J. Barbier  : Jeanne d’Arc (1873)

Dossier : Résumé (avec références historiques)

Résumé du drame

Texte de 1873 :

  • Résumé succinct : acte par acte.
  • Résumé détaillé : scène par scène, avec références historiques.

    (C’est-à-dire, la localisation précise dans les sources des références historiques pour plusieurs centaines de vers : date de séance du procès de condamnation, nom du témoin interrogé au procès de réhabilitation, chapitre de chronique, etc.)

Texte de 1869 :

Résumé succinct
acte par acte

Acte I. Domrémy. Des paysans fuyant les pillages et la guerres échouent dans le village. Leurs récits jettent Jeanne dans une vive agitation. Inquiets, ses parents décident de la fiancer à Thibaut, le fils d’un voisin. Jeanne lui avoue son secret : elle n’est pas libre, Dieu lui a révélé qu’elle devait partir sauver la France.

Acte II. Chinon. Charles VII n’a de tête que pour Agnès Sorel, sa maîtresse, et les fêtes qu’organisent de Thouars, son favori. La Hire n’obtient aucun des renforts qu’il était venu chercher pour la défense d’Orléans. Le bruit de l’arrivée d’une bergère prétendant secourir le roi est accueilli par des railleries. Mais La Hire, Agnès, puis la cour, tous sont un à un subjugués par Jeanne. Et enfin le roi, convaincu par une prière secrète qu’elle ne pouvait connaître et lui a pourtant répété. De Thouars seul, enrage, il sent son influence menacée.

Acte III. Orléans. Jeanne est arrivée avec des renforts. Elle doit faire face à la grogne de certains soldats qui n’apprécient pas sa réforme morale (interdiction du pillages et de la débauche), puis de certains capitaines qui contestent son autorité ou sa stratégie (elle veut attaquer dès que possible, ils souhaitent attendre). Finalement un grand mouvement se fait en sa faveur et tous s’agenouillent avec elle autour de son étendard.

Acte IV. Reims. Avant le sacre. De Thouars a repris son ascendant auprès du roi et annonce la fin des opérations militaires. Mais la joie des courtisans et la consternation des capitaines s’inversent quand Jeanne annonce que le roi soutient l’assaut de Paris. Pour autant elle est triste ; ses voix se sont tues et sa famille lui manque ; avec cela Agnès lui impute son éviction de la cérémonie. Soudain elle voit s’approcher son père et sa mère, et Thibaut ; bouleversée, elle souhaite partir avec eux. Le roi refuse, elle se résigne. Commence le sacre.

Acte V. Rouen. Jeanne est enchaînée dans sa prison ; un gardien se vante d’avoir contre de l’argent, substitué son habit de femme par un habit d’homme. Entrent Warwick, le gouverneur du château et Loiseleur, un prêtre qui s’est fait passer pour un ami afin de gagner sa confiance ; ils signalent à Jeanne que la reprise de son habit d’homme la condamne, puisqu’en abjurant elle s’était engagée à désavouer ses voix et sa mission. Jeanne réalise horrifiée qu’elle a été trompée, mais réaffirme sa foi en ses voix et en sa mission. Ces paroles sont enregistrées par un notaire dissimulé, puis communiquées au promoteur du procès d’Estivet : celui-ci peut prononcer la condamnation. Le lendemain, Jeanne est amenée au bûcher et brûlée en proclamant sa foi, au milieu d’une assistance impressionnée et émue.

Résumé détaillé
scène par scène, avec références historiques

Acte I
Domrémy

Scène 1. — Une troupe de paysans en fuite passe devant la maison de Jacques d’Arc ; il leur offre l’hospitalité. Jeanne s’émeut devant les récits qu’ils font des pillages anglo-bourguignons et du malheur de la France.

  • Jeanne et sa famille durent eux-même fuir Domrémy pour se préserver des pillards. Ses juges l’interrogèrent sur son séjour à Neufchâteau (séance du 22 février). Elle dépose aussi avoir plusieurs fois trouvé refuge avec son troupeau au château de l’Île (séance du 24 février).
  • Souffrez que ce vieillard prenne mon lit. Un acte de générosité similaire est rapporté par Isabelle, son amie d’enfance (déposition à la Réhabilitation). De manière générale, la charité de Jeanne est unanimement confirmée par les témoignages des habitants de Domrémy (enquêtes de la Réhabilitation).

Scène 2. — Les enfants sortent vaquer à l’installation des réfugiés. Jacques s’ouvre à sa femme Isabelle des soucis que lui cause Jeanne, si exaltée par les bruits de guerre. Celle-ci tente de le rassurer en énumérant les bonnes qualités de leur fille, mais Jacques reste convaincu que le meilleur remède pour calmer ses ardeurs, serait de lui trouver un mari : il pense à Thibaut, le fils d’un voisin dont les sentiments pour Jeanne sont connus.

  • À mes autres enfants je dirais : noyez-la ! Cette phrase de Jacques d’Arc est rapportée par Jeanne à ses juges (séance du 12 mars) ; après avoir rêvé que Jeanne partait avec des soldats, il s’était écrié qu’il préférerait qu’on la noie plutôt que cela n’advienne.
  • Les bonnes qualités et habitudes de Jeanne qu’Isabelle énumèrent sont tirées des nombreux témoignages des habitants de Domrémy (Réhabilitation).
  • De science elle n’a sans plus que sa prière : / Je crois en Dieu, l’Ave Maria, Notre Père. Réponse de Jeanne à ses juges au sujet de son éducation religieuse (séance du 21 février).
  • Que les mauvais esprits ont dans le bois chesnu, / jeté sur elle un sort, quand, à l’arbre des fées… Jeanne témoigne à ses juges qu’une rumeur la disait avoir pris son fait (sa mission divine) à l’arbre des fées ; ce qu’elle nia (séance du 24 février).

Scène 3. — Thibaut arrive à point nommé. Il admet son inclination ; Jacques lui annonce approuver le mariage. Reste à connaître l’avis de Jeanne.

Scène 4. — Jeanne revient, ses parents la laissent seule avec Thibaut.

Scène 5. — Thibaut avoue à Jeanne son amour, qui remonte à l’enfance, et le consentement qu’il a obtenu de ses parents. Elle ne semble pas insensible, seulement elle ne peut se donner, ne s’appartenant plus. Elle lui confie le secret de ses voix et la mission qu’elle a reçue de Dieu : la France se meurt et elle seule peut la sauver : il lui faut obéir. Thibaut est atterré. Toutefois, Jeanne ajoute que les voix n’ont pas paru depuis deux mois ; Dieu aurait-il renoncé à se servir d’elle ?

  • Écoutant volontiers les cloches, dont l’appel / te semblait une voix qui montait vers le ciel !. Le lien entre les cloches et les voix, souvent commenté par les historiens, est tiré de deux témoignages de l’information posthume du procès de condamnation (Pierre Maurice, frère Jean Toutmouillé).
  • Évocation de l’arbre des fées, du beau mai, des couronnes de fleurs (Condamnation et Réhabilitation).
  • Quel seigneur ?… parle donc ! / — Le Roi du ciel !. Cet échange est rapporté textuellement par Bertrand de Poulengy, l’un des écuyers qui l’escorta de Vaucouleurs à Chinon (sa déposition à la Réhabilitation).
  • J’avais treize ans… La description de la première apparition (la clarté et sa peur initiale) est tirée du procès (séance du 22 février).
  • La grande pitié du royaume de France ! Phrase que lui aurait tenue saint Michel (séance du 15 mars).
  • Non ! je ne tuerai pas ! : Jeanne déclara à ses juges n’avoir personnellement jamais tué personne (séance du 27 février) ; de là sa préférence à charger avec son étendard plutôt que son épée.

Scène 6. — Une jeune paysanne affolée surgit soudain : c’est Mengette, l’amie de Jeanne, qui est poursuivie par un soldat anglais. Thibaut, moitié par bravoure moitié par dépit, part à la recherche de l’agresseur.

  • Mengette existe vraiment ; elle est l’une des amies d’enfance de Jeanne qui témoigna à la Réhabilitation ; elle épousa un laboureur, Jean Joyart.

Scène 7. — Mengette s’étonne de l’expression étrange qu’avait Thibaut ; Jeanne soupire sur la chance de Mengette qui est libre d’aimer et d’être aimée. Celle-ci devine un lourd secret quand soudain le soldat fait irruption, l’épée à la main.

Scène 8. — Jeanne s’interpose et parvient à désarmer le soldat ; surpris, il tente de rameuter ses compagnons, tout en sortant un poignard pour revenir à la charge. Survient Thibaut armé d’une faux ; Jeanne retient son bras. L’Anglais vaincu, bat en retraite, amer : Nous nous retrouverons ! Alors qu’il va disparaître, il dégaine brusquement sa fronde et vise Thibaut, qui s’effondre.

  • La pitié de Jeanne pour ses ennemis est attestée par nombreux témoins. Voir les notes de l’acte 3, scène 6.

Scène 9. — Thibaut gît au sol, inconscient ; Jeanne, effrayée, en appelle à Dieu… et à l’amour. Thibaut se réveille et demande s’il a bien entendu ; mais Jeanne s’est tue à temps.

Scène 10. — Alerté, le reste de la famille accourt. Jacques découvre Thibaut blessé. Instruit de sa bravoure, il l’appelle son fils et proclame les fiançailles. Chacun rentre se coucher. Jeanne reste seule, pensive ; elle vient d’apprendre que le capitaine de Vaucouleurs, Robert de Baudricourt, se trouvait à Domrémy.

