Chapitres : II. Son enfance, sa jeunesse, ses débuts
37Chapitre II Son enfance, sa jeunesse, ses débuts.
Sarah Bernhardt est née à Paris, 5, rue de l’École de médecine, le 23 octobre 1844.
La date et le lieu de sa naissance ont soulevé d’innombrables controverses. On a dit qu’elle était née en Bretagne… ou en Normandie. On a dit qu’elle était allemande ou, tout au moins, née à Francfort. On l’a dite algérienne… juive… hollandaise… hongroise… voire américaine !… Dès sa première tournée aux États-Unis, en 1880, une demi-douzaine de Bernhardt, dont l’un, particulièrement formel, à Philadelphie, revendiquaient sa paternité. Pourquoi et comment de tels désaccords, à propos d’un événement précis, inscrit sur les registres de l’État-civil français, parfaitement vérifiable et qui, dès lors, ne saurait logiquement prêter à la moindre discussion ?
Pour plusieurs raisons. D’abord parce que les parents de Sarah Bernhardt n’étaient pas mariés et que si, dès sa naissance, son père l’a reconnue et lui a donné son nom, il n’a jamais vécu avec sa mère, voyageait constamment, est mort très jeune, en 1857 et que très rares sont ceux qui l’ont rencontré.
Ensuite parce que sa mère n’était pas française, qu’elle n’est arrivée à Paris qu’environ un an avant la naissance de Sarah, sa fille aînée et qu’elle eut par la suite deux autres filles, de deux pères différents et toutes deux nées loin de Paris, et peut-être hors de France. D’où confusion facile.
Enfin parce que, par une singulière coïncidence, le nom de son père, Bernhardt, et celui de sa mère, Van Hard, se ressemblaient, comme on le voit, beaucoup. Cette similitude a suggéré à quelques-uns que, née de père inconnu, elle avait été déclarée sous le nom de sa mère et que, par la suite, elle aurait changé Van Hard en Bernhardt, qui, de ce fait, n’aurait été qu’un pseudonyme. C’est cette fable, d’ailleurs insoutenable, qui a permis à tant de légendes de naître et, pendant trente ans, à tant de maniaques, de déséquilibrés, ou simplement d’admirateurs plus ambitieux que les autres, de se prétendre le père de l’illustre artiste.
On peut ajouter que Sarah Bernhardt, qui ne méconnaissait pas l’importance de la publicité, n’a peut-être jamais rien fait de ce qui eût été nécessaire pour mettre fin à ces polémiques, dont la fréquence et l’acharnement faisaient planer sur ses origines un 38mystère propre à accroître la curiosité des foules. Et sans doute ne trouvait-elle pas déplaisant de laisser sept ou huit villes se disputer l’honneur de lui avoir servi de berceau, à l’instar du divin Homère.
La mère de Sarah, Julie Van Hard, était née en 1823 en Hollande, à Rotterdam. Ses parents, tous deux hollandais. Gustave et Lisa, étaient de condition très modeste. Sa mère, israélite, était couturière. Son père, comptable, était catholique et très pratiquant. Ils eurent six filles, Julie étant la troisième. Et comme leurs parents ne purent jamais se mettre d’accord sur le culte dans lequel elles seraient élevées, toutes grandirent sans pratiquer aucune religion, quelle qu’elle fût. Gustave Van Hard mourut relativement jeune et Lisa se trouva seule avec ses six enfants, dont les trois dernières étaient encore petites. Incapable de les élever toutes avec ses maigres ressources, elle dut laisser les aînées se débrouiller elles-mêmes.
C’est ainsi que, dès l’âge de quatorze ans, Julie, ayant trouvé un emploi de petite main
dans une maison de couture allemande, partit pour Hanovre, puis pour Berlin, puis pour Francfort où, en 1843, elle était vendeuse chez une modiste. Là, elle fit la connaissance d’un agent consulaire français qui, rentrant à Paris, l’emmena avec lui. Mais bientôt, lassé d’elle, il l’abandonnait. Elle avait vingt ans, parlait très mal le français et se trouvait, sans un sou, sur le pavé de Paris, où elle venait d’arriver et où elle ne connaissait personne. Pourtant elle trouva une place d’ouvrière chez une modiste de la rive gauche.
Et le soir du Réveillon de 1843, dans une brasserie du quartier latin, elle fit la connaissance d’un jeune étudiant en droit, Édouard Bernhardt. Celui-ci, Français, originaire du Havre, était momentanément fixé à Paris pour suivre les cours de l’Université. Julie était très belle, malgré sa pauvre petite robe et son humble position. Édouard Bernhardt en devint très vite épris, au point de la retirer de la maison de modes où elle travaillait. Bientôt, il l’installait dans le petit appartement, 5, rue de l’École de médecine où, en octobre suivant, naissait Sarah Bernhardt.
Durant l’été de 1844, l’Université étant fermée, Édouard avait dû retourner au Havre dans sa famille. En septembre son père, important exportateur, lui ayant fait une situation dans sa maison de commerce, il n’était pas revenu à Paris. Et tout doucement, sans rupture violente, son idylle avec Julie avait pris fin. Cependant, lorsqu’il apprit que la jeune modiste avait une fille, indiscutablement de lui, il accourut aussitôt, la reconnut et aussi longtemps qu’il vécut, participa, dans toute la mesure de ses moyens, aux frais de son éducation et de son instruction. Quand 39il mourut, son testament disposait, en faveur de la petite Sarah, d’une rente modeste, dont le capital devait lui être versé à sa majorité.
Sarah Bernhardt, d’ailleurs, ne connut que fort peu son père. Non seulement il habitait le Havre, mais encore il voyageait incessamment pour les affaires de la maison paternelle. Il alla jusqu’en Chine et mourut en Italie. Lorsqu’il traversait Paris, il venait voir sa fille, à la pension ou au couvent, la sortait une fois ou deux et disparaissait à nouveau, pour des mois.
Cependant, la chance avait tourné pour Julie Van Hard et de la façon la plus favorable. Il semble que la naissance de Sarah lui ait porté bonheur. Deux ou trois mois plus tard, elle avait fait la connaissance d’un chirurgien nommé le baron Larrey. fils du fameux médecin en chef des armées de Napoléon Ier. Elle était devenue sa maîtresse et quittant son modeste logement de la rue de l’École de médecine, avait pu prendre un joli appartement, dans un quartier plus central et plus élégant, 6. rue de la Chaussée d’Antin. Mais elle y habitait peu. Le baron Larrey était constamment appelé en consultation aux quatre coins de l’Europe, ou bien il voyageait pour son plaisir et très amoureux de la jeune femme, l’emmenait toujours avec lui.
Restée en correspondance avec ses sœurs, Julie leur avait raconté la soudaine et surprenante amélioration de sa situation. Deux d’entre elles, Anna et Mathilde, étaient paisiblement mariées en Hollande, une autre à la Martinique. Mais les deux aînées, Rosine et Henriette, végétaient de ci de là, menant, d’un pays à l’autre, une existence assez semblable à celle de Julie avant sa rencontre avec le baron Larrey.
Aussitôt, elles accoururent à Paris, cette ville merveilleuse où l’on faisait si rapidement fortune. Si Julie y avait réussi, pourquoi la chance ne leur sourirait-elle pas à elles également ? Et puis, mon Dieu, si la chance se montrait quelque temps rétive, leur sœur, en attendant, pourrait toujours les aider un peu.
De fait, Julie n’eut pas à les secourir. Jolies toutes les deux, dès qu’elles furent introduites dans le milieu élégant et frivole où vivait désormais leur sœur, elles furent, l’une et l’autre, vite casées
et, elles aussi, plus ou moins richement entretenues. L’aînée, Henriette, épousa d’ailleurs bientôt un rentier du nom de Félicien Faure et mena une vie bourgeoise. Rosine et Julie restèrent les deux seules irrégulières de la famille.
40Quant à la petite Sarah, son père étant constamment en voyage d’affaires et de son côté, sa mère constamment en voyage d’agrément, on l’avait mise en nourrice chez une brave paysanne bretonne, près de Quimperlé. Mais à l’époque, c’était toute une affaire, de se rendre en Bretagne. Et lorsqu’il lui prenait l’idée d’aller embrasser sa fille, Julie Van Hard perdait un temps énorme. Alors, pour que le dérangement fût moins grand, elle fit revenir l’enfant et sa nourrice et les installa à Neuilly. Là, en deux heures, aller et retour, elle pouvait remplir ses devoirs maternels et quand elle n’en avait pas le temps, elle priait sa sœur Rosine d’aller voir la petite Sarah à sa place.
Bientôt, la nourrice, qui était veuve, était demandée en mariage par un brave homme, concierge à Paris, 65, rue de Provence. Lui ayant accordé sa main et se préparant à vivre avec lui, elle alla chez Julie Van Hard pour la prier de reprendre sa fille, qui avait maintenant quatre ans. Mais la porte était close. Partie, une fois de plus, avec le baron Larrey, Julie était en Pologne ou au Portugal ou ailleurs… Elle alla chez Rosine. Elle aussi voyageait avec quelque amoureux. Alors, ne sachant que faire, — et ne sachant pas écrire, — la brave nourrice prit l’enfant avec elle et pendant des mois, Sarah Bernhardt vécut dans une loge de concierge !…
C’était à l’entresol, au-dessus de la porte cochère et ne prenant jour sur la rue que par un œil-de-bœuf, une unique pièce, à la fois chambre à coucher et cuisine, où son petit lit, dressé dans un coin sombre, était séparé par un rideau de celui des jeunes mariés
. Habituée au grand air de la Bretagne, puis de Neuilly, l’enfant se sentait là atrocement malheureuse. Elle passait ses journées à jouer mélancoliquement dans la cour de l’immeuble ou dans le ruisseau de la rue de Provence, avec des petites filles et des petits garçons de son âge, les enfants des concierges du quartier, attendant qu’un jour, tout de même, quelqu’un de sa famille se rappelât son existence et vînt la chercher.
