Tome I : Causes de la médisances
Tome I L’innocence affligée
Avant-propos
Ceux qui s’engagent à la lecture d’un livre sans reconnaître le dessein, n’ont guère plus de discrétion que celui qui commence un voyage sans en savoir les chemins. Une précipitation trop hâtée égare souvent les voyageurs sans progrès, et une affection immodérée laisse pour l’ordinaire les curieux avec dégoût. Mon inclination me rend aussi ennemi des préfaces que personne le saurait être ; néanmoins quand elles sont nécessaires, elles doivent être agréables. Pourvu que ces instructions 7ne soient pas seulement pour nous avertir que l’auteur est habile homme, et qu’elles ne tiennent rien des promesses du charlatan qui dit beaucoup de paroles pour vendre un peu de baume, je crois qu’on les doit recevoir avec la même courtoisie que le reste. Mon lecteur, je laisse à votre bonté d’expliquer l’intention de mon ouvrage ; en voici l’ordre que je vous donne.
Toute la pièce est divisée en trois parties ; la première considère les causes de la calomnie ; la seconde les effets ; et la troisième les remèdes qui la peuvent vaincre. Chaque tome contient quelques discours, que je conclus par la déduction d’une excellente histoire qui peut dresser un triomphe à la vertu, et fournir une solide consolation à tous les affligés. Mon titre général se prend de l’innocence ; d’autant qu’elle est le but du médisant, et parce que je n’en connais pas une seule qui se soit exemptée de sa rage ; j’en fais seulement trois différences dans les trois parties de cet ouvrage, où je la divise en affligée, reconnue, et couronnée. D’où vous apprendrez, mon lecteur, que les jeunes martyrs de la primitive Église ne sont pas les seuls 8innocents à qui Dieu n’a pas donné plus de temps à vivre qu’à souffrir. Ceux qui prendront la peine de lire cet ouvrage, reconnaîtront aisément que je fais des réflexions qui ne sont pas du tout désagréables, et qui pourraient peut-être porter un autre titre.
Jeanne d’Arc servira de motif et d’exemple à l’innocence affligée. Ses aventures sont écrites par tant de bonnes plumes, qu’il est aussi difficile de les ignorer que de la croire criminelle. Cette histoire ayant trouvé place dans la Cour sainte1, je pouvais perdre le courage d’en parler : toutefois, comme j’ai appris que son traducteur anglais en avait retranché cette partie2, j’ai cru que les étrangers avaient encore peur de la Pucelle d’Orléans, ou qu’ils n’étaient pas tout à fait persuadés sur son innocence. Cette considération, avec beaucoup d’autres, m’a porté à rechercher sa justification ; et l’ayant trouvée, son mérite m’a inspiré de ramasser ce que plus de cent auteurs m’en ont appris, afin de vous offrir cet exemple incomparable sur tout autre. Cela me fait espérer, quelque mauvaise forme que j’aie donnée à cette excellente matière, que le lecteur 9en pourra tirer du profit, s’il daigne y chercher du divertissement.
Je ne veux pas croire que les fictions des romans doivent toujours d’avantage agréer que les vérités de l’histoire ; les astres ont bien plus d’éclat dans le ciel que le carton des sphères, les fleurs ne sont pas si belles dans les paysages, quelque artifice qui les rehausse, que dans nos parterres. Le malheur d’un grand nombre d’honnêtes gens serait à plaindre, si l’on ne pouvait dire que des fables en bons termes, ou qu’il fallût être courtisan pour n’être pas barbare. Quoi que l’on dise, jamais on ne me persuadera pas qu’il soit impossible de savoir du latin et de parler français ; toute sorte de commerce avec les étrangers n’est pas pour corrompre les mœurs et le langage. Ceux qui rejettent généralement tous les ouvrages de dévotion en peuvent être juges, pourvu qu’ils ne soient pas envieux. Mon lecteur, si ces ravissantes pièces, à qui l’on veut donner toute la délicatesse des beaux mots, ne vous apprenaient que cela, nous aurions assez de courage pour souffrir le mépris des nôtres. Mais puisque le vice y paraît bien souvent avec plus de pompe que l’éloquence, 10vous ne devez pas estimer notre charité impolitique, si elle tâche de vous présenter des ouvrages beaucoup meilleurs, quoique peut-être ils ne soient pas si éclatants. Je n’ai pas assez de complaisance pour me persuader que le mien doive passer pour excellent, mais sans être vain, j’ose avancer qu’une bonne moitié des romans ne le vaut pas. On n’aura point de peine de trouver beaucoup de livres meilleurs que celui-ci ; mais certes ils sont quelquefois si hauts, qu’on les jugerait plutôt faits pour donner des leçons aux anges, que pour instruire les hommes. Il faut presque avoir autant d’esprit pour comprendre certains ouvrages qu’il en a fallu pour les faire. Il y en a sur le sujet de la dévotion, qui sont capables de l’inspirer ; mais leurs sentiments sont bien délicats, et bien spirituels pour ceux qui tiennent encore à la chair. D’où je conclus que tel ne pourra profiter de ces excellentes pièces, qui peut-être ne lira pas inutilement ce que je lui présente. C’est cette seule espérance qui m’a donné le dessein de cet ouvrage, et qui réglera désormais tous mes projets ; protestant que là où je ne verrai rien de la gloire de Dieu, ni de 11l’avantage du prochain, je ne serai pas plus disert, ni plus éloquent, que ceux qui n’ont point du tout de bouche. Ce serait avoir trop de vanité de me persuader que personne ne me dût ni pût reprendre sur le style, ou sur la matière de mon livre. Aux uns le langage sera trop étudié, aux autres il ne sera pas seulement hors du barbare. Quelques-uns se piqueront de mes pointes, d’autres se rebuteront de ma sécheresse. Mon lecteur, si vous étiez de ce nombre, je vous prie de considérer que si l’on entreprenait de contenter toutes les humeurs, ce ne serait pas assez de bien faire et de ne rien entreprendre. De moi je proteste que personne ne me peut offenser, et que je recevrai les avis de qui que ce soit avec révérence. J’aime beaucoup mieux qu’on guérisse mes plaies avec un peu de sévérité, que de les entretenir par trop de douceur, et qu’on me soit plus charitable que complaisant.
