L. Verneuil  : La Vie Merveilleuse de Sarah Bernhardt (1942)

Chapitres : V. L’Amérique — le retour — Jacques Damala

132Chapitre V
L’Amérique, le retour, Jacques Damala.

Durant les quelques jours qui avaient précédé le départ de Sarah Bernhardt, les journaux de Paris avaient abondamment commenté l’événement. Et tous n’étaient pas entièrement favorables. Si, en raison des succès qu’elle avait déjà remportés en Angleterre, en Belgique, au Danemark et dans les provinces françaises, un grand nombre de quotidiens lui prédisaient et souvent lui souhaitaient un triomphe, beaucoup d’autres, par contre, réservés, perplexes, évoquant la malheureuse tournée de Rachel aux États-Unis, n’auguraient, de ce lointain voyage, rien qui vaille pour la renommée, le prestige et même pour la qualité du talent de celle qui allait l’entreprendre.

Arsène Houssaye, qui avait été administrateur général de la Comédie-Française au début du Second Empire et qui avait acquis, depuis lors, une grosse autorité de chroniqueur, écrivait :

Ayant dépensé 500.000 francs pour son hôtel de l’avenue de Villiers, Mlle Sarah Bernhardt a besoin d’argent, et alors, elle part pour l’Amérique. Prenez garde, Mademoiselle, le grand art n’aime pas ces pérégrinations lointaines et souffre des habitudes déplorables que donne cette existence de roman comique, vécue à la diable, entre l’hôtel qu’on quitte et le nouveau théâtre qu’on retrouve. Qu’est-ce qu’un public d’occasion qui ne comprend rien ni à votre langue, ni à votre génie ? L’éléphant, marchant sur des bouteilles, du cirque de l’Impératrice, ferait bien mieux son affaire. La vraie fortune pour une actrice française, ce sont les battements de mains des Français. Pareille aux conquérants, cette grande turbulente s’imagine qu’elle n’a qu’à paraître pour vaincre, pour planter, au bout du monde, le drapeau de l’Art français. Je crains que, bien vite, elle ne doive renoncer à ses illusions. C’est en vain qu’elle jettera feu et flamme pour un public qui, n’étant pas initié à nos chefs-d’œuvre, ne vient la voir que pour pouvoir dire : J’y suis allé.

Les plus nombreux étaient ceux qui ne lui pardonnaient pas d’avoir quitté la Comédie-Française. On avait d’abord cru à un coup de tête, à un caprice momentané, au désir d’aller, en seule vedette, donner quelques représentations à Londres. Lorsque, sur les instances de Sarcey et de quelques-uns de ses confrères, tant de démarches, presque officielles et qui en tout cas furent connues, 133avaient été faites auprès de Sarah, la suppliant de reprendre sa place au Théâtre-Français, on ne doutait pas qu’elle céderait vite à ces flatteuses sollicitations. Et puis on avait constaté que, loin de les prendre en considération, elle haussait tranquillement les épaules et continuait ses expéditions, d’abord en Europe, puis en Amérique.

Alors, une sorte de dépit s’était emparé d’une partie de la presse et de ses fidèles. On se sentait vexé de la désinvolture avec laquelle Sarah abandonnait le premier théâtre du monde, un public assidu qui la fêtait bruyamment chaque fois qu’elle y paraissait. Et lorsque, décidément, elle eût, pour de longs mois, quitté la France, lorsque sa rupture avec la Comédie-Française fût définitive, irrémédiable, le ton pincé des journaux tourna, peu à peu, à l’amertume, à l’ironie et bientôt à l’hostilité. À Paris, au début de l’année 1881, alors qu’elle était trop loin pour répliquer, pour se défendre comme elle savait si bien le faire, ses ennemis déchaînés, s’en donnant à cœur-joie, avaient réussi à dresser l’opinion presque toute entière contre elle.

Ce n’était pas encore le cas lorsqu’à la gare Saint-Lazare, elle avait pris le train pour Le Havre. Des dizaines d’amis, des centaines de curieux l’y avaient accompagnée et une ovation l’avait saluée quand elle disparut à la portière de son wagon.

Le lendemain, au Havre, au départ du steamer, nouvelle affectueuse manifestation : ses intimes étaient venus de Paris, afin de rester auprès d’elle jusqu’au moment où l’Amérique lèverait l’ancre. Il y avait là, Clairin, Louise Abbéma, Duquesnel, William Busnach — l’auteur des pièces tirées des romans de Zola — et naturellement Maurice Bernhardt qui avait maintenant un peu plus de quinze ans, et que, pendant son absence, Sarah confiait à sa tante Henriette et à son oncle Faure, sa seule famille désormais. Sa grand-mère Lisa venait de mourir, suivant dans la tombe sa petite-fille Régina et sa fille Julie. Et Rosine, la frivole sœur de Julie, avait quitté la France, sans doute avec quelque amoureux. On n’a jamais su ce qu’elle était devenue.

Jeanne Bernhardt devait faire partie de la troupe et s’embarquer avec Sarah. Mais, quelques jours avant le départ de la tournée, elle était tombée malade, souffrant d’une crise violente due aux stupéfiants, ces horribles poisons à l’abus desquels elle devait succomber quatre ans plus tard. Alors elle avait dû rester à Paris, dans une maison de santé où elle faisait une cure de désintoxication, étant convenu qu’elle rejoindrait la tournée aux États-Unis, dès qu’elle serait rétablie.

134Pour remplacer sa sœur, Sarah, à la dernière minute, avait engagé une actrice du boulevard, alors assez en vogue, Marie Colombier. Si le nom de celle-ci est connu aujourd’hui encore, ce n’est pas en raison de ses succès de comédienne qui furent toujours modestes, mais uniquement parce que, après le retour de cette tournée, elle se fâcha avec Sarah et publia sur elle un livre venimeux, plein d’anecdotes perfides et parfois graveleuses, intitulé Sarah Barnum. Le titre du volume dévoile déjà ses intentions : en transformant le nom de Bernhardt en celui du manager du fameux cirque, il prévient le lecteur qu’il y trouvera dénoncés les secrets et les procédés de la réclame tapageuse que ses ennemis reprochaient tant à Sarah Bernhardt. Méchant, mais assez spirituel, le livre eut du succès. Il était d’ailleurs bien documenté, car, non seulement Marie Colombier n’avait pas quitté Sarah durant cette longue tournée, mais encore elle était, depuis des années, son amie et la connaissait bien.

Le reste de la troupe qui allait entourer Sarah Bernhardt en Amérique, était assez médiocre. Elle ne comptait vraiment qu’un seul bon comédien, Angelo, qui jouait tous les grands premiers rôles : Hernani, Maurice de Saxe dans Adrienne Lecouvreur, Armand Duval dans la Dame aux Camélias, etc…

La traversée fut mauvaise. L’Amérique n’était pas un bien grand bateau. Le roulis et le tangage gardèrent Sarah étendue dans sa cabine pendant presque tout le voyage. Le 23 octobre, Mme Guérard, venant lui souhaiter son anniversaire, la trouva malade comme elle ne s’imaginait pas qu’il fut possible de l’être !…. Quand allait-on arriver ?… Quand allait s’achever ce supplice ?… Il s’acheva le 27 octobre. Du Havre à New-York, à cette époque, les bateaux mettaient douze jours.

Depuis trois mois, une publicité formidable avait été faite à New-York et dans tous les États-Unis, sur Sarah Bernhardt, la plus grande actrice française. Outre les articles de journaux, innombrables, les immenses affiches, les gigantesques panneaux sur les murs, une brochure d’une centaine de pages, illustrée de nombreux portraits, relatant en détails sa vie et sa carrière, avait été imprimée à des dizaines de milliers d’exemplaires et répandue à profusion dans tous les milieux américains. Cet effort colossal et inusité avait porté ses fruits : depuis des semaines, les places, pour ses représentations qui allaient commencer dans dix jours au Booth Theatre, avaient été vendues à vingt, trente et quarante dollars, puis, devant l’affluence, aux enchères !…

135Il était à peine huit heures du matin, quand l’Amérique entra clans le port. Pourtant, une foule immense attendait, depuis longtemps déjà, l’arrivée du bateau, sur lequel une centaine de privilégiés avaient pu obtenir de monter, pour souhaiter la bienvenue à la grande artiste. Henry Abbey, le manager de la tournée de Sarah, les conduisait. Compliments, fleurs, speeches en anglais… Réponse de Sarah en français… Fanfare… MarseillaiseStar Spangled Banner… Une reine n’aurait pas été accueillie en plus grande pompe.

Ayant fait la traversée sur le même bateau, une dame âgée, vêtue de noir, rentrait aux États-Unis, après avoir passé l’été en Europe. Elle attendit patiemment, dans la salle à manger du bateau, que la foule se fût écoulée, puis descendit discrètement à terre, inconnue, ignorée : c’était la veuve d’Abraham Lincoln, dont le mari avait été assassiné, quinze ans plus tôt, par le frère du fameux comédien Booth, celui-là même qui avait donné son nom au théâtre où Sarah allait jouer à New-York.

La voiture à deux chevaux qui attendait Sarah au débarcadère, passa entre deux haies ininterrompues de curieux, montés, pour la voir, sur les épaules les uns des autres, et la conduisit à l’Albemarle Hotel, où elle allait résider pendant un mois. Cinquante reporters l’attendaient déjà. Mais, très fatiguée par le voyage, par cette réception bruyante et surtout si matinale, elle supplia qu’on la laissât d’abord dormir une heure. Jarrett s’étonna : son appartement était à l’entresol. Ce n’était pas encore l’époque des gratte-ciel. En se haussant sur la pointe des pieds, un homme, du trottoir, pouvait presque toucher du bout des doigts le bas du balcon sur lequel s’ouvraient ses fenêtres. Le bruit de la rue, où la foule, par petits groupes, commentait son arrivée, joint au bruit des conversations des journalistes dans le salon voisin, l’empêcherait certainement de fermer les yeux. Mais, s’étendant sur son lit, Sarah, dans l’instant, lui démontra le contraire.

Comme Napoléon Ier, elle avait, en effet — et posséda toute sa vie — le don merveilleux de dormir quand elle voulait, où qu’elle se trouvât, quelque bruit qu’on fît autour d’elle et pour la durée qu’elle avait fixée par avance. C’était purement extraordinaire. Combien de fois, dans sa loge au Théâtre Sarah-Bernhardt, ou en tournée, l’ai-je entendue dire : Il est six heures. On dînera à sept heures. Je vais dormir trois quarts d’heure. Perdant aussitôt la notion de ce qui se passait autour d’elle, elle s’endormait profondément et, sans qu’on eût besoin de la réveiller, rouvrait les yeux ponctuellement trois quarts d’heure plus tard, comme elle l’avait annoncé. C’est certainement cette étonnante faculté qui lui permit, jusque dans sa vieillesse, de fournir des efforts aussi constants, de 136supporter des fatigues, véritablement surhumaines et auxquelles aucune autre n’aurait pu résister.