Et voilà qu’un matin, elle vit une jeune et belle dame, accompagnée d’un monsieur élégant, descendre d’une voiture à deux chevaux, devant l’immeuble voisin de celui où sa nourrice tirait le cordon. Elle la reconnut aussitôt et se mit à crier :
— Tante Rosine !… Tante Rosine !…
La sœur de Julie, — car c’était elle, en effet, — s’arrêta et regarda, avec une stupeur un peu dégoûtée, cette mioche hirsute, en tablier à carreaux, sale à faire peur, pleine de taches de la tête aux pieds. Puis, tout à coup, elle s’écria :
— Mais c’est la petite Sarah !…
41Et, s’excusant auprès de l’homme qui l’accompagnait, elle entra, avec l’enfant, dans la loge de la concierge, pour demander des explications que l’ex-nourrice lui fournit aussitôt. Un quart d’heure plus tard, la jeune femme repartait, promettant de découvrir où était Julie et de lui écrire. Mais désespérée, Sarah s’accrochait à elle et sanglotait :
— Emmène-moi, ma tante, emmène-moi !…
Rosine la raisonna. Elle ne se souciait nullement de faire monter dans son brillant équipage cette enfant noire de crasse et surtout, de la présenter à son compagnon. Elle pria donc la nourrice de garder la petite fille, que la brave femme prit dans ses bras, pour la monter à l’entresol, dans la chambre. Mais la nature impérieuse et volontaire de Sarah, qui avait alors cinq ans, se révélait déjà. Furieuse, elle se précipita à l’œil-de-bœuf et, pour rejoindre sa tante, sauta dans la rue et s’écrasa sur le trottoir. Heureusement, l’entresol n’était pas haut : trois mètres au plus. Néanmoins, elle eut le bras démis et la rotule cassée. Rosine, terrifiée, fut bien obligée d’emmener l’enfant et d’appeler, en toute hâte, médecins et chirurgiens. Quelques jours plus tard, Julie était de retour et prenait sa fille chez elle. Elle la garda deux ans, naturellement confiée aux soins d’une domestique.
Mais son genre de vie s’accommodait mal de la présence constante de la petite Sarah sous son toit. Julie avait maintenant vingt-huit ans et devenait de plus en plus élégante et jolie. Son succès grandissait constamment. À présent, elle était en pleine vogue. Pour la garder, l’indulgent baron Larrey devait supporter qu’elle sortît désormais et s’affichât avec bien d’autres adorateurs. Et beaucoup de ceux-ci eussent été déçus d’apprendre que leur jeune et séduisante amie était déjà la mère d’une enfant de sept ans.
Un autre important événement se produisit : Julie était enceinte. Quelques mois plus tard, elle allait mettre un second enfant au monde. Qui était son père ? On ne l’a jamais su au juste. Mais certainement un homme pour lequel elle eut un vif penchant, car cette seconde fille, Jeanne, fut toujours sa préférée. C’est donc à la fois pour se débarrasser d’une trop grande fille et pour pouvoir consacrer à celle qui allait naître, tout le temps dont elle pourrait disposer, que Julie prit le parti de mettre Sarah en pension.
Vers la fin de l’année 1851, elle la conduisit et l’installa chez une certaine Mme Fressard, dont l’institution était située 18, rue Boileau, à Auteuil.
Sarah y resta deux ans et s’y sentait heureuse, travaillait sagement et avait de gentilles petites camarades, dont certaines restèrent ses amies pendant bien longtemps. L’un d’elle surtout, 42Clotilde, devenue la femme d’un politicien nommé Pierre Merlou qui fut quelque temps, ministre des Finances au début de ce siècle, assistait régulièrement à toutes les premières du Théâtre Sarah-Bernhardt et ne manquait jamais, à l’entracte, de venir embrasser celle qui, cinquante ans plus tôt, avait été sa condisciple à la pension Fressard.
Mais, entre les parents de Sarah s’éleva bientôt le désaccord coutumier, celui qui se produit si fréquemment à propos de l’éducation d’un enfant dont le père et la mère ne vivent pas ensemble. Aux premières visites qu’Édouard Bernhardt avait faites à sa fille, chez Mme Fressard, cet établissement avait reçu son approbation. Et puis, un beau jour, il s’avisa que les études n’y étaient pas assez poussées, cette pension ne comptant que des classes préparatoires pour toutes petites filles et que, surtout, on n’y donnait aux enfants aucune instruction religieuse, ce que Julie Van Hard n’avait même pas remarqué, mais qui lui semblait, à lui, purement inadmissible. Bref, après un long échange de lettres et probablement même quelques rencontres avec Julie, il exigea que Sarah fût retirée de chez Mme Fressard et mise dans un couvent où son éducation serait désormais dirigée par des religieuses.
Ce fait est la plus probante réponse à ceux qui prétendent que le père de Sarah Bernhardt était juif. S’il l’avait été, il n’aurait pas tenu à ce point à la faire élever au couvent où, d’ailleurs, une enfant née de parents israélites et par conséquent Israélite elle-même, n’aurait pas été admise.
Sa grand-mère maternelle, Lisa Van Hard, était juive, c’est incontestable. Elle est morte très vieille, à Paris, vers 1880 et beaucoup d’amis de Sarah l’ont connue. Mais c’était sa seule parente Israélite. Les Bernhardt du Havre existent toujours et malgré l’orthographe du nom, c’est une famille notoirement chrétienne.
C’est au couvent de Grandchamp, à Versailles, exactement à côté de la caserne Satory, que la jeune Sarah entra, un matin de septembre, au début de l’année scolaire 1853-54. Sa mère l’avait amenée chez Mme Fressard. C’est son père qui la conduisit au couvent et qui la confia à la supérieure, la mère Sainte-Sophie. Deux jours plus tard, prise de remords d’avoir laissé enfermer sa fille dans une institution qu’elle n’avait même pas visitée, Julie Van Hard accourait et durant tout l’après-midi, examinait consciencieusement le couvent de Grandchamp : les classes, les dortoirs, le réfectoire, la chapelle… Elle en fut à ce point ravie que par la suite, elle y mit également, — mais pas pour longtemps — sa seconde fille, Jeanne et aussi, durant deux années sa troisième 43fille, Régina, l’autre sœur de Sarah, qui naquit en 1854 et mourut à vingt ans.
Sarah Bernhardt resta au couvent de Grandchamp jusqu’en 1859. Aucun incident bien notable ne marqua ces six années studieuses, au cours desquelles elle acquit une instruction solide, étendue et que, grâce à sa prodigieuse mémoire, elle conserva toujours. De cette époque, un seul fait est à retenir : en juin 1856, Sarah fit sa première communion. Très pieuse à cet âge, elle se prépara avec le plus grand recueillement, à cette importante cérémonie et parmi la centaine de petites filles qui, en même temps qu’elle, allaient communier pour la première fois, elle montra une ardeur mystique particulièrement édifiante.
Quelques semaines avant l’événement, le prêtre qui devait diriger la retraite des élèves communiantes, demanda à chacune son certificat de baptême. Sarah écrivit aussitôt à sa mère pour la prier de lui envoyer le sien. Et brusquement, voilà que Julie Van Hard s’aperçut que sa fille n’en avait pas, et pour cause ! On se rappelle qu’au moment de la naissance de Sarah, Julie était depuis seulement quelques mois à Paris, qu’elle avait peu d’argent, peu d’usages et pas de religion… Bref, elle avait complètement oublié de faire baptiser l’enfant. Savait-elle seulement, alors, que c’était là une coutume assez généralement répandue ?… Quant à Édouard Bernhardt, arrivé du Havre en toute hâte et repartant de même, il avait reconnu la petite fille, mais persuadé que sa mère y avait pensé, il ne s’était pas préoccupé de son baptême.
Ainsi, vivant depuis bientôt trois ans chez les religieuses, Sarah n’était pas encore catholique, au sens impérieux du mot. Il convenait de réparer au plus tôt cette fâcheuse omission. Et le 21 mai 1856, — elle avait onze ans et demi — dans la chapelle de Grandchamp, fut baptisée, par le chapelain du couvent :
Sarah, Rosine, Marie, Henriette, née à Paris, 12e arrondissement, le 23 octobre 1844, fille de M. Édouard Bernhardt, demeurant au Havre, rue des Arcades, 2, et de Mme Julie Van Hard, demeurant à Paris, rue Saint-Honoré, 265. Le parraina été M. Régis Lavolée, rue de la Chaussée d’Antin, 65, à Paris, et la marraine Madame Anna Van Hard Van Bruck, tante de l’enfant.
Tel est le texte exact de son certificat de baptême, conservé, jusqu’à sa mort, par Sarah Bernhardt.
Au début de l’année suivante, au cours de l’un de ses nombreux voyages, Édouard Bernhardt mourait à Pise, après une courte maladie. Il ne restait plus à Sarah que sa mère, toujours lointaine, 44dans toutes les acceptions du terme et qui la laissa encore deux ans au couvent. Puis, en juin 1859, comme sa seconde fille, Jeanne, lui manquait atrocement et qu’elle décidait de la garder désormais auprès d’elle, elle n’osa pas la retirer de Grandchamp et y laisser sa fille aînée, qui avait près de quinze ans et avait virtuellement terminé ses études.
Sarah quitta donc, à cette date, le couvent et après un été passé avec son oncle et sa tante Faure à Cauterets, réintégra le domicile maternel qui, on vient de le lire, était maintenant situé 265, rue Saint-Honoré, où Julie occupait un vaste et luxueux appartement.
Dans tout l’éclat de ses trente-six ans et très belle, Julie Van Hard était alors devenue une véritable personnalité. Ayant toujours conservé un léger accent hollandais, elle prononçait son propre nom à l’allemand : Youlie. Et trouvant cela moins banal que Julie, presque tous ses amis l’appelaient Youle. Ceux-ci formaient, autour d’elle, une petite cour fervente et joyeuse et presque chaque soir, il y avait brillante réunion, dans le bel appartement de la rue Saint-Honoré.
Les intimes de Julie se nommaient le général de Polhes, le parrain et peut-être le père de sa troisième fille, Régina, le peintre Fleury, le docteur Monod, Régis Lavolée, le parrain de Sarah et Adolphe Meydieu, le parrain de Jeanne, Rossini, l’illustre compositeur du Barbier de Séville, le ménage Faure que formaient la sœur aînée de Julie, Henriette et son mari, son autre sœur Rosine, toujours escortée d’un nouvel amant, le bon baron Larrey, mélancoliquement devenu l’ami de la maison, après en avoir été le maître et enfin, dépassant de dix coudées, par le rang et l’allure, toute l’assemblée, qui l’accueillait, d’ailleurs, avec un profond respect, le duc de Morny, le demi-frère de l’Empereur Napoléon III, l’un des trois ou quatre personnages les plus importants en France, à cette époque. Rue Saint-Honoré, il était et pour cause, le plus assidu.
C’est, en effet, Youle, la mère de Sarah Bernhardt, qui fut la dernière passion du duc de Morny. Pendant les sept dernières années de sa vie, il la combla de ses bienfaits, et reportant sur ses trois filles une part de l’affection qu’il éprouvait pour leur mère, fit ouvrir à Sarah les portes du Conservatoire, puis de la Comédie-Française et dota généreusement Jeanne et Régina. Il mourut en 1865, à cinquante-quatre ans, laissant à Julie une gentille fortune qui, de ce jour, lui permit de mettre un terme à ses aventures galantes.
