Texte définitif
Jeanne d’Arc drame en cinq actes, en vers, avec chœurs
par
musique de
(1873)
Éditions Ars&litteræ © 2022
À la mémoire de mon ami François Ponsard1.
Personnages
Rôles féminins :
- Jeanne d’Arc
- Agnès Sorel
- Isabelle Romée, mère de Jeanne
- Catherine, sœur de Jeanne
- Mengette, amie de Jeanne
- Madame de Gaucourt
- Madame de Trèves
- Perrine, ribaude
- Sainte Marguerite
- Sainte Catherine
Rôles masculins :
- Charles VII, roi de France
- Le vicomte de Thouars, sire de la Trémoille
- La Hire
- Dunois
- Xaintrailles
- Jean d’Aulon
- Loys de Contes, page
- Maître Jean, canonnier
- Richard, archer
- Jacques d’Arc, père de Jeanne
- Thibaut, jeune paysan
- Pierrelot, frère aîné de Jeanne
- Warwick, gouverneur de Rouen
- Jean d’Estivet, promoteur au procès
- Nicolas Loiseleur
- Siward, archer anglais
- Manchon, greffier
- Brown, soldat anglais
- Gordon, soldat anglais
- Le bailli de Rouen
- Laurent Guesdon, bourgeois de Rouen
- Un vieux paysan
- Un soldat anglais
Personnages muets :
- La Reine
- Le comte de Vendôme
- Le sire d’Albret
- Jean de Metz
- Bertrand de Poulengy
- Colet de Vienne
- Frère Martin Ladvenu
- Boisguillaume, greffier
- Jacquemin, frère de Jeanne
- Jean, frère cadet de Jeanne
- Le bourreau
Paysans, soldats français, soldats anglais, bourgeois, seigneurs, capitaines, moines, pages, valets, assesseurs au procès, dames de la cour, femmes du peuple, ribaudes, etc…
Acte premier Domrémy
La chaumière de Jacques d’Arc. — Au fond, large porte dont la baie supérieure est ouverte et laisse voir le paysage. — Sur le même plan, une fenêtre dont les vantaux sont ouverts. — Portes latérales. — Sur le premier plan, à droite, une seconde fenêtre à petits vitraux. — À gauche, une grande cheminée. — Buffet, table, rouet, escabeaux. — Faux et faucilles accrochées aux murs. — Soleil couchant.
Scène première
Jacques d’Arc, Pierrelot, Jacquemin, Jean, Isabelle, Jeanne, Catherine, puis paysans, femmes et enfants.
(Au lever du rideau, la famille de Jacques d’Arc vient de terminer le repas du soir. — Isabelle et Catherine desservent la table. — Jacques est assis devant l’âtre où brille un feu de sarment. — Ses trois fils debout causent dans une encoignure. — On commence à voir passer sur la route une troupe de paysans, de femmes et d’enfants. Jeanne les aperçoit, se lève, et va les montrer à son père.)
Jeanne
Mon père !…
Jacques, se levant.
Pauvres gens ! la guerre les exile !…
Où serons-nous demain ?
Jeanne
Offrez-leur un asile.
Voici bientôt la nuit ; nous pourrons à loisir
Les interroger.
Jacques
Va ! fais selon ton désir.
Jeanne, allant à la porte du fond et s’adressant aux paysans.
Arrêtez-vous ! entrez ! mon père vous en prie.
(Les paysans entrent en scène. — La famille de Jacques d’Arc s’empresse autour d’eux.)
Mais quoi ! d’où venez-vous ?
Un vieillard
Nous fuyons la patrie !…
Le chœur
Nous fuyons la patrie !…
Femmes, enfants, vieillards, chassés de nos hameaux,
Devant nous au hasard nous poussons nos troupeaux.
Hélas ! reverrons-nous cette terre chérie,
Nos champs semés par nous, par d’autres moissonnés,
Et le paisible chaume où nos enfants sont nés ?…
Nous fuyons la patrie !…
Le sol disparaîtra sous d’arides buissons,
Et les forêts prendront la place des moissons,
L’épouvante suivra ces hordes en furie,
Et la flamme et le fer de nos cruels vainqueurs
Passeront sur ces toits où sont restés nos cœurs !…
Nous fuyons la patrie !
Le vieillard, s’asseyant sur un escabeau que lui offre Jeanne.
Ah ! la guerre !… Que Dieu, pitoyable à vos larmes,
En écarte de vous les mortelles alarmes !
Ce n’est pas tous les jours le pillage et l’assaut,
Mais l’attente, la peur, le réveil en sursaut,
Le tocsin, voix sinistre, et, par l’ombre agrandie,
La tremblante clarté d’un lointain incendie !…
Le voilà, ce traité de la reine Isabeau
Qui vendit le pays et le mène au tombeau !
Anglais et Bourguignons, unis pour la conquête,
Chiens du même chenil, courent la même bête ;
Les Armagnacs comme eux affamés de butin,
Plus étrangers qu’eux tous, prennent part au festin !
Orléans tient encor, seul reste d’espérance !
Orléans emporté, c’en est fait de la France !
Aucun moyen humain ne la peut secourir.
Jeanne
C’est la France pourtant ! elle ne peut mourir !
Mais le roi ? que fait-il ? autour de sa bannière
Une seule victoire unit la France entière !…
Dit-on qu’il ait marché vers Orléans ?
Le vieillard
Non !
Jeanne
Non ?
Le vieillard
Sa détresse est extrême ; il est seul à Chinon,
Sans troupes, sans argent, prince sans diadème,
Abandonné de tous, s’abandonnant lui-même.
Jeanne
N’a-t-il pas avec lui des hommes de bon lieu,
Et Dunois, et La Hire, et Xaintrailles ?… et Dieu !
Isabelle, à demi-voix.
Comme ton œil s’enflamme, et comme tu t’animes !
Le vieillard
Hélas ! tous n’ont pas eu ces dévouements sublimes ;
À l’appel de leur roi tous n’ont pas répondu ;
On déserte un parti quand on le croit perdu !
La noblesse, faisant bon marché de sa gloire,
Cherche à gagner du temps pour suivre la victoire,
Et livre les Français au joug de l’étranger.
Jeanne
Qui donc enverrez-vous, Jésus, pour les venger ?
Le vieillard, se levant.
Il est dit… (Mais faut-il se fier aux paroles
De ces prédictions le plus souvent frivoles ?)
Il est dit que les Francs, du dehors envahis,
Perdus par une femme et pleurant leur pays,
Seront sauvés des maux où sa main les entraîne
Par une vierge née aux marches de Lorraine !
Jeanne
Ah !
Jacques
Jeanne, c’est assez ! ta curiosité
Pratique mal les lois de l’hospitalité.
Hors les humbles devoirs et les soins de famille,
Le silence convient chez une jeune fille.
Jeanne
Dieu me veuille garder de vous déplaire en rien ;
Mais est-il donc contraire aux devoirs du chrétien
Qu’oubliant son rouet damoiselle ou bergère
Aux maux de son pays ne soit pas étrangère,
Que son âme s’indigne aux excès du vainqueur,
Et qu’elle ait ce doux nom de France dans le cœur ?
Jacques
Il nous est cher à tous ; mais ceux-là sont en faute
Qui ne s’informent pas des besoins de leur hôte.
(Aux paysans.)
Le nom de Jacques d’Arc soit à jamais flétri
S’il refuse au malheur et le vivre et l’abri !
Mes trois fils prendront soin de vous, et dans la crèche
Vos troupeaux trouveront la paille et l’herbe fraîche ;
Nos voisins aideront à vous héberger tous.
Jeanne
Souffrez que ce vieillard prenne mon lit.
Le vieillard
Mais vous ?
Jeanne, souriant.
N’ayez souci ! que rien pour moi ne vous chagrine !
Je peux coucher auprès de ma sœur Catherine.
Jacques
Je voudrais faire mieux ; mais je suis à l’étroit.
Le vieillard
Mon hôte, que le ciel bénisse votre toit !
(Le vieillard sort par la droite conduit par Jeanne et Catherine. — Les paysans sortent par le fond avec Pierrelot, Jacquemin et Jean. — Jacques retient Isabelle.)
Scène II
Jacques, Isabelle.
Jacques
Je voulais te parler sans témoin. — Notre Jeanne
A des façons d’agir que la raison condamne ;
Son ardeur m’inquiète et me tient en émoi.
Isabelle
Oui ; quelquefois l’enfant me fait peur comme à toi.
Mais quoi ! ce sont ferments d’une jeune cervelle
Que l’âge apaisera.
Jacques
Tu te trompes sur elle.
Dès longtemps je l’observe, et je lis dans ses yeux
Quelque chose d’étrange et de mystérieux :
Elle n’a point l’humeur des filles de son âge ;
Elle s’isole et fuit les danses du village ;
On dirait que son âme, à l’heure du réveil,
Avec les yeux ouverts, garde encor son sommeil ;
Le seul bruit des combats l’attire et la domine ;
Aux récits qu’on en fait son regard s’illumine ;
Elle s’exalte alors, et, comme un vieux routier,
Il semble qu’elle aborde un terrain familier ;
Est-ce raison ? Voit-on battre ainsi la campagne
Catherine sa sœur, Mengette sa compagne ?
À force d’y rêver, le soupçon m’est venu
Que les mauvais esprits ont dans le bois chesnu
Jeté sur elle un sort, quand à l’arbre des fées
Nos filles vont porter leurs rustiques trophées.
Isabelle
Non ! par la sainte croix, toi-même tu le sais,
Tous les mauvais esprits en ont été chassés.
Jacques
Gardons bien cependant que le démon n’achève
De troubler sa raison ! — Et puis j’ai fait un rêve !
Isabelle
Un rêve ?
Jacques
Je voyais Jeanne, le heaume au front,
Le fer en main, le pied chaussé de l’éperon,
(Tel un soldat), malgré mes cris, malgré tes larmes,
S’élancer à cheval parmi les hommes d’armes !
Isabelle, joignant les mains.
Dieu bon !
Jacques
Si je pensais que la chose en vînt là,
À mes autres enfants je dirais : noyez-la !
Oui, j’en atteste Dieu, ce n’est pas un blasphème ;
Et, s’ils ne le faisaient, je la noierais moi-même !
Isabelle
Ah ! tu me fais frémir !… Par le saint paradis,
Jacques, penses-tu bien aux choses que tu dis ?
Jacques
Jacques d’Arc et sa femme Isabelle Romée
Sont gens de bonne vie et bonne renommée,
Et, si grand qu’à tous deux pût être un tel malheur,
Mieux vaudrait-il pourtant qu’une tache à l’honneur !
Isabelle
Mais… pour que notre enfant à ce point te courrouce,
Qu’a-t-elle fait ? Elle est obéissante et douce,
Honnête et bonne fille, économe du temps,
Entre mille travaux partageant ses instants,
Soit qu’il faille filer le lin, dresser la table,
Ou garder les brebis, ou pourvoir à l’étable ;
Ramasser les épis au temps de la moisson,
Suffire à tous les soins, sans en prendre leçon.
Qui vaut mieux qu’elle ? Vois, quand elle fait l’aumône
Si ce n’est pas aussi son âme qu’elle donne ?
On l’aime, et qui l’offense aussitôt s’en repent ;
Sur tout ce qu’elle fait un bonheur se répand !
De science elle n’a sans plus que sa prière :
Je crois en Dieu, l’Ave Maria, Notre Père.
D’où ce mauvais instinct lui serait-il venu,
Dont sa candeur préserve un esprit ingénu ?
Le mensonge jamais a-t-il souillé sa bouche ?
Elle parle du cœur et sa parole touche :
Oui ; non ; il est ainsi ; cela n’est pas.
— Voilà
Celle que tes soupçons accusent ; connais-la !
Juge l’arbre à ses fruits, même ayant trop de sève ;
Et crois à ton enfant bien plutôt qu’à ton rêve !
Jacques
Femme, que Dieu t’entende !… Il m’est doux d’espérer
Que notre enfant jamais ne nous fera pleurer ;
Je vieillis ; c’est l’excès de l’amour paternelle
Qui plus que de raison me fait trembler pour elle !
Aussi tout mon désir est de la marier ;
Un esprit se rassoit aux soucis du foyer.
J’ai cru voir que Thibaut l’aimait au fond de l’âme,
Et je veux, s’il est vrai, la lui donner pour femme.
Isabelle
C’est un garçon pieux et dont je fais grand cas ;
Mais persuade Jeanne et ne la brusque pas !
(La nuit commence à tomber.)
Scène III
Jacques, Isabelle, Thibaut.
Thibaut, paraissant à la porte du fond.
Dieu vous garde !
Jacques
C’est lui !
Thibaut
Vous savez les nouvelles ?
Des bandes de routiers, détrousseurs de gabelles,
Houspilleurs, écorcheurs, battent les alentours.
Les gens de Vaucouleurs promettent du secours ;
Mais il faut se garder.
Jacques
Oui ! nos fuyards sans doute
Attirent sur leurs pas tous ces coupeurs de route.
Thibaut
Quels fuyards ?
Jacques
Nous avons ici des malheureux
Chassés de leurs pays… — D’où viens-tu donc ?
Thibaut
De Greux.
Comme la nuit tombait, il m’est venu l’idée
Que Jeanne dans les champs pouvait s’être attardée,
Et, pour vous avertir, j’ai poussé jusqu’ici.
Jacques
Je te suis obligé de prendre un tel souci ;
Jeanne est près d’un vieillard reçu dans ma chaumière. —
Mais il ne fait plus jour ; femme, de la lumière.
Isabelle, allumant une lampe.
Seigneur ! quand serons-nous hors de peine et d’effroi ?
Jacques, à Thibaut.
J’ai plaisir à te voir et nous parlions de toi.
Je te connais, Thibaut, et te regarde comme
Un gars laborieux, rangé, probe, économe ;
Le plus fin laboureur qui soit à Domrémy.
Ton père, dès longtemps, est mon meilleur ami.
Si donc, comme je crois, tu recherches ma fille,
Nous ferons désormais une même famille. —
Mais tu ne réponds pas et restes interdit !…
N’as-tu pas sur son cœur déjà quelque crédit ?
T’éconduit-elle, ou bien m’abusé-je moi-même
En croyant que Thibaut la veut pour femme et l’aime ?
Parle-moi franchement comme je t’ai parlé.
Thibaut
Hélas ! il est bien vrai que j’en suis affolé.
Comment la voir, si sage et de tous estimée,
Si belle, sans que l’âme en soit d’abord charmée ?
Mais pour lui faire un tel aveu, je vous le dis,
Elle en eût détourné même de plus hardis.
Cela ne peut frapper vos yeux comme les nôtres ;
Mais Jeanne sûrement n’est pas comme les autres ;
Paraît-elle, on se sent moins brave qu’on ne croit
Devant ce grand œil pur qui vous regarde droit ;
Et, fût-on consumé d’une amoureuse fièvre,
Les mots et le courage expirent sur la lèvre !
Jacques
J’aime cette pudeur de son cœur et du tien ;
L’homme d’honneur respecte une fille de bien ;
Mais d’un amour permis Dieu bénit l’innocence.
Parle-lui librement, je t’en donne licence ;
De sa mère et de moi tes vœux sont accueillis.
Isabelle
Je serai fière aussi de te nommer mon fils.
Thibaut
Ah ! Dieu ! s’il était vrai, quelle serait ma joie !
Vous me rendez plus fort en me frayant la voie ;
Mais elle !… son accueil sera-t-il aussi doux ?
Car je veux la tenir d’elle ainsi que de vous.
(Jeanne paraît à la porte de droite.)
Jacques
La voici qui revient.
Scène IV
Les mêmes, Jeanne.
Jeanne, à part.
Thibaut !
Jacques
J’allais moi-même
Te prier de venir. — Si notre enfant nous aime,
Elle accueillera bien le fils de notre ami.
Peut-être que déjà tu comprends à demi
Ce qui vers toi l’amène ; ensemble je vous laisse ;
Notre âge quelquefois peut troubler la jeunesse ;
Il te parlera mieux te parlant sans témoins.
(À Isabelle.)
Nous, à ces pauvres gens portons encor nos soins.
(À Jeanne.)
Puisse Dieu t’inspirer comme je le désire !
(Bas à Thibaut.)
Allons !
(Il sort par le fond avec Isabelle.)
Scène V
Thibaut, Jeanne.
Thibaut, à part.
Je suis tremblant.
Jeanne
Qu’as-tu donc à me dire ?
Thibaut
Ô Jeanne ! je tairais ces timides aveux
Si ton père n’avait encouragé mes vœux ;
Souviens-toi seulement de notre enfance heureuse !
Tout ce riant vallon arrosé par la Meuse
En a gardé mémoire ; il n’est prés ou buissons
Où ne résonne encor l’écho de nos chansons.
Toi plus grave pourtant et déjà réfléchie,
De nos jeux trop bruyants tu t’étais affranchie,
Écoutant volontiers les cloches, dont l’appel
Te semblait une voix qui montait vers le ciel !
Et je te contemplais dans tes grâces discrètes,
Grandissant comme un lis parmi les pâquerettes !
Souviens-toi des beaux jours, quand, le printemps venu,
Une foule joyeuse allait au bois chesnu,
Dames, seigneurs, garçons, filles, Dieu sait le nombre,
Pour fêter le vieux hêtre et danser à son ombre !
Tes compagnes tressaient dans les prés d’alentour
Des couronnes de fleurs, et chacune à son tour,
Avec un vœu secret, comme on fait d’une offrande,
Aux rameaux du beau mai suspendait sa guirlande ;
Comme elles tu faisais ta provende de fleurs ;
Mais l’arbre n’avait pas tes dons avec les leurs,
Et tu les réservais, dans la foi de ton âme,
Pour attacher leurs nœuds au cou de Notre-Dame.
Souviens-toi ! — Dès ce temps, à tes pas enchaîné,
J’attendais que par toi mon cœur fût deviné,
Et ce même secret que je n’osais te dire,
C’est que je vis pour toi, qu’après toi je soupire,
Que d’autres sont aimés qui sont moins amoureux,
Et que, si tu voulais, je serais bien heureux !
Jeanne
Hélas !… pour oublier tout ce passé que j’aime,
Il faudrait commencer par m’oublier moi-même !…
Mais quoi !… d’autres destins pour moi sont résolus !
Je ne peux me donner, ne m’appartenant plus !
Thibaut
Que dis-tu ?
Jeanne
Que ton cœur me plaigne et me pardonne !
Il me faut obéir à ce que Dieu m’ordonne.
Crois-moi, car je te dis les choses sans détour,
Libre, je n’aurais pas repoussé ton amour.
Thibaut
Et ne l’es-tu donc pas ?…
Jeanne
Non !… et pussé-je l’être !
Thibaut, à part.
Seigneur Dieu !… sa raison…
Jeanne
Va ! mon regard pénètre
Dans ton âme, et je sais ce que tu dis tout bas :
Je suis folle pour toi qui ne me comprends pas !
Thibaut
Explique-toi !
Jeanne
Je dois me taire.
Thibaut
Non ! sois franche !
Ne crains pas de tout dire, et que ton cœur s’épanche !
Ce n’est pas le devoir qui le tient empêché ;
Tu me hais !
Jeanne
Je ne hais rien, sinon le péché !
Thibaut
Et n’en commet-on pas alors qu’on désespère
Par un refus sans cause et sa mère et son père ?
Moi-même, dis-je encor, si ma douleur t’émeut ?
Jeanne
Et comment résister, si mon Seigneur le veut ?
Thibaut
Quel seigneur ?… parle donc !
Jeanne
Le Roi du ciel !… — Écoute !
Il m’est trop rigoureux de te voir mettre en doute
Ma tendresse pour ceux de qui je tiens le jour,
Mon amitié pour toi, dont je savais l’amour !
Tu triomphes d’un cœur résolu de se taire.
À nul autre que toi je n’ai dit ce mystère
Où ma vie est pendante, où Dieu même apparaît !
Sur ton âme, Thibaut, gardes-en le secret ! —
J’avais treize ans ! Déjà nos campagnes ouvertes
Voyaient se rapprocher la guerre et ses alertes ;
Le trouble et la frayeur étaient dans les esprits,
Et les yeux inquiets regardaient vers Paris !
Un soir, comme j’étais à genoux, en prière,
Une voix m’appela, dans un jet de lumière ;
J’eus peur et je pleurai. La voix s’évanouit,
Et le rayon de feu disparut dans la nuit !
Thibaut
Rêve ou délire !
Jeanne
Non ! pour douter veuille attendre.
La clarté reparut ; la voix se fit entendre ;
Puis d’autres voix encor qui descendaient du ciel !
Je les connus ; c’était l’archange saint Michel,
Et sainte Marguerite, et sainte Catherine ;
Et je les contemplai dans leur splendeur divine !
Thibaut
Dieu tout-puissant !…
Jeanne
Dès lors, maîtresses de mes jours,
Les saintes m’ont conté les villes sans secours,
Les vainqueurs sans merci, le roi sans espérance,
Et la grande pitié du royaume de France !
Enfin, voici deux mois passés que j’entendis
La voix du Seigneur même en son saint paradis :
Jeanne !… il faut que tu sois dans le temps du carême
Devers ton souverain !… Nul autre que toi-même,
Prince ni duc, ne peut venir en aide au roi !
Sans toi point de secours !… Va !… je serai vers toi !
Va !… fille de Dieu !… va !…
Thibaut
Jésus !…
Jeanne
Moi, pauvre fille !
Abandonner mon toit ! délaisser ma famille !
