L. Verneuil  : La Vie Merveilleuse de Sarah Bernhardt (1942)

Chapitres : IV. Dernières années

272Chapitre IX
Dernières années.

Sarah Bernhardt passa à Paris tout le mois d’août 1914, souffrant énormément de son genou et ne sortant, pour ainsi dire, pas de son hôtel du boulevard Pereire. Chaque jour, matin et soir, elle lisait fiévreusement les communiqués officiels, d’abord optimistes, puis réservés, puis de plus en plus inquiétants : successivement, ils avaient dû annoncer l’invasion de la Belgique, puis la retraite de Charleroi, puis l’avance allemande jusqu’à Saint-Quentin, jusqu’à Compiègne…

Le 1er août, la capitale regorgeait de monde. Les hommes mobilisés partaient chaque jour, par dizaines de milliers, mais leurs familles restaient à Paris. Nul ne songeait à passer l’été à la campagne. Mais les armées françaises ayant reculé, dès le 15 août, l’exode commençait. Des trains bondés emmenaient les Parisiens vers Bordeaux et Biarritz, vers Toulouse, vers Marseille et Nice… La pression ennemie s’accentuant, les départs, bientôt, se multipliaient. Par toutes les portes, des autos, des camions, voire des taxis évacuaient Paris que, le 1er septembre, le Président de la République, Raymond Poincaré et le gouvernement, allaient quitter aussi, pour s’installer provisoirement à Bordeaux.

Vers le 25 août, sa famille conseilla à Sarah Bernhardt de partir. Mais elle ne voulait rien entendre. Elle avait passé à Paris toute la guerre de 1870. Elle ne s’en irait pas davantage pendant celle-ci. On insistait, on la suppliait… sa décision restait inébranlable. C’est Georges Clemenceau qui parvint à la faire changer d’avis.

Momentanément éloigné de la politique, il était alors directeur du journal l’Homme Libre (que, pour protester contre les rigueurs de la censure, il nomma bientôt ironiquement l’Homme Enchaîné) et ne fut appelé à la Présidence du Conseil qu’en 1917. Depuis des années, il était l’ami de Sarah Bernhardt, pour laquelle il avait une admiration sans bornes. Par des amis, il apprit sa résolution de rester. Et il avait été prévenu par le service du contre-espionnage français que, si les Allemands s’emparaient de Paris, Sarah Bernhardt figurait sur la liste des otages qui seraient aussitôt pris et envoyés à Berlin. Or, à la fin d’août, nombreux étaient ceux qui croyaient l’occupation de Paris inévitable.

273Clemenceau alla voir Sarah Bernhardt et lui communiqua les renseignements que le Deuxième Bureau lui avait fournis. Avait-elle le droit de risquer d’être faite prisonnière ? Elle était l’une des plus grandes gloires françaises, peut-être la plus grande. Elle avait un fils, deux petites-filles, et aussi un théâtre qui employait deux-cents personnes, acteurs et ouvriers. Pour son personnel, qui ne vivait que grâce à elle, pour les siens, et avant tout, pour son pays, elle avait le devoir de se mettre en sécurité. L’intelligence, l’autorité et les arguments de Clemenceau eurent raison de son entêtement. Elle céda. Et le 31 août, elle partait par la route, dans sa voiture, vers le Sud.

Quelques jours plus tard, elle louait une villa à Andernos, à une quarantaine de kilomètres de Bordeaux et, avec sa famille et quelques intimes, s’y installait pour une durée indéterminée, dans l’attente des événements.

Dès septembre, c’était la victoire de la Marne, le miraculeux redressement du front, les armées allemandes arrêtées, Paris sauvé. Et vers la fin d’octobre. Sarah aurait voulu rentrer. Mais l’état de son genou s’était terriblement aggravé. À présent, le moindre mouvement lui arrachait des cris de douleur. Elle ne pouvait presque plus marcher et plus du tout plier la jambe droite que, bientôt, il fallait mettre dans le plâtre.

Après trois mois d’immobilité complète, aucune amélioration ne s’était produite, au contraire. Lorsqu’on enleva le plâtre, on constata avec effroi que, n’étant plus localisé au genou, le mal gagnait, menaçant l’état général, la vie même de Sarah Bernhardt. Plusieurs consultations eurent lieu, auxquelles prirent part les docteurs Denuce et Arnozan, de Bordeaux et son grand ami, le professeur Pozzi, venu spécialement de Paris. On hésita deux ou trois jours… la décision qui s’imposait était tellement grave !… Et puis, il fallut bien lui dire la vérité : couper sa jambe était nécessaire, inévitable. Sarah Bernhardt accueillit la nouvelle sans broncher. Et comme Pozzi lui demandait ce qu’elle décidait :

— Puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement, répondit-elle, pourquoi prendre mon avis ?

On la transporta à Bordeaux, et le 22 février 1915, le docteur Denuce procédait à l’amputation de la jambe droite de Sarah Bernhardt.

Le matin, lorsqu’on vint la chercher pour l’endormir, Maurice Bernhardt, Simone, Lysiane, Louise Abbéma, Georges Clairin, tous, consternés, désespérés, faisaient des efforts inouïs pour ne pas pleurer devant elle. Elle l’avait bien remarqué et c’est en riant et en chantant que Sarah, étendue sur le chariot, les quitta pour être conduite à la salle d’opération. En cet instant si terrible, au 274moment où, pour toujours, elle devait renoncer à marcher, cette femme, admirable d’énergie, ne pensait qu’à rassurer, à réconforter ceux qu’elle aimait !

Sa convalescence fut longue. À soixante-et-onze ans, évidemment, elle ne pouvait supporter que difficilement une opération aussi grave. Ce n’est qu’au bout de deux grands mois qu’on fut certain qu’elle résisterait. Cinq ou six mois plus tard, résignée à ne plus faire un pas, accoutumée à sa chaise, elle commençait déjà à faire des projets.

Sans doute, elle aurait dû se reposer quelque temps encore, mais elle ne pouvait pas se le permettre. Comme toujours, Sarah Bernhardt avait besoin d’argent. Non plus pour régler mille dépenses extravagantes. À son âge, pendant la guerre, et depuis son opération, elle avait considérablement réduit son train de vie. Pourtant, elle avait toujours son hôtel à Paris, son château à Belle-Isle, et sept ou huit personnes attachées à son service. Il fallait nourrir tout ce monde et faire face à tous ces frais : il fallait travailler.

Un matin de 1922, à Belle-Isle, Sarah Bernhardt, pour s’amuser, a fait avec moi un compte approximatif de ce qu’elle avait gagné au cours de son existence. Elle estima le total à plus de quarante-cinq millions de francs-or, soit neuf millions de dollars et au cours de 1939, environ quatre-cent-cinquante millions de francs-papier.

Et en 1915, après son opération, elle vivait de la vente de ses bijoux et d’emprunts !… Chaque mois, il lui passait toujours vingt ou vingt-cinq-mille francs par les mains, mais elle ne possédait pas dix-mille francs à elle !… Imprévoyance tragique, mais qu’on peut aussi juger admirable. Toute sa vie, elle avait eu en son génie, en sa puissance de travail et aussi en son étoile, une telle confiance que jamais elle n’avait pensé à économiser. D’ailleurs, y serait-elle jamais parvenue ?… Quarante ans de faste et de prodigalité et tant de coûteux échecs sur ses deux théâtres, lui avaient toujours interdit de se soucier du lendemain.

Au début de la Guerre, après cinq ou six mois de fermeture, la plupart des théâtres de Paris rouvrirent, un par un, entre décembre 1914 et mai 1915. Le Théâtre Sarah-Bernhardt rouvrit le 1er avril, avec la Dame aux Camélias, jouée par Blanche Dufrêne.

275Puis ce fut une pièce nouvelle, d’actualité, d’Auguste Villeroy, la Vierge de Lutèce, qui ne réussit guère. Deux reprises, le Bossu, l’inépuisable drame de Paul Féval, avec Romuald Joubé et l’Aiglon, joué pour la première fois, par Mary Marquet, furent meilleures.

Rentrée à Paris en octobre 1915, Sarah, d’abord, voulait, dans toute la mesure de ses moyens, se dévouer à ceux qui se battaient là-bas… D’accord avec son fils et Ullmann qui, maintenant, étaient, en nom et en fait, directeurs de son théâtre, elle composa un spectacle, monté pour quelques matinées seulement et dont les recettes seraient intégralement versées à la caisse d’un comité d’assistance.

Ce spectacle comprenait un acte de Joseph Schwoebel, l’Enfant Vainqueur, une pièce en un acte de Maurice Donnay, l’Impromptu du Paquetage, que jouait Jeanne Granier et une sorte de long tableau dialogué, en vers, d’Eugène Morand, les Cathédrales. Ce poème scénique faisait parler les principales cathédrales de France : Reims, Bourges, Arles, Amiens, etc… Sarah Bernhardt représentait Strasbourg et Mary Marquet figurait Notre-Dame, la cathédrale de Paris.

C’est certainement l’œuvre de guerre à laquelle étaient destinées les recettes, qui intéressa quelques centaines de spectateurs, plutôt que l’œuvre d’Eugène Morand, d’un patriotisme certain, mais d’un intérêt contestable. Seule, la gravité des temps fit accueillir avec courtoisie cette allégorie un peu puérile.

Durant les mois qui suivirent, le Théâtre Sarah-Bernhardt reprenait le Chemineau de Jean Richepin, la Tour de Nesle d’Alexandre Dumas père et la Dame aux Camélias qui, en 1916, était jouée, pour la première fois, par Madeleine Lély. Cependant, Sarah Bernhardt tournait un film d’actualité, Mères Françaises, dans lequel on la voyait sur le front, en infirmière.

