J. Fabre  : Procès de réhabilitation (1888)

Tome I : II. Dépositions : Jeanne avant son entrevue avec le roi

65Livre deuxième
Dépositions — Jeanne avant son entrevue avec le roi

L’amour ne sent point sa charge ; il ne compte point le travail ; il veut faire plus qu’il ne peut, et ne s’excuse point sur l’impossibilité, parce qu’il croit que tout lui est possible. Et à cause de cela il peut tout.

Imitation de Jésus-Christ.

Si nous avons plus de raison que les femmes, elles ont bien plus d’instinct que nous. Jamais un homme ne s’est assis à Delphes sur le sacré trépied. Le rôle de Pythie ne convient qu’à une femme. Sur le front de la femme il y a écrit : Mystère !

Diderot.

I.
Le questionnaire des témoins du pays de Jeanne

Par le pays d’origine de Jeanne ou plutôt de Jeannette, comme l’appelaient ses compatriotes, il faut entendre la région comprise entre Neufchâteau et Vaucouleurs, Frebécourt, Coussey, 66Domrémy, Greux, les deux Maxey, les deux Burey, bref tous ces gais villages qui s’échelonnent le long de la double ligne des coteaux boisés, et regardent la Meuse promenant ses capricieux zigzags parmi les prés verts de la vallée.

Les articles sur lesquels les témoins du pays d’origine de Jeanne devaient être interrogés avaient été précisés de la manière qui va être indiquée47.

Questionnaire pour les informations qui doivent être faites dans le pays d’origine de feue Jeannette48, vulgairement dite la Pucelle.

  1. Quel est le lieu d’origine de Jeannette et sa province ?
  2. Quels furent ses parents et de quelle condition ? Étaient-ils bons catholiques et de bonne renommée ?
  3. Quels furent ses parrains et marraines ?
  4. Dans son premier âge fut-elle convenablement 67élevée dans la foi et dans les bonnes mœurs49, selon que le requérait son état ?
  5. Comment s’est-elle comportée dans son adolescence depuis sa septième année jusqu’à son départ de la maison paternelle ?
  6. Fréquentait-elle l’église et les lieux de dévotion, souvent et volontiers ?
  7. Quels exercices l’occupaient, à quels travaux vaquait-elle au temps de sa jeunesse ?
  8. Se confessait-elle souvent et volontiers ?
  9. Que dit-on communément de l’arbre appelé l’arbre des Dames ? Servait-il de rendez-vous ordinaire pour les danses des jeunes filles ? Que dit-on aussi de la fontaine située près de l’arbre ? Jeanne fréquentait elle ce lieu avec les autres jeunes filles ? Pour quelle cause et à quelle occasion y allait-elle ?
  10. Comment quitta-t-elle son pays, et de quelle manière s’effectua son voyage ?
  11. Dans le pays d’origine de Jeanne y eut-il quelques informations faites par l’autorité des juges, au temps où, ayant été prise devant Compiègne, elle était détenue par les Anglais ?
  12. Jeanne s’est-elle une fois enfuie de son pays à Neufchâteau à cause des hommes d’armes, et fut-elle alors toujours en la compagnie de son père et de sa mère ?

Donné et fait à Rouen, l’an du Seigneur 1455, le 20 décembre. Signé : Lecomte et Ferrebouc.

68II.
Dépositions de trois amies de Jeanne50

Voici d’abord les gens de Domrémy qui ont connu Jeanne enfant et qui viennent rendre témoignage de sa vertu.

Parmi eux sont les trois anciennes amies de Jeanne : Hauviette, la préférée ; Mengette, qui tenait la seconde place ; et Isabellette, qui, plus âgée, était moins intime.

Hauviette

Hauviette, femme du laboureur Gérard, âgée de quarante-cinq ans en 1456, parla ainsi :

Dès ma première jeunesse j’ai connu Jeannette51. Son père et sa mère étaient d’honnêtes laboureurs, gens de bonne renommée et vrais catholiques. De ses parrains 69et de ses marraines je ne sais rien que par ouï dire, parce qu’elle avait trois ou quatre ans de plus que moi52.

Tout enfants, Jeannette et moi nous restions volontiers ensemble dans la maison de son père. C’était plaisir pour nous de coucher dans le même lit. Jeannette était bonne, simple et douce. Elle aimait aller à l’église ; et comme les gens lui reprochaient de la fréquenter trop dévotement, elle avait honte53. J’ai ouï dire au curé d’alors qu’elle se confessait souvent. Pour ses occupations, elles étaient celles des autres 70petites filles. Au logis elle faisait le ménage et filait54. Maintes fois je l’ai vue gardant les animaux de son père.

Il y avait au pays un arbre que depuis l’ancien temps on appelait l’arbre des dames55, parce que, selon le dire des gens d’autrefois, il était fréquenté par des dames appelées fées. Cependant, jamais je n’ai ouï citer personne qui ait vu de ces fées.

Les enfants du village, fillettes et garçons, munis de pain et de noix, nous avions coutume d’aller à l’arbre des dames et à la Fontaine-des-Groseillers56, le dimanche de Lætare Jerusalem57, dit le dimanche des Fontaines. 71J’ai souvenir d’y être allée en compagnie de Jeannette, qui était ma camarade, et d’autres jeunes filles. Nous mangions, nous courions et nous jouions.

Il arriva que Jeannette fit un séjour à Neufchâteau. Mais je puis jurer qu’elle y fut toujours avec son père et sa mère. Moi-même j’étais alors à Neufchâteau et je ne cessai de la voir.

À l’époque où elle quitta définitivement le village Jeannette ne m’avisa point de son départ, je ne le sus qu’après ; et je pleurai fort. Elle était si bonne et je l’aimais tant ! C’était mon amie58.

Mengette

Mengette, femme du laboureur Jean Joyart, âgée de quarante-six ans ou environ, déposa ainsi :

Les parents de Jeanne la Pucelle étaient de bons chrétiens, estimés de tous. Elle avait eu divers parrains et diverses marraines. Jean Morel de Greux était son parrain. Jeannette, femme de Thévenin de Domrémy, et Édite, veuve de Jean Barrey, demeurant à Frebécourt, près de Domrémy, étaient ses marraines.

La maison de mon père et la maison du père d’Arc se tenaient. Aussi connaissais-je beaucoup Jeannette. 72Souvent nous filions ensemble et vaquions de compagnie aux travaux de la maison, soit de jour soit de nuit. Elle avait été nourrie dans la foi chrétienne et formée aux bonnes mœurs, aimait à aller souvent à l’Église et faisait des aumônes avec l’avoir de son père. C’était une fille bonne, simple et pieuse, si pieuse que ses camarades et moi nous disions qu’elle l’était trop. Elle se confessait volontiers ; et plusieurs fois je l’ai vue agenouillée devant le curé du village.

Vaillante au travail et occupée à maintes besognes, Jeannette filait, faisait le ménage, allait à la moisson, et, la saison venue, quand c’était son tour, gardait quelquefois les bêtes, sa quenouille à la main.

Il y avait chez nous un arbre qu’on appelait aux Loges-les-Dames59. C’est un arbre bien ancien. De mémoire d’homme on l’a toujours vu là où il est.

Chaque année, au printemps, particulièrement le dimanche de Lætare Jerusalem, dit le dimanche des Fontaines, cet arbre était un lieu de rendez-vous. Filles et garçons, nous venions en troupe apportant de petits pains. Souvent j’y fus avec Jeannette. Nous mangions sous l’arbre ; puis nous allions boire à la Fontaine-des-Groseilliers. Que de fois nous avons mis la nappe sous l’arbre et mangé ensemble ! Ensuite on jouait, on dansait. Les choses se passent encore de même, et nos enfants font aujourd’hui ce que nous faisions.

Il y eut un temps où tous les habitants de Domrémy 73s’enfuirent à Neufchâteau et y emmenèrent leurs animaux. Jeannette fit comme tout le monde. Elle fut à Neufchâteau avec son père et sa mère. Tout le temps elle fut en leur compagnie et repartit avec eux. J’affirme ces faits parce que j’en ai été témoin.

Plus tard, quand elle voulut aller à Vaucouleurs, elle dit à Durand Laxart, son oncle, qui demeurait à Burey-le-Petit60, de la demander à son père et à sa mère pour soigner sa tante. En quittant Domrémy, elle me dit : Adieu Mengette ; je te recommande à Dieu.

Isabelette

De quatre ou cinq ans plus âgée qu’Hauviette et Mengette, Isabelette, femme du laboureur Gérardin d’Épinal, avait cinquante ans quand elle fit sa déposition. Quoique moins jeune que Jeanne, elle allait souvent avec elle ; et, s’étant mariée de bonne heure, elle l’eut pour marraine d’un de ses enfants.

Isabelette dit :

Depuis mon premier âge j’ai toujours connu le père et la mère de Jeannette. Quant à Jeannette, je l’ai connue dans ma jeunesse aussi longtemps qu’elle demeura chez ses parents. Jeannette était une brave 74fille, bonne, chaste, pieuse, craignant Dieu, pratiquant l’aumône et faisant le bien. Elle recueillait les pauvres ; et elle voulait coucher au coin du foyer et qu’ils couchassent dans son lit61. Elle ne dansait pas ; et nous, ses camarades, nous la grondions de cela. Elle aimait le travail, filait, cultivait la terre avec son père, faisait le ménage et quelquefois gardait les bêtes.

On ne la voyait pas par les chemins ; elle était le plus souvent dans l’Église à prier. Elle se plaisait à fréquenter les lieux de dévotion et se rendait de temps à autre à la chapelle de la bienheureuse Marie de Bermont62. Souvent je l’ai vue se confesser ; car il faut dire qu’elle était ma commère, ayant tenu sur les fonts du baptême mon fils Nicolas. Bien des fois je l’accompagnais et je la voyais aller à confesse, dans l’église, aux pieds de messire Guillaume, alors curé.

Quand le château était en prospérité, les seigneurs du village et leurs dames allaient prendre du bon temps aux Loges-les-Dames. Le dimanche de Lætare, que nous appelons aussi le dimanche des Fontaines, et 75certains autres jours, dans la belle saison, ils amenaient avec eux garçons et filles : je le sais, car jadis Pierre de Bourlemont, seigneur du village, et sa femme, qui était de France, m’y ont conduite avec les autres petites filles du village, à divers jours du printemps, et notamment le dimanche des fontaines. Ce dimanche-là, c’est la coutume que toute la jeunesse du village, garçons et filles, aille à l’arbre jouer et danser. Jeannette allait avec nous jouer et danser ; comme nous elle portait son petit pain et puis s’en venait boire à la fontaine des groseilliers. Encore aujourd’hui, on va à l’arbre des Dames, et petits pains, jeux et danses, tout est resté de mode.

Lors d’une irruption d’hommes d’armes, Jeannette se réfugia à Neufchâteau avec son père, sa mère, ses frères et ses sœurs63, emmenant avec eux leurs animaux menacés. Mais son séjour à Neufchâteau fut court. Elle revint à Domrémy avec son père. Ce que je vous dis 76là, je l’ai vu. Elle ne voulait pas rester à Neufchâteau et disait qu’elle aimait mieux demeurer à Domrémy.

C’est Durand Laxart qui amena Jeannette à Robert de Baudricourt. Voici un propos de Durand que j’ai entendu : Jeannette, disait-il, me pria de dire à son père qu’il fallait qu’elle vînt assister ma femme en couches, afin d’avoir ainsi moyen de se faire conduire par moi à messire Robert64. Je ne sais rien autre.

77III.
Dépositions de trois marraines de Jeanne

Selon l’usage de l’époque, Jeanne avait eu plusieurs parrains et plusieurs marraines. Celles-ci étaient au nombre de quatre : Béatrix, femme Estellin ; Jeannette, femme Thévenin ; Jeannette, femme Thiesselin ; et Édite, femme Barrey. Édite, qui n’est nommée qu’une fois dans le procès-verbal par Mengette, l’ancienne amie de Jeanne, n’a pas fait de déposition. On va entendre les trois autres marraines de Jeanne.

Jeannette Thiesselin

Jeannette, veuve de Thiesselin de Viteau, en son vivant clerc à Neufchâteau, avait soixante ans lors de l’enquête. Elle dit :

Jeannette, dite la Pucelle, naquit à Domrémy de Jacques d’Arc et d’Isabellette, époux probes, catholiques, de bonne réputation, qui vivaient en simples laboureurs, honnêtement selon leur pauvreté, car ils n’étaient guère riches65.

78Jeannette fut baptisée aux fonts baptismaux de la paroisse du bienheureux Rémy. Je fus sa marraine ; et c’est mon nom qu’elle portait. Jeanne, femme de Thévenin, a été aussi sa marraine.

J’ai pu voir quelles étaient les mœurs de Jeannette durant son enfance et tout le temps qu’elle resta à Domrémy. C’était une bonne enfant, vivant honnêtement et religieusement, comme il sied à une fille sage66. Elle allait volontiers à l’église et craignait Dieu. Assez souvent elle se rendait à la chapelle de Notre-Dame de Bermont, avec quelques autres jeunes filles, pour y prier sainte Marie. Il m’est arrivé d’y aller avec elle. Ses confessions étaient fréquentes. Je l’ai vue plusieurs fois se confesser à messire Guillaume Fronte, alors curé de la paroisse. Elle ne jurait jamais, et, pour affirmer, elle se contentait de dire : sans manque67. Elle n’était pas danseuse68 ; et maintes fois, tandis que les autres chantaient et dansaient, elle allait prier.

