Bibliographie : 1819-1821 : L'Orléanide
1819-1821 L’Orléanide
Journal Général de France (22 mars 1819)
Le journal s’étonne qu’il ait fallu attendre si longtemps avant d’avoir une histoire complète de Jeanne d’Arc
et remercie Le Brun. Toutefois, l’ouvrage étant trop volumineux
, un certain M. Lemaire l’a abrégé en un volume (voir), en vente pour 2 fr. (contre 25 fr. pour les 4 volumes de Le Brun).
(Lien : Retronews.)
C’est une chose bien digne de remarque, que ce soit toujours à l’époque qui voit naître le plus d’hommes célèbres, que l’on rende le mieux justice à ceux qui, précédemment, ont acquis une célébrité méritée. C’est depuis que la gloire de nos armes a rempli l’Europe, que l’on a le plus souvent recherché dans les temps plus anciens de notre histoire, et cité les noms de ceux qui, comme nos guerriers, ont été privilégiés par la victoire ; mais on doit regarder comme une grande preuve des progrès du patriotisme et de la raison, que l’on admire moins les faits d’armes en eux-mêmes, que la justice de la cause que ces faits ont illustrée ; la cause la plus sainte est celle de la patrie ; l’histoire marque donc d’un signe différent ceux qui, avec une bravoure égale et des talents pareils, ont répandu leur sang pour ou contre leur pays. Cette différence, vivement appréciée aujourd’hui, a rappelé l’attention sur cette héroïne, qui, au temps de Charles VII, ne cueillit des lauriers que dans les rangs français, et ne combattit que contre les audacieuses prétentions de l’Angleterre ; Jeanne, par les immenses résultats de ses exploits, fut plus grande que Clélie ; cependant on peut trouver quelque analogie entre ces deux femmes ; les historiens romains donnent à Clélie l’épithète de virgo ; et à plus d’une époque on aurait pu appliquer à Jeanne et aux gens de cour ce qu’Ennius disait aux principaux Romains de son temps : Vous êtes des femmes, leur disait-il, et Clélie était un héros.
Il est singulier qu’avant la révolution il n’existât pas une histoire complète de Jeanne d’Arc ; sa vie était reléguée dans la Bibliothèque bleue ; M. Le Brun de Charmettes l’a tirée de cette humiliante proscription ; mais son ouvrage est trop volumineux pour pouvoir être entre les mains de tout le monde. Nous croyons donc devoir annoncer à nos lecteurs la publication d’un volume in-12, orné de quatre gravures en taille-douce, dans lequel M. Lemaire a réuni les faits les plus intéressants relatifs à la naissance, aux premières années, aux exploits, à la prise, au procès, et enfin à la mort cruelle de cette héroïne. Ce volume, dont le prix est de 2 fr., se vend à Paris, chez Leprieur, libraire, rue des Mathurins-Saint-Jacques, hôtel de Cluny.
Bibliographie de la France (30 octobre 1819)
Indexation de l’Orléanide.
(Lien : Gallica.)
3818. L’Orléanide ; poème national en vingt-huit chants. Par Lebrun des Charmettes. Deux vol. in-8°, ensemble de 63 flles. Impr. de Smith à Paris. À Paris, chez Smith, chez Latour, chez Arthus-Bertrand. Prix : 14 fr.
Moniteur universel (30 octobre 1819)
Première recension de l’Orléanide, qui vient de paraître.
(Lien : Retronews.)
Poésie. — L’Orléanide, poème national, en vingt chants, vient de paraître (2 vol. in-8°, Paris, chez Arthus Bertrand, 12 fr.). Son auteur est M. Le Brun de Charmettes, le même auquel nous devons l’Histoire de Jeanne d’Arc (4 vol. in-8°, chez le même éditeur, 25 fr.) dont nous avons rendu compte dans le Moniteur. Ainsi, l’érudit a fait place au poète, et la main qui avait tenu le burin de l’histoire, a saisi la lyre pour chanter l’héroïne française, et acquitter une seconde fois la dette de la patrie. Ce poème entrepris depuis quatorze ans, a coûté à son auteur, indépendamment de l’immense travail de sa composition, des recherches très considérables, et l’a obligé à de nombreux voyages. Il a voulu que son ouvrage présentât le tableau fidèle des mœurs, des coutumes et des croyances du XVe siècle ; il en a puisé les détails dans les chroniques, les romans et les poèmes ; dans les monuments publics et les édifices particuliers qui nous restent de ce siècle héroïque. Statues, bas-reliefs, vitraux, miniature, il a tout examiné, tout comparé avec un soin minutieux et n’a rien abandonné à l’arbitraire de son imagination dans cette partie de son travail.
On conçoit aisément que dans un tel poème, dont pour nous servir d’une expression piquante de l’auteur, Voltaire semble avoir fuit à l’avance la parodie
, viennent se placer comme parties obligées, ou comme ornements naturels, le ciel et l’enfer du christianisme, la superstition politique du siècle, et les pratiques religieuses de l’Église, les usages de la chevalerie, les combats singuliers, les cérémonies funèbres, les disputes des trouvères, les plaidoyers d’amour, etc., etc. Là doivent aussi reparaître dans un éclat digne de leur antique renommée, tous les héros libérateurs d’Orléans et défenseurs de leur Roi.
L’auteur ajoute dans la préface, d’où nous tirons ces détails, qu’il regrette de n’avoir pu ni joindre à son poème les notes explicatives que la peinture des mœurs anciennes pouvait rendre nécessaires, ni mentionner les imitations auxquelles il était entraîné par son sujet lui-même ; mais l’étendue de son poème ne le permettait pas, et s’il mérite ici quelque reproche, on avouera du moins qu’il est bien contraire à ceux que l’on est trop souvent forcé d’adresser à nos auteurs modernes. Toutefois la franchise du poète va jusqu’il lui faire déclarer qu’il a fait entrer dans son ouvrage quelques beaux vers de Chapelain qui lui ont paru dignes de survivre au vieux poème de la Pucelle. Ces vers, il les a marqués par des astérisques, procédé de justice aussi trop peu imité de nos jours.
Nous consacrerons un ou plusieurs articles à l’examen littéraire de ce grand ouvrage ; en attendant nous mettrons sous les yeux du lecteur deux fragments qui pourront donner une idée du style poétique de l’auteur. Voici le début du premier chant :
Ceins ton front de lauriers ; prends ta harpe éclatante !
Du seuil étincelant de la cité vivante,
Dans l’ombre de l’oubli, dans la nuit du trépas,
Descends armé d’éclairs, et viens guider mes pas,
…
Et les astres charmés s’arrêtent pour l’entendre.
Après avoir parcouru toute l’étendue de sa vaste carrière, le poète, à l’imitation de quelques épiques qui ont ainsi terminé leur ouvrage d’une manière intéressante, revient sur lui-même, et trace dans les vers suivants un tableau des événements qui ont agité une vie qui lui promet encore une longue suite de jours heureux, s’il lui est permis de les consacrer au développement de tous les sentiments généreux qui paraissent le caractériser, aux lettres, et à la poésie qui devient si riche quand elle se fortifie pur l’étude, l’observation et l’expérience.
Dans les murs ignorés du l’humide Anisole,
Où des rigueurs du soit sa lyre le console,
Ainsi chantait son Dieu, ses Rois et son pays,
Des pieux compagnons du neuvième Louis
Un obscur descendant, qui, proscrit dès l’enfance,
Parmi des assassins demeura sans défense,
Vit d’un père adoré le meurtre affreux rougir,
L’instrument qu’anoblit le sang du Roi martyr ;
…
Des fureurs des partis, d’un barbare délire,
Ne sauva que son nom, son épée et sa lyre.
Journal de Paris (30 octobre 1819)
Annonce de la parution de l’Orléanide.
(Lien : Retronews.)
Annonces. — L’Orléanide, poème national en 28 chants, par Le Brun de Charmettes, deux vol. in 8°. Prix 14 fr. broché. À Paris, chez Smith, imprimeur-libraire, rue Montmorency ; Latour, libraire, Palais-Royal ; Arthus Bertrand, libraire, rue Hautefeuille.
Nous rendrons compte de cette nouvelle production d’un auteur déjà avantageusement connu par son Histoire de Jeanne d’Arc.
[Nous n’avons pas trouvé ce compte-rendu promis. Dans l’édition du 17 novembre, le critique du journal avouera même n’avoir toujours pas lu le poème (lire).]
L’Indépendant (30 octobre 1819)
Achat des exemplaires de l’Histoire pour être distribués aux bibliothèques publiques, comme annoncé un an auparavant (lire).
(Lien : Retronews.)
Le ministre de l’Intérieur vient de faire acheter chez le libraire Arthus Bertrand, un certain nombre d’exemplaires de l’Histoire de Jeanne d’Arc, par M. Le Brun de Charmettes ; ces exemplaires d’un excellent ouvrage où l’érudition se trouve jointe aux recherches les plus étendues, les plus curieuses, sont destiné aux bibliothèques publiques.
Gazette de France (31 octobre 1819)
L’Orléanide est listée dans les Ouvrages nouveaux.
(Lien : Retronews.)
L’Orléanide, poème national en 28 chants, par Le Brun de Charmettes. Deux vol. in-8°…
Moniteur universel (16 novembre 1819)
Longue analyse littéraire de l’Orléanide, par Amar.
La matière sied parfaitement au genre :
Quel sujet pour l’épopée, que celui où toutes les conditions essentielles du genre, l’invention du merveilleux, les caractères, l’unité d’action et l’intérêt des épisodes, se trouvent aussi naturellement donnés par l’histoire !
Mais le genre n’admet pas la longueur :
L’histoire raconte, mais la poésie doit peindre ; et la poésie, destinée à laisser de profondes impressions, n’a besoin que d’un coup de pinceau pour les tracer.
J’insiste à dessein sur ce reproche de prolixité, parce qu’il m’a paru le vice capital d’un poème, dont l’excessive longueur ne sera pas un moyen de succès auprès de lecteurs qui n’arrivent jamais assez tôt à la fin de l’ouvrage, même le plus agréable.
(Lien : Retronews.)
Depuis que M. de Marchangy, qui se délasse si noblement par l’étude et la culture des lettres, de la gravite de ses fonctions habituelles, a consacré un grand et bel ouvrage à nous révéler les richesses poétiques de nos annales ; depuis qu’il nous a prouvé qu’il n’est guère d’époque de cette histoire de France, réputée par les Français eux-même, si sèche et si stérile, qui ne puisse offrir au vrai talent de magnifiques sujets de tragédies ou d’épopées, on a vu nos écrivains les plus distingués se rapprocher, à l’envi, de ces sources, trop longtemps méconnues ou dédaignées. Bientôt Clovis, Charlemagne, Louis IX, Jeanne d’Arc auront remplacé dans nos annales poétiques les héros de la Grèce et de de Rome ; et déjà les cœurs français ont tressailli plus d’une fois aux accents de nos anciens preux, nous rappelant aux nobles souvenirs d’une gloire devenue le spécial apanage et le caractère distinctif d’une nation sensible, généreuse, et toujours prête à s’enflammer à la voix de l’honneur. La scène tragique retentit encore des applaudissements justement accordés
À la brave Amazone,
La honte des Anglais, et le soutien du trône ;
(Henriade, ch. VII.)
présentée à notre admiration dans la circonstance peut-être où ce grand caractère se déploie avec le plus d’énergie, et dans sa plus héroïque simplicité ; et déjà la trompette épique annonce à la France le poème de l’Orléanide ; sujet éminemment poétique, éminemment national, puisqu’il réunit ce qu’il y a de plus cher, de plus intéressant pour nous, l’affermissement de la monarchie légitime, la défaite et l’expulsion de l’infatigable artisan des maux dont cette belle France a si longtemps gémi. Mais l’auteur du nouveau poème marchait ici entre deux écueils, également dangereux, et presque inévitables : le souvenir de ce Chapelain, de gothique mémoire ; et le succès scandaleux d’un ouvrage, où la frivolité et l’inexpérience du lecteur superficiel peuvent croire le sujet traité, tandis qu’il n’est que honteusement parodié.
Il fallait donc du courage, et du talent surtout, pour entreprendre de venger Jeanne d’Arc, également outragée, selon moi, par Chapelain et par Voltaire, qui en ont fait l’un et l’autre, mais chacun à sa manière, et avec des intentions bien différentes, un personnage ridicule, qui a perdu sa dignité historique, sans rien gagner a sa poétique métamorphose. Je ne pousserai pas plus loin un rapprochement, trop peu honorable pour notre héroïne : mais j’ai dû l’indiquer, au moins, pour mettre d’abord dans tout son jour la difficulté principale du sujet. Cette difficulté une fois vaincue ; et placé, sous le rapport du style, hors de toute comparaison avec le premier chantre de Jeanne, M. de Charmettes repoussera bien plus victorieusement encore jusqu’à l’idée du parallèle avec l’autre poème. La supériorité même du talent, n’est qu’un tort de plus, lorsqu’il se trouve aussi étrangement compromis. Quel que soit donc le succès de l’Orléanide (et je n’oserais lui prédire tout celui que je lui souhaite, et qu’elle mérite peut-être), l’auteur aura, du moins, toujours la conscience d’avoir fait de son talent et de ses loisirs le plus respectable usage ; et ses nobles efforts seront sans doute appréciés, lorsque rappelés enfin à leur goût naturel pour les plaisirs de l’esprit, les Français éprouveront le besoin de chercher dans les lettres, la compensation et l’oubli des distractions de la politique et des querelles des partis. Peut-être alors sauront-ils quelque gré à l’écrivain qui, fidèle à sa mission, et paisible au milieu de la tourmente générale, leur aura d’avance ménagé ces moyens de consolation ; et tel ouvrage, qui passe aujourd’hui sans être, pour ainsi dire, aperçu ; sans obtenir même de la politique usurpatrice des journaux, la place de quelques lignes, pour prendre modestement date de sa naissance, trouvera alors des éloges, des critiques et des lecteurs. Peut-être alors aussi saura-t-on quelque gré au juge impartial, qui, ne croyant pas devoir peser le mérite littéraire, qui est de tous les temps, dans la balance incertaine des opinions du moment, aura soulevé d’avance, un avenir plus équitable, contre l’injustice et la partialité du présent. On s’étonnera, avec raison, qu’une époque aussi stérile, en apparence, pour la littérature, ait laissé cependant des traces aussi nombreuses de la constante activité des gens de lettres, et de leur zèle courageux à soutenir cette brillante portion de l’héritage de nos pères. On remarquera surtout ces productions qui se distinguent par l’importance du sujet, la grandeur des conceptions, les connaissances qu’elles exigent, et les efforts laborieux qu’elles supposent ; et il faudra bien reconnaître que depuis longtemps des triomphes mérités ne s’étaient aussi rapidement succédé au théâtre ; qu’aucune autre époque n’avait accru notre domaine littéraire d’un aussi grand nombre de poèmes originaux, sans parler de deux traductions en vers de la Jérusalem délivrée : celle de M. Baour, dont nous avons rendu compte, et celle de M. Terrasson, qui ne tardera pas a nous occuper. Charlemagne avait donné le signal ; et la singulière bienveillance avec laquelle fut généralement accueillie cette entreprise hardie, tentée par un très jeune poète, et exécutée avec assez de talent pour mériter le succès qu’elle obtint, devait nécessairement appeler d’autres concurrents dans une carrière ouverte avec tant d’éclat.
Le Brun de Charmettes s’y présente aujourd’hui avec un nom avantageusement connu déjà, par une Histoire de Jeanne d’Arc, la plus complexe et la curieuse que l’on eût encore publiée : elle fut reçue et lue avec tout l’intérêt attaché à l’héroïne de l’ouvrage. Elle se distinguait par le nombre, l’importance et l’authenticité des recherches, et par le talent de l’écrivain, toujours digne de son sujet. Mais on était loin de soupçonner que cette grande composition historique ne fût, pour ainsi dire, que la collection des matériaux destinés à servir de fondements à l’épopée que l’auteur vient de nous donner. Sans être encore dans le secret de M. Le Brun, il était facile cependant de reconnaître l’imagination du poète, au coloris de certaines descriptions, à la chaleur, et aux mouvements passionnés du style, en divers endroits de l’ouvrage : on croyait presque lire alors un poème en prose… C’est qu’en effet tout est poétique dans cette merveilleuse histoire : tout est surnaturel, dans la mission, les discours et la conduite de cette fille étonnante. Quel sujet pour l’épopée, que celui où toutes les conditions essentielles du genre, l’invention du merveilleux, les caractères, l’unité d’action et l’intérêt des épisodes, se trouvent aussi naturellement donnés par l’histoire ! Quel poète a jamais créé des personnages plus intéressants, que ces chevaliers français demeurés fidèles au parti de l’honneur, supérieurs à tous les événements, et combattant avec un si rare courage, pour la plus sainte des causes, celle de leur Roi, si lâchement dépouillé par l’étranger ! Quelle sera donc cette simple bergère, cette fille des champs, en qui le ciel révèle tout à coup l’âme d’un héros ; et qui va dans un instant éclipser tant de guerriers fameux, Dunois, La Hire, les deux Xaintrailles, etc., etc. Dunois surtout, que M. Le Brun nous représente sous les traits suivants :
Vingt fois l’astre du jour a mesuré l’année,
Depuis que ce rempart (Orléans) vit naître son héros ;
Et déjà l’Univers parle de ses travaux.
Mais, dès ses premiers ans, par une épreuve heureuse,
Les revers ont mûri cette âme généreuse ;
Il n’a point négligé les leçons du malheur,
Et déjà sa prudence égale sa valeur.
Dans un âge bouillant on révère, on admire
L’ascendant qu’il exerce, et l’amour qu’il inspire.
Les guerriers les plus fiers passent, à son aspect,
Du zèle au dévouement, de l’estime au respect.
Les plus sages vieillards à ses lois applaudissent ;
Le peuple le bénit, les soldats le chérissent ;
Et quand tout obéit, tout semble agir par choix,
Cet auguste attribut des héros et des rois,
Sur son front gracieux, la majesté respire.
La bonté, la douceur en modèrent l’empire :
Des rayons du génie, éclatant dans ses yeux,
Sous leur longue paupière il éclipse les feux.
Dans ses regards, se peint la candeur de son âme.
Mais qu’un penser hardi, qu’un grand désir l’enflamme,
Sort visage s’anime et prend un air plus fier ;
Son maintien s’agrandit, ses yeux lancent l’éclair.
Faut-il exécuter ? au péril insensible,
Il redevient serein, calme, froid, impassible ;
Et les glaives, les dards, la foudre, le trépas,
Ne peuvent détourner, ni ralentir ses pas.
Voilà bien le Dunois de l’histoire ; et l’auteur, trop plein de son sujet, n’a voulu laisser échapper aucun des traits caractéristiques de son héros ; mais ici la multiplicité nuit à l’effet, et la précision est de rigueur en pareil Cas. Le seul vers de la Henriade :
Heureux guerrier, grand prince et mauvais citoyen ;
nous peint mieux le duc de Guise qu’une longue tirade, fût-elle même de Voltaire, où les qualités distinctes du guerrier, du prince, et du citoyen, seraient successivement détaillées. L’histoire raconte, mais la poésie doit peindre ; et la poésie, destinée à laisser de profondes impressions, n’a besoin que d’un coup de pinceau pour les tracer. La prolixité est, en vers comme en prose, le défaut de tous ceux qui ne savent point s’arrêter, parce qu’ils ne savent point écrire. On ne cite Pascal, Bossuet, Boileau, etc., que parce qu’ils gravent leur pensée en l’exprimant. Enfin,
Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant.
(Boil.)
J’insiste à dessein sur ce reproche de prolixité, parce qu’il m’a paru le vice capital d’un poème, dont l’excessive longueur ne sera pas un moyen de succès auprès de lecteurs qui n’arrivent jamais assez tôt à la fin de l’ouvrage, même le plus agréable ; et qui ont trouvé quelquefois des longueurs dans un distique. Mais l’auteur a fait ce que Corinne reprochait à Pindare : au lieu de répandre grain à grain, il a versé à plein sac ; et ce n’est pas, comme on sait, la manière de semer qui amène les meilleures récoltes.