  • Lors de son procès, Jeanne dut s’expliquer sur une certaine affaire matrimoniale (séances du 12 mars, matin) : un homme prétendait qu’ils étaient fiancés, elle alla le contester en justice… contre l’avis de ses parents (12 mars, après-midi).

Scène 11. — Jeanne songe à la guerre, à la France, à ses voix. Celles-ci ne lui viennent plus ; la jeune fille se prend à espérer qu’elle pourra rester parmi les siens. Soudain retentissent les cloches au loin ; une lumière jaillit : ce sont les voix (chœur invisible). Elles la somment d’obéir à Dieu et lui reprochent ses hésitations. Jeanne lutte, pense à ses parents qu’elle va désespérer ; la lumière l’englobe, elle se soumet.

  • Ah ! les cloches ! Il semble, à leur voix familière…. Nouvelle allusion aux liens entre les cloches et les voix (voir les notes de la scène 5).
  • Jeanne exprima régulièrement le désir d’une vie simple. Ainsi après le sacre elle confia à l’archevêque de Reims son souhait de laisser les armes et de rentrer servir ses parents et garder le troupeau avec sa sœur et ses frères (déposition de Dunois).
  • Hélas ! ma pauvre mère ! elle en mourrait… Jeanne dit que son départ pour Vaucouleurs faillit rendre ses parents fous (séance du 12 mars, après midi).
  • Va, fille de Dieu ! Jeanne indiqua à ses juges que ses voix l’appelaient ainsi (séance du 12 mars, matin).
  • Le chœur des voix, qui clôt l’acte I est-il un hommage à la Jeanne d’Arc de Duprez ?

    Barbier (1873) :

    Ton Seigneur à toi se révèle

    C’est la voix de Dieu qui t’appelle !

    Duprez (1865) :

    Je crois ! le Seigneur se révèle,

    Je vois ! il commande il m’appelle.

    (Chœur qui conclut le prologue, Jeanne après les voix et qui est repris dans le grand final du dernier acte.)

Acte II
Chinon

Scène 1. — Chambre d’Agnès Sorel, maîtresse de Charles VII. Le page Louis joue de la guitare et chante la ballade du prisonnier. Entourée des dames de Gaucourt et de Trèves, Agnès se languit du roi. Maigre consolation : sa rivale la reine n’est pas au château mais chez son frère le roi René.

  • Louis est le nom du page du seigneur de Gaucourt, qui fut mis au service de Jeanne à son arrivée à Chinon. Il témoigna au procès de Réhabilitation.
  • La ballade du prisonnier est un poème composé par le duc Charles d’Orléans (père de Louis XII et oncle de François Ier), lors de sa longue captivité en Angleterre. Le Brun de Charmettes l’a reproduite dans son Histoire de Jeanne d’Arc (1817, t. 1, p. 110 : Chant de l’exil).
  • Êtes-vous pas la dame de beauté ? : Agnès Sorel (qui en réalité n’apparut qu’une décennie plus tard à la cour) avait reçu de Charles VII le château de Beauté, une demeure royale proche de Vincennes, ce qui lui valut le surnom de dame de Beauté.

Scène 2. — Entre le sire de Thouars, favori de Charles VII. Après quelques flatteries, il informe Agnès que La Hire est au château et s’entretient en ce moment même avec le roi. Celle-ci ordonne à ses dames et au page de sortir.

  • De Thouars est le double théâtral du favori La Trémoille. La famille de La Trémoille était originaire de Thouars (à 50 km au sud-ouest de Chinon), lieu auquel furent attachés les titres de vicomte puis duc ; il ne semble pas qu’il ait lui-même porté l’un de ces titres.

Scène 3. — Agnès est affligée d’apprendre la détresse du pays : le trésor est vide et La Hire n’obtiendra pas du roi le renfort nécessaire pour secourir Orléans. De Thouars s’étonne de son chagrin pour la France : cette débâcle sert au contraire leurs intérêts de courtisans, alors qu’un succès militaire favoriserait les capitaines. En outre, si le roi était sacré à Reims, Agnès aurait à s’incliner devant la reine. Celle-ci prend peur ; de Thouars la rassure : il n’y a aucun risque, les capitaines n’auront rien. Reste une ombre au tableau : on parle d’une jeune illuminée qui cherche à voir le roi. De Thouars a pris des mesures pour qu’elle n’y parvienne pas, mais seront-elles suffisantes ; on la dit très jolie. Il ne la verra pas !, répond sèchement Agnès.

  • Un royaume amoindri ! / — dont nous serons les maîtres ! Nombreux documents soulignent le rôle trouble de La Trémoille : intrigues, corruption, collusion avec l’ennemi, etc. ; il est généralement décrit comme l’un des plus hostiles adversaires de Jeanne d’Arc à la cour de Charles VII.
  • Pas trop grande, l’œil noir !. Il existe peu de descriptions précises du physique de Jeanne d’Arc. Le moine italien Jacques-Philippe de Bergame la dit de petite de taille, les cheveux noirs, avec un visage de paysanne. (De claris electisque mulieribus, 1497).
  • Ces hallucinées / dont nous ont assaillis ces dernières années ! Vallet-de-Viriville dresse le portrait d’une douzaine de prophètes du siècle, en introduction de sa traduction du Procès de condamnation de Jeanne d’Arc (1867).

Scène 4. — La Hire entre, furibond ; il est exaspéré par le désordre général (rien ne va plus !). Il fustige la mollesse du roi et l’empire des courtisans ; on prive l’armée du connétable, et l’on parle maintenant de recruter une fille ! Agnès essaye de le calmer pendant que de Thouars ricane.

  • La Trémoille avait obtenu la disgrâce du connétable de Richemont, son ennemi juré.
  • Jean de Metz et cinq autres. Description fidèle de l’escorte de Jeanne. À la scène suivante, deux soldats supplémentaires sont nommés : Colet de Vienne et Bertrand de Poulengy ; dans les indications scéniques de la scène 13 de l’acte 2 : l’archer Richard.
  • Si Dieu se faisait homme d’armes / il se ferait pillard. Cette phrase, que Michelet attribue à La Hire (Histoire de France, tome V, livre X, 1833) et, à sa suite, nombre d’historiens, apparaît dans le Traité de rhétorique (1521) de Pierre Fabri, poète né à Rouen en 1450, qui la prête au célèbre Talbot.

    Le tempérament méridional de La Hire, son impétuosité et sa faconde sont fidèlement retranscrites dans la pièce :

    Oui ; Jean de Metz et cinq autres, je croi,

    Sont arrivés céans, amenant vers le roi

    Je ne sais quel messie en jupons ?

Scène 5. — Le roi fait son entrée ; il est tout émerveillé de ce qu’on dit de Jeanne. De Thouars ironise sur la crédulité du siècle ; Agnès s’inquiète de son intérêt pour cette nouvelle rivale : Avouez qu’en secret vous brûlez de la voir ?. Elle obtient de pouvoir l’examiner avant qu’il la rencontre. La Hire tente quant à lui d’arracher quelques renforts militaires ; le roi refuse : il ne veut plus entendre parler de guerre. Le bruit d’une procession religieuse interrompt les débats, on se presse à la fenêtre ; Charles, à part, adresse une prière à Dieu : Si je suis vrai roi, sauve ma couronne ; sinon permets que je me retire en paix.

  • La chevauchée sans embûche de Jeanne et de son escorte (plus de cinq-cent kilomètres en territoire ennemi) fit grande impression à la cour (plusieurs dépositions de la Réhabilitation, dont celles de Gobert Thibault et de Bertrand de Poulengy).
  • Pris dans une embuscade, ils ont avec stupeur / vu l’assaillant frappé de vertige et de peur ! Selon frère Seguin qui raconte l’épisode (l’un des théologiens qui examina Jeanne à son arrivée), les hommes d’armes se trouvèrent comme cloués sur place au moment d’attaquer. Michelet le rapporte avec tout ce qu’il contient de surnaturel : Une embuscade fut dressée à la Pucelle à quelque distance de Chinon, et elle n’y échappa que par miracle. (Ibid.).
  • Jurant qu’au milieu d’eux, seule avec sa prière, / la crainte et le respect lui font une barrière ! Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, les deux chevaliers qui escortèrent Jeanne de Vaucouleurs à Chinon, témoignèrent en ce sens (Réhabilitation).
  • Et brûler ses faubourgs, et raser ses églises Ces sacrifices des habitants d’Orléans sont attestés (Quicherat, Histoire du siège, 1854).
  • L’existence de la prière secrète de Charles VII et sa teneur sont attestées par plusieurs sources concordantes (Quicherat, Aperçus nouveaux, 1850, chapitre VII).

Scène 6. — Le page Louis signale l’arrivée d’une troupe d’artistes pour animer les fêtes royales ; la nouvelle décuple la bonne humeur de Charles VII… jusqu’à ce qu’il entrevoie les difficultés que lui fera son financier ; de Thouars le rassure quant aux dépenses : On les paiera. Le roi rassuré et radieux, prend la main d’Agnès et s’éloigne en chantant.

