Exposé de la cause et préliminaires
Procès de condamnation de Jeanne d’Arc
Exposé de la cause et préliminaires
Au nom de Dieu, ainsi soit-il. Ici Commence le procès en matière de foi contre une défunte femme, Jeanne, vulgairement appelée la Pucelle.
À tous ceux qui verront ces présentes lettres ou instrument public, Pierre223, par la miséricorde divine, évêque de Beauvais, et Frère Jean Lemaître, de l’ordre des Frères prêcheurs, député et commis, dans le diocèse de Rouen, et spécialement chargé, comme vice-inquisiteur, de suppléer dans ce procès religieuse et circonspecte personne maître Jean Graverent, du même ordre, docteur distingué en théologie, inquisiteur de la foi et de la perversité hérétique, député, par l’autorité apostolique, dans tout le royaume de France ; salut en l’auteur et consommateur de la foi, notre Seigneur Jésus-Christ.
Il a plu à la suprême Providence qu’une femme du nom de Jeanne, vulgairement appelée la Pucelle, ait été prise et appréhendée par de célèbres hommes d’armes, dans les bornes et limites de nos diocèse et juridiction. Le bruit s’était déjà répandu en maint endroit que cette femme, au mépris de l’honnêteté qui convient à son sexe, au mépris de toute vergogne et de toute pudeur féminine, portait, avec une audace inouïe et monstrueuse, des habits difformes et appartenant au sexe masculin.
On rapportait aussi que sa témérité s’était avancée jusqu’à faire, dire et semer beaucoup de choses contraires à la foi catholique et aux articles de la croyance orthodoxe. En quoi faisant, elle s’était rendue coupable de graves délits, tant en notre diocèse qu’en plusieurs autres lieux de ce royaume.
Ces faits étant parvenus à la connaissance de notre mère l’Université de l’étude de Paris et de frère Martin Belorme, vicaire-général de mondit seigneur l’inquisiteur de la perversité hérétique, ces derniers224 s’adressèrent aussitôt à l’illustre prince monseigneur le duc de Bourgogne et au noble seigneur Jean de Luxembourg, chevalier, qui tenaient alors ladite femme sous leur puissance et autorité. Ils requirent lesdits seigneurs, en les sommant, au nom du vicaire, sous les peines juridiques, de nous rendre et envoyer ladite femme ainsi diffamée et suspecte d’hérésie, comme au juge ordinaire.
Nous, donc, évêque susdit, ainsi qu’il incombe à notre office pastoral, désirant tendre de toutes nos forces à l’exaltation et promotion de la foi chrétienne, nous avons voulu nous livrer à une légitime enquête sur les faits ainsi divulgués et procéder, avec mûre délibération, conformément au droit et à la raison, aux actes ultérieurs qui nous sembleraient nécessaires.
C’est pourquoi nous avons à notre tour, et sous les peines de droit, requis les dits prince et seigneur de remettre à notre juridiction spirituelle ladite femme, pour être jugée.
De son côté, le sérénissime et très-chrétien prince notre seigneur le roi de France et d’Angleterre225 a requis les dits seigneurs, pour atteindre au même résultat. Enfin le très-illustre duc de Bourgogne et le seigneur susnommé, Jean de Luxembourg, prêtant aux dites requêtes une bénigne condescendance, et désirant, dans leurs âmes catholiques, accorder leur aide à des actes qui ont pour but l’accroissement de la foi, ont rendu et envoyé ladite femme au roi notre seigneur et à ses commissaires.
Le dit seigneur, dans son zèle et sa royale sollicitude en faveur de la foi, nous a ensuite délivré ladite femme, pour que nous soumettions les faits et dires de la prévenue à une enquête préalable et approfondie, avant de procéder ultérieurement.
Ces actes ayant eu lieu, nous avons prié l’illustre et célèbre chapitre de Rouen, détenteur de toute l’administration et de la juridiction spirituelle, le siège archiépiscopal vacant, de nous accorder territoire dans cette ville de Rouen, pour y déduire ce procès ; ce qui nous a été gracieusement et libéralement concédé.
Mais avant d’intenter contre ladite femme aucune procédure ultérieure, nous avons jugé nécessaire de nous concerter, par une grave et mûre délibération, avec des personnes lettrées et habiles en droit divin et humain, dont le nombre, avec la grâce de Dieu, dans cette cité de Rouen, était considérable.
9 janvier 1430 (1431 nouveau style) Première journée de ce procès
Et le jour de mardi, neuvième du mois de janvier l’an du Seigneur mille quatre cent et trente selon le rite et comput de l’Église de France226, indiction 9, la quatorzième année du pontificat de notre très-saint père et seigneur Martin V, pape par la divine Providence, dans la maison du conseil royal proche le château de Rouen, nous, évêque susdit, avons fait convoquer les maîtres et docteurs qui suivent, savoir :
Messeigneurs :
- Gilles [de Duremort], abbé de Fécamp, docteur en théologie ;
- Nicolas [Le Roux], abbé de Jumièges, docteur en droit canon ;
- Pierre [Miget], prieur de Longueville, docteur en théologie ;
- Raoul [Roussel], trésorier de l’église de Rouen, docteur en l’un et l’autre droit ;
- Nicolas [de Venderès], archidiacre d’Eu, licencié en droit canon ;
- Robert [Barbier], licencié en l’un et l’autre droit ;
- Nicolas [Coppequène], bachelier en théologie, et
- Nicolas [Loiseleur], maître ès arts.
Ces hommes, si grands et si célèbres, étant réunis, nous avons requis de leurs lumières de nous éclairer sur le mode et l’ordre qu’il y avait à suivre, après leur avoir exposé les diligences qui avaient été faites, comme il est dit ci-dessus. Ces maîtres et docteurs, en ayant pris pleine connaissance, furent d’avis que d’abord il fallait informer touchant les faits et dits imputés à cette femme. Déférant à cet avis, nous avons exposé à ces docteurs que déjà des informations avaient eu lieu par nos ordres, et nous avons décidé pareillement d’en faire venir de nouvelles.
Nous avons ordonné que toutes ces informations ensemble, à un jour certain qui serait par nous déterminé, fussent rapportées en présence du conseil, afin qu’il put être mieux éclairé sur la marche ultérieure à suivre dans l’affaire. Pour mieux et plus convenablement opérer ces informations et le reste, il a été délibéré qu’il était besoin de certains officiers spéciaux chargés personnellement de s’y entremettre.
En conséquence, de l’avis et délibération du conseil, il a été par nous, évêque, conclu et délibéré, que :
Vénérable et discrète personne M. Jean d’Estivet, chanoine des églises de Beauvais et de Bayeux, remplirait l’office de promoteur ou procureur général ;
Scientifique maître Jean de la Fontaine, maître ès arts et licencié en droit canon, a été nommé conseiller commissaire et examinateur.
Pour l’office de notaires ou scribes, furent désignés prudents et honnêtes Guillaume Colles, autrement dit Bois Guillaume (ou Bosc Guillaume), et Guillaume Manchon, prêtres, notaires près la cour archiépiscopale de Rouen, d’autorité impériale et apostolique.
M. Jean Massieu, prêtre, doyen de la cathédrale de Rouen, a été constitué exécuteur des exploits et convocations à émaner de notre autorité. Le tout ainsi qu’il est plus longuement contenu dans les lettres de création données pour chacun de ces offices227.
Nous avons, au reste, fait transcrire et insérer ici, par ordre, la teneur de ces diverses lettres closes ou patentes dont il est argué pour les actes qui précèdent, afin que la marche de ces actes soit plus clairement saisie.
Suit en premier lieu la teneur des lettres de notre mère l’Université de l’étude parisienne, adressée à l’illustrissime prince Monseigneur le duc de Bourgogne. — 1430. juillet 14.
Très-hault et très-puissant prince et nostre très redoubté et honoré seigneur, nous nous recommandons très humblement à vostre noble haultèce.
Combien que autreffois, nostre très redoubté et honoré seigneur, nous ayons pardevers vostre haultèce escript228 et supplié très humblement à ce que celle femme dicte la Pucelle estant, la mercy Dieu, en vostre subjeccion, fust mise ès mains de la justice de l’Église, pour lui faire son procès deuement, sur les ydolastries et autres matières touchans nostre sainte foy, et les escandes229 réparer à l’occasion d’elle survenues en ce royaume ; ensemble les dommages et inconvéniens innumérables qui en sont ensuis :
Toutesvoies, nous n’avons eu aucune response sur ce, et n’avons point sceu que, pour faire du fait d’icelle femme discucion convenable, ait esté faicte aucune provision ; mais doubtons moult que par la faulceté et séduccion de l’ennemy d’enfer, et par la malice et subtilité des mauvaises personnes, vos ennemis et adversaires, qui mettent toute leur cure, comme l’en dit, à vouloir délivrer icelle femme par voyes exquises, elle soit mise hors de vostre subjeccion par quelque manière, que Dieu ne veuille permettre ; car en vérité au jugement de tous bons catholiques cognoissans en ce, si grant lésion en la sainte foy, si énorme péril, inconvénient et dommaige pour toute la chose publique de ce royaume, ne sont avenues de mémoire d’omme, si comme seroit230, se elle partoit par telles voyes dampnées, sans convenable réparacion ; mais seroit ce, en vérité, grandement au préjudice de vostre honneur et du très chrestien nom de la maison de France, dont vous et vos très nobles progéniteurs avez esté et estes continuelment loyaulx protecteurs et très nobles membres principaulx.
Pour ces causes, nostre très redoubté et honoré seigneur, nous vous supplions de rechief très humblement que, en faveur de la foy de Nostre-Sauveur, à la conservation de sa sainte Église et tuicion de l’onneur divin, et aussi pour le grant utilité de ce royaume très chrestian, il plaise à vostre haultece ycelle femme mettre ès mains de l’inquisiteur de la foy, et envoier seurement par-deçà231, ainsi que autreffois avons supplié ; ou icelle femme bailler ou faire bailler à révérend père en Dieu Monseigneur l’évesque de Beauvais, en la jurisdiction espirituele duquel elle a esté appréhendée, pour à icelle femme faire son procès en la foy, comme il appartendra par raison, à la gloire dis Dieu, à l’exaltacion de nostre dicte sainte foy, et au prouffit des bons et loyaulx catholiques, et de toute la chose publique de ce royaume, et aussi à l’onneur et louenge de vostre dicte haultèce, laquelle nostre Sauveur veuille maintenir en bonne prospérité et finalement lui donner sa gloire. Escript232 à Paris le 14e jour de juillet 1430.
1430. Juillet 14. — Lettre de l’Université à Jean de Luxembourg233.
Très noble, honoré et puissant seigneur, nous nous recommandons moult affectueusement à vostre haulte noblesse. Vostre noble prudence scet bien et cognoist que tous bons chevaliers catholiques doivent leur force et puissance emploier premièrement au service de Dieu ; et en après au prouffit de la chose publique. En espécial, le sèrement234 premier de l’ordre de chevalerie si est garder et deffendre l’onneur de Dieu, la foy catholique et sa sainte Église.
De ce sacrement vous est bien souvenu, quant vous avez vostre noble puissance et présence personnelle emploies à appréhender ceste femme qui se dit la Pucelle ; au moyen de laquelle l’onneur de Dieu a esté sans mesure offensé, la foy excessivement bléciée, et l’Église trop fort déshonorée ; car, par son occasion, ydolastries, erreurs, mauvaises doctrines et aultres maulx et inconvéniens inestimables se sont ensuys en ce royaume. Et, en vérité, tous loyaulx chrestians vous doivent mercier grandement de avoir fait si grant service à nostre sainte foy et à tout ce royaume ; et quant à nous, nous en mercions Dieu de tous noz couraiges et vostre noble prouesse, tant acertes que faire povons. Mais peu de chose seroit avoir fait telle prinse, s’il ne s’ensuyvoit ce qu’il appartient pour satisfaire l’offence par icelle femme perpétrée contre nostre doulx Créateur, et sa foy, et sa sainte Église, avec ses autres meffaiz innumérablès, comme on dit.
Et seroit plus grant inconvénient que oncques mais, et plus grant erreur demourroit au peuple que par avant et si fort intolérable offence contre la majesté divine, se ceste chose demouroit en ce point, ou qu’il avenist que icelle femme fust délivrée ou perdue, comme on dit aucuns des adversaires soy vouloir efforcier de faire, et appliquer à ce tous leurs entendemens par toutes voyes exquises, et qui pis est, par argent ou raençon.
Mais nous espérons que Dieu ne permettra pas avenir si grant mal sur son peuple, et que aussi vostre bonne et noble prudence ne le souffrera pas, mais y saura bien pourveoir convenablement ; car se ainsi estoit faite délivrance d’icelle, sans convenable réparation, ce seroit déshonneur irréparable à vostre grant noblesse et à tous ceulx qui de ce se seroient entremis.
Mais à ce que telle escande cesse le plus tost que faire se pourra, comme besoing est, et pource que, en ceste matière, le délay est très périlleux et très préjudiciable à ce royaume, nous supplions très humblement, et de cordial affeccion à vostre puissant et honorée noblesce, que, en faveur de l’onneur divin, à la conservacion de la sainte foy catholique et au bien et exaltacion de tout ce royaume, vous vueillés icelle femme mettre en justice et envoier par deçà à l’inquisiteur de la foy, qui icelle a requise et requiert instamment pour faire discucion de ses grans charges, tellement que Dieu en puisse estre content et le peuple édifié deuement en bonne et sainte doctrine ; ou vous plaise icelle faire rendre et délivrer à révèrent père en Dieu, et nostre très honore seigneur l’évesque de Beauvais, qui icelle a pareillement requise, en la juridiction duquel elle a esté appréhendée, comme on dit.
Lesquels, prélat et inquisiteur, sont juges d’icelle en la matière de la foy ; et est tenu obéir tout chrestian, de quelque estat qu’il soit, à eulx, en ce cas présent, sur les peines de droit qui sont grandes. En ce faisant, vous acquerrez la grâce et amour de la haulte divinité ; vous serez moyen de l’exaltacion de la sainte foy, et aussi accroistrez la gloire de votre très hault et noble nom, et mesmement de très hault et très puissant ; prince, nostre très redoubté seigneur et le vostre, monseigneur de Bourgoingne235.
Et sera chascun tenu à prier Dieu pour la prospérité de vostre très noble personne, laquelle Dieu nostre Sauveur vueille par sa grâce conduire et garder en tous ses affaires, et finablement lui rétribuer joye sans fin. Escript à Paris le 14e jour de juillet 1430.
1430. Mai 26. — Lettre du vicaire général de l’Inquisition au duc de Bourgogne.
À très hault et très puissant prince Philipe, duc de Bourgoingne, conte de Flandres, d’Artois, de Bourgoigne et de Namur, et à tous autres à qui il appartiendra, frère Martin, maistre en théologie, et général vicaire de l’inquisiteur de la foy ou royaume de France, salut en Jhésuscrist nostre vray Sauveur.
Comme tous loyaulx princes chrestians et tous autres vrais catholiques soient tenus extirper tous erreurs venans contre la foy, et les escandes qui s’ensuivent ou simple peuple chrestian ; et de présent soit voix et commune renommée que, par certaine femme nommée Jehanne, que les adversaires de ce royaume appellent la Pucelle, aient esté et à l’occasion d’icelle, en plusieurs citez, bonnes villes et autres lieux de ce royaume, semez, dogmatisez, publiez et fais publier et dogmatizer pluseurs et divers erreurs, et ancores font de présent, dont s’en sont ensuiz et ensuyent pluseurs grans lésions et escandes contre l’onneur divin et nostre sainte foy, à la perdicion des âmes de pluseurs simples chrestians ; lesquelles choses ne se pevent, ne doivent dissimuler, ne passer sans bonne et convenable réparation ; et il soit ainsi que, la mercy Dieu, la dicte Jehanne soit de présent en vostre puissance et subjeccion, ou de vos nobles et loyaulx vassaulx.
Pour ces causes, nous supplions de bonne affeccion à vous, très puissant prince, et prions vos dis nobles vassaulx que ladicte Jehanne, par vous ou iceulx, nous soit envoiée seurement par deçà et briefment, et avons espérance que ainsi le ferez comme vrais protecteurs de la foy et défendeurs de l’onneur de Dieu, et à ce que aucunement on ne face empeschement ou délay sur ce (que Dieu ne vueille) !
Nous, en usant des drois de nostre office, de l’auctorité à nous commise du saint-siège de Romme, requérons instamment et enjoignons en faveur de la foy catholique, et sur les peines de droit aux dessusdiz, et à toutes autres personnes catholiques de quelque estat, condicion, prééminence ou auctorité qu’ilz soient, que, le plutost que seurement et convenablement faire se pourra, ilz et chacun d’eulx envoient et amènent toute prisonnière par devers nous236, ladicte Jehanne, souspçonnée véhémentement de pluseurs crimes sentens (sentant) hérésie, pour ester à droit (comparaître judiciairement) pardevant nous contre le procureur de la sainte Inquisition ; respondre et procéder comme raison devra au bon conseil, faveur et aide des bons docteurs et maistres de l’Université de Paris, et autres notables conseillers estans pardeçà.
Donné à Paris soubz nostre scel de l’office de la sainte inquisicion, l’an mil CCCCXXX, le XXVIe jour de may. Lefourbeur. — Hébert237.
1430. Juillet 14. — Sommation faite par nous évêque susdit au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg.
C’est ce que requiert l’évesque de Beauvais, à monseigneur le duc de Bourgoingne, à monseigneur Jehan de Luxembourc, et au bastart de Vendone238, de par le roi nostre sire, et de par lui comme évesque de Beauvais :
Que celle femme que l’on nomme communément Jehanne la Pucelle, prisonnière, soit envoyée au Roy pour la délivrer à l’Église, pour lui faire son procès, pource qu’elle est souspeçonnée et diffamée d’avoir commis pluseurs crimes, comme sortilèges, ydolatries, invocacions d’ennemis (démons) et autres pluseurs cas touchans nostre foy et contre icelle. Et combien qu’elle ne doye point estre de prise de guerre, comme il semble, considéré ce que dit est ; néanmoins, pour la rémunération de ceulx qui l’ont prinse et détenue, le Roy veult libéralment leur bailler jusques à la somme de six mil frans, et pour ledit bastart qui l’a prinse, lui donner et assigner rente ; pour soustenir son estat, jusques à deux ou trois cens livres239.
Item. Ledit évesque requiert de par lui aux dessusdiz et à chacun d’eulx, comme icelle femme ait esté prinse en son dyocèse et soubz sa jurisdicion espirituelle, qu’elle lui soit rendue pour lui faire son procès comme il appartient. À quoy il est tout prest d’entendre par l’assistence de l’inquisiteur de la foy, se besoing est ; par l’assistence de docteurs en théologie et en décret, et autres notables personnes expers en fait de judicacions, ainsi que la matière requiert, affin qu’il soit meurement, saintement et deuement fait, à l’exaltacion de la foy et à l’instruction de pluseurs, qui ont esté en ceste matière déceus et abusez à l’occasion d’icelle femme.
Item. En la parfin, se (si) par la manière avant dicte, ne vueillent, ou soient aucuns d’eulx, estre contens, ou obtempérer en ce que dessus est dit240 ; combien que la prise d’icelle femme ne soit pareille à la prise de Roy, princes et autres gens de grant estat (lesquels toutes voies se prins estoient ou aucun de tel estat, fust Roy, le daulphin ou autres princes, le Roy le pourroit avoir, se il vouloit, en baillant ou preneur dix mil frans, selon le droit, usaige et coustume de France), ledit évesque somme et requiert les dessudiz ou nom (au nom) comme dessus, que ladite Pucelle, lui soit délivrée, en baillant seurté de ladite somme de dix mille frans, pour toutes choses quelconques. Et ledit évesque de par lui, selon la forme et peines de droit, ce requiert à lui estre baillée et délivrée comme dessus.
Exploit de signification de la sommation qui précède241.
L’an du Seigneur mil CCCCXXX le 14e jour du mois de juillet, indiction 8 ; l’an 13 du pontificat de notre très saint père le pape Martin V, en la bastille de très illustre prince Monseigneur le duc de Bourgogne établie en son camp devant Compiégne, présents nobles hommes messeigneurs Nicolas de Mailly, bailli de Vermandois, et Jean de Pressy, chevaliers, et d’autres témoins en grand nombre, fut présentée, par R. P. en Dieu monseigneur Pierre par la grâce de Dieu évêque et comte de Beauvais, au dit très illustre prince monseigneur le duc de Bourgogne, une cédule en papier contenant de mot à mot les cinq242 articles ci-dessus transcrits. Laquelle cédule mon dit seigneur le duc a réellement transmise à noble homme Nicolas Raulin, son chancelier, qui l’assistait, avec ordre de la transmettre par ledit chancellier à messire Jean de Luxembourg, seigneur de Beaurevoir ; et ledit seigneur Jean de Luxembourg étant survenu, ledit chancelier lui transmit la cédule que ledit seigneur lut, comme il m’a semblé. Ceci s’est passé moi présent. Signé : Triquellot, notaire apostolique.
1430. Novembre 21. — Lettre de l’Université à l’évêque de Beauvais243.
À notre R. P. en Dieu et seigneur, etc.
Monseigneur, nous voyons avec une extrême étonnement l’envoi de cette femme, vulgairement appelée la Pucelle, se différer si longuement au préjudice de la foi et de la juridiction ecclésiastique, attendu surtout qu’on la dit actuellement remise entre les mains du roi notre sire.
Les princes chrétiens en effet, dans leur zèle pour les intérêts de l’Église et de la foi, ont accoutumé, dès qu’une atteinte téméraire est portée au dogme catholique, de livrer aussitôt le prévenu aux juges ecclésiastiques appelés à s’en saisir et à le punir. Et, peut-être, si votre paternité avait manifesté une exigence plus sévère, la cause de ladite femme, à l’heure qu’il est, s’agiterait déjà devant le tribunal de l’Église. Revêtu, comme vous l’êtes, d’une haute prélature, il ne saurait vous être indifférent de réprimer les scandales qui surviennent au sein de la religion, surtout lorsque le hasard a voulu que le cas se produisît dans votre diocèse.
Afin donc que l’autorité de l’Église ne souffre pas un plus long échec, daigne le zèle de votre paternité pourvoir, avec une extrême diligence, à ce que ladite femme soit promptement remise à votre pouvoir et au pouvoir de Monseigneur l’inquisiteur de la perversité hérétique !
Cela fait, veuillez prendre peine pour que ladite femme soit sûrement conduite en cette ville de Paris, où se trouvent en grand nombre des doctes et savants, afin que ce procès puisse être mieux examiné et plus sûrement jugé ; à la saine édification du peuple chrétien, et à l’honneur de Dieu, qui vous veuille, notre R. P., diriger en toutes choses de sa grâce spéciale !
Écrit à Paris dans notre assemblée générale solennellement réunie à S. Mathurin le… (la date ci-dessus). À vous,
Les Recteur et Université de l’étude parisienne. — Signé : Hébert.
1430. Novembre 21. — Lettre de l’Université au roi d’Angleterre.
À très excellent prince, le roy de France et d’Angleterre, nostre très redoubté et souverain seigneur et père244.
Très, excellent prince, nostre très redoubté et souverain seigneur et père, nous avons de nouvel entendu que en vostre puissance est rendue à présent ceste femme dicte la Pucelle, dont nous sommes moult joyeulx, confians que par vostre bonne ordenance, sera ycelle femme mise en justice, pour réparer les grans maléfices et escandes advenus notoirement en ce royaume à l’occasion d’icelle, ou grant préjudice de l’onneur divin, de nostre sainte foy et de tout vostre bon peuple.
Et pource qu’il nous appartient singulièrement, selon nostre profession, extirper telles iniquitez manifestes, mesmement quant nostre foy catholique, est en ce touchée, nous ne povons ou (au) fait d’icelle femme dissimuler la longue retardacion de justice, qui doit desplaire à chacun bon chrestian, et meamement à vostre royal majesté plus que à nul autre, pour la grant obligation que vous devez à Dieu, en cognoissant les haulx biens, honneurs et dignitez qu’il a ottroyez à vostre excellence.
Et combien que sur ce nous ayons par plusieurs fois escript et ancores à présent, nostre très redoubté et souverain seigneur et père, en proposant toujours très humble et loyal recommendacion ; à ce que ne soions notez de négligence aucune en si favorable et nécessaire matière ; nous supplions très humblement, et en l’onneur de nostre Sauveur Jhésucrist, déprions très acertes vostre haulte excellence, que icelle femme vous plaise ordener estre mise briefment ès mains de la justice de l’Église, c’est à dire de révèrent père en Dieu nostre honoré seigneur l’évesque et conte de Beauvais y et aussi l’inquisiteur ordené en France, auxquelz la cognoissance des meffaiz d’icelle appartient espécialement en ce qui touche nostre dicte foy, afin que, par voie de raison, soit faicte discucion convenable sur les charges d’icelle, et telle réparacion comme au cas appartendra, en gardant la sainte vérité de nostre foy, et mettant toute erreur faulse et scandaleuse opinion hors des courages (des cœurs) de vos bons, loyaulx et chrestians subgez.
Et nous semble moult convenable, se ce estoit le plaisir de vostre haultesce, que ladite femme fust amenée en ceste cité, pour faire son procès notablement et seurement ; car par les maistres, docteurs et autres notables personnes estans pardeçà en grant nombre, seroit la discucion d’icelle de plus grant réputacion que en autre lieu ; et si est assez convenable que réparacion desdiz escandes soit fait en ce lieu, ouquel les fais d’icelle ont esté divulguez et notoires excessivement.
Et en ce faisant, gardera vostre royal majesté sa grant loyaulté envers la souveraine et divine majesté ; laquelle vueille octroyer, à vostre excellence, prospérité continuelment, félicité sans fin !
Escript à Paris, en nostre congrégacion générale solennelment célébrée à Saint-Maturin, le (même date). Vostre très humble et dévote fille l’Université de Paris. — Hébert.
3 janvier 1430/1. — Ordre du roi d’Angleterre de nous livrer ladite femme.
Henry, par la grâce de Dieu roy de France et d’Angleterre, à tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut. Il est assez notoire et commun comment, depuis aucun temps ençà, une femme qui se fait appeler Jehanne la Pucelle, laissant l’abbit et vesteure de sexe féminin, s’est, contre la loy divine, comme chose abhominable à Dieu, réprouvée et défendue de toute loy, vestue, habillée et armée en estat et habit d’omme ; a fait et exercé cruel fait d’omicides, et comme l’en dit, a donné à entendre au simple peuple pour le séduire et abuser, qu’elle estoit envoyée de par Dieu, et avoit cognoissance de ses divins secrez ; ensemble pluseurs autres dogmatizations très périlleuses, et à nostre sainte foy catholique moult préjudiciables et scandaleuses. En poursuivant, par elle, lesquelles abusions et exerçant hostilité à rencontre de nous et nostre peuple, a esté prinse armée devant Compiengne, par aucuns de nos loyaulx subgez, et depuis amenée prisonnière par devers nous.
Et pource que de supersticions, faulses dogmatizacions et autres crimes de lèse-majesté divine, comme l’en dit, elle a esté de pluseurs réputée suspecte, notée et diffamée, avons esté requis très instamment par révèrent père en Dieu, nostre amé et féal conseiller l’évesque de Beauvais, juge ecclésiastique et ordinaire de ladite Jehanne, pource qu’elle a esté prinse et appréhendée ès termes et limites de son diocèse :
Et pareillement exortés de par nostre très chière et très amée fille l’Université de Paris, que icelle Jehanne vueillons faire rendre, bailler et délivrer audit révèrent père en Dieu, pour la interroguer et examiner sur lesdiz cas, et procéder contre elle selon les ordonnances et disposions de droits divin et canonique ; appeliez ceulx qui feront à appeller.
Pour ce est-il que nous, qui, pour révérence et honneur du nom de Dieu, défense et exaltacion de sadicte sainte Église et foy catholique, voulons dévotement obtempérer, comme vrais et humbles filz de Sainte Église, aux requestes et instances dudit révèrent père en Dieu, et exortacions des docteurs et maistres de nostre dite fille l’Université de Paris : ordenons et consentons que toutes et quantes fois que bon semblera audit révérend père en Dieu, icelle Jehanne lui soit baillée réalment et de fait par noz gens et officiers, qui l’ont en leur garde, pour icelle interroguer et examiner et faire son procès, selon Dieu, raison et les droiz divins et sains canons, par ledit révérend père en Dieu.
Si (ainsi) donnons en mandemant à noz dictes gens et officiers, qui icelle ont en garde, que audit révérend père en Dieu baillent et délivrent réalment et de fait, sans refuz ou contredit aucun, ladite Jehanne, toutes et quantesfois que par lui en seront requis ; mandons en oultre à tous nos justiciers, officiers et subgez tant François comme Anglois, que audit révérend père en Dieu et à tous autres, qui sont et seront ordenez pour assister, vacquer et entendre audit procès, ne donnent de fait ne autrement aucun empeschement ou destourbier ; mais, se requis en sont par ledit révérend père en Dieu, leur donnent garde, aide et défense, proteccion et confort, sur peine de griefve punicion.
Toutesvoies, c’est nostre entencion de ravoir et reprendre pardevers nous icelle Jehanne, se ainsi estoit qu’elle ne fust convaincue ou actainte des cas dessusdiz, ou d’aucun d’eulx ou d’autre touchans ou regardans nostre dicte foy.
En tesmoing de ce, nous avons fait mettre nostre scel ordenère (ordinaire) en l’abscence du grant à ces présentes. Donné à Rouen, le tiers jours de janvier l’an de grâce mil CCCCXXX et de nostre règne le IXe. Ainsi signé : par le Roy, à la relacion de son grant conseil. J. de Rivel.
1430. Décembre 28. — Lettres de territoire à nous accordées par le vénérable chapitre de l’église de Rouen, pendant la vacance du siège245.
À tous ceux qui ces présentes verront, le chapitre de Rouen, ayant l’administration, pendant la vacance du siège, de toute la juridiction spirituelle, salut.
