L. Verneuil  : La Vie Merveilleuse de Sarah Bernhardt (1942)

Chapitres : III. L’Odéon, la guerre de 1870

69Chapitre III
L’Odéon, la guerre de 1870.

Sarah Bernhardt resta à l’Odéon pendant près de six ans, jusqu’en juillet 1872 et professionnellement, elle y fut extrêmement heureuse. Dans ses Mémoires, elle se rappelle avec ravissement cette époque :

Ah ! L’Odéon ! C’est le théâtre que j’ai le plus aimé. Et je ne l’ai quitté qu’à regret. Tout le monde s’aimait, tout le monde était gai. Et Duquesnel était un directeur plein d’esprit, de galanterie et de jeunesse. Je me souvenais des quelques mois que j’avais passés à la Comédie-Française. Rien que des gens guindés, potiniers, jaloux. Au Gymnase, on ne parlait que robes et chapeaux, que de choses très loin de l’art. À l’Odéon, c’était le rêve : on ne pensait qu’à monter des pièces. On répétait le matin, l’après-midi, tout le temps. J’adorais ça. Et je travaillais ferme, toujours prête à remplacer quelqu’un, sachant tous les rôles.

Comme la Comédie-Française, l’Odéon était — et est encore — un théâtre de répertoire, c’est-à-dire où les spectacles sont joués en alternance. Au cours des neuf ou dix représentations d’une semaine, soirée tous les jours et matinée le jeudi et le dimanche, et parfois le samedi, on donne souvent cinq ou six pièces différentes, seule, la nouveauté étant jouée trois ou quatre fois. De ce fait, il est fréquent qu’au cours d’une année, l’Odéon représente cinquante à soixante spectacles, parmi lesquels une vingtaine de pièces classiques reviennent périodiquement à l’affiche et sont produites régulièrement tous les ans.

C’est ainsi qu’au cours de ses six années d’Odéon et surtout jusqu’à la Guerre de 1870, Sarah Bernhardt joua un nombre considérable de rôles. Elle ne demandait que cela, d’ailleurs. En premier lieu parce qu’elle souhaitait, grâce à un travail acharné, oublier, si possible, celui qu’elle avait dû quitter avec tant d’héroïque abnégation, ensuite parce que le succès, qu’elle rencontra enfin, décupla sa passion pour le théâtre, quelque temps contenue par les événements et les échecs, mais qui, au fond d’elle-même, n’attendait que l’occasion de se déchaîner irrésistiblement.

Énumérer tous les rôles qu’elle joua à l’Odéon serait interminable et fastidieux. Lorsque, à partir de 1882, sa célébrité étant devenue immense et définitive, chacune de ses créations constitua un événement, ce livre aura le devoir élémentaire de n’en omettre 70aucune. Mais une telle précision ne saurait être requise pour le travail quotidien, routinier, touffu et souvent obscur qu’elle fournit au second Théâtre National Français.

C’est, en effet, par l’accumulation des personnages différents, principaux, secondaires ou épisodiques qu’elle interpréta à l’Odéon que, lentement, Sarah Bernhardt conquit la première place. Engagée par de Chilly et Duquesnel à cent cinquante francs par mois et encore tout à fait inconnue, six ans plus tard, lorsqu’elle cessa d’être leur pensionnaire, si elle ne gagnait encore que huit-cents francs par mois, du moins était-elle devenue la plus importante actrice de leur théâtre.

Mais si elle atteignit ce résultat, c’est seulement au prix de constants et patients efforts et sans avoir eu, sinon une seule fois et la dernière année, de ces premières sensationnelles qui, en une soirée, révèlent et lancent une actrice.

Le 15 janvier 1867, pour l’anniversaire de Molière, Duquesnel lui fit jouer Armande des Femmes Savantes. On se rappelle qu’en 1862, elle avait effectué son troisième début, à la Comédie-Française, dans le rôle d’Henriette, de la même pièce et n’y avait eu aucun succès. Elle ne réussit pas beaucoup mieux dans Armande qui, un peu comme Silvia, du Jeu de l’Amour et du Hasard, n’est en somme qu’une précieuse. Tant qu’on s’obstinerait à lui confier des personnages de cet ordre, elle y serait toujours dépassée par les actrices, si nombreuses, auxquelles la coquetterie tient lieu de sensibilité et qui, adroitement, remplacent par de la virtuosité, une puissance et une émotion absentes, mais dont les rôles de ce genre leur permettent d’être, sans dommage, totalement privées.

Parmi beaucoup de rôles dans lesquels Sarah Bernhardt passa inaperçue, deux personnages, au début de l’année 1867, lui permirent d’attirer sur elle l’attention des habitués de l’Odéon et de quelques critiques : Cordélia, dans le Roi Lear, de Shakespeare, où elle se montra infiniment touchante et pathétique et surtout, le jeune Zacharie, dans Athalie, de Racine. Il est d’ailleurs à remarquer qu’à deux exceptions près, Sarah Bernhardt réussit toujours dans les travestis.

Duquesnel et de Chilly avaient eu l’idée de remonter la tragédie de Racine avec la partition de Mendelssohn et un grand orchestre dans la salle. Chacun des quatre premiers actes de la pièce se termine par des chœurs, alternativement chantés et parlés. Ceux-ci, répartis sur la brochure entre cinq ou six voix, devaient être dits par des élèves du Conservatoire. Mais, déconcertés par la musique qui les accompagnait — et qu’aux représentations ordinaires d’Athalie, on supprime presque toujours — ces enfants ne parvenaient pas à adopter le rythme nécessaire. Duquesnel décida 71alors de confier tout le texte des chœurs parlés au seul Zacharie, assisté parfois de sa sœur Salomith. La voix cristalline de Sarah, une mélodie en elle-même, détailla les vers de Racine avec une douceur et une délicatesse exquises. Et le soir de la première, de Chilly commença à trouver qu’en engageant cette petite Sarah Bernhardt, son associé n’avait peut-être pas eu une idée tellement déraisonnable.

La même année, comme on reprenait, une fois de plus, une pièce qui connut, durant la seconde moitié du XIXe siècle, l’un des succès les plus durables enregistrés à Paris à cette époque, le Testament de César Girodot, d’Adolphe Belot et Villetard, une comédie d’ailleurs éblouissante, créée en 1859, Sarah Bernhardt joua le rôle d’Hortense, où elle fit preuve de qualités comiques tout à fait inattendues. Mais le rôle, s’il est peu important, est bien écrit et peut être joué dans la sincérité. Et toujours, ce fut là, pour elle, la condition de toute réussite.

Deux autres pièces sont également à citer parmi celles qu’elle interpréta en 1867, non qu’elle y eût remporté un grand succès, mais parce qu’elles montrent que, peu à peu, les grands écrivains de l’époque commençaient à accepter Sarah Bernhardt pour interprète, certes pas encore pour des créations, mais pour des reprises plus ou moins notables. Ces deux pièces, toutes deux de George Sand, étaient François le Champi, créée en 1849, restée depuis lors au répertoire de l’Odéon et dans quoi Sarah joua, gentiment, le gentil rôle de Mariette et le Marquis de Villemer, une pièce beaucoup plus récente, créée en 1864, de ce fait l’objet d’une plus grande sollicitude et dans laquelle on lui distribua le rôle de la folle Baronne d’Arglade, un personnage qui a déjà un passé et de l’expérience et pour lequel il lui eût fallu plus d’autorité et d’abattage.

George Sand, qui avait alors soixante-trois ans, était au faite de son immense renommée. En outre, depuis la mort d’Alfred de Musset, survenue dix ans plus tôt, elle restait l’héroïne d’un inoubliable roman d’amour qui, pour la jeune Sarah, exaltée et frémissante, faisait d’elle une personnalité considérable, qu’elle était heureuse et toute fière d’approcher. C’est la raison pour laquelle, — bien qu’elle y eût personnellement brillé d’un éclat modéré — ces deux pièces lui laissèrent l’un de ses premiers grands souvenirs de théâtre. De ce moment, d’ailleurs, George Sand la prit en vive amitié et par la suite, fut parmi ceux qui la décidèrent à quitter l’Odéon pour revenir à la Comédie-Française.

À la fin de l’année 1867, Sarah Bernhardt jouait encore le Drame de la Rue de la Paix, d’Adolphe Belot et dans quelques critiques, son nom était cité avec un mot aimable.

72Le 18 février 1868, l’Odéon faisait une importante reprise de Kean, d’Alexandre Dumas père, un drame fameux qui, surtout, contient un admirable rôle d’homme. Depuis sa création par Frédérick Lemaître, en 1836, tous les grands acteurs de tous les pays l’ont joué successivement.