Puis, au printemps de 1916, elle se rendait réellement au front et à plusieurs reprises, figura dans certains programmes du Théâtre aux Armées. Tour à tour dans le Nord, en Champagne, dans les Vosges, elle disait des vers pour les poilus, qui, sachant son opération et la voyant désormais condamnée à cette tragique immobilité, acclamaient, plus que jamais, son courage et son indomptable énergie.

Durant la guerre, l’un des poèmes que, soit au front, soit à Paris, Sarah Bernhardt récitait le plus souvent, était la Vitre d’Edmond Rostand, qui a paru dans un recueil intitulé le Vol de la Marseillaise. L’idée est superbe. La mobilisation a surpris un paysan dans son village des Basses-Pyrénées, tout près de la frontière d’Espagne. Il part en rechignant. Pourquoi me dérange-t-on 276pour aller faire la guerre là-haut ? pense-t-il. Moi, Basque, je me soucie peu de la défense des Ardennes. Il monte dans le train et par la vitre du compartiment, il voit défiler sous ses yeux, du Sud au Nord, toute la France, que Rostand décrit avec une sublime éloquence. Alors le paysan comprend pourquoi il va se battre : ce pays-là mérite qu’on aille se faire tuer pour lui. Et terminant son récit, il murmure :

Et je vois encor le visage

Qu’auprès de moi fit un dragon,

Quand je baisai le paysage

À la vitre de mon wagon.

Sarah Bernhardt disait cet admirable poème d’une façon prodigieuse. On ne pouvait pas l’entendre sans pleurer.

Mais, si elle se dévouait ainsi de tout son cœur, prêtant son concours à d’innombrables manifestations charitables, Sarah Bernhardt n’avait pas les moyens de se limiter aux seuls galas de bienfaisance. Son film terminé, elle devait continuer à gagner sa vie.

À soixante-douze ans, amputée d’une jambe, toujours portée, et sa santé devenue beaucoup plus fragile, évidemment elle eût préféré ne pas quitter l’Europe, mais qu’y faire ? Dix pays étaient en guerre. D’autre part, un cinquième de la France était envahi. Et dans la partie restée libre, peut-être y avait-il, en dehors de Paris, trois ou quatre villes, Lyon, Marseille, Nice, Toulouse, possédant un grand music-hall, où elle pourrait passer en numéro, la seule façon de paraître en scène qu’elle pensait lui être désormais permise.

Alors de nouveau, elle dut partir pour l’Amérique et s’embarqua le 30 septembre 1916. Elle devait rester absente un an et demi. Une toute petite troupe l’entourait, dix acteurs seulement : Jean Angelo (le fils de celui qui, durant sa première tournée, en 1880, jouait les principaux rôles de son répertoire), Deneubourg, Favières, Gervais, Glass et Hubert, Mmes Jane Méa, Caubet, Baujault et Pelisse. Il ne lui en fallait pas plus pour jouer son répertoire, qui se composait d’une dizaine d’actes, chacun ne comportant que cinq ou six personnages.

Parmi ces pièces en un acte, il y en avait deux de son fils, Maurice Bernhardt, la Mort de Cléopâtre, en collaboration avec Henri Cain et Hécube, en collaboration avec René Chavance, et une autre que Sarah Bernhardt avait écrite elle-même, l’Holocauste. C’était encore Du Théâtre au Champ d’Honneur, un acte d’un jeune écrivain combattant inconnu, Vitrail de René Fauchois, 277l’Étoile dans La Nuit d’Henri Cain et le Faux Modèle d’Édouard Daurelly.

Elle jouait également le 3e acte du Procès de Jeanne d’Arc, le 5e acte de la Dame aux Camélias, le 6e acte de l’Aiglon et la scène du tribunal du Marchand de Venise, de Shakespeare.

Au cours de cette dernière tournée, dont le manager était Charles Frohmann, et comme elle l’avait déjà fait en Amérique en 1912-13, Sarah Bernhardt parut en attraction, dans les music-halls de toutes les grandes villes des États-Unis, et joua à trois reprises différentes, à New-York : du 4 au 23 décembre 1916 à l’Empire Theatre, du 1er au 13 septembre 1917 au Knickerbocker, et du 17 au 31 décembre au Palace. En janvier 1918, pour faire ses adieux, irrévocables cette fois, à tous les publics américains, elle joua aussi dans d’autres établissements, en dehors de Broadway, notamment au Keith Riverside Theatre.

Sarah Bernhardt rentra en France fatiguée et assez découragée. Non que cette tournée eût été mauvaise. Toujours l’Amérique l’accueillit avec enthousiasme. Mais elle sentait bien à quel point les conditions si défavorables dans lesquelles elle apparaissait maintenant, décevaient le public. D’abord, son répertoire était bien médiocre. Ces petites pièces en un acte, plus ou moins adroitement bâclées par des auteurs dont les bonnes intentions étaient plus manifestes que l’ingéniosité, ne pouvaient satisfaire la glorieuse interprète de tant de chefs-d’œuvre et devaient affliger ses admirateurs.

Et peut-être lui semblait-il plus attristant encore de jouer seulement le dernier acte de la Dame aux Camélias, en sachant que les quatre premiers lui étaient désormais interdits, ou la mort de l’Aiglon, tableau magnifique, mais épilogue d’une pièce en six actes. Lorsqu’elle le jouait seul, ses regrets s’avivaient davantage d’avoir dû renoncer au reste du rôle.

Sans doute, au cours de sa carrière, depuis longtemps elle avait pris l’habitude de jouer un seul acte d’une grande pièce — dès la soirée d’inauguration des spectacles de la Comédie-Française à Londres, en 1879 — mais alors, ceci ne résultait que de sa fantaisie, ou de la composition d’un programme exceptionnel. Et elle savait que le lendemain, si elle le voulait, elle pourrait rejouer la pièce intégrale. On admet volontiers d’être privé d’un être cher, si, à tout moment, on peut le rappeler ou le rejoindre. Ce qui est déchirant, c’est la séparation définitive, irrémédiable. C’était là, à peu près, ce qu’elle ressentait maintenant : Elle continuait à vivre, 278alors que Floria Tosca, Adrienne Lecouvreur et Fédora étaient mortes pour elle. Le 22 février 1915, le jour où elle avait été opérée dans cette clinique de Bordeaux, on l’avait, à tout jamais, séparée de ces héroïnes tant aimées, pour lesquelles, en somme, elle vivait et qu’elle avait si longtemps fait vivre. N’avait-elle pas joué certains personnages, tels Phèdre et Andromaque, pendant quarante ans ?

Certes, bien d’autres actrices ont quitté le théâtre longtemps avant de mourir, ce qui est aussi bien mélancolique. D’autres, en raison de leur âge, ont dû, un jour, changer d’emploi et abandonner définitivement des rôles qu’elles avaient créés trente ou quarante ans plus tôt. Mais, si d’autres personnages se substituaient aux anciens, du moins leur importance et leur qualité pouvaient-elles rester les mêmes. Lorsqu’en 1909, Blanche Pierson créait, à la Comédie-Française, Mlle de Saint-Salbi dans Sire, de Henri Lavedan, elle brillait du même éclat que lorsque, trente-cinq ans plus tôt, elle créait au Vaudeville la Dora de Victorien Sardou. L’une était une jeune femme, l’autre une douairière aux cheveux blancs. Mais les deux rôles servaient l’actrice tout aussi bien. Dans une pièce comme dans l’autre, on la voyait d’un bout à l’autre de la soirée, elle était le personnage principal. Ses deux auteurs étaient également illustres. L’âge ne lui apportait aucune déchéance, ne l’avait contrainte à aucun renoncement.

Quelle différence avec Sarah Bernhardt qui, pendant près d’un demi-siècle, avait incarné les grandes héroïnes des œuvres les plus marquantes du répertoire français et qui, tout à coup, devait se contenter de petits drames de vingt minutes, signés de noms obscurs ! Encore était-elle bien heureuse de les trouver, car des pièces, même en un acte, dont un personnage peut, d’un bout à l’autre, rester strictement immobile, ne sont pas fréquentes. Elle jouait ce qu’on lui apportait, ce qu’elle pouvait adapter à ses moyens physiques. Ah ! Comme ses auteurs habituels s’étaient montrés oublieux et ingrats !….

Lorsqu’elle revint d’Amérique, en 1918, il y avait déjà plus de trois ans qu’elle avait été opérée et aucun n’avait pensé à écrire pour elle une pièce en trois ou quatre actes, qu’elle pourrait jouer sans devoir faire un pas !…

J’ai raconté, au premier chapitre de ce livre comment, dégoûtée de ces petits sketches si étrangement indignes d’elle et ne possédant aucune œuvre nouvelle spécialement écrite à son intention, elle avait dû jouer Athalie, sans joie et surtout, sans grand profit, car, si elle y fut purement admirable évidemment cette tragédie particulièrement austère ne pouvait fournir que quelques représentations.

279Reprise en avril 1920, Athalie fut donc la première des quatre pièces importantes — j’entends : emplissant une soirée — que Sarah Bernhardt joua immobile. Ces quatre pièces, Athalie, Daniel, la Gloire et Régine Armand constituèrent exclusivement le répertoire de ses trois dernières années. Et ce furent aussi les quatre seules grandes pièces qu’elle joua depuis le début de la Guerre jusqu’à sa mort, c’est-à-dire de 1914 à 1923.

Mais, si, chronologiquement, Athalie doit être d’abord nommée, c’est seulement Daniel qui marqua véritablement sa rentrée au théâtre.

En effet, depuis ses dernières représentations dans Jeanne Doré, en mai 1914, les Cathédrales en 1915, n’avaient fourni que quelques matinées isolées et à une époque où les esprits étaient bien loin du théâtre, à l’Alhambra, Vitrail, en 1919, n’avait été joué que quatorze jours et Athalie fut seulement un spectacle de matinées classiques.