Entendons-nous d’abord sur les mots. Je n’appelle point long un poème, par cela seul qu’il se compose d’un plus grand nombre de chants que l’Iliade ou l’Odyssée : l’Arioste en a quarante-six ; et qui s’est jamais avisé de trouver trop long le Roland-Furieux ? Je ne fais pas non plus ce reproche à tel ou tel épisode, à tel ou tel endroit, parce qu’ils occupent dans l’ouvrage un certain espace ; mais parce qu’ils sont déplacés, surchargés de détails inutiles, et ne courent point assez directement à l’événement, c’est-à-dire, au dénouement de l’action, objet du poème. Un exemple achèvera d’expliquer ma pensée ; et je le tire du chant premier de l’Orléanide.
Un hérault anglais, l’arrogant Halsate, est venu sommer Orléans de se rendre ; et dans son discours aux citoyens assemblés, a lâchement dénaturé les faits, pour rejeter sur un prince français, sur le fils de Charles VI, l’odieux de l’assassinat du duc de Bourgogne. Justement indigné de tant d’audace, Dunois répond et devait répondre au discours astucieux de l’émissaire de Bedford. Mais était-il nécessaire pour réfuter une calomnie absurde, qu’un seul mot eût confondue, de retracer le tableau du règne tout entier de l’infortuné monarque, dans un discours de près de sept-cents vers ! Eh bien ! que ce long récit se trouve plus convenablement placé ; qu’il soit fait, comme dans l’Énéide ou dans la Henriade, par le héros du poème, a quelque personnage intéressé à connaître, ces grands événements, et non à des auditeurs que l’on en doit supposer suffisamment instruits d’avance, alors tout rentre dans l’ordre des choses poétiques ; fut-il plus long encore, occupât-il même plusieurs chants, ce récit n’offrira plus de longueurs ; et l’on s’arrêtera, au contraire, avec plaisir sur les nombreuses beautés de détail qu’il renferme, mais où le poète se met trop évidemment à la place de l’orateur-guerrier qu’il fait parler. Voici quelques exemples de la manière dont M. Le Brun y met poétiquement en œuvre les matériaux fournis par l’histoire. Il s’agit de l’expédition préparée en 1386 contre l’Angleterre, où quinze-cents vaisseaux devaient transporter l’élite des princes et des guerriers français ; expédition toujours retardée, et manquée enfin, par l’insouciance ou la perfidie de quelques-uns des chefs destinés à en faire partie.
Vains projets ! vain espoir ! un long calme, d’abord,
Retint nos pieux captifs sur ce funeste bord.
On dit qu’au sein des nuits, sortant des mers profondes,
Trois fois un montre affreux s’éleva sur les ondes ;
S’approcha de la rive, et soulevant les flots,
D’un cri rauque et sauvage alarma nos héros.
Gigantesque Triton, etc.
Suit la description du monstre, trop longue, quoique assez belle pour entrer dans une citation :
Téméraires Français, disait-il, vos conquêtes,
Osent donc menacer l’empire des tempêtes.
Du hardi Sigovèse, enfants ambitieux,
Rien ne peut arrêter vos pas audacieux !
Quoi ! ce n’est point assez, qu’en dépit de ma rage,
Vos vaisseaux, profanant mon antique héritage,
Aient porté vos croisés sur ces bords immortels,
Où jadis tout un peuple honora mes autels !
Quoi ! ce n’est point assez que l’orgueilleux Guillaume,
Ait malgré moi d’Harald abordé le royaume,
Et dans les champs d’Hasting, de carnage fumants,
Vengé par son trépas je ne sais quels serments :
Vous prétendez, bravant nos orageuses plaines,
À mon peuple chéri porter encor des chaînes !
Non : que votre ange avide en frémisse d’effroi :
La terre est son partage, et l’abîme est à moi.
Qu’il règne, s’il le faut, du midi jusqu’à l’ourse :
Sur la rive des mers j’arrêterai sa course.
Par son roi foudroyant, précipité des cieux,
J’obtins, avant le temps, l’empire de ces lieux :
Je ne souffrirai pas qu’en ses mains il confonde
Le sceptre de la terre et le sceptre de l’onde.
Tremblez, fils des Gaulois ! et pleurez votre orgueil !
Mes gouffres dévorants vous ouvrent un cercueil.
C’est peu : je vois bientôt sur vos tristes rivages
L’ange de la discorde étaler ses ravages ;
je vois vos chefs, saisis d’une aveugle fureur,
Tour à tour dans vos murs apporter la terreur :
Je vois partout briller les torches de la guerre ;
Vos bataillons rivaux ensanglantent la terre ;
Vos champs sont ravagés, vos remparts abattus ;
De l’acier belliqueux vingt peuples revêtus
Ont sur vos bords déserts assemblé leurs cohortes ;
La famine, l’effroi, l’enfer sont à vos portes ;
Et de vos rois tremblons, qu’entoure le trépas,
Le trône ensanglanté s’écroule avec fracas.
On ne manquera pas de remarquer, sans doute, que les frais de cette invention n’ont pas été très dispendieux pour M. Le Brun, et que Le Camoëns les avait faits depuis longtemps : mais il est juste d’observer aussi, qu’en s’emparant de cette belle fiction, le poète français l’a en quelque sorte rajeunie ; et qu’en faisant de ce même géant des mers l’un des chefs des anges rebelles, il le tire de la nature du fantôme, et substitue un agent réel au vague d’un personnage purement idéal. Ce qui n’est, dans la Lusiade, qu’une simple apparition, prend ici un tout autre caractère. Il en est de même du trait suivant, également fourni par l’histoire.
On sait que traversant un jour la forêt du Mans, Charles VI aperçut tout à coup un inconnu, couvert d’une robe blanche, nu-pieds, nu-tête, qui s’élança d’un air terrible, et lui cria, en saisissant fortement la bride de son cheval : N’avance pas davantage ; retourne, car on te trahit.
Voici le parti que le poète a tiré de cette tradition, ou si l’on veut, de cette fable historique :
À l’heure où le soleil suspendu dans l’espace,
De son vol fatigue, semble au plus haut des cieux
Arrêter un moment son cours audacieux,
D’une antique forêt nos cohortes nombreuses
Suivaient confusément les routes ténébreuses.
Le prince et son ami, soucieux, attristés,
S’avançaient lentement, de leur suite écartés.
Soudain, d’un noir taillis un spectre épouvantable
S’élance, et jette un cri lugubre et lamentable :
La mort est sur son front, l’enfer est dans ses yeux.
Au-devant des héros il tend ses bras hideux :
Dressant, à son aspect, leur mouvante crinière,
Les coursiers, l’œil en feu, bondissent en arrière,
Palpitent d’épouvante : Ô roi, n’avance pas !
Dit l’hôte des tombeaux, Retourne sur tes pas ;
On te trahit !
Il dit, et soudain s’évapore.
Tel brille et disparaît un sanglant météore.
Les suites de cette apparition sur l’esprit et la santé du malheureux Charles sont trop connues, et trop douloureuses à rappeler, pour les retracer même dans les vers de M. Le Brun ; mais je citerai bien volontiers les réflexions qu’elles lui suggèrent :
Ah ! prince infortuné, quel avenir funeste,
Quels maux t’épargnerait la colère céleste,
Si, dans ce moment même, et loin de ton palais,
Tes yeux s’étaient fermés, pour ne s’ouvrir jamais !
Tes sujets, sur ta tombe illustre et révérée,
Pleureraient seulement ta mort prématurée,
La trahison des tiens, l’opprobre, le malheur,
N’ont point encor flétri la gloire dans sa fleur.
Ce dernier vers n’a ni le ton, ni la gravité du sujet, et je ne puis reconnaître Dunois à ce langage : mais je le retrouve tout entier dans cette belle explosion qui termine enfin le discours.
Qu’Albion porte ailleurs ses menaces, ses fers.
À des peuples tremblants, sur un autre rivage,
Qu’elle offre impunément la mort ou l’esclavage,
Et prépare à ses fils un triomphe éclatant :
Sous ces murs indomptés leur tombe les attend.
Anglais et Bourguignons se pressent à vos portes :
On veut vous effrayer du nombre des cohortes
Qui viennent sur vos murs exercer leur fureur ;
Mais ce n’est point le nombre, amis, c’est la valeur,
Qui fait, vous le savez, la force véritable.
On vous vante les faits, le courage indomptable
Des chefs qui d’Albion suivent les étendards :
Des chefs non moins fameux garderont vos remparts.
Beuil, Graville, Gaucourt, etc.
Voilà vos défenseurs. Sur ces rives guerrières
Trois mille vieux soldats ont suivi nos bannières, etc.
[…]
Enfin, des deux partis, à votre choix offerts,
L’un vous rend immortels, l’autre vous livre aux fers.
Des vainqueurs d’Attila noble et vaillante race,
Fils des Gaulois, Français, Albion vous menace,
D’un pardon dédaigneux vous propose l’affront…
Prononcez ! […]
Guerre, guerre éternelle à l’impie Angleterre !
S’écrie un peuple entier. Guerre, éternelle guerre
,
Répètent les remparts ; et l’Enfer étonné
Entend ce cri, se trouble, et frémit consterné.
Nous poursuivrons, dans un second article, l’examen littéraire de ce poème.
Amar.
[Nota. — Nous n’avons trouvé aucun article ultérieur sur l’Orléanide dans le journal.]
Journal de Paris (17 novembre 1819)
Le rédacteur qui signe B. L.
, n’a pas lu l’Orléanide, mais en commente le compte-rendu d’un confrère : les fragments du poème reproduits ne lui paraissent pas bons, et les louanges exagérées un prétexte pour attaquer d’autres auteurs.
(Lien : Retronews.)
Si nous n’avons pas à la fin une épopée nationale, il y aura du guignon ; tout le monde s’y essaie ; Uno avulso non deficit alter [quand l’un disparaît, un autre le remplace]. Moins vous lisez de vers, plus on en fait pour vous. Ni l’indifférence des lecteurs, ni les envahissement de la politique, ni les chutes épiques de tant d’infortunés, rien ne saurait décourager l’enfant d’Apollon qui veut venger la France poétique du plus cruel reproche que lui font ses ennemis : et qui ne croit être le véritable enfant d’Apollon ? La brèche est ouverte ; de nombreux champions s’y pressent ; l’un d’eux, la bannière de Jeanne d’Arc à la main, s’ouvre un passage… Sera-t-il plus heureux ? Un journal nous l’assure aujourd’hui. Il y a, dit-il, dans l’Orléanide, plus de poésie que dans la plupart des compositions actuelles ; et il cite, à l’appui de cette proposition, quelques passages qui, nous aimons à le croire, ne sont pas les morceaux les plus saillants du poème.
Nous ne connaissons point encore cette nouvelle épopée ; nous ne pouvons donc apprécier jusqu’à quel point les louanges du rédacteur sont fondées ; mais il nous semble qui y a dans ces louanges moins de désir de faire remarquer le talent de M. Le Brun de Charmettes, que de lancer un nouveau trait de satire sur l’ouvrage de MM. Buchon, Baour et Trognon. Franchement, monsieur le Censeur, vous avez trop rudement critiqué cette pompeuse imitation ; vous avez beau dire que votre critique a fait fortune parmi les ultramontains, elle n’en est pas moins irrévérence, acerbe, impitoyable, et je serais tenté de croire que vous en êtes au repentir. Ne serait-ce point par compensation, et par une sorte d’expiation faite au corps des poètes, que vous vantez aujourd’hui outre-mesure la lyre de M. Le Brun de Charmettes ? Quoi qu’il en soit, M. Baour, dit-on, a remercié ses co-traducteurs ; il ne veut plus que ses vers soient expliqués par de vile prose ; il va publier une seconde édition et se montrer seul dans tout son luxe et dans toute son harmonie. Cette juste confiance lui assurera les applaudissements de quiconque aime les vers bien faits. On gravit seul sur le double mont, et le Parnasse ne doit pas être un Calvaire.
La Renommée (17 novembre 1819)
Ce bref compte-rendu de l’Orléanide est l’occasion d’un trait mordant :
L’Orléanide serait une belle occasion de contenter tout le monde. Que M. Le Brun soit placé à l’Institut ; cela fera plaisir aux Muses, et plus sûrement encore aux Sarthois.
En effet la Renommée venait d’être fondée quelques mois plus tôt par Benjamin Constant, rival politique dans la Sarthe du préfet Jules Pasquier et de son sous-préfet Le Brun.
(Lien : Retronews.)
M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais, département de la Sarthe, vient de publier un poème épique, intitulé l’Orléanide. Les vers sont assez bons ; de sorte qu’en les lisant l’on ne sera pas tenté de s’écrier : Que n’écrit-il en prose ! Mais, si le public connaissait la correspondance et les arrêtés de ce sous-préfet à une certaine époque, il s’écrierait bien certainement : Que n’écrit-il en vers ! M. le ministre de l’Intérieur a toujours répondu aux Sarthois, qui lui demandaient de les délivrer de M. Le Brun, que ce jeune administrateur avait trop de talents pour rester sans place ; et quand on l’a supplié de le placer ailleurs, il a objecté que c’était un mauvais présent à faire à un autre département. L’Orléanide serait une belle occasion de contenter tout le monde. Que M. Le Brun soit placé à l’Institut ; cela fera plaisir aux Muses, et plus sûrement encore aux Sarthois.
L’Indépendant (4 décembre 1819)
Le rédacteur nous livre une anecdote cocasse sur M. le poète sous-préfet
à l’intention de ses biographes futurs
.
(L’Indépendant prit en 1819 la relève du Journal général de France, un quotidien monarchiste fondé fin 1814. Pourquoi s’en prend-il à Le Brun ?)
(Lien : Retronews.)
Tout le monde sait déjà que M. Le Brun de Charmettes [écrit : Lebrun Descharmettes] est l’auteur du poème épique de l’Orléanide, mais tout le monde ne sait pas encore qu’il est sous-préfet à Saint-Calais, département de la Sarthe. Il est bon d’en avertir le public, qui est bien aise d’être instruit de tout ce qui concerne les grands hommes : la postérité serait bien fâchée d’ignorer que Milton fut secrétaire de Cromwell et du parlement. M. Le Brun de Charmettes est donc sous-préfet de Saint-Calais ; et ses biographes futurs voudront bien noter cette circonstance, ainsi que le fait suivant, dont nous n’omettrons aucune particularité, de peur qu’il n’arrive quelque jour à l’auteur de l’Orléanide ce qui est arrivé à l’auteur de l’Iliade, dont toute l’histoire est pleine d’obscurités.
Quelques enfants de Château-du-Loir (ville dépendante de l’arrondissement de Saint-Calais) avaient un jour de marché mis sur le toit de la halle une perche au bout de laquelle étaient fixées des banderoles de papier de diverses couleurs ; il y en avait de rouges, de vertes, de bleues, de jaunes, de blanches, etc. M. Le Brun de Charmettes se tint pour informé qu’on avait arboré le drapeau tricolore à Château-du-Loir. Il part de Saint-Calais escorté de sa garde d’honneur (car il a une garde d’honneur) ; la garde nationale du chef-lieu a ordre de se tenir prête à marcher sur la ville insurgée. Elle fait son entrée à Château-du-Loir, le sous-préfet à la tête. M. Le Brun mande le maire, lui donne audience entouré de sa garde d’honneur, et lui demande d’un ton sévère pourquoi il n’a pas pris des mesures pour prévenir ou du moins pour réprimer la rébellion. Le maire ouvre de grands yeux et le prie de répéter ce qu’il vient de dire. Il n’a pas entendu parler de la sédition, il n’a pas vu l’étendard de la révolte. Enfin il comprend qu’il s’agit de la perche et des banderoles de papier bigarré. Personne ne s’était avisé que ce fût un drapeau tricolore. M. le poète sous-préfet, convaincu enfin que tout est tranquille, et attribuant peut-être ce calme à sa présence, congédie le maire après lui avoir ordonné de lui délivrer des billets de logement pour sa troupe. Le maire s’y refusa, et il fallut que M. le sous-préfet logeât et hébergeât ses hommes d’armes à ses frais ; le lendemain il évacua la place, lui faisant grâce de l’exécution militaire. Cette expédition a fait grand bruit dans le pays. Ceux qui croient qu’un sous-préfet poète est un sous-préfet comme un autre, ont surnommé M. Le Brun le Tyran de la Sarthe. Mais ceux qui ont quelque littérature, et qui entendent la noble fiction, disent que M. Le Brun de Charmettes a la tête vraiment épique ; ils admirent tout ce qu’un génie fécond peut faire avec une perche et quelques chiffons de papier. Homère n’a rien fait de mieux avec sa colère d’Achille. On dit qu’un poète de la ville a trouvé là-dedans une épopée toute entière.
La Quotidienne (9 décembre 1819)
Report du compte-rendu de l’Orléanide.
(Lien : Retronews.)
Les circonstances graves ou nous nous trouvons nous obligent de renvoyer pour quelque temps l’analyse du poème intitulé l’Orléanide, par M. Le Brun de Charmettes. Cet ouvrage est digne en même temps de l’attention de ceux qui cultivent la poésie, et de ceux qui chérissent la gloire de la patrie. M. Le Brun s’était déjà donné un titre comme français, en publiant l’Histoire de Jeanne d’Arc, il s’en est donné un autre comme poète, et l’un et l’autre sont dignes de l’héroïne qu’il a célébrée en prose et en vers.
[Nota. — Nous n’avons trouvé aucun article ultérieur sur l’Orléanide dans le journal.]
Le conservateur littéraire (11 décembre 1819)
Annonce de la parution de l’Orléanide et d’un prochain compte-rendu.
(Lien : Gallica.)
Variétés, nouvelles littéraires, etc. — On vient de mettre en vente deux poèmes épiques nouveaux. L’un est de M. Lebrun des Charmettes, et a pour titre : L’Orléanide, et pour sujet Jeanne d’Arc. L’autre intitulé : Solyme conquise par Titus, est de M. Desquiron Saint-Agnan. Nous rendrons compte de ces deux ouvrages.
Lettre de Charles Goyet au général Lafayette (8 février 1820)
Charles Goyet, homme politique sarthois (opposition libérale de gauche), avait soutenu l’élection, comme député de la Sarthe à la Chambre, du général Lafayette (26 octobre 1818) puis de Benjamin Constant (26 mars 1819).
Titre complet : Benjamin Constant et Goyet de la Sarthe. Correspondance 1818-1822, publiée par Éphraïm Harpaz, Genève, librairie Droz, 1973.
(Lien : Google Books.)
Le Mans, le 8 février 1820
Mon cher Général,
J’ai reçu votre dernière datée des 5 et 6 courant, elle m’a fait le plus grand plaisir. Vous me remerciez des renseignements généraux et locaux que je vous transmets de temps à autre. Je ne fais que mon devoir. […]
Vous avez vu M. Bellile ; il vous a parlé de moi avec estime, me dites-vous ; je n’en suis pas surpris pour deux raisons. Première. Il est un digne agent de M. Decazes [ministre de l’Intérieur de Louis XVIII], honnête avec tout le monde, promettant à tout le monde, ne tenant promesse à personne. Deuxième. Je sais bien que je l’ai toujours ménagé à raison de ses liaisons avec quelques patriotes que j’estime. Il a conservé tout ses employés, gens de 1815, audacieux, si haïs que les patriotes n’approchent pas des bureaux. Son sous-préfet de Saint-Calais (8) n’a pas souffert qu’on fît de pétitions à Saint-Calais et communes limitrophes. Veuillez prier M. Constant de vous communiquer une lettre que je lui ai écrite sur les prétendues destitutions des Cent Jours. Cette lettre était dans le paquet qui lui portait la statistique du commerce de la Sarthe. […]
[Note de l’éditeur :]
(8) Le Brun de Charmettes, dont le Propagateur [Le Propagateur de la Sarthe, journal fondé par Goyet en 1819] nos 36 et 43, souligne le légitimisme de commande aux côtés de Jules Pasquier.
