J. Barbier  : Jeanne d’Arc (1873)

Texte définitif

Jeanne d’Arc
drame en cinq actes, en vers, avec chœurs

par

Jules Barbier

musique de

Charles Gounod

(1873)

Éditions Ars&litteræ © 2022

À la mémoire de mon ami François Ponsard1.

Personnages

Rôles féminins :

  • Jeanne d’Arc
  • Agnès Sorel
  • Isabelle Romée, mère de Jeanne
  • Catherine, sœur de Jeanne
  • Mengette, amie de Jeanne
  • Madame de Gaucourt
  • Madame de Trèves
  • Perrine, ribaude
  • Sainte Marguerite
  • Sainte Catherine

Rôles masculins :

  • Charles VII, roi de France
  • Le vicomte de Thouars, sire de la Trémoille
  • La Hire
  • Dunois
  • Xaintrailles
  • Jean d’Aulon
  • Loys de Contes, page
  • Maître Jean, canonnier
  • Richard, archer
  • Jacques d’Arc, père de Jeanne
  • Thibaut, jeune paysan
  • Pierrelot, frère aîné de Jeanne
  • Warwick, gouverneur de Rouen
  • Jean d’Estivet, promoteur au procès
  • Nicolas Loiseleur
  • Siward, archer anglais
  • Manchon, greffier
  • Brown, soldat anglais
  • Gordon, soldat anglais
  • Le bailli de Rouen
  • Laurent Guesdon, bourgeois de Rouen
  • Un vieux paysan
  • Un soldat anglais

Personnages muets :

  • La Reine
  • Le comte de Vendôme
  • Le sire d’Albret
  • Jean de Metz
  • Bertrand de Poulengy
  • Colet de Vienne
  • Frère Martin Ladvenu
  • Boisguillaume, greffier
  • Jacquemin, frère de Jeanne
  • Jean, frère cadet de Jeanne
  • Le bourreau

Paysans, soldats français, soldats anglais, bourgeois, seigneurs, capitaines, moines, pages, valets, assesseurs au procès, dames de la cour, femmes du peuple, ribaudes, etc…

Acte premier
Domrémy

La chaumière de Jacques d’Arc. — Au fond, large porte dont la baie supérieure est ouverte et laisse voir le paysage. — Sur le même plan, une fenêtre dont les vantaux sont ouverts. — Portes latérales. — Sur le premier plan, à droite, une seconde fenêtre à petits vitraux. — À gauche, une grande cheminée. — Buffet, table, rouet, escabeaux. — Faux et faucilles accrochées aux murs. — Soleil couchant.

Scène première

Jacques d’Arc, Pierrelot, Jacquemin, Jean, Isabelle, Jeanne, Catherine, puis paysans, femmes et enfants.

(Au lever du rideau, la famille de Jacques d’Arc vient de terminer le repas du soir. — Isabelle et Catherine desservent la table. — Jacques est assis devant l’âtre où brille un feu de sarment. — Ses trois fils debout causent dans une encoignure. — On commence à voir passer sur la route une troupe de paysans, de femmes et d’enfants. Jeanne les aperçoit, se lève, et va les montrer à son père.)

Jeanne

Mon père !…

Jacques, se levant.

Pauvres gens ! la guerre les exile !…

Où serons-nous demain ?

Jeanne

Offrez-leur un asile.

Voici bientôt la nuit ; nous pourrons à loisir

Les interroger.

Jacques

Va ! fais selon ton désir.

Jeanne, allant à la porte du fond et s’adressant aux paysans.

Arrêtez-vous ! entrez ! mon père vous en prie.

(Les paysans entrent en scène. — La famille de Jacques d’Arc s’empresse autour d’eux.)

Mais quoi ! d’où venez-vous ?

Un vieillard

Nous fuyons la patrie !…

Le chœur

Nous fuyons la patrie !…

Femmes, enfants, vieillards, chassés de nos hameaux,

Devant nous au hasard nous poussons nos troupeaux.

Hélas ! reverrons-nous cette terre chérie,

Nos champs semés par nous, par d’autres moissonnés,

Et le paisible chaume où nos enfants sont nés ?…

Nous fuyons la patrie !…

Le sol disparaîtra sous d’arides buissons,

Et les forêts prendront la place des moissons,

L’épouvante suivra ces hordes en furie,

Et la flamme et le fer de nos cruels vainqueurs

Passeront sur ces toits où sont restés nos cœurs !…

Nous fuyons la patrie !

Le vieillard, s’asseyant sur un escabeau que lui offre Jeanne.

Ah ! la guerre !… Que Dieu, pitoyable à vos larmes,

En écarte de vous les mortelles alarmes !

Ce n’est pas tous les jours le pillage et l’assaut,

Mais l’attente, la peur, le réveil en sursaut,

Le tocsin, voix sinistre, et, par l’ombre agrandie,

La tremblante clarté d’un lointain incendie !…

Le voilà, ce traité de la reine Isabeau

Qui vendit le pays et le mène au tombeau !

Anglais et Bourguignons, unis pour la conquête,

Chiens du même chenil, courent la même bête ;

Les Armagnacs comme eux affamés de butin,

Plus étrangers qu’eux tous, prennent part au festin !

Orléans tient encor, seul reste d’espérance !

Orléans emporté, c’en est fait de la France !

Aucun moyen humain ne la peut secourir.

Jeanne

C’est la France pourtant ! elle ne peut mourir !

Mais le roi ? que fait-il ? autour de sa bannière

Une seule victoire unit la France entière !…

Dit-on qu’il ait marché vers Orléans ?

Le vieillard

Non !

Jeanne

Non ?

Le vieillard

Sa détresse est extrême ; il est seul à Chinon,

Sans troupes, sans argent, prince sans diadème,

Abandonné de tous, s’abandonnant lui-même.

Jeanne

N’a-t-il pas avec lui des hommes de bon lieu,

Et Dunois, et La Hire, et Xaintrailles ?… et Dieu !

Isabelle, à demi-voix.

Comme ton œil s’enflamme, et comme tu t’animes !

Le vieillard

Hélas ! tous n’ont pas eu ces dévouements sublimes ;

À l’appel de leur roi tous n’ont pas répondu ;

On déserte un parti quand on le croit perdu !

La noblesse, faisant bon marché de sa gloire,

Cherche à gagner du temps pour suivre la victoire,

Et livre les Français au joug de l’étranger.

Jeanne

Qui donc enverrez-vous, Jésus, pour les venger ?

Le vieillard, se levant.

Il est dit… (Mais faut-il se fier aux paroles

De ces prédictions le plus souvent frivoles ?)

Il est dit que les Francs, du dehors envahis,

Perdus par une femme et pleurant leur pays,

Seront sauvés des maux où sa main les entraîne

Par une vierge née aux marches de Lorraine !

Jeanne

Ah !

Jacques

Jeanne, c’est assez ! ta curiosité

Pratique mal les lois de l’hospitalité.

Hors les humbles devoirs et les soins de famille,

Le silence convient chez une jeune fille.

Jeanne

Dieu me veuille garder de vous déplaire en rien ;

Mais est-il donc contraire aux devoirs du chrétien

Qu’oubliant son rouet damoiselle ou bergère

Aux maux de son pays ne soit pas étrangère,

Que son âme s’indigne aux excès du vainqueur,

Et qu’elle ait ce doux nom de France dans le cœur ?

Jacques

Il nous est cher à tous ; mais ceux-là sont en faute

Qui ne s’informent pas des besoins de leur hôte.

(Aux paysans.)

Le nom de Jacques d’Arc soit à jamais flétri

S’il refuse au malheur et le vivre et l’abri !

Mes trois fils prendront soin de vous, et dans la crèche

Vos troupeaux trouveront la paille et l’herbe fraîche ;

Nos voisins aideront à vous héberger tous.

Jeanne

Souffrez que ce vieillard prenne mon lit.

Le vieillard

Mais vous ?

Jeanne, souriant.

N’ayez souci ! que rien pour moi ne vous chagrine !

Je peux coucher auprès de ma sœur Catherine.

Jacques

Je voudrais faire mieux ; mais je suis à l’étroit.

Le vieillard

Mon hôte, que le ciel bénisse votre toit !

(Le vieillard sort par la droite conduit par Jeanne et Catherine. — Les paysans sortent par le fond avec Pierrelot, Jacquemin et Jean. — Jacques retient Isabelle.)

Scène II

Jacques, Isabelle.

Jacques

Je voulais te parler sans témoin. — Notre Jeanne

A des façons d’agir que la raison condamne ;

Son ardeur m’inquiète et me tient en émoi.

Isabelle

Oui ; quelquefois l’enfant me fait peur comme à toi.

Mais quoi ! ce sont ferments d’une jeune cervelle

Que l’âge apaisera.

Jacques

Tu te trompes sur elle.

Dès longtemps je l’observe, et je lis dans ses yeux

Quelque chose d’étrange et de mystérieux :

Elle n’a point l’humeur des filles de son âge ;

Elle s’isole et fuit les danses du village ;

On dirait que son âme, à l’heure du réveil,

Avec les yeux ouverts, garde encor son sommeil ;

Le seul bruit des combats l’attire et la domine ;

Aux récits qu’on en fait son regard s’illumine ;

Elle s’exalte alors, et, comme un vieux routier,

Il semble qu’elle aborde un terrain familier ;

Est-ce raison ? Voit-on battre ainsi la campagne

Catherine sa sœur, Mengette sa compagne ?

À force d’y rêver, le soupçon m’est venu

Que les mauvais esprits ont dans le bois chesnu

Jeté sur elle un sort, quand à l’arbre des fées

Nos filles vont porter leurs rustiques trophées.

Isabelle

Non ! par la sainte croix, toi-même tu le sais,

Tous les mauvais esprits en ont été chassés.

Jacques

Gardons bien cependant que le démon n’achève

De troubler sa raison ! — Et puis j’ai fait un rêve !

Isabelle

Un rêve ?

Jacques

Je voyais Jeanne, le heaume au front,

Le fer en main, le pied chaussé de l’éperon,

(Tel un soldat), malgré mes cris, malgré tes larmes,

S’élancer à cheval parmi les hommes d’armes !

Isabelle, joignant les mains.

Dieu bon !

Jacques

Si je pensais que la chose en vînt là,

À mes autres enfants je dirais : noyez-la !

Oui, j’en atteste Dieu, ce n’est pas un blasphème ;

Et, s’ils ne le faisaient, je la noierais moi-même !

Isabelle

Ah ! tu me fais frémir !… Par le saint paradis,

Jacques, penses-tu bien aux choses que tu dis ?

Jacques

Jacques d’Arc et sa femme Isabelle Romée

Sont gens de bonne vie et bonne renommée,

Et, si grand qu’à tous deux pût être un tel malheur,

Mieux vaudrait-il pourtant qu’une tache à l’honneur !

Isabelle

Mais… pour que notre enfant à ce point te courrouce,

Qu’a-t-elle fait ? Elle est obéissante et douce,

Honnête et bonne fille, économe du temps,

Entre mille travaux partageant ses instants,

Soit qu’il faille filer le lin, dresser la table,

Ou garder les brebis, ou pourvoir à l’étable ;

Ramasser les épis au temps de la moisson,

Suffire à tous les soins, sans en prendre leçon.

Qui vaut mieux qu’elle ? Vois, quand elle fait l’aumône

Si ce n’est pas aussi son âme qu’elle donne ?

On l’aime, et qui l’offense aussitôt s’en repent ;

Sur tout ce qu’elle fait un bonheur se répand !

De science elle n’a sans plus que sa prière :

Je crois en Dieu, l’Ave Maria, Notre Père.

D’où ce mauvais instinct lui serait-il venu,

Dont sa candeur préserve un esprit ingénu ?

Le mensonge jamais a-t-il souillé sa bouche ?

Elle parle du cœur et sa parole touche :

Oui ; non ; il est ainsi ; cela n’est pas. — Voilà

Celle que tes soupçons accusent ; connais-la !

Juge l’arbre à ses fruits, même ayant trop de sève ;

Et crois à ton enfant bien plutôt qu’à ton rêve !

Jacques

Femme, que Dieu t’entende !… Il m’est doux d’espérer

Que notre enfant jamais ne nous fera pleurer ;

Je vieillis ; c’est l’excès de l’amour paternelle

Qui plus que de raison me fait trembler pour elle !

Aussi tout mon désir est de la marier ;

Un esprit se rassoit aux soucis du foyer.

J’ai cru voir que Thibaut l’aimait au fond de l’âme,

Et je veux, s’il est vrai, la lui donner pour femme.

Isabelle

C’est un garçon pieux et dont je fais grand cas ;

Mais persuade Jeanne et ne la brusque pas !

(La nuit commence à tomber.)

Scène III

Jacques, Isabelle, Thibaut.

Thibaut, paraissant à la porte du fond.

Dieu vous garde !

Jacques

C’est lui !

Thibaut

Vous savez les nouvelles ?

Des bandes de routiers, détrousseurs de gabelles,

Houspilleurs, écorcheurs, battent les alentours.

Les gens de Vaucouleurs promettent du secours ;

Mais il faut se garder.

Jacques

Oui ! nos fuyards sans doute

Attirent sur leurs pas tous ces coupeurs de route.

Thibaut

Quels fuyards ?

Jacques

Nous avons ici des malheureux

Chassés de leurs pays… — D’où viens-tu donc ?

Thibaut

De Greux.

Comme la nuit tombait, il m’est venu l’idée

Que Jeanne dans les champs pouvait s’être attardée,

Et, pour vous avertir, j’ai poussé jusqu’ici.

Jacques

Je te suis obligé de prendre un tel souci ;

Jeanne est près d’un vieillard reçu dans ma chaumière. —

Mais il ne fait plus jour ; femme, de la lumière.

Isabelle, allumant une lampe.

Seigneur ! quand serons-nous hors de peine et d’effroi ?

Jacques, à Thibaut.

J’ai plaisir à te voir et nous parlions de toi.

Je te connais, Thibaut, et te regarde comme

Un gars laborieux, rangé, probe, économe ;

Le plus fin laboureur qui soit à Domrémy.

Ton père, dès longtemps, est mon meilleur ami.

Si donc, comme je crois, tu recherches ma fille,

Nous ferons désormais une même famille. —

Mais tu ne réponds pas et restes interdit !…

N’as-tu pas sur son cœur déjà quelque crédit ?

T’éconduit-elle, ou bien m’abusé-je moi-même

En croyant que Thibaut la veut pour femme et l’aime ?

Parle-moi franchement comme je t’ai parlé.

Thibaut

Hélas ! il est bien vrai que j’en suis affolé.

Comment la voir, si sage et de tous estimée,

Si belle, sans que l’âme en soit d’abord charmée ?

Mais pour lui faire un tel aveu, je vous le dis,

Elle en eût détourné même de plus hardis.

Cela ne peut frapper vos yeux comme les nôtres ;

Mais Jeanne sûrement n’est pas comme les autres ;

Paraît-elle, on se sent moins brave qu’on ne croit

Devant ce grand œil pur qui vous regarde droit ;

Et, fût-on consumé d’une amoureuse fièvre,

Les mots et le courage expirent sur la lèvre !

Jacques

J’aime cette pudeur de son cœur et du tien ;

L’homme d’honneur respecte une fille de bien ;

Mais d’un amour permis Dieu bénit l’innocence.

Parle-lui librement, je t’en donne licence ;

De sa mère et de moi tes vœux sont accueillis.

Isabelle

Je serai fière aussi de te nommer mon fils.

Thibaut

Ah ! Dieu ! s’il était vrai, quelle serait ma joie !

Vous me rendez plus fort en me frayant la voie ;

Mais elle !… son accueil sera-t-il aussi doux ?

Car je veux la tenir d’elle ainsi que de vous.

(Jeanne paraît à la porte de droite.)

Jacques

La voici qui revient.

Scène IV

Les mêmes, Jeanne.

Jeanne, à part.

Thibaut !

Jacques

J’allais moi-même

Te prier de venir. — Si notre enfant nous aime,

Elle accueillera bien le fils de notre ami.

Peut-être que déjà tu comprends à demi

Ce qui vers toi l’amène ; ensemble je vous laisse ;

Notre âge quelquefois peut troubler la jeunesse ;

Il te parlera mieux te parlant sans témoins.

(À Isabelle.)

Nous, à ces pauvres gens portons encor nos soins.

(À Jeanne.)

Puisse Dieu t’inspirer comme je le désire !

(Bas à Thibaut.)

Allons !

(Il sort par le fond avec Isabelle.)

Scène V

Thibaut, Jeanne.

Thibaut, à part.

Je suis tremblant.

Jeanne

Qu’as-tu donc à me dire ?

Thibaut

Ô Jeanne ! je tairais ces timides aveux

Si ton père n’avait encouragé mes vœux ;

Souviens-toi seulement de notre enfance heureuse !

Tout ce riant vallon arrosé par la Meuse

En a gardé mémoire ; il n’est prés ou buissons

Où ne résonne encor l’écho de nos chansons.

Toi plus grave pourtant et déjà réfléchie,

De nos jeux trop bruyants tu t’étais affranchie,

Écoutant volontiers les cloches, dont l’appel

Te semblait une voix qui montait vers le ciel !

Et je te contemplais dans tes grâces discrètes,

Grandissant comme un lis parmi les pâquerettes !

Souviens-toi des beaux jours, quand, le printemps venu,

Une foule joyeuse allait au bois chesnu,

Dames, seigneurs, garçons, filles, Dieu sait le nombre,

Pour fêter le vieux hêtre et danser à son ombre !

Tes compagnes tressaient dans les prés d’alentour

Des couronnes de fleurs, et chacune à son tour,

Avec un vœu secret, comme on fait d’une offrande,

Aux rameaux du beau mai suspendait sa guirlande ;

Comme elles tu faisais ta provende de fleurs ;

Mais l’arbre n’avait pas tes dons avec les leurs,

Et tu les réservais, dans la foi de ton âme,

Pour attacher leurs nœuds au cou de Notre-Dame.

Souviens-toi ! — Dès ce temps, à tes pas enchaîné,

J’attendais que par toi mon cœur fût deviné,

Et ce même secret que je n’osais te dire,

C’est que je vis pour toi, qu’après toi je soupire,

Que d’autres sont aimés qui sont moins amoureux,

Et que, si tu voulais, je serais bien heureux !

Jeanne

Hélas !… pour oublier tout ce passé que j’aime,

Il faudrait commencer par m’oublier moi-même !…

Mais quoi !… d’autres destins pour moi sont résolus !

Je ne peux me donner, ne m’appartenant plus !

Thibaut

Que dis-tu ?

Jeanne

Que ton cœur me plaigne et me pardonne !

Il me faut obéir à ce que Dieu m’ordonne.

Crois-moi, car je te dis les choses sans détour,

Libre, je n’aurais pas repoussé ton amour.

Thibaut

Et ne l’es-tu donc pas ?…

Jeanne

Non !… et pussé-je l’être !

Thibaut, à part.

Seigneur Dieu !… sa raison…

Jeanne

Va ! mon regard pénètre

Dans ton âme, et je sais ce que tu dis tout bas :

Je suis folle pour toi qui ne me comprends pas !

Thibaut

Explique-toi !

Jeanne

Je dois me taire.

Thibaut

Non ! sois franche !

Ne crains pas de tout dire, et que ton cœur s’épanche !

Ce n’est pas le devoir qui le tient empêché ;

Tu me hais !

Jeanne

Je ne hais rien, sinon le péché !

Thibaut

Et n’en commet-on pas alors qu’on désespère

Par un refus sans cause et sa mère et son père ?

Moi-même, dis-je encor, si ma douleur t’émeut ?

Jeanne

Et comment résister, si mon Seigneur le veut ?

Thibaut

Quel seigneur ?… parle donc !

Jeanne

Le Roi du ciel !… — Écoute !

Il m’est trop rigoureux de te voir mettre en doute

Ma tendresse pour ceux de qui je tiens le jour,

Mon amitié pour toi, dont je savais l’amour !

Tu triomphes d’un cœur résolu de se taire.

À nul autre que toi je n’ai dit ce mystère

Où ma vie est pendante, où Dieu même apparaît !

Sur ton âme, Thibaut, gardes-en le secret ! —

J’avais treize ans ! Déjà nos campagnes ouvertes

Voyaient se rapprocher la guerre et ses alertes ;

Le trouble et la frayeur étaient dans les esprits,

Et les yeux inquiets regardaient vers Paris !

Un soir, comme j’étais à genoux, en prière,

Une voix m’appela, dans un jet de lumière ;

J’eus peur et je pleurai. La voix s’évanouit,

Et le rayon de feu disparut dans la nuit !

Thibaut

Rêve ou délire !

Jeanne

Non ! pour douter veuille attendre.

La clarté reparut ; la voix se fit entendre ;

Puis d’autres voix encor qui descendaient du ciel !

Je les connus ; c’était l’archange saint Michel,

Et sainte Marguerite, et sainte Catherine ;

Et je les contemplai dans leur splendeur divine !

Thibaut

Dieu tout-puissant !…

Jeanne

Dès lors, maîtresses de mes jours,

Les saintes m’ont conté les villes sans secours,

Les vainqueurs sans merci, le roi sans espérance,

Et la grande pitié du royaume de France !

Enfin, voici deux mois passés que j’entendis

La voix du Seigneur même en son saint paradis :

Jeanne !… il faut que tu sois dans le temps du carême

Devers ton souverain !… Nul autre que toi-même,

Prince ni duc, ne peut venir en aide au roi !

Sans toi point de secours !… Va !… je serai vers toi !