Voir le sang des chrétiens couler dans les combats !
Donner la mort ! tuer !… Non ! je ne tuerai pas !
Ah ! l’esprit soulagé de cette angoisse amère,
Que j’aimerais bien mieux, près de ma pauvre mère,
Filer le lin, le chanvre, et que le ciel m’ôtât
De souci ; car enfin ce n’est pas mon état !
J’ai tant pleuré, prié, demandé cette grâce !…
Si Dieu le veut pourtant, il faut que je le fasse !
Je n’y peux plus durer ! Mon cœur est éperdu !
Thibaut
Mais… depuis ces deux mois ?…
Jeanne
Je n’ai rien entendu !
Thibaut
Que résous-tu ?
Jeanne
J’attends !
Thibaut
Et si ces voix célestes
Se taisaient ?
Jeanne
J’y verrais les preuves manifestes
Que Dieu renonce à moi !
Thibaut
Quoi ! je peux donc un jour…
Jeanne
N’amollis pas mon âme à lui parler d’amour !
La France meurt ! — Surtout que nul ne me soupçonne ;
Garde-toi d’en rien dire à personne !
Thibaut
À personne !…
(À part.)
Hélas !
Scène VI
Les mêmes, Mengette.
(Mengette arrive rapidement par le fond et se laisse tomber sur un escabeau.)
Mengette
Ah !… mes amis !
Jeanne
Mengette !…
Mengette
Sauvez-moi !
Thibaut
De qui donc ?
Mengette
D’un soldat !… je suis morte d’effroi !
Thibaut
Un soldat ?
Jeanne
Remets-toi !
Mengette
Je traversais la plaine…
Mais… je ne puis parler… tant je suis hors d’haleine !…
Thibaut
Il t’a poursuivie ?
Mengette
Oui.
(Thibaut va décrocher une faux pendue à la muraille.)
Jeanne, à Thibaut.
Que fais-tu ?
Thibaut
Je saurai
Quel est ce maraudeur jusqu’à nous égaré !
Jeanne, vivement.
Thibaut ! prends avec toi mes frères !…
Thibaut
Non !… un homme
Contre un homme suffit. — Et puis, qu’importe en somme ?
(Il sort par le fond.)
Scène VII
Jeanne, Mengette
Mengette, se relevant et suivant Thibaut des yeux.
Que dit-il ? de quel air il t’a parlé…
Jeanne, sans lui répondre.
Seigneur !
Je le confie à vous !
(À Mengette.)
Ah ! quel est ton bonheur !
Tu peux aimer ! On t’aime ! Aux rêves de ton âme,
Un fiancé sourit ! — Sois une heureuse femme !
Sois une heureuse mère !…
Mengette
Eh quoi ! ce doux espoir
Comme moi te convie, et tu n’as qu’à vouloir !
As-tu donc un secret que je ne puis connaître ?
Je suis heureuse !… Eh bien ! qui t’empêche de l’être ?
Thibaut…
Jeanne
Mon Dieu ! sait-on ce qui peut advenir ?
(Prenant les mains de Mengette.)
Ô mon amie ! ô toi, mon plus cher souvenir !
Toi qui fus ma compagne et que j’ai tant aimée,
Tu prieras, n’est-ce pas, pour Jeannette Romée ?
(Siward paraît à la porte du fond. — Mengette étouffe un cri de terreur.)
Scène VIII
Jeanne, Siward, puis Thibaut, et un soldat anglais.
Siward
Ah ! la belle, on veut donc m’échapper ?…
Jeanne
Halte-là !
Je vous défends de faire un pas !
Siward, riant.
Voyez cela !…
Pardieu ! je te préfère encore à ta compagne !
Bedford a pris l’Anjou, Glocester la Champagne,
Salisbury le Perche ; il n’est que votre roi
De Bourges qui n’ait rien ; car je garde pour moi
Le meilleur de la France en lui prenant ses filles !…
Jeanne, s’armant d’une faucille pendue au mur.
Voyons donc si l’épée a raison des faucilles !
Siward, tirant son épée.
Ah ! mignonne, tu veux jouer avec le fer ?
Jeanne
Démon !
Siward
Bien dit, ma foi ! car je viens de l’enfer !
Jeanne
Va ! je ne te crains pas !… Si tu dis vrai, ton maître
Ne saurait prévaloir contre le mien !…
Siward
Peut-être !
(Il s’avance vers Jeanne ; mais celle-ci lie l’épée de Siward avec sa faucille, la fait tomber à terre et pose le pied dessus.)
Siward, reculant.
Mais c’est une lionne !… — Eh ! compagnons !…
Mengette, tremblante.
Seigneur !…
C’est fait de nous !…
Siward
À moi !…
(Siward a dégainé son poignard et se prépare à attaquer Jeanne qui l’attend, le pied sur l’épée. — Thibaut rentre en scène et se précipite entre eux, la faux levée sur Siward.)
Thibaut
Misérable !…
Siward
Malheur !
Jeanne, arrêtant le bras de Thibaut.
Non ! pas de sang !
Un soldat, paraissant à la fenêtre du fond.
Siward !… les ennemis !… alerte !…
(Le soldat disparaît.)
Thibaut, à Jeanne.
Quoi ! tu lui fais merci ?
Jeanne, à Siward.
Va ! la porte est ouverte !
Siward
Nous nous retrouverons !
(Il sort et reparaît derrière la fenêtre.)
Eh ! beau galant !… à toi !
(Il lance à Thibaut une pierre avec sa fronde et disparaît.)
Scène IX
Jeanne, Thibaut, Mengette.
Thibaut, chancelant.
Ah !…
Jeanne
Lâche !…
Mengette
Il est blessé !
(Elle soutient Thibaut qui se laisse glisser sur un escabeau.)
Jeanne
Dieu !… son sang coule !… voi !
(S’agenouillant près de Thibaut.)
De l’eau fraîche… — Thibaut !…
(Mengette apporte de l’eau ; Jeanne lave la blessure de Thibaut.)
Ah ! ce sang !…
Mengette
Il respire !…
Jeanne
Thibaut !… par ton amour !…
Thibaut, d’une voix faible.
Jeanne !…
Jeanne, se relevant, à part.
Qu’allais-je dire ?
Thibaut, revenant à lui.
Va ! ce n’est rien !… J’étais étourdi seulement ;
Cette pierre a glissé sur mon front.
Jeanne, à part.
Dieu clément !
Scène X
Thibaut, Jeanne, Mengette, Jacques, Isabelle, Pierrelot, Jacquemin, Jean puis Catherine.
Voix dans la coulisse
Sus ! sus ! à l’ennemi !
(On voit des archers traverser le fond du théâtre en courant.)
Jacques, se précipitant en scène.
Ma fille !…
(Il serre Jeanne dans ses bras.)
Pierrelot, arrêté sur le seuil de la porte.
Ils sont en fuite !
Nos gens les ont tournés et leur font la conduite !
Mengette
Jésus !… Ils étaient donc nombreux ?
Catherine, entrant vivement par la droite.
Pourquoi ces cris ?
Jacques
Un gros de maraudeurs qui nous avaient surpris !
Comme les loups cerviers, le butin les attire !
Pierrelot
Ils n’ont pas attendu les archers de messire
Robert de Baudricourt.
Isabelle, pressant Jeanne dans ses bras.
Ma Jeanne ! mon enfant !
Ces bandits t’ont fait peur ?
Mengette
Oh ! Jeanne se défend !
(Ramassant l’épée de Siward.)
Voyez ! à l’un des leurs elle a pris cette épée !
(Pierrelot prend l’épée des mains de Mengette.)
Isabelle
Grand Dieu !
Jeanne
Non !… De ses mains elle s’est échappée.
C’est Thibaut qui nous a porté secours.
Jacques, apercevant Thibaut.
Blessé !…
Jeanne
Pour moi !…
Jacques, serrant la main de Thibaut.
Cher fils !
Thibaut
Un coup de fronde !…
(Montrant Jeanne.)
Elle a pansé
Ma blessure.
Jacques, à Jeanne.
Ah ! ton cœur, s’il était en balance,
Ne sera pas ingrat !… Tu gardes le silence ?
(À demi-voix.)
Songe que ma prière est un commandement !
Jeanne
J’obéirai, si Dieu n’y met empêchement !
Jacques
Dieu ne s’oppose pas à ce qu’un père ordonne ! —
Rendons-lui grâce, enfants, du secours qu’il nous donne !
Sa volonté soit faite en terre comme aux cieux,
Et qu’il daigne verser le sommeil sur nos yeux !
Tous, à demi-voix.
Ainsi soit-il !
Thibaut, à demi-voix.
Viens-tu ? nous ferons même route !
Jeanne, bas à Pierrelot.
Robert de Baudricourt est donc ici ?
Pierrelot, à demi-voix.
Sans doute ;
Avec Colet de Vienne, un messager du roi.
Ils gardent Domrémy jusqu’à demain. Pourquoi ?
(Jeanne ne lui répond pas et reste absorbée dans sa pensée. — Pierrelot pose l’épée sur la table.)
Thibaut
Adieu, Jeanne.
Jeanne, sans retourner la tête.
Adieu !
Thibaut, bas à Mengette.
Vois ! elle est comme endormie.
Mengette, à Jeanne.
Tu ne m’embrasses pas ?
Jeanne, l’embrassant avec effusion.
Ô ma petite amie !
(Thibaut s’éloigne avec Mengette. — Pierrelot, Jacquemin et Jean sortent par la gauche.)
Catherine, à Jeanne.
Je t’attends.
Jeanne
Je te suis.
(À Jacques.)
Mon père, votre main !
(Elle baise la main de Jacques qui sort par la droite. — Se retournant vers Isabelle qui semble l’interroger du regard.)
Je veux finir ce chanvre.
Isabelle, l’embrassant.
À demain !
Jeanne
À demain !
(Isabelle et Catherine sortent par la droite.)
Scène XI
Jeanne, seule.
(Elle s’arrête devant l’épée restée sur la table et la soulève.)
C’est étrange !… D’où vient cette force inconnue
Qui m’a fait affronter sans peur cette arme nue ?
Au moindre bruit mon cœur a bien souvent failli,
Et devant cette épée il n’a pas tressailli !
(Elle brandit l’épée, puis la repose sur la table.)
Ô maison ! humble toit de chaume où l’hirondelle
Vient suspendre son nid à la saison nouvelle !
Meubles accoutumés, mon rouet, mes fuseaux !
Fenêtre où de la main j’appelais mes oiseaux !
Et toi, petit jardin, sous l’ombre de l’église ;
Fête de mon enfance, Éden, terre promise
Où j’ai passé des jours si calmes et si doux,
Ce Dieu voudra-t-il donc me séparer de vous ?
Toujours cette terreur ! toujours cette pensée
Présente à mon esprit, aussitôt que chassée !
Je retiens mon haleine et je crains d’écouter,
Et je crois que toujours les voix vont éclater !…
Non ! tout se tait ! tout dort ! — ah ! Dieu seul est le maître !
Hélas ! ma pauvre mère !… elle en mourrait peut-être !
Et lui !… pour me sauver comme il s’est élancé !…
Mais que dis-je ?… Achevons le travail commencé.
(Elle s’assied devant son rouet et file. — Après un moment de silence.)
Guerre impie !… ô noblesse insolente ou servile !…
Orléans assiégé !… combien de temps la ville
Peut-elle encor tenir ?… — Si je croyais… — Sans toi
Point de secours !
— Qui sait ?… un messager du roi !
(On entend le bruit des cloches ; Jeanne se lève.)
Ah ! les cloches !… Il semble, à leur voix familière,
Que l’âme vers le ciel s’envole tout entière !
(S’agenouillant.)
Seigneur Dieu tout-puissant, j’implore ta bonté !
Laisse, laisse ma vie en son obscurité,
Et daigne rejeter, par une marque insigne,
Ce fardeau trop pesant sur une autre plus digne !…
(Un rayon de lune, dont l’éclat devient de plus en plus vif, pénètre par la fenêtre de droite et éclaire la scène. — Jeanne relève la tête et semble écouter.)
Ciel !… me trompé-je ?… Au bruit de ces cloches, je sens
L’épouvante et l’extase envahir tous mes sens !
L’ombre s’évanouit ! Les saintes se révèlent !
L’archange m’apparaît !…
Chœur invisible
Jeanne !…
Jeanne
Les voix m’appellent !…
Le chœur
Jeanne !… Dieu t’a parlé !… tu n’as pas entendu !…
Cœur lâche, cœur sans foi d’avoir teint attendu !…
Jeanne, avec désespoir.
Non ! non ! grâce !… pitié pour moi, pour mon vieux père !
Il m’aime !… voulez-vous que je le désespère ?…
Le chœur
Jeanne ! Jeanne ! Obéis à Jésus ton Seigneur !
Jeanne, se tordant les mains.
Ô voix, terribles voix qui torturez mon cœur !…
(Sainte Marguerite et sainte Catherine apparaissent vaguement dans le rayon de lune.)
Les deux saintes
Jeanne ! Jeanne ! Dieu t’a choisie !
Va, pauvre âme d’effroi saisie !
Va, fille de Dieu !… va !
Le chœur
Jésus ! Jésus Maria !
Les deux saintes
Ton Seigneur à toi se révèle ;
C’est la voix de Dieu qui t’appelle !
Va, fille de Dieu !… va !
Le chœur
Jésus ! Jésus Maria !
Jeanne
Mes saintes !…
Les deux saintes
L’épreuve est amère !
À ton village dis adieu !
Tu fuiras ton père et ta mère
Pour suivre le Seigneur ton Dieu !…
Jeanne
Demain ! demain ! encore un jour !…
Les deux saintes
Dieu t’a choisie !
Ta pauvre âme d’effroi saisie !
Va, fille de Dieu !… va !
Le chœur
Jésus ! Jésus Maria !
Jeanne, avec une exaltation croissante.
Dieu le veut !… Pardonnez, mon père, à votre Jeanne !
À vous désobéir c’est Dieu qui me condamne !
Le chœur
Jeanne !… Jeanne !…
Jeanne
Je le vois ! je l’entends ! mon père ! ma mère !… ah !…
Les deux saintes et le chœur
Va ! je serai vers toi !… va, fille de Dieu !, va !
(Jeanne, enveloppée du rayon lumineux, recule avec une sorte d’épouvante jusqu’à la porte du fond. Elle jette un adieu désespéré vers la chambre de son père et semble prête à s’éloigner. — La toile tombe.)
Acte deuxième Chinon
L’appartement d’Agnès Sorel. Au fond, trois grandes portes donnant sur une galerie et fermées par des rideaux. — Portes latérales. — À gauche, sur le second plan, une fenêtre.
Scène première
Agnès, Loys, madame de Trèves, madame de Gaucourt, dames de la cour.
(Agnès est assise, un miroir à la main. Mesdames de Trèves et de Gaucourt changent quelque chose à sa coiffure. Les autres dames sont assises et s’occupent à des ouvrages de femme. — Loys à l’écart module quelques accords sur une guitare.)
Le chœur
Beau page, voulez-vous nous dire
La ballade du prisonnier,
Cette ballade que soupire
Celui qui ne peut oublier ?…
Celui qui de son doux servage
Chante les plaisirs effacés !…
Faut-il vous en prier, beau page ?…
(Avec enjouement.)
Hélas ! et n’est-ce pas assez ?
Loys, se levant.
Qui de nous ne connaît ces vers mouillés de larmes
Dont le soupir lointain se mêle au bruit des armes ?
(Il chante en s’accompagnant sur sa guitare.)
Fortune, veuillez-moi laisser
En paix une fois, je vous prie ;
Trop longuement, sans vous lasser,
Avez eu sur moi seigneurie !
De mes pleurs faites raillerie,
Et jamais ne voulez ouïr
Les maux que m’avez fait souffrir !
Bien des ans sont déjà passés !
Dois-je toujours ainsi languir ?…
Hélas ! et n’est-ce pas assez ?…
Le chœur
Hélas ! et n’est-ce pas assez ?…
Loys
Tous maux suis content de porter,
Hors un seul qui trop fort m’ennuie,
C’est qu’il me faut si loin rester
De celle que j’ai pour amie !
Dès long-temps en sa compagnie
Laissai mon cœur et mon désir ;
Vers moi ne veulent revenir ;
D’elle ne sont jamais lassés ;
Prisonnier suis, d’amour martyr !…
Hélas ! et n’est-ce pas assez ?
Le chœur
Hélas ! et n’est-ce pas assez ?…
Agnès
Pauvre duc !… prisonnier par delà le détroit,
Loin d’en être affaibli, son amour s’en accroît ;
Et volant vers sa dame, et pleurant sa patrie.
Sa ballade pour lui passe la mer et prie !
(Se levant.)
Ah ! puisse Dieu, clément à mon seigneur et roi,
Ne pas le séparer de la France… et de moi !
Mais que vais-je penser ? pour suivre ce que j’aime
Ne braverais-je pas les fers et la mort même ?
Hélas ! un seul péril menace notre amour,
La reine !… Parle-t-on de son prochain retour ?
Madame de Gaucourt
Non, madame ; et l’on peut, sans être téméraire,
Croire qu’elle se plaît auprès du roi son frère,
Contente d’envoyer parfois un messager.
Loys, à part.
Le séjour de Chinon n’est pas pour l’engager.
Agnès
Comment n’ai-je pas vu le roi de la journée ?
A-t-il chasse ou conseil pour cette après-dînée ?
Ah ! loin de moi déjà le temps lui paraît court !
Il devrait être ici.
Madame de Trèves
Madame de Gaucourt
Croit que depuis tantôt le roi donne audience.
Agnès
Ah !…
Madame de Gaucourt
Ce miroir devrait vous rendre confiance.
Agnès, souriant.
Flatteuse !
(De Thouars paraît au fond du théâtre.)
Madame de Gaucourt
Êtes-vous pas la dame de beauté ?
Agnès
Le roi me nomme ainsi, mais non la vérité.
Scène II
Les mêmes, de Thouars.
De Thouars
Ah ! madame, un tel mot, avec un tel sourire !
Vous ne le croyez pas puisque vous l’osez dire !
Agnès
Messire de Thouars !
De Thouars
Envoyé près de vous
Par un noble seigneur qui craint votre courroux,
Et qu’un hôte importun retient en votre place.
Agnès
Qui donc ?
De Thouars
La Hire.
Agnès
Il est ici ?…
(De Thouars ne répond pas ; Agnès se retourne vers les dames.)
Je vous rends grâce,
Mesdames, et je suis confuse de vos soins.
(À Loys.)
Laisse-nous !
(Mesdames de Trèves et de Gaucourt et les autres dames sortent par les portes latérales. — Loys s’éloigne par le fond.)
Scène III
Agnès, de Thouars.
Agnès
Vous vouliez me parler sans témoins ?
De Thouars
Moi ? non.
Agnès
Votre silence…
De Thouars
Eh ! qu’avais-je à vous dire ?
(Riant.)
Ah ! le triste dîner de ce pauvre La Hire !…
Hélas ! il aura pu se convaincre céans
Que Chinon ne dînait guère mieux qu’Orléans !
Un seul poulet chétif et de mine frugale
A fait tout le menu de la table royale !
Et voyant que La Hire attendait : C’est fini
,
Lui dit gaiement le roi, monsieur de Bouligny
N’a plus que quatre écus en caisse, mon cher hôte ;
Et, si je vous reçois maigrement, c’est sa faute !…
Agnès
Quoi ! nous en sommes là !…
De Thouars
Ne vous alarmez pas !
Un sujet peut sauver son roi d’un mauvais pas !
J’ai trouvé de l’argent !
Agnès
Certes un tel miracle
Doit vous faire écouter désormais en oracle !
Par quel trait de génie ou par quel talisman ?…
De Thouars
Je n’en ai qu’un, madame, et c’est mon dévouement.
Agnès
Eh bien ! cette nouvelle a dû remettre en joie
La Hire, qu’Orléans sans doute nous envoie !
Aura-t-il les secours que nous avons promis ?
De Thouars
Pour en faire un butin commode aux ennemis ?
Non sur ma foi ! je songe en ce péril extrême
À défendre d’abord le roi contre lui-même ;
Ses libéralités lui feraient quelque jour
Congédier sa garde, et ses gens, et sa cour !
Que du moins ce dernier prestige l’environne !
Agnès
Encor lui faudrait-il conserver la couronne !
Quoi ! la France est si bas qu’un désastre de plus
Lui rendrait à jamais tous secours superflus !
Une noble cité, dépassant notre attente,
Arrête encor le flot de cette mer montante !
Nos soldats sont a bout, haletants, épuisés !
Un subside les sauve !… et vous le refusez !
Quel est donc votre but ? quelle est votre espérance ?
De Thouars, avec ironie.
Je ne vous savais pas tant d’amour pour la France !
Agnès
Ah ! dites pour le roi !… sans railler mes ennuis !
Pourquoi me supposer autre que je ne suis ?
C’est lui seul que je veux retirer de ce gouffre !
Je pleure de le voir dépossédé ! je souffre
De l’entendre appeler roi de Bourges !… Hélas !
Ce nom même demain ne lui restera pas,
Et peut-être ira-t-il, déchu, devers le Rhône,
Cacher l’ombre d’un sceptre et les débris d’un trône !…
La France ! dites-vous… et que m’importe à moi ?
Mon amour est aveugle et ne songe qu’au roi !
De Thouars
Bien aveugle, en effet, jusque dans ses alarmes !
Vos aveux contre vous me fournissent des armes,
Madame ! c’est au roi que vous songez d’abord ?