Pour le choix des histoires, je ne crains pas qu’on les accuse d’être communes : au moins après avoir considéré toutes leurs circonstances, qui sans doute ne sont pas connues de tous ceux à qui je parle. Et puis, pour ne point dissimuler, mon dessein 12n’est pas de produire des choses nouvelles, mais d’en dire de bonnes, comme ma fin n’est pas de me rendre agréable, mais seulement de tâcher d’être utile. Plaire et profiter, ce sont deux choses que peu de personnes peuvent faire ; j’en retiens le désir, et en laisse l’essai à un autre.
6Les causes de la médisance
1Premier discours Le caractère du médisant
L’art ne rencontre pas si rarement dans ses productions, qu’on ne doive contenter que sept de ses miracles. La nature ne montre point de beauté au pinceau qui ne serve de patron à ses desseins, et qui n’en reçoive de nouvelles grâces. La peinture a quelquefois été si naïve en son imitation, qu’elle a trompé les oiseaux, et fait prendre un pan de toile et de couleurs pour des hommes parfaits et des animaux véritables.
Il faut pourtant avouer que le grand maître de cet art n’a pas toujours heureusement exprimé les idées de son esprit, et que les pensées d’Apelle3 ont été quelquefois meilleures que ses tableaux. Ce grand homme, voulant se venger de la calomnie, avait représenté une femme au milieu d’une toile avec tous les attraits 2qui peuvent rendre un visage agréable. Sa compagnie et son action faisaient néanmoins assez comprendre qu’il y avait quelque chose de funeste sous l’apparence de tant de charmes. D’une main, elle tenait une torche allumée, et de l’autre, elle traînait un jeune enfant, dont les plaintes étaient si naturelles qu’on eût cru que les couleurs se distillaient en larmes et que la figure soupirait. Elle avait à sa droite un homme avec les mêmes oreilles que les fables donnent à Midas, c’était la curiosité. Le soupçon et l’ignorance étaient à ses côtés. Un vieillard tout sec et moins approchant de l’homme vivant que du squelette, la suivait ; sa maigreur marquait assez l’envie, laquelle se ronge elle-même en voulant mordre les autres. La pénitence paraissait au fond du tableau, regardant avec une contenance fort abattue la vérité, qui venait après elle. Que cette peinture soit naïve ou qu’elle ne le soit pas, je maintiens que le médisant est un monstre pour qui le pinceau n’a point de traits ni d’expression, puisque son visage est toujours aussi changeant que son humeur est injuste. Il n’y a point de caméléon qui se couvre de plus d’apparences, 3point de tigre qui déchire plus cruellement, ni de panthère qui ne flatte avec moins de danger. Il soupire, il caresse, il loue, il maudit, il admire, il déteste ; mais tout cela se fait quand il veut faire du mal.
Considérez un homme de cette inclination : au sentiment de tout le monde, quelqu’un aura beaucoup de bonnes qualités ; il accordera aussitôt que cette personne mérite autant de gloire qu’elle possède de mérite. Si c’est un capitaine, il est courtois, obligeant, et prêt à rendre service aux honnêtes gens. Toutefois, on trouve quelque chose à dire en son courage : il a pratiqué un certain qui assurait l’avoir vu pâlir sur le point d’attaquer l’ennemi ; d’autres ont même ajouté qu’il avait pris la fuite sur l’opinion de celle de ses soldats. Parle-t-on d’un homme si éminent en savoir ; si le médisant est astrologue, n’ayez pas peur que l’autre en ait aucune connaissance. C’est dommage, dit-il, que cet homme néglige la science du ciel, et qu’il ait pris plus de peine à connaître les choses corruptibles que les éternelles. La philosophie n’est pour l’ordinaire occupée qu’à gouverner ou apprivoiser des monstres qui sont nos passions : la théologie 4enseigne à disputer de Dieu. La jurisprudence ne s’amuse qu’à mettre des bornes à un champ, ou à reculer la haie d’un héritage. La médecine ne s’arrête qu’à des plaies, et à des ordures ; un poète ment de bonne grâce, et puis c’est tout : l’orateur sait tromper les ignorants, et apprend à triompher de la simplicité.
Mais qui ne reconnaît l’avantage de cette belle science, qui a autant de mondes dans l’étendue de son objet qu’il y a d’étoiles dans le ciel ? C’est là où elle voit des fleurs, dont les nôtres ne sont que de faibles peintures, comme elles ne sont que leurs moindres effets. C’est là où elle trouve des perles plus grosses que le globe de la terre. C’est là où elle voit des serpents et des dragons, qui ne jettent pour poison et pour venin que des influences et de la lumière. Le médisant avancera tout cela, et beaucoup d’avantage ; mais la conclusion de cette belle préface, c’est qu’il s’étonne qu’un homme de telle considération ait négligé une si haute connaissance. Toutefois (ajoutera-t-il afin de lui ôter aussi bien le pouvoir que la gloire de la posséder), il y a des personnes qui ne sont pas capables de tout ; la nature a limité l’étendue 5de leur esprit, aussi bien que le degré de leur essence.
Une autre fois on parlera d’une dame d’honneur ; toute la compagnie en dira des merveilles ; lui, feignant de l’admiration et tirant un profond soupir, s’écriera : Hélas ! La médisance ne sera-t-elle jamais muette ? Dernièrement un certain disait qu’elle n’était pas, en vérité, ce que l’apparence voulait faire croire, et que la dévotion servait de prétexte à ses débauches. Ce qui m’offense d’avantage, cette mauvaise langue osa bien dire qu’elle ne priait Dieu que pour lui demander permission de l’offenser. Si une femme est belle, il y a danger à son avis, qu’elle ne soit pas chaste. Une parole innocente la peut convaincre d’un adultère ; si elle regarde un homme, il la voit pécher avec lui ; si elle tousse, elle soupire ; si la douleur lui fait épancher des larmes, il jure que c’est l’amour. Que si elle est laide, c’est assez qu’elle ait de la vertu pour n’être pas innocente. Au sentiment du calomniateur, son visage n’a pas plus de défauts que son esprit ; la nature a marqué la noirceur de son âme dans celles de ses joues ; les rides de son front montrent les replis de son cœur. C’est de cette couleur-là que sont les 6Mégères et les Proserpines4. La beauté est l’éclat de la bonté, et la laideur une assurance de malice ; puisqu’elle n’est pas belle, elle ne peut être bonne.
