Les trois états de l’innocence (1640)
Présentation
Les trois états de l’innocence, du sieur de Ceriziers, jésuite et futur aumônier de Louis XIV, est une méditation morale et religieuse sur la médisance — la calomnie, la détraction — considérée comme le grand ennemi de la vertu. Chacun des trois tomes associe un traité et une histoire. Le traité analyse un aspect de la médisance (ses causes, ses effets, ses remèdes) à travers une suite de douze discours
; l’histoire met en scène une figure d’innocence persécutée par la calomnie mais finalement justifiée par le Ciel. Les trois héroïnes dessinent une gradation qui donne son titre à l’œuvre : l’innocence affligée (Jeanne d’Arc, qui meurt sans avoir été justifiée), puis reconnue (Geneviève de Brabant, qui meurt après avoir été justifiée en privé), puis couronnée (Hirlande de Bretagne, publiquement justifiée et triomphante). Le fil directeur est constant : la langue médisante s’attaque toujours à ce qu’il y a de plus pur, mais la Providence finit par manifester la vérité — et la persécution elle-même devient, pour l’innocent, une voie vers la gloire.
- Les causes de la médisance
Jeanne d’Arc ou l’innocence affligée - Les effets de la médisance
Geneviève ou l’innocence reconnue - Les remèdes de la médisance
Hirlande ou l’innocence couronnée
Résumé des trois histoires
Jeanne d’Arc (tome I). — Racontée par le menu (de sa naissance à son épopée militaire et à son procès), la Pucelle meurt sur le bûcher sans avoir été disculpée de son vivant, avant que sa justification posthume et l’Histoire ne fassent triompher sa sainteté, que Ceriziers consacre avant l’heure en la célébrant comme une sainte dotée d’un pouvoir d’intercession. (Fait notable, les procès de condamnation et de réhabilitation occupent à eux seuls près de la moitié de l’ouvrage — avec citation de nombreuses réponses de Jeanne et mention du double jeu de Loyseleur, du rescrit de Calixte III, des traités des docteurs, etc. —, preuve que cette matière restait bien connue au milieu du XVIIe siècle, et même débattue puisqu’il y réfute plusieurs opinions — notamment celles de Polydore Virgile, de Du Haillan et de Du Bellay.)
Geneviève (tome II). — Tandis que son époux Sifroy guerroie aux côtés de Charles Martel, la garde de la jeune femme échoit à l’intendant Golo, dont elle repousse les avances. Par vengeance, il l’accuse d’adultère, faussant jusqu’à la naissance de leur fils Bénoni pour en rendre la paternité impossible. Condamnée à mort, elle est épargnée au dernier moment par ses exécuteurs, qui rapportent en preuve la langue d’un chien au lieu de la sienne. Réfugiée dans les bois, elle y vivra sept ans, au fond d’une grotte, avec son fils qu’une biche allaite. Un jour, Sifroy, chassant cette même biche, est conduit jusqu’à elle et reconnaît enfin son innocence — mais le bonheur est bref : Geneviève meurt peu après. Golo est écartelé par des bœufs, et Sifroy fait élever près de la grotte une chapelle de pèlerinage que Ceriziers dit être Notre-Dame de Meerssen (Pays-Bas).
Hirlande (tome III). — Pendant que le duc Artus est à la guerre, son frère Gérard fait enlever le fils que vient de mettre au monde la duchesse Hirlande : d’un coup, il écarte un héritier et complaît au roi d’Angleterre, à qui un médecin juif a promis que le seul remède à sa lèpre serait le sang et le cœur d’un nouveau-né noble et non baptisé. Accusée d’adultère et d’infanticide, la mère est contrainte de fuir, cependant que l’enfant est sauvé des eaux, baptisé Bertrand et élevé en secret par un abbé. Sept années durant, Hirlande vit comme servante, jusqu’à ce qu’Artus la retrouve et qu’ils se réconcilient. Sept autres années s’écoulent quand Hirlande donne naissance à une fille. De nouveau évincé, Gérard réitère ses accusations d’adultère : elle est condamnée au bûcher. Lors du duel judiciaire, le jeune Bertrand intervient providentiellement comme champion, terrasse le calomniateur et fait triompher l’innocence de sa mère.
Sa vie de Jeanne d’Arc, la seule des trois qu’il donne pour entièrement historique
En conclusion du premier traité et en manière d’introduction à sa vie de Jeanne d’Arc, Ceriziers avertit que les trois histoires n’ont pas le même degré d’historicité. La matière de son Hirlande est tirée d’un seul manuscrit, lequel regorge d’une telle infinie variété d’aventures
qu’elles sont trop foisonnantes pour être toutes vraies : il en a surtout retenu l’idée et la trame. Celle de sa Geneviève est puisée chez quatre ou cinq auteurs, dont il a tiré des éléments réels qu’il a dû agencer : fidèle au fond, elle est parée dans la forme. Pour Jeanne d’Arc, en revanche, l’histoire est rapportée par tant d’historiens — il renvoie à l’Histoire de Jean Hordal (1612), où l’on trouve plus de cent auteurs étrangers, sans compter ceux de notre nation
— qu’il la raconte sans le moindre ornement, dans une simplicité toute pure d’artifice
: les sources sont si abondantes que la vérité nue suffit, et l’orner ferait soupçonner
l’invention.
Quant au choix de l’héroïne, un fait acheva de le convaincre. Jeanne ayant déjà trouvé place dans le récent ouvrage d’un autre jésuite (La Cour sainte, 1624, par Nicolas Caussin), Ceriziers faillit renoncer à la traiter à son tour. Mais apprenant que la traduction anglaise (The Holy Court, 1626, par Thomas Hawkins) en avait retranché les pages consacrées à la Pucelle, il y vit le signe que les étrangers avaient encore peur de la Pucelle d’Orléans, ou qu’ils n’étaient pas tout à fait persuadés sur son innocence
, et jugea qu’il n’était pas inutile de la défendre à nouveau.