Eh bien ! je vous l’attache, et nous sommes d’accord.
Ne comprenez-vous pas, sans que je vous le dise,
Qu’un revers nous soutient et qu’un succès nous brise ?
Agnès
Comment ? que dites-vous ?
De Thouars
Que, s’il règne en vainqueur,
Son esprit nous échappe aussi bien que son cœur !
Yolande, Richemont (Sont-ce là des mystères ?)
Et tous les Armagnacs, et les grands feudataires,
Au salut d’Orléans rattachant leur espoir,
Nous viennent aussitôt disputer le pouvoir !
Faites plus ! jusqu’à Reims que votre main l’entraîne,
Et vous y courberez le front devant la reine !
Agnès
La reine !…
De Thouars
En doutez-vous ? Tel est notre avenir !
La défaite du moins nous permet d’obtenir
Que Bedford, par la paix assurant sa victoire,
Limite sa conquête aux rives de la Loire !
Notre part reste belle, et le roi, confiné
Aux montagnes d’Auvergne ou bien du Dauphiné,
Peut y fonder encor, digne de ses ancêtres…
Agnès
Un royaume amoindri !
De Thouars
Dont nous serons les maîtres !
Que lui faut-il ? Son cœur, exempt d’autre désir,
N’aspire qu’au repos, n’aime que le plaisir ;
Et son unique soin, dans cette cour nouvelle,
Sera de vous fêter et de vous trouver belle !
Voilà ce qu’à mon sens il lui faut conseiller ;
Croyez-moi, le roi dort ; n’allons pas l’éveiller !
Agnès
Mais, crût-on vos conseils légitimes et sages,
En recevra-t-il moins messages sur messages ?
Hier c’était Dunois ! c’est La Hire aujourd’hui.
De Thouars
Oh ! je ne les crains pas ! Ils n’obtiendront de lui
Qu’un banal compliment, des promesses frivoles,
Et ce que peut une heure emporter de paroles !
Le danger n’est pas là, mais dans ces vains discours
Qui, de Dieu même au roi promettant le secours,
Le livreraient encore à ces hallucinées
Dont nous ont assaillis ces dernières années !
On m’avertit sous main qu’une fille, du nom
De Jeanne, s’est montrée et marche vers Chinon ;
La Lorraine l’envoie et lui rend témoignage ;
Nous verrons si le Ciel protège son voyage ;
La route est difficile et propre aux coups de main :
Une embuscade peut l’arrêter en chemin !…
Agnès, regardant fixement de Thouars.
Ah !
De Thouars
Je dis ce qui peut arriver ; et je doute
Que sans mésaventure elle achève sa route ;
Si pourtant elle vient, qui sait où ses avis,
Donnés au nom du ciel et par le roi suivis,
Peuvent nous entraîner ?
Agnès
En effet, il importe
D’y songer ! Mais… son air ?
De Thouars
On la dit jeune, accorte,
Pas trop grande, l’œil noir ! Les rois en pareil cas
Sont aisément séduits.
Agnès
Il ne la verra pas !
Scène IV
De Thouars, Agnès, La Hire
La Hire, paraissant au fond.
Jarnidieu ! c’en est trop !… me raille-t-on ?
De Thouars, à Agnès.
La Hire.
La Hire
Au diable les fuseaux !
Agnès
Qu’avez-vous donc, messire ?
La Hire, entrant en scène.
Ah ! madame, pardon !
Agnès
Qu’avez-vous ?
La Hire
Ce que j’ai ?
Que, sans rien obtenir, je vais prendre congé ;
Et que, pour enlever à l’Anglais ses bastilles,
En guise de soldats, le roi m’offre des filles !
De Thouars
Comment ?
La Hire
Oui ; Jean de Metz et cinq autres, je croi,
Sont arrivés céans, amenant vers le roi
Je ne sais quel messie en jupons ?
De Thouars, à part.
Échappée !…
La Hire
Pour tout dire, morbleu ! j’aimerais mieux l’épée
De notre connétable, avec ses bataillons,
Que tout ce qu’on nous peut donner de cotillons !
Nous n’en serions pas là si votre aveugle haine
N’eût des conseils du roi chassé son capitaine !
Ah !… les temps sont changés !… et je ne trouve ici
Que discorde, égoïsme, épuisant sans merci
Places, titres, faveurs qu’en se jouant octroie
L’indolence royale à des oiseaux de proie !
Nous pourtant, abreuvés de dégoûts et d’affronts,
Sans armes, sans soldats et sans pain, nous mourons !
De Thouars
Je croyais qu’au métier vous trouviez quelques charmes !
Qui donc a dit : Si Dieu se faisait homme d’armes,
Il se ferait pillard ?
Le mot, convenez-en…
La Hire
Eh bien ?… j’ai dit pillard, et non pas courtisan !
Agnès
Messieurs !…
De Thouars, en riant.
Laissez, madame !… à peine il sort de table !
Mais quoi !… si le trésor comme elle est lamentable,
Qu’y pouvons-nous ? Il faut s’expliquer une fois !
(Le roi paraît au fond du théâtre.)
La Hire
Ce n’est pas de l’argent que l’on demande aux rois,
C’est leur sang !…
Scène V
De Thouars, Agnès, La Hire, le Roi.
La Hire, entrant en scène, gaiement.
Hein ? mon sang !… que diantre en veut-il faire ?
La Hire
Votre baptême, sire !
Le Roi
Eh ! de grâce, diffère
Mon salut !… — Cette Jeanne, objet de tes mépris,
Si j’en crois Baudricourt, me l’offre à meilleur prix.
(Se retournant vers de Thouars et Agnès.)
Car sans doute déjà vous savez la nouvelle ?
On m’envoie une sainte, en s’engageant pour elle
À m’ouvrir le chemin de Reims, sans coup férir.
(Se retournant vers La Hire.)
Et pour régner, encorne faut-il pas mourir ?
La Hire
Si votre espoir s’arrête à cette rêverie…
Le Roi
Eh ! non ! La Hire !… sache entendre raillerie.
Pourtant ses compagnons en parlent avec feu !
C’est vraiment, disent-ils, une fille de Dieu !
Les six hommes armés qui formaient son escorte,
Trop faible pour tenir la campagne, assez forte
Pour signaler sa marche en pays bourguignon,
Ont pu de Vaucouleurs la conduire à Chinon !
Sa foi les soutenait, triomphait de leur doute,
Affrontant, dissipant les périls de la route ;
Pris dans une embuscade, ils ont avec stupeur
Vu l’assaillant frappé de vertige et de peur !
(Mouvement de de Thouars.)
Cela ne tient-il pas du miracle ?
Agnès
Peut-être !
Pour croire à leur parole il faudrait bien connaître
Ses compagnons.
Le Roi
Colet de Vienne, Jean de Metz,
Bertrand de Poulengy, cœurs vaillants, si jamais
Il en fut !
De Thouars
Cependant, sire, prenez-y garde !…
Avec ces saintes-là souvent on se hasarde
À prôner une folle ou pis encor.
Le Roi
Du moins
N’est-ce pas le portrait qu’en donnent ses témoins.
Jurant qu’au milieu d’eux, seule avec sa prière,
La crainte et le respect lui font une barrière !
Agnès
Avouez qu’en secret vous brûlez de la voir ?
Le Roi
Cela vous déplaît-il ?
Agnès
Elle peut décevoir
L’espérance qu’auront fait naître ses louanges ;
Les démons quelquefois prennent l’aspect des anges !
Elle vient de l’enfer peut-être et non du ciel !
Le Roi
Voulez-vous consulter frère Jean Pasquerel ?
Agnès
Je veux de quelque embûche indigne et déloyale
Sauver, s’il est besoin, la majesté royale ;
Souffrez que je lui parle, et si dans son pays
Il la faut renvoyer…
Le Roi, baisant la mais d’Agnès.
Commandez ! j’obéis ! —
La Hire, vois ces yeux qui m’ont dompté naguère !
Et comprends que je mets à peu de prix la guerre,
Si je m’en puis passer !
La Hire
Par la mort-Dieu !… je vois…
Une ville épuiser son sang, peuple et bourgeois !…
Se taxer elle-même, oublier ses franchises,
Et brûler ses faubourgs, et raser ses églises,
Et des boulets anglais se jouer nuit et jour,
Et mourir pour son roi qui devise d’amour !…
Je tarde et l’on m’attend ! Sire, que répondrai-je ?
Le Roi, gravement.
Qu’une guerre inutile est bientôt sacrilège !
Que c’est me condamner à d’éternels remords
Que de poursuivre une ombre au prix de tant de morts !
Et que puis-je gagner à prolonger la lutte ?
Vos efforts ne feront que retarder ma chute !
Je n’ai plus Duchâtel ! je n’ai plus Richemont !
Orléans même a vu l’amiral, et Clermont,
Et tant d’autres encor, fameux dans vingt batailles,
Comme un enjeu perdu, déserter ses murailles !…
Va, La Hire !… ils en ont désappris le chemin !
La Hire
Dunois s’y trouve encore, et j’y serai demain !
Le Roi
Y sera-t-il aussi, ce Dieu qui m’abandonne ?
Ah ! c’est lui qui condamne !… et c’est lui qui pardonne !…
La Hire
Que dites-vous ?…
(On entend un chant religieux au dehors.)
Le Roi
Écoute !… on promène la croix
Par la ville, en priant Dieu pour le sang des rois !
(De Thouars, Agnès et La Hire remontent vers la fenêtre, à gauche. Agnès s’agenouille ; de Thouars s’incline ; La Hire, derrière eux et les bras croisés, regarde passer la procession. — Le roi, seul sur le devant de la scène et les mains jointes, reprend à demi-voix :)
Sire Dieu ! de mon front détourne ta colère !
Seul tu lis dans mon cœur ! que ta grâce l’éclaire !
Si je suis légitime héritier des Valois,
Qu’il te plaise sauver ma couronne et mes droits !
Et, si je ne suis pas l’héritier légitime,
Si mon trône est le fruit du parjure et du crime,
Sire Dieu, qu’il te plaise, en ta grande bonté,
Me conserver la vie avec la liberté !…
(Le chant religieux se perd dans l’éloignement — Agnès se relève — Loys paraît à la porte du fond.)
Scène VI
Les Mêmes, Loys
Agnès
Que nous veux-tu, Loys ?
Le Roi
L’enfant paraît en joie !
Loys
Sire, Sa Majesté la reine vous envoie
Des serviteurs, passés maîtres en gai savoir !
Le Roi
Des poètes ! vrai Dieu ! courons les recevoir !
Certes, pour égayer ma pauvre cour maussade,
On ne pouvait choisir plus joyeuse ambassade !
Fêtons les héritiers de ces gais troubadours
Qui du bon roi René chantèrent les beaux jours,
Âge d’or où régnait la douce poésie !…
(À Agnès.)
Où pour reine la cour d’amour vous eût choisie !…
Venez-vous ?
Agnès
Je vous suis.
Loys
Mais… cette fille est là,
Sire !
Le Roi
Déjà ?…
Agnès
C’est bien, Loys ! introduis-la !
C’est moi qui la verrai !
(Au Roi.)
Qu’avez-vous ?
Le Roi
Ah ! je pense
Que Bouligny nous va mesurer la dépense !…
Les fêtes ne vont pas avec mon dénuement !
De Thouars, à demi-voix.
N’en soyez pas en peine ! on les paiera.
Le Roi
Vraiment !…
Par ma foi tu me rends la vie, et je t’admire !
Soyons donc aux chansons, n’en déplaise à La Hire !
À demain la couronne ! à demain le souci !
Et fût-ce pour un soir, ramène-nous ici
Plaisir, jeunesse, amour !… tout le reste… fantôme !
(Il offre la main à Agnès et s’éloigne avec elle suivi de de Thouars.)
Scène VII
La Hire, Loys.
La Hire, regardant s’éloigner le roi.
Jamais roi ne perdit si gaîment son royaume !
Ah !… devant cette honte il faut se faire effort
Pour ne pas s’aller joindre aux soldats de Bedford !
Un étranger c’est vrai ; mais un héros en somme !
Ne trouver qu’un enfant où nous cherchions un homme !
Tout le monde, hors ceux qui le veulent trahir,
Lui dit de commander !… il ne sait qu’obéir !
Ah ! tout est bien perdu !…
Loys, en riant.
Que ne prenez-vous Jeanne ?
La Hire
Tu te moques de moi, je pense, ou Dieu me damne !
Les filles ne sont point mon fait !
Loys
À votre gré !
Elles sont fort le nôtre… et je le lui dirai !
(Il sort en courant par le fond.)
La Hire, seul.
Allons ! aux favoris il faut céder la place !
Ce Thouars ! c’est ce traître impudent qui me chasse !
Lui, cet efféminé, ce courtisan, c’est lui
Qui mène, à son plaisir, la France d’aujourd’hui !
Après ses devanciers pillant ce qu’il en reste !
Plus capable qu’eux tous, et d’autant plus funeste !
Mort-Dieu !…
(Loys reparaît au fond du théâtre, précédant Jeanne et marchant à reculons devant elle, comme avec crainte.)
Scène VIII
La Hire, Loys, Jeanne.
(Jeanne est vêtue d’un justaucorps et de chausses longues, recouvertes d’une tunique qui tombe jusqu’au genou. De hautes guêtres complètent son costume.)
Jeanne
Le roi veut bien me recevoir ? Pourquoi
Ne fait-il pas entrer mes amis avec moi ?
Vous ne répondez pas ?…
Loys, timidement.
Le roi…
Jeanne
Qui vous arrête ?…
Loys
Je…
(À part.)
Sotte émotion ! ma harangue était prête,
Et je reste interdit ! Allons ! courage !…
Jeanne
Eh bien ?
Loys, galamment.
Eh bien !… S’il avait pu deviner…
(Il s’arrête court sous le regard de Jeanne.)
Jeanne, naïvement.
Quoi ?
Loys, baissant les yeux.
Non… rien !…
Jeanne
Le roi consentira, je l’espère, à m’entendre ;
C’est chose d’importance et qui ne peut attendre.
Loys
Sans doute il est tenu par quelque autre devoir,
Car c’est madame Agnès qui vous doit recevoir.
Jeanne
Qui donc est-elle ?
Loys, avec embarras.
Mais…
(À part.)
Je ne sais que lui dire.
Jeanne
J’écoute.
Loys, montrant La Hire.
Demandez au chevalier La Hire !
Jeanne, vivement.
La Hire !… Quoi !…
La Hire
Mon nom jusqu’à vous est venu ?
Jeanne
Et pour qui donc La Hire est-il un inconnu ?
Ah ! j’ai plaisir à voir un des plus vaillants hommes
Dont s’honore le temps lamentable où nous sommes !
(Serrant la main de La Hire dans les siennes.)
Ce m’est un bon présage et le meilleur de tous !
La Hire
Jarnidieu ! mon enfant !…
Jeanne
Ah ! pourquoi jurez-vous ?
Renier Dieu n’est pas d’un chrétien !
La Hire
Bon ! nous autres,
Vieux soldats, nous disons ainsi nos patenôtres !
Jeanne, souriant.
Eh bien vous apprendrez les miennes ! — Mais comment
Êtes-vous à Chinon, et dans un tel moment ?
L’héroïque cité par vos bras défendue,
Sans Dunois et sans vous serait bientôt rendue !
Ne l’abandonnez pas, et rien n’est compromis !
Mais il faut maintenant pousser aux ennemis !
Déjà de toutes parts la place est investie ;
Attendre plus longtemps c’est perdre la partie !
Leur plus forte bastille est, je crois, à Saint-Loup ;
C’est là qu’il faut viser et frapper un grand coup !…
(S’arrêtant en voyant l’étonnement de La Hire.)
Qu’avez-vous ?
La Hire
Par ma foi ! je ne m’attendais guère
À vous entendre ainsi deviser de la guerre !
Oui ! vous en jugez bien, et par saines raisons !
Dunois, Xaintrailles, moi, c’est ce que nous disons
Le courage s’énerve, et l’heure est décisive !
Mais il faut des soldats pour prendre l’offensive !
Je venais demander du renfort. Vain espoir !
Je retourne, mais seul.
Jeanne
Ah ! faites-moi donc voir
Le roi ! c’est le salut du trône que j’apporte !
La Hire
Et s’il ne s’agit pas d’une fête, qu’importe ?
Agnès vous recevra, ne vous l’a-t-on pas dit ?
Thouars avec Agnès ont seul tout le crédit !
Et le roi donne, entre eux partageant sa tendresse,
Le sceptre au favori, le cœur à la maîtresse !
Jeanne, après un silence.
Ô Dieu ! vivre en péché mortel !…
Loys
On vient !… Voici
Madame Agnès.
(Jeanne reste immobile.)
Scène IX
Les mêmes, Agnès.
Agnès, à Loys.
C’est elle ?
(Loys fait un signe d’assentiment. Agnès observe Jeanne avec curiosité. — Après un silence.)
Eh ! mais… qu’est donc ceci ?
Des habits d’homme ?
Jeanne
Eût-il été sage, madame,
De faire métier d’homme avec habits de femme ?
Agnès
Il est vrai ! mais cela peut d’abord étonner.
Je laisse là-dessus nos docteurs raisonner ;
Ce n’est pas à l’habit mais au cœur qu’on regarde.
Jeanne
Dieu veuille aider au mien et l’avoir en sa garde !
Agnès
Et pour ce dur métier vous avez, sans regrets,
Quitté votre maison, vos parents ?
Jeanne
Je serais
Venue à genoux, même en bravant leurs colères,
Même quand j’aurais eu cent pères et cent mères !
Agnès
Mais c’était hasarder la vie avec l’honneur !
Jeanne
Qu’aurais-je craint, venant de la part du Seigneur ?
Agnès
Des routiers, cependant, sans respect du message…
Jeanne
Ils se sont écartés pour me livrer passage.
Agnès
Et six hommes, sans plus, accompagnaient vos pas ?
Jeanne
Et mes frères du ciel, que vous ne comptez pas !
J’allais, passant à gué les rivières, sauvée
Des trahisons !… j’allais !… et je suis arrivée !
Agnès
Qu’est-ce donc que le roi peut espérer de vous ?
Si votre zèle, ainsi que le nôtre, est jaloux
De le servir, parlez !
(Elle fait un pas vers Jeanne qui recule.)
Mais… vous semblez contrainte ?
Pourquoi vous éloigner ? Inspiré-je la crainte !
Jeanne
Oh !… ce n’est pas la peur qui me fait reculer ?
Agnès, la regardant fixement.
Quoi donc ?
Jeanne
Dispensez-moi, madame, de parler !
Agnès, se retournant vers La Hire.
De grâce, laissez-nous !
La Hire, à part.
D’où vient qu’elle désarme
Un païen tel que moi ?
Loys, à part.
Sa voix est comme un charme !
(La Hire et Loys sortent par le fond.)
Scène X
Agnès, Jeanne, puis madame de Gaucourt.
Agnès
Peut-être maintenant n’éviterez-vous plus
De répondre ?
Jeanne
À quoi bon des propos-superflus ?
Agnès
À dissiper le doute où l’on peut être encore
De cette mission dont le ciel vous honore.
Vous n’approcherez pas du roi sans mon appui ;
Rompez donc le silence, et parlez comme à lui !
Jeanne
Et s’il est tel secret que lui seul puisse entendre.
Quel titre invoquez-vous, madame, pour l’apprendre ?
Agnès
Le plus puissant de tous, un amour partagé !
Jeanne
Ah ! madame !… un amour dont le ciel outragé
Doit repousser l’aveu !
Agnès
Qu’importe, si je l’aime ?
Jeanne
Non ! vous ne l’aimez pas ! vous n’aimez que vous-même !
Agnès
Osez-vous ?…
Jeanne
Quel est-il ce roi, dont l’ennemi
N’a pas même éveillé le courage endormi ?
Dites les actions illustres qu’il a faites !
La France va périr ! il vous donne des fêtes !
Votre joug le prépare au joug de l’étranger !…
Agnès
Vous parlez hardiment !
Jeanne
Pourquoi m’interroger ?…
Ah ! Dieu m’en est témoin ! ce langage sévère
Part d’un cœur désolé qui l’aime et le révère !
Je voudrais ne connaître en lui que ses malheurs,
Et mes reproches même expirent dans mes pleurs !
Mais comment, sans un cri d’angoisse et de souffrance
Le voir, lui, le dernier de la maison de France,
Renier de nos rois le passé glorieux,
Et déserter le sol où dorment ses aïeux ?
Non !… vous ne l’aimez pas !…
Agnès
Que peut donc une femme
Pour sauver un pays ?
Jeanne
Elle peut tout, madame !
Si j’étais, par malheur, la maîtresse d’un roi,
Je voudrais qu’il fût grand, qu’il fût brave par moi,
Que son honneur sauvât le mien, et que sa gloire
D’un opprobre éternel préservât ma mémoire !
Agnès
Et quels droits as-tu donc pour me parler si haut ?
Certes, l’orgueil est grand de croire qu’il nous faut
Une fille échappée aux travaux des campagnes…
Jeanne
On a dit que la foi soulève les montagnes !
Elle peut d’une vierge accomplir le dessein
Et d’un mâle courage armer son faible sein !
Agnès
Est-ce là le secret que l’on voulait nous taire ?
Ou si, gardant au roi quelque nouveau mystère…
Jeanne
Je lui dirais encor que, pour être vainqueur
De tous ses ennemis, il le soit de son cœur !
Qu’il rappelle la reine !…
Agnès
Achève ta pensée !
