Bibliographie : 1817-1818 : L'Histoire
1817-1818 L’Histoire de Jeanne d’Arc
Journal Général de France (11 mars 1817)
Le sous préfet Le Brun célèbre un couple d’octogénaires, modèle de famille.
(Lien : Retronews.)
Le Mans, 8 mars. — M. le sous-préfet de Saint-Calais informe M. le préfet, que la commune de Bessé a offert, dans le mois dernier, un spectacle curieux et intéressant.
Jacques Plais, né audit Bessé, le 23 janvier 1734, et Angélique-Louise-Françoise Vairie, son épouse, née dans la même commune, le 3 juillet 1736, mariés le 14 février 1767, ont célébré la cinquantième année de leur union, le 14 février 1807, et la soixantième le 14 février dernier.
Ils étaient entourés, à cette dernière époque, de huit enfants, vingt-deux petits-enfants, et cinq arrières-petits-enfants.
Cette postérité patriarcale, composée de trente-cinq individus, fait le bonheur de ces deux chefs vénérables, qui, plus qu’octogénaires, et sans autre fortune que la chaumière qui leur sert d’habitation, jouissent d’une santé parfaite, et se font remarquer par une gaieté supérieure à tous les événements.
Mercure de France (7 juin 1817)
Annonce de la prochaine mise en vente de l’Histoire de Jeanne d’Arc.
(Lien : Retronews.)
On doit mettre incessamment en vente, chez Arthus Bertrand, libraire, rue Hautefeuille, l’Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée pendant sa vie la Pucelle, et après sa mort la Pucelle d’Orléans.
Cette histoire, tirée des propres déclarations de Jeanne d’Arc, consignées dans les grosses authentiques des procès-verbaux des interrogatoires qu’elle a subis à Rouen ; des cent-quarante dépositions des témoins oculaires entendus à l’époque de la révision de son procès ; des manuscrits de la bibliothèque du Roi, de celle de la tour de Londres, etc., est due à M. Le Brun de Charmettes ; elle formera quatre forts vol. in-8°, et sera enrichie de douze belles gravures.
Bibliographie de la France (19 juillet 1817)
Indexation de la Jeanne d’Arc de Berriat-Saint-Prix.
(Lien : Gallica.)
2231. Jeanne d’Arc ou Coup-d’œil sur les révolutions de France, au temps de Charles VI et de Charles VII, et surtout de la Pucelle d’Orléans. Par M. Berriat-Saint-Prix ; avec un Itinéraire exact des expéditions de Jeanne d’Arc, son portrait, deux cartes, l’une du siège d’Orléans, et l’autre du théâtre de la guerre au temps de Charles VII, plusieurs pièces justificatives inédites et des tables chronologiques et alphabétiques. In-8° de 23 feuilles et demie. Imp. de Pillet, à Paris. Prix : 6 fr. Franc de port : 7,50 fr. À Paris, chez Pillet, imprimeur-libraire, rue Christine, n° 5.
Lady Morgan : La France (1817)
Parution de la France, traduction française de l’ouvrage de lady Morgan, 2 vol. chez Treuttel et Würtz.
(Google Books : tome I, tome II.)
La France, par Lady Morgan, ci-devant Miss Owenson, Paris et Londres, chez Treuttel et Würtz, Libraires, rue de Bourbon n° 17 ; et 30 Soho square. 1817.
Paternité de la traduction ?
Nombreuses bibliographies donnent Le Brun de Charmettes pour le traducteur de la France (éd. Treuttel et Würtz, 1817). Il avait en effet déjà traduit le précédent ouvrage de lady Morgan, O’Donnel, paru deux ans plus tôt (éd. Le Normant, 1815). Cependant, alors que son nom figurait bien comme traducteur sur O’Donnel, il n’apparaît pas sur la France ; et bien qu’accompagnée d’une Préface du traducteur, celle-ci n’est pas signée.
La même année sort un volume d’Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret : Observations sur l’ouvrage intitulé La France
par lady Morgan, Paris, H. Nicolle, 1817, 138 p. (Google Books). L’auteur s’adresse entre autres au traducteur de la France d’avoir supprimé quelques passages piquants du texte original.
En 1818, Treuttel et Würtz mettent en vente une nouvelle édition de la France, traduit de l’anglais par A. J. B. D., avec des notes critiques par le traducteur ; troisième édition revue et corrigée
(Google Books). A. J. B. D. sont les initiales d’Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret. Il contient un Avertissement pour la troisième édition et un Avis sur la seconde édition, où le traducteur répond avoir entendu les reproches d’avoir fait des retranchements trop considérables
et explique avoir révisé son texte pour satisfaire les personnes qui n’aiment pas qu’un traducteur se permette trop de coupures
. On y trouve en bas de page des Notes du traducteur qui reprennent les critiques formulées dans les Observations sur l’ouvrage…
En 1822 paraît en Belgique la quatrième édition du livre, sans nom ni initiales du traducteur, et dans laquelle on a réintégré toutes les suppressions faites dans les éditions publiées en France
(à Bruxelles, chez Auguste Wahlen et compagnie, Google Books). Un Avis des éditeurs remplace la Préface du traducteur, l’Avertissement et l’Avis de l’édition de 1818, justifiant le besoin de rétablir un nombre considérable de passages
supprimés ou tronqués dans la traduction française publiée à Paris
, lesquels sont indiqués par des astérisques. Le texte est celui de la 3e édition de 1818, augmenté.
Indexation dans la Bibliographie de la France (26 juillet 1817).
(Lien : Gallica.)
2330. La France. Par lady Morgan, ci-devant miss Owenson. Deux vol. in-8°, ensemble de 50 feuilles. Impr de Crapelet, à Paris. Prix : 11 fr. À Strasbourg et Londres, chez Treuttel et Würtz.
Traduction abrégée de l’anglais. V. ci-après n° 2396.
[…]
2396. Observations sur l’ouvrage intitulé : la France, par lady Morgan. Par l’auteur de Quinze jours et de six mois à Londres. In-8° de 9 feuilles. Imp. de Patris, à Paris. À Parus, chez H. Nicolle.
La Quotidienne (3 août 1817)
Annonce de la prochaine mise en vente de l’Histoire de Jeanne d’Arc. L’auteur n’est étrangement pas nommé.
(Lien : Retronews.)
On mettra en vente, du 5 au 10 août, chez Arthus Bertrand, libraire, rue Haute-feuille, n° 23, l’Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans. Cet ouvrage, qui se compose de 4 vol. in-8°, ornés de belles figures, est tiré des déclarations de Jeanne d’Arc, des procès verbaux des interrogatoires qu’elle subit à Rouen, des dépositions des témoins, etc., etc. On peut le considérer comme un monument historique élevé à la gloire de l’héroïne qui sauva la France.
Le lendemain, 4 août, le journal annonce la Jeanne d’Arc de Berriat-Saint-Prix.
(Lien : Retronews.)
Nous avons annoncé hier une Histoire de Jeanne d’Arc. Un nouvel ouvrage ayant aussi pour titre Jeanne d’Arc, ou coup d’œil sur les révolutions de France, au temps de Charles VI et de Charles VII, et surtout de la Pucelle d’Orléans, par M. Berriat-Saint-Prix, paraît chez Pillet, imprimeur-libraire, rue Christine, n° 5. Cet ouvrage est accompagné d’un itinéraire exact des expéditions de Jeanne d’Arc, avec son portrait, deux cartes du théâtre de la guerre, plusieurs pièces justificatives, et des documents inédits qui jettent un grand jour sur l’histoire de la célèbre héroïne. Un vol. in-8°, prix : 6 francs, et 7 fr. 50 c. par la poste.
Journal de Paris (9 août 1817)
Annonce de la prochaine mise en vente de l’Histoire de Jeanne d’Arc.
(Lien : Retronews.)
On mettra en vente, sous peu de jours, chez Arthus Bertrand, rue Hautefeuille, n. 23, l’Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, en 4 vol. in-8°. Cet ouvrage, tiré des propres déclarations de Jeanne d’Arc, etc. peut être considéré comme un monument historique élevé à la gloire de l’héroïne qui délivra la France. On le doit à M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais, qui a consacré dix ans à ce travail.
Bibliographie de la France (9 août 1817)
Indexation de l’Histoire de Jeanne d’Arc.
(Lien : Gallica.)
2449. Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, tirée de ses propres déclarations, de cent-quarante-quatre dépositions de témoins oculaires, et des manuscrits de la Bibliothèque du roi et de la Tour de Londres. Par M. Lebrun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais. Quatre vol. in-8°, ensemble de 115 feuilles, plus 8 planches. Imprimerie de Cellot, à Paris. Prix : 25 fr. À Paris, chez Arthus Bertrand.
La Quotidienne (10 août 1817)
Recension de la Gaule poétique de Louis-Antoine-François de Marchangy, par Conrad Malte-Brun.
Le Brun n’est pas évoqué. Mais le désaccord qu’exprime Malte-Brun avec Marchangy au sujet de Jeanne d’Arc, laisse deviner son sentiment, et la sympathie qu’il manifestera quelques semaines plus tard dans sa recension de l’Histoire de Jeanne d’Arc.
(Lien : Retronews.)
[…] Il ne faut, en poésie, ni doute ni indifférence à l’égard des croyances religieuses auxquelles on subordonne le poème.
C’est d’après cette observation que nous croyons M. de Marchangy dans l’erreur, lorsqu’il engage le poète qui un jour chantera Jeanne d’Arc, à peindre les doutes qui, à l’apparition de cette héroïne, agitaient et partageaient le conseil du Roi. Ce serait détruire tout intérêt poétique que de nous montrer un prince qui veut profiter du beau délire de Jeanne-d’Arc pour exalter les Français crédules. Comment une idée aussi anti-poétique a-t-elle pu se glisser dans la tête d’un excellent littérateur ? Non, point de concession aux préjugés, oui, si l’on aime mieux, aux lumières d’une philosophie incrédule ; chantez l’héroïne inspirée, avec l’enthousiasme de la foi, ou ne la chantez point du tout.
Le beau passage que nous allons citer, mettra notre sentiment plus en évidence :
Jeanne d’Arc paraît au conseil, modeste, et non point intimidée ; elle va droit au prince, que cependant rien ne distingue des autres. — Gentil Sire, dit-elle, le roi des deux vous mande par moi, que vous serez sacré et couronné à Reims, et que votre peuple sera délivré du joug de l’Angleterre. — Et quelles sont les preuves de votre mission, lui dit Charles ? — La levée du siège d’Orléans, lui répond Jeanne d’Arc. — Mais, ajouta le roi, quels moyens avez-vous en votre puissance ? — Vos soldats batailleront, et Dieu vous donnera la victoire. — Qui vous a inspiré le conseil de venir à ma cour ? — Une voix m’a dit : allez et vous serez assistée. Charles se leva tout à coup, et s’éloignant un peu de ceux qui l’entouraient, entretient Jeanne sans témoins. Elle lui révèle un secret dont lui seul avait connaissance ; le roi, la regardant, voit sa figure resplendir par trois fois d’une lumière éblouissante, et sur son front voltiger une flamme étoilée. Alors, l’emmenant précipitamment vers les siens, il s’écrie avec l’accent de l’enthousiasme : — Vous tous, ministres, chevaliers, magistrats et prêtres, contemplez, cette nouvelle Déborah, et proclamez, son avènement miraculeux ; qu’on la conduise sous des tentes d’or et de soie ; qu’elle ait des pages, des gardes, des écuyers, et que demain, au lever de l’aurore, cinq cents guerriers suivent ses pas.
Ce morceau assez simple et tout-à-fait historique, ne doit-il pas au sentiment de conviction une couleur très poétique ? C’est dans cet esprit, nous le pensons, qu’il faut traiter les sujets religieux de l’Histoire de France, et c’est pour cela qu’il est nécessaire de les choisir à des époques où l’enthousiasme d’une foi unanime régnait dans tout le royaume.
Malte-Brun.
La Quotidienne (27 août 1817)
Nouvelle annonce de l’Histoire.
(Lien : Retronews.)
Nous avons annoncé une Histoire de Jeanne d’Arc, par M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais. Il vient d’être mise en vente chez Arthus Bertrand, libraire, rue Haute-Feuille, n° 23.
Cette histoire est tirée des propres déclarations de Jeanne d’Arc, de ses dépositions, de témoins oculaires, et des manuscrits de la bibliothèque du Roi et de la Tour de Londres. 4 Vol. in-8°, ornés du portrait de Jeanne d’Arc et de sept jolies figures. Prix : 25 fr. et 30 fr. par la poste.
Moniteur universel (27 août 1817)
Annonce de l’Histoire de Jeanne d’Arc et d’un compte rendu à venir.
(Lien : Retronews.)
Librairie. — Histoire de Jeanne d’Arc, etc. (Nous rendrons compte incessamment de cet ouvrage qui manquait à notre littérature historique.)
[Le compte rendu, magistral, paraîtra dans l’édition du 5 octobre, lire.]
Journal des débats (29 août 1817)
L’article annonce la parution de l’Histoire de Jeanne d’Arc en insistant sur les documents inédits qu’elle dévoile (comme la correspondance de Bedford ou la chronique du siège d’Orléans) qui
… ont mis l’auteur en état de rectifier un grand nombre d’erreurs, et de remplir les énormes lacunes que les écrivains qui l’ont précédé ont laissé subsister dans l’Histoire de la Pucelle.
(Lien : Retronews.)
Parmi les ouvrages nouveaux qui excitent le plus en ce moment l’attention et la curiosité publiques, on remarque l’Histoire de Jeanne d’Arc, etc. par M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais.
On assure que cet ouvrage est le fruit de longs voyages, de recherches immenses, et d’un travail de six années, pendant lesquelles l’auteur a parcouru tous les lieux qui avaient été le théâtre des actions de la Pucelle, mesuré les champs de bataille illustrés par son courage, et fait dessiner les monuments qui se l’attachent à son histoire. La comparaison de vingt-huit manuscrits des deux procès (dont quatre grosses authentiques, signées et paraphées à chaque page de la main des notaires greffiers), collationnés avec une recherche minutieuse ; la découverte de beaucoup de pièces inconnues ; entre autres d’une partie de la correspondance du duc de Bedford, régent anglais de France, avec le gouvernement d’Angleterre ; enfin une longue étude du français et de l’anglais du quinzième siècle, ont mis l’auteur en état de rectifier un grand nombre d’erreurs, et de remplir les énormes lacunes que les écrivains qui l’ont précédé ont laissé subsister dans l’Histoire de la Pucelle.
Il suffira, pour en avoir une idée, de remarquer que l’enfance et la jeunesse de la Pucelle jusqu’à son arrivée auprès du Roi (époque de sa vie ignorée ou supprimée jusqu’à présent par tous les historiens), forment dans cet ouvrage la matière d’un livre entier d’environ cent-seize pages, et qu’entre le sacre de Charles VII à Reims et la prise de la Pucelle devant Compiègne (période qui n’occupe que neuf pages dans Lenglet du Fresnoy) les faits recueillis par l’auteur remplissent trois livres d’une dimension à peu près aussi considérable.
L’ouvrage est précédé d’une Introduction renfermant le Précis de la rivalité de la France et de l’Angleterre depuis l’origine des deux nations jusqu’à l’avènement de la Pucelle. Le siège d’Orléans, à qui les historiens consacrent à peine trois ou quatre pages, y est rapporté d’après un journal écrit pendant le siège même, et dont le manuscrit original a été trouvé dans les archives de l’Hôtel-de-Ville d’Orléans. Une foule de faits et de particularités curieuses de ce siège mémorable, restés jusqu’à présent inconnus, s’y trouvent racontés dans le plus grand détail.
Le dernier livre de cette histoire est consacré à l’examen de tous les systèmes qui ont été inventés pour expliquer les merveilles opérées par la Pucelle d’Orléans. L’auteur les expose dans toute leur intégrité ; il fortifie chacun d’eux de faits inconnus à leurs auteurs, et des arguments qu’ils auraient pu en tirer ; il les combat ensuite l’un après l’autre, démontre leur fausseté et laisse le lecteur en état de se faire à soi-même une opinion libre et indépendante.
Nous nous proposons de rendre bientôt un compte détaillé de cet intéressant ouvrage, qui manquait également à la littérature française et à la gloire nationale.
[Le compte détaillé paraîtra les 8 et 10 octobre, sous la plume de Charles Nodier, lire.]
Mercure de France (30 août 1817)
Parmi les annonces des parutions d’août, la Jeanne d’Arc de Berriat-Saint-Prix et celle de Le Brun.
(Lien : Retronews.)
Jeanne d’Arc ou Coup-d’œil sur les révolutions de France, etc. ; par M. Berriat-Saint-Prix. Un vol. in-8°. Prix : 6 fr., et 7 fr. 50 c., par la poste. À Paris, chez Pillet, imprim.-lib., rue Christine, n° 5.
Cet ouvrage, auquel est joint un itinéraire exact des expéditions de Jeanne d’Arc, est en outre orné de son portrait, et enrichi de deux cartes du théâtre de la guerre, et de plusieurs pièces justificatives et documents inédits, qui jettent un grand jour sur l’histoire de cette célèbre héroïne.
[…]
Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, etc. ; par M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais. Ornée du portrait de Jeanne d’Arc et de sept jolies figures. Quatre vol. in-8°. Prix : 25 fr. ; et 30 fr. par la poste. À Paris, chez Arthus Bertrand, libraire, rue Hautefeuille, n° 23 ; et à Londres, chez Treuttel et Würtz, 30, Soho-Square.
Journal des débats (9 septembre 1817)
Le Brun présente son Histoire de Jeanne d’Arc au Roi et à son frère.
(Lien : Retronews.)
Paris, 8 septembre. — Aujourd’hui lundi, après la messe, le Roi a reçu les hommes.
M. le duc de San Carlos, ambassadeur de S. M. catholique près la cour de Londres, arrivé récemment à Paris de Vienne, a eu une audience particulière de S. M. Il était accompagné de M. l’ambassadeur d’Espagne en France. LL. EExc. ont ensuite fait leur cour aux Princes et Princesses de la Famille royale.
À deux heures et demie, le Roi est monté en calèche, et a dirigé sa promenade par Saint-Denis, Montmorency et l’Isle-Adam.
À huit heures, le Roi a reçu les dames.
Mgr le duc d’Angoulême est allé aujourd’hui à Saint-Cloud.
M. Lebrun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais, a eu l’honneur d’être admis aujourd’hui à présenter au Roi son ouvrage intitulé : Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans (quatre vol. in-8°, ornés de huit gravures, etc.). S. A. R. Monsieur a accordé la même faveur à l’auteur.
Hier, premier jour de la fête de Saint-Cloud, Mgr le duc et Mme la duchesse de Berry sont arrivés à trois heures un quart dans le parc, et ont parcouru plusieurs fois en calèche, la grande allée au milieu des flots d’un peuple immense qui n’a cessé de donner à LL. AA. RR. les plus vifs témoignages de joie, de respect et d’amour, et qui les a constamment accompagnées des cris de : vive le Roi ! vivent les Bourbons ! […]
Article reproduit par d’autres journaux.
(Retronews : La Quotidienne.)
La Quotidienne (10 septembre 1817)
Brève recension de l’Histoire de Jeanne d’Arc.
L’article ironise sur les soi-disant philosophes qui tout en se revendiquant les seuls garants de l’honneur national sont les premiers à en moquer les personnages historiques les plus recommandables ; les chevaliers, Saint-Louis,… Jeanne d’Arc.
Il salue donc l’œuvre patriotique et scrupuleuse de Le Brun. Il reconnaît aussi que l’approche rationnelle et méthodique de l’histoire de Jeanne (on pourrait dire scientifique), bien loin de clore la question du surnaturel, ne fait qu’ouvrir le débat (cette fameuse énigme
) :
M. Le Brun de Charmettes, s’il n’a pas prouvé la mission divine de Jeanne d’Arc, a du moins proposé à la critique un énigme à résoudre dont, jusqu’ici, on ne connaissait pas toutes les difficultés.
(Lien : Retronews.)
Nouvelles de Paris, du 9 septembre. — Dès qu’un écrivain n’adopte pas, avec une foi aveugle les bulletins de Buonaparte, des qu’il ne considère pas les guerres de conquête comme ce qu’il y a de plus honorable dans l’histoire des nations, il est sûr d’être dénoncé par les soi-disant philosophes comme un ennemi de la gloire nationale
. C’est le sobriquet banal qu’on donne à tous ceux qui ne veulent reconnaître qu’une gloire, fondée sur la justice et alliée de la sagesse. Mais ces prétendus philosophes, comment n’ont-ils pas eux-mêmes trahi la gloire nationale, en livrant à une haineuse critique ou à une ignoble dérision les plus beaux sujets et les personnages les plus recommandables de notre histoire ? À quel ingrat oubli n’ont-ils pas voulu condamner toutes les grandes actions des chevaliers français dans les diverses croisades ? Avec quelle froideur ont-ils parlé du beau caractère de Saint-Louis ? Enfin, l’immortelle héroïne du quinzième siècle, la libératrice de la France, Jeanne d’Arc, n’a-t-elle pas été immolée à l’ignominie par leurs sarcasmes et leurs facéties ? N’ont-ils pas essayé, dans tous leurs écrits, de recommencer les poursuites de l’inquisition anglaise, et de déshonorer cette mémoire que les bûchers de Rouen avaient laissé intacte ? Je ne parle pas seulement de ce poème d’une infâme immoralité, je parle d’ouvrages historiques où l’on a essayé de jeter un jour odieux sur les grandes actions de cette vierge héroïque. Un M. de Luchet, petit apprenti-philosophe, a déposé, dans son Histoire de l’Orléanais, un amas d’injurieuses déclamations contre cette guerrière qu’honore encore la ville d’Orléans reconnaissante.
Il était temps qu’un Français, animé de sentiments patriotiques et religieux, entreprit de recueillir, d’examiner et de publier tous les faits, authentiquement prouvés, et même toutes les traditions historiques dignes de remarque, et qui ont du rapport avec cette héroïne. C’est ce que M. Le Brun de Charmettes vient d’exécuter avec beaucoup de soin et avec des dépenses considérables. Il a revu et confronté tous les manuscrits existants dans les bibliothèques de France et dans la Tour de Londres ; il a visite tous les lieux illustrés par la naissance, les combats, les marches et la mort de la Pucelle. Les résultats, en grande partie, neufs et souvent extraordinaires de ses recherches, sont réunis dans son Histoire de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, dont nous nous proposons de rendre compte.
M. Le Brun de Charmettes, après avoir discuté, avec une critique scrupuleuse et minutieuse, toutes les circonstances de la vie de Jeanne d’Arc, ne dissimule pas son opinion d’après laquelle cette bergère a été véritablement inspirée et conduite par la Providence divine. Sans nous expliquer sur cette question, nous pouvons affirmer, après une lecture attentive de l’ouvrage de M. Le Brun de Charmettes, que pour expliquer, par des moyens naturels, les prédictions étonnantes et les connaissances militaires inconcevables de celle vierge mystérieuse, il faudra des recherches nouvelles et des discussions très étendues. M. Le Brun de Charmettes, s’il n’a pas prouvé la mission divine de Jeanne d’Arc, a du moins proposé à la critique un énigme à résoudre dont, jusqu’ici, on ne connaissait pas toutes les difficultés.
[À lire le premier compte-rendu critique dans l’édition du 26 septembre.]
La Quotidienne (26 septembre 1817)
Premier article sur l’Histoire de Jeanne d’Arc par le géographe Conrad Malte-Brun.
La question du surnaturel est centrale. Dans cette première partie il résume la vie de Jeanne et discutera dans une seconde l’énigme historique qu’elle présente
.
M. Le Brun de Charmettes était d’avoir mieux que jamais établi l’authenticité de tout ce qui, dans l’histoire de l’héroïne française, paraît surnaturel, ou du moins inexplicable par des causes connues.
(Lien : Retronews.)
(Premier article.) — Dans l’annonce préliminaire que nous avons faite de cet important ouvrage [dans l’édition du 10 septembre, lire], nous avons rendu hommage au talent distingué de l’auteur, ainsi qu’à ses recherches laborieuses et profondes ; nous avons dit que le résultat des travaux de M. Le Brun de Charmettes était d’avoir mieux que jamais établi l’authenticité de tout ce qui, dans l’histoire de l’héroïne française, paraît surnaturel, ou du moins inexplicable par des causes connues.
Nous résumerons dans cet article toute la vie de Jeanne d’Arc, d’après les anciennes et les nouvelles lumières. Dans un article suivant nous discuterons l’énigme historique qu’elle présente.
La France, à la mort de Charles VI, semblait abandonnée de la Providence et de son propre courage. C’était peu qu’un testament illégitime, arraché à un monarque en démence, livrât la couronne à un prince étranger, déjà possesseur feudataire de la Guyenne et de la Normandie ; c’était peu qu’un régent anglais, du sein de Paris asservi, étendît sa domination jusqu’aux rives de la Loire, où la courageuse ville d’Orléans formait le dernier boulevard de la monarchie française, prête à se voir resserrée dans les montagnes de l’Auvergne et du Dauphiné. Ce qui semblait annoncer la dissolution de cette monarchie, ce n’était pas la fortune des combats qui pouvait changer ; c’était de ne plus avoir aucun appui solide dans le cœur même des Français, désunis, découragés, incertains de leur devoir, et désespérant de l’avenir. Ici, le parti des Armagnacs rassemblait, en hésitant, ses dernières ressources sous la bannière errante d’un jeune roi, loyal et brave, mais sans caractère et sans autorité personnelle, tour à tour dominé, ou trahi, par des grands ambitieux ou cupides, d’ailleurs profondément effrayé des malheurs de la patrie, et prêt à céder une couronne à laquelle ses scrupules sur la légitimité de sa naissance ne lui laissaient quelquefois qu’un droit incertain à ses propres yeux. Là, les Bourguignons, appuyaient leur opposition contre les droits de Charles VII, moins encore sur un testament d’une validité équivoque, que sur l’horreur excitée par l’assassinat du duc Jean-sans-Peur, massacré sous les yeux du dauphin qui, dans sa malheureuse situation, ne pouvait désavouer les meurtriers. Philippe-le-Bon, devenu vassal d’un roi étranger, sentait tout ce que ce joug avait d’humiliant, et parut plus d’une fois prêt à le secouer ; mais la piété filiale ne cessait de lui représenter la vengeance de la mort de son père comme le premier de ses devoirs ; un fleuve de sang semblait séparer à jamais le fils de Jean-sans-Peur de l’héritier des Valois.
Divisés par cette fatale querelle, les Français, ennemis ou vassaux du roi d’Angleterre, voyaient également leurs maisons incendiées, leurs campagnes dévastées, leurs moissons et leurs vignes foulées sous le pied des guerriers et des chevaux ; réfugiés dans les villes murées ou dans les châteaux forts, ils renonçaient peu à peu à labourer une terre dont ils n’étaient pas sûrs de recueillir les fruits ; partout les ronces et les buissons couvraient les sillons abandonnés ; partout les forêts, naguère éclaircies par la culture, reprenaient leur étendue primitive et toute leur antique horreur ; nourries de nouveau du sang humain, elles semblaient redemander leurs druides. Plus de fêtes, de tournois, de cours d’amour dans les palais en deuil ; plus de jeux ni de danses dans les villages dépeuplés. La pâle famine vient abattre les restes d’un peuple décimé par la guerre ; les indigents se disputent jusqu’aux cadavres des animaux abandonnés. L’histoire atteste même qu’un ciel, toujours chargé d’éclairs et de nuages, semblait, d’année en année, annoncer quelque grande révolution dans la nature.