Et pourtant, cette existence brillante ne plaisait pas à Sarah et chez sa mère, elle n’était pas heureuse. Est-ce parce que celle-ci 45marquait, pour sa sœur Jeanne, une préférence par trop nette ? Est-ce parce qu’elle supportait mal le désœuvrement, si contraire à sa nature active et entreprenante ? Chaque jour, en tout cas, elle s’échappait de l’appartement maternel et montait à l’étage supérieur, chez une jeune femme douce et paisible qui, en raison de leur voisinage, était devenue l’amie de Julie et pour laquelle la jeune Sarah s’était prise d’une débordante affection. Elle s’appelait Madame Guérard et était mariée à un historien, brave homme, mais de peu de talent. Veuve de bonne heure et sans fortune, elle devint, quelques années plus tard, la secrétaire intime, la dame de compagnie de Sarah Bernhardt et durant près de trente ans l’accompagna partout et toujours. La mort de Mme Guérard, vers 1890, constitua pour Sarah Bernhardt, la plus grande perte qu’elle eût jamais faite.
Contrastant avec la demeure fastueuse et gaie de Julie, l’intérieur modeste et reposant des Guérard semblait à Sarah une sorte de refuge. Pendant des heures, elle restait assise auprès de sa grande amie et le regard perdu, formait les projets les plus fous, les plus contradictoires.
— Avec vous, mon p’tit’ dame, (c’est ainsi qu’elle appelait Mme Guérard) je peux rêver tout haut, lui disait-elle.
Et le rêve qu’elle faisait le plus fréquemment, était de retourner au couvent, mais non plus comme élève, comme religieuse !… La vie la rebutait et surtout la vie telle qu’on la menait autour d’elle. Aucun homme ne lui plaisait et quelques-uns, pourtant, lui faisaient déjà la cour, l’un d’eux l’ayant même demandée en mariage. À quinze ans, elle n’avait ni but, ni désir, ni aspiration d’aucune sorte. Rien ne l’intéressait ou pis encore, tout l’ennuyait. Lorsque sa mère donnait un grand dîner, et c’était fréquent, elle multipliait les prétextes pour ne pas y assister. Elle aurait souhaité qu’on prît le parti de ne plus mettre son couvert quand il y avait du monde. Mais parfois, ou bien parce que, sans elle, on eût été treize, ou bien parce que tel personnage important, amené par le duc de Morny, avait demandé à faire la connaissance de Sarah, Julie exigeait qu’elle fût présente à la réception et fit bonne figure à ses invités. Alors, quelques minutes avant qu’on se mit à table, elle renversait un encrier sur sa robe ou bien feignait de se fouler le pied. Tout, n’importe quoi, pour échapper à ces corvées mondaines !
Cette attitude et ce caractère sauvage pourront paraître surprenants. Par la suite, la vie toute entière de Sarah Bernhardt a prouvé que, non seulement elle ne détestait pas les réunions nombreuses, mais qu’au contraire, haïssant la solitude, elle aimait s’entourer constamment d’amis, qu’ils fussent intimes ou non. Oui, mais alors 46c’est elle qui les choisissait, c’est elle qu’on venait voir. Elle était le point de mire, l’unique objet de l’intérêt et de l’admiration de toute l’assistance. Et sans avoir jamais été orgueilleuse, Sarah, néanmoins, n’aimait pas beaucoup que, dans son entourage, on s’occupât, en dehors d’elle, de quoi que ce soit.
C’est ce même sentiment qui, déjà, confusément, se manifestait. Au début de 1860, Julie, alors dans tout le rayonnement de sa parfaite beauté, attirait tous les hommages, c’était logique, alors, que la petite Sarah, maigre, sans coquetterie, ses cheveux frisés et rebelles toujours insuffisamment coiffés, généralement maussade et de caractère difficile, était traitée en quantité négligeable. Il faut ajouter que Julie ne tentait rien pour tâcher de faire valoir sa fille, pas plus, d’ailleurs, que pour la conquérir et gagner sa tendresse.
Indolente, parlant peu, n’ayant que des mouvements lents, gracieux et toujours parfaitement distingués, d’une intelligence moyenne, mais ayant néanmoins, grâce à son astuce féminine naturelle, bien réussi sa vie, c’est-à-dire su trouver et retenir successivement plusieurs entreteneurs fortunés et de haute condition sociale, elle regardait avec une surprise un peu découragée, cette enfant, alors d’une beauté douteuse, turbulente, nerveuse, agitée, constamment en révolte contre tout et contre tous, capable de violences bruyantes et de mauvais goût, qui ne soignait ni sa toilette, ni son attitude et qui, sans raison, ou du moins pour les causes les plus futiles, passait, avec une exagération choquante, du plus fol enthousiasme au plus profond désespoir.
D’abord elle essaya de la raisonner, de la rendre normale
, mais bientôt elle y renonçait et caressant doucement les cheveux soyeux de sa jeune sœur Jeanne, si enjouée, si affectueuse et si facile à vivre, se bornait à déclarer, en soupirant, que Sarah était décidément une enfant incompréhensible. De fait, Julie n’a jamais rien compris au caractère, à la nature et même, plus tard, au talent de sa fille. Elle est morte en 1876, à cinquante-trois ans, bien après les premiers grands succès de Sarah, sans s’être, en aucune façon, rendu compte qu’elle avait donné le jour à une très grande artiste. Elle la trouvait excentrique, déconcertante, pas comme tout le monde et surtout, un peu fatigante. C’est tout ce que Julie Van Harda jamais vu en elle !
Rue Saint-Honoré, le choc constant de ces deux natures si profondément opposées, se faisait chaque jour plus brutal. Au bout de quelques mois, l’ennui de Sarah devenait presque de l’hypocondrie 47et de son côté, Julie, toujours si calme, sentait son impatience tourner, peu à peu, à l’exaspération. Le duc de Morny s’en rendit bien vite compte et, plein de sollicitude amoureuse pour sa maîtresse, jugea qu’il était urgent de la délivrer du souci perpétuel que sa fille aînée constituait pour elle.
Mais que faire de Sarah ?… Son père était mort. Ni l’une ni l’autre de ses tantes n’aurait voulu d’elle. Et à quinze ans et demi, elle était à la fois trop âgée pour être, à nouveau, mise en pension et trop jeune pour vivre seule, même, au besoin, avec une institutrice. Il fallait lui trouver une occupation, c’était le seul remède. Et un soir, après le dîner, alors que par extraordinaire il n’y avait pas d’autre invité que la bonne Mme Guérard, le duc de Morny, tout à coup, prononça négligemment :
— Moi, si je m’appelais Sarah, je sais bien ce que je ferais.
Le jeune fille était, comme de coutume, perdue dans sa rêverie. Elle sursauta :
— Et quoi donc ?…
— Je me présenterais au Conservatoire.
Un long silence suivit cette suggestion inattendue. Julie, Sarah, Mme Guérard et la petite Jeanne, qui avait alors neuf ans, se regardèrent. Le duc de Morny n’avait pas prévenu sa maîtresse de son idée qui, du reste, lui était venue brusquement et de la façon la plus logique. Ayant fait des études complètes, mais sans préparation spéciale pour une carrière définie, Sarah n’était apte à exercer aucun métier digne de la situation de sa mère. Il y a quatre-vingts ans, d’ailleurs, bien rares étaient en France les doctoresses ou les avocates. Si l’on excepte couturières et modistes, d’une manière générale, les femmes ne travaillaient pas. Cherchant, pour la fille de Julie, une profession agréable, absorbante et n’exigeant aucune connaissance particulière préalable, le duc avait nommé la seule possible : le théâtre.
Sarah réfléchissait :
— Je n’aime pas beaucoup votre idée, Monseigneur.
— Vraiment ? Et pourquoi cela ?
C’est Julie qui répondit, de sa voix douce :
— Parce qu’elle est trop maigre pour faire une actrice.
Piquée, Sarah protesta aussitôt :
— Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. J’ai vu Rachel…
— Où cela ? Elle était morte avant que tu sortes du couvent.
— J’ai vu ses portraits. Et elle n’était pas bien grosse non plus. Je ne crois pas que le succès d’une actrice dépende essentiellement de son poids.
Le duc de Morny sourit.
— Très juste. Alors ?… Vos objections, mon enfant ?
48Sarah resta d’abord un instant silencieuse. Au début de cet entretien, la suggestion de Morny lui avait paru extravagante. Elle n’était allée que quatre ou cinq fois au théâtre et ne s’y était pas beaucoup amusée. Quant à la profession de comédien, elle ne se doutait pas une seconde de ce que c’était et en quoi cela pouvait bien consister. Évidemment, elle savait qu’on apprenait des rôles par cœur, pour les réciter ensuite sur la scène. Mais les études préparatoires, les répétitions, la mise au point d’une pièce, elle avait de tout cela, une idée aussi vague que des travaux d’un chimiste ou d’un ingénieur agronome. Sa seule impression nette, c’est qu’elle entrevoyait là un monde et une existence qui ne l’attiraient pas du tout ou, plus exactement, qui lui semblaient n’offrir aucun intérêt. C’est cela qu’elle allait répondre au duc. Et puis, une fois de plus, sa mère l’avait vexée, presque défiée. En bien, elle relevait le défi. On verrait si elle était aussi maigre que cela !… Le théâtre ?… Soit ! Va pour le théâtre !… Pourquoi pas, après tout ?… À une condition, toutefois : c’est qu’on y travaillât beaucoup. Si soudain, elle acceptait d’embrasser une carrière que, cinq minutes plus tôt, elle jugeait parfaitement déplaisante, que cette décision, au moins, eût pour résultat de l’occuper du matin au soir, c’est-à-dire de la soustraire aux réceptions de sa mère et à ses réflexions désobligeantes.
Le duc de Morny la rassura en riant :
— Je crois bien qu’au Conservatoire, les classes de comédie n’ont lieu que deux fois par semaine, mais le reste du temps, il vous faudra apprendre vos rôles. Du reste, au théâtre comme partout ailleurs, on ne réussit pas sans se donner une peine énorme.
Cette indication décida tout à coup la jeune Sarah qui, dès le lendemain, recherchait, parmi ses livres de classe rapportés du couvent, les tragédies de Racine et de Corneille, dont elle commence sur-le-champ à apprendre indistinctement tous les rôles, de femmes et d’hommes. Quelques jours plus tard, son parrain, le bon Régis Lavolée et Adolphe Meydieu, le parrain de Jeanne, tous deux très amusés par les soudaines résolutions de Sarah, se concertaient pour choisir avec un peu plus de discernement les personnages qu’il convenait, pensaient-ils, de lui faire travailler d’abord. Et ce sont ces deux braves bourgeois, sans aucune expérience du théâtre et que seul, guidait leur instinct de vieux abonnés de la Comédie-Française, qui furent les premiers professeurs de Sarah Bernhardt.
On prétend que tous les vrais artistes ont été, dès leur plus tendre enfance, entraînés vers leur art par une vocation irrésistible. C’est vrai, en principe. Pourtant, si, à cette règle, il y a des exceptions, on conviendra que Sarah Bernhardt en est une. À seize ans ou presque, elle n’avait jamais pensé à faire du théâtre. Pour débarrasser 49d’elle sa mère qui ne l’aimait pas, l’un de ses amants a dit, un beau jour : Et si nous essayions d’en faire une actrice ?…
Pour échapper à sa mère, dont l’existence de femme entretenue la choquait, Sarah a répondu : Soit. Essayons.