De la part de R. P. en Dieu Monseigneur de Beauvais, il nous a été exposé que, d’après la juridiction ordinaire, il lui appartient d’informer contre une femme appelée vulgairement la Pucelle, suspecte et prévenue (etc., comme ci-dessus), que ledit évêque s’était proposé et avait commencé de procéder contre ladite femme au moment où elle fut prise sur son diocèse et pendant qu’elle s’y trouvait encore ; mais que depuis, elle a été transférée en d’autres lieux.
Ce fait étant venu à la connoissance dudit évêque, celui-ci, tant de sa propre personne qu’autrement, s’est adressé au duc de Bourgogne et à M. de Luxembourg, pour les prier et requérir de lui livrer ladite femme. Ces seigneurs, ainsi requis, aussi bien que sur les instances communes du roi Henri, notre Seigneur, et de l’Université, ont livré cette femme. Laquelle a été amenée à Rouen et confiée audit R. P.
Plusieurs considérations tirées des circonstances présentes et à prévoir induisent ledit R. P. à procéder en ce lieu de Rouen246 contre ladite prévenue, comme d’informer, de l’interroger, de la détenir, s’il y a lieu, en prison et d’exercer en un mot les divers actes qui se rapportent à cette poursuite judiciaire.
Ledit R. P. n’entend pas toutefois jeter la faux dans la moisson d’autrui247, sans notre permission ; et, pour subvenir à son défaut de droit, il nous a requis de vouloir bien lui accorder territoire à l’effet d’exercer lesdits actes sur l’étendue de notre juridiction.
C’est pourquoi, considérant cette demande comme juste et conforme au droit, nous lui avons accordé lesdites lettres de territoire, pour en user par tout et tant qu’il le jugera nécessaire, tant en cette ville de Rouen, que dans tout le diocèse. Nous avertissons, en conséquence, les fidèles de l’un et de l’autre sexe, de quelque condition qu’ils soient, et leur enjoignons, en vertu de la sainte obédience, d’obtempérer à toute réquisition dudit R. P. tant pour porter témoignage, que pour donner consultation et autrement.
Nous accordons et consentons que tous actes de juridiction, ainsi accomplis sur notre territoire par ledit évêque, soit séparément soit de concert avec l’inquisiteur, puissent et doivent sortir librement et juridiquement tout leur effet, aussi bien que si ces actes avaient été accomplis par ledit R. P. sur son propre diocèse. Nous lui en donnons par ces présentes, en tant que de besoin, l’autorisation et faculté, sauf le droit de la dignité archiépiscopale du diocèse de Rouen en autres choses. Donné (la date ci-dessus). Ainsi signé : R. Guérould.
1430/1. Janvier 9. — Lettres d’institution du promoteur.
À tous ceux qui ces présentes lettres verront, Pierre, par la miséricorde divine, évêque de Beauvais, salut en Notre Seigneur.
Dans le cours de cette année248, une femme, nommée la Pucelle a été prise sur notre diocèse. Elle nous a été, de la part du roi, expédiée comme à son juge ordinaire et comme, prévenue de sortilèges, enchantements, invocation et conversation de malins esprits, et autres matières touchant notre foi. Désirant procéder régulièrement et avec maturité, dé l’avis de nos assesseurs, nous avons jugé nécessaire d’instituer en cette cause un promoteur général de notre office, des conseillers notaires et scribes, ainsi qu’un huissier chargé d’exécuter les mandements et convocations, ou exploits.
Nous faisons donc savoir que nous, étant informé de la fidélité, probité, intelligence, suffisance et aptitude personnelle de vénérable homme M. Jean Estivet, prêtre, chanoine de Bayeux et de Beauvais, et plein de confiance suivant Dieu dans ladite personne, nous avons constitué, crée, nommé, etc., ledit M. Jean promoteur ou procureur de notre office en ladite cause, lui donnant par ces présentes pouvoir et faculté d’ester et comparaître judiciairement et extra-judiciairement, de se faire partie contre ladite Jeanne ; de donner, bailler, produire et administrer articles, interrogatoires, témoins, lettres, instruments et autres genres de preuves ; de l’accuser, dénoncer, de la faire examiner et interroger, de porter des conclusions dans la cause et de faire en un mot tout ce que l’on sait appartenir à l’office de procureur ou promoteur.
C’est pourquoi nous mandons à tous et chacun, en ce qui le concerne, d’obéir, déférer, prêter aide et assistance audit Jean pour l’exercice de cette fonction. En témoignage de quoi nous avons fait mettre notre scel à ces présentes. Fait et donné en la maison de maître Jean Rube, chanoine de Rouen, l’an, etc. Signé : E. de Rosières.
1430/1. Janvier 9. — Lettres d’institution des notaires.
À tous ceux… Pierre, etc. (comme dans l’acte précédent). Savoir faisons que nous, dûment informé de la fidélité, etc., de discrètes personnes MM. Guillaume Colles, dit Bois-Guillaume, et de Guillaume Manchon, prêtres du diocèse de Rouen, notaires jurés, publics, apostoliques et impériaux, de la cour archiépiscopale de Rouen… attendu qu’il en est besoin, du consentement des vénérables vicaires de l’archevêché, le siège vacant, nous les avons retenus, choisis, nommés, etc., pour notaires et scribes en ladite cause.
Nous leur donnons pouvoir d’accéder auprès de ladite Jeanne, et ailleurs où besoin sera, de l’interroger et entendre interroger, recevoir au serment les témoins, les examiner, recueillir les dires et confessions de ladite Jeanne et des témoins, les opinions des docteurs, de nous les rapporter mot à mot par écrit et de faire dûment tout ce qui appartient à l’office des notaires. En témoin, etc.
Même date. — Lettres d’institution d’un conseiller, commissaire et examinateur des témoins.
À tous ceux, etc. Nous Pierre, etc., dûment informé de la fidélité, etc., de vénérable et circonspecte personne maître Jean de la Fontaine, maître ès arts, licencié en décret, nous l’avons nommé, etc., notre commissaire, conseiller et examinateur des témoins à produire dans cette cause de la part de notre promoteur, avec licence… de les recevoir, examiner, absoudre ad cautelam, de prendre par écrit leurs dépositions, de faire en un mot comme commissaire, etc., tout ce que nous pourrions faire si nous opérions personnellement. En témoignage de ce, etc.
Même date. — Lettres d’institution de l’appariteur.
À tous ceux… nous,… suffisamment informé de la fidélité, etc., de discrète personne maître Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté (chapitre) de Rouen,… nous l’avons nommé exécuteur des mandements et convocations, dans la présente cause. En témoignage, de ce… etc.
1430/1. Janvier 13. — 2e séance. Lecture des informations prises sur la Pucelle.
Item. Le lundi suivant, (13 janv. 1431), nous, évêque susdit, avons fait rassembler dans la maison de notre habitation à Rouen Messieurs et maîtres :
- Gilles, abbé de la Ste-Trinité de Fécamp, docteur en théologie,
- Nicolas de Venderès, licencié en droit canon,
- Guillaume Haiton, bachelier en théologie,
- Nicolas Couppequène, “
- Jean de la Fontaine, licencié en droit canon,
- Et Nicolas Loyseleur, chanoine de l’église de Rouen.
En présence desquels nous avons exposé ce qui s’était fait dans la précédente séance, en leur demandant avis sur la marche ultérieure à suivre.
Nous leur avons en outre fait donner lecture des informations recueillies dans le pays natal de cette femme et ailleurs, ainsi que de diverses notes sur divers points, les uns stipulés dans ces informations et les autres allégués par la rumeur publique. Tout cela vu et entendu, lesdits maîtres ont délibéré qu’il serait dressé là-dessus des articles ou propositions en due forme, afin que la matière pût être distinguée d’une façon plus précise et que l’on pût mieux examiner ultérieurement s’il y a motif suffisant d’introduire citation et instance en affaire de foi.
Conformément à cet avis, nous avons résolu de faire dresser de tels articles, et nous avons commis à cet effet certains docteurs notables dans l’un et l’autre droit, pour y pourvoir avec les notaires. Ceux-ci, nous obtempérant avec diligence, ont procédé les dimanche, lundi et mardi qui suivirent immédiatement.
1430/1. Janvier 23. — 3e séance. Conclusion de faire enquête préparatoire.
Item le mardi 23, au même lieu, comparurent les assesseurs dénommés en la précédente séance.
Nous leur avons fait donner lecture des articles rédigés en leur demandant avis sur la suite. Ces assesseurs déclarèrent alors que ces articles étaient rédigés en bonne forme et qu’il convenait de procéder aux interrogatoires correspondant à chacun des articles. Ils dirent ensuite que nous pouvions et devions procéder à l’enquête préparatoire sur les faits et dits de la prisonnière. Accédant à cet avis et attendu que nous sommes occupé ailleurs, nous avons commis à cette enquête le commissaire ci-dessus Jean de la Fontaine.
1430/1. Février 13. — 4e séance. Les officiers de la cause prêtent serment.
Item. Le mardi 13 au même lieu, présents :
- Gilles, abbé, etc.
- Jean Beaupère.
- Jacques de Touraine.
- Nicolas Midi.
- Pierre Maurice.
- Gérard Feuillet.
- Nicolas de Venderès.
- Jean de la Fontaine.
- William Heton.
- Nicolas Couppequène.
- Thomas de Courcelles.
- Nicolas Loyseleur.
Nous avons fait appeler les officiers de la cause, savoir : Jean d’Estivet, promoteur ; Jean de la Fontaine, commissaire ; Guillaume Boisguillaume, Guillaume Manchon, notaires ; et J. Massieu, appariteur ; lesquels, sur notre requête, ont prêté serment de bien et fidèlement remplir leurs offices.
Février 14, 15, 16. — Enquête préparatoire.
Les mercredi, jeudi, vendredi et samedi suivants, par le ministère de Jean de la Fontaine, commissaire, assisté des deux notaires, il a été procédé à ladite enquête.
Février 19. — 5e séance. Il est conclu que l’on invoquera le ministère de l’Inquisition.
Item. Le lundi après les Brandons comparurent à environ 8 heures du matin dans notre dite maison d’habitation :
- Docteurs en théologie :
- Gilles, abbé de Fécamp,
- J. Beaupère,
- Jacques de Touraine,
- N. Midi,
- Pierre Maurice,
- Gérard Feuillet,
- Licenciés en droit canon :
- N. de Venderès,
- Jean de la Fontaine,
- Bacheliers en théologie :
- G. Haiton,
- N. Coupequesne,
- Th. de Courcelles,
- Nic. Loiseleur, chanoine de Rouen.
Nous, évêque susdit, nous avons exposé devant, eux qu’une instruction préalable avait été faite par nos soins contre cette femme, pour voir s’il y avait lieu à suivre l’action. Nous avons ensuite fait lire, séance tenante, devant lesdits présents, la teneur des articles et dépositions de témoins contenus dans cette information préalable.
Lesquels conseillers, après l’audition de cette pièce en délibérèrent longuement ; et, sur leur avis, nous avons prononcé qu’il y avait matière suffisante pour faire citer la prévenue en cause de foi.
En outre, par égard pour le saint-siège apostolique, qui a spécialement institué MM. les inquisiteurs pour connaître des affaires de ce genre, nous avons décidé, de l’avis des mêmes assesseurs, que M. l’inquisiteur du royaume serait appelé et requis, pour s’adjoindre, s’il lui plaisait, à nous, dans ce procès. Et comme ledit inquisiteur, pour lors, était absent de cette ville de Rouen, nous avons ordonné que son vicaire, présent à Rouen, serait mandé en son lieu et place.
Février 19. — 6e séance. Réquisition du vicaire de l’Inquisiteur.
Item. Le même jour, vers 4 heures après midi, comparut audit lieu devant nous vénérable et discrète personne frère Jean Lemaître, vicaire de M. l’inquisiteur du royaume de France, par lui député pour la métropole et diocèse de Rouen.
Lequel nous avons sommé et requis de s’adjoindre à nous pour ledit procès, offrant de lui communiquer tout ce qui avait été déjà fait ou se ferait à l’avenir dans la cause. À cela, le vicaire répondit qu’il était prêt à nous montrer sa commission ou lettres de vicariat et que, vu la teneur de cette commission, il ferait volontiers, dans la cause, ce qu’il devrait faire pour l’office de la sainte Inquisition.
Il objecta toutefois que son mandat s’appliquait uniquement au ressort ou diocèse de Rouen. Or, attendu que, encore bien que le chapitre de Rouen nous eût prêté juridiction et territoire en ce diocèse, cependant le présent procès avait été intenté à raison de notre juridiction, comme évêque de Beauvais, par ce motif, ledit vicaire a émis ce doute : si sa commission pouvait s’étendre à la poursuite du présent procès. Sur ce, nous lui avons répondu qu’il se rendit de nouveau le lendemain par devers nous et que d’ici là nous aviserions sur ce point.
Février 20. — 7e séance. Le vicaire se récuse dans la cause.
Item. Le lendemain comparurent au même lieu Lemaître, Beaupère, Touraine, Midi, Venderès, Maurice, Feuillet, Courcelles, Loiseleur et frère Martin Ladvenu, de l’ordre des frères prêcheurs.
Nous avons exposé en leur présence que nous avions vu la commission du vicaire et que, de l’avis des conseillers à qui cette pièce avait été montrée, nous avions conclu que cette commission autorisait le vicaire à procéder conjointement avec nous.
Néanmoins, pour plus de sûreté en faveur de ce procès, nous avons décidé que nous adresserions personnellement à l’inquisiteur général une sommation et réquisition pour qu’il ait à venir lui-même en ce diocèse, afin de nous assister ou de se faire suppléer par un vicaire muni ad hoc (pour cela) de pouvoirs plus spéciaux.
En réponse à cet exposé, Frère Lemaître a dit que, tant pour rasséréner sa conscience que pour communiquer une marche plus sûre au procès, il ne consentirait aucunement à s’entremettre de la présente affaire, si ce n’est dans le cas où il recevrait un pouvoir spécial et dans la limite de ce pouvoir249. Toutefois il a consenti, en tant qu’il le pouvait et qu’il lui était permis, à ce que nous, évêque, procédassions plus outre, jusqu’à ce qu’il eût un avis plus éclairé sur la question de savoir si les termes de sa dite commission lui permettaient de s’adjoindre au procès.
Après lequel consentement, nous avons de nouveau offert au vicaire de lui communiquer les actes de notre procédure. Ensuite, après avoir recueilli les opinions des assistants, nous avons arrêté que ladite femme serait citée à comparaître devant nous le lendemain mercredi, 21 février.
Suit la teneur des lettres désignées ci-dessus.
Lettres de vicariat de Jean Lemaître.
Frère Jean Graverent, de l’ordre des Frères prêcheurs, professeur de théologie sacrée, inquisiteur de la perversité hérétique au royaume de France, délégué par l’autorité apostolique, à son cher frère en J.-C. Fre J. Lemaître, du même ordre, salut en l’auteur et confirmateur de la foi, N. S. J.-C.
L’hérésie est un mal qui rampe et chemine comme le cancer et tue les malades, à moins que le fer de l’Inquisition ne le coupe et le retranche avec vigilance. C’est pourquoi, confiant dans le zèle de votre foi, discrétion et probité, de par l’autorité apostolique dont nous jouissons en cette partie, nous vous avons fait, créé et constitué, faisons, créons et constituons notre vicaire dans le diocèse de Rouen ; vous donnant et concédant, en ladite ville et diocèse, plein pouvoir contre tous les hérétiques, suspects d’hérésie, leurs affidés, fauteurs, défenseurs et receleurs, d’enquérir, citer, convoquer, excommunier, arrêter, détenir, corriger et procéder contre eux autrement selon les cas, jusqu’à sentence définitive inclusivement, ainsi que d’absoudre et d’enjoindre de salutaires pénitences, et généralement de faire et exercer tous et chacun des actes qui appartiennent à l’office d’inquisiteur, tant de droit que de coutume et de privilège spécial ; actes que nous pourrions faire si nous y vaquions nous-même.
En témoignage de toutes ces choses nous avons fait opposer à ces lettres le sceau de notre office. Donné à Rouen, le 21 août 1424.
Lettre de P. Cauchon à l’Inquisiteur général. — 1430/1. Février 22.
Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, à vénérable père M. J. Graverent, docteur en théologie sacrée, inquisiteur de la perversité hérétique, salut.
Le roi… nous ayant fait remettre une femme… diffamée, etc. Comme juge ordinaire, et le… chapitre de Rouen nous ayant… donné territoire, afin qu’ainsi le peuplé chrétien, principalement dans notre diocèse250 et aussi dans les autres parties de ce royaume très-chrétien, soit vivement édifié au salut par saine doctrine, nous avons entrepris le procès de cette femme, en y apportant tout le soin et le zèle de l’orthodoxie.
Mais comme cette affaire concerne particulièrement votre office d’inquisiteur, à qui il appartient d’éclaircir les causes d’hérésie, nous prions votre vénérable Paternité, la sommons et requérons en faveur de la foi, afin que, pour la déduction ultérieure de ce procès, vous vous transportiez sans délai en cette ville, ainsi qu’il incombe à votre office, pour y vaquer selon la forme de droit et les décrets apostoliques, et afin que nous procédions à la cause uniformément et d’un accord unanime.
Que si vos occupations ou autre excuse raisonnable vous retient légitimement, veuillez du moins accréditer Fre J. Lemaître, vice-inquisiteur en cette ville, ou tout autre commissaire pour vous remplacer, de telle sorte qu’après avertissement Votre absence prolongée ne puisse vous être imputée, au préjudice de la foi et au scandale du peuple chrétien. Quelle que soit votre décision, veuillez sans retard me la faire connaître.
Donné à Rouen le…, signé : G. Boisguillaume. G. Manchon.
1430/1. Février 21. — 8e séance. Première séance publique ou interrogatoire.
Le mercredi à 8 heures environ du matin, nous, évêque, nous sommes rendu à là chapelle royale du château de Rouen où nous avions cité la prévenue. Là, nous avons pris séance en tribunal, assisté des RR. pères, seigneurs et maîtres :
- Docteurs en théologie :
- Gilles, abbé de la Ste-Trinité de Féçamp,
- Pierre, prieur de Longueville-Giffard,
- Jean de Châtillon,
- J. Beaupère,
- J. de Touraine,
- N. Midi,
- J. de Nibat,
- J. Guesdon,
- J. Lefèvre,
- Maurice du Quesnay
- Guillaume Boucher
- Pierre Houdenc,
- Pierre Maurice,
- Richard du Pré et
- Gérard Feuillet,
- Docteurs en l’un et l’autre droit :
- Nicolas, abbé de Jumièges,
- Guillaume, abbé de Cormeilles,
- Jacques Guérin, chanoine,
- Raoul Roussel,
- Bacheliers en théologie :
- Guillaume Heton,
- Nic. Coppequesne,
- Jean Lemaître,
- Richard de Grouchet,
- Pierre Minier,
- Jean Pigache,
- Raoul Sauvage,
- Robert Barbier,
- Denis Gastinel,
- Jean Ledoux,
- Nic. de Venderès,
- Jean Basset,
- J. de la Fontaine,
- Jean Brullot,
- Aubert Morel,
- Jean Colombel,
- Laurent Dubust
- Raoul Augny,
- Licenciés en droit civil :
- André Marguerie,
- Jean à l’Épée,
- Geoffroy de Crotay,
- Gilles Des Champs.
En premier lieu, il a été, devant ces assesseurs, donné lecture des lettres du roi qui nous renvoient la prévenue et des lettres de territoire, ci-dessus.
Après cette lecture, M. J. d’Estivet, promoteur, a rapporté qu’il avait fait citer la prévenue à comparaître.
Suit la teneur de l’ajournement et de l’exploit.
1° Lettres de citation.
Pierre, etc., au doyen de la chrétienté ou archiprêtre de Rouen et à tous prêtres de la ville et diocèse, curés et non curés, salut… Comme une femme nommée la Pucelle aurait été prise, etc. Nous avons résolu de la faire comparaître… Nous vous mandons que l’un de vous étant requis n’attende pas l’autre, ni s’excuse sur l’autre251 ; citez péremptoirement devant nous ladite Jeanne au mercredi 21 du présent mois, 8 heures du matin, dans la chapelle royale du château de Rouen, pour y répondre, etc., etc., sous peine d’excommunication contre elle. Rendez-nous compte de l’exécution, etc. Donné le 20 février 1430. G. Boisguillaume. G. Manchon.
2° Exécution de l’exploit.
À R. P. en Dieu, Pierre, etc. Votre humble Jean Massieu, etc., prompte obéissance, etc. Sache votre révérende Paternité que j’ai cité péremptoirement comme ci-dessus une femme nommée Jeanne la Pucelle, par moi appréhendée personnellement, dans l’enceinte dudit château, pour répondre, etc. Ladite Jeanne m’a en effet répondu que volontiers elle comparaîtrait devant vous et répondrait la vérité aux interrogatoires qui seraient à lui faire ; qu’elle demandait que, dans cette cause, vous voulussiez bien vous adjoindre des ecclésiastiques de ces parties de France252 ; en outre, qu’elle suppliait votre Paternité de l’autoriser à entendre la messe demain avant de comparaître et que j’eusse à vous le signifier. Ce que j’ai fait et fais par les présentes. Donné, etc. (Le même jour.)
Requête du promoteur. Il est statué sur la demande de Jeanne qu’elle n’assistera pas au service divin.
À l’exhibition de ce rapport, le promoteur a requis qu’il fût procédé à la comparution. Et entre-temps, ladite femme ayant demandé à ouïr messe, nous avons exposé aux assesseurs que, de l’avis de notables maîtres avec qui nous en avons conféré, attendu les crimes dont ladite prévenue est diffamée, notamment la difformité de son habillement dans laquelle elle persévère, nous avons cru devoir surseoir à lui accorder la licence par elle demandée d’entendre messe et d’assister aux divins offices.
Jeanne est amenée en Jugement.
Pendant que nous disions ce qui précède, la prévenue a été amenée par l’exécuteur des exploits. Nous avons alors rappelé qu’elle avait été prise sur notre diocèse de Beauvais, etc., à nous renvoyée par le roi, etc., et citée pour répondre en justice des faits criminels qui lui sont imputés etc.
C’est pourquoi, désirant, dans cette affaire, remplir le devoir de notre office à la conservation et exaltation de la foi catholique, avec le favorable secours de Jésus-Christ, dont la cause est en jeu, nous avons d’abord averti et requis charitablement ladite Jeanne, alors assise devant nous, que, pour accélérer le procès et pour la décharge de sa propre conscience, elle nous dit pleinement sur ce la vérité sans faux-fuyants ni subterfuges.
Prestation de serment.
Là-dessus nous avons requis l’accusée de prêter serment, sur l’Évangile, qu’elle dira la vérité.
Réponses de Jeanne253.
Je ne sais pas sur quoi vous voulez m’interroger. Il y a telles choses que peut-être vous me demanderez et que je ne dois pas vous dire.
Demande. Vous jurerez de dire la vérité touchant les questions qui vous seront adressées sur des faits concernant la foi et que vous saurez.
R. Quant à mon père et à ma mère et à ce que j’ai fait depuis que je suis venue en France, je jurerai volontiers. Mais quant aux révélations de Dieu, je ne les ai jamais dites et révélées à personne, si ce n’est au roi Charles ; je ne les révélerai pas davantage ici, dût-on me couper la tête. Car je les ai eues par visions et par mon conseil secret pour ne les révéler à personne ; et d’ici à huit jours, je saurai bien si je dois les révéler.
Et de rechef, à plusieurs reprises, nous avons averti et requis Jeanne de prêter serment. Jeanne alors s’agenouilla et, les deux mains posées sur le missel, elle jura de dire la vérité sur les choses concernant la foi qu’on lui demanderait et qu’elle saurait, en faisant la condition ou réserve ci-dessus exprimée relative à ses révélations.
Premier interrogatoire après le serment.
D. Quel est votre nom et surnom ?
R. Dans mon pays, on m’appelait Jeannette, et Jeanne en France, depuis que j’y suis venue. Quant à mon surnom, je n’en sais rien254.
D. Votre lieu de naissance ?
R. Je suis née au village de Domrémy, qui est tout un avec Grus ; c’est à Grus qu’est la principale église.
D. Les noms de vos père et mère ?
R. Mon père s’appelle Jacques Darc, et ma mère Isabelle.
D. Où avez-vous été baptisée ?
R. Dans l’église de Domrémy.
D. Quels ont été vos parrains et marraines ?
R. L’une de mes marraines s’appelle Agnès ; une autre, Sibylle. Le nom de l’un de mes parrains est Jean Lingue ; un autre : Jean Barrey. J’ai encore eu d’autres marraines, ainsi que je l’ai entendu dire à ma mère.
D. Quel prêtre vous a baptisée ?
R. Messire Jean Minet, à ce que je crois.
D. Vit-il encore ?
R. Oui, à ce que je crois.
D. Votre âge ?
R. Dix-neuf ans, je pense, environ. — Ma mère m’a appris Pater noster, Ave Maria, Credo ; aucun autre qu’elle ne m’a instruite de ma créance.
D. Dites votre Pater noster.
R. Si vous voulez m’entendre en confession, je vous le dirai volontiers.
Pressée plusieurs fois de la même question, elle refuse de dire le Pater autrement qu’en confession. Nous lui dîmes alors que nous lui donnerions volontiers un ou deux notables hommes de la langue de France, afin qu’elle dit devant eux Pater noster. Jeanne répond qu’elle ne leur dira qu’en confession.
Il est fait à Jeanne défense de se soustraire de sa captivité.
Arrivé à ce point, nous, évêque susdit, avons défendu à Jeanne de sortir des prisons à elle assignées au château de Rouen, sans notre permission, sous peine d’être assimilée à un coupable convaincu d’hérésie.
Elle nous a répondu qu’elle n’acceptait pas cette inhibition, ajoutant que, si elle s’échappait, nul ne pourrait lui reprocher d’avoir violé ou rompu sa foi, n’ayant engagé sa parole à personne.
Enfin elle se plaignit qu’elle était enchaînée (dans sa prison) avec chaînes et entraves de fer. Nous lui dîmes alors qu’ailleurs elle avait tenté de s’évader plusieurs fois et que, par ce motif, elle avait été ainsi enchaînée.
R. Il est vrai ; je l’ai voulu et le voudrais encore, ainsi qu’il est permis à tout détenu ou prisonnier de s’échapper.
Nous avons ensuite commis à la sûre garde de Jeanne noble homme Jean Gris255, écuyer du corps de notre seigneur le roi, et avec lui Jean Berwoit256 et Guillaume Talbot, en leur enjoignant de bien et fidèlement la garder, sans permettre à aucun de conférer avec elle sans notre permission. Ce que les dits gardes ont juré, solennellement, la main sur les saints Évangiles.
Finalement nous avons assigné Jeanne pour comparaître, le lendemain jeudi, huit heures du matin, dans la chambre de parement, au bout de la grande cour du château.
1430/1. Février 22. — 9e séance. 2e interrogatoire.
En la chambre de parement. Présents :
- Docteurs en théologie :
- Gilles, abbé de Fécamp,
- Pierre, prieur de Longueville-Giffard,
- Jean de Châtillon,
- J. Beaupère,
- J. de Touraine,
- N. Midi,
- J. de Nibat,
- J. Guesdon,
- J. Lefèvre,
- M. du Quesnay,
- G. Boucher,
- P. Houdenc,
- P. Maurice,
- Rich. du Pré,
- Gérard Feuillet,
- Nicolas, abbé de Jumièges.
- Guillaume, abbé de Sainte-Catherine.
- Guillaume, abbé Cormeilles.
- Jean Guérin, docteur en droit canon.
- R. Roussel, docteur in utroque.
- Bacheliers en théologie :
- H. Heton,
- G. Coppequesne,
- J. Lemaître,
- Richard de Grouchet,
- Pierre Minier,
- J. Pigache,
- R. Sauvage,
- Licenciés in utroque :
- Robert Barbier,
- Denis Gastinel,
- Jean Ledoux,
- Licenciés en droit canon :
- J. Basset,
- J. de la Fontaine,
- J. Brullot,
- Aubert Morel,
- N. de Venderès,
- J. Pinchon,
- J. Colombel, Laurent Dubust,
- R. Auguy,
- Licenciés en droit civil :
- André Marguerie,
- J. à l’Épée,
- G. du Crotay,
- G. des Champs,
- L’abbé de Préaux257.
- Frère Guillaume l’Ermite.
- Guillaume des Jardins, docteur en médecine.
- Robert Morellet et Jean Leroy, chanoines de l’église de Rouen.
Nous avons d’abord, en leur présence, exposé que frère J. Lemaître, vicaire de l’inquisition, présent à l’audience, avait été par nous sommé et requis de s’adjoindre au procès, lui offrant de lui communiquer tous les actes, et que ce vicaire avait répondu ne se reconnaître de pouvoirs suffisants que pour le diocèse de Rouen, tandis que la cause se jugeait à raison de notre juridiction de Beauvais et sur territoire prêté.
C’est pourquoi, afin de ne pas invalider le procès et pour rasséréner su conscience, il avait différé de s’adjoindre à nous jusqu’à ce qu’il fût plus amplement avisé, ou qu’il eût reçu de Monsieur l’inquisiteur des pouvoirs plus étendus. Ledit vicaire, toutefois, a déclaré qu’il se prêtait volontiers à ce que nous continuassions la procédure sans désemparer.
En entendant cet exposé, le dit vicaire prit la parole et dit : Ce que vous exposez est la vérité. J’ai approuvé et j’approuve, en tant que je puis et qu’il dépend de moi, que vous poursuiviez.
Ensuite, Jeanne ayant comparu, nous l’avons requise, sous les peines de droit, de répéter son serment de la veille et de jurer simplement et absolument de répondre avec vérité. À quoi elle répondit qu’elle avait juré hier, et que cela devait suffire.
Item. Nous l’avons requise de jurer, attendu que toute personne, fût-ce un prince, requise en matière de foi, ne pouvait refuser le serment.
R. Je vous ai fait serment hier. Cela doit bien vous suffire. Vous me surchargez258.
Finalement elle jura de dire la vérité touchant la foi.
Ensuite l’illustre professeur en sacrée théologie, M. J. Beaupère, de notre ordre et commandement, interrogea, comme il suit, la prévenue.
Et d’abord il l’exhorta à dire, comme elle l’avait promis, la vérité.