La destinée de la France était terminée, si la Providence n’avait pas suscité un de ces êtres étonnants et merveilleux par lesquels elle se plaît à confondre la sagesse des politiques et l’orgueil des vainqueurs. Sur les extrêmes limites de la France d’alors, dans un des vallons les plus solitaires qu’arrose la Meuse naissante, une humble chaumière cachait la jeune vierge qui devait changer le sort de deux royaumes. Le hameau de Domrémy connaissait seul la douceur angélique, la piété fervente, la douce humanité, les mœurs pures et simples de l’aimable Jeanne d’Arc. Qu’une bergère, à laquelle on n’apprit jamais ni à lire ni à écrire, ait puisé, dans quelques conversations, une haine ardente contre les ennemis de la France, et le désir irrésistible de faire triompher son roi légitime ; que, née avec un caractère sérieux, elle ait préféré, aux plaisirs de son âge, les exercices de la dévotion ; quelle ait souvent quitté les danses de ses compagnes pour se prosterner devant l’Éternel, soit dans une chapelle rustique, soit au milieu des prairies ; qu’amie de la solitude des bois, où les oiseaux venaient manger dans sa main, elle ait cru entendre des voix célestes et voir apparaître des habitants des demeures éternelles, qui lui ordonnaient de sauver la France : c’est ce qui pourrait s’expliquer comme le simple effet d’une exaltation pieusement patriotique. Mais comment Jeanne d’Arc peut-elle être instruite, avant l’événement même, des désastres des armées royales ? comment peut elle prédire, à époque fixe, les heureux changements qui devaient les suivre ? comment peut-elle combiner d’avance le plan d’une campagne brillante, d’une expédition sagement audacieuse, à travers des contrées qu’elle n’avait jamais vues ? comment, au milieu des obstacles que lui opposa une incrédulité assez naturelle, peut-elle, non seulement persévérer dans sa résolution, mais même en prévoir, à jour fixe, la mise à exécution ? Avant qu’il soit la mi-carême, il faut que je sois devers le roi, dussé-je, pour m’y rendre, user mes jambes jusqu’aux genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni tous autres ne peuvent reprendre le royaume de France ; il n’y a pour lui de secours que moi-même, quoique j’aimasse mieux rester à filer près de ma pauvre mère ; mais il faut que j’aille et que je le fasse, car mon Seigneur le veut. — Et quel est votre seigneur ? — C’est Dieu.
Les défaites prédites elles victoires promises décidèrent, après de longues hésitations, les autorités locales, à envoyer la jeune inspirée à la cour de Charles VII. Je ne crains pas les gens d’armes, j’ai mon chemin libre ; Dieu me conduira jusqu’au roi ; c’est pour cela que je suis née
, dit-elle à son escorte, tremblante à l’aspect du danger ; et aussitôt la confiance renaît dans leur âme.
Présentée au monarque, elle le reconnaît, malgré le stratagème employé pour la tromper : elle lui annonce sa mission pour délivrer Orléans et pour le faire sacrer à Reims. Comme preuve de sa vocation céleste, elle lui rappelle un secret qui ne pouvait être connu de personne, une prière mentale qu’il avait faite, et dans laquelle il avait paru douter de la légitimité de sa naissance. Étonné, mais non pas convaincu, le roi la fait examiner par plusieurs docteurs en théologie ; elle les confond par la justesse et l’élévation de ses réponses. Il y a, leur dit-elle, dans le livre de Dieu plus que dans les vôtres. — Croyez-vous en Dieu ? lui demande un docteur. — Mieux que vous.
Elle part enfin à la tête des guerriers français, peu nombreux, mais pleins de confiance ; elle prédit que le convoi de vivres entrera dans Orléans, sans que les assiégeants pussent s’y opposer ; les vents et les flots semblent obéir à sa voix ; le convoi est reçu dans cette ville, réduite à l’extrémité. Bientôt elle se décide à combattre les Anglais : elle annonce d’avance qu’elle sera blessée au sein, mais sans être mise hors de combat ; la prédiction est accomplie ; elle promet la victoire définitive sur l’armée ennemie, et sa retraite de devant Orléans ; tout s’achève dans l’ordre qu’elle a indiqué, et les valeureux Anglais se retirent honteux de voir leurs drapeaux abaissés devant l’étendard d’une femme. Toute cette série d’événements merveilleux s’expliquerait sans difficulté par l’enthousiasme, si on n’y trouvait mêlées ces prédictions, attestées par des témoignages authentiques. M. Le Brun a découvert une lettre de la date du 22 avril 1428, où il est parlé de la prédiction relative à la blessure que la Pucelle ne reçut que le 6 mai suivant.
La manière dont la libératrice d’Orléans sut tirer parti de ce succès, ferait honneur au général le plus consommé. Cette marche sur Reims, qui parut au vulgaire, et même à la cour, une entreprise téméraire, était incontestablement la meilleure manœuvre qu’on pût imaginer pour séparer d’un seul coup les forces du duc de Bourgogne de celles du régent anglais, placer Philippe-le-Bon dans une situation où la paix avec Charles VII devait lui devenir désirable, et, en tournant les positions de l’armée anglaise de Paris, assurer la conquête de l’Île-de-France. La consternation des Anglais, les hésitations des Bourguignons et le dévouement des habitants de la Champagne, rendaient l’exécution de cette grande manœuvre beaucoup moins hasardeuse qu’elle ne pouvait paraître au premier coup d’œil. Mais le succès dépendait surtout de la rapidité des mouvements et de la décision dans les attaques. La simple bergère qui seule entraîna le roi et ses généraux dans cette entreprise, sut aussi, à elle seule, en assurer la réussite. La promptitude avec laquelle cette héroïne distingua le point par où elle pouvait donner assaut à la ville de Troyes, n’est pas moins inconcevable que l’intelligence avec laquelle elle avait placé et pointé les canons au combats d’Orléans et de Jargeau.
Dira-t-on que le génie caché de quelque guerrier modeste et inconnu dirigea Jeanne d’Arc ? Mais ne se serait-il pas montré, après la mort de l’héroïne, ce Mentor qui aurait pu réclamer une si belle gloire ? Dira-t-on que sous le masque d’une jeune inspirée, la libératrice de la France cachait un vaste génie, enflammé par l’amour de la patrie et de la gloire ? Mais le génie seul pouvait-il remplacer les connaissances et l’expérience ? D’ailleurs, à peine le roi était-il couronné à Reims, qu’aussitôt la Pucelle déclare sa mission terminée ; elle ne prétend plus à l’honneur de recevoir les inspirations de Dieu ; elle n’entend plus de voix céleste qui la conseille ; elle ne voit plus d’archange qui lui apporte les ordres du Très-Haut, toutes ces apparitions ou ces illusions cessent tout à coup ; un sombre pressentiment accable son âme ; elle demande avec instance de retourner à ses rustiques foyers, à ses prairies, à ses troupeaux ; ni la gloire, ni la grandeur n’ont rien qui puisse la retenir. Mon ministère est rempli
, dit-elle ; et lorsque les instances du monarque et de ses généraux l’ont forcée à rester avec l’armée, elle s’abstient de donner des conseils, elle se conduit en simple guerrière, et ne se distingue plus que par des actes de courage, par une austère pureté de mœurs, et par la plus sévère pudeur dans ses manières. La prophétesse avait disparu ; il ne restait plus qu’une fille intrépide et vertueuse.
Mais lorsque la mauvaise fortune eut accablé cette valeur purement humaine, lorsque oubliant cette générosité dont Talbot et Xaintrailles s’étaient donné la preuve mutuelle, les Anglais eurent traîné dans une prison ignominieuse, et devant le plus tyrannique des tribunaux, cette guerrière dans laquelle ils s’obstinaient à voir une magicienne, Jeanne d’Arc assure que franchissant les murs et les verrous de son affreux cachot, ses célestes protecteurs ont reparu à ses yeux, et lui ont apporté des oracles dont elle-même ne comprit pas d’abord le sens mystérieux. Ne crains pas ton martyre ; tu seras délivrée par une grande victoire et tu arriveras dans le paradis.
Jeanne d’Arc qui, dans la simplicité de son âme, vint raconter à ses juges impitoyables ces nouvelles apparitions, qui en soutint la réalité jusque sur le bûcher, n’appliqua pas ces paroles énigmatiques au martyre que lui préparait une infâme politique ; elle y entrevit la délivrance de sa personne, et non pas celle qui devait dégager une âme aussi pure des liens du corps. Peut-on douter de la sincérité de celle qui jusqu’au milieu des flammes, persista à déclarer que, bons ou mauvais, les anges lui étaient apparus
? Peut-on douter de la parfaite liberté d’esprit de celle qui avertit son confesseur de se mettre à l’abri des flammes qui le gagnaient ? Jeanne-d’Arc fit encore à ses juges des prédictions très remarquables et consignées dans les actes du procès. Avant sept ans, les Anglais abandonneront un plus grand gage qu’ils n’ont fait devant Orléans, et perdront tout en France.
Après avoir livré aux flots les cendres de l’infortunée héroïne, les Anglais, riant de ses prophéties, s’avancent avec un nouveau courage ; sept ans sont à peine écoulés, Paris avait reçu son monarque légitime et aucun étendard britannique ne flottait plus dans les contrées qui portaient alors le nom propre de France.
Telle est cette énigme, unique dans l’histoire, dont il nous reste à examiner les diverses solutions inutilement tentées.
Malte-Brun.
[Deuxième article de Malte-Brun dans l’édition du 2 octobre.]
La Quotidienne (2 octobre 1817)
Deuxième article sur l’Histoire de Jeanne d’Arc par le géographe Conrad Malte-Brun, qui fait suite au premier du 26 septembre (voir).
Après avoir été confronté au surnaturel de la vie de Jeanne d’Arc qu’il a résumé dans son premier article, Malte-Brun passe en revue les différents systèmes qui pourrait l’expliquer (et que Le Brun rapporte au dernier livre de son histoire). Sa conclusion est claire :
Le résultat de toutes les recherches et de toutes les conjectures est donc que les grandes actions, les prédictions et les révélations de la Pucelle, parfaitement prouvées par l’histoire, ne sauraient être expliquées par aucune cause naturelle connue.
(Lien : Retronews.)
(Deuxième et dernier article.) — Nous avons retracé dans un premier article, la vie et l’histoire de Jeanne d’Arc ; en exposant les faits authentiquement démontrés, nous avons été constamment ramenés à l’idée de presque tous les contemporains français de cette héroïne qui la regardaient comme inspirée par le ciel. Mais cette supposition qui explique tout, répugne tellement aux opinions de notre siècle que la plupart même de nos lecteurs chercheront sans doute à y substituer une aube hypothèse quelconque. Voyons s’il s’en présente qui puisse nous satisfaire.
D’abord, nous n’aurons pas besoin de discuter l’opinion des Anglais contemporains de la Pucelle qui la prétendaient inspirée par le prince des enfers. Cette hypothèse n’est remarquable que parce qu’elle prouve dans quel embarras tant d’évènements miraculeux et tant de prédictions accomplies jetaient ceux même qui en avaient été les témoins. Les Anglais, intéressés à nier la mission divine que la Pucelle s’attribuait, n’essayèrent point de présenter ses révélations et ses prédictions comme des impostures ordinaires et des inventions humaines, ils s’attachèrent à y montrer l’influence du mauvais esprit, et les barbares juges même de Jeanne ne s’étudièrent qu’à prouver qu’elle était sorcière. Les Français de leur côté, repoussèrent gravement cette supposition injurieuse à la mémoire de leur libératrice, et, lors du procès de révision, les évêques et les délégués du pape la discutèrent fort au long, et soutinrent unanimement l’origine divine des révélations de la vierge mystérieuse. Ainsi, les deux grands partis contemporains s’accordèrent sur un seul point, celui de considérer les grandes actions de Jeanne d’Arc comme inexplicables par des causes naturelles.
Une troisième hypothèse circula pourtant de bonne heure, mais obscurément et sans obtenir aucun crédit ; elle consiste à regarder la Pucelle comme une jeune fille ignorante et fanatisée, mais désintéressée et vertueuse, dont quelque grand politique, moyennant l’intervention de quelques prêtres et religieuses, déguisés en costumes d’anges, se sera servi comme d’un instrument aveugle pour jeter la terreur dans les armées, rendre le courage aux Français et, par cette révolution soudaine, ouvrir une voie de salut à la monarchie.
Dès qu’on essaie d’appliquer cette hypothèse aux détails historiques, on rencontre des difficultés insurmontables. Il aurait donc fallu que des individus, chargés de jouer le rôle de Saint-Michel, de Sainte-Catherine et de Sainte-Marguerite, eussent suivi la Pucelle partout, sans qu’elle, ni d’autres, s’en fussent aperçus ; comment aurait-on pu l’accompagner ainsi dans les prairies de Domrémy, sur les champs de bataille de Jargeau et d’Orléans, au château de Beaurevoir, dans la forteresse de Crotoy et jusques dans les cachots de Rouen ? Le zèle le plus ardent n’aurait pas suffi ; il aurait fallu des dépenses, des apprêts et des combinaisons dont on ne conçoit guère la possibilité et dont il ne nous est pas resté la moindre trace. La découverte de l’épée miraculeuse dans la chapelle de Sainte-Catherine de Fierbois est le seul trait qui laisse soupçonner l’imposture ; mais, observons que la Pucelle elle-même parut s’en douter, puisqu’elle ne fit pas grand cas de cette arme.
L’héroïne d’Orléans n’était rien moins que superstitieuse ni crédule ; elle ne partageait pas la croyance aux fées et aux sorcières, commune dans son village ; elle résista longtemps aux ordres que les apparitions célestes lui avaient apportés ; elle concevait très bien que l’imposture, dans ces sortes de choses était possible, puisqu’elle révoqua en doute les révélations de Catherine de Rochelle, et en démasqua la fausseté ; elle était sur ses gardes contre toute surprise semblable, et ne fut pas trompée par ceux d’entre ses inquisiteurs qui eurent l’infamie de contrefaire, dans sa dernière prison, les apparitions célestes, afin de lui arracher des aveux. Dira-t-on, qu’étrangère à une des particularités physique de son sexe, elle éprouvait des accès de maladie ? Mais elle fut constamment de la santé la plus robuste et la plus florissante ; elle eut constamment le plus parfait usage de sa raison ; souvent elle mesurait d’un œil effrayé les dangers où l’entraînait sa vocation ; elle préférait toujours à la gloire et aux grandeurs la douce paix de la vie champêtre ; elle donnait constamment des preuves d’un esprit plein de sagacité et de finesse. Comment aurait-on pu abuser une telle personne ; au point de lui faire accroire qu’elle voyait en plein jour des saints, des anges, et toute la milice céleste.
Qui aurait pu être l’auteur de ce glorieux et salutaire stratagème ? La reine ? Elle était dans l’abandon et dans la misère. Agnès Sorel ? Elle n’était pas encore connue de Charles VII. Les généraux ? Ils s’en seraient vantés lors de l’explosion de leur jalousie contre la Pucelle. Les ministres ? Ils l’avaient contrariée, ils l’avaient abreuvée de dégoûts.
Mais voici encore une objection qui détruit de fond en comble cette hypothèse. Jeanne d’Arc avait eu des apparitions dès l’âge de treize ans, par conséquent longtemps avant que le siège d’Orléans fut formé ; cependant, dit-elle, ces voix lui avaient annoncé dès lors qu’elle ferait lever ce siège. Un imposteur aurait-il pu prévoir ainsi les événements à venir ? Si Jeanne avait imaginé ce fait après coup, est-ce qu’elle ne serait jamais démentie ? qu’elle n’aurait jamais pu être mise en contradiction avec elle-même ? Enfin, d’autres prédictions ont été faites par elle, en présence de beaucoup de témoins ; des lettres authentiques, et des dépositions juridiques en font foi ; elle en a même fait devant ses juges, qui les ont consignées dans les actes de son procès. Comment des imposteurs auraient-ils pu s’arranger pour que toutes ces prédictions fussent exactement accomplies ? Disposaient-ils donc d’une puissance surnaturelle ? ou bien connaissaient-ils eux-mêmes l’avenir ? Ce serait déplacer la difficulté et non pas la résoudre. Veut-on soutenir que le hasard les ait servi avec une fidélité constante ? Mais qu’est-ce que le hasard ?
Il faut donc abandonner cette hypothèse ; en voici une autre, c’est la quatrième. Jeanne d’Arc était une espèce de Mahomet ; elle cachait, sous la simplicité d’une bergère, le talent du commandement et l’ambition d’un héros ; elle conçut le vaste projet de délivrer la France, et, pour en assurer le succès, elle feignit des inspirations et des apparitions ; mais sa seule vocation était son patriotisme, ses vrais anges étaient son génie et son courage.
Cette hypothèse a quelque chose d’élevé et de séduisant. On peut, jusqu’à un certain point, la concilier avec les prédictions de Jeanne d’Arc ; elles n’auront été accomplies que par la valeur des guerriers français, qu’elle avait su porter jusqu à l’enthousiasme, sa blessure qu’elle reçut devant Orléans, et qu’elle avait annoncée d’avance, venait peut-être de sa propre main ; n’a-t-on pas vu des généraux et des officiers se blesser pour animer leurs troupes ? Le généreux Poton, et le vaillant Dunois, les princes, le Roi lui-même étaient peut-être dans le secret de Jeanne, et en lui donnant des conseils et des instructions, l’aidèrent à jouer le rôle d’un général consommé. C’était-là ce grand secret qui était connu du Roi et du duc d’Alençon, selon quelques historiens contemporains. On peut aussi citer en faveur de cette hypothèse l’exclamation ambitieuse de la Pucelle, lorsqu’elle s’écria : Ce n’est pas du sang, c’est de la gloire qui découle de mes plaies.
Il est cependant impossible de ne pas rejeter entièrement cette hypothèse, lorsqu’on a lu dans la présente histoire les nombreux détails qui prouvent l’extrême simplicité de cœur, la modeste candeur et la tendre, l’ardente dévotion de la Pucelle. Comment une bergère, sans aucune connaissance des affaires du monde aurait-elle pu concevoir l’audacieux projet de sauver la France en l’abusant ? Comment une fille dont la candeur et la naïveté éclatent dans toute la conduite, dans toutes les réponses, aurait-elle pu soutenir un rôle aussi difficile ? Pourquoi cette libératrice de la France, après avoir fait couronner le Roi à Reims, aurait-elle aspiré à rentrer sous le chaume rustique ? Pourquoi son génie, s’il n’était pas naturel, l’aurait-il abandonné immédiatement après le sacre ? Est ce que la piété scrupuleuse de Jeanne-d’Arc lui aurait seulement permis l’idée d’une imposture et d’un mensonge sacrilège ? Est-ce que l’ambition et le patriotisme seuls auraient pu, jusqu’au milieu des flammes dévorantes, lui inspirer le courage de maintenir la réalité des prodiges qu’elle aurait elle-même imaginés ?
Une cinquième hypothèse, semblable, sur quelques points, à la précédente, a été présentée, il y a une dizaine d’années, dans un écrit de M. P. de Caze [Pierre Caze], alors sous-préfet à Bergerac. Selon ce nouveau système, Jeanne n’est point fille de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée ; elle est une princesse du sang royal, née des amours du duc d’Orléans avec la fameuse reine Isabeau de Bavière ; élevée secrètement à Domrémy, mais instruite, dès l’âge de treize ans, de son illustre origine, appelée à la cour par les instigations de Dunois, le célèbre bâtard d’Orléans, qui aurait été son frère, et qui, en effet, lui montra toujours l’amitié la plus tendre et la plus pure. Voilà le grand secret qu’elle confia à Charles VII, son frère utérin ; voilà ce qui lui valut la confiance de ce monarque ; voilà pourquoi ou lui accorda l’état d’une princesse et le litre de Pucelle d’Orléans, propre à exprimer son rang équivoque qui ne pouvait l’autoriser à s’appeler Mademoiselle d’Orléans ni de Valois. Par une coïncidence bien singulière, celle des filles de la reine Isabeau, dont on croit le duc d’Orléans père, reçut dans le baptême le nom de Jeanne ; elle naquit en 1407, ce qui lui donnerait, lors du siège d’Orléans, l’âge de vingt-deux ans, âge peu différent de celui qu’on attribue à la Pucelle.
M. Le Brun de Charmettes réfute de point en point ce système ingénieux et intéressant ; il fait voir que la naissance et le baptême de Jeanne d’Arc à Domrémy sont attestés par des témoignages trop authentiques pour admettre une substitution de personne ; il prouve que notre héroïne se dit constamment âgée de dix-neuf ans lors de son procès, et qu’elle ne reçut point, pendant sa vie, le nom de Pucelle d’Orléans. Nous pensons néanmoins que l’hypothèse de M. de Caze mérite l’attention de nos historiens ; il serait possible que de nouveaux documents lui donnassent plus de poids ; mais, dans l’état actuel des connaissances, elle ne saurait être admise.
Le résultat de toutes les recherches et de toutes les conjectures est donc que les grandes actions, les prédictions et les révélations de la Pucelle, parfaitement prouvées par l’histoire, ne sauraient être expliquées par aucune cause naturelle connue.
Malte-Brun.
Mercure de France (4 octobre 1817)
Analyse de l’Histoire de Jeanne d’Arc par le futur académicien Pierre-François Tissot.
Tissot égraine les considérations que lui inspirent l’œuvre de Le Brun. Les mœurs et le caractère français sont effectivement propres à susciter une héroïne telle que Jeanne d’Arc ; les peuples anciens auraient célébré son nom de mille manière, et lui aurait élevé des statues et peut-être un temple comme une divinité
; car son histoire est digne des épopées antiques, si elle ne les surpasse pas.
Il conclut par un hommage à l’auteur. L’œuvre aurait certes gagné à être raccourcie, mais :
… nous ne saurions refuser à l’auteur un éloge qui lui est dû. Son livre respire d’un bout à l’autre le sentiment profond de l’amour de la patrie ; il annonce un bon citoyen et un véritable Français.
(Lien : Retronews.)
(Premier Article.) [Nota. — nous n’en avons pas trouvé d’autres.] — Un poète de l’antiquité, dont quelques vers renferment toute la pensée de l’ouvrage de Montesquieu sur le génie de Rome, a dit de sa patrie :
Merses profundo, pulchrior evenit :
Luctere, multa poruet integrum
Cum laude victorem, geretque
Prælia conjugibus loquenda.
[Plongé dans l’abîme, il reparaît plus brillant, terrassé dans la lutte, il se relève couvert de gloire, terrasse son vainqueur, et livre des combats dont les mères parleront longtemps.
— Traduction des Odes d’Horace par Désiré Nisard, 1839.]
La France, quoique différente en tout de l’ancienne reine du monde, pourrait sans orgueil adopter ces beaux vers pour devise. En effet, nos annales attestent, de siècle en siècle, qu’il n’est pas de malheurs au-dessus de notre courage, et qu’une puissance inhérente au caractère national nous replace toujours au rang élevé qui nous appartient. Cette puissance ne vient pas chez nous des idées de suprématie et de domination inculquées aux Romains dès le berceau ; nous ne la devons pas à ces institutions fortes, à cette éducation sévère qui survécurent encore longtemps à la république, à la sagesse d’un gouvernement dont la politique fut immuable pendant plusieurs siècles, dont la constance triompha d’Hannibal et de Carthage, bien plus que les Metellus et les Scipion. Ces avantages et beaucoup d’autres nous ont presque toujours manqué, mais l’ascendant que nous n’avons jamais pu perdre sur la fortune tient à des causes différentes.
Sans être exclusif et féroce comme chez les Romains, sans affecter les prétentions d’une vertu sublime, sans avoir été exalté par un indomptable orgueil, notre amour de la patrie est un sentiment vrai et profond. Nous ne vantons pas la France aux dépens des autres pays, nous ne la mettons pas au-dessus d’eux ; nos poètes et nos écrivains oublient beaucoup trop de la proposer dès l’enfance à notre admiration ; on ne nous apprend point à lire dans le récit de ses exploits et de ses merveilles, mais nous avons pour elle un attachements semblable à celui qu’une mère transmet à l’enfant qu’elle a porté dans son sein. Dans tous les temps les Français ont chéri la terre natale ; quand les partis, les haines et la trahison l’avaient livrée presque toute entière à ses ennemis, il restait dans les cœurs une haine invincible pour la domination étrangère. Aussi aucun de nos princes ne nous a vainement appelés à la délivrance de la patrie.
À cette disposition des cœurs, s’unissent une ardeur martiale, une aptitude à la guerre, et un amour de la gloire, qui font que les Français, depuis l’invasion de César jusqu’à nos temps, ont toujours ressemblé à une armée qu’un ordre donné, au nom du salut public, peut rassembler mouvoir en un moment.
Un dernier trait du caractère national explique pourquoi nous sommes supérieurs à l’adversité. Sans doute nous avons notre légèreté, nos découragements ; une imagination vive qui embellit presque tout, un excès de confiance, une certaine chaleur qui nous emporte sans nous donner le temps de regarder en face la grandeur des périls et des obstacles, nous livrent à des surprises et à des revers qui triomphent de tout notre courage ; nous cédons devant des malheurs que nous aurions bravés en riant, si nous les eussions prévus, ou si des chefs habiles eussent excité notre enthousiasme en nous les montrant d’avance. Mais la crainte et surtout l’abattement ne sauraient être l’état habituel de notre âme. Le lendemain d’une défaite il y a une victoire possible pour nous. On peut espérer des prodiges de nos soldats revenus à leur état naturel. Ensuite, nous n’avons pas de penchant à nous exagérer les malheurs que nous venons d’éprouver ; nous nous familiarisons sans peine avec eux, et loin de les aggraver par la réflexion, le tour même de notre esprit les diminue, et nous présente des sujets de consolation ; et puis nous sentons dans notre pays, dans sa population, dans la facilité que nous éprouvons à nous relever d’une chute, des ressources que nous croyons inépuisables.
Enfin, il nous reste toujours le trésor de César, l’espérance, et cette espérance active, ardente, comme la sienne, nous rend capables de tout entreprendre, nous fait croire aux destinées de la France, en nous rappelant sans cesse qu’à aucune époque il ne lui a manqué un vengeur ou un libérateur.
La fortune et la providence n’abandonnent jamais un peuple qui ne s’abandonne pas lui-même. Quand il est digne de l’indépendance, on voit toujours sortir de son sein des hommes envoyés d’en haut, avec la mission de le délivrer. Nous en sommes la preuve. En effet, nous comptons tour-à-tour Eudes, le sauveur de Paris ; le grand Charlemagne, qui aurait à jamais consolidé son vaste empire, s’il eût pu léguer son génie à l’un de ses fils ; Philippe Auguste qui reconquit la Bretagne, l’Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou et la Normandie, sur des vassaux rebelles et des ennemis acharnés ; Louis son fils qui vainquit le roi Jean, en Angleterre, fut un moment souverain de ce pays, et continua d’abaisser la puissance de nos plus grands ennemis. À ce monarque succéda l’héroïque et pieux Saint-Louis. Après les batailles de Taillebourg et de Saintes, il pouvait chasser entièrement les Anglais du continent ; mais une générosité, mal entendue peut-être, lui fit rendre à Henri III, à la charge de l’hommage lige, des provinces à jamais perdues pour lui. Tous ces princes ne durent pas à leurs seuls talents des succès aussi glorieux qu’utiles ; ils trouvèrent parmi nous, outre des capitaines et des ministres dignes de seconder leurs desseins, une nation généreuse et dévouée au salut de la patrie.
Tout était ou semblait perdu après la perte des batailles de Crécy et de Poitiers ; la France, naguère libre et indépendante, était retombée sous le joug ; et, pour comble de malheur, le roi Jean, préférant une liberté honteuse à la gloire de se conserver digne du trône jusque dans les fers, avait signé l’abandon de nos plus belles provinces. Les états, convoqués par le régent, frémirent à la lecture de ce traité, et le rejetèrent avec indignation. À cette nouvelle, Édouard entre en France à la tête de cent-mille hommes, soutenu par les machinations criminelles de Charles le Mauvais, roi de Navarre. La France est ravagée en tout sens, la capitale dépeuplée par une horrible famine, tous les maux fondent sur nous ; mais la providence tenait en réserve Charles V et Du Guesclin, et bientôt il ne reste à Édouard III, de toutes ses conquêtes, que la ville de Calais.