Pourrait-on croire que c’est très exactement ainsi que s’est décidée la carrière de celle qui devait devenir la plus grande artiste du monde ?
C’est avec conviction, presque avec acharnement, comme tout ce qu’elle a entrepris au cours de son existence, que Sarah prépara son examen d’entrée à l’Institut National de Déclamation. Tant de zèle était du reste assez superflu. Au retour des vacances, à la fin de l’été de 1860, le duc de Morny était allé voir le directeur du Conservatoire, qui était Auber, le célèbre compositeur de Fra Diavolo et du Domino Noir. Bien qu’il eût alors près de quatre-vingts ans et que sa renommée fût immense, l’illustre musicien avait été infiniment flatté que le frère de l’Empereur eût pris la peine de se déranger, au lieu de le convoquer au Palais des Tuileries. Dès lors, quelles que fussent ses qualités — et même si elle n’en avait aucune — la jeune Sarah Bernhardt était reçue d’avance. Pouvait-on songer à ne pas admettre sur-le-champ une candidate que recommandait chaudement le duc de Morny en personne et qui, on le sut bientôt, était la propre fille de sa maîtresse ?
C’est au début d’octobre 1860, à l’examen annuel, que, dans ces conditions particulièrement favorables, Sarah Bernhardt se présenta devant le jury d’admission du Conservatoire qui, autour d’Auber, comprenait notamment Beauvallet, Samson, Régnier, Provost, Bressant, cinq des plus importants sociétaires de la Comédie-Française et l’aînée des deux sœurs Brohan, Augustine, qui, dans les rôles de coquettes, fit auprès d’eux une éblouissante carrière.
Tout d’abord, M. Meydieu, qui ne doutait vraiment de rien, avait fait étudier à Sarah le rôle de Phèdre. Mais, dans son entourage, on s’était rendu compte que, pour ce personnage, elle était peut-être un peu jeune et surtout, inexpérimentée. On lui avait alors conseillé celui d’Aricie. Et puis, après mûres réflexions, on l’avait dirigée vers Chimène, du Cid. Pourtant, tout cela ne satisfaisait ni ses deux mentors, ni Mme Guérard. Blonde et frêle, Sarah paraissait à peine ses seize ans et elle n’avait rien d’une grande héroïne de tragédie. Alors, changement radical, on lui fit apprendre Agnès, de l’École des Femmes, de Molière. Et c’est dans la scène fameuse du 2e acte, avec Arnolphe, Le petit chat est mort…
qu’elle s’était fait inscrire sur la liste des candidates.
50Le jour de l’examen, au Conservatoire, accompagnée de Mme Guérard, elle attendait, très émue, son tour dans la salle réservée aux concurrents, cependant que, depuis une heure, jeunes gens et jeunes filles défilaient sur la célèbre petite scène, lorsque, cinq minutes avant que fût appelé son nom, l’appariteur vint la trouver et lui dit :
— Vous avez votre réplique ?…
— Ma réplique ?
— Oui, votre partenaire, le jeune homme qui vous donne la réplique dans le rôle d’Arnolphe ?… Qui est-ce ?… Où est-il ?…
Sarah pâlit. Mme Guérard aussi. Personne n’avait pensé à la réplique !… Lorsque Meydieu, Lavolée ou Mme Guérard lui faisaient travailler Agnès, chacun d’eux lisait l’autre rôle. Et ils avaient complètement oublié que, le jour du concours, il faudrait un acteur pour le jouer, en scène, avec elle. On voit, par là, avec quelle inexpérience, on pourrait dire avec quelle naïveté, Sarah avait été préparée à son examen. Que faire ?… Parmi tous les concurrents présents, en chercher un qui sût Arnolphe et répéter vivement la scène avec lui ?… C’était bien hasardeux et trop long : Sarah allait être appelée d’un instant à l’autre. Résolument, elle décida :
— Eh bien, tant pis !… Je dirai une fable !…
Et quand son tour fut venu, l’appariteur annonça au jury stupéfait :
— Mademoiselle Sarah Bernhardt, dans les Deux Pigeons, de La Fontaine.
Le tonitruant Beauvallet se pencha vers Auber et murmura :
— C’est une plaisanterie ?… Nous ne sommes pas ici à l’École Maternelle !…
En guise de réponse, Auber griffonna rapidement quelques mots sur une feuille de papier qu’il lui passa, ainsi qu’à ses autres collègues. En lisant le nom du duc de Morny non seulement tout-puissant, mais extrêmement sympathique au Théâtre-Français, tous devinrent aussitôt attentifs et bienveillants. Et sans être sonnée
avant la fin, Sarah récita gentiment sa fable, d’un bout à l’autre. Quand elle eut terminé, le bon Auber esquissa discrètement le geste d’applaudir et lui adressa, de loin, un petit signe amical et encourageant. Une heure plus tard, on lui annonçait que, sur les cent ou deux-cents concurrents qui venaient de se présenter, elle était parmi les quinze ou vingt qui étaient reçus.
Sarah Bernhardt resta au Conservatoire deux ans. Et c’est dans la classe de Provost, un comédien de valeur et surtout un remarquable professeur, qu’elle passa la première année. Provost jouissait, d’ailleurs, d’un prestige particulier, car il avait été le professeur de Rachel. Les conseils de cet excellent maître, qu’elle adorait, furent extrêmement précieux à Sarah Bernhardt. Il lui 51enseigna les premiers principes d’un art dont, jusqu’à son examen d’admission inclusivement, elle ignorait tout et fit naître chez elle l’amour passionné du théâtre qui, pendant plus de soixante ans, devait rester son unique raison de vivre.
Il sut à ce point faire de la naïve apprentie qu’elle était, une excellente élève et déjà, presque une actrice, qu’au concours de fin d’année, elle se distingua de façon inattendue et cette fois, sans rien devoir à son influent protecteur.
En juillet 1861, elle obtint un second prix de tragédie dans Zaïre, de Voltaire et un premier accessit de comédie dans la Fausse Agnès. À dix-sept ans et alors que, dix mois plus tôt, elle n’avait jamais appris deux vers par cœur, c’était un joli résultat.
Il constitua pour Sarah un vif encouragement et c’est avec enthousiasme qu’elle commença sa seconde année de Conservatoire, à l’issue de laquelle son premier prix paraissait certain.
Malheureusement, en janvier 1862, Provost tomba gravement malade et dut cesser ses cours. Et Sarah passa dans la classe de Samson, en qui elle avait une confiance beaucoup moins grande et qui, d’ailleurs, ne la comprenait pas et la dirigea mal. Malgré ses protestations, il l’obligea, en fin d’année, à concourir dans deux vieilles pièces de Casimir Delavigne, dont Samson avait été l’ami d’enfance et pour lequel, bien qu’il fût mort depuis vingt ans et déjà très démodé, il conservait un culte et une admiration assez inexplicables.
En juillet 1862, Sarah Bernhardt concourut donc, en tragédie, clans la Fille du Cid, de Delavigne, un drame bien médiocre, créé en 1839 et, en comédie, dans une pièce plus mauvaise et plus poussiéreuse encore, l’École des Vieillards, qui avait été un succès, mais en 1823. Et elle n’obtint aucune récompense. Eu égard aux bonnes notes qu’elle avait eues au cours de l’année scolaire, on lui accorda seulement un rappel de son second prix de tragédie de l’année précédente. Ce fut une terrible déception pour elle et surtout, une immense humiliation lorsque, rentrant rue Saint-Honoré, elle dut annoncer à sa mère ce piteux résultat. Julie soupira :
— Je l’avais bien dit !… Tu n’arriveras jamais à rien dans la vie, ma pauvre enfant !…
Pendant des semaines, Sarah resta désespérée, voulait se tuer, retourner au couvent, disparaître à jamais !… Le duc de Morny eut pitié d’elle et intervint à nouveau, cette fois auprès de Camille Doucet. Celui-ci, un auteur dramatique sans gloire, mais un homme doux, bienveillant et très bien en cour, allait être, l’année 52suivante, nommé Directeur Général des Beaux-Arts (et quelques années plus tard, secrétaire perpétuel de l’Académie Française). Et à ce moment déjà, il disposait, dans les théâtres d’État, d’une influence considérable. Il rendit visite à Édouard Thierry, l’administrateur général du Théâtre-Français et malgré son médiocre concours, obtint l’engagement de Sarah Bernhardt à la Comédie Française.
Elle y débuta le 1er septembre 1862, dans le rôle d’Iphigénie, de la tragédie de Racine. Nerveuse à l’excès, paralysée par le trac, elle s’y montra absolument insignifiante. Le lendemain, dans l’Opinion Nationale, Francisque Sarcey, l’éminent critique qui, pendant quarante ans, fit et défit à sa guise les situations des plus illustres écrivains et comédiens français du XIXe siècle, écrivait :
Mlle Bernhardt, qui débutait hier dans Iphigénie, est une grande et jolie jeune personne, d’une taille élancée et d’une physionomie fort agréable. Le haut du visage, surtout, est remarquablement beau. Elle se tient bien et prononce avec une netteté parfaite. C’est tout ce qu’on peut dire d’elle en ce moment.
La coutume des trois débuts
successifs, qui, à la Comédie-Française, s’est, par la suite, un peu perdue, était alors une tradition immuable.
C’est donc dès le 5 septembre que Sarah Bernhardt effectuait son second début dans Valérie, un drame de Scribe et Mélesville, créé au Théâtre-Français en 1822, rarement repris depuis et qui avait été récemment remis au répertoire, à l’occasion de la mort de Scribe, survenue l’année précédente. Pour honorer l’illustre écrivain qui lui avait apporté tant de pièces à succès, la Comédie-Française reprit, en 1861 et 1862, la plupart de celles qui y avaient été créées.
Dans Valérie, qui est pourtant un bon rôle, Sarah ne réussit pas davantage à se faire remarquer. Et son troisième début, le 11 septembre, dans le personnage d’Henriette, des Femmes Savantes, de Molière, fut tout aussi terne.
Cette soirée inspira à Sarcey un article assez frappant, car il montre, non seulement combien Sarah produisit peu d’effet, mais aussi qu’à l’époque, l’illustre compagnie de la Maison de Molière subissait déjà des critiques à peu près semblables à celles dont, depuis lors, elle a toujours et régulièrement, été l’objet. Il écrivait :
Cette représentation a été bien pauvre et donne lieu à des réflexions qui ne sont pas gaies. Que Mlle Bernhardt soit insuffisante, ce n’est pas une affaire. Elle débute et il est tout naturel que parmi les débutants qu’on nous présente, il y en ait qui ne réussissent point. Il faut en essayer plusieurs avant d’en trouver un bon. Mais ce qui est triste, c’est que les comédiens qui l’entouraient 53ne valent pas beaucoup mieux qu’elle. Et ce sont des sociétaires !… Ils n’avaient, par-dessus leur jeune camarade, qu’une plus grande habitude des planches. Ils sont aujourd’hui ce que pourra être Mlle Bernhardt dans vingt ans, si elle se maintient à la Comédie-Française.