Jeannette était bonne travailleuse, filant, faisant le ménage, et, quand le cas se présentait, gardant à son tour les animaux pour son père.

Il y a chez nous un arbre qui s’appelle l’arbre des Dames, parce que, dans l’ancien temps, le seigneur Pierre Granier, chevalier, seigneur de Bourlemont, et une dame qu’on appelait Fée, se donnaient des rendez-vous 79sous cet arbre et y avaient des entretiens. J’ai entendu lire cela dans un roman69. Les seigneurs de Domrémy et leurs dames, du moins dame Béatrix, femme de Pierre de Bourlemont, ainsi que ledit Pierre, accompagnés de leurs demoiselles, allaient quelquefois se promener à cet arbre. Également vont s’y promener, chaque an, les jeunes filles et les jeunes garçons de Domrémy, le dimanche de Lætare, dit dimanche des Fontaines ; ils y mangent, ils y dansent, et ils vont se désaltérer à la fontaine-des-Groseilliers. Mais je ne me souviens pas si Jeanne a été jamais sous cet arbre. En tout cas je n’ai point ouï dire que Jeanne ait eu oncques rien à se reprocher à propos de cet arbre.

Jeannette Thévenin

Jeanne, femme Thévenin, avait soixante-six [dix] ans en 1456. Elle dit :

Jeannette a eu pour père et mère d’honnêtes gens, bons catholiques, vivant selon leur condition de braves laboureurs. Jean Barrey de Neufchâteau et Jean Morel de Greux furent ses parrains ; Jeannette, veuve Thiesselin et moi, fûmes ses marraines. Elle était une bonne et simple fille, craignant Dieu, suffisamment instruite dans la foi par rapport à ses pareilles et selon son état ; d’habitudes bonnes, simples et douces ; faisant fréquemment l’aumône par amour de Dieu ; allant souvent à l’église avec dévotion ; se confessant, je le crois du 80moins, parce qu’elle était brave fille ; filant le chanvre ou la laine au logis paternel ; allant quelquefois à la charrue avec son père ; et gardant pour son père les animaux du village, quand c’était le tour de la maison d’Arc.

Quant à l’arbre des Dames, j’ai ouï dire que, dès l’ancien temps, les dames châtelaines du village de Domrémy allaient se promener sous son feuillage. En tout cas, je crois me souvenir que dame Catherine de la Roche, femme de Jean de Bourlemont, seigneur du village, allait y faire des promenades avec ses demoiselles. Les fillettes et les jeunes garçons de Domrémy, au printemps et le dimanche des Fontaines, vont sous cet arbre : ils y chantent, ils y organisent des danses, ils y mangent des pains qu’ils ont apportés, puis ils viennent à la fontaine-des-Groseilliers et boivent de son eau. Jeannette, associée aux promenades des autres jeunes filles, allait avec elles sous l’arbre ; mais je n’ai pas entendu dire qu’elle y soit allée autrement.

Du séjour de Jeannette à Neufchâteau, je ne puis rapporter que ceci, c’est que, tant qu’elle y fut, je l’y vis en compagnie de son père.

Plus tard, j’appris, sans autres détails, qu’un de ses oncles avait conduit Jeannette à Vaucouleurs70.

Je ne sais rien autre.

Béatrix d’Estellin

Béatrix, veuve d’Estellin, laboureur de 81Domrémy, avait quatre-vingts ans quand elle fit la déposition suivante :

Jeannette naquit à Domrémy de Jacques d’Arc et d’Isabellette, laboureurs, vrais et bons catholiques, probes et vaillants, vivant selon leurs facultés, mais peu riches71. Elle fut baptisée à la fontaine baptismale de l’église Saint-Rémy. Ses parrains furent Jean Morel 82de Greux, Jean le Langart et feu Jean Rainguesson ; ses marraines furent Jeannette, veuve du clerc Thiesselin, Jeannette, femme du charron Thévenin, et moi72.

Jeannette était bien et suffisamment instruite dans la foi catholique, comme les filles de sa condition et de son âge. Pendant son enfance et son adolescence jusqu’au temps où elle quitta le logis paternel, elle se montra fille de mœurs chastes et d’habitudes honnêtes. Elle fréquentait assidûment et pieusement les églises et autres lieux de dévotion. Lors de l’incendie du village de Domrémy, elle allait, les jours de fête, entendre la messe au village de Greux. Elle se confessait volontiers aux fêtes voulues et principalement le très saint jour de Pâques où est ressuscité Notre-Seigneur. À mon avis, il n’y avait pas meilleure qu’elle dans les deux villages.

Au logis paternel, Jeannette s’occupait des divers travaux du ménage et filait le chanvre ou la laine ; le temps venu, elle allait à la charrue ou à la moisson, et quelquefois, quand c’était le tour de son père, elle gardait les animaux et le troupeau du village73.

L’arbre des Fées se trouve près du grand chemin qui conduit à Neufchâteau. La beauté de cet arbre attirait nos seigneurs et leurs dames. Bien des fois je suis allée, en leur compagnie, me promener sous son ombre. D’après ce que j’ai ouï conter, les fées y venaient, dans 83l’ancien temps. Mais, pour nos péchés, elles n’y viennent plus74. Tous les ans, au printemps, et particulièrement le dimanche de Lætare, que nous appelons aussi dimanche des Fontaines, nos jeunes filles et nos jeunes garçons vont à cet arbre. Jeannette y allait comme les autres. On y chante, on y danse, on y fait une dînette, et, en revenant, on va boire à la fontaine-aux Groseilliers. La veille de l’Ascension, à la procession où les croix sont portées par les champs, le curé va sous cet arbre et y chante l’évangile. Il va aussi à la fontaine aux-Groseilliers et aux autres fontaines pour chanter l’évangile. Ce sont faits que j’ai vus.

Lorsque Jeannette fut à Neufchâteau, tous les habitants de notre village s’y étaient enfuis. Soit durant son séjour, soit à son retour, j’ai toujours vu Jeannette en compagnie de son père et de sa mère. Elle n’a jamais été au service de personne, sinon de son père, jusqu’à son départ pour France75.

Quant à l’enquête qui aurait été faite dans notre pays par ordre des juges, après la prise de Jeannette, j’ai simplement ouï dire qu’il y eut à Domrémy des frères mineurs chargés, assurait-on, de recueillir des informations. Mais je n’en sais pas davantage ; car il ne me fut rien demandé.

Je ne sais rien autre.

84IV.
Déposition de Jean Morel, parrain de Jeanne

Jeanne avait eu quatre parrains, Jean Rainguesson, Jean Barrey, Jean le Langart et Jean Morel de Greux. Les trois premiers, soit par suite de décès, soit pour n’avoir pas été appelés, n’ont pas déposé. Le quatrième, Jean Morel, laboureur, âgé de soixante-dix ans, fit la déposition suivante :

Jeannette naquit à Domrémy et fut baptisée dans ce village, à l’église paroissiale de Saint-Rémy. Son père s’appelait Jacques d’Arc, et sa mère Isabellette. C’étaient des laboureurs de Domrémy, où ils passèrent leur vie ensemble, et je puis affirmer, le sachant et l’ayant vu, qu’ils étaient de bons et fidèles catholiques, de vaillants laboureurs de bonne renommée et de vie honnête, se gouvernant selon leur état. J’ai beaucoup vécu avec eux. Je fus même un des parrains de Jeannette.

Dès son premier âge, Jeannette fut bien et convenablement élevée dans la foi et dans les bonnes mœurs. Elle était si excellente fille que, dans le village, tout le monde l’aimait. Elle connaissait sa croyance et savait 85son Pater et son Ave aussi bien qu’aucune de ses pareilles.

Ses parents n’étant guère riches76, Jeannette vivait honnêtement selon sa condition. Toute jeune et jusqu’au moment où elle quitta la maison de son père, elle allait à la charrue et quelquefois gardait les bêtes dans les champs. En même temps, elle faisait les divers ouvrages des femmes, tels que le filage et autres77.

J’ai été témoin que Jeannette allait volontiers et souvent à la chapelle dite l’ermitage de la bienheureuse Marie de Bermont, près de Domrémy. Tandis que ses parents la croyaient dans les champs, à la charrue ou ailleurs, elle était là. Quand elle entendait sonner la messe et qu’elle était aux champs, elle rentrait au village et gagnait l’église pour entendre la messe. Je puis l’attester pour l’avoir vu.

J’ai vu aussi Jeannette se confesser au temps pascal et à d’autres fêtes solennelles. Elle s’est confessée, moi présent, à Guillaume Fronte, alors curé de la paroisse de Saint-Rémy.

Au sujet de l’arbre des Dames, j’ai ouï dire jadis que des femmes appelées les fées venaient anciennement danser sous cet arbre. Mais on dit qu’elles n’y viennent plus depuis que l’évangile de saint Jean y est lu et récité. De notre temps, le dimanche où dans la sainte Église de Dieu on chante Lætare Jerusalem à l’introduction 86de la messe, dimanche appelé dans le pays dimanche des Fontaines, les jeunes filles et les jeunes gens de Domrémy vont sous cet arbre. Ils y vont aussi d’autres fois, le printemps et l’été, les jours de fête. On y danse ; on y fait souvent un repas ; et, au retour, on vient en gambadant et chantant à la fontaine-aux-Groseilliers. Là, on boit de l’eau de la fontaine, et tout autour on cueille des fleurs en s’amusant. Jeannette allait quelquefois à l’arbre des Dames avec les autres jeunes filles, aux jours susdits. Mais jamais je n’ai ouï dire quelle fût allée seule, soit à l’arbre, soit à la fontaine, qui est plus près du village que l’arbre78, ni qu’elle y fût allée pour toute autre cause que pour se promener et jouer, comme les autres jeunes filles.

Il y eut une époque où Jeannette alla à Neufchâteau à cause des hommes d’armes. Mais elle fut toujours en compagnie de son père et de sa mère. Ceux-ci restèrent quatre jours à Neufchâteau, puis revinrent au village de Domrémy. Ce que je vous dis, je le sais, car je fus avec les autres à Neufchâteau et j’y vis Jeannette avec ses parents.

Plus tard, quand Jeannette partit de la maison de son père, elle alla deux ou trois fois à Vaucouleurs parler au bailli79. J’ai ouï dire que monseigneur Charles, alors duc de Lorraine, voulut la voir et lui donna un cheval noir.

87Je ne sais rien de l’enquête qui aurait été faite à Domrémy, lors de la captivité de Jeanne ; et je n’ai plus rien à déclarer, sinon qu’au mois de juillet je fus à Châlons80, au moment où il se disait que le roi allait 88à Reims se faire sacrer. Je trouvai Jeanne à Châlons et elle me fit cadeau d’un vêtement rouge qu’elle avait porté81.

89V.
Déposition de Gérardin, compère de Jeanne

Gérardin d’Épinal, laboureur, demeurant à Domrémy, était le mari d’Isabellette, l’amie de Jeanne, que nous avons déjà entendue. Leur fils Nicolas avait eu Jeanne pour marraine. Or, dans les idées du temps, la marraine d’un enfant était sa seconde mère. De là le nom de commère que Jeanne donnait à Isabellette et le nom de compère qu’elle donnait à Gérardin. Gérardin avait soixante ans en 1456. Il déposa ainsi :

Il n’y a que du bien à dire des parents de Jeannette. Je les ai toujours connus pour de braves gens, catholiques fidèles et de bon renom.

Ayant habité le village de Domrémy depuis l’âge de dix-huit ans, j’y ai vu et pratiqué Jeannette. Elle était modeste, simple et pieuse82. Fréquenter l’église et les lieux de dévotion était son plaisir. Je crois qu’elle se confessait volontiers. Elle avait tant de piété !

90Jeannette travaillait, filait, sarclait et faisait les ouvrages nécessaires de la maison comme font nos filles.

Quant à l’arbre des Dames, je vous dirai, pour l’avoir vu, qu’une fois ou deux, au printemps, les seigneurs de Domrémy et leurs dames emportaient du vin et du pain et allaient faire un repas sous son ombre. Aussi bien, en cette saison, l’arbre est beau comme les lis ; il est large, touffu, et ses branches et son feuillage viennent jusqu’à terre83. C’est la coutume que filles et garçons du village aillent à l’arbre des Dames le dimanche des Fontaines. Ils emportent des pains faits exprès par leurs mères et vont faire leurs fontaines sous l’arbre. Là toute cette jeunesse chante et danse ; puis on revient par la fontaine-des-Groseilliers, où on mange le pain et où on boit de l’eau de la fontaine. Jeannette allait avec les autres jeunes filles et faisait comme les autres jeunes filles faisaient84.

Jeannette a bien été à Neufchâteau ; mais peu de temps. Elle y était, ce me semble, avec son frère Jean d’Arc, maintenant prévôt de Vaucouleurs85. Elle gardait les bêtes de son père ; mais elle revint vite au logis paternel, parce que, comme elle disait, il lui était à charge de rester à Neufchâteau86.

91Du départ de Jeannette pour Vaucouleurs, je ne sais-rien. Mais voici une chose que je me rappelle. À l’époque où elle avait en tête de quitter le village, Jeannette me dit : Compère, si vous n’étiez Bourguignon, je vous dirais quelque chose87. J’imaginai qu’il s’agissait d’une idée de mariage avec quelqu’un de ses camarades d’enfance.

Plus tard, je revis Jeannette à Châlons, où je me trouvai avec quatre habitants de Domrémy. Elle disait qu’elle ne craignait que la trahison88.