R. Vous pourriez me demander telle chose sur laquelle je vous répondrais la vérité et, de telle autre, je ne la répondrais pas. Si vous étiez bien renseignés sur mon compte, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains. Je n’ai rien fait que par révélation.
D. Quel âge aviez-vous quand vous avez quitté la maison paternelle ?
R. Je ne sais.
D. Avez-vous appris quelque art ou métier dans votre jeunesse ?
R. Oui, à coudre et à filer : là-dessus je ne crains aucune femme de Rouen. Il est vrai, par la crainte des Bourguignons, je suis partie de chez mon père et suis allée en la ville de Neuchâteau en Lorraine, chez une femme qu’on appelait la Rousse. J’y suis restée quinze jours. Chez mon père, je vaquais aux soins du ménage259, sans aller aux champs avec les brebis et autres animaux.
D. Vous confessiez-vous tous les ans ?
R. Oui, à mon propre curé, et quand M. le curé était empêché, je me confessais, de son aveu, à un autre prêtre. Deux ou trois fois aussi, je crois, à Neuchâteau, je me suis confessée à des religieux mendiants. Je communiais à la fête de Pâques.
D. Et aux autres fêtes ?
R. Passez outre. À l’âge de treize ans, j’ai eu une voix de Dieu, pour m’aider à me gouverner. La première fois elle me fit grand peur. Cette voix vint, sur l’heure de midi, en été, dans le jardin de mon père : j’avais jeûné la veille. J’ai entendu cette voix, à droite, du côté de l’église, et rarement elle est venue à moi sans être accompagnée d’une grande clarté. Cette clarté vient du même côté que la voix ; et il y a ordinairement grande clarté. Lorsque je vins en France, j’entendis souvent cette voix.
Interrogée comment elle voyait cette clarté, lorsque la clarté se produisait de côté, elle ne répond rien et passe à autre chose.
R. Si j’étais dans un bois, j’entendrais bien ces voix venir. Il me semble que cette voix est empreinte de dignité, et je crois qu’elle m’a été envoyée de la part de Dieu. Après l’avoir entendue trois fois, j’y ai reconnu la voix d’un ange. Cette voix m’a toujours bien gardée, et je la connais bien.
D. Quel enseignement vous donnait cette voix pour le salut de votre âme ?
R. Elle m’enseignait à bien me conduire, à fréquenter les églises. Elle me dit qu’il était nécessaire que je vinsse en France.
D. De quelle sorte était cette voix ?
R. Vous n’en aurez pas davantage aujourd’hui sur ce point. — Deux ou trois fois par semaine, cette voix m’exhortait à partir pour la France. Mon père ne sut rien de mon départ. La voix me pressait toujours, je ne pouvais plus durer ; elle me dit que je ferais lever le siège d’Orléans. Elle me disait d’aller trouver Robert de Baudricourt, capitaine, et qu’il me donnerait du monde pour venir avec moi ; car j’étais une pauvre fille, ne sachant ni chevaucher, ni mener guerre.
J’allai chez mon oncle, lui disant que je voulais rester quelque temps chez lui, et j’y demeurai une huitaine. Je lui dis alors qu’il fallait que j’allasse à Vaucouleurs, et mon oncle m’y conduisit. À Vaucouleurs, je reconnus le capitaine sans l’avoir jamais vu ; et ce fut par le moyen de ma voix, qui me dit que c’était lui.
Je dis alors au capitaine qu’il fallait que je vinsse en France. Deux fois, il me repoussa de ses refus ; mais la troisième fois il m’accueillit et me donna des hommes. Ainsi s’accomplit ce que la voix m’avait annoncé.
Le duc de Lorraine manda que l’on me conduisit vers lui ; je m’y rendis. Je lui dis que je voulais aller en France. Il me consulta pour le recouvrement de sa santé. Mais je lui répondis que je n’en savais rien. Je ne lui fis pas de grandes communications sur mon voyage. Je lui demandai toutefois qu’il me donnât son fils260, avec des gens, pour m’accompagner en France et que je prierais Dieu pour sa santé. J’étais allée auprès de lui sous un sauf-conduit. De là je revins à Vaucouleurs.
De Vaucouleurs, je partis habillée en homme, portant une épée que m’avait donnée le capitaine, sans autres armes. Accompagnée d’un chevalier, d’un écuyer et de quatre suivants, je me dirigeai vers Saint-Urbain, et nous primes notre gîte la nuit à cette abbaye.
Dans ce voyage, je passai par la ville d’Auxerre, et j’y entendis la messe à la cathédrale. J’avais alors fréquemment mes voix.
Item requise de déclarer par quel conseil elle avait pris l’habit d’homme, à cela elle refusa plusieurs fois de répondre. Finalement elle dit que là-dessus elle ne donnait de charge à homme quelconque et varia plusieurs fois.
R. Robert de Baudricourt fit jurer à mes compagnons de bien et sûrement me conduire. Il me dit au départ : Va, et advienne que pourra !
Dieu aime le duc d’Orléans. J’ai eu plus de révélations à son sujet que touchant aucun homme qui vive, si ce n’est mon seigneur le roi. — Il m’a fallu changer de costume et m’habiller en homme. Je crois que mon conseil en cela m’a bien inspirée. J’ai écrit aux Anglais devant Orléans qu’ils eussent à se retirer ; comme il est contenu en la copie des lettres, qui m’a été lue en cette ville de Rouen, à l’exception de deux ou trois mots qui sont dans la copie : par exemple, il est dit dans cette copie : Rendez à la Pucelle ; il faut mettre : Rendez au roi
. Il y a aussi ces mots : Corps pour corps et chef de guerre, qui n’étaient pas dans l’original261.
J’arrivai auprès du roi sans empêchement. Étant à Sainte-Catherine de Fierbois, j’envoyai d’abord au château de Chinon, où était le roi. J’y fus à midi et me logeai d’abord dans un hôtel. Après le dîner j’allai vers le roi, qui était au château. Quand j’entrai dans la chambre du roi, je le reconnus par le conseil et révélation de ma voix. Je lui dis que je voulais aller faire la guerre aux Anglais.
D. Lorsque la voix vous désigna votre roi, y avait-il quelque lumière dans la place ?
R. Passez outre :
D. Y avait-il là quelque ange, au-dessus de votre roi ?
R. Pardonnez-moi : passez outre. — Plus d’une fois, avant que le roi me mit en œuvre, j’ai eu des révélations et de belles apparitions.
Interrogée sur la question de savoir quelles apparitions et révélations a eues son roi, elle a répondu : Ce n’est pas moi qui vous le dirai. Vous n’aurez pas encore de réponse là-dessus ; mais envoyez vers le roi lui-même et il vous le dira.
Item dit la dite Jeanne que sa voix lui avait promis que, assez tôt après sa venue auprès de son roi, elle (Jeanne) serait reçue de lui. Elle dit que ceux de son parti reconnurent bien que cette voix avait été envoyée à Jeanne de par Dieu, et qu’ils la virent (cette voix) et la reconnurent ; affirmant ladite Jeanne que, cela, elle le sait bien. Dit en outre que son roi et plusieurs autres virent et entendirent ces voix venir à Jeanne ; là était Charles de Bourbon avec deux ou trois autres.
Item ladite Jeanne dit qu’il n’est pas de jour qu’elle n’entende cette voix, et aussi qu’elle en a bien besoin. Elle dit aussi qu’elle n’a jamais demandé à ladite voix d’autre prix final que le salut de son âme. En outre, ladite Jeanne a confessé que sa voix lui avait dit qu’elle persistât devant Saint-Denis en France et qu’elle voulait y rester, mais que les seigneurs l’emmenèrent contre sa volonté ; que si elle n’avait pas été blessée, elle ne se serait pas retirée. Elle fût blessée dans les fossés de Paris, lorsqu’elle y vint de Saint-Denis, mais en cinq jours elle guérit. Elle a confessé en outre qu’elle fit faire une sortie, en français : escarmouche, devant la ville de Paris.
Et comme on lui demanda si c’était un jour de fête, elle dit qu’elle croit bien que oui. Interrogée si cela était bien fait, a répondu : passez outre.
Ceci ayant eu lieu, estimant que c’en était assez pour ce jour, nous, évêque, avons remis l’affaire au lendemain samedi huit heures du matin.
1431. Février 24. — 10e séance. 3e séance des débats.
Au château de Rouen ; chambre de parement. Présents :
Nous, Pierre Cauchon, évêque susdit.
- Docteurs en théologie :
- Gilles, abbé de Fécamp,
- Pierre, prieur de Longueville,
- J. de Châtillon,
- Érard Émengard,
- J. Beaupère,
- J. de Touraine,
- N. Midi,
- J. de Nibat,
- J. Guesdon,
- M. du Quesnay,
- J. Lefèvre,
- Guill. Boucher,
- P. Houdenc,
- P. Maurice,
- Richard du Pré,
- J. Charpentier,
- G. Feuillet,
- D. de Sabreuvois,
- Nicolas, abbé de Jumièges.
- Guillaume, abbé de Sainte-Catherine,
- Guillaume, abbé de Corraeilles.
- Jean Guérin, docteur en droit canon.
- Bacheliers en théologie :
- R. Roussel,
- N. Coupeqnesne,
- G. Heton,
- Th. de Courcelles,
- Jean Lemaître,
- N. Loiseleur,
- Raoul Sauvage,
- Guillaume de Baudrebois,
- Nicole Lemire,
- Richard Legagneur,
- J. Duval,
- Guillaume Lemaître,
- Guillaume Lermite,
- Licenciés in utroque :
- L’abbé de Saint-Ouen,
- L’abbé de Saint-Georges de Boscherville,
- L’abbé de Préaux,
- Le prieur de Sagy,
- Robert Barbier,
- Denis Gastinel,
- J. Ledoux,
- Licenciés en droit canon :
- N. de Venderès,
- J. Pinchon,
- J. de la Fontaine,
- A. Morel,
- Jean Duchemin,
- J. Colombel,
- L. Dubut,
- Raoul Auguy,
- Richard de Saulx,
- Licenciés en droit civil :
- André Marguerie,
- J. À l’épée,
- G. du Crotoy,
- Gilles des Champs,
- N. Maulin,
- Pierre Carreau,
- Bureau de Cormeilles,
- Chanoines de l’église de Rouen :
- Robert Morelet,
- Jean Leroy,
- et Nicolas de Foville.
Nous avons d’abord requis ladite Jeanne de dire absolument et simplement la vérité, sans réserve ni condition, et nous lui avons trois fois adressé cet avis. Jeanne a répondu : Permettez-moi de parler, et alors elle a dit : Par ma foi, vous pourriez me demander telles choses que je ne vous dirai pas ; comme par exemple de ce qui touche mes révélations. Car vous pourriez m’amener ainsi à révéler telle chose que j’ai juré de tenir secrète. Je vous le dis : Prenez bien garde à ce que vous prétendez que vous êtes mon juge, car vous assumez un grand poids en me chargeant moi-même. Elle dit aussi qu’il lui semblait suffisant d’avoir deux fois juré en justice.
Item. Interrogée si elle voulait jurer simplement et absolument, R. Vous pouvez bien passer par là-dessus ; j’ai déjà juré deux fois. Elle ajouta que toute la clergie de Rouen et de Paris ne saurait la condamner sans en avoir le droit.
Item dit que de sa venue, elle dirait la vérité, mais qu’elle ne dirait pas tout, et que huit jours de temps ne suffiraient pas pour dire tout.
Nous lui avons alors conseillé de prendre avis des assistants pour savoir si elle devait jurer, ou non. À cela, elle reprit que pour ce qui est de sa venue, elle dirait volontiers la vérité, mais non autrement, et qu’il ne fallait plus lui en parler.
Nous lui dîmes ensuite que si elle ne voulait pas jurer de dire la vérité, elle se rendrait suspecte. Elle répondit comme auparavant. Derechef nous la requîmes de jurer précisément et absolument. Elle repartit alors qu’elle dirait ce qu’elle savait, et encore incomplètement262. Elle ajouta qu’elle venait de la part de Dieu, qu’elle n’a rien à faire ici, demandant qu’on la renvoyât à Dieu, de qui elle venait.
Item. Requise et avertie de jurer, sous peine d’être chargée de ce qu’on lui imposait, a répondu : Passez outre.
Finalement, nous l’avons encore requise de jurer, et d’abondant l’avons avertie de dire la vérité sur ce qui touche au procès, lui disant que son refus l’exposait à un grand péril. Alors elle répondit : Je suis prête à jurer de dire ce que je sais touchant le procès, et elle le jura.
Ensuite, Jeanne fut, de notre ordre, interrogée par distingué docteur maître Jean Beaupère, ci-dessus nommé. Celui-ci lui demanda premièrement à quelle heure elle avait mangé ou bu en dernier lieu. Jeanne répondit qu’elle n’avait pas mangé depuis hier après midi.
Il lui a demandé ensuite après quelle heure elle avait entendu sa voix qui venait à elle.
R. Je l’ai entendue hier et aujourd’hui.
Interrogée à quelle heure, hier, elle avait entendu sa voix, R. Qu’elle l’a entendue ce jour, trois fois : une fois le matin, une fois à vêpres, et la troisième fois au coup de l’Ave Maria du soir. Et, souvent elle l’entend plus fréquemment encore.
Interrogée sur ce qu’elle faisait hier à la venue de sa voix, R. Qu’elle dormait et qu’elle en a été éveillée.
Interrogée si sa voix l’a éveillée en lui touchant les bras, R. Que sa voix l’a éveillée sans la toucher.
Interrogée si cette voix était dans sa chambre, R. Non, que je sache ; mais elle était dans le château.
Interrogée si elle a remercié sa voix et si elle a fléchi les genoux, R. Qu’elle l’a remerciée, étant et séant dans son lit, et joignit les mains, et ce fut après qu’elle avait invoqué [ce] secours [céleste]. Sa voix lui dit de répondre hardiment.
Interrogée sur ce que sa voix lui dit quand elle fut éveillée, R. Qu’elle demanda à cette voix conseil sur ce qu’elle devait répondre, disant à cette voix qu’elle demandât conseil à Dieu là-dessus. Sa voix lui dit qu’elle répondit hardiment et que Dieu l’aiderait.
Interrogée si sa voix lui dit quelques paroles avant d’être invoquée, R. Que sa voix en dit quelques-unes, qu’elle ne les comprit pas toutes. Mais après le réveil, sa voix lui dit qu’elle répondit hardiment.
Item, nous dit à nous évêque : Vous dites que vous êtes mon juge, prenez garde à ce que vous faites, car en vérité je suis envoyée de la part de Dieu, et vous vous mettez en grant dangier (danger)
.
Interrogée si sa voix ne changea pas d’avis, R. Qu’elle ne lui a jamais trouvé deux langages. Elle ajoute que cette nuit elle l’a entendue dire à elle Jeanne qu’elle répondit hardiment.
Interrogée si sa voix lui a défendu de tout dire, R. Je ne vous répondrai pas là-dessus. J’ai des révélations, touchant le roi, que je ne vous révélerai pas.
Interrogée si sa voix lui a défendu ces révélations, R. Je ne suis pas éclairée sur ce point. Donnez-moi un délai de quinze jours et je vous en répondrai. Et après avoir de nouveau demandé ce délai, dit : Si ma voix me le défend, qu’en voulez-vous dire ?
Interrogée encore si cela lui est défendu, R. Croyez bien que ce ne sont pas les hommes qui me l’ont défendu.
Item dit qu’elle ne répondra pas aujourd’hui et qu’elle doit attendre, pour se décider, la révélation.
Item dit qu’elle croit fermement, comme elle croit sa foi chrétienne et comme Dieu nous a rachetés des peines de l’enfer, que cette voix lui vient de Dieu et de son ordonnance.
Interrogée si cette voix qu’elle dit lui apparaître est un ange, ou de Dieu immédiatement, ou la voix, soit d’un saint, soit d’une sainte. R. Cette voix vient de la part de Dieu, et je crois que je ne vous dis pas pleinement ce que je sais. J’ai plus grand peur de manquer, en vous disant quelque chose qui déplaise à ces voix, que je n’ai souci de vous répondre. Et quant à cette question, je vous prie de me donner délai.
Interrogée si elle croit que cela déplaise à Dieu que l’on dise la vérité, R. Les voix m’ont dit de révéler certaines choses au roi et non à vous.
Item dit que cette nuit la voix lui dit beaucoup de choses pour le bien de son roi (Charles VII), et qu’elle ne boirait pas de vin jusqu’à Pâques ; de sorte que lui, comme elle disait, s’en trouverait plus joyeux à son dîner.
Interrogée si elle ne pourrait pas tant faire que sa voix, lui obéissant, allât porter au roi le message, R. Qu’elle ne savait si sa voix voudrait obéir, sinon que ce fût la volonté de Dieu et que Dieu y consentit. Et s’il plaît à Dieu, dit-elle, il pourra bien le faire révéler au roi, et j’en serais bien contente.
Interrogée pourquoi cette voix ne converse pas ainsi avec son roi, comme elle faisait quand Jeanne était en la présence de ce roi, R. Qu’elle ne sait si c’est la volonté de Dieu. Elle ajoute que, n’était la grâce de Dieu, elle ne saurait aucunement agir.
Interrogée si son conseil lui a révélé qu’elle s’échapperait de prison, répond : J’omettrai de vous le dire263.
Interrogée si, cette nuit, sa voix ne lui a pas donné le conseil et avis de ce qu’elle devait répondre, a répondu que si sa voix lui a fait quelque révélation, elle ne l’a pas bien comprise.
Interrogée si, ces deux derniers jours, qu’elle entendit ses voix, il se produisit au même lieu quelque lumière, R. Que au nom de sa voix, la clarté se manifeste.
Interrogée si avec ses voix quelque autre chose lui apparaît, R. Je ne vous dirai pas tout. Je n’en ai pas licence. Mon serment ne touche point cela. Ma voix est bonne et digne. Je ne suis pas tenue de vous répondre là-dessus.
Item elle demanda qu’on lui donnât par écrit ces points, sur lesquels elle ne répondait pas présentement.
Il lui fut alors demandé si sa voix à qui elle demandait conseil avait la vue et des yeux, R. Vous n’aurez pas encore cela. Elle ajoute que le dicton des enfants est que quelquefois les gens sont pendus pour dire la vérité.
Interrogée si elle sait qu’elle est en la grâce de Dieu, R. Si je n’y suis pas, Dieu m’y mette, et si j’y suis, Dieu m’y tienne ! Je serais la plus dolente de tout le monde, si je savais ne pas être en la grâce de Dieu.
Elle ajoute que si elle était en état de péché, elle croit que sa voix ne viendrait pas à elle, et264 voudrait que tout le monde l’entendît, comme elle l’entend. Elle lient qu’elle avait environ treize ans lors de ses premières apparitions.
Interrogée si dans sa jeunesse elle allait se divertir aux champs avec les autres jeunes filles, R. Qu’elle y est bien allée quelquefois, mais ne sait à quel âge.
Interrogée si ceux de Domrémy tenaient le parti des Bourguignons, ou le parti adverse, R. Qu’elle n’y connaissait qu’un seul bourguignon, auquel elle aurait voulu qu’on eût coupé la tête ; toutefois s’il eût plu à Dieu.
Interrogée si à Marcey265 ils étaient Bourguignons ou adversaires des Bourguignons, R. Qu’ils étaient Bourguignons.
Interrogée si sa voix lui a dit, quand elle était jeune, de haïr les Bourguignons, R. Que, depuis qu’elle eut entendu que ses voix étaient pour le roi de France, elle n’aima plus les Bourguignons.
Item elle dit que les Bourguignons auront la guerre, s’ils ne font ce qu’ils doivent et qu’elle le sait par cette voix.
Interrogée si dans sa jeunesse elle eut révélation, par sa voix, que les Anglais viendraient en France, R. Que les Anglais y étaient déjà, lorsqu’elle eût ses premières révélations.
Interrogée si parfois elle fut avec les jeunes enfants qui se battaient pour le parti qu’elle tenait, R. Qu’elle n’en a pas souvenir ; mais elle a bien vu ceux de Domrémy qui se battaient avec ceux de Marcey revenir bien blessés et meurtris.
Interrogée si dans sa jeunesse elle a eu un grand zèle à poursuivre les Bourguignons, R. Qu’elle avait grand zèle et affection à ce que son roi recouvrât son royaume.
Interrogée si elle aurait bien voulu être un homme, quand elle devait venir en France, R. Qu’elle a déjà répondu là-dessus.
Interrogée si elle ne conduisait pas les animaux aux champs, dit qu’elle a déjà répondu là-dessus.
Item que depuis qu’elle fut un peu grande, et qu’elle eut discrétion, elle ne gardait pas communément les bêtes, mais qu’elle aidait bien à les mener au pré, ainsi qu’à un château nommé L’Île, par crainte des gens d’armes ; quant à son jeune âge, elle ne se rappelle pas si elle les gardait ou non266.
Elle fut aussi interrogée au sujet de certain arbre qui existait près de son village. R. Qu’il y a assez près de Domrémy un arbre, appelé l’arbre des dames ou des fées267 ; près de là est une fontaine ; elle a entendu dire que les malades de la fièvre boivent de cette fontaine et qu’ils y vont chercher de l’eau pour se guérir. Et cela, elle l’a vu ; mais elle ignore s’ils guérissent ou non. Elle a entendu dire que les malades, une fois relevés, vont à cet arbre pour se divertir. Il y a un grand arbre appelé Le Fou268, d’où vient le mai269, qui appartenait, d’après le commun dire, à monseigneur Pierre de Bourlemont, chevalier.
Item, dit que parfois elle y allait se divertir avec d’autres filles et qu’elle faisait à l’arbre des guirlandes pour l’image de N.-D. de Domrémy. Elle a entendu dire par des anciens, et non par ceux de sa génération270, que les dames fées le hantaient271. Elle a entendu aussi dire à une femme nommée Jeanne, mariée au maire272 Aubery de son village, sa marraine, qu’elle y avait vu ces dames fées ; mais elle, qui parle, ignore si cela était vrai ou non. Elle dit n’avoir jamais vu lesdites fées près de cet arbre, qu’elle sache ; quant à en avoir vu ailleurs, elle ignore si elle en a vu ou non.
Item dit qu’elle a vu mettre des guirlandes aux branches de l’arbre par les jeunes filles, et que parfois elle y en a mis avec ses compagnes. Tantôt, après les y avoir posées, elles les emportaient, et tantôt les y laissaient.
Item dit que, quand elle sut qu’elle devait venir en France, elle prit peu de part à ces jeux et divertissements, le moins qu’elle put. Elle ignore si, depuis l’âge de discrétion, elle a dansé autour de cet arbre ; mais autrefois elle a bien pu y danser avec les autres enfants ; et elle y a plus chanté que dansé.
Item dit qu’il y a aussi un arbre qu’on nomme le Bois-Chesnu que l’on voit de sa porte paternelle, à moins d’une demi-lieue. Elle ignore et n’a pas entendu dire que ces dames fées hantent le Bois-Chesnu. Mais elle a entendu dire à son frère que, dans le pays, on disait qu’elle, Jeanne, avait pris son fait273 auprès de l’arbre des dames fées. Mais elle le démentit274 et lui dit le contraire.
Item dit que, quand elle vint vers son roi, quelques-uns lui demandaient si dans son pays il y avait quelque arbre qui s’appelât en français le Bois-Chesnu, parce qu’il y avait des prophéties disant que vers ce bois devenait venir une pucelle qui ferait des merveilles. Mais elle dit qu’elle, Jeanne, n’a jamais mis sa foi en cela.
Interrogée si elle voudrait recevoir l’habit de femme, R. Donnez m’en un ; je le prendrai et m’en irai ; autrement, non. Je me contente de celui que j’ai, puisqu’il plaît à Dieu que je le porte.
Séance levée et prorogée au mardi suivant.
1431. Févr. 27. — 11e séance. 4e séance des débats.
Chambre de parement. Présents :
- P. Cauchon.
- G., abbé de Fécamp.
- P., prieur de Longueville.
- Docteurs en théologie :
- J. Beaupère,
- J. de Touraine,
- N. Midi,
- P. Maurice,
- G. Feuillet,
- J. de Nibat,
- J. Guesdon,
- M. du Quesnoy,
- J. Lefèvre,
- G. Boucher,
- P. Houdenc,
- J. de Castillon,
- E. Émengart,
- J. du Fou,
- D. de Sabeuvras,
- N. Le Mire,
- J. Carpentier,
- Docteurs en droit canon :
- N. abbé de Jumièges,
- G. abbé de Sainte-Catherine,
- G. abbé de Cormeilles,
- J. Guérin,
- Docteur in utroque :
- R. Roussel,
- Bacheliers en théologie :
- G. Haiton,
- N. Couppequesne,
- G. de Baudribois,
- R. de Grouchet,
- P. de Minier,
- Th. de Courcelles,
- J. Lemaître,
- J. le Vautier,
- L’abbé de Préaux,
- Docteur en médecine :
- G. des Jardins,
- Licenciés en droit canon :
- R. Barbier,
- D. Gastinel
- J. Ledoux,
- N. de Venderès,
- J. Pinchon,
- J. Basset,
- A. Morel,
- J. du Chemin,
- J. de la Fontaine,
- J. Colombel,
- J. Brullot,
- R. Auguy,
- Licenciés en droit civil :
- J. A. l’Épée,
- G. du Crotoy,
- Gilles des Champs,
- P. Carrel,
- N. Maulin,
- Chanoines de Rouen :
- N. Loiseleur,
- et R. Morel.
Nous avons d’abord requis ladite Jeanne de jurer qu’elle dirait la vérité en ce qui touche le procès. À quoi elle répondit que volontiers elle jurerait de dire la vérité de ce qui touche au procès, mais non de tout ce qu’elle saurait.
Item l’avons requise de jurer qu’elle dirait la vérité sur tout ce qui lui serait demandé, R. Vous devez vous contenter : j’ai assez juré.
Alors J. Beaupère l’a interrogée comme ci-dessus. Et d’abord il lui demanda comment elle s’était tenue275 depuis le samedi précédent.
R. Vous voyez bien comme je suis ; je me suis tenue le mieux que j’ai pu.
Interrogée si elle jeûnerait chaque jour du carême, R. En demandant : Est-ce que cela est de votre procès ? Et comme on lui dit que oui, elle répondit : Oui vraiment ; eh bien, j’ai chaque jour jeûné ce carême.
Interrogée si depuis samedi elle a entendu sa voix, R. Oui, vraiment, plusieurs fois.
Interrogée si samedi, à l’audience, elle l’avait entendue, R. Ceci n’est pas de votre procès.
Elle a dit, depuis, qu’elle l’avait entendue.
Interrogée sur ce que la voix, ce samedi, lui avait dit, R. Je ne l’entendais pas bien, ni rien que je pusse vous répéter, jusqu’à mon retour dans ma chambre.
Interrogée sur ce que sa voix lui dit après son retour, R. Elle m’a dit de vous répondre hardiment.
Et dit qu’elle demandait conseil à cette voix sur les questions qu’on lui faisait. Dit outre qu’elle dirait volontiers ce que Dieu lui permettrait de révéler ; mais en ce qui touche les révélations relatives au roi de France, elle ne les dira pas sans la permission de sa voix.
Interrogée si sa voix lui a défendu de tout dire, R. Qu’elle ne l’a pas bien entendu.
Interrogée sur ce que sa voix lui a dit en dernier lieu, R. Qu’elle lui a demandé conseil relativement à quelques points sur lesquels elle avait été interrogée.
Interrogée si sa voix l’avait conseillée sur ces points, R. Que, sur quelques points, elle a eu conseil et que sur quelques autres il pourrait lui être demandé des réponses qu’elle ne pourrait faire sans autorisation de sa voix. Que si elle répondait sans cette autorisation, peut être n’aurait-elle pas ses voix en garant ; mais lorsqu’elle aura l’autorisation divine, elle ne craindra pas de répondre, parce qu’elle aura bon garant.
Interrogée si c’était la voix d’un ange qui lui parlait, ou la voix d’un saint, ou d’une sainte, ou celle de Dieu directement, R. Que cette voix était celle de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Et leurs figures sont couronnées de belles couronnes très-riches et très-précieuses.
Et de ce, dit-elle, j’ai licence de Notre-Seigneur. Que si vous en doutez, envoyez à Poitiers, où j’ai autrefois été interrogée.
Interrogée comment elle sait que ce sont ces deux saintes et si elle distingue bien l’une de l’autre, R. Qu’elle sait bien que ce sont elles, et qu’elle distingue bien l’une de l’autre.
Interrogée comment elle les distingue, R. Par la salutation qu’elles lui font. Dit en outre qu’il y a bien sept ans de passés depuis que ces voix ont pris à la gouverner, et qu’elle les reconnaît à ce signe : qu’elles se nomment à elle.
Interrogée si cesdites saintes sont vêtues de même étoffe, R. Je ne vous en dirai pas davantage à cette heure, et je n’ai pas autorisation de révéler. Si vous ne me croyez pas, allez à Poitiers. Dit en outre que ces révélations regardent le roi de France et non ceux qui l’interrogent.
Interrogée si elles sont du même âge, R. Qu’elle n’est pas autorisée à le dire.
Interrogée si ces saintes parlent à la fois, ou l’une après l’autre, R. Je n’ai pas autorisation de le dire. Cependant j’ai toujours eu conseil de toutes deux.
Interrogée laquelle des deux lui apparut la première, R. Je ne les ai pas distinguées de sitôt. Autrefois je les ai d’abord bien reconnues, puis j’ai oublié leur figure individuelle ; si j’y suis autorisée, je vous le dirai volontiers : cela d’ailleurs est inscrit au registre à Poitiers276.
Item dit qu’elle a été réconfortée par saint Michel.
Interrogée laquelle de ses apparitions vint à elle la première, R. Que c’est saint Michel.
Interrogée s’il y a longtemps qu’elle a eu la voix de saint Michel, R. Je ne vous nomme pas la voix de saint Michel ; mais je vous parle du grand réconfort que j’ai reçu de lui.
Interrogée quelle fut la première voix qui vint à elle quand elle avait treize ans ou environ, R. Que ce fut saint Michel qu’elle vit devant ses yeux et qu’il n’était pas seul, mais bien accompagné d’anges du ciel. Elle dit aussi n’être venue en France que dû commandement de Dieu.