Loin de s’y maintenir, c’est très vite qu’elle devait quitter la grande Maison.
Au cours des derniers mois de l’année 1862, Sarah Bernhardt joua quelques rôles du répertoire, — notamment Hippolyte dans l’Étourdi, de Molière, — tous sans aucun succès et de ce fait, sans aucune joie. Nous savons qu’elle détestait passer inaperçue et durant son premier séjour à la Comédie-Française, ce fut toujours, exactement, son cas. Partageant l’opinion de Sarcey, l’Administrateur Général et le Comité la considéraient comme une pensionnaire très quelconque, sans talent et sans avenir et qui, incapable d’attirer l’attention sur elle, gagnerait doucement l’époque de sa retraite, sans être jamais sortie des rôles de troisième plan. Un minuscule incident devait en décider autrement. Il se produisit le 15 janvier 1863.
Au Théâtre-Français, chaque année, le 15 janvier, on célèbre l’anniversaire de Molière, en terminant le spectacle par ce qu’on appelle la Cérémonie
. Le buste de l’immortel auteur du Misanthrope étant placé au milieu de la scène, tous les sociétaires et pensionnaires entrent, deux par deux, viennent déposer une palme devant lui et se rangent ensuite, de part et d’autre du théâtre, pour écouter un à-propos en vers, dit par l’un des plus importants membres de la compagnie.
Ce soir-là, pour participer à la Cérémonie, Sarah Bernhardt descendait l’escalier qui mène des loges d’artistes au foyer, puis à la scène, tenant par la main sa petite sœur, Régina, qui avait à peine neuf ans et qu’elle avait amenée, comme elle le faisait parfois, pour lui tenir compagnie dans sa loge pendant le spectacle.
Devant elles, marchait solennellement une importante sociétaire de la Maison, Mme Nathalie, actrice pompeuse, d’un talent moyen, mais qui, malgré un fort embonpoint et la cinquantaine toute proche, avait conservé des adorateurs haut placés.
Par inadvertance, la petite Régina marcha sur la traîne de Nathalie, qui faillit tomber. D’une main, elle se retint à la rampe de l’escalier, tandis que de l’autre, elle repoussait brutalement l’enfant, qui fut projetée la face contre le mur. Du sang apparut aussitôt sur son front.
— Méchante bête !… cria Sarah, furieuse.
Et elle flanqua, sur les joues flasques de Nathalie, deux gifles retentissantes.
54Tumulte, brouhaha. La grosse sociétaire s’évanouit. On s’empresse autour d’elle. La Cérémonie est retardée de dix minutes !… Et, le lendemain, Sarah était convoquée chez l’Administrateur Général, M. Thierry, qui exigeait qu’elle fit des excuses à Mme Nathalie, devant lui et devant trois des plus anciens sociétaires.
— Après quoi, ajouta-t-il d’un ton glacial, le Comité jugera s’il y a lieu de vous infliger une amende ou de prononcer votre résiliation.
Ses échecs successifs, au Conservatoire et au Théâtre-Français, n’avaient pas assoupli le caractère de Sarah, dont rien ne calma jamais la violence et l’emportement. L’idée de présenter des excuses à cette méchante femme qui avait blessé sa petite sœur, la mit dans une colère indescriptible.
— Le Comité n’aura aucune décision à prendre, répliqua-t-elle à Édouard Thierry, car c’est moi qui m’en vais. J’avais deviné ce que vous alliez me demander et pour y répondre, j’ai apporté mon engagement. Le voici !…
Et sortant de son sac son contrat avec la Comédie-Française, elle le déchira en huit morceaux, qu’elle jeta au nez de l’Administrateur abasourdi. Et elle sortit de son bureau en claquant la porte.
Cette rupture violente avec l’illustre théâtre où elle avait eu la chance inespérée d’entrer par faveur, ne rendit pas à Sarah l’existence facile chez sa mère. À présent, ce n’étaient plus seulement les soupirs résignés et la dédaigneuse lassitude de Julie qu’elle devait subir, mais aussi la mauvaise humeur et les sévères reproches de tous les familiers de la maison : Meydieu et Lavolée, humiliés dans leur amour-propre de professeurs
, ses tantes, qui elles, au moins, avaient su diriger leur vie… Courtois, mais distant, le duc de Morny ne disait rien. Il s’était désintéressé de cette enfant terrible. Seule, l’excellente Mme Guérard lui gardait toute sa tendresse intacte.
En outre, les raisons de son départ du Théâtre-Français avaient été connues dans Paris et pendant plus d’un an, Sarah, partout considérée comme une jeune actrice qui, véritablement, avait trop peu de talent pour se permettre d’avoir un aussi mauvais caractère, ne trouva aucun engagement, aucune scène qui consentit à l’accueillir.
Cette inaction forcée ne tarda pas à avoir des résultats logiques. Jusque-là, elle s’était exclusivement consacrée au travail, passant au Conservatoire deux années étonnamment studieuses, puis, au Théâtre-Français, s’efforçant, vainement mais avec application, de 55jouer de son mieux les rôles qu’on lui confiait. Puisque, nulle part, on ne voulait de la comédienne, la femme aurait peut-être plus de succès. Elle avait bientôt dix-neuf ans, ses traits s’étaient affinés, sa personnalité s’affirmait. Déjà on pouvait deviner la beauté étrange et singulière que chacun allait bientôt reconnaître en elle. Elle s’appliqua à mettre cette beauté en valeur. Alors qu’elle ne s’était encore jamais souciée de tout cela, elle commença à soigner son apparence, à choisir de jolies toilettes, bref à s’efforcer de séduire et de plaire. Bien entendu, sa mère l’encourageait dans cette voie nouvelle. Si Julie n’était pas tendre pour sa fille, elle fut, par contre, assez généreuse et c’est sans même les regarder qu’elle payait ses factures, satisfaite de constater qu’enfin, Sarah semblait vouloir se civiliser un peu.
C’est de cette époque que date le début de la vie amoureuse de Sarah Bernhardt, si, toutefois, on peut se servir de tels mots pour désigner l’époque où elle cessa d’être une jeune fille. Que pouvait-il, en effet, advenir de cette petite actrice sans engagement, jolie, élégante, vivant dans un milieu où régnait une morale assez accommodante, dont la tante était une demi-mondaine et la mère une femme entretenue, dont le père était mort et qui n’avait, pour veiller sur elle, que Mme Guérard, bien douce et bien honnête, mais qui l’aimait tant qu’elle fut toujours incapable de lui adresser la moindre remontrance ?
Son désœuvrement devait fatalement l’amener à sortir avec des jeunes gens et, un jour ou l’autre, à céder au plus entreprenant. C’est de cette façon banale que Sarah Bernhardt connut l’amour, ses premiers amants, acceptés sans plaisir et quittés sans regret, étant bien anonymes et n’ayant éveillé chez elle qu’une cordiale indifférence.
C’est précisément l’absence complète d’émotions de cette sotte existence, qui l’écœura bien vite. La nature de Sarah, généreuse, exaltée, ardente, immuablement portée à l’exagération, a toujours réclamé, professionnellement des tâches surhumaines et sentimentalement, de grandes passions. Ces petites aventures, sans lendemain et sans intérêt, ne pouvaient la satisfaire.


Malgré tant d’échecs et tant de refus déjà subis, elle fit donc une suprême tentative pour forcer les portes d’un théâtre et grâce à un ami de son parrain, nommé M. de Gerbois, elle obtint, au début de 1864, de Montigny, qui a laissé un grand nom comme directeur du Gymnase, une entrevue, puis un engagement, à cent vingt-cinq francs par mois.
Sa première apparition sur ce théâtre eut lieu en mars 1864, dans une pièce de Dumanoir, intitulée la Maison sans Enfants. Puis, en plein été et renonçant à prendre des vacances, elle créa, 56le 16 juillet 1864, un rôle assez gentil dans le Démon du Jeu, comédie de Théodore Barrière et Crisafulli, qui eut un grand succès. Malgré les chaleurs, la pièce tint l’affiche trois mois, jusqu’à celle qui devait être, au Gymnase, la dernière nouveauté de l’année : Un Mari qui lance sa Femme, comédie de Eugène Labiche et Raymond Deslandes.
Dans cette pièce, Montigny lui avait distribué un rôle épisodique de princesse slave évaporée, un peu folle, avalant constamment des sandwiches et dansant à tout propos. On voit à quel point ce personnage pouvait convenir à Sarah Bernhardt, même très jeune !… Le soir de la première, elle y fut aussi terne, aussi gauche que possible. Et le lendemain matin, dans son boudoir, en se polissant nonchalamment les ongles, Julie, devant le duc de Morny, lui disait :
— Mon Dieu, ma pauvre enfant, que tu étais ridicule dans ta princesse russe !… J’avais honte en apercevant dans la salle des gens qui savent que tu es ma fille.
Cet insuccès, qui lui était reproché de façon aussi cruelle, plongea la pauvre Sarah dans un profond désespoir. Elle avait maintenant vingt ans et, quatre ans après son admission au Conservatoire, elle en était toujours là !… Pas un jour de plus, elle ne continuerait à paraître dans un personnage qui lui valait de tels sarcasmes. Et le soir même, ayant passé sa journée en préparatifs, elle partait pour l’Espagne, après avoir envoyé à Montigny une lettre d’excuses, qui se terminait par ces mots :
Ayez pitié d’une pauvre petite toquée !…
Une vingtaine d’années plus tard, Victorien Sardou raconta à Sarah Bernhardt qu’il se trouvait par hasard dans le bureau de Montigny, au Gymnase, lorsque, vers quatre heures, lui fut remise la lettre de sa pensionnaire, l’informant qu’elle ne jouerait pas le soir. Il la lut, lâcha un juron, appela son régisseur, pour qu’il s’assurât aussitôt une doublure et revint s’asseoir, tout courroucé. Sardou le questionna :
— Que se passe-t-il ?
— C’est cette jeune folle, qui s’est déjà sauvée de la Comédie-Française, bougonna Montigny. Je l’ai engagée, je ne sais pas trop pourquoi et voilà qu’elle abandonne aussi le Gymnase, sans crier gare !…
— Ah ! oui, cette blonde frisée, fit Sardou. Comment s’appelle-t-elle, déjà ? Sarah quelque chose…
57— Bernhardt, mais peu importe. Après deux incartades pareilles, si elle trouve encore un engagement à Paris, je veux être changé en panier à bois !… Quitter une pièce le lendemain de la première !… A-t-on idée de cela !… Et lisez-moi cette prose !…
Sardou lut la lettre de Sarah, absurde, décousue, tour à tour rageuse et désespérée, s’indignant du rôle qu’on l’avait forcée à jouer et suppliant pourtant Montigny de lui pardonner, le tout dans un désordre inimaginable, où s’indiquait néanmoins une certaine éloquence. Sardou reposa la lettre sur le bureau du directeur du Gymnase et sourit.