Je ne sais rien autre.

92VI.
Dépositions de six laboureurs camarades de Jeanne

Six laboureurs, qui avaient été les camarades de Jeanne, Lebuin, Waterin, Colin, Guillemette, Musnier et Jacquard, furent entendus par les commissaires enquêteurs.

Michel Lebuin

Michel Lebuin, de Domrémy, laboureur à Burey, âgé de quarante-quatre ans, dit :

J’ai très bien connu Jeannette, étant tout enfant. Elle était bonne catholique, simple et réservée. Diligente à la besogne, elle s’acquittait de façon décente et adroite de tous les travaux qui sont du ressort des femmes et des jeunes filles.

Jeannette se plaisait à aller à l’église et à fréquenter les lieux de dévotion. Je le sais ; car, plusieurs fois, dans mon enfance, je suis allé en pèlerinage avec elle à l’ermitage de la bienheureuse Marie de Bermont. Elle y allait presque chaque samedi avec une de ses sœurs, et apportait des cierges, et donnait avec joie, pour Dieu, tout ce qu’elle pouvait donner. Ses confessions étaient fréquentes ; je puis l’affirmer, car j’étais son camarade et je l’ai vue plusieurs fois se confesser.

93Au sujet de l’arbre des Dames, j’ai entendu raconter que les femmes qu’on nomme fées avaient anciennement coutume d’y venir. Mais je ne sais si elles y sont jamais venues. En tout cas, présentement, elles n’ont pas coutume d’y venir. Jeannette, enfant, allait faire ses fontaines comme les autres jeunes filles. Mais je ne crois pas qu’elle ait été à l’arbre des Dames d’autres fois et pour une autre cause ; car elle était toute bonne89.

Au temps où les habitants de Domrémy s’enfuirent à Neufchâteau, j’y fus avec eux et je vis Jeannette qui ne cessa d’être dans la compagnie de son père et de sa mère.

Sur le départ de Jeanne pour Vaucouleurs, je ne sais aucun détail. Mais un jour, la veille de la Saint-Jean Baptiste, elle me dit : Il y a, entre Coussey et Vaucouleurs, une jeune fille qui, avant qu’il soit un an, fera sacrer le roi de France90. Et, en effet, l’année suivante le roi fut sacré à Reims.

Au temps où Jeannette tomba entre les mains des Anglais, je vis un certain Nicolas Bailly, tabellion d’Andelot en Champagne, qui, avec quelques autres personnes, vint à Domrémy, et, à la requête de messire Jean de Torcenay, alors bailli de Chaumont, au nom d’Henri VI, soi-disant roi de France et d’Angleterre, fit une information sur la vie et la réputation de Jeannette. 94Je crois que les enquêteurs interrogèrent notamment Jean Begot, chez qui ils avaient été logés. J’ai aussi en ma créance que, dans l’information entreprise, ils ne trouvèrent sur le fait de Jeanne rien qui fût à reprendre.

Je ne sais rien autre.

Jean Waterin

Jean Waterin, de Domrémy, laboureur au village de Greux près Domrémy, âgé de quarante-cinq ans, déposa ainsi :

J’étais enfant quand Jeannette était enfant, et je la voyais souvent. Nous allions ensemble à la charrue de son père ou dans les prés et dans les pâturages, en compagnie d’autres jeunes filles. Souvent, tandis que nous étions à jouer, Jeannette se retirait à part, et parlait à Dieu91. D’autres et moi nous la plaisantions à ce sujet. Notre curé la citait comme se confessant volontiers. Maintes fois elle portait des cierges à Notre-Dame de Bermont où elle allait en pèlerinage. Elle était simple et bonne92.

95Quant à l’arbre des Dames, j’ai ouï conter que les fées y allaient anciennement ; mais je n’ai pas ouï dire que personne les y ait vues. Chaque année, pendant l’été et le dimanche dit des Fontaines, les jeunes filles et les jeunes gens de Domrémy ont coutume d’aller sous l’arbre des Dames. On y apporte des petits pains ; on y mange et on y danse. En revenant on va boire à la fontaine-des-Groseilliers et quelquefois aussi à d’autres fontaines. Jeannette, à ce qu’il me semble, allait sous l’arbre avec les autres jeunes filles, pour jouer et gambader comme elles.

M’étant trouvé à Neufchâteau avec les autres habitants de Domrémy, j’ai pu constater que Jeannette y fut toujours en compagnie de son père et de sa mère.

Lors de son départ pour Vaucouleurs, je vis Jeannette au moment où elle quittait le village de Greux. Elle disait aux gens : À Dieu. De fait, j’ai entendu dire plusieurs fois qu’elle relèverait la France et le sang royal93.

96Colin

Colin, laboureur, fils de Jean Colin, âgé de cinquante ans, dit :

Les parents de Jeanne étaient d’honnêtes laboureurs, bons catholiques, de qui personne n’avait du mal à dire. Je les ai toujours entendu tenir pour de braves gens et je les estime tels. Jeannette était une fille bonne, simple, douce et pieuse. Presque tous les samedis, l’après-midi, elle allait, avec une sœur à elle et d’autres femmes, à l’Ermitage ou église de la bien heureuse Marie de Bermont. Elle apportait des cierges et était très dévouée au service de Dieu et de la sainte Vierge, si bien que mes camarades et moi, qui alors étions jeunes, nous nous moquions d’elle à cause de sa dévotion. Jeannette était bonne travailleuse. Elle pourvoyait à la nourriture des bestiaux et s’occupait volontiers 97du gouvernement des animaux de la maison de son père94 ; elle filait et vaquait aux soins du ménage ; elle allait à la charrue, bêchait et, son tour venu, gardait les bêtes. Je me souviens d’avoir entendu dire par feu notre curé d’alors, messire Guillaume Fronte, que Jeannette était une bonne catholique et qu’il n’avait jamais vu ni ne possédait meilleure qu’elle dans sa paroisse.

C’est l’habitude que la jeunesse de notre village aille à l’arbre des Dames, le dimanche de Lætare et au temps de la belle saison, au mai. On y fête le mai. Jeunes gens et jeunes filles portent de petits pains ; chacun a le sien. On mange, on danse, on chante, on va, au retour, à la fontaine-aux-Groseilliers, et on boit. Ainsi fait-on parce qu’on a des loisirs et que c’est l’usage le dimanche des Fontaines. Je n’ai jamais vu Jeanne aller à l’arbre des Dames. Mais j’ai ouï dire qu’elle y allait avec ses camarades pour courir et manger comme les autres.

Quand les habitants de Domrémy s’enfuirent à Neuf château, Jeanne y fut avec son père et sa mère, dans la maison d’une femme appelée la Rousse. Ses parents et elle revinrent ensemble ; j’en fus témoin.

Je ne sais rien autre.

Gérard Guillemette

Gérard Guillemette, de Greux, laboureur, âgé de quarante ans, dit :

98J’ai connu Jeannette depuis le temps où j’ai pu me connaître moi-même.Elle était bonne, honnête, simple, ne fréquentant que les filles et les femmes honnêtes, allant souvent à l’église et à confesse. À mon avis, il n’y avait pas meilleure qu’elle dans le village95.

Anciennement, les seigneurs de Domrémy et leurs dames, avec leurs demoiselles et leurs suivantes, avaient l’habitude d’aller se promener sous l’arbre des Dames. La jeunesse de Domrémy y va généralement faire ses fontaines et folâtrer et boire à la source aux groseilliers, le dimanche de Lætare. J’y ai vu Jeannette une fois, à pareil jour, avec les autres jeunes filles ; mais je ne l’y ai plus revue.

C’est à l’église de la bienheureuse Marie de Bermont que les jeunes filles et les garçons de Greux vont faire leurs fontaines.

Je fus à Neufchâteau avec Jeannette et ses parents ; et je l’y vis toujours avec son père et sa mère, sauf que, pendant trois ou quatre jours, ses parents étant présents, Jeannette aida l’hôtesse chez qui ils étaient logés. Cette hôtesse était une honnête femme de Neufchâteau96, nommée la Rousse. Je sais parfaitement que Jeannette et ses parents ne restèrent à Neufchâteau que quatre ou cinq jours, attendant la disparition des gens de guerre. Jeannette rentra à Domrémy en compagnie de son père et de sa mère.

99Lorsque Jeannette quitta la maison paternelle, je la vis passer devant le logis de mon père, avec un oncle à elle nommé Durand Laxart. Elle dit à mon père : Adieu, je vais à Vaucouleurs97. Plus tard on m’apprit qu’elle partait pour France.

Je ne sais rien autre.

Simonin Musnier

Simonin Musnier, laboureur de Domrémy, âgé de quarante-quatre ans, dit :

J’ai été élevé avec Jeannette, et tout à côté de la maison de son père. Je sais que Jeannette était bonne, simple, pieuse, craignant Dieu et ses saints. Elle aimait à fréquenter l’église et autres lieux de dévotion ; consolait les souffrants, donnait l’aumône aux pauvres. J’ai éprouvé sa bonté ; car, tout enfant, je fus malade et Jeannette m’assista. Quand les cloches sonnaient, Jeannette se signait et s’agenouillait. Elle n’était pas une oisive, mais une travailleuse. Elle filait, accompagnait son père à la charrue, bêchait la terre, et faisait les autres travaux nécessaires de la maison. Il lui arrivait aussi de garder les animaux. Elle se confessait volontiers ; et je l’ai vue porter des cierges à l’église devant la bien heureuse Marie.

Au sujet de l’arbre des Dames, j’ai bien ouï dire qu’anciennement les fées y allaient ; mais jamais je n’ai vu signe quelconque de malins esprits. Au printemps et le dimanche des Fontaines, on va sous l’arbre faire ses 100fontaines. En mon jeune temps, j’y suis allé, avec Jeannette et les autres filles et garçons, jouer et courir.

Quand les habitants de Domrémy se réfugièrent a Neufchâteau, j’y fus avec eux. Dans le nombre était Jeannette en compagnie de son père et de sa mère. Elle resta à Neufchâteau peu de temps. Aussitôt que les hommes de guerre eurent passé outre, elle s’en revint, toujours accompagnée de son père et de sa mère.

Je ne sais rien autre.

Jean Jacquard

Jean Jacquard, laboureur de Greux, fils de Jean dit Guillemette, âgé de quarante-quatre ans, dit :

Jeannette avait pour parents d’honnêtes laboureurs. Je la voyais souvent dans le village et dans les champs. C’était une fille admirablement douce, bonne, chaste et sage. Jamais je n’ai entendu mal parler d’elle. Elle était réputée pour sa bonté et sa piété. Elle fréquentait l’église ; notamment elle allait volontiers à la chapelle de la bienheureuse Marie de Bermont : j’en ai été témoin.

Pendant l’été, les jours de fête et le dimanche des Fontaines, c’est la coutume que les jeunes filles et les jeunes garçons aillent sous l’arbre des Dames ; ils chantent, ils mangent, ils dansent, et, en jouant, en gambadant, ils reviennent à la fontaine-des-Groseilliers, où on se rafraîchit. Je crois que Jeannette était de ces parties avec les autres jeunes filles.

101Lorsque les habitants de Domrémy et de Greux s’en furent à Neufchâteau, je vis Jeannette conduisant les animaux de son père. Elle rentra au pays avec les autres et en compagnie de son père et de sa mère98.

Au sujet de l’enquête faite au pays de Jeannette par ordre des juges, lorsqu’elle était aux mains des Anglais, je me souviens d’avoir vu Nicolas d’Andelot et Guiot, son clerc, avec plusieurs autres, à Domrémy, où on assurait qu’ils faisaient une information sur le fait de la Pucelle. Il me semble d’ailleurs qu’ils ne forçaient personne. Ils entendirent, je crois, Jean Morel, Jean Guillemette, mon père, Jean Colin99, feu Jean Hannequin de Greux, et plusieurs autres. Après quoi, lesdits commissaires enquêteurs se retirèrent prudemment, par crainte des gens de Vaucouleurs.

C’est, je crois, à la requête du bailli de Chaumont, qui tenait le parti des Anglais et des Bourguignons, que cette enquête avait été faite.

Je ne sais rien autre.

102VII.
Déposition du tabellion Bailly

Honorable homme Nicolas Bailly, tabellion et substitut royal à Andelot, âgé de soixante ans, avait été chargé par les Anglais, en 1430, de procéder, avec le prévôt d’Andelot, à l’enquête que Cauchon avait prescrite sur les mœurs et la vie de Jeanne. Il va confirmer et compléter par des détails topiques les témoignages de la veuve Estellin, des laboureurs Lebuin et Jacquard, du curé Dominique Jacob et du bourgeois Jean Moreau100 sur cette information préalable, dont l’existence a été si à tort contestée.

Voici sa déposition :

Le père de Jeanne, tel que je l’ai vu et connu, était un brave laboureur. Bien des fois j’ai vu Jeanne dans sa jeunesse, avant son départ de la maison paternelle. Elle fut toujours une brave fille, menant une honnête vie, se montrant bonne catholique, fréquentant assidûment les églises, aimant à aller en pèlerinage à la chapelle 103de Bermont et se confessant presque chaque mois. J’ai entendu assurer ce que je dis par plusieurs habitants de Domrémy, et j’en ai fait la constatation dans une enquête à laquelle je procédai jadis avec le lieutenant d’Andelot.

En effet, comme tabellion, je fus chargé d’informer de par messire Jean de Torcenay, chevalier, alors bailli de Chaumont, ayant pouvoir et lettres commissoires de Henri VI, le soi-disant roi de France et d’Angleterre.