  • Âge d’or où régnait la douce poésie !. Ce vers rappelle la réputation des fêtes du bon roi René et de son goût pour les arts.
  • Monsieur de Bouligny / n’a plus que quatre écus en caisse. Vallet de Viriville rapporte dans son Histoire de Charles VII (1862) que Régnier de Bouligny, receveur général, possédait en tout, dans le trésor royal […] la somme de quatre écus.
  • La Hire désabusé que l’on organise des fêtes quand le pays se meurt : Soyons donc aux chansons, n’en déplaise à La Hire ! ; référence au mot de La Hire qui ne vit jamais roi perdre son royaume si gaiement, repris à la scène suivante.

Scène 7. — La Hire est dépité par l’attitude de Charles VII ; par sa vanité et sa désinvolture, qu’il oppose à l’intelligence et au courage de Bedford (oncle du roi d’Angleterre et son représentant en France). Louis réapparaît soudain à reculons, tétanisé ; face à lui Jeanne, qui s’avance.

  • Jamais roi ne perdit si gaiement son royaume ! Cette réplique de La Hire est rapportée par Étienne Pasquier (Recherches de la France, 1633, livre VI, chapitre IV).

Scène 8. — Jeanne demande à voir le roi ; Louis, embarrassé par la consigne d’Agnès, se dérobe en indiquant La Hire. Le nom du célèbre capitaine provoque l’admiration de Jeanne, puis son étonnement de le voir ici plutôt qu’à la défense d’Orléans. La Hire la renseigne sur l’état des affaires, l’esprit du roi, les fêtes, le favori et sa maîtresse. Jeanne est abasourdie et attristée : Ô Dieu ! vivre en péché mortel ! Agnès les rejoint.

  • Jeanne avait horreur du péché en général, et de l’adultère en particulier. Avant son départ de Vaucouleurs, le duc de Lorraine la consulta sur sa santé ; elle répondit qu’elle n’en savait rien (séance du 22 février) mais l’exhorta à reprendre sa femme et à renoncer au péché (autrement dit à sa maîtresse).

Scène 9. — Agnès interroge Jeanne sur sa venue, son habit d’homme, la témérité d’un tel voyage depuis Vaucouleurs. Au fil de la discussion elle décèle cependant une gêne chez la jeune fille, et fait sortir La Hire et Louis. Ceux-ci s’exécutent, visiblement déjà sous l’emprise de Jeanne.

  • Eût-il été sage, madame, / de faire métier d’homme avec habits de femme ?. À ses juges Jeanne se contenta de dire que l’habit d’homme était un commandement de Dieu. Ses partisans se chargèrent de la justifier ensuite, notamment les théologiens consultés pour la Réhabilitation (voir ci-dessous).
  • Je laisse là-dessus nos docteurs raisonner. Jean Gerson, l’un des plus fameux théologiens de son temps, valida l’habit d’homme de Jeanne dans le mémoire qu’il écrivit entre la libération d’Orléans et sa mort en juillet 1429. La question fut évidement posée dès l’examen de Jeanne par les théologiens de Charles VII à son arrivée à Chinon.
  • Je serais venue à genoux, …. Réplique textuelle de Jeanne, tirée de la déposition de Henri Le Royer chez qui logea Jeanne à Vaucouleurs.
  • … même en bravant leurs colères, / même quand j’aurais eu cent pères et cent mères !. Réponse textuelle à ses juges (séance du 12 mars, matin).
  • Qu’aurais-je craint, venant de la part du Seigneur ? : Parole tirée de la déposition de Jean de Metz. Henri le Royer rapporte un propos similaire. De manière générale Jeanne revendiqua être envoyée de Dieu et justifia nombre de ses actions comme des commandements divins.
  • Son armée d’anges : Et mes frères du ciel, que vous ne comptez pas ! Jean d’Aulon, intendant de Jeanne, dépose que pendant l’assaut de Saint-Pierre-le-Moûtier il s’alarma de la voir presque seule ; elle lui répondit avoir en sa compagnie cinquante-mille de ses gens (Réhabilitation).
  • J’allais, passant à gué les rivières, sauvée / des trahisons ! Jeanne disait souvent qu’elle ne craignait rien sinon la trahison (exemple la déposition de Gérardin, habitant de Domrémy ayant fait le voyage à Reims pour le sacre).

Scène 10. — Seule avec Agnès, Jeanne lui reproche sa relation avec le roi : elle pèche devant Dieu par adultère, et devant la France par égoïsme, puisque ce faisant, elle détourne le roi de son devoir quand le pays meurt. Le salut du royaume passe par le rétablissement moral : Qu’il rappelle la reine !… Agnès s’emporte et prévient qu’elle fera obstacle entre elle et le roi. Jeanne, sans colère, est emmenée par madame de Gaucourt.

  • Vous parlez hardiment ! lui remontre Agnès. Tout au long de son procès, Jeanne évoqua l’injonction de ses saintes à répondre hardiment au tribunal.
  • Le commandement de Jeanne au roi : Qu’il rappelle la reine !… ; évoque celui qu’elle fit au duc de Lorraine qui vivait avec sa maîtresse (voir les notes de la scène 8).
  • … suivie de madame de Gaucourt. Frère Jean Pasquerel dépose qu’à son arrivée à Chinon, Jeanne fut visitée par les dames de Gaucourt et de Trèves.

Scène 11. — Agnès rumine son humiliation lorsqu’entre Charles VII. Il remarque son trouble et l’invite à profiter des fêtes que de Thouars organise. Une révolution s’opère en Agnès : c’est désormais de la lâcheté du roi qu’elle se sent humiliée. Au diable les fêtes, il faut que Charles redevienne roi ; quand bien même il lui en coûterait son amour. Mais Charles doute de lui et se sent incapable. Agnès, désormais persuadée que Jeanne seule est en mesure de relever le roi, le supplie de la recevoir. Charles s’étonne d’un tel revirement.

  • Montereau s’est trouvé sur ma route ! / Le sang de Jean sans Peur a scellé le traité / qui m’a fait sans courage, et m’a déshérité. Évocation du meurtre de Jean sans Peur à Montereau et du traité de Troyes qui déshéritait Charles VII.
  • Et m’a jeté ce nom, d’une ironie amère : / le soi-disant dauphin ! : Charles VII est nommé le soi-disant dauphin dans le traité de Troyes.
  • Ton roi ! Le suis-je donc ?… : évoque la prière mentale du roi (voir la scène 5). Plusieurs commentateurs suggèrent que Charles VII aurait même douté de sa filiation, eu égard aux infidélités supposées de sa mère Isabelle de Bavière.

Scène 12. — De Thouars entre, hilare, suivi de La Hire qu’il tourne en ridicule : l’intrépide soldat est sous la coupe d’une bergère. Sa gaîté cède bientôt à la stupéfaction lorsque le roi annonce qu’il va rencontrer Jeanne, puis à l’incrédulité quand il apprend que c’est Agnès qui l’a décidé.

Scène 13. — Le roi souhaite éprouver Jeanne ; il pare De Thouars du collier royal et lui commande de se faire passer pour lui. Jeanne est amenée ; elle considère l’assemblée mais va droit à Charles VII. Elle lui déclare que Dieu lui a confié une mission : libérer Orléans et le mener se faire sacrer à Reims. Devant son hésitation, elle l’encourage : qu’il ne doute ni d’elle… ni de lui-même. L’entraînant à l’écart, elle lui répète mot pour mot sa prière mentale (de la scène 5), et le rassure qu’il est bien fils du roi ! Le roi se métamorphose. Épanoui et confiant, il proclame avec éclat que Jeanne est faite capitaine et qu’elle aura des soldats. L’émotion est grande. Agnès rayonne aux côtés du roi et regarde Jeanne avec intelligence. De Thouars lui offre son épée mais Jeanne en réclame une autre, cachée en l’église de Fierbois. L’excitation et l’optimisme gagne la cour ; tous les capitaines la suivront au combat.