— Elle est drôle, cette petite !…, fit-il.
— Pas pour les directeurs !… grommela Montigny. La voilà en Espagne ! Bon débarras !… Et qu’on ne me parle plus jamais de cette hystérique !…
Pourquoi l’Espagne ?… Une raison particulière lui avait-elle fait choisir ce pays plutôt qu’un autre ?… Non. Elle voulait fuir Paris et se cacher, rien de plus. Par Marseille et Perpignan, elle gagna Alicante, puis Madrid, décidée à s’y fixer pour toujours, à épouser un torero ou un fermier espagnol et, prenant son nom, à faire à tout jamais oublier celui, du reste bien obscur encore, de Sarah Bernhardt.
Et puis elle réfléchit. Toute sa vie, Sarah a commis bien des extravagances, mais toujours, au dernier moment, elle a su éviter celles qui eussent été irréparables. Et, trois semaines à peine après avoir quitté Marseille, elle rentrait à Paris. Non pas seulement que l’Espagne l’eût bien vite déçue. La raison essentielle de ce retour rapide est qu’elle attendait un enfant et elle ne se sentait ni le droit ni le courage de le mettre au monde hors de France et loin des siens.
Mais, dès son retour chez sa mère, une nouvelle déception l’attendait. En apprenant que Sarah était enceinte. Julie Van Hard, qui avait eu, elle-même, trois filles naturelles de trois pères différents, fut prise soudain d’une vertueuse indignation. Elle entra dans une colère froide et lui déclara tout net que jamais elle n’accepterait que ce scandaleux enfant naquit sous son toit !…
C’est ainsi que Sarah dut vivre désormais seule et loua son premier appartement, un petit entresol de trois pièces, rue Duphot, presque au coin de la rue Saint-Honoré. Malgré tout, elle ne voulait pas trop s’éloigner du domicile maternel.
Satisfaite d’être enfin débarrassée d’elle, Julie, d’ailleurs, participa un peu aux frais de sa modeste installation, surtout lorsque 58Sarah lui proposa d’emmener la petite Régina, qui avait dix ans, qui adorait sa grande sœur et qui était folle de joie à l’idée d’aller habiter avec elle. Julie ne se sentit pas moins heureuse de ne garder désormais auprès d’elle que sa bien-aimée Jeanne et avant la fin de l’année 1864, la famille s’était ainsi divisée, suivant ses préférences avouées et ses tenaces aversions.
Qui était le père de l’enfant qu’attendait Sarah Bernhardt ? Un des vagues camarades d’amour
auxquels elle s’était abandonnée avec indifférence, après son départ du Théâtre-Français, au cours de cette année si vide et si tristement joyeuse ?… Non. Elle ne se serait pas pardonné une erreur aussi lourde et elle n’aurait jamais pu adorer, comme elle l’a fait jusqu’à sa mort, un fils conçu dans de semblables conditions. Maurice fut, dans la plus belle acception du terme, un enfant de l’amour et sa naissance était le résultat du plus touchant roman de la vie de Sarah Bernhardt.
Au moment de son engagement au Gymnase et avant même qu’elle y eût débuté, la troupe de Montigny avait été demandée, un soir, pour assurer, au Palais des Tuileries, dans les salons de l’Empereur, une courte représentation privée, après un dîner intime donné par Napoléon III en l’honneur d’un prince étranger de passage. En principe, c’était à la Comédie-Française qu’était réservé l’honneur de fournir au Palais Impérial ces spectacles de gala. Mais parfois, l’Impératrice Eugénie, fatiguée du répertoire un peu solennel de la Maison de Molière, préférait qu’on fît appel à l’un des théâtres du boulevard.
Camille Doucet qui, malgré la gifle à Nathalie, conservait pour Sarah une affection indulgente, qu’il lui témoigna toujours, avait demandé à Montigny de la comprendre parmi les artistes désignés pour jouer aux Tuileries, lui donnant ainsi, peut-être, l’occasion de se faire remarquer dans l’entourage des souverains. Et bien que Sarah Bernhardt fût la plus jeune et la plus ignorée des artistes de sa troupe, Montigny avait déféré au désir du Directeur des Beaux-Arts.
Le soir de la représentation aux Tuileries, après quelques numéros
qui réunissaient divers pensionnaires du Gymnase et une pièce en un acte, du répertoire du théâtre, jouée, notamment, par deux de ses vedettes d’alors, Blanche Pierson et Céline Montaland, la jeune Sarah apparut sur l’estrade, improvisée dans un angle du grand salon des Tuileries, fit une profonde révérence vers Leurs Majestés et la petite assistance et annonça : Oceano Nox. 59C’est le titre d’un poème du recueil, les Rayons et les Ombres, de Victor Hugo. Et elle commença :
Oh ! Combien de marins, combien de capitaines,
Qui sont partis, joyeux, pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis…
En entendant le titre du morceau, Napoléon III avait eu un mouvement. Tous les spectateurs en avaient compris le sens et se regardaient, choqués, stupéfaits… En effet, Victor Hugo, ardent républicain, adversaire acharné de l’Empereur, contre lequel il avait écrit, entre autres violents pamphlets, Napoléon le Petit, était, depuis son avènement en 1852, exilé à Guernesey, où il resta dix-huit ans. Il ne rentra à Paris qu’en octobre 1870, pendant la guerre, après la déchéance de Napoléon III et la proclamation de la Troisième République. En 1864, réciter du Victor Hugo aux Tuileries, devant Leurs Majestés, constituait une inconvenance, qui était presque une insulte.
On a déjà compris que la jeune Sarah ne s’en doutait nullement et avait agi en toute innocence. À dix-neuf ans et demi, elle lisait peu les journaux et ne comprenait rien à la politique. Elle adorait le talent de Victor Hugo. Ne connaissant en lui que le poète et ignorant le parlementaire, elle avait appris des vers qui lui semblaient beaux et, candidement, les récitait de son mieux. Rien de plus.
Mais, sur l’Empereur et ses invités, Oceano Nox produisit l’effet d’une douche glacée. Au dernier vers, l’Empereur n’applaudit pas et toute l’assistance imita sa réserve. Sarah crut que le poème avait déplu parce qu’il était trop triste et dans l’espoir de terminer sur une note plus souriante, annonça, de sa voix la plus suave : Lorsque l’enfant paraît…
Un poème des Feuilles d’Automne !… Encore de Victor Hugo !… Cette fois, l’Empereur fut convaincu que cette impertinente jeune personne le faisait exprès et se moquait de lui. Le programme était épuisé ou presque. Après Sarah Bernhardt, il ne restait plus à entendre qu’un artiste sans notoriété particulière. Avant même qu’elle eût attaqué le premier vers de son second morceau, Napoléon III se levait brusquement et, offrant son bras à l’Impératrice, passait dans le salon voisin, où tous ses invités le suivaient, scandalisés. Cependant que décontenancée, ahurie, la pauvre petite Sarah restait toute seule, sur l’estrade, en face de cinquante fauteuils vides !
Aussitôt, de la coulisse, le régisseur, venu du Gymnase pour conduire la représentation, bondissait vers elle et la couvrait d’une interminable bordée d’injures. Sarah n’était pas patiente. Quelque erreur qu’elle eût pu commettre, elle n’admettait pas d’être traitée 60de la sorte. Elle répliqua vertement. Furieux, le régisseur la saisit par le poignet. Elle poussa un cri de rage et de douleur. Et Dieu sait les proportions que cet incident allait prendre lorsque, de la salle, une voix d’homme s’éleva :
— Voulez-vous laisser cette enfant tranquille ?…
Pétrifiés, le régisseur et la jeune artiste se retournèrent. Celui qui venait de prononcer ces paroles était un jeune homme de vingt-cinq à trente ans, brun, élégant, d’une rare distinction et qui, tout en parlant, s’avançait vers l’estrade.
Lorsque, derrière l’Empereur, les assistants étaient sortis de la salle, il s’était trouvé l’un des derniers et touché par la mine déconfite de Sarah, il était resté un instant, pour voir ce qu’il allait advenir d’elle. Il venait d’entendre les grossièretés dont on l’avait abreuvée et, indigné, protestait, avec calme, mais avec fermeté. Du haut de la scène le régisseur répliqua :
— De quoi vous mêlez-vous, Monsieur ? Et d’abord, qui êtes-vous ?
Le jeune homme se nomma :
— Je suis le Prince Henri de Ligne. Et je ne laisserai jamais insulter une femme devant moi. Surtout une femme jeune, jolie, naïve et sans défense, comme Mademoiselle.
En entendant le nom et le titre de son interlocuteur, le régisseur bredouilla quelques vagues excuses et disparut. Et dans le grand salon désert, Sarah resta seule avec son défenseur inconnu.
Exaltée, éprise de romanesque, toujours émue par tout ce qui était noble ou rare, elle fut, aussitôt, vivement intéressée par le chevaleresque jeune gentilhomme qui prenait, ainsi, vigoureusement parti pour une petite comédienne inconnue, insignifiante et qui venait d’attirer son attention sur elle en commettant — le Prince de Ligne le lui expliqua bientôt en souriant — l’une des bévues les plus monumentales dont se fût jamais rendue coupable une actrice mandée au Palais de l’Empereur.
De son côté, le prince, visiblement, était, dès ce premier entretien, très séduit par la beauté si personnelle et la nature vibrante de la jeune artiste. La soirée terminée, il la reconduisit jusqu’à la porte de la maison maternelle. Et puis ils se revirent le lendemain, et puis le surlendemain… Et, jusqu’à l’été, chaque jour et chaque soir. Bien vite, ce fut plus qu’un grand amour : une véritable passion, sincère de part et d’autre, le sentiment réciproque le plus rare et le plus touchant qui eût jamais uni deux jeunes cœurs2.
61Lorsqu’arriva l’été de 1864, le jeune prince fut chargé par le gouvernement belge d’une mission longue et lointaine et dut quitter l’Europe pour plusieurs mois. C’est avec un véritable déchirement que les amants durent se séparer. Le Prince Henri ne devait être de retour qu’à la fin de l’année ou au début de 1865, d’abord en Belgique, puis à Paris.
Mais, quand il y revint, Sarah avait quitté le Gymnase, quitté le domicile maternel et, si l’on s’enquérait d’elle, avait interdit qu’on donnât sa nouvelle adresse, rue Duphot. Non qu’elle eût voulu rompre avec celui qu’elle adorait toujours, loin de là. Mais elle était extrêmement fière et pour rien au monde, elle n’aurait voulu avoir l’air de mettre à profit sa maternité prochaine.
Son sentiment, bien digne d’elle, était facile à comprendre. Elle ne savait pas si, au retour de son voyage, le Prince Henri voudrait encore la voir et renouer avec elle leurs relations interrompues. L’avertir qu’elle attendait un enfant dont, de toute évidence, il était le père, c’était lui forcer la main, c’était lui imposer un devoir. Et cela déplaisait à Sarah. Si son amant devait jamais 62lui revenir, elle voulait que ce fût, seul, son désir de la revoir qui le ramenât à elle.