Humour et style de Ceriziers
L’auteur, qui s’adresse à son cher lecteur
, traite ses sujets avec gravité, mais en rend la lecture aisée et captivante par d’innombrables pauses plus légères, pleines d’esprit et d’humour : maximes, analogies (souvent animales) et surtout dialogues, qui font tout le sel de ses histoires. Celles de Geneviève et d’Hirlande, qui ne prétendent pas à l’exactitude historique, paraissent annoncer le roman historique à la manière d’Alexandre Dumas : l’histoire y est rendue vivante par des dialogues souvent drôles et pleins de détails piquants, qui rythment l’action et créent l’ambiance.
Ainsi, dans l’histoire d’Hirlande, le médecin scélérat révèle au roi malade le dernier ingrédient de son remède monstrueux :
Le roi séchait d’impatience d’ouïr tant de paroles et de voir si peu d’effet :
— Je te conjure, mon ami, achève promptement ou je meurs.
— À ce que j’ai dit… il faut ajouter le cœur du même enfant, le mangeant tout chaud et, s’il se peut, encore palpitant.
Dans le 8e discours du 1er traité, sur les lieux plus propres à la médisance
, après avoir parlé des cours, où se retrouvent les hommes, il décrit les cercles, où se réunissent les femmes.
Il est trop vrai, bien souvent, que ceux qui sont éloignés de cent lieues de ces colloques y sont présents. Ces cercles sont les cercles des magiciens : on y ressuscite les morts, on déchire les vivants.
— À propos, cet honnête homme ne veut-il pas accoucher tout à cette heure ? Il y a plus de neuf ans qu’il est gros !
— Oui, bien de graisse, repart la voisine. Sans doute il y a de l’honneur à nourrir ce personnage, il met tout à profit. Que je meure si l’apoplexie ne l’étouffe ce soir.
— Ne croyez pas, ajoute une autre rieuse, qu’il a bien fait de l’exercice quand il a fait trois pas. C’est dommage qu’il ne sue de la civette, il pourrait parfumer toute une province.
— Véritablement, dira celle qui veut fermer le cercle, vous traitez ce cavalier avec trop de cruauté. De moi, je puis assurer que de ma vie je n’ai vu un homme moins importun : quand vous lui parleriez un an tout entier, il ne vous interromprait jamais d’une seule parole.
Peut-être que cette belle assemblée respecte au moins son propre sexe ? Cela est bon quand il leur reste encore quelque chose à dire des hommes. Mais aussitôt que leur sérieux colloque a pris fin, s’il y a une dame dans le voisinage qui soit absente, on la met sur les rangs.
[Suivent les commentaires des mêmes…]
Note sur la présente édition
La présente édition est établie à partir de l’édition lyonnaise de 1660 des Trois états de l’innocence — sous-titrée dernière édition revue et corrigée
, l’une des ultimes parues du vivant de l’auteur (décédé en 1662) — et a été collationnée avec d’autres éditions, notamment l’originale (Paris, 1640) ainsi que l’édition de Lyon de 1655.
Le texte a fait l’objet d’une simple modernisation graphique : régularisation des u/v et i/j, suppression du s long (ſ), rétablissement des accents circonflexes, passage des graphies en -oi- à -ai-, et résolution des abréviations (ainsi, ie ne pouuois mieux choiſir vne iuſtificatió
devient je ne pouvais mieux choisir une justification
). L’orthographe des noms propres a été scrupuleusement respectée et la ponctuation discrètement ajustée. Aucun mot n’a été retranché ni ajouté, afin de préserver fidèlement l’état et la saveur de la langue d’origine.
Images (3)
Éditions
1640 : Paris, Camusat (In-12 de X-302 / 507 / 491 p.)
Les trois estats de l’innocence, par le R. P. René de Ceriziers, de la Compagnie de Jésus. [Tome I. L’innocence affligée. / Tome II. L’innocence reconnue / Tome III. L’innocence couronnée.] À Paris, chez la veuve de Jean Camusat, rue S. Jacques, à la Toison d’or. M. DC. XL. Avec privilège & approbation.
1655 : Lyon, Justet (les trois histoires sans les traités) (In-12 de 451 p.)
Les trois estats de l’innocence, par le sieur de Ceriziers, aumônier du roi. Nouvelle édition. À Lyon, chez Pierre Compagnon, rue Mercière au Cœur bon. M. DC. LV. Avec approbation.
1655 : Rouen, Berthelin (In-12 de 232 / 231 / 242 p. / )
Les trois estats de l’innocence, contenant, I. L’innocence affligée. II. L’innocence reconnuë. III. L’innocence couronnée. Par le sieur de Ceriziers, aumônier du roi. [Tome I. / Tome II. / Tome III.] À Rouen, chez Jean et David Berthelin, dans la court du Palais. M. DC. LV. Avec approbation
1660 : Lyon, Justet (In-12 de 280/ 101-168 / 96-154 p.)
Les trois estats de l’innocence, par le sieur de Ceriziers, aumônier du roi. [Tome I. L’innocence affligée. / Tome II. L’innocence reconnue / Tome III. L’innocence couronnée.] Dernière édition reveuë & corrigée de nouveau de plusieurs fautes et obmissions. À Lyon, chez Jacques Justet, rue Raisin, au Cheval blanc. M. DC. LX. Avec approbation & permission.