On connaît la foule de calamités qui nous accablèrent durant le règne trop long du malheureux Charles VI. La France, partagée entre les partis des Bourguignons et des Armagnacs, vit le sang de ses enfants couler de tous côtés, les Anglais de nouveau appelés dans son sein par des factieux sans patrie, Henri V demander insolemment la couronne de France, accourir avec une armée, et mettre le siège devant Harfleur. Au bruit de ces événements, la nation oublie ses dissensions ; une armée, quatre lois plus nombreuse que celle de l’ennemi, se forme comme par enchantement. Henri V, environné de toutes parts, va périr avec tous les siens. Une faute impardonnable lui donne la victoire dans les champs d’Azincourt. Plus terribles et plus cruelles que l’ennemi, les divisions intestines recommencent ; le duc de Bourgogne et la reine Isabeau de Bavière font une entrée triomphale dans les rues de Paris, encore teintes du sang d’un nombre immense de victimes ; d’un autre côté, le vainqueur d’Azincourt assiège Rouen, dont les habitants se signalent inutilement par des prodiges de zèle, de courage et de fidélité ; et, malgré leur héroïque résistance, Henri V, maître de leur ville en cendres, fait frapper une monnaie avec cette inscription : Henri, roi de France
. Enfin Isabeau conspirant contre son propre fils avec le duc de Bourgogne, conclut, avec le monarque anglais, un traité qui, en privant le dauphin, Charles VII, de la couronne, transmettait ses droits à Henri V. Dans ces affreuses circonstances, on ne peut lire, sans admiration, les exemples de courage et d’héroïsme donnés par les braves qui défendaient les places de Mantes, Meulan, Melun, derniers remparts de la capitale, et ce noble refus fait parle prince d’Orange de mettre le royaume en mains de l’ennemi ancien et capital du royaume. Personne n’ignore que Henri V vint établir sa cour à Paris. Tous les maux, les exactions, les tributs, la misère, le ravage et la famine semblèrent être venus avec lui en France, et conjurer notre ruine totale.
Il n’y avait plus de France en quelque sorte. Le monarque du premier des royaumes chrétiens, jeune, faible, sans secours, sans expérience, humilié par l’étranger, gouverné par d’insolents favoris, manquant d’autorité sur ses sujets ; mais brave, généreux et capable de recevoir une noble impulsion, sinon de s’arracher de lui-même à son indolence naturelle, était exposé à s’entendre appeler le roi de Bourges, nom dérisoire que les Anglais lui avaient donné. La seule défense d’Orléans, prolongée avec un courage inouï par ses intrépides habitants, conservait encore une ombre de monarchie française.
Orléans pris, Charles VII était détrôné. Après un combat terrible qui semblait avoir épuisé les dernières forces d’une ville livrée à tous les besoins, affaiblie par des pertes sans nombre, ce prince désespérait entièrement de sa fortune, et roulait dans sa pensée des projets qui n’étaient pas tous dignes d’un roi. Au reste, quelle que fut sa résolution, c’en était fait d’Orléans, de la France et du monarque ; le sort futur de l’Europe et du monde allait peut-être changer, si le génie de la patrie n’eût encore suscité pour nous un de ces êtres étonnants qui, par un irrésistible ascendant, s’emparent de tous les esprits, subjuguent tous les cœurs, et ne disparaissent de la scène qu’après avoir accompli l’œuvre glorieuse à laquelle ils étaient appelés. Cette fois, une femme fut le ministre des conseils de la sagesse divine ; une femme eut la gloire d’affranchir sa patrie et de la sauver de la plus cruelle des extrémités.
On a vu des femmes, chez les peuples anciens, donner des preuves de la plus rare intrépidité ; mais la France est, je crois, la seule contrée où leur sexe puisse s’honorer d’avoir produit la libératrice de tout un peuple. Si Jeanne d’Arc eût rendu cet immortel service aux citoyens d’Athènes ou de Rome, les plus beaux génies du monde auraient consacré leurs veilles à célébrer son nom, le lieu de sa naissance, sa mission divine et ses exploits surnaturels ; elle aurait eu des statues et peut-être un temple comme une divinité particulière de son pays. Tous les ans, la poésie aurait rappelé ses titres à la reconnaissance publique dans une fête nationale ; quelque nouvel Homère se serait emparé du court espace de sa vie héroïque, et en aurait fait sortir un poème éminemment empreint du triple caractère de la religion, de la morale et de l’amour de la patrie. En effet, quel magnifique sujet pour un poète digne de ce nom et convaincu que ses pareils sont chargés de donner de sages leçons aux hommes, de réveiller en eux les nobles sentiments et les grandes pensées ! Un empire qui, sous Charlemagne, embrassait l’Allemagne et l’Italie, réduit à une province et presque à une ville ; la guerre et la division partout ; l’ennemi établi dans le cœur de l’État, un monarque tout-puissant et sur le point d’arracher la couronne à un roi faible et presque désarmé ; la résistance héroïque d’une poignée de vaincus à de nombreuses légions ; un siège, cent fois plus fertile en exploits, en périls et en désastres que le siège de Troyes ; des guerriers, braves comme Achille, sans être soutenus par la présence d’une divinité, ou par une confiance aveugle dans leur destinée de gloire, unissant la férocité d’un courage indompté dans les combats, à une générosité inconnue aux héros d’Homère, à un respect et à un dévoilent chevaleresques pour la faiblesse et pour la beauté ; un monarque aimable, brave et galant ; une cour où les plaisirs et une certaine élégance de mœurs trouvaient encore leur place au milieu des calamités de la guerre civile et de la guerre étrangère ; les Dunois, les La Hire, les La Trémouille, opposés aux Salisbury, aux Suffolk, aux Bedford ; puis, pour contraster avec toutes ces figures dignes de l’épopée, une fille des champs, une vierge innocente, timide, crédule et pauvre comme ses parents, pleine d’ignorance et de simplicité, n’ayant entendu parler que de son lin, de ses fuseaux ou de ses moutons, et tout à coup inspirée par deux passions souveraines, l’amour de Dieu et l’amour de la patrie, avertie par des êtres surnaturels qui lui disent que Dieu a pitié de la France, qu’elle doit aller au secours de son roi, et qu’elle fera lever le siège d’Orléans ! Si le génie d’Homère a pu donner une physionomie particulière au courage de tous ses héros, s’il a su trouver les moyens de rendre Achille plus grand qu’eux tous, et créer un mortel au-dessus de cet Hector, qui ressemble à un dieu lui-même, quand il embrase la flotte des Grecs, avec quelle joie ce poète se serait emparé de la merveilleuse opposition que l’héroïne de Vaucouleurs forme avec tout ce qui l’environne.
Dans aucun poème il n’y a un personnage semblable à elle, et qui réunisse tant de choses contraires. Comme un écrivain digne de sentir et d’imiter la naïveté pleine de grâce du chantre du bon Eumée et dit la jeune Nausicaa, aurait pris plaisir à nous peindre l’origine, la naissance, l’humble demeure, les premières années et les innocentes occupations de l’envoyée du ciel. Herminie, fille des rois, et cachant l’auguste caractère de son rang sous les habits d’une bergère, est bien touchante ; mais quel intérêt plus tendre et plus puissant se serait attaché à la fille des champs qui s’éleva d’une si modeste condition aux soins du salut d’un empire ! Comme le poète, après nous avoir fait chérir Jeanne d’Arc, dans la simplicité d’une vie pastorale, déploierait toutes les richesses de son talent, toute l’énergie de son pinceau pour la représenter, quand elle devint l’oracle de Charles VII, le guide des plus illustres généraux, le chef de notre armée et l’espoir d’une nation dont les destinées futures étaient remises entre les mains d’une vierge de vingt ans !
N’oublions pas encore, dans les beautés poétiques du personnage de Jeanne d’Arc, ses inspirations prophétiques qui lui donnaient quelque chose de la Cassandre antique, avec cette différence que ses paroles avaient une autorité absolue sur les cœurs, tandis que ses actions la faisaient ressembler à Penthésilée, à Camille, et a Clorinde, en la plaçant toutefois beaucoup au-dessus de ces femmes héroïques. Jeanne leur fut supérieure par ses travaux, et surtout par la grandeur de ses services ; mais elle eut encore sur ses rivales de gloire un avantage moral, ce fut de retenir, jusque dans les fureurs de la guerre, quelque chose de la douceur et de la pitié naturelles à son sexe. Fidèle à la résolution de ne point verser le sang humain, Jeanne ne se servait de son épée qu’à la dernière extrémité ; même, au milieu de la mêlée, elle se contentait de repousser ses adversaires à coups de lance, ou de les écarter avec une petite hache qu’elle portait suspendue à son côté, circonstance qui fait autant d’honneur à son cœur qu’à ce courage inébranlable et calme qu’elle devait à sa confiance en Dieu.
Remarquons encore que ce premier trait du caractère de Jeanne lui donne une physionomie particulière, et offrait au chantre de la Pucelle d’Orléans des ressources que le Tasse a employées avec un talent inconnu à Virgile ; il n’y a pas jusqu’au cortège guerrier, aux armes mystérieuses et à l’étendard de Jeanne d’Arc qui n’eussent heureusement figuré dans une épopée. Enfin, rien n’aurait manqué au poète pour féconder et varier son sujet, ni l’importance de l’événement principal, ni les caractères, ni les situations, ni les grandes agitations des empires, ni les fureurs des factions, ni les rivalités des princes, ni la lutte de deux religions qui se disputaient l’empire du monde, ni les prodiges de la nature et les menaces d’un ciel toujours armé de foudre et d’éclairs jusque dans la saison la plus étrangère aux orages, ni les calamités extrêmes, ni la terreur et le désespoir des peuples.
Ce n’est point à nous a déprécier l’épopée que nous devons à un poète dont l’étonnante variété a fait tant de présent à la littérature française ; mais nous ne pouvons nous empêcher de regretter que Voltaire n’ait pas conçu, au temps de sa maturité, le plan d’un poème épique sur la délivrance de notre patrie par la Pucelle ; nous aurions un chef-d’œuvre peut-être. Trop jeune, trop emporté par la fougue de l’âge et par le démon de la poésie, quand il fit la Henriade, Voltaire ne sut pas se rendre maître de sa matière ; il fut dominé par elle, au lieu de la traiter avec cette autorité absolue que le génie exerce sur ses compositions. L’esprit du temps était d’ailleurs peu favorable à une conception épique. Une cour qui riait de tout, rapetissait tout autour d’elle ; les favoris du régent auraient accueilli, avec des moqueries, le poète qui, agrandi dans le commerce d’Homère, aurait fait des hommes semblables à ses dieux. Avec de pareils juges on ne pouvait pas espérer les larmes que les vers du grand Corneille arrachaient au grand Condé. Voltaire né avec une singulière vivacité, admis dès sa première jeunesse dans la société des Épicuriens du Temple, et enclin de sa nature à chercher un côté plaisant aux choses sérieuses, n’avait pas alors assez de force pour se séparer, en quelque sorte, de ses contemporains, et habiter longtemps avec son génie le monde idéal, où le poète épique doit se placer pour élever jusqu’au sublime, sans nuire à la vérité de l’imitation, la peinture des événement du monde réel. Il a cent fois retouché la Henriade ; mais avec le secours de ses nouvelles réflexions et d’un talent aussi souple que brillant, il n’a jamais pu parvenir à corriger le vice radical de sa conception première. Plus avancé en âge, il aurait été plus grave, plus hardi et plus dramatique à la fois ; il nous aurait donné, peut-être, au lieu d’un dessin ferme, élégant et précis, un tableau riche de couleurs, rempli d’action et de mouvement, et fondé sur une pensée de génie.
Entraînés par les considérations diverses qu’il nous a suggérées, jusqu’ici nous n’avons point encore parlé de M. Le Brun de Charmettes, et cependant nous avons mis plus d’une fois son ouvrage à contribution. Le premier volume contient une introduction sur l’origine, les intérêts et les querelles des Anglo-Saxons et des Francs, dont les descendants, fidèles aux inimitiés de leurs pères, se disputaient comme une proie la possession du royaume de France. L’auteur a peut-être excédé les justes proportions dans cette partie de son travail ; il aurait pu gagner beaucoup en rapidité, sans rien perdre sous le rapport de l’instruction qu’il voulait donner à ses lecteurs. Par exemple, son siège d’Orléans, d’ailleurs bien raconté, occupe à lui seul plus de place que le précis de l’histoire des deux nations rivales jusqu’au temps de Charles VII. L’auteur abuse de la permission de citer, en insérant à tout moment des choses peu importantes, et écrites dans un langage devenu presque inintelligible pour nous. Plus sobre à cet égard, il aurait au contraire donné du prix à son ouvrage, en réservant ses citations pour les passages où les pensées gagnent de la force et de la grâce, en conservant la naïveté et la franchise de l’expression antique.
Il règne une critique saine et judicieuse, avec le même défaut que nous venons de signaler, dans les recherches de M. Le Brun, sur le lieu natal, la famille, l’enfance et la jeunesse de notre héroïne. L’auteur explique fort bien comment l’ordre d’idées et la nature de sentiments qui régnaient autour de Jeanne d’Arc, ont dû déterminer, en quelque sorte, ses actions, et la préparer aux merveilles qu’elle devait opérer. Tous les habitants de Domrémy, sa patrie, étaient dévoués aux Armagnacs, et par conséquent au roi Charles VII ; dès le berceau, elle avait été élevée dans la haine de tous ceux qui favorisaient l’étranger, et contribuaient au malheur comme à l’esclavage de la France. Ajoutez à l’exaltation de l’amour de la patrie, tous les ravissement de cœur que peut donner la ferveur religieuse, et vous comprendrez comment Jeanne d’Arc se trouvait propre à croire à sa vocation, et à marcher dans sa glorieuse entreprise comme une vierge prédestinée, que Dieu conduit par la main.
Le philosophe le plus incrédule ne saurait lire sans admiration, les paroles, tantôt naïves et simples, tantôt pleines de force et de sens, et quelquefois sublimes, qui sortirent de la bouche de Jeanne d’Arc, au premier moment de sou apparition sur la scène. Il y a vraiment dans cette fille, si jeune et si extraordinaire, une autorité surnaturelle. L’auteur a eu raison de traiter avec une scrupuleuse exactitude cette partie de son récit ; le lecteur est curieux des moindres détails qui peuvent lui donner les moyens de comparer l’héroïne avec elle-même, depuis le commencement jusqu’à la fin de sa vie.
Le volume dont nous rendons compte nous montre Jeanne d’Arc admise devant Charles VII, qu’elle subjugue par le double ascendant de la vérité et d’un enthousiasme puisé dans une source sacrée. Bientôt nous la voyons devant Orléans, où elle va commencer le cours des prodiges qui sont consacrés dans l’histoire. Nous nous arrêtons ici avec l’auteur. Le sujet, qu’il a traité est abondant, riche de détails, et susceptible du plus grand intérêt. Dans un second article nous examinerons jusqu’à quel point il a rempli l’attente excitée par ses promesses et par le sujet lui-même ; mais quelque opinion que nous devions émettre à cet égard, nous ne saurions refuser à l’auteur un éloge qui lui est dû. Son livre respire d’un bout à l’autre le sentiment profond de l’amour de la patrie ; il annonce un bon citoyen et un véritable Français.
P. F. Tissot.
Moniteur universel (5 octobre 1817)
Article magistral signé A.
sur l’énigme Jeanne d’Arc (suivi d’un second le 9 octobre).
Il commence par un résumé de la vie de l’héroïne, une brève historiographie d’avant Le Brun, et un éloge de son ouvrage, dont la longueur, qui pourrait paraître rebutante, est néanmoins nécessaire :
Il n’avait pas paru depuis longtemps en France un ouvrage historique aussi solide de cette importance et de cette étendue, et pour les parties essentielles, pour l’exactitude, l’impartialité, le jugement et la critique.
La seconde partie est une longue réflexion sur le surnaturel de cette épopée, qui commence par un résumé des systèmes
pour expliquer Jeanne d’Arc et de leur réfutation.
On a cherché à expliquer de plusieurs manières le merveilleux dont la vie de l’héroïne du XVe siècle est remplie.
L’article déroule ensuite une succession de faits, qui pris individuellement pourrait s’expliquer par d’heureuses coïncidences, mais qui mis bout à bout finissent par produire un étrange sentiment.
À noter qu’on y lit une idée formulée quasiment à l’identique par Quicherat, trente ans plus tard :
Rappelons-nous ces circonstances de sa vie si extraordinaire, et en même temps si bien démontrées, qu’on ne peut les révoquer en doute sans ébranler les fondements de toute certitude historique.
Quicherat, Aperçus nouveaux (1850), ch. VII sur les Facultés extraordinaires mises en jeu par les visions de Jeanne :
Dans mon opinion, les documents fournissent pour chacune des trois espèces de révélations qui viennent d’être énoncées, au moins un exemple assis sur des bases si solides, qu’on ne peut le rejeter sans rejeter le fondement même de l’histoire.
(Lien : Retronews.)
Premier article. — Si l’histoire rappelle à notre mémoire un événement ou plutôt un suite d’événements merveilleux, c’est bien le triomphe de Charles VII, prêt à fuir aux extrémités de son royaume c’est bien la résurrection de la France réduite aux abois, opérée par l’héroïque enthousiasme d’une simple Bergère. Si jamais faits étonnants, et vraiment prodigieux, signalèrent les annales d’un peuple, ce sont bien la levée du siège d’Orléans, la marche de Charles VII, suivie de son sacre à Reims, à travers mille obstacles et des périls qui devaient paraître insurmontables ; ce sont les victoires remportées coup-sur-coup, dans l’espace d’un an, par des troupes jusqu’alors constamment battues, et que tant de défaites devaient avoir découragées ; ce sont enfin surtout les circonstances extraordinaires qui accompagnèrent ces triomphes inattendus ; et si jamais événements miraculeux furent attestés et mis hors de doute par une foule de témoignages authentiques, par des documents irrécusables et encore subsistants, ce sont ceux qui ont marqué la brillante et rapide carrière parcourue par l’Amazone de Domrémy. Le caractère de l’héroïne n’excite pas moins que les événements l’étonnement et l’admiration, ne confond pas moins notre esprit. C’est une fille des champs, sans instruction, sans culture, simple et ignorante, n’ayant jamais vécu qu’avec ses parents, pauvres cultivateurs, ne connaissant que les villageoises ses compagnes, son église et ses troupeaux ; qui, à dix-sept ans, se croit appelée a sauver la France, presque anéantie, ose entreprendre l’exécution de ce dessein magnanime, et parvient à l’accomplir, contre toute attente, dans le terme qu’elle a elle-même fixé.
Une bergère naïve se présente devant son Roi, lui parle avec une noble fermeté, au milieu des grands de son royaume et de ses courtisans, et l’encourage par des promesses que tout doit accuser d’une témérité insensée, mais dont son courage et sa sublime confiance font espérer l’accomplissement. Parmi des généraux exercés aux combats, celle qui n’a jamais manié que la houlette semble tout à coup leur égale en bravoure, en adresse et en habileté. Elle revêt l’armure des guerriers, et se montre aussitôt en héroïne. Elle conduit son superbe coursier ; agite sa lance, porte son étendard avec beaucoup de grâce et de dextérité. Elle exhorte, enflamme les soldats ; intrépide au milieu des dangers, toujours la première à l’assaut, bravant les traits de l’ennemi, ne faisant point attention à ses blessures, elle commande et on obéit avec allégresse. Elle promet la victoire, et on ne connaît plus de périls. L’ennemi, effrayé à son aspect, fuit partout épouvanté. Mais cette guerrière si audacieuse, est en même temps un ange de piété, de modestie et d’humanité. Jamais elle ne se sert du glaive ; elle a horreur de répandre le sang. Elle sauve et s’empresse de secoua les prisonniers et les blessés. Elle verse des larmes sur le sort des vaincus. Elle rend grâces à Dieu de ses triomphes, et jamais ne s’enorgueillit. Elle se refuse aux témoignages de l’admiration et de la reconnaissance des peuples, et quand elle ne peut s’y soustraire, elle les envoie à l’éternel arbitre des événements. Chaste dans ses mœurs, douce et patiente, elle ne montre jamais de colère que contre le vice. Sobre, simple, bienfaisante, elle ne donne l’essor à son génie et à son héroïsme que pour sauver son pays et son prince. Modèle de toutes les vertus, c’est un être d’une nature supérieure sous les traits d’une femme. Sa mission accomplie, elle implore sans cesse comme une grâce le droit de retourner dans sa famille, et d’aller dans le lieu de sa naissance reprendre sa vie innocente et les travaux des champs. Forcée de rester à l’armée, elle se dépouille dès lors de toute autorité, s’abstient de donner des avis, et se borne à encourager les troupes par son exemple.
Victime de la vengeance de ceux qu’elle a vaincus, en proie aux tourments d’une captivité rigoureuse, aux vexations d’une longue et horrible procédure, dans laquelle l’inimitié et la perfidie multiplient les pièges, les ruses criminelles et les séductions, elle montre une fermeté inébranlable, étonne ses juges, ou plutôt ses oppresseurs, par la noblesse, l’énergie et l’à-propos de ses réponses, reste fidèle à son Roi et à l’honneur national, au péril de sa vie, et porte jusque sur le bûcher fatal le courage de la piété la plus fervente, et du dévouement le plus glorieux. Quelle récompense pour tant de services, d’exploits et de vertus !
C’est cette héroïne qu’un grand poète français qui lui avait rendu justice comme historien (voyez, l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations), n’a pas rougi de diffamer dans un poème dont l’opprobre est malheureusement ineffaçable ; c’est elle qu’un poète étranger a vengée dans un drame étincelant de beautés. Pourquoi faut-il que ce soit Voltaire qui ait dégradé Jeanne d’Arc, et Schiller qui nous ait dérobé la gloire de lui rendre un digne hommage ?
Plusieurs de nos écrivains avaient célébré ses exploits et ses vertus. L’abbé Lenglet du Fresnoy lui avait consacré une histoire spéciale, qui contient des recherches précieuses, et que la médiocrité du style n’empêchait pas de lire avec intérêt. M. de L’Averdy avait fait sur sa vie, et principalement sur son procès, des recherches beaucoup plus étendues, et qui ont été très utiles à l’auteur de l’ouvrage dont nous nous occupons. Villaret, le continuateur de Velly, dans les 14e et 15e volumes de son Histoire de France, a traité avec beaucoup d’intérêt et de talent cette époque si mémorable du règne de Charles VII. Il a peint Jeanne d’Arc comme une héroïne digne de tous nos respects. Dans ces derniers temps, M. Chaussard, et M. de Caze, sous-préfet de Bergerac, ont consacré à cette guerrière célèbre des écrits qui ne sont pas sans mérite. Enfin, quelque temps avant la publication de l’ouvrage de M. Le Brun de Charmettes, M. Berriat-Saint-Prix a fait paraître une esquisse rapide de sa vie, esquisse dont le coloris ne manque ni de vigueur, ni de vivacité, et qu’il a accompagnée d’un grand nombre de notes dont plusieurs sont curieuses.
Mais il nous manquait encore un ouvrage complet, appuyé sur tous les documents authentiques, dans lequel tous les événements de la vie de Jeanne d’Arc fussent éclaircis par une discussion approfondie des écrits contemporains ou postérieurs, des témoignages, et de toutes les parties de la procédure dont elle fut la victime. C’est cet ouvrage que M. Le Brun de Charmettes a entrepris, auquel il a consacré de longues études, et qu’il a exécute avec une attention laborieuse, une scrupuleuse patience et une rare sagacité, à l’aide de recherches qu’on peut appeler immenses. On peut dire cette fois que nous avons enfin une excellente histoire de la Pucelle d’Orléans. Son nouvel historien n’a lien laissé à faire pour l’examen et le détail exact des faits. Il n’avait pas paru depuis longtemps en France un ouvrage historique aussi solide de cette importance et de cette étendue, et pour les parties essentielles, pour l’exactitude, l’impartialité, le jugement et la critique. Il doit prendre place à côté des ouvrages les plus estimés, publiés chez l’étranger.
M. Le Brun de Charmettes ayant voulu appuyer toujours son récit par des citations d’écrits contemporains intercalées dans le corps de l’ouvrage, et composer l’histoire du procès de la Pucelle avec les pièces mêmes de ce procès, s’est interdit par là une narration historique qui lui appartint entièrement ; il s’est ainsi ôté la faculté de lutter avec les maîtres de l’art sous le rapport de la composition historique, de la manière et du style. Mais ce qui lui appartient dans cette narration fait toujours honneur à ses principes et à son cœur, et n’en fait pas moins très souvent à son talent. Si son style pèche quelquefois par excès d’abondance, il est toujours clair, et facile, souvent harmonieux et élégant, toujours franc, et plein d’âme, de chaleur et de vie.
On a cherché à expliquer de plusieurs manières le merveilleux dont la vie de l’héroïne du 15e siècle est remplie.
Les uns ont prétendu que la cour de Charles VII n’imaginant plus aucun moyen ordinaire pour relever le parti du Roi légitimé, avait eu recours à la crédulité superstitieuse du temps, et tenté de ranimer le courage des Français en supposant une mission divine. Dans ce système, Jeanne d’Arc, ou aurait concouru à la fraude, en feignant de se croire inspirée, ou aurait été elle-même dupe des manœuvres de la cour, dont elle ne pourrait être considérée que comme l’instrument.
Dans son ouvrage sur les mœurs et l’esprit des nations, Voltaire, comme un s’en doute bien, tout en applaudissant à l’héroïsme de Jeanne d’Arc, n’a pas manqué d’autoriser l’une ou l’autre de ces deux opinions.
M. L. B. de C. en a complètement démontré la fausseté. Il a fait voir l’impossibilité des manœuvres que l’on suppose. Dès l’âge de treize ans, Jeanne d’Arc s’est crue inspirée, et s’est persuadée qu’elle avait des apparitions. Son père, Jacques d’Arc, averti de ses croyances par un songe, déclara qu’il la noierait si elle s’avisait de vouloir réaliser ses espérances. Baudricourt la regardant comme une insensée la renvoya deux fois, en disant qu’il fallait la guérir de sa fuite à force de coups. Il ne céda qu’à un ordre du Roi, ou, suivant la chronique du siège d’Orléans, à la coïncidence étonnante de la défaite de Rouvroy avec l’avis que la Pucelle avait donné d’un grand désastre dans l’Orléanais, le jour même de l’événement. La manière dont il la congédia, en lui disant : Vas-donc et advienne ce qui pourra
n’annonce ni un homme bien persuadé de la mission de notre héroïne, ni un agent de la cour, empressé de mettre à profit la crédulité de Jeanne d’Arc. Arrivée à Chinon, elle fut d’abord assez mal accueillie, n’éprouva que de la défiance, fut soumise à toutes sortes d’épreuves, à des examens réitérés, et n’inspira enfin plus de confiance qu’à force d’enthousiasme, de résolution, par des mots pleins de dignité, par l’ascendant de son génie. Les difficultés que lui faisait entre autres l’archevêque de Reims ne sont point d’un prélat disposé à mettre en œuvre une femme qui en eût imposé, ou qui se fût montrée trop crédule. Toute la vie de Jeanne d’Arc repousse le soupçon d’imposture, et, malgré sa simplicité de cœur et son ignorance, l’étonnante élévation de son génie, l’à-propos et la sublimité de ses paroles dans toutes les occasions importantes, sa défiance à l’égard du P. Richard et de Catherine de La Rochelle, enfin, ce qu’elle dit en riant à Mme de Bouligny, quand des gens du peuple la priaient de toucher des croix, des chapelets, croyant leur faire contracter des vertus merveilleuses : Touchez-les vous-mêmes ; car ils seront aussi bons de votre toucher que du mien
ne permettent pas davantage de supposer en elle ou folie, ou crédulité stupide. Une foule de témoignages, dont un grand nombre tels que celui de Dunois, sont irréfragables, déposent de l’opinion qu’on avait du génie, de la sagesse, des vertus de Jeanne, et du respect qu’elle inspira constamment, même aux guerriers les moins scrupuleux, même au milieu des camps, même à ses ennemis, durant son procès, et jusque sur le bûcher ; jusqu’au bourreau qui, obligé de l’exécuter, s’en confessa comme d’un crime dont il était épouvanté.