  • Le diable en pourrait faire autant, s’il est son maître. Sans nier que Jeanne puisse être inspirée, de Thouars s’interroge sur l’inspirateur. Aussi, partisans comme ennemis de Jeanne admettaient son inspiration, mais se divisaient sur sa nature. L’Université de Paris, consultée durant le procès de condamnation, va jusqu’à nommer les démons que Jeanne voyait (Bélial, Satan et Béhemmoth, dans l’avis de la faculté de Théologie).
  • Vous, comte de Vendôme, introduisez-la ! : frère Pasquerel dépose que c’est effectivement le comte qui amena Jeanne au roi lors de cette entrevue.
  • Jeanne arrive entourée des dames de Gaucourt et de Trèves : également dans la déposition de frère Pasquerel (voir les notes de la scène 10).
  • La dissimulation du roi et le fait que Jeanne l’a reconnu lors de cette première entrevue est relatée par le conseiller Simon Charles en sa déposition. La notoriété de l’événement atteignit le camp ennemi puisque ses juges la questionnèrent dessus (séance du 22 février).
  • Jeanne l’appelle gentil roi. Les dépositions rapportent qu’elle dit : gentil dauphin (frère Pasquerel, François Garivel). Jeanne ne l’appela roi qu’après son sacre, et dauphin jusque-là (explication de François Garivel en sa déposition, corroborée par nombreux témoignages).
  • Je sais bien que c’est vous, et nul autre ! Vers que l’on retrouve chez Alexandre Guillemin en son poème Jeanne d’Arc (1844).
  • Jeanne explique sa mission au roi : délivrer / Orléans, gagner Reims et vous faire sacrer ! ; attestée par plusieurs témoins de cette première entrevue (dépositions de Dunois, frère Pasquerel), ou d’autres personnes présentes à Chinon lors de l’arrivée de Jeanne.
  • C’est le plaisir de Dieu, sire, que les Anglais / s’en retournent en leur pays, sans plus attendre ; et, s’ils ne le font pas, mal pourra leur en prendre ! ; propos que l’on retrouve entre autres dans les lettres qu’elle écrivit aux Anglais.
  • Les gens batailleront, Dieu donnera victoire ! : Réponse textuelle de Jeanne lors de son examen par les théologiens à Poitiers. Un docteur argua que si Dieu voulait que les Anglais quittassent la France il n’avait pas besoin de l’aide des humains ; ce qui provoqua cette réponse de Jeanne (déposition du frère Seguin, l’un des théologiens de Poitiers). Ici l’objection est mise dans la bouche de Thouars.
  • Que je gagne Orléans, je donnerai mes signes ! : Réponse de Jeanne aux théologiens de Poitiers (ici également de Thouars) qui lui demandaient des signes prouvant qu’elle venait bien de Dieu (déposition de frère Seguin, du seigneur de Gaucourt).
  • Jeanne répète à Charles VII sa prière secrète : attestée par plusieurs sources (dont la déposition de frère Pasquerel). La séquence est indiscutable selon Quicherat (Aperçus nouveaux, 1850, chapitre VII).
  • À Fierbois, sous l’autel, […] sa lame est de cinq croix marquée ! Description de son épée à ses juges (séance du 27 février) ; Celle de ma patronne ! : elle justifia ainsi qu’elle aimait bien cette épée car l’église de Fierbois était dédiée à sainte Catherine.
  • Dieu le veut ! : Lors de la séance du samedi 17 mars, matin, Jeanne parle de Saint-Denis le cri de la France (Montjoie Saint-Denis).

Acte III
Orléans

Scène 1. — Les soldats célèbrent l’arrivée de Jeanne avec des chants, du vin et des filles. Perrine l’une d’elles, râle contre la discipline qu’elle tente d’instaurer dans l’armée, mais se fait rabrouer par maître Jean (l’as de la couleuvrine) et l’archer Richard. Jeanne paraît en armure, les soldats s’éloignent des filles en hâte.

  • Maître Jean : Attendez ! je fais le mort. Diverses chroniques, dont le Journal du siège d’Orléans, rapportent les prouesses et les facéties de maître Jean et de sa couleuvrine. À force de décimer les rangs anglais il était devenu l’homme à abattre ; visé, il feignait d’être touché, puis réapparaissait ailleurs sur la muraille.
  • À quoi bon, maintenant ? elle défend qu’on pille ! : Jeanne multiplia les mesures pour restaurer la bonne moralité à l’armée : interdiction du pillage (rapportée par l’écuyer Simon Beaucroix) ; des mauvaises mœurs : elle chasse les prostituées à la scène suivante Hors d’ici, / païennes ! ; incitation à la communion, etc.
  • Mais tu ne sais donc pas tout ce qu’on en raconte ? Dunois, qui était en charge de la défense d’Orléans, rapporte comment la nouvelle de l’arrivée de Jeanne parvint dans la ville. J’étais à Orléans, alors assiégé, quand le bruit s’y répandit que par la ville de Gien venait de passer une jeune fille, vulgairement dite la Pucelle, qui déclarait se rendre auprès du noble dauphin, avec mission de faire lever le siège d’Orléans et de conduire le dauphin à Reims pour le sacre. (Traduction de sa déposition par Joseph Fabre, 1888).
  • Savez-vous seulement ce qu’on dit à Paris ? […] On dit qu’elle est sorcière. : Le bourgeois de Paris en son Journal parlera d’une créature en forme de femme.

Scène 2. — Jeanne s’emporte contre cet étalage de débauche et chasse les filles. Perrine lui tient tête avec insolence ; Jeanne la frappe du plat de son épée qui se brise ; elle s’en repent mais blâme l’ingratitude des soldats qui après quelques succès remportés se replongent dans le péché.

  • La séquence où Jeanne brise son épée en chassant une prostituée est rapportée par le duc d’Alençon (sa déposition à la Réhabilitation) ; il la situe à Saint-Denis.
  • Après avoir brisé son épée : Mais de mon étendard j’aime encor mieux l’honneur !. Jeanne répond au tribunal qu’elle préférait quarante fois son étendard à son épée (séance du 27 février) ; aussi déclara-t-elle n’avoir jamais tué.

Scène 3. — Arrive La Hire. Jeanne se plaint du désordre et du vice ; et alors qu’il n’a encore rien dit, elle s’en prend à lui, pour le mauvais exemple qu’il donne. Confus et navré, il l’assure qu’il fait pourtant des efforts. Ce n’est pas assez : il doit commencer par ne plus jurer, ou alors sur son bâton. Jeanne s’en va donner quelques ordres puis revient au fier soldat, intimidé à n’en plus se reconnaître : Suis-je encore La Hire ? S’engage alors une discussion sur la stratégie pour battre les Anglais ; Jeanne souhaite attaquer au plus vite, La Hire, à l’instar des autres capitaines, préconise d’attendre du renfort. Le vieux soldat finit par se rendre à ses arguments (entre autres que son temps est compté), mais la met en garde contre les jalousies.

  • Puisqu’il vous faut jurer, jurez par lui ! — Par mon bâton ? : ce dialogue entre Jeanne et La Hire est attesté par frère Seguin en sa déposition.
  • l’île Saint-Aignan, [la bastille des] Augustins : topographie exacte d’Orléans assiégé.
  • Pour nous (les soldats) l’avis de Jeanne est celui qui l’emporte !. L’opposition entre Jeanne et certains capitaines influents à Orléans est attestée par plusieurs dépositions (dont celles de compagnons d’armes). Les soldats, comme le peuple, suivaient Jeanne : ainsi le conseiller Simon Charles dépose que le sire de Gaucourt se trouva en grand péril pour avoir tenté d’empêcher une charge de soldats (Réhabilitation).
  • Vos sages m’ont déjà fait perdre assez de jours / en prenant pour venir d’inutiles détours ! : Jeanne avait demandé à ce que l’armée arrive à Orléans par le nord ; à son insu, les capitaines la dirigèrent par le sud, qu’ils jugeaient plus sûr ; ce qui entraîna de non moins grandes difficultés. (Voir la déposition de Dunois.)
  • Le convoi qui nous a suivis prouve sans doute / que les canons anglais ne barraient pas la route. : d’Aulon rapporte comment un convoi de ravitaillement passa sous le nez des assiégeants anglais sans qu’ils ne bougeassent.
  • Je ne durerai guère / plus d’un an ! : Prédiction annoncée plus d’une fois par Jeanne et rapportée par d’Alençon (déposition à la Réhabilitation).
  • Quoi ! vous pensez mourir ? où donc ? — Hélas !… où Dieu / voudra !… Je ne connais ni le temps, ni le lieu ! Discussion entre Jeanne et l’archevêque de Reims rapportée par Dunois (déposition à la Réhabilitation).
  • Ah ! que si je pouvais aller où va mon âme, / j’irais, quittant ce fer, pour mes habits de femme. Plusieurs témoins rapportent qu’après le sacre de Charles VII, exprima le désir de rentrer à Domrémy. (Déposition de Dunois).
  • Craignez-vous donc la mort ? — Non !… mais la trahison ! Cet échange est rapporté par Gérardin, un habitant de Domrémy venu la voir à l’occasion du sacre (sa déposition à la Réhabilitation).
  • D’autres moins généreux / s’irritent de vous voir prendre le pas sur eux.
  • Je ne commande pas, La Hire !… j’obéis ! Ses juges tentèrent de prouver son orgueil en revendiquant le mérite de ses succès, mais elle ne les attribuait qu’à Dieu. (Par exemple en la séance du 17 mars, après midi.)

Scène 4. — On annonce l’arrivée de renforts anglais. La Hire invite Jeanne à se joindre au conseil de guerre ; elle préfère son conseil à elle et s’en va prier dans une chapelle.

  • Je vais à mon conseil, messire ! allez au vôtre ! Propos textuel de Jeanne rapporté par frère Pasquerel (Réhabilitation).
  • Que pour votre héraut le bûcher se prépare. Les Anglais détenaient Guyenne, le héraut de Jeanne, et menaçaient de le faire brûler (rapporté par le Journal du siège ou la déposition de Jacquet L’Esbahy, bourgeois d’Orléans).
  • Laissez ! il ne le fera pas ! Cette réponse confiante de Jeanne aux menaces du capitaine anglais est également rapportée par Jacquet L’Esbahy.

Scène 5. — Les soldats débattent avec animation des divergences stratégiques ; on parle de suivre Jeanne et de se passer des capitaines. Ils sont interrompus par l’arrivée du chevalier d’Aulon qui tient prisonnier un soldat anglais. Celui-ci a été capturé alors qu’il injuriait l’étendard de Jeanne (c’est l’agresseur de Mengette, à l’acte 1, scène 8). La foule veut le lyncher. Jeanne apparaît.

  • Le Journal du siège rapporte les insultes des Anglais envers Jeanne (ribaude, vachère…)

Scène 6. — Le prisonnier reconnaît Jeanne et l’insulte de plus belle. Maître Jean, outré, lui assène un grand coup de masse d’arme sur la tête ; l’Anglais tombe. Jeanne s’agenouille pour le réconforter et l’inciter au repentir ; il expire en redoublant ses imprécations. Les capitaines sont toujours en conseil ; Jeanne, qui souhaite éviter plus de morts, dicte une dernière lettre de sommation aux Anglais ; comme ceux-ci retiennent sont héraut, elle l’enverra à l’aide d’une flèche. Les capitaines sortent du conseil.

