dire par maître Pierre Morice, Nicolas Loiseleur et d’autres dont je ne me souviens pas, que les Anglais craignaient Jeanne à tel point qu’ils n’osaient pas, elle vivante, assiéger Louviers. Ils voulaient qu’elle mourût avant.
Force nous est de complaire aux Anglais, disaient ces docteurs. 125Son procès sera vite expédié et on trouvera l’occasion de la faire mourir584.Selon ma créance, tout ce qui s’est passé a été fait à l’intercession et aux frais des Anglais. Le bruit courait que beaucoup qui assistaient au procès s’en seraient volontiers abstenus, et qu’en y assistant ils obéissaient surtout à la crainte.
Je n’ai pas vu Jeanne dans sa prison. On disait que personne n’osait lui parler. Je sais seulement qu’elle était au château et dans les fers, avec des Anglais pour gardiens.
Je n’ai pas non plus assisté au procès. Mais on racontait qu’il était fait à Jeanne des questions fort difficiles, et que, quand elle craignait de répondre, elle demandait un délai. On ajoutait qu’elle répondait avec une sagesse telle, que, si un des docteurs qui l’interrogeaient eut eu à répondre, il ne s’en serait pas mieux tiré.
Toutefois il fut fort long. J’ai ouï dire que les Anglais étaient mécontents qu’il fût si long et gourmandaient tel et tel de ce qu’on n’en finissait pas plus vite.
D’après ce qu’on m’a assuré, Jeanne déclara qu’elle ne voudrait rien dire ni affirmer qui fût contre la foi catholique.
J’assistai au premier prêche fait à Saint-Ouen. Maître 126Guillaume Érard, le prédicateur, laissa échapper sur le roi de France quelques paroles malveillantes dont le souvenir ne me revient pas. Aussitôt Jeanne se mit à excuser le roi et dit :
Gardez-vous de parler du roi ; car il est bon catholique. Mais parlez de moi585.J’assistai aussi au prêche fait au Vieux-Marché, le jour où Jeanne mourut et d’une mort bien chrétienne, à mon avis. Je sais qu’elle fut abandonnée par les gens d’Église, et qu’aussitôt, j’en fus témoin, des sergents et des soldats anglais la prirent pour la conduire tout droit au lieu du supplice. Je n’ai point vu qu’il y eût aucune sentence prononcée par le juge séculier.
Maître Pierre Morice visita Jeanne dès le matin, avant qu’on la conduisît au prêche du Vieux-Marché :
Maître Pierre, lui dit-elle, où serai-je ce soir586 ?—N’avez-vous pas bonne espérance dans le Seigneur ?répondit maître Pierre. —Oui, reprit-elle, Dieu aidant, je serai en paradis587.Voilà ce que m’a raconté maître Pierre.Quand Jeanne vit mettre le feu au bûcher, elle se mit à crier d’une voix forte : Jésus ! et toujours jusqu’à ce qu’elle trépassa elle cria : Jésus !
Une fois qu’elle fut morte, comme les Anglais redoutaient qu’on ne dît qu’elle avait échappé, ordre fut 127donné au bourreau d’écarter un peu les flammes pour que les assistants pussent voir Jeanne morte et qu’ainsi on ne dît pas qu’elle eût échappé588.
Pendant l’exécution, maître Jean Alepée, alors chanoine de Rouen, était près de moi. Il pleurait que c’était merveille ; et je lui entendis dire ces paroles :
Plût à Dieu que mon âme fût au lieu où je crois l’âme de cette femme589 !Je ne sais rien autre.
128XXV. Déposition du curé Bouchier et du curé Lemaire
Pierre Bouchier
Messire Pierre Bouchier, curé de la paroisse de Bourgeauville, dans le diocèse de Lisieux, âgé de cinquante-cinq ans, fit, en 1452, la déposition suivante qui renferme quelques détails dignes d’attention :
On en voulait surtout à Jeanne d’avoir levé le siège d’Orléans. Les Anglais étaient heureux de la tenir, et je crois qu’ils auraient bien voulu qu’elle mourût. Ils craignaient Jeanne plus que tout le reste de l’armée de France. De là le procès qui fut fait.
Je sais parfaitement que Jeanne était emprisonnée au château de Rouen ; mais j’ignore si elle était aux fers. Personne ne pouvait parler avec elle sans en avoir congé de quelques Anglais préposés à sa garde. Jamais je ne l’ai vue sortir de prison sans une escorte d’Anglais. Je crois qu’ils se tenaient enfermés avec elle dans une chambre ayant trois clefs dont une aux mains du seigneur cardinal ou de son secrétaire ; la seconde aux mains de l’inquisiteur ; la troisième aux mains de messire Jean Benedicite, le promoteur. Les 129Anglais craignaient par-dessus tout que Jeanne ne s’évadât590.
Autant que j’en ai pu juger, Jeanne avait environ dix-neuf ans. On disait qu’elle ne manquait pas de discernement dans ses réponses. Je n’assistai pas aux interrogatoires. Je sais seulement, l’ayant entendu raconter, qu’elle était seule, assise sur un siège et répondant sans conseil. Avait-elle demandé un conseil et lui fut il refusé ? Je l’ignore.
Beaucoup de gens m’ont assuré que Jeanne, quand on l’examinait, avait déclaré à plusieurs reprises qu’elle se soumettait à notre seigneur le pape et demandé qu’on la menât à lui.
Je sais, pour l’avoir entendu dire, que le procès fut écrit en latin.
Lors du prêche qui eut lieu au cimetière de Saint-Ouen, un clerc anglais, bachelier en théologie, gardien du sceau privé du cardinal d’Angleterre, là présent, adressa la parole à monseigneur l’évêque de Beauvais, juge de Jeanne, et lui dit :
Finissez-en ! vous êtes trop favorable591.Cela mécontenta l’évêque. Il jeta le procès à terre, disant qu’il ne ferait rien de plus ce jour-là et qu’il ne voulait faire que selon sa conscience.Après le prêche, Jeanne, les mains jointes, dit à 130haute voix qu’elle se soumettait au jugement de l’Église. Elle priait saint Michel de la diriger et de la conseiller.
Autant que j’ai vu Jeanne, je l’ai toujours connue pour une bonne chrétienne et bien pieuse. Je sais que le corps de Notre-Seigneur lui fut porté dans le château en sa prison, avant qu’on la menât au Vieux-Marché où elle fut prêchée et brûlée.
Une fois la sentence portée par le juge ecclésiastique, Jeanne fut conduite à l’estrade du bailli par les sergents du roi. Sur cette estrade il y avait, outre le bailli, d’autres officiers séculiers. Jeanne resta quelque temps avec eux. Qu’est-ce qui fut dit ou fait ? Je l’ignore. Je sais seulement qu’à leur départ, Jeanne fut livrée aux flammes.
Pendant qu’on la liait, elle implorait et invoquait spécialement saint Michel. Je la vis se montrer bonne chrétienne jusqu’à la fin. Plusieurs des assistants, ils étaient bien dix mille, pleuraient et versaient des larmes, disant que c’était grande pitié592.
J’ai fini ma déposition. Ce que j’ai dit est vrai et de notoriété publique dans la ville de Rouen.
Jean Lemaire
Messire Jean Lemaire, curé de la paroisse de Saint-Vincent de Rouen, âgé de quarante cinq ans, fit, en 1456, une courte déposition de 131mince portée, qui peut être rapprochée de la déposition du curé Bouchier.
J’ai peu connu Jeanne. Au temps où elle fut menée à Rouen, j’étais étudiant à l’université de Paris. Je ne vins à Rouen qu’à l’époque où eut lieu à Saint-Ouen le prêche fait par Guillaume Érard. C’est ce jour-là et en cet endroit que je vis Jeanne. J’entendis aussi parler les gens de Rouen. Le bruit commun était que les Anglais faisaient faire ce procès à Jeanne, parce qu’ils la craignaient et la détestaient. Je ne doute pas que, dans la conduite et dans la forme du procès et des sentences qui s’ensuivirent, la justice n’ait été beaucoup offensée. Il me revint que plusieurs des assesseurs étaient fort ennuyés de ce procès et mécontents de la manière dont il était conduit. Quelques-uns, paraît-il, furent en grand danger de perdre la vie, notamment défunts maître Pierre Morice, maître Gilles de Fécamp et maître Nicolas Loiseleur.
Je ne sais rien autre.
132XXVI. Déposition de Monnet, ancien clerc de maître Beaupère
Maître Jean Monnet, professeur de théologie, chanoine de Paris, âgé de cinquante ans, avait été, en qualité de clerc, au service de l’universitaire Jean Beaupère pendant le procès de Jeanne. Sa déposition faite en 1456 renferme des renseignements topiques sur les interrogatoires de Jeanne et sur son abjuration :
Je n’ai connu Jeanne qu’à l’époque où j’allai à Rouen avec maître Jean Beaupère, dont j’étais serviteur, et en compagnie de maîtres Pierre Morice, Thomas de Courcelles et plusieurs autres qui étaient mandés pour assister au procès.
Pendant le procès, je vis Jeanne à plusieurs reprises. J’assistai aux audiences trois ou quatre fois. J’écrivais les questions faites à Jeanne et ses réponses, non en qualité de greffier, mais comme clerc et serviteur de maître Jean Beaupère. J’ai même reconnu mon écriture, quand j’ai eu sous les yeux la rédaction française du procès.
Entre autres choses, je me souviens d’avoir entendu 133Jeanne, s’adressant aux greffiers et à moi, dire que nous n’avions pas bien écrit. Maintes fois elle nous faisait corriger nos écritures.
Souvent, dans les interrogatoires, quand on la questionnait sur des points au sujet desquels il lui semblait qu’elle ne devait pas répondre, Jeanne disait qu’elle s’en rapportait aux consciences de ses interrogateurs pour savoir si elle devait ou non répondre593. De fait, on lui faisait des questions bien difficiles auxquelles un maître de théologie aurait répondu à grand-peine. M’est avis qu’en cela Jeanne était beaucoup chargée.
Dans le cours du procès Jeanne se trouva malade. Fut-elle visitée par les médecins ? Je n’en sais rien.
Quant aux douze articles, j’ignore qui en a été l’inventeur et le rédacteur ; j’ignore aussi s’ils sont un extrait bon ou mauvais des confessions de Jeanne. Ce que je sais, c’est que Jean Beaupère se rendit à Paris pour les y apporter.
Le procès entrepris contre Jeanne provenait des grands dommages qu’elle avait causés aux Anglais. Ils trouvaient qu’elle leur était trop préjudiciable. Selon ma créance, c’est à leurs frais qu’eut lieu tout le procès.
Sur les sentiments des juges, je ne saurais me prononcer. Je m’en réfère à leurs consciences.
Jeanne était détenue au château de Rouen. J’ai entendu dire que, pendant le procès, elle fut visitée pour savoir si oui ou non elle était vierge, et qu’elle fût 134trouvée vierge. J’en ai souvenir ; car il fut dit à cette occasion qu’en montant à cheval elle avait été blessée aux parties inférieures et que la visite avait révélé le fait.
J’ai également entendu dire que certaines personnes allaient s’entretenir avec Jeanne sous un déguisement. Mais j’ignore qui.
J’ai assisté au prêche de Saint-Ouen. J’étais sur l’estrade aux pieds de maître Jean Beaupère, mon maître. La prédication achevée, comme on venait de commencer la lecture de la sentence, Jeanne dit que, si elle était conseillée par les clercs et que ce qu’on lui demandait agréât à leurs consciences, elle ferait volontiers ce qui lui serait conseillé594. À ces mots, l’évêque de Beauvais, s’adressant au cardinal d’Angleterre là présent, s’enquit de ce qu’il devait faire, attendu la soumission de Jeanne. Le cardinal répondit à l’évêque qu’il devait admettre Jeanne à la pénitence. C’est ce que fit l’évêque, laissant là la sentence qu’il avait commencé à lire.
Je me souviens d’avoir vu la cédule d’abjuration qui fut lue alors. À ce qu’il me semble, c’était une petite cédule, à peu près de six ou sept lignes595.
Un point sur lequel mes souvenirs sont également bien fixés, c’est sur le dire de Jeanne déclarant qu’elle 135s’en rapportait aux consciences de ceux qui la jugeaient pour savoir si elle devait se désavouer ou non.
Le jour où se passèrent les faits que je viens de rappeler, le bourreau, disait-on, était sur la place, attendant que Jeanne fût livrée à la justice séculière.
Voilà tout ce que je sais, ayant quitté Rouen le lundi ou le dimanche qui précéda la mort de Jeanne.
136XXVII. Déposition de frère Jean de Lenozoles
Vénérable et religieuse personne frère Jean de Lenozoles, prêtre de l’ordre Saint-Pierre-Célestin, ancien serviteur de Guillaume Érard, âgé de quarante-huit ans, fit en 1456 une déposition où on trouvera quelques détails touchants sur les derniers moments de Jeanne.
Je ne connaissais pas Jeanne et je ne l’ai vue que lors des deux prédications qui furent faites à Rouen.
Étant au service de feu Guillaume Érard, je quittai la Bourgogne et vins avec mon maître à Rouen. Arrivé en cette ville j’entendis parler du procès de Jeanne. Ce qui se fit, je ne le sais ; car je quittai Rouen pour n’y revenir que vers la Pentecôte. À mon retour je trouvai mon maître, qui m’apprit qu’il avait charge de faire une prédication au sujet de Jeanne, et que cela lui causait beaucoup de déplaisir.
Je voudrais bien être en Flandre, me dit-il. Cette affaire m’est fort désagréable.J’assistai au prêche de mon maître à Saint-Ouen ; mais je ne saurais rappeler les paroles prononcées, parce que j’étais placé loin. Je me souviens qu’à la fin 137du sermon le bruit se répandit dans la foule que Jeanne avait abjuré et fait sa soumission. Beaucoup s’en réjouissaient. Mais qu’avait-elle abjuré au juste ? Je l’ignore.
Après l’abjuration, des vêtements de femme furent donnés à Jeanne par maîtres Pierre Morice et Nicolas Loiseleur ; en même temps, on la remit en prison. Mais, d’après ce qui m’a été raconté, son habit d’homme lui fut laissé dans la prison ; et peu après elle le reprit. Pour quel motif ? Qui l’y poussa ? Je ne sais. Ce qui est à ma connaissance, c’est qu’après qu’elle eut ainsi repris l’habit d’homme le tribunal fut réuni pour voir ce qu’il y avait à faire. Quant aux conclusions adoptées, je ne les connais que par ouï dire. D’après le bruit commun, Jeanne fut jugée relapse pour avoir repris l’habit d’homme et pour avoir déclaré que ses voix lui avaient apparu.
J’ai souvenir d’avoir été présent au prêche du Vieux-Marché. Dès le matin, avant le prêche, je vis porter à Jeanne le corps du Christ, très solennellement. On chantait les litanies ; on disait :
Priez pour elle; et il y avait une grande multitude de flambeaux596. Qui avait décidé et ordonné cela ? Je ne sais. Je n’assistai point à la communion de Jeanne. Mais depuis, j’ai entendu dire qu’elle avait reçu le bon Dieu fort dévotement et avec grande abondance de larmes. Peu après Jeanne 138fut conduite sur l’estrade préparée au Vieux-Marché et là fut fait un prêche par maître Nicolas Midi. Mais je n’ai pas souvenir de ce qui se passa lors de ce prêche. J’étais loin du prédicateur.Je ne vis pas remettre Jeanne à la justice séculière ; mais je la vis conduire au supplice peu après le prêche. À voix haute elle poussait ce cri qu’elle répéta plusieurs fois : Jésus !
Je ne sais rien autre.
139XXVIII. Déposition de l’appariteur Leparmentier
Honnête homme Mauger Leparmentier, clerc non marié, appariteur de la cour archiépiscopale de Rouen, avait été jadis appelé pour appliquer la torture à Jeanne. Il avait cinquante six ans quand il fit sa déposition en 1456.
Elle est courte mais substantielle :
J’ai connu Jeanne à partir de l’époque où elle fut conduite à Rouen. Je me souviens de l’avoir vue dans la grosse tour597, au château de cette ville. Nous y fûmes 140mandés, mon compagnon et moi, pour la mettre à la torture598. On se mit à l’interroger et elle se comporta fort prudemment dans ses réponses, si bien que les assistants étaient émerveillés. Finalement mon compagnon et moi nous nous retirâmes sans avoir touché à sa personne.
Ce sont les Anglais qui avaient inspiré le procès fait à Jeanne par l’évêque de Beauvais. Celui-ci se prévalut de ce que Jeanne avait été prise dans le territoire de-son diocèse. Il était l’âme damnée du parti anglais.
Quelques frères de l’ordre des prêcheurs eurent fort à faire parce qu’ils conseillaient à Jeanne de se soumettre à l’Église. C’est du moins ce que plusieurs personnes m’ont raconté. D’après la voix commune, tout ce qui se faisait contre Jeanne était dû à la haine qu’on avait pour le roi de France et pour la cause qu’elle soutenait.
Il est fait à Jeannette une grande injustice, disait-on.J’ai assisté au dernier prêche fait au Vieux-Marché le jour où Jeanne fut brûlée. Le bûcher où on devait la brûler était tout prêt avant que la prédication fût finie et la sentence portée.
141Aussitôt la sentence portée par l’évêque, Jeanne fut conduite au feu. Je ne me suis point aperçu qu’il y ait eu de sentence prononcée par le juge laïque. C’est tout de suite que Jeanine fut mise au bûcher. Au milieu du feu elle cria plus de six fois : Jésus ! Ce fut surtout en rendant le dernier soupir qu’elle cria d’une voix forte : Jésus ! si bien qu’elle put être entendue de tous les assistants. Presque tous pleuraient, pris de pitié.
J’ai ouï dire qu’après que son corps eut été brûlé, ses cendres furent recueillies et jetées en Seine.
Je ne sais rien autre.
142XXIX. Déposition du chevalier Aimond de Macy
Un gentilhomme, messire Aimond de Macy, qui avait trente ans lors de la captivité de Jeanne, fit en 1456 une déposition particulièrement intéressante sur le séjour de Jeanne dans les prisons de Beaurevoir, du Crotoy et de Rouen, et sur son abjuration :
J’ai vu Jeanne emprisonnée au château de Beaurevoir où elle était retenue par le comte de Ligny et en son nom. C’est là que je l’ai connue pour la première fois. Je l’ai vue souvent dans la prison et lui ai souvent parlé.
Il m’arriva même, jouant avec elle, de chercher à toucher ses tétons, en tâchant de lui mettre la main dans le sein. Mais elle ne voulait pas le souffrir et me repoussait de tout son pouvoir599. C’était une fille qui se comportait honnêtement tant dans ses propos que dans ses faits et gestes600.
143Jeanne fut ensuite menée au château du Crotoy, où était alors retenu un prisonnier homme très considérable, maître Nicolas de Queville, chancelier de l’église d’Amiens, docteur en l’un et l’autre droit. Le chancelier célébrait souvent le service divin dans la prison ; et Jeanne assistait presque toujours à sa messe. J’ai même ouï dire plus tard par ledit maître Nicolas qu’il avait entendu Jeanne en confession et qu’elle était une bonne chrétienne de très grande piété. Il disait d’elle le plus de bien possible.