J’étais associé pour cela à feu Gérard Petit, prévôt d’Andelot101. Notre mission était de nous enquérir sur le fait de Jeanne la Pucelle, alors détenue en prison, était-il dit, dans la ville de Rouen. Feu Gérard et moi, nous fîmes cette enquête avec la diligence convenable, et nous nous mîmes à même de pouvoir produire, sur les points examinés, à peu près douze ou quinze témoins pour attester la vérité de notre information102. Notre information fut certifiée devant Simon de Thermes (ou de Charmes103), écuyer, lieutenant du capitaine de Montclair ; car nous étions suspects : on nous en 104voulait de ne l’avoir pas mal faite104. Ledit lieutenant manda à messire Jean, bailli de Chaumont, que les choses consignées dans l’information faite par le prévôt et par moi étaient vraies. Ce que voyant, le bailli déclara que nous étions des traîtres armagnacs105.

Ici les commissaires enquêteurs demandèrent à Bailly : N’avez-vous pas cette information ou une copie ? Nicolas Bailly répondit : Non106. Et il continua ainsi sa déposition :

J’ai plusieurs fois entendu dire qu’au printemps et en été les fillettes de Domrémy ont coutume d’aller, les jours de fête, sous l’arbre des Dames. Elles y dansent et cueillent des fleurs. Jeannette allait avec elles, et faisait comme chacune d’elles. Je me rappelle avoir vu un jour les jeunes filles revenir de l’arbre des Dames. Elles rentraient au village en jouant.

Dans le cours de l’enquête que je fis, je constatai, par la bouche des témoins entendus, que Jeanne et son père et sa mère s’étaient enfuis à Neufchâteau ; qu’elle fut, toujours en compagnie de son père, au logis d’une certaine la Rousse ; et qu’après y être demeurée trois ou quatre jours, elle rentra à Domrémy avec son père et sa mère.

Je ne sais rien autre.

105VIII.
Déposition de l’ancien sonneur de Domrémy

Perrin le Drapier, de Domrémy, âgé de soixante ans, était un ancien marguillier de l’église de Domrémy, où lui incombait la fonction de sonner les offices. Mieux que personne, Perrin avait pu remarquer combien Jeanne aimait l’harmonieuse sonnerie des cloches qui furent comme les berceuses de son enfance. Il dit :

Jeannette est née à Domrémy de Jacques d’Arc et d’Isabellette. Les deux époux étaient de bons catholiques et d’honnêtes laboureurs, estimés de tout le monde. Jeannette fut baptisée à Saint-Rémy, l’église paroissiale du village. Elle eut, dit-on, plusieurs parrains et plusieurs marraines. Mais je ne les connais pas ; je sais seulement qu’à l’heure présente il y a, au village de Domrémy, deux femmes qui passent pour avoir été ses marraines : c’est Jeannette Thévenin, et Jeannette Thiesselin.

Pendant le premier âge, depuis qu’elle eut la connaissance jusqu’à son départ de la maison paternelle, 106Jeannette ne cessa d’être une fillette bonne, chaste, simple, réservée, ne jurant ni Dieu ni ses saints, craignant Dieu, fréquentant l’église et allant à confesse. Je sais bien ce que je dis, car j’étais en ce temps-là marguillier de l’église de Domrémy et souvent je voyais Jeannette y venir à la messe ou aux complies.

Lorsque je manquais de sonner les complies, elle me reprenait et me grondait, disant que ce n’était pas bien fait107. Elle m’avait même promis de me donner de la laine de ses moutons (ou de ces gâteaux qu’on appelle des lunes108) à condition que je sonnerais exactement.

Souvent Jeannette se rendait avec une sœur à elle et d’autres personnes à l’ermitage de Bermont, chapelle fondée en l’honneur de la sainte Vierge. Elle faisait beaucoup d’aumônes, était laborieuse, filait et vaquait aux soins du ménage, allait quelquefois à la charrue, et, son tour venu, gardait les animaux.

Il y a chez nous un arbre qu’on appelle communément l’arbre des Dames. J’ai vu une dame châtelaine de notre village, la femme du seigneur Pierre de Bourlemont, ainsi que la mère dudit seigneur, aller quelque fois s’y promener. Elles emmenaient avec elles leurs demoiselles et quelques jeunes filles du village. On emportait du pain, des œufs et du vin. À l’époque du 107printemps et le dimanche de Lætare, que nous appelons dimanche des Fontaines, jeunes filles et garçons ont coutume d’aller à l’arbre des Dames et aux fontaines. Ils emportent des petits pains, et mangent sous l’arbre, et s’amusent, et chantent, et dansent. Jeannette, en son jeune temps, allait quelquefois, en compagnie des autres jeunes filles, à l’arbre des Dames et à la fontaine-des-Groseilliers pour courir et danser avec ses camarades.

Quand les habitants de notre village, à cause des gens de guerre, s’enfuirent à Neufchâteau, Jeannette y alla avec son père et sa mère, et ils y emmenèrent leurs animaux. Au bout de trois ou quatre jours elle rentra à Domrémy, en la compagnie de son père.

Plus tard, Jeannette voulut quitter la maison paternelle. C’est avec un certain Durand Laxart, son oncle, qu’elle s’en alla à Vaucouleurs parler à Robert de Baudricourt, alors capitaine dudit lieu.

Quant aux informations prescrites dans notre pays par les juges de Jeanne, je crois bien qu’elles ont été faites. Mais les ai-je vu faire ou non ? Je n’en ai pas souvenir.

Je ne sais rien autre.

108IX.
Dépositions de trois prêtres

Trois prêtres, résidant dans la région de Domrémy, furent appelés à témoigner sur l’enfance de Jeanne. On va lire leurs dépositions.

Henri Arnolin

Discrète personne messire Henri Arnolin, de Gondrecourt-le-Château, près Commercy, prêtre, âgé de soixante-quatre ans, dit :

Bien des fois j’ai vu Jeanne à Domrémy, ainsi que sa mère et son père Jacques d’Arc. Ils étaient bons catholiques et gens de bonne renommée. Je puis affirmer, pour en avoir été témoin, que Jeanne, depuis l’âge de six ans jusqu’à son départ de la maison paternelle, fut une brave fille imbue d’excellentes mœurs. Elle était d’humeur laborieuse, filait, allait quelquefois avec son père et ses frères à la charrue et, quand c’était le temps, gardait les animaux. Elle était zélée dans la fréquentation des églises et aimait à se confesser souvent. Pour ma part, je l’ai confessée trois fois en un carême et une autre fois pour une fête. C’était une bonne enfant, animée de la crainte de Dieu. À l’église, on la voyait tantôt prosternée devant le crucifix, 109tantôt les mains jointes, le visage et les yeux levés vers le Christ ou la sainte Vierge.

Jeanne n’était pas encore née que j’avais déjà entendu parler de l’arbre dit l’arbre de la Loge-les-Dames. J’ai souvent été à Domrémy, et jamais je n’ai ouï dire que Jeanne fût allée sous cet arbre.

Étienne de Sionne

Vénérable personne, messire Étienne de Sionne, curé de l’église paroissiale de Roncessey-sous-Neufchâteau, âgé de cinquante-quatre ans, dit :

Le père de Jeannette s’appelait Jacques d’Arc. J’ignore le nom de sa mère. Mais ce que je sais bien, c’est que l’un et l’autre, le père et la mère, étaient de bons catholiques et de bonnes gens, prisés comme tels quoique pauvres109.

Plusieurs fois j’ai entendu dire par Guillaume Fronte, en son vivant curé de Domrémy, que Jeannette était une bonne et simple fille, dévote, bien éduquée, craignant Dieu, telle enfin qu’il n’y avait pas sa pareille dans le village110. Elle lui confessait souvent ses péchés. Le même curé me rapportait que, si Jeannette eût eu de l’argent, elle le lui aurait donné pour faire dire des messes. Chaque jour, quand il était à l’autel, elle assistait à la messe.

110J’ai ouï conter par nombre de personnes que, quand elle fut à Neufchâteau, Jeannette logea dans la maison d’une honnête femme nommée la Rousse. Elle était-toujours en la compagnie de son père et des autres réfugiés de son village.

Je ne sais rien autre.

Dominique Jacob

Discrète personne messire Dominique Jacob, curé de l’église paroissiale de Moutier-sur-Saulx, âgé de trente-cinq ans, dit :

J’ai vu et connu Jeannette pendant les trois ou quatre années qui précédèrent son départ de la maison de son père et de sa mère. Elle était imbue de bonnes mœurs, menait honnête vie et allait souvent à l’église. Quelquefois, quand les cloches du village sonnaient complies, elle se mettait à genoux et disait pieusement ses oraisons. C’était une fille bonne et sage.

Le dimanche de Lætare et à l’époque du printemps, les enfants, les jeunes filles et les jeunes gens de Domrémy vont à l’arbre des Dames pour y danser. J’ai vu Jeanne y aller avec ses compagnes. Elle faisait comme les autres faisaient. Cet arbre des Dames est d’une rare et merveilleuse beauté. C’est pour cela que filles et garçons aiment à y aller danser.

Il y eut un moment où tous les habitants de Domrémy s’enfuirent, à cause des gens de guerre, et allèrent à Neufchâteau. Jeanne était dans le nombre, avec son père et sa mère. C’est en la compagnie de ses parents 111qu’elle vint à Neufchâteau, et c’est en leur compagnie qu’elle repartit pour Domrémy.

Quant à l’information qui aurait été faite à Domrémy par ordre des juges, au temps où Jeanne était prisonnière des Anglais, je n’en ai pas connaissance. Je me souviens seulement d’avoir autrefois ouï dire que quelques frères mineurs étaient venus au pays pour faire une enquête. Mais cette enquête eut-elle lieu ? Je l’ignore.

Je ne sais rien autre.

112X.
Déposition d’un ancien du village

Un ancien du village de Domrémy, Bertrand Lacloppe, couvreur en chaume, âgé de quatre vingt-dix ans, déposa ainsi :

Jeannette était fille de Jacques d’Arc et de sa femme Isabelle, honnêtes et religieuses personnes. C’était une fille bien élevée, simple, douce et pieuse. Elle aimait à se confesser. Elle aimait aussi à fréquenter les églises, particulièrement l’église du village, où je la voyais souvent. Elle vaquait aux travaux de la maison et filait comme le font nos autres fillettes. Tantôt elle allait à la charrue avec son père ; tantôt, quand le tour de son père venait, elle gardait les animaux.

L’arbre qu’on appelle l’arbre des Dames est un hêtre de grosseur énorme. Anciennement on disait que les fées y allaient. Cependant je ne les y ai jamais vues, et je n’ai pas ouï dire, en mon temps, qu’elles y soient venues. Au printemps et le dimanche des Fontaines, nos jeunes filles et nos jeunes gens vont à l’arbre des Dames et à la fontaine qui est tout près, courir et danser. Ils ont aussi la coutume d’y faire un goûter. Je crois bien que Jeannette était de la troupe. Mais je n’ai 113jamais entendu dire qu’elle soit allée seule à l’arbre. Elle n’y allait qu’avec ses camarades.

La nouvelle ayant couru que les gens de guerre venaient à Domrémy, tous les habitants du village s’en fuirent à Neufchâteau. Jeannette y alla avec son père et sa mère et en leur compagnie. Elle y resta quatre jours ou environ, toujours avec ses parents111.

Un jour, un homme de Burey-le-Petit112 vint à Domrémy prendre Jeannette. Il la mena à Vaucouleurs parler au bailli ; et, d’après ce que j’ai ouï dire, c’est le bailli qui la dépêcha au roi.

Je ne sais rien autre.

114XI.
Dépositions de trois voisins du père d’Arc

Les commissaires enquêteurs entendirent encore trois témoins qui étaient proches voisins des parents de Jeannette et l’avaient connue tout enfant.

Thévenin Le Royer

Thévenin le Royer (ou le Charron113), ainsi nommé à cause de sa profession, natif de Chermisey, près Neufchâteau, domicilié à Domrémy, âgé de soixante-dix ans, mari d’une des marraines de Jeanne, dit :

Les parents de Jeannette, Jacques d’Arc et Isabellette, vivaient honnêtement, en bons laboureurs. Ma femme était la marraine de Jeannette et l’avait tenue aux fonts baptismaux avant que je me mariasse avec elle. Jeannette était une brave enfant, fréquentant l’église, servant Dieu, se confessant volontiers au temps de Pâques, et s’occupant soit à filer, soit à faire le ménage, soit à garder les animaux. J’ai toujours vu et reconnu 115en elle une bonne fillette. Jamais je n’entendis rien dire contre elle.

Dès l’ancien temps, les seigneurs de Domrémy et leurs dames allaient se promener sous l’arbre des Dames. J’y ai vu aller le seigneur Pierre de Bourlemont avec sa femme et les demoiselles et les serviteurs de la maison. Aujourd’hui encore, le dimanche des Fontaines et au printemps, les jeunes filles et les garçons du village vont sous l’arbre. On apporte de petits pains, on se promène, on mange, on danse et on prend ses ébats. Jeannette allait avec les autres. Jamais je n’ai ouï dire qu’elle fût allée sous l’arbre pour un autre motif, ni seule sans ses compagnes.

Je ne sais rien autre.

Jacquier

Jacquier, de Saint-Amance, près de Nancy, laboureur, résidant à Domrémy, âgé de soixante ans, dit :

Les parents de Jeannette, Jacques d’Arc et Isabellette, étaient des laboureurs bien réputés et bons catholiques.