Les questions des reporters américains remplirent Sarah d’ahurissement. Elle était depuis longtemps habituée aux fantaisies de la presse à son égard. Pourtant, elle crut vraiment à une plaisanterie, lorsqu’elle s’entendit demander très sérieusement de dix côtés à la fois : — Qu’est-ce que vous mangez à votre réveil ?… — Entre les actes d’une pièce, qu’est-ce que vous buvez ?… — Êtes-vous protestante, catholique, juive, mahométane, athée, orthodoxe ou bouddhiste ?… — Quelles sont vos superstitions ?… — Quelle est la valeur exacte de vos bijoux ?… La pointure de vos chaussures ?… — Quel est votre poids, habillée et non habillée ?… — Est-il vrai que vous ne puissiez apprendre vos rôles qu’en prenant un bain de pieds bouillant ?… — Quand pourrez-vous recevoir notre dessinateur, qui souhaiterait faire votre portrait, couchée dans votre cercueil ?… etc..

Impatientée, abasourdie, elle aurait bien voulu envoyer au diable tous ces indiscrets, mais Jarrett, impassible, veillait et doucement, murmurait dans sa barbe blanche : Ne décourageons pas la réclame !…, cette phrase que, pendant toute sa tournée et chaque fois qu’il la sentait nerveuse, il allait devoir lui répéter si souvent !…

Le surlendemain, Henry Abbey, encore plus au fait de la publicité que Jarrett, trouvait, avant ses représentations, un moyen ingénieux de faire prendre à Sarah, contact avec le public américain. Abbey dirigeait un autre théâtre à New-York, le Park, où jouait alors une très célèbre actrice américaine, nommée Clara Morris. Elle y interprétait tout justement une pièce française, la Comtesse de Somerive de Théodore Barrière, adaptée en anglais sous le titre d’Alix.

Abbey fit annoncer dans la presse qu’avant de paraître elle-même sur une scène new-yorkaise, Sarah Bernhardt avait tenu à applaudir tout d’abord sa grande camarade américaine et irait rendre hommage au talent de l’interprète d’Alix. Le soir, la salle du Park était comble : Clara Morris sur la scène et Sarah Bernhardt parmi l’auditoire !… Spectacle unique !…

Soigneusement, Abbey et Jarrett, accompagnant Sarah, ne la firent arriver qu’au milieu du 1er acte. Quand elle pénétra dans son avant-scène, les acteurs, prévenus par la direction, cessèrent de jouer et l’orchestre attaqua la Marseillaise. Sensation. La représentation ayant repris, deux minutes après, Clara Morris, très applaudie, faisait son entrée. Au lieu de dire les premières répliques de son rôle, elle s’avançait jusqu’à la rampe et jetait un bouquet dans l’avant-scène de Sarah, puis, de ses deux mains, lui envoyait 137un baiser. Sarah prenait les fleurs, les serrait sur son cœur et à son tour, lançait sur la scène une gerbe que lui passait Jarrett et qu’entourait un flot de rubans aux couleurs américaines… Sensation prolongée. La salle entière acclamait les deux artistes. Plus que jamais, l’ouverture de la Saison Sarah Bernhardt promettait d’être un événement.

Elle en fut un, en effet. Sa première représentation à New-York eut lieu le lundi 8 novembre 1880. Après le succès qu’elle avait déjà remporté en Europe dans cette pièce, elle avait choisi, pour débuter, Adrienne Lecouvreur. Son personnage ne paraît pas au premier acte. Mécontents, certains spectateurs parlaient déjà de se faire rembourser ! Mais, dès le 2e acte, son entrée, très étudiée et saluée par d’interminables applaudissements — payés, ce soir-là, par Abbey — produisait une profonde impression. Au 3e acte, la grande scène entre Adrienne et la Princesse de Bouillon fut acclamée. Au 4e, la fameuse tirade de haine désespérée, que Sarah détaillait avec une intensité admirable laissa le public haletant. Et au 5e acte, la mort d’Adrienne mit l’enthousiasme à son comble. On compta vingt-sept rappels. La recette était de 5.634 dollars, soit 28.170 francs.

Rentrée à l’hôtel, Sarah, pendant son souper, était encore l’objet d’ovations de la foule massée sous ses fenêtres et qui hurlait son nom, tout en essayant de chanter quelques mesures de la Marseillaise. S’enveloppant d’un manteau, elle dut plusieurs fois répondre aux vivats. Ce n’est pas par hasard que Jarrett avait choisi pour elle cet appartement, pourvu d’un balcon dont, malgré l’hiver, l’utilité se révélait soudain.

Le lendemain, quelques journaux croyaient de bon ton de se montrer réticents, mais l’ensemble de la presse était enthousiaste.

Résumant l’opinion générale, le Commercial Advertiser écrivait :

La réception de Sarah Bernhardt fut grandiose. Certains critiques, regardant du haut de leur grandeur celle qui a ébloui l’Europe, la jugeaient une artiste de qualité médiocre. Mais tous les vrais connaisseurs trouveront en elle un génie dramatique de l’ordre le plus élevé qui soit.

Si l’actrice était adoptée, la pièce, par contre, provoquait des réserves presque unanimes. Non qu’on contestât son intérêt dramatique, mais du point de vue moral on la jugeait inadmissible. À l’époque, cette sévérité était normale. Adrienne Lecouvreur en effet est la maîtresse de Maurice de Saxe, lequel est en outre l’amant de la Princesse de Bouillon, femme mariée, le Prince, son époux, paraissant dans la pièce. Et le drame se termine par l’assassinat de l’actrice, empoisonnée par la grande dame, sa rivale. Il y avait là de quoi révolter le puritanisme de certains milieux, qui, il y a 138soixante ans, était incroyable, et fait, aujourd’hui, sourire leurs propres descendants.

Et lorsqu’on apprit que les autres pièces du répertoire de Sarah contenaient, à peu près toutes, des situations aussi risquées, ce fut, dans la presse, une véritable explosion d’indignation, que vinrent renforcer les discours en chaire des prédicateurs new-yorkais.

Ceux-ci dénoncèrent à leurs fidèles la Parisienne pervertie et les sommèrent, au nom de la religion, de s’abstenir d’assister à ses représentations. Les mêmes sermons furent, d’ailleurs, prononcés dans presque toutes les villes des États-Unis et aussi du Canada. L’évêque de Montréal se montra parmi les plus violents.

Le tapage, quel qu’il soit, profite toujours à une entreprise théâtrale. Mais, celui-ci, tout particulièrement, eut le résultat auquel ses instigateurs auraient dû s’attendre : plus que jamais, la foule se rua aux spectacles de Sarah Bernhardt. Non seulement les journaux clamaient son immense talent, mais voilà encore qu’ils constataient l’affolante immoralité des œuvres qu’elle interprétait !… Qui aurait manqué cette double attraction ?… Seules, certaines familles de la Société, particulièrement rigides, refusaient avec obstination de paraître au Booth Theatre. Un club de femmes s’émut et par la plume d’un certain Dr. Crosby, lança une protestation contre la courtisane européenne, venue pour ruiner les mœurs du peuple yankee.

Lorsqu’un mouvement d’opinion se dessine, non seulement il est difficile de l’arrêter, mais presque toujours, il entraîne à sa suite des exagérations. Tant de gens font profession d’être mieux renseignés que le voisin !… Puisque, par une certaine presse, Sarah était désormais présentée comme une femme sans pudeur et sans morale, d’autres journaux renchérirent et, inventant à qui mieux mieux, publièrent sur elle les informations les plus stupéfiantes et les plus fantaisistes. En outre, dans les rues de New-York, circulaient bientôt des charrettes, sur lesquelles d’énormes panneaux de toile peinte annonçaient, en grosses lettres :

Les amours de Sarah Bernhardt, le volume : 25 cents.

Il s’agissait d’une brochure, qu’on vendait dans toutes les librairies et que, même, des crieurs offraient aux passants sur le trottoir et qui contenait un invraisemblable fouillis d’histoires, toutes plus saugrenues les unes que les autres. L’auteur donnait sur les débuts de Sarah, sur sa famille, ses habitudes, ses caprices, des détails inouïs. Il affirmait notamment que, bien que n’ayant jamais 139été mariée, la Bernhardt avait quatre enfants, dont les noms et les âges étaient indiqués avec la plus grande précision. Quant au père de Sarah, — que sa mère n’avait, d’ailleurs, connu qu’au cours d’une seule furtive rencontre, — on ne pouvait indiquer si c’était l’Empereur Napoléon III ou le Pape Pie IX, mais certainement l’un ou l’autre !…

Indignée, Sarah parlait de faire un procès en diffamation, de repartir sur-le-champ pour l’Europe… mais, placidement, Jarrett la calmait, de sa même phrase, immuable : Ne décourageons pas la réclame !… Un reporter étant venu demander à Sarah ce qu’elle pensait des histoires colportées sur son compte, Jarrett lui souffla cette réponse :

— On me reproche d’avoir quatre enfants et pas de mari. C’est faux, mais cela vaudrait mieux que d’avoir, comme certaines femmes de ce pays, quatre maris et pas d’enfants !

Quelques jours après, comme on lui demandait ce qu’elle pensait du sermon fait en chaire, à son sujet, par le Révérend pasteur X…, elle répondit :

— Tout le monde sait que, n’ayant aucune conviction religieuse cet homme est un comédien. Dès lors, je trouve qu’il se conduit envers moi comme un mauvais camarade !…

Ces mots, publiés le lendemain et reproduits dans tous les journaux des États-Unis, faisaient fortune et conciliaient à Sarah Bernhardt, les sympathies hésitantes de beaucoup de gens.

Le bruit fait autour de l’actrice française ne s’arrêtait pas là. On parlait tellement de Sarah Bernhardt que, bien vite, la publicité commerciale aussi, utilisa son nom. Un marchand de liqueurs inonda New-York d’affiches représentant, l’une près de l’autre, deux Sarah Bernhardt, l’une outrageusement maigre, maladive, l’œil éteint, l’autre plantureuse et resplendissante de santé. Et la légende était celle-ci :

Après six mois d’usage de notre bitter.

On vendait partout des cigares Sarah Bernhardt. Un parfumeur lança le savon et la poudre de riz Sarah Bernhardt… Il y avait les gants Sarah Bernhardt, les mouchoirs, les bas, voire les lunettes Sarah Bernhardt qui, à cette époque, était encore loin d’en porter.