Va !… fille de Dieu !… va !…

Thibaut

Jésus !…

Jeanne

Moi, pauvre fille !

Abandonner mon toit ! délaisser ma famille !

Voir le sang des chrétiens couler dans les combats !

Donner la mort ! tuer !… Non ! je ne tuerai pas !

Ah ! l’esprit soulagé de cette angoisse amère,

Que j’aimerais bien mieux, près de ma pauvre mère,

Filer le lin, le chanvre, et que le ciel m’ôtât

De souci ; car enfin ce n’est pas mon état !

J’ai tant pleuré, prié, demandé cette grâce !…

Si Dieu le veut pourtant, il faut que je le fasse !

Je n’y peux plus durer ! Mon cœur est éperdu !

Thibaut

Mais… depuis ces deux mois ?…

Jeanne

Je n’ai rien entendu !

Thibaut

Que résous-tu ?

Jeanne

J’attends !

Thibaut

Et si ces voix célestes

Se taisaient ?

Jeanne

J’y verrais les preuves manifestes

Que Dieu renonce à moi !

Thibaut

Quoi ! je peux donc un jour…

Jeanne

N’amollis pas mon âme à lui parler d’amour !

La France meurt ! — Surtout que nul ne me soupçonne ;

Garde-toi d’en rien dire à personne !

Thibaut

À personne !…

(À part.)

Hélas !

Scène VI

Les mêmes, Mengette.

(Mengette arrive rapidement par le fond et se laisse tomber sur un escabeau.)

Mengette

Ah !… mes amis !

Jeanne

Mengette !…

Mengette

Sauvez-moi !

Thibaut

De qui donc ?

Mengette

D’un soldat !… je suis morte d’effroi !

Thibaut

Un soldat ?

Jeanne

Remets-toi !

Mengette

Je traversais la plaine…

Mais… je ne puis parler… tant je suis hors d’haleine !…

Thibaut

Il t’a poursuivie ?

Mengette

Oui.

(Thibaut va décrocher une faux pendue à la muraille.)

Jeanne, à Thibaut.

Que fais-tu ?

Thibaut

Je saurai

Quel est ce maraudeur jusqu’à nous égaré !

Jeanne, vivement.

Thibaut ! prends avec toi mes frères !…

Thibaut

Non !… un homme

Contre un homme suffit. — Et puis, qu’importe en somme ?

(Il sort par le fond.)

Scène VII

Jeanne, Mengette

Mengette, se relevant et suivant Thibaut des yeux.

Que dit-il ? de quel air il t’a parlé…

Jeanne, sans lui répondre.

Seigneur !

Je le confie à vous !

(À Mengette.)

Ah ! quel est ton bonheur !

Tu peux aimer ! On t’aime ! Aux rêves de ton âme,

Un fiancé sourit ! — Sois une heureuse femme !

Sois une heureuse mère !…

Mengette

Eh quoi ! ce doux espoir

Comme moi te convie, et tu n’as qu’à vouloir !

As-tu donc un secret que je ne puis connaître ?

Je suis heureuse !… Eh bien ! qui t’empêche de l’être ?

Thibaut…

Jeanne

Mon Dieu ! sait-on ce qui peut advenir ?

(Prenant les mains de Mengette.)

Ô mon amie ! ô toi, mon plus cher souvenir !

Toi qui fus ma compagne et que j’ai tant aimée,

Tu prieras, n’est-ce pas, pour Jeannette Romée ?

(Siward paraît à la porte du fond. — Mengette étouffe un cri de terreur.)

Scène VIII

Jeanne, Siward, puis Thibaut, et un soldat anglais.

Siward

Ah ! la belle, on veut donc m’échapper ?…

Jeanne

Halte-là !

Je vous défends de faire un pas !

Siward, riant.

Voyez cela !…

Pardieu ! je te préfère encore à ta compagne !

Bedford a pris l’Anjou, Glocester la Champagne,

Salisbury le Perche ; il n’est que votre roi

De Bourges qui n’ait rien ; car je garde pour moi

Le meilleur de la France en lui prenant ses filles !…

Jeanne, s’armant d’une faucille pendue au mur.

Voyons donc si l’épée a raison des faucilles !

Siward, tirant son épée.

Ah ! mignonne, tu veux jouer avec le fer ?

Jeanne

Démon !

Siward

Bien dit, ma foi ! car je viens de l’enfer !

Jeanne

Va ! je ne te crains pas !… Si tu dis vrai, ton maître

Ne saurait prévaloir contre le mien !…

Siward

Peut-être !

(Il s’avance vers Jeanne ; mais celle-ci lie l’épée de Siward avec sa faucille, la fait tomber à terre et pose le pied dessus.)

Siward, reculant.

Mais c’est une lionne !… — Eh ! compagnons !…

Mengette, tremblante.

Seigneur !…

C’est fait de nous !…

Siward

À moi !…

(Siward a dégainé son poignard et se prépare à attaquer Jeanne qui l’attend, le pied sur l’épée. — Thibaut rentre en scène et se précipite entre eux, la faux levée sur Siward.)

Thibaut

Misérable !…

Siward

Malheur !

Jeanne, arrêtant le bras de Thibaut.

Non ! pas de sang !

Un soldat, paraissant à la fenêtre du fond.

Siward !… les ennemis !… alerte !…

(Le soldat disparaît.)

Thibaut, à Jeanne.

Quoi ! tu lui fais merci ?

Jeanne, à Siward.

Va ! la porte est ouverte !

Siward

Nous nous retrouverons !

(Il sort et reparaît derrière la fenêtre.)

Eh ! beau galant !… à toi !

(Il lance à Thibaut une pierre avec sa fronde et disparaît.)

Scène IX

Jeanne, Thibaut, Mengette.

Thibaut, chancelant.

Ah !…

Jeanne

Lâche !…

Mengette

Il est blessé !

(Elle soutient Thibaut qui se laisse glisser sur un escabeau.)

Jeanne

Dieu !… son sang coule !… voi !

(S’agenouillant près de Thibaut.)

De l’eau fraîche… — Thibaut !…

(Mengette apporte de l’eau ; Jeanne lave la blessure de Thibaut.)

Ah ! ce sang !…

Mengette

Il respire !…

Jeanne

Thibaut !… par ton amour !…

Thibaut, d’une voix faible.

Jeanne !…

Jeanne, se relevant, à part.

Qu’allais-je dire ?

Thibaut, revenant à lui.

Va ! ce n’est rien !… J’étais étourdi seulement ;

Cette pierre a glissé sur mon front.

Jeanne, à part.

Dieu clément !

Scène X

Thibaut, Jeanne, Mengette, Jacques, Isabelle, Pierrelot, Jacquemin, Jean puis Catherine.

Voix dans la coulisse

Sus ! sus ! à l’ennemi !

(On voit des archers traverser le fond du théâtre en courant.)

Jacques, se précipitant en scène.

Ma fille !…

(Il serre Jeanne dans ses bras.)

Pierrelot, arrêté sur le seuil de la porte.

Ils sont en fuite !

Nos gens les ont tournés et leur font la conduite !

Mengette

Jésus !… Ils étaient donc nombreux ?

Catherine, entrant vivement par la droite.

Pourquoi ces cris ?

Jacques

Un gros de maraudeurs qui nous avaient surpris !

Comme les loups cerviers, le butin les attire !

Pierrelot

Ils n’ont pas attendu les archers de messire

Robert de Baudricourt.

Isabelle, pressant Jeanne dans ses bras.

Ma Jeanne ! mon enfant !

Ces bandits t’ont fait peur ?

Mengette

Oh ! Jeanne se défend !

(Ramassant l’épée de Siward.)

Voyez ! à l’un des leurs elle a pris cette épée !

(Pierrelot prend l’épée des mains de Mengette.)

Isabelle

Grand Dieu !

Jeanne

Non !… De ses mains elle s’est échappée.

C’est Thibaut qui nous a porté secours.

Jacques, apercevant Thibaut.

Blessé !…

Jeanne

Pour moi !…

Jacques, serrant la main de Thibaut.

Cher fils !

Thibaut

Un coup de fronde !…

(Montrant Jeanne.)

Elle a pansé

Ma blessure.

Jacques, à Jeanne.

Ah ! ton cœur, s’il était en balance,

Ne sera pas ingrat !… Tu gardes le silence ?

(À demi-voix.)

Songe que ma prière est un commandement !

Jeanne

J’obéirai, si Dieu n’y met empêchement !

Jacques

Dieu ne s’oppose pas à ce qu’un père ordonne ! —

Rendons-lui grâce, enfants, du secours qu’il nous donne !

Sa volonté soit faite en terre comme aux cieux,

Et qu’il daigne verser le sommeil sur nos yeux !

Tous, à demi-voix.

Ainsi soit-il !

Thibaut, à demi-voix.

Viens-tu ? nous ferons même route !

Jeanne, bas à Pierrelot.

Robert de Baudricourt est donc ici ?

Pierrelot, à demi-voix.

Sans doute ;

Avec Colet de Vienne, un messager du roi.

Ils gardent Domrémy jusqu’à demain. Pourquoi ?

(Jeanne ne lui répond pas et reste absorbée dans sa pensée. — Pierrelot pose l’épée sur la table.)

Thibaut

Adieu, Jeanne.

Jeanne, sans retourner la tête.

Adieu !

Thibaut, bas à Mengette.

Vois ! elle est comme endormie.

Mengette, à Jeanne.

Tu ne m’embrasses pas ?

Jeanne, l’embrassant avec effusion.

Ô ma petite amie !

(Thibaut s’éloigne avec Mengette. — Pierrelot, Jacquemin et Jean sortent par la gauche.)

Catherine, à Jeanne.

Je t’attends.

Jeanne

Je te suis.

(À Jacques.)

Mon père, votre main !

(Elle baise la main de Jacques qui sort par la droite. — Se retournant vers Isabelle qui semble l’interroger du regard.)

Je veux finir ce chanvre.

Isabelle, l’embrassant.

À demain !

Jeanne

À demain !

(Isabelle et Catherine sortent par la droite.)

Scène XI

Jeanne, seule.

(Elle s’arrête devant l’épée restée sur la table et la soulève.)

C’est étrange !… D’où vient cette force inconnue

Qui m’a fait affronter sans peur cette arme nue ?

Au moindre bruit mon cœur a bien souvent failli,

Et devant cette épée il n’a pas tressailli !

(Elle brandit l’épée, puis la repose sur la table.)

Ô maison ! humble toit de chaume où l’hirondelle

Vient suspendre son nid à la saison nouvelle !

Meubles accoutumés, mon rouet, mes fuseaux !

Fenêtre où de la main j’appelais mes oiseaux !

Et toi, petit jardin, sous l’ombre de l’église ;

Fête de mon enfance, Éden, terre promise

Où j’ai passé des jours si calmes et si doux,

Ce Dieu voudra-t-il donc me séparer de vous ?

Toujours cette terreur ! toujours cette pensée

Présente à mon esprit, aussitôt que chassée !

Je retiens mon haleine et je crains d’écouter,

Et je crois que toujours les voix vont éclater !…

Non ! tout se tait ! tout dort ! — ah ! Dieu seul est le maître !

Hélas ! ma pauvre mère !… elle en mourrait peut-être !

Et lui !… pour me sauver comme il s’est élancé !…

Mais que dis-je ?… Achevons le travail commencé.

(Elle s’assied devant son rouet et file. — Après un moment de silence.)

Guerre impie !… ô noblesse insolente ou servile !…

Orléans assiégé !… combien de temps la ville

Peut-elle encor tenir ?… — Si je croyais… — Sans toi

Point de secours ! — Qui sait ?… un messager du roi !

(On entend le bruit des cloches ; Jeanne se lève.)

Ah ! les cloches !… Il semble, à leur voix familière,

Que l’âme vers le ciel s’envole tout entière !

(S’agenouillant.)

Seigneur Dieu tout-puissant, j’implore ta bonté !

Laisse, laisse ma vie en son obscurité,

Et daigne rejeter, par une marque insigne,

Ce fardeau trop pesant sur une autre plus digne !…

(Un rayon de lune, dont l’éclat devient de plus en plus vif, pénètre par la fenêtre de droite et éclaire la scène. — Jeanne relève la tête et semble écouter.)

Ciel !… me trompé-je ?… Au bruit de ces cloches, je sens

L’épouvante et l’extase envahir tous mes sens !

L’ombre s’évanouit ! Les saintes se révèlent !

L’archange m’apparaît !…

Chœur invisible

Jeanne !…

Jeanne

Les voix m’appellent !…

Le chœur

Jeanne !… Dieu t’a parlé !… tu n’as pas entendu !…

Cœur lâche, cœur sans foi d’avoir teint attendu !…

Jeanne, avec désespoir.

Non ! non ! grâce !… pitié pour moi, pour mon vieux père !

Il m’aime !… voulez-vous que je le désespère ?…

Le chœur

Jeanne ! Jeanne ! Obéis à Jésus ton Seigneur !

Jeanne, se tordant les mains.

Ô voix, terribles voix qui torturez mon cœur !…

(Sainte Marguerite et sainte Catherine apparaissent vaguement dans le rayon de lune.)

Les deux saintes

Jeanne ! Jeanne ! Dieu t’a choisie !

Va, pauvre âme d’effroi saisie !

Va, fille de Dieu !… va !

Le chœur

Jésus ! Jésus Maria !

Les deux saintes

Ton Seigneur à toi se révèle ;

C’est la voix de Dieu qui t’appelle !

Va, fille de Dieu !… va !

Le chœur

Jésus ! Jésus Maria !

Jeanne

Mes saintes !…

Les deux saintes

L’épreuve est amère !

À ton village dis adieu !

Tu fuiras ton père et ta mère

Pour suivre le Seigneur ton Dieu !…

Jeanne

Demain ! demain ! encore un jour !…

Les deux saintes

Dieu t’a choisie !

Ta pauvre âme d’effroi saisie !

Va, fille de Dieu !… va !

Le chœur

Jésus ! Jésus Maria !

Jeanne, avec une exaltation croissante.

Dieu le veut !… Pardonnez, mon père, à votre Jeanne !

À vous désobéir c’est Dieu qui me condamne !

Le chœur

Jeanne !… Jeanne !…

Jeanne

Je le vois ! je l’entends ! mon père ! ma mère !… ah !…

Les deux saintes et le chœur

Va ! je serai vers toi !… va, fille de Dieu !, va !

(Jeanne, enveloppée du rayon lumineux, recule avec une sorte d’épouvante jusqu’à la porte du fond. Elle jette un adieu désespéré vers la chambre de son père et semble prête à s’éloigner. — La toile tombe.)

Acte deuxième
Chinon

L’appartement d’Agnès Sorel. Au fond, trois grandes portes donnant sur une galerie et fermées par des rideaux. — Portes latérales. — À gauche, sur le second plan, une fenêtre.

Scène première

Agnès, Loys, madame de Trèves, madame de Gaucourt, dames de la cour.

(Agnès est assise, un miroir à la main. Mesdames de Trèves et de Gaucourt changent quelque chose à sa coiffure. Les autres dames sont assises et s’occupent à des ouvrages de femme. — Loys à l’écart module quelques accords sur une guitare.)

Le chœur

Beau page, voulez-vous nous dire

La ballade du prisonnier,

Cette ballade que soupire

Celui qui ne peut oublier ?…

Celui qui de son doux servage

Chante les plaisirs effacés !…

Faut-il vous en prier, beau page ?…

(Avec enjouement.)

Hélas ! et n’est-ce pas assez ?

Loys, se levant.

Qui de nous ne connaît ces vers mouillés de larmes

Dont le soupir lointain se mêle au bruit des armes ?

(Il chante en s’accompagnant sur sa guitare.)

Fortune, veuillez-moi laisser

En paix une fois, je vous prie ;

Trop longuement, sans vous lasser,

Avez eu sur moi seigneurie !

De mes pleurs faites raillerie,

Et jamais ne voulez ouïr

Les maux que m’avez fait souffrir !

Bien des ans sont déjà passés !

Dois-je toujours ainsi languir ?…

Hélas ! et n’est-ce pas assez ?…

Le chœur

Hélas ! et n’est-ce pas assez ?…

Loys

Tous maux suis content de porter,

Hors un seul qui trop fort m’ennuie,

C’est qu’il me faut si loin rester

De celle que j’ai pour amie !

Dès long-temps en sa compagnie

Laissai mon cœur et mon désir ;

Vers moi ne veulent revenir ;

D’elle ne sont jamais lassés ;

Prisonnier suis, d’amour martyr !…

Hélas ! et n’est-ce pas assez ?

Le chœur

Hélas ! et n’est-ce pas assez ?…

Agnès

Pauvre duc !… prisonnier par delà le détroit,

Loin d’en être affaibli, son amour s’en accroît ;

Et volant vers sa dame, et pleurant sa patrie.

Sa ballade pour lui passe la mer et prie !

(Se levant.)

Ah ! puisse Dieu, clément à mon seigneur et roi,

Ne pas le séparer de la France… et de moi !

Mais que vais-je penser ? pour suivre ce que j’aime

Ne braverais-je pas les fers et la mort même ?

Hélas ! un seul péril menace notre amour,

La reine !… Parle-t-on de son prochain retour ?

Madame de Gaucourt

Non, madame ; et l’on peut, sans être téméraire,

Croire qu’elle se plaît auprès du roi son frère,

Contente d’envoyer parfois un messager.

Loys, à part.

Le séjour de Chinon n’est pas pour l’engager.

Agnès

Comment n’ai-je pas vu le roi de la journée ?

A-t-il chasse ou conseil pour cette après-dînée ?

Ah ! loin de moi déjà le temps lui paraît court !

Il devrait être ici.

Madame de Trèves

Madame de Gaucourt

Croit que depuis tantôt le roi donne audience.

Agnès

Ah !…

Madame de Gaucourt

Ce miroir devrait vous rendre confiance.

Agnès, souriant.

Flatteuse !

(De Thouars paraît au fond du théâtre.)

Madame de Gaucourt

Êtes-vous pas la dame de beauté ?

Agnès

Le roi me nomme ainsi, mais non la vérité.

Scène II

Les mêmes, de Thouars.

De Thouars

Ah ! madame, un tel mot, avec un tel sourire !

Vous ne le croyez pas puisque vous l’osez dire !

Agnès

Messire de Thouars !

De Thouars

Envoyé près de vous

Par un noble seigneur qui craint votre courroux,

Et qu’un hôte importun retient en votre place.

Agnès

Qui donc ?

De Thouars

La Hire.

Agnès

Il est ici ?…

(De Thouars ne répond pas ; Agnès se retourne vers les dames.)

Je vous rends grâce,

Mesdames, et je suis confuse de vos soins.

(À Loys.)

Laisse-nous !

(Mesdames de Trèves et de Gaucourt et les autres dames sortent par les portes latérales. — Loys s’éloigne par le fond.)

Scène III

Agnès, de Thouars.

Agnès

Vous vouliez me parler sans témoins ?

De Thouars

Moi ? non.

Agnès

Votre silence…

De Thouars

Eh ! qu’avais-je à vous dire ?

(Riant.)

Ah ! le triste dîner de ce pauvre La Hire !…

Hélas ! il aura pu se convaincre céans

Que Chinon ne dînait guère mieux qu’Orléans !

Un seul poulet chétif et de mine frugale

A fait tout le menu de la table royale !

Et voyant que La Hire attendait : C’est fini,

Lui dit gaiement le roi, monsieur de Bouligny

N’a plus que quatre écus en caisse, mon cher hôte ;

Et, si je vous reçois maigrement, c’est sa faute !…

Agnès

Quoi ! nous en sommes là !…

De Thouars

Ne vous alarmez pas !

Un sujet peut sauver son roi d’un mauvais pas !

J’ai trouvé de l’argent !

Agnès

Certes un tel miracle

Doit vous faire écouter désormais en oracle !

Par quel trait de génie ou par quel talisman ?…

De Thouars

Je n’en ai qu’un, madame, et c’est mon dévouement.

Agnès

Eh bien ! cette nouvelle a dû remettre en joie

La Hire, qu’Orléans sans doute nous envoie !

Aura-t-il les secours que nous avons promis ?

De Thouars

Pour en faire un butin commode aux ennemis ?

Non sur ma foi ! je songe en ce péril extrême

À défendre d’abord le roi contre lui-même ;

Ses libéralités lui feraient quelque jour

Congédier sa garde, et ses gens, et sa cour !

Que du moins ce dernier prestige l’environne !

Agnès

Encor lui faudrait-il conserver la couronne !

Quoi ! la France est si bas qu’un désastre de plus

Lui rendrait à jamais tous secours superflus !

Une noble cité, dépassant notre attente,

Arrête encor le flot de cette mer montante !

Nos soldats sont a bout, haletants, épuisés !

Un subside les sauve !… et vous le refusez !

Quel est donc votre but ? quelle est votre espérance ?

De Thouars, avec ironie.

Je ne vous savais pas tant d’amour pour la France !

Agnès

Ah ! dites pour le roi !… sans railler mes ennuis !

Pourquoi me supposer autre que je ne suis ?

C’est lui seul que je veux retirer de ce gouffre !

Je pleure de le voir dépossédé ! je souffre

De l’entendre appeler roi de Bourges !… Hélas !

Ce nom même demain ne lui restera pas,

Et peut-être ira-t-il, déchu, devers le Rhône,

Cacher l’ombre d’un sceptre et les débris d’un trône !…

La France ! dites-vous… et que m’importe à moi ?

Mon amour est aveugle et ne songe qu’au roi !