Jeanne fut amenée au château de Rouen, dans une prison située vers la campagne. Durant sa détention, le comte de Ligny, avec qui j’étais, vint à Rouen. Un jour le comte voulut voir Jeanne. Nous nous rendîmes auprès d’elle en compagnie du comte de Warwick et du comte de Stafford. Il y avait aussi le chancelier d’Angleterre, alors évêque de Thérouanne, frère du comte de Ligny. Le comte, s’adressant à Jeanne, lui dit : 144
Jeanne, je suis venu ici pour vous racheter, à condition toutefois que vous voudrez promettre de ne plus jamais vous armer contre nous.—En nom Dieu, répondit-elle, vous vous moquez de moi ; car je sais bien que vous n’avez ni pouvoir ni vouloir601.Elle répéta plusieurs fois la même réponse. Et comme le seigneur comte persistait dans son propos, elle finit par dire :Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France. Mais, quand ils seraient cent mille godons de plus qu’à présent, ils n’auront pas le royaume602.Ces paroles indignèrent le comte de Stafford. Il tira sa dague jusqu’au milieu pour frapper Jeanne. Mais le comte de Warwick l’empêcha.Quelque temps après, — je n’avais pas encore quitté Rouen, — Jeanne fut conduite sur la place, devant Saint-Ouen. Là eut lieu un prêche fait par maître Nicolas Midi603. Entre autres paroles dites par le prédicateur, j’entendis celles-ci :
Jeanne, nous avons si grande pitié de toi ! Il faut que vous révoquiez ce que vous avez dit, ou que nous vous abandonnions à la justice séculière604.Pour Jeanne, elle dit dans ses 145réponses qu’elle n’avait rien fait de mal, qu’elle croyait aux douze articles de foi et aux dix commandements du Décalogue. Elle ajouta qu’elle s’en rapportait à la cour romaine et voulait donner sa créance à tout ce que croyait la sainte Église. Ce nonobstant, on la pressait fortement de se désavouer. À quoi elle répondait par ces mots :Vous prenez beaucoup de peine pour me séduire.605.Enfin, pour éviter le péril, Jeanne dit qu’elle était contente de faire tout ce qu’on voudrait606. Aussitôt, un secrétaire du roi d’Angleterre, là présent, nommé Jean Calot, tira de sa manche une petite cédule tout écrite, qu’il lui donna à signer :
Mais, répondait-elle, je ne sais ni lire ni écrire607.Ce nonobstant, le secrétaire Laurent Calot remit à Jeanne ladite cédule et une plume pour signer. Par manière de dérision, Jeanne fit une espèce de rond. Alors Laurent Calot prit la main de Jeanne qui tenait la plume et lui fit tracer un signe dont je n’ai pas souvenir608.Ma croyance est que Jeanne est en paradis.
146XXX. Déposition de l’ancien procureur Daron
Honorable homme Pierre Daron était procureur de la ville de Rouen à l’époque du procès de Jeanne. Il vit la prisonnière dans sa prison et il assista à ses derniers moments. Lors de l’enquête de 1456, Daron avait soixante ans et occupait les fonctions de lieutenant du bailli de Rouen. Voici sa déposition, où se trouvent des détails dignes d’attention :
Je n’ai connu Jeanne qu’à l’époque où elle fut amenée à Rouen. J’étais alors procureur de la ville. La curiosité me poussant, je désirais fort voir Jeanne et ne cherchais qu’une occasion. Même envie pressait Pierre Manuel, avocat du roi d’Angleterre. Je le trouvai, et ensemble nous allâmes voir Jeanne, Nous la trouvâmes au château, en prison dans une tour, ferrée aux pieds609 avec un anneau qui tenait à une grosse pièce de bois. Elle avait plusieurs gardes anglais.
147Manuel parla à Jeanne en ma présence et lui dit par badinage qu’à coup sûr elle ne serait point venue là si on ne l’y eût amenée. En même temps, il lui demanda si, avant d’être faite prisonnière, elle savait qu’elle devait être prise.
Je m’en doutais bien, répondit-elle610. Et, sur la question qui lui fut adressée, pourquoi, si elle s’en doutait, elle n’avait pas su se garder le jour où elle fut prise, Jeanne répondit :Je ne savais ni le jour ni l’heure où je serais prise, ni quand cela arriverait611.Notre entretien se borna là.Je vis Jeanne une autre fois, durant le procès fait contre elle, au moment où elle était conduite de la prison à la grande cour du château.
Certains personnages furent notés par les Anglais pour n’avoir pas voulu assister au procès, et particulièrement maître Nicolas de Houppeville.
Nombreux furent les clercs qui se réunirent. Dans quel esprit procédèrent-ils ? Je ne sais. Ce que je sais, pour l’avoir ouï de maintes personnes, c’est que Jeanne faisait merveilles dans ses réponses612, et qu’elle avait une mémoire étonnante. Ainsi, un jour qu’on l’interrogeait sur un point dont elle avait eu à parler auparavant, elle répondit, quoiqu’il y eût huit jours écoulés :
Tel jour j’ai été questionnée; ou bien : 148Il y a huit jours que j’ai été questionnée là-dessus, et voici comme j’ai répondu613.—Ce n’est pas exact, dit Boisguillaume un des greffiers. —Jeanne dit vrai, dirent quelques-uns des assistants. On lut ce qu’elle avait répondu au jour indiqué, et il se trouva que Jeanne avait raison. De quoi elle s’égaya, disant à Boisguillaume :Si une autre fois vous êtes en faute, je vous tirerai l’oreille614.J’assistai au prêche fait à Saint-Ouen ; mais je ne saurais en déposer, parce que j’étais placé trop loin pour pouvoir rien entendre.
Le bruit commun était qu’après la première sentence on amena Jeanne à prendre les habits d’homme.
J’assistai au prêche fait au Vieux-Marché, le jour où Jeanne finit sa vie, et je la vis livrer et abandonner à la justice séculière. Aussitôt, sans aucun répit et sans autre sentence du juge laïque, Jeanne fut livrée au bourreau et menée sur une estrade où étaient entassés les morceaux de bois pour la brûler.
Je crois qu’elle a terminé ses jours catholiquement, car elle faisait maintes pieuses exclamations et lamentations en invoquant le nom de Jésus. Entre autres paroles, je lui ai entendu dire :
Ah ! Rouen, Rouen, seras-tu ma maison ?On avait grandement pitié d’elle. Beaucoup étaient émus jusqu’aux larmes. Plusieurs 149étaient mécontents que cette exécution de Jeanne eût lieu à Rouen.Je sais que Jeanne, jusqu’à son dernier soupir, ne cessa de crier : Jésus ! Après sa mort, on ramassa ses cendres et ce qui restait d’elle. Le tout fut jeté dans la Seine.
Je ne sais rien autre.
150XXXI. Déposition du maître des requêtes Jean Fave
Prudent homme maître Jean Fave, demeurant à Rouen, maître des requêtes du roi Charles VII, âgé de quarante-cinq ans en 1452, déposa devant Philippe de La Rose. On lui doit des détails très significatifs sur l’attitude des Anglais après l’abjuration de Jeanne. Voici sa déposition :
Je me suis fort bien aperçu de la terreur que Jeanne inspirait aux Anglais. Il paraît qu’ils craignaient beaucoup qu’elle ne s’évadât. J’ai ouï dire que ses gardes étaient souvent changés.
Jeanne fut conduite à Rouen et incarcérée dans une prison du château. Selon ce qui se disait, les Anglais avaient provoqué le procès de foi intenté contre elle ; et ce sont eux qui payèrent les docteurs et autres gens appelés au procès.
J’ai entendu raconter qu’ils furent mécontents de Guillaume Manchon, greffier en la cause, et qu’ils le tinrent pour suspect de partialité en faveur de Jeanne, 151parce qu’il venait à contre-cœur et ne se comportait pas à leur gré615.
Voici des faits qui témoignent de leurs ressentiments et de l’intimidation exercée par eux.
Après le prêche de Saint-Ouen, comme on ramenait Jeanne en prison au château de Rouen, les soldats l’insultaient et leurs chefs les laissaient faire. De fait, les principaux d’entre les Anglais étaient en grande indignation contre l’évêque de Beauvais, les docteurs et les autres assesseurs, parce que Jeanne n’avait pas été proclamée coupable, condamnée et livrée au supplice. L’indignation fut telle qu’au moment où l’évêque et les docteurs revenaient du château, quelques Anglais, disant qu’ils avaient mal gagné l’argent du roi616, levèrent leurs glaives pour les frapper. Ils ne les frappèrent pas cependant.
J’ai aussi ouï dire par quelques personnes qu’après le susdit prêche, le comte de Warwick se plaignit à l’évêque et aux docteurs.
Le roi est mal soutenu, dit-il, puisque Jeanne s’échappe.À quoi l’un d’eux répondit :Messire, n’ayez cure ; nous la rattraperons bien617.Je crois que Jeanne était simple, bonne et fidèle catholique. 152Je l’ai vue abandonnée par l’Église puis conduite par le bourreau et autres au lieu du supplice, pour être brûlée.Je ne m’aperçus point qu’il y eut quelque sentence ou condamnation prononcée par le juge séculier. Jeanne fut directement menée au supplice.
À ses derniers moments, j’ai vu presque tous ceux de notre pays pleurant et tout en larmes ; je l’ai aussi entendue elle-même, de mes propres oreilles, criant au milieu des flammes le doux nom de Jésus.
J’ai fini ma déposition ; je n’ai rien dit qui ne soit vrai et de notoriété publique.
153XXXII. Déposition de Guesdon, l’ancien lieutenant du bailli
Honnête personne Laurent Guesdon, bourgeois de Rouen et avocat en cour laïque, clerc marié618, était lieutenant du bailli de Rouen lors du supplice de Jeanne. On remarquera les indications précises qu’il a données sur le sans-gêne avec lequel fut traitée la justice séculière :
Je n’ai connu Jeanne qu’à partir de l’époque où elle fut conduite à Rouen. Force gens étaient curieux de la voir. Je fus de ceux qui allèrent au château ; et c’est là que je la vis pour la première fois. Je ne la revis plus jusqu’au jour où elle fut prêchée à Saint-Ouen.
Quels sentiments animaient les juges du procès ? Je ne saurais le dire. Mais je crois que, si Jeanne eût été du parti des Anglais, il aurait été procédé autrement à son égard.
On la gardait dans une prison du château de Rouen, mais non dans la prison commune. Comment y était elle traitée ? Je l’ignore.
154Comme je l’ai indiqué tout à l’heure, j’assistai au premier prêche fait à Saint-Ouen. Je sais fort bien qu’après ce prêche on avait prescrit à Jeanne certaines choses qu’elle refusait de faire. Qu’était-ce ? Je ne sais619.
J’assistai au dernier prêche fait au Vieux-Marché de Rouen. J’y étais avec le bailli, parce que j’étais alors son lieutenant. Il fut porté une sentence par laquelle Jeanne était abandonnée à la justice séculière. Après le prononcé de cette sentence, aussitôt Jeanne mise aux mains du bailli, le bourreau, sans désemparer, sans rien de plus, sans que le bailli ou moi, à qui il appartenait de porter sentence, eussions rien sentencié, prit Jeanne et la mena à l’endroit où le bûcher était déjà préparé. Là elle fut brûlée620.
Je trouvai qu’il n’avait pas été bien procédé. Ce qui le prouve, c’est que, peu de temps après, un malfaiteur, nommé Georges Folenfant, ayant été remis de même par sentence des mains de la justice ecclésiastique aux mains de la justice laïque, on le conduisit après cette sentence à la cohue621, où la justice séculière 155le condamna selon les règles, sans qu’il fût mis tant de promptitude à le mener au supplice.
Je crois que Jeanne mourut catholiquement, car à ses derniers moments elle criait le nom de Notre-Seigneur Jésus. C’était grande pitié, et presque tous les assistants étaient émus jusqu’aux larmes.
Après la mort de Jeanne, ce qui restait de ses cendres fut recueilli par le bourreau et jeté en Seine.
Je ne sais rien autre.
156XXXIII. Déposition de Cusquel, bourgeois de Rouen
Pierre Cusquel, laïque, bourgeois de Rouen, âgé de cinquante-trois ans, déposa, en 1452, une première fois devant le cardinal d’Estouteville, et une seconde fois devant Philippe de La Rose. Les juges du procès de réhabilitation entendirent sa troisième déposition en 1456. On trouvera dans ses intéressants témoignages de curieux échos de la voix publique.
Je n’ai pas vu conduire Jeanne en prison. Mais je l’ai vue deux ou trois fois en sa prison, dans une chambre du château de Rouen, située sous un escalier, vers la porte de derrière et du côté des champs622.
157Au temps du procès, j’avais grande habitude d’entrer au château, grâce à messire Jean Son, qui y était maître maçon. À sa faveur et sur ses instances, avec la permission des gardes, je m’introduisis dans la prison de Jeanne. Je m’entretins avec elle et je l’avertis de parler avec prudence vu qu’il y allait de sa vie. Autant que j’en pus juger, Jeanne était une jeune fille toute simple, d’environ vingt ans. Je crois qu’elle était ignorante en fait de droit et incapable de tenir tête à de si grands docteurs. Cependant elle parlait bien sagement et était circonspecte dans ses réponses.
Quand je la vis, Jeanne avait les jambes prises dans des liens de fer et le corps attaché par une longue chaîne fixée à une poutre. On avait fabriqué, pour l’y enfermer, disait-on, une cage de fer où elle ne pouvait que tenir debout. Je me souviens d’avoir vu peser cette cage dans ma maison. Mais je n’y ai pas vu Jeanne enfermée.
Selon moi, ce n’est ni l’amour de la foi, ni le zèle de la justice qui dictèrent le procès de Jeanne, mais la haine et la crainte qu’elle inspirait aux Anglais. Juges et assesseurs procédaient comme ils le faisaient pour plaire aux Anglais. Ils fatiguaient Jeanne de questions et s’appliquaient de toutes leurs forces à la prendre par ses discours.
Il est vrai que je n’assistai pas au procès ; mais je sais 158ce qu’il en fut par le bruit commun. J’ai notamment entendu dire que, comme il se murmurait que Jeanne avait repris l’habit d’homme, un docteur — c’était, je crois, maître André Marguerie — déclara qu’il fallait bien s’enquérir de la vérité au sujet de la manière dont avait eu lieu ce changement d’habit. Sur quoi quelqu’un, je ne sais qui, lui dit de se taire au nom du diable.
Personne, je pense, n’eût osé conseiller Jeanne, ni la défendre. En revanche, d’après ce que m’ont dit certaines personnes, — je ne me rappelle pas lesquelles, — il paraît que maître Nicolas Loiseleur faisait semblant d’être sainte Catherine et induisait Jeanne à dire ce qu’il voulait623.
Il m’a été assuré que Jeanne s’était soumise à l’Église et à notre Saint-Père le pape. J’ai entendu de sa bouche même, lors du prêche de Guillaume Érard à Saint-Ouen, cette déclaration qu’elle ne voulait rien soutenir contre la foi catholique, et que, si dans ses dits ou ses faits il y avait rien qui déviât de la foi, elle entendait le rejeter loin de soi et ne pas se départir du jugement des clercs.
J’ai ouï raconter que madame la duchesse de Bedford avait fait visiter Jeanne pour savoir si elle était vierge ou non, et qu’elle avait été trouvée vierge.
En toute conscience, j’ai toujours estimé Jeanne une bonne catholique, vivant bien et honorablement. 159Tous la jugeaient de même et avaient compassion pour elle.
L’opinion du peuple était qu’il n’y avait pas d’autre cause de sa condamnation que la reprise de l’habit d’homme, et que, si elle ne portait pas ni n’avait pas porté antérieurement l’habit de femme, c’était seulement pour être soustraite aux tentatives des hommes d’armes avec qui elle vivait. De fait, elle me donna cette raison, un jour que dans la prison je lui demandai pourquoi elle portait l’habit d’homme.
J’ai eu connaissance du prêche qui eut lieu au Vieux-Marché et de l’exécution de Jeanne en ce lieu. Mais je ne voulus pas assister à ce spectacle. Il m’eût fait trop mal au cœur et je n’eusse pu le supporter, tant Jeanne me faisait pitié624. Presque tout le peuple murmurait qu’il était fait à Jeanne grande injure et grande injustice. J’entendis particulièrement des paroles expressives de maître Jean Tressard, secrétaire du roi d’Angleterre. Il revenait de la place où Jeanne venait d’être brûlée. Je le vis triste, dolent et gémissant. Il se lamentait sur ce qui avait été fait et déplorait le spectacle dont il avait été témoin au lieu du supplice :
Nous sommes tous perdus, disait-il, car c’est une bonne sainte personne qu’on a brûlée625. Je crois son âme dans la main de Dieu et je crois damnés tous ceux 160qui ont adhéré à sa condamnation. Au milieu des flammes elle n’a cessé d’invoquer le nom de Notre Seigneur Jésus.Après la mort de Jeanne, les Anglais firent réunir et jeter en Seine ses cendres. Leur crainte était qu’elle n’échappât ou qu’on ne crût qu’elle avait échappé626.
Je ne sais rien autre.
161XXXIV. Déposition de Moreau, bourgeois de Rouen
Honnête personne Jean Moreau, demeurant à Rouen, âgé de cinquante-deux ans, fit en 1456 une déposition où se trouvent d’utiles indications sur les informations faites dans le pays de Jeanne au nom de Cauchon, sur la scène de Saint-Ouen et sur la scène du Vieux-Marché :
Je suis originaire de Viville, près La Mothe-en-Bassigny, lieu peu distant de Domremy, où naquit Jeanne. Cependant je n’ai connu ni Jeanne ni ses parents. Voici les faits : Pendant que Jeanne était près du roi de France, Nicolas Saussart et Jean Chando, marchands chaudronniers, vinrent à Rouen. Je leur entendis raconter comment Jeanne était partie du pays de Lorraine.
Jeanne, disaient-ils, alla à Vaucouleurs près de Jean de Baudricourt, et l’avisa qu’il fallait que lui Baudricourt la conduisît ou la fît conduire au roi. Tant y a que Baudricourt trouva bon de la faire mener auprès du roi qui était alors à Chinon. Arrivée là, comme elle n’avait jamais connu le roi, on lui dit d’un autre que c’était le roi. Mais elle répliqua que ce 162n’était pas lui627. Enfin, ayant été examinée par clercs et docteurs, elle parla au roi.Au temps où Jeanne était à Rouen et où avait lieu son procès, un homme notable du pays de Lorraine vint à Rouen. J’entrai en connaissance avec lui, étant du même pays. Il me dit :
Je viens du pays de Lorraine et je suis venu à Rouen, parce qu’il m’avait été donné commission spéciale de faire des informations au lieu d’origine de Jeanne et de savoir ce qu’on disait d’elle. J’ai fait ces informations et je suis venu les apporter à monseigneur l’évêque de Beauvais, croyant être satisfait de mes dépenses et labeurs. Mais l’évêque m’a dit que j’étais un traître et un mauvais homme et que je n’avais pas fait ce que je devais dans l’exécution de mon mandat.Là-dessus, cet homme se plaignait à moi ;car, disait-il, il ne pouvait être payé de son salaire628 parce que les informations recueillies ne paraissaient pas utiles à l’évêque.Et, en effet, il me déclarait qu’il n’avait rien trouvé dans Jeanne qu’il ne voulût trouver dans sa propre sœur629. Et pourtant il avait fait des enquêtes non seulement à Domremy, mais encore dans cinq ou six paroisses voisines. Cet homme ajoutait qu’il résultait de ses informations que Jeanne gardait quelquefois les animaux de son père ; qu’elle était fort dévote, et qu’elle fréquentait souvent une petite 163chapelle où elle avait l’habitude de porter des guirlandes de fleurs à une image de la sainte Vierge qui s’y trouvait.J’ai ouï dire que, durant le procès, Jeanne fut visitée pour savoir si elle était vierge ou non, et qu’elle fut trouvée sans tache.
J’ai aussi ouï dire qu’elle priait souvent ses interrogateurs de faire qu’elle n’eût qu’à répondre à un ou à deux, et qu’ils la troublaient fort partant de questions ainsi faites toutes à la fois630.
Je n’ai connu Jeanne que quand je la vis dans les deux prêches faits contre elle, l’un à Saint-Ouen, l’autre au Vieux-Marché de Rouen.
Au prêche de Saint-Ouen, celui qui prêchait disait à Jeanne force vilenies, lui reprochant d’avoir failli beaucoup, et qu’elle avait agi contre la majesté royale, et qu’elle avait agi contre Dieu et la foi catholique, et qu’elle avait erré en nombre de points touchant la croyance : toutes choses dont elle devait désormais se garder, sous peine d’être brûlée.