Ode pour le duc de Berry (février 1820)
Le 13 février 1820, le duc de Berry (42 ans), neveu de Louis XVIII (et fils du futur Charles X) est poignardé à la sortie de l’Opéra par le bonapartiste Louvel, qui espérait éteindre en lui la lignée des Bourbon (Louis XVIII n’avait pas d’enfant, ni l’autre fils de Charles X). La duchesse de Berry était heureusement enceinte et donna naissance à un fils, Henri d’Artois (29 septembre 1820), l’enfant du miracle
(Lamartine).
Le Brun compose un Ode pour le défunt.
Ode ou Chant Funèbre sur la mort de S. A. R. Mgr le duc de Berry ; par Le Brun de Charmettes. Paris ; de l’imprimerie de J. Smith. 1820.
L’Ode de Le Brun est reproduite dans plusieurs recueils d’hommages. Exemple : Vie de son Altesse Royale Monseigneur le duc de Berry, par François-Thomas Delbare, voir.
La Quotidienne (25 février 1820)
Le journal consacre son feuilleton à la publication d’extraits poétiques inspirés par l’assassinat du duc de Berry, dont plusieurs strophes de l’Ode de Le Brun.
(Lien : Retronews.)
Nous recevons une foule de pièces de vers sur l’assassinat du duc de Berry, nous voudrions pouvoir leur donner place ; toutes attestent la profonde douleur dont la France entière a été frappée à la nouvelle du fatal événement qui la couvre de deuil ; l’abondance des matières et la longueur de ces pièces ne nous permettent pas de répondre au désir des auteurs. Nous sommes forcés de nous borner à des extraits.
[Suivent les vers de : M. d’Egvilly ; M. le chevalier de Querelles, lieutenant grenadier à la légion de l’Eure ; M. E. Regnier ; M. Capelle ; M. P. Rodier, capitaine de la garde nationale de Paris.]
M. Le Brun de Charmettes, auteur de l’Orléanide, a aussi payé son tribut funèbre ; c’est dans une ode qu’il a essayé d’être l’interprète de la douleur publique : après une invocation d’un ton mâle et sévère, il retrace ce moment fatal où l’assassin caché dans l’ombre attend sa proie.
L’heure arrive ; il l’entend ; il voit venir sa proie…
[Nota. — Des six auteurs dont le journal publie un fragment, celui de Le Brun est de loin le plus long.]
Le Conservateur littéraire (4 mars 1820)
Article 1/4 sur l’Orléanide, par Abel Hugo.
Cet hommage rendu à la mémoire de Jeanne d’Arc
fait également honneur au citoyen et au poète
; mais sa longueur est rebutante :
Que M. Lebrun ne s’en prenne donc qu’à lui seul, si son poème n’a pas tout le succès qu’il eût obtenu sans doute, réduit à de justes proportions.
C’est terriblement dommage car Le Brun est loin de manquer de talent
:
Son poème se lit souvent avec autant d’agrément qu’un bon roman. Les gens du monde sentiront tout le prix de cet éloge.
Hugo apprécie l’imagination, l’originalité et la fidélité historique de Le Brun, mais goûte beaucoup moins l’alliance de fictions mythologiques avec les vérités chrétiennes
.
(Lien : Gallica.)
(Premier article.)
S’il est dans les fastes d’aucun peuple un événement digne des chants de la Muse épique, c’est sans doute l’histoire de cette humble vierge, qui, fugitive à dix-sept ans du toit paternel, échange la houlette contre l’épée, apparaît dans les camps comme l’envoyée d’un Dieu protecteur, ranime le courage des Français sans espérance, et réveille au sein des voluptés le jeune monarque qui laissait échapper dans les danses et les festins le sceptre qu’il fallait conserver par les combats. Déjà Orléans sauvé voit flotter dans ses murs l’étendard victorieux de Jeanne ; bientôt, chassant devant elle les bataillons anglais, la jeune héroïne entre à Reims, et, sa bannière à la main, préside au sacre du Roi qui lui doit sa couronne. Mais le bûcher s’élève à Rouen ; elle y monte et la martyre achève dignement, par le saint exemple de sa mort, le miracle de sa vie héroïque.
Quels plus grands intérêts s’agitèrent jamais ? L’existence ou la mort de toute une nation remise à la décision du glaive (car Jeanne vaincue, il n’y avait plus de France) ; un Roi fugitif dans ses propres états, rétabli sur le trône de ses ancêtres ; enfin l’humiliation et la défaite d’un peuple puissant, rival éternel de la patrie. Le merveilleux, machine essentielle d’une épopée, trouve ici naturellement sa place, car le merveilleux, c’est l’histoire même.
Plusieurs poètes ont déjà inutilement tenté de s’associer à la gloire de Jeanne d’Arc. Chapelain, dont les efforts sont à jamais ridiculisés par le législateur du Parnasse français, n’a pu racheter la faiblesse de son style par la sagesse de son plan et la noblesse de son sujet. De nos jours, la Jeanne d’Arc de M. Dumesnil n’a guère obtenu plus de succès, quoique cet ouvrage ne soit pas dépourvu de tout mérite. L’essai tragique de M. d’Avrigny, bien que supérieur à celui de M. Dumolard, ne laissera guère plus de souvenirs ; mais nous pensons que M. Lebrun de Charmettes trouvera une concurrence redoutable dans le talent de M. Soumet, jeune poète qui, au milieu de nos discordes politiques, semble s’être réfugié dans le temple de la fondatrice des arts, pour y célébrer plus à loisir la libératrice de la patrie.
Nous ne parlons pas d’un autre poème fameux, dont Jeanne d’Arc n’a été que le prétexte. Cosmopolite par son génie, qui lui assurait un asile dans toute l’Europe civilisée, Voltaire ne sentit pas cette vénération religieuse que doit conserver un citoyen pour les admirations de son pays. Les saturnales de la régence, sans dépraver son cœur, avaient corrompu son esprit. Il lui fallait un cadre pour certaines idées ; il le remplit à la gloire du poète, à la honte du Français. Mais aussi pour bien sentir tout ce qu’on doit à la patrie, il faut peut-être, comme nous, s’être vu à la veille de la perdre. Nous que les tourmentes révolutionnaires ont jetés çà et là dans cette Europe, si différente aujourd’hui de ce qu’elle fut jadis, nous sentons le besoin d’une patrie à nous, d’une patrie où nous ayons à la fois nos souvenirs et nos espérances, d’une patrie environnée de tout l’éclat que donnent la vertu et la gloire, et nous respectons avec enthousiasme les grands hommes qu’elle nous a légués.
L’Orléanide est un nouvel hommage rendu à la mémoire de Jeanne d’Arc ; cet ouvrage fait également honneur au citoyen et au poète. Ce n’est pas qu’il nous ait donné l’épopée que nous attendons encore ; mais il est du moins plus digne que tous ceux qui l’ont précédé de l’héroïne de Vaucouleurs.
M. Lebrun de Charmettes possède plusieurs des qualités nécessaires aux poètes qui veulent entreprendre le travail hasardeux d’une épopée. Il est doué d’une imagination vive, d’une sensibilité vraie. Mais si l’on a reproché à Milton d’avoir gâté son beau poème par des discussions oiseuses, des descriptions inutiles, qui ne servaient qu’à faire briller l’érudition du poète aux dépens de son goût, le même reproche peut être justement adressé à M. Lebrun. Jaloux de prouver qu’il n’est étranger à aucune connaissance scientifique, il a saisi tous les prétextes d’étaler un luxe de science qui fatigue et rebute le lecteur. Aussi son poème sort-il de toutes les limites connues. C’est l’ouvrage le plus étendu qui ait été publié en vers dans notre langue. Vingt-huit chants de mille vers chaque ne sont pas propres à réveiller l’intérêt du public pour la littérature. Que M. Lebrun ne s’en prenne donc qu’à lui seul, si son poème n’a pas tout le succès qu’il eût obtenu sans doute, réduit à de justes proportions. S’il était facile en quelque sorte de produire vingt-huit mille vers médiocres, puisque ce travail ne demande que de la patience, il ne l’était pas d’en composer quelques milliers qui pussent se lire avec intérêt, puisque pour cela il faut du talent ; et c’est ce qu’a fait M. Lebrun. Son poème se lit souvent avec autant d’agrément qu’un bon roman. Les gens du monde sentiront tout le prix de cet éloge.
Différent en cela de nos naturalistes qui décrivent l’univers du haut de leurs donjons, et de nos voyageurs politiques qui font leur tour de France sans sortir de leur cabinet, M. Lebrun, comme l’illustre auteur des Martyrs, a parcouru tous les lieux qu’il voulait peindre, et c’est souvent à l’endroit même où se sont passés les événements que sa Muse les a chantés. Peintre fidèle du temps, il a conservé à ses héros leurs caractères, et il n’a pas cherché à rhabiller à la moderne des hommes trop grands pour nos costumes mesquins. On le croirait souvent, à sa manière de raconter, un contemporain des guerriers qu’il célèbre, et cette fidélité historique n’a rendu son poème que plus original.
Ses caractères, tracés avec fermeté, brillent surtout par une grande variété ; l’intrépide et modeste Jeanne d’Arc, le brave Dunois, le loyal Charles VII, le sage Gaucourt, se font remarquer parmi les défenseurs de la France. Parmi ses ennemis, Suffolk, Salisbury, Glacidas, le sombre Talbot, se distinguent par leurs diverses manières de haïr. Le généreux Lancelot, chef des guerriers bourguignons, combat à regret cette France dont sa patrie doit faire un jour partie. Enfin dans cette foule de braves des deux nations rassemblés sous les murs d’Orléans, on n’en trouve aucun qui ne possède quelque qualité particulière ; un trait l’indique souvent, mais ce trait est toujours bien choisi et frappant.
Dans le sujet de Jeanne d’Arc, comme nous l’avons déjà remarqué, le merveilleux était indispensable ; nous allons examiner quelle forme a adoptée M. Lebrun.
Au prince des enfers qui soutient la cause d’Albion, parce qu’une prédiction ancienne a annoncé qu’un jour ce royaume doit séparer son église de l’église de Rome, il a opposé Michaël, chef des milices célestes, protecteur de la France, que l’Éternel a toujours vue d’un œil de bonté, mais qu’il abandonne pendant quelque temps aux anges infernaux, pour punir l’orgueil de ses précédentes prospérités. Cette conception est louable : elle est non seulement raisonnable, mais encore susceptible de se prêter à tous les détails poétiques qu’exige le sujet. De plus, elle est toute chrétienne. M. Lebrun, par la manière originale dont il a décrit l’enfer, prouve que son imagination aurait suffi à remplir dignement cet heureux cadre. Nous avons donc lieu d’être surpris qu’à ces anges chrétiens il ait cru nécessaire d’ajouter un système de merveilleux puisé dans les ouvrages de Gabalis.
Les Ondins, les Gnomes, les Sylphes jouent un rôle dans son poème ; il a voulu imiter la mythologie ancienne par cette création d’intelligences qui remplissent tous les éléments. Mais cette alliance de fictions mythologiques avec les vérités chrétiennes déplaît et nuit plutôt au poème qu’elle ne l’embellit. Pour rendre sa fable plus vraisemblable, il suppose que Dieu, touché par le repentir de quelques anges révoltés, a bien voulu leur épargner les tourments de l’enfer, mais qu’il les a réduits au rôle d’intelligences secondaires, tenant des anges, parce qu’ils sont esprits, et des hommes, parce qu’ils sont attachés à la terre.
La nymphe Loïre, déesse de la Loire, est la reine de ces divinités fantastiques et protège les Français. Cette idée est ingénieuse, à la vérité ; mais nous aurions préféré que M. Lebrun de Charmettes s’en fût tenu à la simplicité de sa première invention.
Nous nous proposons d’examiner plus tard le plan du poème et le style de l’auteur. En attendant, qu’il nous soit permis de montrer dans quelques citations le parti que M. Lebrun a tiré de ces conceptions fabuleuses dont nous avons critiqué l’idée, mais dont l’exécution décèle quelquefois un talent flexible et original.
La nymphe Loïre touche avec sa baguette les yeux du jeune Aymar, dont la vue pénétrante distingue alors, à travers la terre, les Gnomes préparant les métaux ; à travers les flots, les Ondins, divinités des eaux ; et enfin les habitants de l’air.
Un faible crépuscule éclairait l’horizon ;
Les vents étaient rentrés dans leur sombre prison ;
Prête à finir son cours, la lune, rassurée,
De ses plus doux rayons éclairait la contrée,
Et d’étoiles sans nombre, au loin roulant sans bruit,
Guidait les bataillons dans les champs de la nuit.
Un innombrable essaim de sylphes, de sylphides,
Dans les airs frémissants croisaient leurs vols rapides.
Toujours quelque bienfait signalait leur retour ;
Dans d’humides vapeurs se plongeant tour à tour,
Les uns à pleine coupe y puisaient la rosée
Que leurs mains épanchaient sur la terre épuisée ;
D’autres fixaient des fleurs sur leurs appuis mouvants,
Relevaient un arbuste abattu par les vents,
Ou d’un pinceau léger fardaient avec adresse
Mille fruits, de ces bords innocente richesse.
Une nouvelle vie animait à la fois
Et la terre et les eaux, et les prés et les bois.
Cette description est gracieuse ; l’idée de fixer des fleurs sur leurs appuis mouvants appartient à Milton, qui nous montre Ève passant dans ces douces occupations les heures innocentes du paradis terrestre.
Dans le passage suivant, l’auteur a orné de détails vraiment poétiques ces vieilles croyances populaires encore répandues dans quelques-unes de nos provinces.
Dans ces riants vallons un hêtre, énorme, antique,
Élève avec orgueil sa tige prophétique :
D’un vert feuillage ornés, ses immenses rameaux
Jusqu’à terre, à l’entour, se courbent en berceaux,
Et forment loin du tronc une voûte d’ombrage
Impénétrable au jour, aux autans, à l’orage.
[…]
Là, dit-on, quand l’été, redoublant ses ardeurs,
Desséchait dans les champs les plantes étouffées,
Se venaient autrefois plonger de jeunes fées ;
Et de ses longs rameaux, de son feuillage épais,
Le vieux hêtre à l’entour versait l’ombre et la paix.
Ce lieu leur plaît toujours, et jusques à l’aurore
La nuit les voit souvent y converser encore.
Parfois, au son du luth, se tenant par la main,
Le front ceint de verveine ou paré de jasmin,
Elles dansent en cercle autour de l’arbre antique :
Le pâtre qui s’éveille entend leur chant magique ;
Et quand le jour renaît dans les cieux étoilés,
On reconnaît leurs pas sur les gazons foulés.
D’un don surnaturel la fontaine dotée,
Atteste leur puissance ; et son onde enchantée
D’un mortel affaibli dissipe les langueurs,
Et d’un sang embrasé tempère les ardeurs.
De bouquets odorants, pacifiques trophées,
Les enfants du hameau parent l’arbre des fées ;
Ils enlacent des lis dans ses feuillages verts ;
De roses, de muguets, ses rameaux sont couverts ;
Son tronc a disparu sous de fraîches guirlandes ;
L’un de l’autre à l’envi surpassant les offrandes,
Chacun des prés voisins épuise les couleurs,
Et l’arbre entier se change en un temple de fleurs.
Pour contraster avec cette peinture des mystères du culte charmant des fées, nous citerons encore, comme énergique et empreinte d’une sombre originalité, la description suivante des sacrilèges du Sabbat. La scène se passe dans une forêt solitaire.
Là, dit-on, quand la nuit attriste la nature,
Des fantômes errants on entend le murmure,
Des sanglots étouffés, de sourds gémissements,
Des aquilons fougueux les longs mugissements,
Le froissement des troncs agités par l’orage,
Des torrents écumeux l’impétueuse rage
À travers les rochers roulant avec fracas,
Les ormes déchirés, les chênes en éclats,
Abattus par les vents, renversés par la foudre ;
Tandis que des sapins, dont la cime est en poudre,
Les troncs debout encor, brûlant aux bords des eaux,
De ce spectacle affreux sont les pâles flambeaux.
Là, dit-on, d’enchanteurs une troupe hideuse
Se rassemble, à travers la forêt ténébreuse,
Le lendemain du jour triste et mystérieux,
Où le Christ expira pour nous rouvrir les cieux.
[…]
Souvent leur main impie au milieu des tombeaux
D’un monstrueux hymen allume les flambeaux.
À la pâle lueur de leurs rayons funèbres,
L’homme en secret s’unit à l’ange des ténèbres,
Et la vierge farouche à l’incube infernal.
Le son rauque du cor a donné le signal ;
Dépouillant ses lambeaux, autour d’un bouc infâme,
On court, on danse en cercle ; homme, enfant, fille, femme,
Noirs démons de tout sexe, on se mêle ; à ce bruit,
La lune avec horreur et se voile et s’enfuit,
Et de forfaits sans noms la nuit épouvantée,
Couvre au loin le désert d’une ombre ensanglantée.
Des rites criminels, d’exécrables serments,
D’atroces voluptés, d’impurs embrassements,
Sous les voiles affreux d’une couche sanglante,
Joignent l’amant livide à sa féroce amante.
[…]
Autour d’eux rassemblés, les monstres des enfers
Entonnent en dansant leurs barbares concerts.
Bientôt, quittant le soir leurs retraites obscures,
Au bord des noirs torrents, des fontaines impures,
Ces odieux époux unissant leurs fureurs,
Tantôt viendront dans l’ombre effrayer les pasteurs,
Enlever ses enfants à la mère tremblante,
Se repaître à ses yeux de leur chair palpitante ;
Tantôt de flots de grêle inonder les guérets ;
Tantôt souffler la flamme à travers les forêts ;
Ou, sous de noirs rochers, dans un antre sauvage,
De sucs empoisonnés composer un breuvage,
Égorger une vierge, et dans son chaste sein
Plonger d’un art cruel le regard assassin.
On voit que M. Lebrun de Charmettes est loin de manquer de talent, mais il a besoin des conseils d’une critique lumineuse et impartiale. En attendant, nous lui donnerons les nôtres, où il trouvera du moins ce dernier mérite de l’impartialité. Il est aujourd’hui assez rare pour qu’on s’en glorifie.
A. [Abel Hugo.]
[La suite dans la 10e livraison du 15 avril.]
Delbare : Vie du duc de Berry
(mars 1820)
Titre : Vie de S. A. R. Mgr le duc de Berry, par François-Thomas Delbare (1820).
(Lien : Google Books.)
M. Lebrun-des-Charmettes, auteur de l’Orléanide, a essayé aussi d’être l’interprète de la douleur publique. C’est ainsi qu’il retrace le moment fatal où l’assassin, caché dans l’ombre, attend sa proie :
L’heure arrive ; il l’entend ; il voit venir sa proie…
D’une féroce joie
Son cœur a palpité, ses lèvres ont souri ;
Il court, vole, et soudain d’une main parricide,
Que l’enfer même guide,
Frappe le noble cœur du fils du grand Henri.
De ton sang adoré la pourpre répandue
D’une épouse éperdue
Rougit les vêtements, couvre le chaste sein,
Oubliant de frapper sa seconde victime,
Effrayé de son crime,
D’un pas tremblant s’échappe et s’enfuit l’assassin.
Peindrai-je cette couche aux tourments consacrée,
De sanglots entourée
Théâtre glorieux de tes derniers instants,
Où l’héritier des lis, où l’espoir de la France,
D’une horrible souffrance
Endura le martyre et mourut si longtemps !
De ta sublime sœur, de ton généreux frère,
De ton malheureux père,
Redirai-je l’effroi, les augustes douleurs ;
Ton épouse tremblante à la foule attendrie
Redemandant ta vie,
Et lisant ton trépas dans tous les yeux en pleurs ?