Jeannette était une bonne fillette, craignant Dieu, allant volontiers à l’église, se confessant assidûment au temps pascal, et chaque jour occupée aux travaux de la maison. Bien des fois, pendant la veillée, je l’ai vue, chez moi, filant avec ma fille. Jamais je ne remarquai rien de mal en elle. Quand il y avait lieu, elle gardait les animaux.

Aux beaux jours et en particulier le dimanche des 116Fontaines, Jeannette allait se promener à l’arbre des Dames avec les autres jeunes filles.

Je me souviens d’avoir vu Jeannette à Neufchâteau. Elle y menait aux champs les animaux de son père et de sa mère, qui, l’un et l’autre, étaient à Neufchâteau avec elle.

Je ne sais rien autre.

Jean Moen

Jean Moen, de Domrémy, charron, résidant à Coussey, près Neufchâteau, âgé de cinquante six ans, dit :

Le père et la mère de Jeannette étaient de bons catholiques, avaient bonne réputation et étaient en situation honnête comme laboureurs. Je le sais ; car j’étais le voisin des d’Arc.

Jeannette, je le dis pour l’avoir vu, fut, dès sa plus tendre enfance jusqu’à son départ de la maison paternelle, une fille bonne et chaste, craignant Dieu, assidue à l’église, zélée au travail, filant, faisant les travaux du ménage, et quelquefois gardant les animaux. Je crois pouvoir dire qu’à partir du temps où elle eut la connaissance elle se confessait plusieurs fois l’an.

L’arbre des Dames est sous un bois, près du grand chemin par où l’on va à Neufchâteau. Filles et garçons du village vont s’y promener chaque année, généralement le dimanche des Fontaines. On y fait gaiement un goûter et on va boire aux fontaines qui sont près de l’arbre.

Je ne sais rien autre.

117XII.
Déposition de Durand Laxart, oncle de Jeanne

Les vingt-trois témoins dont on a lu les dépositions dans les chapitres précédents, n’ont donné des détails que sur la vie et les mœurs de Jeanne enfant et sur son séjour à Neufchâteau. Nous allons maintenant entendre une nouvelle série de témoins qui nous parleront du séjour de Jeanne à Burey-le-Petit et à Vaucouleurs, de ses démarches auprès de Baudricourt, de son départ pour France et de son arrivée à Chinon.

L’oncle de Jeanne, Durand Laxart, laboureur à Burey-le-Petit, reçut ses premières confidences, eut foi en elle, brava les dédains de Baudricourt et n’épargna rien pour assurer la mission de l’héroïne. Béni soit-il, cet humble paysan qui dota la patrie de sa libératrice !

Durand Laxart avait soixante ans, en 1456, quand il déposa ce qui suit :

118Jeannette était une fille de bonne nature, pieuse, patiente, charitable. Elle aimait à fréquenter les églises, était exacte à se confesser et faisait l’aumône aux pauvres toutes les fois qu’elle le pouvait, ainsi que j’en ai été témoin, soit à Domrémy, soit à Burey-le-Petit, dans ma maison, où Jeannette resta pendant l’espace de six semaines114. Elle était assidue au travail, filait, allait à la charrue, gardait les bêtes et s’acquittait des autres besognes convenant aux femmes.

J’allai la prendre au logis de son père et l’emmenai chez moi. Elle me disait qu’elle voulait se rendre en France, vers le dauphin, pour le faire couronner. N’a-t-il pas jadis été dit, ajoutait-elle, que la France serait désolée par une femme et puis devait être rétablie par une pucelle115 ? Et elle me demanda d’aller dire au sire Robert de Baudricourt de la faire conduire là où était monseigneur le dauphin. Robert me dit à plusieurs reprises : Ramenez-la au logis de son père et donnez-lui des soufflets116.

119Une fois qu’elle vit que Robert n’était pas disposé à la faire mener vers le dauphin, Jeannette prit des habits à moi et me dit qu’elle voulait partir. Elle partit, et je la conduisis jusqu’à Saint-Nicolas. De là, étant munie d’un sauf-conduit, elle fut amenée auprès du seigneur Charles, duc de Lorraine. Le duc la vit, lui parla et lui donna quatre francs, qu’elle me montra.

Jeannette étant revenue à Vaucouleurs, les habitants de Vaucouleurs lui achetèrent des vêtements d’homme, des chaussures et tout un équipement de guerre. En même temps, Alain de Vaucouleurs et moi nous lui achetâmes un cheval coûtant douze francs, dont nous primes la dette à notre charge, mais que fit ensuite payer le sire de Baudricourt. Cela fait, Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne et Richard l’archer, avec deux serviteurs de Jean et de Bertrand, conduisirent Jeannette au lieu où était le dauphin. Je ne la revis qu’à Reims, au sacre du roi.

Tout ce que je vous ai dit, je l’ai dit autrefois au roi.

Je ne sais rien autre.

120XIII.
Dépositions des hôtes de Jeanne à Vaucouleurs

À Vaucouleurs Jeanne logea dans la maison des époux Le Royer, dont le témoignage est précieux.

Henri le Royer

Voici d’abord la déposition du mari, Henri le Royer, ou le Charron, originaire de Vaucouleurs, âgé de cinquante-six ans :

Jeanne, quand elle vint à Vaucouleurs, fut logée dans ma maison. C’était, il me semble, une excellente fille. Elle travaillait avec ma femme et allait volontiers à l’église. Je l’ai entendue dire des paroles comme celles-ci : Il faut que j’aille vers le gentil117 dauphin. C’est la volonté de mon Seigneur, le roi du ciel, que j’aille à lui. C’est de la part du roi du ciel que je me suis ainsi présentée. Dussé-je aller sur mes genoux, j’irai118.

Quand Jeanne vint à notre maison, elle portait une 121robe rouge119. On lui donna un vêtement d’homme, des chausses, tout un équipement, et, montée sur un cheval, elle fut conduite au lieu où était le dauphin par Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne, Richard l’archer et les deux serviteurs de Jean et de Bertrand. Je les vis partir tous les six et Jeanne avec eux.

Au moment où elle s’apprêtait à partir, on lui disait : Comment pourrez-vous faire un tel voyage, quand il y a de tous côtés des gens de guerre ? Elle répondait : Je ne crains pas les gens de guerre, car j’ai mon chemin tout aplani ; et, s’il s’y trouve des hommes d’armes, j’ai Dieu, mon seigneur, qui saura bien me frayer la route pour aller jusqu’à messire le dauphin. Je suis née pour ce faire120.

Catherine le Royer

L’hôtesse de Jeanne, Catherine, femme d’Henri le Charron, âgée de cinquante-quatre ans, parla ainsi :

J’ai vu Jeanne pour la première fois, après son départ de la maison paternelle, quand elle fut amenée chez nous par Durand Laxart. Elle voulait aller au lieu où était le dauphin. Je l’ai trouvée simple, bonne, douce, 122fille de bonne nature et de bonne conduite. Elle allait volontiers à la messe et à confesse. Je puis le dire ; car je l’ai menée à l’église et je l’ai vue se confesser à messire Jean Fournier, qui était alors curé de Vaucouleurs. Jeanne aimait à filer et filait bien. Je nous revois encore, filant ensemble, chez moi.

Jeanne est restée dans notre maison environ trois semaines, en plusieurs fois. Elle fit parler au sire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, pour qu’il la menât où était le Dauphin. Sire Robert ne voulut pas. Un jour, j’aperçus le capitaine Robert qui venait chez nous en compagnie de messire Jean Fournier, notre curé. Ils virent Jeanne à part. Ensuite j’interrogeai Jeanne, et elle me raconta ce qui s’était passé. Le curé avait apporté son étole ; et, en présence du capitaine, il l’avait adjurée, disant : Si tu es chose mauvaise, éloigne-toi de nous ; si tu es chose bonne, approche121. Pour lors Jeanne se traîna vers le prêtre et resta à ses genoux. Toutefois, elle disait que le curé n’avait pas bien fait, vu qu’il la connaissait, l’ayant ouïe en confession.

Comme Robert n’était pas disposé à la conduire au roi, Jeanne me dit : Bon gré mal gré, il faut que j’aille là où est le dauphin. Ne savez-vous pas qu’il a été prophétisé que la France serait perdue par une femme et qu’elle serait relevée par une pucelle des 123marches de Lorraine122 ? Je me rappelai en effet cette prophétie et je demeurai stupéfaite. Le désir de Jeannette était bien fort ; et le temps lui pesait comme si elle eût été une femme enceinte, parce qu’on ne la menait pas vers le dauphin123. Depuis lors, bien d’autres et moi nous eûmes foi en elle. Aussi arriva t-il qu’un certain Jacques Alain et Durand Laxart voulurent eux-mêmes la conduire. Ils la conduisirent jusqu’à Saint-Nicolas124. Mais ils revinrent à Vaucouleurs, 124Jeanne leur ayant dit, à ce que j’appris, qu’il n’était pas honnête à elle de partir en telles conditions.

Alors les habitants du village lui firent faire une tunique, des chausses, des guêtres, un éperon, une épée et tout un équipement. Un cheval lui fut acheté par les gens de Vaucouleurs ; et Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne, avec trois autres, la conduisirent au lieu où était le dauphin. Je les vis monter à cheval pour s’en aller.

Je ne sais rien autre.

125XIV.
Déposition des Jean de Metz, guide de Jeanne à Chinon

Pour bien voir la puissance magique que donnaient à Jeanne sa vertu et sa foi au succès, il faut lire les dépositions si touchantes des deux braves chevaliers qui conduisirent Jeanne à Charles VII.

Noble homme, Jean de Novelompont, dit Jean de Metz, résidant à Vaucouleurs, avait cinquante-sept ans à l’époque où il vint rendre témoignage à Jeanne en ces termes :

Quand je vis Jeanne pour la première fois, lors de son arrivée à Vaucouleurs, elle portait une robe pauvre et usée, de couleur rouge. Je lui dis : Ma mie, que faites-vous ici ? Faut-il que le roi soit chassé du royaume et que nous soyons Anglais125 ? La jeune fille me répondit : Je suis venue ici, à chambre du roi (en cette ville royale), parler au sire de Baudricourt, afin qu’il veuille me conduire ou me faire conduire au roi. Mais il n’a souci de moi ni de mes paroles. 126Pourtant, avant qu’arrive la mi-carême, il faut que je sois devers le roi, dussé-je user mes pieds jusqu’aux genoux ; car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse126, ni autres, ne peuvent recouvrer le royaume de France ; et il n’y a secours que de moi, quoique j’aimerais mieux filer près de ma pauvre mère, vu que ce n’est pas là mon état. Mais il faut que j’aille, et je ferai cela parce que mon seigneur veut que je le fasse. Je lui demandai quel était son seigneur. Elle me répondit : C’est Dieu127. Alors, je donnai à Jeanne ma foi en lui touchant la main, et je lui promis que, Dieu aidant, je la conduirais vers le roi. En même temps, je lui demandai quand elle voudrait partir. Plutôt maintenant que demain, et demain 127qu’après128, me dit-elle. Je lui demandai encore si elle voulait faire chemin avec ses vêtements de femme. Elle me répondit : Je prendrai volontiers habit d’homme129. Pour lors, je lui donnai les vêtements et la chaussure d’un de mes hommes. Ensuite, les gens de Vaucouleurs lui firent faire un costume d’homme, des chausses, des guêtres, tout l’équipement nécessaire, et lui donnèrent un cheval qui coûta seize francs, ou à peu près.

Sur ce, munie d’un sauf-conduit de Charles, duc de Lorraine, Jeanne alla parler à ce seigneur, et je l’accompagnai jusqu’à Toul. Elle ne tarda pas à rentrer à Vaucouleurs ; et, le premier dimanche du carême que nous appelons le dimanche des bures, — il y aura, ce me semble, vingt-sept ans de cela au carême prochain, — Bertrand de Poulengy et moi, avec nos deux servants, Colet, envoyé du roi, et l’archer Richard, nous l’emmenâmes pour la conduire au roi, alors à Chinon.

Le voyage se fit aux frais de Bertrand et à mes frais. Il nous arriva de voyager la nuit, par crainte des Anglais et des Bourguignons qui étaient maîtres des chemins. Nous restâmes en route l’espace de onze jours, toujours chevauchant. Pendant le chemin, je dis plusieurs fois à Jeanne : Ferez-vous bien ce que vous dites ? Et elle nous répétait : N’ayez crainte : ce que je fais, je le fais par commandement. Mes frères du paradis me disent ce que j’ai à faire. Il y a déjà quatre 128ou cinq ans que mes frères du paradis et mon seigneur Dieu m’ont dit qu’il fallait que j’allasse en guerre pour recouvrer le royaume de France130.

En route, Bertrand et moi, nous reposions chaque nuit avec elle. Jeanne dormait à côté de moi, serrée dans son habit d’homme. Elle m’inspirait un tel respect que je n’aurais jamais osé la solliciter à mal ; et je puis bien vous jurer que jamais je n’eus pour elle de pensée mauvaise ni de mouvement charnel. J’avais pleine foi en cette jeune fille. J’étais enflammé par ses paroles et par l’amour divin qui était en elle131.

En route, Jeanne aurait été contente d’entendre toujours la messe. Si nous pouvions entendre la messe, nous ferions bien132, disait-elle. Mais, par crainte d’être reconnus, nous ne l’entendîmes que deux fois.