Parcourez toutes les conditions des hommes, il n’y en a pas une qui soit hors des atteintes du détracteur. D’où pensez-vous, dit-il, que cet homme ait tiré ses richesses ? La pourpre de ce juge est teinte du sang des orphelins ; ce marchand ne serait pas si riche s’il n’avait trompé autant de fois qu’il a vendu ; et qui ne sait que cet autre est un fainéant, et que sa femme ou ses filles lui ont gagné sa vie. Depuis qu’on a vu l’or et la soie en cette maison, on n’y a plus vu de honte ni de pudicité.
Peut-être que la couronne des rois et des princes n’est pas sujette aux langues ? Véritablement, leur liberté n’est jamais plus insolente ni plus injuste que lorsqu’elle s’attache à leur pourpre ; plus elle apporte d’artifice à blâmer leurs actions, plus y a-t-il de venin et de malice en leur censure. Mais parce que la puissance des grands fait craindre une apologie de bois ou de quelque autre matière, le médisant redoute de se prendre à ceux qui le peuvent châtier.
La sainteté de la religion n’est pas à couvert 7de sa rage, les vertus sont criminelles auprès de lui. Un homme de bien se croit obligé d’excuser le dessein quand il ne peut approuver l’action ; la médisance ne s’impose pas de si sévères lois, sa théologie est plus douce : si une action est bonne, le motif n’en vaut rien. Un détracteur assure qu’il connaît bien celui qui fait l’aumône, que s’il donne un liard d’une main, il prend une pistole de l’autre. La prudence n’est que finesse, la libéralité que profusion, le ménage qu’avarice, et pour achever tout en un mot, la vertu, à son sens, n’est que la couverture de son contraire. Ce philosophe, qui compare la langue du calomniateur à une chenille, est raisonnable ; puisqu’il n’y a rien sur quoi elle ne se traîne, les plus belles fleurs sont marquées de sa bave et salies de son ordure.
Ce qui me fait recevoir le sentiment de Suidas, m’oblige de rejeter celui de Lucien, qui assure que la détraction naît de la solitude. Que s’il est néanmoins vrai que ce mauvais enfant soit conçu de cette mère, il est certain qu’il se nourrit et s’élève dans les meilleures compagnies. C’est dans les festins qu’elle répand son venin, c’est parmi la bonne chère qu’elle mêle son 8poison, c’est dans la cour des grands, qu’elle se couronne la tête et se fait une insupportable tyrannie. Tantôt elle se glisse sous l’apparence d’une louange, qui n’est que pour blâmer la vertu avec un plus dangereux artifice.
Maintenant elle se découvre, et paraît sans dissimulation ; elle ne veut pas toutefois, qu’on pense que ce soit l’envie ou la haine qui la fait parler. Pour prévenir l’opinion qu’on en pourrait concevoir, le médisant se désintéresse toujours ; c’est la bonne volonté qu’il porte à ceux qu’il déchire, qui l’oblige de ne pas flatter leur vice. Il compare sa charité à celle de ces bonnes mères qui ne peuvent souffrir une tache dans le visage de leurs enfants. Mais certes, il y a bien de la différence, puisqu’une mère ne voit les défauts de son fils, que pour les couvrir ou pour les corriger, là où le médisant ne regarde les laideurs d’un visage, que pour les faire voir, et ne crie contre les crimes que pour les publier. Qui pourrait croire qu’il est prodigue des plus belles paroles ? Quelquefois il fera des harangues entières pour venir à ce mot : On ne parle pas pourtant toujours de lui de la sorte.
On dit que ce gentilhomme n’est pas tout ce que le monde 9en pense.
Mais cet on
n’est autre que le détracteur qui veut mener ceux qui l’écoutent, par ce beau chemin, à ce mauvais pas. Il sait bien qu’il n’est point d’esprit assez crédule pour croire un envieux ou un ennemi, et que pour tromper avec plus de succès, il faut ôter le soupçon de ce lâche dessein.
Pour bien comprendre l’artifice de son discours, on ne le saurait mieux comparer qu’à ces serpents tout vêtus d’émail et parés de lumière. À les voir, il n’est rien de si beau, rien de si doux, rien de plus innocent : et toutefois, cette agréable variété des couleurs, cet iris animé, aboutit à une queue qui porte la mort dans le cœur de ceux que cette dangereuse beauté trompe. Peut-être aussi que cette sorte de calomniateurs ne ressemble pas mal aux Sirènes, qui ne chanteraient jamais si elles n’avaient le dessein de nuire ; ou bien à ces chirurgiens, qui flattent la partie qu’ils veulent entamer.
Mais puisque le calomniateur est de la nature de ces astres, qui demeurent dans un seul individu et qui ne se multiplient que par la diversité de l’espèce, il faut attendre d’un autre discours la division des médisants.
10Second discours Les noms du calomniateur
Pour donner un nom propre au calomniateur il faut être sage. Jamais il n’a été plus facile de le trouver que de connaître et d’éviter sa malice : le nombre presque infini de ses ruses empêche l’esprit de s’arrêter à un choix qui marque nettement son génie. Personne n’a encore nommé Dieu, d’autant qu’il n’est point de mot assez grand pour représenter la grandeur de son essence, et qu’à des perfections sans fin, on ne doit pas compter un nombre certain de syllabes. Une raison contraire fait qu’il n’est pas aisé de former une parole qui, toute seule, exprime le médisant et qui déclare les artifices.