Une publicité aussi intense, aussi acharnée, ne pouvait manquer de porter ses fruits, d’autant que dans ses autres rôles, Sarah, du point de vue strictement artistique, avait remporté un succès grandissant. Froufrou lui avait valu des ovations, la pièce étant accueillie mieux encore qu’Adrienne Lecouvreur. Phèdre, et Hernani n’avaient, peut-être pas aussi bien réussi, non que l’actrice 140y fût moins appréciée, mais ces deux œuvres, plus sévères, déroutaient un peu le grand public américain.

Le Sphinx, également, fut très applaudi, mais pas l’Étrangère. Ne pouvant pas comprendre que Sarah ne jouât pas le personnage principal, un journal imprima, avec assurance, que la grande artiste, s’étant sentie fatiguée, avait cédé son rôle, la Duchesse de Septmonts, à l’une des actrices de sa troupe et jouait celui de Mrs. Clarkson pour se reposer. L’avertissement fut salutaire pour Abbey et Jarrett : L’Étrangère, où l’on ne voyait pas assez la vedette, fut, de ce jour, presque complètement supprimée du répertoire.

Mais le triomphe de Sarah, ce fut la Dame aux Camélias, qu’elle joua, pour la première fois de sa vie, à New-York, le 16 novembre 1880. La pièce produisit un tel effet, fut redemandée avec une telle insistance, que le programme de toute la tournée dans les autres villes des États-Unis, fut modifié par télégramme. Il avait été prévu que, dans celles où Sarah ne ferait qu’un jour, elle jouerait Froufrou, et que, dans celles où elle donnerait deux représentations, ce serait avec Froufrou et Adrienne Lecouvreur. En raison de l’accueil respectivement obtenu à New-York par chacune des pièces, ce fut la Dame aux Camélias qu’elle joua, partout où elle ne donnait qu’une seule représentation, et, dans les villes où il fallait deux spectacles, ce furent la Dame aux Camélias et Froufrou.

La saison de Sarah Bernhardt à New-York se termina le samedi 4 décembre, sur une septième soirée de la Dame aux Camélias. Elle avait donné 27 représentations. La moyenne des recettes était de 4.327 dollars soit 21.635 francs par représentation. Et elle avait joué sept pièces. La Princesse Georges était gardée en réserve, comme nouveauté, pour les trois ou quatre villes — dont New-York — où elle devait faire un deuxième séjour, avant de se rembarquer pour la France et après avoir parcouru tous les États-Unis.

Le dimanche 5 décembre, avant de se rendre à Boston où elle débutait le lendemain, Sarah, avec deux ou trois artistes de sa troupe, rendit visite à Thomas Edison, à Menlo-Park. C’est Abbey, pensant aux compte-rendus qu’en donnerait la presse, qui avait organisé cette rencontre entre la grande artiste et l’illustre savant qui était alors, avec le Général Grant, la plus considérable personnalité des États-Unis. Thomas Edison avait accepté, avec grand plaisir, de recevoir la célèbre comédienne française dont tout le pays s’entretenait, regrettant courtoisement que ses travaux, qui le 141retenaient nuit et jour à Menlo-Park, l’eussent empêché d’aller l’applaudir à New-York.

Après bien d’autres découvertes miraculeuses, Edison, qui n’était alors âgé que de trente-trois ans, venait d’inventer le téléphone, le phonographe et surtout, avait tout récemment mis au point l’emploi courant et universel de la lumière électrique. En 1880, même en Amérique, les appartements et les théâtres étaient encore éclairés au gaz. Il fit à Sarah Bernhardt les honneurs de ses dernières inventions, puis enregistra sa voix dans son phonographe.

Elle récita devant l’appareil quelques vers de Phèdre. Et, quelques instants plus tard, le rouleau de cire, — car on employait alors des rouleaux et non des disques — les répétait, d’une voix un peu nasillarde, à la petite assemblée stupéfaite et confondue d’admiration. Quel est l’heureux collectionneur qui possède, aujourd’hui, le premier rouleau de phonographe, enregistré en 1880 chez Edison, par Sarah Bernhardt ?

Les deux semaines durant lesquelles Sarah joua à Boston, virent la répétition du triomphe qu’elle avait remporté à New-York. Elle débuta au Globe Theatre, le 6 décembre, dans Hernani. Rivalisant d’enthousiasme, les critiques locaux se montrèrent plus dithyrambiques encore que leurs confrères new-yorkais. Après qu’elle eût joué la Dame aux Camélias, le Boston Herald écrivait :

Devant une telle perfection l’analyse est impossible.

Rétablie et ayant quitté Le Havre quinze jours plus tôt, Jeanne Bernhardt rejoignait la troupe de sa sœur vers la fin de son séjour à Boston et partageait, désormais, avec Marie Colombier, les rôles de son emploi.

Le jour où elle arriva à Boston, elle fut accostée par un étrange individu qui l’arrêta dans le hall de l’Hôtel Vendôme, où habitait Sarah Bernhardt. C’était un petit homme trapu, carré, très poli, un bonnet de fourrure à la main et qui, depuis trois jours, tentait vainement d’approcher la grande artiste. Abbey, Jarrett et leurs secrétaires, indulgents à tout ce qui était reporters et journalistes, lui épargnaient jalousement, par contre, la fatigue inutile de recevoir les importuns. Renonçant à voir Sarah Bernhardt elle-même et ayant entendu dire, au bureau de l’hôtel que sa sœur allait arriver, le petit homme s’était posté là, pour l’attendre et lui présenter sa requête.

Bien qu’il parlât à peine le français, Jeanne réussit pourtant à le comprendre : il s’appelait Henri Smith, il était propriétaire de bateaux qui péchaient la morue le long des côtes de l’Atlantique 142et l’un deux avait, la semaine précédente, harponné une baleine qu’on avait pu ramener à terre vivante et qui était dans un bassin du port de Boston. Depuis lors, il n’avait qu’un rêve : montrer orgueilleusement sa capture à la grande artiste française. Une visite, une simple petite visite de Sarah à la baleine. La prise d’une de ces bêtes gigantesques était une chose si rare !… Il tenait à offrir ce spectacle sensationnel à celle que tous les États-Unis admiraient et qu’il admirait, à lui seul, plus que tous les autres citoyens des États-Unis réunis.

Jeune, rieuse, écervelée et ravie de son voyage qui lui faisait découvrir tant de choses nouvelles, Jeanne lui promit son appui et, après les premières effusions avec Sarah, lui transmit la demande de son protégé inconnu. Quant à elle, cela l’amusait beaucoup d’aller voir cette baleine. Elle n’en avait jamais vu, et se promettait bien d’accompagner Sarah dans cette expédition.

Heureuse de voir arriver sa sœur en bonne santé et qui lui apportait des nouvelles et des lettres de Maurice et de ses amis, Sarah, sans difficulté, accepta cette promenade. Et le lendemain, avec Jeanne et Jarrett, qui ne laissait pas Sarah faire un pas seule, elle se rendait, dans le port de Boston, jusqu’au bassin où était installée la baleine, dont la complète immobilité permettait de douter qu’elle fût aussi vivante que l’affirmait Henri Smith.

Celui-ci, enchanté, et qui, fiévreusement, attendait Sarah depuis le matin, descendit avec elle un petit escalier qui conduisait jusqu’à la baleine et supplia la grande artiste de monter sur son dos. Cela lui porterait bonheur, affirmait-il. Pour avoir la paix, Sarah y consentit et, cramponnée au bras de Jarrett, manquant, à chaque instant, de tomber, elle fit quelques pas sur le dos glissant du pauvre cétacé, sans remarquer qu’à quelques mètres de là, deux ou trois dessinateurs, installés, croquaient hâtivement la scène.

Ayant satisfait le caprice de sa sœur et achevant cette visite, qui ne l’avait pas beaucoup amusée, elle rentrait à l’hôtel. Et, après une magnifique soirée d’adieu à Boston, dans la Dame aux Camélias, elle partait pour New-Haven, puis pour Hartford, avant de passer la frontière pour entrer au Canada.

Et voilà qu’en arrivant à l’hôtel, à New-Haven, Sarah, dans le hall, retrouvait Henri Smith, son bonnet de fourrure à la main. Elle s’étonna :

— L’homme à la baleine !… Mais que me veut-il encore ?

Elle le sut bientôt. Un tapage infernal de tambours et de trompettes attirait chacun aux fenêtres. Elle regarda, elle aussi, et, avec ahurissement, vit une immense voiture sur laquelle dansaient et chantaient une dizaine de nègres, vêtus en minstrels. La voiture était encadrée de larges panneaux, grossièrement peints, représentant 143Sarah Bernhardt, debout sur une baleine qui se défendait, et lui arrachant un fanon. Des hommes-sandwiches suivaient, dont les affiches étaient ainsi rédigées :

Venez voir l’énorme cétacé que Sarah Bernhardt a tué, en lui arrachant elle-même ses fanons, pour servir de baleines à ses corsets, lesquels sont faits, en exclusivité, par Mme Lily Noé, la fameuse corsetière de la rue X…, à New-York. Pour les commandes s’adresser à Mr. Henri Smith, représentant exclusif de Mme Lily Noé dans tous les États-Unis.

D’autres placards décrivaient la baleine, son poids, sa taille, l’énorme quantité de sel dont on l’avait emplie pour assurer sa conservation pendant le voyage, etc..

Sarah Bernhardt entra dans une colère indescriptible. Et comme Henri Smith était là, ravi, béat, attendant peut-être des félicitations, elle lui envoya, à toute volée, une magistrale paire de gifles. Sans broncher, le petit homme salua jusqu’à terre et s’éloigna. Quelques instants plus tard, en pénétrant dans sa chambre, à l’hôtel, Sarah Bernhardt y trouvait une superbe corbeille de fleurs, avec la carte de Henri Smith et ses reconnaissants hommages.

Furieuse, elle fit enlever les fleurs. Mais elle allait devoir en faire enlever bien d’autres, car, durant tout son itinéraire, elle devait retrouver, dans chaque chambre d’hôtel, un bouquet d’Henri Smith et dans chaque ville, la baleine qui, en même temps que Sarah, fit presque toute sa tournée !… Voyant l’immense célébrité de l’actrice française, le petit homme avait aussitôt pensé à utiliser son nom pour corser l’exhibition, à travers tout le pays, de l’animal qu’il avait capturé. Et voilà ce qu’il avait trouvé !… De fait, son idée se révéla excellente : partout, grâce aux salles combles que faisait Sarah Bernhardt, la baleine, elle aussi, fit d’excellentes affaires.

Après Hartford, Sarah donna à Montréal quatre représentations, qui se terminaient le jour de Noël. Elle y joua, dans l’ordre, Adrienne Lecouvreur, Froufrou, la Dame aux Camélias, et Hernani. Trouvant là un public presque exclusivement français, elle y remporta un succès inimaginable.