Daniel marquait donc la reprise de ses représentations régulières. Comme de coutume, il en fut donné d’abord une répétition générale, puis une première de gala et la pièce fut ensuite jouée en série, tous les soirs et le dimanche en matinée. Il y avait plus de six ans, soixante-dix-neuf mois exactement, que Sarah Bernhardt n’avait pas paru devant le Tout-Paris des Premières. Sa dernière répétition générale avait été celle de Tout-à-Coup, le 16 avril 1914, et Daniel fut créé le 9 novembre 1920.

C’est pourquoi cette première fut tellement sensationnelle. J’hésite d’autant moins à dire qu’elle constitua un véritable événement, que je sais bien que ma pièce n’était absolument pour rien dans la curiosité, dans l’attente fiévreuse que, pendant quelques jours, provoqua l’annonce de la rentrée de Sarah Bernhardt.

Lorsqu’après l’avoir vue dans Vitrail, j’avais résolu de tenter d’écrire une pièce pour elle, c’est la question du rôle qui s’était d’abord posée. Non seulement Sarah Bernhardt ne pouvait pas marcher, mais elle avait soixante-seize ans. Comment, sous quel aspect la présenter ?

Elle pouvait encore, avec vraisemblance, figurer une femme de soixante à soixante-cinq ans, mais pas plus jeune. Si elle jouait un personnage féminin, je devrais donc écrire pour elle un rôle de mère, comme Jeanne Doré. C’était facile et c’est ce que j’ai fait dans Régine Armand. Mais pour sa rentrée, c’était dommage.

Je me rappelais sa miraculeuse jeunesse dans la Beffa, dont la création n’était pas si lointaine. Je me rappelais aussi combien elle ravissait le public, lorsqu’elle jouait des scènes d’amour. Plutôt 280que de la faire apparaître sous les traits d’une aïeule, de souligner ainsi son âge et sa renonciation, ne serait-il pas plus habile de la restituer à ses admirateurs telle qu’ils l’avaient si longtemps acclamée, c’est-à-dire toujours aimante et passionnée ?

Bref, j’acquis la conviction que dans ma pièce, il fallait qu’elle fut jeune et qu’elle aimât. Mais comment concilier cela avec son âge et son infirmité ?… C’est ainsi que je vis la nécessité de lui offrir un rôle masculin. À propos des interprètes de l’Aiglon, j’ai fait remarquer qu’à âge égal, au théâtre, un homme est toujours plus marqué qu’une femme. Elle ne pouvait plus jouer une femme de trente ans, alors qu’elle pouvait jouer un homme de trente ans.

Et puis, sauf Chérubin en 1873 et Werther en 1903, toujours les travestis avaient été pour elle de grands succès. Depuis Zanetto du Passant, jusqu’au Prince Charmant de la Belle au Bois Dormant, elle avait triomphé dans Lorenzaccio, Gringoire, Hamlet, l’Aiglon, Pelléas, les Bouffons et combien d’autres !… Une sorte de superstition me fit croire qu’en lui faisant jouer, à nouveau, un rôle d’homme, je m’assurais, d’avance, la réussite.

Si cet homme était malade au point de ne pouvoir bouger de son fauteuil, d’un coup je justifiais à la fois l’immobilité forcée de Sarah et son visage outragé par les ans. Et si, grelottant de fièvre, son personnage devait garder constamment une couverture sur ses jambes, son infirmité était définitivement dissimulée.

Je pensais aussi qu’il n’était pas possible de faire admettre au public un personnage qui ne bougerait absolument pas pendant toute la soirée. D’autre part, l’âge de Sarah Bernhardt et sa résistance, maintenant moins grande, me conseillaient la prudence. Il ne fallait ni la fatiguer, ni fatiguer les spectateurs par son immobilité constante. Je jugeai donc que je ne devais la faire apparaître qu’à deux actes sur quatre, les deux derniers naturellement. Je pouvais ainsi l’annoncer, la faire désirer, bref préparer son entrée pendant plus d’une heure, et c’est sur les deux actes qu’elle jouerait que s’achèverait la soirée et que le public quitterait le théâtre.

Telles étaient les données du problème : construire une pièce en quatre actes, autour d’un personnage central qui devait être le seul héros de l’histoire, dont on parlerait constamment dès le début, mais qui n’apparaîtrait qu’aux troisième et quatrième actes et qui ne pouvait jamais ni entrer ni sortir, c’est-à-dire qu’il devait, obligatoirement, être sur le théâtre du lever au baisser du rideau de chacun de ces deux actes, lesquels, par conséquent, ne pouvaient contenir aucune scène dont il ne fut pas.

Soumis à ces contraintes impérieuses qui, évidemment, ne simplifiaient pas ma tâche, voici quel était le sujet de Daniel :

281Deux frères, Albert et Daniel Arnault, s’adorent. Ils ont respectivement 40 et 30 ans. Deux ans plus tôt, ils ont fait, ensemble, la connaissance d’une jeune fille, Geneviève et ensemble, mais à l’insu l’un de l’autre, ils sont tombés amoureux d’elle. Daniel est désœuvré et pauvre. Albert est le puissant directeur d’une importante usine d’automobiles. Et Geneviève était sans fortune, ayant, en outre, sa mère et sa sœur à sa charge. Sans un mot. Daniel s’est effacé et Albert a épousé Geneviève.

Personne ne voit plus Daniel. Il adorait la jeune fille. Son chagrina été tel qu’il s’est enfermé chez lui et ne sort jamais, fumant l’opium pour tâcher d’oublier… Sa santé s’altère. Depuis deux ans, il a vieilli de vingt ans.

Geneviève n’est pas heureuse avec Albert, qui est un homme très bon, mais uniquement préoccupé de ses affaires. Se sentant seule, moralement abandonnée, elle se réfugie dans l’amour qu’avait depuis longtemps pour elle, Maurice Granger, un ami des frères Arnault.

Albert a des soupçons qui, bientôt, se précisent : sa femme a un amant. Mais est-ce bien Granger ? S’il en acquiert la preuve, il le tuera. Et pour tâcher d’avoir cette certitude, il va chez Daniel, qui voit souvent Granger, qui sait peut-être…

Daniel, en effet, a connu la liaison de Geneviève et de Maurice, et d’abord, il en a été révolté, meurtri. Mais Geneviève vient le voir et lui explique sa faute, la justifie. En s’effaçant si généreusement, jadis, Daniel n’a pas fait son bonheur. Elle souffre auprès d’Albert, alors qu’elle éprouve pour Granger un amour immense. Elle est résolue à lui consacrer sa vie.

Daniel l’écoute, bouleversé. Son parti est pris. Il se sacrifiera une fois de plus. Il sauvera les deux amants. Et quand Albert l’interroge, au lieu de lui nommer Granger, comme il voulait le faire, il ment. Il utilise certains indices, qui semblent confirmer ses aveux, quelques visites que Geneviève lui a faites… Bref, il s’accuse et confesse à Albert que l’amant de Geneviève, c’est lui, Daniel !… Fou de rage, Albert va pour l’étrangler, mais il ne peut pas… C’est presque un mourant et surtout, c’est son frère. Daniel détourne ainsi les soupçons d’Albert. Maurice et Geneviève peuvent s’enfuir.

Quelques semaines plus tard, Daniel est au plus mal. Albert revient et lui pardonne son mensonge. Daniel prie son frère de lui relire à haute voix une lettre de Geneviève qu’il vient de recevoir. Elle demande pardon à Albert et elle remercie Daniel. Grâce à lui, elle est enfin heureuse. Daniel écoute, apaisé. Maintenant, il peut mourir…

282Le matin de la répétition générale, Georges Casella, qui était alors directeur du journal Comœdia, un quotidien exclusivement consacré au théâtre, avait publié, en première page, un article signé de lui, et à peu près ainsi conçu :

À mes confrères, les journalistes de Paris,

Au public des répétitions générales :

On nous accuse souvent de manquer de courtoisie envers les auteurs et les artistes. On nous reproche d’arriver au théâtre en retard, de partir avant la fin du spectacle, de venir aux galas en veston, bref, de rester toujours et uniquement des professionnels, qui assistent aux plus belles soirées d’art comme des employés vont à leur bureau. Une occasion s’offre à nous de combattre cette légende. Après plus de six ans de retraite et malgré tout ce qui pourrait la détourner de la scène, la plus grande artiste du monde fait sa rentrée à son théâtre et créera, ce soir, une pièce nouvelle. Remercions-la de son courage et exprimons-lui notre affectueuse admiration. Je vous le demande à tous, mes confrères, mes amis : qu’aucun de nous n’aille voir Daniel, ce soir, sans apporter, au moins, une fleur pour Sarah Bernhardt.

L’appel fut entendu, plus qu’on aurait pu le croire.

Le soir, deux-mille personnes se pressaient dans la salle du Théâtre Sarah-Bernhardt. Il y avait douze spectateurs dans les loges de six places et trente personnes debout dans chaque entrée.

Les deux premiers actes, chez Albert Arnault, d’abord à Saint-Germain, puis à Paris, furent applaudis. Mais l’impatience du public était visible. Quand allait-on voir Sarah Bernhardt ? Et surtout, comment apparaîtrait-elle ? On savait son opération. On savait qu’elle ne marchait plus jamais. De quelle façon l’auteur allait-il la présenter ?

Enfin, vers onze heures moins le quart, le rideau se leva sur le troisième acte, chez Daniel. Le décor, splendide, représentait un atelier-salon, de couleur sombre et faiblement éclairé. Et au milieu de la scène, Sarah Bernhardt était seule.

Daniel était assis dans un grand fauteuil et lisait, à la lueur d’une lampe posée sur une table, tout près de lui. Sarah Bernhardt était vêtue d’une longue robe de chambre de velours grenat, par-dessus une chemise blanche à col souple et une cravate de satin noire. Elle portait une perruque châtain foncé, avec une raie à gauche. En plus moderne, sa composition rappelait celle du poète de la Nuit de Mai, qu’elle avait incarné un soir, onze ans plus tôt, à la Comédie-Française.