Ce soir-là, le personnage était interprété par Charles Berton, un comédien qui fit à Paris une estimable carrière, sous le Second Empire, moins brillante pourtant que celle de son fils, Pierre Ber-ton, qui, quelques années plus tard, créa plusieurs pièces aux côtés de Sarah Bernhardt et, notamment, le rôle du Baron Scarpia dans la Tosca.

Dans cette reprise de Kean, Sarah jouait le rôle d’Anna Damby et produisit une grande impression, moins toutefois pour la qualité de son interprétation que pour le courage et la juvénile autorité dont elle fit preuve en scène, dans des circonstances difficiles.

C’était l’époque où, devant l’opposition de plus en plus résolue du parti républicain, l’Empereur, devenu libéral, avait dû se résoudre à quelques concessions. Et notamment, sous la pression de l’opinion publique, le Ministre des Beaux-Arts avait récemment autorisé la Comédie-Française à reprendre Hernani, de Victor Hugo, toujours en exil. Cette reprise avait eu lieu le 20 juin 1867, avec Maria Favart, Delaunay, Bressant et Maubant et avait été non seulement un triomphe littéraire, mais un événement politique.

À la suite de ce formidable succès, la presse de gauche, et aussi le public de l’Odéon, avaient demandé à la direction de ce théâtre de reprendre Ruy Blas. Sûrs de faire des recettes magnifiques, Duquesnel et de Chilly y auraient volontiers consenti, mais le Ministre s’y était opposé, craignant, de la part des étudiants de la rive gauche, des manifestations plus bruyantes encore qu’à la Comédie-Française. En outre, le succès de la reprise d’Hernani devant se prolonger jusqu’au printemps de 1868, le gouvernement ne pouvait vraiment pas accepter que les deux théâtres impériaux fussent, simultanément, accaparés par le nom de Victor Hugo.

Nés la même année, en 1802, Alexandre Dumas père et Victor Hugo, les deux grands écrivains romantiques du siècle, s’étaient, pendant longtemps, disputé la première place. Le génie d’Hugo avait fini par triompher. Et son long exil, à Guernesey, qui faisait de lui une victime, ajoutait à l’universel enthousiasme qu’il inspirait en France.

Le public de l’Odéon et surtout les étudiants, toujours surexcités, voulurent voir une sorte de provocation à leur égard dans le fait qu’au lieu de Ruy Blas que tout Paris réclamait, c’est justement Kean qu’on affichait, Dumas usurpant la place d’Hugo ! C’était absurde, mais c’est ce qui explique que, le soir de cette reprise, 73 lorsque le rideau se leva, la salle éclata en vociférations, réclamant, sur l’air des lampions :

— Ruy Blas !… Ruy Blas !… Victor Hugo !… Victor Hugo !…

Essayant de dominer le tumulte, les acteurs enflaient leurs voix et, de temps à autre, réussissaient à se faire entendre. Dans la coulisse, Dumas, bouleversé, allait et venait, épongeant la sueur qui, de ses cheveux crépus, coulait sur ses tempes. Qu’on voulût une pièce d’Hugo et même le retour en France du grand poète, soit ! Pour sa part, il y souscrivait volontiers. Mais que les manifestations de sympathie pour l’auteur des Châtiments dégénérassent en cris hostiles contre lui, il ne pouvait l’admettre. Avant son entrée en scène, Sarah Bernhardt avait vu son indignation. Elle lui murmura :

— Ne vous inquiétez pas, Maître, s’ils ne se taisent pas, moi, je leur ferai bien comprendre leur inconvenance.

Dumas l’avait regardée avec un peu d’incrédulité.

Bien que très aimé du public, Charles Berton, lorsqu’il parut en scène, n’avait pas réussi à imposer silence aux protestataires. Comme elle l’avait promis, c’est Sarah qui y parvint. Elle entra, costumée en anglaise de 1820 et comme, peu après, les galeries et le parterre recommençaient à hurler : Hugo !… Hugo !…, elle cessa de jouer et s’avança droit jusqu’à la rampe, face au public. Surpris, les manifestants firent silence. Alors, dans un charmant sourire, elle prononça ces mots :

— Vous souhaitez défendre la cause de la justice. Est-ce bien la servir que de rendre, ce soir, Alexandre Dumas responsable des décrets qui ont proscrit Victor Hugo ?…

Cette simple phrase, si frappante dans sa parfaite logique, produisit un effet immédiat. Devant le calme souriant de la jeune actrice, la salle éclata en applaudissements et la représentation s’acheva non seulement sans incidents, mais sur un vif succès pour la pièce, pour les artistes et pour l’auteur, qui, ravi, embrassa sa crâne interprète.

— Je vais écrire un beau rôle pour vous, mon enfant, lui dit-il, je vous le dois.

Dumas n’eut pas le temps de tenir sa promesse. Quelques mois après, il tombait malade et mourut en 1870.

Kean fit une belle reprise. Ses représentations alternaient avec celles d’une pièce éphémère et insignifiante, intitulée la Loterie du Mariage, dans laquelle, néanmoins, Sarah eut encore un petit succès. Doucement, insensiblement, elle se faisait sa place. Et c’est de Chilly, désormais entièrement satisfait de sa jeune pensionnaire, qui proposa à Duquesnel de l’augmenter. Au début de la saison 1868-69, ses appointements furent portés à trois-cent-cinquante francs par mois.

74C’était la fortune ou, tout au moins, l’indication qu’elle était en route. Depuis longtemps, Sarah se trouvait à l’étroit rue Duphot. Elle déménagea et prit un appartement un peu plus grand, 16 rue Auber, presque au coin de la rue Caumartin. Elle fut aidée dans cette folie qui, sans cela, eût tout de même été un peu prématurée, par sa grand-mère, Lisa Van Hard.

Celle-ci, depuis quelques mois, avait définitivement quitté la Hollande pour venir vivre à Paris et, tout d’abord, Julie avait mis à la disposition de sa mère une chambre chez elle, rue Saint-Honoré. Mais la constante présence de cette vieille femme de soixante-dix ans, grande, osseuse et dure, critiquant tout le monde et toutes choses, dont l’humble condition se révélait à chaque instant par ses goûts, ses gestes et son attitude, dont surtout, l’accent judéo-hollandais était terrible, infiniment plus prononcé que celui, si gracieux, de Youle, tout cela agaça bientôt celle-ci au suprême degré.

Depuis la mort de Morny, elle menait une existence paisible de bourgeoise cossue et malgré ses quarante-cinq ans qui, en même temps que le goût du calme, lui avaient apporté un léger embonpoint, continuait à recevoir son petit cercle d’amis, maintenant moins turbulents, mais aussi distingués. Cette mère n’était pas montrable. Et de même que, jadis, elle n’avait pas voulu garder chez elle Sarah, parce que cette grande fille la vieillissait, elle ne voulut pas garder Lisa, parce que sa seule apparence trahissait par trop sa modeste origine.

Alors, ainsi qu’elle avait, quatre ans plus tôt, recueilli la petite Régina, Sarah, bon cœur, prit aussi chez elle sa grand-mère. Celle-ci lui fit cadeau des quelques meubles qu’elle avait apportés avec elle de Hollande — sa seule petite fortune — et c’est en les mêlant à ceux de la rue Duphot que fut garni l’appartement de la rue Auber. Là, pendant que Sarah était au théâtre et qu’en l’attendant, Régina jouait dans le jardin du Luxembourg, Mme Lisa Van Hard, relayant la bonne, veillait sur son arrière-petit-fils, Maurice.

De temps en temps, Youle venait leur faire une visite. Elle descendait de sa belle voiture, passait dix minutes dans l’appartement un peu bohème où vivaient, sans luxe et dans un désordre presque inévitable, sa mère, deux de ses filles et son petit-fils et dissimulant son dégoût, repartait bien vite, en laissant sur la table, quand elle y pensait, quelques billets de cent francs — sa part dans les frais de l’éducation de Régina.

Et elle descendait retrouver sa chère petite Jeanne qui, belle et parée, l’attendait en bas dans la voiture.

75L’année suivante, à peine commencée, devait apporter à Sarah sa première vraie réussite. Et, alors qu’elle avait déjà joué tant de longs rôles dans de grands spectacles, c’est une toute petite pièce, à deux personnages, qui lui fournit l’occasion de ce succès. Cette pièce, en vers, s’appelait le Passant, et avait pour auteur François Coppée, un jeune poète de 26 ans. Elle fut créée à l’Odéon, le 14 janvier 1869, par Mme Agar, une excellente tragédienne, à ce moment dans tout l’éclat de son talent et par Sarah Bernhardt qui, ce jour-là, révéla le sien.