Par le roi, n’est-ce pas, tu veux me voir chassée ?
C’est bien ! n’espère plus, après un tel aveu…
Jeanne
Pourquoi vous opposer aux volontés de Dieu ?
Seule je peux sauver le roi de cet abîme ;
Et m’écarter de lui serait folie ou crime !
Agnès
Folle ou coupable, soit !… je t’en écarterai !
Jeanne
Non !… si Dieu tient les cœurs et les tourne à son gré !
Agnès, appelant.
Madame de Gaucourt !
(À Jeanne.)
Ah ! ton orgueil m’affronte ?…
(À madame de Gaucourt qui entre en scène.)
Emmenez cette fille et la gardez !…
(Jeanne regarde Agnès sans colère, et, sur un signe d’elle, sort lentement par une des portes latérales, suivie de madame de Gaucourt qui la considère avec étonnement.)
Scène XI
Agnès, puis le Roi.
Agnès
Ô honte !
Comme elle m’a parlé !… comme tout son maintien
Trahissait un mépris qui dominait le mien !
Comme elle me jetait, jusque dans son silence.
D’une altière pitié la suprême insolence !
Oh !… le roi vengera mon affront ! Le voici !
Le Roi, entrant en scène.
Eh quoi ! ma chère Agnès, vous me quittez ainsi ?
La curiosité bien vite vous attire !
Cette Jeanne est donc là ? vous l’avez vue ?
Agnès
Oui, sire !
Le Roi
Eh bien ?… non ! je devine à votre air sérieux
Des discours dont je suis moins que vous curieux !
Tout le jour on n’a pas devisé d’autre chose !
(Riant.)
De La Hire du moins souffrez qu’on se repose !
Je l’ai dit : remettons les soucis à demain !
Aujourd’hui je ne veux trouver sur mon chemin
Que des rires joyeux sur des bouches vermeilles !
Thouars n’a pas d’égal et fera des merveilles !
Ah ! depuis trop longtemps la dure pauvreté
Vous sevrait des plaisirs dus à votre beauté !
L’opulence revient, et la joie avec elle,
Et ce bel art des vers qui vous fera plus belle,
Et des fêtes enfin où votre front heureux
Répandra son bonheur sur mon cœur amoureux !
Agnès, à elle-même.
Des fêtes !…
Le Roi
Qu’avez-vous ? ah ! je crois vous entendre !
Moins de folle gaîté vous semblerait plus tendre,
Et sans doute vos yeux me reprochent tout bas,
Aimant trop le plaisir, de ne vous aimer pas !
Il est vrai ! ma raison fuit quand le plaisir passe !
Mais c’est pour vous, ingrate ! obtiendrai-je ma grâce ?
Voulez-vous me donner votre main ?
(Il veut prendre la main d’Agnès qui la retire vivement.)
Quel émoi !
Qu’attendez-vous, Agnès ?
Agnès, comme prenant une résolution soudaine, et avec éclat.
Ah !… que vous soyez roi !
Oui ! la clarté se fait dans mon âme et pénètre
Jusqu’au fond de mon cœur honteux de se connaître !
La vérité l’emporte, et je veux du mépris
Défendre mon amour, que je mets à ce prix !
Sire ! sortez enfin de votre léthargie !
Recouvrez vos vertus, avec votre énergie !
Que, si dans le passé je dois m’humilier,
Je garde au moins l’honneur d’armer mon chevalier !
Déployez l’oriflamme, et que les canons tonnent !
Et que vos ennemis, qui vous raillaient, s’étonnent,
Par ce coup de tonnerre éveillés en sursaut,
Que descendu si bas vous remontiez si haut !…
Le Roi
Ce langage…
Agnès
Est celui d’un cœur qui vous adore,
Qui n’est qu’à vous, dut-on le méconnaître encore,
Et qui, peu soucieux de son propre bonheur,
A mis toute sa gloire à sauver votre honneur !
Le Roi
Qui donc te méconnaît ?… Va ! je sais que tu m’aimes !
Mais quoi ! rois ou sujets, nos destins sont les mêmes !
Sage qui vit heureux, sans souci d’être grand !
Pourquoi ces vains efforts à dompter le courant ?
Sur quelques bords lointains qu’il nous mène, qu’importe,
Si dans la même nef tous deux il nous emporte ?
Agnès
Quoi ! le fils des Valois en est-il là, grand Dieu !
De trahir son honneur et d’en faire l’aveu !
Lui que pour commander le ciel avait fait naître !…
Le Roi
Ne me condamne pas ! ce roi, j’aurais pu l’être !
Ce glorieux destin m’est d’abord apparu !
Mais recommence-t-on le chemin parcouru ?
Oui ! la tâche était belle !… après tant de victimes.
Relever un pays abaissé par ses crimes !
Former de ses débris un royaume français !
Des soldats insoumis réprimer les excès !
En frappant les barons, arrêter le scandale
D’un pouvoir qu’usurpa la France féodale ;
Leur arracher le sceptre à chacun d’eux trop lourd !
Et chasser les Anglais, et venger Azincourt !
Œuvre immense !… qu’un autre accomplira sans doute !
Agnès
Un autre !…
Le Roi
Montereau s’est trouvé sur ma route !
Le sang de Jean sans Peur a scellé le traité
Qui m’a fait sans courage, et m’a déshérité,
Et m’a jeté ce nom, d’une ironie amère :
Le soi-disant dauphin ! — ô ma mère, ma mère !…
Agnès
Charles ! mon roi !
Le Roi
Ton roi ! Le suis-je donc ?…
(Pendant la seconde partie de cette scène la nuit a commencé à tomber. — Le roi remonte vers la fenêtre.)
Tiens !… vois !…
Déjà l’ombre enveloppe et les champs et les bois !
Telle descend la nuit où mon règne s’achève !…
Agnès
Non !… j’en crois cette enfant !… Le jour, le jour se lève !
Le Roi
Que dis-tu ?
Agnès
Voyez-la, sire !… Elle a dans les yeux
Ces clartés de la foi qui nous viennent des cieux !
Grave, et faisant d’un mot votre âme prisonnière,
Et simple, et s’exprimant d’une grande manière !
Le Roi
Ce matin…
Agnès
Nos esprits étaient mal éclairés !
Elle est votre salut !
(Suppliante.)
Sire ! vous la verrez !…
(On entend rire dans la coulisse.)
Le Roi, se retournant.
Qui vient là ?
(De Thouars entre en riant, suivi de La Hire.)
Scène XII
Le Roi, Agnès, de Thouars, La Hire, puis Loys.
De Thouars
Vous raillez, sans doute ?
La Hire
Non, messire !
Elle seule a du cœur !
Le Roi
Qu’est-ce donc ?
De Thouars
C’est La Hire
Qui, pour cette bergère en une heure adouci,
Veut que vous la voyiez !
Le Roi
Agnès le veut aussi !
De Thouars, étonné, à Agnès.
Vous !
Agnès
Oui !
De Thouars, s’inclinant, après un moment de silence.
J’y donne donc ma voix ; mais… rien ne presse ;
À moins qu’on ne désire encor qu’elle paraisse
À cette fête ! tout est prêt, bal et festin !
Ne sera-t-il pas temps, sire, dès le matin ?
Le Roi
Non ! dès ce soir !… je veux essayer d’une épreuve !
(Il frappe sur un timbre. — Loys paraît.)
Qu’on entre !…
De Thouars, à part.
Il faut céder ! Le ruisseau devient fleuve !
(Les rideaux s’ouvrent et laissent voir la galerie du fond pleine de seigneurs et de dames, parmi lesquels ou aperçoit un groupe d’hommes armés. — la cour descend en scène. — Le fond du théâtre reste occupé par des valets portant des flambeaux.)
Scène XIII
Le Roi, Agnès, La Hire, de Thouars, Loys, d’Aulon, le comte de Vendôme, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne, Jean de Metz, Richard et deux autres hommes armés, seigneurs et dames, valets, puis Jeanne, madame de Gaucourt et madame de Trèves.
Le Roi, passant son collier au cou de de Thouars.
Prends ce collier, et sois le roi pour un moment !
De Thouars
Quoi ! sire, vous voulez ?…
Le Roi
Je veux savoir comment
À celle de son choix Dieu me fera connaître.
De Thouars
Le diable en pourrait faire autant, s’il est son maître.
Richard
Nous l’avons amenée et sommes ses garants.
(Les autres compagnons de Jeanne font un signe d’assentiment.)
Le Roi
Bien ! que la vérité se fasse et je me rends !…
(S’adressant à un des seigneurs qui l’entourent.)
Vous, comte de Vendôme, introduisez-la !
(Agnès indique, d’un signe, au comte de Vendôme l’appartement où est entrée Jeanne. — Le comte de Vendôme sort.)
Le Roi, à de Thouars.
Reste
Près d’Agnès !…
(Se retournant vers les autres personnages.)
Et surtout, pas un mot ! pas un geste !
(Il se tient à l’écart au milieu d’un groupe de seigneurs. — De Thouars s’assied de l’autre côté du théâtre auprès d’Agnès. — Le comte de Vendôme rentre en scène suivi de Jeanne et de mesdames de Gaucourt et de Trèves. — Du geste, il indique à Jeanne de Thouars qui s’est penché vers Agnès et lui parle bas. — Jeanne regarde fixement de Thouars, puis le comte de Vendôme, promène ses yeux autour d’elle, aperçoit le roi et va droit à lui.)
Jeanne, s’inclinant devant le roi.
Dieu vous donne bonheur et longs jours, gentil roi !
(Étonnement général. — De Thouars et Agnès se lèvent.)
Le Roi
Tu te méprends ! le roi, Jeanne, ce n’est pas moi !
Jeanne
Ah ! sire !… Je sais bien que c’est vous, et nul autre !
Pourquoi répudier ce titre, s’il est vôtre ?
Le Roi, après un silence.
Et que veux-tu de moi ?
Jeanne
Des gens pour délivrer
Orléans, gagner Reims et vous faire sacrer !
Car le seul roi de France, avoué par Dieu même,
Est celui qui reçoit à Reims le diadème !
Le Roi
Quelles sont les raisons de ta foi ? Dis-nous-les !
Jeanne
C’est le plaisir de Dieu, sire, que les Anglais
S’en retournent en leur pays, sans plus attendre ;
Et, s’ils ne le font pas, mal pourra leur en prendre !
Le Roi
Qui te l’a dit ?
Jeanne
Mes voix !
Le Roi
Tes voix ?
Jeanne
Je les entends !
De Thouars
Mais si c’est le plaisir de Dieu, les combattants
N’y serviront de rien, à ce que j’ose croire !
Jeanne
Les gens batailleront, Dieu donnera victoire !
De Thouars
Encor cela peut-il n’être que vision !
Quels signes donnez-vous de votre mission ?
On a vu trop souvent des manœuvres indignes…
Jeanne
Que je gagne Orléans, je donnerai mes signes !…
(Murmures d’étonnement et d’admiration parmi les assistants.
La Hire
Pasque-Dieu !… c’est parler en soldat !…
Loys, à part.
On se sent
Envahir d’une ardeur guerrière, à son accent !
Richard, parlant à ceux qui l’entourent.
Votre foi, j’en réponds, ne sera pas trompée !
Sa faucille d’un homme a fait tomber l’épée !
Agnès, bas au roi.
Regardez-la !…
Jeanne
Faut-il vous prier à genoux, Sire ?
Ne doutez plus ni de moi…
(Baissant la voix.)
Ni de vous !…
Le Roi
De moi, dis-tu ?
(Jeanne met le doigt sur sa bouche. — Le roi éloigne tout le monde du geste. — On s’écarte de façon à laisser le roi et Jeanne isolés sur le devant de la scène.)
Jeanne, à demi-voix et de façon à n’être entendue que du roi.
J’ai lu jusqu’en votre pensée
La prière qu’à Dieu vous avez adressée :
Si je suis légitime héritier des Valois,
Qu’il te plaise sauver ma couronne et mes droits !
Et, si je ne suis pas l’héritier légitime,
Si mon trône est le fruit du parjure et du crime,
Sire Dieu ! qu’il te plaise, en ta grande bonté,
Me conserver la vie avec la liberté !…
Le Roi, dont l’étonnement a été croissant.
Je ne l’ai dit qu’à Dieu !
Jeanne
Qui me l’a su redire !
Le Roi
Et le sang des Valois ?…
Jeanne
De la part de messire
Roi du ciel, je te dis que le trône est à toi,
Étant seul héritier de France, et fils du roi !
Le Roi, avec éclat.
Ah ! je ne doute plus !… la puissance immortelle
T’illumine !…
(Tout le monde se rapproche du roi et de Jeanne.)
Vous tous ! courbez-vous devant elle !…
(Tout le monde s’incline.)
Jeanne, tu marcheras l’égale des barons !
Et, nos soldats levés, nous te les conduirons !…
Agnès
Bien, sire !…
(À demi-voix, à Jeanne qui la regarde avec étonnement.)
Et maintenant, doutez-vous que je l’aime !
Le Roi
Tu partiras demain !
Jeanne
Non, sire ! ce soir même !
De Thouars, portant la main à son épée.
Voulez-vous mon épée ?
Jeanne, le regardant fixement.
À Fierbois, sous l’autel,
J’en sais une meilleure et qui me vient du ciel,
Celle de ma patronne !… À la place indiquée,
On la prendra ! Sa lame est de cinq croix marquée !
Le Roi
Va !… De ce qui me reste encor je te fais don !
(Se tournant vers sa cour.)
Qui l’accompagnera ?
Tous les hommes, moins de Thouars
Moi ! moi !
Jeanne
Suivez-moi donc !
De Thouars, à part, en regardant le roi.
Allons ! il est trop tard pour qu’on l’en dissuade !
Ce beau feu passera !
Jeanne
Le cri de la croisade
Chez vos aïeux a fait des miracles ! Il peut
En faire chez leurs fils ! — Dieu le veut !
Tous, moins de Thouars
Dieu le veut !
Le chœur
Dieu le veut !… oui, tous, pour la France
Nous combattrons à tes côtés !
Dieu le veut !… Tu rends l’espérance
À ces cœurs qu’elle avait quittés !
Dieu le veut !… La France meurtrie
Par toi se réveille et s’émeut !
Nous délivrerons la patrie !…
Dieu le veut !
Cri sacré qui faisais frissonner l’oriflamme
Sur le chemin du Christ que nous allions venger,
Arme nos cœurs et les enflamme
Pour la haine de l’étranger !…
Dieu le veut !… oui, tous, pour la France
Nous combattrons à tes côtés !
Dieu le veut !… Tu rends l’espérance,
À ces cœurs qu’elle avait quittés !
Dieu le veut !… La France meurtrie
Par toi se réveille et s’émeut !
Nous délivrerons la patrie !…
Dieu le veut !
(Jeanne est prête à partir. — Le Roi la suit du geste. — La toile tombe.)
Acte troisième Orléans
Le boulevard de la Belle-Croix. — Au fond les remparts, maisons à gauche et à droite. — Sur le second plan, à droite, une petite chapelle. — Dans l’éloignement, les fortifications ennemies.
Scène première
Richard, maître Jean, Perrine, soldats, ribaudes.
(Richard et quelques soldats sont attablés à droite à la porte d’un cabaret. — Les autres soldats sont groupés çà et là avec les ribaudes. Maître Jean est debout en observation, au fond du théâtre, près d’une petite couleuvrine placée sur un affût.)
Chœur de soldats
Demain la bataille,
Aujourd’hui le vin !…
Frapper d’estoc et de taille,
Et boire en prenant la taille
D’un minois divin,
Tout le reste est vain !
Maître Jean, descendant en scène et s’adressant à Perrine.
Tiens çà, belle blonde,
Et chante aux Anglais,
Pour mener la ronde,
Tes joyeux couplets !
Les soldats
Oui, chante-nous-les !
(On danse sur le refrain de la ronde.)
Perrine
Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !
Car jamais n’aurez beau gibier !
Chœur de soldats et de ribaudes
Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !
Car jamais n’aurez beau gibier !
Perrine
En France ne menez vos sornes !
Êtes matés en l’échiquier !
Le chœur
Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !
Car jamais n’aurez beau gibier !
Perrine
Tôt donc ! emmenez vos licornes !
Ou n’obtiendrez point de quartier !
Le chœur
Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !
Car jamais n’aurez beau gibier !
Perrine, ramassant une flèche qui tombe à ses pieds.
Une flèche !
(La danse s’arrête. — Les soldats assis se lèvent.)
Maître Jean, du fond du théâtre.
Attendez ! je fais le mort.
(Il se laisse tomber.)
Perrine !
Glisse-moi seulement jusqu’à ma coulevrine…
(Perrine court à maître Jean et le rapproche de la coulevrine en le prenant sous les bras.)
Les Anglais sortent-ils de leurs retranchements ?
Perrine
Oui, deux ou trois !…
Maître Jean, se relevant brusquement.
Tout beau, mignons !
(Il met le feu à sa coulevrine.)
Mes compliments !
(On rit. — Maître Jean continue en chantant.)
Si de vos forts passez les bornes,
Vous garde un tour de mon métier !
(Perrine le prend par la main et l’entraîne dans la ronde.)
Le chœur
Rentrez, Anglais, rentrez vos cornes !
Car jamais n’aurez beau gibier !…
(La danse finie, Perrine et les ribaudes s’attablent avec une partie des soldats. Maître Jean, Richard et les autres soldats restent debout.)
Richard
Bien joué, maître Jean, voilà qui nous délivre
De ces archers du diable et leur apprend à vivre !
Maître Jean
Dis plutôt à mourir ! car ils sont éclopés !
Or ça ! Jeanne aujourd’hui nous laisse inoccupés !
Ne forcerons-nous pas bientôt cette bastille ?
Perrine, de sa place.
À quoi bon, maintenant ? elle défend qu’on pille !
S’il faut être soldat sans être flibustier,
Autant rester bourgeois ; ce n’est plus un métier !
Richard
Païenne !… Elle prendra tes avis, sur mon âme !
Perrine
Vous, des soldats, plier sors le joug d’une femme !
Richard
Et qui donc parmi nous eût fait ce qu’elle a fait ?
Dans un cercle de fer Orléans étouffait ;
En dix jours, elle a su, ramenant la victoire,
Briser cette ceinture et dégager la Loire !
Pour frapper un tel coup, est-ce une femme ?… non !
Tâche d’en mieux parler et donne-lui son nom,
C’est une sainte !
Perrine
Oui-da ?… l’auréole est bien prompte !
(Richard lui tourne le dos et remonte la scène.)
Maître Jean
Mais tu ne sais donc pas tout ce qu’on en raconte ?
Perrine
Oui, oui ! propos en l’air pour frapper les esprits !
Savez-vous seulement ce qu’on dit à Paris ?
Maître Jean
Paris ! le plat valet d’Isabeau de Bavière !…
Et que dit-on de Jeanne ?
Perrine
On dit qu’elle est sorcière.
Maître Jean
Ah ! silence, ribaude !… apprends que sans trembler
Les filles comme toi n’en doivent pas parler !
C’est elle qui nous sauve !
Perrine, riant.
Et c’est moi qui vous damne !
Je n’ai peur ni de toi, ni d’elle !
Richard, redescendant la scène.
Jeanne !
Les soldats
Jeanne !
(On se lève. — Les soldats s’éloignent précipitamment de Perrine et des ribaudes.)
Scène II
Maître Jean, Richard, Jeanne, Perrine, soldats, ribaudes.
(Jeanne est vêtue d’une cotte de mailles. La tunique tombe un peu au-dessous du genou. Les jambes sont garnies de grègues de fer ; chaussures de cuir, chapeau de feutre noir, l’épée au côté, manches rouges collantes, et, par-dessus, manches ouvertes adaptées aux épaules. — En voyant les femmes elle s’arrête.)
Jeanne, d’un ton bref.
Qu’est-ce là ?… Quelles sont ces femmes ?…
(Les soldats ne répondent pas et baissent la tête. — Après un silence.)
Hors d’ici,
Païennes !… je devrais vous frapper sans merci !
Perrine, s’enhardissant.
De quel droit ?
Jeanne, portant la main à son épée.
De celui qu’avec toi je vais prendre !
Perrine
Et depuis quand s’est-on avisé de défendre
Aux soldats d’emmener leurs fillettes ?
Jeanne
Depuis
Que Dieu les accompagne et que je les conduis !
Va ! si je te retrouve avec les hommes d’armes,
Tu t’en repentiras, méchante, jusqu’aux larmes !…
Perrine, insolemment.
Moi pleurer !… Dois-je aussi vous demander pardon ?…
(Chantant le refrain de la ronde.)
Rentrez, Anglais, rentrez…
Jeanne, tirant son épée.
Tu me braves ?… tiens donc !…
Perrine
Au secours ! à l’aide !…
(Jeanne la frappe du plat de son épée ; l’épée se brise. — Perrine et les ribaudes se sauvent.)
Jeanne, regardant son épée brisée.
Ah !… pourquoi l’ai-je frappée ?…
(Ramassant la lame tombée à terre.)
Hélas !… de ma patronne antique et sainte épée.
Je t’aimais !… et t’avais reçue avec bonheur !…
(Jetant les débris de son épée.)
Mais de mon étendard j’aime encor mieux l’honneur !
(Se tournant vers les soldats.)
Allez ! c’est une honte !… et pour miens je renie
Ceux qui m’ont pu trahir par cette félonie !
Quoi ! Dieu, par mon secours, vous fait deux fois vainqueurs
Et voilà comme à lui vous élevez vos cœurs !