Il est donc certain que Jeanne se crut inspirée, et appelée par l’ordre de Dieu à sauver la France, qu’elle se crut toute sa vie depuis l’âge de treize ans favorisée d’apparitions et de révélations. Sa bonne foi n’est pas moins hors de doute que son courage héroïque et son génie.
Maintenant peut-on croire qu’elle fut la dupe de sa piété et de son imagination ? Sa piété fut à la vérité constamment portée au plus haut point de ferveur et d’exaltation. Tout tendait à lui donner ce caractère, ses vertus, la chasteté de son âme et de ses mœurs, son enthousiasme naturel ; et même, ajoute-t-on, la faveur spéciale qu’elle avait reçue en naissant, d’être exemple des infirmités habituelles de son sexe.
Mais elle n’eut pas seulement une âme ardente et tendre. Elle eut aussi une âme forte, et une grande force d’esprit qu’attestent toutes ses actions, tous ses discours ; sa réponse à Mme de Bouligny que nous avons citée la montre supérieure à de vaines superstitions. Rien dans sa conduite, ni dans ses paroles ne dénote ni la faiblesse d’intelligence, ni cet échauffement du cerveau, voisin de la démence, qui sont les sources ordinaires des illusions et des visions. Dans les plus grands dangers, dans les élans de son enthousiasme, comme dans les actes les plus fervents de sa piété, elle ne donne aucun signe qui puisse faire soupçonner une tête affaiblie, ou quelque altération dans ses facultés mentales.
Non seulement elle se crut inspirée et appelée à sauver la France, mais elle se crut le don de prophétie d’après ses révélations, et s’il y a des faits attestés, prouvés par des témoignages authentiques, ce sont ses prédictions toutes réalisées, aux époques qu’elle avait indiquées.
Rappelons-nous ces circonstances de sa vie si extraordinaire, et en même temps si bien démontrées, qu’on ne peut les révoquer en doute sans ébranler les fondements de toute certitude historique.
Nous ne parlerons pas de la nouvelle donnée à Baudricourt d’un grand désastre dans l’Orléanais, le jour même de la défaite de Rouvroy, cette prédiction n’est pas suffisamment attestée ; il n’est pas assez prouvé que ce soit la singularité de ce fait qui ait triomphé des répugnances de Baudricourt et l’ait déterminé à envoyer Jeanne au Roi. D’ailleurs cette coïncidence considérée isolement, pourrait ne paraître que surprenante. Jeanne d’Arc aurait pu se persuader que l’événement avait eu lieu, le dire pour décider le gouverneur et être justifiée par un concours fortuit des faits. Passons.
Le Roi et la cour montrant de la défiance, elle prend le Roi à part, et lui donne un signe de sa mission dont il déclare qu’il est satisfait. Mais elle a juré de ne jamais révéler ce secret, et jamais ni elle ni le Roi ne s’en sont expliqués. M. de Caze, sous-préfet de Bergerac, a prétendu qu’elle était sœur utérine du Roi, fille d’Isabeau de Bavière et du duc d’Orléans, et que c’était le secret qu’elle avait révélé à Charles VII. L’hypothèse est ingénieuse. Mais on peut voir dans l’ouvrage de M. Le Brun du Charmettes que cette supposition ne soutient pas l’examen. D’après un manuscrit de N. Sala, gentilhomme, panetier du dauphin, fils de Charles VIII, qui déclare tenir le lait de Gouffier de Boisy, gouverneur du prince, et ancien favori de Charles VII, lequel affirmait le tenir de ce prince, M. Le Brun de Charmettes croit qu’elle révéla au Roi une prière qu’il avait adressée seul à la Vierge dans un moment de détresse. Dans cette prière, Charles exprimait un doute sur la légitimité de sa naissance, et par conséquent de ses droits au trône. Cette circonstance coïncide parfaitement avec ce que Jeanne déclara à son aumônier, Jean Pasquerel, avoir dit au Roi : Je te dis de la part de Messire (de Dieu) que tu es vrai héritier de France et fils du Roi
, déclaration attestée par la déposition de cet ecclésiastique dont la véracité n’est pas suspecte, et qui n’avait d’ailleurs nul intérêt à l’inventer. La nature de ce secret explique encore à merveille l’intérêt que le Roi et Jeanne d’Arc avaient à ne le jamais divulguer ; rien ne pouvait faire plus de tort à Charles VII que la publication des doutes qu’il avait exprimés. Rien ne paraîtrait donc plus vraisemblable que cette explication, si, pour l’admettre, il ne fallait pas en même temps croire à un miracle, sur la foi d’un témoin dont, à la vérité, on ne peut soupçonner la bonne-foi. Quoi qu’il en soit, il paraît certain qu’il y eût un secret de révélé au Roi par Jeanne, car elle l’a déclaré, et elle était incapable de tromper. Charles VII confirmait sa déclaration, et ce prince qui se défiait encore de ses promesses ne pouvait chercher à produire une illusion, en feignant de reconnaître pour vraie une révélation qu’il aurait connue fausse. Le secret révélé était-il celui dont parle Sala, et supposait-il dans Jeanne une faculté hors de l’ordre naturel ? C’est ce qu’on ne saura jamais d’une manière positive.
Elle prédit qu’elle fera lever le siège d’Orléans. N’oublions pas a quel degré de découragement les Français étaient réduits par leurs défaites, dont la dernière, toute récente, les avait mis aux abois ; combien les Anglais étaient redoutables et par leur nombre et par la confiance que leur inspiraient tant de victoires, et par leurs fortifications, et par le courage et le talent de leurs généraux. Promettre la levée du siège d’Orléans, c’était promettre un miracle. Ce miracle s’opère à l’aspect de Jeanne ; dirigés par son étendard, les Français redeviennent tout à coup autant de héros invincibles. Les Anglais, tant de fois vainqueurs, sont tout à coup vaincus et dispersés. Ici le miracle s’explique par l’enthousiasme et la confiance qu’inspirait une héroïne, belle, intrépide, remplie d’une ardeur qui paraissait surnaturelle, et que les peuples croyaient envoyée de Dieu.
Mais une circonstance du siège et de sa prophétie ne s’explique pas aussi aisément. Avant un assaut, elle prédit qu’elle sera blessée à la gorge, mais que sa blessure ne l’empêchera pas d’agir. Elle l’avait déjà annoncé au Roi, et ce fait est prouvé ; la prédiction est constante, elle se réalise de point en point.
À la journée de Patay, on lui demande si les Anglais seront battus : elle répond que les Français doivent se munir de bons éperons. Quoi ! fuiront-ils, lui dit-on ? Non, réplique-t-elle, mais ils en auront besoin pour poursuivre les ennemis. En effet, Fastolf, le vainqueur de Rouvroy, s’enfuit avec les siens, saisi d’une terreur panique. Jeanne, qui avait remarqué à Orléans la terreur des Anglais, pouvait croire qu’ils ne combattraient pas avec leur vigueur accoutumée. Sa prédiction n’est pas moins très remarquable. Mais poursuivons.
Contre toute apparence de succès, elle veut mener le Roi à Reims, et prédit qu’elle l’y fera sacrer. Songeons qu’il fallait traverser 80 lieues de pays occupé par l’ennemi, avec une armée sans artillerie, sans provisions ; que toutes les villes, et des villes considérables, telles qu’Auxerre, Troyes et Reims même, bien défendues, pouvaient arrêter l’armée, donner aux forces ennemies le temps de se réunir, et faire échouer honteusement l’entreprise. En effet, on arrive devant Troyes, et Troyes annonce une vigoureuse résistance. Jeanne prédit qu’avant trois jours le Roi y entrera sans coup férir. Elle menaça la ville d’un assaut, et les ennemis paralysés, évacuent la ville qui se rend au Roi. À Reims, même obstacle, même prédiction, même succès ; les deux chefs ennemis qui pouvaient défendre la ville, s’empressent de se retirer. Certes, ces prédictions toutes accomplies, et toujours contre toute probabilité, sont au moins très singulières.
Après le sacre, Jeanne croit sa mission terminée. Mais elle se croit toujours favorisée de révélations, et souvent encore aussi du don de prophétie.
Avant l’assaut de Paris, elle prédit qu’elle y sera blessée : elle y est blessée.
Avant son malheur, elle prédit qu’elle sera prise, et cette triste prédiction ne se réalise que trop. Voyait-elle la jalousie des chefs que sa gloire offusquait, malgré sa modestie ? Soupçonnait-elle quelque trahison ? on peut le présumer, et ses soupçons peuvent expliquer ici sa prédiction, en même temps que son dévouement atteste sa grandeur d’âme.
Dans son procès et même après sa condamnation, en présence de ses ennemis, et l’on peut dire, de ses bourreaux, au péril de sa vie, noble victime dévouée à l’honneur national, elle prédit que les Anglais auront beau faire, qu’en vain la fera-t-on périr, qu’avant qu’il soit sept ans les Anglais abandonneront un plus grand gage qu’ils n’ont fait d’Orléans, et perdront tout en France, et qu’ils éprouveront la plus grande perte qu’ils aient jamais faite en France, et que ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français
. Le génie de Jeanne, ce qu’elle avait vu du courage et de l’ardeur des Français pouvaient sans doute lui faire augurer leur triomphe ; et le proclamer d’avance en face de ses oppresseurs, pour ainsi dire à l’aspect du fatal bûcher, était l’acte d’un héroïsme sublime qui ne l’abandonna jamais. Mais désigner presque nominativement la conquête de Paris et la victoire de Castillon, Formigny, ou préciser celle de l’époque de l’expulsion des ennemis, c’était l’accord d’une prévoyance qu’on ne peut qu’attribuer à sa sagacité naturelle. N’oublions pas d’ailleurs que Jeanne fut toujours incapable de mensonge, et qu’elle se déclarait inspirée.
A.
[La suite dans l’édition du 9 octobre.]
Journal des débats (8 octobre 1817)
Premier extrait
de l’Histoire de Jeanne d’Arc, par Charles Nodier (suivi d’un second le 10 octobre).
Après un long résumé l’histoire de Jeanne, Nodier s’en prend à Voltaire et à sa Pucelle d’Orléans, parue un demi-siècle plus tôt, qu’il accuse d’avoir éteint le souvenir de l’héroïne dans la mémoire des Français. Heureusement, l’œuvre de Le Brun vient enfin de réparer cet affront.
Un tel livre n’est pas seulement la preuve d’une vaste, curieuse et solide instruction, c’est une action honorable.
(Lien : Retronews.)
Il n’y a rien à comparer, ni chez les anciens, ni chez les modernes, ni dans la fable, ni dans l’histoire, à la Pucelle d’Orléans. Donnez à la Muse épique le choix de l’invention la plus touchante et la plus merveilleuse, interrogez les traditions les plus imposantes que les âges d’héroïsme et de vertu aient laissées dans la mémoire des hommes, vous ne trouverez rien qui approche de la simple, de l’authentique vérité de ce phénomène du quinzième siècle.
La France, à la suite du règne le plus malheureux dont les annales de la monarchie fassent mention jusqu’alors, envahie par ses ennemis, et à peine soutenue sur le penchant de sa ruine par la vaillance de quelques preux, n’oppose plus à la force de ses destinées qu’une vaine résistance. Paris est occupé par le duc de Bedford, régent pour un roi anglais. L’infortuné Charles VII, errant de ville en ville, sans espérance et bientôt sans royaume, cède à l’infortune qui l’opprime. Près de chercher un asile dans une cour étrangère, il jette un dernier regard, un regard de désespoir sur la belle France, qui ne lui offre de toutes parts que d’affreux déchirements, les dissensions civiles auxiliaires et complices des vainqueurs, et un petit nombre de braves mourant sans vengeance sur les ruines des villes incendiées qu’ils ont défendues. À peine quelques places arrêtent encore pour un moment les progrès de l’ennemi. À peine une vieille prophétie qui annonce qu’une jeune fille venue des environs du Bois Chenu délivrera le royaume, soutient encore la confiance des esprits faibles de ce temps peu fertile en esprits forts.
Tout va périr quand cette jeune fille paraît. C’est une paysanne de 16 à 17 ans, d’une taille noble et élevée, d’une physionomie douce, mais fière, d’un caractère remarquable par un mélange de candeur et de force, de modestie et d’autorité, qui ne s’est jamais trouvé au même degré dans aucune créature ; d’une conduite, enfin, qui fait l’admiration de toutes les personnes qui l’ont connue. Les mères ne désirent point de fille plus parfaite, les hommes n’ambitionnent pas le cœur d’une femme plus digne d’être aimée ; mais dès l’enfance elle a renoncé au bonheur d’être épouse et mère. Appelée à une vie d’héroïsme et de sacrifice par la voix même des anges, elle a voué sa virginité à Dieu à l’âge de treize ans. On ne sait rien autre chose de ce temps-là, sinon qu’elle a mené une vie toute pastorale dans le hameau qui l’a vue naître, conduisant les troupeaux de son père,ou s’occupant à coudre et à filer le chanvre et la laine, exercices dans lesquels elle surpassait toutes ses compagnes. Seulement, à certains jours de fête, on la voyait prosternés à l’ermitage de Bermont, devant la sainte image de la Vierge, ou bien elle se réunissait aux jeunes filles de son âge, pour chanter et pour danser sous l’Arbre des Fées. C’était un hêtre magnifique, où, pendant toute la belle saison, les bergères allaient suspendre les chapeaux de fleurs et les guirlandes qu’elles avaient tressées dans la prairie ; mais Jeanne d’Arc les réservait pour la chapelle de Domrémy. On dit aussi qu’elle dansait peu, mais qu’elle chantait avec un charme inexprimable, probablement des hymnes et des cantiques à la louange des Saints, de celui, par exemple, dont le village de Domrémy porte le nom, et qui, accoutumé à présider à l’onction sacrée de nos Rois, implorait peut-être pour elle la faveur d’y conduire bientôt Charles VII. Quand les habitants de son village fuient interrogés quelques années après sur ces différentes circonstances, ils affirmèrent presque tous que, quand elle était bien petite et qu’elle gardait les brebis, on avait vu souvent les oiseaux des bois et des champs venir manger son pain dans son giron, comme s’ils fussent privés.
Telle est la puissance que Dieu suscite tout à coup pour lever le siège d’Orléans, faire sacrer le Roi dans une ville occupée par les Anglais, et réduire leurs armées, si longtemps triomphantes, à abandonner la France. Les rebuts réitérés qu’elle essuie d’abord ne fatiguent point son courage. Elle insiste avec ardeur, parce qu’elle sait qu’elle a peu de temps pour accomplir ses desseins et qu’elle ne doit pas voir le succès tout entier de ses travaux et de ses promesses ; mais elle ne se révolte point contre les refus, parce que les refus sont du nombre des difficultés qui lui ont été annoncées. Enfin, ses instances l’emportent sur les objections de l’incrédulité ; elle part, et cette villageoise transformée en guerrier devient, dès ses premiers pas dans cette nouvelle carrière, le parfait modèle du chevalier chrétien ; intrépide, infatigable, sobre, pieuse, modeste, habile à dompter les coursiers, et versée dans toutes les parties de la science des armes comme un vieux capitaine, il n’y a rien dans sa vie qui ne révèle une haute inspiration, et qui ne porte le sceau d’une autorité divine. Les éléments eux-mêmes paraissent lui obéir. Obligée de parcourir, pour se rendre auprès de Charles, une route de cent-cinquante lieues coupée de rivières profondes, dans la plus mauvaise saison de l’année, et au milieu d’un pays couvert par les troupes ennemies, elle fournit cette course périlleuse en onze jours, sans accident et presque sans obstacles. Conduite dans l’appartement du Roi, elle le distingue du premier coup d’œil parmi les grands de sa cour, quoiqu’il ne diffère d’eux par aucun attribut particulier ; elle se fait reconnaître de lui à un signe ou à une confidence qui ne laisse point de doute à Charles sur sa mission.
Depuis ce temps là tous ses jours sont marqués par les plus brillants faits d’armes. Objet d’amour, d’espérance, de vénération pour les peuples, de terreur pour l’armée anglaise, elle combat près de Dunois, de Xaintrailles, de La Hire ; et c’est elle qui remporte partout la palme de la valeur. L’étendard de Jeanne d’Arc, ainsi qu’elle l’a dit elle-même, est toujours où est le danger ; mais, avare de sang, elle conduit les soldats dans la mêlée, brise devant eux l’effort de l’ennemi, et ne tue jamais. Tout au plus, comme elle le disait encore devant ses juges, avec cette naïveté soldatesque dont il n’est pas permis d’altérer les expressions, elle se faisait jour au travers des Anglais, en les frappant de la tête de sa hache d’armes, ou du plat de sa fameuse épée, qui était propre à donner de bonnes baffes et de bons torchons. En peu de mois toutes ses prédictions s’accomplissent. Blessée à la défense d’Orléans, d’une flèche qui lui traverse l’épaule, elle l’arrache de ses mains, retourne quelques minutes après au milieu des combattants, achève la déroute des Anglais, et délivre ces murailles qu’elle avait promis de délivrer. Charles doit être sacré à Reims. Elle lui ouvre un chemin vers cette ville ; et les villes qui se trouvent sur son passage se rendent sans se défendre.
À compter de ce moment, la puissance des Anglais, ébranlée, chancelante, prête à s’écrouler, n’est plus digne d’intéresser à sa chute une puissance plus qu’humaine. La mission héroïque de Jeanne-d’Arc est finie. Il ne lui reste plus qu’à la couronner par le martyre. Après quelques nouveaux prodiges de valeur, elle tombe dans les mains de ses implacables ennemis, et monte au bûcher avec la résignation d’une sainte. On assure qu’à l’instant où les flammes qui l’entouraient étouffèrent le nom de Jésus dans sa bouche innocente, une colombe s’éleva du bûcher, aux yeux épouvantés des Anglais, et prit son vol vers le ciel. Telle fut du moins l’illusion du remords pour les misérables qui l’avoient condamnée.
J’ajouterai un seul trait à cette esquisse imparfaite : c’est qu’elle ne doit rien à l’imagination, et que l’histoire la moins ornée ne serait pas plus sobre d’embellissements poétiques que ce sommaire rapide, extrait d’après l’important ouvrage de M. Le Brun de Charmettes [il écrit : Lebrun des Charmettes], des dépositions de cent-quarante-quatre témoins oculaires.
On avouera qu’il ne manque rien dans ce récit de tout ce qui recommande une grande renommée à la postérité. Elle a l’intérêt de la vertu, celui de la gloire, et celui du malheur, qui pour certaines âmes tendres est le plus imposant de tous. Comment se fait-il donc que le nom de la Pucelle réveille si peu de souvenirs dans la foule des Français, ou qu’il n’y réveille que des souvenirs indignes d’elle ? Le dirai-je ? Un poète, l’honneur de la nation par son génie, l’opprobre de la nation par l’usage qu’il en a fait trop souvent, hésita, jeune encore, entre deux sujets d’épopée, Jeanne-d’Arc et Henri IV. Il eut le malheur, peut-être, de choisir le second qui, placé dans un ordre d’inspirations moins merveilleuses, dans un siècle moins chevaleresque, moins poétique, moins religieux, dans un système de mœurs moins convenable à la muse épique, ne pouvait fournir que la matière d’une histoire élégante et pompeuse. La haine du christianisme qui dévorait son cœur le dirigea probablement dans ce choix malentendu. Il craignit d’ajouter aux pompes de cette religion, en substituant les merveilles de sa croyance aux abstractions glacées de la religion philosophique. Cette fois là, ses passions le trompèrent au préjudice de sa gloire et de son bonheur, car je ne suis pas éloigné de croire qu’en se familiarisant avec les hautes pensées de cette religion divine, il aurait pu devenir digne de mourir chrétien. Il paraît qu’effrayé du parti que pouvait tirer du même sujet le génie éclairé par la Foi, il crut avoir un grand intérêt à le flétrir dans sa fleur, à lui ravir ce charme délicat qu’il est si facile de détruire en France, qu’une plaisanterie altère, qu’une équivoque avilit.
Comment me ferais-je comprendre maintenant par ceux qui ne connaissent pas ce monstrueux chef-d’œuvre où l’esprit le plus ingénieux s’allie au cynisme le plus effronté pour déshonorer la vertu ? L’héroïne de Domrémy, cet ange d’innocence et de grâce, qui a coûté des larmes à ses bourreaux, et que l’histoire ne nommera jamais sans respect ; qui a répandu tant de sang pour la patrie ; qui lui a conquis tant de drapeaux et redonné tant de villes… ; cette pauvre jeune fille, qui avait délivré la France, et que les Anglais ont brûlée à dix-huit ans, Voltaire en a fait le principal personnage d’un roman de prostitution, d’un roman dont l’exécution inimitable a peut-être donné un rival à L’Arioste, mais qui souille notre littérature d’un grand opprobre. Quel genre de gloire littéraire peut jamais compenser la gloire morale, la gloire historique d’une nation ? Il vaudrait mieux que tous les beaux-arts périssent chez un peuple qu’une seule idée noble. Que serait-il arrivé dans la République romaine, si un poète du temps de Caton-le-Censeur ou des Scipions avait fait le même outrage à la mémoire de Lucrèce ou de Clélie, toutes deux si peu dignes d’ailleurs de soutenir la moindre comparaison avec Jeanne-d’Arc ? Il eût été précipité dans le Tibre, noué de couleuvres vivantes, comme un parricide public, comme l’assassin de la gloire de Rome. Nos républicains étaient moins sévères : mais quels républicains que les nôtres !
Je ne différerai pas jusqu’à mon prochain article à rendra à l’auteur une partie de la justice qu’il mérite. Son ouvrage, à le considérer sous le rapport de la composition littéraire, offre sans doute quelque prise à la critique. Sous le rapport de son utilité, de son importance pour l’histoire, on n’a rien publié depuis longtemps de plus digne de l’attention des hommes studieux et de la reconnaissance des bons Français, qui savent attacher un juste prix aux véritables titres de notre gloire nationale. Un tel livre n’est pas seulement la preuve d’une vaste, curieuse et solide instruction, c’est une action honorable.
Ch. Nodier.
[La suite dans l’édition du 10 octobre.]
Moniteur universel (9 octobre 1817)
Second extrait
de l’Histoire de Jeanne d’Arc, par A.
, qui fait suite au premier extrait du 5 octobre (voir).
La question du surnaturel est encore au centre du propos.
Que l’éternelle Providence ait […] fait de notre héroïne l’instrument destiné à l’accomplissement d’événements prodigieux, je le crois, et ce serait désavouer sa raison que de ne le pas croire.
Au sujet des apparitions, l’article admet la possibilité que Jeanne, par sa nature supérieure, ait pu se persuader qu’elle voyait réellement les objets sacrés de ses invocations
. Cela ne change pas l’équation :
Restent néanmoins des circonstances à peu près inexplicables par ce merveilleux qu’on pourrait appeler naturel.
Et il termine en reprenant à son compte la conclusion de Le Brun :
Si l’on demande à l’auteur son opinion, il répondra, dans toute la simplicité de son cœur : Je suis chrétien, je suis Français.
La seconde partie de l’article est une célébration de l’ouvrage de Le Brun, tant sur le plan historique que littéraire ; il reproduit ainsi sa description de Domrémy dans un riant vallon arrosé par la Meuse
et le portrait de Jeanne d’après les dépositions des villageois).
Nous ne finirons pas cet article sans payer à M. Le Brun de Charmettes le tribut d’éloges qui lui est dû. Le monument qu’il a érigé à notre héroïne est enfin digne d’elle. […] Il restera au nombre des plus beaux présents qu’on ait faits depuis longtemps à la littérature européenne, et nous ne craignons pas de désigner l’auteur comme le candidat qui aurait le plus de titres à la place qui viendrait à vaquer dans notre Académie des inscriptions et belles-lettres.
(Lien : Retronews.)
Le merveilleux inséparable de l’histoire de Jeanne d’Arc, ce merveilleux aussi complètement constaté que le furent jamais les faits historiques les plus éclatants, ce merveilleux à-peu-près incroyable, et cependant prouvé, a tellement frappé les écrivains d’une raison forte, habitués au doute et même à l’incrédulité, qu’ils n’ont pu s’empêcher d’avouer l’impossibilité d’expliquer l’histoire de Jeanne d’Arc par les règles communes de la critique, et les moyens purement humains.
L’histoire de cette fille miraculeuse, dit M. de Marchangy, dans une note qui accompagne le beau plan de poème épique qu’il a consacré dans sa Gaule Poétique, à l’héroïne du 15e siècle (t. VIII, p. 233, 234), arrache aux auteurs de l’Encyclopédie un aveu bien remarquable.
Ce que nous avons rapporté de Jeanne d’Arc (disent-ils, 1er vol. de l’Histoire, p. 395), et des résultats de son procès, est combiné avec le récit des historiens. Ces deux sources, les seules où il soit possible de puiser, se sentent sûrement beaucoup de l’enthousiasme qu’inspira cette fille singulière. La philosophie peut en retrancher ce qu’elle voudra… Cet instrument fut du moins bien actif et bien efficace : peut-être en tout ce phénomène historique est-il inexplicable. La condition, le sexe, l’âge, les vertus, la piété, la valeur, l’humanité, la bonne conduite, les succès de ce vengeur inattendu de Charles VII, offrent un ensemble où le merveilleux domine, quelque effort que l’on fasse pour l’écarter ou l’affaiblir.
En effet, quelque effort que l’on fasse, le merveilleux reste et reste prouvé. J’ai voulu connaître sur ce phénomène historique l’opinion du plus érudit et l’un des plus profond et des plus judicieux de nos historiens modernes. J’ai cherché dans l’Histoire universelle du célèbre Jean de Müller ce qu’il avait dû dire de Jeanne d’Arc. Quelle a été ma surprise de n’y rien trouver. Il n’en parle pas. Son nom même n’est pas prononcé. Il ne dit que quelques mots des succès étonnants de Charles VII, qu’il attribue à la rupture du duc de Bourgogne avec les Anglais. Quelque respect que l’on doive à un aussi grand et à un aussi savant historien, je le crois ici en défaut. Sans doute la rupture du duc de Bourgogne accéléra le triomphe de Charles VII ; mais il était décidé avant cette rupture, et il le fut par Jeanne d’Arc seule. Je soupçonne que Müller, toujours scrupuleux, n’ayant pu se procurer tous les documents qu’il eût voulu consulter pour former son opinion sur cette fille étonnante, avait mieux aimé garder sur elle un silence absolu que d’en parler sans une parfaite connaissance de cause. Peut-être se proposait-il de remplir un jour cette lacune, lorsqu’il aurait pu se procurer tous les renseignements qu’il voulait recueillir ; la mort l’a empêché d’achever la révision de son ouvrage.
M. Le Brun de Charmettes, dont j’ai emprunté en grande partie cette discussion, après avoir écarté victorieusement toutes les explications banales ou injurieuses à notre héroïne, finit par dire :
Si l’on demande à l’auteur son opinion, il répondra, dans toute la simplicité de son cœur : Je suis chrétien, je suis Français.
Et moi aussi je revendique ce double titre ; mais je veux que ma religion et mon patriotisme soient toujours avoués par ma raison. Je sais faire fléchir ses répugnances, quelquefois trop dédaigneuses même devant l’évidence, et ne me targue pas de cette jactance frivole qui nie tout ce qu’elle ne peut expliquer par les règles communes. Mais ici, quelque incontestable, quelque imposant que soit le merveilleux, rien n’oblige de se l’exagérer, si l’on peut le réduire en quelque sorte à des dimensions plus rapprochées de l’ordre historique, même extraordinaire, et se dispenser d’admettre comme réelles des apparitions et des révélations extérieures.