Entre autres choses, j’entendis Jeanne répondre au prêcheur qu’elle avait pris l’habit d’homme parce qu’elle avait à vivre avec des hommes d’armes, en compagnie desquels il lui était plus sûr et plus convenable de se trouver en habit d’homme qu’en habit de 164femme. Elle ajouta qu’en ce qu’elle faisait et avait fait elle avait bien fait631.
Je vis bien qu’on lisait à Jeanne une certaine cédule. Mais que contenait-elle ? Je l’ignore. J’ai toutefois souvenance qu’il était dit que Jeanne avait commis le crime de lèse-majesté et qu’elle avait séduit le peuple.
Je sais qu’après le prêche Jeanne fut ramenée au château ; mais je ne sais ce qui se passa ensuite jusqu’au jour où on la brûla.
J’étais présent au dernier prêche, le jour de la mort de Jeanne. La prédication fut faite par quelqu’un dont je ne me rappelle pas le nom. Le prédicateur disait que Jeanne avait mal fait, qu’on lui avait une fois pardonné son péché et que désormais l’Église ne pouvait rien pour elle632.
Après le sermon, sous mes yeux, Jeanne fut livrée à un sergent, et le sergent la livra sur-le-champ au bourreau, sans qu’il y eût eu aucune espèce de sentence prononcée par le bailli. On mena Jeanne au feu ; et, dans le feu, j’entendis qu’elle demandait de l’eau 165bénite633. Elle criait : Jésus ! à voix haute. Elle demanda aussi une croix. D’après ce qu’on me dit, le jour même ou la veille elle avait reçu le corps du Christ.
Je ne sais rien autre.
166XXXV. Déposition de Marcel, bourgeois de Paris
Jean Marcel, bourgeois de Paris, âgé de cinquante-six ans, fit en 1456 une déposition où on lira des détails significatifs sur les impressions des hommes qui avaient participé au procès de Jeanne, sur sa pudeur et sur sa mort.
Avant de donner la parole à ce témoin qui est le dernier, je veux dire ici deux mots sur la raison d’être et la portée des nombreux témoignages établissant l’absolue pureté de Jeanne.
Pour soutenir qu’il y avait une influence diabolique dans les faits et gestes de l’héroïne, ses ennemis avaient besoin de contester sa virginité.
C’était en effet une croyance universellement répandue que toute la force et toutes les ruses du démon ne peuvent rien contre le charme vainqueur que sa pureté donne à la vierge. L’imagination populaire avait symbolisé cette idée dans un récit souvent répété aux veillées de nos pères. Il existe, disait-on, un cheval-chèvre, 167blanc comme neige, armé au front d’une épée magique, et courant cent fois plus vite que ne vole une hirondelle. C’est la licorne. Maints chasseurs, quand ils battaient les bois, ont vu passer la licorne ; mais nul n’a pu l’atteindre. Rapide, elle apparaît et aussitôt est disparue. Se rencontre-t-il sur son chemin une jeune fille impure ? Elle la tue et répand à flots son sang souillé. Mais si dans les entours il se trouve une vierge qui l’appelle, voici que la terrible licorne suspend sa course vertigineuse ; s’en vient, docile, aux pieds de l’enfant sans tache, et se laisse doucement enchaîner par ses mains débiles.
On devine la déception des juges après la visite qui eut lieu à Rouen ; et, loyaux comme ils l’étaient, on s’explique qu’ils n’en aient point parlé ni permis qu’on en parlât.
Mais, comme l’a avoué Courcelles, ce silence intéressé était, malgré eux, l’affirmation la plus éclatante de la virginité de Jeanne. Aussi, voyons nous qu’elle n’est pas contestée par les chroniqueurs, même les plus prévenus. William Caxton, suivi en cela par Polidore Vergile et s’inspirant probablement de William Botoner, dit bien que Jeanne feignit d’être enceinte pour 168fléchir ses ennemis ou tout au moins retarder son exécution. Mais les inventeurs de cette fable, utilisée par Shakespeare, ne vont pas jusqu’à attribuer à Jeanne aucun manquement susceptible d’y introduire quelque vraisemblance.
Pucelle de Dieu634
, telle est la dénomination par laquelle on désignait Jeanne d’après William Botoner, et aussi d’après Vergile, qui l’appelle Puella Dei vates
. Quelles que soient ses attaches anglaises, l’historien bourguignon Enguerrand de Monstrelet ne dit rien contre la vertu de Jeanne. De même, l’auteur du Journal d’un bourgeois de Paris, aussi hostile soit-il à la Pucelle, cette chose en forme de femme
, s’abstient de toute accusation contre ses mœurs. Le chevalier Jean de Wavrin, seigneur du Forestel, dans ses Chroniques d’Angleterre, montre la même réserve, en dépit de son inclination à diffamer cette femme monstrueuse
. Il se contente de voir en elle un instrument des politiques et de la représenter comme jouant un rôle que lui a soufflé Baudricourt.
Cette dernière conception d’une Jeanne menée 169par les politiciens était faite pour sourire aux sceptiques de la Renaissance. Ils la reprirent avec du Bellay et autres. Mais cela ne leur suffit pas. Ils calomnièrent en même temps les mœurs de Jeanne et firent d’elle la maîtresse soit de Baudricourt, soit de Dunois, soit de La Hire, soit de Poton de Xaintrailles. Selon Machiavel, Juste Lipse, Gabriel Naudé, dont l’inspiration arrivera à Voltaire par l’intermédiaire de Pierre Bayle, Jeanne n’aurait fait qu’obéir aux mystérieux mots d’ordre de chefs de guerre, ses amants et ses guides ; et elle aurait mérité ce nom de garse
dont l’a impudemment flétrie l’historiographe de Charles IX et de Henri III, Bernard du Haillan.
Quel contraste entre ces inventions calomnieuses et l’ensemble des témoignages ici traduits ! On a dû remarquer les déclarations de Louis de Contes, de Simon Beaucroix, du duc d’Alençon, de Pierre Milet, sur l’animosité de Jeanne contre les femmes de mauvaise vie ; les détails donnés par Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Dunois, le duc d’Alençon, Jean Pasquerel, Simon Beaucroix, 170Marguerite la Thouroulde, sur le merveilleux respect que la vertu de Jeanne inspirait et sur le soin qu’elle prenait de coucher tout habillée, ou en compagnie d’une femme, et préférablement d’une jeune fille ; enfin le double témoignage de Pasquerel et de Jean d’Aulon sur la constatation empirique à laquelle procédèrent à deux reprises la reine de Sicile et d’autres dames.
Au sujet de la troisième visite qui fut infligée à Jeanne, sous la surveillance de la duchesse de Bedford, on n’a qu’à rapprocher les témoignages de Courcelles, Mailly, Lefèvre et ceux de Delachambre, Boisguillaume, Massieu, Monnet et Marcel.
Mais écoutons Jean Marcel :
Je ne connaissais Jeanne en aucune manière avant l’époque où elle fut amenée à Rouen, et c’est lors du prêche de Saint-Ouen que je la vis pour la première fois.
Maître Jean Sauvage635, de l’ordre des Frères prêcheurs, a souvent parlé de Jeanne avec moi. Je lui ai entendu raconter qu’il avait été au procès déduit 171contre elle. Mais c’était toute une affaire de l’amener à en parler. Une chose qu’il m’a dite, c’est que jamais il ne vit femme de tel âge donner tant de peine aux examinateurs. Il s’émerveillait fort des réponses de Jeanne et de sa mémoire ; car elle avait souvenir de tout ce qu’elle avait dit. Une fois, le greffier ayant écrit quelque chose et rapporté ce qu’il avait écrit, Jeanne lui fit remarquer qu’elle n’avait pas répondu ainsi et s’en référa aux assistants. Les assistants déclarèrent tous que Jeanne avait raison ; et le texte de la réponse fut corrigé.
J’ai ouï dire que la dame de Bedford fit visiter Jeanne pour savoir si elle était vierge ou non, et qu’elle fut trouvée vierge.
Voici un autre fait que je tiens d’un certain Jeannotin Simon, tailleur de robes. Madame la duchesse de Bedford ayant fait faire pour Jeanne une tunique de femme, Jeannotin, au moment où il se disposait à l’en revêtir, prit Jeanne doucement par le sein. Cela indigna Jeanne et elle donna à Jeannotin un soufflet636.
Ainsi que je l’ai dit, j’assistai au prêche de Saint-Ouen et y vis Jeanne pour la première fois. Je me souviens que le sermon fut fait par maître Guillaume 172Érard, docteur en théologie, Jeanne était présente. Elle portait un habit d’homme, à ce qu’il me semble. Qu’est-ce qui fut fait ou dit dans ce prêche ? Je n’en sais rien, car j’étais placé bien loin. J’ai toutefois ouï raconter que maître Laurent Calot et quelques autres dirent à maître Pierre Cauchon qu’il tardait trop à proférer sa sentence et qu’il jugeait mal. À quoi maître Pierre Cauchon répondit :
Vous mentez.J’étais sur la place du Vieux-Marché le jour où Jeanne fut brûlée. Je la vis qui criait au milieu du feu. À plusieurs reprises elle dit à voix haute : Jésus !
J’ai la ferme créance que Jeanne est morte catholiquement et qu’elle a bien fini ses jours, dans les dispositions d’une bonne chrétienne. Je le sais par le rapport des religieux qui lui tenaient compagnie à l’heure de sa mort. J’ai vu nombre de gens, à peu près la plus grande partie des assistants, tout dolents et pleurants. Ils étaient pris de pitié, car on se disait les uns aux autres que Jeanne avait été condamnée injustement.
Je ne sais rien de plus.
Telles sont, intégralement traduites pour la première fois en français, les dépositions des témoins qui furent entendus dans les enquêtes du procès de réhabilitation et dans les enquêtes préliminaires.
Notes
- [412]
Licet sibi videatur quod nimis persistebat in visionibus quas dicebat se habere.
- [413]
Les Anglais s’avouaient terrifiés par les enchantements de la Pucelle.
Dans le Recueil des traités, conventions, lettres, et autres actes publics de tout genre entre les rois anglais et les autres souverains, à partir de l’an 1101, publié par l’historiographe Thomas Rymer, on trouve le texte latin d’un édit porté par le roi d’Angleterre, à la date du 3 mai 1430, contre les capitaines et soldats qui refusaient de passer en France, sous cette rubrique significative :
De proclamationibus contra capitaineos et soldarios tergiversantes incantationibus Puellæ terrificatos.
Un autre édit, daté du 12 décembre 1430, avait prescrit de traduire en justice militaire tous les déserteurs qui lâchaient pied par peur de la Pucelle. (Rymer :
De fugitivis ab exercitu quos terriculamenta Puellæ exanimaverant arrestandis
.)Dans son Histoire de Charles VII, Thomas Basin, qui était le contemporain de Jeanne, dit :
Le nom seul de la Pucelle inspirait aux Anglais la plus grande épouvante. Dès qu’ils l’entendaient annoncer, dès qu’ils apercevaient sa bannière, ils perdaient force et courage, ils ne pouvaient plus ni bander leurs arcs, ni lancer leurs traits, ni porter le moindre coup à l’ennemi. Ainsi l’ont attesté plusieurs d’entre eux avec serment solennel (sacramento magno)
.Au surplus, d’après le chroniqueur Mathieu Thomassin, Jeanne avait déclaré que, morte, elle serait funeste aux Anglais encore plus qu’étant vivante :
Les Anglois et Bourguignons disoient paroles diffamables et injurieuses de la ditte Pucelle, et avec ce, la menaçoient que, s’ilz la pouvoient tenir, ilz la feroient mourir maulvaisement. Elle fut par aucuns interroguée de sa puissance se elle durerait guère et se les Anglois avoient puissance, de la faire mourir. Elle respondit que tout estoit au plaisir de Dieu ; et si (aussi) certifia que, s’il luy convenoit mourir avant que ce pour quoy Dieu l’avoit envoyée fust accomply, que après sa mort elle nuyroit plus ausditz Anglois qu’elle n’auroit fait en sa vie, et que, nonobstant sa mort, tout ce pour quoy elle estoit venue s’accompliroit : ainsi que a esté fait par grace de Dieu, comme clairement et évidemment il appert et est chose notoire de nostre temps.
- [414]
Vos mentimini ; ego debeo ex professione mea quærere salutem animæ et corporis ipsius Johannæ.
- [415]
Durabat totidem, vel circiter, sicut Pater noster.
- [416]
Fuit ducta ad supplicium cum magna furia.
- [417]
Voir un témoignage analogue de Dunois et la citation de Merlin (livre III, chapitre IX). Voir aussi le témoignage de l’écuyer Gobert Thibault (livre III, chapitre V), le témoignage de la femme Le Royer et les paroles de Jeanne sur ce point (livre III, chapitre XIII).
Outre le passage que j’ai cité (fin de déposition de Dunois), il y a dans Merlin d’autres passages dont on fit l’application à Jeanne, notamment celui-ci :
Ex urbe canuti nemoris eliminabitur puella ut medelæ curam adhibeat ; quæ, ut omnes arces inierit, solo an halitu suo fontes siccabit… Lacrimis miserandis manabit ipsa et clamore horrido replebit insulam. Interficiet eam cervus decem ramorum. (De la ville du bois chenu devra franchir le seuil une pucelle, pour employer ses soins à la guérison. Cette pucelle, après avoir forcé toutes les citadelles, mettra à sec par sa seule haleine les fontaines empoisonnées… Elle se répandra en pitoyables pleurs et remplira l’île d’une clameur horrible. Le cerf à dix branches la tuera.)
Évidemment Merlin avait voulu parler de Jeanne venant de Domrémy, qui est au seuil du bois chenu, pour rendre la santé au royaume de France si malade. Jeanne ne forçait-elle pas toutes les citadelles, au figuré, quand elle se faisait accepter par le roi, par les grands, par les clercs de Poitiers ; au propre, quand elle pénétrait dans Orléans, venait à bout des bastilles anglaises, de Jargeau et de Beaugency ? Son haleine mettant à sec les fontaines empoisonnées, c’était sa parole réduisant à l’impuissance les perfides qui lui dressaient des pièges et tarissant la source de leurs complots. Ses pleurs, c’était cette pitié que Jeanne montra pour le royaume de France, et pour tous ceux qui souffraient, même quand ils étaient ses ennemis. La clameur remplissant l’île, c’était ce deuil et cette épouvante que Jeanne sema en Angleterre par ses victoires. Le cerf à dix branches, c’était Henri VI, qui avait dix ans quand Jeanne mourut.
À ces interprétations il n’y avait qu’un malheur, c’est qu’on y arrivait en forçant les textes, en supprimant des passages intermédiaires non applicables à Jeanne et en oubliant que la prophétie de Merlin visait explicitement une ville galloise, Winton.
Parmi les prophéties qu’on évoqua à propos de Jeanne, il y en a une, très ignorée et pourtant bien curieuse, attribuée à Eugélide, princesse de Hongrie, par l’inquisiteur Jean Brehal, qui allègue ces textes, et à qui nous devons de les connaître. (Recollectio. — Puisse ce volumineux mais curieux mémoire être un jour édité !) Je vais traduire la prédiction en entier, sauf un ou deux détails sans portée :
Ô lis insigne, sur lequel tant de princes ont versé leur rosée, et qui as été semé au milieu d’un délectable parterre, avec un rempart de fleurs et de roses au merveilleux parfum ! Voici que des bêtes brutes venues du dehors, et d’autres nourries sur ton sol, joignant cornes à cornes, se sont unies pour ta destruction. Déjà elles t’étouffent, elles te déracinent. Mais du côté même des régions où s’est répandu le poison ennemi (les régions où les Bourguignons dominent) va naître une pucelle, signalée par une petite tache rouge écarlate qui apparaît derrière son oreille droite, par son mol et doux parler et par son cou court. (Antecedenteque aurem retro dextram modico signo coccineo, remisse fabulante, collo modico.) Elle chassera ces bêtes destructrices ; elle t’arrosera d’ondées rafraîchissantes, et à Reims elle ceindra heureusement la tête de l’enfant des lys, Charles fils de Charles, d’une couronne qui ne sera point l’œuvre d’une main mortelle. À l’entour, tout sera en émotion, et le peuple criera :
Vive le lys ! En fuite la bête ! Fertilité au parterre !
Puis, joignant flotte à flottes, elle ira aux champs dans l’île (l’Angleterre), et là périront battues nombre de ces bêtes. Suivra une paix dont beaucoup jouiront. Les clefs de maintes cités reconnaîtront d’elles mêmes la main qui les a faites (Multorum claves ultro suum opificem recognoscent). Les citoyens d’une célèbre ville (Paris) seront exterminés par suite du désastre qu’aura attiré sur eux leur parjure, et de grands pans de murs tomberont à l’entrée des triomphateurs. Pour lors, le parterre du lis sera purifié de tout contact ennemi et longtemps il restera florissant.Dans ma conviction, la prophétie dut être imaginée ou du moins arrangée peu après l’avènement de Jeanne, quand on espérait que ses victoires aboutiraient à une descente en Angleterre, où elle voulait délivrer le duc d’Orléans. Les détails du petit signe rouge écarlate derrière l’oreille droite, du mol et doux parler, du cou court, devaient s’appliquer exactement à la pucelle qui, au surplus, était belle et bien faite, d’après la déposition de son intendant Jean d’Aulon (livre III, chapitre XIII), robuste et infatigable, d’après la déposition du président Simon Charles (chapitre II), avait à la fois l’air riant et l’ail facile aux larmes, d’après la relation du conseiller-chambellan Perceval de Boulainvilliers (Jeanne d’Arc libératrice de la France, Discussions et éclaircissements, chapitre V, Légende sur Jeanne), bonne prestance sous les armes et la poitrine belle, d’après la déposition du duc d’Alençon (chapitre VIII) ; le visage rustique et les cheveux noirs, d’après la relation du moine Philippe de Bergame (Jeanne d’Arc libératrice de la France, Discussions et éclaircissements, chapitre IV, Portrait de la Pucelle). Ces détails sont précieux, et je les signale à tous ceux, historiens, poètes ou artistes, qui portraitureront Jeanne.
- [418]
Nec erat ex se sufficiens ad se defendendum in ipso processu.
- [419]
Les avis en question durent déplaire à l’évêque ; mais ils ne furent point rejetés. On a vu qu’ils figuraient au procès de condamnation. (Voir Procès de condamnation, partie III, chapitre VIII, la délibération commune de Pierre Minier, Jean Pigache et Richard du Grouchet.)
- [420]
Eo quod dirigebat verba dictæ Johannæ, tunc repetendo ea notariis. (1452). Ex eo quod eamdem Johannam dirigebat, et verba sua referebat notariis. (1456).
- [421]
Quod nimis vexabatur super hujusmodi interrogatoriis et maxime de aliquibus non tangentibus processum.
- [422]
Cette première partie de la réponse de Jeanne est en français dans le texte. La suite est : Quare non recedebant ipsi a Francia et ibant ad suam patriam ? — La réponse ici mentionnée ne figure pas dans le procès-verbal du procès. Combien d’autres belles paroles de Jeanne doivent y manquer !
- [423]
Vere ipsa est bona mulier. Si esset Anglica !
- [424]
Quæ respondit quod sibi fuerat missa quædam carpa per episcopum Belvacensem, de qua comederat, et dubitabat quod esset causa suæ infirmitatis.
- [425]
Tu, paillarde, comedisti halleca et alia tibi contraria.
- [426]
Pourtant Tiphaine figure parmi ceux qui, lors de la grave délibération du 29 mai, s’étaient rangés à l’opinion de l’abbé de Fécamp, concluant à la condamnation de Jeanne. (Voir Procès de condamnation, partie V, chapitre II : Délibération où Jeanne est condamnée comme relapse.)
- [427]
Delachambre était alors licencié en médecine.