  • Oui !… ribaude !…, et pardieu nous te ferons brûler ! : L’insulte et la menace de brûler Jeanne est rapportée textuellement dans le Journal du siège d’Orléans (1576, à la date du 30 avril) : … qu’ilz la bruleroyent et feroyent ardoir, et que elle n’estoit que une ribaulde.
  • Jeanne à l’Anglais moribond : J’ai grand-pitié de toi […] Repens-toi !… donne-toi !… Frère Pasquerel rapporte la grande tristesse de Jeanne après un assaut, à la vue de tous ces Anglais tués sans confession ; et ses pleurs lorsqu’elle vit Glasdale périr noyer.
  • Toute cette scène où Jeanne pleure l’Anglais tué par maître Jean est inspirée de celle rapportée par le page de Jeanne, Louis : il raconte qu’un Français qui conduisait quelques Anglais captifs venait de frapper l’un d’eux à la tête si fortement que l’homme tomba comme mort. À cette vue, Jeanne descendit de cheval, et fit confesser l’Anglais, en lui soutenant la tête et en le consolant selon son pouvoir (traduction de sa déposition par Joseph Fabre, 1888). — La princesse Marie d’Orléans en a fait une statue : Jeanne d’Arc pleurant à la vue d’un Anglais blessé (1834).
  • Avant de livrer à la mort / tant de chrétiens, je veux faire un dernier effort. Cette intention de Jeanne est rapportée par Jean Luillier, bourgeois d’Orléans en sa déposition (Réhabilitation). Jeanne se faisait un principe de toujours proposer la paix avant d’attaquer (en témoigne ainsi sa lettre au duc de Bourgogne le jour du sacre de Charles VII).
  • À vous, Anglais… La lettre est en tout point conforme à celle fournie par frère Pasquerel lors de sa déposition : Vos, homines Angliæ…. C’est lui également qui explique la décision de l’envoyer à l’aide d’une flèche faute de héraut.

Scène 7. — Jeanne apprend de Dunois que le conseil ne la suit pas ; elle répond qu’elle se passera d’eux et en appelle aux soldats et au peuple : Nous vous suivrons !… clament-ils d’une seule voix. Xaintrailles, débordé par leur fougue, n’admet toujours pas de se soumettre à une bergère sans expérience ; il cherche un soutien du côté de Dunois, qui sans se prononcer sur les révélations de Jeanne, répond qu’il serait dommage de se priver du formidable effet produit sur le moral des troupes. La Hire applaudit ; Xaintrailles se rend, et les capitaines avec : c’est l’union sacrée. On apprend que les Anglais ont déchiré la lettre de paix ; Jeanne pleure pour eux : le combat est inéluctable. Elle réclame son étendard, met un genou à terre (imitée par toute l’armée) et prie. Enfin elle se relève et à son appel tout le monde crie : Aux Anglais !

  • Nous sommes débordés. Toute cette scène (décision du conseil de guerre ; désapprobation de Jeanne ; fougue des soldats qui passent outre les capitaines pour courir à l’assaut), est rapportée à l’identique par le conseiller Simon Charles en sa déposition. À la seule différence que le capitaine débordé n’était pas Xaintrailles mais Gaucourt (dont Charles tient ce récit), lequel avoua plus tard s’être senti en grand péril.
  • [Le conseille] de Messire / est encore plus sûr ; le vôtre périra ! ; réponse textuelle de Jeanne, rapportée par frère Pasquerel.
  • Viens, esprit créateur ! (Veni Creator). Frère Pasquerel rapporte que Jeanne fit chanter le Veni Creator lorsque l’armée quitta Blois pour Orléans.

Acte IV
Reims

Scène 1. — Avant le sacre. Jeanne, toujours en armure, rend à une mère son nouveau-né ; on le croyait mort, il respire. La femme supplie Jeanne d’être la marraine pour lui garantir la vie. Jeanne se défend d’avoir de tel pouvoir mais accepte ; la mère lève alors l’enfant et crie au miracle : Elle l’a fait revivre. Jeanne entre avec les femmes dans la chapelle, sous l’œil de Thouars et de la cour qui entrent en scène.

  • Calmez-vous !… Le voilà qui respire. Cette scène évoque le cas de l’enfant mort-né de Lagny, sur lequel Jeanne fut interrogée au cours de son procès. Ses juges insinuaient qu’elle l’avait ressuscité (séance du 3 mars). Elle se défendit d’un quelconque sortilège et dit n’avoir rien fait sinon se joindre à une prière de femmes ; l’enfant respira, fut baptisé et expira.
  • Sur les fonts de baptême, / Jeanne, daignerez-vous le présenter vous-même ! Lors de la même séance (3 mars) Jeanne, confirme avoir accepté d’être la marraine de plusieurs enfants en diverses villes.

Scène 2. — De Thouars tourne en ridicule Jeanne et son prétendu-miracle. C’en est trop pour La Hire qui explose contre le courtisan. Dunois doit intervenir pour calmer les esprits ; il rappelle l’objectif commun, à savoir le salut de la France. De Thouars admet l’objectif, mais s’oppose sur les moyens : la diplomatie doit primer sur la guerre, on négociera avec le duc de Bourgogne. Dunois ironise : de Thouars craint-il que les capitaines éclipsent les courtisans ? Piqué, celui-ci suggère que Dunois ne combat pas pour la France mais pour venger son père ; et que La Hire sert Jeanne car il en est amoureux. Colère des capitaines, rire des courtisans.

  • Duprez dans sa Jeanne d’Arc (1865), met en scène une querelle analogue entre La Hire et La Trémoille au sujet de Jeanne d’Arc (acte II, scène 11) ; laquelle aurait également tourné au duel sans l’intervention de Dunois (scène 12).

Scène 3. — Jeanne arrive et interrompt la discussion. Le roi à changé d’avis : on ne négociera pas avec le duc de Bourgogne mais on poursuivra la guerre (en marchant sur Paris). Joie des capitaines, consternation des courtisans ; les deux groupes se scindent. Jeanne, parmi les capitaines, apparaît mélancolique : elle n’entend plus ses voix ; Domrémy, si proche, lui manque ; elle sait que bientôt elle sera trahie par les courtisans et abandonnée par les capitaines. De Thouars se lève pour énoncer le protocole du sacre : les courtisans marcheront devant, les capitaines suivront derrière ; et Jeanne, qu’il avait oubliée, derrière aussi, avec les capitaines.

  • N’avez-vous pas vos voix ? l’interroge Dunois. Lors de son procès, si Jeanne convint qu’après le sacre l’initiative militaire revint aux capitaines et non à ses voix (séance du 13 mars), elle ne dit pas que ses voix ne venaient plus. Ainsi déclare-t-elle avoir eu révélation à Melun qu’elle serait bientôt prise (même séance).
  • Ah ! je songe que Reims est près de Domrémy… Sur son mal du pays, voir les notes de l’acte I, scène 11 et la déposition de Dunois.

Scène 4. — Agnès intervient ; elle offre de renoncer à sa place aux côtés du roi en faveur de Jeanne. De Thouars embarrassé lui tend une lettre du roi : ce n’est pas elle mais la reine, qui sera à ses côtés ; Agnès est même priée de s’absenter. De Thouars lui fait comprendre que Jeanne est derrière cette disgrâce ; il tient sa vengeance. Alors que le monde se retire, Jeanne aperçoit Agnès qui pleure ; elle s’approche doucement.

Scène 5. — Jeanne veut remercier Agnès, mais celle-ci la repousse avec amertume : elle n’avait pas renoncé à son amour adultère. Jeanne la plaint ; la courtisane objecte qu’il est facile de condamner lorsqu’on n’a jamais aimé… avant de deviner une blessure d’amour chez Jeanne. Des soldats viennent emmener Agnès vers son exil forcé.

Scène 6. — Jeanne s’apitoie sur Agnès ; puis sur son propre sort : ses voix, après lui avoir annoncé sa fin prochaine se sont tues, et la laissent seule sans leur précieux réconfort.

  • On retrouve chez quelques auteurs de l’époque, l’idée que ses voix abandonnèrent un temps Jeanne (voir les notes de la scène 3) ; Michelet la reprend, mais sur la fin du procès : Pourquoi, hélas ! viennent-[elles] donc plus rarement dans un si grand besoin ?

Scène 7. — Le page Louis arrive en courant : il annonce à Jeanne l’arrivée de ses parents. Elle les aperçoit effectivement, et défaille d’émotion.

  • La venue des parents de Jeanne et d’habitants de Domrémy pour le sacre à Reims est attestée par plusieurs sources : les dépositions de son cousin Durand Laxart et de son parain Jean Morel, tout deux du voyage ; ou le livre de compte de la ville de Reims qui indique le défraiement du séjour de Jacques d’Arc à l’auberge de l’Âne rayé.

Scène 8. — Les retrouvailles sont poignantes ; Thibaut est là, aussi, mais timide et discret. Les louanges laissent Jeanne étonnamment indifférente : sa famille et son village lui manquent ; or, si Dieu ne se manifeste plus, c’est qu’elle est libre de rentrer à Domrémy ; joie extrême de ses parents et de Thibaut.