Alors totalement inconnu et dans une situation plus que modeste, François Coppée, malgré bien des stations dans leur antichambre, n’était même pas parvenu à se faire recevoir par les directeurs de l’Odéon. Timidement, il avait alors apporté sa petite pièce à Agar, bienveillante pour les poètes. Ravie, elle l’avait fait lire à Sarah, dont l’enthousiasme avait été plus grand encore et ce sont les deux comédiennes qui, à force d’insistance, avaient obtenu de Duquesnel qu’il prit connaissance du mince manuscrit. Plein de goût, il avait aussitôt apprécié la qualité de l’ouvrage et, étant donné ses frais dérisoires, — un vieux décor du répertoire et seulement deux costumes neufs — l’avait mis en répétitions sans même consulter de Chilly.

Le Passant eut un véritable triomphe. La grâce poétique de cette petite pièce, son lyrisme délicat, enchantèrent positivement le public. Quelques jours plus tard, le nom de Coppée était sur toutes les lèvres. Le soir de la première, dix rappels saluèrent l’œuvre et ses parfaites interprètes : Agar, idéalement belle dans la courtisane Silvia et Sarah Bernhardt, purement adorable dans le petit page Zanetto, son second rôle en travesti. Bien moulée dans un justaucorps mauve qui lui allait à ravir, la toque, ornée d’une grande plume, posée d’aplomb sur sa perruque blonde, la guitare en bandoulière, sa silhouette dans le Passant est restée célèbre. Pour composer son costume, elle s’était, avec beaucoup d’à-propos, inspirée de la statuette bien connue du sculpteur Paul Dubois, le Chanteur Florentin, qui avait été exposée, trois ans plus tôt et très remarquée.

Elle donna, en cette occasion, la première preuve du goût étonnant avec lequel elle sut toujours habiller un personnage d’époque. Non seulement avec une scrupuleuse exactitude, mais aussi avec une telle intuition de ce qui frappait l’œil et la mémoire du spectateur, qu’aucun des personnages qu’elle a créés, ne pouvait plus, par la suite, être imaginé sous un autre aspect que celui qu’elle lui avait donné.

Jusqu’à l’été, la petite pièce de Coppée fut jouée plus de cent fois. On la donnait en fin de soirée, avec la plupart des 76ouvrages qui alternaient alors sur l’affiche de l’Odéon. Si les recettes d’un spectacle faiblissaient, on le corsait avec le Passant et elles remontaient aussitôt. À la 50e représentation de ce succès, les appointements de Sarah Bernhardt étaient, d’un coup, portés à cinq-cents francs par mois.

Vers le mois d’avril, le Passant fut demandé par les Tuileries et joué, au cours d’une grande soirée, devant l’Empereur, l’Impératrice et le petit Prince Impérial, qui avait alors treize ans. Lorsque Duquesnel avait transmis le désir de Leurs Majestés à Agar et à Sarah, celle-ci était d’abord restée perplexe. Elle se rappelait la maladresse qu’elle avait commise aux Tuileries cinq ans plus tôt. Napoléon III savait-il que l’une des interprètes du Passant n’était autre que cette petite débutante du Gymnase, qui avait choisi avec si peu d’à-propos les poèmes qu’elle avait l’honneur de réciter devant lui ?…

S’il s’en souvenait, sans doute ne lui en gardait-il pas rancune, car deux jours après qu’elle eût posé la question à Camille Doucet, celui-ci l’informait que l’Empereur comptait bien qu’on jouerait, aux Tuileries, la pièce de Coppée telle qu’elle était donnée à l’Odéon.

C’est, néanmoins, avec une certaine appréhension que Sarah Bernhardt parut devant les souverains et avec plus d’anxiété encore qu’après la représentation, elle vit un chambellan s’approcher d’elle et d’Agar et leur dire que Sa Majesté désirait leur adresser ses félicitations.

Lorsqu’elle s’avança vers Napoléon III, qui attendait les deux actrices dans un angle du salon où était dressé le buffet, elle fut frappée par le changement considérable qu’elle remarqua aussitôt dans les traits et le maintien de l’Empereur. Il semblait las, désabusé. En cinq ans, il avait vieilli de quinze. Les attaques de plus en plus violentes dont il était l’objet, la lutte incessante qu’il devait soutenir contre les adversaires de son pouvoir, le minaient positivement. Alors qu’il était encore si alerte, si brillant, en cette autre soirée où elle l’avait vu de près, aujourd’hui, il paraissait bien plus que ses soixante-et-un ans.

Après avoir adressé une phrase aimable à Agar, Napoléon III se tourna vers Sarah Bernhardt et lui dit, avec un petit sourire mélancolique.

— La dernière fois que vous êtes venue ici, c’est vous qui aviez raison, Mademoiselle. J’ai dû laisser jouer Hernani au Théâtre-Français. En somme, vous aviez tout simplement prévu, avant moi, qu’il me faudrait un jour autoriser les œuvres de Victor Hugo !…

77À l’Odéon, le triomphe persistant du Passant avait valu à Sarah une petite renommée. Les étudiants, surtout, l’avaient adoptée. De toute la troupe du théâtre, elle était leur actrice favorite et maintenant, dans chacun de ses rôles, dès qu’elle entrait en scène, ils lui faisaient, de confiance, un succès personnel.

Heureuse de cette réussite, à quoi elle n’était pas encore accoutumée, Sarah, rieuse, gaie, déjà spirituelle et passant avec ravissement toutes ses journées et toutes ses soirées au théâtre, était l’enfant chérie de la maison. Des directeurs jusqu’aux machinistes, tout le monde l’adorait.

Une excellente personne, surtout, nommée Hortense et qui était la femme de confiance, la dame de compagnie et l’habilleuse d’Agar, s’était prise pour la jeune créatrice de Zanetto, d’une véritable passion, et répétait : Ah !… Cette voix que le Bon Dieu lui a donnée, à cette gamine !… Quand elle parle, on dirait de l’or qui coule et qui tombe, sur la tête du public !…

Quelques années plus tard, le monde entier devait célébrer la voix d’or de Sarah Bernhardt. C’est pendant le Passant que, par cette humble camériste, fut, pour la première fois, formulée l’expression qui devait à tout jamais caractériser la grande artiste.

Un accident, qui ne fut pas grave en soi, mais qui aurait pu l’être à tel point que, longtemps, Sarah en frissonna avec une véritable terreur rétrospective, devait lui fournir l’occasion de juger que sa popularité naissante était déjà devenue plus grande qu’elle ne le supposait.

Un soir de juin 1869, un incendie qui, par suite d’une simple négligence de sa domestique, avait pris, en son absence, dans la chambre de Sarah, détruisit entièrement son appartement de la rue Auber. Le feu s’étant propagé jusqu’à l’escalier de l’immeuble avec une rapidité folle, ce n’est qu’au prix de beaucoup d’efforts que le petit Maurice et aussi la grand-mère Lisa purent être sauvés. L’enfant était endormi dans son lit. Il fallut, de l’extérieur, appliquer une échelle sous une fenêtre, dont on brisa les carreaux, pour pénétrer dans sa chambre. Puis, l’ayant enveloppé dans une couverture, les pompiers le descendirent par le même chemin et le remirent à sa jeune maman épouvantée.

Tout fut consumé. Il ne restait à Sarah ni un meuble, ni même un bijou. La plupart avaient fondu et étaient devenus des lingots informes. Mais ce qui était plus grave encore, c’est que l’immeuble tout entier était très endommagé — il fallut l’étayer pendant des mois — et que Sarah, négligente, avait toujours oublié de s’assurer contre l’incendie !… Son propriétaire et les compagnies 78d’assurances des autres locataires de la maison, ses voisins, lui réclamaient des sommes élevées et elle était d’autant plus incapable de les verser qu’à présent, elle ne possédait exactement plus rien.

Duquesnel et quelques-uns de ses amis intervinrent, discutèrent… La plupart des procès qui la menaçaient, purent être évités. Mais, pour la remise en état de son appartement elle devait, néanmoins, payer une forte indemnité et se demandait anxieusement comment en réunir le montant.

Les deux directeurs de l’Odéon lui proposèrent alors de donner un bénéfice pour elle, c’est-à-dire de mettre gracieusement à sa disposition la salle de leur théâtre, pour une matinée dont elle composerait le programme à sa convenance et dont la recette lui serait intégralement versée. Elle accepta avec gratitude.

C’est en cette circonstance que se manifesta éloquemment non seulement la sympathie du public, mais celle des artistes auxquels elle demanda de venir jouer ou chanter pour elle. Tous, ou presque, acceptèrent de lui prêter leur concours bénévole, et à leur tête, Adelina Patti, la célèbre cantatrice, alors dans tout l’admirable éclat de sa gloire, de sa beauté et de sa jeunesse. Grâce, surtout, au nom magique de la Patti, la salle fut comble, la recette superbe et la pauvre incendiée put payer ses dettes. Au cours de la matinée à son bénéfice, elle jouait le Passant, son seul petit triomphe et son entrée en scène fut saluée, non seulement par les étudiants, mais par toute l’assistance, d’une gentille ovation. Sarah devenait, à Paris, une actrice qu’un certain milieu connaissait et aimait.