- [428]
Le texte latin renferme quelques détails que je m’abstiens de traduire. Voici ce texte : Et scit ipse loquens, prout percipere potuit secundum artem medicine, quod erat incorrupta et virgo, quia eam vidit quasi nudam, cum visitaret eam de quadam infirmitate et palpavit in renibus, et erat multum stricta, quantum percipere potuit ex aspectu.
- [429]
Quia pro nullo rex volebat quod sua morte naturali moreretur, rex enim eam habebat caram et care emerat.
- [430]
Caveatis a phlebotonia, quia cauta est et posset se interficere.
- [431]
Eam vocavit putanam, paillardam.
- [432]
Eisdem dixit quod sibi faciebant magnam injuriam eam taliter vexare, et quod jam super illis interrogatoriis responderat.
- [433]
Et sub hac conditione et non alias hoc fecit, legendo post aliam quamdam parvam schedulam, continentem sex vel septem lineas, in volumine folii papyrei duplicati ; et erat ipse loquens ita prope quod verisimiliter poterat videre lineas et modum earum.
- [434]
En français dans le texte.
- [435]
Réserve faite de son interrogatoire sur les douze articles, qui m’a paru devoir servir de matière à un chapitre à part venant après celui-ci.
- [436]
Ce n’est pas seulement par crainte de Jeanne, ce fut aussi par nécessité de réunir des forces plus considérables, que les Anglais ajournèrent le siège de Louviers, où La Hire s’était puissamment retranché.
- [437]
De fait, d’après le chroniqueur normand Cochon, contemporain de Jeanne et présent à Rouen en 1430, Henri VI s’était installé à Rouen dès le 29 juillet 1430, et il y resta jusque bien après la mort de Jeanne. Il avait sa résidence dans le même château où Jeanne avait sa prison. Le comte de Warwick, créé gouverneur du château par le régent Bedford, était à la fois l’éducateur du jeune roi et le geôlier de la Pucelle.
- [438]
Hoc invitus fecit, quia non fuisset ausus contradicere præcepto dominorum de consilio regis.
- [439]
Quod intendebant facere unum pulchrum processum contra istam Johannam.
- [440]
Quæ, ut sibi videbatur, erat multum simplex, licet ali quando multum prudenter responderet, et interdum satis simpliciter, prout videri potest in processui.
- [441]
Certis responsis factis eidem episcopo quæ ignorat, quia non erat præsens. (Déposition de 1456.) D’après les dépositions de 1450 et 1452, ce qui va suivre est la réponse de Lohier à l’évêque.
- [442]
Prout videbatur sibi, erant intentionis facere eam mori.
- [443]
La déposition de 1456 indique en deux lignes cette sortie de l’évêque et la reporte au surlendemain du départ de Lohier : Duobus diebus vel circiter postmodum transactis. Les deux dépositions de 1452 n’en parlent pas. La déposition de 1450 en fait l’exposé explicite, tel qu’on vient de le lire.
- [444]
Quantum potuit distulit interesse hujusmodi processui, et sibi multum displicebat interesse. — Cette apologie du vice-inquisiteur ne se trouve que dans la déposition de 1456.
- [445]
Quod forte non tenebatur respondere.
- [446]
Taceatis in nomine diaboli !
- [447]
Intraret carcerem in habitu brevi, et quod custodes recederent et essent soli in carcere.
- [448]
Manchon n’a donné ce détail que dans la déposition de 1450. C’est plus tard seulement, dans la déposition de 1456, qu’il introduisit les réserves contenues au paragraphe précédent. En 1452 et surtout en 1456, la préoccupation d’excuser les assesseurs et de s’excuser lui-même se trahit de plus en plus dans les témoignages de Manchon.
- [449]
Nec communiter ducebatur ad judicium ipsa Johanna quin ipse Loyseleur per prius cum eadem fuisset locutus.
- [450]
La conduite de Loiseleur était virtuellement autorisée par une prescription que dom Edmond Martène cite dans son Traité sur l’hérésie des pauvres de Lyon (Tractatus de hæresi pauperum de Lugduno) et dont il emprunte le texte, par l’intermédiaire d’un auteur anonyme, au dominicain Étienne de Belleville, écrivain du XIIIe siècle.
Voici cette ordonnance :
Une fois convaincu de son crime par les témoins, que nul n’approche l’hérétique, si ce n’est, de temps à autre, deux fidèles adroits qui l’avertissent, avec précaution et comme par compassion, de se garantir de la mort en confessant ses erreurs, et qui lui promettent que, s’il le fait, il pourra échapper au supplice du feu ; car la crainte de la mort et l’espoir de la vie amollissent quelquefois un cœur qu’on n’aurait pu attendrir autrement.
Loiseleur, en se faisant l’espion de sa pénitente, trouva moyen d’aggraver les criminelles pratiques admises par l’inquisition.
- [451]
Longe post mortem et exsecutionem factam de ipsa Johanna.
- [452]
La déposition de 1456 porte : In principio processus ; la seconde déposition de 1452 porte : Per magnum spatium, ipsius processus.
- [453]
Credit quod magister Nicolaus Loyseleur erat cum eisdem absconsus qui adspiciebat quæ scribebant. — Ce que Manchon dit dans les deux paragraphes qu’on vient de lire fait partie de la déposition de 1456. Ce qu’il dit dans les trois paragraphes qui vont suivre appartient aux dépositions de 1452 ou de 1450.
- [454]
Quibus respondebat loquens fideliter scripsisse, et quod nihil mutaret.
- [455]
Miserabiles homines.
- [456]
Qui in ea re fictus erat.
- [457]
Que Manchon ne les eût ni lues ni vues, c’est possible. Du moins savait-il qu’elles existaient, lui qui les avait si expressément mentionnées dans divers procès-verbaux, notamment dans le procès-verbal de la séance du 13 janvier (chapitre II). Aussi ne faut-il pas imaginer qu’il conteste l’existence des informations. Il se contente d’affirmer qu’elles n’avaient pas été officiellement produites comme pièce à insérer au procès.
- [458]
Ego me refero clerico.
- [459]
Johanna, credatis mihi, quia, si vos velitis, eritis salvata.
- [460]
Et tunc fecerunt sibi dicere abjurationem, quæ sibi fuit lecta ; sed nescit si loquebatur post legentem, aut si post quam fuerit lecta dixit quod ita dicebat. Sed dicit quod subridebat.
- [461]
Dicit quod credit hoc contigisse propter diversitatem obedientiarum ; et timebunt ne evaderet.
- [462]
Le cimetière de Saint-Ouen, à Rouen, occupait l’emplacement voisin du portail des Marmousets.
- [463]
En français dans le texte.
- [464]
Conquesta fuit dicendo quod non auderet exuere dictas caligas nec eas tenere quin essent fortiter ligatæ, quia bene sciebant, ut dicebat, dicti episcopus et comes quod sui custodes pluries tentaverant eam violare, et semel, dum clamabat, ipse comes venit ad clamorem et in adjutorium, ita quod, nisi advenisset, dicti custodes eam violassent.
- [465]
Quæ respondit quod hoc fecerat ad suæ pudicitiæ defensio nem, quia non erat tuta in habitu muliebri cum suis custodibus, qui voluerant attentare suæ pudicitiæ, de quo pluries conquesta fuerat eidem episcopo et comiti ; quodque ipsi judices sibi promiserant quod esset in manibus et carceribus Ecclesiæ, et quod secum haberet unam mulierem ; dicendo ulterius quod si placeret eisdem dominis judicibus ponere eam in loco tuto, in quo non timeret, quod erat parata recipere habitum mulieris, prout dicebat loquens contineri in processu. De aliis autem quæ dicebantur per eam abjurata dicebat nihil de contentis in eadem abjuratione intellexisse. Et quidquid fecerat, hoc fuerat metu ignis, videns tortorem paratum cum quadriga.
- [466]
Voir Procès de condamnation, Épilogue : I. La calomnie posthume.
- [467]
Fecit pulcherrimas orationes, recommendando animam suam Deo, beatæ Mariæ et omnibus sanctis, eos invocando ac petendo veniam a judicibus et ab Anglicis, regique Franciæ et omnibus principibus ejusdem regni.
- [468]
Faciens signum cum manu, dixit :
Ducatis, ducatis.
- [469]
Nec aliud scit, et ulterius se refert ad contenta in processu.
- [470]
Quoique le texte porte ici 77, je dis 70, parce que dans le procès de condamnation il n’y a en fait que 70 articles.
- [471]
Voir Procès de condamnation pour les soixante-dix articles (partie III, chapitre IV), pour les douze articles (partie III, chapitre VII) et pour l’instrument de la sentence (Épilogue, chapitre III).
- [472]
Ut melius et celerius fierent deliberationes.
- [473]
Quum non sit verisimile quod tanti viri tales articulos componere voluissent.
- [474]
Se refert ad compositores, quibus non fuisset ausus contra dicere, nec ipse, nec socius suus.
- [475]
A confessionibus saltem in parte extranei.
- [476]
Dans le Procès de condamnation j’ai rapproché des douze articles les modifications qui étaient indiquées dans la feuille produite par Manchon (voir Procès de condamnation, note 206).
- [477]
Respondit quod credit quod deliberationes non fuerunt factæ super toto processu, quum non esset adhuc in forma positus, quia fuit redactus in forma in qua est post mortem ipsius Johannæ ; sed fuerunt datæ deliberationes super hujus modi duodecim articulis. — Une telle procédure n’est-elle pas abominable ?
- [478]
Interrogatus si illi duodecim articuli fuerunt lecti eidem Johannæ, respondit quod non. — Voilà qui est complet.
- [479]
Et etiam non fuisset ausus tantos viros redarguere.
- [480]
De articulis autem dicit quod sic placuit judicibus facere, qui hoc voluerunt.
- [481]
Nec aliquid fecissent ipsi notarii pro quocumque, quia nullum quoad boc timebant.
- [482]
Voir Procès de condamnation, Épilogue, chapitre IV.
- [483]
Dicens quod eam multum opprimebant et male tractabant.
- [484]
Si Bedford assista à cette visite, il faut en conclure qu’elle eut lieu pendant les quinze premiers jours qui suivirent l’arrivée de Jeanne à Rouen. En effet, il résulte des indications contenues dans divers documents, que Bedford quitta Rouen le 13 janvier 1431 et n’y rentra que le 18 septembre. Le procès se fit lui absent, mais sous son influence toujours présente. Les contemporains avisés reconnurent bien dans Bedford l’instigateur du procès de Jeanne, l’auteur véritable de sa mort. Là-dessus le chroniqueur écossais Walter Bower et l’historien toscan Lorenzo Buonincontro s’accordent avec le chroniqueur des ducs d’Alençon, Perceval de Cagny.
- [485]
Si ego sim, Deus me teneat ; si ego non sim, Deus me velit ponere, quia ego prædiligerem mori quam non esse in amore Dei.
- [486]
Illa hora dimiserant, nec amplius interrogaverant pro illa vice.
- [487]
Quia, si tu credas eis, tu eris destructa.
- [488]
Clamare veniam eidem Johannæ.
- [489]
Ce détail n’est donné que par Boisguillaume.
- [490]
Scit veraciter quod judicantes, et hi qui interfuerant, magnam notam a popularibus incurrerunt.
- [491]
Il y a à observer le soin que prend Boisguillaume de relever ses témoignages par l’idée d’une sanction morale dont il montre l’application soit dans les flétrissures de l’opinion condamnant les juges, soit dans la triste fin de Loiseleur, de Jean d’Estivet et de Cauchon. J’ai remarqué ailleurs que Midi, frappé de la lèpre, n’en mourut pas, et qu’il était réservé à l’honneur de haranguer Charles VII rentrant dans sa bonne ville de Paris en 1438. (Voir Procès de condamnation, Personnages du procès : Nicolas Midi.)
- [492]
La déposition de 1456 lui donne le prénom de Petrus. Mais partout ailleurs, et notamment dans la déposition de 1452, il est appelé Nicolaus.
- [493]
Fuit vocatus per duos notarios processus ad assistendum cum eis.
- [494]
Per manus cujusdam Benedicite. — Il s’agit du promoteur Jean d’Estivet, surnommé Benedicite.
- [495]
Vidit eam aliquando in compedibus, et aliquando non obstante infirmitate sua. — Je présumerais volontiers qu’il manque ici une virgule après non. Dans ce cas le sens serait : Je l’ai vue quelquefois dans les fers, et quelquefois non, sa maladie y faisant obstacle.
- [496]
Vos dicitis bene, Johanna.
- [497]
Credit quod notarii fideliter scripserunt, interdum in gallico, interdum in latino, secundum quod materia et verba requirebant. Et de translatione, audivit quod magister Thomas de Courcelles fuit oneratus de transferendo processum de gallico in latinum ; sed si aliquid fuerit mutatum, additum aut diminutum, nescit. — Ces déclarations significatives sont faites par Taquel dans sa déposition de 1452. Il ne les renouvelle pas dans sa déposition de 1456. Ici, pas un mot du rôle de Thomas de Courcelles, qui, comme on l’a vu, comparaissait en 1456 comme témoin ; pas un mot non plus de l’impuissance où est Taquel de garantir l’exactitude de ce texte officiel auquel il avait apposé pourtant sa signature à titre de garantie. En 1456, Taquel se borna à faire les déclarations qu’on a lues ci-dessus.
- [498]
Notula qua cavetur quod articuli in forma in qua fuerunt missi debebant corrigi, et in dorso appositæ correctiones.
- [499]
Et erat quasi sex linearum grossæ litteræ.
- [500]
Venit loquens, post susceptionem, in camera qua fuerunt interrogationes factæ.
- [501]
Promotor in causa. — Taquel confond ici Loiseleur, le directeur de Jeanne, avec d’Estivet, le promoteur du procès. Moralement, les deux hommes se valaient.
- [502]
Pour indiquer l’âge de Massieu, je prends une moyenne entre les chiffres contradictoires des trois dépositions. J’ai dû faire de même pour quelques autres témoins.
- [503]
Tractantes dictum processum cogebantur magis complacere voluntati Anglicorum quam justitiæ.
- [504]
Salutare Deum et orare.
- [505]
Ou Anquetil, d’après la déposition de 1456.
- [506]
Nihil reprehensibile noverat in ea.
- [507]
Vocavit ipsum Marguerie
traitre Armignac !
levando hastam quam tenebat contra eum. - [508]
Claudebatur cum serra apposita eidem ligno.
- [509]
Gallice houcepailliers.
- [510]
Quamdam gabeam ferri, in qua retinebatur correcta, et ligata collo, manibus et pedibus.
- [511]
Et propter hoc, ipsa ducissia Bedfordiæ fecit inhibere custodibus et aliis ne aliquam violentiam sibi afferrent.
- [512]
Omnia faciebat ad instigationem regis Angliæ et sui consilii.
- [513]
Nec erant in suo libero arbitrio.
- [514]
Pluries dictum fuit per alios assistentes in processu. — Ce détail, qui témoigne du mauvais esprit des assesseurs, figure dans la déposition de 1452 et ne se retrouve pas dans la déposition de 1456.
- [515]
Oportet quod acquittem conscientiam meam.
- [516]
Quod processus, eo modo quo fiebat, sibi videbatur esse nullus.
- [517]
Video quod, nisi procedatur in hujusmodi materia ad voluntatem Anglicorum, imminet mors. — Massieu ne dit rien de Lemaître ni en 1450, ni en 1452. De même que Manchon, c’est surtout dans la déposition de 1456 que Massieu donne les détails tendant à excuser le vice-inquisiteur et tels ou tels assesseurs, particulièrement ceux qui étaient encore vivants.
- [518]
Erant cum judicibus sex assistentes qui interrogabant eam.
- [519]
Fiebant fracta interrogatoria ; et concurrebant interrogatoria difficilia a pluribus.
- [520]
Quod homo litteratus vix bene respondisset.
- [521]
Rex ordinavit quod ego faciam processum vestrum ; et ego faciam.
- [522]
Quod nimis erat vexata. — C’est seulement en 1456 que Massieu éprouva le besoin de faire cette réclame à l’évêque de Démétriade, également cité comme témoin, et destiné à figurer comme juge subdélégué dans le procès de réhabilitation, après avoir jadis siégé comme assesseur dans le procès de condamnation.
- [523]
Vos me interrogatis de Ecclesia triumphante et militante ; ego non intelligo terminos illos ; sed volo me submittere Ecclesiæ, sicut decet bonam christianam.
- [524]
Se submittere ordinationi Papæ.
- [525]
En Français dans le texte.
- [526]
Et scit firmiter quod non erat illa de qua in processu fit mentio, quia aliam ab illa quæ est inserta in processu legit ipse loquens, et signavit ipsa Johanna.
- [527]
Advertebat eam de periculo sibi imminente, super signa tura ejusdem schedule.
- [528]
Cum respondisset sibi :
Lego ei istam schedulam, et dico quod signet eam et quod ipsa Johanna dicebat quod nesciret signare.
- [529]
Videatur ipsa schedula per clericos et Ecclesiam in quorum manibus debeo poni ; et, si mihi consilium dederint quod habeam eam signare et agere quæ mihi dicuntur, ego libenter faciam.
- [530]
Magnus tumultus populorum adstantium.
- [531]
Rapprochez ce qui est dit de l’abjuration par les témoins Manchon, Boisguillaume, Taquel, Courcelles, Jean de Mailly, Guilllaume de la Chambre, Guillaume du Désert, Jean Monnet, Jean de Lenozoles, Aimond de Macy, Guesdon, Moreau. La différence entre le texte officiel de l’abjuration et la formule imposée à Jeanne est particulièrement établie par les témoignages du greffier Taquel, du prieur Migiet, du médecin Guillaume de la Chambre et du clerc Jean Monnet, de même que par le témoignage si autorisé de Massieu.
- [532]
Ut purgaret ventrem.
- [533]
Postquam fuisset visa in illa resumptione habitus per dictam totam diem, in crastinum fuerat sibi restitutus habitus mulieris.
- [534]
Post binam confessionem ipsi Martino factam.
- [535]
Devotissime et cum magna lacrymarum profusione.
- [536]
Johanna, vade in pace. Ecclesia non potest plus te defendere, et te dimittit in manu sæculari.
- [537]
Remansit cor intactum et sanguine plenum. — Touchante tradition ! Oui, dans ce grand cœur, il y avait une vitalité inextinguible, quelque chose d’immortel.
- [538]
Usque circa finem processus.
- [539]
Alias in Sequana submergeretur.
- [540]
Ferratam.
- [541]
Non cessabant aliquando eam interrogare per tres horas de mane, et totidem post prandium.
- [542]
Extra tamen judicium.
- [543]
Semper caruistis monstris usque nunc.
- [544]
La déposition de 1450 porte, évidemment par erreur, qu’il l’avait forcée. La déposition de 1456 et la seconde déposition de 1452 précisent qu’il tenta seulement de la forcer : tentavit eam vi opprimere. Qu’il n’y ait eu que tentatives répétées, mais jamais viol consommé, voilà qui est surabondamment établi par les témoignages de Manchon, de Boisguillaume, de Taquel, d’Isambard de la Pierre, de Marie. — À rapprocher le propos du clerc bourguignon auteur du Journal de Paris. Il fait dire à Jeanne
qu’une fois ou lui volt (voulut) faire de son corps déplaisir ; mais elle sailly (sauta) d’une haute tour en bas sans soy blecier (blesser) aucunement.
— Arrière donc cette vilaine légende, récemment rééditée à grand bruit, qui représente Jeanne violée par les prêtres, ou par un lord, ou par les gardiens anglais ! - [545]
Dum ipsa Johanna percepit eumdem episcopum, eidem dixit quod ipse erat causa suæ mortis, et quod sibi promiserat quod eam poneret in manibus Ecclesiæ et ipse eam dimiserat in manibus suorum inimicorum capitalium.
- [546]
En français dans le texte.
- [547]
Sed eum duceret in foro suo et faceret quod justitia suaderet.
- [548]
Dicit quod semper usque ad finem vitæ suæ manutenuit et asseruit quod voces quas habuerat erant à Deo, et quod, quidquid fecerat, ex præcepto Dei fecerat, nec credebat per easdem voces fuisse deceptam ; et quod revelationes quas habuerat ex Deo erant.