Si vous ne méritez les grâces qu’il vous donne,
Combattez donc sans moi !… car je vous abandonne !…
Maître Jean, d’un ton suppliant.
Jeanne, pardonnez-nous !
Jeanne
C’est Dieu qu’il faut prier !
C’est avec lui qu’il faut vous réconcilier !
(La Hire entre en scène.)
Laissez-moi !…
(Richard, maître Jean et les soldats remontent vers le fond du théâtre, et restent groupés sur le rempart pendant la scène suivante.)
Scène III
Jeanne, La Hire. Au fond du théâtre, Richard, maître Jean et les Soldats.
La Hire, s’approchant de Jeanne.
Qu’est-ce donc ?
Jeanne
Du désordre et du vice
Je ne veux être ici ni témoin ni complice !
(Léger mouvement de La Hire.)
Peccadille à vos yeux peut-être, crime aux miens !
S’il vous faut des soldats, il me faut des chrétiens !
Et de mon étendard Dieu même se retire,
S’il couvre de ses plis… ce qui vous fait sourire !
Tenez ! plus qu’eux encor, c’est vous que je reprends !
Car les petits ont pris exemple sur les grands ;
Et la cupidité, la luxure et la ruse,
Grâce à vous, dans la guerre ont trouvé leur excuse !
La Hire
Jeanne, vous me jugez avec sévérité !
Qu’est-ce donc que j’ai fait pour être ainsi traité ?
Que si, dans le passé, sans crainte ni vergogne,
Rançonnant l’Angleterre et pillant la Bourgogne,
Je fus des plus hardis et des plus résolus,
De quoi vous plaignez-vous, quand je ne le fais plus ?
Jeanne, avec douceur.
Je me plains, quand le soir autour de ma bannière
Rassemble les cœurs forts dans la même prière,
De ne pas avoir vu, le cherchant parmi nous,
Cet orgueilleux La Hire une fois à genoux !
La Hire
Ah ! jarnidieu !…
(Mouvement de Jeanne.)
Pardon, si je vous fais injure !
Mais c’est plus fort que moi ! je meurs si je ne jure !
Jeanne, après un silence.
Vous portez d’habitude un bâton, je crois ?
La Hire, étonné.
Oui ;
Pourquoi ?
Jeanne
Puisqu’il vous faut jurer, jurez par lui !
La Hire
Par mon bâton ?
Jeanne, souriant.
Voyez ! le plaisir est le même ;
Et cela peut du moins se dire sans blasphème !
(Elle remonte la scène.)
La Hire, la suivant des yeux.
Suis-je encore La Hire ?… — En vain je m’en défend ;
Elle me fait marcher d’un mot, comme un enfant !
Jeanne, à maître Jean qui lui a parlé.
Oui, l’île Saint-Aignan, voilà le vrai passage ;
Qu’aux Augustins d’abord la bataille s’engage,
Et, poussés des deux parts, ils y resteront tous.
Richard
Marchons alors !
Jeanne
J’en ai plus de hâte que vous ;
Mais je ne suis pas seule à commander.
Richard
Qu’importe ?
Pour nous l’avis de Jeanne est celui qui l’emporte !
Maître Jean
Où vous nous conduirez, nous irons !
Les soldats
Oui !…
Jeanne, revenant à La Hire qui a écouté ce dialogue sons bouger de place.
Pourquoi
Vous taisez-vous, La Hire ? êtes-vous pas pour moi ?
La Hire
Je serai franc ! Pour vous, oui ! non pour la bataille !
On sait que pour frapper et d’estoc et de taille
La Hire jusqu’ici ne s’est pas fait prier,
Et qu’il n’arrive pas à l’assaut le dernier ;
Mais encore, au mépris de la sagesse humaine,
N’est-ce pas un caprice aveugle qui le mène ;
Rassemblés en un point, les Anglais sont bien forts,
Et l’on aura grand-peine à les mettre dehors !
Je pense, et c’est l’avis des autres capitaines.
Qu’il ne faut pas courir des chances incertaines ;
Qu’on peut, ravitaillé par un premier convoi,
Attendre les secours annoncés par le roi.
Jeanne, avec impatience.
Attendre !…
La Hire
Oh ! je le sais, de coupables faiblesses
Rendent mal assuré l’effet de ses promesses ;
Le roi, trop indolent pour avoir des remords,
A bien vite oublié les absents et les morts !
Mais enfin, — vainement vous refusez d’y croire, —
On risque de tout perdre en brusquant la victoire.
Jeanne
Quand vous ai-je déçus ? Ce rapide succès,
Vous en désespériez quand je vous l’annonçais !
L’événement, malgré d’injustes défiances,
A-t-il donné raison à mes impatiences ?
Vos sages m’ont déjà fait perdre assez de jours
En prenant pour venir d’inutiles détours !
Le convoi qui nous a suivis prouve sans doute
Que les canons anglais ne barraient pas la route
Alors que je l’ai fait passer, drapeaux au vent,
Sans qu’un seul ennemi se portât en avant !
Mais tenez ! j’y consens ! l’obstacle est invincible !…
Vous oubliez toujours que Dieu fait l’impossible !
La Hire
Faut-il donc le tenter ? Qui vous presse ?
Jeanne
Le temps
Ce Dieu qui fait ma force a compté mes instants !
La Hire
Comment ? Que dites-vous ?
Jeanne
Je ne durerai guère
Plus d’un an ! C’est bien peu pour terminer la guerre !
La Hire
Quoi ! vous pensez mourir ? Où donc ?
Jeanne
Hélas !… où Dieu
Voudra !… Je ne connais ni le temps, ni le lieu !
Ah ! que si je pouvais aller où va mon âme,
J’irais, quittant ce fer pour mes habits de femme.
Vite, vite, où l’on m’aime, en ma pauvre maison !…
La Hire
Craignez-vous donc la mort ?
Jeanne
Non !… mais la trahison ! —
Revenons. Je suis chef de guerre, au même titre
Que vous et vos amis, et prends Dieu pour arbitre.
Si vous marchez sans moi, je marcherai sans vous !
La Hire
Au fait, les plus prudents sont parfois les plus fous !
Je ne vous ferai pas défaut ! mais, pour tout dire,
C’est peu de rallier et Dunois et La Hire ;
Car Dunois vous suivra ; d’autres moins généreux
S’irritent de vous voir prendre le pas sur eux ;
Et votre foi, naïve en ses façons hautaines,
A pu froisser l’orgueil de ces vieux capitaines !
Florent d’Illiers, Graville, et Boussac, et de Rais,
Termes, Xaintrailles même en sont presque aux regrets
D’un succès dont la gloire est à vous tout entière !
Jeanne
Non pas à moi, vraiment ! mais à cette bannière
Qui porte en soi la force et l’âme d’un pays !…
(Montrant le ciel.)
Je ne commande pas, La Hire !… j’obéis !
Scène IV
Les mêmes, Loys
Loys, entrant, sans voir Jeanne ni La Hire.
Eh ! maître Jean !
Maître Jean
Plaît-il ?
Loys
Garde-toi de te rendre !
Maître Jean
Beau conseil !
Loys
Glacidas a juré de te pendre,
Avec ta coulevrine, au plus haut d’un clocher !
Maître Jean
Oui ?… Qu’il commence donc par venir me chercher !
Jeanne
Avant que Glacidas entre ses mains nous tienne,
N’a-t-il rien décidé pour mon héraut Guyenne ?
Loys, descendant la scène.
Il ne reconnaît pas pour lui le droit des gens ;
Sa colère s’exhale en propos outrageants ;
D’accord avec Suffolk et Talbot, il déclare
Que pour votre héraut le bûcher se prépare.
La Hire
S’il le faisait !…
Jeanne
Laissez ! il ne le fera pas !
Mais il parlait hier avec moins de fracas !
D’où lui vient aujourd’hui ce retour d’insolence ?
Loys
Fastolf apparemment fait pencher la balance ;
On le dit à Janville, amenant du renfort !
Jeanne
À Janville, dis-tu ?
À La Hire.
Voyez si j’avais tort !
À Loys.
Va ! va !… rien ne pouvait me causer tant de joie !
La Hire
Un ennemi de plus !
Jeanne
Non, La Hire ! une proie…
Si vous me soutenez, et si je vous soutien !
Loys
Justement le conseil va s’assembler.
La Hire
Eh bien !
Venez ! et des esprits forcez la confiance !
L’instinct peut entraîner parfois l’expérience ;
Et vous avez en vous de ces vives clartés
Plus sûres que des plans longuement concertes !
Persuadez enfin !… ou bien sachez vous rendre
Aux résolutions que le conseil va prendre !
Jeanne
La Hire !… je n’ai pas été de tout le jour
Dans la maison de Dieu. Hâtez votre retour !
J’écouterai l’avis du Seigneur et nul autre ;
Je vais à mon conseil, messire ! allez au vôtre !
(Elle entre dans la chapelle.)
La Hire
Ah !… la femme est toujours femme !… raisonne-t-on,
Elle n’écoute plus !… par la…
(S’arrêtant court et reprenant après un moment de silence.)
Par mon bâton !…
(Il sort.)
Scène V
Loys, maître Jean, Richard, soldats, puis Siward, d’Aulon, peuple et bourgeois.
(Maître Jean, Richard et les soldats descendent la scène et s’approchent vivement de Loys.)
Richard
Que se passe-t-il donc ?
Loys
Si j’ai su la comprendre.
Elle veut attaquer, les chefs veulent attendre !
Maître Jean
Il n’est besoin que d’elle !
Richard
On se passera d’eux !
Qu’importe que le coup soit ou non hasardeux ?
Avec Jeanne pour chef, Dieu même nous protège !
C’est comme si l’Anglais avait levé le siège !
(Rumeurs au loin.)
Richard
Écoutez !
Maître Jean
C’est un cri de guerre !
Richard
Les bourgeois
Se battent-ils sans nous ?
Maître Jean
Morbleu !
Loys, qui a remonté la scène.
Non ! c’est, je crois,
Un prisonnier.
Cris dans la coulisse
À mort !… tuez-le !…
Maître Jean
Le compère
Se débat comme un diable !…
(Le peuple et les bourgeois entrent en tumulte. — Au milieu d’eux paraît d’Aulon, tenant Siward d’une main et de l’autre l’étendard de Jeanne.)
D’Aulon
Ah prends garde, vipère !
Ou je vais…
Richard
Qu’est-ce donc ?…
D’Aulon
Jusqu’au pied du rempart
Il est venu de Jeanne insulter l’étendard !
Maître Jean
Misérable !
D’Aulon
Une échelle était là, d’aventure ;
J’ai franchi la muraille et j’en ai fait capture !
Maître Jean
Eh ! mort-diable ! il fallait le tuer sans merci !
La Foule
Oui ! oui !…
D’Aulon
Jeanne en fera justice.
Loys
La voici.
Scène VI
Les mêmes, Jeanne.
Jeanne, sortant de la chapelle.
Qu’est-ce ?…
(Apercevant Siward.)
Quel est cet homme ?
D’Aulon
Un Anglais dont la rage
S’emportait contre vous au plus indigne outrage.
Je l’ai fait prisonnier, et je vous l’amenais.
(Jeanne regarde attentivement Siward.)
Siward, railleur.
Tu n’as plus ta faucille ?…
Jeanne
Ah !… je te reconnais !
Siward
Oui, oui ! sans ton galant, l’affaire eût été chaude !
(Mouvement de colère de d’Aulon.)
Jeanne, arrêtant d’Aulon.
Laissez ! il répondra de Guyenne.
Siward, entre ses dents.
Ribaude !
Jeanne
Qu’as-tu dit ? est-ce à moi que tu viens de parler ?
Siward, avec colère.
Oui !… ribaude !…, et pardieu nous te ferons brûler !
Maître Jean, furieux.
Bandit !
(Il frappe violemment Siward à la tête avec une masse d’armes.)
Siward, tombant.
Ah !…
Jeanne
Dieu !…
Maître Jean
Voilà pour ta lâche imposture !…
Jeanne, douloureusement.
Je ne t’avais pas dit de venger mon injure !
Pauvre homme ! hélas !… va-t-il mourir impénitent ?…
(Elle s’agenouille près de Siward et lui soulève la tête.)
Bonté divine !… il meurt !…
Siward, d’une voix entrecoupée.
Que me veux-tu ?… va-t-en !…
Jeanne, avec douceur.
Pense à Dieu !
Siward
Que mon sang sur ta tête retombe !…
Jeanne, suppliante.
Non !… ne blasphème pas sur le bord de la tombe !…
J’ai grand-pitié de toi !…
Siward, avec rage.
Va garder tes troupeaux !…
Va !… sorcière du diable !… et me laisse en repos !…
Jeanne
Repens-toi !… donne-toi !…
Siward, avec une joie féroce.
Le supplice !… la flamme !…
Oui !… le bûcher !… pour toi !…
(Sa tête se renverse dans une dernière convulsion. — Il meurt.)
Jeanne
Seigneur !… ayez son âme !…
(Elle repose doucement à terre la tête de Siward et se relève. — À maître Jean, avec douleur.)
Que ne le laissais-tu m’outrager ?…
Maître Jean
Quoi !…
Jeanne, un doigt sur sa bouche et lui montrant le cadavre.
Plus bas !…
Va !… c’est assez des morts tombés dans les combats !…
(Sur un signe de Jeanne on emporte Siward dans la chapelle. Jeanne se rapproche de d’Aulon.)
Que résout le conseil ? en a-t-on des nouvelles ?
D’Aulon
Non !
Jeanne
C’est l’heure pourtant d’attaquer les tourelles !
Voix dans la foule
Oui !… oui !… marchons !
Jeanne
Avant de livrer à la mort
Tant de chrétiens, je veux faire un dernier effort !…
D’Aulon
Qu’espérez-vous ?
Jeanne, à Loys.
Écris ce que je vais te dire !…
(Loys tire ses tablettes et se dispose à écrire.)
Maître Jean, s’adressant à ceux qui l’entourent, à demi-voix.
Bon !… ils ont déchiré ses lettres sans les lire !…
Jeanne, dictant.
À vous, Anglais, venus au mépris de nos droits,
Le Roi du ciel ordonne et mande par ma voix
Que, laissant notre bien, vous retourniez au vôtre ;
Sinon, je vous ferai tel grief que nul autre
Ne se sera vu tel depuis mille ans et plus !
Pour la dernière fois je vous écris ! Jésus,
Maria. Jeanne.
Ajoute encor que si Guyenne
Est massacré, j’aurai cent têtes pour la sienne !
Richard
Je vois bien le message, oui ; mais le messager ?
Jeanne
N’as-tu pas une flèche ?… elle ira sans danger.
Richard
En effet !…
(Loys donne le billet plié à Jeanne ; un mouvement se fait dans la foule.)
Jeanne
Ah !… voici le conseil !…
(Dunois entre en scène suivi de La Hire, Xaintrailles et quelques autres capitaines.)
Scène VII
Jeanne, Richard, maître Jean, Loys, d’Aulon, Dunois, La Hire, Xaintrailles, capitaines, soldats, bourgeois, peuple.
Dunois, abordant Jeanne.
Dieu vous garde,
Jeanne ! on dit qu’un routier…
Jeanne
Pardon ! mais il me tarde
De savoir les desseins où vous vous arrêtez ?
Marcherons-nous ensemble, ou si vous me quittez ?
Que cette lettre encor par Talbot soit reçue,
Et j’attaque, aussitôt que j’en saurai l’issue.
Dunois
La Hire nous a dit vos résolutions ;
Mais quoi !… n’en venons pas à des dissensions
Qui mettraient en péril le succès de nos armes !
Nous n’obéissons pas à de vaines alarmes ;
Les Anglais sont rentrés dans le fort Saint-Laurent ;
Fastolf peut arriver et le péril est grand.
Jeanne
Quel péril ? J’ai regret sans doute à contredire
Un très-sage conseil ; mais celui de messire
Est encore plus sûr ; le vôtre périra !
Celui de Dieu tiendra ferme et s’accomplira !
Je n’oblige personne à suivre ma bannière !
(Tendant le bras vers le fond de la scène.)
Mais là, suivie ou non, j’entrerai la première !
Maître Jean
Nous vous suivrons !…
La foule
Oui, tous !…
Xaintrailles, bas, à l’un des capitaines.
Nous sommes débordés.
Jeanne, donnant sa lettre à Richard.
Prends ! — Toi, d’Aulon, fais signe aux Anglais !…
(Se retournant vers les capitaines.)
Décidez !…
(Elle remonte avec la foule vers le fond du théâtre ; pendant le dialogue suivant, d’Aulon, monté sur le parapet, agite l’étendard de Jeanne. Les capitaines restent seuls sur le devant de la scène.)
La Hire, aux capitaines.
Vous le voyez, soldats et peuple sont pour elle !
Xaintrailles
Quoi !… faut-il obéir à cette pastourelle ?
La Hire
Pour moi, j’ai confiance et je l’ose avouer ;
De ses avis d’ailleurs on n’a qu’à se louer.
Xaintrailles
Soit ! mais vous trouverez humiliant, sans doute,
Étant mal écouté, de voir comme on l’écoute !…
Quelques-uns des capitaines
C’est vrai !
Xaintrailles
Je ne suis pas ingrat, mais cependant
Elle ne prendra pas sur moi cet ascendant !
Je ne veux pas servir aveuglément un maître !
Que diable ! nous savons notre métier peut-être !
Elle oppose aux raisons… quoi ?… le ciel ! Eh ! morbleu !
Allez donc discuter les volontés de Dieu !…
Jeanne, au fond du théâtre.
Ils ont vu le signal !…
Richard, ajustant à son arc une flèche où il a attaché la lettre de Jeanne et la lançant vers la bastille anglaise.
À vous, gens d’Angleterre !
Xaintrailles, à Dunois qui a écouté en silence.
Enfin… me blâmez-vous, Dunois ?… pourquoi vous taire ?
Dunois
Je vous parlerai franc, puisque vous m’en croyez ;
Les choses ne sont pas comme vous les voyez !
Ses révélations sont-elles bien certaines,
C’est affaire aux docteurs et non aux capitaines !
Je ne veux même pas, d’un sourire moqueur,
Dans sa croyance aveugle offenser ce grand cœur !
Qu’importe que sa foi soit sagesse ou démence ?
C’est mieux que tout cela !… c’est une force immense !
Vous y renonceriez, l’ayant dans les mains ?… — Non !
Elle sauve Orléans ! Elle convainc Chinon !
Ou nous ne pouvions rien, tout redevient possible !
Elle prend une armée et la fait invincible !
La raison même abdique où la foi nous conduit ;
On ne remonte pas un torrent !… on le suit !
La Hire
Pardieu ! voilà parler !…
(Les capitaines font un signe d’assentiment.)
Xaintrailles
Je me rends !
Dunois, lui serrant la main.
Bien, Xaintrailles !
(S’adressant aux capitaines en souriant.)
Il s’agit de rentrer vainqueurs dans ces murailles !
Loys, au fond du théâtre et les yeux fixés au loin.
Mécréants !
Jeanne
Que font-ils !
Maître Jean
Je l’avais dit : voyez !
Ils déchirent la lettre et la foulent aux pieds !
(Rumeurs dans la foule.)
Jeanne, redescendant la scène, suivie de tout le monde.
Qu’il soit donc fait selon leur volonté !… c’est l’heure !
D’Aulon
Eh quoi ! vous pleurez ?
Jeanne
Oui !… c’est sur eux que je pleure !
Dunois
Jeanne ! nous sommes prêts !
Jeanne, à Dunois et aux capitaines.
C’eût été grand hasard
Qu’on triomphât sans vous ! — D’Aulon, mon étendard !
(D’Aulon lui remet son étendard. Jeanne met un genou en terre.)
Loys, à demi-voix.
Elle prie !…
Richard, de même.
À genoux !…
(Tout le monde s’agenouille.)
Jeanne, très-simplement et à demi-voix.
Dieu de miséricorde,
Viens, esprit créateur !… descends du ciel !… accorde
Le secours de ta grâce aux cœurs créés par toi !
Qu’ils vivent dans ta foi !
Donne-leur ton amour ! verse-leur ta lumière !
Ceux qui souffrent seront guéris par la prière !
Et, si de leur souffrance ils ne peuvent guérir,
Apprends-leur à souffrir !
Défends-les ! garde-les sous ta main paternelle !
Et, quand viendra la mort, dans la vie éternelle,
Seigneur Dieu, reçois-les !
(Jeanne reste absorbée dans sa prière.)
Le chœur
Dieu de miséricorde,
Viens, esprit créateur !… Descends du ciel !… accorde
Le secours de ta grâce aux cœurs créés par toi !
Qu’ils vivent dans ta foi !
Donne-leur ton amour ! verse leur ta lumière !
Ceux qui souffrent seront guéris par la prière !
Et, si de leur souffrance ils ne peuvent guérir,
Apprends-leur à souffrir !
Défends-les ! garde-les sous ta main paternelle !
Et, quand viendra la mort, dans la vie éternelle,
Seigneur Dieu, reçois-les !
Jeanne, se relevant et élevant son étendard.
Maintenant les Anglais sont à vous !
Tous
Aux Anglais !…
(On se précipite sur les pas de Jeanne qui gagne le fond du théâtre son étendard à la main. — La toile tombe.)
Acte quatrième Reims
Premier tableau : Une terrasse ombragée d’arbres, dominant la ville et la cathédrale. — À gauche un banc. — À droite une chapelle où donne accès un perron de quelques marches. — Entrées latérales.