Héros, c’en est donc fait : cette brillante gloire,
Cette longue mémoire,
Ces palmes, ces lauriers qu’eût obtenus ton bras,
Ce pompeux avenir, cette riche espérance,
Sont perdus pour la France,
Et la main d’un Français t’a donné le trépas !
Qui l’eût dit, quand fuyant la rive Britannique,
Sur la terre salique
Tu t’élanças brillant de bonheur et d’amour ?
France !… t’écriais-tu, salut, terre chérie !
Et ces mots : ma patrie !…
Ont de ton âme au ciel précédé le retour.
Ah ! toi seul, héritier des vertus de ta race,
Pouvais demander grâce,
Pour le monstre abhorré qui te plonge au cercueil !
La France avec horreur de son sein le rejette ;
D’épouvante muette,
La terre attend sa mort pour alléger son deuil.
Que son nom soit maudit du couchant à l’aurore !
Que sa tombe dévore
Avec lui, s’il se peut, jusqu’à son souvenir !
Périsse l’astre affreux, le jour qui l’a vu naître,
Et la place où le traître
De la race des rois moissonna l’avenir !
Mais non ; par le Très-Haut sa fureur fut trompée ;
À sa rage échappée
Une goutte d’un sang si fertile en héros,
Promet un héritier à la race royale,
Que sa main infernale
Crut vouer toute entière à la nuit des tombeaux.
Jeune fille des Rois, que ce penser ranime
Ton âme magnanime,
Et t’aide à supporter le fardeau des douleurs !
Qu’il vive cet enfant, ce lis si frêle encore,
Qu’il croisse et puisse éclore !
Qu’il s’élève au milieu des soupirs et des pleurs !
Ce fut le vœu de Charles à son heure suprême :
Dans cet autre lui-même
Tu te plairas un jour à contempler ses traits ;
Tu croiras retrouver l’âme à tes vœux ravie,
Et peut-être la vie.
Pour ton cœur maternel reprendra des attraits.
Le Conservateur littéraire (28 mars 1820)
Compte-rendu bref mais flatteur de l’Ode pour le duc de Berry, par Victor Hugo.
(Lien : Gallica.)
On retrouve dans cet ouvrage les qualités particulières du style de M. Lebrun de Charmettes. Nous extrairons les strophes suivantes :
De ta sublime sœur, de ton généreux frère,
De ton malheureux père,
Redirai-je l’effroi, les augustes douleurs ;
Ton épouse égarée à la foule attendrie
Redemandant ta vie,
Et lisant ton trépas dans tous les yeux en pleurs ?
[…]
Héros ! c’en est donc fait : cette brillante gloire,
Cette longue mémoire,
Ces palmes, ces lauriers, qu’eût obtenus ton bras,
Ce pompeux avenir, cette riche espérance,
Sont perdus pour la France ;
Et la main d’un Français t’a donné le trépas !
U. [Victor Hugo]
Journal des débats (29 mars 1820)
Recension positive de l’Orléanide. Le critique rappelle le mérite du poème, d’avoir suscité des recherche et la publication de l’Histoire de Jeanne d’Arc, et félicite l’auteur, en cette époque prosaïque, d’avoir osé publier un poème aussi long (voire un peu trop) :
M. Lebrun des Charmettes a beaucoup de facilité, et il en abuse ; il a étendu son sujet outre mesure ; il eût mieux fait, je crois, de le restreindre, et de se borner à dix chants, par exemple.
(Lien : Retronews.)
Mme de Staël accusait le siècle d’être prosaïque, la nation française d’être prosaïque ; elle trouvait notre vie trop prosaïque. Je crois que Mme de Staël avait raison. Jamais il n’y eut moins de poésie dans les esprits et dans les imaginations. Il faudrait à un auteur poète des lecteurs qui le fussent un peu ; mais on n’en trouve plus de tels en France ; tous les lecteurs y sont très prosaïques.
J’admire un poète qui ose affronter de pareilles dispositions, et qui n’en est point découragé. Je l’admire surtout lorsqu’il enfante un de ces grands ouvrages qui sont le dernier effort de l’esprit, humain ; qu’il consume quinze ou vingt ans de travaux et de veilles, et qu’il épuise son génie à produire un grand et long poème, pour le jeter ensuite au milieu d’une génération insouciante, et qui ne s’en aperçoit point.
J’admire donc M. Lebrun des Charmettes qui a publié, il y a quelques mois, l’Orléanide, poème en deux gros volumes in-8°, et en vingt-huit chants. Il y a certainement du mérite et des talents dans cet ouvrage ; mais qui est-ce qui le sait, ou qui est-ce qui voudra nous en croire ? et si on nous fait cet honneur, qui est-ce qui sera tenté, malgré cela, de lire ce poème ? qui est-ce qui n’oubliera pas bien vite l’éloge que nous en faisons, pour lire quelque méchante brochure politique, ou quelque méchant roman ?
M. Lebrun des Charmettes a beaucoup de facilité, et il en abuse ; il a étendu son sujet outre mesure ; il eût mieux fait, je crois, de le restreindre, et de se borner à dix chants, par exemple ; dix chants, c’est bien honnête, par le temps qui court. M. Lebrun de Charmettes trouvera que c’est bien peu ; d’autres trouveront que c’est trop.
Un mérite qu’on ne peut refuser à l’auteur de l’Orléanide, c’est de bien connaître l’époque qu’il décrit, et de bien en reproduire les mœurs, les coutumes, les opinions, et toutes les couleurs locales ; c’est ce qui avait singulièrement attaché à la lecture de son Histoire de Jeanne d’Arc, que nous devons aux recherches qu’il avait faites pour donner à son poème l’empreinte bien exacte et des temps et des lieux. Ainsi l’Orléanide aurait toujours à nos yeux le mérite d’avoir produit une histoire intéressante : mais, indépendamment de ce mérite qui lui est étranger jusqu’à un certain point, il en a un intrinsèque et qui lui est propre. Ce prosaïsme des lecteurs dont nous nous sommes plaints, nous empêche seul de parler avec plus de détail d’une production à laquelle, dans un autre temps, nous eussions consacré plusieurs articles. On a beau se raidir contre l’esprit du siècle, il faut toujours lui faire quelque concession.
Le Conservateur littéraire (15 avril 1820)
Article 2/4 sur l’Orléanide, par Abel Hugo.
Celui-ci est consacré à l’examen du plan du poème.
Trois événements principaux divisent l’Orléanide en quatre parties bien distinctes, et pendant lesquelles l’intérêt du sujet, ménagé avec assez d’art, va en croissant jusqu’au dénouement. La première comprend depuis l’arrivée des Anglais jusqu’au départ de Dunois vers Charles VII. Elle n’est à proprement parler que l’exposition du poème, dont l’action ne s’engage véritablement que pendant la seconde partie. Celle-ci renferme tous les événements arrivés durant l’absence de Dunois ; la troisième section s’ouvre au retour de Dunois, et se termine à l’arrivée de Jeanne. Là, commence la quatrième partie qu’achève la complète délivrance d’Orléans.
Puis Hugo s’attaque au détail (jusqu’au 14e chant). Il apprécie le choix prudent de l’unité d’action ; les descriptions prenantes :
L’Enfer est dépeint avec une sombre énergie et d’une manière vraiment originale. La description qu’il en présente n’est pas moins terrible que les diverses peintures laissées par les poètes anciens et modernes, et a le mérite de ne ressembler à aucune d’elles.
Mais s’interroge sur la grande témérité à faire parler Dieu
, et de nouveau sur la longueur du développement.
Souvent il nous a fallu une grande application d’esprit pour suivre M. Lebrun de Charmettes à travers les fréquentes digressions et les peintures inutiles qui ralentissent la marche de son poème.
Il nous faut donc remettre à un article prochain la fin de l’examen du plan de ce poème, qui, nous le répétons, fait honneur au talent encore peu connu de M. Lebrun de Charmettes.
(Lien : Gallica.)
(2e article.)
Une chose bien difficile à déterminer, et sur laquelle les critiques sont peu d’accord, c’est l’étendue que comporte une épopée ; l’importance du sujet, la matière qu’il fournit à l’imagination, les épisodes dont il est possible de l’orner, sont donnés comme règles. L’insuffisance même de ces règles augmente encore l’embarras des auteurs. En effet, où trouver un poète qui ne soit persuadé de l’importance du sujet qu’il a choisi ? Quel est celui qui doute de son imagination et qui se défie de son talent au point de ne pas se croire capable d’inventer des épisodes assez intéressants pour orner la fable la plus nue ? Il faut donc chercher ailleurs les moyens de déterminer la longueur du poème. Que l’action soit grande, noble et intéressante, c’est une condition première ; il nous semble de plus que son étendue doit être telle que l’esprit puisse facilement saisir l’ensemble du poème, sans qu’aucune des parties secondaires fasse perdre de vue le sujet principal. Cette nécessité résulte, à notre avis, de l’unité d’action, car l’action n’est plus une, quand l’esprit a peine à la suivre dans ses développements.
M. Lebrun de Charmettes a sagement fait de réduire son poème à la seule action du siège et de la délivrance d’Orléans. Non, pas qu’il nous paraisse impossible de composer une épopée (1) remplie de l’entière mission de Jeanne d’Arc ; mais alors les événements devant être vus de plus haut, la marche du poème changerait nécessairement ; les développements de chaque fait particulier concourant au but général, devraient être plus succincts, et les détails de coutumes et de caractères, cette partie importante d’une épopée, beaucoup plus rapides et beaucoup plus rares.
(1) Cette épopée appartiendrait alors au genre cyclique, comme l’Achilléide de Stace, dont il ne nous reste que les premiers chants, et où le poète se proposait de peindre la vie entière d’Achille. C. L.
Souvent il nous a fallu une grande application d’esprit pour suivre M. Lebrun de Charmettes à travers les fréquentes digressions et les peintures inutiles qui ralentissent la marche de son poème. Elles sont si multipliées qu’il n’est pas un seul chant dans lequel un goût sévère ne trouverait à retrancher. Nous avons dû nous rappeler plus d’une fois que Jeanne d’Arc n’est que l’héroïne du poème, tandis que le siège d’Orléans en est le véritable sujet. Autrement nous aurions été bien étonnés de ne voir la vierge guerrière en action qu’au vingt-deuxième chant. Défaut singulier ! il y a dans l’Orléanide des chants qu’on pourrait supprimer sans nuire au développement de l’action. Tels sont le deuxième, consacré en entier à la description de l’Enfer, et le vingt-troisième, presque rempli par le combat des jeunes pages anglais et français.
Cependant l’Enfer de M. Lebrun de Charmettes est dépeint avec une sombre énergie et d’une manière vraiment originale. La description qu’il en présente n’est pas moins terrible que les diverses peintures laissées par les poètes anciens et modernes, et a le mérite de ne ressembler à aucune d’elles.
Une idée ingénieuse rend le combat des pages très intéressant. Usant des privilèges de la poésie pour laquelle l’histoire est sans dates, M. Lebrun suppose que, rassemblés sous les murs d’Orléans, les hommes que le quinzième siècle a vus depuis si fameux, y font, jeunes encore, l’apprentissage des combats. Ainsi, sous les bannières françaises, commandés par Aymar, marchent réunis le jeune Martial, chantre futur des Vigiles de Charles VII, Alain, dont les lèvres savantes doivent un jour recevoir un baiser de la fille des rois, Christophe Colomb, rêvant peut-être déjà les plages inconnues de l’Amérique, Gonzalve de Cordoue, essayant dans les armées françaises le bras qui leur sera fatal un jour, d’Aubusson, par qui Rhodes sera sauvée, Commines, historien du fils de Charles VII, Bayard, que les braves surnommèrent sans peur et sans reproche, La Palisse, son ami et son émule, l’intrépide Lautrec, et tant d’autres héros, alors l’espérance de la patrie, depuis, l’honneur de leur siècle. Sous les ordres d’un frère de Suffolk, s’avancent avec orgueil, guidés par les léopards, Gutenberg, inventeur de l’imprimerie, le grand Scanderbeg, encore enfant, Tudor, chef d’une race de souverains, Warwick, le faiseur de rois, et Gama, qui doit voir sans effroi l’affreux géant des tempêtes. On se plaît aux combats de ces enfants guerriers, on les suit avec tout l’intérêt qu’ils inspireront un jour, quand ils tiendront tout ce qu’a promis leur brillante jeunesse.
Trois événements principaux divisent l’Orléanide en quatre parties bien distinctes, et pendant lesquelles l’intérêt du sujet, ménagé avec assez d’art, va en croissant jusqu’au dénouement. La première comprend depuis l’arrivée des Anglais jusqu’au départ de Dunois vers Charles VII. Elle n’est à proprement parler que l’exposition du poème, dont l’action ne s’engage véritablement que pendant la seconde partie. Celle-ci renferme tous les événements arrivés durant l’absence de Dunois ; la troisième section s’ouvre au retour de Dunois, et se termine à l’arrivée de Jeanne. Là, commence la quatrième partie qu’achève la complète délivrance d’Orléans.
Nous allons essayer de donner une idée des détails de ce plan, beaucoup trop compliqué, surtout dans les vingt premiers chants.
Halsate, envoyé de Montague, comte de Salisbury, général de l’armée anglaise, a vainement harangué les fidèles Orléanais. Ses insidieux discours ont été puissamment réfutés par la mâle éloquence de Dunois. Orléans se prépare aux assauts. La fortune a jeté dans les mains des Français la belle Gladuse, fille de Salisbury, et promise au brave Talbot. Dunois la sauve des fureurs d’un peuple irrité par la dévastation de son pays. Cependant l’armée anglaise arrive devant Orléans ; l’archange déchu s’est échappé des enfers pour venir au secours des guerriers d’Albion, parmi lesquels combat Glacidas, son propre fils. Après divers combats où les principaux chevaliers français sont presque tous blessés ou faits prisonniers, les Anglais établissent leur camp auprès d’Aurélie, et commencent les travaux du siège. Alors Michaël, Archange, protecteur de la France, s’élève à travers les sphères célestes, et va aux pieds de l’Éternel implorer sa clémence.
… Au pied du trône il prosterne son front.
L’éternel Roi des rois en ces mots lui répond :
J’ai lancé l’anathème et la foudre a dû suivre.
La France est criminelle : aux enfers je la livre ;
Au comble des douleurs elle doit arriver.
L’Enfer subit mes lois en pensant les braver.
Archange des Français, ton peuple peut encore
Fléchir le triple Dieu que ta douleur implore.
S’il est chez les Français un être sans remord,
Qui, pour sauver la France, ose accepter sa mort,
Que nul charme n’entraîne et nul tourment n’étonne ;
Qu’il s’offre en sacrifice, et Jéhovah pardonne.
Nous ferons en passant une observation à M. Lebrun de Charmettes. Il y a une grande témérité à faire parler Dieu, parce qu’il ne semble pas qu’aucun discours humain puisse être digne de la majesté divine. La Bible elle-même évite de mettre des paroles terrestres dans la bouche du Très-Haut. La Harpe, dans son chant du ciel, a donné fort ingénieusement au Seigneur le prophète Isaïe pour interprète, et l’on peut voir, dans le IIIe livre des Martyrs, avec quel art admirable M. de Chateaubriand a su exprimer les volontés du Tout-Puissant, sans chercher à nous le faire entendre lui-même. Poursuivons :
D’un arrêt rigoureux, justement accablé,
L’Archange des Français lève un front désolé.
Ses frères près de lui gémissent immobiles.
« Dans le désordre affreux des discordes civiles,
Malheureux ! où trouver un être sans remord,
Assez grand, assez pur pour cette illustre mort ?
Ah ! cessons d’y penser et pleurons sur la France. »
Il dit, reprend son vol, et s’éloigne en silence.
Dunois, convaincu qu’Orléans ne peut résister longtemps avec les seuls guerriers que renferment ses murs, prend le parti d’aller lui-même chercher d’autres secours, et part après avoir confié le commandement au religieux et prudent Gaucourt.
Ces événements remplissent les six premiers chants, qu’on pourrait facilement réduire à la moitié, en conservant même une partie de la description originale de l’Enfer. Le septième et le huitième chant sont consacrés à la vie innocente de Jeanne d’Arc, dans son village ; continuons : nous aurons occasion d’en parler.
Le premier soin des Français, après le départ de Dunois, est d’ensevelir les guerriers morts dans les combats précédents. Talbot, désespéré d’avoir perdu Gladuse, arrive au camp des Anglais. Il va lui-même dans Orléans proposer la rançon de la fille de Salisbury ; mais Asmodée, démon des voluptés, a rendu les guerriers français amoureux de la belle anglaise ; ils refusent de la rendre : Talbot furieux les appelle au combat. Ivres d’amour, ils acceptent le défi, malgré les avis du sage Gaucourt, qui craint d’exposer aux chances périlleuses d’un combat singulier avec le plus brave des héros d’Albion, ces jeunes guerriers, dernier rempart de la patrie. Le sort désigne ceux qui doivent descendre en champ clos. Gladuse craint de retomber au pouvoir de Talbot. Elle aime La Hire, et son inquiétude augmente en songeant que, malgré ses blessures, ce chevalier doit partager les périls de ses compagnons d’armes.
Cependant treize forts s’élèvent autour d’Orléans et l’environnent de murailles garnies d’une artillerie formidable et de nombreux soldats. Le jour du combat arrive. Talbot, vainqueur, fait prisonniers tous ses adversaires. (La Hire seul n’a point encore combattu.) Les Anglais, profitant du malheur des guerriers d’Orléans, attaquent les remparts, escaladent les murs et se rendraient maîtres de la ville, sans le courage des femmes et des enfants qui viennent se mêler aux défenseurs de la cité fidèle, et repoussent l’ennemi. La nuit met fin au combat, et les Anglais la passent au pied des murailles.
Le onzième chant qui suit est consacré au commencement de l’épisode de Lancelot et d’Edelmonde, épisode touchant et tragique, que l’auteur a rattaché avec beaucoup d’art au plan général de son poème.
Pendant la nuit, Aymar, page de La Hire, implore le secours de Loïre, nymphe de la Loire. Elle vient, La Hire est guéri. À la pointe du jour, il s’arme et le combat terrible commence. Talbot est blessé, il va périr, un trait frappe La Hire (2) ; alors une action générale s’engage, on emporte Talbot hors du champ de bataille ; les anges réprouvés, couverts de sombres armures, combattent parmi les Anglais ; Moloch, démon de la guerre, est à leur tête ; tout fuit devant lui.
(2) On peut observer que cette manière de séparer deux guerriers est vieille depuis Homère. Il serait enfin temps de trouver des ressorts neufs. C. L.
La Hire seul, La Hire, à la crainte invincible,
Attend d’un front serein cet ennemi terrible.
Chef à la noire armure, au casque ténébreux,
Quel est ton nom, dit-il, parmi les fils des preux ?
Jamais jusqu’à ce jour de ton aspect sauvage
Tu ne vins attrister ce glorieux rivage.
— Des combats, dit Moloch, je règle seul le sort.
Ma voix est la tempête et mon souffle la mort.
Je commande : les rois et les peuples s’empressent.
Je regarde : les rois, les peuples disparaissent.
Le superbe Montague honore mes autels :
Je prétends couronner ses exploits immortels.
Fuis, guerrier téméraire, une lutte fatale !
— Fuis toi-même, habitant de la rive infernale !
As-tu cru m’effrayer par ton aspect hideux,
Par ta voix menaçante et tes regards affreux ?
Vain enfant de la nuit, rentre dans tes demeures !
Dans les champs de l’exil va consumer tes heures ;
Va des spectres craintifs chasser au loin les flots,
Et ne te mêle plus aux luttes des héros !
Il dit, l’ange déchu, qu’irrite cet outrage,
Se redresse en fureur, rugit, hurle de rage,
Sur le héros français se penche tout entier,
Le couvre de sa masse, et fait sur son cimier
Siffler et resplendir son effroyable glaive.
À l’instant, sous le bras que le géant soulève,
Le preux se précipite, et, trompant son dessein,
Trois fois plonge l’épée au milieu de son sein.