- [549]
Ferratam et compeditam aliquando.
- [550]
Habens tamen bonum intellectum.
- [551]
Sed, dum loquebatur de persona sua, fingebat plura.
- [552]
Dicit quod judices satis observabant ordinem juris, judicio loquentis.
- [553]
Livore vindictæ. — Quoique le témoignage d’Isambard soit le plus favorable aux thèses apologétiques développées par Quicherat en faveur du tribunal de Rouen, on voit et on verra encore mieux ci-après qu’il est bien loin de les justifier.
- [554]
Semper se submisit Papæ, dummodo duceretur ad ipsum.
- [555]
En français dans le texte.
- [556]
Ha ! Vos bene scribitis quæ faciunt contra me, et non vultis scribere quæ faciunt pro me.
- [557]
Palmes non potest facere fructum, nisi manserit in vite.
- [558]
O prædicator, male dicitis : non loquamini de persona domini regis Karoli, quia bonus catholicus est et in me non credidit. — Ou Jeanne ne dit pas ces derniers mots ; ou elle voulut dire que Charles avait cru non en elle, mais en Dieu par l’intermédiaire d’elle.
- [559]
En français dans le texte.
- [560]
Fuerat juxta eam caute dimissus.
- [561]
Capta est !
- [562]
Exeuntem de Francia. — Dans la consultation de Paul Pontano, le témoignage de frère Isambard est allégué, et il y est dit qu’un Anglais assurait qu’il lui avait semblé voir une colombe blanche s’envolant du milieu des flammes (exsilientem de flamma).
- [563]
Dixit quod valde timebat quin esset damnatus, quia combusserat unam sanctam mulierem.
- [564]
On a remarqué le même témoignage dans la bouche de Massieu (chapitre XV).
- [565]
Souches-tu.
- [566]
Juvenis, licet multum cauta in suis responsionibus.
- [567]
Sed notabiles viri procedebant bono animo.
- [568]
Credit potius contrarium. (Déposition de 1452.) Dans la déposition de 1456, Marguerie rappelle, en termes identiques, la réponse de Jeanne concernant sa soumission à l’église ; mais il ne porte aucun jugement.
- [569]
Respondit quod de quibusdam non crederet nec prælato suo, nec Papæ, ne cuicunque, qui hoc habebat a Deo.
- [570]
Multi timidi quorum quidam fugerunt, nolentes adesse processui.
- [571]
Qui dicebat quod dimitterent eam loqui, et quod com missus erat ad eam interrogandum.
- [572]
Secundum fragilitatem muliebrem bene respondebat.
- [573]
Respondebat quod nolebat sic fieri, quia nesciebat quod per eos in processu poneretur ; sed volebat ibi duci, et per Papam interrogari.
- [574]
Eo quod ridendo pronuntiabat aliqua verba dictæ abjurationis.
- [575]
Stomachate respondit quod mentiebatur, quia cum judex esset in causa fidei, potius deberet quærere ejus salutem quam mortem.
- [576]
Ego alias respondi et in tali forma.
- [577]
Et ita inveniebatur sicut dicebat, nil addito, vel remoto.
- [578]
Dixit quod communis fama hoc tenet, et est vulgare proverbium.
- [579]
Fecerat quamdam gabeam ferream, pro tenendo ipsam Johannam stantem.
- [580]
Complétez ce témoignage par celui du bourgeois Cusquel (chapitre XXXIII), et par celui de l’huissier Massieu, qui est le plus explicite (chapitre XV).
- [581]
Habuit dicere quod mallet potius mori quam amplius stare cum ipsis Anglicis.
- [582]
Quod ipsa ita sapienter ad quæsita respondebat, sicut fecisset unus optimus clericus.
- [583]
Ubi non est liberum arbitrium nec processus nec sententia valent.
- [584]
Quod necessarium erat eis complacere ; quod fieret celeriter processus contra eam, et quod adinveniretur occasio mortis suæ.
- [585]
Nolite loqui de rege, quia est bonus catholicus ; sed loquamini de me.
- [586]
Magister Petre, ubi ego ero hodie de sero ?
- [587]
Quæ dixit quod sic, et quod, Deo favente, esset in Paradiso.
- [588]
Jean Riquier seul donne ce détail, confirmé et complété par les lignes suivantes du Journal de Paris :
Jeanne fut bientôt estainte et sa robe toutte arse (toute brûlée) ; et fut veue (vue) de tout le peuple toutte nue, et tous les secrez qui peuent (peuvent) estre ou doibvent en femme, pour oster les doubtes du peuple. Et quand ils l’orent (l’eurent) assez à leur gré veue (vue), toutte morte, le bourrel (bourreau) remist le feu grant sur sa poure (pauvre) charongne qui tantôt fut toutte comburée (brûlée entièrement), et os et char (chair) mis en cendre.
- [589]
Utinam anima mea esset in loco in quo credo animam istius mulieris.
- [590]
Summe timebant Anglici ipsi ne ipsa evaderet.
- [591]
Expediatis ; vos estis nimis favorabilis.
- [592]
Pluresque assistentes, usque ad decem millia, flentes et lacrimantes, dicentes quod erat magna pietas.
- [593]
Dicebat quod se referebat conscientiis interrogantium an deberet respondere vel non.
- [594]
Dixit quod, si esset consulta a clericis, et quod videretur conscientiis suis, ipsa libenter faceret illud quod sibi consuleretur.
- [595]
Et eidem loquenti videtur quod erat une parva schedula quasi sex vel septem linearum.
- [596]
Vidit eidem Johannæ deferri corpus Christi multum sollemniter, cantando litaniam, et dicendo Orate pro ea, et cum magna multitudine tædarum.
- [597]
On peut visiter à Rouen cette grosse tour, qui a été incorporée au domaine national le 2 juillet 1884. Elle date de Philippe-Auguste et est l’unique reste du château que ce prince avait bâti à Rouen, au commencement du treizième siècle, après avoir réuni la Normandie à la France. L’ancien donjon de Philippe-Auguste est nommé maintenant la tour Jeanne d’Arc, parce que Jeanne y fut menée, dans la salle du rez de-chaussée, le mercredi 9 mai 1431, et y affronta la vue des instruments de torture dont on la menaçait. (Voir Procès de condamnation, partie III, chapitre XII : Jeanne en face de la torture). La hauteur actuelle de la tour Jeanne d’Arc est de cinquante mètres ; la circonférence mesure quarante-six mètres, et les murs ont quatre mètres d’épaisseur.
En 1432, Jean Poton de Xaintrailles, l’ami de La Hire et l’un des plus vaillants compagnons de la Pucelle, fut enfermé dans la grosse tour. Son étroit cachot était enceint par une cloison de charpente qu’on avait établie en face de l’embrasure du rez de-chaussée.
La tour où Jeanne d’Arc avait été enfermée fut rasée en 1809, par la même corporation des Filles-Dieu qui, en 1840, voulait abattre la tour du donjon, et ne la conserva qu’après mille difficultés et pour en faire une buanderie.
- [598]
Ad ponendum eam in torturis.
- [599]
Et tentavit ipse loquens pluries, cum ea ludendo, tangere mammas suas, nitendo ponere manus in sinu suo : quod tamen pati nolebat ipsa Johanna, imo ipsum loquentem pro posse repellebat.
- [600]
Il est dommage que le chevalier, parlant du séjour de Jeanne à Beauvais, ne dise rien de sa tentative d’évasion dont ses ennemis voulurent faire une tentative de suicide. Sur la manière dont Jeanne sauta en bas de la tour, une chronique contemporaine, conservée parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale et citée par Vallet de Viriville au tome II de son Histoire de Henri VIII, donne le détail suivant :
Fu (elle fut) enfin amenée à Beauvais, là où elle fu (fut) par grant espace de temps ; et tant que par son (sa) malice elle en cuida escaper (faillit échapper) par les fenestres. Mais ce à quoy elle s’avaloit rompy, se que jus de mont à val et se rompy près les rains et le dos (Mais ce à quoi elle se tenait pour descendre rompit, si bien qu’elle tomba du haut en bas et se rompit presque les reins et le dos).
- [601]
En nom Dé, vos deridetis a me, quia ego bene scio quod vos non habetis nec velle nec posse.
- [602]
Je sçay bien que ces Angloys me feront mourir, credentes post mortem meam lucrari regnum Franciæ ; sed, si essent centum mille godons plus quam de præsenti, non habebunt regnum.
- [603]
Le témoin confond. Midi prêcha au Vieux-Marché. C’est Érard qui prêcha à Saint-Ouen et prononça les paroles citées.
- [604]
Johanna, nos habemus tantam pietatem de te : oportet quod vos revocetis ea quæ dixistis, vel quod nos dimittamus vos justitiæ sæculari.
- [605]
Vos habetis multam pœnam pro me seducendo.
- [606]
Dixit quod erat contenta facere omnia quæ vellent.
- [607]
Et ipsa respondebat quod nesciebat nec legere, nec scribere.
- [608]
Per modum derisionis ipsa Johanna fecit quoddam rotundum. Et tunc ipse Laurentius Calot accepit manum ipsius Johannæ cum calamo, et fecit fieri eidem Johannæ quoddam signum de quo non recordatur loquens.
- [609]
Ferratam in compedibus cum quodam grosso ligno per pedes.
- [610]
Quæ respondit quod bene dubitabat.
- [611]
Respondit quod non sciebat diem neque horam quibus debebat capi, nec quando illud contingeret.
- [612]
In suis responsionibus faciebat mirabilia.
- [613]
Respondebat : Ego fui tali die interrogata, vel sunt octo dies quod ego fui de illo interrogata ; et sic respondi.
- [614]
De quo gavisa est ipsa Johanna, dicendo eidem Boysguillaume quod, si alias deliceret, ipsa traheret aurem.
- [615]
Ex eo quod non libenter veniebat nec se gerebat ad nutum eorum.
- [616]
Dicendo quod rex male expenderat pecunias suas erga eos.
- [617]
Dicendo quod rex male stabat, ex eo quod dicta Johanna se evadebat. Ad quod unus eorum respondit : Domine, non curetis ; bene rehabebimus eam.
- [618]
Le procès-verbal ne donne pas son âge.
- [619]
Post quam prædicationem, bene scit loquens quod ali qua eidem Johannæ præcipiebantur quæ recusabat facere ; sed quid erat, nescit.
- [620]
Post cujus sententiæ prolationem, illico et sine intervallo, ipsa posita in manibus baillivi, tortor, sine plure, et absque eo quod per baillivum aut loquentem ad quos spectabat ferre sententiam aliqua ferretur sententia, accepit eamdem Johannam et eam duxit ad locum ubi erant jam ligna parata ; et combusta fuit.
- [621]
Nom donné aux audiences des baillis.
- [622]
In quadam camera sita subtus quemdam gradum versus campos (deuxième déposition) ; in quadam camera castri Rothomagensis versus portam posteriorem (première déposition).
Les indications explicites du bourgeois Cusquel complètent celles de l’huissier Massieu qui a dit que Jeanne était dans une chambre du milieu ( c’est-à-dire intermédiaire entre le rez-de chaussée et l’étage supérieur) où on montait par huit marches (in quadam camera media in qua ascendebatur per octo gradus). — La prison de Jeanne était dans une tour dite Tour de la Pucelle, qui a été rasée en 1809 et sur l’emplacement de laquelle a été construite la maison n° 10 de la rue Morant.
- [623]
Fingebat se esse sanctam [Katharinam] et eamdem Johannam inducebat ad dicendum quod volebat.
- [624]
Sed ipse noluit interesse, quia cor suum non potuisset pati aut tolerare, præ pietate dictæ Johanne.
- [625]
Nos sumus omnes perditi quia bona sancta persona fuit combusta.
- [626]
Dicit ulterius quod, post mortem ipsius Johannæ, Anglici fecerunt recolligi cineres et projicere in Sequanam, quia timebant ne evaderet et quod aliqui crederent eam evasisse. — L’auteur du Journal de Paris, clerc contemporain des faits et partial pour les Anglais, dit :
En 1440, estoit très grant nouvelle de la Pucelle, dont devant a esté faitte mencion, laquelle fut arse (brûlée) à Rouen pour ses démérites ; et y avoit adonc maintes personnes qui estoient moult abusez d’elle, qui croyoient fermement que par sa sainteté elle se fût eschappée du feu, et qu’on eût arse une autre, cuidant (croyant) que ce fût elle. Mais elle fut bien véritablement arse, et toute la cendre de son corps fut pour vray gettée en la rivière, pour les sorceries (sorcelleries) qui s’enfeussent peu ensuivir (pu ensuivre).
Une chronique contemporaine dit :
Et fut la pourre (poussière) de son corps gettée par sacs en la rivière affin que jamais sorcerie ou mauvaiseté on n’en peuist (pût) faire ne (ni) proposer.
Pie II, dans ses mémoires, dit :
De peur que ses cendres ne fussent un jour honorées, ils les jetèrent dans la Seine. (Cineres ejus, ne honori aliquando essent, in Sequanam fluvium projecere.)
Tous les témoins qui parlent de ce point s’accordent à constater que les restes de Jeanne furent jetés en Seine. Cela n’empêche qu’on lit dans le Mirouer des femmes vertueuses :
Et son corps fut réduict en cendres, qui depuis furent jectées au vent hors la ville de Rouen.
Et dans une chronique normande :
Elle fut brûlée et la poudre mise à vau le vent.
- [627]
Quæ dixit quod non erat.
- [628]
Non poterat persolvi de suo salario.
- [629]
Nihil invenerat in eadem Johanna quin vellet invenire in sorore propria.
- [630]
Audivit dici quod sæpe deprecabatur interrogantes eam quod solum haberet respondere uni vel duobus tantum, et quod eam multum turbabant de tantis interrogationibus sic insimul factis.
- [631]
Respondit prædicatori quod acceperat habitum virilem eo quod habebat interesse cum hominibus armatis, cum quibus erat sibi tutius et convenientius conversari in habitu virili quam muliebri, et quod ea quæ faciebat et fecerat bene fecerat.
- [632]
Dicebat quod ipsa Johanna male fecerat, et quod sibi fuerat semel indultum suum peccatum, et quod Ecclesia de cætero non poterat sibi prodesse.
- [633]
In quo igne audivit quod petivit aquam benedictam.
- [634]
Voir Jeanne d’Arc libératrice de la France (p. 224 et p. 271 et suivantes).
- [635]
Le procès de condamnation lui donne le prénom de Raoul (Radulphus Silvestris).
- [636]
Quam quum eidem induere vellet, eam accepit dulciter per mammam. Quæ fuit pro hoc indignata et tradidit dicto Johannotino unam alapam. — Cette historiette du soufflet donné à l’indiscret Jeannotin doit être rapprochée de ce que nous a conté le chevalier Aimond de Macy (chapitre XXIX), taquin à ses heures. Je parierais que le chevalier fut régalé aussi de quelque soufflet. Mais il ne s’en est pas vanté.
- [637]
Pour le texte de ces lettres de garantie, voir Procès de condamnation (Épilogue, chapitre IV).
- [638]
J’ai traduit la feuille de Manchon dans les notes dont j’ai accompagné la traduction des douze articles (Procès de condamnation, partie III, chapitre VII).
- [639]
Exempla possunt induci de Debbora et de Sancta Katharina in conversione non minus miraculosa quinquaginta doctorum seu rhetorum, et aliis multis, ut de Judith et de Juda Machabæo.
- [640]
Ponderandum est ad extremum quod hæc Puella et ei adhærentes militares non dimittunt vias humanæ prudentiæ.
- [641]
Lex hujusmodi, nec ut judicialis, nec ut moralis, damnat usum vestis virilis in puella nostra virili et militari, quam ex certis signis elegit Rex cælestis tanquam vexilliferam ad conterendos hostes justitiæ et amicos sublevandos… Denique possent particularitates addi multæ et exempla de historicis sacris et gentilium sicut de Camilla et Amazonibus.
- [642]
Et si frustraretur ab omni expectatione sua et nostra (quod absit !) prædicta puella, non oporteret concludere ea quæ facta sunt a maligno spiritu vel non a Deo facta esse ; sed vel propter nostram ingratitudinem et blasphemias vel aliunde justo Dei judicio, licet occulto, posset contingere frustratio exspectationis nostræ in ira Dei quam avertat a nobis et bene omnia vertat !… Tantummodo caveat pars habens justam causam, ne per incredulitatem et ingratitudinem vel alias injustitias, faciat irritum divinum tam patenter et mirabiliter auxilium inchoa tum, prout in Moïse et filiis Israël, post collata divinitus tot promissa, legimus contigisse. Deus enim, etsi non consilium, sententiam tamen mutat pro mutatione meritorum.
- [643]
Processus et sententia sunt ipso jure nullis.
- [644]
Necnon ad exaltationem regis Francorum, seu domus Franciæ quæ nunquam legitur hæreticis favorem præbuisse aut quovis modo adhæsisse. (Texte du manuscrit de d’Urfé.) Ce second membre de phrase, qui indique si clairement les vraies raisons du procès de réhabilitation, a été supprimé dans la rédaction définitive.
- [645]
Il ressort des documents que Bouillé fut mêlé aux diverses enquêtes qui suivirent la sienne. Il prit part aux actes préliminaires de la réhabilitation, et dirigea notamment l’enquête faite à Orléans, en 1456. Sa participation à la double enquête faite à Rouen, en 1452, est indiquée dans la lettre suivante, que le cardinal d’Estouteville adressa à Charles VII, lettre dont l’original est à la bibliothèque nationale (Collection de dom Grenier) :
Mon souverain seigneur, je me recommande très humblement à vostre bonne grâce. Et vous plaise sçavoir que vers vous s’en vont présentement l’Inquisiteur de la foy [Jean Brehal] et maistre Guillaume Boyllé, doyen de Noyon, lesquels vous refèreront bien au plain tout ce qui a esté fait au procès de Jehanne la Pucelle. Et pour ce que je say que la chose touche grandement vostre honneur et estat, je m’y suys employé de tout mon povoir et m’y employeray tousjours, ainsy que bon et féal serviteur doibt faire pour son seigneur comme plus amplement serez informé par les dessusditz. Non autre chose pour le moment, mon souverain seigneur, fors que vous me mandiez tousjours voz bons plaisirs pour les accomplir. Au plaisir de Dieu, qui vous ait en sa sainte garde et vous donne bonne vie et longue. Escrit à Paris, le XXIIe jour de may.
Vostre très humble et très obéissant serviteur,
Le cardinal d’Estouteville.
Je ferai remarquer que la lettre ci-dessus, en même temps qu’elle témoigne de la collaboration de Bouillé et de Brehal, établit combien il est faux de prétendre, comme on l’a prétendu, que l’initiative de l’enquête de 1452 revient exclusivement au cardinal d’Estouteville. Ainsi que je l’ai indiqué au début de cet ouvrage, le cardinal ne fit qu’
accomplir le bon plaisir du roi
. - [646]
Si volumus ipsius Johannæ omnia dicta pensare et intellectum verborum subtili inquisitione discutere, reperiemus forte ipsam Johannam nihil in hoc absurdi dixisse, sed mystice et in figura sic locutam fuisse.
- [647]
Recollectio Johannis Brehalli.
- [648]
Dès le mois de décembre 1452, on voit Jean Brehal recevant des honoraires du
roy nostre sire, pour soy aidier à vivre en besoinguant au fait de l’examen du procès de feue Jehanne la Pucelle
. (4e compte de Beauvarlet, receveur général des finances, 1452.) - [649]
Dans une lettre adressée de Lyon, fin décembre 1453, au frère Léonard, très docte dominicain appartenant à l’ordre des prêcheurs de Vienne, Jean Brehal dit que le procès de réhabilitation intéresse particulièrement le roi très chrétien, lequel estime que l’honneur de Sa Majesté a été énormément lésé (Majestatis suæ decus enormiter læsum) par ses ennemis du parti anglais, alors qu’ils ont poursuivi en cause de foi cette simple vierge, qui, obéissant à une inspiration divine, comme cela semble prouvé avec une irrésistible évidence, fit si heureusement la guerre à son service, et qu’ils l’ont méchamment brûlée comme hérétique, pour jeter le discrédit sur le roi et son royaume (in regis et regni vituperium).