Pour protester contre le mandement de l’évêque qui, au lendemain de sa première représentation, avait lancé l’anathème contre elle et réclamé son excommunication, ainsi que celle de l’auteur de la pièce, Scribe, — mort depuis dix-neuf ans ! — la foule fit à Sarah des ovations sans fin. Le dernier soir, on détela les chevaux 144de son traîneau, que les notables de la ville se disputèrent l’honneur de tirer eux-mêmes pour la ramener triomphalement à son hôtel.

Après une représentation de la Dame aux Camélias à Springfield (Massachusetts), elle donnait cinq soirées à Baltimore, où elle fêtait, avec toute sa troupe, le 1er janvier 1881. C’était ensuite une semaine à Philadelphie, puis Chicago où elle resta deux semaines.

À Chicago, l’évêque, par la violence de ses sermons, avait fait à l’actrice française une telle réclame, que le manager de Sarah lui adressa cette lettre :

Monseigneur,

J’ai l’habitude, quand je viens dans votre ville, de dépenser cinq-cents dollars pour la publicité. Mais, comme vous l’avez faite pour moi, permettez-moi de vous envoyer deux cent cinquante dollars pour vos pauvres.

Henry Abbey.

La lettre fut publiée dans quelques journaux et contribua encore à attirer la foule. Après New-York, la tournée, dans toutes les autres villes des États-Unis, s’annonçait décidément superbe. Et Sarah eut été complètement satisfaite si seulement cet abominable Smith, sa baleine et son assourdissante réclame ne l’avaient pas éternellement poursuivie, comme un cauchemar dont elle pensait ne plus jamais s’éveiller.

À Saint-Louis où elle joua une semaine, du 24 au 31 janvier, Sarah eut la surprise de retrouver là comme une sorte de Montréal du sud : tout le monde parlait français. C’est que cette ville avait été la capitale de la Louisiane qui, comme le Canada, était jadis une possession française. Enfin, un public qui comprenait ce qu’on jouait devant lui et ne se bornait pas à applaudir de confiance !… Elle serait volontiers restée à Saint-Louis durant les trois mois qui la séparaient encore de la fin de sa tournée. Mais il fallait repartir c’était Cincinnati, pour trois jours, et puis la Nouvelle-Orléans, où elle devait donner huit représentations.

À la fin du long trajet entre ces deux villes, — deux jours et deux nuits — se produisit un incident dramatique, un véritable épisode de film. On pourra le trouver relaté dans les journaux américains du 7 février 1881.

Les pluies, incessantes depuis quelques jours, avaient, dans toute la région, grossi les fleuves et les lacs, à tel point que le pont qui traversait la baie de Saint-Louis, à l’est du lac Pontchartrain, et sur lequel devait passer le train spécial de Sarah Bernhardt pour arriver, deux heures plus tard, à la Nouvelle-Orléans, avait été signalé comme risquant, à tout moment, de s’écrouler sous la poussée furieuse des eaux. Et le mécanicien hésitait à passer.

145Il avait stoppé le convoi dans une petite gare, quelques milles avant d’arriver à la baie de Saint-Louis et suggérait de revenir en arrière : en faisant un long détour, on pouvait éviter le pont dangereux, mais on ne serait à la Nouvelle-Orléans que le lendemain.

C’était manquer la recette du soir qui, d’après les télégrammes, s’annonçait superbe et décaler tous les spectacles prévus pour cette ville. Abbey était rentré à New-York, confiant la direction de la tournée à Jarrett. Celui-ci en référa à Sarah qui, avec son impétuosité coutumière, fut aussitôt d’avis de passer quand même. Jarrett, lui, n’avait pas d’opinion. Paisiblement, il se rangea à celle de son étoile.

Des pourparlers s’engagèrent alors entre l’imprésario et le mécanicien qui consentit à tenter le passage, mais à une condition : il venait de se marier et exigeait, avant de risquer l’aventure, une somme de deux-mille-cinq-cents dollars, que sur-le-champ, il allait envoyer par télégramme à sa femme qui habitait Oklahoma. S’il arrivait à la Nouvelle-Orléans sain et sauf, il rendrait l’argent. Sinon, il resterait acquis à sa veuve.

Enthousiasmée par son courage, Sarah lui remit aussitôt la somme. Et, un quart d’heure plus tard, tout doucement d’abord, son train se remettait en route. Il ne se composait que de trois wagons et de la machine. La troupe était dans l’ignorance de ce qui se passait. Seules, Mme Guérard et Jeanne Bernhardt, qui voyageait dans le wagon de sa sœur, étaient au courant. Insensiblement, le train prit de la vitesse, puis à une allure vertigineuse, s’engagea sur le pont qui oscilla sous le poids du convoi.

À ce moment seulement, Sarah se rendit compte que, sans les consulter, elle venait, de sa propre autorité, de risquer la vie de trente-deux personnes : tous ses acteurs, son personnel et les employés d’Abbey. Mais il était trop tard pour reculer. Deux minutes plus tard, qui lui semblèrent un siècle, le train, bondissant littéralement sur les rails, atteignait l’autre rive… Presqu’au même instant, un fracas effroyable se faisait entendre, une immense colonne d’eau retombait en gerbe : le pont s’était écroulé !…

Plus morte que vive, Sarah respirait enfin et laissa au brave mécanicien ses douze-mille-cinq-cents francs qu’il avait bien mérités. Mais pendant longtemps elle garda de terribles remords de ce qu’elle avait osé. Quand un acteur de sa compagnie lui parlait de son enfant, de sa femme ou de sa mère, qu’il serait si heureux de retrouver au retour en France, elle se sentait pâlir, prise d’une affreuse angoisse rétrospective : et si le train n’avait pas passé ?…

La semaine durant laquelle elle joua à la Nouvelle-Orléans fut moins brillante, parce qu’en même temps que Sarah, l’illustre cantatrice Émilie Ambre y donnait aussi une série de représentations. 146Et le soir même où Sarah jouait la Dame aux Camélias, elle chantait la Traviata, dont le livret est tiré de la pièce de Dumas fils. La concurrence qu’elles se faisaient réciproquement gêna le succès financier des spectacles de l’une et de l’autre étoiles.

Le lendemain, à Mobile, une seule représentation de la Dame aux Camélias commençait devant une belle salle, mais ne s’achevait pas. La scène du théâtre de cette ville était tellement petite que, la table du souper du 1er acte une fois apportée à l’intérieur du décor, les acteurs n’avaient plus la place de s’asseoir autour !… Et il y avait encore quatre actes à jouer dans ces conditions, dont le 4e acte, au cercle, qui comporte de nombreux personnages. Au moindre geste, ils allaient se heurter, se bousculer. Cette représentation menaçait de sombrer dans le ridicule. Sarah le sentit et, déjà nerveuse, n’eut pas le courage de s’exhiber, toute une soirée, sur ces tréteaux minuscules. Alors, elle prit le parti de simuler en scène un évanouissement. Il fallut baisser le rideau et rendre la recette. Jarrett n’était pas content, mais pour une fois, Sarah put se coucher de bonne heure.

C’est que l’existence devenait de plus en plus fatigante pour elle. La tournée qui, jusqu’alors, ne s’était pas sensiblement écartée de la ligne des grandes villes, commençait maintenant la série des villes de seconde, voire de troisième importance, où l’on ne restait qu’un jour, ou plus exactement, que quelques heures.

Partie dans la nuit, après le spectacle, Sarah, après dix ou douze heures de train, parfois davantage, arrivait dans la ville suivante entre midi et six heures du soir, jouait de huit heures à onze heures et demie et repartait dans la nuit !…

De temps à autre, le départ avait lieu seulement le lendemain matin, mais c’était rare : il fallait être prudent, et compter avec les retards que subit obligatoirement un train spécial qui, souvent, doit attendre sur une voie de garage que soient passés les convois réguliers. Cet horaire quotidien était dur pour la troupe, moins confortablement installée que sa directrice, mais, à part Angelo, chaque artiste ne jouait, en somme, que des rôles secondaires et ne paraissait pas dans toutes les pièces. Tandis que Sarah portait toujours le poids et la responsabilité du spectacle. En outre, elle avait dû commencer, dans le train, les études de la Princesse Georges qu’elle répétait, de temps en temps, sur une scène ou sur une autre, avant le spectacle du soir, lorsque, par hasard, on n’arrivait pas trop tard dans l’après-midi.

Elle joua ainsi successivement à Atlanta, Nashville, Memphis où elle était le 18 février, Louisville, Colombus, Dayton, Indianapolis, Saint-Joseph du Missouri, Leavenworth, Quincy, Springfield (Illinois), Milwaukee, Detroit, Cleveland, Pittsburg, Bradford où 147elle jouait le 17 mars, Toledo, Érié où elle prit le temps de visiter les chutes du Niagara, Toronto, Buffalo, Rochester, Utica, Syracuse, Albany, Troy et enfin Boston où, interrompant un moment cette course folle, elle revenait, quatre mois après son premier passage, donner, à partir du 28 mars, une nouvelle série de six représentations. Celle-ci se terminait par la Princesse Georges, qui était donnée pour la première fois, et qui était accueillie avec l’enthousiasme désormais de règle pour tout ce que jouait Sarah Bernhardt.

Puis c’était encore Worcester, Providence, Newark et Washington où, les 9 et 10 avril, elle jouait une fois Froufrou et une fois la Dame aux Camélias.

Enfin, après une seconde visite à Baltimore et à Philadelphie, Sarah rentrait à New-York, où avait lieu sa courte série de représentations d’adieu. Commençant par la nouveauté, la Princesse Georges, elle s’achevait sur une ultime soirée de la Dame aux Camélias qui eut lieu le 3 mai 1881 et à l’issue de laquelle Sarah, ovationnée, couverte de fleurs, prenait congé du public américain, qui lui criait sans fin : Revenez !… À bientôt !…

Le lendemain, la presse enregistrait, en s’y associant, ces vœux unanimes. Elle devait, avec plaisir, les exaucer et revenir en effet bien souvent, puisqu’elle fit encore huit autres tournées en Amérique. La suivante eut lieu en 1886-1887 et la dernière pendant la Guerre, en 1916-17-18.

Durant ce premier voyage aux États-Unis et au Canada, Sarah Bernhardt avait donné, en six mois et demi de séjour sur le sol américain, cent-cinquante-six représentations, dans cinquante-et-une villes. Elle avait joué la Dame aux Camélias soixante-cinq fois, Froufrou quarante et une fois, Adrienne Lecouvreur dix-sept fois, Hernani treize fois, le Sphinx sept fois, Phèdre six fois, la Princesse Georges quatre fois et l’Étrangère trois fois.

La moyenne des recettes, d’un bout à l’autre de la tournée, avait été de 3.876 dollars par représentation, soit 19.380 francs.

Personnellement, elle avait gagné net 194.000 dollars, soit 970.000 francs.