À son apparition, ce fut un enthousiasme indescriptible. Les applaudissements, les acclamations, les cris : Sarah !… Sarah !… durèrent plus de dix minutes. Sept ou huit fois, elle dut se lever et 283saluer. Avec une grâce infinie, elle prenait, d’une main, la couverture posée sur ses genoux et, la laissant pendre adroitement devant elle, se dressait, debout sur son unique jambe, s’appuyant de la main droite à la table et de la main gauche, au bras du fauteuil. Et le geste était tellement naturel, le mouvement si simple, son sourire si radieux que, même du premier rang, nul ne pouvait soupçonner qu’elle fournissait un effort énorme, en se tenant, ainsi, en équilibre, sur un pied, et en s’arc-boutant sur ses deux bras raidis.

Les applaudissements ayant enfin cessé, elle put jouer le troisième acte. Aux premiers mots qu’elle prononça, lorsqu’après si longtemps, Paris réentendit enfin la voix d’or, un frisson parcourut toute la salle. Un silence religieux régnait. L’assistance semblait fascinée.

À deux reprises, au cours de l’acte, elle répétait un vers, le premier d’une chanson que Daniel a composée jadis :

Et puis, par un beau soir, une femme a passé…

Ce n’était rien. Mais elle y mettait une telle intensité, une telle douleur, que son amour éperdu pour Geneviève, sa vie brisée du jour de leur rencontre, la résignation déchirante de Daniel, tout se sentait dans ces douze syllabes banales. Les deux fois, la salle éclata en applaudissements. D’ailleurs, vingt, trente répliques firent applaudir Sarah Bernhardt. L’acte, qui devait durer trois quarts d’heure, dura près d’une heure, tant ses effets furent fréquents et prolongés. Et puis, Geneviève étant sortie pour la dernière fois, Daniel restait seul et le rideau tomba, pour se relever aussitôt.

Alors, de toutes les places du théâtre, du premier rang d’orchestre, jusqu’au dernier rang des galeries, une véritable pluie de bouquets et de gerbes s’abattit sur la scène. En trois minutes, le salon de Daniel ressemblait à un immense parterre. Tout autour de Sarah, il y avait des montagnes de fleurs. Cependant que, trépignant, hurlant, toute la salle, debout, acclamait Sarah Bernhardt, la rappelant encore, encore et toujours…

Il fallut dix minutes pour déblayer la scène et enlever les bouquets. Tous les machinistes avaient dû s’y mettre. Derrière le décor, le tas de fleurs était plus large et plus haut qu’une meule de foin.

Le quatrième acte durait un quart d’heure. Sarah Bernhardt joua la mort de Daniel à miracle. Et à la fin de la pièce, pendant un quart d’heure encore, ce furent d’interminables ovations. Personne ne songeait à partir. De 1904 à 1922, j’ai assisté à bien des représentations inoubliables de Sarah Bernhardt. Je ne crois pas 284qu’il y en eût beaucoup qui puissent se comparer au triomphe qu’obtint, non pas Daniel, mais Sarah dans Daniel.

Autour d’elle, d’ailleurs, la pièce était remarquablement jouée. Arquillière représentait exactement l’Albert Arnault que j’avais rêvé : large, robuste, violent et bon. Yonnel réalisait bien le doux et romantique Granger. Mauloy était tout à fait supérieur dans un rôle de docteur, confident ironique et indulgent et Marcelle Géniat fut une Geneviève sensible, douloureuse, passionnée et très belle, qui justifiait l’amour que trois hommes avaient pour elle.

Sarah Bernhardt aimait beaucoup Marcelle Géniat, l’actrice et la femme. Elle l’appelait ma petite fleur. Cette affection me permit d’aplanir un incident qui eut lieu quelques jours après la première de Daniel.

Vers la dixième représentation, un matin, Marcelle Géniat me téléphone. Elle avait pris froid, avait beaucoup de fièvre et presque aphone, ne pouvait pas jouer le soir. J’appelle aussitôt Ullmann, qui m’apprend que la doublure ne savait pas encore le rôle et ne serait prête que la semaine suivante. Et il y avait dix-huit-mille francs de location. (Les prix des places ayant été augmentés depuis la Guerre, la recette maxima du Théâtre Sarah-Bernhardt était alors de vingt-mille francs.) Si peu de temps après la rentrée de Sarah Bernhardt, faire relâche et rembourser eût été une catastrophe.

Heureusement, la pièce avait été montée à Bruxelles, au Théâtre du Parc, deux jours après qu’elle avait été créée à Paris. Et je croyais me rappeler que ses représentations devaient durer une semaine. Je m’informe. En effet, après la série prévue, les acteurs qui étaient allés jouer Daniel à Bruxelles, venaient de rentrer à Paris et parmi eux, l’interprète du rôle de Geneviève, une actrice fort belle et pleine de talent, nommée Nelly Cormon.

D’accord avec Ullmann, je cours chez elle et la supplie de jouer le soir. Ses conditions seront les nôtres. Très gentiment, elle me répond :

— En principe, ma situation, au théâtre, ne me permettrait pas de doubler ma camarade Géniat. Mais il s’agit de Mme Sarah Bernhardt. Vous pouvez compter sur moi. Je jouerai jusqu’à ce que la créatrice du rôle soit rétablie. Et, rendant un service, je ne veux pas être payée. Ce qui me ferait plaisir, c’est une photo dédicacée de Mme Sarah Bernhardt.

Je remercie Nelly Cormon avec effusion, je lui promets qu’elle aura sa photo et je téléphone au théâtre que tout va bien.

285L’après-midi, je lui fais répéter son rôle et m’attardant, avec un soin particulier, sur le troisième acte, je lui indique minutieusement tout ce que fait Sarah Bernhardt, les temps, les moindres jeux de scène. Elle n’avait, d’ailleurs, avec elle qu’une longue scène et une autre, très courte. Elle savait son texte à la lettre. Tout devait se passer le mieux du monde.

Mais le soir, très émue, sans doute, de jouer pour la première fois de sa vie avec Sarah Bernhardt, Nelly Cormon se trouble un peu. Au cours de sa grande scène, Geneviève s’agenouillait devant Daniel, le suppliant de la sauver, et dans son angoisse, lui prenait les mains, qu’elle couvrait de larmes et de baisers. Ayant mal repéré ses distances, voilà que Nelly Cormon tombe à genoux exactement sur le pied de Sarah Bernhardt, qui fait une grimace de douleur, puis, nerveuse à l’excès, elle lui serre la main avec une telle force que Sarah ne peut se retenir de pousser un léger cri.

De la loge du pompier, je regardais jouer l’acte. Je vois ce qui se passe, le regard courroucé de Sarah. Je prévois qu’à l’entracte il y aura de l’orage !…

Ce fut une tempête. Hors d’elle, Sarah Bernhardt criait :

— Qu’est-ce que vous m’avez donné là pour jouer avec moi ?… Ce n’est pas une femme, c’est une tortionnaire… un bourreau !… Elle m’a broyé la main, réduit le pied en bouillie !… Je ne veux plus la voir. Je ne veux plus en entendre parler. Tant que Géniat ne sera pas là, je ne jouerai plus !…

Heureusement, Geneviève Arnault ne paraissait pas au quatrième acte. La soirée s’acheva sans autre incident. Et le lendemain, Géniat, qui s’était énergiquement soignée, pouvait reprendre son rôle.

Restait la photo !… La photo dédicacée de Sarah Bernhardt, que j’avais promise à Nelly Cormon et qu’il fallait lui donner. Avec une extrême bonne grâce et refusant de toucher un cachet, elle nous avait sauvé vingt-mille francs de recettes. Je devais tenir ma promesse. Et d’autre part, je savais bien que, si je demandais à Sarah de signer pour elle un de ses portraits, elle se répandrait en invectives sur son compte et m’enverrait moi-même au diable.

Alors, je remis à Géniat une photo représentant Sarah Bernhardt dans le rôle de Daniel, et je lui fis la leçon. Après tout, c’était son indisposition, involontaire mais bien malencontreuse, qui nous avait mis dans l’embarras. Elle pouvait bien m’aider à arranger les choses. Géniat était la plus exquise des amies. Elle en convint, et le soir, allant saluer Sarah Bernhardt dans sa loge, avant la représentation, elle lui dit :

— Madame, j’ai déjà plusieurs photos de vous, mais je voudrais garder un souvenir de cette pièce, que je resterai si fière 286d’avoir jouée avec vous. Auriez-vous la bonté de me dédicacer ce portrait ? Mais pas à moi, Géniat. Au nom que vous me donnez si tendrement en scène, tous les soirs, à la Geneviève que vous aimez dans la pièce, lorsque vous êtes le Daniel que représente ce portrait ?…

La ruse était un peu grosse. Elle réussit tout de même. Ravie de voir Géniat revenue, Sarah Bernhardt prit son stylo et pensant avec fureur à sa brutale remplaçante d’un soir, écrivit rageusement :

À la parfaite, la douce, l’irremplaçable Geneviève Arnault en affectueux souvenir de

Sarah Bernhardt.

Comme il était convenu, Géniat m’apporta la photo signée, mais en soupirant :

— Une pareille dédicace !… Ça me fait mal au cœur de m’en séparer !

Elle me la rendit tout de même et j’allai la porter, chez elle, à Nelly Cormon. Celle-ci lut les deux lignes écrites par Sarah Bernhardt et confuse, rougissante, s’exclama :

— Je savais bien que dans le rôle, j’avais plu à Madame Sarah, mais je n’aurais pas cru que c’était à ce point ! Ce qu’elle a écrit là est trop gentil pour moi. Par exemple, ce n’est pas très aimable pour la créatrice. Je tâcherai que Géniat ne voie jamais cette photo, ça lui ferait de la peine !…

Trois semaines après la première de Daniel, Sarah Bernhardt créa encore un rôle, ou plus exactement une scène, dans une petite pièce en deux actes, qui ne fut représentée qu’une seule fois, au Théâtre Sarah-Bernhardt, l’après-midi du 4 décembre 1920, pour la représentation de retraite de Georges Noblet, un délicieux comédien du boulevard, qui avait quitté le théâtre depuis quelques années déjà.