En conséquence, ajoute-t-il, le roi a le plus vif désir de faire prévaloir la vérité. Et pour ce, il m’a donné mandat de consulter, en leur faisant toutes les communications convenables, tous les hommes sages non seulement du royaume, mais encore et surtout de l’étranger, pour rendre bien visible que toute partialité est exclue de cette affaire qui le touche (Et ab exteris permaxime, ut favor omnis videatur in peculiari causa exclusus). De là l’envoi que je vous fais de divers extraits et documents relatifs au procès. Examinez et prononcez. Je compte recevoir votre avis.
- [650]
Summarium fratris Johannis Brehalli(Sommaire de frère Jean Brehal). — Le texte manuscrit du Summarium se trouve à la bibliothèque du Vatican, dans le recueil d’Ottoboni, n° 2284, et à la Bibliothèque nationale : 1° dans le fonds de Saint-Germain Harlay, n° 51 ; 2° dans le supplément français, n° 1033 (rédigé d’après le manuscrit du Vatican ).
- [651]
Cela ressort d’un registre des comptes de la ville d’Orléans. Ce registre mentionne le paiement
de dix pintes et choppines de vin présentées de par ladicte ville, au disner, à monseigneur l’évêque de Coutences et à l’Inquisiteur de la foy
, ainsi que de douze poussins, deux lapereaux, douze pigeons et un levraut, achetés à même intention le 20 juillet 1456, par Cosme de Commy et Martin de Maubodet (bourgeois d’Orléans entendus comme témoins, voir livre III, chapitre XVI). Il mentionne en outre l’argent donné àsix hommes qui, le 21 juillet, portèrent six torches de la ville à une procession qui fut faicte ledit jour en l’église de Saint-Sanxon (Saint-Samson) d’Orléans, par l’ordonnance desdits seigneurs l’évêque de Coutences et l’Inquisiteur de la foy, pour le fait de Jehanne la Pucelle
. - [652]
Incitat justitiæ zelus, stimulat veritatis amor.
- [653]
Æternæ Majestatis Providentia.
- [654]
En effet, dans le royaume de France il y avait deux inquisiteurs de la foi, l’un résidant à Paris et appelé l’Inquisiteur de France, l’autre résidant à Toulouse et appelé l’Inquisiteur du Languedoc.
- [655]
Reginaldi. — Il s’agit de Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France au temps de Jeanne d’Arc.
- [656]
Ut de Dei vultu nostrum præsens prodeat judicium. — C’était une formule consacrée. On l’a déjà remarquée dans la sentence prononcée le jour où Jeanne abjura. (Voir Procès de condamnation, partie IV, chapitre II.)
- [657]
In tractatibus magna cum revolutione librorum editis.
- [658]
Il est fait ici allusion au passage suivant de l’Épître aux Corinthiens :
Je connais un homme en Jésus-Christ qui fut ravi, il y a quatorze ans, jusqu’au troisième ciel. Si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne le sais ; Dieu le sait. Et il entendit des révélations mystérieuses qu’il n’est pas permis à un homme de rapporter.
- [659]
Voir Procès de condamnation, partie III, chapitre VII.
- [660]
Ipsosque (articulos) quos a dicto processu extrahi feci mus, hic judicialiter decernimus lacerandos. — On voit que ce manuscrit du procès fut mutilé ; mais il n’est nullement dit qu’il fut détruit. Quicherat a affirmé à tort sa destruction.
- [661]
Dictos processus. — On sait que le procès de condamnation se décompose juridiquement en deux procès : Procès de lapse et Procès de relapse, ou autrement : Procès de chute et Procès de rechute. (Voir Procès de condamnation, partie III.)
- [662]
Viribus omnino vacuamus.
- [663]
In loco scilicet in quo dicta Johanna crudeli et horrenda crematione suffocata est.
- [664]
Cum solemni ibidem prædicatione et affixione crucis honestæ puellæ ad memoriam perpetuam, ac ejusdem et aliorum defunctorum exorandas salutes.
Il fut élevé une croix expiatoire, non seulement à Rouen, mais encore en divers lieux.
Dans la forêt de Saint-Germain, un peu avant d’entrer à Poissy, entre la grande route et le chemin Saint-Joseph, on peut voir encore une croix élevée en 1456, après la réhabilitation de Jeanne d’Arc. La croix, ainsi que son piédestal massif, est en pierre. Au sommet on lit cet inscription gravée à l’origine dans la pierre : Croix-Pucelle — 1456. Au point de jonction des deux bras de la croix, une autre petite croix est incrustée. Une tradition attribue à Dunois l’érection de la Croix-Pucelle.
Je voudrais que, sur la route de Saint-Germain à Poissy, à l’endroit voisin de ce monument expiatoire élevé en l’honneur de la Pucelle, il y eût un poteau indiquant au voyageur qu’il n’a qu’à se détourner pour trouver, à cent cinquante pas de la route, au milieu des ormes, cette précieuse relique du passé. Une telle vue, évoquant le souvenir du plus saint héroïsme tour à tour martyrisé et réhabilité, élève l’âme dans la région des grandes pensées.
À Rouen, il n’est resté aucun vestige de cette croix expiatoire dont l’érection sur la place du Vieux-Marché fut ordonnée par les juges du procès.
Au commencement du XVIe siècle, sur la place du Marché-aux-Veaux, qui est devenue aujourd’hui la place de la Pucelle et qui était contiguë à la place du Vieux-Marché, fut élevé un monument style Renaissance ainsi décrit, en 1610, par un des parents de Jeanne, le chevalier du Lys :
On voit un petit édifice ingénieusement taillé et élaboré en pierres de carreau, d’où surgit une belle et claire fontaine qui jette son eau par divers tuyaux. Au-dessus de la fontaine est la statue de Jeanne d’Arc, sous des arcades. À un étage plus haut, au sommet, est posée une croix.
Selon une judicieuse remarque de M. de Beaurepaire, c’est sans doute pour bénéficier d’une différence de niveau permettant de faire monter l’eau plus haut que la place du Marché pour la construction de la fontaine.
La signification symbolique de cette fontaine, dont l’eau toujours jaillissante semblait vouloir éteindre la flamme du bûcher de Jeanne, fut précisée au dix-septième siècle par le distique suivant :
Reddita Rothomagus non æquam extinguere flammam
Mox voluit, fusæ flumine semper aquæ.Le monument du XVIe siècle a disparu, et c’est sur un emplacement voisin qu’a été édifié, en 1756, d’après les dessins de l’architecte Alexandre Dubois, le pauvre monument qu’on voit aujourd’hui et qui est si peu digne de la grande cité normande. Rien de plus banal que cette espèce de triangle en marbre blanc dont chaque côté a son jet d’eau. Rien de plus lourd et de plus terne que cette statue sans caractère, mais pompeusement costumée, qui surmonte la fontaine de la Pucelle. Je vois là une Bellone de la mythologie ; nullement la Jeanne d’Arc de l’histoire. L’auteur, Paul-Ambroise Slodtz, quoiqu’il eût le titre de professeur de l’Académie de peinture et de sculpteur dessinateur de la chambre et du cabinet du roi, était un artiste aussi médiocre qu’avait été distingué son père, Sébastien Slodtz.
J’espère que Rouen, ville féconde en généreuses initiatives et riche en artistes, finira par élever à Jeanne d’Arc un monument digne d’elle.
- [665]
Comme on comprend qu’il dût tenir à être là, le bon frère !
- [666]
L’empreinte des sceaux n’existe plus.
- [667]
J’extrais cette mention de l’exposé primitif du procès (Manuscrit de d’Urfé. — Fin du sommaire servant d’en tête). — Le texte de la sentence termine l’exposé officiel du procès.
- [668]
Palam universæ plebi præcedentis iniqui processus abominatio revelata est.
- [669]
Si on trouvait désirable de ne pas augmenter le nombre des jours fériés, on pourrait adopter, pour la fête annuelle de Jeanne d’Arc, le premier dimanche de mai.
- [670]
Joseph Fabre, Jeanne d’Arc libératrice de la France, p. X-XI (préface).
- [671]
Voici l’énumération d’une partie des feuilles parisiennes où parurent des articles favorables :
- Annales politiques et littéraires
- Archives diplomatiques
- Armée française
- Bulletin de la réunion des officiers
- Citoyenne
- Débats
- Défense
- Défenseur
- XIXe siècle
- Drapeau
- Écho de Paris
- États-Unis d’Europe
- Étincelle
- Famille
- Figaro
- France
- France libre
- France militaire
- Gaulois
- Gazette du village
- Gil Blas
- Globe
- Hôtel-de-ville
- Illustration
- Journal du protestantisme français
- Lanterne
- Liberté
- Lumière
- Matin
- Moniteur des consulats
- Moniteur universel
- Musée des famille
- Nation
- National
- Nouvelle presse
- Nouvelle revue
- Paris
- Paix
- Petit journal
- Petit moniteur universel
- Petit Parisien
- Presse
- Presse illustrée
- Rappel
- République radicale
- Revue de l’enseignement secondaire
- Revue de géographie
- Revue libérale
- Revue de la mode
- Revue du monde latin
- Revue pédagogique
- Revue du progrès social
- Revue de la révolution
- Siècle
- Soir
- Soleil
- Télégraphe
- Temps
- Tirailleur
- Voleur
- Voltaire…
Parmi les auteurs d’articles favorables il y a à citer :
- Daniel d’Arc
- Pierre [Lanéry] d’Arc
- Hubertine Auclerc
- Paul Bert
- Henri de Bornier
- Louis Bougier
- Francisque Bouillier
- Élémir Bourges
- Beurier
- Charles Bigot
- de Blowitz
- Jules Brisson
- Auguste Burdeau, député
- Canivet
- Gaston Carle
- Joseph Chailley
- Francis Charmes
- Cux Cholles
- Choppin
- Claveau
- Coffinier
- Paul Coffinières
- Colfavru, député
- Colombine
- Émile Corra
- Dancourt
- Jean Darcy
- Deloncle
- Albert Delpit
- Deluns-Montaud, député
- Derasse
- Paul Déroulède
- Dehou
- Adrien Desprez
- Ludovic Drapeyron
- Camille Dreyfus, député
- Édouard Drumont
- Emmanuel Ducros
- Eugène Dugué
- Armand Ephraïm
- L’Ermite de la Chaussée-d’Antin
- Escande, député
- Escoffier
- François Fabié
- Lucien Faucou
- Eugène Floux
- Paul Foucher
- Henry Fouquier
- Élie Fourès
- Anatole France
- Franck
- Jean Frollo
- Émile Gassmann
- Jean Des Gaules
- Gaulier, député
- Hippolyte Gautier
- Jules Gautier
- Philippe Gilles
- Paul Ginisty
- Thomas Grimm
- Jules Hoche
- Clovis Hugues, député
- Jacquot
- Henry Joly
- Jullien, député
- Louise Koppe
- Léopold Lacour
- Anatole de Le Forge, député
- La Fresnaye
- Henri de La Pommeraye
- Charles Laurent
- Bernard Lavergne, député
- Paul Leconte
- Le Flaneur
- Le Maréchal
- Charles Le Monnier
- Charles Lemire
- Jules Lermina
- Jules Levallois
- Eugène Liébert
- Paul Louzon
- Louis Liévin
- Francis Magnard
- Maréchal
- Matharel
- Henry Michel
- Léon Millot
- Gabriel Monod
- Frédéric Montargis
- Joseph Montet
- E. Moreau
- Lucien Nicot
- Niel
- Jean De Nivelle
- Nouguier
- Gabriel d’Orcer
- Dionys Ordinaire, député
- Frédéric Passy, député
- Louis Pauliat
- Perdican
- Édouard de Perrodil
- Abel Peyrouton
- Adolphe Racor
- Emmeline Raymond
- Joseph Reinach
- Émile Richard
- Rivière, député
- Robinson
- Elzéar Rougier
- Santillanne
- Fraucisque Sarcey
- Léon Séché
- Théodore Stanton
- Jules Steeg, député
- Jules Troubat
- Louis Ulbach
- Marius Vachon
- Auguste Vacquerie
- Vernet
- Varambon (Mme), secrétaire de l’Union des femmes de France
- Emmanuel Vauchez, secrétaire général de la Ligue de l’Enseignement.
De nombreuses conférences furent faites, notamment par deux députés, MM. Jullien et Sreeg.
Partout, dans les quartiers ouvriers de Paris comme dans les quartiers bourgeois, à Bordeaux comme à Orléans, à Arras comme à Nancy, à Rodez comme à Bar-le-Duc, l’approbation la plus vive fut donnée au projet de glorification de Jeanne d’Arc.
Je défère au vœu de M. Jules Soury en publiant une déclaration, insérée au Journal des Débats du 27 juin 1884, déclaration toute spontanée et qui lui fait le plus grand honneur :
À Monsieur Joseph Fabre, député.
À l’auteur du livre de Jeanne d’Arc.
Touché, comme je dois l’être, par la tristesse de mes amis et par la douloureuse indignation de tant d’âmes simples et bonnes, dont la délicatesse doit être respectée, j’efface de moi-même et bien volontiers, car les droits de la science n’ont rien à faire en l’espèce, les trois mots malsonnants, de pure polémique, que j’ai écrits, il y a onze ans, dans le journal la République française, non point contre Jehanne la Lorraine, mais contre
l’héroïne du drapeau blanc
, comme en témoignent assez et la date de 1873 et les événements politiques que cette date rappelle.Jules Soury.
- [672]
Voici, par ordre alphabétique, les noms des 252 députés signataires de la proposition de loi :
- Achard
- Alicot
- Andrieux
- Arène (Emmanuel)
- Bacquias
- Ballue
- Baltet
- Barbedette
- Barodet
- Bastid
- Bavoux
- Bel (François)
- Belon
- Benoist
- Bernard (Doubs)
- Bernard (Nord)
- Bernier
- Bernot
- Bert (Paul)
- Bischoffsheim
- Bizarelli
- Bizot de Fonteny
- Blancsubé
- Bontoux
- Borriglione
- Boucau
- Bouchet
- Bougues
- Boulard
- Bourrillon
- Bousquet
- Bovier-Lapierre
- Boysset
- Brelay
- Bresson
- Brialou
- Brossard
- Brousse (Émile)
- Brugère
- Brugnot
- Bury
- Buvignier
- Buyat
- Carette
- Carnot (Sadi)
- Casse (Germain)
- Cavalié
- Cayrade
- Cazauvieilh
- Caze
- Chantemille
- Chavanne (Rhône)
- Chavoix
- Christophle
- Compayré
- Constans
- Corentin Guyho
- Cornudet
- Courmeaux
- Couturier
- Cunéo d’Ornano
- Daumas
- Dautresme
- David (Jean)
- Delattre
- Deluns-Montaud
- Denayrouze
- Deproge
- Desmons
- Descamps
- Dethomas
- Devade
- Develle (Edmond)
- Devès (Paul)
- Douville-Maillefeu (comte de)
- Dreyfus
- Drumel
- Dubois
- Dubost (Antonin)
- Duchasseint
- Duclaud
- Ducroz
- Dureau de Vaulcomte
- Dusolier (Alcide)
- Duval (Haute-Savoie)
- Duval (Raoul)
- Duvaux
- Duvivier
- Escande
- Escanyé
- Esnault
- Étienne
- Fabre (Joseph)
- Farcy
- Faure (Félix)
- Féau
- Ferry (Albert)
- Ferry (Charles)
- Floquet
- Forné
- Fousset
- Franck-Chauveau
- Fréry
- Frogier de Ponlevoy
- Gaillard (Jules)
- Galtier
- Garrigat
- Gasconi
- Gatineau
- Gaudy
- Germain (Haute-Garonne)
- Gerville-Réache
- Gilliot
- Girard (Alfred)
- Giraud (Henri)
- Girault (Cher)
- Giroud
- Gomot
- Goblet (René)
- Granet
- Graux (Georges)
- Greppo
- Guichard
- Guillemin
- Guillot (Louis)
- Guyot
- Henry (Edmond)
- Hérédia (de)
- Hérisson (Nièvre)
- Horteur
- Hugues (Clovis)
- Hugot
- Hurard
- Janzé (baron de)
- Jametel
- Joubert
- Jullien
- Labrousse
- Labussière
- Lacote
- Lacretelle (Henri de)
- Lacroix (Sigismond)
- Laffitte de Lajoannenque
- La Forge (Anatole de)
- Lagrange
- Laguerre
- Laisant
- Lanessan (de)
- La Porte (de) (Deux-Sèvres)
- La Porte (Gaston)
- Lasbaysses
- Laurençon
- Lavergne (Bernard)
- La Vieille
- Lebaudy
- Le Cherbonnier
- Lechevallier
- Lecomte Maxime (Nord)
- Le Comte (Mayenne)
- Leconte (Indre)
- Lefèvre (Ernest)
- Legrand (Pierre)
- Lelièvre
- Lenient
- Lepère
- Leroy (Arthur)
- Lesguillier
- Letellier
- Levet
- Leydet
- Liouville
- Lockroy
- Lombard
- Loranchet
- Loubet
- Loustalot
- Mahy (de)
- Maigne
- Mallevialle
- Mangon (Hervé)
- Marcou
- Maret (Henry)
- Margaing
- Margue
- Marquiset
- Mas
- Massip
- Mauguin
- Maurel (Var)
- Mayet
- Maze (Hippolyte)
- Ménard-Dorian
- Mézières
- Montané
- More (Manche)
- Nadaud (Martin)
- Noblot
- Noël-Parfait
- Ordinaire (Dionys)
- Papinaud
- Papon
- Passy (Frédéric)
- Pelisse
- Pellet (Marcellin)
- Pelletan (Camille)
- Petilbien
- Philippoteaux
- Picard (Arthur)
- Pieyre (Adolphe)
- Plessier (Victor)
- Plicbon
- Pradal
- Pradet-Balade
- Prévéraud
- Proust (Antonin)
- Ranc
- Récipon
- Renault (Léon)
- Revillon (Tony)
- Richard
- Ringuier
- Rivet (Gustave)
- Rivière
- Robert (Edmond)
- Roche (Jules)
- Roche (Georges)
- Rodat
- Roger
- Roque (de Filhol)
- Roquet
- Rousseau
- Royer
- Roys (marquis de)
- Rozières
- Saint-Martin (Vaucluse)
- Sarrien
- Sarlat
- Screpel
- Soustre
- Steeg (Jules)
- Tassio
- Ténot
- Trouard-Riolle
- Truelle
- Turquet (Edmond)
- Vermond
- Versigny
- Viette
- Villain
- Viox
- Waddington
- Wilson
La campagne poursuivie pour que, chaque année, au mois de mai, la Pucelle soit fêtée partout et par tous suggéra à M. Ivan de Wœstyne l’idée de
faire plébisciter les Quarante, représentation raffinée de la vraie France, à propos de Jeanne d’Arc.
Trente-neuf académiciens, faisant largesse d’autographes variés, se prêtèrent de bonne grâce à ce concours apologétique, et leurs témoignages furent publiés dans le supplément du Figaro, le 13 août 1887, avec cette conclusion du journaliste consultant :
Le plébiscite a réuni l’unanimité des suffrages exprimés. Que dire de plus, et n’ont-ils pas raison ceux qui désirent que tous les Français choisissent Jeanne d’Arc pour la patronne de la France ?
- [673]
Les objections ici examinées et combattues ont été formulées dans la République française (24 juin 1884) et dans la Petite République française (9 juillet 1884) par un anonyme et par M. Jean Macé, de qui sont les mots mis entre guillemets. Sur cette question, M. Emmanuel Vauchez, le secrétaire général de la Ligue de l’Enseignement, se sépara avec éclat de M. Jean Macé, président de la Ligue, dans une éloquente lettre publiée par le Temps.