Le 5 mai, conduite jusqu’au port par des centaines de personnes qui criaient : Vive Sarah !… Bon voyage !… elle se rembarquait pour la France sur le paquebot qui l’avait amenée en octobre, l’Amérique, et arrivait au Havre le 17 mai. Le lendemain, elle était à Paris, où elle croyait reparaître sur un théâtre dès le début de la saison suivante, mais où, tout au contraire, elle ne recommença à jouer que dix-neuf mois plus tard, en décembre 1882.

C’est qu’en son absence, il s’était passé bien des choses qu’elle allait apprendre avec stupéfaction et il devait encore s’en passer 148bien d’autres, qui eurent, sur son existence et sur sa carrière, des répercussions inattendues.

Au Havre, auprès de Maurice, très grandi et qu’elle avait embrassé avec transport, elle avait retrouvé ses intimes, que conduisaient, comme de coutume, Georges Clairin et Louise Abbéma.

Mais à Paris, bien que les journaux eussent, — assez discrètement, d’ailleurs — annoncé son retour, les quais de la gare Saint-Lazare, à l’arrivée de son train, apparurent déserts. Où était la foule enthousiaste qui, à la même gare, l’avait conduite jusqu’à son wagon sept mois plus tôt ? Elle avait donc pris fin, l’agitation constante que son seul nom entretenait dans les milieux de théâtre ? Paris ne connaissait donc plus ces discussions, parfois si passionnées, qui avaient lieu, à son sujet, et où la violence de ses adversaires était dépassée par la ferveur ardente de ses fidèles ?

En effet, tout cela était loin. Sarah, officiellement du moins, n’avait même plus d’ennemis. Ceux-ci, insensiblement, avaient transformé leur haine en commisération et, affectant de plaindre Sarah du métier de saltimbanque auquel ses perpétuels soucis d’argent la contraignaient, avaient donné de sa tournée d’Amérique des comptes-rendus non pas désobligeants, mais apitoyés. Son voyage était relaté comme un long désastre, artistique et financier. C’est ainsi qu’ils avaient réussi à désintéresser d’elle l’opinion publique. On ne la critiquait plus. Elle n’exaspérait plus. Elle était devenue indifférente.

En février 1881, J. J. Weiss, un polémiste acerbe, mais très lu, avait écrit dans le Figaro :

Pauvre Sarah Bernhardt !… Pauvre amante passionnée de la renommée !… Si elle a péché pour trop aimer le tapage, elle est bien punie, là-bas. Quand elle joue Phèdre, pour rendre le spectacle tolérable aux Américains, l’orchestre, pendant les entractes, exécute les quadrilles de la Belle Hélène. Mlle Sarah Bernhardt arrivait aux États-Unis pour tout enlever : les cœurs, les applaudissements, les bouquets et surtout beaucoup d’argent. Elle comptait que les salons de New-York et de Washington se disputeraient l’honneur de la recevoir. Mais en Amérique, ils n’en sont point encore, en fait de fusion sociale, au point où nous sommes parvenus à Paris. Et Mlle Sarah Bernhardt, humiliée et rageuse, a dû renoncer aux succès des salons comme à ceux du théâtre, où ses représentations, bruyamment annoncées, se déroulent devant l’incompréhension de salles clairsemées. Et c’est pour ce piteux résultat qu’elle a jeté au nez de M. Perrin, son titre de sociétaire de la Comédie-Française !… Pauvre Sarah Bernhardt !…

149Telle était l’adroite perfidie de ces chroniques. C’était dire aux Parisiens : les Américains, que Sarah vous a préférés, ne sont pas aussi naïfs que vous. Ils ont bien vite reconnu la médiocrité de cette actrice. À présent qu’elle vous revient, réexpédiée en France par le dédain des Yankees, j’espère que vous allez l’accueillir avec la froideur que méritent son âpreté au gain et son ingratitude. Le public de Paris ne va tout de même pas se montrer plus bête que celui des États-Unis.

Rappeler aux Français combien ils sont intelligents est le plus sûr moyen de leur faire faire ce qu’on désire. Habilement sermonné, son public, jadis idolâtre, avait facilement admis de ne plus se soucier de Sarah Bernhardt. D’ailleurs, elle n’avait pas joué à Paris depuis plus d’un an. Et on oublie si vite les absents !… Ses succès dans Phèdre, Hernani, Ruy Blas s’effaçaient déjà des mémoires et lorsqu’on parlait d’elle, il était de bon ton de répondre, d’un air supérieur : Ah, non !… Fini !… On ne nous y prendra plus !…

Il ne fallut que quelques jours à Sarah, pour se rendre compte de la profonde transformation qui s’était produite dans l’opinion et elle en aperçut aussitôt la gravité. Plus une actrice est célèbre et moins elle peut se permettre de négliger la faveur des foules. Il fallait au plus vite qu’elle trouvât l’occasion de la conquérir à nouveau.

Avant son départ pour les États-Unis, elle avait reçu, un jour, la visite de Raymond Deslandes, l’un des auteurs d’un Mari qui lance sa Femme, la pièce dans laquelle elle avait joué au Gymnase, en 1864, et qu’elle avait abandonnée avec désinvolture, à la seconde représentation. Deslandes, depuis lors, était devenu directeur du Théâtre du Vaudeville. Il avait, bien entendu, pardonné à la grande actrice la fugue de la débutante et lui avait offert, à son retour d’Amérique, d’effectuer sa rentrée au Vaudeville, dans une pièce nouvelle de Victorien Sardou, dont celui-ci avait l’idée et qu’il se proposait d’écrire spécialement pour elle, pendant son absence.

À l’époque, Sarah Bernhardt connaissait très peu Sardou, qui était son aîné de treize ans et qui, ayant eu ses premiers succès tout jeune, était déjà un auteur très arrivé, alors qu’elle n’était même pas encore entrée à l’Odéon.

Toute sa vie d’ailleurs, et même après les triomphes qu’ils remportèrent ensemble, Sarah garda pour Sardou une déférence complète. Jamais elle ne l’a appelé autrement que Maître chéri. Elle avait, pour son talent de dramaturge autant que pour sa science de metteur en scène, une admiration sans bornes.

150Peu de temps avant qu’elle démissionnât, en février 1880, Sardou avait donné une pièce nouvelle au Théâtre-Français, Daniel Rochat, que jouait Delaunay et qui avait été la première création importante de Julia Bartet dans la Maison. À ce moment, Sarah, le croisant dans les couloirs du théâtre, avait eu plusieurs entretiens avec lui. Et ils s’étaient rencontrés à nouveau la veille de son départ, au lendemain de sa conversation avec Raymond Deslandes.

Sardou, tout en déplorant, comme tant d’autres, sa rupture avec la Comédie, lui avait pourtant confirmé qu’il serait heureux qu’elle acceptât de rentrer dans la pièce dont il rêvait pour elle et dont le Vaudeville lui semblait être, en effet, le cadre idéal. C’était d’ailleurs un cadre qu’il connaissait bien, et où, depuis les Femmes Fortes, en 1860, il avait fait jouer neuf ou dix pièces, dont cet immense succès : la Famille Benoiton, et puis l’Oncle Sam, Dora et le fameux Rabagas.

En arrivant à Paris, Sarah s’attendait à recevoir des nouvelles de Sardou, un mot ou une visite de Deslandes. Ni l’un ni l’autre ne bougeait. Ceci devenait sérieux. Résolument, elle demanda alors un rendez-vous à Sardou qui la reçut aussitôt avec beaucoup de cordialité, mais, néanmoins, un certain embarras ; depuis sa dernière rencontre avec elle, il avait eu, dit-il, un travail considérable et surtout les répétitions de Divorçons, au Palais-Royal, qui avaient été laborieuses… La pièce qu’il comptait écrire pour Sarah ne venait pas aussi bien qu’il l’espérait… Il l’avait à peine commencée… ne pouvait préciser quand elle serait terminée… Bref, sans oser le dire nettement, il lui faisait comprendre que la réalisation du projet, formé avec enthousiasme en octobre 1880, lui semblait, en mai 1881, devenue, assez problématique.

Quant aux raisons de ce changement d’attitude, Sarah était trop intelligente pour ne pas les comprendre sur-le-champ. Les venimeuses campagnes poursuivies contre elle en son absence, ce revirement certain du public à son égard, rendaient désormais sa réapparition sur un théâtre non seulement moins souhaitable pour le premier auteur qu’elle interpréterait, mais presque dangereuse : Dieu sait comment elle serait accueillie !.. Et Sardou qui la connaissait peu, ne l’avait jamais eue comme interprète et n’avait donc pas encore d’amitié pour elle, ne se souciait pas de se lancer dans une aventure aussi risquée.

Leur entretien avait duré à peine un quart d’heure, au bout duquel Sarah mesurait tout à coup l’effort qu’elle avait à fournir pour rétablir sa situation, non seulement compromise, mais presque perdue, à Paris du moins.

151Évidemment, il lui eut été bien facile de louer un théâtre et d’y faire, sur-le-champ, à son compte, une reprise quelconque : la Dame aux Camélias ou Froufrou. Mais le moyen lui paraissait trop simple. Il fallait trouver mieux que cela, et contraindre à tenir leurs promesses et le grand dramaturge et Deslandes, tous deux si étrangement pusillanimes.

Durant sa tournée d’Amérique elle s’était accoutumée à l’idée de jouer cette pièce nouvelle de Sardou, au Vaudeville. Et ce projet lui plaisait. Depuis que des difficultés surgissaient, voilà qu’elle y tenait plus que jamais !… C’est dans cette pièce et aucune autre, sur ce théâtre et nul autre, qu’elle ferait sa rentrée à Paris. Il ne s’agissait que d’employer les moyens nécessaires.

Londres, où la presse n’avait aucune raison d’avoir, à son égard, la même attitude que celle de Paris, ne demandait toujours qu’à recevoir Sarah, chaque fois qu’elle voudrait y jouer. Et elle avait, toutes prêtes, deux pièces encore inédites en Angleterre : la Princesse Georges et surtout la Dame aux Camélias.

Discrètement, sans l’annoncer dans les journaux de Paris, elle s’embarqua donc à Calais, avec sa troupe d’Amérique, ayant traité avec le Shaftesbury Theatre, pour une saison de trois semaines, commençant le 2 juin et au cours de laquelle elle jouerait uniquement ces deux pièces.

Son succès fut tel qu’elle dut prolonger de huit jours. Ayant donné la Princesse Georges pendant une semaine, elle joua vingt-quatre fois consécutives la Dame aux Camélias !… C’était la troisième saison, en trois ans, qu’elle faisait à Londres, et chaque année, l’accueil qu’elle y trouvait était plus enthousiaste.

Les milieux professionnels, à Paris, avaient été informés de cette réussite, à priori improbable, et un certain scepticisme s’était manifesté : comment Sarah, considérée comme finie, pouvait-elle être encore fêtée à ce point par le public anglais ? Certainement il devait y avoir une énorme exagération de la part de ceux qui relataient ce succès. Et sur ses représentations à Londres, la presse de Paris était restée muette. Décidément, l’hostilité persistait et serait malaisée à vaincre.