  • Ô mes parents […] qui m’avez pardonnée ! Devant ses juges Jeanne admit avoir désobéi à ses parents en quittant la maison sans permission, mais affirma avoir obtenu leur pardon ensuite (séance du 12 mars, matin).
  • Vous, du moins, vous m’aimiez et ne m’adoriez pas ! Jeanne n’aimait pas tout ce qui ressemblait à de l’idolâtrie à son égard, mais se refusait à repousser les pauvres qui venaient à elle. Un jour, le théologien Pierre de Versailles voyant Jeanne se laisser baiser les mains et les pieds, lui reprocha de ne pas empêcher de tels témoignages ; à quoi elle répondit que si Dieu ne la gardait, elle ne saurait s’en garder (déposition de l’avocat Jean Barbin). De même elle répondit à ses juges qu’elle laissait le peuple toucher ses anneaux sans présumer de leurs intentions (séance du 3 mars).

Scène 9. — Nouveau tableau : devant la cathédrale. Charles VII, pour manifester sa gratitude, place Jeanne à ses côtés. Elle témoigne que sa mission personnelle est accomplie (libération d’Orléans, sacre à Reims) et prie le roi de la laisser partir. Celui-ci ne peut y consentir, et Jeanne se résigne, la mort dans l’âme. La famille d’Arc est anoblie ; Jeanne obtient aussi l’exemption perpétuelle d’impôt pour les habitants de Domrémy. Son triomphe est complet ; de Thouars enrage. Le cortège du sacre se met en mouvement et emmène Jeanne, qui jette un douloureux regard d’adieu à sa famille.

  • Le roi à Jeanne : Ton étendard répond pour nous à cette audace ! / il devance le mien, et te gardait ta place ! Jeanne fut effectivement placée au premier rang à côté du roi, son étendard surclassant les autres ; ses juges l’interrogèrent sur cet honneur inédit ; elle fit cette fameuse réponse : Il (son étendard) avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur. (Séance du 17 mars, après-midi.)
  • La lettre d’anoblissement est datée de décembre 1429, celle d’exemption d’impôts des villages de Domrémy et Greux, du 31 juillet.

Acte V
Rouen

Scène 1. — Prison du château. Des gardes anglais boivent et jouent à proximité de Jeanne, enchaînée au sol. Ses voix lui apparaissent : elle doit garder espoir, la délivrance est proche. L’un des soldats, qui était à Compiègne, raconte sa capture et son rachat ; il se vante aussi d’avoir reçu de l’or pour substituer son habit de femme contre un habit d’homme : ce qui la condamne comme relapse (retombée dans l’hérésie) en vertu de la promesse qu’elle avait faite au tribunal (son abjuration).

  • Jeanne est attachée par une chaîne de fer scellée au mur. Ses conditions de détention sont rapportées par de nombreux témoignages (les assesseurs De Courcelles, Migiet, le greffier Manchon, l’huissier Massieu, etc.)
  • Jeanne était gardée par des soldats anglais à l’attitude détestable (insultes et violences) ; elle s’en plaignit plusieurs fois à l’évêque Cauchon et au comte de Warwick (dépositions des greffiers Manchon et Boisguillaume, de l’huissier Massieu, etc.).
  • Ne désespère pas ! / Le Dieu de la souffrance / promet la délivrance / après les grands combats ! Ses voix lui avaient révélé qu’elle serait délivrée par une grande victoire ; qu’en attendant elle devait prendre tout en gré et endurer son martyre (séance du 14 mars, matin). Voir sur ce point fondamental, le dernier commentaire dernière scène du drame.
  • L’argent d’un traître avait graissé le pont-levis ! / On ne s’est pas gêné tout au moins pour le dire. Le garde évoque les spéculations concernant le rôle trouble du capitaine de Compiègne, Guillaume de Flavy, lors de la capture de Jeanne. (Alors qu’elle battait en retraite, Flavy commanda de relever le pont-levis ; acculée, elle fut prise.) Le débat n’a cessé de diviser les historiens jusqu’à nos jours.
  • De Luxembourg, qui l’a gardée au moins six mois, / en a reçu le prix que l’on donne des rois ! Jean de Luxembourg, principal capitaine bourguignon, retint Jeanne prisonnière de sa capture (mai 1430) à sa remise aux Anglais (décembre 1430). Le second vers est une allusion à la lettre de tractation des Anglais pour le rachat de Jeanne (reproduite en annexe de la séance du 9 janvier), qui compare la somme offerte de 10.000 francs à la prise d’un roi, de princes et d’autres gens de grand état). Plusieurs ouvrages antérieurs font également un parallèle entre la somme offerte pour Jeanne, et celle réclamée par Édouard III d’Angleterre pour la libération du roi Jean II en 1360 ; comparaison reprise par Le Brun de Charmettes (1817, livre XIV), citant L’Averdy (1790) : Édouard III n’avait pas exigé une somme plus considérable pour le roi Jean, d’après l’Histoire de France de Villaret (1765, tome XV).
  • N’a-t-elle pas promis, sous la foi du serment, / de ne jamais reprendre habits d’homme ? Ce fut l’une des clauses de son abjuration (24 mai 1430).
  • Comment ? / mais c’est toi qui tantôt les as mis à la place / de ses habits de femme ! Le frère de Lenozoles rapporte que les gardiens déposèrent dans son cachot un sac contenant les habits d’hommes (sa déposition à la Réhabilitation).

Scène 2. — Le comte de Warwick, gouverneur du château, entre dans la prison. Il constate que Jeanne est bel et bien relapse et se frotte les mains. Loiseleur, un membre du tribunal qui s’était présenté à Jeanne comme son ami, lui rappelle que l’abjuration n’a été qu’orale et nécessite d’être signée pour être valable. Warwick se retire en maudissant ces procédures inutiles qui ne servent qu’à perdre du temps.

  • Loiseleur : Patience ! J’ai su, sous cet habit, gagner sa confiance. Nicolas Loiseleur se fit passer pour un prêtre du parti français, également prisonnier des Anglais, et originaire de Lorraine ; il devint le confident de Jeanne (pour orienter son attitude au procès) et son confesseur (pour lui extirper des secrets). (Nombreuses dépositions de la Réhabilitation.)

Scène 3. — Resté seul avec Jeanne, Loiseleur lui reproche de n’être pas restée fidèle aux termes de son abjuration en reprenant l’habit d’homme. Jeanne se défend : le changement d’habit lui a été imposé ; mais enfin elle l’assume ; Dieu lui a fait connaître que cette abjuration était une trahison ; elle plaide la faiblesse passagère, la regrette, et la désavoue.

  • À grand peine moi-même ai-je pu vous donner / des soins et des conseils qui m’ont fait soupçonner. Loiseleur se fait passer pour un ami auprès de Jeanne. (Voir note de la scène précédente.)
  • On me l’a fait reprendre. / D’ailleurs, je ne veux pas là-dessus me défendre ; / je l’eusse encor repris sans en avoir congé. Plusieurs témoignages, complémentaires ou contradictoires, se rapportent à la reprise de l’habit d’homme.
    • D’après le procès-verbal de la Condamnation (séance du 28 mai), Jeanne se serait repentie d’avoir repris l’habit de femme (elle précise également n’avoir jamais promis de ne pas le reprendre).
    • Dans son plaidoyer (1455) pour d’obtenir l’annulation de la Condamnation, l’avocat de la famille de Jeanne pointe la responsabilité des juges qui n’ont laissé à Jeanne qu’un habit d’homme. Dans son réquisitoire, le promoteur justifie la reprise de l’habit d’homme par les tentatives de viols qu’auraient subi Jeanne.
    • Lors des enquêtes ordonnées, plusieurs témoins déposèrent sur la question. De Courcelles et Beaupère, membres du premier tribunal, confirment la version du procès-verbal. À l’opposé, le médecin de La Chambre évoque la substitution d’habit ; l’huissier Massieu également, lequel ajoute que Jeanne fut contrainte de revêtir l’habit d’homme pour aller aux toilettes. Les frères Ladvenu et de la Pierre affirment avoir entendu Jeanne motiver sa reprise de l’habit d’homme pour se protéger de viols.
    • Le verdict de la Réhabilitation se contente de nier que la reprise de l’habit d’homme puisse être considérée comme une rechute, étant donné que l’habit d’homme dans le cas de Jeanne ne constituait pas une faute en premier lieu.
  • Qui donc peut avoir cette audace / de croire que son âme est en état de grâce ? Devant ses juges, Jeanne affirma que ses saintes l’avait assurée de son salut (1er mars, 14 mars, matin) ; cette présomption scandalisa les théologiens, qui en firent une accusation (article 44 du réquisitoire ; et article 9 de l’acte d’accusation), laquelle fut considérée comme une hérésie par l’Université de Paris (tant par la faculté de Théologie que de Décret).
  • Si j’y suis, Dieu veuille m’y garder ! / si je n’y suis, hélas ! j’ose lui demander / de m’y mettre ! Fameuse réponse de Jeanne telle que rapportée dans la séance du 24 février.
  • Et si ces voix étaient de Satan ? — Satan n’ordonne pas de sauver la patrie ! Ses juges demandèrent à Jeanne ce qui lui permettait de distinguer un ange, du diable qui aurait pris forme et figure d’ange ; elle répond qu’elle fut convaincue par ses bonnes doctrines et le commandement d’aller au secours du roi de France (séance du 15 mars).
  • Orgueilleuse !… est-ce vous, si Dieu se révélait, […] qu’il irait choisir ? — Il choisit qui lui plaît. (séance du 13 mars).
  • Un ange, avez-vous dit, du séjour éternel / à votre Roi lui-même apporta la couronne ? Cette question du signe donné au roi pour qu’il l’a croit envoyée de Dieu, et la réponse qu’en Jeanne fit, est l’un des points qui occupèrent le plus ses juges. La réponse de Jeanne : Je vois qu’on s’est mépris au sens que je lui donne ; / la couronne, c’était mon serment, fait au Roi / de la lui conquérir ; et l’ange, c’était moi ! est celle qui est rapporté dans l’information posthume du procès-verbal (7 juin). Le tribunal de la Réhabilitation soumit le procès-verbal de la Condamnation à plusieurs experts : le théologien italien Théodore de Lellis fit sienne l’idée que Jeanne s’était là exprimée par parabole.
  • Par cette trahison dont je fus la complice, / j’immolais mon salut à la peur du supplice. Lorsque les juges l’interrogent après sa reprise de l’habit d’homme, elle répond que ses saintes lui avaient reproché son abjuration, qui était une trahison pour sauver sa vie, et que ce faisant elle se damnait (séance du 28 mai).