En vérité, je crois que Jeanne ne pouvait qu’être envoyée de Dieu ; car elle ne jurait jamais, elle aimait à assister au saint sacrifice, elle faisait dévotement le signe de la croix, elle se confessait souvent et elle était zélée à faire l’aumône. Il m’est arrivé à plusieurs 129reprises de lui céder de l’argent qu’elle donnait pour l’amour de Dieu. Enfin, tout le temps que je fus en sa compagnie, je la trouvai bonne, simple, pieuse, excellente chrétienne, se conduisant bien et craignant le Seigneur.

Nous arrivâmes ainsi le plus secrètement possible à Chinon. Là, nous présentâmes Jeanne aux conseillers du roi et elle eut à subir force interrogatoires.

Je ne sais rien autre133.

130XV.
Déposition des Bertrand de Poulengy, guide de Jeanne

Après Jean de Metz, nous allons entendre l’autre guide de Jeanne, noble homme Bertrand de Poulengy, écuyer du roi. C’était, en 1456, un vieillard âgé de soixante-trois ans. Il parla ainsi :

J’ai été à plusieurs reprises chez les parents de Jeanne. C’étaient de bons laboureurs. Quant à Jeanne, j’ai entendu dire qu’elle était une bonne enfant, de bonne conduite, fréquentant l’église, allant à peu près chaque samedi à l’ermitage de la bienheureuse Marie de Bermont où elle apportait des cierges, s’occupant à filer et aussi à garder quelquefois les bestiaux et les chevaux134 de son père.

Depuis son départ de la maison paternelle, je l’ai vue à Vaucouleurs et ailleurs à la guerre. Elle se confessait 131souvent, jusqu’à deux fois en une semaine, communiait et était fort pieuse.

Je me souviens d’avoir vu plusieurs fois cet arbre des Dames dont il est tant parlé à propos de Jeanne. Je m’y suis même assis dessous ; mais c’était une douzaine d’années avant l’époque où je vis Jeanne. J’ai ouï dire que les jeunes filles et les jeunes garçons de Domrémy et des villages voisins vont, en été, autour de cet arbre, se promener et danser.

Jeanne vint à Vaucouleurs vers le temps de l’Ascension de Notre-Seigneur. Je la vis parler au capitaine Robert de Baudricourt. Elle lui disait : Je suis venue à vous de la part de mon Seigneur pour que vous mandiez au dauphin de se bien tenir et de ne pas cesser la guerre contre ses ennemis. Avant la mi-carême le Seigneur lui donnera secours. De fait, le royaume n’appartient pas au dauphin, mais à mon Seigneur. Mais mon Seigneur veut que le dauphin soit fait roi et ait le royaume en commande. Malgré ses ennemis, le dauphin sera fait roi ; et c’est moi qui le conduirai au sacre. Robert lui dit : Quel est ton Seigneur ? Et elle répondit : Le roi du ciel135.

132Après cette entrevue, Jeanne s’en retourna à la maison de son père, avec un oncle à elle nommé Durand Laxart, de Burey-le-Petit.

Plus tard, vers le commencement du carême, elle revint à Vaucouleurs chercher compagnie pour aller trouver le dauphin. Ce que voyant, Jean de Metz et moi, nous proposâmes de la conduire au roi, alors dauphin.

Après avoir été en pèlerinage à Saint-Nicolas, Jeanne alla trouver monseigneur le duc de Lorraine, qui lui avait envoyé un sauf-conduit et voulait la voir.

Elle revint ensuite à Vaucouleurs où elle habitait chez Henri le Royer.

Cependant Jean de Metz et moi nous fîmes tant, avec l’aide d’autres gens de Vaucouleurs, que Jeanne quitta ses vêtements de femme qui étaient de couleur rouge et que nous lui procurâmes une tunique et des vêtements d’homme, des éperons, des guêtres, une épée et tout ce qui s’ensuit, ainsi qu’un cheval. Puis, Bertrand et moi, avec Jean de Metz, son servant (Julien) et Jean de Honecourt mon servant, accompagnés de Colet de Vienne et de Richard, l’archer, nous nous mîmes en route pour aller trouver le dauphin.

La première journée de notre voyage, craignant d’être pris par les Bourguignons et par les Anglais, nous marchâmes toute la nuit. Les nuits suivantes, Jeanne couchait à nos côtés près de Jean de Metz et de moi, tout habillée, avec une couverture sur soi et en gardant 133ses chausses liées à son justaucorps. J’étais jeune alors ; et cependant je n’éprouvai près de cette jeune fille aucun désir mauvais, aucun appétit charnel, tant la bonté que je voyais en elle m’inspirait de révérence136. Pendant les onze jours que dura le voyage, nous eûmes bien des angoisses. Mais Jeanne nous disait toujours : Ne craignez rien. Vous verrez comme à Chinon le gentil dauphin nous fera bon visage137. En l’entendant parler je me sentais tout enflammé. Elle était pour moi une envoyée de Dieu.

Jamais je n’ai vu rien de mal chez Jeanne. Elle fut toujours bonne comme si elle eût été une sainte. Elle s’abstenait absolument de jurer. Pendant que nous étions en route, elle nous disait qu’il serait bien d’entendre la messe. Mais, tant que nous étions en pays ennemi, nous ne pouvions. Il fallait ne pas se laisser reconnaître.

Voilà comment nous fîmes chemin ensemble sans grand empêchement, et arrivâmes à Chinon où était le roi, alors dauphin. Une fois à Chinon, nous présentâmes la Pucelle aux nobles et aux gens du roi.

Sur les faits et gestes de Jeanne c’est à eux que je m’en rapporte. Je ne sais rien autre dont je puisse particulièrement rendre témoignage.

134XVI.
Dépositions de trois gentilshommes

Aubert d’Ourches

Noble homme sire Aubert d’Ourches, chevalier, seigneur d’Ourches près Commercy, âgé de soixante ans, dit :

Toutes les fois que j’ai entendu parler des parents de Jeanne, je les ai entendu citer comme de braves gens.

Je me souviens d’avoir vu Jeanne à Vaucouleurs, quand elle demandait qu’on la menât au roi. Je lui ai entendu dire plusieurs fois qu’elle voulait aller au roi et qu’elle voudrait bien qu’on l’y conduisît. Ce sera pour le plus grand profit du dauphin138, ajoutait-elle.

La Pucelle me parut être imbue des meilleures mœurs. Je voudrais bien avoir une fille aussi brave qu’elle139.

Plus tard j’ai retrouvé Jeanne dans la société des gens de guerre. Je l’ai vue se confesser au frère Richard, devant Senlis, et communier deux jours de suite avec les ducs de Clermont et d’Alençon. Je suis absolument convaincu que c’était une bonne chrétienne.

J’ai entendu parler de l’arbre des Dames. On dit que 135les fées avaient anciennement coutume d’y aller se promener. Pourtant je ne sache pas que personne les y ait vues. Je ne sache pas non plus que Jeanne soit jamais allée sous cet arbre.

Comme je vous l’ai dit, Jeanne, étant à Vaucouleurs, demandait aux uns et aux autres qu’on la menât au roi. Elle parlait moult bien140.

Enfin elle fut menée au roi par Bertrand de Poulengy, Jean de Metz et leurs servants.

Je ne sais rien autre.

Geoffroy du Fay

Noble homme Geoffroy du Fay, âgé de cinquante ans, dit :

Je me souviens d’avoir connu le père et la mère de Jeanne. Je ne sais pas leurs noms ; mais ce que je sais bien, c’est qu’ils étaient bons chrétiens et vrais catholiques, comme le sont les laboureurs141 : jamais je n’ai ouï dire le contraire.

Autrefois j’ai vu Jeanne venir à Maxey-sur-Vayse (près Vaucouleurs), et il était assez fréquent qu’elle vînt chez moi. Elle me paraissait bonne, simple, pieuse.

136Plusieurs fois je l’ai entendue parler. Elle disait que sa volonté était d’aller en France.

J’ai su qu’elle fut conduite au roi par trois cavaliers, Jean de Metz, Bertrand de Poulengy et Julien. Néanmoins je ne vis pas alors Jeanne elle-même. Ce sont ses compagnons qui me dirent qu’elle devait faire route avec eux.

Je ne sais rien autre.

Louis de Martigny

Noble homme Louis de Martigny, écuyer, demeurant à Martigny-les-Gerbonveaux, près Neufchâteau, âgé de cinquante-quatre ans, dit :

Je ne sais rien sur l’enfance de Jeanne sinon par ouï dire. Mais j’ai entendu assurer qu’elle était une brave fille et aimait à se confesser.

Il m’a été dit aussi que, quand elle voulut venir en France, elle alla trouver le bailli de Chaumont et puis le seigneur duc de Lorraine. Le seigneur duc lui donna un cheval et de l’argent. Ensuite les nommés Bertrand de Poulengy, Jean de Metz, Jean de Dieuleward et Colet de Vienne la conduisirent au roi.

Je ne sais rien autre.

137XVII.
Dépositions de deux curés et d’un sergent

Jean Lefumeux

Discrète personne messire Jean Lefumeux, de Vaucouleurs, chanoine de la chapelle Sainte-Marie de Vaucouleurs et curé de l’église paroissiale d’Ugny, âgé de trente-huit ans, dit :

Je me souviens d’avoir vu jadis le père et la mère de Jeanne venir à Vaucouleurs. J’ai aussi souvenir de la venue de Jeanne à Vaucouleurs. Elle disait qu’elle voulait aller trouver le dauphin142. En ce temps-là j’étais tout jeune et j’étais attaché comme clerc à la chapelle Sainte-Marie de Vaucouleurs dont je suis aujourd’hui chanoine. Je vis souvent Jeanne venir à cette église avec grande dévotion143. Elle y entendait les messes du matin et restait longtemps en prière. Je l’ai vue aussi, sous la voûte en berceau, dans la chapelle souterraine de Sainte-Marie de Vaucouleurs, se tenir à genoux devant la Vierge, le visage tantôt baissé, tantôt levé vers le ciel. Selon ma croyance, c’était une bonne et sainte fille.

Je ne sais rien autre.

138Jean Colin

Discrète personne messire Jean Colin, curé de l’église paroissiale de Domrémy, et chanoine de l’église collégiale de Saint-Nicolas de Brixey, près Vaucouleurs, âgé de soixante-six ans, parla ainsi :

Jeanne, pendant son séjour à Vaucouleurs, vint deux ou trois fois se confesser à moi. J’ai donc deux ou trois fois entendu sa confession. Eh bien, mon impression, en conscience, est que c’était une bonne fille, donnant tous les signes d’une excellente chrétienne, vraie et parfaite catholique.

J’étais présent quand Jeanne monta à cheval pour quitter Vaucouleurs et prendre la route de France. Avec elle il y avait, également à cheval, Bertrand de Poulengy, Jean de Metz, Colet de Vienne et autres servants de Robert de Baudricourt.

Je ne sais rien autre.

Guillot Jacquier

Pour en finir avec les trente-quatre témoins qui furent interrogés à Domrémy et à Vaucouleurs, il nous reste à entendre la déposition, d’ailleurs insignifiante, d’un sergent du roi, âgé de trente-six ans, Guillot Jacquier, d’Andelot.

Il borna son témoignage à ces quelques mots :

Je ne puis parler que par ouï-dire. Il m’est notamment revenu que Jeanne était une brave fille, de bonne renommée et de conduite honnête.

Notes

  1. [47]

    Il est étonnant que, jusqu’à ce jour, les historiens de Jeanne ne se soient jamais avisés, je ne dis pas de traduire, mais tout au moins de citer les importants formulaires que je fais intégralement connaître en introduction des livre II ; livre III et livre IV. En les lisant on comprendra ce qu’il y a d’erroné dans les critiques faites par Michelet, Quicherat, Henri Martin et autres, au sujet des lacunes des témoignages recueillis lors du procès de réhabilitation.

  2. [48]

    In patria originis defunctæ Johannetæ.

  3. [49]

    Si in primitiva ætate fuerit in fide et in moribus convenienter imbuta.

  4. [50]

    Dans le procès-verbal officiel, les dépositions se succèdent selon les hasards de l’audition des témoins. Dans le présent ouvrage, je les ai groupées le plus rationnellement qu’il m’a été possible. De plus, tout en m’astreignant à traduire intégralement chaque déposition, j’ai introduit dans la suite des détails constituant chacune d’elles un ordre logique que n’offre pas le texte latin.

  5. [51]

    Non seulement le procès-verbal officiel use toujours du style indirect, grande source de lourdeurs et d’équivoques ; mais encore il morcelle et embarrasse chaque déposition par le rappel constant des articles auxquels se rapportent les diverses réponses des témoins, sous cette forme : Super primo, secundo, tertio, quarto, quinto, etc., articulo deponit quod. Dans ma traduction, en même temps que j’ai adopté le style direct pour chaque témoignage, j’ai éliminé des renvois superflus, afin de donner à chaque déposition la forme d’un exposé suivi et susceptible d’intéresser le lecteur.

  6. [52]

    S’il était exact qu’Hauviette eût quarante-cinq ans en 1456, comme l’indique le procès-verbal, et que Jeanne eût trois ou quatre ans de plus qu’elle, Jeanne aurait eu vingt-trois ans ou vingt-quatre ans en 1431. Mais, à coup sûr, il y a ici une erreur. Nous avons entendu Jeanne déclarer, en 1431, dans l’interrogatoire du 21 février, qu’à cette date, elle avait, lui semblait-il, à peu près dix-neuf ans : Respondit quod, prout sibi videtur, est quasi XIX annorum. De là il suit que Jeanne dut naître en 1412. À quelle date ? on ne sait. La tradition veut qu’elle soit venue au monde durant la nuit de la fête des rois. (Voir, dans Jeanne d’Arc libératrice de la France, le chapitre sur la légende de Jeanne, page 260.) — In nocte Epiphaniarum Domini, qua gentes jucundius solent actus Christi reminisci, hanc intravit mortalium lucem, dit d’elle Perceval de Boulainvillers dans sa lettre au duc de Milan, Philippe-Marie Visconti.