Interrogée si elle vit saint Michel et les anges corporellement et réellement, R. Je les ai vus de mes yeux corporels aussi bien que je vous vois, et lorsqu’ils s’éloignaient de moi, je pleurais, et j’aurais bien voulu qu’ils m’emportassent avec eux.
Interrogée dans quelle forme ou figure était saint Michel, R. Je ne vous ai pas encore répondu là-dessus et n’ai pas encore l’autorisation de répondre.
Interrogée sur ce que lui dit cette première fois saint Michel, R. Vous n’aurez pas encore aujourd’hui cette réponse.
Item dit que ses voix lui avaient dit qu’elle répondit hardiment.
Item dit qu’elle avait confié en une fois au roi, parce qu’elle allait à lui, tout ce qui lui avait été révélé. Elle ajoute que toutefois, actuellement, elle n’a pas encore l’autorisation de révéler ce que saint Michel lui a dit. Dit en outre qu’elle voudrait bien que son interrogateur eût copie de ce livre qui est à Poitiers, pourvu qu’il plût à Dieu. Interrogée si ces voix lui dirent qu’elle ne divulgue pas ses révélations sans leur congé, R. Je ne vous en répondrai point non plus ; et de ce que je serai autorisée à révéler, j’en répondrai volontiers. Que si mes voix me l’ont défendu, je ne m’en suis pas bien rendu compte.
Interrogée quel signe elle donne que sa révélation vient de Dieu et que ce sont bien sainte Catherine et sainte Marguerite qui lui parlent, R. Je vous ai assez dit que ce sont elles, et croyez-moi si vous voulez.
Interrogée s’il lui est défendu de le dire, R. Je n’ai pas encore bien entendu si cela m’est permis ou non.
Interrogée comment elle sait faire la distinction, dans ses réponses, touchant certains points par rapport à, d’autres, R. Que sur certains points elle a demandé l’autorisation et qu’elle l’a sur d’autres. Dit aussi qu’elle aurait mieux aimé être écartelée que de venir en France sans le congé de Dieu.
Interrogée si Dieu lui a prescrit de s’habiller en homme, R. Que l’habit est peu de chose et des moindres ; qu’elle n’a pris cet habit par le conseil d’aucun homme qui soit au monde ; qu’elle n’a pris cet habit ni fait quoi que ce soit, si ce n’est du commandement de Dieu et des anges.
Interrogée si elle pense que ce commandement à elle fait de s’habiller en homme soit licite, R. Tout ce que j’ai fait est par le commandement de Dieu, et s’il m’ordonnait d’en prendre un autre, je le prendrais, puisque ce serait par le commandement de Dieu.
Interrogée si elle a pris cet habit par ordre de Robert de Baudricourt277, R. Que non.
Interrogée si elle croit avoir bien fait de prendre l’habit d’homme, R. Qu’en tout ce qu’elle a fait par commandement de Dieu, elle croit avoir bien fait, et qu’elle en attend bon garant et bon secours.
Interrogée si, dans ce cas particulier, en prenant l’habit d’homme, elle croit avoir bien fait, R. Que rien au monde de ce qu’elle a fait n’a été que du commandement de Dieu.
Interrogée, quand elle vit la voix qui venait à elle, s’il y avait de la lumière, R. Qu’il y avait beaucoup de lumière de toute part et que cela devait bien être ainsi. Elle dit aussi à l’interrogateur que toute la lumière ne venait pas à elle.
Interrogée s’il y avait un ange sur la tête de son roi, lorsqu’elle le vit pour la première fois, R. Par Notre-Dame ! s’il y était, je n’en sais rien ; je ne l’ai pas vu.
Interrogée s’il y avait de la lumière, R. Il y avait plus de trois cents hommes d’armes et cinquante flambeaux ou torches, sans compter la lumière spirituelle, et j’ai rarement des révélations qu’il n’y ait de la lumière.
Interrogée comment son roi a cru à ses dires, R. Qu’il avait bonnes enseignes, et par le clergé278.
Interrogée quelles révélations son roi a eues, R. Vous ne les aurez pas de moi cette année.
Item dit que, pendant trois semaines, elle fut interrogée par le clergé à Chinon et à Poitiers, et que son roi eut signe (ou preuve) de ses faits avant d’avoir créance en elle. Et les clercs de son parti furent d’avis que, dans son fait, il n’y avait rien que de bon.
Interrogée si elle a été à Sainte-Catherine de Fierbois, R. Que oui et qu’elle y entendit trois messes en un jour, et qu’elle alla ensuite à la ville de Chinon.
Item dit qu’elle envoya lettres au roi pour savoir si elle entrerait dans la ville où il était ; qu’elle avait bien fait cent cinquante lieues pour venir vers lui, à son secours, et qu’elle savait beaucoup de bonnes choses pour lui. Il lui semble que dans ces lettres elle disait qu’elle le reconnaîtrait entre tous autres.
Item dit qu’elle avait une épée qu’elle prit à Vaucouleurs.
Dit aussi, que durant qu’elle était à Tours ou à Chinon, elle envoya chercher une épée qui était dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l’autel, et que cette épée fut trouvée aussitôt, toute rouillée.
Interrogée comment elle savait que cette épée y était, R. Que cette épée était rouillée dans la terre, et qu’il y avait dessus cinq croix, et le sut par ses voix, ni oncques n’avait vu l’homme qui alla chercher cette épée. Elle écrivit seulement au clergé de Sainte-Catherine d’avoir pour agréable qu’elle eût cette épée, et les clercs la lui envoyèrent. Cette épée n’était pas profondément sous terre derrière l’autel, comme il lui semble. Cependant elle ne sait pas bien au juste si l’épée était devant l’autel ou derrière ; mais elle estime avoir écrit alors que l’épée était derrière. Dit aussi que aussitôt qu’ils eurent trouvé cette arme, les ecclésiastiques du lieu la frottèrent, et la rouille tomba, sans qu’il fût nécessaire de l’enlever de force279. Ce fut un marchand d’armes de Tours qui l’alla chercher. Les ecclésiastiques du lieu donnèrent à Jeanne une gaine. Ceux de Tours, avec eux, firent faire en même temps deux gaines, l’une de velours vermeil280, et l’autre de drap d’or. Quant à elle, Jeanne, en fit faire encore une autre de cuir bien fort. Elle ajouta que lorsqu’elle fut prise, elle n’avait pas cette épée. Elle dit aussi qu’elle la porta constamment jusqu’à sa retraite de Saint-Denis, après l’assaut de Paris.
Interrogée quelle bénédiction elle fit ou fit faire sur cette épée, R. Qu’elle n’en fit, ni fit faire aucune, et qu’elle n’eût su en faire.
Item dit qu’elle aimait bien cette épée parce qu’elle aimait bien sainte Catherine, dans l’église de laquelle on l’avait trouvée.
Interrogée si elle fut à Coulange-la-Vineuse281, R. Qu’elle ne sait.
Interrogée si elle posa quelquefois son épée sur l’autel pour la rendre plus fortunée, R. Non, que je sache.
Interrogée si elle fit jamais quelque déprécation pour que son épée fût mieux fortunée, R. Il est bon à savoir que j’aurais voulu voir tout mon harnois bien fortuné.
Interrogée si elle avait son épée quand elle fut prise, R. Que non, mais qu’elle en avait une prise sur un Bourguignon.
Interrogée où demeura cette épée et dans quelle ville, R. Qu’elle offrit à saint Denis une épée et ses armes ; mais que ce ne fut pas la même épée.
Item dit qu’elle avait cette même épée à Lagny, et de Lagny porta l’épée de ce Bourguignon à Compiègne. C’était en effet, dit-elle, une bonne épée de guerre et propre à donner de bonnes buffes et de bons torchons. Quant à dire où elle a perdu [l’autre], cela ne touche pas au procès, et elle ne répondra pas là-dessus, quant à présent.
Dit outre que ses frères ont ses biens, chevaux, épée, etc., à ce qu’elle croit, montant à plus de douze mille écus.
Interrogée si, en allant à Orléans, elle avait un étendard ou bannière, et de quelle couleur il était, R. Qu’elle avait une bannière dont le champ était semé de lis. Là était figuré le monde282 et deux anges à ses côtés. Il était de toile ou boucassin blanc. Il y avait écrit dessus ces noms, comme il lui semble : Jésus Maria, et il était frangé de soie.
Interrogée si ces noms : Jésus Maria, étaient écrits en haut, ou en bas, ou sur le côté, R. Sur le côté, comme il lui semble.
Interrogée si elle préférait son étendard ou son épée, R. J’aimais quarante fois mieux la bannière que l’épée.
Interrogée qui lui fit faire cette peinture sur sa bannière, R. Je vous ai assez dit que je n’ai rien fait que du commandement de Dieu. Dit aussi qu’elle portait elle-même sa bannière, lorsqu’elle marchait à l’attaque, pour éviter de tuer quelqu’un, et qu’elle n’a jamais tué un homme.
Interrogée quelle compagnie lui donna son roi lorsqu’il la mit en œuvre, R. Qu’il lui donna dix ou douze mille hommes, et que d’abord elle alla dans Orléans à la bastille Saint-Loup, puis à la bastille du Pont.
Interrogée à quelle bastille ce fut qu’elle fit retirer ses hommes, R. Qu’elle ne s’en souvient pas. Dit aussi qu’elle était bien sûre de faire lever le siège d’Orléans, par la révélation qu’elle avait eue, et qu’elle l’avait dit à son roi avant que d’y venir.
Interrogée si, lorsque l’assaut dut avoir lieu, elle ne dit pas à ses gens qu’elle recevrait des flèches, viretons et pierres des machines ou canons, R. Que non ; il y eut plus de cent blessés ; mais elle dit bien à ses gens qu’ils n’eussent point de crainte et qu’ils lèveraient le siège.
Dit outre que, dans un assaut contre la bastille du Pont, elle fut blessée d’une flèche ou vireton au cou ; mais qu’elle eut grand réconfort de sainte Catherine et fut guérie en quinze jours ; mais elle ne cessa pas de chevaucher et d’agir.
Interrogée si elle savait qu’elle serait blessée, R. Qu’elle le savait bien et qu’elle l’avait dit à son roi, mais que, nonobstant ce, elle ne laisserait pas d’opérer. Et cela lui fut révélé par les voix des deux saintes, c’est-à-dire sainte Catherine et sainte Marguerite. Elle ajoute que ce fut elle qui la première posa une échelle en haut, à ladite bastille du Pont, et en levant ladite échelle elle fut blessée, comme il a été dit, au cou, d’un vireton.
Interrogée pourquoi elle n’accepta pas de traité avec le capitaine de Gergeau, R. Que les seigneurs de son parti répondirent aux Anglais qu’ils n’auraient pas le terme de quinze jours, qu’ils demandaient, mais qu’ils se retirassent eux et leurs chevaux, sur l’heure. Dit aussi que, quant à elle, elle dit que ceux de Gergeau se retirassent avec leurs gippons et huques283, la vie sauve, s’ils voulaient ; autrement qu’ils seraient pris d’assaut.
Interrogée si elle eut alors conseil avec ses voix sur ce délai, R. Qu’elle ne s’en souvient pas.
L’audience est levée, et remise au jeudi suivant.
1431 Mars, 1. — 12e séance. 5e séance des débats.
Chambre de parement. Présents :
- P. Cauchon.
- Gilles, abbé de Fécamp.
- Pierre, prieur de Longueville-Giffard.
- Docteurs en théologie :
- J. de Châtillon,
- E. Ermengard,
- J. Beaupère,
- J. de Touraine,
- N. Midi,
- D. de Sabeuvras,
- P. Maurice,
- G. Feuillet,
- M. du Quesnoy,
- G. Boucher,
- P. Houdenc,
- J. de Nibat,
- J. Lefèvre,
- J. Guesdon,
- Docteur in utroque :
- N. abbé de Jumièges,
- G. abbé de Sainte-Catherine,
- G. abbé de Cormeilles,
- J. Guérin,
- Bacheliers en théologie :
- R. Roussel,
- Les abbés de Saint-Ouen, et de Préau,
- Le prieur de Saint-Lô,
- G. Heton,
- N. Coupequène,
- Th. de Courcelles,
- G. de Baudrebois,
- J. Pigache,
- R. Sauvage,
- R. de Grouchet,
- P. Minier,
- J. Lemaître,
- J. Le Yautier,
- Licenciés en droit canon :
- N. de Venderès,
- J. Brullot,
- J. Pinchon,
- J. Basset,
- J. de la Fontaine,
- R. Auguy,
- J. Colombel,
- R. de Saux,
- A. Morel,
- Jean du Chemin,
- L. Dubut,
- P. Maréchal,
- Licenciés in utroque :
- D. Gastinel,
- J. Ledoux,
- R. Barbier,
- Licenciés en droit civil :
- A. Marguerie,
- Jean Alépée,
- Gilles des Champs,
- G. du Crotoy,
- P. Cave,
- N. Maulin,
- Chanoines de Rouen :
- R. Morel et
- Nic. Loiseleur.
Requise de prêter serment. Même colloque qu’à la séance du 24 février, voyez ci-dessus. Elle jura enfin sur les saints Évangiles. Puis elle dit : De ce que je sais touchant ce procès, je vous dirai volontiers la vérité. Je vous en dirai autant que si j’étais devant le pape de Rome284.
Interrogée sur ce qu’elle dit touchant N. S. le pape, et sur ce point : à savoir lequel elle croit être le vrai pape, elle répond en demandant s’il y en a deux.
Interrogée si elle ne reçut pas des lettres du comte d’Armagnac pour savoir auquel des trois souverains pontifes285 il devait obéir, R. Que ce comte lui a en effet écrit à ce sujet ; elle lui a répondu entre autres choses que, lorsqu’elle serait à Paris ou ailleurs, en repos, qu’elle lui en écrirait. Elle allait monter à cheval lorsqu’elle donna cette réponse.
Interrogée si les lettres du comte et de Jeanne, que nous fîmes lire à l’audience, contenaient bien sa réponse, R. Qu’elle peut être l’auteur de cette réponse en partie, mais non pour le tout.
Interrogée si elle a dit savoir par le conseil du Roi des rois ce que ledit comte devait faire en cette circonstance, R. Qu’elle n’en sait rien.
Interrogée si elle faisait doute à qui le comte devait obéir, R. Qu’elle ne savait quoi lui mander sur cette obédience ; car le comte demandait à savoir à qui Dieu voulait qu’il obéit. Mais quant à elle, Jeanne, elle tient et croit que nous devons obéir à N. S. le pape qui est à Rome.
Dit aussi qu’elle dit au messager du comte autre chose que ce qui est contenu dans cette copie des lettres ; et que si ce messager ne s’était pas retiré au plus tôt, il aurait été jeté à l’eau ; non toutefois par la volonté de Jeanne.
Item dit que quant à la question d’obédience, elle répondit qu’elle ne savait pas ; mais elle lui manda plusieurs choses qui ne furent point couchées par écrit. Quant à elle, elle croit au pape qui est à Rome.
Interrogée pourquoi elle écrivait qu’elle répondrait ailleurs, puisqu’elle croyait à celui de Rome, R. Que sa réponse avait trait à autre chose qu’au fait des trois pontifes.
Interrogée si elle avait dit que sur le fait des trois pontifes, elle aurait conseil, R. Qu’elle n’a jamais écrit ni fait écrire sur le fait des trois pontifes.
Interrogée si elle a coutume de mettre dans ses lettres les noms Jhésus Maria, avec une croix, R. Que tantôt elle le faisait, et tantôt non. Quelquefois elle mettait une croix, afin que son correspondant ne fit pas ce qu’elle lui écrivait.
La teneur des lettres que Jeanne et le comte s’écrivirent l’un à l’autre est insérée ci-dessous parmi les articles du promoteur.
Il est ensuite donné, à Jeanne, lecture des lettres qu’elle a adressées au roi notre seigneur, au duc de Bedford et autres.
La teneur de ces lettres est insérée ci-dessous parmi les articles du promoteur.
Interrogée ensuite si elle reconnaissait ces lettres, elle répond que oui, excepté ces mots rendez à la pucelle, où il faut rendez au roi ; excepté aussi qu’il y est dit chef de guerre, et 3° qu’on y met corps pour corps ; ces expressions n’étaient pas dans les lettres qu’elle a envoyées286. Dit en outre que jamais aucun seigneur de France ne dicta les lettres qu’elle fit écrire ; mais qu’elle les dicta elle-même avant de les envoyer. Ces lettres toutefois furent montrées à quelques-uns de son parti.
Item dit que avant qu’il soit sept ans les Anglais perdront un plus grand gage qu’ils ne firent devant Orléans, et qu’ils perdraient tout en France ; et cela par la grande victoire que Dieu enverra aux Français. Interrogée comment elle le sait, R. Je le sais bien par révélation : cela arrivera avant sept ans, et je serais bien marrie que cela fût seulement différé. Dit aussi quelle sait cela par révélation, aussi sûrement qu’elle sait que nous sommes présentement devant elle.
Interrogée quand cela arrivera, R. Qu’elle ne sait le jour ni l’heure.
Interrogée quelle année, R. Vous ne l’aurez pas encore ; mais je voudrais bien que ce fût avant la Saint-Jean (24 juin).
Interrogée si elle a dit que d’ici à la Saint-Martin d’hiver (11 novembre) cela arrivera, R. J’ai dit qu’avant la Saint-Martin on verra beaucoup de choses, peut-être sera-ce que les Anglais seront couchés à terre.
Interrogée sur ce qu’elle dit à John Grey ou Jean Gris, son garde, touchant cette fête de Saint-Martin, R. Je vous l’ai dit.
Interrogée par qui elle sait l’avenir, R. Par sainte Catherine et sainte Marguerite.
Interrogée si saint Gabriel accompagnait saint Michel, lorsqu’il vint à elle, R. Qu’elle ne s’en souvient pas. Interrogée si depuis mardi dernier elle a parlé à sainte Catherine et sainte Marguerite, R. Que oui, mais ne sait l’heure. D. Quel jour ? R. Hier et aujourd’hui ; il n’y a de jour qu’elle ne les entende.
Interrogée si elle les a toujours vues dans le même costume, R. Qu’elles ont toujours la même apparence et qu’elles sont couronnées très-richement.
De leurs autres vêtements, elle n’en parle pas.
Item dit qu’elle ne sait rien de leurs robes.
Interrogée comment elle sait que l’apparition est homme ou femme, R. Qu’elle le sait bien et le reconnaît à leur voix et qu’elles le lui ont révélé. Elle ne sait rien qui ne soit par révélation et commandement de Dieu.
Interrogée quelle figure elle y voit, R. Qu’elle voit la face.
D. Ont-elles des cheveux ? R. Il est bon à savoir qu’elles en ont.
Interrogée si ces cheveux sont longs et pendants, R. Je n’en sais rien. Dit aussi qu’elle ne sait s’il y a des bras ou d’autres membres figurés.
Item dit qu’elles parlent en bon et beau langage et qu’elle les entendait parfaitement.
Interrogée comment elles parlaient puisqu’elles n’avaient pas de membres, R. Je m’en rapporte à Dieu.
Item dit que cette voix est belle, douce et humble et qu’elle parle la langue française.
Interrogée si sainte Marguerite parle anglais, R. Comment parlerait-elle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?
Interrogée si, sur leurs têtes ainsi couronnées, lesdites saintes ou figures portaient des anneaux aux oreilles ou ailleurs, R. Je n’en sais rien.
Interrogée si elle-même avait des anneaux, R. (Parlant à moi évêque, P. Cauchon) : Vous en avez un qui vient de moi, rendez-le-moi.
Item dit que les Bourguignons ont entre les mains un autre anneau287. Et elle demanda que si nous avions ledit anneau nous le lui montrassions.
Interrogée qui lui donna l’anneau qu’ont les Bourguignons, R. Que c’est son père ou sa mère, et qu’il y avait écrit ces noms : Jhesus Maria. Elle ne sait qui fit faire ces inscriptions ; il n’y avait pas de pierre, ce lui semble ; et cet anneau lui fut donné à Domrémy.
Item dit que son frère lui avait donné l’autre anneau que nous avions, et qu’il nous chargeait de le donner à l’église.
Item dit qu’elle ne guérit jamais aucune personne en la touchant de l’un de ses anneaux.
Interrogée si saintes Catherine et Marguerite lui ont parlé sous l’arbre dont il a été fait mention ci-dessus, R. Je ne sais rien288.
Interrogée si elles lui ont parlé à la Fontaine proche cet arbre, R. Que oui et qu’elle les a entendues là, mais pour ce qu’elles lui ont dit, elle ne sait.
Interrogée quelles promesses lui firent les saintes, là ou ailleurs, R. Qu’elles ne lui firent aucune promesse, si ce n’est par le congé ou autorisation de Dieu.
Interrogée quelles promesses elles lui avaient faites, R. Cela n’est pas du tout de votre procès. Et289 entre autres choses elles lui dirent que son roi serait restauré ; que ses adversaires le voulussent ou non. Elle dit aussi qu’elles lui promirent de la conduire en paradis et qu’elle le leur avait demandé. Interrogée si elles lui avaient promis autre chose, R. Que oui, mais qu’elle ne dira pas quoi, et que cela ne touche pas au procès. Et dit qu’elle le dira dans trois mois290.
Interrogée si ses voix lui dirent qu’avant trois mois elle sera délivrée de prison, R. Cela n’est pas de votre procès ; cependant j’ignore quand je serai délivrée. Elle ajouta que ceux qui voudraient l’ôter de ce monde pourraient bien s’en aller devant.
Interrogée si son conseil lui a dit qu’elle serait délivrée de sa prison actuelle, R. Reparlez-m’en dans trois mois, je vous répondrai. Elle dit de plus : Demandez aux assistants, sur leur serment, si cela touche à mon procès !
Là-dessus il y eut délibération des assistants : ceux-ci conclurent que cela était du procès. Alors elle répondit : Je vous ai toujours bien dit que vous ne sauriez pas tout. Il faudra bien un jour que je le sois (délivrée) ! Mais je veux être autorisée, pour vous le dire. C’est pourquoi je vous demande délai.
Interrogée si ses voix lui ont défendu de dire la vérité, R. Voulez-vous que je vous dise ce qui concerne le roi de France ? Il y a beaucoup de choses qui ne sont pas du procès. Elle dit encore qu’elle sait bien que son roi gagnera le royaume de France ; et cela elle le sait aussi bien qu’elle sait que nous sommes là en jugement. Elle ajoute qu’elle serait morte, si ce n’eût été la révélation qui la réconforte chaque jour.
Interrogée ce qu’elle fit de sa mandragore291, R. Qu’elle n’a pas de mandragore, et n’en a jamais eu, mais qu’elle a entendu dire qu’il y en a une près de son village et qu’elle ne l’a jamais vue. Elle dit aussi avoir ouï dire que c’était une chose périlleuse et mauvaise à garder ; mais qu’elle ne sait pas à quoi cela sert.
Interrogée où est cette mandragore, dont elle a entendu parler, R. Qu’elle a ouï dire qu’elle est en terre près de l’arbre ci-dessus mentionné, mais elle ne sait le lieu précis. Elle a aussi entendu dire que sur cette mandragore s’élève un coudrier.
Interrogée à quoi elle a entendu dire que sert cette mandragore, R. À faire venir de l’argent ; mais elle n’y croit aucunement, et dit que ses voix ne lui en ont jamais parlé.
Interrogée quelle figure avait saint Michel lorsqu’il lui apparut, R. Qu’elle ne lui a pas vu de couronne ; et de ses vêtements, ne sait rien.
Interrogée s’il avait ses cheveux, R. Pourquoi les lui aurait-on coupés ? Elle dit aussi n’avoir pas vu saint Michel depuis qu’elle a quitté le Crotoy292, et qu’elle ne le voit pas souvent. Elle dit enfin qu’elle ignore s’il a ses cheveux293. Interrogée s’il avait sa balance294, R. Je ne sais. Item dit qu’elle a grande joie à le voir, et il lui semble alors qu’elle n’est pas en péché mortel.
Item que saintes Catherine et Marguerite la font de temps à autre confesser à tour de rôle.
Item que si elle est en péché mortel, elle ne le sait.
Interrogée si en se confessant elle croit être en péché mortel, R. Qu’elle ne sait si elle y a été (en péché mortel), et qu’elle ne croit pas en avoir fait les œuvres. Plaise à Dieu, ajoute-t-elle, que je n’y tombe jamais ! À Dieu ne plaise que je fasse ou aie fait œuvres à la charge de mon âme !
Interrogée quel signe elle donna à son roi qu’elle venait de la part de Dieu, R. Quant à ce, je vous ai toujours dit que vous ne me le tireriez jamais de la bouche… Allez le lui (au roi) demander.
Interrogée si elle a juré de ne pas révéler ce qu’on lui demanderait touchant ce procès, R. Je vous ai déjà dit que je ne vous dirais rien touchant ce qui regarde notre roi, et je ne vous en parlerai pas.
Interrogée si elle ne sait pas le signe qu’elle a donné audit roi, R. Vous n’en saurez rien de moi. On lui observe que cela touche au procès, R. De ce que j’ai promis de tenir bien secret ? Je ne vous le dirai pas. Elle ajoute : Le lieu où j’ai promis est tel que je ne puis révéler ces choses sans me parjurer.
Interrogée à qui elle a promis, R. À saintes Catherine et Marguerite, et le signe fut montré au roi.
Item qu’elle a fait cette promesse aux deux saintes, sans en être requise, mais de sa propre requête parce que trop de gens l’auraient importunée de la même question, si elle n’avait fait cette promesse aux saintes.
Interrogée si le roi était seul quand elle lui montra ce signe, R. J’estime qu’il n’y avait nul autre que lui, quoique à peu de distance de lui il y eût beaucoup de monde.
Interrogée si elle vit alors une couronne sur la tête de son roi, R. Je ne puis vous le dire sans parjure.
Interrogée si son roi avait une couronne à Reims, R. Que suivant ce qu’elle estime, le roi prit volontiers celle qu’il trouva à Reims, mais une autre, bien riche, lui fut apportée plus tard. Il agit ainsi pour faire hâte, à la requête des Rémois, qui voulaient s’épargner la charge des gens d’armes ; s’il avait attendu, il en aurait eu une mille fois plus riche.
Interrogée si elle vit cette couronne plus riche, R. Je ne puis le dire sans parjure295, et si je ne l’ai pas vue je sais par ouï-dire qu’elle est riche et somptueuse à ce degré (aussi belle que je l’ai dit).
Cela fait, nous avons terminé pour ce jour et nous avons assigné pour procéder ultérieurement samedi, huit heures du matin, requérant les assistants de s’y rendre.
1431. Mars 3. — 13e séance. 6e séance des débats.
Item, samedi 3 mars suivant comparut ladite Jeanne devant nous, assisté des pères, seigneurs et maîtres :
- Docteurs en théologie :
- Gilles, abbé de la Ste-Trinité de Fécamp,
- Pierre, prieur de Longueville,
- Jean de Châtillon,
- Érard Ermengart,
- Jean Beaupère,
- J. de Touraine,
- N. Midi,
- Denis de Sabeuvras,
- N. Lami,
- G. Evrard,
- P. Maurice,
- G. Feuillet,
- M. du Quesnoy,
- P. Houdenc,
- J. de Nibat,
- J. Guesdon,
- Docteur en droit canon :
- Guillaume, abbé de N. D. de Cormeilles,
- Docteurs en médecine :
- Guillaume des Jardins,
- Gilles Quenivet,
- Rolland l’Écrivain, et
- Guill. de la Chambre,
- Bacheliers en théologie :
- L’abbé de Saint-Georges,
- L’abbé de Préaux,
- Le prieur de Saint-Lô,
- M. Coppequesne,
- Th. de Courcelles,
- Guillaume Lemaître,
- G. de Baudribois,
- J. Pigache,
- Raoul Silvestre,
- R. de Grouchet,
- P. Minier,
- Licencié en l’un et l’autre droit :
- J. Ledoux,
- Licencié en droit canon :
- Jean du Chemin,
- Jean Colombel,
- R. Auguy,
- Aubert Morel,
- Licencié en droit civil :
- Geoffroy du Crotay,
- Bureau de Cormeilles,
- Nicolas Maulin,
- Chanoine de l’Église de Rouen :
- Nicolas Loyseleur.
En leur présence, nous avons requis Jeanne de jurer qu’elle dirait simplement et absolument la vérité de ce qu’on lui demanderait. R. Ainsi que j’ai déjà fait, je suis prête à jurer. Et elle a juré en touchant les sacro-saints évangiles.
Ensuite donc, comme elle avait dit que saint Michel était ailé y et comme elle ne s’était pas expliquée de même sur les corps et membres de sainte Catherine et de sainte Marguerite, il lui a été demandé ce qu’elle voulait dire là-dessus. R. Je vous ai dit ce que je sais ; je ne vous répondrai pas autre chose. Elle dit qu’elle a aussi bien vu ces trois saint et saintes, qu’elle sait de science certaine qu’ils sont du paradis.
Interrogée si elle vit d’eux autre chose que la face, R. Je vous ai dit tout ce que j’en sais ; mais pour ce qui est de vous dire tout ce que je sais, je préférerais que vous me fissiez couper le cou. Item que tout ce qu’elle saura touchant le procès, elle le dira volontiers.
Interrogée si elle croit que SS. Michel et Gabriel aient des têtes naturelles, R. Je les ai vues de mes yeux, et je crois que ce sont eux aussi fermement qu’il y a un Dieu.
Interrogée si elle croit que Dieu les a formés dans les mode et forme qu’elle les y a vus, R. Que oui.
Interrogée si elle croit que Dieu, dans le principe, les a créés dans ces mode et forme, R. Vous n’en aurez autre chose pour le présent, outre ce que je vous ai répondu.
Interrogée si elle savait par révélation qu’elle s’échapperait, R. Cela ne touche pas votre procès.
Interrogée si ses voix lui en ont rien dit, R. Cela n’est pas de votre procès. Je me reporte au procès, et si tout vous regardait, je vous dirais tout. Elle ajoute que par sa foi elle ignore le jour et l’heure où elle s’échappera.
Interrogée si ses voix lui en ont rien dit en général, R. Oui, vraiment ; elles m’ont dit que je serais délivrée, mais ne sais le jour et l’heure, et que je fasse hardiment chère lie (bonne contenance)296.