De Thouars

Bien aveugle, en effet, jusque dans ses alarmes !

Vos aveux contre vous me fournissent des armes,

Madame ! c’est au roi que vous songez d’abord ?

Eh bien ! je vous l’attache, et nous sommes d’accord.

Ne comprenez-vous pas, sans que je vous le dise,

Qu’un revers nous soutient et qu’un succès nous brise ?

Agnès

Comment ? que dites-vous ?

De Thouars

Que, s’il règne en vainqueur,

Son esprit nous échappe aussi bien que son cœur !

Yolande, Richemont (Sont-ce là des mystères ?)

Et tous les Armagnacs, et les grands feudataires,

Au salut d’Orléans rattachant leur espoir,

Nous viennent aussitôt disputer le pouvoir !

Faites plus ! jusqu’à Reims que votre main l’entraîne,

Et vous y courberez le front devant la reine !

Agnès

La reine !…

De Thouars

En doutez-vous ? Tel est notre avenir !

La défaite du moins nous permet d’obtenir

Que Bedford, par la paix assurant sa victoire,

Limite sa conquête aux rives de la Loire !

Notre part reste belle, et le roi, confiné

Aux montagnes d’Auvergne ou bien du Dauphiné,

Peut y fonder encor, digne de ses ancêtres…

Agnès

Un royaume amoindri !

De Thouars

Dont nous serons les maîtres !

Que lui faut-il ? Son cœur, exempt d’autre désir,

N’aspire qu’au repos, n’aime que le plaisir ;

Et son unique soin, dans cette cour nouvelle,

Sera de vous fêter et de vous trouver belle !

Voilà ce qu’à mon sens il lui faut conseiller ;

Croyez-moi, le roi dort ; n’allons pas l’éveiller !

Agnès

Mais, crût-on vos conseils légitimes et sages,

En recevra-t-il moins messages sur messages ?

Hier c’était Dunois ! c’est La Hire aujourd’hui.

De Thouars

Oh ! je ne les crains pas ! Ils n’obtiendront de lui

Qu’un banal compliment, des promesses frivoles,

Et ce que peut une heure emporter de paroles !

Le danger n’est pas là, mais dans ces vains discours

Qui, de Dieu même au roi promettant le secours,

Le livreraient encore à ces hallucinées

Dont nous ont assaillis ces dernières années !

On m’avertit sous main qu’une fille, du nom

De Jeanne, s’est montrée et marche vers Chinon ;

La Lorraine l’envoie et lui rend témoignage ;

Nous verrons si le Ciel protège son voyage ;

La route est difficile et propre aux coups de main :

Une embuscade peut l’arrêter en chemin !…

Agnès, regardant fixement de Thouars.

Ah !

De Thouars

Je dis ce qui peut arriver ; et je doute

Que sans mésaventure elle achève sa route ;

Si pourtant elle vient, qui sait où ses avis,

Donnés au nom du ciel et par le roi suivis,

Peuvent nous entraîner ?

Agnès

En effet, il importe

D’y songer ! Mais… son air ?

De Thouars

On la dit jeune, accorte,

Pas trop grande, l’œil noir ! Les rois en pareil cas

Sont aisément séduits.

Agnès

Il ne la verra pas !

Scène IV

De Thouars, Agnès, La Hire

La Hire, paraissant au fond.

Jarnidieu ! c’en est trop !… me raille-t-on ?

De Thouars, à Agnès.

La Hire.

La Hire

Au diable les fuseaux !

Agnès

Qu’avez-vous donc, messire ?

La Hire, entrant en scène.

Ah ! madame, pardon !

Agnès

Qu’avez-vous ?

La Hire

Ce que j’ai ?

Que, sans rien obtenir, je vais prendre congé ;

Et que, pour enlever à l’Anglais ses bastilles,

En guise de soldats, le roi m’offre des filles !

De Thouars

Comment ?

La Hire

Oui ; Jean de Metz et cinq autres, je croi,

Sont arrivés céans, amenant vers le roi

Je ne sais quel messie en jupons ?

De Thouars, à part.

Échappée !…

La Hire

Pour tout dire, morbleu ! j’aimerais mieux l’épée

De notre connétable, avec ses bataillons,

Que tout ce qu’on nous peut donner de cotillons !

Nous n’en serions pas là si votre aveugle haine

N’eût des conseils du roi chassé son capitaine !

Ah !… les temps sont changés !… et je ne trouve ici

Que discorde, égoïsme, épuisant sans merci

Places, titres, faveurs qu’en se jouant octroie

L’indolence royale à des oiseaux de proie !

Nous pourtant, abreuvés de dégoûts et d’affronts,

Sans armes, sans soldats et sans pain, nous mourons !

De Thouars

Je croyais qu’au métier vous trouviez quelques charmes !

Qui donc a dit : Si Dieu se faisait homme d’armes,

Il se ferait pillard ? Le mot, convenez-en…

La Hire

Eh bien ?… j’ai dit pillard, et non pas courtisan !

Agnès

Messieurs !…

De Thouars, en riant.

Laissez, madame !… à peine il sort de table !

Mais quoi !… si le trésor comme elle est lamentable,

Qu’y pouvons-nous ? Il faut s’expliquer une fois !

(Le roi paraît au fond du théâtre.)

La Hire

Ce n’est pas de l’argent que l’on demande aux rois,

C’est leur sang !…

Scène V

De Thouars, Agnès, La Hire, le Roi.

La Hire, entrant en scène, gaiement.

Hein ? mon sang !… que diantre en veut-il faire ?

La Hire

Votre baptême, sire !

Le Roi

Eh ! de grâce, diffère

Mon salut !… — Cette Jeanne, objet de tes mépris,

Si j’en crois Baudricourt, me l’offre à meilleur prix.

(Se retournant vers de Thouars et Agnès.)

Car sans doute déjà vous savez la nouvelle ?

On m’envoie une sainte, en s’engageant pour elle

À m’ouvrir le chemin de Reims, sans coup férir.

(Se retournant vers La Hire.)

Et pour régner, encorne faut-il pas mourir ?

La Hire

Si votre espoir s’arrête à cette rêverie…

Le Roi

Eh ! non ! La Hire !… sache entendre raillerie.

Pourtant ses compagnons en parlent avec feu !

C’est vraiment, disent-ils, une fille de Dieu !

Les six hommes armés qui formaient son escorte,

Trop faible pour tenir la campagne, assez forte

Pour signaler sa marche en pays bourguignon,

Ont pu de Vaucouleurs la conduire à Chinon !

Sa foi les soutenait, triomphait de leur doute,

Affrontant, dissipant les périls de la route ;

Pris dans une embuscade, ils ont avec stupeur

Vu l’assaillant frappé de vertige et de peur !

(Mouvement de de Thouars.)

Cela ne tient-il pas du miracle ?

Agnès

Peut-être !

Pour croire à leur parole il faudrait bien connaître

Ses compagnons.

Le Roi

Colet de Vienne, Jean de Metz,

Bertrand de Poulengy, cœurs vaillants, si jamais

Il en fut !

De Thouars

Cependant, sire, prenez-y garde !…

Avec ces saintes-là souvent on se hasarde

À prôner une folle ou pis encor.

Le Roi

Du moins

N’est-ce pas le portrait qu’en donnent ses témoins.

Jurant qu’au milieu d’eux, seule avec sa prière,

La crainte et le respect lui font une barrière !

Agnès

Avouez qu’en secret vous brûlez de la voir ?

Le Roi

Cela vous déplaît-il ?

Agnès

Elle peut décevoir

L’espérance qu’auront fait naître ses louanges ;

Les démons quelquefois prennent l’aspect des anges !

Elle vient de l’enfer peut-être et non du ciel !

Le Roi

Voulez-vous consulter frère Jean Pasquerel ?

Agnès

Je veux de quelque embûche indigne et déloyale

Sauver, s’il est besoin, la majesté royale ;

Souffrez que je lui parle, et si dans son pays

Il la faut renvoyer…

Le Roi, baisant la mais d’Agnès.

Commandez ! j’obéis ! —

La Hire, vois ces yeux qui m’ont dompté naguère !

Et comprends que je mets à peu de prix la guerre,

Si je m’en puis passer !

La Hire

Par la mort-Dieu !… je vois…

Une ville épuiser son sang, peuple et bourgeois !…

Se taxer elle-même, oublier ses franchises,

Et brûler ses faubourgs, et raser ses églises,

Et des boulets anglais se jouer nuit et jour,

Et mourir pour son roi qui devise d’amour !…

Je tarde et l’on m’attend ! Sire, que répondrai-je ?

Le Roi, gravement.

Qu’une guerre inutile est bientôt sacrilège !

Que c’est me condamner à d’éternels remords

Que de poursuivre une ombre au prix de tant de morts !

Et que puis-je gagner à prolonger la lutte ?

Vos efforts ne feront que retarder ma chute !

Je n’ai plus Duchâtel ! je n’ai plus Richemont !

Orléans même a vu l’amiral, et Clermont,

Et tant d’autres encor, fameux dans vingt batailles,

Comme un enjeu perdu, déserter ses murailles !…

Va, La Hire !… ils en ont désappris le chemin !

La Hire

Dunois s’y trouve encore, et j’y serai demain !

Le Roi

Y sera-t-il aussi, ce Dieu qui m’abandonne ?

Ah ! c’est lui qui condamne !… et c’est lui qui pardonne !…

La Hire

Que dites-vous ?…

(On entend un chant religieux au dehors.)

Le Roi

Écoute !… on promène la croix

Par la ville, en priant Dieu pour le sang des rois !

(De Thouars, Agnès et La Hire remontent vers la fenêtre, à gauche. Agnès s’agenouille ; de Thouars s’incline ; La Hire, derrière eux et les bras croisés, regarde passer la procession. — Le roi, seul sur le devant de la scène et les mains jointes, reprend à demi-voix :)

Sire Dieu ! de mon front détourne ta colère !

Seul tu lis dans mon cœur ! que ta grâce l’éclaire !

Si je suis légitime héritier des Valois,

Qu’il te plaise sauver ma couronne et mes droits !

Et, si je ne suis pas l’héritier légitime,

Si mon trône est le fruit du parjure et du crime,

Sire Dieu, qu’il te plaise, en ta grande bonté,

Me conserver la vie avec la liberté !…

(Le chant religieux se perd dans l’éloignement — Agnès se relève — Loys paraît à la porte du fond.)

Scène VI

Les Mêmes, Loys

Agnès

Que nous veux-tu, Loys ?

Le Roi

L’enfant paraît en joie !

Loys

Sire, Sa Majesté la reine vous envoie

Des serviteurs, passés maîtres en gai savoir !

Le Roi

Des poètes ! vrai Dieu ! courons les recevoir !

Certes, pour égayer ma pauvre cour maussade,

On ne pouvait choisir plus joyeuse ambassade !

Fêtons les héritiers de ces gais troubadours

Qui du bon roi René chantèrent les beaux jours,

Âge d’or où régnait la douce poésie !…

(À Agnès.)

Où pour reine la cour d’amour vous eût choisie !…

Venez-vous ?

Agnès

Je vous suis.

Loys

Mais… cette fille est là,

Sire !

Le Roi

Déjà ?…

Agnès

C’est bien, Loys ! introduis-la !

C’est moi qui la verrai !

(Au Roi.)

Qu’avez-vous ?

Le Roi

Ah ! je pense

Que Bouligny nous va mesurer la dépense !…

Les fêtes ne vont pas avec mon dénuement !

De Thouars, à demi-voix.

N’en soyez pas en peine ! on les paiera.

Le Roi

Vraiment !…

Par ma foi tu me rends la vie, et je t’admire !

Soyons donc aux chansons, n’en déplaise à La Hire !

À demain la couronne ! à demain le souci !

Et fût-ce pour un soir, ramène-nous ici

Plaisir, jeunesse, amour !… tout le reste… fantôme !

(Il offre la main à Agnès et s’éloigne avec elle suivi de de Thouars.)

Scène VII

La Hire, Loys.

La Hire, regardant s’éloigner le roi.

Jamais roi ne perdit si gaîment son royaume !

Ah !… devant cette honte il faut se faire effort

Pour ne pas s’aller joindre aux soldats de Bedford !

Un étranger c’est vrai ; mais un héros en somme !

Ne trouver qu’un enfant où nous cherchions un homme !

Tout le monde, hors ceux qui le veulent trahir,

Lui dit de commander !… il ne sait qu’obéir !

Ah ! tout est bien perdu !…

Loys, en riant.

Que ne prenez-vous Jeanne ?

La Hire

Tu te moques de moi, je pense, ou Dieu me damne !

Les filles ne sont point mon fait !

Loys

À votre gré !

Elles sont fort le nôtre… et je le lui dirai !

(Il sort en courant par le fond.)

La Hire, seul.

Allons ! aux favoris il faut céder la place !

Ce Thouars ! c’est ce traître impudent qui me chasse !

Lui, cet efféminé, ce courtisan, c’est lui

Qui mène, à son plaisir, la France d’aujourd’hui !

Après ses devanciers pillant ce qu’il en reste !

Plus capable qu’eux tous, et d’autant plus funeste !

Mort-Dieu !…

(Loys reparaît au fond du théâtre, précédant Jeanne et marchant à reculons devant elle, comme avec crainte.)

Scène VIII

La Hire, Loys, Jeanne.

(Jeanne est vêtue d’un justaucorps et de chausses longues, recouvertes d’une tunique qui tombe jusqu’au genou. De hautes guêtres complètent son costume.)

Jeanne

Le roi veut bien me recevoir ? Pourquoi

Ne fait-il pas entrer mes amis avec moi ?

Vous ne répondez pas ?…

Loys, timidement.

Le roi…

Jeanne

Qui vous arrête ?…

Loys

Je…

(À part.)

Sotte émotion ! ma harangue était prête,

Et je reste interdit ! Allons ! courage !…

Jeanne

Eh bien ?

Loys, galamment.

Eh bien !… S’il avait pu deviner…

(Il s’arrête court sous le regard de Jeanne.)

Jeanne, naïvement.

Quoi ?

Loys, baissant les yeux.

Non… rien !…

Jeanne

Le roi consentira, je l’espère, à m’entendre ;

C’est chose d’importance et qui ne peut attendre.

Loys

Sans doute il est tenu par quelque autre devoir,

Car c’est madame Agnès qui vous doit recevoir.

Jeanne

Qui donc est-elle ?

Loys, avec embarras.

Mais…

(À part.)

Je ne sais que lui dire.

Jeanne

J’écoute.

Loys, montrant La Hire.

Demandez au chevalier La Hire !

Jeanne, vivement.

La Hire !… Quoi !…

La Hire

Mon nom jusqu’à vous est venu ?

Jeanne

Et pour qui donc La Hire est-il un inconnu ?

Ah ! j’ai plaisir à voir un des plus vaillants hommes

Dont s’honore le temps lamentable où nous sommes !

(Serrant la main de La Hire dans les siennes.)

Ce m’est un bon présage et le meilleur de tous !

La Hire

Jarnidieu ! mon enfant !…

Jeanne

Ah ! pourquoi jurez-vous ?

Renier Dieu n’est pas d’un chrétien !

La Hire

Bon ! nous autres,

Vieux soldats, nous disons ainsi nos patenôtres !

Jeanne, souriant.

Eh bien vous apprendrez les miennes ! — Mais comment

Êtes-vous à Chinon, et dans un tel moment ?

L’héroïque cité par vos bras défendue,

Sans Dunois et sans vous serait bientôt rendue !

Ne l’abandonnez pas, et rien n’est compromis !

Mais il faut maintenant pousser aux ennemis !

Déjà de toutes parts la place est investie ;

Attendre plus longtemps c’est perdre la partie !

Leur plus forte bastille est, je crois, à Saint-Loup ;

C’est là qu’il faut viser et frapper un grand coup !…

(S’arrêtant en voyant l’étonnement de La Hire.)

Qu’avez-vous ?

La Hire

Par ma foi ! je ne m’attendais guère

À vous entendre ainsi deviser de la guerre !

Oui ! vous en jugez bien, et par saines raisons !

Dunois, Xaintrailles, moi, c’est ce que nous disons

Le courage s’énerve, et l’heure est décisive !

Mais il faut des soldats pour prendre l’offensive !

Je venais demander du renfort. Vain espoir !

Je retourne, mais seul.

Jeanne

Ah ! faites-moi donc voir

Le roi ! c’est le salut du trône que j’apporte !

La Hire

Et s’il ne s’agit pas d’une fête, qu’importe ?

Agnès vous recevra, ne vous l’a-t-on pas dit ?

Thouars avec Agnès ont seul tout le crédit !

Et le roi donne, entre eux partageant sa tendresse,

Le sceptre au favori, le cœur à la maîtresse !

Jeanne, après un silence.

Ô Dieu ! vivre en péché mortel !…

Loys

On vient !… Voici

Madame Agnès.

(Jeanne reste immobile.)

Scène IX

Les mêmes, Agnès.

Agnès, à Loys.

C’est elle ?

(Loys fait un signe d’assentiment. Agnès observe Jeanne avec curiosité. — Après un silence.)

Eh ! mais… qu’est donc ceci ?

Des habits d’homme ?

Jeanne

Eût-il été sage, madame,

De faire métier d’homme avec habits de femme ?

Agnès

Il est vrai ! mais cela peut d’abord étonner.

Je laisse là-dessus nos docteurs raisonner ;

Ce n’est pas à l’habit mais au cœur qu’on regarde.

Jeanne

Dieu veuille aider au mien et l’avoir en sa garde !

Agnès

Et pour ce dur métier vous avez, sans regrets,

Quitté votre maison, vos parents ?

Jeanne

Je serais

Venue à genoux, même en bravant leurs colères,

Même quand j’aurais eu cent pères et cent mères !

Agnès

Mais c’était hasarder la vie avec l’honneur !

Jeanne

Qu’aurais-je craint, venant de la part du Seigneur ?

Agnès

Des routiers, cependant, sans respect du message…

Jeanne

Ils se sont écartés pour me livrer passage.

Agnès

Et six hommes, sans plus, accompagnaient vos pas ?

Jeanne

Et mes frères du ciel, que vous ne comptez pas !

J’allais, passant à gué les rivières, sauvée

Des trahisons !… j’allais !… et je suis arrivée !

Agnès

Qu’est-ce donc que le roi peut espérer de vous ?

Si votre zèle, ainsi que le nôtre, est jaloux

De le servir, parlez !

(Elle fait un pas vers Jeanne qui recule.)

Mais… vous semblez contrainte ?

Pourquoi vous éloigner ? Inspiré-je la crainte !

Jeanne

Oh !… ce n’est pas la peur qui me fait reculer ?

Agnès, la regardant fixement.

Quoi donc ?

Jeanne

Dispensez-moi, madame, de parler !

Agnès, se retournant vers La Hire.

De grâce, laissez-nous !

La Hire, à part.

D’où vient qu’elle désarme

Un païen tel que moi ?

Loys, à part.

Sa voix est comme un charme !

(La Hire et Loys sortent par le fond.)

Scène X

Agnès, Jeanne, puis madame de Gaucourt.

Agnès

Peut-être maintenant n’éviterez-vous plus

De répondre ?

Jeanne

À quoi bon des propos-superflus ?

Agnès

À dissiper le doute où l’on peut être encore

De cette mission dont le ciel vous honore.

Vous n’approcherez pas du roi sans mon appui ;

Rompez donc le silence, et parlez comme à lui !

Jeanne

Et s’il est tel secret que lui seul puisse entendre.

Quel titre invoquez-vous, madame, pour l’apprendre ?

Agnès

Le plus puissant de tous, un amour partagé !

Jeanne

Ah ! madame !… un amour dont le ciel outragé

Doit repousser l’aveu !

Agnès

Qu’importe, si je l’aime ?

Jeanne

Non ! vous ne l’aimez pas ! vous n’aimez que vous-même !

Agnès

Osez-vous ?…

Jeanne

Quel est-il ce roi, dont l’ennemi

N’a pas même éveillé le courage endormi ?

Dites les actions illustres qu’il a faites !

La France va périr ! il vous donne des fêtes !

Votre joug le prépare au joug de l’étranger !…

Agnès

Vous parlez hardiment !

Jeanne

Pourquoi m’interroger ?…

Ah ! Dieu m’en est témoin ! ce langage sévère

Part d’un cœur désolé qui l’aime et le révère !

Je voudrais ne connaître en lui que ses malheurs,

Et mes reproches même expirent dans mes pleurs !

Mais comment, sans un cri d’angoisse et de souffrance

Le voir, lui, le dernier de la maison de France,

Renier de nos rois le passé glorieux,

Et déserter le sol où dorment ses aïeux ?

Non !… vous ne l’aimez pas !…

Agnès

Que peut donc une femme

Pour sauver un pays ?

Jeanne

Elle peut tout, madame !

Si j’étais, par malheur, la maîtresse d’un roi,

Je voudrais qu’il fût grand, qu’il fût brave par moi,

Que son honneur sauvât le mien, et que sa gloire

D’un opprobre éternel préservât ma mémoire !

Agnès

Et quels droits as-tu donc pour me parler si haut ?

Certes, l’orgueil est grand de croire qu’il nous faut

Une fille échappée aux travaux des campagnes…

Jeanne

On a dit que la foi soulève les montagnes !

Elle peut d’une vierge accomplir le dessein

Et d’un mâle courage armer son faible sein !

Agnès

Est-ce là le secret que l’on voulait nous taire ?