Que l’éternelle Providence ait favorisé Jeanne de dons les plus généreux, et même d’une organisation physique toute particulière ; que dans ses décrets immortels, ces faveurs aient fait de notre héroïne l’instrument destiné à l’accomplissement d’événements prodigieux, je le crois, et ce serait désavouer sa raison que de ne le pas croire. Toutes les difficultés tirées de raisonnements vagues, et de lois prétendues générales, viennent échouer devant des faits constants.
Mais Jeanne, dans son enthousiasme et l’ardeur d’une piété aussi simple que vraie, n’a-t-elle pas pu, lorsqu’elle écoutait cette voix intérieure qui lui révélait la possibilité de hautes entreprises, lorsqu’elle invoquait les anges et les saints dont elle se croyait protégée, et que ses prières ardentes la ravissaient en extase, n’a-t-elle pas pu, par d’heureuses illusions qui loin l’altérer son intelligence, ne faisaient au contraire qu’en développer toutes les forces, se persuader qu’elle voyait réellement les objets sacrés de ses invocations ? N’a-t-elle pas pu attribuer à leurs conseils, à des révélations positives les desseins et prévisions que lui dictait cette voix intime qui éclaire et dirige les êtres supérieurs au reste des humains, surtout par la force et l’élévation de l’âme ? Sa foi était si entière et si pure, ses vertus si près d’une perfection angélique, qu’elle pouvait se tromper sur ce point sans même soupçonner qu’elle se fit illusion. Eh ! n’est-ce pas déjà un miracle assez étonnant, quand on veut y réfléchir, que l’existence de ces êtres admirables qui nous laissent si loin d’eux, qui ne tiennent pour ainsi dire à l’humanité que par les formes, dont le séjour et la conduite sur la Terre rompent en quel que sot le le cours ordinaire des événements, et violent, si l’on peut s’exprimer ainsi, par la sublimité de leur caractère et de leur génie, les lots qui président généralement à notre organisation et règlent la mesure de nos facultés ?
Jamais être privilégié ne s’éleva plus que Jeanne d’Arc au-dessus des limites communes, et cette supériorité suffit seule pour expliquer la plus grande partie des événements qu’elle dirigea, comme la sincérité et la simplicité de son cœur peuvent expliquer ses croyances.
Restent néanmoins des circonstances à peu près inexplicables par ce merveilleux qu’on pourrait appeler naturel. Par exemple, son effroi lorsqu’à l’âge de treize ans, elle eut ses premières apparitions (effroi qui semblerait se concilier difficilement avec l’illusion parfaite et la joie d’un désir exaucé) ; le secret, quel qu’il soit, révélé à Charles VII ; la prédiction circonstanciée, et réalisée, de sa blessure à la gorge, qui ne l’empêcha point d’agir à l’un des assauts devant Orléans ; celle de la reddition, sans coup férir, de Troyes et de Reims ; celle de la levée du siège d’Orléans et du sacre de Charles VII à Reims ; la prophétie également effectuée de la reprise de Paris, de la victoire de Formigny, de Castillon et de l’expulsion des ennemis avant sept ans, sont des faits qui tiennent bien certainement du prodige.
On peut, au reste, puisqu’ici rien n’impose l’obligation de croire à des miracles, demeurer à l’égard de tels faits dans un doute raisonnable ; mais enfin tout inexplicables qu’il sont, l’histoire qui nous en raconte de si extraordinaires, n’en offre aucuns de mieux attestés.
Jusqu’ici nous avons cédé à l’entraînement d’une discussion intéressante, mais difficile ; actuellement, faisons connaître à nos lecteurs la manière M. Le Brun de Charmettes par deux citations : la description des lieux qui ont vu naître Jeanne d’Arc, et le portrait de son enfance. La première est le début de son nouvel historien :
Une contrée fertile, abondante en bois, en rivières, et en pâturages, s’étend entre les duchés de Bar et de Lorraine ; et, resserrée par ces deux provinces, ne tient, pour ainsi dire, que par un point, à la Champagne, dont elle fait cependant partie. Comprise dans le domaine immédiat de la couronne depuis le mariage de Philippe-le-Bel avec l’héritière de Navarre et de Champagne, il semble que les liens qui l’attachaient à la France avaient augmenté de force en raison des efforts des princes voisins pour les détruire. Presque isolée, placée à l’une des extrémités du royaume, entourée d’ennemis naturels, elle leur présentait sans cesse une proie facile à dévorer, et il n’était guère possible que cette facilité ne tentât souvent leur ambition. Elle ne pouvait remédier au danger de sa situation que par des efforts continuels de dévouement, de fidélité et de zèle ; et l’on a généralement remarqué que l’esprit national, sujet, comme presque toutes les facilités morales et physiques, à s’éteindre dans le repos, ne s’accroît, et ne se développe jamais davantage que dans les situations où il a le plus souvent l’occasion et la nécessité de s’exercer.
Au milieu de cette contrée véritablement française dans un riant vallon arrosé par la Meuse, à deux lieues au nord de Neufchâteau, à trois lieues au sud de Vaucouleurs, s’élèvent le village de Greux et le hameau de Domrémy qui, séparé de Greux par un faible intervalle, ne formait au XVe siècle qu’une dépendance de ce village. Des pâtres, des laboureurs, quelques pécheurs, attirés en ce lieu par la proximité d’une rivière poissonneuse, étaient à peu près les seuls habitants de ce séjour champêtre.
Voici le portrait de Jeanne d’Arc dans son enfance, tracé d’après les dépositions des témoins entendus lors de la révision du procès de cette guerrière généreuse :
C’était une bonne fille, simple, chaste, modeste, modérée, patiente, prudente, très douce, laborieuse, craignant Dieu, aimant à faire l’aumône, à exercer l’hospitalité, et à servir les malades ; bien élevée, conformément à son état, elle était pleine de bonnes mœurs, d’une conversation honnête et paisible, ne jurait jamais, obéissait en tout à ses parents, et recherchait de préférence l’entretien des femmes et des filles les plus vertueuses.
Ses occupations terminées, on ne la voyait point oisive et désœuvrée errer sans but dans les rues ; mais on était presque sûr, si l’on avait besoin d’elle, de la trouver dans un coin de l’église humblement agenouillée, et priant avec autant de recueillement que de ferveur. Elle était si timide, qu’il suffisait souvent de lui adresser La parole pour la déconcerter ; si charitable que, non seulement elle donnait avec empressement aux pauvres tout ce qu’elle possédait, mais qu’elle ne pouvait quelquefois s’empêcher de leur abandonner des choses dont son père avait seul le droit de disposer ; si pieuse que les jeunes gens du pays, et même ses plus chères compagnes, lui en faisaient des reproches, et cédaient fréquemment à l’envie de s’en moquer ; si hospitalière, que non contente de s’employer à faire loger les pauvres, soit chez ses parents, soit ailleurs, elle voulait leur céder son propre lit, et coucher dans l’âtre du foyer. Parvenue à l’âge de douze ou treize ans, Jeanne d’Arc témoigna peu de goût pour le chant et pour la danse. Souvent, quand les filles du hameau commençaient à se livrer à ces amusements, elle s’éloignait sans affectation, et se rendait seule à l’église, conduite qui lui attira quelquefois les reproches de ses compagnes. Elle aimait beaucoup à parler de Dieu et de la Vierge, objets de son plus tendre amour et de ses continuelles pensées… Elle jouissait de la réputation la plus flatteuse : jamais on n’entendit rien rapporter qui lui fut défavorable. Seulement quelques jeunes gens la trouvaient trop dévote… Elle était telle que tous les habitants de Domrémy la chérissaient… Albert, chevalier de Urchiis, déclare
qu’il eût bien voulu que le Ciel lui eût donné une aussi bonne fille. Enfin, le commissaire envoyé par les Anglais a Domrémy, pour faite une information sur la jeunesse de leur malheureuse captive, rapporta qu’il n’y avait rien dans tout ce qu’il avait recueilli sur sa conduite,qu’il n’eût voulu trouver dans celle de sa propre sœur.Telle était Jeanne d’Arc dans ses jeunes années, cachée sous le chaume, inconnue à l’Univers ; telle nous la verrons dans le palais des Rois, ou à la tête d’une armée triomphante ; telle nous la retrouverons encore devant ses juges, au milieu de ses ennemis conjurés pour la détruire, au fond des cachots, et jusques sur le bûcher.
Nous invitons les lecteurs à consulter, pages 281 et suivantes du premier volume, l’esquisse très bien faite des mœurs du XVe siècle.
M. Le Brun de Charmettes a défendu avec beaucoup d’adresse ses contemporains et son Roi contre le reproche d’un coupable et ingrat abandon. Malheureusement il n’est point assez prouvé qu’on ait fait tout ce qu’on pouvait faire pour arracher la libératrice de la France au sort affreux qui la menaçait et qu’elle a subi. Le silence des historiens laisse trop croire qu’on a agi mollement lorsqu’il fallait tout tenter pour remplir le devoir sacré de la justice et de la reconnaissance.
Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de M. Le Brun de Charmettes nous paraît destiné à consolider, à étendre l’admiration, l’attachement et le respect pour la mémoire de la plus vertueuse comme de la plus infortunée des héroïnes. Quel Français pourrait sans un attendrissement profond, sans une vénération religieuse, prononcer le nom de Jeanne d’Arc, de cette martyre glorieuse du patriotisme, si digne d’être honorée à jamais comme la patronne de son pays, et dont l’image devrait être portée à la tête de nos armées, dans nos grands périls, si la sagesse et la reconnaissance présidaient toujours à nos souvenirs !
Nous ne finirons pas cet article sans payer à M. Le Brun de Charmettes le tribut d’éloges qui lui est dû. Le monument qu’il a érigé à notre héroïne est enfin digne d’elle. Son ouvrage, plein d’intérêt, fruit de longues veilles et d’un travail immense, offre par le merveilleux des faits, et le talent distingué de l’auteur, une lecture extrêmement attachante. Il deviendra comme les Vies de Henri IV, de Du Guesclin, de Bayard, en quelque sorte un bréviaire pour les bons Français de toutes les classes. Il restera au nombre des plus beaux présents qu’on ait faits depuis longtemps à la littérature européenne, et nous ne craignons pas de désigner l’auteur comme le candidat qui aurait le plus de titres à la place qui viendrait à vaquer dans notre Académie des inscriptions et belles-lettres.
A.
Journal des débats (10 octobre 1817)
Second extrait
de l’Histoire de Jeanne d’Arc, par Charles Nodier ; sincère éloge du travail de Le Brun, il fait suite au premier extrait du 8 octobre (voir).
Est abordée la grande question :
Il restait à M. Le Brun de Charmettes à satisfaire l’esprit du lecteur philosophe qui compte pour peu de chose les événements quand il ne peut pas se rendre raison de leurs causes. […] Je doute que les hommes les plus éclairés de ce siècle éclairé par excellence en trouvent une autre à l’histoire de Jeanne d’Arc. Il serait peut-être plus court de la nier.
Question qui, tous faits exposés, l’amène à se ranger derrière la conclusion de Le Brun :
Il est malaisé, j’en conviens, de se refuser à dire, avec M. Le Brun de Charmettes : Je suis Français, je suis chrétien ! et de ne pas croire que l’être le plus étonnant qui ait jamais honoré l’humanité, avait reçu sa mission d’une puissance supérieure à l’humanité.
Nodier revient (comme en son premier article) sur le préjudice causé par Voltaire sur l’idée que les Français se font de Jeanne d’Arc :
Je ne parle pas de ceux qui la jugent d’après Voltaire, quoique ce soit le grand nombre.
lequel justifie la nécessaire longueur de l’œuvre de Le Brun. Il semble d’ailleurs connaître les projets de son Orléanide, puisque cette imposante matière historique ici rassemblée semble
… préparer les éléments d’un monument, qu’il sera très digne d’élever lui-même s’il lui en prend envie.
(Lien : Retronews.)
Après avoir parcouru dans toute son étendue l’histoire de Jeanne d’Arc, sans négliger un de ses détails, sans dépouiller le moindre de ces détails de ses moindres développements, et de manière à ne rien laisser à désirer à ces esprits curieux qui veulent tout savoir dans ce qui les intéresse ; il restait à M. Le Brun de Charmettes [il écrit : Lebrun des Charmettes] à satisfaire l’esprit du lecteur philosophe qui compte pour peu de chose les événements quand il ne peut pas se rendre raison de leurs causes. Cette classe de lecteurs, infiniment plus nombreuse aujourd’hui qu’autrefois, a changé sous ce rapport le système de composition de l’histoire ; et je ne sais pas si l’esprit humain y a gagné beaucoup de notions positives. Quoi qu’il en soit, l’auteur de l’Histoire de Jeanne d’Arc, parvenu à ce qu’il semble à la fin de sa tâche, a été obligé de la reprendre en sous-œuvre pour satisfaire à cette question, qu’il est si difficile de résoudre avec les simples lumières de la raison : Qu’était-ce que Jeanne d’Arc ? Il n’y a pas moins de quatre hypothèses sur ce point.
La première est celle des Anglais du quinzième siècle, qui attribuaient tous les succès de la Pucelle aux merveilles de la magie : elle ne mérite plus d’être combattue, et il est bien probable que du temps même de Jeanne d’Arc, elle ne fut que le prétexte d’une lâche vengeance et d’un horrible assassinat.
La seconde est celle qui consiste à regarder la Pucelle comme une ambitieuse adroite et courageuse, que le désir de la gloire militaire et d’une grande influence politique sur son siècle arracha à l’obscurité de la vie de la campagne, et qui couvrit ses projets d’une fausse apparence d’inspiration, pour tromper une cour crédule.
Dans la troisième, ce n’était qu’une jeune fille, ignorante, et, comme on dirait aujourd’hui, fanatisée, mais désintéressée et vertueuse, dont une politique habile se servit, comme d’un instrument, pour jeter la terreur dans l’armée anglaise, rendre le courage aux français, et relever la monarchie de ses ruines.
Dans la quatrième, enfin, c’était une héroïne vraiment suscitée par Dieu pour la conservation d’un royaume qu’il protège, pour le salut d’un peuple qu’il aime : celle-là n’obtiendrait de beaucoup de gens que le sourire d’une haute dérision ; aussi M. Le Brun de Charmettes a l’excellent esprit de ne pas la discuter.
Après avoir examiné ces différentes questions avec autant d’impartialité que de goût, après les avoir soumises à l’ana lyse la plus fine et la plus judicieuse, sans rien dissimuler des présomptions qui appuient chacune d’elles eu particulier, sans craindre même d’ajouter de nouveaux aperçus, quelque fois plus piquants que les premiers, à ceux sur lesquels ces hypothèses ont été’ d’abord établies ; après avoir combattu avec plus d’avantage encore une supposition infiniment moins digne de considération quoiqu’elle puisse offrir quelques ressources au roman historique et même à l’épopée, celle qui fait naître Jeanne d’Arc du sang dos Roi, et qui lui donne pour frère le brave bâtard d’Orléans, l’auteur de l’Histoire de la Pucelle résume son jugement dans une phrase simple et noble, qui est plutôt l’énonciation d’un sentiment que la solution d’une difficulté de critique, mais qui n’en est que plus imposante et que plus persuasive :
Je m’aperçois, dit-il, qu’en réfutant les systèmes qui attribuent les faits de la Pucelle à l’invention humaine, j’ai suffisamment exposé le système contraire qui consiste à y reconnaître la main de Dieu. Je n’entrerai donc pas à cet égard dans de plus grands détails. Que si l’on demande maintenant à l’auteur de cette Histoire quelle est son opinion particulière sur Jeanne d’Arc, il se contentera de répondre dans toute la simplicité de son cœur : Je suis Français, je suis chrétien.
Ce n’est pas là, je le répète, une explication suffisante pour tout le monde ; mais je doute que les hommes les plus éclairés de ce siècle éclairé par excellence en trouvent une autre à l’histoire de Jeanne d’Arc. Il serait peut-être plus court de la nier. En effet, quand on pense que ces grandes inspirations politiques et militaires qui ont soutenu la France sur le penchant de sa ruine émanaient d’une jeune fille innocente et simple, revêtue de tout ce que la beauté a de plus enchanteur, de tout ce que la candeur de l’adolescence a de plus touchant, et en même temps d’un courage et d’une grandeur d’âme incomparables ; quand, sur la foi de ses contemporains et des images qui nous restent d’elle, et qui ont été tracées d’après nature, on se la représente si semblable dans l’expression angélique, et cependant terrible de sa physionomie, au Saint-Michel de Raphaël, qu’on croirait qu’elle lui a servi de modèle ; quand on la suit avec l’historien au milieu de ces mêlées sanglantes, sur ces murailles ébranlées, qui vont un instant plus tard couvrir l’ennemi de leurs ruines, et qu’on la voit, impassible, n’opposer à l’effort des soldats furieux que son étendard flottant ou le revers de sa hache d’armes ; quand on entend cette paysanne haranguer les premiers chevaliers du royaume, les hommes les plus polis et les plus distingués de son temps, dans des termes qui les remplissent d’étonnement, et de respect ; quand on développe cette longue suite de faits si difficiles à prévoir, qu’elle a pourtant annoncés, et qui se sont toujours vérifiés suivant ses paroles, soit pendant qu’elle était à la tête des troupes, soit depuis même que, tombée dans les mains des Anglais et livrée à leurs bourreaux, elle cesse d’exercer la moindre influence sur les événements ; quand on retrouve l’héroïne d’Orléans dans cette procédure monstrueuse, dernière épreuve de tant d’innocence et de vertu ; quand on l’entend invoquer encore, au milieu des flammes prêtes à la dévorer, les benoîts Saints et Saintes, dont elle a raconté avec une conviction si profonde, avec des détails si ingénus, la merveilleuse assistance ; quand on se rappelle qu’à ce moment suprême elle n’avait que dix-huit ou dix-neuf ans, et qu’elle venait de passer sous les yeux du monde une jeunesse pleine de pureté et de gloire, qui n’avait pas même laissé de prétexte au plus léger soupçon, il est malaisé, j’en conviens, de se refuser à dire, avec M. Le Brun de Charmettes : Je suis Français, je suis chrétien ! et de ne pas croire que l’être le plus étonnant qui ait jamais honoré l’humanité, avait reçu sa mission d’une puissance supérieure à l’humanité.
J’ai eu occasion dans cet article et dans le précédent de rendre quelque justice à l’esprit de critique et au bon esprit de l’auteur. On a pu juger par certains des détails dans lesquels je suis entré, et qui sont justifiés dans son livre par une infinité de recherches, de la variété de ses travaux, du zèle, de la patience qu’ils ont exigés, du patriotisme qui l’a dirigé dans des investigations si laborieuses et si difficiles. L’ouvrage de M. Le Brun de Charmettes, a le défaut sensible, au premier coup d’œil, d’être d’une longueur démesurée ; mais il s’agissait de l’épisode le plus curieux de notre histoire, et, ce qui est fort étonnant, d’un épisode si peu connu ou si mal connu que les personnes qui se croient le plus versées dans ce genre d’études ne jugeaient guère la Pucelle que d’après la compilation tout à fait insignifiante de Lenglet du Fresnoy, ou d’après les pièces recueillies par M. de L’Averdy, et qui sont noyées dans un recueil immense et rare. Je ne parle pas de ceux qui la jugent d’après Voltaire, quoique ce soit le grand nombre. Il faut donc savoir gré à l’historien de Jeanne d’Arc de n’avoir négligé aucun des matériaux qui se présentaient à lui, de les avoir réunis, accumulés sans beaucoup de choix, et comme pour préparer les éléments d’un monument, qu’il sera très digne d’élever lui-même s’il lui en prend envie, et qu’il veuille sacrifier à l’unité d’un plan bien entendu les richesses superflues de l’érudition. Je crois que la gloire historique de la France réclame ce livre, et qu’il ne sera pas inutile dans l’étal de nos connaissances. Il n’y a pas plus de vingt-quatre ans que quelques pierres amassées dans une rue d’Orléans, à la mémoire de l’héroïne qui avait sauvé cette ville, devinrent l’objet de la haine la plus effrénée pour des gens qui n’en avaient jamais entendu parler, et qui ne se doutaient pas que son sang eût racheté la vie et la liberté de leurs aïeux.
(Cet événement a concouru cependant avec le triomphe des lumières, car il est de 1793.)
Au reste, un journal annonçait, il y a peu de temps, quelque chose de plus extraordinaire : la chambre où la Pucelle est née sert maintenant d’étable. À Rome, on en aurait fait un temple.
Le style était la partie la moins importante de l’ouvrage de M. Le Brun de Charmettes, puisqu’il n’avait pas le projet d’en faire une histoire régulière et définitive, mais seulement d’ouvrir les voies aux Xénophon, aux Quinte-Curce à venir de la vierge de Domrémy. Cependant, son élocution s’élève souvent avec le sujet. Toujours correcte, elle est souvent noble, pittoresque, élégante. Quelquefois même, trop prodigue d’ornements, l’auteur tombe dans l’excès de ce style descriptif qui s’allie mal avec la sévérité de l’histoire, mais dont il n’était pas facile de se défendre en se rappelant la jeunesse pastorale de Jeanne d’Arc, les belles campagnes de son pays natal, et les merveilles de l’arbre des fées. Je crois me rappeler d’ailleurs que M. Le Brun de Charmettes, qui débute avec tant d’avantage dans une carrière austère, s’était annoncé en littérature par des essais d’un autre genre dont la réminiscence a pu influer encore une fois sur le ton général et la couleur de son style. N’est-ce pas à sa plume qu’est due en grande partie la réputation d’une romancière anglaise fort médiocre, dont la traduction n’a sans doute été pour lui qu’un objet d’études, et qui a bien mal payé la France de la protection que la politesse nationale avait accordée à ses rêveries ? Je félicite M. Le Brun de Charmettes d’avoir changé de direction dans l’emploi de son talent, en consacrant à la renommée d’une des plus illustres victimes du fanatisme anti-monarchique et anti-religieux, les pinceaux qu’il avait prêtés quelque temps à des frivolités méprisables.
[Nodier fait référence à la France (1816), de lady Morgan, où l’auteur livre ses impressions (plutôt négatives) d’un récent séjour en France, et dont la traduction française est souvent attribuée à Le Brun, probablement à tort (lire).]
L’exécution typographique de cet ouvrage est digne d’éloges, à quelques négligences près dont personne ne s’avisera de rendre l’auteur responsable. Dans un endroit où il parlait de l’Armorique, le prote qui ne connaissait pas cette province a spirituellement remis l’Amérique ; ce qui change un peu notre système départemental, et ce qui anticipe de quelques années sur les découvertes de Christophe Colomb.
Ch. Nodier.
Journal de Paris (11 octobre 1817)
Après avoir résumé l’histoire de Jeanne d’Arc, le rédacteur (qui signe Z.
) annonce la parution concomitante de deux ouvrages qui lui sont consacrés : l’un mauvais, de Berriat-Saint-Prix (qui se contente de compiler des auteurs anciens avec une exaltation intempestive et malséante), l’autre excellent, de Le Brun (dont la vaste érudition est rehaussée par un style élégant et pur
), sur lequel il promet de revenir dans un second article.
Il précède Michelet :
Jeanne d’Arc est la plus belle énigme de l’histoire
Remarque : Jeanne d’Arc n’était pas une passion nouvelle.
On compte plus de quinze cents ouvrages sur la vie ou le procès de cette fille merveilleuse.
(Lien : Retronews.)
Jeanne d’Arc est la plus belle énigme de l’histoire, et le plus heureux sujet que les annales des temps modernes puissent offrir à la poésie. Ce sujet réunit toutes les conditions de l’épopée. Il y a unité dans l’action, grandeur et puissant intérêt dans les événements, merveilleux dans les traditions, assemblage de toutes les vertus et de toutes les qualités chevaleresques dans les héros que le ciel suscite pour seconder les efforts d’une simple bergère qu’on croit inspirée par de mystérieux décrets, à l’effet de sauver la France et de relever la monarchie des lis.
Les horreurs de la guerre civile avaient bouleversé la France ; des facétieux, des traîtres, une reine impudique avaient livré Paris aux Anglais qui avaient conquis presque toutes nos provinces. Charles VII, sans trésor, sans armée, en proie à des favoris et à des flatteurs, désespérant d’arracher son royaume aux mains du vainqueur, avait résolu de se retirer, avec le petit nombre de ses guerriers, dans les montagnes du Dauphiné. Orléans seul, dernier boulevard des Français, résistait aux assauts de l’insulaire. La reddition de cette place importante devait infailliblement livrer les derniers domaines de l’infortuné Charles. Orléans, épuisé par une courageuse résistance, ne se défendait plus que pour se rendre à des conditions honorables. C’en était donc fait du trône de Saint-Louis, lorsqu’un événement miraculeux vint le raffermir sur ses bases profondes.
Jeanne d’Arc, née sous le chaume de laboureurs simples et pieux, faisait l’admiration de son hameau par sa sagesse et sa beauté. Les superstitions du temps avaient bercé son enfance. Les fontaines où elle menait paître ses moutons étaient ombragés par l’arbre des fées, que l’Église venait annuellement exorciser et maudire. Ces cérémonies et les récits des pèlerins auxquels ses parents donnaient l’hospitalité excitaient en elle une sorte d’exaltation, que développa par degrés une vie de retraite et de contemplation. Ses idées devinrent des extases, ses songes des révélations, ses espérances des mystères.
Témoin des dévastations de l’Anglais, et faisant chaque jour sa prière avec ses parents pour le salut de sa patrie et de son Roi, elle apprenait à détester une domination étrangère. Bientôt distraite et rêveuse, en filant ses fuseaux, elle ne rêvait que des batailles et des armements de la France contre la Grande-Bretagne et du sacre de Charles VII au maître-autel de Reims ; ces pensées élevées allumèrent en son âme cette sorte de délire qui, transportant les mortels au-dessus d’une vie matérielle et vulgaire, semble les mettre en communication avec les choses surnaturelles.
Jeanne d’Arc était dans cette disposition d’esprit, lorsqu’un jour d’été elle vit ou crut voir à sa droite et du côte de l’église du hameau une grande clarté d’où sortit une voix inconnue. Quelque temps, après la même voix se fit entendre, et des êtres célestes s’offrirent à ses regards. L’un d’eux lui dit que Dieu avait pitié de la France ; qu’il fallait qu’elle allât au secours du Roi ; quelle ferait lever le siège d’Orléans, et qu’elle rétablirait Charles VII, malgré ses ennemis, dans le royaume de ses pères.
Cette vision l’inspire ; elle sent dans son cœur palpiter des forces inconnues ; elle s’adresse au commandant de Vaucouleurs, pour être conduite au Roi, et remplir la mission divine. Trois fois on l’écarte comme une insensée ; elle persiste, et, pour gage de sa prédestination, annonce un événement qui se passait à plus de cent lieues de là. Ses paroles prophétiques sont bientôt vérifiées ; elle est présentée au Roi et à son conseil. On lui donne des gendarmes ; elle fait lever le siège d’Orléans ; après des exploits admirables, elle arbore le drapeau des lis sur les remparts de Jargeau, défait l’ennemi en bataille rangée dans les plaines de Patay, conduit Charles VII à Troyes, puis à Reims où elle le fait couronner.
Sa mission était remplie ; l’intrépide héroïne redevient alors la timide bergère ; elle veut retourner sous le toit paternel ; le Roi la retient à la tête de ses armées ; mais elle sent qu’elle n’est plus l’instrument de l’Éternel ; dans un des combats qu’elle livra, elle est faite prisonnière, jugée par ordre des Anglais, et, après un procès dont la monstrueuse iniquité pèse à la fois sur deux nations, elle est condamnée à être brûlée vive : elle subit cette exécrable sentence à Rouen, le 30 mai 1431.