Sans s’émouvoir, Sarah rentra à Paris le 30 juin. Là, elle apprit que pour la Fête Nationale, le 14 juillet, en soirée, après la matinée gratuite, une grande représentation de gala était organisée à l’Opéra. Le Président de la République, Jules Grévy, devait y assister, avec Jules Ferry, le chef du gouvernement. Cette année-là, en effet, on célébrait non seulement la fête de la République, mais le dixième 152anniversaire du 14 juillet 1871, celui qui, aussitôt après la Guerre, avait marqué la libération du territoire français envahi pendant des mois par les armées allemandes. C’est pourquoi la solennité du 14 juillet 1881 revêtait une importance particulière.

Le programme comprenait trois actes de Robert le Diable, l’opéra de Meyerbeer, créé en 1831, et qu’on venait de reprendre avec éclat pour le cinquantenaire de l’ouvrage, des intermèdes par plusieurs importants artistes de la Comédie-Française et du boulevard et naturellement la Marseillaise, qui devait être dite par Agar, la sculpturale tragédienne qui, douze ans plus tôt, avait créé, à l’Odéon le Passant avec Sarah Bernhardt.

Agar avait alors tout près de cinquante ans. Engagée à la Comédie-Française au début de 1870, elle l’avait quittée en 1872 pour entreprendre successivement plusieurs tournées d’Europe, y était rentrée pour quelques mois en 1877, en était repartie en 1878 et devait y rentrer pour la troisième fois, en 1885.

Les raisons de ces allées et venues un peu inusitées n’étaient pas uniquement artistiques. Toujours magnifiquement belle, Agar était, en style racinien, l’une des proies auxquelles Vénus tout entière semblait le plus souvent attachée. Les aventures, toutes ardentes et passionnées, se succédaient dans son existence. À l’époque du Passant, on avait chuchoté que, certainement, elle avait éprouvé pour le jeune François Coppée un penchant très vif. Et si, par la suite, elle abandonna si souvent non seulement le Théâtre-Français, mais aussi Paris, c’était généralement pour aller abriter en quelque coin du monde, ses amours du moment. En 1881, Agar éprouvait un sentiment impétueux pour un officier, capitaine de dragons, en garnison à Tours. Des bavardages en avaient informé Sarah dont, aussitôt, le plan fut arrêté.

On n’a peut-être pas oublié Hortense, la bonne vieille dame de compagnie d’Agar, qui, durant les années où sa patronne et Sarah étaient camarades, à l’Odéon, s’était prise pour la jeune créatrice de Zanetto d’une vive affection et, à ce moment déjà, célébrait sa voix d’or. Sarah s’arrangea pour rencontrer, un jour, cette excellente personne, à l’insu de sa maîtresse et sans difficulté, obtint d’elle la promesse du concours qui lui était nécessaire.

Vers la fin de l’après-midi du 14 juillet, Agar se reposait chez elle, étendue dans un petit salon dont les rideaux clos la défendaient contre le soleil et la chaleur, lorsque, tout à coup, Hortense entra et, l’air bouleversé, la mit au courant d’une rencontre qu’elle venait de faire : l’ordonnance du capitaine, celui qui était la raison de vivre de la tragédienne, était arrivé ce matin, en toute hâte, pour chercher à Paris un chirurgien et le ramener d’urgence à Tours, auprès de son maître, qui avait fait une chute de cheval. On craignait 153une fracture du fémur. Pour ne pas effrayer Agar, l’officier avait, à dessein, défendu qu’on la prévint, et l’ordonnance avait bien recommandé à Hortense de ne rien dire. Mais elle ne se sentait pas le droit de se taire. Elle savait combien sa maîtresse adorait le capitaine : si son état était plus grave qu’on ne le pensait, si des complications, toujours possibles, devaient surgir, jamais elle ne se serait pardonné son silence.

Agar ne l’avait pas même laissée finir. Une demi-heure plus tard, ayant hâtivement bouclé une valise, elle était dans le train de Tours, après avoir bien recommandé à Hortense de courir à l’Opéra et d’avertir aussitôt les organisateurs de la représentation du soir. Sa subite défection, qui eût été grave si elle avait joué dans une pièce, était sans grande importance pour la Marseillaise.

Bien que la saison eût déjà fait partir beaucoup d’artistes pour la campagne, il en restait certainement encore à Paris une dizaine, d’une notoriété suffisante pour dire l’hymne national en cette solennelle occasion. Parmi celles-ci, on choisirait aisément une femme de talent, qui aurait la complaisance de remplacer Agar, subitement empêchée.

On a deviné qu’Hortense ne prévint personne.

Et le soir, vers onze heures un quart, quelques minutes avant la fin de la représentation, alors que les régisseurs, regardant leur montre, s’inquiétaient déjà du retard singulier d’Agar, c’est Sarah Bernhardt, enveloppée dans un grand manteau à capuchon, qui apparut tout à coup dans les coulisses de l’Opéra.

Stupéfaction des dirigeants de la soirée, tant employés de l’Opéra qu’officiels envoyés par le Ministère des Beaux-Arts. Personne n’avait vu Sarah depuis son retour et elle n’avait paru sur aucune scène à Paris depuis quinze mois, depuis la fâcheuse reprise de l’Aventurière au Théâtre-Français. D’où sortait-elle et que venait-elle faire là ?… Parmi les artistes qui assuraient les intermèdes, Mounet-Sully, en habit, sortait de scène : il venait de dire l’Aigle du Casque de Victor Hugo.

— Bonsoir, Jean, lui dit tranquillement Sarah, veux-tu me tenir mon manteau ?…

Et l’ayant ôté, elle apparut dans le costume classique que revêtent les tragédiennes qui, en une cérémonie officielle, disent la Marseillaise : la longue robe blanche, la ceinture tricolore aux pans flottants, et sur les cheveux, le bonnet de moire noire, aux larges ailes, des Alsaciennes. On la regarda avec ahurissement.

— Quoi ?… C’est vous qui ?…

— Qui quoi ?… questionna tranquillement Sarah.

— Et Madame Agar ?… s’enquit l’un des régisseurs.

154— C’est vrai, j’oubliais, dit Sarah. Elle a dû quitter Paris, il y a une heure, appelée d’urgence au chevet d’un malade. Elle s’excuse et m’a priée de la remplacer. Vous pensez avec quelle joie j’ai accepté.

Et elle ajouta, avec un bon sourire :

— J’espère que personne, ici, ne verra d’inconvénient à cette substitution ?

Tout l’état-major administratif de la soirée se regarda, perplexe. Il était impossible de ne pas terminer la représentation par la Marseillaise. D’autre part, Sarah Bernhardt, ils le savaient bien, avait à peu près tout Paris contre elle. N’était-il pas dangereux de la laisser paraître en scène, surtout dans de telles circonstances ? Et si sa présence soulevait quelques protestations, en somme très possibles ? Un incident, ce soir, devait être évité à tout prix : le Chef de l’État était dans l’avant-scène. Les loges voisines contenaient les membres du gouvernement, le corps diplomatique et du haut en bas de l’immense salle de l’Opéra, comble à craquer, rarement on avait reconnu autant de notabilités.

C’est bien ce qu’avait prévu Sarah et c’est pourquoi elle avait soigneusement choisi ce soir-là pour affronter à nouveau le public de Paris.

Elle regarda Mounet-Sully déconcerté, les autres très inquiets et éclata de rire, un peu nerveusement :

— Ne faites donc pas ces figures-là, leur dit-elle. Je risque bien plus que vous et vous voyez comme je suis calme !

Quelques instants plus tard, l’orchestre ayant attaqué, avec éclat, les premières mesures de l’hymne national, le Président de la République se leva, aussitôt imité par toute la salle.

Alors, tout à fait à son aise, Sarah Bernhardt parut, un drapeau à la main, et lentement, s’avança jusqu’au milieu de la scène.

Le public, qui s’attendait à voir paraître Agar, l’avait aussitôt reconnue. Ce fut d’abord un moment de stupeur. Toute l’assistance, surexcitée, chuchotait : Sarah Bernhardt… Sarah Bernhardt… Le chef d’orchestre, abasourdi, la regardait, oubliant de battre la mesure. Puis, par déférence pour le Président, les murmures cessèrent. Alors, ayant volontairement attendu quelques secondes, durant lesquelles régna un silence de glace, Sarah Bernhardt, à mi-voix, presque sans timbre, mais avec une intensité prodigieuse, commença, lentement, à détailler les vers simples et sublimes :

Allons, enfants de la Patrie,

Le jour de gloire est arrivé…

En un instant, les trois-mille spectateurs de l’Opéra sentaient une émotion indicible les étreindre à la gorge. Jamais Sarah, rien qu’en disant quelques strophes que tout le monde savait par cœur, 155n’avait brûlé d’une telle flamme, dégagé une puissance aussi surhumaine… Lorsque, pour la dernière fois, elle lança le refrain :

Aux armes, citoyens !…

toutes les femmes pleuraient, beaucoup d’hommes aussi essuyaient une larme, l’assistance entière était positivement bouleversée… Enfin, sur les derniers mots :

Qu’un sang impur abreuve nos sillons !…

Sarah éleva, aussi haut qu’elle le put, le drapeau qu’elle tenait dans sa main droite. Il se déploya largement derrière elle et, les deux bras levés vers le ciel, elle resta là, immobile, toute blanche, devant les trois couleurs françaises.

Ce fut un enthousiasme indescriptible. La salle criait : Bravo !… Sarah !… Sarah !… Grévy, lui-même, extrêmement ému, ne se lassait pas d’applaudir et de la rappeler. Au premier rang des fauteuils d’orchestre. Gambetta, s’épongeant le front, hurlait positivement son admiration. Les cris ne cessant pas, elle dut redire une seconde fois la Marseillaise, d’un bout à l’autre. Et comme elle y avait mis une émotion plus grande encore, ce furent de tels trépignements qu’elle se vit obligée de la dire une troisième fois !… Et le rideau se ferma.

Alors, ce fut véritablement du délire. Dans toute la salle, des gens qui ne se connaissaient pas, s’abordaient, les yeux rougis, se félicitaient, s’embrassaient, comme si un grand et heureux événement venait de s’accomplir. On entendait : C’est inouï !… Elle est prodigieuse !… On n’a jamais vu ça !… La plus grande de toutes !… J’ai sangloté !… La plus belle soirée de ma vie !… En un quart d’heure, Sarah Bernhardt avait retourné Paris, avait reconquis toute son ancienne popularité.