Les Hébreux, à qui sans controverse la principauté des langues appartient, lui font un nom commun avec les démons, afin qu’une si honteuse société nous retire du vice qui donne droit à cet infâme partage. Racil est proprement celui que nous appelons calomniateur ; mais il est à considérer que ces sages, dont le langage naquit avec l’innocence dans le paradis terrestre, et que ces bouches qui ont parlé comme Dieu, tirent ce mot par analogie de cet autre 11qui signifie parmi eux : un homme de trafic et de négoce. Aussi faut-il avouer que le détracteur est un étrange marchand, et qu’il débite de fort différentes sortes de denrées. Ne prenez pas pourtant le calomniateur pour un de ces gros marchands dont le fonds est immobile : ce n’est qu’un petit mercier, qui porte toute sa boutique et qui enferme ce qu’il possède de bien dans une balle. Quand il va par les rues, qu’il entre dans la maison des voisins, qu’il se présente aux assemblées, qu’il se trouve au cercle et au cours, ce n’est que pour y faire emplette ou pour y vendre sa marchandise. Pauvre malheureux, qui dans les périlleuses courses, perd beaucoup de vertu, et ne gagne que bien peu de vaine joie. Encore a-t-il le sens moins raisonnable que celui qui hasarde sa vie et sa santé pour vendre une aune de ruban ou quelque autre mercerie. Qu’il soit vrai que le méchant ne tienne rang que parmi ces petits coureurs de foires, on peut juger par le dix-neuvième chapitre du Lévitique, où Dieu défend aux Juifs (prenant les paroles dans leur force naturelle) de courir parmi le peuple pour y porter la calomnie. Mais s’il y a du rapport en 12ces noms, il n’y en a point du tout dans la fortune de ceux qui les soutiennent. Enfin, quelque chétif que soit un mercier, il devient parfois riche, au moins est-il certain qu’il ne fait pas souvent de grandes pertes. Au contraire, le détracteur ne profite point de tout ce qu’il ravit aux autres, quoiqu’il prenne sans cesse à autrui ; il se dépouille soi-même. Le calomniateur est donc un marchand qui perd toujours et qui ne gagne jamais.
Les Grecs qui suivent immédiatement les Hébreux en la nette expression des choses, et qui les surpassent de beaucoup en leur abondance, n’ont point jugé de mot plus convenable au médisant, que celui de diable. Cette remarque est de saint Cyrille et de saint Grégoire, sans que l’usage commun y contredise. Et de bien peser les choses, on trouvera que le nom du mauvais esprit lui vient d’un verbe qui signifie, chez les Grecs l’effet de son premier office. Diable et calomniateur sont deux paroles synonymes ; quoique leur son soit différent, il se rencontre dans la chose signifiée. N’était-il pas juste que celui qui s’appelle Satan, parce qu’il est l’ennemi des hommes, se nommât diable, puisqu’il 13ose attaquer Dieu par la médisance ? C’est ce cruel dragon, qui n’eut pas plutôt reçu la langue de son Créateur, qu’il l’employa pour siffler contre lui et pour salir sa conduite. Ainsi l’estiment Aretas et Justin5, qui veulent que cette première calomnie ait donné le nom de diable à Lucifer.
La plus malicieuse et la plus cruelle détraction est celle qui se sert du mensonge, et qui corrompt le motif d’une action qui paraît innocente. Que fit Satan, dès ce funeste entretien qu’il eut avec Ève au paradis des délices ? En premier lieu il imposa impudemment à son maître par cette présomptueuse demande : Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne toucher le fruit de ses arbres ? Secondement il expliqua avec malice son intention ; il sait bien, qu’à même que vous en mangerez, vous deviendriez des dieux par la connaissance du bien et du mal. À cette envie, dont il voulut rendre Dieu coupable, il ajouta enfin un mensonge pour le faire estimer infâme : Non, non, quoi qu’il vous ait dit, vous n’en mourrez pas. C’est ainsi que Tertullien écrivant contre Marcion examine la première imposture du premier et du plus méchant des calomniateurs. Saint 14Chrysostome touche une autre médisance du diable, et Tertullien en trouve une troisième. Il y a de l’insolence à se prendre à Dieu et à s’efforcer de le rendre suspect à sa créature ; il l’a néanmoins entrepris. On ne saurait excuser d’envie celui qui décrie un bon serviteur auprès de son maître ; c’est ce qu’il entreprit, quand il tâcha de faire passer Job pour un homme d’intérêt qui n’eût pas été fidèle à Dieu, si Dieu ne lui eût été favorable. C’est une malice pour qui la plus douce humeur n’a point d’excuse, quand l’avarice n’a point d’attrait de brouiller des frères par ensemble. Satan n’a point employé de plus dangereuse ruse lorsqu’il alluma la cruauté des tyrans contre la patience des chrétiens, et qu’il déshonorait leur foi du mélange d’une infinité de superstitions et de sacrilèges. Partant, il mérite le nom de diable, puisqu’il déguise Dieu aux hommes, qu’il accuse les hommes devant Dieu, et qu’il entreprend par ses impostures de nous piquer les uns contre les autres. Ne faut-il pas qu’une créature raisonnable ait perdu la raison, pour agréer un commerce, qui la fait entrer en société avec le plus cruel ennemi de son bien et de sa 15gloire ? Que si le nom du diable lui donne de la crainte, elle doit avoir de l’horreur de son office. Une goutte d’eau bénite chasse le plus hideux des démons, mais il n’y a que la grâce de Dieu qui puisse corriger la malice.
L’ancienne Rome, qui s’est montrée fort sévère à punir les médisants, a été assez heureuse dans les titres qu’elle leur donne. Celui de calomniateur et de détracteur sont les plus ordinaires. Le premier marque l’humeur du médisant, et le second insinue son exercice. Le premier nous dit qu’il est moqueur, et le second qu’il tient quelque rang parmi les voleurs publics et les larrons domestiques : le premier déclare le vice du sujet, par une qualité qui en est inséparable, et le second découvre son industrie, par le dommage qu’il procure. Il est vrai que le nom de détracteur a une étymologie plus naturelle, et qu’il s’exerce plus doucement à l’expression de la chose qu’il nomme. Pourrait-on choisir un mot plus propre à cette sorte de brigands, que celui qui dans sa source ne signifie que : tirer, prendre et ôter ? Car je vous prie, que fait le calomniateur que de voler le bien d’autrui et de lui ravir une estime qu’il possède dans 16l’esprit des hommes, ou par une longue prescription ou sur un titre légitime ?