Ses juges périrent tous d’une façon tragique, et les malheurs que, du haut de son bûcher, elle prédit aux Anglais, ne tardèrent point à s’accomplir. Charles VII, dix ans après, ordonna la révision de son procès, et le pape Calixte la déclara martyre de sa religion, de sa patrie et de son Roi ; on anoblit sa famille ; on érigea plusieurs monument à sa mémoire ; nos pères l’honorèrent comme une fille guidée par Dieu même, et nous la révérons comme la libératrice de la patrie.
Il est honteux pour les Muses françaises que ce sujet, vraiment admirable dans tous ses éléments épiques, n’ait encore inspiré qu’un poème aussi ridicule que celui de Chapelain, et aussi scandaleux que celui de Voltaire ; les étrangers eux-même ont payé à celle immortelle héroïne un tribut qu’aurait dû lui offrir la reconnaissance nationale : Schiller a composé sur Jeanne d’Arc une tragédie étincelante de beautés.
Au surplus, si la Pucelle d’Orléans a trouvé les Muses françaises trop ingrates et trop stériles à son égard, elle a été l’objet des veilles laborieuses d’un grand nombre de prosateurs. On compte plus de quinze cents ouvrages sur la vie ou le procès de cette fille merveilleuse. Dans le seul mois d’août qui vient de s’écouler, il en a paru deux assez importants. Le premier intitulé : Jeanne d’Arc, ou Coup-d’œil sur les Révolutions de France au temps de Charles VI de Charles VII, par Berriat-Saint-Prix, est écrit avec chaleur, et annonce un citoyen fortement dominé par les grands intérêts de sa patrie. Mais cette noble qualité est balancée par de nombreux défauts.
Ce morceau historique, auquel l’auteur a consacré sa plume, offre trop de déclamations. Au lieu du style simple et du ton calme et judicieux recommandé à l’historien, on trouve à chaque page des exclamations, des points, des réticences et tout le fastueux appareil d’un drame ou d’un roman. On conçoit qu’un écrivain puisse s’enflammer ainsi quand il écrit sur des faits dont il est témoin, et sur des sujets de circonstance, palpitant de l’intérêt du moment ; mais il faut avoir une forte tendance vers l’exaltation, pour se passionner ainsi pour des événements connus depuis plus de quatre siècles.
Un défaut plus grand encore nuit au succès de l’ouvrage de M. Berriat-Saint-Prix ; c’est que les trois quarts de son volume ne sont que des notes extraites des auteurs qui ont traité le même sujet. À la vérité on y trouve quelques éclaircissements, quelques critiques ; mais le tout est perdu dans un amas de citations dont il est difficile d’affronter l’examen.
Quant au second ouvrage qui vient de paraître sur la Pucelle d’Orléans, c’est celui dont le titre est en tête de cet article. Cet ouvrage, en quatre gros volumes, publié par M. Le Brun de Charmettes, est remarquable sous plus d’un rapport. À la vérité, ce n’est qu’une compilation, dont cent vieux auteurs et le recueil des manuscrits lui ont fourni les éléments. Mais, précisément parce que beaucoup d’écrivains ont précédé M. Le Brun de Charmettes dans le sujet qu’il a choisi, il lui fallait beaucoup de discernement, d’instruction, de patience, de méthode et de goût, pour démêler, à travers cette cohue d’auteurs de toute espèce et cette anarchie d’opinions historiques, politiques et littéraires, les documents dont il pouvait faire usage et les versions dignes de foi, d’avec les erreurs et les superstitions de l’ignorance.
L’historien de Jeanne d’Arc suit un sentier fort étroit entre deux grands écueils, cette héroïne a été jugée par les Anglais, intéressés à rabaisser sa gloire et à représenter à la postérité la vierge qui les avait vaincus, comme une fille grossière dont les visions tentèrent la politique de la France, qui spécula sur la folie de ses discours pour ranimer une armée découragée et superstitieuse.
D’un autre côté, Jeanne d’Arc n’eut pour témoins de ses premières années que des villageois crédules ; elle n’eut pour appréciateurs de sa mission que des guerriers ignorants. Mais, quelle que soit à cet égard la diversité des sentiments, des systèmes, il est un fait qui les domine et parle avec éloquence : c’est que Jeanne d’Arc délivra la France d’un joug détesté. Sous l’influence d’un pareil miracle, on peut écouter les récits les plus merveilleux ; car dès lors cette bergère héroïque nous semble un personnage extraordinaire, un être surnaturel, dont le langage et les actions sont une belle exception aux règles vulgaires, et attestent une puissance plus qu’humaine.
M. Le Brun de Charmettes a porté dans toutes ses recherches, non pas la lumière effrontée d’une fausse philosophie et d’une incrédulité qui ruine la poésie et déshérite le sentiment, mais une lumière douce et mystérieuse qui indique les faits sans les analyser, qui signale les doutes sans nous les arracher, lorsque ces doutes ont eux-mêmes leur prix, et qui remplit la lâche de l’historien, sans rien dérober à l’imagination des illusions nationales et des croyances religieuses.
Nous parlerons avec plus de détail, dans un second article, de cet important ouvrage, dont la vaste érudition est rehaussée par un style élégant et pur.
Z.
[La suite dans l’édition du 30 octobre.]
Gazette de France (17 octobre 1817)
Recension combinée des ouvrages de Le Brun et de Berriat-Saint-Prix (deux auteurs citoyens
). Ce premier article est un résumé de la vie de Jeanne d’Arc.
Tous les amis de la gloire, tous les cœurs qui battent au nom d’une patrie se sentiront émus d’admiration au seul nom de cette femme qui, sans autre magie que sa valeur, sans autre assistance que sa foi, réveillant le génie belliqueux des Français endormi par les ruines de la monarchie.
(Lien : Retronews.)
Histoire de Jeanne d’Arc, etc. ; par M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais ; […] 4 vol. in-8°. Prix : 25 fr., et 30 fr. À Paris, chez Arthus Bertrand […]
Jeanne d’Arc, etc. ; par M. Berriat-Saint-Prix […] 1 vol. in-8°. Prix : 6 fr., et 7 fr. 50 c. À Paris, chez Pillet […]
(Premier article.) — C’est une singulière nation que la nôtre. À force de folies elle se jette souvent dans un labyrinthe de malheurs, dont elle sort toujours à force de courage. De ses vices mêmes naissent des vertus extraordinaires ; ses fautes contribuent à sa gloire. Vous la croyez perdue ; elle se retrouve, et vous étonne par de nouveaux prodiges de force qui prouvent la solidité de son existence. Qu’ils lisent l’histoire de la France, ces poltrons politiques qui croient tout désespéré parce que tout ne va pas comme ils veulent, qui ne rêvent que désastres, qui passent leurs jours à prédire non tout-à-fait la fin du monde, mais du moins celle de leur pays en attendant mieux ; s’ils parcourent avec attention nos annales, ces faux prophètes se convaincront d’une grande vérité : c’est que les revers multipliés qui, à diverses époques, ont pesé sur notre patrie, n’ont fait que lui donner une énergie qu’elle-même ne se connaissait pas, et développer dans son sein des moyens de conservation presque surnaturels.
Jamais la France sembla-t-elle plus près de sa ruine qu’aux premiers moments du règne de Charles VII. Une reine déshonorée par les plus honteux désordres, et couronnant tous ces vices par le crime d’appeler l’étranger au trône, à l’exclusion de son propre fils, quelle ose flétrir du reproche d’illégitimité ; des princes du sang armés les uns contre les autres, et s’entre-égorgeant sur les degrés de ce trône qu’ils devaient ne songer qu’à défendre ; les sujets divisés, et jetés par l’intérêt ou l’ambition dans le parti de celui dont ils espéraient ou craignaient davantage ; l’Anglais, maître de la plupart de nos provinces, soudoyant l’infidélité de grands vassaux et la rébellion du parlement de la capitale ; un jeune souverain valeureux, mais inappliqué, désavoué par sa mère, abandonné de presque tous ses hommes d’armes, réduit à défendre, avec quelques guerriers découragés, un territoire étroit qui était devenu la France, sans ressources, sans argent, prêt à céder lui-même au destin qui le persécutait, et à reconnaître, en s’éloignant, la puissance de l’étranger.
Tel est le tableau que nous présente cette époque désastreuse ! Quel homme eût osé dire alors à Charles VII, dans quinze jours vous aurez délivré Orléans, le dernier boulevard de votre empire ; dans un an vous serez sacré à Reims, ville dont vos ennemis occupent tous les chemins ; dans deux ans vous serez maître de Paris, et dans six de la France entière ? Eh bien, ce langage extraordinaire lui fut tenu par une jeune fille, par une obscure habitante des champs étrangère à la politique, à la guerre, aux cours, ignorante des choses les plus simples, sachant à peine signer son nom et expliquer sa pensée : et on la croit. Elle s’annonce comme étant envoyée du ciel pour sauver le royaume : la foi s’attache à ses paroles. Elle demande des armes ; on lui en donne. Elle veut marcher à l’ennemi ; chefs, soldats, tout se fait un devoir de lui obéir et de la suivre. Ses mains inexpérimentées manient le glaive et portent l’épouvante et la mort dans les rangs des Anglais. Son sang coule dans les combats : elle l’a prédit ; et l’aspect de sa blessure inspire une nouvelle ardeur aux troupes qui marchent sous ses ordres. Les défaites, la captivité, la mort, attendent ceux dont l’incrédulité refuse d’accomplir ses projets. La ville d’Orléans, prête à se rendre, se sent ranimée en voyant dans ses murs cette guerrière qui promet au nom du ciel de sauver la France. Ce que n’avaient pu ni la valeur des Danois et des La Hire, ni le dévouement des habitants, ni la constante intrépidité des troupes, une bergère parvient à l’opérer. Forte de l’enthousiasme universel, elle chasse les Anglais de ces bords ; elle affranchit les remparts de la dernière forteresse du royaume ; et ce premier prodige, dû à sa présence, est le garant de tous ceux qu’elle a promis.
Si vous lui demandez d’où lui vient son courage, à qui elle doit les inspirations qui lui donnent la victoire, elle vous montre le ciel et vous dit : Marchez ! Vous marchez à sa suite et vous revenez triomphants avec elle. À ses exhortations, le Roi, plongé dans les plaisirs, sort de sa léthargie voluptueuse, saisit le glaive et frappe ses ennemis épouvantés. Trois jours ont suffi à l’héroïne pour délivrer Orléans. Quelques mois lui suffiront pour conduire son monarque, à travers des dangers sans cesse renaissants, jusqu’au sein de la ville de Reims, où elle doit assister à la cérémonie de son sacre, suivant l’ordre qu’elle reçu d’en-haut. L’itinéraire qu’elle indique au Roi semble tracé par la folie, et cependant tout autre n’aurait pu le mener aussi sûrement au but de son entreprise. À mesure qu’il s’avance, les obstacles s’aplanissent ; les villes tombent sous son obéissance ; la terreur qui marche devant lui semble dissiper la rébellion ; le nom de Jeanne d’Arc est un talisman qui a la vertu de rendre les parjures à la foi, les factieux au devoir, les mutins à la soumission. Devant l’amazone, aussi modeste qu’intrépide, viennent se prosterner les peuples, dont elle repousse les superstitieux hommages, tout en les encourageant dans leur retour aux sentiments patriotiques ; elle renvoie à Dieu les adorations qu’on lui adresse, et au Roi les promesses de dévouement qu’elle arrache à l’enthousiasme encore plus qu’au repentir. Enfin, l’huile sainte a coulé, dans la cathédrale de Reims, sur le front du souverain, longtemps méconnu et dédaigné ; la religion a consacré les droits qu il tient de ses aïeux ; le Ciel, par la voix d’un saint pontife, semble l’adopter et l’appeler au rang des Rois élus.
Dès lors les vœux de Jeanne d’Arc sont remplis ; sa mission est finie : cette héroïne, animée d’un feu divin, redevient une femme ordinaire ; elle le dit, elle l’annonce. Loin de présider désormais dans les conseils et de faire passer ses résolutions comme des lois, elle se contente de recevoir des ordres et d’obéir humblement. Depuis qu’elle ne sent plus en elle cet esprit surnaturel qui lui dictait sa conduite, elle se reconnaît pour un des plus faibles instruments de la puissance de Charles. Blessée au siège de Paris, elle regarde cette disgrâce comme une des chances ordinaires à chaque soldat. Si elle ne s’éloigne point des champs de bataille pour retourner dans l’obscure retraite où ses premiers jours se sont écoulés dans d’innocents et pacifiques travaux, c’est que sa présence est encore nécessaire à nourrir l’ardeur des troupes françaises. Elle cède au besoin d’être utile, mais elle ne se considère plus comme la gardienne des destinées de la France et la protectrice de son roi. Son épée même, cette épée miraculeuse dont elle s’était servie avec tant de gloire, et qui semblait lui avoir été apportée par une voie divine, elle l’avait brisée ; et de tout ce qui l’avait amenée au milieu des armées royales, il ne lui restait rien que son courage et son amour pour la patrie.
C’est alors qu’une expédition malheureuse, tentée pour la délivrance de Compiègne, la fait tomber entre les mains des Bourguignons, auxiliaires des Anglais. Vendue à ces derniers, elle est conduite à Rouen, où cette illustre guerrière, qui méritait tant de palmes, se voit traitée avec la dernière ignominie. Convaincue du crime d’avoir servi son souverain légitime, elle est condamnée à un supplice infâme, et par qui ? par des Français, par ceux qui devaient s’enorgueillir d’appartenir à la même patrie qu’elle. L’or britannique détermine un prélat à voter contre sa conscience. Un tribunal, dont la peur et la vénalité ont dicté l’arrêt, consigne dans un acte public, monument de sa honte éternelle, les absurdes accusations qui lui suffisent pour envoyer à la mort l’étonnante libératrice de son pays. Mais la voix reconnaissante de la France s’élève en présence du bûcher et proteste en faveur de l’illustre guerrière dont le courage, les services, les vertus chastes et religieuses n’eurent jamais de modèles, et laisseront toujours loin d’elle tout ce qui tentera de l’égaler. Sa mémoire que n’a pu flétrir une sentence d’iniquité, sort plus brillante du milieu des nuages injurieux dont on s’est efforcé de la couvrir. Tous les amis de la gloire, tous les cœurs qui battent au nom d’une patrie se sentiront émus d’admiration au seul nom de cette femme qui, sans autre magie que sa valeur, sans autre assistance que sa foi, réveillant le génie belliqueux des Français endormi par les ruines de la monarchie, sut le ramener avec la victoire sous l’étendard des lys, sut frayer, avec un fer consacré par des prodiges de bravoure, le chemin de l’autel où le ciel avait placé la couronne destinée au successeur légitime de nos rois, et prépara le retour triomphant de ce prince dans la capitale de son empire, affranchie du joug étranger.
Quelle était donc cette héroïne extraordinaire ? où étaient les preuves de sa mission ? qui lui donna cet ascendant inouï sur tous les esprits ? qui porta tout à coup, à sa présence, la persuasion dans le cœur des Français, et la terreur dans les rangs ennemis ? Son existence politique, attestée par tous les historiens, ne peut être un problème. Mais quelles causes déterminèrent son apparition sur cette scène guerrière où elle vint jouer un rôle si sublime ? C’est ce que nous discuterons dans un second article, où nous rendrons compte des efforts employés par deux auteurs citoyens, pour établir son caractère, sa glorieuse conduite, et tous ses titres à la reconnaissance nationale.
B…t.
[Nota. — Nous n’avons trouvé aucun article ultérieur sur le sujet dans le journal.]
Journal de Paris (30 octobre 1817)
Second article signé Z
, qui fait suite à celui du 11 octobre (voir).
L’adhésion à l’ouvrage est totale. De grandes questions historiques sont résolues : Le Brun disculpe définitivement les Français (les Anglais sont seuls responsables de la mort de Jeanne d’Arc) et Charles VII (il ne l’a pas abandonnée ; tout ce qui pouvait être fait l’a été).
Il résume ensuite le dernier livre de l’ouvrage sur les différents systèmes pour expliquer Jeanne d’Arc. Enfin, sur la question du surnaturel et de l’intervention divine, il fait sienne la conclusion de Le Brun en la reproduisant (à l’image des rédacteurs du Moniteur et des Débats) :
Que si l’on demande maintenant à l’auteur de cette histoire quelle est son opinion particulière sur Jeanne d’Arc et les merveilles de son avènement, il se contentera de répondre, dans toute la simplicité de son cœur : Je suis Français, je suis chrétien.
(Lien : Retronews.)
Deuxième et dernier article. — Nous avons vu que cet ouvrage était en grande partie une compilation des manuscrits de M. de L’Averdy et des chroniques du temps, mais c’est une compilation faite avec méthode et clarté. Un esprit de saine critique et un goût judicieux ont inspiré à l’auteur ce qu’il devait admettre ou rejeter. Sous ce rapport, l’Histoire que publie aujourd’hui M. Le Brun de Charmettes est la plus intéressante de toutes celles dont l’héroïne du quinzième siècle a été le sujet immortel.
L’auteur nous paraît surtout avoir fort bien démontré un point sur lequel M. de L’Averdy avait déjà répandu quelque jour, et qu’éclaircit tout-à-fait le rapprochement des dépositions que cite M. Le Brun de Charmettes, c’est que Jeanne d’Arc fut brûlée par les Anglais, avant que les juges eussent prononcé la sentence de mort. À la vérité l’Église, par l’organe du cruel évêque de Beauvais, l’avait déclarée relapse et hérétique ; mais en même temps elle l’avait livrée au tribunal séculier, en le priant (ce sont les expressions de la sentence ecclésiastique) de modérer son jugement à son égard en lui évitant la mort. Un jugement définitif était donc nécessaire ; et rien encore n’était décidé lorsque les Anglais s’emparèrent de leur victime, et la conduisirent au bûcher, où elle souffrit un lent et douloureux martyre.
On ne peut trop insister, dans l’intérêt national, sur l’arbitraire de cette exécution, puisqu’il prouve que des juges français n’ont point, comme l’ont avancé légèrement plusieurs historiens, participé à la condamnation de celle qui avait sauvé leur pays ; et que le reproche de sa mort ne doit peser que sur les insulaires qui se vengeaient avec tant de fureur et de lâcheté des revers que leur avait fait subir les exploits de cette vierge miraculeuse.
Mais ce n’était pas assez pour M. Le Brun de Charmettes d’avoir disculpé les Français à cet égard, il a même essayé de justifier la conduite de Charles VII, que les historiens accusent d’avoir négligé les moyens de sauver celle qui lui avait rendu ses états. Tout ce que dit l’auteur à ce sujet est plein de sagesse et de raison. En effet, Charles VII n’aurait pu sauver Jeanne d’Arc qu’en la rachetant soit des Bourguignons, soit des Anglais ; qu’en forçant ceux-ci à respecter ses jours par la menace de représailles ; qu’en la délivrant de leurs mains par la force des armes. Or, ces trois moyens étaient-ils praticables ? Voilà ce que tous les écrivains, qui blâment Charles VII de ne les avoir point employés, n’avaient pas encore examiné.
Et, d’abord, est-il bien vrai que ce prince n’ait point négocié le rachat de sa libératrice ? On trouve, au contraire, dans les pièces du procès, une lettre de l’Université au duc de Bourgogne, dans laquelle on dénonce toutes les tentatives et les démarches faites pour soustraire Jeanne d’Arc à ses bourreaux. Mais, pour peu qu’on soit familier avec les lois et les usages du temps, on saura que les Bourguignons, qui avaient pris la Pucelle, n’auraient pu en disposer sans le consentement du roi d’Angleterre sous la puissance duquel ils combattaient. Ce roi, comme chef de la guerre, avait le droit de retirer tel prisonnier des mains de ceux qui l’avaient pris, en payant dix mille livres. Le duc de Bourgogne, qui s’était reconnu vassal du roi anglais, était astreint, lui et tous ses Vassaux, à cette obligation féodale.
Aussitôt que Jeanne d’Arc fut prise, on la livra aux juges ecclésiastiques comme accusée de sortilèges et de magie ; dès lors Charles VII ne ne pouvait pas même traiter avec les Anglais de la rançon de leur captive, puisqu’elle était soumise à la juridiction spirituelle. Des représailles eussent donc été sans objet, car les Anglais auraient toujours pu se prétendre étrangers au procès de la Pucelle ; et d’ailleurs une guerre, où de part et d’autre les prisonniers seraient morts sur l’échafaud, aurait bientôt découragé les capitaines de Charles VII, dont quelques-uns avaient témoigné plus de jalousie que d’admiration pour les exploits de Jeanne d’Arc.
Délivrer celle héroïne par la force des armes ne présentait pas moins de difficultés. La puissance anglaise était encore si bien établie en Normandie, que Charles VII, malgré une foule de succès partiels, ne put s emparer de celle province qu en 1449.
Une attaque ouvertement dirigée dans le but de délivrer la Pucelle, n’aurait eu d’autre résultat que d’accélérer la mort de cette vierge infortunée ou de déterminer les Anglais à la faire passer en Angleterre. Restait donc la voie d’une attaque imprévue, d’une surprise aventureuse, telle que l’esprit chevaleresque de ces temps en inspirait fréquemment à nos paladins. Mais ce coup de main fut en effet tenté sans succès par Xaintrailles et le maréchal de Sainte-Sévère. Ces deux fameux capitaines avaient résolu de s’emparer la nuit de la ville de Rouen, d’y saisir le roi anglais et son conseil, et d’y délivrer la Pucelle. Leur projet fut éventé, et ils y renoncèrent après d’incroyables exploits.
M. Le Brun de Charmettes consacre son dernier livre à l’exposition des divers systèmes par lesquels on a voulu expliquer l’avènement de la Pucelle.
Le premier système, imaginé par les Anglais, attribuait tous les succès de la Pucelle aux merveilles de la magie. Les accusateurs cette fille illustre prétendaient que, dès son enfance, elle allait s’asseoir à l’ombre de l’arbre des fées.
Le second système nous montre Jeanne d’Arc comme un de ces génies hardis et habiles qui, à l’aide d’un feint enthousiasme, séduisent et trompent les nations pour s’en faire les arbitres.
Le troisième présente la Pucelle comme une jeune fille ignorante et fanatisée, mais désintéressée et vertueuse, dont quelque grand politique se sera servi, comme d’un instrument aveugle, pour jeter la terreur dans les armées anglaises, rendre le courage aux Français, et sauver la monarchie.
Le quatrième système signale dans Jeanne d’Arc une vierge prédestinée, favorisée d’apparitions et de révélations divines et suscitée par le Tout-Puissant, pour délivrer la patrie d’un joug oppresseur.
Ce système, éminemment poétique, est protégé par toutes les traditions du temps et par l’opinion même des plus célèbres contemporains de la Pucelle. Le brave Dunois, qui combattit tant de fois à ses côtés, déclare judiciairement qu’il croit que Jeanne était envoyée de Dieu ; que ses actes dans la guerre étaient plutôt de l’inspiration de Dieu que de l’esprit humain.
Un grand nombre de seigneurs et de chevaliers, témoins comme Dunois des actions de la Pucelle, déposent, ainsi que lui, de la mission céleste dont ils croyaient cette héroïne investie.
Quoi qu’il en soit, il est impossible de douter de la bonne foi et de la candeur de cette fille merveilleuse. Ses interrogatoires respirent une héroïque simplicité et une conviction intime. Il est aisé de voir, lorsqu’elle parle de ses apparitions, que ce n’est point un rôle appris et une scène de circonstance. L’imagination et la feinte ne vont pas jusque-là ; toutes ses réponses ont d’ailleurs quelque chose de noble et d’élevé qui surprend dans une pauvre bergère. Ainsi exemple, par exemple, interrogée par ses juges sur sa mission guerrière, elle répond : J’ai en horreur l’effusion du sang humain ; je n’ai jamais tué personne dans les batailles ; mais j’ai toujours porté mon étendard en avant les guerriers. Les hommes d’armes combattaient et l’on sonnait la victoire.
Lorsque les Anglais levèrent précipitamment le siège d’Orléans, Jeanne d’Arc empêcha de les poursuivre, en s écriant : Laissons-les fuir ; l’objet est rempli, point de carnage inutile.
Le juge interrogateur cherchait à l’embarrasser par des demandes captieuses. Il lui demanda si Saint-Michel était nu quand elle le vit : Pensez-vous, répondit-elle, que Dieu n’ai pas de quoi le vêtir ?
Après avoir développé les divers systèmes dont Jeanne d’Arc a été l’objet, M. Le Brun de Charmettes termine par cette phrase qui fait également honneur à son cœur et à son esprit.
Que si l’on demande maintenant à l’auteur de cette histoire quelle est son opinion particulière sur Jeanne d’Arc et les merveilles de son avènement, il se contentera de répondre, dans toute la simplicité de son cœur : Je suis Français, je suis chrétien.
On ne peut pas dire avec plus d’adresse, qu’on croit marquée d’un sceau divin la bergère qui dompta les Anglais et fit sacrer un Roi de France ; et l’opinion de l’auteur, enveloppée ainsi d’un voile de mystère, trouvera grâce même devant le tribunal de l’incrédulité (1).
Z.
(1) L’auteur de cet article avait, dans le premier, adressé aux Muses françaises un reproche sur le peu de convenance de leurs productions relatives à l’illustre amazone dont il vient de nous occuper. M. Dumolard, homme de lettres, auteur des vers que nous avons insérés hier, nous a adressé, à cet égard, une réclamation fondée en justice. Il nous fait observer que le 8 mai 1805, jour anniversaire de la délivrance d’Orléans par Jeanne d Arc, il fit représenter avec succès, sur le théâtre de cette ville, une tragédie, imitée de celle de Schiller, et dont la mort de cette héroïne était le sujet, et que cette pièce a été depuis représentée, avec le même succès, sur plusieurs théâtres des départements. M. Dumolard a donc réparé, autant qu’il était en lui, une négligence justement reprochée à ses poètes, et il est juste de lui en tenir compte.
Journal général de la littérature de France (octobre 1817)
Brève annonce de l’Histoire et d’un compte-rendu à venir.
(Lien : Gallica.)
Biographie. — Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, tirée de ses propres déclarations, de cent quarante-quatre dépositions de témoins oculaires, et des manuscrits de la bibliothèque du Roi et de la Tour de Londres, par M. Lebrun des Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais : ornée du portrait de Jeanne d’Arc et de trois jolies figures. 4 vol. in-8. Arthus Bertrand. 25 fr. — 31 fr.
Nous reviendrons sur cet ouvrage [1er cahier, 1818].
[Précision en première page du journal :]
Les doubles prix, séparés par un tiret —, cottés aux articles annoncés dans ce journal, désignent le prix pour Paris, et celui franc de port par la poste, jusqu’aux frontières de la France. Ces prix doivent nécessairement augmenter dans l’étranger, vu les frais ultérieurs, en raison de la distance des lieux.
Journal des savants (novembre 1817)
Compte-rendu groupé des Jeanne d’Arc de Le Brun et Berriat-Saint-Prix par l’historien Pierre Daunou. L’analyse de l’Histoire de Le Brun est sans doute la plus poussée et la plus pertinente jamais parue ; elle émane d’un vrai spécialiste de Jeanne, et s’adresse à des connaisseurs.
L’article se scinde en trois parties ; les deux premières, assez courtes, abordent 1. l’historiographie de Jeanne, 2. l’ouvrage de Berriat, à qui il reconnaît des mérites, dont celui d’avoir publié la lettre de Jeanne d’Arc au duc de Bourgogne, laquelle révèle la date exacte du sacre de Charles VII, inconnue jusqu’alors.
La 3e est dédiée à l’Histoire de Le Brun :
… réellement le premier auteur français qui ait entrepris une histoire suivie, détaillée et complète de la Pucelle d’Orléans.