Ou si, gardant au roi quelque nouveau mystère…

Jeanne

Je lui dirais encor que, pour être vainqueur

De tous ses ennemis, il le soit de son cœur !

Qu’il rappelle la reine !…

Agnès

Achève ta pensée !

Par le roi, n’est-ce pas, tu veux me voir chassée ?

C’est bien ! n’espère plus, après un tel aveu…

Jeanne

Pourquoi vous opposer aux volontés de Dieu ?

Seule je peux sauver le roi de cet abîme ;

Et m’écarter de lui serait folie ou crime !

Agnès

Folle ou coupable, soit !… je t’en écarterai !

Jeanne

Non !… si Dieu tient les cœurs et les tourne à son gré !

Agnès, appelant.

Madame de Gaucourt !

(À Jeanne.)

Ah ! ton orgueil m’affronte ?…

(À madame de Gaucourt qui entre en scène.)

Emmenez cette fille et la gardez !…

(Jeanne regarde Agnès sans colère, et, sur un signe d’elle, sort lentement par une des portes latérales, suivie de madame de Gaucourt qui la considère avec étonnement.)

Scène XI

Agnès, puis le Roi.

Agnès

Ô honte !

Comme elle m’a parlé !… comme tout son maintien

Trahissait un mépris qui dominait le mien !

Comme elle me jetait, jusque dans son silence.

D’une altière pitié la suprême insolence !

Oh !… le roi vengera mon affront ! Le voici !

Le Roi, entrant en scène.

Eh quoi ! ma chère Agnès, vous me quittez ainsi ?

La curiosité bien vite vous attire !

Cette Jeanne est donc là ? vous l’avez vue ?

Agnès

Oui, sire !

Le Roi

Eh bien ?… non ! je devine à votre air sérieux

Des discours dont je suis moins que vous curieux !

Tout le jour on n’a pas devisé d’autre chose !

(Riant.)

De La Hire du moins souffrez qu’on se repose !

Je l’ai dit : remettons les soucis à demain !

Aujourd’hui je ne veux trouver sur mon chemin

Que des rires joyeux sur des bouches vermeilles !

Thouars n’a pas d’égal et fera des merveilles !

Ah ! depuis trop longtemps la dure pauvreté

Vous sevrait des plaisirs dus à votre beauté !

L’opulence revient, et la joie avec elle,

Et ce bel art des vers qui vous fera plus belle,

Et des fêtes enfin où votre front heureux

Répandra son bonheur sur mon cœur amoureux !

Agnès, à elle-même.

Des fêtes !…

Le Roi

Qu’avez-vous ? ah ! je crois vous entendre !

Moins de folle gaîté vous semblerait plus tendre,

Et sans doute vos yeux me reprochent tout bas,

Aimant trop le plaisir, de ne vous aimer pas !

Il est vrai ! ma raison fuit quand le plaisir passe !

Mais c’est pour vous, ingrate ! obtiendrai-je ma grâce ?

Voulez-vous me donner votre main ?

(Il veut prendre la main d’Agnès qui la retire vivement.)

Quel émoi !

Qu’attendez-vous, Agnès ?

Agnès, comme prenant une résolution soudaine, et avec éclat.

Ah !… que vous soyez roi !

Oui ! la clarté se fait dans mon âme et pénètre

Jusqu’au fond de mon cœur honteux de se connaître !

La vérité l’emporte, et je veux du mépris

Défendre mon amour, que je mets à ce prix !

Sire ! sortez enfin de votre léthargie !

Recouvrez vos vertus, avec votre énergie !

Que, si dans le passé je dois m’humilier,

Je garde au moins l’honneur d’armer mon chevalier !

Déployez l’oriflamme, et que les canons tonnent !

Et que vos ennemis, qui vous raillaient, s’étonnent,

Par ce coup de tonnerre éveillés en sursaut,

Que descendu si bas vous remontiez si haut !…

Le Roi

Ce langage…

Agnès

Est celui d’un cœur qui vous adore,

Qui n’est qu’à vous, dut-on le méconnaître encore,

Et qui, peu soucieux de son propre bonheur,

A mis toute sa gloire à sauver votre honneur !

Le Roi

Qui donc te méconnaît ?… Va ! je sais que tu m’aimes !

Mais quoi ! rois ou sujets, nos destins sont les mêmes !

Sage qui vit heureux, sans souci d’être grand !

Pourquoi ces vains efforts à dompter le courant ?

Sur quelques bords lointains qu’il nous mène, qu’importe,

Si dans la même nef tous deux il nous emporte ?

Agnès

Quoi ! le fils des Valois en est-il là, grand Dieu !

De trahir son honneur et d’en faire l’aveu !

Lui que pour commander le ciel avait fait naître !…

Le Roi

Ne me condamne pas ! ce roi, j’aurais pu l’être !

Ce glorieux destin m’est d’abord apparu !

Mais recommence-t-on le chemin parcouru ?

Oui ! la tâche était belle !… après tant de victimes.

Relever un pays abaissé par ses crimes !

Former de ses débris un royaume français !

Des soldats insoumis réprimer les excès !

En frappant les barons, arrêter le scandale

D’un pouvoir qu’usurpa la France féodale ;

Leur arracher le sceptre à chacun d’eux trop lourd !

Et chasser les Anglais, et venger Azincourt !

Œuvre immense !… qu’un autre accomplira sans doute !

Agnès

Un autre !…

Le Roi

Montereau s’est trouvé sur ma route !

Le sang de Jean sans Peur a scellé le traité

Qui m’a fait sans courage, et m’a déshérité,

Et m’a jeté ce nom, d’une ironie amère :

Le soi-disant dauphin ! — ô ma mère, ma mère !…

Agnès

Charles ! mon roi !

Le Roi

Ton roi ! Le suis-je donc ?…

(Pendant la seconde partie de cette scène la nuit a commencé à tomber. — Le roi remonte vers la fenêtre.)

Tiens !… vois !…

Déjà l’ombre enveloppe et les champs et les bois !

Telle descend la nuit où mon règne s’achève !…

Agnès

Non !… j’en crois cette enfant !… Le jour, le jour se lève !

Le Roi

Que dis-tu ?

Agnès

Voyez-la, sire !… Elle a dans les yeux

Ces clartés de la foi qui nous viennent des cieux !

Grave, et faisant d’un mot votre âme prisonnière,

Et simple, et s’exprimant d’une grande manière !

Le Roi

Ce matin…

Agnès

Nos esprits étaient mal éclairés !

Elle est votre salut !

(Suppliante.)

Sire ! vous la verrez !…

(On entend rire dans la coulisse.)

Le Roi, se retournant.

Qui vient là ?

(De Thouars entre en riant, suivi de La Hire.)

Scène XII

Le Roi, Agnès, de Thouars, La Hire, puis Loys.

De Thouars

Vous raillez, sans doute ?

La Hire

Non, messire !

Elle seule a du cœur !

Le Roi

Qu’est-ce donc ?

De Thouars

C’est La Hire

Qui, pour cette bergère en une heure adouci,

Veut que vous la voyiez !

Le Roi

Agnès le veut aussi !

De Thouars, étonné, à Agnès.

Vous !

Agnès

Oui !

De Thouars, s’inclinant, après un moment de silence.

J’y donne donc ma voix ; mais… rien ne presse ;

À moins qu’on ne désire encor qu’elle paraisse

À cette fête ! tout est prêt, bal et festin !

Ne sera-t-il pas temps, sire, dès le matin ?

Le Roi

Non ! dès ce soir !… je veux essayer d’une épreuve !

(Il frappe sur un timbre. — Loys paraît.)

Qu’on entre !…

De Thouars, à part.

Il faut céder ! Le ruisseau devient fleuve !

(Les rideaux s’ouvrent et laissent voir la galerie du fond pleine de seigneurs et de dames, parmi lesquels ou aperçoit un groupe d’hommes armés. — la cour descend en scène. — Le fond du théâtre reste occupé par des valets portant des flambeaux.)

Scène XIII

Le Roi, Agnès, La Hire, de Thouars, Loys, d’Aulon, le comte de Vendôme, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne, Jean de Metz, Richard et deux autres hommes armés, seigneurs et dames, valets, puis Jeanne, madame de Gaucourt et madame de Trèves.

Le Roi, passant son collier au cou de de Thouars.

Prends ce collier, et sois le roi pour un moment !

De Thouars

Quoi ! sire, vous voulez ?…

Le Roi

Je veux savoir comment

À celle de son choix Dieu me fera connaître.

De Thouars

Le diable en pourrait faire autant, s’il est son maître.

Richard

Nous l’avons amenée et sommes ses garants.

(Les autres compagnons de Jeanne font un signe d’assentiment.)

Le Roi

Bien ! que la vérité se fasse et je me rends !…

(S’adressant à un des seigneurs qui l’entourent.)

Vous, comte de Vendôme, introduisez-la !

(Agnès indique, d’un signe, au comte de Vendôme l’appartement où est entrée Jeanne. — Le comte de Vendôme sort.)

Le Roi, à de Thouars.

Reste

Près d’Agnès !…

(Se retournant vers les autres personnages.)

Et surtout, pas un mot ! pas un geste !

(Il se tient à l’écart au milieu d’un groupe de seigneurs. — De Thouars s’assied de l’autre côté du théâtre auprès d’Agnès. — Le comte de Vendôme rentre en scène suivi de Jeanne et de mesdames de Gaucourt et de Trèves. — Du geste, il indique à Jeanne de Thouars qui s’est penché vers Agnès et lui parle bas. — Jeanne regarde fixement de Thouars, puis le comte de Vendôme, promène ses yeux autour d’elle, aperçoit le roi et va droit à lui.)

Jeanne, s’inclinant devant le roi.

Dieu vous donne bonheur et longs jours, gentil roi !

(Étonnement général. — De Thouars et Agnès se lèvent.)

Le Roi

Tu te méprends ! le roi, Jeanne, ce n’est pas moi !

Jeanne

Ah ! sire !… Je sais bien que c’est vous, et nul autre !

Pourquoi répudier ce titre, s’il est vôtre ?

Le Roi, après un silence.

Et que veux-tu de moi ?

Jeanne

Des gens pour délivrer

Orléans, gagner Reims et vous faire sacrer !

Car le seul roi de France, avoué par Dieu même,

Est celui qui reçoit à Reims le diadème !

Le Roi

Quelles sont les raisons de ta foi ? Dis-nous-les !

Jeanne

C’est le plaisir de Dieu, sire, que les Anglais

S’en retournent en leur pays, sans plus attendre ;

Et, s’ils ne le font pas, mal pourra leur en prendre !

Le Roi

Qui te l’a dit ?

Jeanne

Mes voix !

Le Roi

Tes voix ?

Jeanne

Je les entends !

De Thouars

Mais si c’est le plaisir de Dieu, les combattants

N’y serviront de rien, à ce que j’ose croire !

Jeanne

Les gens batailleront, Dieu donnera victoire !

De Thouars

Encor cela peut-il n’être que vision !

Quels signes donnez-vous de votre mission ?

On a vu trop souvent des manœuvres indignes…

Jeanne

Que je gagne Orléans, je donnerai mes signes !…

(Murmures d’étonnement et d’admiration parmi les assistants.

La Hire

Pasque-Dieu !… c’est parler en soldat !…

Loys, à part.

On se sent

Envahir d’une ardeur guerrière, à son accent !

Richard, parlant à ceux qui l’entourent.

Votre foi, j’en réponds, ne sera pas trompée !

Sa faucille d’un homme a fait tomber l’épée !

Agnès, bas au roi.

Regardez-la !…

Jeanne

Faut-il vous prier à genoux, Sire ?

Ne doutez plus ni de moi…

(Baissant la voix.)

Ni de vous !…

Le Roi

De moi, dis-tu ?

(Jeanne met le doigt sur sa bouche. — Le roi éloigne tout le monde du geste. — On s’écarte de façon à laisser le roi et Jeanne isolés sur le devant de la scène.)

Jeanne, à demi-voix et de façon à n’être entendue que du roi.

J’ai lu jusqu’en votre pensée

La prière qu’à Dieu vous avez adressée :

Si je suis légitime héritier des Valois,

Qu’il te plaise sauver ma couronne et mes droits !

Et, si je ne suis pas l’héritier légitime,

Si mon trône est le fruit du parjure et du crime,

Sire Dieu ! qu’il te plaise, en ta grande bonté,

Me conserver la vie avec la liberté !…

Le Roi, dont l’étonnement a été croissant.

Je ne l’ai dit qu’à Dieu !

Jeanne

Qui me l’a su redire !

Le Roi

Et le sang des Valois ?…

Jeanne

De la part de messire

Roi du ciel, je te dis que le trône est à toi,

Étant seul héritier de France, et fils du roi !

Le Roi, avec éclat.

Ah ! je ne doute plus !… la puissance immortelle

T’illumine !…

(Tout le monde se rapproche du roi et de Jeanne.)

Vous tous ! courbez-vous devant elle !…

(Tout le monde s’incline.)

Jeanne, tu marcheras l’égale des barons !

Et, nos soldats levés, nous te les conduirons !…

Agnès

Bien, sire !…

(À demi-voix, à Jeanne qui la regarde avec étonnement.)

Et maintenant, doutez-vous que je l’aime !

Le Roi

Tu partiras demain !

Jeanne

Non, sire ! ce soir même !

De Thouars, portant la main à son épée.

Voulez-vous mon épée ?

Jeanne, le regardant fixement.

À Fierbois, sous l’autel,

J’en sais une meilleure et qui me vient du ciel,

Celle de ma patronne !… À la place indiquée,

On la prendra ! Sa lame est de cinq croix marquée !

Le Roi

Va !… De ce qui me reste encor je te fais don !

(Se tournant vers sa cour.)

Qui l’accompagnera ?

Tous les hommes, moins de Thouars

Moi ! moi !

Jeanne

Suivez-moi donc !

De Thouars, à part, en regardant le roi.

Allons ! il est trop tard pour qu’on l’en dissuade !

Ce beau feu passera !

Jeanne

Le cri de la croisade

Chez vos aïeux a fait des miracles ! Il peut

En faire chez leurs fils ! — Dieu le veut !

Tous, moins de Thouars

Dieu le veut !

Le chœur

Dieu le veut !… oui, tous, pour la France

Nous combattrons à tes côtés !

Dieu le veut !… Tu rends l’espérance

À ces cœurs qu’elle avait quittés !

Dieu le veut !… La France meurtrie

Par toi se réveille et s’émeut !

Nous délivrerons la patrie !…

Dieu le veut !

Cri sacré qui faisais frissonner l’oriflamme

Sur le chemin du Christ que nous allions venger,

Arme nos cœurs et les enflamme

Pour la haine de l’étranger !…

Dieu le veut !… oui, tous, pour la France

Nous combattrons à tes côtés !

Dieu le veut !… Tu rends l’espérance,

À ces cœurs qu’elle avait quittés !

Dieu le veut !… La France meurtrie

Par toi se réveille et s’émeut !

Nous délivrerons la patrie !…

Dieu le veut !

(Jeanne est prête à partir. — Le Roi la suit du geste. — La toile tombe.)

Acte troisième
Orléans

Le boulevard de la Belle-Croix. — Au fond les remparts, maisons à gauche et à droite. — Sur le second plan, à droite, une petite chapelle. — Dans l’éloignement, les fortifications ennemies.

Scène première

Richard, maître Jean, Perrine, soldats, ribaudes.

(Richard et quelques soldats sont attablés à droite à la porte d’un cabaret. — Les autres soldats sont groupés çà et là avec les ribaudes. Maître Jean est debout en observation, au fond du théâtre, près d’une petite couleuvrine placée sur un affût.)

Chœur de soldats

Demain la bataille,

Aujourd’hui le vin !…

Frapper d’estoc et de taille,

Et boire en prenant la taille

D’un minois divin,

Tout le reste est vain !

Maître Jean, descendant en scène et s’adressant à Perrine.

Tiens çà, belle blonde,

Et chante aux Anglais,

Pour mener la ronde,

Tes joyeux couplets !

Les soldats

Oui, chante-nous-les !

(On danse sur le refrain de la ronde.)

Perrine

Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !

Car jamais n’aurez beau gibier !

Chœur de soldats et de ribaudes

Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !

Car jamais n’aurez beau gibier !

Perrine

En France ne menez vos sornes !

Êtes matés en l’échiquier !

Le chœur

Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !

Car jamais n’aurez beau gibier !

Perrine

Tôt donc ! emmenez vos licornes !

Ou n’obtiendrez point de quartier !

Le chœur

Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !

Car jamais n’aurez beau gibier !

Perrine, ramassant une flèche qui tombe à ses pieds.

Une flèche !

(La danse s’arrête. — Les soldats assis se lèvent.)

Maître Jean, du fond du théâtre.

Attendez ! je fais le mort.

(Il se laisse tomber.)

Perrine !

Glisse-moi seulement jusqu’à ma coulevrine…

(Perrine court à maître Jean et le rapproche de la coulevrine en le prenant sous les bras.)

Les Anglais sortent-ils de leurs retranchements ?

Perrine

Oui, deux ou trois !…

Maître Jean, se relevant brusquement.

Tout beau, mignons !

(Il met le feu à sa coulevrine.)

Mes compliments !

(On rit. — Maître Jean continue en chantant.)

Si de vos forts passez les bornes,

Vous garde un tour de mon métier !

(Perrine le prend par la main et l’entraîne dans la ronde.)

Le chœur

Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !

Car jamais n’aurez beau gibier !…

(La danse finie, Perrine et les ribaudes s’attablent avec une partie des soldats. Maître Jean, Richard et les autres soldats restent debout.)

Richard

Bien joué, maître Jean, voilà qui nous délivre

De ces archers du diable et leur apprend à vivre !

Maître Jean

Dis plutôt à mourir ! car ils sont éclopés !

Or ça ! Jeanne aujourd’hui nous laisse inoccupés !

Ne forcerons-nous pas bientôt cette bastille ?

Perrine, de sa place.

À quoi bon, maintenant ? elle défend qu’on pille !

S’il faut être soldat sans être flibustier,

Autant rester bourgeois ; ce n’est plus un métier !

Richard

Païenne !… Elle prendra tes avis, sur mon âme !

Perrine

Vous, des soldats, plier sors le joug d’une femme !

Richard

Et qui donc parmi nous eût fait ce qu’elle a fait ?

Dans un cercle de fer Orléans étouffait ;

En dix jours, elle a su, ramenant la victoire,

Briser cette ceinture et dégager la Loire !

Pour frapper un tel coup, est-ce une femme ?… non !

Tâche d’en mieux parler et donne-lui son nom,

C’est une sainte !

Perrine

Oui-da ?… l’auréole est bien prompte !

(Richard lui tourne le dos et remonte la scène.)

Maître Jean

Mais tu ne sais donc pas tout ce qu’on en raconte ?

Perrine

Oui, oui ! propos en l’air pour frapper les esprits !

Savez-vous seulement ce qu’on dit à Paris ?

Maître Jean

Paris ! le plat valet d’Isabeau de Bavière !…

Et que dit-on de Jeanne ?

Perrine

On dit qu’elle est sorcière.

Maître Jean

Ah ! silence, ribaude !… apprends que sans trembler

Les filles comme toi n’en doivent pas parler !

C’est elle qui nous sauve !

Perrine, riant.

Et c’est moi qui vous damne !

Je n’ai peur ni de toi, ni d’elle !

Richard, redescendant la scène.

Jeanne !

Les soldats

Jeanne !

(On se lève. — Les soldats s’éloignent précipitamment de Perrine et des ribaudes.)

Scène II

Maître Jean, Richard, Jeanne, Perrine, soldats, ribaudes.

(Jeanne est vêtue d’une cotte de mailles. La tunique tombe un peu au-dessous du genou. Les jambes sont garnies de grègues de fer ; chaussures de cuir, chapeau de feutre noir, l’épée au côté, manches rouges collantes, et, par-dessus, manches ouvertes adaptées aux épaules. — En voyant les femmes elle s’arrête.)

Jeanne, d’un ton bref.

Qu’est-ce là ?… Quelles sont ces femmes ?…

(Les soldats ne répondent pas et baissent la tête. — Après un silence.)

Hors d’ici,

Païennes !… je devrais vous frapper sans merci !

Perrine, s’enhardissant.

De quel droit ?

Jeanne, portant la main à son épée.

De celui qu’avec toi je vais prendre !

Perrine

Et depuis quand s’est-on avisé de défendre

Aux soldats d’emmener leurs fillettes ?

Jeanne

Depuis

Que Dieu les accompagne et que je les conduis !

Va ! si je te retrouve avec les hommes d’armes,

Tu t’en repentiras, méchante, jusqu’aux larmes !…

Perrine, insolemment.

Moi pleurer !… Dois-je aussi vous demander pardon ?…

(Chantant le refrain de la ronde.)

Rentrez, Anglais, rentrez…

Jeanne, tirant son épée.

Tu me braves ?… tiens donc !…

Perrine

Au secours ! à l’aide !…

(Jeanne la frappe du plat de son épée ; l’épée se brise. — Perrine et les ribaudes se sauvent.)

Jeanne, regardant son épée brisée.

Ah !… pourquoi l’ai-je frappée ?…

(Ramassant la lame tombée à terre.)

Hélas !… de ma patronne antique et sainte épée.

Je t’aimais !… et t’avais reçue avec bonheur !…

(Jetant les débris de son épée.)

Mais de mon étendard j’aime encor mieux l’honneur !

(Se tournant vers les soldats.)

Allez ! c’est une honte !… et pour miens je renie

Ceux qui m’ont pu trahir par cette félonie !