Pour cette matinée, Sacha Guitry avait écrit spécialement une comédie en deux actes intitulée Comment on écrit l’Histoire, qui fut interprétée par Sarah Bernhardt, Lucien Guitry, Sacha Guitry, Yvonne Printemps et Noblet.

Par la suite, l’auteur transforma cette petite pièce en une opérette en quatre actes, musique d’Oscar Strauss, intitulée Mariette. Elle fut créée au Théâtre Édouard VII en octobre 1928.

Le 1er acte de Comment on écrit l’Histoire se passait en 1851. Yvonne Printemps jouait le rôle de Mariette jeune. Au 2e acte, qui se passait de nos jours, Sarah Bernhardt était la même Mariette, 287soixante-dix ans plus tard. Dans l’opérette, c’est Yvonne Printemps qui apparut sous les deux aspects du personnage.

Le 4 avril, après avoir joué Daniel, pendant trois mois, à Paris, Sarah Bernhardt allait donner la pièce, pendant deux semaines, à Londres, au Princes Theatre.

Pendant son séjour, le Club des Artistes dramatiques anglais organisa une grande manifestation en son honneur. Ce ne fut pas tout à fait l’habituelle Journée Sarah Bernhardt, mais quelque chose qui y ressemblait.

Un après-midi, toutes les personnalités du théâtre, des lettres, de la politique et de la société furent conviées à venir lui présenter leurs respects, et l’hommage de leur admiration. L’intérêt de cette cérémonie était de réunir le plus grand nombre possible de célébrités autour de la plus grande célébrité du monde. De fait, il était difficile d’imaginer plus brillante assistance. Tous les noms les plus connus du Royaume-Uni furent successivement annoncés. Sarah Bernhardt comptait voir cinq-cents personnes. Il y en eut deux-mille.

Vers deux heures et demie, elle avait pris place sur un grand fauteuil, au milieu de la scène du Princes. Ceux qui venaient la saluer étaient debout, à l’orchestre, attendant leur tour. La salle et la scène étaient réunies par deux petits escaliers. Par celui qui était à l’extrême-droite, la procession montait sur le plateau. Par celui qui était à l’extrême-gauche, elle redescendait. On eût dit un défilé à la sacristie ou une présentation à la Cour !…

Auprès de Sarah, se tenait le président du Club. — je crois bien que c’était Gérald du Maurier — qui lui nommait, un à un, ceux qui s’inclinaient devant elle. Arquillière, Marcelle Géniat et moi nous tenions debout derrière son fauteuil. Pendant une heure, tout alla bien. À la cadence de quatre ou cinq personnes à la minute environ, les notabilités londoniennes défilaient. Sarah souriait : Delighted !… You are charming !… Thank you !…

Au bout d’une heure et demie, elle me dit tout bas :

— J’en ai assez. Qu’on m’apporte ma chaise !…

Je la suppliai de rester encore un peu. Au bout de deux heures, elle murmura :

— Ma chaise, ou j’ai une crise de nerfs !…

Je m’approchai alors de l’un des organisateurs et lui dis que Mme Sarah Bernhardt se sentait fatiguée et voulait se retirer. Il sursauta :

— Impossible !… À peine la moitié des assistants lui ont été présentés.

Sarah entendit cette réponse et dit simplement :

— Bon.

Deux minutes plus tard, elle perdait connaissance, avec une telle perfection qu’il était impossible de soupçonner que cet évanouissement était simulé. Il fallut bien 288la ramener à son hôtel et, dans l’auto, elle me disait :

— Je n’en pouvais plus !… Ils sont exquis, tous, je les adore, mais je les aurais mordus !…

Depuis trente ans, dans toutes les parties du monde, tant d’hommages officiels lui avaient été adressés, tant de matinées, de banquets, de galas variés et autres glorifications diverses avaient été organisés en son honneur, qu’il serait insuffisant de dire qu’elle en était blasée. Positivement, ces solennités lui étaient devenues insupportables.

Mais ce qui ne la laissait jamais indifférente, c’étaient les démonstrations populaires. Les hommages réglés et pompeux l’ennuyaient, alors que jusqu’à la fin de ses jours, l’adoration naïve et spontanée des foules la touchait profondément.

Dans cet ordre d’idées, c’est à Madrid que j’ai assisté à la plus étonnante de toutes les manifestations d’enthousiasme dont j’aie vu Sarah Bernhardt être l’objet.

C’était en mai 1921. Avec six pièces de mon répertoire, je faisais une tournée en Espagne. J’avais d’abord joué pendant quatre jours à San Sebastian, puis je faisais une semaine à Madrid, à l’issue de laquelle Sarah Bernhardt venait jouer Daniel. À partir du 21 mai. elle, donna la pièce deux fois à Madrid, puis trois fois à Barcelone. Ma troupe l’entourait et je jouais moi-même le rôle de Granger, qu’avait créé Yonnel.

Le 19 mai, vers 9 heures du soir, elle arrivait, en chemin de fer, à la gare centrale de Madrid, venant de Paris qu’elle avait quitté la veille, avec le Docteur Marot, Jeanne de Gournay, sa dame de compagnie et son intendant Émile. En Espagne, les représentations ont lieu très tard. Les matinées commencent à cinq heures et demie et les soirées à dix heures et demie. Avant de jouer, j’avais donc pu aller chercher Sarah Bernhardt à la gare.

Cinq-mille personnes l’attendaient. Un énorme service d’ordre avait dû être requis. La foule s’agitait, bourdonnait, commentait son arrivée. Enfin, le train parut. Je montai dans son compartiment. Et lorsqu’elle eut pris place dans sa chaise, Émile et moi, nous la portâmes. Depuis que son train était entré en gare, la curiosité anxieuse de la foule avait décuplé. Comment la retrouverait-on après si longtemps ? Un grand silence régnait à présent : on allait la voir…

Lorsqu’à la portière du wagon, elle apparut dans sa chaise, souriante, un tonnerre de vivats et d’acclamations retentit. Au-dessous d’elle, c’était comme une mer humaine, agitée de longs remous. Et partout, il y avait du monde : sur les quais, sur les voies, sur les toits des wagons voisins, sur les chariots à bagages ; 289des hommes étaient accrochés aux réverbères. Avec précaution, Émile et moi, nous la descendîmes du wagon sur le quai.

Alors il se passa une chose que je n’oublierai jamais. Comme sur un ordre muet, qu’ils auraient reçu à la même minute, tous les hommes présents ôtèrent leurs vestons et les jetèrent par terre, formant une sorte de tapis, qui aurait été déroulé, en un instant, depuis le wagon jusqu’à la voiture qui l’attendait dans la rue, devant la gare. Pour s’y rendre, le trajet était au moins de deux-cents mètres. Il fallait traverser les quais, une grande salle d’attente, l’immense hall de la gare… C’est donc un millier de vêtements, peut-être, qui, à la fois, s’abattirent sur le bitume. Et Sarah ne marchait pas. Ce n’était donc pas pour qu’elle n’eût pas à poser le pied sur le sol, que tous ces gens avaient eu ce geste. C’était pour faire un chemin d’honneur à ceux qui avaient, eux-mêmes, l’honneur de la porter !

Ce jour-là, j’ai vu Sarah Bernhardt réellement très émue. Elle murmurait : Ah ! Qu’ils sont gentils !… Ah ! Les braves gens !…

La première représentation de Daniel à Madrid fut mouvementée, du moins dans les coulisses. D’après mon contrat, mon imprésario espagnol M. B., devait me régler, tous les soirs, une somme globale, comprenant mon cachet, mes frais de troupe et de voyages. Il m’avait payé les deux premiers soirs, à San Sebastian, mais, le troisième jour, prétextant que c’était dimanche et que les banques étaient fermées, il avait remis le règlement au lendemain. Puis il ne m’avait remis que des acomptes… Bref, en une semaine, il était arrivé à me devoir une cinquantaine de mille francs. Las de lui adresser des réclamations, j’avais cessé de lui rappeler sa dette. J’étais tellement sûr qu’il me paierait !

Le nom de Sarah Bernhardt flamboyant à la porte, la salle du Théâtre Comœdia était comble à craquer. Depuis dix jours, il ne restait plus un strapontin. Le Roi Alphonse XIII, la Reine et la Reine-Mère étaient dans leur loge. Nous jouons le premier acte, puis le deuxième. Enfin, Sarah Bernhardt allait paraître. Il était presque une heure du matin.

— Pressons le changement de décor !… crie M. B. aux machinistes.

Mais je m’approche et lui dis très doucement :

— Cher Monsieur, il m’est dû cinquante-deux-mille francs qui, d’après nos conventions, devaient m’être payés, par fractions, chaque soir, avant le dernier acte. J’ai assez attendu. Je vous prie de bien vouloir me régler cette somme à l’instant même. La représentation 290ne continuera que lorsque vous me l’aurez intégralement versée.

Affolement du manager, qui essaie d’abord de discuter. Me voyant bien résolu, il se précipite dans la loge de Sarah Bernhardt et lui raconte, avec indignation et un fort accent madrilène, le chantage auquel je viens de me livrer, ajoutant qu’il ne veut pas douter qu’elle jouera le troisième acte dès que le décor sera planté. Sarah Bernhardt n’admettait pas qu’on touchât à ceux qu’elle aimait. Depuis que j’étais devenu son petit gendre nul ne pouvait se permettre, devant elle, de formuler sur moi la moindre critique. Elle répond sèchement à l’imprésario :

— Pour ces quelques représentations, Monsieur, je suis engagée non par vous, mais par Louis Verneuil. Je jouerai le troisième acte lorsqu’il me demandera, lui, de le jouer.