Son avis général donné, il entreprend alors la critique de détails secondaires et cependant profitables : problèmes de traduction, de linguistique, d’interprétation des textes, etc. Il pose également la question de savoir ce qu’ont fourni d’inédit les fameux manuscrits de la tour de Londres.
Enfin, sa conclusion est élogieuse :
L’ouvrage de M. Le Brun de Charmettes met dans le plus grand jour les immortels services de Jeanne d’Arc : il se recommande par son sujet à tous les Français ; par ses formes, aux littérateurs ; et par les détails qu’il embrasse, à quiconque s’intéresse aux progrès des connaissances historiques.
(Lien : Gallica.)
Jeanne d’Arc, ou Coup-d’œil sur les révolutions de France, etc. ; par M. Berriat-Saint-Prix. […] Histoire de Jeanne d’Arc, tirée de ses propres déclarations, etc. ; par M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais. […]
Les matériaux de l’histoire de Jeanne d’Arc existent dans quelques relations contemporaines, dont la plupart sont imprimées, et dans trente manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Parmi les écrivains du XVIIe et du XVIIIe siècle qui ont puisé dans ces sources, nous ne rappellerons ici qu’Edmond Richer, Lenglet du Fresnoy, Villaret et M. de L’Averdy. L’ouvrage de Richer est resté manuscrit : c’est un in-folio dont on ferait aisément 4 volumes in-12. Composé en 1628 sur les pièces authentiques alors connues, il doit être envisagé comme le premier travail considérable sur ce sujet, comme le germe déjà très développé de tout ce qu’on a publié depuis. Il avait été, durant trois ou quatre mois, entre les mains de Lenglet du Fresnoy, lorsque celui-ci mit au jour, en 1753 et 1754, une Histoire de la Pucelle d’Orléans, qu’on réimprima en 1755. Selon l’usage, Lenglet ne manqua point de déprécier l’ouvrage de Richer, qui, ainsi qu’on le remarquait dès 1753 dans le Journal des Savants (novembre 1753, p. 740-747), lui avait été d’un très grand secours. Toutefois il est certain que Lenglet publiait pour la première fois beaucoup de pièces importantes, dont quelques-unes n’avaient point été connues de Richer. Ces pièces, d’autres citations, des notices bibliographiques, des notes et additions diverses, composent les trois parties de ce recueil de Lenglet, à l’exception des cent-quarante-quatre premières pages où il donne un précis de la vie de la Pucelle, et qui se ressentent quelquefois de la précipitation avec laquelle il les a écrites.
Villaret (Histoire de France, p. 372-486 du tome XIV, et p. 1-82 du tome XV, in-12) a mis en œuvre, avec beaucoup plus de soin, les matériaux publiés ou indiqués par Lenglet du Fresnoy et, sauf un très petit nombre d’erreurs légères de noms et de dates, on ne saurait lui contester le mérite d’avoir mûrement étudié et fidèlement retracé tout ce qu’il y a d’essentiel dans l’histoire de l’héroïne du XVe siècle, d’avoir surtout fait briller du plus vif éclat son innocence, ses vertus, son courage et les services éminents qu’elle a rendus à la France. De plus nombreux détails, de plus longs extraits de pièces, ne pouvaient entrer qu’en des ouvrages particulièrement consacrés à Jeanne d’Arc. Tel est celui qui fut imprime en 1790, et qui remplit six-cent-quatre pages in-4° dans le tome III des Notices des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Sans doute on a pu penser qu’un travail si considérable excédait la mesure d’un article à insérer dans ce recueil ; sans doute aussi ces six-cent-quatre pages présentent bien moins une histoire proprement dite qu’un amas de matériaux accompagné d’observations et même de dissertations critiques mais, considéré sous ce point de vue, ce volume, dont M. de L’Averdy fut le rédacteur, était, sans contredit, le plus savant qui eût encore paru sur cette époque de notre histoire.
Aucun genre de détails et de renseignements n’aurait été omis par M. de L’Averdy s’il était entré dans son plan d’indiquer les livres imprimés relatifs à Jeanne d’Arc mais cette bibliographie, déjà donnée par Lenglet du Fresnoy, et mieux encore par Fevret de Fontette (Bibliothèque historique de la France, par le père Le Long, 2e édition, t. II, p. 180-189, nos 17172-17242.), a été complétée en 1806 dans un volume intitulé, Jeanne d’Arc, ou Recueil historique, etc. (par M. Chaussard. Orléans, 1816 ; 2 vol. in-8, fig.), volume qui contient, de plus, une notice des portraits de la Pucelle d’Orléans, ainsi que des gravures et des monuments qui la concernent, une analyse du travail de M. de L’Averdy et vingt-quatre pages, moins utiles, qui ont pour titre Coup-d’œil sur le siècle de Charles VII.
M. Berriat-Saint-Prix cite ce volume, mais en avertissant qu’il ne l’a connu qu’après l’impression de son propre ouvrage. Un tableau historique en quatre-vingt-seize pages, des notes bibliographiques et critiques, une topographie du siège d’Orléans, un itinéraire des voyages ou expéditions de la Pucelle, des pièces justificatives, une table chronologique, et une table alphabétique, tels sont les articles qui composent le volume publié au mois de juillet dernier par M. Berriat-Saint-Prix. Le tableau historique remonte à l’année 1380, et s’étend au-delà de 1432 ; Jeanne d’Arc, ses exploits et ses malheurs en 1429, 1430 et 1431 y occupent à peine trente pages : l’auteur avait composé ce tableau, ou ce discours, pour un concours académique ; ce qui l’a forcé, dit-il, d’en resserrer le texte et de multiplier les notes. En retranchant de celles-ci ce qui ne consiste qu’en citations, qu’en simples extraits de livres imprimés, il reste encore beaucoup d’observations qui appartiennent en propre à M. Berriat-Saint-Prix, et qui tendent surtout à établir avec précision la chronologie de tous les faits relatifs la Pucelle. L’auteur rectifie particulièrement les erreurs où l’on est tombé en ne faisant point assez d’attention à la mobilité de la fête de Pâques, par laquelle commençaient alors les années. L’itinéraire de Jeanne d’Arc est tracé mois par mois, et quelquefois jour par jour, avec une exactitude scrupuleuse. Parmi les pièces justificatives, la plus importante est la lettre que Jeanne écrivit, le 26 juillet 1429, au duc de Bourgogne : M. Berriat-Saint-Prix est le premier qui ait imprimé cette pièce, qui était restée ensevelie dans les archives de Lille et dont l’authenticité paraît incontestable. Le duc de Bourgogne y est requis de faire bonne paix ferme avec Charles VII, et de ne plus guerroyer ou [au] saint royaume de France ; Jeanne y dit qu’aujourd’hui, dimanche 26 juillet, le sacre du Roi ce [se] fait en la cité de Reims. C’est l’unique monument authentique que nous ayons encore de l’époque précise de ce couronnement, qu’on plaçait au 7 juillet, au 8 au 18, au 28 : cette dernière date, donnée par Villaret, était celle qui approchait le plus de sa véritable.
M. Le Brun de Charmettes, dont l’ouvrage a paru au mois d’août dernier, est réellement le premier auteur français qui ait entrepris une histoire suivie, détaillée et complète de la Pucelle d’Orléans. Il ne se borne point à recueillir des matériaux ; il les dispose, il les met en œuvre, sans être obligé, comme Villaret, de resserrer l’espace qu’ils peuvent remplir. En tirant un si heureux parti des travaux de ses prédécesseurs en remplaçant leurs essais par un ouvrage plus vaste et plus méthodique, M. Le Brun de Charmettes avait pleinement acquis le droit d’exprimer tout ce qu’il peut leur devoir de reconnaissance ; mais il a usé fort peu de ce droit : au contraire, il les a jugés avec une rigueur qu’apparemment il ne redoute point ; il s’est appliqué à relever leurs omissions, leurs inexactitudes, leurs méprises, et nous ne savons trop si ce zèle ne l’a pas entraîné quelquefois à trouver des erreurs où il n’y en a point, et peut-être à en commettre lui-même. Par exemple, nous pensons, avec M. de L’Averdy, que, dans sa lettre où la Pucelle dit au roi d’Angleterre et au duc de Bedford qu’ils ne tiendront pas le royaume, il s’agit du royaume de France, et non pas du royaume de Dieu : cette dernière leçon, fournie par une seule copie, s’accorde trop mal avec ce qui suit : ains le tendra le roi Charles, vrai héritier. M. Le Brun nous paraît encore peu exact quand il reproche à Villaret d’avoir placé le siège de La Charité avant celui de Saint-Pierre-le-Moûtier car voici ce que dit cet historien :
La trêve n’empêcha pas qu’on ne formât le projet d’employer le reste de la campagne à la réduction de La Charité, dont depuis longtemps on désirait la conquête, et de Saint-Pierre-le-Moûtier, ville située dans le Nivernais, entre la Loire et l’Allier. On commença par investir la seconde de ces deux villes, comme la plus facile à soumettre.
Est-ce donc là dire qu’on commença par assiéger La Charité ! Tout au plus Villaret laisse entrevoir qu’on avait d’abord songé à s’emparer de cette place ; et, en ce point, il est parfaitement d’accord avec Jean d’Aulon, qui, dans le procès de la Pucelle, dépose de ce fait en ces termes :
Fut advisé […] qu’il étoit très nécessaire recouvrer la ville de La Charité, que tenoient les ennemis, mais qu’il falloit avant prendre la ville de Saint-Pierre-le-Moustier, que pareillement tenoient iceulx ennemis.
Les lettres de noblesse accordées par Charles VII aux parents de la Pucelle commencent par ces mots :
Carolus etc., ad perpetuam rei memoriam.
M. Le Brun traduit : en mémoire perpétuelle d’un événement, et remplace par des points le mot supernaturalis qu’il croit omis dans le texte original
: il trouve incomplète la phrase : ad perpetuam rei memoriam, qui n’est pourtant qu’une très ancienne formule, toujours conçue dans ces mêmes termes, ni plus ni moins. Cette autre ligne de la même pièce : certisque aliis causis ad hoc animum nostrum inducentibus (à ces causes et autres à ce nous mouvants) est encore une formule si commune, que M. Le Brun de Charmettes nous surprend beaucoup quand il songe à y attacher un sens mystérieux, à y découvrir l’indice d’une révélation miraculeuse faite au Roi par Jeanne d’Arc.
Ailleurs, celle-ci dit à ses juges :
Et verrez que les François gagneront bientost une grande besoigne, que Dieu envoyera aux François et tant que brannera presque tout le royaume de France.
Et M. Le Brun ajoute au mot brannera l’explication : ébranlera, entraînera, en citant la grosse latine : Et quod in hoc mitabit totum regnum Franciæ.
Mitabit est apparemment ici une faute d’impression, pour nutabit ; or ce verbe ne saurait être interprété par les mots entraînera, ébranlera ; Dieu n’en serait point le nominatif ; il faudrait traduire : tout le royaume de France branlera, chancellera.
Il en serait de même quand on devrait lire mitabit : car mitare, que du Cange n’a point connu que Dom Carpentier n’a trouvé employé qu’une seule fois, et qui n’a peut-être jamais été qu’une faute de copiste, aurait une signification pareille à celle de nutare ou ambigere et serait aussi un verbe intransitif.
M. Le Brun de Charmettes nous dit que :
… quelques factieux restés à Bâle en 1438 après la dissolution du concile, avaient voulu rejeter Eugène IV du Saint-Siège, et y placer l’antipape Félix.
Bossuet a parlé aussi de ces démêlés de 1438 et voici en quels termes :
Le seul nom de concile œcuménique imprimait alors tant de respect, qu’Eugène, malgré toutes les bonnes raisons qui justifiaient sa conduite, ne put persuader qu’à un petit nombre de prélats de se rendre à Ferrare. Les évêques, les rois et princes catholiques, n’y vinrent point ; le duc de Bourgogne, seul, y envoya des députés. Eugène ne parvint à y rassembler que soixante évêques italiens, quarante abbés italiens, cinq ou six prélats provençaux et deux espagnols ; pas un seul ni de l’Allemagne ni de l’Angleterre, ni de tout le septentrion, contrées qui, ainsi que la France et l’Espagne, adhéraient au concile de Bâle. (Defensio Declar. cl. gallic. l. IV, c. 12.)
Ce n’est pas que Bossuet n’improuve la déposition d’Eugène ; il avoue que la plupart des églises continuèrent à reconnaître ce pontife : mais il prouve qu’elles s’accordèrent aussi à croire qu’il n’avait pu, de son autorité, dissoudre le concile de Bâle. Cette assemblée se dépeupla, se décomposa peu après 1438 ; mais, à cette époque, elle était nombreuse et presque entière : elle avait pour président le cardinal d’Arles, révéré dans toute l’Europe et pour secrétaire, Æneas Sylvius, qui fut depuis le pape Pie II ; elle était particulièrement reconnue en France, où, précisément en cette année 1438, se rédigeait, conformément aux principes du concile, une loi restée célèbre et nationale, depuis même qu’elle a cessé d’être en vigueur.
Mais laissons ces observations particulières : quelques inexactitudes, inévitables dans un si grand nombre de détails, nuisent d’autant moins à l’ouvrage de M. Le Brun de Charmettes, qu’elles ne se sont guère glissées qu’en des notes rejetées au bas des pages. Au fond, ses prédécesseurs lui avaient laissé peu de faits à découvrir ou à éclaircir ; il lui était réservé de les rassembler de les raconter, de les peindre. Toutefois le titre de ses quatre volumes annonce des recherches dans les manuscrits de la tour de Londres. Soit que l’auteur ait négligé de faire apercevoir les résultats particuliers de ces recherches, soit que nous n’ayons pas su les distinguer, nous sommes hors d’état d’en citer un seul exemple, à moins qu’il ne s’agisse de pièces depuis longtemps publiées dans le recueil de Rymer, et qui se reproduisent ici sans aucun changement essentiel. Mais M. Le Brun a tiré immédiatement des archives de Lille, en même temps que M. Berriat-Saint-Prix, la lettre de Jeanne d’Arc au duc de Bourgogne : il a puisé certaines particularités, soit dans une enquête de 1458, soit dans les extraits que M. d’Esnans fit, en 1747, de quelques parties des archives de Bruxelles. Enfin il a pris la peine de recourir aux manuscrits analysés par M. de L’Averdy ; il en donne quelquefois de plus longs extraits, et, au lieu des textes latins transcrits par cet académicien, il cite beaucoup de textes français, dont quelques-uns n’avaient point été publiés par Lenglet du Fresnoy.
En général, le travail de M. Le Brun a consisté à disposer chronologiquement, depuis l’an 1420 jusqu’en 1431 ou même jusqu’en 1456, tous les faits énoncés tant par Jeanne d’Arc elle-même dans les interrogatoires qu’elle a subis en 1431, que par les cent-quarante-quatre témoins entendus, vingt-cinq ans plus tard, durant le procès de révision. Mais ce récit est précédé d’une excellente introduction qui occupe deux-cent-vingt pages, et où l’auteur expose l’origine et les progrès de la querelle qui divisait l’Angleterre et la France. Il remonte jusqu’à l’an 450 ; mais il arrive rapidement à 1380, c’est-à-dire, au commencement du règne de Charles VI ; et, à partir de là cette exposition prend à la fois plus de développement et plus d’intérêt, à mesure que l’on approche de l’époque où Jeanne d’Arc va paraître et briller sur la scène du monde.
L’histoire de cette héroïne, depuis sa naissance en 1410, 1411 ou 1412, jusqu’à sa mort, est distribuée en XIII livres ; un XIVe traite de ce qui s’est passé depuis 1431 jusqu’au procès de révision. Une notice de ce procès, extraite du volume de M. de L’Averdy tient lieu ici du XVe livre ; le XVIe et dernier contient l’examen des divers systèmes par lesquels on a voulu expliquer l’avènement de la Pucelle.
L’auteur prend pour autant de faits positifs et historiques tous les détails articulés, et par la Pucelle, dans le premier procès, et par les cent-quarante-quatre témoins, dans le second : il ne rejette de ces témoignages que les particularités qu’il ne parvient pas à concilier entre elles. Il raconte donc formellement que Jeanne d’Arc vit et entendit St Michel et d’autres anges, Ste Marguerite et Ste Catherine ; que des voix surnaturelles frappaient son oreille, dirigeaient ses démarches, lui révélaient l’avenir, préparaient le succès de ses exploits militaires. Il l’appelle ordinairement la jeune prophétesse, la jeune sainte, la guerrière inspirée. Cette persuasion dont M. Le Brun de Charmettes est pénétré, anime et colore ses narrations, et n’a réellement aucun inconvénient ni aucun danger ; car l’auteur ne manque jamais de citer, au bas des pages, le témoin dont il recueille la déposition, et le lecteur n’est jamais trompé sur l’origine et la valeur de ces récits. On sent combien M. Le Brun ralentirait le mouvement de son style, s’il s’astreignait à commencer toutes ses phrases par le nom de la personne qui lui fournit chaque détail ; s’il disait sans cesse, Jeanne d’Arc assure, Il est attesté par l’une de ses marraines, par son page par son confesseur etc. Débarrassé de ces formules superflues, le récit attache, il entraîne, et ne cesse d’intéresser que lorsqu’il est interrompu, comme nous l’avons dit, par des observations critiques sur les travaux de Lenglet du Fresnoy, de Villaret et de M. de L’Averdy.
Nous croyons que beaucoup de lecteurs sauront gré à M. Le Brun d’avoir inséré dans le corps de son ouvrage un certain nombre de textes français du XVe siècle. Le choix et l’effet nous en ont paru fort heureux jusqu’à la fin du second volume : peut-être les a-t-il trop multipliés dans les deux suivants. Par exemple, ils remplissent bien près de la moitié du livre VII : or la rédaction propre de l’auteur est, en général, si pure et si élégante, qu’on regrette qu’il s’en épargne ainsi le travail, et qu’il se borne si souvent à enchaîner les discours d’autrui par des liaisons ou transitions. Quand surtout il entremêle à ces anciens textes et au sien propre des passages de Villaret, de Gaillard, de M. de L’Averdy, des vers de Martial d’Auvergne, des strophes de J. B. Rousseau, des traductions du Veni Creator et du Te Deum, on craint que ces rapprochements, quelque utiles qu’ils puissent être, ne nuisent tant soit peu à l’unité et à la consistance de son ouvrage.
Le procès de la Pucelle est la matière des livres X, XI, XII et XIII. On y voit aux prises avec le malheur, en proie à la plus atroce iniquité, une victime innocente, que la pureté de ses mœurs, la noblesse de son caractère, la franchise de son enthousiasme, et le courage le plus héroïque dans un sexe si faible et dans un si jeune âge, ont élevée d’une condition obscure au rang des plus illustres personnages de son siècle. L’auteur, qui a mêlé beaucoup de réflexions à l’exposé de cette horrible procédure, n’a peut-être pas eu assez de confiance dans l’intérêt naturel et profond d’un tel sujet. Ici les faits parlent et frappent d’eux-mêmes, et Jeanne d’Arc assurément n’a besoin d’aucune autre apologie, ni ses juges d’aucun autre opprobre. Qu’ajouter à l’ignominie où ils se plongent à mesure qu’ils l’interrogent, qu’ils la trompent et l’injurient et la tourmentent ? Comment la rendre plus auguste et plus sublime qu’elle ne l’est, au milieu de leurs astuces, par la naïveté de ses réponses ? quand, par exemple, interrogée si elle n’a pas fait entendre aux soldats que sa bannière leur porterait bonheur, elle s’écrie : Non ; mais je leur disois : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j’y entrois moi-même.
Il est difficile de n’être pas affligé de l’apathie, de l’inaction de Charles VII durant tout le cours de ce procès ; il ne tente rien, absolument rien, pour sauver sa libératrice. M. de L’Averdy s’est efforcé de prouver qu’il ne pouvait ni la racheter, ni menacer les Anglais de représailles, ni la délivrer par la force des armes. M. Le Brun de Charmettes, qui adopte ces opinions, croit seulement que le monarque aurait dû prier le pape ou le concile d’évoquer l’affaire à leur tribunal
. Il n’y avait aucune affaire ; Jeanne n’était que prisonnière de guerre, et toutes les lois naturelles et positives, divines et humaines, publiques, ecclésiastiques et civiles, ont été violées à son égard. Comme M. Berriat-Saint-Prix, nous rougissons de n’avoir rien à répondre pour Charles VII. Sans doute, il n’eût pas fallu exposer pour Jeanne d’Arc le salut de tout l’État ; elle ne l’aurait pas voulu : mais Charles n’était pas réduit au malheur extrême de ne pouvoir former, pour l’arracher au supplice, aucune entreprise politique ou militaire ; lui dont l’infortunée Jeanne osait encore, jusque sur l’échafaud, proclamer les droits et la gloire : Parlez de moi
, disait-elle à ses juges et à ses bourreaux, Parlez de moi, mais ne parlez pas du Roi : il n’est point tel que vous dictes ; par ma foi, c’est le plus noble de tous les crestiens.
Nous n’entamerons point les discussions que provoquerait le dernier livre de M. Le Brun de Charmettes : nous observerons seulement que le jugement de révision rendu en 1456, en proclamant l’innocence de Jeanne d’Arc, ne la déclare point prophétesse. Ainsi, même au XVe siècle, il était possible de ne la regarder ni comme sorcière, ni comme inspirée. Nous ne croyons pas non plus qu’elle ait voulu tromper les peuples par un feint enthousiasme. En vain, pour appuyer ce système, a-t-on imaginé qu’elle était fille d’Isabeau de Bavière et du duc d’Orléans, demi-sœur à la fois de Charles VII et de Dunois, et d’accord avec l’un et l’autre pour jouer le rôle d’une guerrière miraculeuse ; cette hypothèse, ingénieusement présentée en 1805 (par M. Caze, sous-préfet de Bergerac, dans les observations historiques imprimées à la suite de sa tragédie de la Mort de Jeanne d’Arc, in-8°) ne repose sur aucun fondement historique. L’enthousiasme de Jeanne ne fut si puissant que parce qu’il était réel et sincère ; il a dû, en un tel siècle, se communiquer à la multitude ; et ceux qui n’en partageaient point l’illusion, ont pu, dans un péril extrême, saisir ce moyen presque unique d’arracher la couronne de France aux mains usurpatrices des Anglais.
L’ouvrage de M. Le Brun de Charmettes met dans le plus grand jour les immortels services de Jeanne d’Arc : il se recommande par son sujet à tous les Français ; par ses formes, aux littérateurs ; et par les détails qu’il embrasse, à quiconque s’intéresse aux progrès des connaissances historiques.
Daunou.
Moniteur universel (16 novembre 1817)
Passage du duc d’Angoulême au Mans le 10 novembre. Le théâtre de la ville joue une cantate de Le Brun composée pour l’occasion : la Nymphe de la Sarthe.
Ce spectacle était donné au bénéfice des pauvres. Les abords du théâtre et les rues que le prince avait à parcourir, l’hôtel de la préfecture, les principaux édifices publics, la ville entière, étaient illuminés avec autant de goût que de magnificence ; et partout un peuple immense, se portant en foule au le passage de S. A., faisait retentir les airs des cris mille fois répétés de vive le Roi ! vive Mgr le duc d’Angoulême ! vivent les Bourbons !
(Lien : Retronews.)
Le Mans, le 11 novembre.
Hier, 10 novembre, à dix heures et demie du matin, S. A. R. Mgr le duc d’Angoulême est arrivé sur les limites de ce département, où son premier passage, le 10 août 1814, avait déjà laissé d’ineffaçables souvenirs. S. A. R. a été reçue et complimentée en cet endroit, par M. le sous-préfet de l’arrondissement de la Flèche, qui s’était porté sur ce point, accompagné de douze gardes nationaux à cheval, d’un détachement de gendarmerie et d’un détachement de hussards de la Meurthe. [Suit un extrait du discours du sous-préfet.]
Arrivée à l’entrée de la ville de la Flèche, où elle fut complimentée par M. le maire, et où elle était attendue par le Clergé, le tribunal, les militaires de tous grades, et divers fonctionnaires administratifs, S. A. R. est montée a cheval aux acclamations d’une foule nombreuse, et s’est rendue à l’École royale militaire. Reçue par le général Gavotti, commandant l’école, son état-major et les fonctionnaires de cette maison, le prince, après s’être un moment reposé dans l’appartement qui lui était préparé, a daigné admettre en sa présence les diverses autorités, s’est entretenue avec elles des besoins de la ville et de l’arrondissement, a répondu avec bonté a toutes les députations, et s’est particulièrement attaché à connaître le sort des militaires porteurs d’honorables blessures.
S. A. R. s’est ensuite rendue au Champ-de-Mars, où les élèves de l’école militaire ont exécuté diverses manœuvres avec un ensemble et une précision dont elle a daigné témoigner qu’elle était très-satisfaite. L’enthousiasme de cette intéressante jeunesse s’est manifesté, à l’arrivée et au départ du Prince, de la manière la plus vive et la plus touchante.
S. A. R. a ensuite visité l’établissement dans le plus grand détail ; elle s’est arrêtée quelque temps dans la chapelle, où elle a fait sa prière devant le cœur de son auguste ancêtre.
Toujours escorté par la garde nationale à cheval, la gendarmerie et les hussards de la Meurthe, Mgr le duc d’Angoulême a continué sa route vers le Mans. M. le préfet, M. le marquis de Rochemore, maréchal-de-camp, commandant le département ; MM. les sous-préfets de Mamers et de Saint-Calais, et un grand nombre d’officiers supérieurs s’étaient portés à sa rencontre au-delà de Pont-Lieue ; et S. A. R. ayant fait arrêter sa voiture, M. le préfet eut l’honneur de lui présenter à la portière ses premiers hommages. Arrivée à Pont-Lieue, limites de la ville du Mans, où elle a été haranguée par M. le maire, à la tête du corps municipal, S. A. R. qui était montée à cheval quelques instants auparavant, s’est avancée au pas vers l’intérieur de la ville, au bruit du canon et aux cris de joie et d’amour d’une foule immense, avide de contempler ses traits. Sur toute la route qu’à parcourue le prince ces acclamations n’ont pas un seul instant cessé de se faire entendre. Les maisons décorées de fleurs, de drapeaux blancs, de devises ingénieuses ; les fenêtres, les terrasses, les arbres et jusqu’aux toits, couverts de spectateurs agitant des mouchoirs blancs, formaient à la fois le tableau le plus touchant et le plus magnifique dont on puisse se faire l’idée.
M. le préfet, qui, par une rue détournée, avait devancé la marche du prince, l’attendait à l’entrée de l’hôtel de la préfecture, à la tête du conseil de préfecture, et a adressé les paroles suivantes à S. A. : Monseigneur, […]
Monseigneur a répondu : Je suis infiniment sensible […]
S. A. R., après s’être un moment reposée dans ses appartements, a reçu successivement les autorités ecclésiastiques, civiles, judiciaires et militaires, qu’elle a accueillies avec cette bonté touchante, attribut caractéristique de son auguste famille.
On a vu avec plaisir S. A. distinguer M. Espaulart, doyen du conseil de préfecture, recommandable par les longs et utiles services qu’il a rendus à l’administration de ce département.
Pendant le dîner du prince, où S. A. R. avait daigné admettre les chefs des diverses autorités, plusieurs membres du clergé, MM. les officiers supérieurs de la ligne et de la garde nationale, et deux négociants, la musique de la garde nationale et celle des hussards de la Meurthe, ont alternativement exécuté des fanfares sous les fenêtres des appartements du prince. Les grenadiers et chasseurs de la garde nationale, composant le poste d’honneur, chargé du service du palais, ont demandé et obtenu de S. A. la permission de faire, sur la fin du repas, le tour de la salle.
Après son dîner, Monseigneur s’est longtemps entretenu avec MM. Bérard-Bonnière, Vétillard et Thoré, négociant de cette ville. Toutes les questions que S. A. R. leur a adressées, respiraient la plus touchante sollicitude pour le commerce et les manufactures.