Quoi ! Dieu, par mon secours, vous fait deux fois vainqueurs

Et voilà comme à lui vous élevez vos cœurs !

Si vous ne méritez les grâces qu’il vous donne,

Combattez donc sans moi !… car je vous abandonne !…

Maître Jean, d’un ton suppliant.

Jeanne, pardonnez-nous !

Jeanne

C’est Dieu qu’il faut prier !

C’est avec lui qu’il faut vous réconcilier !

(La Hire entre en scène.)

Laissez-moi !…

(Richard, maître Jean et les soldats remontent vers le fond du théâtre, et restent groupés sur le rempart pendant la scène suivante.)

Scène III

Jeanne, La Hire. Au fond du théâtre, Richard, maître Jean et les Soldats.

La Hire, s’approchant de Jeanne.

Qu’est-ce donc ?

Jeanne

Du désordre et du vice

Je ne veux être ici ni témoin ni complice !

(Léger mouvement de La Hire.)

Peccadille à vos yeux peut-être, crime aux miens !

S’il vous faut des soldats, il me faut des chrétiens !

Et de mon étendard Dieu même se retire,

S’il couvre de ses plis… ce qui vous fait sourire !

Tenez ! plus qu’eux encor, c’est vous que je reprends !

Car les petits ont pris exemple sur les grands ;

Et la cupidité, la luxure et la ruse,

Grâce à vous, dans la guerre ont trouvé leur excuse !

La Hire

Jeanne, vous me jugez avec sévérité !

Qu’est-ce donc que j’ai fait pour être ainsi traité ?

Que si, dans le passé, sans crainte ni vergogne,

Rançonnant l’Angleterre et pillant la Bourgogne,

Je fus des plus hardis et des plus résolus,

De quoi vous plaignez-vous, quand je ne le fais plus ?

Jeanne, avec douceur.

Je me plains, quand le soir autour de ma bannière

Rassemble les cœurs forts dans la même prière,

De ne pas avoir vu, le cherchant parmi nous,

Cet orgueilleux La Hire une fois à genoux !

La Hire

Ah ! jarnidieu !…

(Mouvement de Jeanne.)

Pardon, si je vous fais injure !

Mais c’est plus fort que moi ! je meurs si je ne jure !

Jeanne, après un silence.

Vous portez d’habitude un bâton, je crois ?

La Hire, étonné.

Oui ;

Pourquoi ?

Jeanne

Puisqu’il vous faut jurer, jurez par lui !

La Hire

Par mon bâton ?

Jeanne, souriant.

Voyez ! le plaisir est le même ;

Et cela peut du moins se dire sans blasphème !

(Elle remonte la scène.)

La Hire, la suivant des yeux.

Suis-je encore La Hire ?… — En vain je m’en défend ;

Elle me fait marcher d’un mot, comme un enfant !

Jeanne, à maître Jean qui lui a parlé.

Oui, l’île Saint-Aignan, voilà le vrai passage ;

Qu’aux Augustins d’abord la bataille s’engage,

Et, poussés des deux parts, ils y resteront tous.

Richard

Marchons alors !

Jeanne

J’en ai plus de hâte que vous ;

Mais je ne suis pas seule à commander.

Richard

Qu’importe ?

Pour nous l’avis de Jeanne est celui qui l’emporte !

Maître Jean

Où vous nous conduirez, nous irons !

Les soldats

Oui !…

Jeanne, revenant à La Hire qui a écouté ce dialogue sons bouger de place.

Pourquoi

Vous taisez-vous, La Hire ? êtes-vous pas pour moi ?

La Hire

Je serai franc ! Pour vous, oui ! non pour la bataille !

On sait que pour frapper et d’estoc et de taille

La Hire jusqu’ici ne s’est pas fait prier,

Et qu’il n’arrive pas à l’assaut le dernier ;

Mais encore, au mépris de la sagesse humaine,

N’est-ce pas un caprice aveugle qui le mène ;

Rassemblés en un point, les Anglais sont bien forts,

Et l’on aura grand-peine à les mettre dehors !

Je pense, et c’est l’avis des autres capitaines.

Qu’il ne faut pas courir des chances incertaines ;

Qu’on peut, ravitaillé par un premier convoi,

Attendre les secours annoncés par le roi.

Jeanne, avec impatience.

Attendre !…

La Hire

Oh ! je le sais, de coupables faiblesses

Rendent mal assuré l’effet de ses promesses ;

Le roi, trop indolent pour avoir des remords,

A bien vite oublié les absents et les morts !

Mais enfin, — vainement vous refusez d’y croire, —

On risque de tout perdre en brusquant la victoire.

Jeanne

Quand vous ai-je déçus ? Ce rapide succès,

Vous en désespériez quand je vous l’annonçais !

L’événement, malgré d’injustes défiances,

A-t-il donné raison à mes impatiences ?

Vos sages m’ont déjà fait perdre assez de jours

En prenant pour venir d’inutiles détours !

Le convoi qui nous a suivis prouve sans doute

Que les canons anglais ne barraient pas la route

Alors que je l’ai fait passer, drapeaux au vent,

Sans qu’un seul ennemi se portât en avant !

Mais tenez ! j’y consens ! l’obstacle est invincible !…

Vous oubliez toujours que Dieu fait l’impossible !

La Hire

Faut-il donc le tenter ? Qui vous presse ?

Jeanne

Le temps

Ce Dieu qui fait ma force a compté mes instants !

La Hire

Comment ? Que dites-vous ?

Jeanne

Je ne durerai guère

Plus d’un an ! C’est bien peu pour terminer la guerre !

La Hire

Quoi ! vous pensez mourir ? Où donc ?

Jeanne

Hélas !… où Dieu

Voudra !… Je ne connais ni le temps, ni le lieu !

Ah ! que si je pouvais aller où va mon âme,

J’irais, quittant ce fer pour mes habits de femme.

Vite, vite, où l’on m’aime, en ma pauvre maison !…

La Hire

Craignez-vous donc la mort ?

Jeanne

Non !… mais la trahison ! —

Revenons. Je suis chef de guerre, au même titre

Que vous et vos amis, et prends Dieu pour arbitre.

Si vous marchez sans moi, je marcherai sans vous !

La Hire

Au fait, les plus prudents sont parfois les plus fous !

Je ne vous ferai pas défaut ! mais, pour tout dire,

C’est peu de rallier et Dunois et La Hire ;

Car Dunois vous suivra ; d’autres moins généreux

S’irritent de vous voir prendre le pas sur eux ;

Et votre foi, naïve en ses façons hautaines,

A pu froisser l’orgueil de ces vieux capitaines !

Florent d’Illiers, Graville, et Boussac, et de Rais,

Termes, Xaintrailles même en sont presque aux regrets

D’un succès dont la gloire est à vous tout entière !

Jeanne

Non pas à moi, vraiment ! mais à cette bannière

Qui porte en soi la force et l’âme d’un pays !…

(Montrant le ciel.)

Je ne commande pas, La Hire !… j’obéis !

Scène IV

Les mêmes, Loys

Loys, entrant, sans voir Jeanne ni La Hire.

Eh ! maître Jean !

Maître Jean

Plaît-il ?

Loys

Garde-toi de te rendre !

Maître Jean

Beau conseil !

Loys

Glacidas a juré de te pendre,

Avec ta coulevrine, au plus haut d’un clocher !

Maître Jean

Oui ?… Qu’il commence donc par venir me chercher !

Jeanne

Avant que Glacidas entre ses mains nous tienne,

N’a-t-il rien décidé pour mon héraut Guyenne ?

Loys, descendant la scène.

Il ne reconnaît pas pour lui le droit des gens ;

Sa colère s’exhale en propos outrageants ;

D’accord avec Suffolk et Talbot, il déclare

Que pour votre héraut le bûcher se prépare.

La Hire

S’il le faisait !…

Jeanne

Laissez ! il ne le fera pas !

Mais il parlait hier avec moins de fracas !

D’où lui vient aujourd’hui ce retour d’insolence ?

Loys

Fastolf apparemment fait pencher la balance ;

On le dit à Janville, amenant du renfort !

Jeanne

À Janville, dis-tu ?

À La Hire.

Voyez si j’avais tort !

À Loys.

Va ! va !… rien ne pouvait me causer tant de joie !

La Hire

Un ennemi de plus !

Jeanne

Non, La Hire ! une proie…

Si vous me soutenez, et si je vous soutien !

Loys

Justement le conseil va s’assembler.

La Hire

Eh bien !

Venez ! et des esprits forcez la confiance !

L’instinct peut entraîner parfois l’expérience ;

Et vous avez en vous de ces vives clartés

Plus sûres que des plans longuement concertes !

Persuadez enfin !… ou bien sachez vous rendre

Aux résolutions que le conseil va prendre !

Jeanne

La Hire !… je n’ai pas été de tout le jour

Dans la maison de Dieu. Hâtez votre retour !

J’écouterai l’avis du Seigneur et nul autre ;

Je vais à mon conseil, messire ! allez au vôtre !

(Elle entre dans la chapelle.)

La Hire

Ah !… la femme est toujours femme !… raisonne-t-on,

Elle n’écoute plus !… par la…

(S’arrêtant court et reprenant après un moment de silence.)

Par mon bâton !…

(Il sort.)

Scène V

Loys, maître Jean, Richard, soldats, puis Siward, d’Aulon, peuple et bourgeois.

(Maître Jean, Richard et les soldats descendent la scène et s’approchent vivement de Loys.)

Richard

Que se passe-t-il donc ?

Loys

Si j’ai su la comprendre.

Elle veut attaquer, les chefs veulent attendre !

Maître Jean

Il n’est besoin que d’elle !

Richard

On se passera d’eux !

Qu’importe que le coup soit ou non hasardeux ?

Avec Jeanne pour chef, Dieu même nous protège !

C’est comme si l’Anglais avait levé le siège !

(Rumeurs au loin.)

Richard

Écoutez !

Maître Jean

C’est un cri de guerre !

Richard

Les bourgeois

Se battent-ils sans nous ?

Maître Jean

Morbleu !

Loys, qui a remonté la scène.

Non ! c’est, je crois,

Un prisonnier.

Cris dans la coulisse

À mort !… tuez-le !…

Maître Jean

Le compère

Se débat comme un diable !…

(Le peuple et les bourgeois entrent en tumulte. — Au milieu d’eux paraît d’Aulon, tenant Siward d’une main et de l’autre l’étendard de Jeanne.)

D’Aulon

Ah prends garde, vipère !

Ou je vais…

Richard

Qu’est-ce donc ?…

D’Aulon

Jusqu’au pied du rempart

Il est venu de Jeanne insulter l’étendard !

Maître Jean

Misérable !

D’Aulon

Une échelle était là, d’aventure ;

J’ai franchi la muraille et j’en ai fait capture !

Maître Jean

Eh ! mort-diable ! il fallait le tuer sans merci !

La Foule

Oui ! oui !…

D’Aulon

Jeanne en fera justice.

Loys

La voici.

Scène VI

Les mêmes, Jeanne.

Jeanne, sortant de la chapelle.

Qu’est-ce ?…

(Apercevant Siward.)

Quel est cet homme ?

D’Aulon

Un Anglais dont la rage

S’emportait contre vous au plus indigne outrage.

Je l’ai fait prisonnier, et je vous l’amenais.

(Jeanne regarde attentivement Siward.)

Siward, railleur.

Tu n’as plus ta faucille ?…

Jeanne

Ah !… je te reconnais !

Siward

Oui, oui ! sans ton galant, l’affaire eût été chaude !

(Mouvement de colère de d’Aulon.)

Jeanne, arrêtant d’Aulon.

Laissez ! il répondra de Guyenne.

Siward, entre ses dents.

Ribaude !

Jeanne

Qu’as-tu dit ? est-ce à moi que tu viens de parler ?

Siward, avec colère.

Oui !… ribaude !…, et pardieu nous te ferons brûler !

Maître Jean, furieux.

Bandit !

(Il frappe violemment Siward à la tête avec une masse d’armes.)

Siward, tombant.

Ah !…

Jeanne

Dieu !…

Maître Jean

Voilà pour ta lâche imposture !…

Jeanne, douloureusement.

Je ne t’avais pas dit de venger mon injure !

Pauvre homme ! hélas !… va-t-il mourir impénitent ?…

(Elle s’agenouille près de Siward et lui soulève la tête.)

Bonté divine !… il meurt !…

Siward, d’une voix entrecoupée.

Que me veux-tu ?… va-t-en !…

Jeanne, avec douceur.

Pense à Dieu !

Siward

Que mon sang sur ta tête retombe !…

Jeanne, suppliante.

Non !… ne blasphème pas sur le bord de la tombe !…

J’ai grand-pitié de toi !…

Siward, avec rage.

Va garder tes troupeaux !…

Va !… sorcière du diable !… et me laisse en repos !…

Jeanne

Repens-toi !… donne-toi !…

Siward, avec une joie féroce.

Le supplice !… la flamme !…

Oui !… le bûcher !… pour toi !…

(Sa tête se renverse dans une dernière convulsion. — Il meurt.)

Jeanne

Seigneur !… ayez son âme !…

(Elle repose doucement à terre la tête de Siward et se relève. — À maître Jean, avec douleur.)

Que ne le laissais-tu m’outrager ?…

Maître Jean

Quoi !…

Jeanne, un doigt sur sa bouche et lui montrant le cadavre.

Plus bas !…

Va !… c’est assez des morts tombés dans les combats !…

(Sur un signe de Jeanne on emporte Siward dans la chapelle. Jeanne se rapproche de d’Aulon.)

Que résout le conseil ? en a-t-on des nouvelles ?

D’Aulon

Non !

Jeanne

C’est l’heure pourtant d’attaquer les tourelles !

Voix dans la foule

Oui !… oui !… marchons !

Jeanne

Avant de livrer à la mort

Tant de chrétiens, je veux faire un dernier effort !…

D’Aulon

Qu’espérez-vous ?

Jeanne, à Loys.

Écris ce que je vais te dire !…

(Loys tire ses tablettes et se dispose à écrire.)

Maître Jean, s’adressant à ceux qui l’entourent, à demi-voix.

Bon !… ils ont déchiré ses lettres sans les lire !…

Jeanne, dictant.

À vous, Anglais, venus au mépris de nos droits,

Le Roi du ciel ordonne et mande par ma voix

Que, laissant notre bien, vous retourniez au vôtre ;

Sinon, je vous ferai tel grief que nul autre

Ne se sera vu tel depuis mille ans et plus !

Pour la dernière fois je vous écris ! Jésus,

Maria. Jeanne. Ajoute encor que si Guyenne

Est massacré, j’aurai cent têtes pour la sienne !

Richard

Je vois bien le message, oui ; mais le messager ?

Jeanne

N’as-tu pas une flèche ?… elle ira sans danger.

Richard

En effet !…

(Loys donne le billet plié à Jeanne ; un mouvement se fait dans la foule.)

Jeanne

Ah !… voici le conseil !…

(Dunois entre en scène suivi de La Hire, Xaintrailles et quelques autres capitaines.)

Scène VII

Jeanne, Richard, maître Jean, Loys, d’Aulon, Dunois, La Hire, Xaintrailles, capitaines, soldats, bourgeois, peuple.

Dunois, abordant Jeanne.

Dieu vous garde,

Jeanne ! on dit qu’un routier…

Jeanne

Pardon ! mais il me tarde

De savoir les desseins où vous vous arrêtez ?

Marcherons-nous ensemble, ou si vous me quittez ?

Que cette lettre encor par Talbot soit reçue,

Et j’attaque, aussitôt que j’en saurai l’issue.

Dunois

La Hire nous a dit vos résolutions ;

Mais quoi !… n’en venons pas à des dissensions

Qui mettraient en péril le succès de nos armes !

Nous n’obéissons pas à de vaines alarmes ;

Les Anglais sont rentrés dans le fort Saint-Laurent ;

Fastolf peut arriver et le péril est grand.

Jeanne

Quel péril ? J’ai regret sans doute à contredire

Un très-sage conseil ; mais celui de messire

Est encore plus sûr ; le vôtre périra !

Celui de Dieu tiendra ferme et s’accomplira !

Je n’oblige personne à suivre ma bannière !

(Tendant le bras vers le fond de la scène.)

Mais là, suivie ou non, j’entrerai la première !

Maître Jean

Nous vous suivrons !…

La foule

Oui, tous !…

Xaintrailles, bas, à l’un des capitaines.

Nous sommes débordés.

Jeanne, donnant sa lettre à Richard.

Prends ! — Toi, d’Aulon, fais signe aux Anglais !…

(Se retournant vers les capitaines.)

Décidez !…

(Elle remonte avec la foule vers le fond du théâtre ; pendant le dialogue suivant, d’Aulon, monté sur le parapet, agite l’étendard de Jeanne. Les capitaines restent seuls sur le devant de la scène.)

La Hire, aux capitaines.

Vous le voyez, soldats et peuple sont pour elle !

Xaintrailles

Quoi !… faut-il obéir à cette pastourelle ?

La Hire

Pour moi, j’ai confiance et je l’ose avouer ;

De ses avis d’ailleurs on n’a qu’à se louer.

Xaintrailles

Soit ! mais vous trouverez humiliant, sans doute,

Étant mal écouté, de voir comme on l’écoute !…

Quelques-uns des capitaines

C’est vrai !

Xaintrailles

Je ne suis pas ingrat, mais cependant

Elle ne prendra pas sur moi cet ascendant !

Je ne veux pas servir aveuglément un maître !

Que diable ! nous savons notre métier peut-être !

Elle oppose aux raisons… quoi ?… le ciel ! Eh ! morbleu !

Allez donc discuter les volontés de Dieu !…

Jeanne, au fond du théâtre.

Ils ont vu le signal !…

Richard, ajustant à son arc une flèche où il a attaché la lettre de Jeanne et la lançant vers la bastille anglaise.

À vous, gens d’Angleterre !

Xaintrailles, à Dunois qui a écouté en silence.

Enfin… me blâmez-vous, Dunois ?… pourquoi vous taire ?

Dunois

Je vous parlerai franc, puisque vous m’en croyez ;

Les choses ne sont pas comme vous les voyez !

Ses révélations sont-elles bien certaines,

C’est affaire aux docteurs et non aux capitaines !

Je ne veux même pas, d’un sourire moqueur,

Dans sa croyance aveugle offenser ce grand cœur !

Qu’importe que sa foi soit sagesse ou démence ?

C’est mieux que tout cela !… c’est une force immense !

Vous y renonceriez, l’ayant dans les mains ?… — Non !

Elle sauve Orléans ! Elle convainc Chinon !

Ou nous ne pouvions rien, tout redevient possible !

Elle prend une armée et la fait invincible !

La raison même abdique où la foi nous conduit ;

On ne remonte pas un torrent !… on le suit !

La Hire

Pardieu ! voilà parler !…

(Les capitaines font un signe d’assentiment.)

Xaintrailles

Je me rends !

Dunois, lui serrant la main.

Bien, Xaintrailles !

(S’adressant aux capitaines en souriant.)

Il s’agit de rentrer vainqueurs dans ces murailles !

Loys, au fond du théâtre et les yeux fixés au loin.

Mécréants !

Jeanne

Que font-ils !

Maître Jean

Je l’avais dit : voyez !

Ils déchirent la lettre et la foulent aux pieds !

(Rumeurs dans la foule.)

Jeanne, redescendant la scène, suivie de tout le monde.

Qu’il soit donc fait selon leur volonté !… c’est l’heure !

D’Aulon

Eh quoi ! vous pleurez ?

Jeanne

Oui !… c’est sur eux que je pleure !

Dunois

Jeanne ! nous sommes prêts !

Jeanne, à Dunois et aux capitaines.

C’eût été grand hasard

Qu’on triomphât sans vous ! — D’Aulon, mon étendard !

(D’Aulon lui remet son étendard. Jeanne met un genou en terre.)

Loys, à demi-voix.

Elle prie !…

Richard, de même.

À genoux !…

(Tout le monde s’agenouille.)

Jeanne, très-simplement et à demi-voix.

Dieu de miséricorde,

Viens, esprit créateur !… descends du ciel !… accorde

Le secours de ta grâce aux cœurs créés par toi !

Qu’ils vivent dans ta foi !

Donne-leur ton amour ! verse-leur ta lumière !

Ceux qui souffrent seront guéris par la prière !

Et, si de leur souffrance ils ne peuvent guérir,

Apprends-leur à souffrir !

Défends-les ! garde-les sous ta main paternelle !

Et, quand viendra la mort, dans la vie éternelle,

Seigneur Dieu, reçois-les !

(Jeanne reste absorbée dans sa prière.)

Le chœur

Dieu de miséricorde,

Viens, esprit créateur !… Descends du ciel !… accorde

Le secours de ta grâce aux cœurs créés par toi !

Qu’ils vivent dans ta foi !

Donne-leur ton amour ! verse leur ta lumière !

Ceux qui souffrent seront guéris par la prière !

Et, si de leur souffrance ils ne peuvent guérir,

Apprends-leur à souffrir !

Défends-les ! garde-les sous ta main paternelle !

Et, quand viendra la mort, dans la vie éternelle,

Seigneur Dieu, reçois-les !

Jeanne, se relevant et élevant son étendard.

Maintenant les Anglais sont à vous !

Tous

Aux Anglais !…

(On se précipite sur les pas de Jeanne qui gagne le fond du théâtre son étendard à la main. — La toile tombe.)

Acte quatrième
Reims

Premier tableau : Une terrasse ombragée d’arbres, dominant la ville et la cathédrale. — À gauche un banc. — À droite une chapelle où donne accès un perron de quelques marches. — Entrées latérales.