Sans abri, elle demanda d’abord asile à sa mère. Mais jamais elle n’avait pu s’entendre avec Julie. Elle ne resta donc chez elle que quelques jours et bien vite, prit un appartement meublé, rue de l’Arcade. Il était noir et triste, et puis elle ne s’y sentait pas chez elle. Alors, à la fin de l’année 1869, elle déménageait à nouveau et s’installait dans un entresol, petit mais ensoleillé, 4 rue de Rome, à quelques mètres de la Gare Saint-Lazare.

Mais, trop gênée pour supporter des dépenses aussi multiples, cette fois elle ne prit pas avec elle sa grand-mère, que Julie, faisant par exception son devoir, installa à ses frais dans une maison de retraite de la banlieue de Paris.

Sarah resta près de sept ans rue de Rome, où elle se plaisait, seule entre Régina et son petit Maurice. Elle ne quitta cet appartement qu’au début de l’année 1876, pour s’installer dans son fameux hôtel de l’avenue de Villiers.

Jusqu’à la Guerre, Sarah, maintenant réclamée par les auteurs des pièces nouvelles qu’on montait à l’Odéon, fit encore trois créations.

79Le 18 octobre 1869, c’était le Bâtard, un drame d’Alfred Touroude, larmoyante histoire qui n’ajouta pas à la modeste gloire de cet écrivain, mais aida pourtant à celle, naissante, de son interprète qui y trouva l’occasion d’un vif succès.

Puis, dans les premiers mois de 1870, elle joua d’abord l’Affranchi, de Latour de Saint-Ybars, pièce obscure, restée ignorée et qui, probablement, mérite cet oubli et enfin l’Autre, une intéressante comédie en 4 actes de George Sand. C’était la troisième pièce d’elle que jouait Sarah et cette fois, une nouveauté. Le succès de l’ouvrage ne fut pas retentissant, mais au moment où la Guerre fut déclarée, ces trois premières, coup sur coup, avaient décidément placé Sarah Bernhardt parmi les comédiennes qu’on pouvait employer dans des personnages de premier plan.

Quelle avait été, pendant ces quatre années d’Odéon, la vie amoureuse de Sarah Bernhardt ? Jeune, jolie, intelligente et amusante au possible, conquérant graduellement une gentille notoriété et vivant seule ou du moins, sans mari et sans amant, elle devait attirer les hommages de nombreux admirateurs. C’est certain, mais il est non moins sûr qu’à cette époque, aucun n’a retenu, sinon son attention, du moins son cœur. Très longtemps après avoir dû renoncer au Prince de Ligne, elle resta terriblement meurtrie par cette douloureuse séparation et le moindre mot d’amour, prononcé par un autre, lui faisait mal, physiquement. Elle ne supportait pas de s’entendre dire : Je vous aime, dès l’instant que c’était une autre voix que celle du Prince Henri qui murmurait ces paroles.

Il est probable que la durable affection de Sarah pour Duquesnel, qui resta son ami et fut plus tard son associé, avait dû prendre naissance au cours de rapports plus intimes et quelques mois plus tard, il y a de grandes chances pour que n’ait pas été entièrement platonique son intimité avec Paul de Rémusat. Celui-ci, esprit brillant, distingué et qui, comme député, puis comme sénateur, joua à partir de 1871, un rôle important au Parlement, était depuis longtemps intéressé par la politique. Il fut l’enfant chéri de M. Thiers, sur lequel il a, d’ailleurs, écrit un remarquable ouvrage.

Rémusat pouvait alors avoir trente-cinq à quarante ans et certainement, Sarah avait été séduite par sa haute intelligence et sa parfaite élégance morale. Mais, pas plus que Duquesnel, il n’a été ce qu’on peut appeler aimé par Sarah Bernhardt. Peut-être, au début de leurs relations, avait-il éveillé en elle un intérêt qu’elle croyait destiné à devenir un sentiment plus profond. Mais tout 80au contraire, leurs rapports tournèrent vite à l’affectueuse camaraderie. Ce n’était pas encore celui-là qui lui ferait oublier le père de son fils !

Après une quinzaine de jours durant lesquels Paris, fiévreux, surexcité par les nouvelles qui s’aggravaient sans cesse, s’attendait au pire, Napoléon III, Empereur des Français, avait, le 15 juillet 1870, déclaré la guerre à la Prusse. Du jour au lendemain, les théâtres étaient déserts et la fermeture de l’Odéon arrêtait net les progrès constants de Sarah Bernhardt. Elle ne devait reprendre le cours de ses jeunes succès qu’après la Guerre et la Commune et après l’été qui suivit, soit en septembre 1871.

D’abord, et pendant quelques semaines, Paris vécut dans un enthousiasme délirant. La foule parcourait les rues en rangs pressés et joyeux, hurlant : À Berlin !… Et les premières nouvelles des opérations militaires avaient été encourageantes. Mais bientôt, cette frénésie générale se transformait en consternation : c’était la désastreuse bataille de Saint-Privat, puis, le 2 septembre 1870, l’effroyable défaite de Sedan et la capitulation de l’Empereur, que suivaient aussitôt la proclamation de la République et la formation du Gouvernement de Défense Nationale.

Les progrès des armées ennemies s’accentuant, en quelques jours il devint certain que Paris serait investi, assiégé, peut-être bombardé. Et aussitôt, Sarah Bernhardt décida de faire partir sa famille et surtout son fils, qui avait un peu plus de cinq ans.

On était au milieu de septembre. À peine rentrés de la campagne, les Parisiens s’enfuyaient à nouveau par toutes les gares. Il était impossible, ou presque, de trouver une place dans un wagon. Après des heures d’attente à la Gare Saint-Lazare, Sarah parvint tout de même, grâce à des fonctionnaires complaisants qui l’avaient vue jouer, à obtenir, mais dans deux trains différents, les six places qui lui étaient nécessaires et qui étaient destinées à sa mère, Julie, sa grand-mère, ses deux sœurs Jeanne et Régina, son petit Maurice et sa bonne. Et tous partirent pour le Havre, où Sarah avait pu, malgré l’affluence, faire réserver des chambres à l’hôtel Frascati. Mais elle ne partit pas. Pourquoi ? Elle l’a dit dans ses Mémoires :

Pas un instant l’idée ne me vint que j’aurais pu partir aussi. Je me croyais utile à Paris. Utile à quoi ? Cette conviction était stupide, mais profonde. Je pensais que tous les êtres valides devaient rester dans Paris. Et j’étais restée sans savoir ce que j’y ferais.

Elle le sut bientôt. De plus en plus, la bataille se rapprochait de la capitale. Tous les jours, maintenant, de longs convois apportaient 81des blessés dans Paris. Sarah Bernhardt s’offrit comme infirmière, mais chaque hôpital avait son personnel au complet. Alors elle résolut d’avoir son hôpital à elle.

Grâce à quelques amis influents et surtout au Préfet de Police, le comte de Kératry, qu’elle connaissait un peu, cette jeune femme de vingt-six ans obtint l’autorisation d’ouvrir, personnellement, une ambulance dans le théâtre de l’Odéon. Bien entendu, Duquesnel et de Chilly s’étaient, par avance, déclarés d’accord. Et peu de jours après, le Ministère de la Guerre reconnaissait officiellement l’Odéon comme hôpital militaire auxiliaire.

Les quatre grands mois, de fin septembre 1870 à fin janvier 1871, durant lesquels Sarah Bernhardt, d’abord avec l’aide de la seule Mme Guérard, dirigea l’hôpital de l’Odéon, lui permirent, pour la première fois, de montrer l’extraordinaire énergie dont elle était capable dans les grandes circonstances. En même temps se révélaient sa science de l’organisation et son don du commandement qui, plus tard, dans ses directions de théâtres ou à la tête des compagnies d’artistes qu’elle emmena aux quatre coins du monde, devaient s’affirmer si exceptionnels.

D’abord, seul, le foyer du public du théâtre fut transformé en salle d’hôpital et quinze lits s’y alignaient. Puis, bien vite, le nombre des blessés augmentant chaque jour, on dut mettre des lits dans toutes les loges d’artistes, les bureaux, la bibliothèque et enfin sur la scène elle-même où, pour éviter les courants d’air, on avait élevé des cloisons, recouvertes d’un plafond bas, le tout hâtivement construit en planches.

Vers le milieu de novembre, l’Odéon comptait plus de cent-cinquante blessés. Sarah ne rentrait plus chez elle. Elle couchait au théâtre, dans sa loge, là où, d’ordinaire, elle se maquillait et pour la seconder, elle avait dû s’adjoindre des amies, des camarades, notamment une vieille actrice qui jouait les duègnes à l’Odéon, Mme Lambquin. Le chirurgien en chef de l’hôpital était un certain docteur Duchesne, jeune encore et qui, lui non plus, ne quittait pas le théâtre. Et très souvent, le baron Larrey, maintenant sexagénaire, dont l’autorité de chirurgien était devenue très grande et qui, on s’en souvient, connaissait Sarah presque depuis sa naissance, venait à l’Odéon pour des opérations particulièrement graves.