Je dois ce respect à notre langue, de considérer le nom qu’elle impose au détracteur. Elle n’est pas, à beaucoup près, si vieille que celle d’Adam et des patriarches, ni si riche que la grecque, mais elle est plus douce que la latine, dont elle est la plus belle fille. Le mot qu’elle emploie, pour nommer le Racil des Hébreux, le diable des Grecs et le calomniateur des Latins, c’est celui de médisant. Médire qui vient de : mal dire, est la primitive origine de notre médisant. Car soit que le détracteur impose de faux crimes à l’innocent, soit qu’il découvre le vice caché du coupable, il fait toujours mal, puisqu’il dit du mal, ou qui est apporté, ou qui n’est pas connu.
J’entreprendrais un dessein aussi inutile qu’il est infini, de charger cette page de toutes les paroles étrangères, et de celles qu’on tire de la métaphore. Le nombre n’en est pas moindre que celui des mauvais effets que cause la médisance. Je laisse que Démocharès appelle les détracteurs les ennemis du genre humain
; un autre les avocats du mensonge
et les partisans de l’injustice
. Je croirai assez 17bien rempli la pensée d’un bon auteur, qui veut que le médisant se nourrisse de calomnies et d’injures comme Mithridate vivait de venin et de poison, si je dis que la mémoire est l’égout de la république, et la bouche le conduit de ses ordures. Un autre que moi dira que le fameux détracteur Théocrine donne son nom à tous ceux qui suivent son exemple.
La mouche, tirant son extraction de la pourriture, et n’ayant point de plus grands délices que de s’asseoir sur les crachats et de sucer les plaies, j’approuve que S. Chrysostome appelle les calomniateurs du nom de cet insecte. Mais certes j’estime, que la France érigerait utilement en titre d’office le soin d’éloigner ces importuns de la Cour, et qu’un chasse-médisant lui serait plus glorieux que le moscador ne l’est à l’Espagne. Ce n’est pas sans raison qu’on peut appeler le détracteur une mouche de toutes couleurs
, puisqu’il en est de toutes conditions et parures. Toutefois si la parfaite ressemblance fait la bonne métaphore, et que la conformité d’humeur donne sujet à l’imposition des titres, je trouve que ceux qui nomment le médisant chien, n’ont pas mal rencontré 18dans sa nature. Zoïle, maître d’éloquence, s’étant rendu fort illustre dans le mauvais usage de la langue, s’acquit à la différence des autres de même nom, l’infâme qualité de chien de rhétorique
. Ce Nabal, que l’Écriture sainte parle de tant de mauvaises couleurs, n’a point de trait qui le représente mieux que celui d’homme-chien que les Septante lui donnent. Sans doute la langue du calomniateur et les dents du chien sont un beau fondement à leur ressemblance ; si faut-il avouer que la rage de celui-ci cède de beaucoup à celle de l’autre. Au moins, un chien respecte son maître et les domestiques ; s’il aboie, il voit le larron ou l’étranger ; s’il mord quelquefois, il défend la maison et conserve l’héritage. Au contraire, le médisant n’épargne personne : il jappe aussi bien son ami que son persécuteur ; il nuit également aux gens de bien et aux coupables. Bien davantage, moins sa malice a de sujet d’attaquer l’innocence, plus il a d’inclination à la ruine.
19Troisième discours Distinction des médisants, où l’impudent et l’artificieux sont comparés
Les visages n’ont pas plus de diversité qui les distingue, que les détracteurs ont de différences qui les séparent. Ce n’est ni de mon pouvoir ni de mon dessein d’en faire une division si exacte que la logique n’y ait rien à redire ; je laisse cette scrupuleuse dissection, qui ne pense rien voir si elle ne voit tout, à l’anatomie. Je me contente de découvrir les choses nécessaires, sans rechercher inutilement les superfluités.
Et pour entrer d’abord dans mon sujet, je remarque des médisants de deux espèces. La première est de ceux qui parlent ouvertement du vice ou de l’imperfection d’autrui, et qui de leur autorité privée, se portent pour censeurs et pour arbitres des mœurs de la république. La seconde espèce comprend ceux dont la médisance est artificieuse, et qui n’attaquent leur prochain que sous des ombres et des voiles. C’est aux hommes qui ont beaucoup de matière, de montrer d’abord leur intention ; ceux dont l’esprit est plus fin et plus délié se conduisent avec défiance. Il est vrai que des uns et 20des autres, on en peut trouver de six sortes. D’autant que le dessein général de la calomnie étant de rendre une personne infâme, ce qu’elle peut faire : ou la dépouillant du mérite, qui est le fondement de l’estime et de la louange ; ou la chargeant du vice, qui soit le motif du mépris et du blâme ; on ne doit pas douter qu’elle a plus d’un moyen pour arriver à la fin qu’elle se propose.
Saint Augustin fait des différentes façons de parler du bien et du mal de notre prochain, six espèces des médisants.
N’en est-il pas quelques-uns qui veulent qu’un homme n’ait point du tout de vertu, parce qu’il n’en a que de secrètes. Si le bien que véritablement il possède est caché, ils prétendent qu’il n’est pas véritable. Ceux-là ne connaissent pas la modestie, ignorant que l’humilité supprime l’éclat de toutes les autres vertus, comme si elle était jalouse de leur gloire, ou mécontente de son obscurité. Nier qu’une personne ait une bonne qualité qui nous est inconnue, c’est une pareille injustice que dérober un trésor caché. On peut même dire, que le larcin d’une chose qu’on couvre avec précaution est plus injuste que le vol de celles que 21l’on expose sans soin, à cause qu’il est plus involontaire à celui qui souffre.
Diminuer un bien qu’on ne saurait absolument contredire, c’est une autre sorte de détraction, qui fait la seconde différence des calomniateurs. Ceux-ci ne voient pas la monnaie, mais la rognent de sorte que s’ils ne sont faux monnayeurs, ils sont au moins réformateurs de ces pistoles, qui, pour leur grandeur, semblent incommodes.
Les plus injurieux à la vertu, sont ces mauvais esprits, qui tâchent d’altérer la nature, et qui la déguisent avec tant d’artifice qu’il est mal aisé de la connaître. Outre le tort que ces injustes détracteurs font à l’objet de leur langue, ils sont sensiblement outrageux à ceux qui les écoutent, en tant qu’à la façon des sorciers qui fascinent les yeux, ils tâchent de faire voir à leur jugement que la beauté même est effroyable.