  7. [53]

    Habebat verecundiam eo quod gentes dicebant sibi quod nimis devote ibat ad ecclesiam.

  8. [54]

    Les témoins de Domrémy s’accordent à dire que Jeanne filait ; et aucun ne spécifie qu’elle cousait. Pourtant, lors de son second interrogatoire, Jeanne répondit à ses juges qu’elle avait appris à coudre le linge et à filer (ad suendum pannos lineos et ad nendum), ajoutant que pour coudre et filer elle ne craignait femme de Rouen.

  9. [55]

    Arbor illa vocatur l’abre Dominarum. — Cet arbre, qui malheureusement n’existe plus, existait encore au dix-septième siècle. Edmond Richer, dans le manuscrit dont je me suis occupé ailleurs (Jeanne d’Arc libératrice de la France, page 286 ), en parle ainsi :

    Les branches de ce fau (hêtre) sont toutes rondes et rendent une belle et grande ombre pour s’abriter dessous comme presque l’on ferait au couvert d’une chambre. Et faut que cet arbre aye pour le moins trois cents ans, qui est une merveille de nature.

  10. [56]

    Ad fontem Rannorum. — Cette fontaine était aussi appelée la fontaine-aux-Groseillers, fons ad Rannos ; mais son plus joli nom était celui-ci : Bonne-fontaine-aux-fées-Notre-Seigneur. Éclectisme charmant du bon peuple !

  11. [57]

    In die dominico Lætare Jerusalem. — On appelait ainsi le quatrième dimanche du carême (dit dimanche de la mi-carême), parce que ce jour-là on chante à l’introduction de la messe : Lætare Jerusalem et conventum facite omnes qui diligitis eam. Réjouis-toi, Jérusalem, et vous tous qui l’aimez, assemblez-vous.

  12. [58]

    Quæ testis propter hoc multum flevit, quia eam multum propter suam bonitatem diligebat, et quod sua socia erat.

  13. [59]

    Ad lobias dominarum.

  14. [60]

    Il y a deux Burey, Burey-en-Vaux et Burey-la-Côte. Burey-le-Petit était probablement Burey-la-Côte, village plus petit que Burey-en-Vaux.

  15. [61]

    Faciebat hospitare pauperes, et volebat jacere in focario et quod pauperes jacerent in lecto.

  16. [62]

    La chapelle de l’ermitage de Bermont, déformée sous prétexte de restauration et enclavée dans une propriété particulière, se trouve à une demi-lieue de Greux, sur la route de Domrémy à Vaucouleurs. On y voit des statues de Notre-Dame et de sainte Marguerite que la tradition fait remonter au temps de Jeanne d’Arc. À remarquer aussi une petite cloche qui date probablement de l’époque où eut lieu le jugement de réhabilitation et où se détachent en relief les initiales A. V. E. M. P. E. I. A. D. E. P. M. A. N. G. T. Voici une interprétation de ces initiales, qui me paraît un peu forcée, mais qui est très respectable, puisqu’elle émane de l’Académie des inscriptions et belles lettres, d’après les renseignements que je tiens du propriétaire actuel de la chapelle, neveu de Guillaume Sainsère, son zélé mais maladroit restaurateur : Ad virginem e manibus populi extrahentem imperium Anglicani dedicatum est post mortem ad nominis gloriam tintinnabulum. — À la Vierge arrachant le royaume aux mains du peuple anglais, a été dédiée, après sa mort, pour la gloire de son nom, cette petite cloche.

  17. [63]

    Cum fratribus et sororibus suis. — Jeanne avait plusieurs sœurs, d’après ce témoignage. — Plus loin, le laboureur Colin nous montrera Jeanne allant à l’ermitage avec une sœur à elle (cum quadam sorore sua).

  18. [64]

    Quod ipsa dixerat sibi quod ipse diceret patri suo quod ipsa iret relevatum suam uxorem, ad finem ut eam duceret dicto domino Roberto.

  19. [65]

    Qui se regebant ut laboratores, honeste secundum eorum paupertatem, quia non erant multum divites.

  20. [66]

    Erat bona filia, vivens probe et sancte, ut prudens filia.

  21. [67]

    Sine defectu.

  22. [68]

    Non erat choreatrix.

  23. [69]

    Et dixit quod hæc in uno romano legi audivit. On appelait roman tout conte ou récit en langue vulgaire.

  24. [70]

    Vaucouleurs, dominant du haut de son coteau la vallée gazonnée et fleurie, tire son nom de Vallis colorum, la vallée des couleurs.

  25. [71]

    Sed non multum divites. — Sans recourir à d’autres dépositions, il suffirait de celles que je viens de traduire pour mettre en évidence ce qu’il y a de fantaisiste dans un article, d’ailleurs brillant, qu’une importante Revue française a consacré à Jeanne d’Arc en 1884. On y conte que Jeanne était la fille d’un riche fermier, et nullement une humble paysanne ; qu’elle était née dans une maison luxueuse ; que sa dévotion s’adressait non à la vulgaire sainte Vierge, mère du Christ, mais à la déesse gauloise, Ros, patronne de la Liberté.

    Ce n’est pas tout. L’auteur de cet article paradoxal assure sans rire que Jeanne reçut sa mission des dames du chapitre noble de Remiremont et de la corporation franc-maçonne des charbonniers lorrains, à laquelle elle était affiliée ; il ajoute que cette mission, toute diplomatique, avait pour objet d’offrir de l’argent au dauphin en échange de l’égalité du droit de vote dans les États de Champagne, et que Cauchon fut, non l’instrument des rancunes anglaises, mais un prêtre très intelligent qui comprit parfaitement la portée de la révolution que venait d’inaugurer la jeune Lorraine, continuatrice d’Étienne Marcel, savoir : l’égalité des droits du Tiers-État dans les États généraux et provinciaux, aboutissant à la suppression du clergé et de la noblesse, en tant qu’ordres politiques ! ! !

    À cette occasion, j’avertis le lecteur que plusieurs de mes notes visent diverses assertions qui se sont produites dans tels ou tels des travaux relatifs à Jeanne d’Arc. Mais je n’ai pas cru devoir chaque fois citer ces ouvrages et m’engager dans des réfutations qui auraient fait longueur.

  26. [72]

    Il faut ajouter un quatrième parrain et une quatrième marraine, savoir Jean Barrey, d’après le témoignage de Mengette, et sa femme Édite, d’après le témoignage de Jeannette, femme Thévenin.

  27. [73]

    Animalia et pecus dictæ ville custodiebat.

  28. [74]

    Sed propter eorum peccata, ut dixit, nunc non vadunt.

  29. [75]

    Nec unquam alieno nisi patri, usque ad recessum ejus ad Franciam servivit.

  30. [76]

    Quia sui parentes non erant multum divites.

  31. [77]

    Opera mulierum faciebat, nendo et cætera omnia faciendo.

  32. [78]

    Qui fons est propinquior villa quam sit arbor.

  33. [79]

    Ipsa ivit bina aut trina vice ad Vallis-Colorem locutum Baillivo.

  34. [80]

    Le père de Jeanne vint aussi à Reims lors du sacre et il y fut défrayé aux frais de la ville. Un des anciens comptes de la ville de Reims porte :

    À Alis, vefve (veuve) de feu Raulin Moriau, hostesse de l’Asne royé (l’Âne rayé), pour dépens faits en son hôtel par le père de Jehanne, la Pucelle, qui estoit en la compagnie du roy, quand il fut sacré en ceste ville de Reims, ordonné estre payé des deniers communs de ladite ville la somme de 24 livres parisis.

    Dans un des comptes du trésorier, maître Hémon Raguier, à côté d’une somme de 175 livres 20 sols tournois, servant à payer deux chevaux donnés par le roi à la Pucelle, l’un à Soissons, l’autre à Senlis, il est fait mention de 60 livres tournois que le roi à Rains (Reims) feit bailler et deslivrer à Jehanne pour bailler à son père.

    Jeanne voulut que son parrain et son père, de retour au village, apportassent une bonne nouvelle à ses chers compatriotes, et elle obtint du roi, au lendemain du sacre, qu’il exemptât du payement des impôts les habitants de Greux et de Domrémy. Voici le texte de l’édit royal, conservé aux Archives de France, et publié par Vallet de Viriville dans la Bibliothèque de l’École des chartes :

    Charles, par la grâce de Dieu, roy de France, au bailly de Chaumont, aux esleus et commissaires commis et à commettre, à mettre sur, asseoir et imposer les aides, tailles, subsides et subventions audit bailliage, et tous nos autres justiciers et officiers, ou à leurs lieutenans, salut et dilection.

    Sçavoir vous faisons que, en faveur et à la requeste de notre bien aimée Jehanne la Pucelle, et pour les grands, hauts, notables et proffitables services qu’elle nous a faits et fait chaque jour au recouvrement de nostre seigneurerie : Nous avons octroyé et octroyons, de grâce spéciale, par ces présentes, aux manans et habitants des villes et villaiges de Greux et Domrémy, audit bailliaige de Chaumont en Bassigny, dont ladite Jehanne est natifve, qu’ils soient d’ores en avant francs, quictes, exemptz de toutes tailles, aides, subsides et subventions mises et à mettre audit bailliaige…

    Donné à Chinon, le derrenier jour de juillet, l’an de grâce mil quatre cens vingt-neuf, et de nostre règne le septiesme. Par le roy, en son conscil.

    Budé.

  35. [81]

    Quæ dedit sibi unam vestem rubeam quam habebat ipsa indutam. — Il s’agit sans doute du même vêtement qui sera tout à l’heure mentionné par l’hôte de Jeanne, par Jean de Metz, le guide de Jeanne, et par Bertrand de Poulengy, l’autre guide de Jeanne (voir ci-après).

  36. [82]

    Viditque et cognovit dictam Johannam verecundam, simplicem devotamque.

  37. [83]

    Tunc est pulchra sicut lilia, et est dispersa, ac folia et rami ejus veniunt usque ad terram.

  38. [84]

    Dixitque quod dicta Johanneta ibat cum aliis puellis, et faciebat sicut aliæ puellæ faciebant.

  39. [85]

    Nunc proposito de Valliscolore.

  40. [86]

    Quia erat sibi, ut dicebat, grave ibidem stare.

  41. [87]

    Compater, nisi essetis Burgundus, ego dicerem vobis aliqua.

  42. [88]

    Dicebat quod non timebat nisi proditionem.

  43. [89]

    Quia erat tota bona.

  44. [90]

    Dixit ipsi testi quod erat una puella inter Couxeyum et Vallis-Colorem, quæ, antequam esset annus, ipsa faceret consecrare regem Franciæ.

  45. [91]

    Et loquebatur Deo. — Dans les dissertations que publia un clerc allemand sous ce titre Sibylla francica (la sibylle de France), il est dit de Jeanne qu’elle se plaisait dans la solitude et aimait à contempler pendant la nuit les astres du ciel : Ipsa nocte astra cœli contemplatur.

  46. [92]

    Simplex et bona, tous les témoins s’accordent là dessus. — D’après la tradition, la bonté de Jeanne était comme un charme auquel les oiseaux eux-mêmes obéissaient. Il est dit dans le Journal d’un bourgeois de Paris que quand elle estoit bien petite, qu’elle gardoit les brebis, les oiseaux des bois et des champs, quant les appelait, ils venoient mangier son pain dans son giron comme privés. In veritate apocryphum est. En vérité, c’est apocryphe, se hâte d’ajouter le chroniqueur bourguignon. D’autre part, le vieux chroniqueur Eberhard de Windecken, qui, dans son Histoire du règne de l’empereur Sigismond, dont il était le trésorier, a consacré à Jeanne d’Arc quelques pages inspirées par les relations officielles envoyées de France au souverain allemand, dit, en racontant le combat des Tourelles : Plusieurs dirent qu’on avait vu, pendant l’assaut, deux oiseaux blancs voltiger sur les épaules de Jeanne.

  47. [93]

    Audivit enim pluries sibi dici quod relevaret Franciam et sanguinem regalem. Un moment, je me suis demandé s’il ne fallait pas traduire cette phrase ainsi : Il lui a entendu dire plusieurs fois que c’était elle qui devait relever la France et le sang royal. Après examen, j’ai reconnu que non. Le témoin vient de signaler le départ de Jeanne pour Vaucouleurs. Il ajoute un mot sur ce qu’il a entendu dire ensuite de sa mission. Mais il ne parle pas de confidences explicites faites par Jeanne. L’existence de telles confidences est démentie par les réponses de Jeanne dans l’interrogatoire du 12 mars. (Voir Procès de condamnation, partie II, chapitre II, interrogatoire du 12 mars au matin) C’est d’ailleurs une chose frappante que le silence gardé par Jeanne sur ses voix et sur l’œuvre qu’elle méditait. On ne trouve dans les dépositions que deux allusions rapportées l’une par Gérardin d’Épinal, l’autre par Michel Lebuin ; et, dans le procès de condamnation, il est constaté que Jeanne cacha ses visions à tout le monde, même à son curé : etiam curato.