Scène première

Femmes du peuple, puis Jeanne et une jeune femme.

Demi-chœur

Sans verser le sang, elle prend les villes !

Demi-chœur

Le mourant renaît à son doux regard !

Demi-chœur

On voit les oiseaux, à sa voix dociles,

Descendre des deux sur son étendard !

Demi-chœur

Elle sait d’un mot captiver les âmes !

Demi-chœur

Les anges pour elle ont des chants d’amour !

Demi-chœur

Elle prend les dons des plus grandes dames

Et, comme une reine, en fait à son tour !

Le chœur

C’est l’ange de Dieu lui-même !

Elle apporte le saint chrême ;

Elle vient sécher nos pleurs !

Sa bouche rend des oracles ;

Sa main répand les miracles,

Comme Dieu répand les fleurs !

C’est elle !…

(Jeanne paraît, portant un tout petit enfant dans ses bras et suivie d’une jeune femme. — Son costume est à peu près semblable à celui de l’acte précédent, mais plus magnifique ; son armure est blanche.)

Jeanne

Calmez-vous !… Le voilà qui respire

Et revient à la vie avec un doux sourire.

La jeune femme

Ô mon petit enfant !… Il vivra, n’est-ce pas ?

Jeanne, s’asseyant sur le banc avec l’enfant dans ses bras.

Savons-nous ce que Dieu nous réserve ici-bas ?…

Mais je prierai pour lui, pour vous.

(Considérant l’enfant.)

Hélas ! pauvre ange !…

Comme à les regarder on trouve un charme étrange !

Comme c’est un fardeau léger sur nos genoux !

Comme on les aime !… Ils ont si grand besoin de nous !

(Elle rend l’enfant à sa mère.)

La jeune femme

Ah ! si j’osais !…

Jeanne

Parlez !

La jeune femme

Sur les fonts de baptême,

Jeanne, daignerez-vous le présenter vous-même !

(Jeanne se lève avec un geste de surprise.)

Je l’ai fait ondoyer, tant je tremblais pour lui ;

Mais son baptême a lieu seulement aujourd’hui,

Et je ne craindrai plus que la tombe le prenne,

S’il a pour le sauver une telle marraine.

Jeanne

Je n’ai pas ce pouvoir ; mais j’aurai grand plaisir

À répondre pour lui, selon votre désir.

La jeune femme, avec joie.

Quoi ? vous y consentez ?…

Jeanne

Je suis prête à vous suivre.

La jeune femme, s’adressant aux autres femmes, en leur montrant son enfant.

Voyez ! c’est un miracle !… Elle l’a fait revivre !…

Jeanne

Non, vous ne devez pas croire cela de moi ;

Ce n’est pas un miracle ; il vivait.

Le chœur, à demi-voix.

C’est l’ange de Dieu lui-même !

Elle apporte le saint chrême ;

Elle vient sécher nos pleurs !

Sa bouche rend des oracles ;

Sa main répand les miracles,

Comme Dieu répand les fleurs !

(Jeanne entre avec les femmes dans la chapelle. — De Thouars, suivi des courtisans et des capitaines, est entré en scène pendant la reprise du chœur et a suivi Jeanne des yeux.)

Scène II

De Thouars, La Hire, Dunois, Xaintrailles, Loys, courtisans, capitaines.

De Thouars

Sur ma foi !

Il ne lui manquait plus, pour suprême victoire,

Que d’ajouter encor le miracle à sa gloire !…

La Hire

Et n’en est-ce pas un, messire, à votre gré,

Que Charles sept dans Reims soit aujourd’hui sacré ?

Qu’Orléans soit debout ? que dix villes soient prises ?

Que, laissant sur ses pas les provinces soumises,

Elle ait pu, sans verser une goutte de sang,

Traverser malgré vous ce pays menaçant ?…

Oui ! voilà le miracle, inégal à tout autre,

C’est qu’une bergerette, avec sa foi d’apôtre,

Ait eu meilleur secours de ce peuple aux abois

Qu’avec tous leurs trésors les favoris des rois,

Et que, laissant courir les puissants de la terre

Des couleurs de Bourgogne à celles d’Angleterre,

Elle ait instruit la France à ce dogme nouveau

Que l’amour du pays est l’unique drapeau !…

Mais quoi !… cette candeur, à bon droit méprisée,

Chez les sages de cour est matière à risée !…

Prodiguez votre sang, votre âme, votre cœur.

D’un peuple agonisant refaites un vainqueur,

C’est par la calomnie, et l’injure, et la haine

Que s’acquitte envers vous l’ingratitude humaine,

Et le premier effort du serpent irrité,

C’est de mordre la main qui l’a ressuscité !…

(Mouvement de de Thouars.)

Dunois, intervenant.

Messieurs ! que le passé nous serve et nous éclaire !

Laissons-nous emporter à ce flot populaire

Qui, d’un élan superbe et presque sans effort,

Soulève notre barque et la conduit au port !

Travaillons tous ensemble à cette délivrance !

Et marchons d’un seul cœur au salut de la France !

De Thouars

De la France, avec vous, nous cherchons le salut ;

Mais, par divers chemins, on tend au même but ;

Puissions-nous des deux parts l’atteindre sans divorce !

Vous voulez enlever Paris de vive force ;

Nous, faisant notre paix avec le Bourguignon,

Nous voulons à Paris l’avoir pour compagnon ;

(Mouvement de Dunois.)

C’est peut-être à vos yeux un dénouement vulgaire ;

Mais encor vaut-il mieux que cette grande guerre

Où l’on verrait bientôt, de combats en combats,

La couronne tomber au pouvoir des soldats !…

(Mouvement parmi les capitaines. — Dunois les arrête du geste.)

Dunois

La couronne royale ou la vôtre, messire ?

Je comprends que de nous votre main se retire !…

On voudrait reléguer dans l’ombre nos drapeaux,

Par un semblant de paix acheter le repos,

Et ramener le roi, fatigué de sa gloire,

À ses riants loisirs des châteaux de la Loire !

De Thouars, railleur.

Oh ! je sais que Dunois a toujours combattu

Ces coupables plaisirs dont rougit sa vertu !

Que, des exploits guerriers faisant toutes ses fêtes,

Il n’a jamais rêvé de plus douces conquêtes !

Dunois

Et me suis-je donné pour être vertueux ?

Ah !… j’ai trop écouté mes sens tumultueux ;

Mais ces mêmes ardeurs dont on fait raillerie,

Pardieu ! je les emploie à sauver ma patrie !…

De Thouars

Non ! à venger la mort de votre père !

Dunois

Eh bien ?

Pourquoi séparez-vous le fils du citoyen ?

De cette même épée il m’est permis, j’espère,

De servir mon pays et de venger mon père ?

De Thouars

Soit ! mais je vous le dis, nos plans sont résolus !

La Hire

Pasque Dieu !…

De Thouars

Je croyais que vous ne juriez plus ?…

(Rires parmi les courtisans ; mouvement de colère de La Hire contenu par Dunois.)

C’est respect, je le sais, pour les désirs de Jeanne ;

Mais le sacré parfois peut tourner au profane,

Et l’on croirait, à voir ce zèle exagéré,

Que déjà le profane est bien près du sacré !

La Hire

Qu’entendez-vous par là ?

De Thouars

Mais… qu’on la trouve belle !…

Loys

Ah ! messire ! on l’oublie en vivant auprès d’elle !

(Jeanne paraît sur le perron de la chapelle et s’arrête.)

De Thouars

Tout le monde par Jeanne est-il donc converti ?

Les saintes, je le vois, ont un puissant parti,

Et le sien…

Scène III

Les Mêmes, Jeanne.

Jeanne, interrompant de Thouars et descendant les degrés du perron.

Mon parti ? N’est-ce donc pas le vôtre ?

C’est celui de la France, et je n’en sais pas d’autre !

(Prévenant la réponse de de Thouars.)

De grâce ! c’est, vraiment trop s’occuper de moi !

Songeons qu’on va donner l’onction sainte au roi !

Du royaume usurpé qu’on se refuse à rendre ;

Le saint chrême est le gage !… Il reste à le reprendre !

Dunois

C’est de quoi l’on n’est pas d’accord en certain lieu !

(Indiquant de Thouars du regard.)

La paix est résolue ; on en a fait l’aveu.

Jeanne

Oui ; vers le Bourguignon le roi penchait naguère ;

Mais c’est trop se hâter ! on poursuivra la guerre.

Dunois

Vous avez vu le roi ?

De Thouars

Le conseil en est pris ?

Jeanne

Oui, messire ! Demain nous marchons vers Paris.

(Mouvement de joie parmi les capitaines ; consternation parmi les courtisans.)

De Thouars, à part, avec colère.

Je tenais la partie ! il faut qu’elle la gagne !

Jeanne, à Dunois.

C’est bien notre chemin pour entrer en campagne,

N’est-ce pas ?

Dunois, étonné.

Oui, vraiment ! — C’est la première fois

Que vous nous consultez !…

(Souriant.)

N’avez-vous pas vos voix ?

Jeanne, tristement.

Mes voix ?…

(Elle s’éloigne sans répondre et va s’asseoir à l’écart.)

Dunois, bas à Xaintrailles, en lui montrant de Thouars.

Il me paraît mal prendre la nouvelle ;

Qu’en dites-vous ?

Xaintrailles, à demi-voix.

Je dis que le roi fait pour elle

Ce qu’il nous refusait !

Dunois, de même.

Et cela vous émeut ?

(Souriant.)

Qu’importe ? Dieu répand ses grâces comme il veut !

(Les capitaines et les courtisans forment deux groupes et continuent à causer avec animation. — La Hire se rapproche de Jeanne assise sur le devant de la scène.)

La Hire, à Jeanne, à demi-voix.

Sans vous, le roi laissait défaire votre ouvrage !

Mais à quoi songez-vous ?

(Montrant de Thouars et les courtisans.)

Méprisez leur outrage !

Vous vous cachez de moi ?… Suis-je pas votre ami ?

Jeanne, lui prenant la main et soupirant.

Ah !… je songe que Reims est près de Domrémy !…

Voyez !…

(Montrant les courtisans.)

Quand aux Anglais ceux-là m’auront vendue,

(Montrant les capitaines.)

Les autres se tairont… et je serai perdue !

La Hire

Quoi !…

Jeanne

C’est chose fatale et que je dois souffrir !

Pourtant je vous l’ai dit, j’aimerais mieux mourir !

(Elle continue à causer à voix basse avec La Hire.)

De Thouars, dans le groupe des courtisans. Il continue une conversation commencée et élève la voix.

Aux désirs de la reine il fallait bien souscrire !

Le roi s’est résigné. — Voici l’ordre : le sire

D’Albret, devant le roi, l’épée en main ; suivront,

Sa Majesté d’abord, le diadème au front ;

La reine, près du roi, par deux dames conduite ;

Puis les princes du sang, et, venant à leur suite,

Tous les pairs du royaume ; au défaut des absents.

Les premiers des prélats et des seigneurs présents ;

Le reste de la cour,

(Appuyant sur la mot.)

Avec les capitaines ;

Les députés venus des provinces lointaines ;

Les échevins ; tous ceux qui tiennent un emploi ;

Les pages, les varlets ; enfin la foule !…

Jeanne, qui s’est levée et s’est approchée de de Thouars.

Et moi ?…

(Agnès, entrée en scène depuis quelques instants, s’est arrêtée au fond du théâtre et écoute.)

De Thouars

Votre requête est juste, et pourtant m’embarrasse ;

Le cérémonial n’a pas prévu la place

Qui vous pourrait échoir. Portez votre pennon

Au même rang que ceux des capitaines !

Scène IV

Les Mêmes, Agnès.

Agnès, s’avançant.

Non !

Ma place est près du trône, autant qu’il m’en souvienne !

Si Jeanne n’en a pas, je lui donne la mienne !

De Thouars

La vôtre ?

(Baissant la voix.)

J’ai regret, madame, à vous causer

Une douleur qui va sans doute vous briser !

(Il tire de sa poche un papier scellé d’un cachet de cire et le présente à Agnès.)

Agnès

Que dites-vous ?…

(Elle prend le papier, le décachette et y jette rapidement les yeux. À haute voix et très-émue.)

Le roi m’exile vers la Loire !…

(Mouvement parmi les personnages.)

De Thouars

Oh ! pour vous y rejoindre, à ce que j’ose croire !

Calmez-vous ! sur son cœur vous avez tout crédit ;

Mais la reine…

Agnès

Ah !… j’entends !

De Thouars, indiquant Jeanne du regard.

Je vous l’avais prédit !

(À Jeanne.)

Le roi décidera !

(On entend une fanfare lointaine.)

Messieurs !…

(Regardant Jeanne, à part.)

J’aurai mon heure !…

Xaintrailles, bas à Dunois.

Agnès en disgrâce !…

Dunois, de même.

Oh !… pour un jour !…

(Tous les personnages s’éloignent. Jeanne les suit avec La Hire. — Au moment de sortir, elle se retourne et regarde Agnès restée sur le devant de la scène.)

Jeanne

Elle pleure !…

(Elle fait signe à La Hire de s’éloigner et reste seule en scène avec Agnès.)

Scène V

Jeanne, Agnès, puis Madame de Gaucourt.

Agnès, à elle-même.

Chassée !…

Jeanne, redescendant près d’Agnès.

On m’offensait ! vous avez relevé

L’offense ! Et moi, laissant à ce cœur éprouvé

Son amère douleur, sans l’avoir adoucie,

Je partais ! J’en ai honte, et je vous remercie !

Agnès

Ah ! garde ta pitié !… Le coup qui m’est porté

Me vient de toi ! Mon cœur, dupe de sa bonté,

A lui-même forgé l’arme qui le déchire !

Oui ! de nos passions le funeste délire

Souillerait ta candeur, profanerait ta foi !…

Va !… ce n’est pas le roi qui me chasse !… c’est toi !

Jeanne

Je vous plains !…

Agnès

Dieu puissant !… son orgueilleux langage

M’avait jeté l’insulte et la honte au visage !…

Elle était dans mes mains ! je pouvais la punir !

Et voilà que soudain j’en perds le souvenir !

Moi-même je m’oublie, et je parle pour elle !

Je lui soumets du roi l’indolence rebelle !

Et mon aveuglement, le poussant sur ses pas,

Le mène à ce triomphe où je ne serai pas !

Jeanne

Quoi ! c’est par vous qu’au roi cette route est ouverte !

Et, faisant son salut, vous regrettez sa perte ?…

Agnès

Sa perte !… ah ! tu dis vrai ! c’eut été trahison !

Pardonne ! je n’ai plus mon cœur ni ma raison !

Je te devais ma joie !… et ce n’est qu’à moi-même

Que je dois ma douleur !… pardonne-moi ! je l’aime !

Je l’adore !… et, j’accuse, en mes transports jaloux,

Celle dont je devrais embrasser les genoux !…

(Elle s’incline devant Jeanne.)

Jeanne, l’arrêtant.

Madame !…

Agnès

En est-ce fait, hélas !… par lui chassée,

Son Agnès vivra-t-elle encore en sa pensée ?

Ah ! Dieu ! si je devais ne jamais le revoir !

S’il m’oubliait !…

Jeanne

Eh ! quoi !… gardez-vous cet espoir ?

De la reine ou de vous qui donc est la victime ?

Vous demandez à Dieu de protéger un crime !…

Agnès

Un crime !… Ah ! tu n’as pas aimé !… La connais-tu,

Cette ivresse, une fois que nos cœurs ont battu ?

Va !… criminel ou non, quand l’amour nous embrase,

Il marche, l’œil au ciel, sans voir ceux qu’il écrase,

Et superbe, étalant sa honte avec fierté,

Des mépris de la foule il fait sa volupté !…

Mais que dis-je ? et qu’importe aux froideurs de ton âme ?

Pour comprendre l’amour, il faut un cœur de femme !

Jeanne

Ah ! je le comprends, tel qu’il n’est rien de si grand !

Ce n’est pas, il est vrai, ce foyer dévorant

Qui fait de ses ardeurs l’auréole du vice,

Mais le rayonnement divin du sacrifice !…

L’amour, maître des sens, au devoir asservi,

Réprimant les transports du cœur inassouvi ;

De toutes ses douleurs faisant tous ses courages ;

Dans la sérénité dominant les orages !…

L’amour inaltéré, chaste, silencieux !

Pur comme la clarté !… muet comme les cieux !…

Agnès

As-tu donc aimé ?…

Jeanne

Moi !…

Agnès

Non !… cet amour austère

Est peut-être du ciel, mais non pas de la terre !…

Ton cœur en a rêvé l’ivresse et les douleurs !

Je n’ai pas tes vertus, moi !… je n’ai que mes pleurs !

Jeanne

Hélas !…

Agnès

Écoute !… on vient !…

(Madame de Gaucourt entre en scène ; Agnès va droit à elle.)

Madame de Gaucourt, avec embarras.

Madame…

Agnès

Eh bien ?…

Madame de Gaucourt

La reine…

Agnès

Achevez !… elle craint que mon départ ne traîne

En longueur, n’est-ce pas ?

Madame de Gaucourt

Une escorte de gens

Armés…

Agnès

Bien ! je rends grâce à ses soins obligeants

Je pars !… mais de son roi j’emporte la tendresse !…

Oui, j’en crois mon instinct !…

Jeanne

Ô pauvre pécheresse !…

Agnès, à Jeanne.

Méprise-moi !… La reine assure mon retour !…

J’ai pour moi l’avenir !… Agnès lui donne un jour !…

(Elle sort suivie de madame de Gaucourt.)

Scène VI

Jeanne, seule.

Seigneur Dieu ! pardonnez à cette âme égarée !…

(Elle s’assied sur le banc.)

Moi je serai trahie, et vendue, et livrée !…

Oui, les voix me l’ont dit !… et leur doux réconfort

M’abandonne !… je suis triste comme la mort !…

Une étrange langueur en moi s’est répandue !

Je ne retrouve plus cette force perdue

Que versait dans mon cœur la présence des saints !…

Il me semble que Dieu n’est plus dans mes desseins !

Ah ! je me sens troublée, incertaine !… Si j’aime,

A-t-elle dit !… j’ai peur de descendre en moi-même !

Orgueilleuse vertu qui, dans ta pureté,

Lui parlais de courage et de sérénité !…

Ah ! voilà le secret de ma lâche faiblesse !…

Qui n’est pas tout à Dieu, Dieu même le délaisse !…

En vain je lève au ciel mes yeux irrésolus !

J’appelle en vain mes voix, et ne les entends plus !…

Scène VII

Jeanne, Loys, puis Jacques, Isabelle, Pierrelot, Catherine, Thibaut.

Loys, entrant vivement.

Jeanne !

Jeanne

Que me veux-tu ?…

Loys

Là… sur mes pas !…

Jeanne

Achève !…

(Se levant, après un silence.)

Ah !… je devine !… c’est mon père !… Non !… je rêve !…

Loys

Oui, Jeanne ! vos parents, votre famille !…

Jeanne, défaillante.

Cieux !

Je chancelle !… le jour se dérobe à mes yeux !

(Loys la soutient. — Jacques et Isabelle entrent on scène, suivis de Pierrelot, de Catherine et de Thibaut.)

Isabelle, montrant Jeanne à Jacques.

C’est elle !…

Jacques, à demi-voix et sans oser s’approcher.

Mon enfant !…

(Pierrelot et Catherine regardent Jeanne avec une curiosité craintive.)

Jeanne, sans ouvrir les yeux et à demi-voix.

Sainte Vierge Marie !…

Ils sont là… n’est-ce pas ?…

(Isabelle s’est approchée, et, tremblante d’émotion, lui tend les bras ; Jeanne rouvre les yeux et se jette dans les bras de sa mère.)

Isabelle, la couvrant de baisers.

Ma Jeannette chérie !…

(La famille de Jeanne l’entoure. — Thibaut reste en arrière et se tient à l’écart. — Loys sort.)

Scène VIII

Jeanne, Jacques, Isabelle, Pierrelot, Catherine, Thibaut.

Jeanne

Ô mes parents !… vous tous !… Soyez bénis de Dieu !…

Chers bien-aimés, que j’ai quittés sans un adieu !…

Qui m’avez pardonné !…

Jacques

Te pardonner ta gloire !…

Hélas !… pardonne à ceux qui refusaient d’y croire…

(Il veut baiser la main de Jeanne.)

Jeanne, l’arrêtant et l’attirant à elle.

Mon père !

Pierrelot, bas à Catherine.

Vois !… Ses yeux ont la même douceur !…

Isabelle

C’est toujours notre enfant !

Catherine

C’est toujours notre sœur !…

Jeanne, prenant la main de Catherine et souriant.

Elle a grandi, je crois !…

Catherine, à Pierrelot.

Pierre ! vois donc ses armes !…

Jeanne

Je vous distingue à peine au milieu de mes larmes !…

Mais… Jacquemin et Jean ne sont-ils pas venus ?

Jacques

Par la moisson tous deux ont été retenus ;

La moisson que ces jours de soleil ont hâtée,

Et qui, sans toi peut-être, eût été dévastée !…

Catherine

Mengette, pour te voir, fût bien venue aussi,

N’était son mariage.

Jeanne

Ah !…

Pierrelot, à Thibaut.

Mais viens donc ici,

Thibaut ! tu restes là tremblant comme la feuille !

Jeanne

Thibaut !…

Pierrelot

Ne vois-tu pas comme elle nous accueille ?