Passons des atteintes qu’on donne au mérite d’une personne, aux outrages qu’on lui fait par le reproche du mal. Celui qui publie le défaut secret de son frère, tient le premier rang dans cette sorte de calomnie : Cham ne laissa pas d’être coupable et de mériter la malédiction de Noé, quoiqu’il eût 22seulement découvert une honte dont il n’était pas la cause. Jamais un homme ne perd le droit de sa réputation, qu’il n’y renonce par une action publique. Un particulier ne se peut ingérer dans un héritage sur une donation privée ; pour se défendre des lois qui punissent le larcin, il se faut appuyer d’un témoignage authentique. Aussi ne doit-on pas s’imaginer qu’on soit maître de l’estime d’autrui, qu’au préalable il n’en ait fait une cession qui puisse être prouvée. Qui sait si la personne de qui nous connaissons le péché secret, n’en a point fait pénitence ; et si le même que nous voulons rendre odieux aux hommes par notre détraction, n’est point agréable à Dieu par sa repentance. C’est une cruauté de barbare d’arracher de dessus une plaie, l’emplâtre qui la peut guérir. Peut-être que l’indiscrétion d’une langue, qui découvre la mauvaise vie du pécheur secret, est cause qu’il la continue, ou du moins qu’il ne la change pas. Souvent les plus criminels corrigeraient leurs vices, s’ils pouvaient encore se promettre quelque part dans l’opinion et l’estime des hommes. La seule considération, qui les retient dans le péché, et qui les oblige 23de se couvrir de crimes, c’est qu’ils les voient aux semblables. Enfants qui demeurent à terre quand on les regarde, et qui se relèvent sans pleurer lorsqu’à leur petit jugement ils sont tombés sans honte. Cette liberté, qu’on prend aujourd’hui de tout dire ce qui n’est pas faux, m’a contraint d’insister sur cette espèce de médisance. Il n’est pas nécessaire de mentir pour détracter ; c’est assez au sentiment même de Vulpian6, de parler hors de propos sans nécessité.
De ce premier degré on monte au second, où l’on trouve ces calomniateurs qui enflent les fautes qu’on ne peut dissimuler, et qui donnent de l’embonpoint aux vices qui paraîtraient petits sans cette ruse. C’est une honteuse envie de diminuer le bien d’un autre, et une libéralité reprochable d’augmenter les maux.
Néanmoins, ceux qui s’étudient à inventer des crimes et à donner corps aux fables, sont plus criminels que ceux qui les aident. Aussi met-on là le dernier et le plus infâme degré de l’injustice de la langue. C’est à proprement parler être diable, que d’en user de la sorte, puisque la véritable calomnie, c’est celle qui feint avec mensonge. Ces imposteurs pour qui 24le zèle des hommes a tant de haine et d’horreur, achèvent le dénombrement des médisants. Encore peut-on ajouter que parfois, on médit d’action et de paroles : mettre quelque marque ignominieuse à la porte d’un mari, ou montrer les oreilles à un homme sujet à la pince, n’est-ce pas discourir du déshonneur de la femme et lui reprocher la tache.
Notre seule langue n’est pas médisante, mais les autres membres peuvent être détracteurs : puisque les signes sont des mots naturels, ils peuvent parler à leur mode. Et cette sorte de médisance est d’autant plus coupable, qu’elle est plus universelle, à cause que les gestes les mouvements du corps sont des paroles communes et intelligibles à toutes les nations, selon la remarque du premier docteur de l’Église. Cette considération m’empêche de faire une différence particulière de la détraction écrite, puisque faire des signes ou écrire, c’est parler en quelque façon. Ceux qui jugent témérairement de la vertu de leur prochain, se disent à eux-mêmes du mal d’autrui, ce qui ne se fait que par pensée ; mais ceux qui publient leurs péchés, ou qui diminuent leurs vertus, le peuvent faire en autant de 25manières qu’ils peuvent transformer leur imagination et leurs idées.
Je ne touche pas aussi cette particulière distinction qu’on prend de l’objet de la calomnie : ce qui la rend trop vaste, la rend impossible.
Pour aider la mémoire, je m’arrête à ma première division, qui ne reconnaît que de deux espèces de médisants, dont les uns sont ouverts et les autres cachés ; les uns imprudents et les autres artificieux. Il ne faut pas avoir la raison extrêmement fine à discerner les premiers : leur imprudence les fait connaître aussitôt qu’ils ouvrent la bouche. David décrivant un détracteur de cette sorte au Psaume cinquante et unième, lui reproche que la langue est de celles qui aiment toutes les paroles de précipitation. Tel fut ce Niphon qu’on peut voir chez Nicéphore et Domitius Énobarbus, de qui l’orateur Lucilius disait délicatement qu’il ne se fallait pas étonner qu’il eût une barbe d’airain, puisqu’il avait la bouche de fer.
Les seconds sont trop déliés pour être sitôt connus : leur malice ne sert pas moins à les couvrir qu’à diffamer les autres. Toutefois, le même prophète nous avertit qu’ils sont de ces pécheurs qui préparent leur 26arc et qui mettent leurs flèches dans leur carquois, afin de massacrer les gens de bien en cachette et à l’ombre. C’est cette espèce de calomniateurs, que Salomon compare aux serpents, qui piquent sans siffler et qui font une plaie avant que de faire peur. Et je m’assure que ce sont ces dangereux aspics d’Afrique qui se couvrent tout le corps de sable, à la réserve de la langue, dont ils empoisonnent les passants. Saint Grégoire, le théologien, faisant réflexion sur les détours qu’ils pratiquent et les ambiguïtés dont ils se cachent, les nomme des médisants en énigmes
. Et Justin, dans la lettre qu’il adresse à Zénon, les compare aux Bacchantes, qui portaient des lances, qui pour être chargées de fleurs et verdure ne laissaient pas d’avoir de dangereuses et mortelles pointes. Il me serait aisé d’emprunter beaucoup de choses agréables des pères sur ce sujet. Saint Bernard fait un discours qui montre avec autant de naïveté que de force, le venin et la malice de cette perfide médisance. Une présomption plus orgueilleuse que la mienne n’entreprendrait pas d’ajouter aux pensées de cet excellent homme.