Le monstre déchiré pousse un cri formidable ;
Courbe, tord de douleur sa masse épouvantable,
Et pour cacher ses pleurs, cherchant de noirs déserts,
Tourbillon de fumée, il se perd dans les airs.
La fuite de Moloch jette l’alarme parmi les Anglais ; ils fuient. La Hire se précipite dans leurs rangs ; mais le jour de leur défaite n’est pas encore venu : Dieu envoie un orage terrible qui met fin au combat. La Hire seul persiste à poursuivre les ennemis, et, dans sa fureur, il outrage le Dieu qui les dérobe à ses coups.
Le roi des cieux, qu’irrite son audace
Lève son bras puissant, et, debout dans l’espace,
D’un torrent de lumière inondant le guerrier,
Lance à grand bruit la foudre aux pieds de son coursier
Le soufre embrasé jette une vapeur horrible ;
Dans les airs rejaillit une flamme terrible.
Le destrier tremblant dans la poudre s’abat,
Éperdu, le héros sous son poids se débat,
Et ses yeux épuisés, ô châtiment funeste !
Ses yeux restent fermés à la clarté céleste.
Talbot se dévoue au dieu des enfers ; il est guéri de sa blessure par les enchantements infernaux, après avoir immolé en sacrifice et sans les connaître Elvire qu’il a aimée autrefois, et un fils qu’elle lui a donné. Quand il connaît son crime, déchiré par les remords, il se retire dans un ermitage pour implorer le pardon céleste et pleurer sur sa vie passée.
Cet épisode terrible est terminé par une peinture poétique du purgatoire, où les âmes repentantes reçoivent la malheureuse Elvire, jusqu’à ce que Magdeleine vienne la chercher pour la ramener près de son fils dans les cieux.
Les Anglais attaquent de nouveau Orléans ; ses plus braves défenseurs sont captifs. La Hire est aveugle ; Gaucourt et ceux qui restent dans la ville font des prodiges de valeur. Inutiles efforts ! déjà les Anglais sont sur les murailles ; ils pénètrent dans la ville ; Orléans va succomber. En ce moment, par ordre du Très-Haut, l’ange exterminateur frappe Salisbury ; franchissant les lignes anglaises, arrive une troupe de chevaliers ; Dunois est à leur tête ; les Anglais sont repoussés et rentrent dans leurs forts, emportant le corps de leur général expirant.
Nous ne sommes encore qu’au quatorzième chant de l’Orléanide, et déjà nos feuilles sont remplies ; il nous faut donc remettre à un article prochain la fin de l’examen du plan de ce poème, qui, nous le répétons, fait honneur au talent encore peu connu de M. Lebrun de Charmettes.
A. [Abel Hugo.]
[La suite dans la 13e livraison du 3 juin.]
Journal des débats (8 mai 1820)
Médaille de la ville d’Orléans.
(Lien : Retronews.)
M. le comte de Rocheplatte, maire d’Orléans, a adressé à M. Lebrun de Charmettes, au nom de cette ville, une médaille représentant d’un côté le monument élevé dans son sein à la libératrice de la France au revers, une couronne de chêne et de laurier avec cette inscription : La ville d’Orléans à M. Lebrun de Charmettes, auteur de l’Histoire de Jeanne d’Arc et de l’Orléanide, 1820.
Dépêche identique dans d’autres journaux du 9 mai.
(Retronews : Moniteur, Gazette de France.)
Le Conservateur littéraire (3 juin 1820)
Article 3/4 sur l’Orléanide, par Abel Hugo.
Suite de l’analyse du poème, interrompue à la fin du 14e chant. Hugo relève de nombreuses qualités ; le moyen d’éveiller la sympathie pour Charles VII sans heurter la tradition ; ses éclats d’imagination
:
Ce chant tout entier est conduit avec beaucoup d’art, et les heureux contrastes, les scènes dramatiques qu’il présente, prouvent assez l’imagination du poète.
Ces mérites ne compensent pas la tare fondamentale de l’œuvre : sa longueur.
L’Orléanide, telle qu’elle est aujourd’hui, est peut-être un mauvais poème. Que lui faut-il pour devenir une bonne épopée ? Rien que de nombreuses coupures, moins de prosaïsme et surtout moins de mauvais goût.
La critique est sévère mais bienveillante et encourageante :
Le style de ce poème est d’ailleurs assez remarquable pour que nous lui consacrions un dernier article, où, tout en rendant justice au talent de M. Lebrun, nous lui adresserons quelques critiques sur sa manière d’écrire en vers. Puisse-t-il, par de sages corrections, rendre un jour son poème digne d’occuper un certain rang parmi les épopées du second ordre !
(Lien : Gallica.)
(3e article.)
En choisissant la délivrance d’Orléans pour sujet d’une épopée, M. Lebrun de Charmettes avait une grande difficulté à surmonter, difficulté d’autant plus grande qu’elle est dans le sujet même. Il fallait peindre Charles VII digne du peuple qui se dévouait pour lui, et le poète ne devait pas être infidèle aux traditions de l’histoire, souvent bien sévère envers le monarque qui perdait un trône le plus gaiement qu’il fût possible. Sa mollesse, son goût pour les plaisirs, son amour pour la belle Agnès, lui ont été impitoyablement reprochés ; mais, en même temps, les historiens n’ont pu s’empêcher de rendre un juste hommage à ses vertus chevaleresques, à sa bravoure, à sa loyauté. Doué de toutes les brillantes qualités qui charment et attachent la multitude, ses fautes n’ont été causées que par sa fatale passion et, aux yeux des hommes, un violent amour suffit pour excuser les crimes mêmes.
Employant avec habileté toutes les ressources que lui laissaient des récits en apparence contradictoires, M. Lebrun a su attirer l’attention de ses lecteurs vers le jeune monarque. Dunois le trouve à Chinon, sans gardes, sans cour, retiré avec sa femme dans un château dont la simplicité eût jadis semblé trop nue au dernier de ses barons ; il songe à mettre d’abord sa famille à l’abri des malheurs qu’il redoute, et veut ensuite aller sur les champs de bataille chercher une mort digne d’un roi français. La proposition que lui fait Dunois de venir combattre au milieu des fidèles Orléanais est acceptée avec enthousiasme ; il part aussitôt. Cet empressement, ce courage qui eût mérité un meilleur sort, ce désespoir même préviennent en sa faveur, et l’intérêt s’attache tout à fait à lui, lorsque plus tard, par une ingénieuse conception, M. Lebrun de Charmettes dévoile les secrets sentiments du malheureux monarque. On sait que Jeanne d’Arc eut avec Charles une entrevue dans laquelle, disent les historiens, elle lui rappela un fait qui n’était su que de Dieu et de lui seul. Le mystère qui enveloppe cette conversation laissait un vaste champ à l’imagination du poète. Il suppose que la vierge inspirée redit au roi la prière qu’un jour il a adressée au Dieu, sa dernière espérance :
Ô mon Dieu ! s’il est vrai qu’à la maison de France,
Qu’au saint roi Charles Six je doive la naissance
Et qu’ainsi, par la loi que j’ai cru maintenir,
Le sceptre justement me doive appartenir,
Entre mes faibles mains, daigne encor le défendre !…
Mais si je suis, ô Dieu ! né d’un sang adultère,
Frappe-moi de ta foudre et me cache à la terre :
Épargne à mon pays tant d’horribles combats,
Et donne-lui la paix au prix de mon trépas !
Noble prière, qui fut exaucée. Les enchantements de l’archange déchu empêchent Charles d’entrer dans Orléans ; égaré dans la forêt de Loches, il arrive au château de Sorel, où l’attend Asmodée, le démon des voluptés. Épris de la jeune Agnès, il cède à sa passion, et oublie dans les bras d’une maîtresse les Orléanais qu’il devait défendre et les Anglais qu’il allait combattre ; mais un arrêt de l’Éternel le punit cruellement de sa faiblesse ; il ne partagera point la gloire de la délivrance de la patrie. M. Lebrun trouve encore dans cette défense un moyen de rendre Charles plus intéressant et plus digne des Français. Un chevalier inconnu, revêtu d’une armure noire, combat sous les murs d’Orléans : ses exploits le font remarquer parmi les braves ; toujours au milieu des dangers, il contribue puissamment à sauver la cité fidèle, et pour dernière victoire, il tue de sa main le grand Talbot. On devine que cet inconnu n’est autre que Charles VII. Nous avons insisté sur le bonheur avec lequel M. Lebrun de Charmettes a fait ressortir le noble caractère du roi français, parce qu’il nous a semblé que c’était là une condition principale du mérite du poème. En effet, dans ces temps que nous appelons féodaux, alors qu’une ingénieuse distinction n’avait point encore séparé le roi de la patrie (considérée comme le sol), nos braves ancêtres croyaient défendre la patrie en défendant la légitimité. Aujourd’hui, il eût peut-être été pénible de les voir se sacrifier pour un monarque indolent et ingrat, et cette foi gardée envers un souverain contempteur de ses devoirs (bien qu’elle n’eût servi qu’à rehausser le mérite des guerriers fidèles au roi qu’il avait plu à Dieu de leur donner), eût laissé un regret dans l’âme du lecteur. Une conduite généreuse semble commander la réciprocité comme le bienfait appelle la reconnaissance. M. Lebrun a donc fort habilement conçu cette partie de son poème, en nous montrant Charles digne de sujets d’autant plus dignes de lui qu’ils peuvent le croire moins digne d’eux.
Revenons à Orléans qui, depuis le retour de Dunois, a soutenu plusieurs assauts avec une diverse fortune.
Enfin, prête à succomber sous le nombre, l’unique ressource qui reste à cette ville fidèle est d’offrir ses clefs au duc de Bourgogne, prince du sang royal de France, dont le désir de venger son père a fait l’allié des Anglais.
Ici, dans ce moment terrible pour les Français, s’est encore déployée avec éclat l’imagination du poète. Un oracle rendu dans l’église de Saint-Martin de Tours, a déclaré que la colère de Dieu offensé ne s’apaiserait que lorsque le sang de l’innocent aura coulé. Nous avons eu occasion de parler à nos lecteurs de l’aventure d’Edelmonde et de Lancelot ; comme ce tragique épisode sert de nœud à l’action et prépare la révolution opérée par l’arrivée de Jeanne d’Arc, qu’il nous soit permis d’entrer dans quelques détails.
Edelmonde, sœur de La Hire, amante de Fratame, son frère d’armes, sur le faux bruit de la mort de son amant, et pour se sauver des fureurs de Glacidas, a épousé le généreux Lancelot, chef des Bourguignons. À peine le prêtre a-t-il prononcé les paroles sacrées, qu’on apprend que Fratame est vivant ; le malheureux Lancelot, trop délicat pour abuser de ses droits sur Edelmonde, la respecte comme sa sœur. Un glaive nu a séparé les époux la seule fois qu’ils sont entrés dans la couche nuptiale ; Edelmonde a depuis suivi le chef des Bourguignons devant Orléans ; elle y revoit Fratame qui, pénétré d’admiration pour la noble conduite de Lancelot, rend à Edelmonde tous les serments qu’elle lui a faits : mais Lancelot avait sollicité et obtenu du pape la permission de rompre un hymen qui faisait le malheur de trois personnes, Edelmonde refuse de profiter de la générosité de son époux et de son amant, et annonce qu’elle désire se consacrer à Dieu. Une mutuelle estime a fait deux frères d’armes des deux rivaux, quand Fratame est assassiné par le traître Glacidas. Ces événements sont antérieurs au dix-neuvième chant dont nous allons parler.
Il fait nuit. Edelmonde est réveillée par l’ombre de son amant dont le cadavre longtemps jouet des flots a été enfin jeté sur les bords de la Loire, où il attend qu’une main pieuse lui donne la sépulture. Guidée par cette ombre fugitive, elle arrive auprès du corps de son cher Fratame, et meurt en pressant dans ses bras ce cadavre glacé. Cependant le jour arrive, Lancelot, inquiet de l’absence d’Edelmonde, suit, après l’avoir longtemps cherchée, les empreintes légères que ses pas ont laissées sur la neige. Il la trouve parmi les roseaux qui bordent le fleuve, et accablé de douleur, il ne veut plus vivre que pour la venger. Il défie Glacidas à un combat singulier. Le jour est fixé. Avant d’aller combattre, le pieux Lancelot vient dans Orléans rendre à La Hire les restes de sa sœur et de son ami. Il assiste à leurs funérailles ; et quand la tombe a été refermée sur eux, après avoir fait bénir son épée, il marche au combat, plein de confiance dans la justice divine. La mère de Glacidas, l’infâme Arabella, tremblante pour les jours de son fils, fait assassiner Lancelot lorsqu’il est loin des murs d’Orléans. Le sang de l’innocent coule.
Cependant les regards du souverain des mondes,
Pénétrant de la nuit les ténèbres profondes,
Ont vu le noble preux victime de l’Enfer,
Se débattre dans l’ombre et tomber sous le fer :
Le front resplendissant d’un éclat redoutable,
Dieu se lève ; il étend son sceptre formidable ;
Tout le ciel ébranlé s’incline avec terreur.
Qui soutiendrait, ô Dieu ! l’aspect de ta fureur ?
Ton fils même, ton fils, essence de toi-même,
Quand il subit pour nous ton jugement suprême,
Dans l’angoisse et l’effroi qui troublèrent son sein,
D’une sueur de sang mouilla son front divin.
« La mesure est comblée : un crime affreux s’achève.
La voix du sang du juste à mon trône s’élève,
Archange des Français, saisis ta lance ! et toi,
Ange dont au berceau mon fils reçut la foi ;
Toi, Marguerite aussi, vierge prédestinée ;
Allez de ma justice avancer la journée !
Conduisez vers son roi la fille des pasteurs :
Qu’elle arrache le sceptre à ses fiers oppresseurs…
Alors, pendant que les anges reçoivent au séjour des bienheureux l’âme du vertueux Lancelot, Michaël, Marie et Marguerite, portés dans un char céleste, volent à Domrémy. Jeanne d’Arc, déjà rebutée une fois par le sévère Baudricourt, retourne à Vaucouleurs, demande qu’on la conduise vers le roi, triomphe des doutes du vieux guerrier en lui annonçant la journée des Éperons et la défaite des Écossais ; alors,
Dans un lieu retiré, par un avis céleste,
Elle quitte l’habit de son sexe modeste.
Un glaive étincelant s’agite à son côté.
Son escorte l’attend. Humble avec dignité,
Au milieu de la foule elle marche en silence,
De son coursier s’approche, et sur son dos s’élance.
Baudricourt la contemple ; il remet en sa main
Un écrit qu’il adresse au roi son souverain.
Va, dit-il, le Hasard régit souvent la Terre…
Il dit : la vierge part. Malheur à l’Angleterre !
Ce chant tout entier est conduit avec beaucoup d’art, et les heureux contrastes, les scènes dramatiques qu’il présente, prouvent assez l’imagination du poète.
Cependant Orléans court les plus grands dangers.
Gladuse, après avoir livré les clefs d’une des portes aux Anglais, est morte désespérée de sa trahison. Les Anglais sont entrés dans la ville ; ils ont même pénétré jusqu’au palais de Dunois ; le héros est parvenu à les repousser hors des murs ; mais tout espoir est perdu. Les ambassadeurs envoyés au duc de Bourgogne sont de retour. Le fier Bedford, régent d’Angleterre, a refusé de ratifier le traité ; il exige qu’Orléans subisse le joug. À cette nouvelle un noble désespoir saisit les habitants, qui se décident à quitter la ville après l’avoir livrée aux flammes ; l’arrivée de Jeanne d’Arc fait changer cette courageuse résolution ; elle accomplit les ordres de Dieu ; après quelques jours de combat, les lignes ennemies sont forcées. Le pavillon aux fleurs de lis remplace sur les tourelles l’étendard des léopards ; les Anglais, sans espérance de vaincre, n’opposent plus qu’une légère résistance.
Au sommet d’une tour Suffolk résiste encore :
Vernade l’aperçoit, jusques à lui soudain
Une échelle lui livre un périlleux chemin ;
Suspendu dans les airs, aux regards de l’armée,
Il monte, environné de flamme et de fumée,
Et l’épée à la main, loin de tous ses rivaux ;
De la tour gigantesque aborde les créneaux.
Il allait les franchir : le comte anglais l’arrête.
Blessé deux fois, le sang ruisselle de sa tête ;
Son armure est brisée et son pavois fendu ;
Par son casque sans timbre il n’est plus défendu ;
Mais son glaive fameux dans sa main brille encore,
Dont l’éclat éblouit et le tranchant dévore,
Et même sans haubert, sans casque, sans écu,
Tant qu’il garde ce fer, Suffolck n’est pas vaincu.
Cependant sans espoir de longtemps se défendre,
À quelque chef illustre il eût voulu se rendre ;
De sa gloire jaloux, le héros malheureux,
À cette ombre d’honneur bornait enfin ses vœux.
Cherchant en vain des yeux l’un des preux qu’on renomme :
Jeune inconnu, dit-il, parle : es-tu gentilhomme ?
— Oui, je le suis
, répond l’aventureux guerrier.
Suffolk reprend soudain : Mais es-tu chevalier ?
À ces mots, le héros qu’une prise si belle
Couvrirait aujourd’hui d’une gloire immortelle,
Sent dans son jeune cœur tout son honneur mourir :
Il voit vingt chevaliers à la hâte accourir ;
Eux seuls recueilleront le prix de son courage ;
N’importe : son honneur veut briller sans nuage.
Sire, dit-il, le ciel ne veut point, je le vois,
Qu’un si beau lot de gloire aujourd’hui soit pour moi :
Pauvre, encore inconnu, dans ma douleur profonde,
Pour la rançon d’un roi, pour les trésors du monde,
Je ne mentirais pas : on ne m’a point encor
Au pied des saints autels chaussé l’éperon d’or.
Ta candeur, dit Suffolk, à ta haute vaillance
Ne dérobera point sa juste récompense,
Ta gloire et mon honneur vont se concilier :
Rassure-toi, mon fils, je te fais chevalier.
Surpris, reconnaissant, plein de trouble et de joie,
Sur la tour dont Suffolk lui livre enfin la voie,
Renaud tombe à genoux ; son illustre parrain
Le frappe tour à tour du glaive et de la main,
Selon l’usage antique ; ensuite il le relève,
L’embrasse, et lui remet son redoutable glaive,
Ce glaive d’un héros cent fois victorieux,
De la cérémonie instrument glorieux.
La prise du général décide la fuite de l’armée et la délivrance d’Orléans qui assure le salut de la France et prépare l’expulsion des Anglais que l’héroïne de Vaucouleurs n’eut pas le bonheur de voir.
Le poète, aidé par l’histoire, a eu peu à inventer dans les derniers chants que nous trouvons encore, comme les précédents, beaucoup trop prolixes. Jaloux de conserver dans son poème jusqu’aux moindres détails concernant Jeanne d’Arc, il n’a pas réfléchi qu’il était des particularités peu dignes d’une épopée. Ainsi, dans les septième et huitième chants, il a consacré plusieurs centaines de vers à décrire les premières années de Jeanne, son combat avec une louve furieuse, sa fuite de Domrémy, enfin jusqu’à la passion qu’elle inspire au jeune Albert (épisode malheureusement inventé et qui ralentit encore une action dont la marche est déjà bien embarrassée. [Albert est sûrement inspiré du jeune homme dont Jeanne dut se défendre devant le juge ecclésiastique de lui avoir donné sa foi.]) Si M. Lebrun de Charmettes avait l’intention de faire connaître les premières années de la Pucelle d’Orléans, il pouvait en mettre le récit dans la bouche d’un des personnages, le sire de Poulengy par exemple, qui accompagne Jeanne à la cour de Charles VII. Ce moyen lui eût évité de fréquentes et inutiles digressions.