Scène première
Femmes du peuple, puis Jeanne et une jeune femme.
Demi-chœur
Sans verser le sang, elle prend les villes !
Demi-chœur
Le mourant renaît à son doux regard !
Demi-chœur
On voit les oiseaux, à sa voix dociles,
Descendre des deux sur son étendard !
Demi-chœur
Elle sait d’un mot captiver les âmes !
Demi-chœur
Les anges pour elle ont des chants d’amour !
Demi-chœur
Elle prend les dons des plus grandes dames
Et, comme une reine, en fait à son tour !
Le chœur
C’est l’ange de Dieu lui-même !
Elle apporte le saint chrême ;
Elle vient sécher nos pleurs !
Sa bouche rend des oracles ;
Sa main répand les miracles,
Comme Dieu répand les fleurs !
C’est elle !…
(Jeanne paraît, portant un tout petit enfant dans ses bras et suivie d’une jeune femme. — Son costume est à peu près semblable à celui de l’acte précédent, mais plus magnifique ; son armure est blanche.)
Jeanne
Calmez-vous !… Le voilà qui respire
Et revient à la vie avec un doux sourire.
La jeune femme
Ô mon petit enfant !… Il vivra, n’est-ce pas ?
Jeanne, s’asseyant sur le banc avec l’enfant dans ses bras.
Savons-nous ce que Dieu nous réserve ici-bas ?…
Mais je prierai pour lui, pour vous.
(Considérant l’enfant.)
Hélas ! pauvre ange !…
Comme à les regarder on trouve un charme étrange !
Comme c’est un fardeau léger sur nos genoux !
Comme on les aime !… Ils ont si grand besoin de nous !
(Elle rend l’enfant à sa mère.)
La jeune femme
Ah ! si j’osais !…
Jeanne
Parlez !
La jeune femme
Sur les fonts de baptême,
Jeanne, daignerez-vous le présenter vous-même !
(Jeanne se lève avec un geste de surprise.)
Je l’ai fait ondoyer, tant je tremblais pour lui ;
Mais son baptême a lieu seulement aujourd’hui,
Et je ne craindrai plus que la tombe le prenne,
S’il a pour le sauver une telle marraine.
Jeanne
Je n’ai pas ce pouvoir ; mais j’aurai grand plaisir
À répondre pour lui, selon votre désir.
La jeune femme, avec joie.
Quoi ? vous y consentez ?…
Jeanne
Je suis prête à vous suivre.
La jeune femme, s’adressant aux autres femmes, en leur montrant son enfant.
Voyez ! c’est un miracle !… Elle l’a fait revivre !…
Jeanne
Non, vous ne devez pas croire cela de moi ;
Ce n’est pas un miracle ; il vivait.
Le chœur, à demi-voix.
C’est l’ange de Dieu lui-même !
Elle apporte le saint chrême ;
Elle vient sécher nos pleurs !
Sa bouche rend des oracles ;
Sa main répand les miracles,
Comme Dieu répand les fleurs !
(Jeanne entre avec les femmes dans la chapelle. — De Thouars, suivi des courtisans et des capitaines, est entré en scène pendant la reprise du chœur et a suivi Jeanne des yeux.)
Scène II
De Thouars, La Hire, Dunois, Xaintrailles, Loys, courtisans, capitaines.
De Thouars
Sur ma foi !
Il ne lui manquait plus, pour suprême victoire,
Que d’ajouter encor le miracle à sa gloire !…
La Hire
Et n’en est-ce pas un, messire, à votre gré,
Que Charles sept dans Reims soit aujourd’hui sacré ?
Qu’Orléans soit debout ? que dix villes soient prises ?
Que, laissant sur ses pas les provinces soumises,
Elle ait pu, sans verser une goutte de sang,
Traverser malgré vous ce pays menaçant ?…
Oui ! voilà le miracle, inégal à tout autre,
C’est qu’une bergerette, avec sa foi d’apôtre,
Ait eu meilleur secours de ce peuple aux abois
Qu’avec tous leurs trésors les favoris des rois,
Et que, laissant courir les puissants de la terre
Des couleurs de Bourgogne à celles d’Angleterre,
Elle ait instruit la France à ce dogme nouveau
Que l’amour du pays est l’unique drapeau !…
Mais quoi !… cette candeur, à bon droit méprisée,
Chez les sages de cour est matière à risée !…
Prodiguez votre sang, votre âme, votre cœur.
D’un peuple agonisant refaites un vainqueur,
C’est par la calomnie, et l’injure, et la haine
Que s’acquitte envers vous l’ingratitude humaine,
Et le premier effort du serpent irrité,
C’est de mordre la main qui l’a ressuscité !…
(Mouvement de de Thouars.)
Dunois, intervenant.
Messieurs ! que le passé nous serve et nous éclaire !
Laissons-nous emporter à ce flot populaire
Qui, d’un élan superbe et presque sans effort,
Soulève notre barque et la conduit au port !
Travaillons tous ensemble à cette délivrance !
Et marchons d’un seul cœur au salut de la France !
De Thouars
De la France, avec vous, nous cherchons le salut ;
Mais, par divers chemins, on tend au même but ;
Puissions-nous des deux parts l’atteindre sans divorce !
Vous voulez enlever Paris de vive force ;
Nous, faisant notre paix avec le Bourguignon,
Nous voulons à Paris l’avoir pour compagnon ;
(Mouvement de Dunois.)
C’est peut-être à vos yeux un dénouement vulgaire ;
Mais encor vaut-il mieux que cette grande guerre
Où l’on verrait bientôt, de combats en combats,
La couronne tomber au pouvoir des soldats !…
(Mouvement parmi les capitaines. — Dunois les arrête du geste.)
Dunois
La couronne royale ou la vôtre, messire ?
Je comprends que de nous votre main se retire !…
On voudrait reléguer dans l’ombre nos drapeaux,
Par un semblant de paix acheter le repos,
Et ramener le roi, fatigué de sa gloire,
À ses riants loisirs des châteaux de la Loire !
De Thouars, railleur.
Oh ! je sais que Dunois a toujours combattu
Ces coupables plaisirs dont rougit sa vertu !
Que, des exploits guerriers faisant toutes ses fêtes,
Il n’a jamais rêvé de plus douces conquêtes !
Dunois
Et me suis-je donné pour être vertueux ?
Ah !… j’ai trop écouté mes sens tumultueux ;
Mais ces mêmes ardeurs dont on fait raillerie,
Pardieu ! je les emploie à sauver ma patrie !…
De Thouars
Non ! à venger la mort de votre père !
Dunois
Eh bien ?
Pourquoi séparez-vous le fils du citoyen ?
De cette même épée il m’est permis, j’espère,
De servir mon pays et de venger mon père ?
De Thouars
Soit ! mais je vous le dis, nos plans sont résolus !
La Hire
Pasque Dieu !…
De Thouars
Je croyais que vous ne juriez plus ?…
(Rires parmi les courtisans ; mouvement de colère de La Hire contenu par Dunois.)
C’est respect, je le sais, pour les désirs de Jeanne ;
Mais le sacré parfois peut tourner au profane,
Et l’on croirait, à voir ce zèle exagéré,
Que déjà le profane est bien près du sacré !
La Hire
Qu’entendez-vous par là ?
De Thouars
Mais… qu’on la trouve belle !…
Loys
Ah ! messire ! on l’oublie en vivant auprès d’elle !
(Jeanne paraît sur le perron de la chapelle et s’arrête.)
De Thouars
Tout le monde par Jeanne est-il donc converti ?
Les saintes, je le vois, ont un puissant parti,
Et le sien…
Scène III
Les Mêmes, Jeanne.
Jeanne, interrompant de Thouars et descendant les degrés du perron.
Mon parti ? N’est-ce donc pas le vôtre ?
C’est celui de la France, et je n’en sais pas d’autre !
(Prévenant la réponse de de Thouars.)
De grâce ! c’est, vraiment trop s’occuper de moi !
Songeons qu’on va donner l’onction sainte au roi !
Du royaume usurpé qu’on se refuse à rendre ;
Le saint chrême est le gage !… Il reste à le reprendre !
Dunois
C’est de quoi l’on n’est pas d’accord en certain lieu !
(Indiquant de Thouars du regard.)
La paix est résolue ; on en a fait l’aveu.
Jeanne
Oui ; vers le Bourguignon le roi penchait naguère ;
Mais c’est trop se hâter ! on poursuivra la guerre.
Dunois
Vous avez vu le roi ?
De Thouars
Le conseil en est pris ?
Jeanne
Oui, messire ! Demain nous marchons vers Paris.
(Mouvement de joie parmi les capitaines ; consternation parmi les courtisans.)
De Thouars, à part, avec colère.
Je tenais la partie ! il faut qu’elle la gagne !
Jeanne, à Dunois.
C’est bien notre chemin pour entrer en campagne,
N’est-ce pas ?
Dunois, étonné.
Oui, vraiment ! — C’est la première fois
Que vous nous consultez !…
(Souriant.)
N’avez-vous pas vos voix ?
Jeanne, tristement.
Mes voix ?…
(Elle s’éloigne sans répondre et va s’asseoir à l’écart.)
Dunois, bas à Xaintrailles, en lui montrant de Thouars.
Il me paraît mal prendre la nouvelle ;
Qu’en dites-vous ?
Xaintrailles, à demi-voix.
Je dis que le roi fait pour elle
Ce qu’il nous refusait !
Dunois, de même.
Et cela vous émeut ?
(Souriant.)
Qu’importe ? Dieu répand ses grâces comme il veut !
(Les capitaines et les courtisans forment deux groupes et continuent à causer avec animation. — La Hire se rapproche de Jeanne assise sur le devant de la scène.)
La Hire, à Jeanne, à demi-voix.
Sans vous, le roi laissait défaire votre ouvrage !
Mais à quoi songez-vous ?
(Montrant de Thouars et les courtisans.)
Méprisez leur outrage !
Vous vous cachez de moi ?… Suis-je pas votre ami ?
Jeanne, lui prenant la main et soupirant.
Ah !… je songe que Reims est près de Domrémy !…
Voyez !…
(Montrant les courtisans.)
Quand aux Anglais ceux-là m’auront vendue,
(Montrant les capitaines.)
Les autres se tairont… et je serai perdue !
La Hire
Quoi !…
Jeanne
C’est chose fatale et que je dois souffrir !
Pourtant je vous l’ai dit, j’aimerais mieux mourir !
(Elle continue à causer à voix basse avec La Hire.)
De Thouars, dans le groupe des courtisans. Il continue une conversation commencée et élève la voix.
Aux désirs de la reine il fallait bien souscrire !
Le roi s’est résigné. — Voici l’ordre : le sire
D’Albret, devant le roi, l’épée en main ; suivront,
Sa Majesté d’abord, le diadème au front ;
La reine, près du roi, par deux dames conduite ;
Puis les princes du sang, et, venant à leur suite,
Tous les pairs du royaume ; au défaut des absents.
Les premiers des prélats et des seigneurs présents ;
Le reste de la cour,
(Appuyant sur la mot.)
Avec les capitaines ;
Les députés venus des provinces lointaines ;
Les échevins ; tous ceux qui tiennent un emploi ;
Les pages, les varlets ; enfin la foule !…
Jeanne, qui s’est levée et s’est approchée de de Thouars.
Et moi ?…
(Agnès, entrée en scène depuis quelques instants, s’est arrêtée au fond du théâtre et écoute.)
De Thouars
Votre requête est juste, et pourtant m’embarrasse ;
Le cérémonial n’a pas prévu la place
Qui vous pourrait échoir. Portez votre pennon
Au même rang que ceux des capitaines !
Scène IV
Les Mêmes, Agnès.
Agnès, s’avançant.
Non !
Ma place est près du trône, autant qu’il m’en souvienne !
Si Jeanne n’en a pas, je lui donne la mienne !
De Thouars
La vôtre ?
(Baissant la voix.)
J’ai regret, madame, à vous causer
Une douleur qui va sans doute vous briser !
(Il tire de sa poche un papier scellé d’un cachet de cire et le présente à Agnès.)
Agnès
Que dites-vous ?…
(Elle prend le papier, le décachette et y jette rapidement les yeux. À haute voix et très-émue.)
Le roi m’exile vers la Loire !…
(Mouvement parmi les personnages.)
De Thouars
Oh ! pour vous y rejoindre, à ce que j’ose croire !
Calmez-vous ! sur son cœur vous avez tout crédit ;
Mais la reine…
Agnès
Ah !… j’entends !
De Thouars, indiquant Jeanne du regard.
Je vous l’avais prédit !
(À Jeanne.)
Le roi décidera !
(On entend une fanfare lointaine.)
Messieurs !…
(Regardant Jeanne, à part.)
J’aurai mon heure !…
Xaintrailles, bas à Dunois.
Agnès en disgrâce !…
Dunois, de même.
Oh !… pour un jour !…
(Tous les personnages s’éloignent. Jeanne les suit avec La Hire. — Au moment de sortir, elle se retourne et regarde Agnès restée sur le devant de la scène.)
Jeanne
Elle pleure !…
(Elle fait signe à La Hire de s’éloigner et reste seule en scène avec Agnès.)
Scène V
Jeanne, Agnès, puis Madame de Gaucourt.
Agnès, à elle-même.
Chassée !…
Jeanne, redescendant près d’Agnès.
On m’offensait ! vous avez relevé
L’offense ! Et moi, laissant à ce cœur éprouvé
Son amère douleur, sans l’avoir adoucie,
Je partais ! J’en ai honte, et je vous remercie !
Agnès
Ah ! garde ta pitié !… Le coup qui m’est porté
Me vient de toi ! Mon cœur, dupe de sa bonté,
A lui-même forgé l’arme qui le déchire !
Oui ! de nos passions le funeste délire
Souillerait ta candeur, profanerait ta foi !…
Va !… ce n’est pas le roi qui me chasse !… c’est toi !
Jeanne
Je vous plains !…
Agnès
Dieu puissant !… son orgueilleux langage
M’avait jeté l’insulte et la honte au visage !…
Elle était dans mes mains ! je pouvais la punir !
Et voilà que soudain j’en perds le souvenir !
Moi-même je m’oublie, et je parle pour elle !
Je lui soumets du roi l’indolence rebelle !
Et mon aveuglement, le poussant sur ses pas,
Le mène à ce triomphe où je ne serai pas !
Jeanne
Quoi ! c’est par vous qu’au roi cette route est ouverte !
Et, faisant son salut, vous regrettez sa perte ?…
Agnès
Sa perte !… ah ! tu dis vrai ! c’eut été trahison !
Pardonne ! je n’ai plus mon cœur ni ma raison !
Je te devais ma joie !… et ce n’est qu’à moi-même
Que je dois ma douleur !… pardonne-moi ! je l’aime !
Je l’adore !… et, j’accuse, en mes transports jaloux,
Celle dont je devrais embrasser les genoux !…
(Elle s’incline devant Jeanne.)
Jeanne, l’arrêtant.
Madame !…
Agnès
En est-ce fait, hélas !… par lui chassée,
Son Agnès vivra-t-elle encore en sa pensée ?
Ah ! Dieu ! si je devais ne jamais le revoir !
S’il m’oubliait !…
Jeanne
Eh ! quoi !… gardez-vous cet espoir ?
De la reine ou de vous qui donc est la victime ?
Vous demandez à Dieu de protéger un crime !…
Agnès
Un crime !… Ah ! tu n’as pas aimé !… La connais-tu,
Cette ivresse, une fois que nos cœurs ont battu ?
Va !… criminel ou non, quand l’amour nous embrase,
Il marche, l’œil au ciel, sans voir ceux qu’il écrase,
Et superbe, étalant sa honte avec fierté,
Des mépris de la foule il fait sa volupté !…
Mais que dis-je ? et qu’importe aux froideurs de ton âme ?
Pour comprendre l’amour, il faut un cœur de femme !
Jeanne
Ah ! je le comprends, tel qu’il n’est rien de si grand !
Ce n’est pas, il est vrai, ce foyer dévorant
Qui fait de ses ardeurs l’auréole du vice,
Mais le rayonnement divin du sacrifice !…
L’amour, maître des sens, au devoir asservi,
Réprimant les transports du cœur inassouvi ;
De toutes ses douleurs faisant tous ses courages ;
Dans la sérénité dominant les orages !…
L’amour inaltéré, chaste, silencieux !
Pur comme la clarté !… muet comme les cieux !…
Agnès
As-tu donc aimé ?…
Jeanne
Moi !…
Agnès
Non !… cet amour austère
Est peut-être du ciel, mais non pas de la terre !…
Ton cœur en a rêvé l’ivresse et les douleurs !
Je n’ai pas tes vertus, moi !… je n’ai que mes pleurs !
Jeanne
Hélas !…
Agnès
Écoute !… on vient !…
(Madame de Gaucourt entre en scène ; Agnès va droit à elle.)
Madame de Gaucourt, avec embarras.
Madame…
Agnès
Eh bien ?…
Madame de Gaucourt
La reine…
Agnès
Achevez !… elle craint que mon départ ne traîne
En longueur, n’est-ce pas ?
Madame de Gaucourt
Une escorte de gens
Armés…
Agnès
Bien ! je rends grâce à ses soins obligeants
Je pars !… mais de son roi j’emporte la tendresse !…
Oui, j’en crois mon instinct !…
Jeanne
Ô pauvre pécheresse !…
Agnès, à Jeanne.
Méprise-moi !… La reine assure mon retour !…
J’ai pour moi l’avenir !… Agnès lui donne un jour !…
(Elle sort suivie de madame de Gaucourt.)
Scène VI
Jeanne, seule.
Seigneur Dieu ! pardonnez à cette âme égarée !…
(Elle s’assied sur le banc.)
Moi je serai trahie, et vendue, et livrée !…
Oui, les voix me l’ont dit !… et leur doux réconfort
M’abandonne !… je suis triste comme la mort !…
Une étrange langueur en moi s’est répandue !
Je ne retrouve plus cette force perdue
Que versait dans mon cœur la présence des saints !…
Il me semble que Dieu n’est plus dans mes desseins !
Ah ! je me sens troublée, incertaine !… Si j’aime,
A-t-elle dit !… j’ai peur de descendre en moi-même !
Orgueilleuse vertu qui, dans ta pureté,
Lui parlais de courage et de sérénité !…
Ah ! voilà le secret de ma lâche faiblesse !…
Qui n’est pas tout à Dieu, Dieu même le délaisse !…
En vain je lève au ciel mes yeux irrésolus !
J’appelle en vain mes voix, et ne les entends plus !…
Scène VII
Jeanne, Loys, puis Jacques, Isabelle, Pierrelot, Catherine, Thibaut.
Loys, entrant vivement.
Jeanne !
Jeanne
Que me veux-tu ?…
Loys
Là… sur mes pas !…
Jeanne
Achève !…
(Se levant, après un silence.)
Ah !… je devine !… c’est mon père !… Non !… je rêve !…
Loys
Oui, Jeanne ! vos parents, votre famille !…
Jeanne, défaillante.
Cieux !
Je chancelle !… le jour se dérobe à mes yeux !
(Loys la soutient. — Jacques et Isabelle entrent on scène, suivis de Pierrelot, de Catherine et de Thibaut.)
Isabelle, montrant Jeanne à Jacques.
C’est elle !…
Jacques, à demi-voix et sans oser s’approcher.
Mon enfant !…
(Pierrelot et Catherine regardent Jeanne avec une curiosité craintive.)
Jeanne, sans ouvrir les yeux et à demi-voix.
Sainte Vierge Marie !…
Ils sont là… n’est-ce pas ?…
(Isabelle s’est approchée, et, tremblante d’émotion, lui tend les bras ; Jeanne rouvre les yeux et se jette dans les bras de sa mère.)
Isabelle, la couvrant de baisers.
Ma Jeannette chérie !…
(La famille de Jeanne l’entoure. — Thibaut reste en arrière et se tient à l’écart. — Loys sort.)
Scène VIII
Jeanne, Jacques, Isabelle, Pierrelot, Catherine, Thibaut.
Jeanne
Ô mes parents !… vous tous !… Soyez bénis de Dieu !…
Chers bien-aimés, que j’ai quittés sans un adieu !…
Qui m’avez pardonné !…
Jacques
Te pardonner ta gloire !…
Hélas !… pardonne à ceux qui refusaient d’y croire…
(Il veut baiser la main de Jeanne.)
Jeanne, l’arrêtant et l’attirant à elle.
Mon père !
Pierrelot, bas à Catherine.
Vois !… Ses yeux ont la même douceur !…
Isabelle
C’est toujours notre enfant !
Catherine
C’est toujours notre sœur !…
Jeanne, prenant la main de Catherine et souriant.
Elle a grandi, je crois !…
Catherine, à Pierrelot.
Pierre ! vois donc ses armes !…
Jeanne
Je vous distingue à peine au milieu de mes larmes !…
Mais… Jacquemin et Jean ne sont-ils pas venus ?
Jacques
Par la moisson tous deux ont été retenus ;
La moisson que ces jours de soleil ont hâtée,
Et qui, sans toi peut-être, eût été dévastée !…
Catherine
Mengette, pour te voir, fût bien venue aussi,
N’était son mariage.
Jeanne
Ah !…
Pierrelot, à Thibaut.
Mais viens donc ici,
Thibaut ! tu restes là tremblant comme la feuille !
Jeanne
Thibaut !…
Pierrelot
Ne vois-tu pas comme elle nous accueille ?
Thibaut, timidement.