M. B. n’avait plus qu’à s’exécuter. Mais il n’avait pas cinquante-deux-mille francs sur lui. À l’époque, c’était une somme relativement importante. Et bien entendu, je ne voulais pas de chèque. Il dut courir du haut en bas du théâtre et, pour réunir le montant de sa dette, emprunter au comptable, à la buraliste, au concierge, au patron du café voisin !… Au bout de vingt minutes, un chambellan était venu, de la part du Roi, demander pourquoi l’entracte était aussi long. Je lui répondis qu’il y avait eu un petit accident de décor et que je priais Sa Majesté de bien vouloir nous excuser : la représentation allait continuer dès que possible. Enfin, écumant de rage, M. B. m’apporta une pile de billets de banque de toutes valeurs et de tous formats, des pièces d’argent, et même de nickel. Je fis le compte, paisiblement. La somme y était. Je dis au régisseur :

— Maintenant, au rideau.

Et l’ayant tendrement remerciée, je priai Sarah Bernhardt de bien vouloir venir en scène.

À partir du lendemain et jusqu’à la fin de la tournée, M. B. me paya très ponctuellement.

Mais Sarah Bernhardt l’avait pris en aversion plus que je ne l’avais fait moi-même et de ce jour, dès qu’elle l’apercevait, elle me disait, le plus haut possible :

— À propos, est-ce que M. B. te doit de l’argent, en ce moment ? Dis-le moi, parce que ce soir, j’arriverais un peu plus tard au théâtre. Ça m’ennuie, ces longs entractes que cet homme nous force à faire !…

Rougissant jusqu’aux oreilles, M. B. saluait Sarah jusqu’à terre et passait, digne et ulcéré.

291Le mois suivant, Sarah Bernhardt faisait, dans le Midi de la France, une tournée de conférences sur Edmond Rostand. Son programme comprenait d’abord une causerie d’une bonne heure, puis elle disait des fragments des pièces, et quelques poèmes de l’auteur de Cyrano. Elle tenait la scène, à elle seule, pendant deux heures et demie, elle changeait de ville tous les jours, et elle avait tout près de soixante-dix-sept ans !…

À la même époque, j’étais engagé par Charles B. Cochran, pour faire, à Londres, au Garrick Theatre, une saison de quatre semaines, du 15 juin au 15 juillet 1921. J’avais une troupe d’une quinzaine d’artistes, qui comprenait notamment Marcelle Géniat, Arquillière, Madeleine Lambert, Marcelle Praince, Jacques de Féraudy, et je devais jouer huit pièces, à raison de deux par semaine, chaque spectacle étant affiché pour trois soirées et une matinée.

J’avais envoyé, à l’avance, les brochures ou manuscrits des huit pièces à Cochran, pour qu’il les soumît au bureau de la Censure anglaise, dont le chef était alors Lord Cromer.

Une dizaine de jours avant la date fixée pour ma première, Cochran me téléphone de Londres à Paris, et me dit :

— La Censure refuse trois de vos pièces. Nous ne saurions faire une bonne saison de quatre semaines avec seulement cinq spectacles. Il faut absolument que nous ayons l’autorisation de jouer tout le répertoire annoncé. Chaque pièce n’étant donnée que quatre fois et en français, je crois qu’il ne sera pas trop difficile de faire revenir les censeurs sur leurs décisions. Mais vous devriez m’y aider. Venez donc immédiatement voir Lord Cromer, plaidez vous-même votre cause et tâchez de vous munir d’une ou deux lettres de recommandation de personnalités françaises influentes.

Le même jour, je faisais quelques visites. Directement ou indirectement, j’allais déranger tout ce que je connaissais de plus puissant à Paris. Et je prenais le train pour Londres, emportant une lettre autographe d’Aristide Briand, Président du Conseil, une lettre de Louis Barthou qui était alors, sauf erreur, Ministre de la Justice et une lettre, particulièrement pressante, signée par Paul Painlevé qui ne faisait pas partie du Cabinet à l’époque, mais qui restait toujours l’un des principaux ministrables. Je crois qu’il était difficile de faire mieux. Tous trois me recommandaient chaudement aux autorités britanniques, insistaient sur le but de propagande française de mes représentations et exprimaient, d’avance, leur gratitude à ceux qui voudraient bien faciliter ma tâche.

Le lendemain de mon arrivée, j’étais reçu fort aimablement, au St. James Palace, par Lord Cromer, qui examinait attentivement ces lettres que je lui remettais, hochait la tête en souriant et me disait :

292— Je vois, Monsieur, que vous avez des protecteurs haut placés et je n’ai pas besoin de vous dire combien je serais heureux de leur être agréable… Mais je ne suis pas le seul à décider. J’ai un conseil de lecteurs, auxquels je dois soumettre le cas. J’ajoute que la question est plus délicate qu’on ne pourrait le croire. En autorisant vos pièces, je vais créer un précédent. Il faudra que j’en autorise d’autres du même ton, dont je désire maintenir l’inter-diction. Enfin, veuillez me laisser votre adresse et je vous appellerai dès que j’aurai pris l’avis de mes collègues.

Je le remercie, je lui indique que je suis descendu au Savoy, où je rentre, plein de confiance, et j’attends. Un jour… deux jours… trois jours… Pas de réponse. Je retourne au St. James Palace. Le cas était toujours à l’étude. Cochran commençait à s’inquiéter. Moi aussi. À Paris, tous mes acteurs, prêts à partir, n’attendaient qu’un télégramme de moi pour s’embarquer. Nous devions débuter le lundi suivant, et nous étions déjà mercredi ! Allait-on seulement pouvoir ouvrir ? Brusquement j’eus l’idée de demander conseil à Sarah Bernhardt. J’avais son itinéraire avec moi. Je regarde où elle jouait ce mercredi : c’était à Tarbes, au Théâtre Caton. Je lui envoie un long télégramme, lui faisant part de mon embarras et la priant de me nommer quelque personnalité anglaise influente, à laquelle je pourrais m’adresser de sa part et dont l’intervention, auprès de Lord Cromer, serait décisive. Elle était si souvent venue à Londres : certainement, elle y connaissait tout le monde.

Quelques heures plus tard, Sarah Bernhardt me répondait :

Ne t’inquiète pas. Je me charge de tout.

Et en même temps, elle adressait à la Reine Mary — le Roi d’Angleterre était alors Georges V — un télégramme ainsi conçu :

Chère amie, les pièces de mon petit-fils sont parisiennes, mais pas immorales. Je vous serai infiniment reconnaissante d’intervenir personnellement pour que la Censure n’en interdise aucune. Mille remerciements affectueux.

Sarah Bernhardt.

Le lendemain matin, à neuf heures. Lord Cromer me téléphonait lui-même que mes huit pièces étaient autorisées. Ce que le Président du Conseil et deux des plus importants hommes d’état français n’avaient pu obtenir, m’avait été accordé sur un télégramme de quelques mots, de Sarah Bernhardt.

Le câble de Sarah à la Reine Mary fut connu et publié dans toute la presse. On en retrouvera le texte dans les journaux anglais de l’époque.

Je pourrais raconter vingt, trente autres anecdotes de ce genre. Mais il faut bien que j’en garde quelques-unes, inédites, pour mes 293amis. Si je les publiais toutes ici, d’abord ce volume aurait huit-cents pages, ensuite lorsque, dans l’avenir, on me priera encore de parler de Sarah Bernhardt, — et cela m’arrive souvent — dès que je commencerais une histoire, on m’interromprait en me disant : Je la connais. Je l’ai lue dans votre livre.

D’ailleurs, en écrivant cet ouvrage, je n’ai pas eu le dessein de faire un recueil de souvenirs, mais d’abord de raconter fidèlement les soixante-dix-huit années de son existence. De nombreux et souvent remarquables ouvrages de tous les genres et de tous les tons, ont été publiés sur Sarah Bernhardt, mais je n’en connais aucun qui constitue un historique complet et précis de sa vie et de sa carrière. C’est pourquoi je m’étais assigné ce but, ayant le sentiment de combler une lacune. Un jour, peut-être écrirai-je un autre livre : Sarah Bernhardt intime et ce seront alors trois-cents pages d’anecdotes.

Parmi toutes celles qui prouvent sa popularité et aussi sa puissance, je crois que son intervention télégraphique en faveur de mes représentations à Londres est l’une des plus éloquentes. Négligeant censeurs, ministres, ambassadeurs et tous autres, elle s’adressait directement aux souverains, traitant avec eux d’égal à égal. Et il en était ainsi dans le monde entier. Un désir exprimé par elle, était un ordre. Quelle autre actrice avait eu, ou aura jamais, cette extraordinaire autorité ?

Aussitôt après ma saison à Londres, ce fut l’été à Belle-Isle, dont j’ai longuement parlé, puis le 19 octobre 1921, Sarah Bernhardt créa la Gloire, de Maurice Rostand.

Ceux qui ont vu ou lu cette pièce, ont dû aussitôt deviner que, certainement, ce n’était pas l’enthousiasme qu’elle lui inspirait, qui avait décidé Sarah Bernhardt à la jouer, mais uniquement la reconnaissance affectueuse qu’elle gardait au père de l’auteur, le merveilleux poète de la Princesse Lointaine, de la Samaritaine et de l’Aiglon. Son fils bénéficiait de l’indulgente amitié de Sarah Bernhardt, parce qu’il s’appelait Rostand et parce que vingt-cinq ans plus tôt, elle l’avait connu tout enfant.

Dans cette pièce, il avait eu l’étrange idée de faire jouer à Sarah Bernhardt… un tableau ! (Un vieux tableau, dirent aussitôt les petits hebdomadaires de l’époque. La plaisanterie était inévitable. Seul, Maurice Rostand ne l’avait pas prévue.)