Interrogée si lorsqu’elle arriva près de son roi il lui demanda si sa révélation lui avait mandé de changer de costume, R. Je vous en ai répondu, cependant je ne me souviens pas de cette question ; au surplus cela est en écrit à Poitiers.
Interrogée si elle se rappelle que les maîtres qui l’examinèrent, dans l’autre parti, les uns un mois, les autres trois semaines, l’ont interrogée sur son changement d’habit, R. Je ne me le rappelle pas, mais ils m’ont demandé où j’avais pris l’habit d’homme, et je leur ai dit que je l’avais pris à Vaucouleurs.
Interrogée s’ils lui demandèrent si cela avait été par le conseil de ses voix, R. Je ne m’en souviens pas.
Interrogée si sa reine297 lui en parla, lors de sa première visite à cette princesse, R. Je ne m’en souviens pas.
Interrogée si son roi, sa reine et autres de son parti ne l’ont pas requise de déposer l’habit d’homme, R. Cela n’est pas de votre procès.
Interrogée si au château de Beaurevoir elle n’en fut pas requise, R. Oui vraiment, et j’ai répondu que je ne le déposerais pas sans la permission de Dieu.
Ce qui suit est emprunté au texte original de la minute française…
Item dit que la damoiselle de Luxambourg et la dame de Beaurevoir luy offrirent abit de femme ou drap à le faire, et lui requirent qu’elle le portast, et elle répondi qu’elle n’en avoit pas le congié de Nostre Seigneur, et qu’il n’estoit pas encore temps.
Interroguée se messire Jehan de Pressy et autres, à Arras, lui offrirent point d’abit de femme, resporid : Luy et plusieurs autres le m’ont plusieurs fois demandé.
Interroguée s’elle croist qu’elle eust délinqué ou fait péchié mortel de prendre habit de femme : respond qu’elle fait mieulx d’obéir et servir son souverain seigneur, c’est assavoir Dieu. Item dit que s’elle le deust avoir fait, elle l’eust plustost fait à la requeste de ces deux dames que d’autres dames qui soient en France, exceptée sa royne.
Interroguée se, quant Dieu luy révéla qu’elle muast son abit, se ce fust par la voix de saint Michel, de saincte Katherine ou saincte Marguerite, R. Vous n’en aurés maintenant autre chose.
Interroguée, quant son roy la mit premier298 en œuvre et elle fist faire son estaindart, se les gens d’armes et autres gens de guerre firent faire pennonceaulx à la manière du sien, R. Il est bon à savoir que les seigneurs maintenoient leurs armés299. Item, R. Les aucuns compaignons de guerre en firent faire à leur plaisir, et les autres non.
Interroguée de quelle matière ilz les firent faire, se ce fut de toille ou de drap, R. C’estoit de blans satins, et y en avoit en aucuns les fleurs de liz
, et n’avoit que deux ou trois lances de sa compaignie300 ; mais les compaignons de guerre aucunes fois en faisoient faire à la semblance des siens, et ne faisoient cela fors pour congnoistre les siens des autres.
Interroguée s’ilz estoient guères souvent renouvellés, R. Je ne sçay ; quant les lances301 estoient rompues, l’on en faisoit de nouveaulz.
Interroguée s’elle dist point que les pennonceaulx qui estoient en semblance des siens estoient eureux, R. Elle leur disoit bien à la fois : Entrez hardiment parmy les Anglois
, et elle mesme y entroit.
Interroguée s’elle leur dist qu’ilz les portassent hardiment, et qu’ilz airoient bon eur302, R. Elle leur dist bien ce qui estoit venu et qui adviendroit encore.
Interroguée s’elle mectoit ou faisoit point mectre de eaue benoitte sur les pennonceaulx, quant on les prenoit de nouvel, R. Je n’en sçay rien
; et s’il a esté fait, ce n’a pas esté de son commandement. Interroguée s’elle y en a point veu gecter, R. Cela n’est point de vostre procès
; et s’elle y en a veu gecter, elle n’est pas advisée maintenant de en respondre.
Interroguée se les compaignons de guerre faisoient point mectre en leur pennonceaulx : Jhesus-Maria, R. Par ma foy, je n’en sçay rien.
Interroguée s’elle a point tournié (tourner, tournoyer) ou fait tournier toilles par manière de procession autour d’un chastel ou d’église, pour faire pennonceaulx, R. Que non, et n’en a rien veu faire.
Interroguée, quant elle fut devant Jargeau, que c’estoit qu’elle portoit derrière son heaulme, et s’il y avoit aucune chose ront, Par ma foy, il n’y avoit rien.
Interroguée s’elle congnust oncques frère Ricard : respond : Je ne l’avoys oncques veu quant je vins devant Troyes.
Interroguée quelle chière303 frère Ricard lui feist, R. Que ceulx de la ville de Troyes, comme elle pense, l’envoièrent devers elle, disans que ilz doubtoient que ce ne feust pas chose de par Dieu ; et quant il vint devers elle, en approuchant, il faisoit signe de la croix, et gectoit eaue benoicte, et elle lui dist : Approchez hardiement, je ne m’envouleray pas.
Interroguée s’elle avoit point veu, ou fait faire aucuns ymaiges ou painctures d’elle et à sa semblance, R. Qu’elle vit à Arras une paincture en la main d’un Escot304, et y avoit la semblance d’elle toute armée, et présentoit unes lectres à son roy, et estoit agenoullée d’un genoul. Et dit que oncques ne vit ou fist faire autre ymaige ou paincture à la semblance d’elle.
Interroguée d’un tablel chieux son hoste, où il avoit trois femmes painctes, et escript : Justice, Paix, Union
305, R. Qu’elle n’en sçait rien.
Interroguée s’elle sçait point que ceulx de son party aient fait service, messe, oroison pour elle, R. Qu’elle n’en sçait rien, et s’ilz en font service, ne l’ont point fait par son commandement ; et s’ilz ont prié pour elle, il luy est advis qu’ilz ne font point de mal.
Interroguée se ceulx de son party croient fermement qu’elle soit envoyée de par Dieu, R. Ne sçay s’ilz le croient, et m’en actend à leur couraige306 ; mais si ne le croient, si suis-je307 envoiée de par Dieu.
Interroguée s’elle cuide308 pas que en créant309 qu’elle soit envoyée de par Dieu, qu’ilz aient bonne créance, R. S’ils croient qu’elle soit envoyée de par Dieu, ils n’en sont point abusez.
Interroguée s’elle sçavoit point bien le couraige de ceulx de son party, quant ilz luy baisoient les piez et les mains, et les vestemens d’elle, R. Beaucoup de gens la véoient (voyaient) voulentiers ; et (aussi) dit qu’ilz baisoient le mains (moins) ses vestemens qu’elle pouvoit. Mais venoient les pouvres gens voulentiers à elle, pour ce qu’elle ne leur faisoit point de desplaisir, mais les supportoit (soutenait) à son povoir.
Interroguée quelle révérence luy firent ceulx de Troies à l’entrée, R. Ilz ne m’en firent point
; et dit oultre que, à son advis, frère Ricard entra quant (en même temps qu’) eulx à Troies ; mais n’est point souvenante s’elle le vit à l’entrée.
Interroguée s’il fist point de sermon à l’entrée de la venue d’elle, R. Qu’elle n’y arresta guères, et n’y jeust oncques310 ; et quant au sermon, elle n’en sçait rien.
Interroguée s’elle fut guères de jours à Rains, R. Je crois que nous y fusmes quatre ou cinq jours.
Interroguée s’elle y leva point d’enfant, R. Que à Troyes en leva ung ; mais de Rains n’a point de mémoire, ne de Chasteau-Tierry, et aussi deux en leva à Saint-Denis. Et voulentiers mectoit nom aux filz Charles, pour l’ouneur de son roy, et aux filles Jehanne ; et aucunes fois, selon ce que les mères vouloient.
Interroguée se les bonnes femmes de la ville touchoient point leurs agneaulx (anneaux) à l’anel qu’elle portoit, R. Maintes femmes ont touché à ses mains et à ses agneaulx ; mais ne sçait point leur couraige ou intention.
Interrogée qu’ilz furent ceulx de sa compaignie qui prindrent papillons devant Chasteau-Tierry en son estaindart, R. Qu’il ne fust oncques fait ou dist de leur party, mais ce ont fait ceulx du party de deçà, qui l’ont controuvé (imaginé).
Interroguée qu’elle fist à Rains des gans où son roy fut sacré, R. Il y oult (eut) une livrée de gans pour bailler aux chevaliers et nobles qui là estoient. Et en y oult ung qui perdit ses gans
; mais ne dist point qu’elle les feroit retrouver. Item dit que son estaindart fut en l’église de Rains ; et luy semble que son estaindart fut assés près de l’autel ; et elle mesmes luy (le) tint ung poy, (un peu) et ne sçait point que frère Richard le tenist.
Interroguée, quant elle aloit par le pais, s’elle recepvoit souvens sacrement de confession et de l’autel (communion), quant elle venoit ès bonnes villes, R. Que ouil, à la fois…
Interroguée s’elle recepvoit lesdiz sacremens en abit d’omme, R. Que ouil ; mais ne a point mémoire de le avoir reçeu en armes.
Interroguée pourquoy elle prinst la haquenée de l’évesque de Senlis, R. Elle fut achetée deux cents salus ; si les eust ou non, elle ne sçait ; mais en oult assignation311, où il en fust payé ; et si (de plus) lui rescrist (récrivit) que il la reairoit (recouvrerait) s’il vouloit, et qu’elle ne la vouloit point rien, et qu’elle ne valoit rien312 pour souffrir paine.
Interroguée quelle aaige avoit l’enfanta Laigny qu’elle ala visiter, R. L’enfant avoit trois jours ; et fut apporté à Laigny à Nostre-Dame, et luy fut dit que les pucelles de la ville estoient devant Nostre-Dame, et qu’elle y voulsist aler prier Dieu et Nostre-Dame qu’il lui voulsist (voulût) donner vie ; et elle y ala, et pria avec les autres. Et finablement il y apparut vie, et bailla (respira) trois fois ; et puis fut baptizé, et tantost mourut, et fut enterré en terre saincte313. Et y avoit trois jours, comme l’on disoit, que en l’anfant n’y estoit apparu vie, et estoit noir comme sa coste314 ; mais quant il baisla, la couleur lui commença à revenir. Et estoit avec les pucelles à genoulz devant Nostre-Dame à faire sa prière.
Interroguée s’il fut point dit par la ville que ce avoit elle fait faire et que ce estoit à sa prière, R. Je ne m’en enquéroye (occupais) point.
Interroguée s’elle congneust point de Katherine de la Rochelle, ou s’elle l’avoit veu, R. Que ouil, à Jargeau et à Montfaucon en Berry.
Interroguée s’elle luy monstra point une dame vestue de blanc, qu’elle disoit qui luy apparoissoit aucunes fois, R. Que non.
Interroguée qu’elle lui dist, R. Que cette Katherine lui dist qui (qu’il) venoit à elle une dame blanche vestue de drap d’or, qui luy disoit qu’elle alast par les bonnes villes, et que le roy lui baillast des héraulx et trompectes, pour faire crier quiconques airoit (aurait) or, argent ou trésor mucié (caché), qu’il apportast tantoust (aussitôt), et que ceulz qui ne le feroient, et qui en aroient de muciez, qu’elle les congnoistroit bien, et sçaroit trouver lesdiz trésors ; et que ce seroit pour paier les gens d’armes d’icelle Jehanne. À quoy ladite Jehanne respondit que elle retournast à son mary, faire son mesnaige et nourrir ses enfans. Et pour en savoir la certaineté, elle parla à saincte Marguerite ou saincte Katherine, qui luy dirent que du fait de icelle Katherine n’estoit que folie, et estoit tout nient (néant). Et escript (écrivit) à son roy qu’elle luy diroit ce qu’il en devoit faire ; et quant elle vint à luy, elle luy dist que c’estoit folie et tout nient du fait de ladite Katherine ; toutes voies frère Richart vouloit que on la mist en œuvre ; et en ont esté très mal [contens] d’elle, lesdits frère Richart et ladicte Katherine.
Interroguée s’elle parla point à Katherine de la Rochelle du fait d’aler à La Charité, R. Que ladicte Katherine ne luy conseilloit point qu’elle y alast, et que il faisoit trop froit, qu’elle n’yroit point.
Item dit à ladicte Katherine, qui vouloit aler devers le duc de Bourgogne pour faire paix, qui (qu’il) luy sembloit que on n’y trouverait point de paix, se ce n’estoit par le bout de la lance (à force d’armes).
Item dit qu’elle demanda à celle Katherine se celle dame venoit toutes les nuys ; et pour ce, coucheroit avec elle. Et y coucha, et veilla jusques à mynuit, et ne vit rien ; et puis s’endormit. Et quand vint au matin, elle demanda s’elle estoit venue ; et luy respondit qu’elle estoit venue ; et lors dormoit ladicte Jehanne et ne l’avoit peu esveiller. Et lors luy demande s’elle vendroit point l’andemain315, et ladicte Katherine luy respondit que ouil. Pour laquelle chose dormit icelle Jehanne de jour, afin qu’elle peust veiller la nuit. Et coucha la nuit ensuivant avec la dicte Katherine, et veilla toute la nuit ; mais ne vit rien, combien que souvent lui demandast : Vendra elle point ?
Et ladicte Katherine luy respondit : Ouil, tantost.
Interroguée [sur ce] qu’elle fist sur les fossés de La Charité, R. Qu’elle y fist faire ung assault ; et dit qu’elle n’y gecta (jeta) ou fist gecter eaue par manière de aspersion.
Interroguée pour quoy elle n’y entra, puisqu’elle avoit commandement de Dieu, R. Qui vous a dit que je avois commandement de y entrer ?
Interroguée s’elle oult point de conseil de sa voix, R. Qu’elle s’en vouloit venir en France ; mais les gens d’armes luy disrent que c’estoit le mieulx d’aler devant La Charité premièrement.
Interroguée s’elle fut longuement en celle tour de Beaurevoir, R. Qu’elle y fut quatre mois ou environ, et dist, quant elle sceut les Anglois venir, elle fut moult courroucée, toutes voies ses voix lui défendirent plusieurs fois qu’elle ne saillist (sautast) ; et enfin pour la doubte des Anglois, sailli et se commanda à Dieu et à Nostre-Dame, et fut blécée. Et quant elle eust sailli, la voix saincte Katherine luy dist qu’elle fist bonne chière316, et qu’elle gariroit, et que ceulx de Compiègne airoient secours.
Item dit qu’elle prioit tousjours pour ceulx de Compiègne, avec son conseil.
Interroguée qu’elle dist, quant elle eust sailly, R. Que aucuns disoient que elle estoit morte, et tantoust qu’il apparut aux Bourguegnons qu’elle estoit en vie, ilz lui dirent qu’elle estoit saillie.
Interroguée s’elle dist point qu’elle aimast mieulx à mourir que d’estre en la main des Angloys, R. Qu’elle aymeroit mieulx rendre l’âme à Dieu que d’estre en la main des Anglois.
Interroguée s’elle se courouça point, et s’elle blasphéma point le nom de Dieu, R. qu’elle n’en maugréa oncques ne sainct ne saincte, et qu’elle n’a point accoustumé à jurer.
Interroguée du fait de Suessons (Soissons), pour ce que le cappitaine avoit rendu la ville, et que elle avoit regnoié (et qu’elle avait dit en reniant) Dieu, que s’elle le tenoit, elle le feroit tranchier en quatre pièces, R. Qu’elle ne regnoia oncques sainct ne (ni) saincte, et que ceulx qui l’ont dit, ou raporté, ont malentendu.
Après tout ce qui précède, Jeanne fut remmenée dans le lieu qui lui avait été assigné pour prison. Puis ensuite nous, évêque susdit, nous dîmes que, continuant le procès et sans l’interrompre, nous appellerions quelques docteurs et gens habiles en l’un et l’autre droit, divin et humain, qui recueilleraient ce qui est à recueillir dans les choses confessées par ladite Jeanne ; et, après les avoir visitées et recueillies, s’il y avait quelques points sur lesquels il semblât convenable d’interroger à nouveau ladite Jeanne, elle serait interrogée par quelques commissaires par nous députés, sans incommoder pour cela tout l’ensemble de assistants. Nous avons ordonné que le tout serait rédigé par écrit, afin que, chaque fois qu’il y aurait lieu, lesdits docteurs et jurisconsultes puissent en délibérer et émettre leurs opinions et conseils. Nous leur dîmes qu’ils eussent dès maintenant à étudier et voir, chez eux, touchant le sujet et ce qu’ils avaient déjà entendu du procès, ce qui leur semblerait à faire ; en les priant d’en référer à nos commissaires présents et futurs, ou de conserver devers eux ces notions, pour en délibérer plus mûrement et utilement, en temps et lieux convenables, et d’en rendre leur sentiment. Nous avons enfin défendu à tous et chacun des assesseurs de s’éloigner de Rouen sans notre permission avant la fin de ce procès.
Fin de la première session au série des séances publiques.
Mars 4, 5, 6, 7, 8, 9. — Séances 14e à 19e Dans la maison de l’évêque de Beauvais. Il est arrêté que Jeanne sera interrogée de nouveau.
Item le dimanche 4 et les lundi, mardi, mercredi jeudi et vendredi suivants, nous, évêque susdit, convoquâmes, dans notre maison d’habitation, à Rouen, plusieurs solennels docteurs et maîtres, et autres habiles en droit humain et divin. Ceux-ci, ayant recueilli par nos ordres les confessions et réponses de la dite Jeanne, firent également un extrait des points sur lesquels ces réponses paraissaient insuffisantes et sur lesquels on estimait qu’elle devait être interrogée de nouveau. Sur ces recueil et extrait, du conseil et avis des susdits, nous avons conclu qu’il serait procédé à cet interrogatoire ultérieur. Et comme, attendu nos diverses occupations, nous ne pouvions pas toujours y vaquer en personne, nous avons délégué vénérable et discrète personne Me Jean de la Fontaine, maître et licencié, etc., ci-dessus nommé, pour interroger judiciairement ladite Jeanne en notre nom. Nous l’avons commis à ce titre le vendredi 9 susdit, présents les docteurs et maîtres : Jean Beaupère, J. de Touraine. N. Midi, P. Maurice, Th. de Courcelles, N. Loyseleur et G. Manchon, ci-dessus nommés.
Mars 10. — 20e séance. Première séance dans la prison.
Item le samedi suivant, 10 mars, nous, évêque, nous sommes rendu à une chambre du château de Rouen qui avait été assignée à ladite Jeanne pour prison. Là, en présence et assisté de :
M. [Jean de la Fontaine], notre commissaire député,
N. Midi,
G. Feuillet, et de :
Jean Fécard avocat, et maître Jean Mathieu, prêtre, témoins appelés, nous avons requis la dite Jeanne de faire et prêter serment qu’elle dirait la vérité sur ce qu’on lui demanderait.
Ici reprend la minute en français du temps. Jeanne répond :
Je vous promet que je diray vérité de ce qui touchera vostre procès ; et plus me contraindrés jurer, et plus tart vous le diray.
Interroguée par Jean de la Fontaine, commissaire, en ces termes : Par le serement que vous avez fait, quant vous venistes (vintes) derrenièrement à Compiègne, de quel lieu estiés-vous partie ?
R. Que (elle venait) de Crespy en Valoys.
Interroguée, quant elle fut venue à Compiègne ; s’elle fut plusieurs journées avant qu’elle feist aucune saillie (sortie), R. Qu’elle vint à heure secrète du matin, et entra en la ville, sans ce que ses annemis le sceussent guières, comme elle pense ; et ce jour mesmes, sur le soir, feist la saillie dont elle fut prinse (prise).
Interroguée se (si) à la saillie l’en souna les cloches, R. Se on les souna, ce ne fut point à son commandement ou par son seu ; et n’y pensoit point ; et si, (ainsi, aussi bien,) ne lui souvient s’elle avoit dit que on les sounast.
Interroguée s’elle fist celle saillie du commandement de sa voix, R. Que en la sepmaine de Pasques derrenièrement passé, elle estant sur les fossés de Meleun, luy fut dit par ses vois, c’est assavoir, saincte Katherine et saincte Marguerite, qu’elle seroit prinse avant qu’il fust là Saint Jehan, et que ainsi failloit qui (qu’il) fust fait, et qu’elle ne s’esbahit, et print (prît) tout en gré, et que Dieu lui aideroit.
Interroguée se, depuis ce lieu de Meleun, luy fut point dit par ses dictes vois qu’elle seroit prinse, R. Que ouil, par plusieurs fois, et comme (pour ainsi dire) tous les jours. Et à ses voix requeroit, quant elle seroit prinse, qu’elle fust morte tantoust, sans long travail de prison317, et ilz luy disrent qu’elle prinst (prît) tout en gré, et que ainsi le falloit faire ; mais ne luy disrent point l’eure ; et si elle l’eust sceu, elle n’y fust pas alée ; et avoit plusieurs fois demandé sçavoir l’eur (heure), et ilz ne lui dirent point.
Interroguée se ses voix, lui eussent commandé qu’elle fust saillie (sortie) et signifié qu’elle eust esté prinse, s’elle y fust alée, R. S’elle eust sceu l’eure, et qu’elle deust estre prinse, elle n’y fust point alée voulentiers ; toutes voies elle eust fait leur commandement en la fin, quelque chose qui luy dust estre venue.
Interroguée se (si), quant elle fit celle saillie, s’elle avoit eu voix de partir et faire celle (cette) saillie, R. Que ce jour ne sceut point (par avance) sa prinse, et n’eust (n’eut) autre commandement de yssir (sortir) ; mais toujours318 luy avoit esté dit qu’il falloit qu’elle feust prisonnière.
Interroguée se, à faire celle saillie, s’elle passa par le pont, respond qu’elle passa par le pont et par le boulevart, et ala avec la compaignie des gens de son party sur les gens de Monseigneur de Luxambourg, et les rebouta par deux fois jusques au logeis des Bourguegnons, et à la tierce (troisième) fois jusques à my le chemin ; et alors les Anglois, qui là estoient, coupèrent les chemins à elle et ses gens, entre elle et le boulevart ; et pour ce se retraïrent ses gens ; et elle en se retraiant ès champs en costé, devers Picardie près du boulevart, fut prinse ; et estoit la rivière entre Compiègne et le lieu où elle fut prinse ; et n’y avoit seullement, entre le lieu où elle fut prinse et Compiègne, que la rivière, le boulevert et le fossé dudit boulevert.
Interroguée se en icelluy estaindart, le monde est painct, et les deux angles (anges), etc. R. Que ouil et n’en eust (eut) oncques (jamais) que ung319.
Interroguée quelle signifiance c’estoit que prendre-Dieu tenant le monde et ses deux angles, R. Que saincte Katherine et saincte Marguerite luy disrent qu’elle prinst hardiement, et le portast hardiement, et qu’elle fist mectre en paincture là le Roy du ciel. Et ce dist à son roy, mais très envis320 ; et de la signifiance ne sçait autrement.
Interroguée s’elle avoit point escu et armes, Respond qu’elle n’en eust oncqnes point ; mais son roy donna à ses frères armes, c’est assavoir, ung escu d’asur, deux fleurs de liz d’or et une espée parmy ; et en ceste ville à devisé à ung painctre celles armes, pour ce qui luy avoit demandé quelles armes elle avoit. Item, dit que ce fut donné par son roy à ses frères, à la plaisance d’eulz, sans la requeste d’elle, et sans révélacion.
Interroguée s’elle avoit ung cheval, quand elle fut prinse, coursier ou haquenée, R. Qu’elle estoit à cheval, et estoit ung demi coursier celluy sur qui elle estoit, quand elle fut prinse.
Interroguée qui luy avoit donné cellui cheval, R. Que son roy, ou ses gens luy donnèrent de l’argent du roy ; et en avoit cinq coursiers de l’argent du roy, sans les trotiers321 où il en avoit plus de sept.
Interroguée s’elle eust oncques autres richesses de son roy que ces chevaulx, R. Qu’elle ne demandoit rien à son roy, fors bonnes armes, bons chevaulx et de l’argent à paier les gens de son hostel.
Interroguée s’elle n’avoit point de trésor, R. Que 10 ou 12 mille322 qu’elle a vaillant, n’est pas grand trésor à mener la guerre, et que c’est pou de chose, et lesquelles choses ont ses frères, comme elle pense, et dit que ce qu’elle a, c’est de l’argent propre de son roy.
Interroguée quel est le signe qui vint à son Roy, R. Que il est bel et honnouré, et bien créable, et est bon, et le plus riche qui soit.
Interroguée pourquoy elle ne voult aussi bien dire et monstrer le signe dessus dit, comme elle voult (voulut) avoir le signe de Katherine de la Rochelle, R. Que, — se le signe de Katherine eust esté aussi bien monstré devant notables gens d’Église et autres, arcevesques et évesques, c’est assavoir devant l’arcevesque de Rains et autres évesques dont elle ne sçait le nom, (et mesmes y estoit Charles de Bourbon, le sire de la Trimoulle, le duc d’Alençon et plusieurs autres chevaliers a qui le veirent et oïrent aussi bien comme elle voit ceulx qui parloient à elle aujourd’hui) comme celluy dessus dit estre monstré, — elle n’eust point demandé sçavoir le signe de ladicte Katherine323. Et toutesvoies elle sçavoit au devant (antérieurement) par saincte Katherine et saincte Marguerite que, du fait de la dicte Katherine de la Rochelle, ce estoit tout néant…
Interroguée se le dit signe dure encore, R. Il est bon à sçavoir, et qu’il durera jusques à mil ans, et oultre.
Item que ledit signe est en trésor du roy.
Interroguée ce (si) c’est or, argent ou pierre précieuse, ou couronne. R. Je ne vous en diray autre chose ; et ne sçaroit homme deviser aussi riche chose comme est le signe ; et toutes voies le signe qui vous fault, c’est que Dieu me délivre de vos mains, et est le plus certain qu’il vous sçache envoyer324.
Item dit que, quant elle deust partir à aller à son roy, luy fut dit par ses voix : Va hardiment ; quant tu seras devers le roy, il aura bon signe de te recepvoir et croire.
Interroguée quant le signe vint à son roy, quelle révérence elle y fist, et s’il vint de par Dieu : respond qu’elle mercia Nostre Seigneur de ce qui (qu’il) la délivra de la paine des clercs325 de par delà qui argüoient contre elle, et se agenoulla plusieurs fois.
Item dit que ung angle de par Dieu, et non de par autre, bailla le signe à son roy ; et elle en mercia moult de fois Nostre Seigneur.
Item dit que les clercs de par delà cessèrent à la argüer, quant ilz eurent sceu le dit signe.
Interroguée se (si) les gens d’église de par delà veirent le signe dessus dit, R. Que quant son roy et ceulx qui estoient avec luy eurent veu ledit signe, et mesmes l’angle qui le bailla, elle demanda à son roy s’il estoit content ; et il respondit que ouil. Et alors elle party et s’en ala en une petite chappelle assés près, et ouyt lors dire que après son partement, plus de trois cens personnes veirent ledit signe326.
Dit oultre que par l’amour d’elle, et qu’ilz la laissassent à interroguer, Dieu vouloit permeictre que ceulx de son party qui veirent ledit signe, le veissent.
Interrogée se son roy et elle firent point de révérence à l’angle, quant il apporta le signe, respond que ouil, d’elle ; et se agenoulla et oulta (ôta) son chaperon327.
Mars 12. — 21e séance. Le vicaire chez l’évêque est requis conformément à sa nouvelle commission.
Item, le lundi 12, comparut en notre maison d’habitation, à Rouen, religieuse et discrète personne :
Frère Jean Lemaître, de l’ordre des F. F. prêcheurs, ci-dessus nommé, vicaire du dit inquisiteur en France.
Présents : vénérables et discrètes personnes maîtres :
Thomas Fiefvet, et
Pasquier de Vaux, docteurs en décret ;
Nicolas de Hubent, notaire apostolique ; et
Frère Isambard de la Pierre, de l’ordre des Frères prêcheurs.
Nous, évêque, avons exposé au dit vicaire que, au commencement de ce procès, nous l’avions sommé de s’adjoindre à la cause, lui offrant de lui communiquer les actes, etc., qui s’y rapportaient. Le dit vicaire s’y était refusé par les motifs relatés ci-dessus.
C’est pourquoi, pour plus de sûreté, etc., nous décidâmes d’écrire à l’inquisiteur lui-même, etc. Lors donc que le dit inquisiteur eut reçu nos lettres, déférant avec bienveillance à notre requête, pour l’honneur et l’exaltation de la foi orthodoxe, il commit et députa le dit J. Lemaître à déduire et terminer cette cause, par lettres patentes scellées de son sceau, lettres dont la teneur est ci-après reproduite.
C’est pourquoi nous sommions et requérions ledit Lemaître de s’adjoindre au procès suivant la teneur de sa commission.
Le dit frère nous a répondu qu’il verrait volontiers la dite commission à lui adressée, ensemble le procès signé des notaires et les autres communications que nous voudrions lui faire ; puis que, tout vu et considéré, il nous rendrait réponse et qu’il ferait son devoir pour la sainte Inquisition. Nous lui dîmes alors que déjà il avait assisté à une bonne partie du procès, qu’il avait pu entendre beaucoup de réponses de Jeanne, que d’ailleurs nous étions consentants de lui communiquer le procès et tout ce qui s’était fait en cette matière, afin qu’il les vit et en prit connaissance.
Suit la teneur des lettres de commission, envoyées par M. l’inquisiteur, dont il est fait mention ci-dessus.
À Notre cher fils en Jésus-Christ frère J. Lemaître, de l’ordre des FF. prêcheurs, F. J. Graverent, du même ordre, humble professeur de théologie et inquisiteur de la dépravation hérétique, commis par l’autorité apostolique pour le royaume de France, salut en l’auteur et consommateur de la foi le Seigneur Jésus-Christ. Comme ainsi soit que notre révérend père en Dieu et seigneur, mon seigneur l’évêque de Beauvais nous ait écrit, etc. Pierre, etc.328. Et comme nous, légitimement empêché ne pouvons à cette heure nous rendre commodément à Rouen, par ces motifs et nous confiant dans votre zèle et discrétion, nous vous avons commis et commettons spécialement par la teneur des présentes, pour ce qui concerne notre office ainsi que le fait et affaire de la femme susdite, jusqu’à la sentence définitive inclusivement, dans l’espoir que vous y procéderez justement et saintement pour la louange de Dieu, l’exaltation de la foi et l’édification du peuple. En témoignage de ce le sceau dons nous usons pour notre office a été mis à ces présentes. Donné à Coutances329, l’an du Seigneur 1430 (1431 nouveau style), le quatrième jour de mars. Ainsi signé : N. Ogier.