Thibaut, timidement.

Jeanne !…

Jeanne, lui tendant la main.

Thibaut !…

Isabelle

Dieu bon !… je la vois, sans pouvoir

Rassasier mes yeux du plaisir de la voir !…

Cette enfant qu’en mes bras autrefois j’ai bercée !

Qui s’en venait vers moi pour être caressée !

Cette fillette, ô Dieu ! qu’un rien effarouchait,

Qui saisissait ma robe alors et s’y cachait !

Qui jetait aux oiseaux les grains de nos semailles !…

La voilà maintenant qui va dans les batailles !

Jeanne

Ma mère !

Catherine

Et c’est bien vrai que tu te trouvais là,

Sans peur, où des Anglais étaient tués ?

Jeanne, gravement.

Cela,

Je l’ai vu !… triste chose, hélas !… que rien n’efface !…

(Baissant la voix.)

Et dont il faut parler doucement, à voix basse !

Isabelle

Mais tu pouvais mourir !…

Jacques

N’as-tu jamais reçu

De blessure ?

Jeanne

Une fois !

Isabelle

Dieu ! si je l’avais su !…

Thibaut

Ô Jeanne !… Et je n’étais pas là pour la défendre !

Jeanne

Va ! c’est du sang humain qu’il t’eût fallu répandre ?

Ne le regrette pas, Thibaut !… — Ah ! loin de nous

Ces souvenirs de guerre !… à des pensers plus doux

Laissons aller notre âme ! usons bien de cette heure

Vous ne m’avez rien dit de ma chère demeure ?

De mon petit jardin par l’église abrité ?

Du jasmin qu’au midi j’ai moi-même planté ?

A-t-on laissé ; gardant ma place accoutumée

Mon rouet, mes fuseaux ? Ô maison bien-aimée

Comme j’étais heureuse alors !… Je vous le dis,

Au milieu de vous tous, j’étais en paradis !

Jacques

Quoi ! ce jour glorieux où l’on te rend hommage

Te laisse un souvenir pour ton pauvre village ?

Un peuple entier t’adore, et tu pleures !…

Jeanne

Hélas !

Vous, du moins, vous m’aimiez et ne m’adoriez pas !

Dieu juste !… et ce bonheur ne serait qu’éphémère !…

Et demain, loin de vous !… Non ! vision !… chimère !

Je vous retrouve autour de moi ! je vous entends !

Ces guerres, ces combats, ces honneurs éclatants,

Ces cris victorieux qui frappaient mon oreille,

Songes que tout cela !… j’ai rêvé ! je m’éveille !

Mon cœur entre vos bras s’est un jour endormi,

Et jamais, non jamais, n’a quitté Domrémy !…

Isabelle

Quoi ! tu nous reviendrais ?…

Jacques

Toi, d’hommages comblée ?

Catherine

Tu ferais cela ?…

Pierrelot

Non !… sa raison est troublée !…

Thibaut

Ô Jeanne !… est-ce possible ?

Jeanne

Oui !… puisque Dieu se tait !…

Tu sais, toi, si mon cœur humblement l’écoutait !

Eh bien ! sa volonté ne l’ai-je pas suivie ?

J’ai bien le droit aussi de rentrer dans la vie !

Isabelle

Ah ! je connaissais bien l’âme de notre enfant !…

Thibaut, à part.

C’est trop de joie !…

Jacques

Et si le roi te le défend ?

(Rumeurs au dehors.)

Jeanne

Écoutez !… le voici !… — J’ai mérité, je pense,

Que ce que j’ai pu faire obtienne récompense !

Eh bien ! je n’en prétends pas d’autre sous le ciel

Que de vivre avec vous, pour vous !

Cris au dehors

Noël !… Noël !…

(Jeanne s’éloigne rapidement suivie de sa famille. La décoration change à vue.)

Deuxième tableau : Le portail de la cathédrale. — Le perron qui conduit aux trois arcades du portail occupe tout le fond du théâtre. — Un immense velarium, qui se rattache au monument, couvre la scène. — À travers les interstices de ce velarium, on aperçoit les deux tours de la cathédrale et le ciel.

Scène IX

Le Roi, la Reine, de Thouars, La Hire, Dunois, Xaintrailles, Loys, d’Aulon, le sire d’Albret, le comte de Vendôme, mesdames de Gaucourt et de Trèves, courtisans, chevaliers, capitaines, dames, pages, varlets, bourgeois, peuple, soldats, puis Jeanne, Jacques, Isabelle, Thibaut, Pierrelot, Catherine.

(Cortège. — Le sire d’Albret précède le roi, l’épée nue à la main. — La reine marche près du roi, suivie de deux dames portant la traîne de son manteau. — Puis vient d’Aulon portant la bannière de Jeanne. — Puis de Thouars et les pairs du royaume. — Puis les capitaines, etc., etc. — Jeanne paraît, suivie des siens, et s’avance vers le roi. — Jacques, Pierrelot, Thibaut, Isabelle et Catherine se tiennent à l’écart.)

Le Roi, arrêtant Jeanne qui s’incline pour mettre un genou en terre.

Jeanne, ton roi, le front ceint de ce diadème

Qu’y placèrent tes mains, vient te chercher lui-même !

On a douté de nous jusqu’à penser, je croi,

Que tu ne serais pas aux côtés de ton roi !

Ton étendard répond pour nous à cette audace !

Il devance le mien, et te gardait ta place !

Mais, pour confondre encore un insultant mépris,

De ce que je te dois demande-moi le prix !

(Durant les paroles du roi, de Thouars est resté impassible et les yeux baissés.)

Jeanne

Sire, l’ordre de Dieu, qui vers vous m’a conduite,

Était de secourir ceux d’Orléans ; ensuite,

De vous mener à Reims, pour vous faire sacrer,

Afin de relever le trône et de montrer

Qu’à vous seul appartient le royaume de France !

Je l’ai fait ! — Maintenant toute mon espérance

Est que le gentil roi me laisse retourner

Vivre avec mes parents, qui veulent m’emmener !

(Elle indique sa famille du geste. — Murmures d’étonnement dans la foule.)

Le Roi

Quoi ! tu voudrais laisser ton œuvre inachevée ?…

Jeanne

Sire ! je sens ma force à son terme arrivée !

Je n’ai plus les clartés certaines du passé !

D’autres achèveront ce que j’ai commencé !

Qu’aurai-je maintenant de plus qu’eux ?

Le Roi

Le prestige

D’un nom qui frappe seul l’ennemi de vertige !

As-tu donc oublié que tu nous a promis

De repousser chez eux nos derniers ennemis ?

Jeanne

C’est vrai !

Le Roi

De ne jamais déserter ta bannière,

Qu’elle n’eût à la France indiqué sa frontière ?

Jeanne

C’est vrai.

Le Roi

Tout est sauvé ! Ta fuite perdrait tout !

Décide !…

Jeanne, jetant un regard désolé vers sa famille.

Hélas !… il faut que j’aille jusqu’au bout !

(Thibaut détourne la tête.)

Le Roi

Va !… d’une illusion ton âme s’est frappée !

Tu reverras les tiens !…

(Se retournant vers le sire d’Albret.)

Sire d’Albret, l’épée !…

(Sur un signe du roi, Jeanne s’agenouille ; le roi prend l’épée, en touche les épaules de Jeanne, et la rend au sire d’Albret.)

Noble, relève-toi !…

(Il relève Jeanne.)

Prends place dans nos rangs !

Sois égale aux meilleurs ! Dépasse les plus grands !

Par la mort affranchis et libres de leurs maîtres,

Jusque dans leur tombeau j’anoblis tes ancêtres !

Les lis avec l’épée orneront ton blason !

Et, par un privilège unique, ta maison

Verra les femmes même, éternisant sa trace,

Transmettre la noblesse à tous ceux de ta race !…

Ton sang n’aura de pair que celui des Valois !

Que puis-je encor ? J’ai fait ce que peuvent les rois !

Jeanne

C’est trop, sire !… Et pourtant j’espère davantage !

Le Roi

Parle !…

Jeanne

Si je ne puis revoir mon cher village,

Je voudrais lui laisser au moins un souvenir !

Faites-moi cette grâce encor, qu’à l’avenir

Il soit exempt d’impôt, charge parfois cruelle !

Mes parents en pourraient reporter la nouvelle !

Le Roi

Il suffit !… que ton vœu, Jeanne, soit exaucé !

Jacques et Isabelle

Notre enfant !

Pierrelot et Catherine

Notre sœur !…

Thibaut, à part.

Ô bonheur effacé !

La Hire, bas à Dunois.

Grande âme !…

Dunois, de même en lui montrant de Thouars.

Oui ! mais la coupe en sera plus amère !

Jeanne, à part.

Je ne les verrai plus !… c’en est fait !…

(Se jetant dans les bras d’Isabelle.)

Ah !… ma mère !…

De Thouars, à part, avec colère.

Elle triomphe !…

Jeanne

Hélas !…

Le Roi

Viens au pied de l’autel !…

Suis-nous !…

Jeanne, se retournant encore vers sa famille, à demi-voix.

Priez pour moi !…

(Elle se retourne vers d’Aulon qui lui remet son étendard.)

Loys

Noël !

La foule

Noël ! Noël !

Le chœur

Noël ! Noël !

Que la terre et que le ciel

Retentissent des louanges

De l’éternel !

Noël ! Noël !…

Dans le temple et sur l’autel

Descendez, saintes phalanges,

Chœur immortel !

Noël ! Noël !…

Saint Michel, saint Raphaël,

Répondez, princes des anges,

À notre appel !

Noël ! Noël !…

Dieu clément, Dieu paternel,

À tes enfants que tu venges

Ouvre le ciel !

Noël ! Noël !…

(Le cortège se remet en marche, Jeanne à côté du roi. — Les trois portes de la cathédrale s’ouvrent et laissent voir la nef splendidement illuminée. — Après avoir gravi les degrés du perron, Jeanne se retourne et jette un dernier adieu à sa famille. — Les cloches sonnent à toute volée ; les trompettes résonnent ; on entend au loin le bruit du canon ; la foule acclame le roi ; la toile tombe.)

Acte cinquième
Rouen

Premier tableau : Une prison. Porte au fond. Porte à droite. À gauche, dans un pan coupé, un enfoncement avec un grabat recouvert de paille. — À droite, table et escabeau. Il fait nuit.

Scène première

Jeanne, Brown, Gordon, soldats anglais.

(Jeanne, enveloppée dans une couverture, est couchée sur le grabat et dort. Elle est attachée par une chaîne de fer scellée au mur. Les soldats, attablés à droite, boivent et jouent éclairés par des torches.)

Chœur de soldats

J’ai bonne espérance ;

Mon dé gagnera ;

C’est l’argent de France

Qui paiera !

Premier soldat, roulant les dés.

Six !

Deuxième soldat, de même.

Trois !

Demi-chœur

Victoire !

Demi-chœur

Morbleu !

Le chœur

Versons-nous à boire,

Et doublons l’enjeu !…

(L’enfoncement s’éclaire d’une lumière transparente ; sainte Marguerite et sainte Catherine apparaissent au-dessus du grabat de Jeanne d’Arc. — Les soldats continuent à jouer.)

Les deux saintes

Jeanne, reprends courage !

Nous soutiendrons tes pas !

Sous la honte et l’outrage

Ne désespère pas !

Le Dieu de la souffrance

Promet la délivrance

Après les grands combats !

Premier soldat, roulant les dés.

Cinq !

Deuxième soldat, de même.

Deux !

Demi-chœur

Victoire !

Demi-chœur

Morbleu !

Le chœur

Versons-nous à boire,

Et doublons l’enjeu !…

Les deux saintes

Voici, pour faire trêve

À tes longues douleurs,

Le pays que ton rêve

Appelle avec des pleurs.

Voici, chargé d’offrandes

Et paré de guirlandes,

Le beau mai tout en fleurs !

(On voit peu à peu apparaître, pendant la strophe des deux saintes, le paysage décrit par elles, la chaumière de Jeanne d’Arc et plus loin le mai chargé de guirlandes et entouré de jeunes garçons et de jeunes filles.)

Les soldats

J’ai bonne espérance ;

Mon dé gagnera ;

C’est l’argent de France

Qui paiera !

Premier soldat, roulant les dés.

Deux !

Deuxième soldat, de même.

As !

Demi-chœur

Victoire !

Demi-chœur

Morbleu !

Demi-chœur

Versons-nous à boire,

Et vive le jeu !

Demi-chœur

Au diable le jeu !

Les deux saintes

Espère en Dieu !…

(La vision disparaît. Le jour commence à naître.)

Brown, se levant et s’approchant de Jeanne.

Elle dort !… croirait-on que c’est là cette fille

Qui nous glaçait le sang dans les veines ?… va ! pille !

Tue !

Gordon, riant.

Embrasse-la !

Brown, se rapprochant des autres soldats.

Diantre ! Et sa chaîne de fer ! —

J’embrasserais plutôt le grand diable d’enfer ! —

Vous ne l’avez pas vue en découdre, vous autres !…

J’étais là quand elle est tombée aux mains des nôtres.

(Il se rassoit.)

Nous étions sous les murs de Compiègne ; — voilà

Que les siens tout à coup lâchent pied !… — Et cela,

Sans raison ; car déjà l’on venait à leur aide ; —

Vainement elle veut les rallier ; tout cède,

Tout fuit vers le rempart ! — nous les avions suivis,

Pêle-mêle, Français, Anglais ! — Le pont-levis

Se lève et vous la laisse en dehors des murailles,

Avec les plus vaillants des siens, d’Aulon, Xaintrailles ! —

Nous lui crions alors de se rendre ; — chansons !

La ribaude jamais n’eût vidé les arçons

Sans ses habits par où l’on eut prise sur elle !… —

Et voilà, mes enfants, comme on prit la pucelle !

(Il boit.)

Gordon

Quoi ! sans qu’on lui portât secours ?

Brown

À mon avis

L’argent d’un traître avait graissé le pont-levis !

On ne s’est pas gêné tout au moins pour le dire.

Gordon

Quel butin, sans compter l’honneur !

Brown

Tudieu !… — Le Sire

De Luxembourg, qui l’a gardée au moins six mois,

En a reçu le prix que l’on donne des rois ! —

Et ce n’est pas trop cher !…

Gordon

Non ! pourvu qu’on la brûle !

Brown

Va ! c’est pour mieux sauter que le diable recule ! —

N’a-t-elle pas promis, sous la foi du serment,

De ne jamais reprendre habits d’homme ?

Gordon

Comment ?

Mais c’est toi qui tantôt les a mis à la place

De ses habits de femme !

Brown, souriant.

Et cela t’embarrasse !…

Innocent !… Il suffit qu’elle les ait pris !

(Tirant quelques pièces d’or de sa poche et les lui montrant.)

Tiens !

J’en avais reçu l’ordre.

Gordon

Ah ! bah ?…

Brown

Tous les moyens

Sont bons avec l’enfer !

Gordon

Au fait, qu’on l’extermine !

(Les soldats rient et boivent.)

Jeanne, endormie, à demi-voix.

Ô sainte Marguerite ! ô sainte Catherine !…

Gordon

Chut !… Elle a parlé !…

Brown, se rapprochant de Jeanne.

Non ! elle dort !

(La porte du fond s’ouvre.)

Qui vient là ?

(Warwick paraît.)

Le gouverneur !

(Warwick entre en scène, suivi de Loiseleur ; Loiseleur porte un froc.)

Scène II

Les mêmes, Warwick, Loiseleur, puis Boisguillaume.

(Brown montre à Warwick Jeanne endormie. Les soldats se tiennent à l’écart pendant cette scène qui se dit à demi-voix.)

Loiseleur, à Warwick.

Eh bien ! milord ?… Regardez-la !…

Vous le voyez !… Elle est relapse !…

Warwick

Enfin !… — Vos juges

Vont-ils chercher encor de nouveaux subterfuges ?…

Loiseleur

Son crime désormais est sans rémission ;

Mais elle n’a signé son abjuration

Que d’une croix ; on veut son nom sur la cédule.

Warwick

Quoi ! ce maudit procès…

Loiseleur

Voulez-vous qu’on l’annule ?…

Warwick

Que nous importe après qu’elle ne sera plus ?

Dans ces lenteurs cinq mois sont déjà révolus ;

Notre argent méritait mieux, je crois !

Loiseleur

Patience !

J’ai su, sous cet habit, gagner sa confiance,

Et ses yeux abusés dans l’homme de métier

N’ont vu qu’un pauvre clerc, comme elle prisonnier.

Un de nos trois greffiers est venu pour écrire

Dans le sens du procès ce qu’elle va me dire ;

Souffrez qu’auprès de vous il se puisse cacher ;

Elle va se livrer elle-même au bûcher !

Warwick

C’est bien !

(Loiseleur va ouvrir la porte du fond et introduit Boisguillaume. — Warwick fait signe aux soldats d obéir à Loiseleur, et sort avec Boisguillaume par la porte de droite.

Loiseleur, aux soldats.

Éveillez-la !

Brown, s’approchant de Jeanne.

Jeanne !… allons ! debout !… vite !…

On va te brûler !…

Jeanne, poussant un cri et se levant en sursaut.

Ah !…

(Les soldats rient.)

Brown, riant.

C’est bon !… pas tout de suite !…

Cela te fait donc peur ?

Loiseleur

Ôtez ses fers.

(Brown et Gordon détachent Jeanne de la chaîne scellée dans la muraille.)

Jeanne

Hélas !

Que le ciel vous pardonne et ne me venge pas !

(Sur un signe de Loiseleur, Brown, Gordon et les soldats sortent par la porte du fond.)

Scène III

Loiseleur, Jeanne.

Loiseleur

Jeanne ! j’aurais voulu leur imposer silence ;

Mais il nous faut souffrir leur brutale insolence ;

À grand peine moi-même ai-je pu vous donner

Des soins et des conseils qui m’ont fait soupçonner.

Encor si j’avais pu vous tirer de l’abîme !…

Mais quoi !… vous couronnez vos erreurs par un crime !

Jeanne

Un crime ?

Loiseleur

Vous aviez promis de respecter

Les canons de l’Église et de ne plus porter

Cet habit déshonnête.

Jeanne

On me l’a fait reprendre. —

D’ailleurs, je ne veux pas là-dessus me défendre ;

Je l’eusse encor repris sans en avoir congé. —

Pourquoi ne suis-je pas aux prisons du clergé ?…

Là du moins j’étais seule, et j’étais défendue. —

Je l’ai dit au procès, mais sans être entendue.

Loiseleur

Aurai-je donc pour vous, tenté de vains efforts ?

Vous risquez le salut et de l’âme et du corps !

Jeanne

Non de l’âme !

Loiseleur

Et qui donc peut avoir cette audace

De croire que son âme est en état de grâce ?

Osez-vous ?…

Jeanne

Si j’y suis, Dieu veuille m’y garder !

Si je n’y suis, hélas ! j’ose lui demander

De m’y mettre !

Loiseleur

Est-ce donc lui témoigner vos craintes

Que de trahir encor vos juges pour vos saintes ?

Jeanne

Mes saintes !… Dieu du ciel !… mon refuge, ma foi

Oui, mon bonheur jadis les éloigna de moi ;

Mais le ciel est clément aux âmes éprouvées ;

Pour alléger mes fers, je les ai retrouvées,

De la beauté des cieux belles comme autrefois !…

Et je me demandais en écoutant leurs voix,

Si je n’aimais pas mieux, couverte de leurs ailes,

Avec elle mes fers que mon bonheur sans elles !…

Loiseleur

Quoi ! cette âme où j’ai cru trouver le repentir…

Jeanne

Mais pour nier mes voix il me faudrait mentir !…

Loiseleur

Et si ces voix étaient de Satan ?

Jeanne

Rêverie !…

Satan n’ordonne pas de sauver la patrie !

Loiseleur

Orgueilleuse !… est-ce vous, si Dieu se révélait,

Vous qu’il irait choisir ?…

Jeanne

Il choisit qui lui plaît.

Loiseleur

Mais, pour en être sûre, en avez-vous un signe ? —

Confiez-vous à moi qui veux vous croire digne

Du pardon de l’Église et des grâces du ciel ! —

Un ange, avez-vous dit, du séjour éternel

À votre Roi lui-même apporta la couronne ?

Jeanne

Je vois qu’on s’est mépris au sens que je lui donne ;

La couronne, c’était mon serment, fait au Roi

De la lui conquérir ; et l’ange, c’était moi !

Loiseleur

Songez qu’en abjurant votre passé !…

Jeanne

Peut-être

Est-ce là mon seul crime ! oui, Dieu m’a fait connaître

Que j’étais bien coupable et bien lâche en effet

De dire que j’avais mal fait ce que j’ai fait !

Par cette trahison dont je fus la complice,

J’immolais mon salut à la peur du supplice ;

Je peux bien, retrouvant la force des élus,

Avouer cette peur que je ne connais plus !

Loiseleur

Malheureuse, faut-il qu’à nous seuls incrédule,

(La porte du fond s’ouvre.)

Mais qui vient ici ?

(Manchon entre en scène ; il tient un parchemin.)

Scène IV

Loiseleur, Jeanne, Manchon.

Loiseleur

Vous ?

Manchon

J’apporte la cédule

D’abjuration.

Loiseleur, prenant une plume des mains de Manchon et la présentant à Jeanne.

Jeanne ! au nom du Dieu clément !

Par l’éternel salut, par l’éternel tourment,

S’il en est temps encor, si vous êtes chrétienne,

Que votre main sans peur s’abandonne à la mienne !