L’Orléanide, telle qu’elle est aujourd’hui, est peut-être un mauvais poème. Que lui faut-il pour devenir une bonne épopée ? Rien que de nombreuses coupures, moins de prosaïsme et surtout moins de mauvais goût.
Le style de ce poème est d’ailleurs assez remarquable pour que nous lui consacrions un dernier article, où, tout en rendant justice au talent de M. Lebrun, nous lui adresserons quelques critiques sur sa manière d’écrire en vers. Puisse-t-il, par de sages corrections, rendre un jour son poème digne d’occuper un certain rang parmi les épopées du second ordre !
A. [Abel Hugo.]
[La suite dans la 28e livraison du 20 janvier.]
Moniteur universel (15 septembre 1820)
Nomination à la sous-préfecture de Coulommiers.
(Lien : Retronews.)
Partie officielle. — Paris, le 14 septembre.
Par ordonnance, en date du 6 septembre, le Roi a nommé : […] Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais, à la sous-préfecture de Coulommiers (Seine-et-Marne).
Idem dans les journaux du lendemain :
(Retronews : Débats, Journal de Paris, etc.)
Le Courrier français (30 septembre 1820)
Critique de l’Orléanide sous la forme d’un dialogue humoristique entre un libraire et un critique. Ce dernier, sommé de donner son avis sur le poème, s’y refuse, et justifie son refus par une analyse du poème.
C’est à nouveau sa longueur qui est reprochée à l’Orléanide, sa grosseur démesurée
. L’auteur devrait l’amputer des trois quarts !
L’humour de l’article se retrouve dans cette suggestion du critique pour alléger le volume. Ces vers sur le soleil :
Tu surpasses la terre, en grandeur comme en poids, | Un million trois cent quatre-vingt mille fois.
pourrait plus simplement s’écrire :
Tu surpasses la terre, en grandeur comme en poids, | 1.380.000 fois.
(Lien : Gallica.)
Le libraire, le critique.
Le libraire
Voilà, de compte fait, dix mois que l’Orléanide est sur votre bureau. N’obtient-elle pas enfin son tour de faveur ?
Le critique
Cela est très juste. Mais j’aime à faire les choses en conscience, et je ne rends jamais compte d’un livre qu’après l’avoir lu préalablement jusqu’à la dernière page.
Le libraire
Hé bien ! qui vous empêche de soulager votre conscience ?
Le critique
Cela vous est fort aisé à dire. Trois fois déjà je me suis mis en devoir de lire M. Le Brun de Charmettes, et trois fois, je vous l’avoue, j’ai manqué d’haleine.
Le libraire
Trois fois ! vous l’avez donc bien courte ?
Le critique
Essayez plutôt vous-même. Je vous le donne en quatre.
Le libraire
Est-ce que par hasard les vers de M. Le Brun vous sembleraient mauvais ?
Le critique
Je ne dis pas précisément cela ; car le plus grand nombre est médiocre ; et s’il s’en trouve çà et là de détestables, j’en ai rencontré aussi de fort beaux.
Le libraire
De détestables ! Des exemples, s’il vous plaît, car le mot est dur.
Le critique
Je vous fais grâce de quelques centaines de vers tels que ceux-ci :
Nuit d’un demi-mois longue, et qu’un jour égal suit.
Abîme circulaire, et barathrum impur
Qu’entoure un mur sans fin, voûte à la fois et mur.
Mais quel nom donnerez-vous à des vers qu’on peut écrire en chiffres arabes tout aussi bien qu’avec les lettres de l’alphabet ?
Le libraire
Je ne vous comprends pas. Citez, de grâce…
Le critique
Bien volontiers. Écoutez ces vers sur le soleil :
Tu surpasses la terre, en grandeur comme en poids,
Un million trois cent quatre-vingt mille fois.
Et ceux-ci :
Notre lieue y peut être, et s’y compte parfois
Six cent cinquante fois un million de fois.
Le libraire
Voilà qui est surprenant.
Le critique
J’en conviens. N’avais-je pas raison de vous dire que c’est là de la poésie qu’on peut chiffrer ? Et l’imprimeur n’aurait-il pas eu tout aussitôt fait de composer ainsi :
Tu surpasses la terre, en grandeur comme en poids,
1.380.000 fois.
Cela même aurait fourni la solution d’un problème nouveau, en diminuant la longueur du vers, sans lui rien faire perdre de la mesure. Mais brisons là. Ce n’est pas précisément le style de M. Le Brun de Charmettes qui m’a empêché de le suivre à la course (car c’est ainsi qu’il rime, selon toute apparence).
Le libraire
Quoi donc ? est-ce le choix de son sujet ?
Le critique
À Dieu ne plaise ! il est tout a la fois poétique et national : quel sujet d’épopée pouvait être plus heureusement choisi ! Je dirai plus : outre que notre histoire n’en offre pas à centaines, je ne puis qu’applaudir de toutes mes forces à la préférence donnée à celui-ci. Brûlée par les Anglais, profanée par Chapelain, déshonorée par un grand poète, Jeanne d’Arc attend depuis longtemps un vengeur. Honneur au Français qui choisit pour l’objet de ses chants la libératrice de la France, l’immortelle villageoise qui fit plus que Bayard, et qui vécut et mourut comme lui, sans peur et sans reproche ! La patrie et les chastes Muses ont un égal intérêt à voir le génie réhabiliter une renommée dont la leur propre doit s’enrichir. Quel nom est plus digne de tout l’intérêt du siècle et des honneurs du poème épique, que celui de la jeune et malheureuse héroïne de Domrémy ?
Le libraire
Qui vous empêche donc de vous laisser aller au plaisir de lire un poème consacré à sa gloire, et dans lequel, de votre propre aveu, parmi un grand nombre de vers passables, il s’en rencontre de fort beaux ? Ce monument national mérite bien un examen.
Le critique
Faut-il vous parler franchement ? J’appréhende que le monument ne soit trop lourd ; j’ai reculé devant sa masse effrayante ; j’ai frémi de voir ainsi surcharger la cendre des morts.
Le libraire
Que voulez vous dire ? Le poème serait-il froid et ennuyeux ?
Le critique
Je n’oserais prononcer, puisque je me suis borné à le feuilleter ; mais il me semble entaché d’un vice radical, et, pour trancher le mot, l’Orléanide, est, à mon sens, d’une grosseur démesurée.
Le libraire
Un poème épique n’est pas un simple apologue ; ses dimensions doivent être naturellement plus larges.
Le critique
D’accord ; mais plus large de trente-mille vers, voilà qui est aussi trop fort, et qui passe toutes les bornes connues, entendez-vous bien. L’Orléanide peut être un chef d’œuvre, au moins sous le rapport de la conception et de l’ordonnance ; mais l’Orléanide ne sera jamais mon veni mecum, attendu que l’Orléanide a trente-mille vers bien comptés. Vous souriez ? Oui, Monsieur, trente-mille. Consultez Barème : mille pages à trente vers chacune, combien cela fait-il ?
Le libraire
La multiplication est claire, il n’y a rien à dire. Mais, après tout, est-ce bien là, comme vous le disiez, un vice tellement radical, que le livre soit condamné d’avance sur son poids ?
Le critique
J’ignore l’arrêt qui l’attend, mais juge le livre qui voudra ; je ne me sens pas, je vous le confesse, une résolution assez vigoureuse pour m’en charger. Trente-mille vers enfilés les uns au bout des autres, fussent-ils les meilleurs du monde, me semblent une distraction au-dessus de mes forces et de toutes les forces humaines. Cependant, de beaux vers sont, à mon avis, ce qu’il y a de plus beau à voir comme à entendre. Mais, convenez-en, trente-mille ! cela passe la permission. Chapelain lui-même, au dire de Boileau, n’en avait mis sur l’enclume que, douze fois douze-cents. Virgile, qui les savait si bien faire, n’en a pas consacré plus de dix-mille à son Énée, et la Henriade n’en renferme pas quatre-mille ; comme vous voyez, c’est bien loin de votre compte. Et quand on se rappelle que M. Le Brun de Charmettes a déjà publié en l’honneur de son héroïne quatre énormes volumes de prose, si l’on y joint ces deux épais volumes de vers, on conviendra que véritablement Jeanne d’Arc a été gâtée par M. Le, Brun de Charmettes.
Le libraire
Soit, puisque vous le voulez. Mais enfin n’est-il pas possible d’obtenir de vous une opinion plus précise sur le mérite intrinsèque de l’ouvrage ?
Le critique
Que puis-je vous dire ? J’ai effleuré l’Orléanide, et sans parler du plan, que je n’ai fait qu’entrevoir, il m’a paru que cet ouvrage colossal annonçait chez son auteur du talent poétique, mais sans mesure et sans frein ; une imagination riche, mais prodigue jusqu’au dérèglement ; des connaissances très variées, mais dépourvues de ce discernement délicat, appelé goût, qui seul a le secret de les faire valoir. Si vous voulez avoir mon avis en deux mots, il est tout entier dans ce vers du maître :
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
J’y joindrai, si vous le trouvez bon, un conseil d’ami. Que M. Le Brun se décide à faire quelques coupures à son poème, et j’ose lui répondre d’avance que tout le monde y gagnera à sa manière, et l’héroïne, et le chantre, et le public, y compris même le libraire. Mais c’est ici qu’il faudrait promener le ciseau d’une main ferme et hardie : point de pitié, point de ces lâches tendresses paternelles qui déshonorent les auteurs. Je vais vous faire trembler ; mais il faudrait n’émonder rien moins que les trois quarts de cette composition gigantesque.
Le libraire
Vous moquez-vous ? Il ne resterait plus qu’un squelette.
Le critique
Je vous parle très sérieusement. Je suis convaincu que l’auteur, avec du courage et de la prudence, peut, sans rien changer à son plan, élaguer une foule d’épisodes et de détails parasites dont la suppression réduirait avec avantage son immense poème au quart de ce qu’il est aujourd’hui. Je suis convaincu, de plus, qu’en revoyant ce quart avec les yeux d’un censeur inexorable, M. Le Brun parviendrait à le rendre non seulement lisible, mais attachant. Il ne s’agirait que de refondre ses chants ou divisions, pour en adopter d’autres : l’ouvrage aurait encore des proportions fort raisonnables ; car sept à huit-mille vers ne laissent pas que d’être un présent assez honnête à offrir à ses lecteurs. Ce n’est pas le tout pour un poète que d’être abondant, il faut encore être portatif. Voyez donc si vous voulez vous charger de soumettre cette idée à M. Le Brun de Charmettes, qui a assurément assez de talent pour la mettre lui-même à exécution, s’il se sent pour cela assez d’intrépidité.
Le libraire
Que ne vous chargez-vous de la lui proposer vous-même dans un article où vous rendriez compte de son ouvrage ? Peut-être s’y résoudrait-il de meilleure grâce.
Le critique
Hé, bon Dieu ! ignorez-vous que personne n’a moins de crédit que nous sur les auteurs, surtout quand il s’agit de besogne à refaire ? Au reste, vous y êtes intéressé vous-même. Vous ferez à cet égard ce qu’il vous plaira ; mais n’attendez rien de moi, ce serait sûrement peine perdue.
Le libraire
Ainsi donc, vous êtes résolu à ne pas rendre compte de l’Orléanide ?
Le critique
Non, voilà qui est dit, je n’en rendrait pas compte. Un poème épique est sans doute une œuvre digne d’attention ; mais trente-mille vers ! je suis bien votre serviteur, et ne suis pas votra homme.
Journal du commerce (19 octobre 1820)
L’époque ne manque pas tant de poètes épiques que de lecteurs assez vaillants pour les lire.
Un de nos confrères, pour s’excuser d’avoir gardé le silence sur l’Orléanide, avouait dernièrement que le cœur lui avait manqué à l’aspect des trente ou quarante mille vers que M. Le Brun de Charmettes a consacrés à la gloire de Jeanne d’Arc.
(Lien : Retronews.)
On prétend que notre siècle est anti-poétique ; ce n’est pas assurément qu’il n’enfante une grande quantité de vers ; mais il n’est pas tout-à-fait aussi fertile en lecteurs, du moins pour les poèmes épiques. On a beau les lancer coup sur coup à la tête des indifférents, ceux-ci ne s’en émeuvent pas davantage, et reçoivent cette politesse ou cette attaque avec un sang-froid imperturbable. Jusqu’à présent, il est vrai, les auteurs ont eu la consolation d’être annoncés dans les journaux, mais cette consolation, qui coûta quelquefois si cher à leur amour-propre, menace de leur être bientôt enlevée. Un de nos confrères, pour s’excuser d’avoir gardé le silence sur l’Orléanide, avouait dernièrement que le cœur lui avait manqué à l’aspect des trente ou quarante mille vers que M. Le Brun de Charmettes a consacrés à la gloire de Jeanne d’Arc, et cependant l’Orléanide, à ce que nous avons entendu dire, est de tous les nouveaux poèmes celui qui rachète le plus heureusement ses défauts. Il est à craindre que l’exemple de notre confrère ne soit contagieux ; pour peu qu’il ait des imitateurs, les poètes épiques se trouveront dans une telle disette de suffrages qu’ils regretteront jusqu’aux épigrammes.
Gazette de France (17 novembre 1820)
Tribune de Le Brun contre le dernier ouvrage de François Guizot (Du gouvernement de la France depuis la Restauration, des conspirations et de la justice politique).
Il entend réfuter le système de Guizot qui voit dans la Révolution la juste révolte des Gaulois contre les Francs, système qui favorise l’esprit de division et de haine
. Par une double argumentation historique et linguistique, Le Brun montre que les Francs sont en réalité d’anciens Gaulois que les événements détachèrent durant quelques siècles de leur première patrie
.
Sa conclusion confirme l’enjeu politique de la tribune :
Les écrivains de nos jours qui vantent le plus leur patriotisme, sont précisément et toujours ceux qui mettent en avant les assertions historiques les moins flatteuses pour l’amour-propre national.
(On note que la Quotidienne écrivait la même chose dans sa recension de l’Histoire quelques années plus tôt, lire).
(Lien : Retronews.)
Au rédacteur.
Coulommiers, le 13 novembre 1820.
Monsieur, permettez-moi d’ajouter une remarque aux réflexions que vous avez publiées sur l’ouvrage de M. Guizot, dans votre feuille du 10 de ce mois.
M. Guizot soutient que la révolution a été une guerre, la vraie guerre, telle que tout le monde la connaît, entre deux peuples étrangers l’un à l’autre, les Francs et les Gaulois ; que les Gaulois ont brisé le joug imposé par les Francs à leurs ancêtres, et qu’il faut compléter cette victoire par l’asservissement ou l’expulsion des anciens usurpateurs des Gaules.
Cette dernière assertion résulte évidemment du passage où M. Guizot, opposant l’ancien régime au nouveau, assure que ces deux systèmes sont inconciliables, et ajoute :
Il faut que celui qui a succombé cède le terrain à celui qui a vaincu.
Le système historique et politique de M. Guizot est fort ingénieux, sans doute : il favorise merveilleusement l’esprit de division et de haine que quelques écrivains se plaisent à entretenir dans le corps social ; et il a dû, par cette raison, être reçu avec applaudissement par un parti à qui le repos et le bonheur de la France font peu. Malheureusement pour ce parti, qui n’hésite pas à changer, dans son seul intérêt, en quatorze siècles d’esclavage les quatorze siècles de gloire dont la nation croit pouvoir s’honorer, la supposition de M. Guizot est démentie par un témoignage que l’on peut préférer au sien.
Libanius, écrivain du IVe siècle, attaché à l’empereur Julien, qui avait résidé longtemps dans les Gaules, parle ainsi des Francs dans sa troisième basilique :
Il y a le long du Rhin une nation de Celtes. La nature les a tellement formés pour la guerre, qu’on leur a donné le nom de Fracti, qui, dans la langue grecque, désigne leur force et leur valeur ; nom que le vulgaire ignorant a changé en celui de Francs.
Les auteurs de l’Art de vérifier les dates n’hésitent pas à dire :
Si l’on juge de l’origine des Francs, comme on le doit, par la religion et les mœurs qu’ils apportèrent dans les Gaules, on les trouvera, suivant la description qu’en fait Grégoire de Tours (L. II), si conformes à celles des anciens Gaulois, et si différentes de celles des anciens Germains, telles que Tacite les décrit, qu’on sera presque forcé de reconnaître qu’ils sont rentrés dans leur première patrie en faisant la conquête des Gaules. Mais en quel temps l’avaient ils abandonnée, et quel avait été le sujet de leur émigration ? C’est sur quoi l’on ne peut donner que des conjecture. On sait que vers l’an 150 de Rome, du temps de Tarquin-le-Vieux, deux capitaines gaulois, Bellovèse et Ségovèse, animés par l’esprit de conquête, sortirent du pays des Bituriges, dont Ambigat était roi pour lors, à la tête d’un parti considérable, et prirent, en se séparant, des routes opposées ; que, tandis que Bellovèse conduisait sa troupe vers l’Italie, Ségovèse, avec la sienne, tourna vers la forêt Hercinie, où il s’enfonça de manière qu’on n’eut plus de nouvelles de lui ni de ses compagnons. Quel inconvénient y aurait-il à dire que ces Gaulois, ainsi germanisés, devinrent les pères de ceux à qui on donna le nom de Francs ?
Que si l’on voulait rechercher la véritable origine de ce nom de Francs et de celui de Fracti, qu’on donnait également à ces peuples, selon Libanius, j’en proposerais des étymologies différentes de celles de cet auteur, qui a tout rapporté à la langue grecque dans laquelle il écrivait. Franc, en langue celtique, signifie libre, et a longtemps conservé ce sens dans notre vieux langage. Peut-être ces peuples se donnèrent eux-mêmes le nom de Gaulois-Francs, pour se distinguer des Gaulois qui avaient passé sous le joug de Rome ; et ceux-ci, qui, pour la plupart, avaient adopté la langue latine, les nommèrent Galli Fracti, c’est-à-dire Gaulois séparés des autres Gaulois, comme ils l’étaient véritablement, et par la barrière du Rhin, et par l’indépendance qu’ils avaient conservée. Peu à peu, et comme il y en a beaucoup d’exemples, le substantif Galli fut supprimé comme inutile, et il ne resta de leurs noms que les adjectifs qui les caractérisaient dans les deux langages.
Certes, ce système est plus honorable pour la nation que celui de M. Guizot ; et on ne peut s’empêcher de remarquer que les écrivains de nos jours qui vantent le plus leur patriotisme, sont précisément et toujours ceux qui mettent en avant les assertions historiques les moins flatteuses pour l’amour-propre national. L’histoire nationale, la religion nationale, la dynastie nationale, les noms, les monuments, les ouvrages nationaux, en un mot tout ce qui est véritablement français, est constamment l’objet de leur haine et de leurs outrages.
La conséquence est facile à tirer.
Recevez, etc.
Le Brun de Charmettes.
Année des dames (1820)
L’ouvrage propose la biographie d’une femme célèbre pour chaque jour de l’année ; le 30 mai pour Jeanne d’Arc (jour anniversaire de sa mort). Trois œuvres sont citées, l’Histoire de Jeanne d’Arc et l’Orléanide de Le Brun, la pièce Jeanne d’Arc à Rouen de D’Avrigny. L’autrice ne semble pas s’être inspirée de Le Brun puisqu’elle accuse Charles VII d’avoir eu la lâcheté de ne rien faire pour la tirer des mains de ses bourreaux
, quand Le Brun s’efforce de le disculper.
Titre complet : Année des dames, ou Petite biographie des femmes célèbres pour tous les jours de l’année, (avec portraits), t. I, par Mme Gabrielle de P*** [Paban]. Paris, Crevot libraire, rue de l’École de Médecine, 11 à 13.
(Lien : Gallica.)
30 mai. — Jeanne d’Arc.