C’est donc à l’insu du Prince, presque fâchée avec sa mère et veillée par la seule Mme Guérard, qu’elle donna le jour à son fils, qui fut déclaré de père inconnu et sous le seul nom de Maurice Bernhardt. Il naquit le 22 décembre 1864. Sarah Bernhardt avait exactement vingt ans et deux mois.
Mais, bien que Julie et aussi, un peu, ses tantes lui vinssent en aide, de temps à autre, l’existence était toute différente, pour Sarah, à présent qu’au lieu de vivre largement et sans soucis chez sa mère, elle avait, à sa charge, un loyer, un enfant, sa nourrice et aussi sa jeune sœur. À tout prix, il fallait qu’elle travaillât et très vite.
Elle accepta donc de doubler (!) l’une des principales interprètes d’une opérette (!!!) intitulée la Biche au Bois, vaudeville-féerie de MM. Cogniard frères, qui avait été créée, vingt ans plus tôt, en 1845, avec un immense succès à la Porte-Saint-Martin et qu’on venait de reprendre au même théâtre, au début de mars 1865, avec une diva, célèbre à l’époque, Jeanne Ugalde, qui jouait un travesti et, dans l’héroïne, une ravissante comédienne, prêtée par l’Odéon, Mlle Debay. La danseuse-étoile était Mariquita, qui, trente ans plus tard, fut, à l’Opéra-Comique, la plus remarquable maîtresse de ballet qu’eût jamais possédée ce théâtre.
Au début d’avril, Mlle Debay étant tombée malade, Sarah reprenait son rôle, — la Princesse Désirée, — qu’elle joua près d’un mois. Naturellement, son nom fut imprimé sur les affiches du théâtre et dans les journaux. Et c’est ainsi que le Prince de Ligne retrouva Sarah Bernhardt, qu’il cherchait vainement depuis trois ou quatre mois, chaque fois qu’il venait à Paris.
Un soir, à la Porte-Saint-Martin, à la fin du spectacle, il apparut dans sa loge. Les reproches qu’il commençait déjà à lui adresser, cessèrent bien vite lorsqu’elle lui eût tout expliqué. Et aussi ardente qu’auparavant, leur passion reprit, mais plus profonde, plus grave : c’est qu’à présent, dans la chambre voisine de celle de Sarah, rue Duphot, il y avait le berceau du petit Maurice.
Le court passage de Sarah à la Porte-Saint-Martin n’avait, en aucune façon, amélioré sa situation artistique. D’abord, les gens de théâtre
aiment, avant tout, les artistes qui se spécialisent et ceux qui réussissent le mieux sont toujours ceux qui, durant toute leur carrière, jouent non seulement des ouvrages du même ton, mais des rôles d’un seul et unique emploi. Les profanes 63croiraient volontiers le contraire, que l’art de se transformer et la faculté de passer du plaisant au sévère, de la tragédie au vaudeville, sont, chez un comédien, l’indice d’un talent plus rare et de ce fait, plus recherché. C’est une erreur totale. Un acteur de composition
qui, à chaque pièce nouvelle, apparaît au public sous un aspect différent, a toujours plus de peine à conquérir une brillante situation qu’un acteur que, dans toutes ses créations, on retrouve, avec confiance, éternellement le même. Sardou avait coutume de dire : Un coup de théâtre intégral est presque toujours une faute. Le public n’admet d’être surpris que par ce qu’il avait confusément deviné.
Ce qui est vrai pour les comédies l’est aussi pour les comédiens. Un acteur qui se présente immuablement à ses fidèles tel qu’ils s’attendent à le voir, les déçoit rarement et, en conséquence, conserve plus aisément sa réputation. Si l’on s’amuse à passer en revue les plus grands artistes français de ces cent dernières années, on constatera qu’à quelques exceptions près, ceux qui ont laissé les noms les plus illustres sont ceux qui s’étaient enfermés dans un genre
et prudemment, n’en sont jamais sortis.
C’est dire qu’en 1865, Sarah n’était guère sur le chemin de la notoriété. Après avoir, au Conservatoire, concouru en tragédie et débuté, au Théâtre-Français, dans Iphigénie, elle avait joué des comédies gaies au Gymnase et la voilà qui s’exhibait dans une opérette à grand spectacle à la Porte-Saint-Martin !… Bientôt, disait-on, ce sera le music-hall (qu’on appelait alors le café-concert), à moins qu’elle ne soit demandée par d’Ennery pour la prochaine reprise de la Prière des Naufragés !… En attendant, d’ailleurs, on ne la demandait nulle part.
Mais, cette fois, elle ne s’en affectait en aucune façon. Car maintenant, rue Duphot, l’existence était magnifique. Éperdument, Sarah et le Prince Henri continuaient à vivre leur merveilleux roman d’amour. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper de Bruxelles, — et cela se produisait très souvent, — il accourait à Paris retrouver la jeune femme et c’était, en toute confiance, en une compréhension absolue et réciproque, la vie à deux, dans toute sa rare et sublime beauté.
Ah ! non, le théâtre ne lui manquait pas ! Entre son amant et son tout petit garçon, joli comme un amour, Sarah passait des jours de rêve et ne formait qu’un souhait : que cette bienheureuse époque ne prit jamais fin.
64Peu à peu, voyant que sa maîtresse, véritablement, ne vivait que pour lui et que, malgré un passé qui n’était pas immaculé, c’était, lorsqu’elle aimait, le cœur le plus tendre et l’âme la plus noble qu’il pourrait jamais rencontrer, le Prince Henri, après mûres réflexions, résolut de l’épouser et de reconnaître son fils.
C’était là une grave décision. Le dernier héritier des de Ligne, cette noble et altière famille dans laquelle jamais il n’y avait eu de mésalliance, prenant pour femme une vague petite comédienne sans nom et sans fortune, de descendance juive par sa mère, qui était sa maîtresse et qui avait de lui un enfant naturel !… Il prévoyait que tous ses parents, proches et éloignés, accueilleraient cette nouvelle avec horreur. Mais sa résolution semblait inébranlable.
Il ne posait qu’une condition : si elle devenait sa femme, Sarah quitterait, à tout jamais, le théâtre, pour se consacrer uniquement à son mari et à son enfant. Elle avait acquiescé à ce désir, non seulement sans regret, mais avec élan. Quitter le théâtre ?… Ce ne serait pour elle ni une grosse perte, ni un grand sacrifice. Jamais elle n’y avait eu aucun succès et rien ne semblait indiquer qu’elle dût, un jour, y réussir.
Alors, au cours de l’été de 1866, profitant des beaux jours qui mettent, en principe, les vieilles gens de meilleure humeur, le jeune prince, dans le château de ses ancêtres, aux environs de Bruxelles, aborda courageusement la question et dépeignant la jeune Sarah comme l’épouse idéale, fit part à toute sa famille assemblée de son irrévocable intention de lui donner son nom.
Une flottille d’avions de bombardement aurait, ce soir-là, soit cinquante ans avant que ces engins aient commis leurs premiers exploits, laissé tomber dix tonnes d’explosifs sur le manoir des de Ligne, que la stupeur qui y régna aussitôt, n’eût pas été plus grande. De toute évidence, Henri devait être, à Paris, la proie d’une horrible et dangereuse personne qui, par ses perfides et ambitieuses machinations, l’avait ensorcelé.
L’incident était d’importance et le péril méritait d’être conjuré avec toute la promptitude et l’énergie requises. Le père d’Henri, le Prince Eugène de Ligne, étant retenu en Belgique par son état de santé, c’est le Général de Ligne, son cousin, qui — à l’insu de son neveu — prit le train pour Paris et un jour, sonna à la porte de Sarah Bernhardt, rue Duphot.
Il s’attendait à trouver une personne résolue, rouée, sûre d’elle-même et dont il aurait à combattre, avec une implacable vigueur, la féline astuce et la fourberie. Et voilà que lui apparaissait une toute jeune femme, de vingt-deux ans à peine, blonde, douce et charmante et qui, dans son modeste salon, jouait paisiblement par 65terre avec un bébé, qui ne marchait encore qu’en trébuchant gentiment.
Dès lors, l’entretien garda le même objet, mais sur un ton tout autre que celui que le Général avait prévu. Doucement, presque paternellement, il lui représenta la responsabilité énorme qu’elle prenait. Dans deux ou trois ans, la passion d’Henri s’étant émoussée, certainement il en voudrait à Sarah de l’avoir brouillé avec sa famille, — car, s’il l’épousait, sa rupture avec tous les siens était inévitable, — de lui avoir fait perdre sa situation, son rang et aussi la plus grande partie de sa fortune. En effet, la première sanction, prise contre lui par ses parents, serait de le priver de tout ce qui, dans le patrimoine familial, ne lui appartenait pas encore personnellement et devait lui revenir un jour. Avait-elle le droit de laisser s’abattre sur celui qu’elle aimait, une pareille suite de catastrophes ?…
Et comme le père Duval dans la Dame aux Camélias, — mais le Général avait ôté son chapeau — il se retira, la laissant seule avec ses réflexions, en face de ce cas de conscience véritablement terrible pour une femme aussi jeune et aussi amoureuse.
Et pourtant, son parti fut vite pris. Son sauveur habituel et tout-puissant, le duc de Morny étant mort depuis quelques mois, elle alla trouver le bon Camille Doucet et lui dit :
— Par n’importe quel moyen et à n’importe quelles conditions, il me faut, tout de suite, un engagement dans un théâtre, quel qu’il soit. Mais pas pour une seule pièce. Un contrat de durée qui m’occupe beaucoup, me donne un gros travail, pendant des années et avec un important dédit, de sorte qu’en aucun cas, je ne puisse reprendre ma liberté.
Surpris et comme il la voyait dans un état d’agitation extrême, Camille Doucet lui demanda quelques explications. À mots couverts, et sans prononcer aucun nom, Sarah les lui fournit. Alors, très touché, le Directeur des Beaux-Arts lui dit avec douceur :
— Soyez sans inquiétude. Je vois et j’ai tout à fait ce qu’il vous faut. La direction de l’Odéon, théâtre national et qui se trouve, par conséquent, sous mon contrôle direct, vient d’être confiée à deux nouveaux titulaires associés : un nommé de Chilly, ancien directeur de l’Ambigu, homme vulgaire et sans goût, mais qui a apporté l’argent et Félix Duquesnel, un jeune, brillant et délicieux garçon. Il n’a pas trente-cinq ans, je sais qu’il vous a vue au Théâtre-Français et qu’il vous trouve charmante. Si je le lui demande, je suis sûr qu’il sera ravi de vous faire entrer dans sa troupe. Vous aurez de ses nouvelles avant quarante-huit heures.