Ce qui me reste, c’est de considérer, 27qui de ces détracteurs est le plus évitable à la vertu. Mais quelle apparence de consulter là-dessus ; n’est-il pas aussi clair que la lumière que celui que j’appelle artificieux, à la différence de l’autre, s’acquitte du métier avec plus de succès et d’avantage. L’impudent est si grossier, qu’il ne faut avoir qu’un sens médiocre pour le connaître ; l’artificieux glisse avec des écoulements si souples, qu’à moins que d’avoir une raison fort éclairée, on n’en voit ni les approches, ni les retraites. L’impudent choque brusquement et renverse tout ce qu’il rencontre, mais on fait tomber et mourir son coup en changeant de contenance ; l’artificieux porte ses coups avec tant de feinte, que lorsqu’on pense rabattre sa pointe, on en sent la blessure. L’impudent se fait trop d’ennemis, et attaque trop de gens pour espérer aucune victoire ; l’artificieux sait trop bien tirer son homme de compagnie pour craindre la résistance. L’impudent se sert de toutes sortes de traits, et frappe sans regarder l’endroit ; l’artificieux instruit ses armes et choisit le faible de son adversaire. L’impudent n’observe ni le temps, ni le lieu, ni les personnes ; l’artificieux ne dit pas 28un mot qu’il ne regarde quand, à qui, et où il parle. L’impudent se découvre aussitôt qu’il se montre, et se dit ennemi de ceux qu’il offense ; l’artificieux est toujours ambigu, et s’il se déclare pour quelqu’un c’est pour celui qu’il déchire.
Ne craignez pas que ce dernier fasse paraître l’aigreur qui lui ronge l’esprit : jamais il ne montre sa mauvaise volonté qu’à celui qui la sent. Mon Dieu, dira-t-il, avez-vous ouï cela d’un tel, ou d’une telle ; pour moi, j’ai bien de la peine de le croire ? Néanmoins tout le monde en parle : il est jeune, elle a de la vanité, il veut passer pour un galant, elle fait la belle, l’orgueil porte à de grandes extrémités. Si la personne qui l’écoute est simple, il pleure ; si elle est discrète, il loue ; il plaint l’accident de cette pauvre demoiselle (c’est ainsi qu’il nomme le vice qu’il découvre). Il voudrait avoir perdu la moitié de son bien, ajoute-t-il, et qu’elle eût conservé tout son honneur. En un mot, il fait mentir les soupirs et les larmes, pour faire croire qu’il aime ceux qu’il dévore. Cruel crocodile, qui pleure la mort de celui qu’il va tuer.
C’est véritablement ce détracteur, qui sait dextrement se servir du mais. Il dira merveille 29de ceux auxquels il prépare des injures ; il louera ceux qu’il veut blâmer, et pour arriver plus sûrement à la satire, il passera par l’éloge. Dangereuse vipère, qui tue celui qu’elle baise ; malheureux hypocrite, qui étouffe celui qu’il embrasse ! Comme ce Pero Prado, maréchal d’Espagne, qui creva son ennemi entre ses bras, feignant de se réconcilier. Il n’y a personne qui ne voie, que ce médisant est plus à craindre que l’autre : parce qu’il dispose les esprits à la créance de la détraction, par le sentiment qu’il donne d’une véritable amitié. Au contraire de l’autre, de qui l’impudence témoigne tout ouvertement qu’il a plus de haine, que son ennemi de vice. La première espèce de médisance est des lourdauds, et la seconde n’appartient qu’aux esprits raffinés. Aussi Polybe nous assure qu’elle est de la Cour, qu’elle approche des princes, et que les courtisans, qui ont l’humeur trop civile pour présenter des calomnies toutes crues aux rois, ont inventé ces déguisements pour se rendre agréables.
30Quatrième discours Des causes de la médisance, et laquelle est la pire de toutes
Une des plus ordinaires et des moins coupables causes de la médisance, c’est la légèreté d’esprit, dont l’imprudence est aussi prompte à parler, qu’elle est soigneuse de faire choix des choses qu’elle publie.
Il n’y a que trop de personnes qui, sans aucun dessein formé de nuire aux autres, ne taisent rien de ce qu’elles savent de leurs déportements. Aussitôt qu’on leur a confié une parole importante, ou qu’elles ont recueilli un bruit de ville, il faut chercher un voisin pour lui faire part des nouvelles. Jamais un homme de cette humeur n’aura l’estomac mauvais, ni l’haleine puante, pour avoir laissé pourrir le secret d’autrui dans sa poitrine. Cette excuse peut servir à un philosophe de jadis, mais elle ne vaut rien pour un éventé d’aujourd’hui, qui a bien de la peine de ne se pas confesser à tout le monde. L’obliger à tenir le silence, s’il lui reste un seul mot à dire, c’est le mettre au hasard de crever, ou du moins de souffrir de cruelles tranchées. Élihu, le plus jeune et le moins discret des amis de Job, avait cette 31maladie, quand il se disait gros de paroles, et qu’il comparait son ventre à un muid de vin nouveau sans soupirer.
L’intempérie qui cause ce flux de langue, vient assez souvent, au détracteur, du désir qu’il a de faire savoir qu’il est homme d’intrigues, qu’il a des correspondances partout, et qu’il n’arrive rien dans le pays qui ne passe chez lui avant que de se produire. On veut persuader par ce moyen, que le bureau d’adresse a changé de place, et que si quelqu’un est en peine d’un bon avis, c’est en sa maison qu’on le trouve. Ce désordre passe quelquefois plus avant : parce que si le personnage qui débite ainsi la réputation d’autrui se pique de galanterie, il dira franchement qu’il n’y avait que cette demoiselle et lui qui sussent, un mois auparavant, ce que chacun voit de sa vie. À peine souffrira-t-il qu’il y ait une femme de mauvais bruit dans une province qu’il ne connaisse, afin qu’on pense de lui qu’il est l’Adonis de toutes les dames, et qu’il n’y a des soupirs et de l’amour, que pour son mérite. Pauvre sot, qui se persuade qu’il y a de la gloire au commerce d’une personne infâme. Pauvre aveugle qui ne voit pas que cette vanité 32le fait passer pour menteur, et qu’il est si peu soupçonné de dire vrai, que jamais il ne parle mal d’une femme qu’il n’en fasse l’apologie.