Jeanne d’Arc, appelée communément la Pucelle d’Orléans, née vers 1412 à Domrémy en Lorraine, était encore à la fleur de son âge, lorsqu’elle crut voir l’archange saint Michel, qui lui ordonnait d’aller chasser les Anglais d’Orléans, et de conduire Charles VII à Reims, où il devait être sacré. Ses parents ayant appris sa vision, l’envoyèrent au roi qui était alors à Chinon, assez embarrassé, parce que les Anglais étaient maîtres de presque toute la France. Charles, prévenu de l’arrivée de Jeanne, la fit entrer dans sa chambre qui était toute pleine de jeunes seigneurs, dont la plupart étaient vêtus plus richement que lui. Mais la Pucelle le reconnut, sans l’avoir jamais vu, lui annonça sa mission, lui promit de secourir Orléans, et de le faire sacrer à Reims. Son ton avait quelque chose de divin ; on n’hésita pas longtemps à la croire. Les Anglais, étaient sur le point de prendre Orléans et d’enlever à Charles VII sa dernière ressource. Jeanne d’Arc, armée en guerrier, secondée par des capitaines habiles, parla à l’armée du Roi, lui communiqua son enthousiasme et sa valeur, marcha sur Orléans, y fit entrer des vivres, et y entra elle-même en triomphe. Une flèche qu’elle reçut à l’épaule ne l’empêcha pas de monter sur les remparts, et d’y planter sa bannière. Le siège d’Orléans fut bientôt levé, et les Anglais battus. Alors, la Pucelle marcha vers Reims, y fit sacrer le Roi en 1429 ; et Charles, reconnaissant, lui donna des lettres de noblesse.
Jeanne cessa bientôt d’être heureuse. Elle fut blessée à l’attaque de Paris, prise au siège de Compiègne, et vendue aux Anglais, qui mirent ses visions et ses prodiges de valeur sur le compte de la sorcellerie. Des juges infâmes eurent la barbarie de la condamner à mort, comme sorcière et devineresse. Charles VII eut la lâcheté de ne rien faire pour la tirer des mains de ses bourreaux ; elle périt sur le bûcher, le 30 mai 1431, avec la même fermeté qu’elle avait montrée sous les murs d’Orléans. Elle ne proféra aucune plainte, et rendit l’âme en invoquant le nom de Jésus. Calixte III réhabilita sa mémoire, dix ans après, et la déclara martyre de la religion, de sa patrie et de son roi. On dit qu’elle n’avait pas vingt ans lorsqu’elle mourut. M. Lebrun de Charmettes a publié l’Histoire de Jeanne d’Arc, en 4 vol. in-8° et plus récemment un poème intitulé : l’Orléanide, où il chante, en beaux vers, l’héroïne que sa prose a déjà si bien célébrée. La mort de la Pucelle a inspiré aussi à M. D’Avrigny la tragédie de Jeanne d’Arc à Rouen. Enfin, on élève à celle qui sauva la France un monument sur le lieu même où elle reçut le jour.
Moniteur universel (11 janvier 1821)
Le sous-préfet Le Brun obtient du duc d’Angoulême toujours empressée de venir au secours des infortunés
, 500 fr. pour les victimes d’un incendie.
(Lien : Retronews.)
M. le sous-préfet de l’arrondissement de Coulommiers, département de Seine-et-Marne, ayant fait connaître à S. A. R. Mgr duc d’Angoulême la triste situation où se trouvaient réduits les habitants du hameau de Tourneloup, commune de Bellot, qui ont perdu tout ce qu’ils possédaient par un incendie, S. A. R., toujours empressée de venir au secours des infortunés, a daigné lui faire parvenir, pour être répartie entre eux, une somme de 500 francs.
Le Conservateur littéraire (20 janvier 1821)
Article 4/4 sur l’Orléanide, par Abel Hugo.
Hugo récuse l’idée spécifiquement française qu’une épopée doit être écrite en vers ; peu importe le genre pourvu que dominent la simplicité et l’élégance
. D’où sa critique :
M. Lebrun de Charmettes paraît avoir senti l’importance de ces principes, et nous ne faisons nul doute que, malgré la faiblesse et les défauts du plan, son poème n’eût obtenu une place recommandable parmi les ouvrages du second ordre, s’il avait châtié davantage son style et évité cette diffuse abondance qui lui fait souvent étouffer, sous quelques vers inutiles, un détail poétique.
Et après avoir relevé de nombreux passages pour leur qualité, de conclure :
Il y a dans le poème une épopée de dix-mille vers fort remarquable, et nous souhaitons à M. Lebrun le courage de l’en extraire.
(Lien : Gallica.)
(Quatrième et dernier article.)
S’il était besoin de prouver que les auteurs français ont la tête aussi épique qu’aucun auteur étranger, deux grands exemples viendraient à l’appui de notre assertion : Télémaque dans le grand siècle, les Martyrs dans le nôtre. Que manque-t-il en effet à ces ouvrages pour obtenir le titre d’épopée ? Rien, que d’être écrits en vers ; et s’il entrait dans nos vues de discuter même le titre qu’on leur refuse, nous pourrions invoquer l’antique autorité d’Aristote, qui, dans sa poétique, n’a point exigé que le poème épique soit écrit en vers. Mais ce n’est pas ce que nous proposons d’examiner ici ; quelque nom qu’on donne aux composition de Fénelon et de M. de Chateaubriand, ce sont toujours deux ouvrages admirables.
Nous n’avons pas oublié que nous avons promis d’examiner, dans un quatrième article, le style de M. Lebrun de Charmettes. Nous allons, quoique un peu tard, remplir notre promesse ; mais qu’il nous soit permis d’exposer ici quelques-unes de nos idées sur le style qui convient à l’épopée ; elles doivent d’ailleurs servir de base au jugement que nous porterons sur celui de l’Orléanide.
Puisqu’il est admis, dans notre littérature, qu’un poème épique doit être écrit en vers, nous dirons franchement que la seule cause qui nous ait empêchés jusqu’à présent d’avoir une épopée française à opposer aux épopées étrangères, c’est, selon nous, la fausse idée que se sont formée les auteurs du style, à adopter pour cette espèce de poème, un style qu’ils ont cherché à distinguer par l’épithète d’épique. Il n’y a point de véritable style épique ou de style qui ne soit propre qu’à l’épopée. Ce poème, dont la composition est la plus vaste de toutes les compositions littéraires, renferme tous les genres, la comédie exceptée ; le style d’une épopée doit donc être successivement celui du genre qui se trouve présenté au lecteur, lyrique dans l’invocation, tragique dans le discours, élégiaque et descriptif quand le sujet l’exige, changeant de couleurs en changeant d’objet. Tout l’art du poète consiste à préparer habilement les transitions d’un sujet à un autre, à dégrader habilement les teintes, afin que les contrastes frappante par les masses ne soient pas choquants par les détails. La simplicité et l’élégance doivent surtout dominer dans l’ensemble ; la pompe de quelques parties, en faisant ressortir des détails secondaires, nuirait à l’effet général.
M. Lebrun de Charmettes paraît avoir senti l’importance de ces principes, et nous ne faisons nul doute que, malgré la faiblesse et les défauts du plan, son poème n’eût obtenu une place recommandable parmi les ouvrages du second ordre, s’il avait châtié davantage son style et évité cette diffuse abondance qui lui fait souvent étouffer, sous quelques vers inutiles, un détail poétique.
Les tableaux qu’il a présentés sont dignes de l’épopée, et les couleurs du style sont souvent en harmonie avec ces tableaux.
Les malheurs de la France et ceux de la famille royale, pendant la démence de Charles VI, sont narrés avec énergie. L’enfer est décrit d’une manière terrible, et le style ajoute à l’effet de la description. Il y a dans la peinture de la vie champêtre de Jeanne, une simplicité qui charme le cœur. Les batailles sont racontées avec une chaleur qui n’est point factice, et La prolixité habituelle du style y paraît moins choquante. Enfin quand le poète a dû décrire les demeures éternelles, son style n’a manqué ni de grandeur et de majesté. Les détails locaux de costumes et de mœurs, qui donnent à l’Orléanide une couleur particulière, y sont rendus avec exactitude, et ce qui était plus difficile, souvent avec poésie. Nous allons citer quelques passages qui feront mieux connaître M. Lebrun de Charmettes que cette énumération des défauts et des qualités de son style.
Quoique souvent il n’ait pas donné à ses comparaisons tout l’éclat de poésie qu’on pourrait désirer, celles que nous transcrivons ici sont dignes de l’épopée.
Il compare un guerrier mourant sur le champ de bataille, à la baleine expirante sous le harpon du pêcheur.
Telle, d’un fer aigu mortellement blessée,
La pesante baleine, à sa fureur laissée,
De son énorme queue, effroi des matelots,
Frappe à coups redoublés, tourmente au loin les eaux,
Teint d’écume et de sang une immense étendue,
Boit sa vie autour d’elle à grands flots répandue,
Et, traînant des nochers les lances et les dards,
De sa mort convulsive amuse leurs regards.
Plus loin, le déroute dune troupe de soldats, privée de son chef, amène cette ingénieuse comparaison :
Comme on voie, au printemps, d’une ruche orageuse
Se répandre à grands flots l’armée aventureuse,
Ses bataillons ailés dans les vallons errants,
Et vers des prés fleuris en triomphe accourant :
Si par un bras agile une pierre est lancée,
Sur ses courts ailerons pesamment balancée,
Si, dans un vol tardif, atteinte au milieu d’eux,
Leur reine, en tournoyant, tombe et meurt à leurs yeux ;
Saisi d’un morne effroi, tout ce peuple fidèle
S’arrête au même instant, se rassemble autour d’elle,
Bientôt, sûr de sa mort, s’égare dans les airs,
Et périt dispersé sur des rochers déserts.
Cette description de le procession de Pâques prouve, malgré quelques taches, que M. Lebrun sait prendre tous les tons :
Tous les ans, chaque fois qu’approche, la journée
Où, de rayons divins la tête couronnée,
Le vainqueur de la mort s’éleva dans les cieux,
Le prêtre du hameau, pasteur religieux,
Sur sa robe funèbre en silence déploie
La tunique éclatante et l’ornement de soie,
Prend le livre où la main de quatre anges mortels
Traça du Rédempteur les travaux immortels,
Se recueille un moment au pied du tabernacle,
Tombe d’un Dieu vivant, formidable habitacle,
Où veille sa justice invisible à nos yeux ;
Adore, et sort du temple. Du chœur harmonieux
D’enfants que pour le Ciel sa sagesse prépare,
Autour du saint pasteur en deux rangs se sépare.
L’emblème des tourments que le Christ a soufferts,
Le signe révéré qui vainquit les Enfers,
Dans les champs consolés la croix d’argent s’avance.
Le rosaire à la main dans un profond silence,
Le front nu, les pieds nus, saintement attendri,
Le peuple du hameau suit son guide chéri.
L’étendard des martyres, l’héroïque bannière,
Ouvrent la marche agreste et tracent la carrière.
On entre en des chemins confusément couverts
De rameaux bourgeonnants, d’arbustes déjà verts,
Profondément bordés par des sillons antiques
Que de leur roue au loin creusent les chars rustiques.
Les descriptions de bataille ; tracées de verve, contrastent souvent d’une manière remarquable avec les épisodes que l’auteur y introduit. Ainsi, après la mort du brave La Chapelle, tombé sous les coups de Lancelot, il ajoute :
Vertueux Romuald, Ô toi qui de ton maître
Remplaças les parents qu’il n’avait pu connaître,
Quel coup pour ta vieillesse, et que affreux revers !
Je te vois t’avancer dans ces bocages verts
Où souvent le héros, après une victoire,
Dans des soins innocents vint oublier sa gloire.
De ses ruchers muets je te vois approcher ;
De tes tremblantes mains en pleurant attacher
Sur leurs dômes de jonc le crêpe funéraire ;
Et, les regards baissés (noble et touchant mystère !)
Au peuple industrieux qui vit sous cet abri,
À voix basse annoncer que son maître a péri.
Hélas ! que deviendra la jeune Gabrielle,
Cette sœur du héros si modeste et si belle,
Qui vécut pour lui seul, et, préférant sa loi,
Repoussa de l’Hymen le joug avec effroi,
Quand, venant dès l’aurore offrir à ses abeilles
Les fleurs dont chaque soir elle emplit ses corbeilles,
Sur leurs ruchers en deuil, Ô spectacle fatal !
Elle verra flotter ce lugubre signal.
La mort de Rymer, jeune pêcheur anglais, lui a inspiré les vers suivants, non moins touchants que ceux qui précèdent :
Toi qui, livrant ton cœur aux douces rêveries,
Naguère encore, hélas ! sur des rives fleuries,
Immobile, tendais, au bout d’un bois léger,
Aux habitants de l’onde un appât mensonger,
Pour des combats sanglants quelle ardeur imprudente
Te fit abandonner cette guerre innocente !
Tes anciens ennemis autour de toi mouvants,
Se riront, ô Rymer ! de tes pièges savants :
Je les vois se jouer avec ta chevelure,
Folâtrer sur ton sein, et sucer ta blessure.
Voici des vers pleins d’énergie : c’est le portrait du vieux Tanneguy Duchâtel, que Dunois a rencontré dans la forêt de Loches :
Tout à coup à mes yeux un vieillard se présente.
À flots d’agent éparse, une barbe imposante
Descend sur sa poitrine et roule au gré des vents,
De ses cheveux blanchis les longs replis mouvants
Laissent voir tout son front sillonné par les veille ;
Et la voix du Trépas résonne à ses oreilles.
Des sandales qu’attache un cuir croisé deux fois
Défendent ses pieds nus, errants au fond des bois,
Une corde grossière est son humble ceinture ;
Son corps est revêtu de la robe de bure
Des enfants du rocher, de ces pieux mortels
Qui, fuyant au désert, y dressent des autels,
Et, du monde ignorés, implorent pour le monde
La clémence divine en bienfaits si féconde.
Sur son visage pâle et dans ses yeux éteints
Un vieil orgueil respire et de plus hauts destins.
On voit que des héros l’épée étincelante
Put briller autrefois dans cette main tremblante,
Que ces yeux, sous le casque allumant leur fureur,
Savaient dans les combats, répandre la terreur,
Et que, plus que les ans, la pénitence austère
Soumit en lui les feux d’un bouillant caractère.
On trouve ailleurs un exemple de cette poésie avec laquelle M. Lebrun de Charmettes a su peindre les usages du temps.
Deux chasseurs de la Meuse ont suivi les détours :
Un cor pend à leur cou ; sur leurs chapels flottantes,
Rayonnent d’un héron les plumes éclatantes ;
Sur leur poing revêtu d’un gant à franges d’or,
Repose le faucon les yeux voilés encor ;
Leurs légers palefrois font, sous leurs pieds d’ébène,
Voler au loin la neige éparse dans la plaine ;
Et des chiens au long poil, aux mobiles naseaux,
À leur voix attentifs, courent dans roseaux.
Terminons nos citations par un fragment plus important, Jeanne-d’Arc est devant le conseil de Charles VII.
Être mystérieux, qu’un doux charmes seconde,
Au nom du Dieu vivant, souverain roi du monde,
Réponds-nous : Qui t’amène ? Es-tu né dans le Ciel ?
Messager du Très-Haut et nouveau Gabriel,
Viens-tu de tes regards consoler la Nature ?
Sous cette gracieuse et touchante figure
Caches-tu de l’Enfer un génie odieux,
De qui le doux langage et l’art fallacieux,
De qui l’esprit perfide et les dehors célestes
Attirent les mortels vers des pièges funestes ?
Ainsi parle de Reims l’archevêque étonné.
Je suis un être faible, à la mort destiné,
Dont pour quelques instants Dieu façonna l’argile,
Repond la vierge sainte, et l’instrument fragile
Dont il plaît au Seigneur, dans ses profonds desseins,
D’humilier la gloire et l’orgueil des humains.
D’un air simple et rempli d’une noble assurance,
Elle raconte alors de l’ange de la France
La venue éclatante et les ordres sacrés.
Mon pouvoir sera court, mes jours sont mesurés ;
Hâtez-vous d’employer mon séjour sur la Terre !
Deux ordres à remplir bornent mon ministère :
Délivrer Orléans prêt à périr enfin,
Et dans Reims reconquis couronner le Dauphin.
Que Charles rassurant la patrie alarmée,
Convoque et sans délai me confie une armée ;
Qu’il abandonne à Dieu le reste de son sort ;
Et, si je l’ai trompé, qu’il m’envoie à la mort,
Elle dit. Aymeri prend alors la parole ;
Aymeri, qui, nourri dans l’ombre de l’école,
Est fécond en détours, en piège captieux,
D’un art trop estimé secrets fallacieux.
Ô Vierge ! à tes discours comment donner créance ?
Tu dis que l’Éternel veut délivrer la France
Des malheurs où gémit son peuple humilié :
Si tel est son arrêt, par l’ange publié,
Pour chasser l’étranger auteur de nos alarmes,
Qu’est-il ici besoin de recourir aux armes ?
Pourquoi mêler le glaive et les efforts humains
Où suffisent de Dieu les invincibles mains ?
Dieu peut tout par lui seul. Pour sauver cet empire,
Pour disperser l’Anglais, son souffle doit suffire.
Par un sourire amer exprimant son dédain,
Il dit : sans s’étonner Jeanne répond soudain :
Les héros combattront aux rives de la Loire
Mais Dieu seul à ses lis donnera la victoire.
En mon Dieu ! le Très-Haut n’accorde ses faveurs
Qu’à de mâles vertus et de nobles labeurs.
Séguin se lève alors. Dieu ne veut point qu’on croie
Aux discours d’un prophète, à moins qu’il ne déploie
Du pouvoir qu’il reçut des signes plus certains.
Irions-nous dire au Roi : confiez vos destins,
Les derniers défenseurs que le malheur vous laisse,
Sur la foi seulement de sa haute promesse,
À la fille du pâtre, à l’enfant inconnu,
Jusqu’au palais des rois dans l’ombre parvenu ?
Non. Si ta mission n’éclate en des miracles,
Il serait insensé de croire à tes oracles.
Le Ciel en sa bonté veut qu’on ait plus de foi.
En mon Dieu ! ce n’est pas en ces lieux que je doi,
Répond la vierge sainte, à la Terre étonnée,
De prodiges divins marchant environnée,
Faire du Dieu vivant adorer la fureur,
Et de l’Impiété foudroyer la terreur :
Mais que dans Orléans l’un de vous me conduise :
Des preux associés à ma sainte entreprise
Quelque faible que soit le nombre glorieux,
J’irai ; j’accomplirai la volonté des Cieux.
Orléans délivré, Reims conquis sans obstacles,
L’Anglais détruit, voilà quels seront mes miracles :
Ainsi je montrerai par des signes certains,
Et le Dieu qui m’envoie, et quels sont mes destins.
Certes, il ne fallait pas être dépourvu de talent pour composer un poème de vingt-huit-mille vers, où il s’en trouve beaucoup de semblables. Nous devons nous féliciter d’avoir les premiers su rendre au mérite de M. de Charmettes la justice qui lui est due, et nous ne nous sentons pas le courage de chercher dans son poème une centaine de vers barbares ou ridicules pour donner à nos éloges un air d’impartialité. Sans doute son ouvrage renferme un grand nombre de parties faibles ; le plan est entravé d’une foule d’épisodes et de descriptions inutiles, de récits sans intérêt. Le style, généralement tendu, contient trop de passages obscurs ou emphatique, M. Lebrun ne sait pas encore bien couper la période poétique : mais son ouvrage n’exige peut-être d’autres corrections que de fréquentes suppressions. Il y a dans le poème une épopée de dix-mille vers fort remarquable, et nous souhaitons à M. Lebrun le courage de l’en extraire.
A. [Abel Hugo.]
Jollois : Histoire abrégée de Jeanne d’Arc
(mai 1821)
Abrégé de l’histoire de Jeanne d’Arc d’après Le Brun, par Jean-Baptiste Prosper Jollois, l’ingénieur en chef des Vosges chargé par Louis XVIII d’élever le monument de Jeanne d’Arc à Domrémy et de réhabiliter sa maison.