Ce n’étaient pas seulement des soldats ou des officiers blessés au cours des combats de Champigny, puis de Buzenval. qui étaient amenés à l’Odéon. Le drapeau de la Croix-Rouge, flottant très haut sur le théâtre qui, lui-même, dominait de beaucoup tous les immeubles voisins, indiquait à la population de Paris que le Second Théâtre-Français était devenu hôpital. Alors, souvent, des civils, hommes ou femmes, atteints par le bombardement ou seulement 82malades, venaient frapper à la porte de l’entrée des artistes du théâtre, pour se faire panser, ou même tâcher de se faire admettre pendant un ou deux jours.

Le matin de Noël, 25 décembre 1870, trois femmes vinrent ainsi demander asile à l’ambulance de Sarah Bernhardt, trois femmes du peuple qui, parmi tant d’autres, faisaient chaque jour et pendant des heures, la queue devant les boutiques — qui avaient si peu de chose à vendre — pour tâcher d’obtenir le morceau de pain, de viande, le demi-litre de lait, espérés pour leur enfant. Le froid était si terrible que l’une avait eu les pieds gelés : il fallut lui amputer deux orteils. La seconde fut emportée en quelques heures par la fièvre et la troisième mourut positivement de froid. Tous les soins et un bain bouillant n’étaient pas parvenus à la réchauffer.

Le lendemain, avec d’autres évacués du champ de bataille, le caporal Paul Parfouru, blessé sur le plateau d’Avron, était amené à l’Odéon. Parfouru était un jeune comédien qui avait été au Conservatoire en même temps que Sarah Bernhardt et qui avait commencé une brillante carrière d’acteur sous le nom de Paul Porel. Il devait, par la suite, devenir le mari de Réjane et pendant de longues années, diriger avec éclat, d’abord l’Odéon, puis le théâtre du Vaudeville.

Quelques jours plus tard, au début de janvier 1871, un tout jeune soldat, — moins de vingt ans — légèrement blessé à l’épaule, le bras en écharpe, présentait sa fiche d’hospitalisation. Il n’y avait plus un seul lit vacant. On avait même dû en ajouter quatre dans le foyer des artistes qui, à l’Odéon, n’est pourtant pas grand.

Ne pouvant véritablement pas le loger, Sarah Bernhardt allait l’adresser à un autre hôpital, et puis elle le regarda. Il était blond, mince et pâle, et ses yeux brillants la fixaient avec une extase respectueuse. Certainement, ayant dû la voir jouer, il l’avait reconnue et se sentait tout heureux d’avoir été dirigé sur son ambulance. Lorsqu’elle lui dit ses regrets de ne pouvoir l’accueillir, une telle déception se peignit sur son visage qu’elle n’eut pas le courage de le laisser remonter dans la voiture militaire qui l’avait amené. Et elle lui donna sa propre chambre, c’est-à-dire sa loge, le seul endroit où, de temps en temps, quand elle tombait de fatigue, elle pouvait monter s’étendre pendant une heure ou deux.

Est-ce parce qu’il avait été, de sa part, l’objet d’une telle faveur que Sarah prit en amitié ce petit soldat ? On s’attache aux êtres qu’on a obligés. Ou, plus simplement, parce qu’il était gentil et bien élevé ? Dès qu’elle en avait le temps, elle montait s’asseoir près de son lit et pendant un quart d’heure, une demi-heure, ils bavardaient… Timidement, il contemplait la jeune actrice, — de sept ans son aînée — qui, avec tant de souriante autorité, dévouait ses forces, 83ses jours et ses nuits, à soulager de son mieux les souffrances de tous ces hommes. Il lui apprit que, s’étant, de tout temps, destiné à la carrière militaire, il était élève de l’École Polytechnique, mais que, dès les premiers jours de la guerre, il avait interrompu ses études pour s’engager.

Ce n’est pas au cours d’un combat qu’il avait été atteint à l’épaule par un éclat d’obus, mais à la Porte d’Orléans, alors qu’il se disposait à gagner les régions où campait l’armée de la Loire. Sa blessure, d’ailleurs, n’était pas grave. Au bout de quinze jours, il put repartir, plus résolu que jamais. Rien, cette fois, ne l’empêcherait de rejoindre son régiment.

Il n’en eut pas le temps matériel : La semaine suivante, le 28 janvier 1871, l’armée française capitulait. Puis, c’était l’armistice et puis, à Versailles, les premiers préliminaires de paix.

Avant de quitter l’Odéon, le petit Polytechnicien demanda à Sarah Bernhardt de lui donner sa photographie et, bien volontiers, elle la lui offrit. En rougissant, il la supplia alors d’y mettre une toute petite dédicace.

— Et dès la guerre finie, je viendrai vous revoir, jura-t-il. Où serez-vous ?

— Comment vous répondre ?… avait soupiré Sarah. Savons-nous, tous tant que nous sommes, ce que les événements feront de nous demain, ou dans six mois ?

Puis, au moment d’écrire, elle questionna :

— Au fait, je ne me rappelle plus votre prénom. C’est Fernand, je crois ? — Non, Ferdinand.

— C’est vrai…

Et Sarah écrivit sur sa photographie :

À Ferdinand Foch. Amical souvenir de Sarah Bernhardt.

En effet, le petit engagé volontaire de dix-neuf ans et demi, timide et blond, dont Sarah fut l’infirmière en 1871, devait devenir le vainqueur de la Guerre mondiale de 1914-1918.

Le grand soldat resta toujours en relations cordiales avec la grande artiste. En février 1915, à Bordeaux, lorsque Sarah fut amputée de la jambe droite, l’une des visites qu’elle reçut, sur son lit d’hôpital, fut celle de Ferdinand Foch, alors général de division.

Et le 27 mars 1923, vers 10 heures du matin, celui qui écrit ces lignes introduisit le Maréchal Foch dans la chambre où, la veille au soir, Sarah Bernhardt avait rendu le dernier soupir. Le Généralissime des Armées Françaises fut l’un des tout premiers à venir saluer la dépouille mortelle de celle qui, cinquante-deux ans plus tôt, l’avait soigné à l’hôpital militaire auxiliaire de l’Odéon.

84L’Armistice étant signé, on pensait que les Allemands allaient, au moins pour quelque temps, occuper Paris. Sarah Bernhardt se refusa à assister à ce spectacle. Toute sa vie, elle est restée d’un patriotisme farouche. Bouillante d’indignation et de chagrin, elle ressentait effroyablement l’humiliation de la défaite. Ne pouvant plus se dévouer aux blessés, puisqu’on ne se battait plus, elle décida donc de quitter Paris, pour rejoindre les siens qui, elle l’avait appris récemment, avaient quitté Le Havre, — car cette région, elle aussi, pouvait être menacée un jour — et s’étaient réfugiés en Hollande, à La Haye, chez l’une des sœurs mariées de Julie.

Par Paul de Rémusat, elle obtint de M. Thiers lui-même, un sauf-conduit qui lui permettait de sortir de la capitale. Mais, quelques kilomètres plus loin, il lui fallait franchir les lignes allemandes. On pouvait l’arrêter, la faire prisonnière. Cette équipée était d’une témérité folle. Pourtant ni conseils, ni supplications ne purent la retenir. Que voulez-vous qu’ils fassent à une femme ?… répondait-elle. Et puis, l’Armistice est signé, les opérations sont suspendues, pourquoi les Prussiens me barreraient-ils la route ?…

Et le 4 février, toute seule, elle sortait de Paris, à pied, par la porte des Ternes. Une demi-heure plus tard, elle se heurtait aux avant-postes ennemis et elle fut amenée à un général allemand, qui lui dit, en excellent français :

— Où allez-vous ?

— Rejoindre ma famille, en Hollande.

Il regarda son sauf-conduit :

— C’est vous, Sarah Bernhardt ?

— Oui.

— Actrice ?

— Oui.

— Vous feriez mieux de rentrer dans Paris. Vous entreprenez là un voyage bien hasardeux.

— On me l’a déjà dit.

— Et vous persistez ?

— Qu’est-ce qui peut m’arriver ?

— Tout.

— Ça ne m’effraie pas.

— À votre aise.

Et il lui signa un autre sauf-conduit, allemand cette fois, car celui que lui avait remis M. Thiers perdait toute valeur dès que les portes de Paris avaient été franchies.