Mars 12. — 22e séance. Interrogatoire dans la prison.
Le même jour, lundi 12 mars, après le dimanche de Lætare Jerusalem, nous, évêque susdit, nous sommes rendu dans la chambre assignée pour prison à la dite Jeanne, dans le château de Rouen. Là, nous fusmes assisté de :
- Délégué :
- Jean de la Fontaine,
- Doteurs en théologie :
- Nicolas Midi,
- Gerard Feuillet,
Furent présents :
- Docteurs en droit canon :
- Thomas Fiefvet,
- Pasquier de Vaux,
- Notaire apostolique :
- Nicolas de Hubent.
Requise par Monseigneur l’évêque de dire la vérité, R. De ce qui touchera vostre procès, comme autrefois vous ay dit, je diray voulentiers vérité.
Elle jura ainsi présents maîtres Thomas Fievé et Nicolas de Hubent ainsi que J. Carbonnier.
Interroguée ensuite par Me J. de la Fontaine, délégué, 1° se l’ange qui apporta le signe parla point, R. Que ouil ; et que il dist à son roy que on la mist en besoingne, et que le païs seroit tantoust allégié.
Interroguée se l’angle qui apporta ledit signe fut l’angle qui premièrement apparu à elle, ou se ce fut ung autre, R. C’est tousjours tout ung, et oncques ne luy faillit.
Interroguée se l’angle luy a point failli, de ce qu’elle a esté prinse, aux biens de fortune : respond qu’elle croist, puisqu’il plaist à Nostre Seigneur, c’est le mieulx qu’elle soit prinse.
Interroguée se, ès biens de grâce, l’angle luy a point failli, R. : Et comme me faudrait-il, quand il me conforte tous les jours ?
Et enctend cest confort, que c’est de saincte Katherine et saincte Marguerite330.
Interroguée s’elle (si elle) les appelle ou s’ilz viennent sans appeler (sans qu’on les appelle), R. Ilz viennent souvent sans appeller, et autre fois (d’autres fois) s’ilz ne venoient bien tost, elle requerroit Nostre Seigneur qu’il les envoyast.
Interroguée s’elle les a aucunes fois appellées, et ilz (elles) n’estoient point venues, R. Qu’elle n’en oult oncques besoing pour qu’elle ne les ait331.
Interroguée se saint Denis apparut oncques à elle, R. Que non, qu’elle saiche.
Interroguée se, quant elle promist à Nostre Seigneur de garder sa virginité ; s’elle parloit à luy, R. Il debvoit bien suffire de le promettre à ceulx qui étoient envoyés de par luy ; c’est assavoir, saincte Katherine et saincte Marguerite.
Interroguée qui la meut (mut) de faire citer ung homme à Toul332, en cause de mariage, R. Je ne le feis (fis) pas citer ; mais ce fut il (lui) qui me fist citer
; et là jura devant le juge dire vérité ; et enfin qu’elle ne luy avoit point fait de promesse. Item dit que la première fois qu’elle oy (ouït) sa voix, elle voa (voua) sa virginité, tant qu’il plairoit à Dieu. Et estoit en l’aage de XIII ans ou environ. Item dit que ses voix la asseurèrent de gaigner son procès.
Interroguée se (si) de ces visions elle a point parlé à son curé, ou autre homme d’église, R. Que non : mais seulement à Robert de Baudricourt et à son roy. Et dit oultre qu’elle ne fust point contraincte de ses voix à le celer (cacher) ; mais doubtoit (craignait) moult le révéler, pour doubte (crainte) des Bourguegnons, qu’ilz ne la empeschassent de son voyage ; et par espécial doubtoit moult son père, qu’il ne la empeschast de son véage faire.
Interroguée s’elle cuidoit (croyait) bien faire de partir sans le congié de père ou mère, comme il soit ainsi que on doit honnourer père et mère, R. Que en toutes autres choses elle a bien obéy à eulx, excepté de ce partement, mais depuis leur en a escript, et luy ont pardonné.
Interroguée se, quant elle partit de ses père et mère elle cuidoit point péchier, R. Puis que Dieu le commandoit, il le convenoit faire.
Et dit oultre, puisque Dieu le commandoit, s’elle eust cent pères et cent mères, et s’il eust (si elle eut) été fille de roy, si333 fust-elle partie.
Interroguée s’elle demanda à ses voix qu’elle deist (dît) à son père et à sa mère son partement, R. Que, quant est de père et de mère, ilz estoient assés contens qu’elle leur dist, se n’eust esté la paine qu’ilz luy eussent fait, s’elle leur eust dit ; et quant est d’elle, elle ne leur eust dit pour chose quelconque.
Item dit que ses voix se raportoient à fille de le dire à père ou mère, ou de s’en taire.
Interroguée se, quant elle vit saint Michiel et les angles, s’elle leur faisoit révérence, R. Que ouil ; et baisoit la terre après le partement, où ilz avoient repposé, en leur faisant révérence.
Interroguée se ilz estoient longuement avec elle, R. Ilz viegnent beaucoup de fois entre les chrestiens, que on ne les voit pas ; et les a beaucoup de fois veuz (c’est-à-dire : sçus) entre les chrestiens.
Interroguée se de saint Michel ou de ses voix, elle a point eu de lectres, R. Je n’en ay point de congié de le vous dire ; et entrecy et huit jours, je en respondray volentiers ce que je sçauray.
Interroguée se ses voix l’ont point appellée fille de Dieu, fille de l’Église, la fille au grand cuer, R. Que au devant du siège d’Orléans levé, et depuis, tous les jours, quant ilz parlent à elle, l’ont plusieurs fois appelée Jehanne la Pucelle, fille de Dieu334.
Interroguée, puisqu’elle se dit fille de Dieu, pourquoy elle ne dist voulentiers Pater noster, R. Elle le dist voulentiers ; et autrefois, quant elle refusa le dire, c’estoit en intencion que Monseigneur de Beauvès la confessast335.
Mars 12. — 23e séance. Séance de relevée.
Mêmes assesseurs ; P. Cauchon, absent.
Interroguée des songes de son père, R. Que quant elle estoit encore avec ses père et mère, luy fut dit par plusieurs fois par sa mère, que son père disoit qu’il avoit songé que avec les gens d’armes s’en iroit la dicte Jehanne sa fille ; et en avoient grant cure (souci) ses père et mère de la bien garder, et la tenoient en grant subjection ; et elle obéissoit à tout, si non au procès de Toul, au cas de mariage336.
Item dit qu’elle a ouy dire à sa mère que son père disoit às es ses frères : Se je cuidoye que la chose advensist (advînt) que j’ay songié (songée) d’elle, je vouldroye que la noyessiés (noyassiez), et se vous ne le faisiés, je la noieroye moy mesmes.
Et a bien peu qu’ilz ne perdirent le sens, quant elle fut partie à aler à Vaucouleur337.
Interroguée se (si) ces pensées ou songes venoient à son père puis (depuis) qu’elle eust ses visions, R. Que ouil, plus de deux ans puis qu’elle oult les premières voix.
Interroguée se ce fust à la requeste de Robert ou d’elle, qu’elle prinst abit d’omme, R. Que ce fut par elle, et non à la requeste d’omme du monde.
Interroguée se la voix lui commanda qu’elle prinst abit d’homme, R. Tout ce que j’ay fait de bien, je l’ay fait par le commandement des voix.
Et dit oultre, quant à cest habit, en respondra autre fois, que de présent n’en est point advisée ; mais demain en respondra.
Interroguée se en prenant habit d’omme, elle pensoit mal faire, R. Que non ; et encore de présent, s’elle estoit en l’autre party, et et en cest habit d’omme, luy semble que ce seroit ung des grans biens de France, de faire comme elle faisoit au devant de sa prinse.
Interroguée comme (comment) elle eust délivré le duc d’Orléans, R. Qu’elle eust assés prins de sa prinse des Angloys pour le ravoir338 et se elle n’eust prins assés prinse de çà, elle eust passé la mer pour le aler quérir à puissance en Angleterre.
Interroguée se saincte Marguerite et saincte Katherine luy avoient dit, sans condition et absolument, qu’elle prendroit gens suffisans pour avoir le duc d’Orléans qui estoit en Angleterre, ou autrement qu’elle passeroit la mer pour le aler quérir et ad mener dedans trois ans, R. Que ouil ; et qu’elle dit à son roy, qu’il la laissast faire des prisonniers339. Dit oultre d’elle que s’elle eust duré trois ans sans empeschement, elle l’eust délivré.
Item dit qu’il y avoit plus bref terme que de trois ans, et plus long que d’un an, mais n’en a pas de présent mémoire.
Interroguée du signe baillé à son roy, R. Qu’elle en aura conseil à saincte Katherine.
Mars 13. — 24e séance. Le vicaire de l’Inquisition se joint à la cause.
Item ce jour de mardi 13 mars, nous, évêque, nous rendîmes à la dite prison. Là, aussitôt, comparut :
Frère Jean Lemaître, susdit, en présence de : MM.
- J. de la Fontaine,
- N. Midi,
- G. Feuillet,
- N. de Hubent et
- Is. de la Pierre, de l’Ordre des Frères prêcheurs.
Le dit F. J. Lemaître, vu les lettres à lui adressées par M. l’inquisiteur, ensemble les autres choses à considérer, s’est adjoint au dit procès, étant prêt à procéder selon droite raison à la décision ultérieure de l’affaire. Ce que nous avons exposé charitablement à la dite Jeanne, l’exhortant et avertissant, pour le salut de son âme, à dire la vérité dans cette cause, sur tout ce qui lui serait demandé. Et dès lors ledit vicaire, voulant procéder plus outre, ordonna M. Jean d’Estivet, chanoine des églises de Bayeux et Beauvais, pour promoteur de la sainte Inquisition ; noble homme Jean Gris, écuyer du corps du roi notre sire (Henri VI), et Jean Baroust, gardes de la prison ; et M. J. Massieu, prêtre exécuteur des citations et convocations ; lesquels, ci-dessus nommés, ont déjà été par nous délégués et commis à ces offices, etc.
Lettres du vicaire qui instituent ces mandataires.
À tous ceux qui ces présentes lettres verront, frère Jean Lemaître, de l’ordre des FF. prêcheurs, vicaire général de Révérend Père, seigneur et maître Jean Graverent, etc., inquisiteur, etc., salut, etc., [Le dispositif se compose de formules déjà reproduites.] Donné et fait à Rouen, l’an du Seigneur 1430 (1431 n. s.), le mardi 13e jour de mars. Ainsi signé : Bois-Guillaume et Manchon.
Cela fait, comme il a été dit, dans le lieu ci-dessus désigné, nous, évêque susdit et Frère Jean Lemaître, vicaire de l’Inquisiteur, nous avons désormais procédé d’un commun accord à interroger et faire interroger ladite Jeanne, comme il avait été commencé précédemment340.
Mardi 13 mars 1431. — Suite de l’audience.
Interroguée premièrement du signe baillié à son roy, quel (il) fut, R. Estes-vous content que je me parjurasse ?
Interroguée, par monseigneur le vicaire de l’Inquisiteur, s’elle avoit juré et promis à saincte Katherine non dire ce signe, R. J’ay juré et promis non dire ce signe, et de moy mesme, pour ce que on m’en chargeoit trop de le dire.
Et adonc dist elle mesmes : Je promect que je n’en parleray plus à homme.
Item dit que le signe, ce fut que l’angle certifioit à son roy en luy apportant la couronne, et luy disant que il aroit tout le royaume de France entièrement à l’aide de Dieu, et moyennant son labour (travail) ; et qu’il la meist en besoingne, c’est assavoir que il luy baillast des gens d’armes, autrement il ne seroit mye si tost couronné et sacré.
Interroguée se depuis hier ladicte Jehanne a parlé à saincte Katherine, R. Que depuis elle l’a ouye ; et toutes voies (toutefois) luy a dit plusieurs fois qu’elle responde hardiment aux juges de ce qu’ils demanderont à elle, touchant son procès.
Interroguée en quelle manière l’angle apporta la couronne, et s’il la mist sur la teste de son roy, R. Elle fut baillée à ung arcevesque, c’est assavoir celui de Rains, comme il lui semble, en la présence du roy ; et le dit arcevesque la receust et la bailla au roy ; et estoit elle mesmes présente ; et est mise en trésor du roy.
Interroguée du lieu où elle fut apportée, R. Ce fut en la chambre du roy, en chastel de Chinon.
Interroguée du jour et de l’eure, R. Du jour, je ne sçay, et de l’eure, il estoit haulte heure
; autrement n’a mémoire de l’eure ; et du moys, en moys d’avril ou de mars, comme il luy semble, en moys d’avril prouchain ou en cest présent moys, a deux ans, et estoit après Pasques341…
Interroguée se la première journée qu’elle vit le signe, se son roy le vit, R. Que ouil ; et que il le eust luy mesmes.
Interroguée de quelle matière estoit ladicte couronne, R. C’est bon assavoir quelle estoit de fin or ; et estoit si riche que je ne sçaroye nombrer la richesse
; et que la couronne signifioit qu’il tendroit (tiendrait, obtiendrait) le royaume de France.
Interroguée s’il y avoit pierrerie, R. Je vous ay dit ce que j’en sçay.
Interroguée s’elle la mania ou baisa, R. Que non.
Interroguée se l’angle qui l’apporta venoit de hault, ou s’il venoit par terre, R. Il vint de hault
; et entend, il venoit par le commandement de Nostre Seigneur ; et entra par l’uys342 de la chambre.
Interroguée se l’angle venoit par terre et erroit (marchait) depuis l’uys de la chambre, R. Quant il vint devant le roy, il fit révérence au roy, en se inclinant devant lui, et prononçant les parolles qu’elle a dictes du signe ; et avec ce luy ramentevoit (souvenait) la belle pacience qu’il avoit eu, selon les grandes tribulacions qui luy estoient venues ; et depuis l’uys il marchoit et erroit sur la terre, en venant au roy.
Interroguée quelle espace (y) avoit de l’uys jusques au roy, R. Comme elle pense, il y avoit bien espacé de la longueur d’une lance ; et par où il estoit venu, s’en retourna.
Item dit que quant l’angle vint, elle l’accompaigna, et ala avec luy par les degrés à la chambre du roy, et entra l’ange le premier ; et puis elle mesmes dit au roy ; Sire, velà vostre signe, prenez lay343.
Interroguée en quel lieu il apparut à elle, R. J’estoie presque toujours en prière, afin que Dieu envoyast le signe du roy ; et estoie en mon lougeis (logis), qui est chieux (chez) une bonne femme344 près du chastel de Chinon, quant il vint ; et puis nous en alasmes ensemble au roy ; et estoit bien accompaigné d’autres angles avec luy, que chacun ne véoit pas.
Et dist oultre, ce n’eust esté pour l’amour d’elle, et de la oster hors de paine des gens que la argüoient, elle croit bien plusieurs gens veirent l’ange dessus dit, qui ne l’eussent pas veu.
Interroguée se tous ceulx qui là estoient avec le roy, veirent l’angle, R. Qu’elle pense que l’arcevesque de Rains, les seigneurs d’Alençon et de la Trimoulle et Charles de Bourbon le veirent. Et, quant est de la couronne, plusieurs gens d’église et autres la veirent, qui ne virent pas l’angle.
Interroguée de quelle figure, et quel grant345 estoit le dit angle, R. Qu’elle n’en a point congié ; et demain en respondra.
Interroguée de ceulx qui estoient en la compaignie de l’angle, tous d’une mesme figure, R. Ils se entre-ressembloient voulentiers les aucuns
et les autres non, en la manière qu’elle les véoit (voyait) ; et les aucuns avoient elles (ailes) ; et si en avoit de couronnés, et les autres non ; et y estoient en la compaignie sainctes Katherine et Marguerite, et furent avec l’angle dessus dit, et les autres angles aussi, jusque dedans la chambre du roy.
Interroguée comme celluy angle se départit d’elle, R. Il départit d’elle en celle petite chappelle ; et fut bien courroucée de son parlement ; et pleuroit ; et s’en fust voulentiers allée avec luy, c’est assavoir son âme.
Interroguée se au partement elle demeura joyeuse, ou effréée (effrayée) et en grand paour (peur), R. Il ne me laissa point en paour ne effrée (effroi) ; mais estoie courroucée (chagrinée) de son partement.
Interroguée se ce fut par le mérite d’elle que Dieu envoya son angle, R. Il venoit pour grande chose ; et fut en espérance que le roy creust le signe, et qu’on laissast à la arguer346, et pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans, et aussi pour le mérite du roy et du bon duc d’Orléans.
Interroguée pourquoy elle, plus tost que ung autre, R. Il pleust à Dieu ainsi faire par une simple pucelle, pour rebouter les adversaires du roy.
Interroguée se il a esté dit à elle où l’angle avoit prins celle (cette) couronne, R. Qu’elle a esté apportée de par Dieu ; et qu’il n’a orfaivre en monde qui la sceust faire si belle ou si riche ; et où il la prinst, elle s’en raporte à Dieu, et ne sçait point autrement où elle fut prinse.
Interroguée se celle (si cette) couronne fleuroit (flairait) point bon et avoit bon odeur, et s’elle estoit point reluisant, R. Elle n’a point mémoire de ce ; et s’en advisera. Et après dit : elle sent bon, et sentira ; mais qu’elle soit bien gardée, ainsi qu’il apartient ; et estoit en manière de couronne.
Interroguée se l’angle luy avoit escript lectres, R. Que non.
Interroguée quel signe eurent le roy, les gens qui estoient avec luy, et elle, de croire que c’estoit ung angle, R. Que le roy le creust par l’anseignement des gens d’église qui là estoient, et par le signe de la couronne347.
Interroguée comme (comment) les gens d’église sceurent que c’estoit ung angle, R. Par leur séance, et parce qu’ilz estoient clercs.
Interroguée d’un prestre concubinaire, etc., et d’une tasse perdue348, respond : De tout ce je n’en sçay rien, ne oncques n’en ouy parler.
Interroguée se, quant elle ala devant Paris, se elle l’eust par révélacion de ses voix de y aller, R. Que non ; mais à la requeste des gentilzhommes, qui vouloient faire une escarmouche ou une vaillance d’armes, et avoit bien entencion d’aler oultre et passer les fossés.
Interroguée aussi d’aler devant La Charité s’elle eust révélacion, R. Que non ; mais par la requeste des gens d’armes, ainsi comme autresfois elle a dit.
Interroguée du Pont-l’Évesque, s’elle eust point de révélacion, R. Que puis ce qu’(depuis qu’) elle oult révélation à Melun qu’elle seroit prinse (prise), elle se raporta le plus du fait de la guerre349 à la voulenté des cappitaines ; et toutes voies (toutefois) ne leur disoit point qu’elle avoit révélacion d’estre prinse.
Interroguée se (si) ce fut bien fait, au jour de la Nativité de Nostre-Dame qu’il estoit feste, de aller assaillir Paris, R. C’est bien fait de garder les festes de Notre-Dame ; et en sa conscience luy semble que c’estoit et seroit bien fait de garder les festes de Nostre-Dame, depuis ung bout jusques à l’autre.
Interroguée s’elle dist point devant la ville de Paris : Rendez la ville, de par Jeshus
, R. Que non ; mais dist : Rendez-la au roy de France.
Mars 14. — 25e séance. Nomination d’un notaire pour la part de l’Inquisition.
Item le mercredi suivant 14 mars, nous Fr. J. Lemaître, etc., avons nommé, etc., comme il est plus amplement contenu dans les lettres ci-dessous. Et le lendemain ledit nommé a prêté serment devant nous dans le lieu de la prison de ladite Jeanne, où nous nous étions rendu, d’exercer fidèlement son office, ainsi que nous l’en avons requis. Présents : Mes J. de la Fontaine, N. Midi, G. Feuillet, Guillaume Manchon, et plusieurs autres.
Suit la teneur des dites lettres.
À tous ceux qui ces présentes lettres verront F. J. Lemaître, etc. Portant pleine confiance en la probité, intelligence, suffisance et aptitude de discrète personne M. Nicolas Taquel, prêtre du diocèse de Rouen, notaire impérial et notaire juré de la cour archiépiscopale de Rouen, nous avons retenu, élu et nommé le même Me Nicolas notaire juré de l’Inquisiteur et le nôtre ; nous le retenons, élisons et nommons notaire et scribe en cette cause et affaire ; lui donnant licence, faculté et autorisation de s’approcher de la présence de la dite Jeanne, et des autres lieux où, quand et quantes fois elle y sera ; de l’interroger ou entendre interroger ; de faire jurer et d’examiner les témoins à produire, de recueillir à l’audition ou de nous rapporter par écrit les dires et confessions de ladite Jeanne et des témoins, ainsi que les opinions des docteurs et maîtres, comme aussi de coucher par écrit tous et chacun des actes faits et à faire en cette cause ; de faire et de rédiger tout le procès en due forme et de faire tout ce qui appartient de droit à l’office de notaire partout et chaque fois qu’il y aura lieu. En témoignage de quoi nous avons fait apposer notre sceau à ces présentes lettres. Donné et fait à Rouen, l’an du Seigneur 1430/1, le 16e jour du mois de mars. Ainsi signé, Bois Guillaume, G. Manchon.
26e séance. Même Jour. Dans la prison.
Présents :
- J. de la Fontaine, délégué ;
- Lemaître,
- N. Midi,
- G. Feuillet :
- N. de Hubant,
- Is. de la Pierre.
Interroguée premièrement quelle fut la cause pour quoy elle saillit de la tour de Beaurevoir, R. Qu’elle avoit ouy dire que ceulx de Compiègne, tous jusques à l’aage de sept ans, dévoient estre mis à feu et à sanc, et qu’elle aymoit mieulx mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens ; et fut l’une des causes. L’autre qu’elle sceust qu’elle estoit vendue aux Angloys, et eust eu plus cher mourir que d’estre en la main des Angloys, ses adversaires.
Interroguée se (si) ce sault, ce fut du conseil de ses voix, R. Saincte Katherine luy disoit presque tous les jours qu’elle ne saillist point, et que Dieu luy aideroit, et mesmes à ceulx de Compiègne ; et ladicte Jehanne dist à saincte Katherine, puisque Dieu aideroit à ceulx de Compiègne, elle y vouloit estre. Et saincte Katherine luy dist : Sans faulte, il fault que prenés en gré, et ne sériés point délivrée, tant que aies veu le roy des Anglois.
Et la dicte Jehanne respondoit : Vrayement ! je ne le voulsisse (voudrais) point veoir : j’aymasse (j’aimerais) mieulx mourir que d’estre mise en la main des Angloys.
Interroguée s’elle avoit dit à saincte Katherine et saincte Marguerite : Laira Dieu (Dieu laissera-t-il) mourir si mauvaisement ces bonnes gens de Compiègne, etc. ?
R. Qu’elle n’a point dit si mauvaisement ; mais leur dist en celle manière : Comme (comment) laira Dieu mourir ces bonnes gens de Compiègne, qui ont esté et sont si loyaulz à leur seigneur !
Item dit que, puis qu’elle, fut cheue350, elle fut deux ou trois jours qu’elle ne vouloit mengier ; et mesmes aussi pour ce sault fut grevée (blessée) tant, qu’elle ne povoit ne boire ne mangier ; et toutes voies fut reconfortée de saincte Katherine, qui luy dit qu’elle se confessast, et requérist (requît) mercy à Dieu de ce qu’elle avoit sailli (sauté) ; et que sans faulte ceux de Compiègne aroient secours351 dedans la saint-Martin d’yver. Et adoncque se prinst à revenir, et à commencier à manger ; et fut tanstoust (promptement) guérie.
Interroguée, quant elle saillit, s’elle se cuidoit tuer, R. Que non ; mais en saillant, se recommanda à Dieu, et cuidoit, par le moyen de ce sault, eschaper et évader qu’elle ne fust livrée aux Angloys352.
Interroguée se, quant la parolle luy fut revenue elle regnoia et malgréa (renia et maugréa) Dieu et ses sains, pour ce que ce est trouvé par l’information, comme disoit l’interrogant, R. Qu’elle n’a point de mémoire ou qu’elle soit souvenant, elle ne regnoia ou malgréa oncques Dieu ou ses sains, en ce lieu ou ailleurs ; et ne s’en est point confessée, quar elle n’a point de mémoire qu’elle l’ait dit ou fait.
Interroguée s’elle s’en veult raporter à l’informacion faicte ou à faire, R. Je m’en raporte à Dieu et non à aultre, et à bonne confession.
Interroguée se ses voix luy demandent dilacion353 de respondre, R. Que saincte Katherine luy respond à la fois, et aucunes fois fault ladicte Jehanne à entendre, pour la turbacion des personnes et par les noises de ses gardes354 ; et quant elle fait requeste à saincte Katherine et tantoust elle et saincte Marguerite font requeste à Nostre Seigneur, et puis du commandement de Nostre Seigneur donnent responce à ladicte Jehanne.
Interroguée, quant elles viennent, s’il y a lumière avec elles, et s’elle vit point de lumière, quant elle oyt en chastel la voix, et ne sçavoit s’elle estoit en la chambre, R. Qu’il n’est jour355 qu’ilz (elles) ne viennent en ce chastel ; et si (ainsi) ne viennent point sans lumière ; et de celle (pour cette) fois oyt la voix, mais n’a point mémoire s’elle vit lumière, et aussi s’elle vit saincte Katherine.
Item dit qu’elle a demandé à ses voix trois choses : l’une son expédicion ; l’autre que Dieu aide aux François, et garde bien les villes de leur obéissance ; et l’autre le salut de son âme.
Item requist, se ainsi est, qu’elle soit menée à Paris, qu’elle ait le double de ses interrogatoires et responces, afin qu’elle le baille à ceulx de Paris, et leur puisse dire : Vécy comme j’ay esté interroguée à Rouen, et mes responces
et qu’elle ne soit plus travaillée de tant de demandes.
Interroguée, pour ce qu’elle avoit dit que Monseigneur de Beauvez ce mectoit (se mettait) en danger de la meictre en cause, et quel danger, et tant de Monseigneur de Beauvais que des autres, R. Quar (que) c’estoit, et est, qu’elle dist à Monseigneur de Beauvez, Vous dictes que vous estes mon juge, je ne sçay se vous l’estes ; mais advisez bien que ne jugés (jugiez) mal, [attendu] que vous vous mectriés en grant danger ; et vous en advertis, afin que se Nostre Seigneur vous en chastie, que je fais mon debvoir de le vous dire.356.
Interroguée quel est ce péril ou danger, R. Que saincte Katherine luy a dit qu’elle auroit secours, et qu’elle ne sçait se ce sera à estre délivrée de la prison, ou quant elle seroit au jugement357, s’il y vendrait aucun trouble, par quel moien elle pourroit estre délivrée ; et pense que ce soit ou l’un ou l’autre. Et le plus luy dient ses voix :. qu’elle sera délivrée par grand victoire ; et après luy dient ses voix : Pran (prends) tout en gré, ne te chaille358 de ton martire ; tu t’en vendras en fin en royaulme de paradis.
Et ce luy dient ses voix simplement et absolument, c’est assavoir sans faillir ; et appelle ce, martire, pour la paine et adversité qu’elle souffre en la prison, et ne sçait se plus grand souffrera, mais s’en actent (rapporte) à Nostre Seigneur.Interroguée se (si), depuis que ses voix luy ont dit qu’elle ira en la fin en royaume de paradis, s’elle se tient asseurée d’estre sauvée, et qu’elle ne sera point dampnée (damnée) en enfer, R. Qu’elle croist ce que ses voix luy ont dit qu’elle sera saulvée, aussi fermement que s’elle y fust jà359. Et quant on luy disoit que ceste response estoit de grant pois : aussi respond-elle qu’elle le tient pour ung grant trésor.
Interroguée se, après ceste révélation, elle croist qu’elle ne puisse faire péchié mortel, R. Je n’en sçay rien, mais m’en actend du tout à Nostre Seigneur.
Et quant à cest article, par ainsi qu’elle tiègne le sèrement et promesse qu’elle a fait à Nostre Seigneur, c’est assavoir qu’elle gardast bien sa virginité de corps et de âme.
27e séance. Du mercredi la relevée.
Présents : Lafontaine, Lemaître, Midi, Feuillet, La Pierre, Jean Manchon.
Interroguée se il est besoing de se confesser, puis qu’elle croist à la relacion de ses voix qu’elle sera sauvée, R. Qu’elle ne sçait point qu’elle ait péchié mortellement ; mais s’elle estoit en péchié mortel, elle pense que saincte Katherine et saincte Marguerite la délesseroient tantost. Et croist, en respondant à l’article précédant : on ne sçait trop nectoyer la conscience360.
Interroguée se, depuis qu’elle est en ceste prison, a point regnoyé ou malgréé Dieu, R. Que non ; et que aucunes fois, quant elle dit : Bon gré Dieu
ou saint Jehan
ou Nostre-Dame
ceulx qui pevent avoir rapporté, ont mal actendu (entendu).
Interroguée se de prendre ung homme à rançon, et le faire mourir prisonnier, ce n’est point péchié mortel ; R. Qu’elle ne l’a point fait.
Et pour ce que on lui parloit d’un nommé Franquet d’Arras, que on fit mourir à Laigny, R. Quelle fut consentante de luy de le faire mourir, se il l’avoit déservi (mérité), pour ce que il confessa estre murdrier (meurtrier), larron et traictre. Et dit que son procès dura quinze jours, et en fut juge le baillif de Senlis, et ceulx de la justice de Laigny. Et dit qu’elle requéroit avoir Franquet pour ung homme de Paris, seigneur de l’Ours361 ; et quant elle sceut que le seigneur fut mort, et que le baillif luy dist qu’elle vouloit faire grant tort à la justice, de délivrer celluy Franquet, lors dit elle au baillif : Puis que mon homme est mort, que je vouloye avoir, faictes de icelluy ce que debvroyés (devriez) faire par justice.