Jeanne !…
Jeanne, lui tendant la main.
Thibaut !…
Isabelle
Dieu bon !… je la vois, sans pouvoir
Rassasier mes yeux du plaisir de la voir !…
Cette enfant qu’en mes bras autrefois j’ai bercée !
Qui s’en venait vers moi pour être caressée !
Cette fillette, ô Dieu ! qu’un rien effarouchait,
Qui saisissait ma robe alors et s’y cachait !
Qui jetait aux oiseaux les grains de nos semailles !…
La voilà maintenant qui va dans les batailles !
Jeanne
Ma mère !
Catherine
Et c’est bien vrai que tu te trouvais là,
Sans peur, où des Anglais étaient tués ?
Jeanne, gravement.
Cela,
Je l’ai vu !… triste chose, hélas !… que rien n’efface !…
(Baissant la voix.)
Et dont il faut parler doucement, à voix basse !
Isabelle
Mais tu pouvais mourir !…
Jacques
N’as-tu jamais reçu
De blessure ?
Jeanne
Une fois !
Isabelle
Dieu ! si je l’avais su !…
Thibaut
Ô Jeanne !… Et je n’étais pas là pour la défendre !
Jeanne
Va ! c’est du sang humain qu’il t’eût fallu répandre ?
Ne le regrette pas, Thibaut !… — Ah ! loin de nous
Ces souvenirs de guerre !… à des pensers plus doux
Laissons aller notre âme ! usons bien de cette heure
Vous ne m’avez rien dit de ma chère demeure ?
De mon petit jardin par l’église abrité ?
Du jasmin qu’au midi j’ai moi-même planté ?
A-t-on laissé ; gardant ma place accoutumée
Mon rouet, mes fuseaux ? Ô maison bien-aimée
Comme j’étais heureuse alors !… Je vous le dis,
Au milieu de vous tous, j’étais en paradis !
Jacques
Quoi ! ce jour glorieux où l’on te rend hommage
Te laisse un souvenir pour ton pauvre village ?
Un peuple entier t’adore, et tu pleures !…
Jeanne
Hélas !
Vous, du moins, vous m’aimiez et ne m’adoriez pas !
Dieu juste !… et ce bonheur ne serait qu’éphémère !…
Et demain, loin de vous !… Non ! vision !… chimère !
Je vous retrouve autour de moi ! je vous entends !
Ces guerres, ces combats, ces honneurs éclatants,
Ces cris victorieux qui frappaient mon oreille,
Songes que tout cela !… j’ai rêvé ! je m’éveille !
Mon cœur entre vos bras s’est un jour endormi,
Et jamais, non jamais, n’a quitté Domrémy !…
Isabelle
Quoi ! tu nous reviendrais ?…
Jacques
Toi, d’hommages comblée ?
Catherine
Tu ferais cela ?…
Pierrelot
Non !… sa raison est troublée !…
Thibaut
Ô Jeanne !… est-ce possible ?
Jeanne
Oui !… puisque Dieu se tait !…
Tu sais, toi, si mon cœur humblement l’écoutait !
Eh bien ! sa volonté ne l’ai-je pas suivie ?
J’ai bien le droit aussi de rentrer dans la vie !
Isabelle
Ah ! je connaissais bien l’âme de notre enfant !…
Thibaut, à part.
C’est trop de joie !…
Jacques
Et si le roi te le défend ?
(Rumeurs au dehors.)
Jeanne
Écoutez !… le voici !… — J’ai mérité, je pense,
Que ce que j’ai pu faire obtienne récompense !
Eh bien ! je n’en prétends pas d’autre sous le ciel
Que de vivre avec vous, pour vous !
Cris au dehors
Noël !… Noël !…
(Jeanne s’éloigne rapidement suivie de sa famille. La décoration change à vue.)
Deuxième tableau : Le portail de la cathédrale. — Le perron qui conduit aux trois arcades du portail occupe tout le fond du théâtre. — Un immense velarium, qui se rattache au monument, couvre la scène. — À travers les interstices de ce velarium, on aperçoit les deux tours de la cathédrale et le ciel.
Scène IX
Le Roi, la Reine, de Thouars, La Hire, Dunois, Xaintrailles, Loys, d’Aulon, le sire d’Albret, le comte de Vendôme, mesdames de Gaucourt et de Trèves, courtisans, chevaliers, capitaines, dames, pages, varlets, bourgeois, peuple, soldats, puis Jeanne, Jacques, Isabelle, Thibaut, Pierrelot, Catherine.
(Cortège. — Le sire d’Albret précède le roi, l’épée nue à la main. — La reine marche près du roi, suivie de deux dames portant la traîne de son manteau. — Puis vient d’Aulon portant la bannière de Jeanne. — Puis de Thouars et les pairs du royaume. — Puis les capitaines, etc., etc. — Jeanne paraît, suivie des siens, et s’avance vers le roi. — Jacques, Pierrelot, Thibaut, Isabelle et Catherine se tiennent à l’écart.)
Le Roi, arrêtant Jeanne qui s’incline pour mettre un genou en terre.
Jeanne, ton roi, le front ceint de ce diadème
Qu’y placèrent tes mains, vient te chercher lui-même !
On a douté de nous jusqu’à penser, je croi,
Que tu ne serais pas aux côtés de ton roi !
Ton étendard répond pour nous à cette audace !
Il devance le mien, et te gardait ta place !
Mais, pour confondre encore un insultant mépris,
De ce que je te dois demande-moi le prix !
(Durant les paroles du roi, de Thouars est resté impassible et les yeux baissés.)
Jeanne
Sire, l’ordre de Dieu, qui vers vous m’a conduite,
Était de secourir ceux d’Orléans ; ensuite,
De vous mener à Reims, pour vous faire sacrer,
Afin de relever le trône et de montrer
Qu’à vous seul appartient le royaume de France !
Je l’ai fait ! — Maintenant toute mon espérance
Est que le gentil roi me laisse retourner
Vivre avec mes parents, qui veulent m’emmener !
(Elle indique sa famille du geste. — Murmures d’étonnement dans la foule.)
Le Roi
Quoi ! tu voudrais laisser ton œuvre inachevée ?…
Jeanne
Sire ! je sens ma force à son terme arrivée !
Je n’ai plus les clartés certaines du passé !
D’autres achèveront ce que j’ai commencé !
Qu’aurai-je maintenant de plus qu’eux ?
Le Roi
Le prestige
D’un nom qui frappe seul l’ennemi de vertige !
As-tu donc oublié que tu nous a promis
De repousser chez eux nos derniers ennemis ?
Jeanne
C’est vrai !
Le Roi
De ne jamais déserter ta bannière,
Qu’elle n’eût à la France indiqué sa frontière ?
Jeanne
C’est vrai.
Le Roi
Tout est sauvé ! Ta fuite perdrait tout !
Décide !…
Jeanne, jetant un regard désolé vers sa famille.
Hélas !… il faut que j’aille jusqu’au bout !
(Thibaut détourne la tête.)
Le Roi
Va !… d’une illusion ton âme s’est frappée !
Tu reverras les tiens !…
(Se retournant vers le sire d’Albret.)
Sire d’Albret, l’épée !…
(Sur un signe du roi, Jeanne s’agenouille ; le roi prend l’épée, en touche les épaules de Jeanne, et la rend au sire d’Albret.)
Noble, relève-toi !…
(Il relève Jeanne.)
Prends place dans nos rangs !
Sois égale aux meilleurs ! Dépasse les plus grands !
Par la mort affranchis et libres de leurs maîtres,
Jusque dans leur tombeau j’anoblis tes ancêtres !
Les lis avec l’épée orneront ton blason !
Et, par un privilège unique, ta maison
Verra les femmes même, éternisant sa trace,
Transmettre la noblesse à tous ceux de ta race !…
Ton sang n’aura de pair que celui des Valois !
Que puis-je encor ? J’ai fait ce que peuvent les rois !
Jeanne
C’est trop, sire !… Et pourtant j’espère davantage !
Le Roi
Parle !…
Jeanne
Si je ne puis revoir mon cher village,
Je voudrais lui laisser au moins un souvenir !
Faites-moi cette grâce encor, qu’à l’avenir
Il soit exempt d’impôt, charge parfois cruelle !
Mes parents en pourraient reporter la nouvelle !
Le Roi
Il suffit !… que ton vœu, Jeanne, soit exaucé !
Jacques et Isabelle
Notre enfant !
Pierrelot et Catherine
Notre sœur !…
Thibaut, à part.
Ô bonheur effacé !
La Hire, bas à Dunois.
Grande âme !…
Dunois, de même en lui montrant de Thouars.
Oui ! mais la coupe en sera plus amère !
Jeanne, à part.
Je ne les verrai plus !… c’en est fait !…
(Se jetant dans les bras d’Isabelle.)
Ah !… ma mère !…
De Thouars, à part, avec colère.
Elle triomphe !…
Jeanne
Hélas !…
Le Roi
Viens au pied de l’autel !…
Suis-nous !…
Jeanne, se retournant encore vers sa famille, à demi-voix.
Priez pour moi !…
(Elle se retourne vers d’Aulon qui lui remet son étendard.)
Loys
Noël !
La foule
Noël ! Noël !
Le chœur
Noël ! Noël !
Que la terre et que le ciel
Retentissent des louanges
De l’éternel !
Noël ! Noël !…
Dans le temple et sur l’autel
Descendez, saintes phalanges,
Chœur immortel !
Noël ! Noël !…
Saint Michel, saint Raphaël,
Répondez, princes des anges,
À notre appel !
Noël ! Noël !…
Dieu clément, Dieu paternel,
À tes enfants que tu venges
Ouvre le ciel !
Noël ! Noël !…
(Le cortège se remet en marche, Jeanne à côté du roi. — Les trois portes de la cathédrale s’ouvrent et laissent voir la nef splendidement illuminée. — Après avoir gravi les degrés du perron, Jeanne se retourne et jette un dernier adieu à sa famille. — Les cloches sonnent à toute volée ; les trompettes résonnent ; on entend au loin le bruit du canon ; la foule acclame le roi ; la toile tombe.)
Acte cinquième Rouen
Premier tableau : Une prison. Porte au fond. Porte à droite. À gauche, dans un pan coupé, un enfoncement avec un grabat recouvert de paille. — À droite, table et escabeau. Il fait nuit.
Scène première
Jeanne, Brown, Gordon, soldats anglais.
(Jeanne, enveloppée dans une couverture, est couchée sur le grabat et dort. Elle est attachée par une chaîne de fer scellée au mur. Les soldats, attablés à droite, boivent et jouent éclairés par des torches.)
Chœur de soldats
J’ai bonne espérance ;
Mon dé gagnera ;
C’est l’argent de France
Qui paiera !
Premier soldat, roulant les dés.
Six !
Deuxième soldat, de même.
Trois !
Demi-chœur
Victoire !
Demi-chœur
Morbleu !
Le chœur
Versons-nous à boire,
Et doublons l’enjeu !…
(L’enfoncement s’éclaire d’une lumière transparente ; sainte Marguerite et sainte Catherine apparaissent au-dessus du grabat de Jeanne d’Arc. — Les soldats continuent à jouer.)
Les deux saintes
Jeanne, reprends courage !
Nous soutiendrons tes pas !
Sous la honte et l’outrage
Ne désespère pas !
Le Dieu de la souffrance
Promet la délivrance
Après les grands combats !
Premier soldat, roulant les dés.
Cinq !
Deuxième soldat, de même.
Deux !
Demi-chœur
Victoire !
Demi-chœur
Morbleu !
Le chœur
Versons-nous à boire,
Et doublons l’enjeu !…
Les deux saintes
Voici, pour faire trêve
À tes longues douleurs,
Le pays que ton rêve
Appelle avec des pleurs.
Voici, chargé d’offrandes
Et paré de guirlandes,
Le beau mai tout en fleurs !
(On voit peu à peu apparaître, pendant la strophe des deux saintes, le paysage décrit par elles, la chaumière de Jeanne d’Arc et plus loin le mai chargé de guirlandes et entouré de jeunes garçons et de jeunes filles.)
Les soldats
J’ai bonne espérance ;
Mon dé gagnera ;
C’est l’argent de France
Qui paiera !
Premier soldat, roulant les dés.
Deux !
Deuxième soldat, de même.
As !
Demi-chœur
Victoire !
Demi-chœur
Morbleu !
Demi-chœur
Versons-nous à boire,
Et vive le jeu !
Demi-chœur
Au diable le jeu !
Les deux saintes
Espère en Dieu !…
(La vision disparaît. Le jour commence à naître.)
Brown, se levant et s’approchant de Jeanne.
Elle dort !… croirait-on que c’est là cette fille
Qui nous glaçait le sang dans les veines ?… va ! pille !
Tue !
Gordon, riant.
Embrasse-la !
Brown, se rapprochant des autres soldats.
Diantre ! Et sa chaîne de fer ! —
J’embrasserais plutôt le grand diable d’enfer ! —
Vous ne l’avez pas vue en découdre, vous autres !…
J’étais là quand elle est tombée aux mains des nôtres.
(Il se rassoit.)
Nous étions sous les murs de Compiègne ; — voilà
Que les siens tout à coup lâchent pied !… — Et cela,
Sans raison ; car déjà l’on venait à leur aide ; —
Vainement elle veut les rallier ; tout cède,
Tout fuit vers le rempart ! — nous les avions suivis,
Pêle-mêle, Français, Anglais ! — Le pont-levis
Se lève et vous la laisse en dehors des murailles,
Avec les plus vaillants des siens, d’Aulon, Xaintrailles ! —
Nous lui crions alors de se rendre ; — chansons !
La ribaude jamais n’eût vidé les arçons
Sans ses habits par où l’on eut prise sur elle !… —
Et voilà, mes enfants, comme on prit la pucelle !
(Il boit.)
Gordon
Quoi ! sans qu’on lui portât secours ?
Brown
À mon avis
L’argent d’un traître avait graissé le pont-levis !
On ne s’est pas gêné tout au moins pour le dire.
Gordon
Quel butin, sans compter l’honneur !
Brown
Tudieu !… — Le Sire
De Luxembourg, qui l’a gardée au moins six mois,
En a reçu le prix que l’on donne des rois ! —
Et ce n’est pas trop cher !…
Gordon
Non ! pourvu qu’on la brûle !
Brown
Va ! c’est pour mieux sauter que le diable recule ! —
N’a-t-elle pas promis, sous la foi du serment,
De ne jamais reprendre habits d’homme ?
Gordon
Comment ?
Mais c’est toi qui tantôt les a mis à la place
De ses habits de femme !
Brown, souriant.
Et cela t’embarrasse !…
Innocent !… Il suffit qu’elle les ait pris !
(Tirant quelques pièces d’or de sa poche et les lui montrant.)
Tiens !
J’en avais reçu l’ordre.
Gordon
Ah ! bah ?…
Brown
Tous les moyens
Sont bons avec l’enfer !
Gordon
Au fait, qu’on l’extermine !
(Les soldats rient et boivent.)
Jeanne, endormie, à demi-voix.
Ô sainte Marguerite ! ô sainte Catherine !…
Gordon
Chut !… Elle a parlé !…
Brown, se rapprochant de Jeanne.
Non ! elle dort !
(La porte du fond s’ouvre.)
Qui vient là ?
(Warwick paraît.)
Le gouverneur !
(Warwick entre en scène, suivi de Loiseleur ; Loiseleur porte un froc.)
Scène II
Les mêmes, Warwick, Loiseleur, puis Boisguillaume.
(Brown montre à Warwick Jeanne endormie. Les soldats se tiennent à l’écart pendant cette scène qui se dit à demi-voix.)
Loiseleur, à Warwick.
Eh bien ! milord ?… Regardez-la !…
Vous le voyez !… Elle est relapse !…
Warwick
Enfin !… — Vos juges
Vont-ils chercher encor de nouveaux subterfuges ?…
Loiseleur
Son crime désormais est sans rémission ;
Mais elle n’a signé son abjuration
Que d’une croix ; on veut son nom sur la cédule.
Warwick
Quoi ! ce maudit procès…
Loiseleur
Voulez-vous qu’on l’annule ?…
Warwick
Que nous importe après qu’elle ne sera plus ?
Dans ces lenteurs cinq mois sont déjà révolus ;
Notre argent méritait mieux, je crois !
Loiseleur
Patience !
J’ai su, sous cet habit, gagner sa confiance,
Et ses yeux abusés dans l’homme de métier
N’ont vu qu’un pauvre clerc, comme elle prisonnier.
Un de nos trois greffiers est venu pour écrire
Dans le sens du procès ce qu’elle va me dire ;
Souffrez qu’auprès de vous il se puisse cacher ;
Elle va se livrer elle-même au bûcher !
Warwick
C’est bien !
(Loiseleur va ouvrir la porte du fond et introduit Boisguillaume. — Warwick fait signe aux soldats d obéir à Loiseleur, et sort avec Boisguillaume par la porte de droite.
Loiseleur, aux soldats.
Éveillez-la !
Brown, s’approchant de Jeanne.
Jeanne !… allons ! debout !… vite !…
On va te brûler !…
Jeanne, poussant un cri et se levant en sursaut.
Ah !…
(Les soldats rient.)
Brown, riant.
C’est bon !… pas tout de suite !…
Cela te fait donc peur ?
Loiseleur
Ôtez ses fers.
(Brown et Gordon détachent Jeanne de la chaîne scellée dans la muraille.)
Jeanne
Hélas !
Que le ciel vous pardonne et ne me venge pas !
(Sur un signe de Loiseleur, Brown, Gordon et les soldats sortent par la porte du fond.)
Scène III
Loiseleur, Jeanne.
Loiseleur
Jeanne ! j’aurais voulu leur imposer silence ;
Mais il nous faut souffrir leur brutale insolence ;
À grand peine moi-même ai-je pu vous donner
Des soins et des conseils qui m’ont fait soupçonner.
Encor si j’avais pu vous tirer de l’abîme !…
Mais quoi !… vous couronnez vos erreurs par un crime !
Jeanne
Un crime ?
Loiseleur
Vous aviez promis de respecter
Les canons de l’Église et de ne plus porter
Cet habit déshonnête.
Jeanne
On me l’a fait reprendre. —
D’ailleurs, je ne veux pas là-dessus me défendre ;
Je l’eusse encor repris sans en avoir congé. —
Pourquoi ne suis-je pas aux prisons du clergé ?…
Là du moins j’étais seule, et j’étais défendue. —
Je l’ai dit au procès, mais sans être entendue.
Loiseleur
Aurai-je donc pour vous, tenté de vains efforts ?
Vous risquez le salut et de l’âme et du corps !
Jeanne
Non de l’âme !
Loiseleur
Et qui donc peut avoir cette audace
De croire que son âme est en état de grâce ?
Osez-vous ?…
Jeanne
Si j’y suis, Dieu veuille m’y garder !
Si je n’y suis, hélas ! j’ose lui demander
De m’y mettre !
Loiseleur
Est-ce donc lui témoigner vos craintes
Que de trahir encor vos juges pour vos saintes ?
Jeanne
Mes saintes !… Dieu du ciel !… mon refuge, ma foi
Oui, mon bonheur jadis les éloigna de moi ;
Mais le ciel est clément aux âmes éprouvées ;
Pour alléger mes fers, je les ai retrouvées,
De la beauté des cieux belles comme autrefois !…
Et je me demandais en écoutant leurs voix,
Si je n’aimais pas mieux, couverte de leurs ailes,
Avec elle mes fers que mon bonheur sans elles !…
Loiseleur
Quoi ! cette âme où j’ai cru trouver le repentir…
Jeanne
Mais pour nier mes voix il me faudrait mentir !…
Loiseleur
Et si ces voix étaient de Satan ?
Jeanne
Rêverie !…
Satan n’ordonne pas de sauver la patrie !
Loiseleur
Orgueilleuse !… est-ce vous, si Dieu se révélait,
Vous qu’il irait choisir ?…
Jeanne
Il choisit qui lui plaît.
Loiseleur
Mais, pour en être sûre, en avez-vous un signe ? —
Confiez-vous à moi qui veux vous croire digne
Du pardon de l’Église et des grâces du ciel ! —
Un ange, avez-vous dit, du séjour éternel
À votre Roi lui-même apporta la couronne ?
Jeanne
Je vois qu’on s’est mépris au sens que je lui donne ;
La couronne, c’était mon serment, fait au Roi
De la lui conquérir ; et l’ange, c’était moi !
Loiseleur
Songez qu’en abjurant votre passé !…
Jeanne
Peut-être
Est-ce là mon seul crime ! oui, Dieu m’a fait connaître
Que j’étais bien coupable et bien lâche en effet
De dire que j’avais mal fait ce que j’ai fait !
Par cette trahison dont je fus la complice,
J’immolais mon salut à la peur du supplice ;
Je peux bien, retrouvant la force des élus,
Avouer cette peur que je ne connais plus !
Loiseleur
Malheureuse, faut-il qu’à nous seuls incrédule,
(La porte du fond s’ouvre.)
Mais qui vient ici ?
(Manchon entre en scène ; il tient un parchemin.)
Scène IV
Loiseleur, Jeanne, Manchon.
Loiseleur
Vous ?
Manchon
J’apporte la cédule
D’abjuration.
Loiseleur, prenant une plume des mains de Manchon et la présentant à Jeanne.
Jeanne ! au nom du Dieu clément !
Par l’éternel salut, par l’éternel tourment,
S’il en est temps encor, si vous êtes chrétienne,
Que votre main sans peur s’abandonne à la mienne !