Ce que fut ce voyage est presque impossible à décrire. Remontant vers le Nord, par Pontoise, Creil, Compiègne et Saint-Quentin, région entièrement occupée par les forces prussiennes et où toutes 85communications régulières étaient interrompues, successivement, elle dut employer tous les moyens de transport imaginables : charrette, voiture, tombereau… Elle fit vingt kilomètres à cheval, plus de trente à pied et deux jours dans un fourgon de blessés, qu’on menait à une ambulance de campagne. Vingt fois, elle fut arrêtée par des patrouilles ou des bataillons allemands, campés dans un village. Elle couchait chez l’habitant, parfois dans une grange…

Lorsqu’elle arriva à la frontière belge, son sauf-conduit n’était plus qu’une loque, tant il avait été déplié, examiné, visé, validé. Enfin, à Maubeuge, elle put prendre un train qui la conduisit à Bruxelles, puis enfin à La Haye. Elle avait mis dix-huit jours pour effectuer ce voyage, qu’on fait normalement en huit heures.

Vers le 25 février, elle arrivait chez sa tante Mathilde, où elle retrouvait sa mère, ses sœurs et surtout son enfant adoré, son cher petit Maurice, qu’elle n’avait pas vu depuis cinq mois et pour lequel, tant de fois, elle avait tremblé durant cet hiver terrible.

Quelques jours plus tard, toute la famille repartait pour Paris, où elle devait arriver vers le milieu de mars. Mais, quand elle atteignit Beauvais, Sarah fut informée des mouvements révolutionnaires qui commençaient et qui, déjà, ensanglantaient la capitale.

La guerre terminée, la guerre civile commençait, cette affreuse Commune qui, pendant plus de deux mois, devait faire encore tant d’innocentes victimes. Réinstaller les siens chez eux eût été de la folie pure. Peut-être le péril était-il, à ce moment, plus grand encore que pendant l’hiver.

Alors, obliquant vers l’Ouest, Sarah se rendit à Saint-Germain, à proximité de Versailles, qui était le siège provisoire du gouvernement républicain. Et avec toute sa maisonnée, elle s’y installa dans une petite villa, à quelques pas du Pavillon Henri IV. De la magnifique terrasse, d’où l’on aperçoit si nettement Paris, souvent, le soir, elle voyait s’allumer d’immenses incendies qui ravageaient tantôt un quartier, tantôt un autre de la capitale : c’étaient là les exploits des Communards. Parfois, le vent apportait jusque dans son jardin des débris de papiers brûlés. D’autres fois, la fumée qui enveloppait Paris, était si épaisse qu’on ne voyait rien au-delà de Rueil, ou même de Bougival.

Ce n’est que dans le courant de mai que la paix fut signée avec le Roi de Prusse, Guillaume Ier, devenu en janvier Empereur d’Allemagne, et seulement à la fin de mai que fut enfin écrasée l’abominable Commune. Au milieu du malaise général, dans la mélancolie poignante qui étreignait toute la nation vaincue, Sarah Bernhardt rentra à Paris où, de toutes parts, de toutes les maisons, même intactes, se dégageait l’odeur acre de la fumée. Que de ruines, de deuils et de sang inutilement versé !…

86Et, néanmoins, la vie devait reprendre, impérieusement et, aussi, la vie théâtrale. Après quelques semaines employées à remettre en état la salle et la scène, Duquesnel et de Chilly annoncèrent la réouverture de l’Odéon et adressèrent aux artistes de leur troupe un bulletin de répétition. On était en plein mois d’août. Mais Sarah ne songeait guère à prendre des vacances. Enfin, on allait travailler à nouveau, tâcher d’oublier ces mois atroces et s’efforcer de redresser le pays, momentanément écrasé par les rudes conditions de paix des vainqueurs.

Au début de septembre, elle reprenait possession de sa loge, rendue à sa destination primitive, recommençait à jouer les rôles de son répertoire et, dès le 11 octobre, faisait une nouvelle création.

Ce n’était qu’une pièce en un acte, mais de haute valeur, Jean-Marie, d’André Theuriet, un petit chef-d’œuvre, où Sarah Bernhardt dans un personnage de jeune paysanne bretonne, obtint un grand succès. Dans le rôle du pêcheur Jean-Marie, son partenaire était Paul Porel. Comme elle, après avoir logé à l’Odéon hôpital, il retrouvait avec joie l’Odéon redevenu théâtre.

Deux autres premières, l’une importante, l’autre sensationnelle, allaient suivre et assurer enfin à Sarah Bernhardt, une place prépondérante à l’Odéon. L’une fut Mademoiselle Aïssé, une pièce posthume de Louis Bouilhet, qui n’était peut-être pas excellente, mais à laquelle on fit un accueil chaleureux, en raison de la fin récente et prématurée de l’auteur, mort à quarante-sept ans, en 1869. Elle fut créée dans les tout premiers jours de janvier 1872 et Sarah Bernhardt, dans le rôle principal, recueillit personnellement une grande part du succès obtenu par l’ouvrage.

Et le 26 janvier 1872, avait lieu la fameuse reprise de Ruy Blas, cette reprise d’abord interdite par Napoléon III, puis retardée par la guerre, cette reprise tant attendue, tant réclamée et qui, non seulement rendait à Paris l’une des grandes œuvres dramatiques du siècle, mais allait lui permettre d’acclamer Victor Hugo lui-même, enfin rentré en France et qui avait dirigé personnellement les répétitions de son drame.

C’est avec émotion et une grande fierté que, vers le milieu de décembre 1871, Sarah Bernhardt avait appris que, sur les instances de Duquesnel, d’Auguste Vacquerie et de Paul Meurice, ami intime et représentant de Victor Hugo pendant son exil, le Maître l’avait désignée pour jouer, dans Ruy Blas, le rôle de la Reine. Il faisait ainsi pleine confiance à ses conseillers, car, loin de Paris depuis tant d’années, jamais, évidemment, il n’avait vu jouer Sarah Bernhardt.

87Émue, elle l’était, et bien curieuse aussi, au jour de la première répétition, de voir enfin le grand poète dont, depuis sa plus tendre enfance et surtout depuis son entrée au Conservatoire, elle avait tant entendu parler, dont l’œuvre immense, la situation politique, la gloire littéraire et l’âge aussi — il allait avoir soixante-dix ans — commandaient si impérieusement le respect et qui, certainement, était alors en France, la plus grande figure du temps.

Victor Hugo produisit sur Sarah une impression extraordinaire. Extrêmement doux, d’une courtoisie infinie, d’une bonté et d’une simplicité d’allures qui sont restées proverbiales, encore qu’il ait eu pleine conscience de son génie, il parvint, en deux ou trois jours, à mettre à leur aise ses interprètes, tous aussi impressionnés que Sarah Bernhardt de travailler sous sa direction.

Victor Hugo disait mal les vers et ne fut jamais, d’aucune façon, un comédien. De ce fait, il ne pouvait pas être un metteur en scène comparable à d’autres dramaturges qui savent placer si exactement leurs pièces. Pourtant, ses moindres indications, écoutées avec déférence, étaient d’une justesse extrême. Il parlait peu, mais ce qu’il disait était toujours utile, ingénieux et clair. Il ne dédaignait pas de plaisanter quelquefois et toujours avec finesse. Un jour, alors que pour la dixième fois, il répétait à un médiocre acteur nommé Talien, chargé du rôle de Don Guritan, un conseil qu’il lui avait déjà donné à plusieurs reprises, mais que le comédien, malgré toute sa bonne volonté, ne parvenait pas à suivre, Sarah Bernhardt, négligemment, s’était assise sur un guéridon et, les jambes ballantes, attendait que la scène continuât. Alors, au milieu de la salle, Victor Hugo se leva et remarqua, à voix haute :

Une Reine d’Espagne, honnête et respectable.

Ne devrait pas ainsi s’asseoir sur une table.

Confuse de son sans-gêne en présence du Maître, Sarah sauta prestement à terre. Si elle eut toujours le caractère difficile et la répartie prompte, à cette époque, elle ne s’entêtait pas encore lorsqu’il lui fallait reconnaître qu’elle avait tort.

La première représentation de cette reprise fut une soirée triomphale, pour la pièce d’abord, qui fut accueillie avec des trépignements d’enthousiasme, mais aussi pour Sarah Bernhardt qui, en cette occasion, connut le premier retentissant succès de sa carrière.

La distribution était brillante. Dans les trois principaux rôles du drame, elle réunissait Lafontaine, Ruy Blas de haute allure, Mélingue, le célèbre créateur du rôle de Lagardère dans le Bossu qui, bien qu’ayant dépassé la soixantaine, jouait avec brio Don César de Bazan et surtout Geffroy qui fut, dit-on, le meilleur de tous les interprètes de Don Salluste. Pourtant, Sarah nettement les 88dépassa tous et d’un bout à l’autre de son rôle, tint le public sous le charme de sa voix incomparable et de sa puissance tragique que, jusque-là, les connaisseurs avaient seulement soupçonnée et qui, enfin, se révélait complètement.