  48. [94]

    Videbat nutrituram bestiarum ; libenter gubernabat animalia domus patris.

  49. [95]

    Non erat melior ipsa in dicta villa.

  50. [96]

    Dictæ villæ honestam mulierem.

  51. [97]

    Ad Deum, ego vado ad Vallis-Colorem.

  52. [98]

    Prout vidit, ducebat animalia patris et matris.

  53. [99]

    Jean Colin était le père de Colin dont on a lu plus haut le témoignage. Ni lui, ni Jean Guillemette ne furent point interrogés par les commissaires enquêteurs, lors du procès de réhabilitation. Quant au nommé Jean Morel dont parle Jaquard, c’est probablement un homonyme du parrain de Jeanne. Jean Morel, le parrain de Jeanne, déclara ne rien savoir au sujet de l’information faite à Domrémy.

  54. [100]

    On a déjà lu les dépositions des autres témoins ; on trouvera celle du curé Jacob et celle de Moreau.

  55. [101]

    Le village de Domrémy, quoique foncièrement Lorrain par le terroir, se trouvait dans les appartenances de la France, non de la Lorraine, et était, au point de vue administratif, une dépendance de la Champagne.

  56. [102]

    Procuraverunt habere de examinatis quasi duodecim aut quindecim testes ad testificandum informationem. On sait que le contenu de cette information ne fut pas consigné dans le Procès de condamnation. Cauchon nous en a soustrait la connaissance, et pour cause.

  57. [103]

    Ms. n° 5970 : de Thermis. Ms. du fonds Notre-Dame : de Charmis.

  58. [104]

    Eo quod ipsi essent suspicionati non male fecisse dictam informationem.

  59. [105]

    Falsi Armignaci.

  60. [106]

    Interrogatus si haberet illam informationem aut ejus copiam, dixit quod non.

  61. [107]

    Dicendo quod non erat bene factum.

  62. [108]

    Lanas dans le manuscrit du fonds de l’église Notre Dame (n° 138). — Le manuscrit du fonds latin de la bibliothèque nationale (n° 5970 ) porte lunas des lunes, espèce de gâteaux à forme ronde.

  63. [109]

    Quamvis essent pauperes.

  64. [110]

    Ita quod non erat sibi similis in dicta villa.

  65. [111]

    Est-il besoin de faire observer combien était fausse et tout à fait bâtie en l’air la légende faisant de Jeanne une ancienne servante d’auberge au service de la femme La Rousse, à Neufchâteau ? On aura remarqué la constatation de Nicolas Bailly, constatation dont les accusateurs ne tinrent pas compte, et la concordance de tous les témoins sur la brièveté du séjour de la Pucelle en cette ville, à côté de ses parents. Rien de fondé dans les allégations que produisit sur ce point l’acte d’accusation, et qu’ont rééditées plusieurs historiens anglais (voir Procès de condamnation, III, chapitre IV, article 10, et Jeanne d’Arc libératrice de la France, Discussions et éclaircissements, chapitre VIII : les calomnies des Anglais et chapitre X, Jeanne par les historiens, XVIIIe siècle), à la suite de Monstrelet, qui dit de Jeanne qu’elle fut grand espace de temps meschine (servante) en une hostellerie.

  66. [112]

    Quidam homo de Parvo Bureyo. Cet homme c’est Durand Laxart, l’oncle de Jeanne.

  67. [113]

    Theveninus Rotarius.

  68. [114]

    Dans l’interrogatoire du 22 février, Jeanne a dit qu’elle resta chez son oncle à peu près huit jours, (et ibi mansit quasi per octo dies, voir Procès de condamnation, livre I, chapitre II). Pour concilier l’assertion de Jeanne avec l’assertion de Laxart, il n’y a qu’à remarquer que l’oncle, dans son témoignage, doit indiquer la durée de tout le temps que Jeanne passa chez lui à plusieurs reprises, tandis que Jeanne ne parle que du temps qu’elle passa chez Laxart avant d’aller faire sa première visite à Robert de Baudricourt.

  69. [115]

    Nonne alias dictum fuit quod Francia per mulierem desolaretur et postea per mulierem restaurari debebat ?

  70. [116]

    Et hoc ipsa dixit eidem testi, quod iret dictum Roberto de Baudricuria quod faceret eam ducere ad locum ubi erat dominus delphinus. Qui Robertus pluries eidem testi dixit quod reduceret eam ad domum sui patris et daret ei alapas.

  71. [117]

    Je traduis nobilis par gentil, parce que gentil était l’expression consacrée pour dire noble.

  72. [118]

    Quod oportebat quod iret versus nobilem delphinum, quia Dominus suus, rex cœli, hoc volebat quod ad eum iret, et ex parte regis cœli erat sic introducta, et quod, si deberet ire supra genua sua, iret.

  73. [119]

    Erat induta veste mulieris rubea.

  74. [120]

    Respondebat quod non timebat armatos, quia habebat viam suam expeditam ; quia, si armati essent per viam, habebat Deum, dominum suum, qui sibi faceret viam ad eundum juxta dominum delphinum, et quod erat nata ad hoc faciendum.

  75. [121]

    Dicendo sic, quod si esset mala res, quod recederet ab eis, et si bona, veniret juxta ipsos.

  76. [122]

    Audivit eidem Johannæ dici quod oportebat quod iret ad dictum locum ubi erat delphinus, dicendo : Nonne audistis quod prophetisatum fuit quod Francia per mulierem deperderetur, et per unam virginem de marchiis Lotharingiæ restauraretur ? Rapprochez ce témoignage du témoignage de l’écuyer Gobert Thibault), du témoignage de Dunois et de la citation de Merlin, du témoignage de Migiet et de la déclaration de Jeanne lors de son troisième interrogatoire : Dicit quod, quando ipsa venit versus regem suum aliqui petebant sibi an in patria sua erat aliquod nemus quod vocaretur gallice le Bois-Chesnu, quia erant prophetiæ dicentes quod circa illud nemus debebat venire quædam puella quæ faceret mirabilia. (Pour la traduction, voir Procès de condamnation, partie I, chapitre III.)

  77. [123]

    Et erat tempus sibi grave ac si esset mulier prognans, eo quod non ducebatur ad delphinum.

  78. [124]

    Saint-Nicolas-du-Port, situé à huit kilomètres de Nancy, était un centre de pèlerinages où l’on venait de plusieurs lieues à la ronde. En se rendant à Saint-Nicolas, Jeanne allait à l’opposite de la route de France. Mais il faut croire qu’elle tenait à faire ses dévotions en cet endroit révéré, avant de prendre le chemin de Chinon. Quant à imaginer qu’il s’agit ici de la chapelle de Saint-Nicolas, qui se trouvait dans la vallée de Sept Fonds, à une lieue de Vaucouleurs, sur la route de France, c’est ne pas tenir un compte suffisant de la déposition de Durand Laxart (ci-dessus), ni de la déposition de Bertrand de Poulengy (ci-après), qui, comme on va le voir, dira que Jeanne fut en pèlerinage à Saint-Nicolas et parlera immédiatement de sa visite au duc de Lorraine : Fuit in peregrinagio in sancto Nicolao et exstitit versus dominum ducem Lotharingie. Voilà qui marque bien qu’il s’agit de Saint-Nicolas près Nancy, la ville où résidait le duc.

  79. [125]

    Amica mea, quid hic facitis ? Oportetne quod rex expellatur a regno et quod simus Anglici ?

  80. [126]

    Quand Jeanne s’exprimait ainsi, on était en février 1429. Dès cette époque, on parlait du mariage arrêté depuis quelques mois entre le fils de Charles VII, plus tard Louis XI, et Marguerite, la fille de Jacques Ier, roi d’Écosse. Le dauphin Louis avait été fiancé à Marguerite de par le traité du 30 octobre 1428, quoiqu’elle n’eut que trois ans et lui cinq ans. Le mariage de ces deux enfants fut célébré en 1436.

  81. [127]

    Ego veni huc, ad cameram Regis, locutum Roberto de Baudricuria, ut me velit ducere aut duci facere ad Regem, qui non curat de me neque de verbis meis ; attamen, antequam sit media quadragesima, oportet quod ego sim versus regem, si ego deberem perdere pedes usque ad genua. Nullus enim in mundo, nec reges, nec duces, nec filia regis Scotia, aut alii, possunt recuperare regnum Franciæ, nec est ei succursus nisi de memet, quamvis ego mallem nere juxta meam pauperem matrem, quia non est status meus ; sed oportet ut ego vadam, et hoc faciam, quia dominus meus vult ut ita faciam. Et dum idem testis quæreret ab ea quis esset ejus dominus, dicebat ipsa Puella quia erat Deus.

  82. [128]

    Quæ dicebat : Citius nunc quam cras, et cras quam post.

  83. [129]

    Quæ respondit quod libenter haberet vestes hominis.

  84. [130]

    Dicta puella semper eis dicebat quod non timerent, et quod ipsa habebat in mandatis hoc facere, quia sui fratres de paradiso dicebant sibi ea quæ habebat agere, et quia aderant jamque qua tuor vel quinque anni quod sui fratres de paradiso et Dominus suus, videlicet Deus, dixerant sibi quod oportebat quod iret ad guerram pro regno Franciæ recuperando.

  85. [131]

    Et ipsis dictis et ejusdem amore divino, ut credit, inflamatus erat.

  86. [132]

    Si possemus audire missam, bene faceremus.

  87. [133]

    Comme complément de la déposition de Jean de Metz, je donnerai ici un extrait des comptes de Guillaume Charrier, receveur général des finances en 1429 et de maître Hémon Raguier.

    À Jehan de Metz, escuier, la somme de cent livres pour le deffray de luy et autres gens de la compaignée de la Pucelle n’a guieres venue par devers le roy nostre sire, du Barrois, des frais qu’ilz ont faiz en la ville de Chinon, et qu’il leur convient faire au voiage qu’ilz ont entencion de faire pour servir icelluy seigneur en l’armée par luy ordonnée pour le secours d’Orléans ; laquelle somme a esté aux des susdictz octroiée par lettres du roy du XXIe jour d’avril mil CCCC XXIX.

    Guillaume Charrier.

    Aux personnes cy après nommées, la somme de 450 livres tournois qui, ou (au) mois d’avril MCCCC XXIX après Pasques, de l’ordonnance et commandement du roy nostre sire, a estée payée et baillée par ledit thrésorier maître Hémon Raguier ; c’est assavoir : A Jehan de Mès, pour la despence de la Pucelle, 200 livres tournois ; — Au maistre armeurier, pour ung harnois complet pour laditte Pucelle, 100 livres tournois ; — Audit Jehan de Mès et son compaignon, pour luy aider à avoir des harnois pour euls armer et habiller, pour estre en la compaignie de ladite Pucelle, 125 livres tournois ; — Et à Hauves Pouloir, peintre, demourant à Tours, pour avoir paint et baillié estoffes pour ung grant estandart et ung petit pour la Pucelle, 25 livres tournois.

  88. [134]

    Et equos. Voilà qui explique que Jeanne venue auprès du roi se soit tout de suite révélée bonne écuyère. Tout enfant elle devait fréquemment monter à poil les chevaux qu’elle gardait. Les autres témoins, comme on l’a vu, se contentent de dire que Jeanne gardait les bêtes, les animaux (animalia). Mais il faut remarquer que ce terme générique animalia ne désigne pas seulement le bétail et est applicable aux chevaux.

  89. [135]

    Quæ dicebat quod ipsa venerat versus ipsum Robertum ex parte Domini sui, ut ipse mandaret Delphino quod se bene teneret, et quod non assignaret bellum suis inimicis, quia ejus Dominus daret sibi succursum infra medium quadragesime ; et enim dicebat ipsa Johanna quod regnum non spectabat Delphino, sed Domino suo, attamen Dominus suus volebat quod effieret[ur] rex ipse Delphinus, et quod haberet in commendam illud reguum, dicendo quod invitis inimicis ejusdem Delphini fieret rex, et ipsa duceret eum ad consecrandum. Qui Robertus ab ea petiit quis esset ejus Dominus ; quæ respondit : Rex cæli.

  90. [136]

    Dixit etiam ipse testis quod tunc temporis erat juvenis ; attamen non habebat voluntatem nec aliquem motum carnalem cognoscendi mulierem nec ausus fuisset requirere dictam Johannam, propter ejus bonitatem quam videbat in ea.

  91. [137]

    Semper dicebat eis quod non timerent, quia, ipsis perventis ad villam de Chinon, nobilis delphinus faceret eis bonum vultum.

  92. [138]

    Pro maximo Delphini proficuo.

  93. [139]

    Et bene vellet habere unam filiam ita bonam.

  94. [140]

    Multum bene loquebatur. — Au surplus, chez Jeanne, rien de ce vain babil qu’on reproche à maintes femmes. Dans la Chronique de la Pucelle, à propos des antécédents de Jeanne avant son apparition à Orléans, il est dit qu’elle parlait peu, et, dans le Registre delphinal, il est dit : Quand elle estoit sur faict d’armes, elle estoit hardye et courageuse, et parlait haultement du faict de guerre. Et quand elle estoit sans harnoys, elle estoit moult simple et peu parlant.

  95. [141]

    Ut laboratores sunt.

  96. [142]

    Dicebat quod volebat ire ad delphinum.

  97. [143]

    On voit encore à Vaucouleurs la chapelle où Jeanne allait prier. Avec la porte dite la porte de France, cette chapelle est tout ce qui reste du vieux château.

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