Oui, je vous en conjure une dernière fois,
Écrivez votre nom, là, près de cette croix !
Jeanne
Mon Dieu ! Secourez-moi !… que dois-je faire ?…
Loiseleur
Écrire
Votre nom, là !…
(Il veut prendre le parchemin des mains de Manchon.)
Manchon
Je dois commencer par lui lire
Ce qu’elle va signer.
Loiseleur
À quoi bon ?… après moi
Elle en a répété tous les mots.
Manchon
Je le doi.
Loiseleur, à part.
Traître !
Jeanne, à part.
Est-ce un piège encor que l’on voulait me tendre ?
(Haut.)
J’écoute.
Loiseleur
Mais…
Jeanne
Pourquoi refuser de l’entendre ?
Manchon, lisant.
Devant le Dieu du ciel je confesse humblement
Que j’ai contre ses lois péché grièvement ;
Outragé, par l’emploi de vêtements infâmes,
Et les vœux de nature et la pudeur des femmes ;
Blasphémé Dieu, l’Église et les saints ; fait mépris
Des sacrements ; séduit et trompé les esprits
Par révélations fausses et sacrilèges ;
Évoqué les démons et fait des sortilèges ;
Cherché l’effusion du sang, et fomenté
La révolte, l’orgueil et l’impudicité ;
Trahi la foi ; suivi le schisme et l’imposture ;
Lesquels crimes, erreurs et trahisons j’abjure,
Me livrant à justice et prête à me courber,
Promettant devant tous de n’y plus retomber.
Jeanne, avec indignation.
Je n’ai pas dit cela !… Par le ciel que j’atteste,
Non, je ne l’ai pas dit !… Ô justice céleste.
Devant tant de forfaits moi-même je frémis ;
Mais j’ai bien peu vécu pour les avoir commis ! —
Mon abjuration était brève et tout autre !…
(Regardant fixement Loiseleur.)
Nicolas Loiseleur, quel rôle est donc le vôtre ?
Loiseleur
Voulez-vous signer ?
Jeanne, jetant la plume.
Non !… je ne signerai pas !…
Manchon, bas, à Jeanne.
Prenez garde ! on vous guette !…
Loiseleur
Ah ! tu lui parles bas ?
Manchon
Moi ?
Loiseleur
Qu’as-tu dit !… réponds !…
(La porte de droite s’ouvre ; Warwick entre brusquement en scène suivi de Boisguillaume.)
Scène V
Les mêmes, Warwick, Boisguillaume, puis Brown.
Warwick
Que je suis là, sans doute ?…
Jeanne
Quoi !… c’est un chevalier, c’est Warwick qui m’écoute !…
Warwick
Va ! tu peux m’outrager !
(Montrant un registre que Boisguillaume tient à la main.)
Tes paroles sont là.
Jeanne
Il n’était pas besoin de ruse pour cela ;
À mes juges, à vous je les aurais redites.
Warwick
C’est bien !
(À Manchon, en lui prenant le parchemin.)
Je te paierai, toi, selon tes mérites !
(À Jeanne.)
Ton crime te condamne, et tes propres aveux
En feront foi.
Jeanne
Jamais !
Warwick
Signe !
Jeanne
Non !
Warwick
Je le veux !…
Jeanne
Non !… de moi vous n’aurez aveux ni signature !
Warwick
Eh bien, donc ! la torture obtiendra…
Jeanne
La torture ?… —
Ah ! vraiment, me dût-on infliger mille morts,
Sans réduire mon âme, on briserait mon corps !…
Loiseleur, qui vient d’examiner le registre que Boisguillaume tient à la main.
Vous n’en obtiendrez rien, milord. — Mais sa réponse
Est mortelle ; il suffit. Demandez qu’on prononce
La sentence. Après tout, l’on prenait trop de soins,
Et sa croix vaut son nom, avec tant de témoins !
Jeanne, interrompant Loiseleur qu’elle a écouté avec stupeur.
Enfin le masque tombe, et vous osez tout dire !…
Il me faisait signer cet écrit sans le lire !… —
Ah ! milord ! payez-lui d’un cœur reconnaissant
Et le prix de sa honte, et celui de mon sang !…
Warwick, donnant une bourse à Loiseleur qui reste immobile.
Oui !
Jeanne
Mes saintes, soyez témoins !
Warwick
Assez de plaintes !…
Que ne demandes-tu le secours de tes saintes
Pour venir te chercher parmi tes ennemis ?
Jeanne
N’en riez pas, milord !… Elles me l’ont promis !…
Oui, que je serais libre, et par grande victoire !…
Warwick
Et devant ton bûcher tu peux encor les croire ?…
Va ! le dernier soldat qui pour toi combattait,
La Hire est prisonnier, Jeanne, et ton roi se tait !
Jeanne, avec douleur.
La Hire !…
(Elle s’assied la tête entre ses mains ; Brown entre en scène.)
Warwick
Qui vient là ?…
Brown
Le promoteur, les juges.
Warwick
Qu’ils entrent !…
(Brown ouvre la porte toute grande ; Jean d’Estivet, suivi de quelques assesseurs, entre en scène pendant le dialogue suivant.)
Cette fois il n’est plus de refuges,
Et le bras séculier s’en empare ; c’est bien !
(À Loiseleur, toujours immobile.)
Tu sais mes volontés ; va !… — qu’as-tu donc ?
Loiseleur, dans un grand trouble.
Moi ?… rien !…
(Il jette un dernier regard sur Jeanne et sort.)
Scène VI
Warwick, Jeanne, Manchon, Boisguillaume, Jean d’Estivet, Brown, Gordon, assesseurs, soldats.
Jean d’Estivet
Que nous dit-on ? quel bruit se répand par la ville,
Milord ?… Jeanne…
Warwick, lui montrant Jeanne.
Voyez !
Jean d’Estivet, avec indignation.
Ô relapse !… âme vile !…
(Murmure d’indignation parmi les assesseurs.)
Warwick, montrant à Jean d’Estivet le registre que tient Boisguillaume.
Elle révoque ici tous ses aveux !… lisez !
Jean d’Estivet, après avoir jeté les yeux sur le registre que tient Boisguillaume.
Perdition !… c’est nous qui sommes accusés !…
Jeanne
Je m’en remets à Dieu !
Jean d’Estivet
Vous vous étiez soumise
À la voix des docteurs !
Jeanne, se levant.
Non pas !… mais à l’Église,
Dieu servi le premier !…
Warwick, à Jean d’Estivet.
Le crime est évident ;
Vous êtes promoteur, agissez !
Jean d’Estivet
Cependant…
Warwick
La sentence, vous dis-je !…
Jeanne
Eh ! milord, que je meure,
Votre fortune à vous n’en sera pas meilleure ;
Et, fussiez-vous encor cent mille combattants,
Le dernier sera hors de France avant sept ans !…
Warwick, furieux.
Mensonge !
Jean d’Estivet
Orgueil !
Warwick
Ton roi sera vassal du nôtre ?
Les assesseurs et les soldats
Oui !
Jean d’Estivet
Satan !…
Jeanne, souriant.
Messeigneurs, parlez l’un après l’autre !
Jean d’Estivet
Sais-tu donc l’avenir ?
Jeanne
Mieux encor ! je le vois !…
Warwick
Et Dieu nous hait ?…
Jeanne
Non, Dieu ne hait pas !… Toutefois,
Je sais qu’il vous fera mettre genoux en terre,
Et c’est la seule paix qu’il faille à l’Angleterre !
Jean d’Estivet
Oui, tu te plais à voir coûter le sang chrétien !
Jeanne
Moi, grand Dieu !… ma seule arme, et vous le savez bien, —
Que pour me démentir les morts mêmes renaissent ! —
Était mon étendard !… Les Anglais le connaissent !
Warwick
Tu l’avais enchanté, sorcière !… Conviens-en !
Jeanne
C’est faux !… je le montrais aux miens, en leur disant,
Quand aux rangs ennemis flottait votre bannière :
Entrez-là hardiment !…
Et j’entrais la première !
Jean d’Estivet
Et sa force, dis-tu, ne venait que de toi ?
Jeanne
Tout en était à Dieu !
Jean d’Estivet
S’il est ainsi, pourquoi
Devançait-il au sacre et prince et capitaine ?
Jeanne
N’avait-il pas été le premier à la peine !
C’était raison, je crois, qu’il le fût à l’honneur !
Warwick
Pardieu ! son roi croyait la tenir du Seigneur !…
Jeanne
S’il l’a cru, m’est avis qu’il croyait bien, messire !
Warwick
Lui, ce prince hérétique et sans foi !… lui, le pire
Des bâtards !…
Jeanne
Vous mentez !… Et moi, je vous soutiens
Que c’est lui le plus noble entre les rois chrétiens !
Si j’ai mal fait, c’est moi qui mérite le blâme !…
Warwick, à Jean d’Estivet.
Et tu n’as pas encor condamné cette infâme ?…
Jean d’Estivet, lisant sur un registre que lui présente un des assesseurs.
Si charitablement avertie elle n’est
Docile qu’à ses voix, outrage et méconnaît
L’article Unam sanctam que l’Esprit-Saint anime,
On l’abandonnera, pour expier son crime,
Au juge séculier.
(Il rend le registre à l’assesseur.)
Vous la pouvez mener ;
C’est devant le bûcher qu’on la doit condamner.
Jeanne
Le bûcher !… ah ! j’ai trop compté sur mon courage !…
Je tremble !… — Se peut-il que mon corps, ton ouvrage,
Dieu du ciel ! qui du mal ne fut pas effleuré,
Pour devenir poussière, aux flammes soit livré !…
Me devait-on traiter de façon si cruelle ?…
Hélas ! une autre mort !… une autre !… — Ah ! j’en appelle
À Dieu qui juge aussi, qui punit le forfait,
Des maux dont on m’abreuve et des torts qu’on me fait !
(Un silence.)
Me ferez-vous au moins cette grâce suprême
De me donner enfin mon Créateur que j’aime ?…
Voilà de bien longs mois, hélas ! que je l’attends !
Jean d’Estivet, après avoir consulté Warwick du regard.
Frère Martin viendra dès qu’il en sera temps.
Jeanne
Ah ! maintenant, c’est moi qui de vous la réclame.
Vous pouvez me donner une robe de femme !…
Il suffit qu’elle soit longue !…
(Tout le monde sort lentement par la porte du fond ; Warwick, resté le dernier, referme la porte et demeure seul avec Jeanne.)
Scène VII
Jeanne, Warwick, puis frère Martin Ladvenu et deux autres moines.
Warwick, se rapprochant de Jeanne.
Un mot !… notre but
Se trouve atteint ; tu peux acheter ton salut. —
Te souviens-tu qu’un soir, sous une cape sombre,
Un homme s’approcha de ton grabat, dans l’ombre ?…
Jeanne
Je me souviens qu’un homme eut cette lâcheté
Et devant mes clameurs s’enfuit épouvanté.
Warwick
Prends garde !… son ardeur encore inassouvie
T’abandonne à la mort, ou t’apporte la vie !…
Jeanne
Ah ! c’était vous, milord ?… Ainsi, je vais mourir,
Et ce n’est pas assez !… vous voulez me flétrir,
Et prouver, par mon crime aux chrétiens effroyable,
Que vous n’avez été battus que par le Diable !…
Allez ! je vous comprends !… c’est la France et son Roi
Que vous voulez flétrir et souiller avec moi !…
Eh bien ! je vous le dis, quittez cette espérance !
Vous pouvez me tuer et mutiler la France ;
Mais vous ne pourrez pas, milord, sachez-le bien,
Asservir à la honte ou son cœur ou le mien !
Vous pouvez, de ce peuple élargissant la plaie,
Cadavre encor vivant, le tramer sur la claie,
Et punir ma victoire, et m’en payer le prix,
Mais non pas nous soumettre à nos propres mépris !…
Le même honneur tous deux nous garde et nous enflamme !
Je connais mon pays ; il m’a donné son âme !…
Il se redressera comme moi sous l’affront !
C’est quand il est perdu qu’il relève le front !
Faites, faites sur lui peser le joug des armes !
Noyez-le tout entier dans le sang et les larmes !
Reculez sa frontière, ivre de vos succès !…
La France renaîtra dans le dernier Français !…
Que le temps soit à vous !… La France aura pour elle
Dans l’avenir certain la justice éternelle !…
Et plus loin le bourreau pousse l’iniquité,
Plus haut va le martyr dans l’immortalité !…
Maintenant que le feu me brûle et me dévore !
Mon corps, fait de limon, pourra trembler encore,
L’âme est libre, il suffit !… Le tourment dure peu !…
Et la France est ainsi ; c’est le plaisir de Dieu !…
Warwick
Infâme, c’est la mort que lu veux ?…
Jeanne
Je l’appelle !…
Auprès de votre amour la mort redevient belle !
Warwick, voulant enlacer Jeanne dans ses bras.
Va ! je te livrerai, païenne, à ton bûcher,
Mais flétrie et maudite !…
Jeanne, appelant.
À moi !…
(La porte du fond s’ouvre ; frère Martin Ladvenu paraît sur le seuil, suivi de deux autres moines ; Jeanne se dégage de l’étreinte de Warwick et court se réfugier auprès des religieux.)
Viens me chercher !…
(Elle s’éloigne avec les religieux ; Warwick sort après elle avec un dernier geste de colère et de menace ; la décoration change à vue.)
Deuxième tableau : La place du marché ; échafauds à droite et à gauche ; au fond le bûcher.
Scène VIII
Laurent Guesdon, Brown, Gordon, le bourreau, soldats, bourgeois, assesseurs, capitaines, puis Warwick, Jean d’Estivet, Loiseleur, puis Jeanne, frère Martin Ladvenu, le bailli, moines.
(Les assesseurs et les capitaines prennent place sur l’échafaud de gauche ; l’échafaud de droite, plus petit, est gardé par les soldats ; le bourreau est assis sur le bûcher. La foule, où l’on ne voit pas une seule femme, inonde la scène. — Marche funèbre.)
Voix dans la foule
La voilà ! la voilà !
(Warwick entre on scène avec Jean d’Estivet.)
Warwick
Pas de long préambule,
N’est-ce pas ? — Lisez-nous simplement la formule ;
Je ne veux pas dîner ici. — Qu’avez-vous donc ?
Jean d’Estivet, avec émotion.
Elle a reçu son Dieu saintement !…
(Mouvement d’humeur de Warwick.)
Mais pardon !…
J’ai hâte comme vous, que tout ceci finisse !
(Il quitte Warwick et va prendre place sur l’échafaud de gauche. Pendant ces quelques mots Loiseleur a paru et s’est approché de Warwick ; il est très-pâle et tient à la main la bourse que Warwick lui a donnée.)
Loiseleur, d’une voix sourde.
Milord !
Warwick
Eh bien ?…
Loiseleur
C’est Jeanne !… on la mène au supplice !
Warwick
Après ?
Loiseleur
Ah !… cet argent que vous m’avez donné,
Il me brûle !
Warwick, haussant les épaules.
Es-tu fou ?…
(Il monte sur l’échafaud de gauche.)
Loiseleur
Non ! non !… je suis damné !…
Gordon, regardant au dehors.
Comme elle est pâle !
Brown, faisant reculer les bourgeois.
Allons !…
Voix dans la foule
C’est elle !… place !… place !…
(Mouvement en arrière de la foule. — Jeanne entre en scène, précédée du bailli et appuyée sur frère Martin Ladvenu. — Elle porte une longue robe. Moines et soldats la suivent. Le bailli va prendre les ordres de Warwick.)
Jeanne, à frère Martin Ladvenu.
Soutenez-moi !… j’ai peur !…
Loiseleur, poussant un cri et se prosternant aux pieds de Jeanne.
Ah !… Jeanne !… grâce !… grâce !…
Brown, voulant l’éloigner.
Va-t-en !…
Loiseleur
Laissez-moi !… — grâce !…
Warwick, de sa place.
Emparez-vous de lui !
(Quelques soldats veulent entraîner Loiseleur.)
Loiseleur, se débattant.
Non ! non !… — pardonnez-moi !… me pardonnez-vous ?
Jeanne
Oui !
Allez en paix !
Loiseleur
Seigneur !…
(Il se laisse entraîner par les soldats et disparaît.)
Warwick
Cet homme est en démence !
Qu’on la mène à sa place !
(Le bailli va prendre Jeanne et la mène, toujours accompagnée de frère Martin Ladvenu, sur l’échafaud de droite.)
Est-ce fait ?…
(Se tournant vers Jean d’Estivet.)
Toi, commence !
Jean d’Estivet, se levant, un parchemin à la main, et lisant d’une voix très-émue.
Au nom du Dieu clément, et, comme c’est raison
De préserver le corps chrétien de tout poison,
Toi, Jeanne, par devant tes juges légitimes,
Pour schisme, idolâtrie et beaucoup d’autres crimes,
Admise à pénitence, et, malgré ton serment,
Ô douleur ! retombée en ton aveuglement,
Nous t’avons déclarée hérétique et parjure,
Et, de même qu’un membre atteint de pourriture
Est arraché du corps, nous t’arrachons ainsi,
Du pouvoir séculier implorant la merci,
Et le priant pour toi d’adoucir sa sentence,
Si tu peux être encore admise à pénitence !
Jeanne, en pleurant, à demi-voix.
Ô mes pauvres parents ! ô ma mère !…
Jean d’Estivet
Vade
In pace !…
Jeanne, d’une voix entrecoupée par les sanglots.
C’est fini !… mon Dieu !… — J’ai demandé
Pardon de mes péchés à tous… — Moi, je pardonne
À tout le monde. — Hélas ! accordez-moi l’aumône
D’une messe, chacun ! — Je requiers humblement
Qu’on veuille bien prier pour moi le Dieu clément. —
Ô mes saintes !… pourquoi cette vaine espérance ?…
Ah ! vous m’aviez pourtant promis ma délivrance,
Et je croyais en vous, et vous m’abandonnez !…
(L’émotion a gagné tout le monde ; quelques juges pleurent. — Brown seul reste impassible.)
Brown, à Gordon qui essuie une larme.
Tu pleures ?
Gordon
Moi !…
Warwick, d’une voix saccadée.
Bailli !… qu’attendez-vous ?…
Le bailli, dans le plus grand trouble.
Menez !
Menez !
(Au bourreau.)
Fais ton devoir !
(Les soldats qui ont amené Jeanne la conduisent au bûcher soutenue par frère Martin Ladvenu.)
Brown, frayant le passage.
Arrière ! qu’on recule !
Jean d’Estivet, sourdement.
Nous sommes perdus !… c’est une sainte qu’on brûle !
Jeanne, d’une voix faible.
Une croix !
Voix dans la foule
Une croix !
Laurent Guesdon
Ah ! Dieu les punira !
Gordon, cassant un bâton qu’il tient à la main et en faisant une croix à l’aide d’une corde que lui donne un autre soldat.
Tenez !
(Frère Martin Ladvenu prend la croix des mains de Gordon et monte sur le bûcher avec Jeanne.)
Jeanne, à frère Martin Ladvenu.
Devant mes yeux, tant que mon cœur battra !
(Le bourreau attache Jeanne sur le bûcher.)
Brown, ramassant un fagot.
Morbleu ! je n’aurai pas, moi, de lâche faiblesse !
(Jetant son fagot dans le bûcher.)
Tiens ! voilà mon présent !…
Jeanne, sans le voir.
Saints et martyrs !…
Brown, tombant à la renverse.
Ah !…
(Les soldats entourent Brown.)
Warwick
Qu’est-ce ?…
Gordon, penché sur Brown.
Miséricorde !… il est sans mouvement !…
Laurent Guesdon, aux bourgeois.
C’est Dieu
Qui la venge !
(Le bourreau met le feu au bûcher.)
Jeanne, à frère Martin Ladvenu.
Mon père !… Éloignez-vous !… le feu !…
(Frère Martin Ladvenu descend du bûcher et tient élevée devant Jeanne la croix grossière façonnée par Gordon.)
Les bourgeois
Le feu !…
Les soldats
Le feu !…
(Montrant Brown.)
Voyez !… il expire !…
(À Jeanne.)
Sorcière !…
Les bourgeois
Martyre !…
Soldats et bourgeois
Le feu !… Le feu !…
Le chœur invisible, dans le ciel.
Jeanne ! Jeanne !…
Jeanne
Jésus !…
Les bourgeois
Ô forfait !…
Les soldats
Dieu te damne !…
Le chœur invisible, dans le ciel.
Jeanne ! Jeanne ! fille de Dieu !
Les bourgeois
Ô juste Dieu !
Les soldats
Le feu ! Le feu !…
Jeanne, dont la figure semble s’illuminer.
Ah ! le paradis s’ouvre !… arrière, lâches craintes !…
Je comprends maintenant les promesses des saintes !
C’est Dieu qui me délivre !… ah !… Jésus Maria !…
Le chœur invisible, dans le ciel.
Jésus Maria !
Les bourgeois
Jésus Maria !…
Les soldats
Va ! fille d’enfer, va !…
Les moines
Orate pro ea !…
Les deux saintes, invisibles.
Va !… je serai vers toi ! va ! fille de Dieu, va !
Le chœur invisible, dans le ciel.
Va !… je serai vers toi ! va ! fille de Dieu, va !…
(La flamme s’élève ; Jeanne incline la tête ; un immense frissonnement court dans la foule.)
Le foule
Ah ! ! !…
(La toile tombe.)
Fin
Notes
- [1]
François Ponsard (1814-1867), poète et auteur dramatique.