Sarah Bernhardt dans Ruy Blas (1872).
Sarah Bernhardt dans le rôle de la Reine, dans Ruy Blas (1872).

Cette reprise fit une longue carrière. Jusqu’à l’été, chaque fois qu’on affichait Ruy Blas, la salle était archi-comble. Depuis longtemps, l’Odéon n’avait pas vu pareille affluence.

Et ce qui, inévitablement, devait se produire, se produisit. Comme son nom de Second Théâtre National Français l’indique, l’Odéon n’est, en somme, qu’une Comédie-Française de deuxième ordre. Les deux théâtres jouent, l’un et l’autre, le répertoire classique et aussi le grand répertoire du XIXe siècle, produisent leurs spectacles en alternance, ont une troupe à l’année, des soirs d’abonnement, des habitués et reçoivent, tous deux, une subvention du Gouvernement. Et pour les acteurs, à tort ou à raison, l’Odéon a toujours été considéré comme une sorte d’antichambre du Théâtre-Français. Il est convenu qu’un artiste qui se distingue de façon particulière à l’Odéon, est, presque toujours, réclamé par la Maison de Molière.

Sarah Bernhardt ne fit pas exception à cette règle et dans les premiers jours de mai 1872, elle fut, un beau matin, convoquée chez l’Administrateur Général de la Comédie-Française.

Ce n’était plus Édouard Thierry. Aussitôt après la guerre, il avait, pour des raisons de santé, demandé sa mise à la retraite et depuis juillet 1871, les Comédiens-Français étaient gouvernés par Émile Perrin, qui fut un remarquable administrateur et, durant quatorze ans, remplit ses fonctions délicates avec une compétence et une autorité exceptionnelles. Le proconsulat de Perrin a fait époque dans la Maison de Molière, où, aujourd’hui encore, on ne prononce son nom qu’avec beaucoup de considération.

Pourtant, ce n’est pas sans inquiétude que sa nomination avait été accueillie. Le nouvel administrateur arrivait avec des conceptions nouvelles qu’il ne cachait pas, le désir de rajeunir les cadres, de faire jouer les débutants, de ne pas respecter aveuglément les situations acquises. Il y avait là de quoi effrayer les anciens sociétaires, jaloux de leurs prérogatives et qui, aussitôt, prédirent qu’avec de telles idées, le nouveau directeur serait vite contraint de donner sa démission.

Mais il est à remarquer que l’Administrateur Général de la Comédie-Française est un homme dont on annonce toujours le départ et qui ne s’en va jamais. Durant ces quatre-vingt dernières 89années, le Théâtre-Français n’aura connu, en tout, que six administrateurs : Édouard Thierry de 1859 à 1871, Émile Perrin de 1871 à 1885, Jules Claretie de 1885 à 1913, Albert Carré de 1913 à 1916, Émile Fabre de 1916 à 1936 et Édouard Bourdet de 1936 à 1940.

Guettant les talents nouveaux, Émile Perrin devait être fort intéressé par la personnalité de Sarah Bernhardt qui, d’un coup, venait, dans Ruy Blas d’éclater brillamment. Mais, à son engagement, il rencontrait bien des oppositions. Parmi les acteurs de la Maison, la jeune tragédienne avait des adversaires tenaces, d’abord parce qu’ils craignaient que, comme à l’Odéon, elle ne prit trop vite au Théâtre-Français une place prépondérante, ensuite parce que beaucoup d’entre eux — Nathalie était toujours là !… — se rappelaient la façon inconvenante dont, neuf ans plus tôt, elle les avait quittés et ne voyaient pas sans appréhension, revenir parmi eux cette personne mal élevée.

Pour engager une artiste dont le talent retenait son attention, l’Administrateur Général avait-il donc à tenir compte de l’avis de ses administrés, voire, seulement, des plus importants ? Moralement, oui. C’est qu’à la différence de l’Odéon, dont la direction engage et rétribue ses artistes à sa guise, la Comédie-Française est une compagnie de comédiens associés, intéressés aux bénéfices et, éventuellement, participant aux pertes de l’exploitation du théâtre. Dès lors, ils sont là, en quelque sorte, chez eux.

La troupe de la Maison de Molière se divise en deux catégories bien distinctes : les sociétaires et les pensionnaires. Les sociétaires — leur nom l’indique assez — sont ceux qui, élus par le comité, font partie de la Société, qui la constituent et entre qui, en sus de leurs appointements, sont répartis les profits annuels, suivant des parts fixées, appelées douzièmes. Les pensionnaires sont les comédiens qu’on engage à l’essai et parmi lesquels, après quelques années de stage, sont choisis les sociétaires.

Pour le moment, il n’était question d’engager Sarah qu’à titre de pensionnaire et par conséquent, Perrin aurait pu agir à sa guise. Mais il était clair qu’elle était une sociétaire de demain. Dès lors, par courtoisie et aussi par diplomatie, le nouvel administrateur trouvait plus sage de convaincre d’abord le Comité que le retour de la jeune vedette de l’Odéon serait, à tous points de vue, souhaitable et profitable. Aussi habile qu’énergique, il y parvint assez vite et c’est ainsi qu’au cours de son entretien avec Sarah Bernhardt, il put lui offrir ferme un engagement à douze-mille francs par an. Elle lui demanda quarante-huit heures pour réfléchir car, tout en la flattant, sa proposition l’avait laissée perplexe.

90Sarah Bernhardt, en effet, gagnait maintenant neuf-mille-six-cents francs par an à l’Odéon. Certainement, en présence de l’offre de Perrin, elle aurait facilement obtenu de ses directeurs une nouvelle augmentation égale à deux-cents francs par mois, peut-être même supérieure. Mais ce marchandage lui répugnait et lorsqu’elle résolut d’informer Duquesnel et de Chilly des sollicitations dont elle était l’objet, elle s’était juré qu’il ne serait pas question d’argent. D’ailleurs, là n’était pas ce qui la préoccupait.

Évidemment, elle était tentée de rentrer, avec éclat, dans cette Maison, dont, en 1863, elle était partie, obscure et ignorée, de se mesurer avec les grands comédiens de son époque, de jouer le merveilleux répertoire qui l’attendait chez Molière, enfin de prendre un rang élevé dans la compagnie qu’on considérait alors comme la première troupe théâtrale du monde. Par contre, elle savait les jalousies, les haines, les intrigues auxquelles elle devrait faire face, la lutte incessante qu’il lui faudrait soutenir pour conserver sa situation.

À l’Odéon, elle était tranquille, heureuse, aimée de ses directeurs et de ses camarades, dès à présent la reine incontestée du théâtre. Mais c’était la rive gauche, une sorte de voyage en seconde classe. Au Théâtre-Français, aucune sécurité, des soucis constants, mais c’était La Maison !…

Son hésitation persistait encore lorsqu’elle vit Duquesnel et de Chilly, ensemble, et leur dit simplement :

— Si je vous quittais pour entrer au Théâtre-Français, m’en voudriez-vous beaucoup ?

Duquesnel la regarda avec une surprise attristée :

— Tu ferais cela ?

— Je ne le ferai pas si tu tiens essentiellement à moi et si, d’une façon quelconque, mon départ devait mettre l’Odéon dans l’embarras. Décide.

Duquesnel allait répondre, mais c’est de Chilly qui intervint. Gros, apoplectique, il souffrait, depuis quelque temps, d’une maladie de cœur et les crises étaient de plus en plus fréquentes. Brusquement, il étouffait et ces attaques continuelles, qui l’inquiétaient fort, altéraient son humeur et le rendaient aisément irascible. Lors de cet entretien, sans doute était-il dans un mauvais jour. Dès les premiers mots de Sarah, il avait sursauté et, à ce moment, il répliqua brusquement :

— Mais on n’entre pas au Théâtre-Français comme on prend l’omnibus, ma chère. Il faudrait, d’abord, qu’on veuille de toi là-bas !…

— Et tu crois qu’ils ne seraient pas tout disposés à m’accueillir ?

91— J’en suis sûr.

— Explique-toi.

— Maubant, que j’ai rencontré il y a trois jours et qui sait que tu n’as pas toujours un caractère commode, m’a dit qu’il préférerait démissionner plutôt que de t’avoir jamais pour camarade.

Maubant était un sociétaire de la Comédie-Française assez important, qui jouait les pères nobles de tragédie. Jugeant, sans doute, son avis négligeable, Perrin, apparemment, ne l’avait pas compris parmi ceux qu’il avait ralliés à son idée.