En rentrant dans la coulisse, elle retrouva les régisseurs, les officiels qui, eux aussi, pleuraient et se mouchaient à qui mieux mieux. Elle sourit :

— Quand je vous disais qu’il n’y avait pas de quoi vous alarmer !…

L’instant d’après, des centaines de spectateurs, amis ou inconnus, quittaient la salle, franchissaient la porte de fer et vers le coin de la scène où elle s’était assise, déferlait une véritable marée humaine. On lui serrait les mains, on l’embrassait, d’autres la regardaient, pétrifiés, comme un être surnaturel… des femmes baisaient le bas de sa robe !… Sarah Bernhardt, dans sa vie, a connu bien des triomphes. Elle en eut rarement de la qualité de celui-là.

Quand on lui raconta comment avait été accueillie sa remplaçante dans la Marseillaise, Agar qui aimait bien Sarah, loin de lui en vouloir de sa supercherie, l’en félicita et pardonna aussi, sans difficulté, à Hortense. D’abord elle était trop heureuse d’avoir 156trouvé, à Tours, son amant en parfaite santé et presque aussi contente que son amie ait su, avec cet esprit et avec cette autorité, reconquérir sa place, la première, qu’une poignée d’envieux avait, si injustement, presque réussi à lui faire perdre.

Le lendemain et les jours suivants, la presse de Paris était bien obligée d’enregistrer l’extraordinaire triomphe que Sarah avait remporté à l’Opéra d’une façon aussi originale qu’inattendue. Mais elle s’était bien promis de ne pas se soucier davantage des exclamations admiratives que suscitait son coup d’audace, qu’elle n’avait relevé la haineuse partialité des compte-rendus de son voyage en Amérique et de ses représentations de la Dame aux Camélias à Londres.

À présent, elle savait que lorsqu’elle voudrait rejouer à Paris, loin de risquer quoi que ce soit, elle serait accueillie avec enthousiasme. Tout le reste était secondaire. Et quelques jours plus tard, elle partait pour Sainte-Adresse, près du Havre, où, l’année précédente, elle avait acheté, sur la hauteur, un chalet qu’on avait aménagé pendant son séjour aux États-Unis. Ce n’est que cinq ans plus tard qu’elle devait acquérir, à Belle-Isle, le fort, dont il a été parlé au premier chapitre, et qui devint sa première villa dans la région.

Dans le calme de la campagne, seule avec son fils et Mme Guérard, Sarah réfléchit et brusquement, elle fut prise d’une de ces colères froides qui, parfois, s’emparaient d’elle. Ainsi, voilà ce qu’était ce public de Paris, auquel elle avait exclusivement consacré les dix-huit premières années de sa carrière !… Gravissant lentement, patiemment, les degrés qui l’avaient conduite à la célébrité, n’ayant, depuis sept ans, jamais eu un échec, — sauf l’Aventurière, qui fut l’erreur d’un soir — ayant, au contraire accumulé des triomphes, comme aucune autre actrice, en cette ville, ne l’avait fait, elle s’était vue contestée, puis oubliée, puis presque dédaignée, uniquement parce qu’une presse perfide avait su habilement exploiter son absence !… Après quoi, ce même ingrat public de Paris, rien que parce qu’elle avait su lui dire la Marseillaise, refaisait d’elle son idole et réclamait, à grands cris, sa rentrée prochaine !…

Eh bien, non ! Ces gens ne la méritaient pas !… Paris n’avait pas voulu d’elle quand elle était revenue d’Amérique. Pendant longtemps, elle allait s’éloigner à nouveau et ne rentrerait que lorsqu’elle le jugerait bon. Non quand on l’en priait, mais à son heure, à elle. Dans cette soudaine décision, on retrouvait la nature entière, facilement irascible et violemment autoritaire de 157Sarah Bernhardt qui, durant les semaines suivantes, prépara l’itinéraire d’une grande tournée d’Europe.

Il faut ajouter qu’elle avait été vivement encouragée dans ce projet par un acteur d’un certain talent, et doué — naturellement — d’un superbe visage, une véritable tête d’empereur romain. Il s’appelait Philippe Garnier et eut, à l’époque et surtout trois ans plus tard, une telle influence sur Sarah, qu’on peut douter qu’elle n’ait jamais eu pour lui qu’une cordiale amitié. C’est lui qui, utilisant adroitement son ressentiment contre Paris, la persuada d’exploiter largement le répertoire, maintenant bien au point, qu’elle s’était constitué, d’utiliser toutes ces pièces qu’elle pouvait presque sans répétitions, jouer partout avec sa troupe d’Amérique, celle-ci étant, au besoin, renforcée d’un ou deux acteurs de valeur, dont lui, Garnier, bien entendu !

Au lendemain de la soirée du 14 juillet, on en avait raconté les extraordinaires détails à Raymond Deslandes et aussitôt, il avait compris l’erreur qu’il avait commise, en ne voyant pas Sarah Bernhardt dès son retour à Paris. Sardou lui aussi, aurait bien voulu réparer ce qu’il reconnaissait avoir été, de sa part, une grande maladresse. Mais prendre le train pour Le Havre et se précipiter chez Sarah, trois jours après son triomphe à l’Opéra, en eut été une autre.

L’illustre dramaturge et le directeur du Vaudeville décidèrent donc d’attendre son retour à Paris, qui devait avoir lieu fin août. D’ici-là, si une autre direction faisait des offres à Sarah Bernhardt, ils en seraient avertis à temps, car tout se sait vite dans les milieux de théâtre. Ils n’avaient pas du tout pensé à la tournée. Après plus d’un an d’absence, ils n’imaginaient pas que Sarah oserait repartir et ne profiterait pas immédiatement du bruit — qui réellement, fut énorme — fait autour de son ingénieuse rentrée dans la Marseillaise.

C’est donc avec une belle confiance que, le matin du 1er septembre 1881, Raymond Deslandes sonna à la porte de l’hôtel de l’avenue de Villiers et, aussitôt reçu par Sarah, lui annonça ingénument que durant ces dernières semaines, Victorien Sardou avait pu travailler plus et mieux qu’il ne l’aurait cru, que sa pièce nouvelle était terminée, qu’il en était enchanté et qu’elle s’intitulait Fédora.

— C’est une comédie dramatique sans grande mise en scène, ajouta Deslandes, une quinzaine de personnages et quatre décors très simples. Voulez-vous recevoir Sardou demain ? Il vous lira 158la pièce. Si elle vous plaît, — et je ne doute pas qu’elle vous enchante — nous pourrons répéter la semaine prochaine et passer le 10 octobre.

Riant sous cape, Sarah l’avait laissé parler sans l’interrompre, semblant prendre le plus vif intérêt à son récit. Quand il eut achevé, elle prit un air désolé.

— Quel dommage que vous ne m’ayez pas dit tout cela six semaines plus tôt… tenez, avant le 14 juillet !… ajouta-t-elle avec un petit sourire.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que c’est à ce moment-là que j’ai pris toutes mes dispositions pour la saison qui commence, et à présent, je ne suis plus libre !

Deslandes sursauta :

— Vous avez traité ailleurs ?

— Eh ! oui…

— Avec quel théâtre ?

— Oh ! une trentaine !… Notamment les Célestins de Lyon, où je débute le 22 de ce mois.

— Vous repartez en tournée ?

— Jusqu’en mai de l’année prochaine.

Deslandes pâlit :

— Un an ?…

— Pas tout à fait. Mais peut-être davantage. Sait-on jamais ?… Ceci dit, c’est avec joie que j’écouterai la pièce de Sardou. Demain, son heure sera la mienne.

Auteur dramatique et metteur en scène de génie, Sardou était en outre un lecteur extraordinaire. Et lorsque, jouant tous les rôles, vivant sa pièce plutôt qu’il ne la lisait, il en eût achevé la lecture à Sarah, celle-ci, très tentée par ce rôle admirable de Fédora, dans une pièce qui, immanquablement, serait un triomphe, avait bien envie d’envoyer sa tournée au diable.

Mais son orgueil l’emporta. Elle voulait bien pardonner à Sardou et à Deslandes d’avoir douté d’elle, mais à condition qu’ils attendissent son bon plaisir. Vraiment, ils méritaient cette petite leçon !

À la fin de la lecture, Deslandes les avait rejoints et insistait pour commencer aussitôt les répétitions. Sarah tint bon. Alors, croyant frapper un grand coup, il lui dit :

— Eh bien, je vais vous décider, moi. Remettez votre tournée. Jouons Fédora tout de suite et je vous offre mille francs par représentation. Cent représentations garanties. La moitié payable d’avance, si vous le désirez.

159C’était une offre considérable. À cette époque, aucune vedette du boulevard n’était payée plus de trois-cents ou, au grand maximum, quatre-cents francs par jour. Sarah sourit doucement.

— Je suis désolée pour vous, mon cher Deslandes., et surtout pour vous, mon cher Maître, ajouta-t-elle en regardant Sardou, mais malgré tout mon désir de jouer cette admirable pièce, je ne saurais être à votre disposition avant octobre 1882. Quant aux conditions, je suppose que ce cher Deslandes a voulu plaisanter ?

— Comment ?… fit Deslandes interloqué.

— Lorsque la salle est comble, le Théâtre du Vaudeville peut faire sept-mille-cinq-cents francs de recette. Je ne jouerai jamais chez vous à moins de quinze-cents francs par représentation, plus un quart des bénéfices.

Cinquante-mille francs par mois !… Deslandes et Sardou se regardèrent. Elle continua, toujours souriante :

— Je m’empresse d’ajouter que si ce cachet vous semble trop élevé et s’il vous est impossible de m’attendre, je ne vous en voudrai nullement de faire jouer la pièce par une autre. J’en serai navrée pour moi, mais je trouverai cela parfaitement légitime.

Sardou bougonna :

— Une autre ?… Comme si vous ne saviez pas que vous seule pouvez jouer Fédora !…

— Vous êtes trop indulgent, mon cher Maître, dit modestement Sarah, qui s’amusait comme une folle. Je serai donc heureuse et fière de répéter sous votre direction… l’année prochaine !…

Quel parti pouvaient-ils prendre ?… Attendre Sarah et remettre Fédora. C’est ce qui fut fait. Et Sardou, qui avait toujours deux ou trois pièces prêtes, ou sur le point de l’être, termina hâtivement une comédie appelée Odette qui fut représentée au Vaudeville en novembre 1881, avec Blanche Pierson, Maria Legault, Réjane, Adolphe Dupuis et Pierre Berton, et qui, d’ailleurs, réussit brillamment.

Cependant, Sarah préparait sa tournée d’Europe qui, après Lyon et le Midi de la France, comprenait l’Italie, la Grèce, la Hongrie, l’Autriche, la Suède, la Norvège, le Danemark, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, la Suisse, la Belgique et la Hollande.

C’est pendant les dernières répétitions de cette tournée, vers le milieu de septembre 1881, que Sarah Bernhardt fit, pour son malheur, la connaissance de l’homme qui, pendant trop longtemps, allait tenir dans sa vie une place si importante : Jacques Damala. 160Et c’est sa sœur Jeanne, bien mal inspirée ce jour-là, qui le lui présenta.