Aussi ne doit-on considérer à ce que je publie aujourd’hui que comme un extrait de l’ouvrage de M. Le Brun de Charmettes.
[Extrait de son Avant-Propos :]
M. Le Brun des Charmettes a publié dans la même année que M. Berriat-Saint-Prix le travail le plus étendu et en quelque sorte le plus complet qui ait été entrepris sur la Pucelle d’Orléans. Son ouvrage, en quatre volumes in-8°, est plein d’érudition et de recherches. Je ne pouvais donc mieux faire que d’y puiser les matériaux que comportait le cadre que j’avais à remplir. Aussi ne doit-on considérer à ce que je publie aujourd’hui que comme un extrait de ce grand travail, où j’ai cherché à rapprocher les faits, à les presser davantage, afin de montrer, pour ainsi dire à-la-fois, tout ce qui a rapport à la libératrice de la France. J’ai augmenté d’ailleurs ce travail de tous les renseignements authentiques que j’ai recueillis dans le pays même, et des rapprochements nouveaux que l’examen attentif des localités m’a permis de faire.
À l’exemple d’Edmond Richer, M. Le Brun des Charmettes s’est proposé dans l’exposé des faits relatifs à la Pucelle de montrer qu’elle avait une mission divine. Il la considère tout-à-fait comme une guerrière inspirée.
Bibliographie de la France (1er juin 1821)
Indexation de l’Histoire abrégée de la vie de Jeanne d’Arc de Jollois.
(Lien : Gallica.)
2140. Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans ; suivie d’une Notice descriptive du monument érigé à sa mémoire à Domremy, de la chaumière où l’héroïne est née, des objets antiques que cette chaumière renferme, et de la fête d’inauguration célébrée le 10 septembre 1820. Par M. Jollois, ingénieur en chef des Vosges, etc. In-folio de 51 feuilles, plus 12 planches gravées. Imp. de Didot aîné, à Paris. — À Paris, chez Kilian. Prix 80, Format atlantique, 160.
Bibliographie de la France (19 octobre 1821)
Indexation de la seconde édition de l’Orléanide.
(Lien : Gallica.)
4183. L’Orléanide, poème national en vingt-huit chants. Par Le Brun des Charmettes. Seconde édition revue et corrigée. Deux volumes in-8°, ensemble de 62 feuilles et demie. Imp. de J. Smith, à Paris. À Paris, chez Smith, chez Audin, chez Arthus Bertrand. Prix : 14 fr.
Les feuilles 2 et 3 du tome Ier sont marquées d’une étoile, ce qui porte à croire qu’elles ont été réimprimées.
Les feuillets 53-54, 71-72, 91-92, 115-116, 147-148, 163-164, 261-262, 325-326, 341-342, 393-394, 409-410, 451-452, 459-460 du tome Ier ; et 1-2, 7-8, 9-10, 29-30, 65-66, 91-92, 195-196, 211-212, 255-256, 259-260, 291-292, 331-332, 357-358, 395-396, 399-400, 451-452 du tome second, sont marqués d’une étoile, signe dont on se sert pour les cartons.
Journal de Paris (23 octobre 1821)
À l’occasion de la parution de l’Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d’Arc par Jollois, le journal cite l’ouvrage de Le Brun pour aborder la question du surnaturel.
Comment en effet, dans un siècle tel que le nôtre, ennemi déclaré de tout ce qui ressemble à de la superstition, rapporter, sans craindre de paraître très crédule, cette multitude de faits merveilleux qui remplissent l’histoire de Jeanne d’Arc ?
(Lien : Retronews.)
[Le rédacteur commence par se réjouir de la profusion d’œuvres inspirées de l’histoire nationale.]
C’est ainsi que nous avons applaudi dernièrement au succès de M. d’Avrigny ; c’est ainsi que nous applaudirons à l’entreprise de M. Jollois, quoique l’important ouvrage de ce dernier soit d’un antre genre. Peut-on en effet élever trop de monument à la mémoire d’une femme extraordinaire à qui nous devons si certainement une des plus belles pages de notre histoire ?
[Puis, après avoir rendu grâce à Sa Majesté qui est intervenue pour faciliter l’acquisition de la maison natale de Jeanne, il cite les récents ouvrages de Le Brun et Berriat-Saint-Prix, et pose la question du surnaturel.]
Quoique beaucoup d’auteurs, français et étrangers, parmi lesquels il est juste de remarquer MM. Berriat-Saint-Prix et Le Brun de Charmettes, eussent précédé M. Jollois dans cette entreprise, et lui eussent par conséquent ouvert presque toutes les voies, convenons qu’il lui restait encore, même sur leurs traces, plus d’un écueil à éviter.
Comment en effet, dans un siècle tel que le nôtre, ennemi déclaré de tout ce qui ressemble à de la superstition, rapporter, sans craindre de paraître très crédule, cette multitude de faits merveilleux qui remplissent l’histoire de Jeanne d’Arc ? comment raconter à un lecteur méfiant ces fréquentes apparitions de la Vierge, ces saintes prédictions de l’héroïne, toujours, justifiées par l’événement, et ces pressentiments infaillibles, signes manifestes de l’inspiration, attestés par les autorités les plus respectables ? Fallait-il, comme plusieurs auteurs de nos jours, repousser dédaigneusement toute idée de mission divine, dépouiller cette histoire du merveilleux qui l’entoure, et, sans respect pour les traditions, n’assigner à tant de faits extraordinaires que des causes toutes naturelles ? ou valait-il mieux tomber, avec tant d’autres, dans l’excès opposé, c’est-à-dire, recueillir avidement, comme des vérités incontestables, les contes les plus ridicules ? In medio virtus. M. Jollois, dans cette circonstance, a pris le parti le plus sage : il s’est contenté de narrer fidèlement tous les faits qu’il a pu recueillir ; dans le doute, il cite les autorités, il rapporte le texte des auteurs ; il expose en quelque sorte les pièces d’instruction, sans vouloir dicter aux lecteurs le jugement qu’ils doivent porter, sans même vouloir s’occuper d’une discussion inutile.
En effet, quel qu’ait été l’état des choses, que Jeanne d’Arc ait cru voir ou ait vu réellement la Vierge descendre à son secours, en a-t-elle moins donné les marques d’un courage surnaturel ? n’a-t-elle pas glorieusement accompli tout ce qu’elle avait promis à son prince ? n’a-t-elle pas sauvé son pays ? Et ces étonnantes victoires, n’est-ce pas à sa confiance dans la protection divine qu’elle les devait tous les jours ? Dans de si hautes circonstances se croire inspiré c’est l’être ; et puisque je parlais tout-à-l’heure de M. d’Avrigny, je puis m’écrier à son exemple :
Un vain prestige enfin eût-il trompé ses yeux,
Qui sauve son pays est inspiré des cieux !
[…]
Journal des débats (24 octobre 1821)
À l’occasion de la parution de l’Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d’Arc, par Jean-Baptiste Prosper Jollois, le journal reconnaît en Le Brun l’initiateur des études johanniques.
C’est lui qui le premier a ouvert de nos jours cette noble carrière, et qui semble avoir excité cette noble émulation.
(Lien : Retronews.)
Histoire abrégée de la Vie et des Exploits de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, suivie d’une notice descriptive du monument érigé à sa mémoire à Domrémy, de la chaumière où l’héroïne est née ; des objets antiques que cette chaumière renferme, et de la fête d’inauguration célébrée le 10 septembre 1820, par M. Jollois, ingénieur en chef des Vosges, chevalier de la Légion d’honneur (1 vol. in-folio de l’imprimerie de Didot aîné, avec un frontispice et dix planches. Prix : 80 fr. À Paris, chez Kilian, rue Vivienne, nos 17 ; chez le Normant, rue de Seine, n° 8 ; et chez N. Pichard, quai de Conti, n° 5).
Ce long titre présente tous les sujets d’intérêt qu’offre cet ouvrage, tous les motifs de curiosité qu’il doit exciter. À la vérité, nous ne manquions point d’histoires de la célèbre héroïne à laquelle la monarchie française dut son salut à une de ses plus désastreuses époque. Ces histoires se sont même fort multipliées de notre temps, et peut-être plus que dans aucune autre période de nos annales ! Plans un très petit nombre d’années, Jeanne d’Arc a eu quatre historiens, sans compter, celui qui fait le sujet de cet article. M. Le Brun de Charmettes [écrit : Lebrun des Charmettes] l’a célébrée en vers et en prose ; et pour ne parler que de sa prose, qui rentre plus dans notre sujet et dans le genre de l’histoire, c’est lui qui le premier a ouvert de nos jours cette noble carrière, et qui semble avoir excité cette noble émulation. C’est lui qui a rassemblé le plus de documents historiques, de monuments originaux, de pièces authentiques et curieuses qui font connaître, non seulement un personnage très extraordinaire mais une époque très intéressante, non seulement l’histoire et les faits, mais l’esprit et les mœurs de cette époque. Bientôt après, et je crois dans la même année, M. Berriat-Saint-Prix fit paraître une autre histoire de la Pucelle, resserrée dans de moindres dimensions, assez étendue cependant, et qui obtint un succès mérité. M. Caze publia, à peu près dans le même temps, moins une histoire que des hypothèses singulières et des conjectures hasardées, mais assez ingénieusement soutenues ; enfin, M. Walckenaer resserra avec beaucoup de jugement, de critique et de goût, dans une simple notice bibliographique, qui, il est vrai, excède un peu les limites de ce genre, et serait trop longue si elle, n’était si intéressante, les principaux faits de la vie glorieuse de Jeanne d’Arc, les principales circonstances de sa mort cruelle. […]
Bibliographie de la France (17 novembre 1821)
Lettre de Berriat-Saint-Prix au rédacteur, pour revendiquer l’antériorité de sa Jeanne d’Arc sur celle de Le Brun.
(Lien : Gallica.)
Au rédacteur,
Paris, ce 5 novembre 1821.
Monsieur,
On trouve dans le Journal des Débats, du 24 octobre dernier [lire], une notice intéressante d’une Histoire abrégée, etc., de Jeanne d’Arc, par M. Jollois. Après y avoir remarqué que les histoires de notre illustre héroïne se sont fort multipliées de notre temps, l’auteur de la notice dit que c’est M. Le Brun de Charmettes qui, le premier, a ouvert de nos jours cette noble carrière, et qui semble avoir excité cette noble émulation… Bientôt après, et je crois dans la même année, M. Berriat Saint-Prix fit paraître une autre histoire de la Pucelle etc.
Permettez-moi, pour l’exactitude de l’histoire littéraire, et non dans aucune autre vue, de réclamer la priorité. Il est naturel que je m’adresse à vous puisque c’est dans votre journal qu’on trouve les époques de publication des ouvrages authentiquement déterminées ; et on y voit en effet que vous avez annoncé le mien sous le n° 2231, de l’an 1817, et celui de M. Le Brun de Charmettes sous le n° 2449.
J’ai l’honneur de vous saluer,
Berriat Saint-Prix
Moniteur universel (17 novembre 1821)
Le sous-préfet Le Brun obtient de la duchesse d’Angoulême 200 fr. pour la veuve et l’orphelin du malheureux Brécion qui eut la tête écrasée dans une roue d’engrenage qu’il réparait.
Nota. — Le Brun devient le baron
de Charmettes.
(Lien : Retronews.)
Le 14 septembre dernier, le sieur Georges-Aimable Brécion, maréchal, demeurant à Jouy-sur-Morin, département de Seine-et-Marne, posant des ferrements à la roue de mouvement de la manufacture du Marais, située sur le Grand-Morin, tomba la tête en avant, entre la roue et les pièces de bois, et eut la tête écrasée.
S. A. R. Madame, duchesse d’Angoulême, sur l’exposé de M. le baron de Charmettes, sous-préfet de Coulommiers, a daigné accorder un secours de 200 fr. à la veuve et aux enfants de cet infortuné.
Moniteur universel (25 novembre 1821)
Le sous-préfet Le Brun obtient du frère du roi 200 fr. supplémentaire pour la veuve et l’orphelin du malheureux Brécion.
(Lien : Retronews.)
S. A. R. Monsieur a daigné, sur l’exposé de M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Coulommiers, accorder un secours de 200 fr. à la veuve et aux enfants du malheureux Brécion, maréchal, demeurant à Jouy-sur-Morin, département de Seine-et-Marne, qui a péri, le 14 septembre dernier, écrasé par la roue de mouvement de la manufacture du Marais, à laquelle il posait des ferrements.
Ce secours est indépendant d’une somme égale déjà accordée par S. A. R. Madame, duchesse d’Angoulême.
Même brève dans le Drapeau Blanc (grand quotidien ultra-royaliste de la Restauration).
(Lien : Retronews.)
Ode sur la fièvre jaune qui ravage l’Espagne (1821)
(Lien : Gallica.)
Ode sur la fièvre jaune qui ravage l’Espagne ; Par Le Brun de Charmettes. À Paris, chez Audun, librairie, quai des Augustins, n° 25. 1821.
On trouve à la même adresse les ouvrages suivants du même auteur :
- Histoire de Jeanne d’Arc, tirée de ses propres déclarations, […]. Quatre forts vol. in-8° ornés de huit gravures. Prix : 15 fr.
- L’Orléanide, poème national en vingt-huit chants ; seconde édition, revue. Prix : 12 fr.
- Sous presse : Études de littérature et de morale, recueil d’extraits en vers et en prose, destiné à la jeunesse.
Imprimerie de Demonville, rue Christine.
Ode sur la fièvre jaune
qui ravage l’Espagne.
Qui fait hurler d’effroi ces villes éperdues ?
Les yeux étincelants, les ailes étendues,
Où court, le glaive en main, l’Ange exterminateur ?
Envoyé du Très-Haut au jour de sa colère,
Il va frapper l’Ibère
D’un fer expiateur.
Des profondeurs du Ciel, celui dont l’œil embrasse
Et les soleils sans nombre entraînés dans l’espace,
Et le chétif insecte invisible à nos yeux,
À vu l’antique Espagne, à ses serments parjure,
Boire à la coupe impure
De l’ennemi des Cieux.
De Pélage et du Cid l’héroïque patrie
Viole ma loi sainte ; […]
La Quotidienne (12 décembre 1821)
Annonce de la parution de l’Ode sur la fièvre jaune et d’autres ouvrages, pour aider les secours sur place.
(Lien : Retronews.)
Au moment où l’Académie Française proposait pour sujet de concours le sublime dévouement des médecins français et des dignes sœurs de Saint-Camille à Barcelone, la Société des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Mâcon votait à l’unanimité un prix pour le même sujet. Ces vœux ont été déjà entendus, ou pour mieux dire ils avaient été devancés par plusieurs gens de lettres distingués. M. Le Brun de Charmettes, auteur de l’Orléanide et de l’Histoire de Jeanne d’Arc, vient de publier une Ode sur la fièvre jaune.
On a lu, dans le dernier numéro de la Foudre, un dialogue très touchant de M. Brisset, intitulé le Berger et les Sœurs de la Charité ; M. le chevalier A. P. a composé un poème élégiaque, intitulé la Peste de Barcelone, et un autre poème de. M. Osrry va paraître sous le même titre. Nous n’oublierons pas celui de M. Émile Cottenet qui est sous presse, et dont le produit sera versé à la caisse de souscription pour la médaille d’or décernée aux médecins français et à leurs angéliques auxiliaires.
Études françaises (1821)
En deux volumes.
Études françaises de littérature et de morale
Extraites des ouvrages en vers et en prose des grands écrivains des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ; ouvrage classique à l’usage des collège et des maisons d’éducation de l’un et de l’autre sexe.
Par Le Brun de Charmettes.
Paris.
Lecointe et Durey, libraires,
Quai des Augustins n° 49.
1822.
Bibliographie de la France (29 décembre 1821)
Indexation des Études françaises et de l’Ode sur la fièvre jaune.
(Lien : Gallica.)
5331. Études françaises de littérature et de morale, extraites des ouvrages en vers et en prose des grands écrivains des dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles ; ouvrage classique à l’usage des collège et des maisons d’éducation de l’un et de l’autre sexe. Par Lebrun des Charmettes. Deux volumes in-8°, ensemble de 91 feuilles et demie. Imp. de Demonville, à Paris. À Paris, chez Audin. Prix : 12 fr.
5348. Ode sur la fièvre jaune qui ravage l’Espagne. Par Le Brun de Charmettes. In-8° d’une feuille. Imp. de Demonville, à Paris. À Paris, chez Audin.
Dictionnaire des romanciers (1821)
Titre complet : Petite Bibliographie biographico-romancière, ou dictionnaire des romanciers, tant anciens que modernes, tant nationaux qu’étrangers ; avec un mot sur chacun d’eux, et la Notice des Romans qu’ils ont donnés, soit comme auteurs, soit comme traducteurs ; précédé d’un catalogue des meilleurs romans, publiés depuis plusieurs années, et suivi de tableaux propres à en faire connaître les différents genres, et à diriger dans le choix des ouvrages qui doivent faire la base d’un cabinet de lecture. Paris, Pigoreau, libraire, place Saint-Germain-l’Auxerrois, Octobre 1821.
(Lien : Google Books.)
Lebrun des Charmettes est auteur de l’Histoire de Jeanne d’Arc, publiée en 1817, 4 vol. in-8. De tous les récits qui ont été faits sur l’héroïne de Domrémy, il n’en est point de meilleur et de plus détaillé. Il a traduit de l’anglais plusieurs romans, tels que le Château de Néville (1803), 2 vol. in 12 ; O’Donnel, ou l’Irlande, de Lady Morgan (1815), 3 vol. in-12. On lui doit aussi la traduction de la France, par lady Morgan, 2 vol. in-8.
Journal général de la littérature de France (année 1821)
Annonce des Études françaises de littérature et de morale du baron de Charmettes
.
(Lien : Gallica.)
Études françaises de littérature et de morale, extraites des ouvrages en vers et en prose ds grands Écrivains des 17e, 18e et 19e siècles. Ouvrage classique à l’usage des collèges et des maisons d’éducation de l’un et l’autre sexe. Par M. le baron de Charmettes, auteur de l’Histoire de Jeanne d’Arc et de l’Orléanide, etc. 2 vol. in-8. Audin. 12fr.
Nous reviendrons sur cet ouvrage [dans le volume de l’année 1822, lire].
Tablettes universelles (fin 1821)
Notice de l’Ode sur la fièvre jaune (tomes d’octobre, novembre et décembre).
L’auteur de la notice regrette que Le Brun, aveuglé par l’esprit de parti
, devine en l’épidémie une vengeance divine.
(Lien : Gallica.)
Ode sur la Fièvre jaune qui ravage l’Espagne ; par M. Lebrun de Charmettes. Chez Audin, libraire, quai des Augustins, n°. 25, éditeur des Études de littérature et de morale.
La Quotidienne a dit quelque part que le fléau de la fièvre jaune qui a ravagé la Catalogne, était une conséquence des doctrines révolutionnaires qui agitent l’Espagne. C’est cette pensée qui a échauffé la veine de M. Lebrun de Charmettes ; il nous montre dès le début, non les divinités propices au malheur : M. Lebrun des Charmettes ne connaît pas ces divinités là ; mais l’Ange exterminateur, envoyé du Très-Haut au jour de sa colère. Le Très-Haut que M. Lebrun de Charmettes a fait à l’image de certains hommes, jure de punir les Espagnols de sacrifier à Demogorgon, qui est, suivant M. Lebrun de Charmettes, le démon de l’anarchie ; il dit, et son ange vient semer la mort à Barcelone.
L’idée d’attribuer à la vengeance céleste une calamité qui a désolé toute une province fera-t-elle sourire les personnes sensées ? Nous en doutons. Un tel fléau est-il la récompense que devait attendre un peuple qui a défendu avec autant d’héroïsme et de constance son pays et sa liberté ?
Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées
Le jour de la raison ne le saurait percer.
M. Lebrun de Charmettes, aveuglé par l’esprit de parti, a lui-même nui à une composition qui, en beaucoup de passages, ne manque ni de verve ni d’élévation.
Ad.