Le Monde et l’Univers, de leur côté, attaquèrent vivement l’institution d’une fête de Jeanne d’Arc par la république, et soutinrent qu’il n’appartenait qu’aux catholiques et aux royalistes de célébrer la Pucelle.
- [674]
En 1878, année où fut célébré le centenaire de Voltaire, Gambetta disait, dans un discours prononcé au Cirque américain, à la suite d’une conférence de M. Spuller sur la fraternité :
Assez de divisions ! Il faut en finir avec les querelles historiques. On doit passionnément admirer la figure de la Lorraine qui apparut au XVe siècle pour abaisser l’étranger et, pour nous redonner la patrie ; et en même temps, dans ce Paris tout imprégné du génie de celui qui fut le vrai roi de la philosophie du dix-huitième siècle, on doit acclamer le nom de Voltaire, en dépit d’attaques, dont son ombre ne peut pas plus s’émouvoir que ne s’émeut le dur diamant sous l’atteinte de la lime ou de l’acier. Quant à moi, je me sens l’esprit assez libre pour être le dévot de Jeanne la Lorraine, et l’admirateur et le disciple de Voltaire.
De son côté, Jules Favre prononça en 1874, à Anvers, un panégyrique de Jeanne d’Arc qui se terminait ainsi :
Jeanne, Pucelle d’Orléans, c’est la France ! la France bien aimée à laquelle on se doit dévouer d’autant plus qu’elle est malheureuse ; c’est plus encore, c’est le devoir, c’est le sacrifice, c’est l’héroïsme de la vertu ! Les siècles, reconnaissants n’auront jamais assez de bénédictions pour elle. Heureux si son exemple peut relever les âmes, les passionner pour le bien et répandre sur la patrie entière les germes féconds des nobles inspirations et des dévouements désintéressés !
Avant Jules Favre, Eugène Pelletan avait admiré dans Jeanne la patronne de la démocratie :
Ô noble fille, disait-il en 1850, tu devais payer de ton sang la plus sublime gloire qui ait sacré une tête humaine. Ton martyre devait diviniser encore plus ta mission. Tu as été la plus grande femme qui ait marché sur cette terre des vivants. Tu es maintenant la plus pure étoile qui brille à l’horizon de l’histoire.
Enfin Barbès, ce républicain qu’on a surnommé le Bayard de la démocratie, écrivait en 1866 :
J’aime passionnément l’héroïque fille qui sauva la France et l’empêcha d’être anglaise. Je voudrais — et cela se fera, j’espère, un jour — qu’on lui élevât une statue jusque dans nos plus petits hameaux.
- [675]
Qui pourrait dire le nombre des Françaises dont Jeanne d’Arc a inspiré et vivifié le patriotisme ? Une d’elles, Marie-Edmée Pau, Lorraine, fille d’un soldat, née à Nancy en 1845, s’était vouée, dès l’enfance, au culte de Jeanne d’Arc. Quand elle commença à manier la plume et le crayon, c’est Jeanne d’Arc qu’elle voulait toujours dessiner, c’est sur Jeanne d’Arc qu’elle voulait toujours écrire. On a d’elle un petit livre illustré, exquis en sa familiarité, qu’elle intitula : Histoire de notre petite sœur Jeanne d’Arc, dédiée aux enfants de la Lorraine.
En réunissant toutes mes amitiés en une seule, disait-elle, je ne crois pas trouver un amour comparable à celui que j’ai pour cette jeune fille, morte il y a plus de quatre cents ans. Qu’on appelle cela folie, exaltation, chimère, je demanderai s’il est possible que l’imagination soit plus féconde que la réalité ? Or, cette chimère obtiendrait de moi tous les sacrifices. Ce nom, quand je l’entends prononcer ou quand je le lis quelque part, me remplit d’une émotion impossible à décrire : mon cœur bat, mes yeux se mouillent de larmes, un je ne sais quoi d’immense comble le vide affreux qui existe en moi, un souffle divin me soulève, et je voudrais avoir des ailes pour aller chercher dans le ciel ma Béatrix à moi.
Marie-Edmée avait perdu son père à onze ans. À partir de cette époque, les plus sérieuses pensées l’occupèrent. Se dévouer fut la constante ambition de sa courte vie.
Pendant la guerre de 1870, elle se prodigue, donnant des vivres aux soldats, des soins aux blessés, des consolations aux mourants dont elle crayonne les portraits pour ménager une dernière consolation à ceux qui les ont aimés.
Ayant appris que son frère, alors lieutenant, avait été blessé et pris par les Allemands, elle voulut le rejoindre. On se récria :
Une femme, seule !
—J’agirai comme si j’étais le frère de mon frère.
—Mais que de dangers !
—Je les surmonterai.
Elle les surmonte, et, à travers les lignes ennemies, accourt auprès de son cher Gérald, qui, grièvement atteint au poignet, avait dû être amputé. Ce Français amputé et malade ne semblait plus dangereux. Les Allemands permirent à sa sœur de le ramener au foyer. Gérald n’y rentra que pour embrasser sa mère. Bientôt après, quoique mutilé, il se battait de nouveau à la suite de son régiment et devenait capitaine. Pendant ce temps, Marie-Edmée, triste de n’avoir pu accompagner son frère, organisait à Nancy, sous le nom de Compagnie de Jeanne d’Arc, un atelier d’ouvrières volontaires qui confectionnaient des vêtements et des couvertures pour les soldats. Arrive la nouvelle de la déroute de l’armée de l’Est, où est Gérald. Cette fois, rien ne peut plus retenir Marie-Edmée. Elle part, malgré le froid et la neige, va à pied le long de la frontière suisse, s’assure que son frère est vivant, et, infatigable dans ses soins dévoués, se fait la sœur de tous les soldats qu’elle voit souffrir. Mais ses forces sont bientôt à bout. Elle rentre dans la maison maternelle pour y dépérir, s’aliter et mourir.Marie-Edmée expira en 1871, au mois de mai, qui est le mois de Jeanne, dans l’éclat de ses vingt-six ans, et fut enterrée à Nancy au milieu d’un grand concours d’hommes, de femmes, de soldats, de jeunes filles qui pleuraient.
Quelle est cette grande dame à qui toute la ville fait cortège ?
demanda un Allemand. —Ce n’est pas une grande dame, répondit un enfant, c’est une petite sœur de Jeanne d’Arc.
Douze ans après, une belle jeune fille, ravie par la lecture du journal de Marie-Edmée, s’éprit de son souvenir et se mit à aimer, à cause d’elle, ce frère qu’elle avait tant aimé. Bientôt la jeune fille connut celui qu’elle avait commencé d’aimer sans le connaître, et, en 1884, sous les auspices de la morte, elle devenait la femme de Gérald.
- [676]
Soit ! La fête de Jeanne d’Arc ne pourra que rallier Françaises et Français. Mais que dira l’Angleterre ? Faire cette objection, c’est injurier la France.
Mais ce n’est pas seulement injurier la France : c’est calomnier l’Angleterre.
À l’exemple du poète Robert Southey, l’élite des écrivains anglais exalte notre héroïne, aussi humaine que vaillante, aussi douce aux vaincus que terrible aux envahisseurs, et pense comme l’Allemand Guido Goerres, qui s’écriait en 1834 :
Souvenons-nous que la Pucelle n’a pas vaincu et souffert seulement pour la France, mais pour tous les peuples, dont elle a personnifié les droits en face de l’esprit de conquête.
De toutes les presses étrangères la presse anglaise est celle qui a approuvé avec le plus de chaleur le projet de glorifier chaque année la martyre de notre délivrance. Le Times en particulier a formulé les idées les plus hautes sur la fin des vieilles haines internationales et sur l’universalité de la gloire de Jeanne d’Arc.
Le peuple anglais s’honore en nous encourageant à honorer l’héroïne qui, à force de vertus, fut digne de le vaincre.
Si demain l’Angleterre entreprenait de glorifier son Talbot, la France ne refuserait pas à l’Achille anglais les lauriers que l’Angleterre prodigue aujourd’hui à la vierge qui fut l’ange de la France au combat.
Elles avaient les généreux sentiments manifestés par les journaux de Londres, ces dames anglaises qui s’associaient, dans la ville de Rouen, à la commémoration du supplice de Jeanne et déposaient aux pieds de sa statue une couronne portant ces mots :
À la grande Française !
Tout récemment la reine d’Angleterre, Victoria, voulant avoir devant les yeux une belle image de pureté et d’héroïsme, ordonna qu’on lui peignit Jeanne la Pucelle.
Au temps même des préjugés qu’avaient accumulés cent ans de luttes gigantesques, l’auteur d’Henri VI, parmi les débordements de sa verve enfiellée, mettait dans la bouche de Jeanne des accents où éclate la sublimité du patriotisme :
Esprits familiers, prenez mon âme, oui, mon corps, mon âme, tout, plutôt que de laisser vaincre ma patrie.
Et il représentait Charles VII s’écriant dans les beaux élans de sa reconnaissance :À Jeanne la moitié de mon royaume ! À Jeanne une pyramide plus colossale que celle de Memphis ! Saint-Denis va cesser d’être notre cri de guerre. C’est Jeanne la Pucelle qui sera désormais la sainte de la France !
No longer on Saint-Denis will we cry,
But Joan La Pucelle shall be France’s saint.
L’heure n’est-elle pas venue de réaliser la prophétie de Shakespeare ? À la République d’acquitter la dette de la monarchie.
- [677]
La relation dont il s’agit ici a été découverte, il y a quelques années, à la Bibliothèque du Vatican, et se trouve aussi à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg. Elle a été publiée dans le troisième volume de la 2° série de la Bibliothèque de l’École des chartes. Vallet de Viriville, Quicherat et M. Boucher de Molandon, qui l’ont reproduite, se demandent si elle ne serait pas l’œuvre de Jehan de Mascon (Jean de Mâcon), docteur ès lois, chanoine et sous chantre de l’église d’Orléans, mentionné dans le récit. Pour moi, il me semble que si Jehan de Mascon eût été l’auteur de cette chronique, il aurait parlé de lui-même d’une manière moins impersonnelle et plus modeste. Il aurait dit :
Moi Jehan de Mascon
, et ne se serait pas qualifiétrès sage homme
. - [678]
Saint Aignan et saint Euverte étaient les deux patrons de la ville d’Orléans, où ils avaient été évêques.
- [679]
Ce n’est pas seulement à Orléans que Jeanne était l’objet d’une commémoration annuelle :
Plusieurs autres villes en font solennité
, dit la chronique que je viens de citer ; et elle signale notammentceulx de Bourges en Berry
, qui célébraient la fête le premier dimanche après l’Ascension. - [680]
L’auteur des Recherches historiques sur la ville d’Orléans, Lottin, a mis en lumière divers extraits des registres originaux de la ville, où figure la mention du don fait en 1483 à messire Eloy d’Amerval
en rémunération de avoir dité et noté en latin et en françois ung motet, pour chanter doresenavant és procession qui se fait chacun an ledit VIIIe jour de mai, et qui en icelle procession derrenière a esté chanté en rendant grâces à Dieu de la victoire que il donna auxdits habitans
. D’autre part, le même érudit a trouvé et publié pour la première fois une copie des vers que j’ai ici reproduits. Ces vers avaient été composés pour la fête et provenaient d’un manuscrit autre fois conservé au trésor de la ville. Ils datent certainement du temps de Louis XI ou des premières années de Charles VIII, comme l’estime Quicherat qui les a réédités ; et tout porte à croire qu’ils sont ceux pour lesquels Eloy d’Amerval reçut les quatre écus d’or. - [681]
Nous devons à l’écrivain hollandais Heviter, auteur d’une Histoire des choses de Bourgogne écrite en latin, ces indications sur le monument orléanais qu’il avait vu de ses propres yeux en 1560 :
Vidi ego meis oculis, in ponte Aureliano trans Ligerem ædificato, erectam hujus puellæ æneam imaginem, coma decore per dorsum fluente, utroque genu coram neo crucifixi Christi simulacro nixam.
- [682]
Pietatis in Deum, — Reverentiæ in Deiparam, — Fidelitatis in Regem, — Amoris in Patriam, — Grati animi in Puellam, — Monumentum, — Instauravere cives Aurelianenses.
- [683]
Voir Jeanne d’Arc libératrice de la France, page 257.
- [684]
Du vivant de Jeanne, l’enthousiasme populaire s’était traduit par un culte religieux. On la révérait comme une bienheureuse ; on lui dressait des statues dans les églises ; on mêlait son nom aux prières de la messe ; on portait des médailles à son effigie ; on proclamait que, dans la hiérarchie des saints, elle venait immédiatement après la Sainte Vierge. Dans le Procès de condamnation, l’article 52 du réquisitoire donne le détail de ces honneurs rendus à l’héroïne et en fait un grief contre elle :
Item, ipsa Johanna in tantum suis adinventionibus catholicum populum seduxit, quod multi in præsentia ejus eam adoraverunt ut sanctam et adhuc adorant in absentia, ordinando in reverentiam ejus missas et collectas in ecclesiis ; imo eam dicunt majorem esse omnibus Sanctis Dei, post Beatam Virginem ; elevant imagines et repræsentationes ejus in basilicis Sanctorum, ac etiam in plumbo et alio metallo repræsentationes ipsius super se deferunt, prout de memoriis et repræsentationibus Sanctorum per Ecclesiam canonizatorum solet fieri ; et prædicant publice ipsam esse nuntiam Dei et potius esse angelum quam mulierem. Quæ præmissa in christiana religione perniciosa sunt et in detrimentum salutis animarum nimium scandalosa.
(Je me contente de donner ici le texte latin, l’ayant traduit ailleurs. Voir Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, partie III, chapitre V.)
- [685]
En août 1885, le père Ayroles, de la Compagnie de Jésus, publiait sous ce titre : Jeanne d’Arc sur les autels, un livre destiné à établir la nécessité de canoniser au plus tôt Jeanne d’Arc et de célébrer annuellement sa fête dans toutes les églises de France. Dans cet ouvrage, les libres penseurs sont accusés de vouloir escamoter à leur profit Jeanne d’Arc en proposant de la glorifier par une fête nationale ; les catholiques gallicans sont chargés de l’opprobre de la condamnation et du supplice de Jeanne ; les catholiques romains sont prônés comme pouvant seuls revendiquer et exalter la Pucelle qui, papiste irréprochable,
est tout entière de l’école du syllabus
, et qui, Messie de la contre-révolution, doit présider à la régénération de la France répudiant lasatanocratie
pour lathéocratie
.Quatre mois après, en décembre 1885, sur la proposition du père Delaporte, de la Compagnie de Jésus, les membres du congrès catholique tenu à Rouen votèrent à l’unanimité une adresse au pape pour solliciter la béatification de Jeanne. Ils y disaient :
Les papes du XVe siècle avaient accompli l’œuvre de la réhabilitation ; celle de la glorification sera la vôtre et unira pour toujours le nom de Léon XIII à celui de la vénérable servante de Dieu, Jeanne d’Arc, ambassadrice du roi Jésus près des Francs qu’il aime. Daigne le cœur adorable de ce Maître si bon ajouter à tant d’autres gloires de votre pontificat celle d’achever, au gré de nos cœurs, ce procès de béatification qui commence, et permettre à la France catholique de redire, après le Vicaire de Jésus-Christ, dans un élan unanime d’allégresse, de soumission pour l’Église et d’espoir pour la patrie : Bienheureuse Jeanne, priez pour nous !
En 1886, à Paris, les Dames qui venaient de fonder l’Association Jeanne d’Arc, célébrèrent l’anniversaire de la mort de Jeanne, à l’église Notre-Dame-des-Victoires, par une messe solennelle dont l’usage doit se continuer chaque année, et émirent un vœu pour que dorénavant le 30 mai fût consacré à la glorification de la Pucelle et de tous les défenseurs défunts de la patrie.
C’est aussi en 1886 qu’a été inaugurée, dans la cathédrale de Rouen, — dans cette cathédrale où reposent les restes de l’inspirateur du procès de Jeanne, Jean de Lancastre, duc de Bedford, et de quatre complices de Cauchon, les chanoines Jean Basset, Gilles Deschamps, Denis Gastinel et Raoul Roussel — une solennité religieuse que l’archevêque doit renouveler tous les ans, et dont l’objet est d’honorer la mémoire de Jeanne d’Arc, le jour anniversaire de son supplice.
Déjà, à Rouen, l’anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc était l’objet d’une célébration annuelle faite par des laïques, se rendant tour à tour au lieu où Jeanne abjura, au lieu où elle était emprisonnée, et au lieu où elle fut brûlée. L’organisateur et le conférencier de ces manifestations est un positiviste, M. Émile Antoine. Un autre positiviste, le Dr Robinet, beau père de M. Émile Antoine, préside un Comité républicain de la Fête civique de Jeanne d’Arc, qui s’est constitué, à Paris, en mai 1887. Le fondateur du positivisme, Auguste Comte, prônait la glorification de l’
incomparable vierge
, et le calendrier positiviste paru en 1848 faisait une place à Jeanne d’Arc, dans la semaine des chevaliers, entre Bayard et Godefroy de Bouillon.Le vœu du Congrès catholique de Rouen pour la canonisation de Jeanne fut renouvelé en 1886 et en 1887 par plusieurs assemblées diocésaines et par divers prélats.
En juillet 1887, l’abbé Mourot, chevalier du Saint-Sépulcre, publia un ouvrage sur Jeanne d’Arc, envoyée de Dieu et modèle de toutes les vertus chrétiennes, théologales et cardinales. Dans ce livre, exalté par les évêques de Genève et de Nancy, ainsi que par le cardinal Howard
comme un précieux appoint pour la cause pendante auprès de la sacrée congrégation des rites
, l’auteur, à l’exemple du père Ayroles, anathématise les laïcisateurs de Jeanne d’Arc, l’esprit moderne et le gallicanisme ; glorifie la contre-révolution, la théocratie et le Syllabus. Pour lui aussi, la mainmise de l’Église sur Jeanne d’Arc canonisée doit être le prélude de la mainmise de l’ultramontanisme sur la France repentante. Sous les auspices de Sainte Jeanne d’Arc et du Sacré-Cœur, 1789 sera biffé et renié par 1889. - [686]
Faut-il croire que Louis XI avait une admiration toute particulière pour Jeanne d’Arc et qu’il s’est posé en vengeur de sa mort, comme l’ont dit de tout temps, et récemment encore, plusieurs écrivains autorisés ?
Point.
Nous trouvons le nom de Louis XI gravé sur la maison d’Arc. C’est sous Louis XI que le procès de Jeanne est transféré de la Chambre des comptes au Trésor des chartes. En outre, des documents conservés en diverses archives nous montrent Louis XI nommant échevin d’Arras le neveu de Jeanne, Jean Dulis, dit Jehan de la Pucelle, et lui continuant la pension de
six vingt et cinq livres tournois
dont jouissait son père, Pierre d’Arc, devenu Pierre Dulis. De même, nous voyons Louis XII faisant écrire, sur la sollicitation de l’amiral Louis Malet de Graville, une histoire de Jeanne d’Arc, accompagnée d’un abrégé des deux procès ; nous voyons Louis XIII octroyant aux cadets de la famille du Lys le privilège de prendre les armoiries decette magnanime et vertueuse fille, vulgairement appelée la Pucelle
; nous voyons enfin Louis XV confirmant l’exemption d’impôts accordée par Charles VII aux habitants de Greux et de Domrémy à la requête de Jeanne d’Arc.La légende accréditée sur la sollicitude spéciale de Louis XI pour la Pucelle résulte d’un faux récit, qu’on trouve notamment dans les histoires de Lenglet-Dufresnoy, de Villaret, de Jean Hordal, et dont l’origine remonte au moine italien Philippe de Bergame.