Le surlendemain, en effet, Sarah recevait la visite de Duquesnel qui, au lieu de la convoquer à son bureau, à l’Odéon, avait 66tenu à se déranger. Non que la situation artistique, absolument nulle, de la jeune femme méritât cette marque de considération, mais tout au contraire, parce que son orageux départ du Théâtre-Français, puis sa fuite du Gymnase et depuis lors, son inaction presque totale, la rendaient à peu près partout indésirable et que le jeune directeur redoutait, avant d’avoir conclu avec elle, de la mettre en présence de son associé de Chilly qui, certainement, se serait opposé à son engagement.
Camille Doucet avait dit vrai : blond, gai et sympathique, Félix Duquesnel produisit sur Sarah la plus favorable impression et lui rendit moins douloureux le sacrifice immense auquel elle était résolue. Il lui remit, tout préparé, un engagement de trois ans, signé de lui pour de Chilly et Duquesnel
et lui dit en riant :
— Je fais là un coup de force ! Tant pis ! De Chilly sera bien forcé de s’incliner devant le fait accompli ! Lisez ce papier. Si ces termes vous conviennent, retournez-le moi avec votre signature et vous débuterez à l’Odéon dans quinze jours.
Au moment où il allait se retirer, le Prince Henri de Ligne arrivait chez Sarah. Surpris de trouver là ce jeune homme, il demanda, après son départ, qui il était et ce qu’il était venu faire. S’appliquant — au prix de quels efforts — à prendre un air dégagé, elle lui répondit que c’était l’un des directeurs du Second Théâtre National Français qui lui proposait de l’engager. Et elle montra le contrat au Prince Henri stupéfait. Est-ce que, depuis longtemps, il n’était pas convenu qu’une fois pour toutes, Sarah renonçait au théâtre ?
— En effet, dit-elle, vous me l’avez demandé et j’y étais presque décidée. Mais vous êtes si souvent absent !… Je passe parfois des semaines toute seule, à ne rien faire, à vous attendre…
Il protesta :
— Lorsque nous serons mariés…
— Nous ne le sommes pas encore. Et j’ai réfléchi. Jamais votre famille ne consentira à m’accueillir. Toujours je serai l’intruse, celle qu’on dédaigne et qu’on veut ignorer. Tandis qu’à l’Odéon, je serais reçue à bras ouverts, gâtée, choyée… Voyez : le directeur est venu jusque chez moi pour me prier de traiter avec lui. Et c’est un magnifique théâtre, où je pourrais, enfin, jouer de si beaux rôles !
Le jeune Prince n’en croyait pas ses oreilles. D’abord, il supposa que c’était une plaisanterie, que Sarah s’amusait, voulait le taquiner… Et puis, quelques instants plus tard, lorsqu’il la vit tremper résolument sa plume dans l’encrier et en sa présence, signer l’engagement préparé, sa colère et sa douleur éclatèrent en véhéments reproches.
67— Ainsi, cependant que, de tout mon cœur, j’essayais de convaincre ma famille, de lui faire accepter l’idée de notre mariage, vous organisiez sournoisement votre rentrée au théâtre !… Vous obteniez ce contrat, Dieu sait grâce à quelles intrigues et quelles complaisances ! Décidément, ceux qui voulaient me détacher de vous, avaient raison. On ne transforme pas une cabotine ! Toujours elle restera ce qu’elle est et ne vivra que pour sa seule passion : les coulisses !… Je rougis de ma sottise et d’avoir, pendant tant de mois, cru en vos serments et en votre sincérité !…
Stoïquement, Sarah subit cette cruelle algarade, si profondément injuste, mais, évidemment, le prince ne pouvait pas deviner la vérité. Dix fois, elle eut l’envie folle de lui crier : Ce n’est pas vrai ! Je t’adore ! Et ce n’est que par amour pour toi, que j’ai eu le geste qui allait provoquer aussitôt notre séparation !…
Et pourtant, elle ne dit rien. Elle eut l’incroyable courage de se taire. Parce qu’elle savait bien que, si elle avait parlé, si elle lui avait raconté la visite du Général de Ligne, le Prince Henri, indigné, aurait couru chez son oncle et lui ayant dit ce qu’il pensait de sa démarche, se serait, plus que jamais, obstiné à l’épouser, hâtant encore, ainsi, sa rupture avec les siens, cette rupture qu’à n’importe quel prix, elle avait décidé d’éviter.
Mais quand le jeune Prince fut parti, pour toujours, elle tomba inanimée sur le sol. Une fièvre violente s’empara de son pauvre corps frêle. Et pendant près d’un mois, Mme Guérard et sa famille eurent des craintes pour sa vie.
C’est pourquoi, incapable de jouer aussi vite qu’elle l’eût souhaité, Sarah ne débuta à l’Odéon que dans les premiers jours de décembre 1866, dans le rôle de Silvia, du Jeu de l’Amour et du Hasard, de Marivaux. Elle était à peine rétablie, encore bouleversée par ce drame affreux et d’autre part, on lui avait, une fois de plus, confié un personnage qui ne lui convenait en aucune façon. Le théâtre de Marivaux exige surtout des qualités de préciosité, de coquetterie, d’insincérité qui n’étaient pas et ne furent jamais dans sa nature. Aussi, l’on remarqua peu son entrée à l’Odéon, où elle devait, mais seulement quelques années plus tard, conquérir la notoriété.
Toutefois, elle appartenait maintenant à un théâtre qu’elle aimait, où elle se sentait protégée, encouragée, car, si de Chilly n’eut, longtemps, aucune considération pour elle, par contre et du premier jour, Duquesnel lui témoigna une constante bienveillance 68et eut, dans son avenir, une foi totale. Et cela était capital pour la sensibilité si aiguë de Sarah qui, toujours, eut besoin de se sentir en confiance
et par la suite, ne put jamais s’entourer que de gens qu’elle savait être parfaitement dévoués et sincères. De ce fait et sans être un metteur en scène exceptionnel, Duquesnel fut pour beaucoup dans la révélation de son talent, à l’épanouissement duquel elle allait désormais consacrer ses jours et ses nuits.
De janvier 1863, date où elle quitta la Comédie-Française, jusqu’à décembre 1866, date de son entrée à l’Odéon, soit pendant tout près de quatre ans, Sarah n’avait, pour ainsi dire, rien fait au théâtre : quelques mois au Gymnase, quelques semaines à la Porte-Saint-Martin… À partir de la fin de l’année 1866, jusqu’à la fin de l’année 1922, soit pendant cinquante-six ans consécutifs, elle n’allait plus cesser de jouer, ne prenant que de rares vacances. Difficultés, obstacles, maladies et aussi tout ce qui traversa et parfois, emplit sa vie privée ou sa vie sentimentale, rien maintenant — sauf les deux guerres franco-allemandes de 1870 et de 1914 — ne devait plus jamais la détourner du théâtre, à quoi elle s’était destinée si jeune et où, en somme, elle ne réussit pas vite.
En effet, bien qu’elle fût entrée au Conservatoire à seize ans, ce n’est, on le voit, qu’à vingt-deux ans que Sarah Bernhardt commença véritablement sa carrière et seulement à vingt-cinq ans qu’elle remporta son premier succès. Ces précisions pourront servir d’utile enseignement aux jeunes artistes impatientes qui s’étonnent de ne pas être célèbres au lendemain du jour où, pour la première fois, elles se sont montrées sur une scène.
Notes
- [2]
D’aucuns seront surpris, sans doute, que le nom véritable du Prince de Ligne soit imprimé dans ce volume. Sa famille est, depuis plusieurs siècles, l’une des plus nobles et des plus illustres de Belgique. Une coutume hypocrite aurait peut-être dû conseiller à l’auteur de ce livre de ne le désigner que comme
un grand seigneur belge
ou, à la rigueur :le Prince de L…
.À la réflexion, il parait impossible que les précisions, d’ailleurs indiscutables, fournies dans cet ouvrage, puissent choquer ou même contrarier qui que ce soit. D’abord, il ne peut être que flatteur, pour un homme, d’être nommé comme ayant été l’objet du premier et du plus grand amour de la plus illustre artiste du monde. D’autre part, il ne pourrait y avoir dommage moral, pour ses héritiers, que si le Prince de Ligne était dépeint ici d’une manière injurieuse ou déplaisante. Or, le rôle qu’il a joué dans la vie de Sarah Bernhardt a toujours été particulièrement chevaleresque, loyal et généreux. Et le souvenir qu’après soixante ans, elle avait gardé de lui, était plein de tendresse et de reconnaissance. Il semble donc que ce soit plutôt servir et honorer la mémoire du Prince de Ligne que de ne pas passer sous silence ses relations avec Sarah Bernhardt.
D’autre part, et de tout temps, la vie des hommes et des femmes illustres a été retracée, dans les moindres détails, par ceux qui avaient assumé cette tâche. Qui n’a lu le Verlaine tel qu’il fut, de François Porché ? Si, entre cent autres, je choisis cet exemple, c’est pour deux raisons : La première est que Verlaine était exactement un contemporain de Sarah Bernhardt, étant né la même année qu’elle, en 1844. La seconde est que le livre de Porché est peut-être le plus typique, parmi les biographies contemporaines. Je crois qu’il est impossible de trouver récit plus complet d’une vie intime. A-t-on jamais reproché à son auteur d’avoir raconté les amours de Verlaine ? Évidemment non. Comme Sarah Bernhardt, le poète des Fêtes galantes appartient à l’histoire. Dès lors, aucun des actes de sa vie ne saurait être interdit aux historiens.
D’ailleurs, en ce qui concerne, tout spécialement, le cas qui nous occupe, la question a déjà été résolue.
Comme Sarah Bernhardt, une autre illustre actrice française a vécu, elle aussi, un roman d’amour avec un non moins illustre grand seigneur. Et non seulement ses historiens n’en ont fait nul mystère, mais ils ont donné à cette aventure la plus large publicité, par le livre, et par le théâtre. Je veux parler de la comédienne Adrienne Lecouvreur et du comte Maurice de Saxe.
On m’objectera peut-être qu’il y a bien longtemps de cela, qu’Adrienne Lecouvreur appartient à un lointain passé, alors qu’on n’a pas encore célébré le centenaire de la naissance de Sarah Bernhardt.
Cette réponse n’aurait de valeur que si les premiers récits de la vie d’Adrienne Lecouvreur paraissaient en même temps que cette vie de Sarah Bernhardt.
Mais c’est en 1849, il y aura bientôt cent ans que Scribe fit jouer sa pièce : Adrienne Lecouvreur, et c’est en 1750 que Maurice de Saxe mourut Maréchal de France.
Donc, au milieu du dix-neuvième siècle, nul ne contestait à Scribe le droit d’étaler au grand jour, sur la scène de la Comédie-Française, des faits qui s’étaient réellement passés au milieu du dix-huitième.
Pourquoi, au milieu du vingtième siècle, serait-il moins opportun de relater des faits qui se sont réellement passes au milieu du dix-neuvième ?