Interroguée s’elle bailla l’argent ou fit bailler pour celluy qui avoit prins ledit Franquet, R. Qu’elle n’est pas monnoyer ou trésorier de France, pour bailler argent.
Et quant on lui a ramentue (rappelé) qu’elle avoit assailli Paris à jour de feste ; qu’elle avoit eu le cheval de monseigneur362 de Senlis ; qu’elle s’estoit laissée cheoir363 de la tour de Beaurevoir ; qu’elle porte abit d’homme ; qu’elle estoit consentante de la mort de Franquet d’Arras, s’elle cuide point avoir péchié mortel, R. Au premier, de Paris : Je n’en cuide point estre en péchié mortel, et se je l’ay fait, c’est à Dieu d’en congnoistre, et en confession à Dieu et au presbtre.
Au second, du cheval de Senliz, R. qu’elle croist fermement qu’elle n’en a point de péchié mortel envers nostre sire, pour ce qu’il364 se estime à deux cens salus d’or, dont il en oult assignation ; et toutes voies il fut renvoyé au seigneur de la Tremoulle365 pour la rendre à monseigneur de Senliz ; et ne valoit rien ledit cheval à chevaucher pour elle. Et si (de même) dit qu’elle ne le osta366 pas de l’évesque ; et si dist aussi qu’elle n’estoit point contente, d’autre part, de le retenir, pour ce qu’elle oyt que l’évesque en estoit mal content que on avoit prins son cheval, et aussi pour ce qu’il ne valoit rien pour gens d’armes. Et en conclusion, s’il fut paié de l’assignacion qui luy fust faicte, ne sçait, ne aussi s’il eust restitution de son cheval, et pense que non.
Au tiers (3e point), de la tour de Beaurevoir, R. Je le faisoye non pas en espérance de moy désespérer367, mais en espérance de sauver mon corps, et de aler secourir plusieurs bonnes gens qui estoient en nécessité.
Et après le sault s’en est confessée, et en a requis mercy à Notre Seigneur, et en a pardon de Nostre Seigneur. Et croist que ce n’estoit pas bien fait de faire ce sault ; mais fust mal fait. Item dit qu’elle sçait qu’elle en a pardon par la relaction de saincte Katherine après qu’elle en fut confessée ; et que, du conseil de saincte Katherine, elle s’en confessa.
Interroguée s’elle en oult grande pénitance, R. Qu’elle en porta une grant partie, du mal qu’elle se fist en chéant.
Interroguée se, ce mal fait qu’elle fist de saillir, s’elle croist que ce fust péchié mortel, R. Je n’en sçay rien, mais m’en actend à Nostre seigneur.
Au quart (4e point), elle porte habit d’omme, R. Puis que je le fais par le commandement de nostre sire, et en son service, je ne cuide (crois) point mal faire ; et quant il lui plaira à commander, il sera tantoust mis jus368.
Jeudi matin 15 Mars. — 28e séance.
Présents : les mêmes ; moins Jean Manchon.
Après les monicions faictes à elle, et réquisitions que, s’elle a fait quelque chose qui soit contre nostre foy, qu’elle s’en doit rapporter à la détermination de l’Église, R. Que ses responses soient veues et examinées par les clercs ; et puis que on luy die s’il y a quelque chose qui soit contre la foy chrestienne, elle sçara bien à dire par son conseil qu’il en sera, et puis en dira ce que en aura trouvé par son conseil. Et toutesvoies, s’il y a rien de mal contre la foy chrestienne que nostre sire (Dieu) a commandée, elle ne vouldroit [le] soustenir, et seroit bien courroucée d’aler encontre.
Item luy fut déclairé l’Église triumphant et l’Église militant, que c’estoit de l’un [et] de l’autre. Item requise que de présent elle se meist en la détermination de l’Église de ce qu’elle a fait ou dit, soit bien ou mal, R. Je ne vous en respondray autre chose pour le présent.
Ladite Jeanne fut requise et interrogée sous serment, et d’abord qu’elle dist la manière comme elle cuida (pensa) eschaper du chastel de Beaulieu, entre deux pièces de boys, R. Qu’elle ne fut oncques prisonnière en lieu qu’elle ne se eschappast voulentiers ; et elle estant en icelluy chastel, eust confermé (enfermé) ses gardes dedans la tour, n’eust été le portier qui la advisa et la recontra (l’aperçut et la rencontra).
Item dit, ad ce que il luy semble, que il ne plaisoit pas à Dieu qu’elle eschappast, pour celle (cette) fois, et qu’il falloit qu’elle veist le roy des Angloys, comme ses voix luy avoient dit, et comme dessus [est | escript.
Interroguée s’elle a congié de Dieu ou de ses voix de partir de prison toutes fois qu’il plaira à elle, R. Je l’ay demandé plusieurs fois, mais je ne l’ay pas encore.
Interroguée se de présent elle partiroit, s’elle véoit son point de partir, R. S’elle véoit l’uis ouvert, elle s’en iroit, et se (si) luy seroit le congié de Nostre Seigneur. Et croist fermement, s’elle véoit l’uys ouvert, et ses gardes et les autres Angloys n’y sceussent résister, elle entendroit que ce seroit le congié, et que Nostre Seigneur luy envoyeroit secours ; mais, sans congié ne s’en iroit pas, se ce n’estoit s’elle faisoit une entreprise pour s’en aler, pour sçavoir si nostre Sire (Dieu) en seroit content. Elle allègue : aide toy, Dieu te aidera
. Et le dit pour ce que, s’elle s’en aloit, que on ne deist pas qu’elle s’en fust allée sans congié.
Interroguée, puis qu’elle demande à oïr messe, que il semble que ce seroit le plus honneste qu’elle fust en abit de femme ; et pour ce fut interroguée lequel elle aymeroit [mieulx], prendre abit de femme et ouyr messe, que demourer en abit d’homme et non oyr messe, R. Certiffiés-moy de oïr messe, si je suys en abit de femme ; et sur ce je vous respondray.
À quoy luy fut dit par l’interrogant : Et je vous certiffie que vous orrez (entendrez) messe, mais (à condition) que soyés en abit de femme
, R. Et que dictes-vous, se je ay juré et promis à nostre roy non meictre jus cest abit369 ? Toutesvoies je vous respond : Faictes-moy faire une robe longue jusques à terre, sans queue, et me la baillez à aler à la messe ; et puis au retour, je reprandray l’abit que j’ay370.
Et interroguée de prandre du tout l’abit de femme pour aler ouyr messe, respond : Je me conseilleray sur ce, et puis vous respondray.
Et oultre requist, en l’onneur de Dieu et Nostre-Dame, qu’elle puisse ouyr messe en ceste bonne ville.
Et ad ce luy fut dit qu’elle prenge habit de femme simplement et absolument. Et elle repond : Baillez-moy abit comme une fille de bourgoys, c’est assavoir houppelande longue, et je le prendray, et mesmes le chaperon de femme, pour aler ouyr messe371.
Et aussi le plus instamment qu’elle peust, requiert que on luy lesse cest habit qu’elle porte, et que on la laisse oyr messe sans le changier.
Interroguée se de ce qu’elle a dit et faict, elle Veult [se] submeictre et rapporter en la déterminacion de l’Église, R. Toutes mes œuvres et mes fais sont tous en la main de Dieu, et m’en actend à luy ; et vous certiffie que je ne vouldroie rien faire ou dire contre la foy chrestienne ; et se je avoye rien fait ou dit qui fust sur le corps de moy, que les clers sceussent dire que ce fust contre la foy chrestienne que nostre Sire ait establie, je ne [le] vouldroie soustenir ; mais le bouteroye hors (je le désavouerais).
Interroguée s’elle s’en vouldroit point submectre ou (soumettre à) l’ordonnance de l’Église, R. Je ne vous en respondray maintenant autre chose ; mais samedi envoyés-moy le clerc, se n’y voulés venir, et je luy respondray de ce à l’aide de Dieu, et sera mis en escript.
Interroguée se, quant ses voix viennent, s’elle leur fait révérence absoluement comme à ung sainct ou saincte, R. Que ouil. Et s’elle ne l’a fait aucunes fois, leur en a crié mercy et pardon depuis. Et ne leur sçait faire si grande révérence comme à elles appartient ; car elle croist fermement que ce soient sainctes Katherine et Marguerite. Et semblablement dit de saint Michel.
Interroguée pour ce que ès saincts de paradis on fait voulentiers oblacion de chandelles, etc., se à ces saincts ou sainctes qui viennent à elle, elle a point fait oblacion de chandelles ardans ou d’autres choses, à l’église ou ailleurs, ou faire dire des messes, R. Que non, se ce n’est en offrant à la messe en la main du presbtre, et en l’onneur de saincte Katherine ; et croist que c’est l’une de celles qui se apparust à elle ; et n’en a point tant alumé comme elle feroit voulentiers à sainctes Katherine et Marguerite, qui sont en paradis, qu’elle croist fermement que ce sont celles qui viennent à elle.
Interroguée se, quant elle meict (mit) ces chandelles devant l’ymaige saincte Katherine, elle les meict, ces chandelles, en l’onneur de celle qui se apparut à elle, R. Je le fais en l’onneur de Dieu, de Nostre-Dame et de saincte Katherine, qui est au ciel ; et ne fais point de différence de saincte Katherine qui est en ciel et de celle qui se appert (apparaît) à moy.
Interroguée s’elle le meict en l’onneur de celle qui se apparut à elle, R. Que ouil ; car elle ne met point de différence entre celle qui se apparut à elle et celle qui est en ciel.
Interroguée s’elle fait et accomplist tousjours ce que ses voix lui commandent, R. Que de tout son povoir elle accomplit le commandement de Nostre Seigneur à elle fait par ses voix, de ce qu’elle en sçait entendre ; et ne luy commandent rien sans le bon plaisir de Nostre Seigneur.
Interroguée se en fait de la guerre elle a rien [fait] sans le congié de ses voix, R. Vous en estes tous respondus. (Vous en avez la réponse). Et lises bien vostre livre372, et vous le trouverés.
Et toutesvoies dit que à la requeste des gens d’armes fut fait une vaillance d’armes devant Paris, et aussi ala devant La Charité373 à la requeste de son roy ; et ne fut contre ne par le commandement de ses voix.
Interroguée se elle fist oncques aucunes choses contre leur commandement et voulenté, R. Que ce qu’elle a peu et sceu faire, elle l’a fait et accomply à son povoir ; et quant est du sault du dongon (donjon) de Beaurevoir, qu’elle fist contre leur commandement, elle ne s’en peust tenir ; et quant elles veirent sa nécessité, et qu’elle ne s’en sçavoit et povoit tenir, elles luy secourirent sa vie et la gardèrent de se tuer. Et dit oultre que quelque chose qu’elle feist oncques en ses grans afaires, elles l’ont tousjours secourue ; et ce est signe que ce soient bons esperis.
Interroguée s’elle a point d’autre signe que ce soient bons esperis, R. Saint Michiel le me certiffia avant que les voix me venissent.
Interroguée comme elle congneust que c’estoit saint Michiel, R. Par le parler et le langaige des angles
; et le croist fermement que c’estoient angles.
Interroguée comme elle congneust que c’estoit langaige d’angles, R. Que elle le creust assés tôt ; et eust ceste voulenté de te croire. Et dit oultre que saint Michiel, quand il vint à elle, luy dist que sainctes Katherine et Marguerite vendroient (viendraient) à elle, et qu’elle feist (fit, agît), par leur conseil, et estoient ordonnées pour la conduire et conseiller en ce qu’elle avoit à faire ; et qu’elle les creust de ce qu’elles luy diroient, et que c’estoit par le commandement de Nostre Seigneur.
Interroguée se l’Annemy (si le diable) se mectoit en fourme (forme) ou signe d’angle (ange), comme (comment) elle congnoistroit que ce fust bon angle ou mauvais angle, R. Qu’elle congnoistroit bien se (si) ce seroit saint Michiel, ou une chose contrefaicte comme luy (imitée d’après lui.)
Item respont que à la première fois elle fist grant doubte se c’estoit saint Michiel, et à la première fois oult (eut) grand paour (peur) ; et si le vist maintes fois, avant qu’elle sceust que ce fust saint Michiel.
Interroguée pourquoy elle congneust plus tost que c’estoit saint Michiel à la fois que elle creust que c’estoit il, que à la fois première, R. Que à la première fois elle estoit jeune enfant, et oult paour de ce ; depuis lui enseigna et monstra tant, qu’elle creust fermement que c’estoit il.
Interroguée quelle doctrine il luy enseigna, R. Sur toutes choses il luy disoit qu’elle fust bon enfant, et que Dieu luy aideroit ; et entre les autres choses qu’elle venist au secours du roy de France. Et une plus grande partie de ce que l’angle luy enseigna est en ce livre ; et luy racontet l’ange la pitié374 qui estoit en royaume de France.
Interroguée de la grandeur et estature de celluy angle, dit que samedi elle en respondra avec l’autre chose dont elle doit respondre, c’est assavoir ce qu’il en plaira à Dieu. Interroguée s’elle croist point grant péchié de courroucer saincte Katherine et saincte Marguerite qui se appairent (apparaissent) à elle, et de faire (agir) contre leur commandement : dit que ouil, qui le sçait amender375 ; et que le plus qu’elle les courrouçast oncques, à son advis, ce fut du sault de Beaurevoir et dont elle leur a crié mercy, et (ainsi que) des autres offenses qu’elle peust avoir faictes envers elle.
Interroguée se saincte Katherine et saincte Marguerite prendroient vengence corporelle pour l’offence, R. Qu’elle ne sçait, et qu’elle ne leur a point demandé.
Interroguée, pour ce qu’elle a dit que, pour dire vérité, aucunes fois l’en est pendu ; et pour ce, s’elle (se) sçait en elle quelque crime ou faulte, pour quoy elle peust ou deust mourir, s’elle le confesseroit, R. Que non.
Samedi 17 mars. — 29e séance. Dans la prison.
Présents : la Fontaine, Lemaître, Midi, Feuillet, la Pierre, Massieu.
Interroguée sous serment de donner response en quelle fourme et espèce, grandeur et habit, vient sainct Michiel, R. Il estoit en la feurme d’un très-vray preudomme
; et de l’abit et d’autres choses, elle n’en dira plus autre chose. Quant aux angles, elle les a veus à ses yeux, et n’en aura l’on plus autre chose d’elle.
Item dit qu’elle croist aussi fermement les ditz et les fais de saint Michiel, qui s’est apparu à elle, comme elle croist que Nostre Seigneur Jeshu-Crist souffrit mort et passion pour nous ; et ce qui la meust à le croire, c’est le bon conseil, confort et bonne doctrine qu’il luy a fais et donnés.
Interroguée s’elle se veult meictre (soumettre) de tous ses diz et fais, soit de bien ou mal, à la déterminacion de nostre mère saincte Église, R. Que quant à l’Église, elle l’aime et la vouldroit soustenir de tout son povoir pour nostre foy chrestienne, et n’est pas elle que on doive destourber ou empescher d’aler à l’église, ne de ouyr messe. Quant aux bonnes œuvres qu’elle a faictes et de son advénement, il fault qu’elle s’en actende (qu’elle s’en rapporte) au Roy du ciel, qui l’a envoyée à Charles, filz de Charles, roy de France, qui sera roy de France ; et verres que les Françoys gaigneront bien tost une grande besoigne que Dieu envoyeroit aux François ; et tant que il branlera presque tout le royaume de France.
Et dit qu’elle le dit afin que, quant ce sera advenu, que on ait mémoire qu’elle l’a dit376.
Et requise de dire le terme, dit : Je m’en actend à Nostre Seigneur.
Interroguée de dire s’elle se rapportera à la détermination de l’Église, R. Je m’en rapporte à Nostre Seigneur, qui m’a envoyée, à Nostre Dame, et à tous les benoits saints et sainctes de paradis.
Et luy est advis que c’est tout ung de Nostre Seigneur et de l’Église, et que on n’en doit point faire de difficulté, en demandant pour quoy on fait difficulté que ce ne soit tout ung.
Adonc luy fut dit que il y a l’Église triomphant, où est Dieu, les saincts, les angles et les âmes saulvées. L’Église militant c’est nostre saint père le Pape, vicaire de Dieu en terre, les cardinaulx, les prélas de l’Église et clergié, et tous bons chrestiens et catholiques ; laquelle Église bien assemblée ne peut errer, et est gouvernée du saint Esperit. Et pour ce, interroguée s’elle se veult raporter à l’Église militant, c’est assavoir c’est celle qui est ainsi déclairée, R. Q’elle est venue au roy de France de par Dieu, de par la vierge Marie et tous les benoitz sains et sainctes de paradis, et l’Église victorieuse de là hault, et de leur commandement ; et à celle Église-là elle submeict tous ses bons fais, et tout ce qu’elle a fait ou à faire. Et de respondre s’elle se submeictra à l’Église militant, dit qu’elle n’en respondra maintenant autre chose.
Interroguée qu’elle dit à cel (cet) habit de femme que on luy offre, affin qu’elle puisse aler ouyr messe, R. Quant à l’abit de femme, elle ne le prendra pas encore, tant qu’il plaira à Nostre Seigneur. Et se ainsi est qu’il la faille mener jusques en jugement, qu’il la faille desvestir en jugement, elle requiert aux seigneurs de l’Église, qu’il luy donnent la grâce de avoir une chemise de femme, et un queuvrechief377 en sa teste ; qu’elle ayme mieulx mourir que de révoquer ce que Nostre Seigneur luy a fait faire, et qu’elle croist ferméement que Nostre Seigneur ne laira jà advenir de la meictre si bas, par chose, qu’elle n’ait secours bien tost de Dieu et par miracle.
Interroguée, pour ce qu’elle dit qu’elle porte habit d’omme par le commandement de Dieu, pourquoy elle demande chemise de femme en article de mort378, R. Il luy suffist qu’elle soit longue.
Interroguée se sa marraine qui a veu les fées, s’elle est réputée saige femme379, R. Qu’elle est tenue et réputée bonne prude femme, non pas devine ou sorcière.
Interroguée, pour ce qu’elle a dit qu’elle prendroit habit de femme, mais que on la laissast aler, (si) se ce plairoit à Dieu380, R. Se on luy donnoit congié en abit de femme, elle se meictroit tantoust en abit d’omme, et feroit ce qui luy est commandé par Nostre Seigneur ; et l’a autresfois ainsi respondu, et ne feroit pour rien le sèrement qu’elle ne se armast et meist en abit d’omme, pour faire le plaisir de Nostre Seigneur.
Interroguée de l’aage et des vestemens de sainctes Katherine et Marguerite, R. Vous estes respondus de ce que vous en aurez de moy ; et n’en aires (aurez) aultre chose ; et vous en ay respondu tout au plus certain que je sçay.
Interroguée s’elle croiet point au devant de aujourd’huy que les fées feussent maulvais esperis, R. Qu’elle n’en sçavoit rien.
Interroguée s’elle sçait point que sainctes Katherine et Marguerite haient les Angloys : respond : Elles ayment ce que Nostre Seigneur ayme, et haient ce que Dieu hait.
Interroguée se Dieu hait les Angloys, R. Que de l’amour ou haine que Dieu a aux Angloys, ou que Dieu leur feit à leurs âmes, ne sçait rien ; mais sçait bien que ilz seront boutez hors de France, excepté ceulx qui y mourront ; et que Dieu envoyera victoire aux Françoys, et contre les Angloys.
Interroguée se Dieu estoit pour les Angloys, quant ilz estaient en prospérité en France, R. Qu’elle ne sçait se Dieu hayèt (haïssait) les Françoys ; mais croist qu’il vouloit permeictre de les laisser batre pour leurs péchiez, s’ilz y estoient381.
Interroguée quel garand et quel secours elle se actend avoir de Nostre Seigneur, de ce qu’elle porte abit d’homme, R. Que, tant de l’abit que d’autres choses qu’elle a fais, elle n’en a voulu avoir autre loyer (récompense), sinon la salvacion de son ame.
Interroguée quelz armes elle offry à saint Denis, R. Que (elle offrit) ung blanc harnas entier à ung homme d’armes, avec une espée ; et la gaigna devant Paris382.
Interroguée à quelle fin elle les offry, R. Que ce fut par dévotion, ainsi que il est accoustumé par les gens d’armes quant ilz sont bléciés : et pour ce qu’elle avoit esté blécée devant Paris, les offrit à saint Denis, pour ce que c’est le cry de France383.
Interroguée se c’estoit pour ce que on les armast (qu’on s’en armât), R. Que non.
Interroguée de quoy servoient ces cinq croix qui estoient en l’espée qu’elle trouva à Saincte-Katherine de Fierboys, R. Qu’elle n’en sçait rien.
Interroguée qui la meust de faire paindre angles, avecques bras, piés, jambes, vestemens, R. Vous y estes respondus.
Interroguée s’elle les a fait paindre tielz qu’ilz viennent à elle, R. Que elle les a fait paindre tielz en la manière qu’ilz sont pains ès églises.
Interroguée se oncques elles les vit en la manière que ilz furent pains, R. Je ne vous en diray autre chose.
Interroguée pourquoy elle n’y fist paindre la clarté qui venoit à elle avec les angles ou les voix, R. Que il ne luy fust point commandé.
Samedi XVIIe mars. — 30e séance. Après disner.
Présents : Cauchon, Lemaître, Beaupère, Touraine, Midi, P. Maurice, G. Feuillet, Courcelles, La Fontaine, La Pierre, J. Grey.
Interroguée se ces deux angles qui estoient pains en son estaindart représentoient saint Michel et saint Gabriel, R. Qu’ilz n’y estoient fors seullement pour l’onneur de Nostre Seigneur, qui estoit painct en l’estaindart ; et dit qu’elle ne fist faire celle representacion des deux angles, fors seullement pour l’onneur de Nostre Seigneur, qui y estoit figuré tenant le monde.
Interroguée se ces deux angles qui estoient figurés en l’éstaindart estoient les deux angles qui gardent le monde, et pourquoy il n’y en avoit plus384, veu qu’il luy estoit commandé par Nostre Seigneur qu’elle prainst cel estaindart, R. Tout l’estaindart estoit commandé par Nostre Seigneur, par les voix de sainctes Katherine et Marguerite, qui luy dirent : Pren l’estaindart de par le roy du ciel.
Et pour ce qu’ilz luy dirent : Pren estaindart de par le roy du ciel
, elle y fist faire celle figure de Nostre Seigneur et de deux angles, et de couleur, et tout le fist par leur commandement.
Interroguée se alors elle leur demanda se en vertu de celluy estaindart elle gaigneroit toutes les batailles où elle se bouteroit (mettrait), et qu’elle auroit victoire, R. Qu’ilz luy dirent qu’elle le prinst hardiement, et que Dieu luy aideroit.
Interroguée qui aidoit plus, elle à l’estaindart, ou l’estaindart à elle385, R. Que de la victoire de l’estaindart ou d’elle, c’estoit tout à Nostre Seigneur.
Interroguée se l’espérance d’avoir victoire estoit fondée en son estaindart ou d’elle, R. Il estoit fondé en Nostre Seigneur, et non ailleurs.
Interroguée se ung autre l’eust porté qu’elle, se il eust eu aussi bonne fortune comme elle de le porter, R. Je n’en sçay rien, je m’en actend à Nostre Seigneur.
Interroguée se ung des gens de son party luy eust baillé son estaindart à porter ; s’elle l’eust porté, s’elle y eust eu aussi bonne espérance comme en celluy d’elle, qui luy estoit disposé de par Dieu ; et mesmement celuy de son roy, R. Je portoye plus voulentiers celluy qui m’estoit ordonné de par Nostre Seigneur ; et toutes voies du tout je m’en actendoye à Nostre Seigneur.
Interroguée de quoy servoit le signe qu’elle mectoit en ses lectres, Jeshus Maria, R. Que les clercs escripvans ses lectres luy mectoient ; et disoient les aucuns qui (qu’il) luy appartenoit mectre ces deux mots, Jéshus Maria.
Interroguée se il luy a point esté révélé, s’elle perdoit sa virginité, qu’elle perdoit son eur386, et que ses voix ne luy vendroient (viendroient) plus, R. Cela ne m’a point esté révélé.
Interroguée, s’elle estoit mariée, s’elle croist point que ses voix luy venissent, R. Je ne sçay ; et m’en actend à Nostre Seigneur
.
Interroguée s’elle pense et croist ferméement que son roy feist bien de tuer ou faire tuer monseigneur de Bourgongne387, R. Que ce fust grand dommaige pour le royaume de France ; et quelque chose qu’il y eust entr’eulx, Dieu l’a envoyée au secours du roy de France.
Interroguée, pour ce qu’elle a dit à monseigneur de Beauvez qu’elle respondroit autant à monseigneur et à ses commis, comme elle feroit devant nostre saint père le Pape, et toutesfois il y a plusieurs interrogatoires à quoy elle ne veult respondre, se elle respondroit point plus plainement qu’elle ne fait devant monseigneur de Beauvaiz, R. Qu’elle a respondu tout le plus vray qu’elle a sceu ; et s’elle sçavoit aucune chose qui luy vensist à mémoire qu’elle n’ait dit, elle (le) diroit voulentiers.
Interroguée de l’ange qui apporta le signe à son roy, de quel aaige, grandeur et vestement388…
Interroguée se il luy semble qu’elle soit tenue respondre plainement vérité au Pape, vicaire de Dieu, de tout ce que on luy demanderoit touchant la foy et le fait de sa conscience, R. Qu’elle requiert qu’elle soit menée devant luy ; et puis respondra devant luy tout ce qu’elle devra respondre.
Interroguée de l’un de ses agneaulx (anneaux) où il estoit escript Jeshus Maria, de quelle matière il estoit, R. Elle ne sçait proprement ; et s’il est d’or, il n’est pas de fin or ; et si ne sçait se c’estoit or ou lecton389 ; et pense qu’il y avoit trois croix, et non autre signe qu’elle saiche, excepté Jeshus Maria.
Interroguée pour quoy c’estoit qu’elle regardoit vonlentiers cel anel, quant elle aloit en fait de guerre, R. Que par plaisance et par l’onneur de son père et de sa mère ; et elle, ayant son anel en sa main et en son doy, a touché à saincte Katherine qui luy appareist.
Interroguée en quelle partie de ladicte saincte Katherine, R. Vous n’en aurés autre chose.
Interroguée s’elle baisa ou accola oncques sainctes Katherine et Marguerite, R. Elle les a accolez toutes deulx.
Interroguée se ilz fleuroient (flairaient) bon, R. Il est bon à savoir (certainement) et sentoient bon.
Interroguée se, en accolant, elle y sentoit point de chaleur ou autre chose, R. Qu’elle ne les povoit point accoller sans les sentir et toucher.
Interroguée par quelle partie elle les accoloit, ou par hault, ou par bas, R. Il affiert (convient) mieulx à les accoler par le bas que par hault.
Interroguée s’elle leur a point donné de chappeaulx (couronnes de fleurs), R. Que en l’onneur d’elles, à leurs ymaiges ou remembrances (monuments) ès (aux) églises, en a plusieurs fois donné ; et quant à celles qui se appairent (apparaissent) à elle, n’en a point baillé dont elle ait mémoire390.
Interroguée, quant elle mectoit chappeaulx en l’arbre, s’elle les meictoit en l’onneur de celles qui luy appairoient, R. Que non.
Interroguée se quant ces sainctes venoient à elle, s’elle leur faisoit point révérence, comme de se agenoullier ou incliner, R. Que ouil, et le plus qu’elle povoit leur faire de révérence, elle leur faisoit ; que elle sçait que ce sont qui sont celles, en royaume de paradis.
Interroguée s’elle sçait rien de ceulx qui vont en l’eure391 avec les fées, R. Quelle n’en fist oncques, ou sceust quelque chose, mais a bien ouy parler, et que on y aloit le jeudi ; mais n’y crois point, et croist que ce soit sorcerie.
Interroguée se on fist point floter ou tournier son estaindart au tour de la teste (tête) de son roy, R. Que non qu’elle saiche.
Interroguée pourquoy il fut plus (plutôt) porté en l’église de Rains ; au sacre, que ceulx des autres cappitaines, R. Il avoit esté à la paine, c’estoit bien raison que il fût à l’onneur !
Mars 18. — 31e séance. Les écritures sont communiquée aux assesseurs.
Le dimanche de la Passion 18, etc., sous notre présidence et celle dudit J. Lemaître, en notre maison d’habitation, présents :
- G. abbé de Fécamp,
- P. prieur de Longueville,
- J. Beaupère,
- Touraine,
- Midi,
- Maurice Feuillet,
- Roussel,
- Venderès,
- La Fontaine,
- Coppequesne et
- Courcelles.
Nous, évêque, avons exposé que Jeanne avait subi plusieurs interrogatoires, et que l’on avait en écrit de nombreuses réponses et confessions. Nous fîmes aussi lire devant eux (les susdits assesseurs), diverses assertions de ladite Jeanne, que divers maîtres avaient extraites, par nos ordres, de ses réponses, pour mieux se rendre compte de la cause et pour délibérer plus sûrement de ce qu’il y avait à faire.
Les assistants, sur cette invitation, en délibérèrent solennellement et mûrement. Après avoir entendu les opinions, de chacun, nous avons conclu et ordonné, que les conseillers étudieraient et examineraient avec soin ces assertions, en consultant les avis des docteurs contenus dans les livres authentiques ; que jeudi prochain nous pourrions en conférer, chacun apportant son avis et que d’ici là il serait formé certains articles tirés des confessions de Jeanne, qui devant nous, juges, seraient proposés contre elle en jugement.
Mars 22. — 32e séance. On décide qu’il sera rédigé un résumé d’articles.