Scène 4. — Le notaire Manchon entre, avec en main l’abjuration écrite que Jeanne doit signer. Il souhaite la lui lire à voix haute ; Loiseleur tente en vain de l’en empêcher ; Jeanne est horrifiée par son contenu, comprend le double jeu de Loiseleur et refuse de signer.

  • La cédule d’abjuration souleva de nombreuses questions :
    • Celle insérée au procès-verbal ne correspond pas à celle qui fut lue à Jeanne le 24 mai (nombreux témoignages) ;
    • Jeanne la signa au milieu d’un tumulte et sous la menace du bûcher ;
    • Lorsque le 28 mai ses juges lui rappellent qu’en signant l’adjuration, elle avait juré ne plus reprendre son habit d’homme, Jeanne répond n’avoir jamais prêté un tel serment.
    • La sentence de Réhabilitation déclare l’abjuration une œuvre de violence et de fraude.
  • Écrivez votre nom, là, près de cette croix ! Selon le chevalier Aimond de Macy, Jeanne avait signé l’abjuration d’un rond, ce que voyant le secrétaire du roi d’Angleterre lui prit la main pour lui faire écrire son nom.
  • Manchon à propos de l’abjuration : Je dois commencer par lui lire / ce qu’elle va signer. Il parut si évident, même aux membres du tribunal, que Jeanne n’avait pas compris ou connu le contenu de la cédule l’abjuration, que la quasi totalité des membres du tribunal arrêta qu’on devait la lui lire et réexpliquer (séance du 29 mai). Le juge Cauchon n’en fit rien.
  • Après que Manchon lui eut lu l’abjuration : Je n’ai pas dit cela ! […] mon abjuration était brève et tout autre ! Voir ci-dessus : la cédule insérée était beaucoup plus longue que celle lue, qui ne faisait que six ou sept lignes selon nombreux témoins (le médecin de La Chambre, le greffier Taquel, l’huissier Massieu, le théologien Monnet).
  • Manchon, bas à Jeanne : Prenez garde ! on vous guette !. Manchon témoigna qu’un jour où l’installa dans une chambre voisine du cachot où une ouverture permettait d’entendre ce que disait Jeanne (sa déposition). Les assesseurs ou greffiers tentant d’aider ou de conseiller Jeanne était vertement réprimés (nombreuses dépositions).

Scène 5. — Warwick fait irruption ; il écoutait en cachette, flanqué du notaire Boisguillaume qui a tout consigné. Il ordonne à Jeanne de signer et, devant son refus, brandit la torture. Inutile, intervient Loiseleur ; le registre de Boisguillaume, qu’il vient d’examiner, suffit à la perdre. Warwick éclate de joie ; il jette une bourse à Loiseleur (qui semble troublé) et apostrophe Jeanne avec sarcasme : Où sont ces voix qui devaient te délivrer.

  • Les greffiers Manchon et Boisguillaume furent effectivement sollicités pour enregistrer à son insu, cachés dans une pièce voisine, les conversations de Jeanne, mais il s’y refusèrent (déposition de Manchon).
  • Je te paierai, toi, selon tes mérites ! Warwick menaça plusieurs membres du tribunal qu’il jugeait favorables à Jeanne ; plusieurs témoins déposent qu’il avertit le frère de La Pierre qu’il finirait dans la Seine (déposition de La Pierre lui-même, de maîtres Duval et de Houppeville).
  • Dût-on infliger mille morts, / sans réduire mon âme, on briserait mon corps ! Jeanne fut effectivement menacée d’être mise à la torture, mais quelques semaines avant son abjuration. Elle y répondit par une bravade identique dans le fond, quoique différente dans la forme : Vous pourriez m’écarteler que je ne dirais autre chose (séance du 9 mai).
  • Vous n’en obtiendrez rien, milord. Loiseleur dissuade ici d’employer la torture ; l’ironie des auteurs est grande puisque la décision de mettre Jeanne à la torture fut mise en délibération et que, sur les 13 délibérants, seuls 3 votèrent pour, dont Loiseleur.
  • Et devant ton bûcher tu peux encor les croire ? raille Warwick. Les témoins de l’information posthume (que les notaires ont refusé d’authentiquer) rapporte entre autres la discussion entre l’évêque Cauchon et Jeanne le matin de sa mort, où Jeanne admettait que ses voix l’avaient trompée puisqu’elle allait mourir (séance du 7 juin).

Scène 6. — Arrive le promoteur du procès, Jean d’Estivet, escorté de soldats ; le bruit lui est parvenu de la rechute de Jeanne. Warwick lui tend le registre incriminant, il lit : les faits sont irrécusables. Il réprimande Jeanne et lui communique la décision du tribunal : elle sera livrée au bras séculier… c’est-à-dire brûlée. Jeanne, folle de désespoir, demande la communion dont elle était privée depuis le début du procès ; d’Estivet autorise qu’on la lui donne.

  • Je m’en remets à Dieu ! — Vous vous étiez soumise / à la voix des docteurs ! — Non pas, mais à l’Église, / Dieu servi le premier !… Jeanne ne faisait aucune distinction entre l’Église céleste (ou triomphante, Dieu et les saints du paradis) et l’Église terrestre (ou militante, dirigée par les clercs) et les juges jouèrent de son ignorance théologique et de sa confusion. Après avoir répondu aux 70 articles du réquisitoire de d’Estivet (les 27 et 28 mars), Jeanne est réinterrogée (le 31 mars) sur sa soumission à l’Église : à chaque point soulevé elle se soumet, mais avec l’objection Dieu premier servi, c’est-à-dire tant que l’injonction des clercs ne va pas contre une injonction divine.
  • Jeanne à Warwick : Eh ! milord, que je meure, / votre fortune à vous n’en sera pas meilleure ; / et, fussiez-vous encor cent mille combattants, le dernier sera hors de France avant sept ans ! Cette bravade de Jeanne est rapportée par le chevalier Aimond de Macy (déposition à la Réhabilitation), qui assista à l’esclandre ; de rage le comte de Stafford sortit son poignard pour frapper Jeanne mais fut retenu par Warwick. — Le délai de sept années (qui concerne un revers sévère des Anglais et non leur départ complet) est annoncé par Jeanne le 1er mars et confirmé le 27 mars dans sa réponse à l’article 22 du réquisitoire de d’Estivet.
  • Jeanne Messeigneurs, parlez l’un après l’autre ! Phrase rapportée par l’huissier Massieu dans sa déposition. Selon lui, les docteurs tentaient de déstabiliser Jeanne en l’interrogeant simultanément.
  • Et Dieu nous hait ? Les juges posèrent plusieurs fois cette question à Jeanne (séance du 17 mars, matin). L’article 43 du réquisitoire de d’Estivet et l’article 10 de l’acte d’accusation lui reproche de sous-entendre que Dieu ou les saints puissent haïr les Anglais.
  • Et c’est la seule paix qu’il faille à l’Angleterre ! Réponse de Jeanne à l’article 18 du réquisitoire de d’Estivet (27 mars).
  • Oui, tu te plais à voir coûter le sang chrétien !. Accusation reprise tout au long du procès ; le préambule du réquisitoire de d’Estivet dit Jeanne cruellement assoiffée de sang humain (séance du 27 mars) ; idée reprise dans l’article 25 (auquel Jeanne répond qu’elle proposa toujours la paix avant le combat) ; le texte de l’abjuration inséré au procès-verbal confesse qu’elle désirait l’effusion du sang humain.
  • Sur son étendard :
    • Ma seule arme […] était mon étendard ! Interrogée par ses juges Jeanne répond qu’elle préfère quarante fois son étendard à son épée, et qu’elle le portait pendant les assauts pour éviter de tuer quelqu’un (séance du 27 février).
    • Tu l’avais enchanté, sorcière, conviens-en ! — C’est faux ! je le montrais aux miens, en leur disant, […] Entrez-là hardiment / et j’entrais la première !. Textuellement (séance du 3 mars).
    • Et sa force, dis-tu, ne venait que de toi ? — Tout en était à Dieu ! Textuellement (séance du 17 mars, après midi).
    • N’avait-il pas été le premier à la peine ! / c’était raison, je crois, qu’il le fût à l’honneur Textuellement (séance du 17 mars, après midi).
  • Son roi croyait la tenir du Seigneur ! — S’il l’a cru, m’est avis qu’il croyait bien, messire ! À ses juges qui lui demandent si ceux de son parti croyaient en sa mission divine, elle répond l’ignorer mais que ceux qui le croient n’ont point été abusés (séance du 3 mars).
  • Lui, ce prince hérétique et sans foi ! — Vous mentez !… Et moi, je vous soutiens / que c’est lui le plus noble entre les rois chrétiens ! L’accusation envers Charles VII avait été porté par Guillaume Érart lors de sa prédication du 24 mai (jour de la première sentence et de l’abjuration) et la saillie de Jeanne rapportée par le greffier Manchon (déposition à la Réhabilitation).
  • [Jeanne] outrage et méconnaît / l’article Unam sanctam (sur la soumission à l’Église céleste et terrestre). Les juges firent souvent appel à cette bulle papale ; en particulier d’Estivet dans l’article 61 de son réquisitoire.
  • Se peut-il que mon corps, […] qui du mal ne fut pas effleuré, / pour devenir poussière, aux flammes soit livré ! Propos rapporté par frère Toutmouillé en sa déposition (Réhabilitation). Ah ! j’en appelle / à Dieu […] des maux dont on m’abreuve et des torts qu’on me fait ! (Idem).
  • Frère Martin viendra dès qu’il en sera temps. Après l’avoir privée pendant des mois de communion (et de messe), Cauchon autorisa frère Martin Ladvenu à la lui donner (déposition du greffier Taquel et de frère Martin lui-même).
  • Vous pouvez me donner une robe de femme, / il suffit qu’elle soit longue ! Lors d’un interrogatoire en prison, Jeanne avait annoncé qu’à l’article de la mort elle requerrait une chemise de femme, précisant qu’il suffit qu’elle soit longue (séance du 7 mars, matin).