Le prince s’est ensuite rendu au théâtre, où une vaste loge, surmontée d’une espère de dais orné d’ancres dorées, symbole de la charge d’amiral de France, avait été préparée pour S. A. Elle a daigné écouter avec bonté une cantate intitulée : La Nymphe de la Sarthe, composée pour celle circonstance, par M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais, auteur de l’Histoire de Jeanne d’Arc ; et des couplets de MM. H*** et Jusseaume, qui ont occupé les entractes de cette représentation. On dominait les Héritiers Michaud et la Chaumière Moscovite. Toutes les allusions que les deux pièces pouvaient offrir à l’amour de la fidèle ville du Mans pour ses princes légitimes, ont été saisies avec enthousiasme par la brillante assemblée qui remplissait les loges et le parterre. Monseigneur a daigné plusieurs fois répondre par des salutations gracieuses à ces témoignages de la joie la plus pure, et du dévouement le plus inaltérable. Ce spectacle était donné au bénéfice des pauvres. Les abords du théâtre et les rues que le prince avait à parcourir, l’hôtel de la préfecture, les principaux édifices publics, la ville entière, étaient illuminés avec autant de goût que de magnificence ; et partout un peuple immense, se portant en foule au le passage de S. A., faisait retentir les airs des cris mille fois répétés de vive le Roi ! vive Mgr le duc d’Angoulême ! vivent les Bourbons !
Ce matin, après la messe, Monseigneur a passé en revue la garde nationale et les hussards de la Meurthe, qui ont exécuté diverses manœuvres avec une précision, une rapidité et un ensemble qui ont obtenu les éloges de S. A. Elle a daigné témoigner sa satisfaction à M. de Clermont, commandant la garde nationale au Mans, et a M. le prince de Carignan, colonel des hussards de la Meurthe. Les troupes ont ensuite défilé sous les veux de S. A. R., aux cris de vive le Roi ! vive Mgr le duc d’Angoulême ! Il serait difficile de peindre l’enthousiasme dont elles se montraient animées ; on ne saurait le comparer qu’à celui des spectateurs.
Après la revue, Monseigneur a reçu en audience particulière diverses personnes présentées par M.le préfet, notamment M. Lemaître, qui, en introduisant dans ce département un nouveau genre d’industrie (la fabrication des tissus de mérinos), a rendu à son pays un service dont chaque jour fait mieux sentir le prix.
S. A. R. a daigné recevoir en cercle les principales dames de la ville.
Elle est ensuite montée en voiture, et a été accompagnée jusqu’à un quart de lieue de la ville par les autorités civiles et militaires qui l’avaient escortée à son entrée. La garde nationale, reconnaissante des bontés de S. A., avait voulu se réunir en bataille en cet endroit. M. le maire et M. l’adjoint s’y étaient portés également, et ont reçu de S. A. R. les témoignages de sa satisfaction. En quittant M. le préfet, elle a daigné l’assurer plusieurs fois qu’elle était contente du département de la Sarthe, et particulièrement de la garde nationale.
S. A. R. a mis à la disposition de M. le préfet une somme de 1500 fr. pour être distribuée aux indigents. Elle a donné l’ordre de distribuer deux pièces de vin au régiment des hussards de la Meurthe.
M. le sous-préfet de Mamers s’est hâté de devancer le prince, pour se trouver à son passage à Beaumont-le-Vicomte, limite de cet arrondissement, complimenter Son Altesse et lui présenter les derniers hommages du département de la Sarthe.
Le séjour de S. A. R. dans ce département achèvera d’y consolider l’union des cœurs et des esprits, objet des vœux et de la sollicitude paternelle de Sa Majesté. Partout elle a recommandé l’oubli des discordes civiles et l’observation de la Charte ; partout elle a répété que Sa Majesté ne voulait plus voir dans ses sujets qu’une famille animée d’un seul vœu, la réconciliation franche et loyale de tous les Français.
La Revue (novembre 1817)
Annonce de la sortie de l’Histoire.
Titre : La Revue, ou Chronique parisienne, politique, morale, littéraire et théâtrale ; par une société de littérateurs.
(Lien : Gallica.)
Parmi les ouvrages nouveaux on distingue le troisième volume des Croisades, par M. Michaud ; une traduction, par l’auteur de Quinze jours à Londres, d’Ormond, roman de miss Edgeworth ; l’Histoire de Jeanne d’Arc, par M. le Brun de Charmettes ; l’Oraison funèbre de Louis XVI, par M. Alexandre Soumet ; un ouvrage qui, proposant de grandes réformes sur les théâtres, a éveillé d’attention des intéressés ; le Garçon sans souci de M. Pigault-Lebrun, roman qui blesse à la fois le goût et la décence, etc.
Journal général de la littérature de France (janvier 1818)
Premier compte-rendu de l’Histoire. L’auteur énumère brièvement les documents contemporains sur lesquels s’est appuyé Le Brun.
Ce sont là autant de pièces authentiques et originales que l’historien, ou a découvertes, ou a soigneusement parcourues.
(Lien : Gallica.)
Dans deux articles suivants (cahiers de février et mars), le critique examinera les quatre systèmes successivement employés pour expliquer Jeanne d’Arc (exposés au livre XVI de l’Histoire) :
- Jeanne magicienne (pour les Anglais d’alors) ;
- Jeanne feignant ses apparitions pour mobiliser les foules ;
- Jeanne instrument à son insu d’une intrigue de Cour ;
- Jeanne réellement inspirée du Ciel.
L’auteur propose une variante du second système, où Jeanne n’aurait pas feint ses apparitions, mais où celles-ci auraient coïncidé avec son patriotisme ardent et ses dispositions naturellement belliqueuses
:
Il nous semble qu’indépendamment de sa confiance dans les prétendues apparitions, Jeanne d’Arc était naturellement douée d’un esprit de patriotisme, d’un grand courage, d’un penchant décidé pour les expéditions guerrière.
N’est-ce pas la préfiguration de la Jeanne d’Arc républicaine (paysanne sincère, animée par ses seuls courage et patriotisme, idées qui en elles se manifestèrent sous forme d’hallucinations), telle que la décriront Michelet et ses successeurs ?
Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, etc., par M. Lebrun des Charmettes, etc. (Voyez pour le développement du titre, l’adresse et le prix, le dixième cahier de ce journal, 1817, voir.)
Article premier (deuxième extrait).
Dans un premier extrait nous avons exprimé, dans les propres expressions de l’auteur, l’indignation dont il a été pénétré, en considérant l’espèce d’indifférence des écrivains français sur les détails si intéressants que pouvait offrir l’histoire d’une héroïne à laquelle on a dû le salut de la France. Dans celui-ci nous allons rendre un compte rapide des recherches qu’il a faites pour expier en quelque sorte cette ingratitude.
C’est dans une enquête faite à Vaucouleurs, petite et ancienne ville de France en Champagne, et dont dépendait le hameau de Domrémy, où était née Jeanne d’Arc*, que l’historien a recueilli des lumières sur ses premières années.
* L’historien incline à croire que ce nom porté par Jacques, son père, lui venait de la petite ville d’Arc en Barrois, près de laquelle était situé Sefonds où il avait reçu le jour, et qu’il avait adopté le nom de la ville près de laquelle il était né.
Quant aux détails de sa vie héroïque, il les a puisé dans les interrogatoires qu’on lui fit subir lors de l’infâme procès qu’on lui intenta, dans ses réponses aux interrogatoires, dans les nombreuses dépositions qui eurent lieu dans le cours de ce procès; dans la lettre de Jeanne d’Arc, au régent et aux chefs de guerre qui faisaient le siège d’Orléans, et qui se trouve rapportée au procès de condamnation et dans la chronique de ce siège ; dans une autre lettre qu’elle écrivit au duc de Bourgogne, dont l’original existe encore, et qui, déposé avant la révolution dans les archives de la Chambre des comptes, est maintenant dans celle de la préfecture ; enfin dans une réponse qu’elle fit le 22 août 1427, à une lettre sans date du compte d’Armagnac. La lettre et la réponse sont rapportées dans le procès de condamnation.
Ce sont là autant de pièces authentiques et originales que l’historien, ou a découvertes, ou a soigneusement parcourues pour faire de leur contenu, en les soumettant à une judicieuse critique, la base de sa narration. Le seul ouvrage historique sur Jeanne d’Arc dont il ait cru pouvoir faire usage pour certains faits est l’histoire manuscrite de Jeanne d’Arc par Edmond Richer, le seul de ses historiens auxquels il accorde quelque mérite sous le rapport théologique seulement. C’est d’après l’immense travail auquel M. Lebrun des Charmettes s’est livré, qu’il a pris la plume avec confiance, et qui doit l’inspirer à ses lecteurs.
Dans des articles subséquents nous détacherons quelques traits les plus remarquables et les plus intéressants de sa narration.
Journal général de la littérature de France (février 1818)
Second compte-rendu de l’Histoire.
(Lien : Gallica.)
Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, etc. […]
Les faits dont se compose l’histoire de la Pucelle d’Orléans sont très connus : ils sont répondus dans toutes les histoires de France. M. Lebrun des Charmettes, par ses infatigables et savantes recherches, a donné de ces faits de grands et curieux développements. Une sèche et rapide analyse ne pourrait qu’en affaiblir extrêmement le mérite. Nous nous bornerons donc, dans un second article, à faire connaître, mais en extrait seulement, l’exposition des divers systèmes par lesquels on a voulu expliquer l’avènement de la Pucelle.
Cette exposition qui forme le livre seizième et dernier de l’ouvrage, nous a paru en être le morceau peut-être le plus intéressant. Quatre opinions ont été soutenues relativement à cette fille extraordinaire. L’auteur s’est proposé d’exposer successivement ces quatre systèmes avec la plus grande intégrité : il annonce qu’il a poussé même la bonne foi jusqu’à fortifier chacun d’eux d’observation et d’arguments qui avaient échappé à leurs auteurs, faute d’avoir eu une connaissance exacte des faits.
Le premier système, celui des Anglais du quinzième siècle, attribuait tous les succès de la Pucelle aux merveilles de la magie. Le second système consiste à regarder Jeanne d’Arc comme une espèce de Mahomet, comme un de ces génies hardis et habiles qui, à l’aide d’une feint enthousiasme, séduisent et trompent les nations pour s’en faire les arbitres. Le troisième système présente la pucelle comme une jeune fille ignorante et fanatisée, mais désintéressée et vertueuse dont quelques grand politique se sera servi, comme d’un instrument aveugle pour jeter la terreur dans les armées anglaises, rendre le courage aux Français et sauver la monarchie. Le quatrième système montre Jeanne d’Arc réellement choisie par le Ciel pour délivrer la France, favorisée d’apparitions célestes et d’inspirations divines. [T. IV, p. 414-415.]
Nous allons, dans un second article, donner en deux extraits l’exposé de ces quatre systèmes.
Article deuxième (premier extrait).
Le premier système, — dit l’auteur, — né de la répugnance […] [T. IV, p. 415-416.]
Le second système […] ; elle feignit de se croire inspirée. [T. IV, p. 416.]
Ces considérations peuvent être fortifiées par les deux exemples de dévouement patriotique qu’offrent, dans l’histoire de notre révolution, les demoiselle Corday et Renaud dont l’une poignarde Marat et dont l’autre méditait d’en faire autant sur Robespierre. La seule différence, c’est que d’après l’esprit du temps, Jeanne d’Arc se crut portée à la résolution patriotique par une sorte d’inspiration divine ; car nous n’admettrons pas dans ce système qu’elle feignit d’être inspirée ; nous estimons qu’elle crut l’être en effet.
L’auteur combat avec raison la fiction d’inspiration que ce système prête à Jeanne d’Arc.
Sa tendre et ardente dévotion, — dit-il, — attestée unanimement par tous les témoins, par une foule d’auteurs contemporains, peut-elle être mise en doute ? Et comment concilier tant de piété avec une imposture sacrilège ? Jeanne sur le bûcher persiste à soutenir la réalité de ses apparitions ; […] Qui ne reconnaîtrait dans cette conduite la conviction et la bonne foi ? [T. IV, p. 436.]
En combattant cette partie du second système, le surplus de ce système conserve beaucoup de probabilité. Il nous semble qu’indépendamment de sa confiance dans les prétendues apparitions, Jeanne d’Arc était naturellement douée d’un esprit de patriotisme, d’un grand courage, d’un penchant décidé pour les expéditions guerrière ; c’est ce que paraissent prouver, après la fracture de son épée qui lui avait d’abord fait naître l’idée d’abandonner le service militaire, la facilité qu’elle montra à en recevoir une autre, et l’attachement qu’elle montra constamment à se servir d’habits d’hommes qui la rendaient plus propre à combattre et qui malheureusement, par les odieux artifices de ses ennemis, opéra sa perte.
Nous verrons dans un second extrait si l’on n’a pas mis à contribution ces dispositions naturellement belliqueuses pour les faire servir d’instruments à la libération de la France.
Journal général de la littérature de France (mars 1818)
Troisième compte-rendu de l’Histoire.
(Lien : Gallica.)
Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, etc. […]
Article deuxième (deuxième et dernier extrait).
On a vu [que] le troisième système imaginé pour expliquer ce que présentent d’extraordinaire la mission et les succès de Jeanne d’Arc, est de la supposer comme une fille ignorante et vertueuse dont quelque grand politique se sera servi, comme d’un instrument aveugle pour jeter la terreur dans les armées anglaises, rendre le courage aux Français et sauver la monarchie.
Pour appuyer ce système, l’on dit qu’
il n’est pas vraisemblable que Charles VII, dont la conduite n’est rien moins qu’exempte de reproches, eût mérité du ciel une grâce aussi extraordinaire que celle de l’intervention divine en sa faveur ; [qu’il est plus naturel de présumer que Baudricourt d’abord, puis les généraux, les ministres de Charles VII, la reine Marie, Agnès Sorel même,] ont employé l’apparence d’un secours miraculeux pour relever le courage abattu du monarque. [T. IV, p. 437.]
On répond d’abord que si Baudricourt eut été primitivement chargé de diriger cette machine, il n’aurait pas traité Jeanne, comme il est constant qu’il l’a fait dans l’origine, avec tant de dureté et de mépris, qu’il n’eût pas rejeté tant de fois ses offres, et conseillé de la guérir de sa manie à force de coups. N’est-il pas évident qu’il eût porté trop loin la résistance, et qu’au lieu d’assurer le succès de l’intrigue, il se fût exposé à la faire avorter. Si les généraux de Charles VII avaient été les auteurs du stratagème, auraient-ils continué à s’en taire à une époque où, devenus plus jaloux de ses succès, ils se conduisaient si mal avec elle que plusieurs furent soupçonnés de l’avoir trahie ? Seraient-ce les ministres qui auraient tissé la trame ? Mais on voit dans les monuments historiques du temps que la Pucelle fut constamment en opposition avec le principal d’entre eux, le célèbre La Trémouille. Est-il probable qu’il n’eût pas employé l’influence d’apparitions qu’il aurait dirigées, à inspirer à Jeanne une haute estime pour lui, et des desseins en tout conforme à ses vues ? Quant à la reine, elle était alors dans l’abandon et la pénurie la plus affligeante, et il aurait fallu sans doute avoir beaucoup d’argent à dépenser pour salarier les agents d’une semblable entreprise, payer les frais de tant de prestiges. À l’égard d’Agnès Sorel, elle ne commença à être connue du roi, et par conséquent à pouvoir prendre intérêt à sa fortune, et s’entremettre dans ses affaires qu’en 1432, c’est à dire un an après la mort de la Pucelle. Il y a plus, c’est dès l’âge de treize ans que Jeanne a eu ses premières apparitions, cinq années avant son départ de Domrémy, et par conséquent à une époque où Charles VII n’était pas encore dans une situation qui pût l’obliger à avoir recours à un pareil expédient.
Le quatrième système montre Jeanne réellement choisie par le Ciel pour délivrer la France, favorisée d’apparition céleste, d’inspirations divines qui lui faisaient prophétiser les événements à l’appui de ses apparitions, des inspirations de la vérité desquelles il ne pouvait y avoir d’autre témoignage que celui de Jeanne d’Arc elle-même. Viennent ses prophéties dont toutes se sont accomplies comme l’historien paraît l’établir en les comparant avec les événements qui les ont suivies, et dont il trace à cet effet le tableau dans toute son intégrité.
Que si maintenant on [lui] demande quelle est son opinion particulière sur Jeanne d’Arc et les merveilles de son avènement, il se contentera de répondre, dans toute la simplicité de son cœur : Je suis Français ; je suis chrétien. [T. IV, p. 466.]
Journal des débats (11 mai 1818)
Le feuilleton des variétés, nouvelles littéraires et théâtrales
évoque Le Brun au sujet d’une future statue de Jeanne d’Arc à Vaucouleurs et de la prochaine tragédie de D’Avrigny, Jeanne d’Arc à Rouen.
(Lien : Retronews.)
Le poème le plus ingénieux de Voltaire est la plus méchante action de sa vie. Il est fâcheux que lui-même ait autorise les ennemis de sa gloire à lui faire un reproche dont ne peuvent se défendre les admirateurs de son génie. Aujourd’hui plus que jamais on est convaincu que le poème de la Pucelle est non seulement un outrage aux mœurs, mais une insulte à la patrie. Une société de Françaises, éprises de la gloire et de l’indépendance nationales a résolu de venger l’héroïne de Vaucouleurs ; elle veut qu’une statue lui soit élevée avec cette inscription : À Jeanne d’Arc, par les Françaises, 1818.
Les dames seules seront admises à souscrire ; toutes les offrandes seront reçues, le denier de l’indigence comme l’or de la richesse. On fera incessamment connaître le lieu où elles seront déposées ; l’emplacement de la statue n’est point encore choisi ; on désigne la place des Victoires.
En attendant l’érection de ce monument national, les historiens et les poètes couronnent de palmes glorieuses la vierge d’Orléans ; M. Le Brun de Charmettes [des Charmettes] a publié un ouvrage plein de recherches curieuses, et M. D’Avrigny vient d’achever une tragédie intitulée Jeanne-d’Arc à Rouen, qui a obtenu le plus grand succès dans les lectures particulières. Les connaisseurs ont été frappés de la beauté des caractères, de l’élévation des pensées, et de l’élégance soutenue du style. Je ne crains pas d’affirmer que la scène du troisième acte, où Jeanne d’Arc raconte au duc de Bedford sa naissance, son voyage, ses triomphes et sa captivité, est l’une des plus belles et des plus intéressantes du théâtre. Quel beau moment pour les amis de la France, si le même jour voyait élever la statue et réussir la tragédie ! Un monument serait digne de l’autre ; les beaux vers durent plus que le bronze.
L’Orléanaise (8 mai 1818)
[D’après le Livre d’or de Jeanne d’Arc, par Pierre Lanéry d’Arc (1894), voir :]
Le Nouveau cri de France ou l’Orléanaise, chant national. Orléans, Rouzeau-Montaut, in-4 de 3 p.
[Le texte du poème fut publié dans la Revue orléanaise (1848), voir.]
Moniteur universel (17 mai 1818)
Le Brun s’est rendu à Orléans pour apporter les dernières touches à son Orléanide dont la mise sous presse est imminente.
(Lien : Retronews.)
MM. Soumet et D’Avrigny ne sont pas les seuls qui se préparent à couronner de palmes poétiques la mémoire de l’héroïne du XVe siècle ; M. Le Brun de Charmettes, auteur de l’Histoire de Jeanne d’Arc, dont il a été rendu compte dans ce journal, vient de terminer sur les lieux illustrés par les exploits de la Pucelle d’Orléans, les descriptions du poème de l’Orléanide. Cet ouvrage, dont un fragment fut publié dans le Moniteur du 28 octobre 1810, ne tardera pas à être livré à l’impression.
La Quotidienne (18 juin 1818)
Annonce de la parution prochaine de l’Orléanide.
(Lien : Retronews.)
Tandis que M. Le Brun de Charmettes se dispose à rendre hommage à Jeanne d’Arc, en publiant son poème qui aura pour titre l’Orléanide, nous apprenons que M. Pierre Dumesnil vient de livrer à l’impression un poème sur le même sujet, et qui aura pour titre Jeanne d’Arc, ou la France sauvée.
Archives de Thalie (21 juin 1818)
Annonce (peu bienveillante) de la parution prochaine de l’Orléanide.
La revue des Archives de Thalie, à périodicité irrégulière, était dirigée par le directeur du théâtre de la Gaîté, Alexandre Ricord, un ancien député jacobin, rallié à l’ancien régime par haine de Napoléon.
(Lien : Retronews.)
On dit que M. Le Brun de Charmettes, peu satisfait d’avoir compilé quatre lourds volumes sur l’histoire de Jeanne d’Arc, où il n’a rien oublié, si ce n’est la presque totalité de son histoire, se dispose à publier un poème épique sous le titre de l’Orléanide. Courage, M. Le Brun, placez vous à côté du Chapelain,
Dont l’âpre et raide verve
Son cerveau tenaillant rime maigre Minerve,
Et de son lourd marteau martelant le bon sens,
A fait de mauvais vers douze fois douze cents.
Moniteur universel (31 juillet 1818)
Distribution de l’Histoire de Le Brun aux bibliothèques publiques.
(Lien : Retronews.)
S. Exc. le ministre de l’Intérieur [Joseph-Henri-Joachim Lainé] vient de décider qu’il serait pris, aux frais du Gouvernement, pour les bibliothèques publiques du Royaume, un certain nombre d’exemplaires de l’Histoire de Jeanne d’Arc, par M. Lebrun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais, dont il a été rendu compte dans le Moniteur [les 5 et 9 octobre 1817 (voir)].
La Quotidienne (1er août 1818)
En plus de l’Histoire de Jeanne d’Arc, le ministre distribuera le traité d’astrologie du mathématicien Francœur.
(Lien : Retronews.)
S. Exc. le ministre secrétaire-d’État au département de l’Intérieur vient de décider qu’il serait pris, aux frais du gouvernement, pour les bibliothèques publiques du royaume, un certain nombre d’exemplaires de l’Histoire de Jeanne d’Arc, par M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais.
S. Exc. a aussi décidé qu’il serait pris, pour les bibliothèques, 50 exemplaires de l’Uranographie de M. Francœur. [Ouvrage du mathématicien Louis-Benjamin Francœur, paru en 1812 et sous-titré : Traité élémentaire d’astronomie à l’usage des personnes peu versées dans les mathématiques.]
Moniteur universel (5 août 1818)
Le journal reprend un article du Narrateur de la Meuse sur l’acquisition par le département de la maison natale de Jeanne d’Arc à Domrémy (2.500 fr auprès du sieur Gérardin, vendeur), et rappelle la prochaine distribution de l’Histoire de Le Brun aux bibliothèques publiques (édition du 31 juillet).
(Lien : Retronews.)
Intérieur. — Commercy, le 2 août. Comme les autres journaux, le Narrateur a parlé dernièrement, de l’acquisition faite au nom du département des Vosges, de la maison de Jeanne d’Arc à Domrémy. […]
S. Exc. le ministre de l’Intérieur vient de décider qu’il serait fourni aux bibliothèques publiques, un certain nombre d’exemplaires de l’Histoire de Jeanne-d’Arc, par M. Lebrun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais. Cet ouvrage éminemment français, se recommande par l’étendue des recherches et par le sentiment qui l’a dicté, à l’estime et à l’intérêt des véritables amis de la gloire nationale. Nous l’avons sous les yeux, et nous le trouvons conforme aux documents sur la Pucelle et sur sa famille qu’on nous a procurés. Seulement il ne peint pas sa maison de Domrémy, comme elle est actuellement, mais une note annonce que cet article est inexact. (Narrateur de la Meuse.)
Journal des débats (5 août 1818)
S. Exc. le ministre de l’Intérieur vient de décider qu’il serait fourni aux bibliothèques publiques, un certain nombre d’exemplaires de l’Histoire de Jeanne d’Arc, par M. Lebrun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais. Cet ouvrage, éminemment français, se recommande par l’étendue des recherches et par le sentiment qui l’a dicté, à l’estime et à l’intérêt des véritables amis de la gloire nationale. Nous en avons rendu compte dans les numéros des 8 et 10 octobre 1817.
[Il s’agit du double article de Charles Nodier sur l’ouvrage, lire.]
Henri Lemaire : Vie de Jeanne d’Arc
(décembre 1818)
Abrégé des 4 volumes de l’Histoire de Jeanne d’Arc en un petit volume de 240 pages, dont nous reproduisons la préface.
Il y a un an environ que M. Lebrun des Charmettes [a publié] quatre forts volumes remplis de recherches et de dissertations du plus grand intérêt. Ce livre, dont nous sentons tout le prix, nous a donné l’idée d’une composition moins étendue, moins savante, et conséquemment sous tous les rapports, bien plus à la portée du commun des lecteurs : c’est ce que nous offrons en ce moment au public.
Vie de Jeanne d’Arc,
surnommée la Pucelle d’Orléans
Écrite d’après les Manuscrits les plus authentiques de la Bibliothèque du Roi, et dans laquelle on trouve des détails exacts sur la naissance, les premières années, les exploits, la prise, le procès et la fin terrible de cette héroïne sur les sièges d’Orléans et de Paris, et sur le couronnement de Charles VII.
Ornée de quatre gravures en taille-douce. Par M. H. Lemaire. À Paris, chez Le Prieur, libraire, rue des Mathurins Saint-Jacques, hôtel Cluny. 1818.
Préface
Longtemps, la vie de l’Héroïne qui a sauvé la France en 1429 a été, pour la négligence de son style et de son impression, reléguée parmi les Contes de la Bibliothèque bleue. Il y a un an environ que M. Lebrun des Charmettes l’a tirée de cette humiliante proscription, en publiant sur ce sujet, cher à tout bon Français, quatre forts volumes remplis de recherches et de dissertations du plus grand intérêt. Ce livre, dont nous sentons tout le prix, nous a donné l’idée d’une composition moins étendue, moins savante, et conséquemment sous tous les rapports, bien plus à la portée du commun des lecteurs : c’est ce que nous offrons en ce moment au public.
Nous avons puisé nos matériaux à la Bibliothèque du Roi ; nous garantissons donc leur authenticité, dont chacun d’ailleurs est maître de s’assurer par lui-même. Un récit animé et rapide, quoique renfermant tous les détails nécessaires, nous a paru convenir à ce livre, et nous l’y avons employé ; quand il s’agit de raconter des événements tels que ceux qu’il renferme, nous pensons que les digressions sont dangereuses, eussent-elles pour but d’éclaircir, par la discussion, des points d’histoire ; elles fatiguent le lecteur, le détournent de l’objet principal, et finissent par l’en dégoûter. C’est avec lui-même que l’auteur doit, en pareil cas, discuter les choses douteuses, pour présenter ensuite au locateur le résultat de ses observations.
La vie soignée de Jeanne d’Arc, ainsi rendue d’un achat facile pour tout le monde, ne saurait être présentée dans un moment plus favorable. Par un mouvement aussi beau et aussi juste que celui qui a fait reparaître au milieu de nous la statue du grand Henri, on parle d’élever au sein de la capitale, un monument à la jeune vierge qui fut plus anciennement la libératrice de la France : avant que ce monument si intéressant pour la gloire nationale pare une de nos places publiques, n’est-il pas convenable que chacun de nous apprenne véritablement à connaître la généreuse Française dont il rappellera les hauts faits et le noble dévouement.
Bibliographie de la France (12 décembre 1818)
4530. Vie de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans ; écrite d’après les manuscrits les plus authentiques de la bibliothèque du roi, et dans laquelle on trouve des détails exacts sur la naissance, les premières années, les exploits, la prise, le procès et la fin terrible de cette héroïne, sur le siége d’Orléans et de Paris, sur le couronnement de Charles VII ; ornée de quatre gravures. Par H. Lemaire. In-12 de 10 feuilles, plus les planches. Impr. de Belin, à Paris. Prix 2-0. À Paris, chez Leprieur.