Au même lieu (le jeudi 22). Présents :
- Cauchon,
- Lemaître,
- Docteurs en théologie :
- Jean de Castillon,
- Érard Émengard,
- G. Boucher,
- P. prieur de Longueville,
- Beaupère,
- Touraine,
- Midi,
- Maurice du Quesnoy,
- P. Houdent,
- J. de Nibat,
- J. Lefèvre (Fabri),
- P. Maurice,
- J. Guesdon,
- G. Feuillet,
- Licenciés en droit canonique :
- R. Roussel, trésorier de l’église de Rouen,
- N. de Venderès, archidiacre d’Eu en l’église de Rouen,
- J. de la Fontaine,
- Bacheliers en théologie :
- G. Haiton,
- N. Coppequesne,
- Th. de Courcelles,
- N. Loyseleur,
- Is. de la Pierre.
Le rapport ci-dessus ayant été fait, plusieurs articles, offrant un résumé des réponses, ont été communiqués aux conseillers pour éclairer leurs délibérations. Quant aux autres articles, nous procéderons de telle sorte, dans nos interrogatoires ultérieurs, que, Dieu aidant, l’affaire se déduira à la louange de Dieu et à l’exaltation de la foi, tellement que notre procès ne puisse présenter aucune défectuosité392.
Mars 24. — 33e séance. Lecture des interrogatoires en présence de l’accusée.
Le samedi 24, dans la prison de Jeanne. Par devant :
- Lafontaine, délégué,
- Nous, vicaire de l’Inquisition.
Furent présents :
- J. Beaupère,
- N. Midi,
- P. Maurice,
- Feuillet,
- Courcelles, et
- Maître Enguerrand de Champrond, official de Coutances.
Le registre des interrogatoires et réponses de la dite Jeanne fut lu devant elle en français par G. Manchon, notaire soussigné. Avant de commencer cette lecture, le délégué s’offrit à prouver la vérité des faits et dits contenus dans cette lecture, au cas où ils seraient déniés par l’accusée. Jeanne jura ensuite de ne rien ajouter que de vrai à ses réponses.
Puis, pendant la lecture, elle dit que son surnom était Darc ou Rommée et que dans son pays les filles portaient le nom de leur mère. Elle ajouta qu’on lût tout à la suite les demandes et les réponses, et que ce qui serait lu sans contradiction de sa part elle le tenait pour vrai et confessé.
Sur l’article de prendre l’habit de femme, elle dit : Donnez-moi une robe de femme pour aller chez ma mère, et je m’en habillerai.
Elle dit cela pour être mise dehors, et qu’une fois dehors elle aviserait à ce qu’elle aurait à faire.
Finalement, après lecture elle confessa qu’elle croyait bien avoir dit tout ce qui venait d’être lu, sans y contredire.
Mars 25. — 34e séance. Jeanne demande à entendre la messe.
Le dimanche des Rameaux 25. Dans la prison, au château de Rouen. Présents : Nous, évêque, Beaupère, Midi, Maurice, Courcelles, nous dîmes à Jeanne que souvent, et notamment la veille, elle nous avait demandé, attendu la solennité, qu’il lui fût permis d’entendre la messe en ce dimanche des Rameaux. Nous lui avons, en réponse, demandé si elle voulait, dans le cas où nous lui accorderions cette permission, quitter son habit d’homme et prendre celui de femme, comme elle avait coutume au lieu de sa naissance, et comme les femmes dudit lieu avaient coutume de le porter393.
R. En demandant qu’il lui soit permis d’entendre la messe dans l’habit où elle était, et qu’il lui soit également permis de recevoir l’eucharistie au jour de Pâques.
Nous lui renouvelâmes notre question, R. Qu’elle n’en était pas arrivée là, et qu’elle ne pouvait pas encore reprendre l’habit de femme.
Interroguée si elle voulait prendre conseil de ses voix là-dessus, R. que l’on pouvait lui permettre d’entendre la messe en cet état, ce qu’elle désirait souverainement ; mais qu’elle ne pouvait pas changer d’habit, et que cela ne dépendait pas d’elle394.
Les maîtres lui dirent que, pour le bien et pour la dévotion dont elle témoignait, elle devait reprendre l’habit de son sexe, R. Que encore une fois cela n’est pas en son pouvoir, et que s’il en était ainsi, cela serait bientôt fait. Il lui fut dit qu’elle se consultât avec ses voix pour se remettre en femme, afin de pouvoir communier à Pâques, R. Qu’elle ne communiera pas à cette condition. Elle prie qu’on la laisse entendre la messe dans l’habit qu’elle porte, cet habit ne changeant pas son âme et n’ayant rien de contraire à l’Église.
De tout quoi ledit Jean d’Estivet, promoteur, a demandé acte, présents messieurs et maîtres : Adam Milet, secrétaire du roi, Guillaume Brolbster395 et Pierre Orient, des diocèses de Rouen, Londres et Châlons-sur-Marne.
Notes
- [223]
Pierre Cauchon.
- [224]
C’est-à-dire l’Université et le vicaire de l’Inquisition à Paris.
- [225]
Henri VI, né en 1421.
- [226]
L’année civile commençait à Pâques. Il faut dire 1431 selon le comput moderne.
- [227]
Voyez ci-après.
- [228]
Voyez ci-après. Lettres du 26 mai 1430.
- [229]
Esclandres, scandales.
- [230]
Ainsi qu’il serait, si… etc.
- [231]
À Paris.
- [232]
Nous suppléons cette date, qui résulte de diverses preuves ou synchronismes, mais qui n’est point exprimée dans les manuscrits.
- [233]
Nous supprimons désormais, pour abréger, les formes de style, telles que
noble et puissant seigneur, Monseigneur
, etc. - [234]
Serment.
- [235]
Philippe le Bon.
- [236]
À Paris.
- [237]
Voyez la note 224. Lefourbeur était notaire ou greffier de l’inquisition ; Hébert remplissait le même office auprès de l’Université. Cette lettre était donc officiellement collective, c’est-à-dire écrite au nom des deux institutions.
- [238]
Le bâtard de Wandonne était un écuyer de la compagnie de Jean de Luxembourg. C’est entre ses mains que la Pucelle était tombée captive à Compiègne. Voyez l’Histoire de Charles VII, t. II, p. 155 et 158.
- [239]
Si l’on veut se faire en gros une idée très-imparfaite de la valeur des sommes d’argent ou de finances alléguées dans cet ouvrage, on peut multiplier par 40 la valeur nominale des espèces mentionnées. Ainsi un revenu de 100 fr. ou cent livres en 1430 représentent à nos yeux (autant qu’une telle comparaison est possible) le bien-être que procurerait de nos jours une rente de 4 mille francs.
- [240]
C’est-à-dire : S’ils ne veulent, ou quelques-uns d’entre les requis, obtempérer, etc.
- [241]
Traduit du latin.
- [242]
Il n’y a que 3 articles ou item dans la sommation qui précède. Ce nombre cinq est donc une erreur qui peut-être indiquerait que le nombre des articles ou exigences aurait été réduit de cinq à trois.
- [243]
Traduite du latin.
- [244]
L’Université était la Fille aînée des rois de France.
- [245]
Traduit du latin. — Le latin, langue de l’Église, est employé dans tous les actes d’Église. Tous ces actes sont, par nous, traduits en français.
- [246]
Le gouvernement laisse percer ici la crainte qu’il avait de laisser le procès se débattre à Paris. Beauvais était français.
- [247]
Mittere falcem in messem alienam ; empiéter sur la juridiction d’autrui. Cette figure était consacrée dans les textes de droit canonique.
- [248]
D’une pâque à l’autre.
- [249]
Nisi si et in quantum super hoc haberet potestatem.
- [250]
Le diocèse de Beauvais avait chassé Cauchon, et suivait le parti de la Pucelle. — Nous abrégeons et représentons par des points les pures redondances de style.
- [251]
Cette formule, collective et circulaire, s’appliquait sans doute au cas de contumace de la part du prévenu.
- [252]
Des pays d’où venait la prévenue, c’est-à-dire des docteurs du parti de Charles VII.
- [253]
La forme du discours employée dans l’original est au style indirect : laquelle Jeanne à cela répondit en ces termes : Je ne sais, etc. Et comme nous lui dîmes : Vous jurerez, etc. Elle répondit de nouveau : Quant à mon père, etc. À cette forme nous avons substitué dès à présent le style constamment direct. Nous ne reproduirons que les incidents sous la forme de récit.
- [254]
Interrogata fuit de nomine et cognomine ejus. Ad quæ respondit quod in partibus suis vocabatur Johanneta, etc… Consequenter interrogata de loco originis…
- [255]
Ou John Grey.
- [256]
Ou Baroust.
- [257]
Jean Moret, licencié endroit civil et canon, abbé de l’abbaye de Préaux, diocèse de Lisieux.
- [258]
Vos nimium oneratis me.
- [259]
C’est-à-dire, sans doute, lorsque je n’allais pas, etc.
- [260]
C’est-à-dire l’époux de sa fille, René d’Anjou ?
- [261]
Sur cette particularité, voyez Quicherat, Procès, etc., t. I, p. 55, note 2.
- [262]
Et encore pas tout (et adhuc non totum).
- [263]
Texte latin : Ego vobis hoc habeo dicere. (Ms. lat. 8838, fol. 11 verso.) Traduction du seizième siècle : Je ne vous ay à dire. (Buchon.)
- [264]
Elle Jeanne voudrait.
- [265]
Aujourd’hui Maxey-sur-Meuse, près Domrémy.
- [266]
Voyez ci-dessus, la note 259.
- [267]
Gallice (en français du XVe siècle) :
des faées
. - [268]
Ou le Fau ; en latin : fagus, hêtre.
- [269]
Gallice le beau may
; l’arbre ou le rameau vert qu’on plantait au 1er mai devant les maisons. La fameuse Alison du mai, Lorraine et contemporaine de Jeanne, paraît avoir tiré de là son nom. Voyez Biographie Didot, au mot Mai (Alison du). - [270]
Progenie ; le traducteur du seizième siècle a traduit, et peut être avec raison, lignage.
- [271]
Illuc conversabantur.
- [272]
Ce titre de maire, emprunté probablement à des fonctions d’administration privée, ne nous paraît pas être celui d’un magistrat municipal.
- [273]
Conçu son dessein.
- [274]
Dicit quod non fecerat.
- [275]
Se habuisset.
- [276]
Ce registre ou procès verbal de l’enquête faite à Poitiers paraît avoir été anéanti volontairement, dès l’époque à laquelle se réfère cet interrogatoire, c’est-à-dire lors du procès de Rouen.
- [277]
Capitaine de Vaucouleurs.
- [278]
Allusion aux expertises des clercs, ordonnées par le roi à Chinon et à Poitiers.
- [279]
Sine violentia.
- [280]
Velours rouge.
- [281]
Lieu où Jeanne aurait brise l’épée de sainte Catherine, sur le dos d’une fille de joie.
- [282]
C’est-à-dire le Père éternel portant le monde.
- [283]
C’est-à-dire avec leurs habits, mais sans armes ni armures. Le gippon était le justaucorps (aujourd’hui gilet), et la huque, un petit habit court et juponné tout autour de la ceinture.
- [284]
Cette allusion à l’autorité du pape mérite d’être remarquée. Voyez l’Histoire de Charles VII, t. II, p. 221.
- [285]
Allusion au schisme pontifical. Indépendamment du pape de Rome, deux autres compétiteurs, ou antipapes, avaient été respectivement élus par des prélats dissidents, et ces trois élus se partageaient l’obédience de la chrétienté.
- [286]
Voyez ci-dessus, la note note 261.
- [287]
Qui probablement lui avait été également enlevé.
- [288]
Cette formule paraît être celle que Jeanne avait adoptée pour répondre aux questions qui lui semblaient être des pièges que lui tendaient les juges.
- [289]
Ce qui suit parait être un complément de réponse extorqué par les juges.
- [290]
Jeanne ici faisait sans doute allusion aux secours militaires qu’elle espérait, et aux succès que les Français devaient, dans sa conviction, remporter en reprenant l’offensive. — La guerre de Charles VII était une véritable guerre de partisans. L’essor individuel y prenait une très-grande part. Jeanne Darc comptait un certain nombre de capitaines résolus parmi ses alliés. Indépendamment de la Justice éternelle et de la raison d’État, elle avait sans doute des intelligences particulières, sur lesquelles elle se fiait.
- [291]
Espèce de fétiche, formée le plus souvent d’une racine d’arbre, objet de superstition populaire, réprouvé par les prédicateurs.
- [292]
Vers le 21 novembre précédent.
- [293]
En 1430 la mode des gentilshommes était de porter les cheveux courts et en sébille, comme les portait Jeanne elle-même. Tandis que les saints du ciel et les anges étaient, de tradition, figurés avec des cheveux longs.
- [294]
Saint Michel, peseur d’âmes, était représenté avec une balance.
- [295]
Ou sans mentir ?
- [296]
Et quod audacter faciam lætum vultum.
- [297]
Marie d’Anjou, femme de Charles VII.
- [298]
D’abord, en premier lieu.
- [299]
Les seigneurs bannerets maintenaient leurs armes. Chaque banneret groupait sous sa bannière les gentilshommes qu’il amenait. Au temps de la Pucelle, beaucoup d’hommes d’armes portaient leur propre blason sur leurs bannières.
- [300]
Elle n’avait que deux ou trois lances de sa compagnie, qui en eussent. Sur le sens du mot lance, voyez la note suivante.
Cette déposition de Jeanne peut servir d’éclaircissement au fragment qu’on va lire. Ce fragment, qui, je crois, est inédit, se trouve dans le manuscrit français 1969 de la Bibliothèque impériale, intitulé : Traité de la Noblesse et comportement des Nobles. L’auteur, anonyme, parait avoir écrit vers 1450, dans les États de Bourgogne. Au seizième siècle, ce manuscrit appartenait à la famille Lalain. L’auteur traite la question de savoir si les dames peuvent porter leur blason en écu comme les hommes. Il résout ainsi la question : lorsque des femmes, dit-il, ont combattu et commandé des armées, alors elles peuvent porter leurs armes en écu et isolées, comme le font les hommes. Autrement, elles les portent parties quand elles sont mariées, ou en losange quand elles sont filles.
À l’appui de sa thèse, il cite l’exemple de Jeanne de Flandres ; l’héroïne de Hennebon au quatorzième siècle, qui
en corps de femme
, dit il,portait cœur de lyon
. Puis il ajoute :… Item et depuis n’a pas longtemps a on veu en France Dame Jehanne la Pucelle, la quelle, combien qu’elle venist de bas estoc et de petite extraction, toutesvoies par sa hardiesse en armes et vaillantes entreprises, elle-mesmes condui[si]t le roy de France Charles, septiesme de ce nom, sacrer à Rains ; lequel estoit alors comme expulsé du royalme. Et fut en partie des principales combatante en armes pour ledit roy ressourdre et mectre en possession dudit royalme, lors possessé par les anglois ; et pour ces vaillans fais d’armes, ledit roy le (la) anobly et luy donna armes qu’elle porta en escu et fist porter par son poursievant (poursuivant, jeune officier d’armes), nommé Fleur-de-Lys ; les quelles armes estoient d’asur à deux fleurs de lys d’or et au millieu une espée d’argent ; la pointe en hault, enmanchié de gheulles, estoffée d’or ; ladite pointe passant parmy une couronne de mesmes en chief ; comme il appert en signifiant qu’à la pointe de l’espée elle avoit soustenu la couronne de France et esté cause de la remettre en son droit et premier chief
, c’est-à-dire sur la tête légitime et à laquelle cette couronne appartenait primitivement. (Ms. cité, fol. 19.) Conférez, sur ce point, Histoire de Charles VII, t. II, p. 127, et ci-après la note 319.Extrait des comptes de la ville d’Orléans pour l’an 1436, d’après le registre conservé à la bibliothèque d’Orléans :
À Pierre Baratin et Jehan Bombachelier, pour bailler à Fleur-de-lilz le jeudi, veille Saint-Lorens, 11e jour du moys d’aoust, pour ce qu’il avoit aportées lectres à la ville, de par Jeanne la Pucelle ; pour ce 48 sous parisis.
(Quicherat, Procès, etc., t. V, p. 326.)Il s’agit ici de Claude, la fausse Pucelle. Fleur de lis, d’après les deux textes qui viennent d’être cités, aurait passé successivement du service de Jeanne à celui de la fausse Pucelle.
- [301]
Le mot lance, en langage militaire du XVe siècle, s’entend de deux manières : au figuré et au propre. Le porteur de lance était le chevalier : il avait avec lui un ou plusieurs écuyers et autres subalternes, pour l’assister. Ce groupe de combattants, composé parfois de cinq et six personnes, s’appelait lance au figuré. La lance au propre recevait souvent, près du fer, à l’extrémité de la hampe, un étendard, flamme, ou panonceau armorié.
- [302]
Eur, fortune ; de augurium.
- [303]
Figure.
- [304]
Écossais.
- [305]
Justitia et Pax se osculatæ sunt ; ce thème religieux fut souvent traité au quinzième siècle, en sermon, en mystère par personnages, en tapisserie, et enfin, comme chez l’hôte de la Pucelle, en tableau.
- [306]
Cœur, conscience.
- [307]
Oui, je suis envoyée, etc.
- [308]
Si elle ne pense.
- [309]
Croyant, croyance.
- [310]
N’y coucha jamais.
- [311]
Mais il en eut un mandat de payement.
- [312]
Comme bête de fatigue.
- [313]
Terre bénie ; en cimetière consacré.
- [314]
Cotte ; jupon noir. — La cotte était un vêtement de femme. Le discours de Jeanne, traduit au style indirect par le rédacteur, doit être pris au sens proverbial. Jeanne, au moment où elle parlait, était en habit d’homme et depuis 1429 elle ne portait plus de cotte. Mais une femme dirait encore aujourd’hui, par exemple, en parlant d’un petit enfant : il est haut comme ma botte, quoique cependant la botte soit une chaussure d’homme.
- [315]
Le lendemain.
- [316]
Qu’elle se rassurât.
- [317]
Qu’elle mourût promptement sans long séjour ou peine de prison.
- [318]
De tout temps antérieurement.
- [319]
On voit ici que le principal étendard de Jeanne était peint de symboles moraux et religieux, mais non nobiliaires ou héraldiques. Cf. ci-dessus, fin du deuxième alinéa de la note 300.
- [320]
À contre-cœur : de invitus. L’opposition ou la répugnance que ce mot exprime doit sans doute être entendue de la part du roi.
Rogier, grenier de Reims au XVIe siècle, nous a conservé deux lettres de Jeanne datées l’une du 16, l’autre du 28 mars 1430. Il ajoute :
Et sont les dites deux lettres originales, scellées de cire rouge ; en l’une des quelles le scel est rompu, et en l’autre est encore entier ; mais il est difficile de voir quelle figure y est imprimée.
Ms. f. 8835, f° 87. Les lettres de Jeanne paraissent été avoir arbitrairement scellées par ses secrétaires. - [321]
Trotteurs, dont elle avait plus de sept.
- [322]
Supléez : livres, ou francs.
- [323]
C’est-à-dire : si les signes de la mission de Catherine avaient été aussi évidents que ceux, par moi donnés, de la mienne…
- [324]
Nous ne saurions trop répéter qu’à nos yeux le procès de condamnation est un texte suspect, évidemment partial et rédigé par des juges iniques et hostiles. — Le sentiment qui dominait Jeanne et qui nous semble transpirer dans cette partie, c’est qu’elle espérait leur échapper par quelque aventure dont nous ignorons le secret ; c’est qu’elle bravait ces juges, et qu’à leurs pièges d’interrogatoire elle répondait souvent en se moquant d’eux.
- [325]
Ennui, fatigue que lui causaient les clercs, etc.
- [326]
Toute cette histoire de signe, d’ange, etc., parait être quelque parodie, dénaturée par la mauvaise foi, des réponses que put faire la prévenue. Ou bien il y eut de la part de celle-ci une exagération ironique et volontaire. On n’a pour s’en convaincre qu’à comparer ce texte avec les chroniques du parti français, notamment celle de Cousinot, dite de la Pucelle. Là, le merveilleux se déploie sans contrainte : eh bien, dans tous les récits français, il n’y a rien de semblable à ce que le rédacteur du procès met ici dans la bouche de Jeanne.
- [327]
Coiffure d’homme. Le texte latin dit seulement : discoperuit caput suum.
- [328]
Voyez ci-dessus, la séance du 20 février.
- [329]
En Normandie ; bien près de Rouen, par conséquent.
- [330]
On lui demande si l’ange ne lui a pas fait défaut, quant aux biens de grâce. R. Comment me manquerait-il quand je suis réconfortée tous les jours ! Et elle entend que cette assistance surnaturelle, ce réconfort lui vient de saintes Catherine et Marguerite.
- [331]
Jamais elle n’en eut quelque peu besoin sans qu’ils vinssent.
- [332]
L’official de Toul. C’était ce genre d’officiers, juges ecclésiastiques, qui connaissaient des litiges en matière matrimoniale.
- [333]
Si, ainsi, alors même, elle serait partie.
- [334]
Une chronique bourguignonne inédite dit en parlant de Jeanne :
Un carme nommé Rigault prêchoit que c’estoit la Pucelle envoyée de Dieu, et l’appelloient parmi France les folles et simples gens : l’angélique et d’elle faisoient chansons (chants populaires).
Ms. de La Haye, cité par M. K. de Lettenhove, dans son édition des Œuvres de Chastellain, t. II, page 40. Ces mots :un carme nommé Rigault
, s’appliquent probablement au célèbre frère Richard, principal appui de la Pucelle parmi les prédicateurs. - [335]
On devine par cette révélation indirecte et tronquée que Jeanne mettait en demeure ses juges, en manifestant sa foi bien connue par la pratique des sacrements, et que l’évêque lui en déniait la participation.
- [336]
Un jeune homme de Toul avait vu Jeanne et l’aima. Il commença de la rechercher, et argua d’une prétendue promesse que lui aurait faite Jeanne. Les parents de celle-ci, voyant par là un moyen de la détourner de sa mission, encouragèrent les poursuites judiciaires du jeune homme et se mirent avec lui de connivence.
- [337]
Peu s’en fallut que ses parents ne perdissent l’esprit : lorsque Jeanne, etc.
- [338]
Par voie de rançon, ou échange. Conférer, sur ce point, Histoire de Charles VII, t. II, p. 174.
- [339]
Voyez la note précédente.
- [340]
Ce qui précède est traduit du latin ; ce qui suit est la reprise de la minute originale.
- [341]
La date précise de la réception est le 10 mars 1429, avant Pâque. Voyez Histoire de Charles VII, t. II, p. 57. [NdÉ] La date exacte fait toujours débat.
- [342]
Huis, porte.
- [343]
Voilà votre signe : prenez-le.
- [344]
Bonne femme signifie ici positivement : une femme de bien.
- [345]
De quelle grandeur.
- [346]
Cessât de la questionner.
- [347]
Toute cette histoire de couronne est absente des textes autres que ce procès. On sait seulement qu’une couronne avait été préparée pour le sacre, comme il a été dit ci-dessus, à la fin de la séance du 1er mars.
- [348]
Il s’agit sans doute ici de quelque épisode miraculeux imputé à Jeanne et semblable à ceux qu’on rencontre si fréquemment dans les histoires de saints de l’époque. Prêtre concubinaire (ramené au devoir ?) tasse (d’or ou d’argent ?) perdue (et retrouvée ?). Sur les concubinaires, consulter la pièce intitulée le Concile de Basle (tenu en 1431). Cette pièce a été insérée dans les œuvres de Chastellain, Bruxelles, 1864, in-8°, tome VI ; Voyez la séance du 23 janvier.
- [349]
Elle s’en remit principalement, touchant la conduite de la guerre, à la volonté des capitaines.
- [350]
Depuis qu’elle fut tombée.
- [351]
De là (20 octobre environ), à la Saint-Martin (11 novembre).
- [352]
Un texte nouvellement connu fait voir que Jeanne essaya de fuir, en attachant à sa fenêtre un lien formé de ses draps, ou autre étoffe et qui communiquait extérieurement vers le sol. Histoire de Charles VII, t. II, p. 176, note 3. On pensait auparavant qu’elle s’était, du haut de la tour, élancée dans le libre espace. Voyez la note 367.
- [353]
Délai pour répondre.
- [354]
Que sainte Catherine lui répond immédiatement ; et par fois ladite Jeanne manque de l’entendre à cause du trouble que lui causent les personnes (présentes dans sa prison) et les colloques bruyants ou disputes de ses gardes.
- [355]
Il ne se passe pas de jour.
- [356]
Cette parole, juste et ferme, doit être vraie. Elle est un exemple remarquable de la grande lucidité d’esprit que déploya la prévenue.
- [357]
Au jugement peut s’entendre de deux manières : 1° à l’audience, 2° et mieux : en place publique, lors de l’exécution. Il est bon de rappeler que la guerre du temps n’était en effet qu’une série de coups de main.
- [358]
(Ne te soucie) ; littéralement : qu’il ne te chaille (qu’il ne t’importe) ; du verbe chaloir, d’où chaland (acheteur) et nonchalance.
- [359]
Que si elle y était déjà.
- [360]
On ne saurait trop purifier sa conscience.
- [361]
Et dit qu’elle demandait à échanger Franquet contre un parisien, maître de l’hôtel à l’enseigne de l’Ours (rue Saint Antoine).
- [362]
L’évêque.
- [363]
Le texte, ici, ne dit plus, saillir, sauter ; mais laissée cheoir. Voyez ci-dessus, la note 352.
- [364]
La valeur du cheval.
- [365]
Georges de la Trimouille, premier ministre ou favori du roi.
- [366]
Ôter, dérober.
- [367]
En vue de suicide.
- [368]
Et quand il plaira à Dieu de me le commander, aussitôt je déposerai cet habit.
- [369]
Si j’ai juré de ne pas quitter cet habit.
- [370]
Au quinzième siècle, l’habit des jeunes gens de condition (hommes) était la huque (habit court), que portait Jeanne dans sa prison. L’habit de cérémonie, ou habit habillé, pour les hommes, était une robe, longue et descendant vers la cheville. La robe longue sur les talons (talaris) était la robe des clercs et des magistrats. Les femmes portaient toutes la robe, mais plus ou moins longue, suivant leur condition. La jupe des paysannes était courte. Les bourgeoises et dames du monde avaient des robes qui descendaient jusqu’à terre. Les grandes dames et les élégantes portaient des robes à queue traînante ou portée à la main soit par des pages, soit par des suivantes. Jeanne demande une robe simple et décente, de femme, pour aller à l’église. Elle entend conserver dans sa prison son vêtement masculin, et par des raisons également de décence et autres, mais toutes fort sensées.
- [371]
Jeanne était noble légalement, ayant été anoblie par Charles VII. De fait, elle avait tenu à l’armée ou à la cour l’état d’une comtesse, ou mieux d’un comte. Vêtue en femme, elle se serait coiffée, dans le monde, d’un truffeau, coiffure des grandes dames, ou d’un hennin, mais non d’un chaperon de bourgeoise. Elle fait donc acte, dans cette offre, de modestie et de simplicité.
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Le procès.
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Les épisodes auxquels Jeanne fait allusion (à Paris et à La Charité) furent marqués par deux insuccès.
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La situation digne de pitié.
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(Lorsqu’on sait l’amender.) Il y a une ellipse dans cette phrase. Traduction libre : oui, il faut craindre d’offenser le ciel ; mais on peut s’amender, se le faire pardonner.
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Jeanne Darc avait été personnellement (pendant sa carrière de deux ans) l’âme et le centre de toutes les actions ou entreprises militaires du parti français.
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Le couvre-chef était la coiffure qui se porte à l’intérieur de l’habitation ou du lit.
- [378]
Jeanne marchant au supplice portait en effet une robe longue et un couvre-chef de femme. Voyez Histoire de Charles VII, t. II, p. 229.
- [379]
Femme savante, instruite, qui a étudié. Sage femme est demeuré, dans l’acception spéciale la plus usuelle de nos mœurs, pour dénommer une accoucheuse. Les mots bon, prude et sage, ont ici une nuance d’application qui diffère de leur signification moderne et actuelle.
- [380]
On lui demande, sur ce qu’elle a dit qu’elle reprendrait l’habit de femme à condition qu’on la laissât partir, si cela plairait à Dieu.
- [381]
Cette doctrine était universellement admise, au XVe siècle, par les moralistes des divers partis.
- [382]
Cet usage, de déposer, à titre d’offrande ou d’hommage, des armes ou trophées dans les églises remontait à l’antiquité païenne.
- [383]
Le cri d’armes des rois de France était : Montjoie, Saint Denis !
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Plus signifie ici davantage : (et pourquoi il n’y en avait pas d’avantage). En blason, les armes de France avaient deux anges pour supports ; tandis que les anges, qui, du ciel, veillaient à la garde du monde, étaient innombrables. L’accusation faisait à Jeanne un grief d’avoir usurpé le blason royal.
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Cette niaise question est tout à fait dans la tradition des subtilités scolastiques.
- [386]
Fortune.
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Allusion an meurtre de Jean sans peur (1419). C’était là le grand grief reproché au parti armagnac.
- [388]
Il parait y avoir ici une lacune, ou peut-être oubli de transcription, dans le manuscrit unique n° 8838 latin, fol. 25 verso. On lit en marge de cet article ; vac et une abréviation (peut-être vacat ; ou vacuum ?).
- [389]
Laiton, l’auricalque des anciens.
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Il n’est pas sans intérêt de remarquer que d’après cette déposition Jeanne assimile ses voix, ses apparitions, non plus à la personne réelle des saints, mais à leurs images ou remembrances.
- [391]
L’air (erre et eure, de : aura).
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Pierre Cauchon, à plusieurs reprises, se vanta de faire un beau procès.
- [393]
Jeanne, dans son village, avait porté jusqu’à son départ de grossiers vêtements de paysanne. Depuis lors, au contraire, la mise masculine de Jeanne pendant le cours de sa mission avait été de plus en plus élégante, somptueuse et recherchée ; sans toutefois qu’aucune convenance sérieuse eût jamais été méconnue d’elle. En lui prescrivant de reprendre ses anciens habits de femme, les juges entendaient bien la ramener à sa condition de simple fille des champs. C’était donc à la fois blesser chez Jeanne un sentiment essentiellement féminin, que j’appellerai par abrégé le sentiment de toilette ; c’était, en second lieu, l’humilier publiquement et obtenir par cet acte une sorte d’aveu, tacite mais évident, de son usurpation et de sa culpabilité.
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Nec etiam hoc erat in ipsa.
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Anglais : Brewster ?