Scène 7. — Resté seul avec Jeanne, Warwick lui remémore l’irruption dans son cachot d’un lord masqué qui essaya de la violer ; cet homme, c’était lui. Qu’elle consente aujourd’hui, et elle aura la vie sauve. Jeanne refuse avec force et indignation. Il tente à nouveau de la forcer, mais elle appelle à l’aide. Paraissent frère Martin et deux autres moines.

  • Jeanne se plaignit plusieurs fois d’agressions sexuelles ; frère Martin rapporte qu’après son abjuration un milord anglais tenta de la forcer. Warwick n’est pas nommé mais plusieurs historiens le soupçonnent.

Scène 8. — Place du Vieux-Marché. Jeanne est amenée, appuyée sur frère Martin. Loiseleur, bouleversé, se jette à ses pieds et implore son pardon ; qu’elle a juste le temps de lui accorder avant qu’il ne soit emmené par des soldats. D’Estivet lit la sentence. Jeanne, en larme, adresse de ferventes prières à ses parents, à ceux qu’elle a offensés, à ses saintes qui l’ont abandonnée. L’émotion gagne l’assemblée ; des juges et des soldats pleurent ; même d’Estivet semble touché. Warwick s’impatiente et presse le bailli ; celui-ci donne son ordre au bourreau, qui attache Jeanne au bûcher ; elle demande une croix, un soldat anglais, éperdu, lui en fait une ; un autre, celui qui se vantait en prison, s’avance avec du bois pour grossir le bûcher : il meurt sur le coup. Le bourreau met le feu ; la tension est à son comble. Soudain le visage de Jeanne s’illumine : elle voit le paradis s’ouvrir et comprend la promesse de ses saintes. La flamme s’élève ; Jeanne incline la tête ; un immense frissonnement court dans la foule.

  • La configuration de la scène est fidèle aux descriptions des témoins (dépositions de l’évêque Jean de Mailly, du greffier Taquel, de l’universitaire Beaupère, de chanoines, curés, moines, etc.).
  • L’émotion d’une grande partie de l’assistance, des docteurs, évêques, et même de Cauchon, est abondamment rapportée (nombreuses dépositions).
  • Je ne veux pas dîner ici. Phrase tenue par des soldats anglais, rapportée par l’huissier Massieu (déposition).
  • Jeanne ! […] pardonnez-moi ! C’est le greffier Boisguillaume qui rapporte comment Loiseleur, le cœur torturé de remords, voulut monter sur la charrette de Jeanne pour lui demander pardon ; il manqua de se faire lyncher et dut son salut à Warwick (déposition).
  • La sentence lue par d’Estivet est conforme en tous points à celle insérée dans le procès-verbal (et qui fut lue par Cauchon) Les derniers mots Vade / in pace ! (va en paix) sont rapportés par l’huissier Massieu.
  • La prière de Jeanne (qui demande pardon à tous, que l’on prie pour elle), est conforme à ce que rapportent l’huissier Massieu ou le greffier Manchon, tout comme l’émotion qu’elle provoqua (dépositions).
  • Bailli ! qu’attendez-vous ? L’ordre donné par le bailli au bourreau, sans procès séculier, est rapportée entre autres par Manchon et frère Martin Ladvenu ; et fut l’un des griefs retenus par le procureur des demandeurs pour la Réhabilitation.
  • Nous sommes perdus !… c’est une sainte qu’on brûle ! Propos tenu par le bourreau après l’exécution, rapporté par frère Isambard de la Pierre.
  • Morbleu ! je n’aurai pas, moi, de lâche faiblesse ! (Brown, jetant un fagot dans le brasier puis tombant comme foudroyé). Cette scène est rapportée par frère Isambard de la Pierre ; le soldat en question ne mourut pas.
  • L’épisode de Jeanne demandant une croix et du soldat anglais qui lui en fait une avec un bâton est rapporté par frère Isambard de la Pierre (déposition).
  • Jeanne, à frère Martin Ladvenu Mon père !… Éloignez-vous !… le feu !… Rapporté par frère Martin lui-même (déposition).
  • Orate pro ea. (Priez pour elle) Paroles qui accompagnaient les les litanies des moines le matin de sa mort (déposition de frère Jean de Lenozoles).
  • Je comprends maintenant les promesses des saintes ! C’est Dieu qui me délivre ! ah ! Jésus Maria ! Frère Martin Ladvenu rapporte que Jeanne cria sur le bûcher que ses voix ne l’avaient pas trompée (déposition).

    L’idée que Jeanne ne comprit que sur le bûcher que la grande délivrance promise par ses voix étaient son martyre et son entrée au paradis, avait été proposée par Edmond Richer (1630, Dieu avait voulu lui celer le cruel supplice qu’elle devait endurer ; car autrement elle eut toujours été en perpétuelle transe et inquiétude.) et reprise par Michelet (1833, Elle accepta la mort pour la délivrance promise [et] n’entendit plus le salut au sens judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque-là…).

Texte de 1869

  • Les actes I, II et III des textes de 1869 et 1873 sont quasiment identiques.
  • La première scène de l’acte IV (le baptême du nouveau-né regagné à la vie) est absente du texte de 1869.
  • L’acte V du texte de 1869 est très différent et ne contient qu’une scène unique devant le bûcher. (Voir le résumé ci-dessous.)

Ont été ajoutés au texte de 1873 :

  • Le chœur des fugitifs (acte I, scène 1), qui reprend certains vers du vieillard ;
  • Le duo des saintes (acte I, scène 11) ;
  • Le chant de guerre : Dieu le veut (qui clôt l’acte II) ;
  • La prière de Jeanne (Veni Creator) (acte III, scène 7) ;
  • La marche du Sacre (qui clôt l’acte IV).

Résumé de l’acte V
dans la version originale de 1869

Acte V, scène unique. — Place du Vieux-Marché. Jeanne est en robe, sur l’échafaud ; d’Estivet l’admoneste : sa reprise de l’habit d’homme, sa prétention à se croire en état de grâce, sa présomption à se dire envoyée de Dieu : n’avait-elle pas abjuré tout cela ? — Une trahison consentie par peur de la mort, répond Jeanne. Warwick demande au promoteur d’abréger : qu’on relise l’abjuration, qu’on constate la rechute et qu’on en finisse. L’assesseur Loiseleur s’exécute ; Jeanne découvre avec indignation une abjuration toute autre que celle acceptée et comprend le double-jeu de Loiseleur. Warwick, s’impatiente et raille Jeanne : tes saintes ne t’avaient-elles pas promis la délivrance ? Cependant elle confirme ses révélations : elle sera délivrée par grande victoire et les Anglais chassés de France. Le ton monte ; Warwick et d’Estivet accable Jeanne de reproches ; à tour de rôle ils l’accusent d’être une sorcière, d’avoir ensorcelé son étendard, d’être hérétique et Charles VII avec, etc. Jeanne nie. Dans l’assistance, l’agitation croît ; d’un côté les soldats réclament la mort ; de l’autre les bourgeois crient à l’assassinat. Pris de remord, Loiseleur demande grâce à Jeanne et se fait chasser. D’Estivet, troublé lui aussi, se lève et prononce la sentence. Jeanne pleure ; elle adresse ses dernières prières ; l’émotion gagne l’assemblée. Le bailli donne l’ordre au bourreau de mettre le feu ; Jeanne demande une croix. Soudain, au milieu des flammes, sa figure s’illumine : elle a compris la promesse de ses saintes et expire en criant le nom de Jésus et de Marie. Puis elle incline la tête ; un immense frissonnement court dans la foule.

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