On se rappelle que Jeanne Bernhardt était, depuis des années, terriblement morphinomane. Elle avait déjà fait cinq ou six cures de désintoxication et, toujours, retombait dans son vice qui, d’ailleurs, inspirait à Sarah une horreur maladive. Un jour, pendant les représentations de la Dame aux Camélias, à Londres, voyant Jeanne plus que jamais livide, les yeux vagues, la bouche pâteuse, Sarah, tout à coup fut prise de fureur. Elle ferma les portes à clef, saisit une cravache et roua de coups sa sœur qui, en vain, demandait grâce !…

Mais ni corrections, ni prières, ni raisonnements ne pouvaient la guérir. Neuf sur dix des intoxiqués sont incurables. Et tous, sans exception, se recherchent les uns les autres, se reconnaissent, s’attirent et se réunissent.

Sarah Bernhardt qui, par sa sœur et surtout par son mari, eut tant à souffrir des morphinomanes, les connaissait bien, en parlait souvent avec dégoût et disait :

— Il en est des intoxiqués comme des homosexuels, des lesbiennes, des fumeurs d’opium et de tous les êtres humains atteints d’un vice quelconque. Conscients de leur déchéance, ils en trouvent une sorte d’excuse dans le fait qu’ils ne sont pas seuls à en être frappés. C’est pourquoi, non seulement ils recherchent toujours qui leur ressemble, mais encore, ils s’appliquent à faire des adeptes. Une lesbienne s’entoure toujours d’autres lesbiennes, même sans relations intimes avec elles. Le nombre et la fréquentation constante de ses congénères finit par lui donner le sentiment qu’elle n’est pas tellement anormale, puisque tant d’autres souffrent de la même perversion. Les intoxiqués agissent exactement de même. Ils se reconnaissent presque du premier coup d’œil. Il existe entre eux une sorte de franc-maçonnerie, de complicité tacite, de dévouement immédiat, même pour un inconnu, dès l’instant qu’il leur prouve qu’il est un des leurs.

Partout dans le monde, en effet, il y a des petits cercles mystérieux, où morphinomanes et cocaïnomanes se retrouvent et s’entraident, se procurent de fausses ordonnances, se signalent les médecins complaisants qui en signent à bas prix, les pharmaciens qui, sans difficulté, délivrent des doses interdites. Et c’est dans ces conditions que Jeanne Bernhardt avait fait connaissance de Jacques Damala, comme elle un morphinomane invétéré et — conséquence fréquente de ce vice — un homme d’une amoralité complète, d’un cynisme sans égal, capable des pires dépravations.

Grec de naissance, mais parlant un français à peu près impeccable, Damala était attaché à la Légation de Grèce à Paris. Il 161avait alors trente-quatre ans, — trois ans de moins que Sarah — et, fréquentant surtout les milieux diplomatiques, vivant aussi loin que possible du théâtre et des coulisses, son nom même aurait dû être ignoré d’elle. Mais ses aventures, aussi nombreuses que retentissantes, avait été partout connues et commentées…

Deux femmes de la meilleure société avaient divorcé pour lui. Une autre, parce que Damala avait rompu avec elle, s’était suicidée… Et peu à peu, Damala était devenu une sorte de héros de roman pervers. Lorsqu’il était question de lui, les noms de Casanova, de Lovelace, du duc de Richelieu et du Marquis de Sade, revenaient invariablement sous la plume des chroniqueurs.

Cette année-là, ses exploits tapageurs avaient fini par émouvoir les milieux officiels. Et discrètement, le Ministère des Affaires Étrangères avait demandé à la Légation de Grèce de faire déplacer, si possible, le trop fameux attaché, décidément dangereux pour la sécurité des ménages !… Le gouvernement hellène avait déféré au désir du gouvernement français et Damala venait d’être nommé à Saint-Pétersbourg. Il devait rejoindre son nouveau poste le 1er octobre et du reste, acceptait volontiers ce changement de résidence. Pourquoi les dames russes seraient-elles plus insensibles à ses charmes que les Parisiennes ?…

Ses succès répétés s’expliquaient. Presque aussi beau que Mounet-Sully, Damala était grand, d’une stature parfaite. Il avait le visage régulier, une barbe en pointe châtain clair, et surtout des cils très longs et très épais, qui donnaient à son regard sombre, une sorte de douceur inquiétante qui bouleversait les femmes.

Jacques Damala, époux de Sarah Bernhardt, vers 1885.
Jacques Damala vers 1885.

Mais s’ils se ressemblaient par les traits, combien ces deux hommes différaient par l’expression !… Mounet, le regard franc, l’air noble et surtout loyal, d’une droiture presque naïve, tant elle était rigoureuse, donnait, dès l’abord, une impression d’honnêteté absolue. Damala, oriental, félin, les yeux toujours abrités derrière ses cils, devait invinciblement inspirer la méfiance à celles que, du premier instant, il n’avait pas subjuguées.

Un jour, à la fin d’une répétition qui avait eu lieu dans l’atelier de l’hôtel de Sarah Bernhardt, le beau Grec était venu chercher Jeanne et l’attendait sur le trottoir de l’avenue de Villiers. Comme elle embrassait sa sœur, avant de descendre. Sarah lui demanda qui elle allait rejoindre avec cette hâte. Jeanne lui nomma Damala.

Sarah sourit :

— Ah ! le fameux conquérant !… Cela m’amuserait de le voir. Fais-le entrer dix minutes.

Damala entra et, tout à fait à son aise, nullement impressionné par l’illustre artiste qu’il approchait pour la première fois, 162la traita comme n’importe quelle femme, avec politesse, mais avec un parfait détachement, où l’on percevait presque de la condescendance. Pourtant, sa tournée prochaine l’intéressa. Il lui dit que, dans sa toute jeunesse, lui aussi avait voulu devenir comédien, mais que sa famille s’y était opposée et l’avait contraint à entrer dans la diplomatie. Depuis lors, il jouait parfois dans des représentations d’amateurs et, ma foi, cela l’amusait assez.

— Et vous ne regrettez pas d’avoir renoncé au théâtre ? questionna Sarah.

— Je ne regrette jamais rien, répliqua Damala avec indifférence. Que je fasse cela, ou autre chose !…

— Rien ne vous intéresse ?

— Pas grand-chose.

— Vous n’aimez personne ?

— Ah, ça, non !…

— Et vous ne souhaiteriez pas être amoureux, un jour, pour voir ?

— Pour voir quoi ?

— Si c’est agréable.

Il réfléchit, puis :

— Ça ne me tente pas beaucoup !…

On voit le personnage. Blasé à l’excès, d’une courtoisie dédaigneuse, certainement il eut agacé Sarah au suprême degré, s’il n’avait pas été aussi beau. Mais il était beau, le fait n’était pas contestable. C’était Apollon lui-même, ce Grec aux longs cils !… Et il produisit sur Sarah Bernhardt une impression profonde. Jamais depuis quinze ans, un homme ne l’avait troublée à ce point.

Revit-elle Damala avant son départ en tournée ? C’est probable, car ce n’est certainement pas dès cette première entrevue qu’il lui dit :

— Je vois que votre itinéraire vous conduit dans les pays Scandinaves. Pourquoi ne pas venir jusqu’à Saint-Pétersbourg ? D’abord, vous y auriez probablement un triomphe. Et puis, ajouta-t-il négligemment, c’est un geste qui me toucherait : cela me montrerait que vous avez tenu à me revoir.

Sarah resta confondue. Jamais un homme ne lui avait parlé sur ce ton. On implorait la faveur d’une tasse de thé ou d’un dîner avec elle. Tous ceux qui l’aimaient, devenaient aussitôt ses esclaves. Chaque jour, son courrier contenait des déclarations éperdues, qu’elle parcourait avec indifférence, ou même jetait au panier sans les lire. Et seul, ce Damala se permettait une pareille attitude !… Il l’encourageait, elle !.. à agir de telle sorte qu’il pût, éventuellement, en être touché !… C’était énorme !…

163Hélas ! C’est cette impudence même qui décupla l’intérêt que Sarah portait déjà à Damala.

Et c’est extrêmement nerveuse, irritable à l’excès, se plaignant de tout et accablant chacun de reproches, qu’elle quitta Paris et commença sa longue tournée par une semaine de représentations à Lyon, au Théâtre des Célestins, puis une autre semaine à Marseille, au Gymnase.

Au début d’octobre, c’était l’Italie et d’abord, Gênes. Elle y débutait dans la Dame aux Camélias, qui était désormais dans presque toutes les villes, la pièce qu’elle jouait d’abord. Le second jour, prise d’une véritable crise de nerfs, qui, pendant des heures, l’agitait de tremblements convulsifs, elle ne pouvait pas jouer et il fallait rembourser le public. Des médecins furent appelés. On lui prescrivit quelques jours de repos, mais là n’était pas le remède.

C’est seulement lorsqu’en réponse à de longs télégrammes envoyés en Russie, elle eut reçu l’assurance qu’un théâtre de Saint-Pétersbourg pourrait être mis à sa disposition aux dates qu’elle souhaitait que, brusquement, après trois jours de lit, la santé lui revint et que la tournée put continuer.

La fin de l’itinéraire fut aussitôt modifiée par dépêches. Londres, Lisbonne, Madrid, Barcelone, Genève, Lausanne, Bruxelles, Amsterdam et La Haye, où elle devait jouer, successivement, de mars à fin mai, furent reportés d’avril à fin juin. Elle devait être à Copenhague du 20 au 24 février. Ceci fut maintenu. Puis, pour le 28, elle traita pour une représentation à Réval3, en Estonie, qui était l’étape normale pour parvenir à Saint-Pétersbourg, où elle s’engageait à jouer pendant tout le mois de mars 1882.

Une dizaine de contrats avec différents théâtres, avaient dû être décalés, uniquement pour lui permettre de retrouver Jacques Damala.

Philippe Garnier, qui ignorait les raisons de ce bouleversement, n’y comprenait rien :

— Pourquoi cet entêtement à jouer à Saint-Pétersbourg ? lui répétait-il naïvement. Le voyage est si long et coûteux pour vingt personnes !… Évidemment, on y fera de belles recettes, mais couvriront-elles seulement les énormes frais de déplacement ?

Sarah souriait, maintenant satisfaite :

— Ne t’inquiète donc pas. Je suis sûre qu’à Saint-Pétersbourg, je serai très heureuse.

Elle devait l’être, en effet, mais pas pour longtemps. Que de larmes, de déceptions, de rage et d’humiliation devaient suivre quelques mois d’un bonheur illusoire !…

Notes

  1. [3]

    Ancien nom de Tallinn, capitale de l’Estonie.

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