Oui, je vous en conjure une dernière fois,

Écrivez votre nom, là, près de cette croix !

Jeanne

Mon Dieu ! Secourez-moi !… que dois-je faire ?…

Loiseleur

Écrire

Votre nom, là !…

(Il veut prendre le parchemin des mains de Manchon.)

Manchon

Je dois commencer par lui lire

Ce qu’elle va signer.

Loiseleur

À quoi bon ?… après moi

Elle en a répété tous les mots.

Manchon

Je le doi.

Loiseleur, à part.

Traître !

Jeanne, à part.

Est-ce un piège encor que l’on voulait me tendre ?

(Haut.)

J’écoute.

Loiseleur

Mais…

Jeanne

Pourquoi refuser de l’entendre ?

Manchon, lisant.

Devant le Dieu du ciel je confesse humblement

Que j’ai contre ses lois péché grièvement ;

Outragé, par l’emploi de vêtements infâmes,

Et les vœux de nature et la pudeur des femmes ;

Blasphémé Dieu, l’Église et les saints ; fait mépris

Des sacrements ; séduit et trompé les esprits

Par révélations fausses et sacrilèges ;

Évoqué les démons et fait des sortilèges ;

Cherché l’effusion du sang, et fomenté

La révolte, l’orgueil et l’impudicité ;

Trahi la foi ; suivi le schisme et l’imposture ;

Lesquels crimes, erreurs et trahisons j’abjure,

Me livrant à justice et prête à me courber,

Promettant devant tous de n’y plus retomber.

Jeanne, avec indignation.

Je n’ai pas dit cela !… Par le ciel que j’atteste,

Non, je ne l’ai pas dit !… Ô justice céleste.

Devant tant de forfaits moi-même je frémis ;

Mais j’ai bien peu vécu pour les avoir commis ! —

Mon abjuration était brève et tout autre !…

(Regardant fixement Loiseleur.)

Nicolas Loiseleur, quel rôle est donc le vôtre ?

Loiseleur

Voulez-vous signer ?

Jeanne, jetant la plume.

Non !… je ne signerai pas !…

Manchon, bas, à Jeanne.

Prenez garde ! on vous guette !…

Loiseleur

Ah ! tu lui parles bas ?

Manchon

Moi ?

Loiseleur

Qu’as-tu dit !… réponds !…

(La porte de droite s’ouvre ; Warwick entre brusquement en scène suivi de Boisguillaume.)

Scène V

Les mêmes, Warwick, Boisguillaume, puis Brown.

Warwick

Que je suis là, sans doute ?…

Jeanne

Quoi !… c’est un chevalier, c’est Warwick qui m’écoute !…

Warwick

Va ! tu peux m’outrager !

(Montrant un registre que Boisguillaume tient à la main.)

Tes paroles sont là.

Jeanne

Il n’était pas besoin de ruse pour cela ;

À mes juges, à vous je les aurais redites.

Warwick

C’est bien !

(À Manchon, en lui prenant le parchemin.)

Je te paierai, toi, selon tes mérites !

(À Jeanne.)

Ton crime te condamne, et tes propres aveux

En feront foi.

Jeanne

Jamais !

Warwick

Signe !

Jeanne

Non !

Warwick

Je le veux !…

Jeanne

Non !… de moi vous n’aurez aveux ni signature !

Warwick

Eh bien, donc ! la torture obtiendra…

Jeanne

La torture ?… —

Ah ! vraiment, me dût-on infliger mille morts,

Sans réduire mon âme, on briserait mon corps !…

Loiseleur, qui vient d’examiner le registre que Boisguillaume tient à la main.

Vous n’en obtiendrez rien, milord. — Mais sa réponse

Est mortelle ; il suffit. Demandez qu’on prononce

La sentence. Après tout, l’on prenait trop de soins,

Et sa croix vaut son nom, avec tant de témoins !

Jeanne, interrompant Loiseleur qu’elle a écouté avec stupeur.

Enfin le masque tombe, et vous osez tout dire !…

Il me faisait signer cet écrit sans le lire !… —

Ah ! milord ! payez-lui d’un cœur reconnaissant

Et le prix de sa honte, et celui de mon sang !…

Warwick, donnant une bourse à Loiseleur qui reste immobile.

Oui !

Jeanne

Mes saintes, soyez témoins !

Warwick

Assez de plaintes !…

Que ne demandes-tu le secours de tes saintes

Pour venir te chercher parmi tes ennemis ?

Jeanne

N’en riez pas, milord !… Elles me l’ont promis !…

Oui, que je serais libre, et par grande victoire !…

Warwick

Et devant ton bûcher tu peux encor les croire ?…

Va ! le dernier soldat qui pour toi combattait,

La Hire est prisonnier, Jeanne, et ton roi se tait !

Jeanne, avec douleur.

La Hire !…

(Elle s’assied la tête entre ses mains ; Brown entre en scène.)

Warwick

Qui vient là ?…

Brown

Le promoteur, les juges.

Warwick

Qu’ils entrent !…

(Brown ouvre la porte toute grande ; Jean d’Estivet, suivi de quelques assesseurs, entre en scène pendant le dialogue suivant.)

Cette fois il n’est plus de refuges,

Et le bras séculier s’en empare ; c’est bien !

(À Loiseleur, toujours immobile.)

Tu sais mes volontés ; va !… — qu’as-tu donc ?

Loiseleur, dans un grand trouble.

Moi ?… rien !…

(Il jette un dernier regard sur Jeanne et sort.)

Scène VI

Warwick, Jeanne, Manchon, Boisguillaume, Jean d’Estivet, Brown, Gordon, assesseurs, soldats.

Jean d’Estivet

Que nous dit-on ? quel bruit se répand par la ville,

Milord ?… Jeanne…

Warwick, lui montrant Jeanne.

Voyez !

Jean d’Estivet, avec indignation.

Ô relapse !… âme vile !…

(Murmure d’indignation parmi les assesseurs.)

Warwick, montrant à Jean d’Estivet le registre que tient Boisguillaume.

Elle révoque ici tous ses aveux !… lisez !

Jean d’Estivet, après avoir jeté les yeux sur le registre que tient Boisguillaume.

Perdition !… c’est nous qui sommes accusés !…

Jeanne

Je m’en remets à Dieu !

Jean d’Estivet

Vous vous étiez soumise

À la voix des docteurs !

Jeanne, se levant.

Non pas !… mais à l’Église,

Dieu servi le premier !…

Warwick, à Jean d’Estivet.

Le crime est évident ;

Vous êtes promoteur, agissez !

Jean d’Estivet

Cependant…

Warwick

La sentence, vous dis-je !…

Jeanne

Eh ! milord, que je meure,

Votre fortune à vous n’en sera pas meilleure ;

Et, fussiez-vous encor cent mille combattants,

Le dernier sera hors de France avant sept ans !…

Warwick, furieux.

Mensonge !

Jean d’Estivet

Orgueil !

Warwick

Ton roi sera vassal du nôtre ?

Les assesseurs et les soldats

Oui !

Jean d’Estivet

Satan !…

Jeanne, souriant.

Messeigneurs, parlez l’un après l’autre !

Jean d’Estivet

Sais-tu donc l’avenir ?

Jeanne

Mieux encor ! je le vois !…

Warwick

Et Dieu nous hait ?…

Jeanne

Non, Dieu ne hait pas !… Toutefois,

Je sais qu’il vous fera mettre genoux en terre,

Et c’est la seule paix qu’il faille à l’Angleterre !

Jean d’Estivet

Oui, tu te plais à voir coûter le sang chrétien !

Jeanne

Moi, grand Dieu !… ma seule arme, et vous le savez bien, —

Que pour me démentir les morts mêmes renaissent ! —

Était mon étendard !… Les Anglais le connaissent !

Warwick

Tu l’avais enchanté, sorcière !… Conviens-en !

Jeanne

C’est faux !… je le montrais aux miens, en leur disant,

Quand aux rangs ennemis flottait votre bannière :

Entrez-là hardiment !… Et j’entrais la première !

Jean d’Estivet

Et sa force, dis-tu, ne venait que de toi ?

Jeanne

Tout en était à Dieu !

Jean d’Estivet

S’il est ainsi, pourquoi

Devançait-il au sacre et prince et capitaine ?

Jeanne

N’avait-il pas été le premier à la peine !

C’était raison, je crois, qu’il le fût à l’honneur !

Warwick

Pardieu ! son roi croyait la tenir du Seigneur !…

Jeanne

S’il l’a cru, m’est avis qu’il croyait bien, messire !

Warwick

Lui, ce prince hérétique et sans foi !… lui, le pire

Des bâtards !…

Jeanne

Vous mentez !… Et moi, je vous soutiens

Que c’est lui le plus noble entre les rois chrétiens !

Si j’ai mal fait, c’est moi qui mérite le blâme !…

Warwick, à Jean d’Estivet.

Et tu n’as pas encor condamné cette infâme ?…

Jean d’Estivet, lisant sur un registre que lui présente un des assesseurs.

Si charitablement avertie elle n’est

Docile qu’à ses voix, outrage et méconnaît

L’article Unam sanctam que l’Esprit-Saint anime,

On l’abandonnera, pour expier son crime,

Au juge séculier.

(Il rend le registre à l’assesseur.)

Vous la pouvez mener ;

C’est devant le bûcher qu’on la doit condamner.

Jeanne

Le bûcher !… ah ! j’ai trop compté sur mon courage !…

Je tremble !… — Se peut-il que mon corps, ton ouvrage,

Dieu du ciel ! qui du mal ne fut pas effleuré,

Pour devenir poussière, aux flammes soit livré !…

Me devait-on traiter de façon si cruelle ?…

Hélas ! une autre mort !… une autre !… — Ah ! j’en appelle

À Dieu qui juge aussi, qui punit le forfait,

Des maux dont on m’abreuve et des torts qu’on me fait !

(Un silence.)

Me ferez-vous au moins cette grâce suprême

De me donner enfin mon Créateur que j’aime ?…

Voilà de bien longs mois, hélas ! que je l’attends !

Jean d’Estivet, après avoir consulté Warwick du regard.

Frère Martin viendra dès qu’il en sera temps.

Jeanne

Ah ! maintenant, c’est moi qui de vous la réclame.

Vous pouvez me donner une robe de femme !…

Il suffit qu’elle soit longue !…

(Tout le monde sort lentement par la porte du fond ; Warwick, resté le dernier, referme la porte et demeure seul avec Jeanne.)

Scène VII

Jeanne, Warwick, puis frère Martin Ladvenu et deux autres moines.

Warwick, se rapprochant de Jeanne.

Un mot !… notre but

Se trouve atteint ; tu peux acheter ton salut. —

Te souviens-tu qu’un soir, sous une cape sombre,

Un homme s’approcha de ton grabat, dans l’ombre ?…

Jeanne

Je me souviens qu’un homme eut cette lâcheté

Et devant mes clameurs s’enfuit épouvanté.

Warwick

Prends garde !… son ardeur encore inassouvie

T’abandonne à la mort, ou t’apporte la vie !…

Jeanne

Ah ! c’était vous, milord ?… Ainsi, je vais mourir,

Et ce n’est pas assez !… vous voulez me flétrir,

Et prouver, par mon crime aux chrétiens effroyable,

Que vous n’avez été battus que par le Diable !…

Allez ! je vous comprends !… c’est la France et son Roi

Que vous voulez flétrir et souiller avec moi !…

Eh bien ! je vous le dis, quittez cette espérance !

Vous pouvez me tuer et mutiler la France ;

Mais vous ne pourrez pas, milord, sachez-le bien,

Asservir à la honte ou son cœur ou le mien !

Vous pouvez, de ce peuple élargissant la plaie,

Cadavre encor vivant, le tramer sur la claie,

Et punir ma victoire, et m’en payer le prix,

Mais non pas nous soumettre à nos propres mépris !…

Le même honneur tous deux nous garde et nous enflamme !

Je connais mon pays ; il m’a donné son âme !…

Il se redressera comme moi sous l’affront !

C’est quand il est perdu qu’il relève le front !

Faites, faites sur lui peser le joug des armes !

Noyez-le tout entier dans le sang et les larmes !

Reculez sa frontière, ivre de vos succès !…

La France renaîtra dans le dernier Français !…

Que le temps soit à vous !… La France aura pour elle

Dans l’avenir certain la justice éternelle !…

Et plus loin le bourreau pousse l’iniquité,

Plus haut va le martyr dans l’immortalité !…

Maintenant que le feu me brûle et me dévore !

Mon corps, fait de limon, pourra trembler encore,

L’âme est libre, il suffit !… Le tourment dure peu !…

Et la France est ainsi ; c’est le plaisir de Dieu !…

Warwick

Infâme, c’est la mort que lu veux ?…

Jeanne

Je l’appelle !…

Auprès de votre amour la mort redevient belle !

Warwick, voulant enlacer Jeanne dans ses bras.

Va ! je te livrerai, païenne, à ton bûcher,

Mais flétrie et maudite !…

Jeanne, appelant.

À moi !…

(La porte du fond s’ouvre ; frère Martin Ladvenu paraît sur le seuil, suivi de deux autres moines ; Jeanne se dégage de l’étreinte de Warwick et court se réfugier auprès des religieux.)

Viens me chercher !…

(Elle s’éloigne avec les religieux ; Warwick sort après elle avec un dernier geste de colère et de menace ; la décoration change à vue.)

Deuxième tableau : La place du marché ; échafauds à droite et à gauche ; au fond le bûcher.

Scène VIII

Laurent Guesdon, Brown, Gordon, le bourreau, soldats, bourgeois, assesseurs, capitaines, puis Warwick, Jean d’Estivet, Loiseleur, puis Jeanne, frère Martin Ladvenu, le bailli, moines.

(Les assesseurs et les capitaines prennent place sur l’échafaud de gauche ; l’échafaud de droite, plus petit, est gardé par les soldats ; le bourreau est assis sur le bûcher. La foule, où l’on ne voit pas une seule femme, inonde la scène. — Marche funèbre.)

Voix dans la foule

La voilà ! la voilà !

(Warwick entre on scène avec Jean d’Estivet.)

Warwick

Pas de long préambule,

N’est-ce pas ? — Lisez-nous simplement la formule ;

Je ne veux pas dîner ici. — Qu’avez-vous donc ?

Jean d’Estivet, avec émotion.

Elle a reçu son Dieu saintement !…

(Mouvement d’humeur de Warwick.)

Mais pardon !…

J’ai hâte comme vous, que tout ceci finisse !

(Il quitte Warwick et va prendre place sur l’échafaud de gauche. Pendant ces quelques mots Loiseleur a paru et s’est approché de Warwick ; il est très-pâle et tient à la main la bourse que Warwick lui a donnée.)

Loiseleur, d’une voix sourde.

Milord !

Warwick

Eh bien ?…

Loiseleur

C’est Jeanne !… on la mène au supplice !

Warwick

Après ?

Loiseleur

Ah !… cet argent que vous m’avez donné,

Il me brûle !

Warwick, haussant les épaules.

Es-tu fou ?…

(Il monte sur l’échafaud de gauche.)

Loiseleur

Non ! non !… je suis damné !…

Gordon, regardant au dehors.

Comme elle est pâle !

Brown, faisant reculer les bourgeois.

Allons !…

Voix dans la foule

C’est elle !… place !… place !…

(Mouvement en arrière de la foule. — Jeanne entre en scène, précédée du bailli et appuyée sur frère Martin Ladvenu. — Elle porte une longue robe. Moines et soldats la suivent. Le bailli va prendre les ordres de Warwick.)

Jeanne, à frère Martin Ladvenu.

Soutenez-moi !… j’ai peur !…

Loiseleur, poussant un cri et se prosternant aux pieds de Jeanne.

Ah !… Jeanne !… grâce !… grâce !…

Brown, voulant l’éloigner.

Va-t-en !…

Loiseleur

Laissez-moi !… — grâce !…

Warwick, de sa place.

Emparez-vous de lui !

(Quelques soldats veulent entraîner Loiseleur.)

Loiseleur, se débattant.

Non ! non !… — pardonnez-moi !… me pardonnez-vous ?

Jeanne

Oui !

Allez en paix !

Loiseleur

Seigneur !…

(Il se laisse entraîner par les soldats et disparaît.)

Warwick

Cet homme est en démence !

Qu’on la mène à sa place !

(Le bailli va prendre Jeanne et la mène, toujours accompagnée de frère Martin Ladvenu, sur l’échafaud de droite.)

Est-ce fait ?…

(Se tournant vers Jean d’Estivet.)

Toi, commence !

Jean d’Estivet, se levant, un parchemin à la main, et lisant d’une voix très-émue.

Au nom du Dieu clément, et, comme c’est raison

De préserver le corps chrétien de tout poison,

Toi, Jeanne, par devant tes juges légitimes,

Pour schisme, idolâtrie et beaucoup d’autres crimes,

Admise à pénitence, et, malgré ton serment,

Ô douleur ! retombée en ton aveuglement,

Nous t’avons déclarée hérétique et parjure,

Et, de même qu’un membre atteint de pourriture

Est arraché du corps, nous t’arrachons ainsi,

Du pouvoir séculier implorant la merci,

Et le priant pour toi d’adoucir sa sentence,

Si tu peux être encore admise à pénitence !

Jeanne, en pleurant, à demi-voix.

Ô mes pauvres parents ! ô ma mère !…

Jean d’Estivet

Vade

In pace !…

Jeanne, d’une voix entrecoupée par les sanglots.

C’est fini !… mon Dieu !… — J’ai demandé

Pardon de mes péchés à tous… — Moi, je pardonne

À tout le monde. — Hélas ! accordez-moi l’aumône

D’une messe, chacun ! — Je requiers humblement

Qu’on veuille bien prier pour moi le Dieu clément. —

Ô mes saintes !… pourquoi cette vaine espérance ?…

Ah ! vous m’aviez pourtant promis ma délivrance,

Et je croyais en vous, et vous m’abandonnez !…

(L’émotion a gagné tout le monde ; quelques juges pleurent. — Brown seul reste impassible.)

Brown, à Gordon qui essuie une larme.

Tu pleures ?

Gordon

Moi !…

Warwick, d’une voix saccadée.

Bailli !… qu’attendez-vous ?…

Le bailli, dans le plus grand trouble.

Menez !

Menez !

(Au bourreau.)

Fais ton devoir !

(Les soldats qui ont amené Jeanne la conduisent au bûcher soutenue par frère Martin Ladvenu.)

Brown, frayant le passage.

Arrière ! qu’on recule !

Jean d’Estivet, sourdement.

Nous sommes perdus !… c’est une sainte qu’on brûle !

Jeanne, d’une voix faible.

Une croix !

Voix dans la foule

Une croix !

Laurent Guesdon

Ah ! Dieu les punira !

Gordon, cassant un bâton qu’il tient à la main et en faisant une croix à l’aide d’une corde que lui donne un autre soldat.

Tenez !

(Frère Martin Ladvenu prend la croix des mains de Gordon et monte sur le bûcher avec Jeanne.)

Jeanne, à frère Martin Ladvenu.

Devant mes yeux, tant que mon cœur battra !

(Le bourreau attache Jeanne sur le bûcher.)

Brown, ramassant un fagot.

Morbleu ! je n’aurai pas, moi, de lâche faiblesse !

(Jetant son fagot dans le bûcher.)

Tiens ! voilà mon présent !…

Jeanne, sans le voir.

Saints et martyrs !…

Brown, tombant à la renverse.

Ah !…

(Les soldats entourent Brown.)

Warwick

Qu’est-ce ?…

Gordon, penché sur Brown.

Miséricorde !… il est sans mouvement !…

Laurent Guesdon, aux bourgeois.

C’est Dieu

Qui la venge !

(Le bourreau met le feu au bûcher.)

Jeanne, à frère Martin Ladvenu.

Mon père !… Éloignez-vous !… le feu !…

(Frère Martin Ladvenu descend du bûcher et tient élevée devant Jeanne la croix grossière façonnée par Gordon.)

Les bourgeois

Le feu !…

Les soldats

Le feu !…

(Montrant Brown.)

Voyez !… il expire !…

(À Jeanne.)

Sorcière !…

Les bourgeois

Martyre !…

Soldats et bourgeois

Le feu !… Le feu !…

Le chœur invisible, dans le ciel.

Jeanne ! Jeanne !…

Jeanne

Jésus !…

Les bourgeois

Ô forfait !…

Les soldats

Dieu te damne !…

Le chœur invisible, dans le ciel.

Jeanne ! Jeanne ! fille de Dieu !

Les bourgeois

Ô juste Dieu !

Les soldats

Le feu ! Le feu !…

Jeanne, dont la figure semble s’illuminer.

Ah ! le paradis s’ouvre !… arrière, lâches craintes !…

Je comprends maintenant les promesses des saintes !

C’est Dieu qui me délivre !… ah !… Jésus Maria !…

Le chœur invisible, dans le ciel.

Jésus Maria !

Les bourgeois

Jésus Maria !…

Les soldats

Va ! fille d’enfer, va !…

Les moines

Orate pro ea !…

Les deux saintes, invisibles.

Va !… je serai vers toi ! va ! fille de Dieu, va !

Le chœur invisible, dans le ciel.

Va !… je serai vers toi ! va ! fille de Dieu, va !…

(La flamme s’élève ; Jeanne incline la tête ; un immense frissonnement court dans la foule.)

Le foule

Ah ! ! !…

(La toile tombe.)

Fin

Notes

  1. [1]

    François Ponsard (1814-1867), poète et auteur dramatique.

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