Sarah, piquée, sourit ironiquement :

— Ah ?… Maubant t’a dit cela ?…

— À moi-même !…

Et, bougonnant, de Chilly ajouta :

— Ton succès dans Ruy Blas te grise. Sans doute veux-tu encore une augmentation d’appointements ?… Alors tu nous fais le chantage de la Comédie-Française. Mais le truc est un peu usé, mon enfant, il est devenu classique. Et nous ne serons pas assez bêtes pour nous y laisser prendre !…

Sarah resta muette d’indignation et de colère. Ainsi de Chilly, maladroitement, lui reprochait tout juste ce qu’elle avait si soigneusement évité, l’accusait d’une manœuvre dont elle était incapable, d’abord parce qu’orgueilleusement, elle la trouvait indigne d’elle. Devant une telle injustice, elle dit froidement :

— Parfait. N’en parlons plus.

Et elle sortit du bureau de ses directeurs. Le lendemain, elle signait avec Perrin, son engagement prenant date au début de la saison 1872-73. Et le soir, à l’Odéon, dans sa loge, elle montrait son contrat à Duquesnel, en lui disant :

— Tiens ! Lis cela et tu pourras dire de ma part à de Chilly qu’il est un imbécile.

Duquesnel regarda le contrat et murmura, avec tristesse :

— Tu n’aurais pas dû signer sans m’en parler, ce n’est pas bien. Tu n’as rien à me reprocher à moi !…

La remarque était juste. Sarah Bernhardt l’admit et de ce jour, elle se dit qu’elle devait au bon Duquesnel une compensation. Elle la lui donna, magnifique : douze ans plus tard, en 1884, alors qu’elle jouait à la Porte-Saint-Martin, le directeur de ce théâtre, Derembourg, ayant décidé de se retirer, elle intervint et le décida à céder son théâtre à Duquesnel qui, en 1880, avait quitté l’Odéon. Depuis lors et jusqu’en 1891, chaque fois que Sarah Bernhardt joua à Paris, ce fût, presque exclusivement, chez Duquesnel qui, en revanche, l’associait à la direction artistique et aux bénéfices des pièces qu’elle interprétait à la Porte-Saint-Martin.

92C’est avec moins de résignation que de Chilly apprit l’engagement de sa pensionnaire à la Comédie-Française. Il entra dans une violente colère et comme le contrat de la jeune actrice avec l’Odéon ne se terminait qu’un an plus tard, il n’eut pas le geste qu’ont, en général, les directeurs du Second Théâtre-Français envers les comédiens réclamés par la Maison de Molière. Dans ce cas, la coutume est que le contrat soit résilié à l’amiable. De Chilly, au contraire, exigea le dédit de Sarah Bernhardt, qui était de six-mille francs. Elle n’eut d’ailleurs pas à le payer, pour une raison imprévue et dramatique.

Le 10 juin 1872, à l’occasion de la centième représentation de la reprise de Ruy Blas, Victor Hugo offrait un grand souper à ses interprètes et à tout le personnel du théâtre. Au dessert, pour répondre au toast que venait de prononcer le Maître, de Chilly, au titre de l’aîné des deux directeurs, se leva, son verre en main. Mais, brusquement, avant d’avoir pu dire un mot, de pourpre qu’il était, il devint blême et d’un coup, tomba lourdement, le nez dans son assiette : il était mort !… Resté seul directeur de l’Odéon, Duquesnel tint Sarah quitte de son dédit et cette délicatesse augmenta encore sa gratitude envers lui.

Sarah Bernhardt quitta l’Odéon durant l’été, afin de prendre quelque repos avant son entrée à la Comédie-Française. Les représentations de Ruy Blas continuèrent quelque temps sans elle, la charmante Émilie Broisat qui jouait, d’abord, le rôle de Casilda, la remplaçant dans celui de la Reine. Mais, à son tour, Émilie Broisat était appelée par la Comédie-Française et la reprise de Ruy Blas cessa dans le courant d’octobre.

Ses succès à l’Odéon avaient impérieusement appelé l’attention sur le nom de Sarah Bernhardt et sa rentrée au Théâtre-Français était attendue avec une très grande curiosité. À présent, ce n’était plus une petite débutante, fraîchement sortie du Conservatoire, qu’on affichait, mais une actrice consacrée par plusieurs réussites et un récent triomphe.

La Comédie-Française où, cette fois, Sarah allait rester huit ans, jusqu’en avril 1880 et où elle devait, très vite, prendre une place si considérable, sentait la nécessité de choisir avec soin son rôle de début et de donner à cette soirée tout l’éclat désirable.

Après bien des hésitations, Émile Perrin se décida pour Mademoiselle de Belle-Isle, une pièce en cinq actes d’Alexandre Dumas père, créée en 1839 et qui, autour de Sarah Bernhardt dans le rôle principal, était interprétée par Bressant, le meilleur grand premier rôle de la Maison et Sophie Croizette, qui fut une très grande 93comédienne. Croizette était alors encore fort jeune, mais, entrée depuis trois ans au Théâtre-Français et très protégée par Perrin, elle avait déjà eu le temps de s’y faire une jolie situation.

C’est dans ces conditions, qu’on pourrait croire favorables, que s’effectua la rentrée de Sarah Bernhardt à la Comédie-Française, qui eut lieu le 6 novembre 1872.

Et pourtant, de toute évidence, ce n’était pas une bonne idée de la faire débuter dans Mademoiselle de Belle-Isle. Si le rôle contient des scènes de force, c’est, néanmoins, une jeune fille qui a encore gardé une certaine naïveté et à vingt-huit ans, Sarah, bien que prodigieusement svelte, avait déjà acquis une autorité qui lui interdisait les ingénues, même dramatiques. D’autre part, le costume Louis XV ne l’avantageait pas. Très serrée à la taille, sa robe accentuait par trop son extrême minceur, que dissimulaient les voiles, aux larges plis, des héroïnes grecques ou romaines. Enfin, la pièce est en prose et dès cette époque, c’était son incomparable diction, son art miraculeux de dire les vers qui, tout d’abord, assurait son succès. Négliger cet atout était d’une rare maladresse. Vers le moment de sa rentrée au Théâtre-Français, Théodore de Banville, un des plus exquis poètes du XIXe siècle, disait de Sarah Bernhardt :

On ne peut la louer de savoir dire les vers, c’est la Muse de la poésie elle-même. L’intelligence ni l’art ne sont pour rien dans son affaire : un secret instinct la pousse. Elle récite les vers comme le rossignol chante, comme le vent soupire, comme l’eau murmure, comme Lamartine les écrivait jadis.

Ce jugement, un peu sommaire, devait être bientôt révisé par l’opinion générale. Si Sarah, en effet, avait le don inné de faire valoir tout ce qui était poésie, il était profondément injuste de nier qu’un art très grand et qui allait maintenant s’épanouir entièrement, dirigeait cette voix si pure et cette diction exceptionnelle. Ce qui reste incontestable, c’est que le succès de son début eût été, à priori, à peu près certain dans une pièce en vers, quelle qu’elle fût, alors que, dans Mademoiselle de Belle-Isle, la soirée ne lui fut pas favorable. Ce fut un demi-échec. Le lendemain, dans le Temps dont il était maintenant et resta, jusqu’à sa mort, en 1899, le critique omnipotent et redouté, Francisque Sarcey écrivait :

La salle était fort brillante et ce début avait attiré tous les amateurs de théâtre. Il faut dire qu’en dehors du mérite personnel de Mlle Sarah Bernhardt, il s’est formé déjà autour de sa personne une foule de légendes qui voltigent sur son nom et piquent la curiosité du public parisien. Ce fut une déception quand elle parut. Soit que ses cheveux poudrés ne soient point faits pour son visage, soit que le trac l’eût terriblement pâlie, l’impression fut peu 94agréable de voir jaillir de ce long fourreau noir, cette longue figure blanche où l’éclat des yeux avait disparu et sur laquelle tranchaient, seules, des dents étincelantes. Elle dit tout le début de son rôle avec un tremblement convulsif et nous ne retrouvâmes la Sarah de Ruy Blas que dans deux couplets qu’elle fila de sa voix enchanteresse, avec une grâce merveilleuse, mais elle manqua tous les passages de force. Elle ne s’est guère ressaisie qu’au cinquième acte. Il était bien tard !…

L’article n’était ni élogieux, ni encourageant. Et pourtant, il eut, par sa sévérité même, la plus salutaire influence sur Sarah qui, à la vérité, avait insuffisamment ou mal travaillé ce rôle, qu’elle n’aimait pas. Et puis, depuis Ruy Blas, peut-être avait-elle pris en elle-même une confiance excessive ou, tout au moins, prématurée. Elle se dit que, dans ses prochains rôles, mieux choisis, il fallait qu’elle réussit et que, cessant de la combattre, le puissant Sarcey devînt désormais pour elle, un défenseur.

Grâce à son incroyable ténacité, elle atteignit assez rapidement ce résultat. Pas aussi vite pourtant que ses succès à l’Odéon lui permettaient de le croire.

C’est qu’à cette époque — et même pour Sarah Bernhardt — il n’était pas facile de se faire une place à la Comédie-Française.

page served in 0.045s (1,2) /