Dans le décor, face au public, il y avait, au mur, un grand portrait encadré, qui représentait, grandeur nature, une femme assise, en robe rouge et or et couronnée de lauriers : la Gloire. Ce 294portrait était peint sur une toile métallique qui devenait transparente lorsqu’on l’éclairait de la coulisse. Derrière, dans le costume du tableau, Sarah Bernhardt était assise sur un praticable, à la hauteur du cadre, et muette, immobile, restait là, d’un bout à l’autre de la représentation, enfermée dans une sorte de cabinet noir, où elle était invisible. Et puis, une fois par acte, c’est-à-dire trois fois dans la soirée, la Gloire parlait. Alors le cabinet noir s’illuminait, Sarah Bernhardt apparaissait et récitait à l’un des personnages de la pièce, une trentaine de vers. Ceci fait, elle disparaissait dans l’obscurité revenue, derrière le tableau, où la Gloire peinte la dérobait, à nouveau, à la vue des spectateurs.

Voilà ce que Maurice Rostand, ayant l’insigne honneur d’avoir une pièce jouée par Sarah Bernhardt, avait trouvé, pour mettre en valeur la plus grande artiste du monde ! Quant au sujet de la pièce, le voici, très exactement résumé en trois lignes.

Clarence est un jeune peintre qui est certain d’avoir un immense talent, mais la Gloire lui sera toujours refusée, parce qu’il a l’affreux malheur d’être le fils d’un peintre illustre et universellement admiré. Il devient fou et meurt de désespoir.

Les trois actes de la Gloire ont été conçus et écrits uniquement pour décrire le calvaire qu’est l’existence d’un homme dont le père occupe, dans la même profession que lui, une place prépondérante. Et cette pièce était l’œuvre du fils d’Edmond Rostand ! je crois que tout commentaire serait superflu. À propos d’une autre pièce de cet auteur, Lucien Dubech, le critique de l’Action Française et de Candide, a écrit :

M. Maurice Rostand a reçu du Ciel un nom glorieux, sans aucune des qualités qu’il faudrait pour le porter noblement.

Pour moi, je n’ai jamais été critique dramatique et même occasionnellement, je ne désire pas le devenir. Je préfère laisser mes lecteurs assumer eux-mêmes cette fonction, après qu’ils auront lu ces quelques vers, extraits de la Gloire, de Maurice Rostand :

[…] J’ai sur l’éternité, posé mon poing nerveux.

[…] Aux flambeaux de la nuit, heurtant notre pâleur…

[…] De mon soupir final je veux extraire une aile.

[…] Chaque marche aura l’air construite avec du temps.

[…] Ce n’est que par le cœur qu’on obtient l’étendue.

[…] Il faudrait que mon sens me devint un problème.

[…] Chacun de mes tableaux est un pas vers son cœur.

[…] Que je vais en mourir, parce que j’en vivrai.

[…] Oui, j’ai fait de mon âme un bûcher d’harmonie.

[…] Tout mon pauvre cerveau m’absorbait comme un gouffre.

[…] 295Je suis un dieu qui meurt devant ses douze temples.

[…] Ton âme, en se brûlant soi-même, se déchire.

Je mets au défi toute personne de bonne foi, d’attribuer un sens quelconque à chacun des vers cités.

Reconnaissons-lui un génie, disait encore Lucien Dubech, celui de l’impropriété. M. Maurice Rostand met, bout à bout, n’importe quels mots pour leur faire dire n’importe quoi.

Mais il serait vain d’étudier ici ce singulier ouvrage. Ce que je ne puis m’empêcher d’exprimer, c’est la tristesse que j’ai ressentie, et que partageaient tous les amis et les admirateurs de Sarah Bernhardt, de la façon dont Maurice Rostand l’avait présentée dans sa pièce.

Avoir Sarah Bernhardt pour interprète, toute disposée à jouer un rôle, un vrai, avoir l’occasion inespérée d’imaginer et d’écrire pour elle un personnage, pensant et agissant, un être qui aime, qui pleure, qui souffre, — qui vit, en un mot, comme elle seule savait le faire — et se borner à lui faire dire une centaine de vers (le rôle n’avait guère plus) enfermée dans un cadre accroché au mur… c’était dépasser les limites de l’inconscience.

Ce fut évidemment, là, l’opinion générale, car, dès le milieu de décembre, le Théâtre Sarah-Bernhardt devait annoncer les dernières de la Gloire.

Au début de ses représentations, vers la fin d’octobre 1921, un matin, vers dix heures, la dame de compagnie de Sarah Bernhardt me téléphona qu’elle était au plus mal. Un quart plus tard j’étais boulevard Pereire. C’était une crise d’urémie. Glacée, claquant des dents, les yeux mi-clos, incapable de bouger, elle m’accueillit d’un vague sourire. Le Docteur Marot semblait soucieux. Sa température était descendue au-dessous de 35. Le danger n’était pas niable.

Peu à peu, Maurice Bernhardt, Marcelle, Simone, Lysiane étaient accourus, très inquiets. Sarah Bernhardt s’était assoupie et longtemps, resta immobile, silencieuse, grelottant sous dix couvertures, dans une chambre où il faisait une chaleur suffocante. Vers quatre heures et demie, elle ouvrit les yeux, regarda la pendule et murmura :

— Bon, je partirai dans une heure.

Elle voulait jouer le soir ! Le docteur intervint. Tous, nous la suppliions de ne pas bouger. Elle nous laissa dire, puis, vers cinq heures et demie, se redressant avec effort, elle nous demanda de sortir de sa chambre et appela Jeanne de Gournay pour l’aider à s’habiller.

296Et elle s’habilla !… Couverte de fourrures de la tête aux pieds, serrant contre elle une boule d’eau chaude, elle se fit porter dans sa voiture et, arrivée au théâtre, dormit encore une heure. Vers sept heures et demie, elle commença à se maquiller. Le fard tremblait dans sa main et elle dut s’y reprendre à trois fois pour accentuer de rouge le dessin de ses lèvres. Quand on sonna au public, elle était prête.

Alors, par-dessus le costume de la Gloire, elle s’enveloppa de châles de laine et se fit transporter sur la scène. Pendant toute la soirée, près de trois heures, elle allait devoir rester dans son cabinet noir, sur le petit praticable placé derrière le tableau, attendant le moment d’apparaître. Tout autour d’elle, on avait disposé des radiateurs électriques. Enfoncée dans son fauteuil, recroquevillée sur elle-même, elle demeura prostrée pendant tout le premier acte.

Elle ne disait que les tout derniers vers. Puis, sentant venir sa réplique, tout à coup, elle se redressa et nous fit signe. Elle enleva et nous tendit ses châles, rectifia son maquillage, se raidit, sourit… et dans un effort surhumain, dit toute sa tirade, d’une voix affaiblie, mais presque normale.

Rentrée dans l’ombre, elle retombait dans son fauteuil, épuisée. On se précipitait. Mais ce n’était qu’un instant de faiblesse. Elle put dire, de même, sa tirade du 2e acte, puis celle du 3e et enfin, se faire porter dans sa loge… La représentation avait eu lieu.

Ce soir-là, j’ai vu les acteurs, les régisseurs et même les machinistes du Théâtre Sarah-Bernhardt pleurant à chaudes larmes. Ils la connaissaient bien et depuis longtemps, mais aucun ne l’avait encore vue fournir un tel effort, et à son âge, déployer cette vaillance surhumaine. Tous, nous étions bouleversés, confondus de respect et d’admiration. Le lendemain, elle était encore faible. Mais deux jours plus tard, nul n’aurait pu croire qu’elle venait de frôler la mort.

Pour les fêtes de Noël 1921 et du Jour de l’An 1922, Sarah Bernhardt joua à Bruxelles successivement Athalie, la Gloire et Daniel, quatre ou cinq représentations de chaque spectacle, puis elle créa Régine Armand, la seconde pièce que j’ai écrite pour elle et qui fut sa dernière création. La première représentation eut lieu à Bruxelles, au Théâtre des Galeries-Saint-Hubert, le 12 janvier 1922.

Régine Armand était une comédie dramatique en 4 actes, dans laquelle Sarah Bernhardt jouait une grande actrice à la fin de sa carrière. Visiblement, le personnage n’était autre qu’elle-même et 297son rôle comportait un grand nombre de répliques sur le théâtre, sur l’art, sur la mission du comédien, sur le courage professionnel. En les disant, c’est Sarah Bernhardt qui parlait, plutôt que Régine Armand. Une courte scène épisodique au 2e acte, produisait un très grand effet.

Se sentant vieux et fatigué, un comédien de sa troupe voudrait prendre sa retraite et lui demande de ne pas renouveler son engagement. Régine Armand s’y refuse. Quitter le théâtre ? Mais tant qu’un acteur a la force de jouer et se sent aimé du public, il n’a pas le droit de se retirer. Ce serait une désertion.

— Se reposer !… s’écriait Sarah Bernhardt indignée. Est-ce que j’y pense, moi ?… Et crois-tu que je me reposerai jamais ?…

Chaque soir, la salle, bruyamment, la remerciait de cette promesse.

Le personnage de Régine Armand n’était pas du premier acte, mais jouait les trois autres. Le second se passait au théâtre, dans sa loge, pendant une représentation de Cléopâtre, ce qui permettait à Sarah Bernhardt d’apparaître dans le costume qu’elle portait, trente-deux ans plus tôt, dans la pièce de Sardou. Le troisième acte nous amenait chez elle et le décor reproduisait, à peu près, le hall de son hôtel du boulevard Pereire. Le quatrième acte était à nouveau dans sa loge, pendant une représentation d’Adrienne Lecouvreur. Régine Armand, très malade, avait voulu jouer quand même. Mais ses forces la trahissaient. Elle tombait en scène, hors de la vue du public et était ramenée dans sa loge dans les bras d’un machiniste. (J’étais ainsi parvenu à la faire entrer.) Mais l’effort qu’elle venait de fournir l’avait tuée : elle expirait.