Frère Philippe de Bergame avait publié, en 1497, à Ferrare, un livre, écrit en latin, sur les femmes illustres. À Jeanne,
la Pucelle française
, était consacré un chapitre aussi intéressant que peu exact. L’agrément littéraire du morceau donna crédit aux erreurs historiques qui y surabondent. La principale de ces erreurs consistait à transposer la réhabilitation de Jeanne au aux imaginations populaires.Je vais traduire ce récit, fondé sur un on-dit :
On rapporte (fertur) que le roi Louis, qui venait de succéder à son père, trouvant tout à fait intolérable qu’on eût fait subir une mort si indigne à cette vierge si vaillante et si grande, obtint du pape Pie II l’envoi en France de deux jurisconsultes chargés de revoir avec soin le procès de Jeanne et de s’informer sur sa vie. Aussitôt arrivés en France, les deux envoyés citèrent devant eux deux des conseillers et juges déloyaux qui avaient procédé à la condamnation. L’instruction consciencieusement et diligemment menée à terme, ils reconnurent que Jeanne, tout à fait innocente, avait été la victime d’accusations fausses et d’une sentence injuste ; que, bien loin d’avoir été coupable de maléfices ou sortilèges, elle avait mené une vie aussi pieuse qu’illustre, exempte de manquements à la foi et pleine de grandes actions. En conséquence, infligeant aux deux prévenus la même peine dont ils avaient jadis frappé cette vierge sans tache, ils les firent brûler vifs. De plus, ils ordonnèrent que les ossements de deux autres juges seraient exhumés et également livrés aux flammes. Enfin, ils prescrivirent la construction d’une église, au lieu même où Jeanne d’Arc avait été brûlée ; et, ayant confisqué les biens des juges susdits, ils fondèrent, avec leurs deniers, une messe perpétuelle pour le repos de l’âme de la défunte. Voilà comme il fut fait entière réparation d’honneur (decus omne recuperatum est) à cette femme admirable.
Remarque-t-on combien tout est vague et invraisemblable dans ce récit ? Aucune désignation précise ni de personnes, ni de lieux, ni de dates ; aucune citation de documents quelconques. Ce sont deux Italiens qui viennent éclaircir une affaire d’intérêt si éminemment français, et ils y apportent un si beau zèle qu’ils sévissent même contre deux morts, mais, en revanche, épargnent et laissent en pleine possession des plus grands honneurs ecclésiastiques les survivants d’entre les prélats et les docteurs qui avaient participé à la condamnation de Jeanne. Il paraît bien, d’après le conte du moine de Bergame, que deux de ces survivants auraient été punis de la peine du bûcher. Mais qui sont donc ces victimes d’une justice tardive ? Cauchon, Jean d’Estivet, Loyseleur, Midi, Delafontaine, Lemaître, Gilles de Fécamp, Beaupère, étaient morts à cette époque. Si quelqu’un eût pu et dû être frappé, c’était Thomas de Courcelles, l’assesseur si considérable, qui aurait voulu que Jeanne fût torturée, et qui contribua tant à la faire brûler. Or, l’histoire vous le montre promu aux plus hautes dignités, chargé de faire l’oraison funèbre de Charles VII, choyé par Louis XI, et mourant en paix, l’an 1469.
- [687]
Certains historiens et géographes écrivent Domrémy avec un accent sur l’e. De fait, — comme cela a lieu pour d’autres noms propres, tels que Fénelon, — on prononce comme s’il y avait un accent sur l’e ; mais l’e ne comporte pas d’accent. — On peut consulter à ce propos les études philologiques de Thurot sur l’e muet.
- [688]
Voir, dans l’épilogue du Procès de condamnation, l’Information posthume, qui, suspecte sur d’autres points, me parait être véridique sur celui-là. — Michelet perdait de vue et ces déclarations dernières de Jeanne et les partis pris évidents qu’elle eut à vaincre, quand il imaginait comme probable que la cour abusa de la simplicité de la Pucelle et que,
pour la confirmer dans ses visions, on fit jouer devant elle une sorte de mystère où un ange apportait la couronne
. - [689]
Velut in pugnam.
- [690]
Ut non in agris pecudes pavisse, sed in scholis litteras addidicisse videretur.
- [691]
Quid locuta sit, nemo est qui sciat illud. Tamen manifestis simum est regem, velut spiritu, non mediocri alacritate fuisse perfusum.
- [692]
Dato signo, hastam rapit, raptam concutit, vibrat in hostes et, tacto calcaribus equo, magno impetu in agmen irrumpit.
- [693]
Hac est illa quæ non aliunde terrarum profecta est, quæ e celo demissa videtur, ut ruentem Galliam, cervice et humeris sustineret. Hæc regem in vasto gurgite procellis et tempestatibus laborantem in portum et littus evexit, [et] erexit animos ad meliora sperandum. Hæc, Anglicam ferociam comprimens, cum exeussit incendium. O virginem singularem, omni gloria, omni laude dignam, dignam divinis honoribus ! Tu regni decus, tu lilii lumen, tu lux, tu gloria non Gallorum tantum, sed christianorum omnium. Non Hectore reminiscat et gaudeat Troja, exsultet Græcia Alexandro, Annibale Africa, Italia Cæsare et romanis ducibus omnibus glorietur. Gallia, etsi ex pristinis multos habeat, hac tamen una puella contenta, audebit se gloriari et cæteris nationibus comparare, verum quoque, si expediet, se anteponere.
Voilà qui, à chaque phrase, me paraît signé Alain Chartier.
- [694]
Ayant modernisé cette lettre dans le Procès de condamnation, je la donne ici sous sa forme archaïque.
Il y a plusieurs textes, légèrement différents, de la lettre de Jeanne aux Anglais. Les deux textes les plus autorisés sont le texte qui se trouve cité dans les manuscrits du procès de condamnation et le texte provenant d’une copie du temps de Jeanne, copie aujourd’hui perdue, mais dont il existe à la Bibliothèque nationale deux transcriptions faites au XVIIIe siècle.
J’ai suivi le texte cité dans le procès, sauf deux ou trois modifications d’orthographe et quelques additions que j’ai empruntées au texte de la copie contemporaine.
J’ai barré les passages ajoutés pour qu’on reconnût ces additions qui en deux endroits éclaircissent très utilement le texte consacré par les juges du procès.
- [695]
Je mets en tête de chaque lettre le texte de la suscription qui servait d’adresse, La suscription ci-dessus est omise dans le texte du procès.
- [696]
Cette formule Jhesus, Maria, accréditée dans les monastères et parmi les personnes pieuses du temps, figurait, non seulement au commencement ou à la fin de la plupart des lettres dictées par Jeanne, mais encore sur son étendard et sur une bague qui lui avait été donnée à Domrémy par ses parents (voir Procès de condamnation, pages 88, 96, 102, 115, 185, 228, 233, 250, 271). On sait aussi que les gens d’armes de la compagnie de la Pucelle passaient pour avoir adopté comme devise les noms de Jésus et de Marie inscrits sur leurs pennons (voir Procès de condamnation, page 115), et que, sur la bannière qu’elle fit faire pour les prêtres de l’armée par l’intermédiaire de son aumônier Pasquerel, il y avait l’image de Jésus crucifié. (Voir Procès de réhabilitation, page 220). On sait enfin que le dernier cri de Jeanne mourante fut :
Jésus !
et que plusieurs témoins de sa mort déclaraient qu’ils avaient vu ce nom écrit dans la flamme du bûcher où l’héroïne venait d’expirer. (Voir les témoignages du prieur Thomas Marie (Procès de réhabilitation, page 123), du médecin Delachambre (p. 20), du greffier Boisguillaume (p. 57), du greffier Taquel (p. 64), de l’huissier Massieu (p. 83), du frère Martin (p. 91), du frère Isambard (p. 100), des chanoines Dudésert et Caval (p. 118 et 120), du curé Riquier (p. 126), du frère Jean (p. 138), de l’appariteur Leparmentier (p. 141), du procureur Daron (p. 149), du maître des requêtes Fave (p. 152), des bourgeois Cusquel, Moreau et Marcel (p. 160, 163, 172).Jeanne déclara à ses juges qu’elle se conformait à l’avis des gens de son parti en mettant ou plutôt en faisant mettre sur plusieurs de ses lettres Jhesus Maria (voir Procès de condamnation, pages 185 et 233). Elle leur dit aussi qu’il lui arrivait d’accompagner ces mots d’une croix en signe que celui de son parti à qui elle écrivait ne fit pas ce qu’elle lui écrivait (Procès de réhabilitation, page 277, et Procès de condamnation, p. 96).
- [697]
Allusion au duc d’Orléans, prisonnier des Anglais, dont Jeanne entendait obtenir de gré ou de force la délivrance.
- [698]
La partie de cette phrase qui est barrée n’est ni dans le texte du Procès, ni dans le Journal du siège, ni dans la Chronique de la Pucelle, ni dans le Registre delphinal. Elle se trouve uniquement dans la copie contemporaine.
- [699]
Une relation sur Jeanne d’Arc, écrite de son vivant par le greffier de l’hôtel de ville de la Rochelle et retrouvée en ces derniers temps par M. de Richemont, porte que, sur l’étendard de Jeanne fait à Poitiers, un pigeon, figuré dans l’écu d’azur, tenait en son bec cette inscription :
De par le roi du ciel
. Jeanne se considérait comme la servante de Jésus ; et c’est ce qui lui faisait dire, dans la lettre au duc de Bourgogne :Tous ceux qui guerroient audit saint royaume de France, guerroient contre le roi Jésus,roi du ciel et de tout le monde, mon droiturier et souverain seigneur.
(Voir la lettre au duc de Bourgogne). Voir aussi, outre les trois sommations aux Anglais, la lettre aux habitants de Troyes, et la délibération de la ville de Tour.
- [700]
Mille ans auparavant, au Ve siècle, la France était mise sens dessus dessous par l’invasion d’Attila.
- [701]
Petiit eisdem si haberent papyrum et incaustum, dicendo magistro Johanni Erault :
Scribatis ea quæ ego dicam vobis.
Le reste tel quel, en français. (Voir Procès de réhabilitation, livre III, chapitre V : déposition de l’écuyer Gobert Thibault.)
- [702]
Illa die festi ascensionis domini, ipsa Johanna scripsit Anglicis existentibus in bastidis, in hunc modum :
Vos, homines Angliæ qui nullum jus habetis in hoc regno Franciæ, Rex cœlorum vobis præcepit et mandat per me, Johannam la Pucelle, quatenus dimittatis vestra fortalitia et recedatis in partibus vestris, vel ego faciam vobis tale hahu de quorum erit perpetua memoria. Et hæc sunt quæ pro tertia et ultima vice ego vobis scribo, nec amplius scribam. Sic signatum : Jhesus Maria Jehanne la Pucelle.
Et ultra : Ego misissem vobis meas littera honestius ; sed vos detinetis meos præcones, gallice mes héraulx, quia retinuistis meum hérault, vocatum Guyenne. Quem mihi mittere velitis et ego mittam vobis aliquos de gentibus vestris captis in fortalitiis Sancti-Laudi [lupi], quia non sunt omnes mortui.
- [703]
Ayant modernisé cette lettre dans le Procès de condamnation (livre I, chapitre V : Interrogatoire du 1er mars), j’en donne ici le texte tel quel, sauf quelques modifications dans l’orthographe.
- [704]
Le fac-similé du texte authentique de cette lettre, avec la signature de Jeanne d’Arc, se trouve en tête de Jeanne d’Arc libératrice de la France.
- [705]
Jean Rogier, chroniqueur de la fin du XVe siècle, à qui nous devons une intéressante relation des faits et gestes notables des habitants de Reims depuis l’an 1160, dit :
Le roi Charles septième, depuis son sacre, écrivit plusieurs lettres aux habitants de Reims, et s’en trouvent soixante-dix en nombre sans les patentes ; par aucunes desquelles il demande auxdits habitants nouvelles aides pour l’entretien de ses armées comme aussi grand nombre de munitions de guerre, canons, bombardes, poudres, balles, nombre de charpentiers, maçons et manouvriers, payés et entretenus aux dépens desdits habitants, pour l’assister aux sièges de Lagny, Meaux, Pontoise et autres lieux. Il leur mande aussi le contentement qu’il avait d’eux et de ce qu’ils avaient fait pour son service ; et, combien qu’on lui eut fait de sinistres rapports contre la fidélité qu’ils lui devaient, qu’il n’y avait voulu ajouter aucune foi, se tenant trop assuré de leur fidélité ; qu’un nommé Jean Labbé lui avait dit qu’il y avait plusieurs gens qui avaient promis de rendre ladite ville de Reims au duc de Bourgogne, autres qui avaient dit que le jour du saint sacrement on avait entrepris d’y faire entrer ledit duc de Bourgogne. Et témoigne par toutes ses lettres qu’il avait un grand soin de ladite ville de Reims et une grande confiance aux habitants d’icelle.
Il est étonnant que la ville de Reims, patrie de grands sculpteurs, n’ait point encore un monument commémoratif du triomphe de Jeanne d’Arc.
- [706]
Dans Jeanne d’Arc, libératrice de France (p. 265), j’ai déjà traduit cette curieuse lettre, en accompagnant ma traduction française du texte latin authentique et de quelques détails sur les altérations que ce texte avait subies avant d’être découvert à Vienne, dans son intégralité, par M. Sickel, en 1860.
- [707]
1. Voir Procès de condamnation, livre II, chapitre II : Interrogatoire du 12 mars, matin.
- [708]
Ce détail est précisé dans le relevé des réponses de Jeanne qui accompagne le réquisitoire :
Cum adhuc esset in sancta Catherina de Fierbois.
- [709]
Procès de condamnation, livre I, chapitre IV : Interrogatoire du 27 février. — Voici le texte latin dont on vient de lire la traduction :
Item dicit quod misit litteras ad regem suum, in quibus continebatur quod ipsa mittebat pro sciendo si ipsa intraret villam ubi erat rex suus præfatus ; et quod bene progressa fuerat per centum et quinquaginta leucas proveniendo versus ipsum, ad ejus auxilium, quodque sciebat multa bona pro eo. Et videtur ei quod in eisdem litteris continebatur quod ipsa cognosceret bene præfatum regem suum inter omnes alios.
- [710]
Procès de condamnation, livre I, chapitre IV : Interrogatoire du 27 février. — Voici le texte du procès verbal :
Scripsit viris ecclesiaticis illius loci quatenus placeret eis ut ipsa haberet illum ensem ; et ipsi miserunt eum.
- [711]
Procès de condamnation, livre I, chapitre VI : Interrogatoire du 3 mars.
- [712]
Voir ci-dessus la Lettre aux Anglais du 5 mai 1429.
- [713]
Depuis onze ans, Christine vivait cloîtrée dans une abbaye de l’Île-de-France.
- [714]
Le texte de la fin du vers manque. J’imaginerais volontiers un texte ainsi conçu :
Ai bon temps. Vie avec courage,
Bien me prend avoir enduré.
- [715]
Vous, c’est, je suppose, le printemps.
- [716]
De même que Charles V et Charles VI, Charles VII, entre autres emblèmes, portait en écusson et en bannière un cerf volant. Nommer cette devise du roi, c’était désigner le roi.
- [717]
Mathieu Thomassin, né à Lyon en 1391, procureur général fiscal en Dauphiné sous Charles VII, puis président des comptes à Grenoble, chroniqueur et légiste, auteur du Registre delphinal, ouvrage commencé en 1456, sous l’inspiration du dauphin (Louis XI, qui avait chargé Thomassin d’exposer l’histoire et les droits de la couronne delphinale), avait donné un extrait des vers de Christine de Pisan, à partir de cette vingtième stance. Il modifie ainsi le premier vers :
Ah soyes en loué, hault Dieu !
- [718]
En 1429, un clerc résidant à la cour de Rome, qui venait d’écrire en latin un résumé historique (Breviarium historiale) des événements accomplis dans le monde jusqu’à l’année 1428, ajouta au manuscrit de sa chronique une note sur Jeanne d’Arc, que M. Hugo Balsani a découverte en 1885 et dont je vais résumer les traits essentiels :
Mon œuvre était achevée, lorsque j’ai appris la merveilleuse histoire de l’admirable fille qui est venue, de la part de Dieu, délivrer le royaume de France. Qu’on se rappelle les beaux faits d’une Penthésilée dans l’histoire profane, d’une Débora, d’une Esther, d’une Judith dans l’histoire sacrée, notre Pucelle les surpasse toutes. Gloire à Dieu qui exalte les humbles et abaisse les puissants ! Dans cette gardeuse de troupeaux, improvisée chef de guerre, visage, attitude, gestes, paroles, tout est empreint de dignité et de noblesse. Au milieu des camps, elle demeure chaste et pure. Sa piété est profonde, mais sans mélange de superstitions.
La main de Dieu apparaît dans ses œuvres, et il n’y a que l’envie qui puisse y voir des sortilèges. Un jour, devant un cercle de seigneurs, elle dit au roi :
Sire, il faut que vous me donniez votre royaume.
— Le roi était étonné et hésitant. —Donnez, gentil sire, reprit-elle avec un sourire ; je ne ferai pas abus de votre don.
—Soit !
fit le roi. —À cette heure, dit Jeanne, vous voilà le plus pauvre chevalier de France. Mais un si beau présent, je ne saurais le garder pour moi ; je l’offre à Dieu.
Elle resta un moment à genoux et en prières, les yeux au ciel. Puis, reprenant la parole :Gentil sire, ce royaume dont vous faites si gracieux abandon, Notre-Seigneur Dieu vous le remet en main. Ayez courage. Vous le tenez de trop bonne part pour ne pas bientôt l’avoir entier.
- [719]
Le manuscrit de Berne porte :
plus de vingt ans a
; ce qui revient à dire : avant la naissance de Jeanne. Quicherat, dans le texte qu’il donne, a adopté ici la leçon de Thomassin :Plus de cinq cens a
, et, en note, il fait remarquer que mieux vaudrait :plus de mil ans a
. - [720]
Voir Veteris et novi testamenti cantica notis illustrata de Bossuet ; Histoire de la poésie des Hébreux par Herder (traduction d’Aloyse de Carlowitz) ; Roberti Lowth, de sacra poesi Hebræorum prælectiones academicæ ; Histoire du peuple d’Israël par M. Renan. — Si on compare le cantique de Débora tel qu’il est ici avec la remarquable version qu’en a donnée M. Ernest Renan, on constate de très grandes et nombreuses différences. M. Renan s’est particulièrement préoccupé de l’exactitude littérale ; j’ai eu surtout à cœur l’effet esthétique dont le sentiment me parait très vif chez Herder, chez Bossuet et chez Lowth.
- [721]
Verba ejusmodi, ut clarissimorum apud Græcos et Latinos ingeniorum ornatum et copiam facile exsuperent.
- [722]
1. Je m’accuse d’avoir omis de mentionner plusieurs de ces poèmes épiques dans mon chapitre intitulé Jeanne chantée par les poètes (Jeanne d’Arc libératrice de la France). — J’aurais pu citer l’Orléanide de Lebrun des Charmettes, publiée en 1821 ; la Mission de Jeanne d’Arc d’Ozanneaux, publiée en 1835 ; la Jeanne d’Arc d’Amand de Gournay, publiée en 1843 ; la Jeanne d’Arc de Guillemin, publiée en 1844 ; la… Mais à quoi bon ? Requiescant in pace !
- [723]
J’ai cité la suite de ce morceau à la fin de la préface du Procès de réhabilitation.
- [724]
Grand faubourg, qui était sur la rive gauche de la Loire, en face de la ville.
- [725]
Il s’agit de l’église des Augustins, sise dans le faubourg du Portereau.
- [726]
Comme qui dirait : Bon est le sou qui sauve l’écu.
- [727]
Il semble bien qu’il y a ici une contradiction. Il y en a ailleurs d’autres qui, jointes à de frappantes inégalités de style, me persuadent que les diverses parties du Mystère du siège d’Orléans ne sont pas de la même main. Il doit y avoir eu des juxtapositions, analogues à celles dont on reconnaît les traces dans beaucoup de Chansons de gestes, ainsi que dans l’Iliade et l’Odyssée.