L’action de Régine Armand était très violente, du même ton que Daniel. Michel Armand, le fils de Régine, est l’amant de Denise, la toute jeune femme du banquier Voraud. Un clubman, Raffard, fait à Denise une cour grossière. Michel le provoque. Ils se battent. Ce duel, dont la raison officielle est une discussion politique improbable, fait naître les soupçons de Voraud. Pendant que la rencontre a lieu, il va chez Régine, qui en attend anxieusement le résultat. Un coup de téléphone. Voraud prend le récepteur, raccroche et lui laisse entendre que Michel est grièvement blessé. Folle d’angoisse, Régine laisse éclater sa rage contre celle pour qui son fils a risqué sa vie. Voraud, renseigné, se retire. Michel reparaît, sain et sauf : c’est son adversaire qui a été touché. D’abord éperdue de joie, Régine tremble bientôt : pourquoi Voraud a-t-il menti ? Pour le savoir, Michel court chez Denise. Mais il arrive trop tard : son mari l’a tuée. Désespéré, le jeune homme s’éloigne à jamais. Privée de son fils, le seul amour de sa vie, Régine meurt de chagrin. Quand 298Michel, rappelé, se décide à revenir, sa mère agonise, et elle ne le reconnaît plus.

Autour de Sarah Bernhardt, les principaux rôles de la pièce étaient tenus, à Bruxelles, par Arquillière, Gaston Dubosc, Jacques de Féraudy, Andrée Pascal, Marie Montbazon et par moi, qui jouais Michel.

Pendant l’année 1922 presque toute entière, Sarah Bernhardt joua exclusivement Régine Armand et Daniel. D’abord de janvier au début d’avril, au cours d’une longue tournée en Belgique, en Hollande, en Suisse et en France. Dans beaucoup de villes, même peu importantes, de son itinéraire, elle put rester deux jours, jouant une fois chaque pièce. En effet, bien qu’elles fussent de ton assez semblable, ces deux comédies dramatiques avaient l’avantage de présenter Sarah Bernhardt sous deux aspects totalement différents. Dans l’une, elle était un jeune homme, dans l’autre, une grande actrice de soixante ans passés.

Elle joua Régine Armand à Paris, au Théâtre Sarah Bernhardt, du 20 avril à fin juin 1922. Puis, après avoir passé son dernier été à Belle-Isle, elle rejoua mes deux pièces dans le Midi de la France et en Italie, de la fin d’octobre à la fin de novembre 1922.

Ayant dû subir, au début d’avril, une opération dans la gorge, j’eus le chagrin de ne pas pouvoir jouer mon rôle à Paris, et c’est Roger Puylagarde, au Théâtre Sarah-Bernhardt, qui fut Michel Armand. Les deux autres rôles les plus importants de la pièce changèrent également de titulaire. Jacques Grétillat succéda à Arquillière dans Voraud et Simone Frévalles fut une ravissante et touchante Denise.

Je suis heureux de pouvoir écrire que c’est sur le double succès de Daniel et de Régine Armand que s’acheva la prodigieuse carrière de Sarah Bernhardt. De novembre 1920 à novembre 1922, elle joua Daniel plus de deux-cent-cinquante fois. Et de janvier à novembre 1022, elle joua Régine Armand plus de cent-cinquante fois. Ces chiffres comprennent, globalement, les représentations qu’elle en donna à Paris, en France et dans les pays étrangers qui eurent la faveur de l’applaudir durant ses dernières années : Angleterre, Belgique, Hollande, Espagne, Suisse et Italie.

Certes, ces deux pièces étaient bien indignes de son génie, je suis le premier à le reconnaître. Et les obligations matérielles auxquelles j’avais dû me soumettre, limitaient grandement mes possibilités. Du moins avais-je atteint le but que je m’étais proposé. Malgré son infirmité, Sarah Bernhardt avait pu enfin renoncer au music-hall et aux petits actes, son seul répertoire depuis 1915. Elle avait reparu dans de vraies pièces, dont son personnage était le héros ou l’héroïne, sans devoir entrer et sortir de scène portée, 299comme dans Athalie, ce qui, malgré tout, réclamait du public une grande complaisance. Enfin, et surtout, elle avait pu, jusqu’à son dernier jour, gagner largement sa vie.

C’est dès le premier chapitre de ce livre que j’ai narré, en détail, les derniers mois de la vie et la mort de Sarah Bernhardt. J’ai adopté cette méthode, un peu inusitée, pour deux raisons. D’abord parce que cette période finale comprend les faits que j’ai intitulés : Comment j’ai connu Sarah Bernhardt. Ensuite parce que j’ai pensé qu’en lisant, d’abord, la glorieuse et émouvante apothéose que furent ses dernières années, le lecteur serait peut-être plus tenté encore de savoir comment, par quelle suite de succès et d’événements, elle avait acquis cette fabuleuse renommée.

En soixante ans de carrière, de 1862 à 1922, Sarah Bernhardt a positivement remué le monde. Il serait même plus exact de dire en quarante-cinq ans seulement, car ce n’est que vers 1877 que commença sa très grande célébrité.

Elle a tout joué. De la vieille romaine aveugle de Rome vaincue au petit page espiègle du Passant, de la cynique espionne de la Femme de Claude à la pure Sainte Thérèse de la Vierge d’Avila, d’Hamlet et Lady Macbeth aux Précieuses Ridicules et à Dorine de Tartuffe, du pauvre Gringoire à la magnifique Impératrice Théodora, de la hautaine Marie-Antoinette de Varennes à l’humble et modeste Jeanne Doré. La galerie des rôles de Sarah Bernhardt est la plus complète, la plus diverse, la plus étendue qui soit. La plupart des personnages qu’elle a créés restent indissolublement attachés à son nom. On ne saurait les imaginer sous d’autres traits que les siens.

J’ai noté que, parfois, on avait regretté qu’elle n’eût pas choisi ses pièces, et aussi ses auteurs, avec plus de sévérité, s’attachant plus au succès direct qu’elle pourrait remporter dans un personnage, qu’à la qualité de l’œuvre qu’elle interprétait. À la réflexion, ce reproche est injuste. Si l’on examine attentivement la longue liste de ses rôles, qui figure à la fin de ce volume, on constatera, en effet, qu’à la seule exception de Corneille, dont elle n’a joué qu’une seule pièce, le Cid, à ses débuts au Théâtre-Français, ce sont tout justement les plus illustres auteurs français qu’elle a interprétés le plus souvent et tout d’abord Racine, dont elle joua sept pièces et dix rôles. (Elle fut Aricie et Phèdre dans Phèdre, Zacharie et Athalie dans Athalie, Hermione et Andromaque dans Andromaque).

Bien qu’elle fût, avant tout, une tragédienne, elle joua pourtant cinq pièces (et six rôles) de Molière et, de même, cinq pièces et six rôles de Shakespeare et cinq pièces de Victor Hugo.

300Viennent ensuite Sardou, avec sept pièces, Dumas fils (cinq pièces) et Rostand.

Rien n’est moins contestable que les chiffres. On voit donc qu’en dépit de la légende qui dépeint Sarah Bernhardt comme ayant, à l’instar de Frédérick Lemaître, obtenu ses plus grands succès dans des drames de qualité médiocre, ses sept auteurs favoris furent Racine, Molière, Shakespeare, Victor Hugo, Victorien Sardou, Alexandre Dumas fils et Edmond Rostand. Il paraît difficile, au contraire, de concevoir meilleur choix.

D’ailleurs, Sarah Bernhardt n’aurait pas maintenu sa gloire intacte, si le fonds de son répertoire n’avait pas été digne de son génie. Les chefs-d’œuvre faisaient accepter les pièces à effet. Pour dépasser les plus grandes, une actrice doit d’abord servir les plus grands. C’est dans Phèdre, Hamlet, Lorenzaccio, l’Aiglon et Andromaque qu’elle se surpassa elle-même, et c’est pour cela qu’elle a pu se faire une place telle qu’aucun nom, dans l’histoire du théâtre, ne saurait être comparé au sien.

Depuis Burbage et la Champmeslé jusqu’à la Duse et Réjane, en passant par Adrienne Lecouvreur, Garrick, Mlle Mars, Rachel, Talma, Coquelin, Irving, Novelli, Ellen Terry, Mounet-Sully, Lucien Guitry, y en a-t-il un seul ou une seule qui, dans l’avenir, restera autant que Sarah Bernhardt ?

Pendant un demi-siècle et dans le monde entier, elle a fait acclamer, aimer et comprendre les écrivains et l’art français, la culture et la langue françaises. Pendant un demi-siècle, le monde entier a dû reconnaître et proclamer que le plus grande artiste vivante était une Française. Et, depuis qu’elle est morte, personne, dans aucun pays, ne l’a remplacée.

C’est ainsi que pour le prestige de sa patrie, Sarah Bernhardt a fait autant que ses plus glorieux conquérants et ses plus illustres penseurs. Un jour, à une petite fille qui passait son certificat d’études, on demandait de nommer les trois plus grands Français qui aient jamais existé. Elle répondit : Jeanne d’Arc, Napoléon et Sarah Bernhardt. L’examinateur a souri. Je ne crois pas que j’aurais trouvé cette réponse si puérile. La sagesse des peuples est, dans sa naïveté, parfois plus grande qu’on ne l’imagine. Un nom qui a grandi, qui s’est imposé et qui survit à ce point, ne peut être que celui d’une très grande Française.

C’est parce qu’elle a vu naître des génies tels que Sarah Bernhardt, qu’on peut croire en l’avenir de la France, et garder intacte la foi que ce grand pays restera toujours parmi les premiers du monde.

Fin

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