L’humeur contraire à celle des légers, n’est pas toujours innocente des péchés de la langue ; un homme grave et sérieux a souvent trop d’inclination à juger mal des autres, et de la liberté de communiquer ce qu’il en pense. La haute idée de la perfection ne se pouvant mieux exprimer que par le mépris et le rebut des plus exactes vertus, un critique croit qu’on le prend pour un jugement relevé et pour un sage parfait, quand il improuve ce que les autres louent. Aux occasions de parler du mérite de quelqu’un, ou bien il se tait sans se découvrir, ou bien il s’explique avec beaucoup de modestie. Il a si peur de donner des fausses louanges qu’il supprime les véritables, et d’être trop libéral qu’il en devient sordidement avare. Le défaut et le mal de cette procédure, c’est que ce bon ménage de paroles, vient plutôt du désir qu’on a de donner une haute estime de sa prud’hommie, que d’une parfaite et véritable inclination à la justice. Le silence parle plus alors de la propre sagesse, qu’elle ne se tait de la 33vertu, qui peut sans présomption, exiger des éloges. Que si la vie d’un pécheur mérite du blâme, ces capables têtes, qui prétendent à une grande réputation de prudence, n’ont garde de condamner doucement ce qu’ils devraient amoindrir ou cacher, si la charité en était crue et non pas la vaine gloire.
Je me laisse aller insensiblement à toucher une troisième cause de la médisance : c’est la superbe, qui est aussi véritablement la mère de la calomnie que de tous les vices. Bien davantage, j’ose assurer qu’elle est sa chère fille, et qu’elle a des sentiments pour elle qui lui manquent pour ses autres enfants. L’orgueilleux prend si bonne part aux louanges publiques, qu’il croit aisément qu’on lui vole tout ce qu’on en défère aux bonnes qualités d’autrui. Voilà d’où il arrive que, pour être singulier et recueillir l’approbation générale de l’excellence, il tâche de faire paraître tout le monde coupable. Pour être jugé blanc, il noircit ses rivaux ; et afin qu’on rende hommage à sa seule vertu, il montre, autant qu’il peut, que tout autre que lui en est indigne. Il n’y a pas, à son avis, un mérite qui ne soit indigne, une imperfection qui ne soit 34notable. Il amoindrit la vertu, pour lui faire une plus petite part de la louange, et il augmente les défauts, pour leur faire porter la plus grande du blâme. En quoi, à dire la vérité, il se met finement dans le droit de posséder la gloire, au moins par déférence, et se retire à couvert de la honte, en cédant à un compagnon sa première hypothèque. Le soleil ne serait qu’un petit ambitieux s’il laissait luire les astres en sa présence : pour être le monarque du ciel, il doit éteindre les étoiles. Un superbe se sert de cet artifice, ôtant tout le jour et l’éclat à ceux qui lui peuvent disputer l’estime des hommes. Son injustice, est pourtant plus criminelle que celle de ce glorieux père du jour, parce qu’il étouffe la clarté d’autrui avec les ténèbres de sa calomnie, là où les astres se retirent et se cachent par respect devant la source de la lumière. De sorte que le soleil éblouit plutôt les étoiles de la pompe et de l’excès de ses rayons, qu’il ne les aveugle par l’influence de quelque malignité. Cela m’obligerait de dire que le médisant est un peintre qui rehausse les couleurs par l’ombre et l’enfonçure qu’il 35donne aux personnes qui l’environnent. Et cette adresse aux termes de l’Évangile se doit appeler l’art du pharisien
, puisqu’à son imitation, le détracteur abaisse seulement le publicain pour se relever, décrit ses mœurs pour donner une belle idée de son mérite.
À l’orgueil il faut joindre l’envie, qui s’amaigrit toujours de l’embonpoint d’autrui, et qui pour soulager le déplaisir que sa prospérité lui donne, diminue de tout son pouvoir les avantages qu’il possède, et enfle les vices dont elle le croit souillé. Saint Azare discourant en la présence de Ferdinand, roi de Naples, des moyens de conserver la vue, avait bonne grâce de dire que la meilleure lunette du monde était l’envie, d’autant qu’elle faisait paraître les biens du prochain beaucoup plus grands en l’apparence de l’espèce, qu’ils n’étaient dans la vérité de l’objet. Sa pensée n’a pas néanmoins toute sa pointe, si l’on n’ajoute qu’elle use de la même imposture, quand elle découvre ses maux. Jamais l’envie ne voit de légère imperfection : tous les fétus qu’elle regarde dedans l’œil d’un autre sont des poutres. Ces petites verrues qui échappent, 36dans un beau visage, à la recherche des plus curieux, lui semblent (pour parler avec un ancien) de grosses montagnes. Ce qu’il y a de plus mauvais en cette passion, c’est que les avantages d’autrui lui causant de la peine et ses pertes de la joie ; elle donne commission à la langue de lui ôter ce que la vertu produit de plus éclatant, qui est la louange et l’opinion publique. Bien plus, sans être contente de cette injustice, elle lui veut ravir la vertu même, tâchant de faire passer tout ce qu’il y a de réel en sa personne, pour des chimères et des fantômes. À n’en point mentir, si l’on fait réflexion sur les causes de la médisance, on trouvera que l’envie n’est pas une des moins universelles.
Mais que cette sale jalousie soit un des plus ordinaires principes du mauvais mouvement de la langue, on peut douter si la haine n’a point une influence plus générale et plus maligne. Nous avons deux grandes passions en nous, dont tous les soins ne travaillent qu’à l’intérêt de son propre sujet, l’amour et la haine : l’amour déguise nos fautes et farde nos vices ; la haine exagère ceux d’autrui et défigure davantage leur laideur, par les vilains traits qu’elle y 37ajoute : quand on a de l’aversion pour une personne, quelque motif qui nous la fasse haïr, nous lui procurons tout le déplaisir que nous pouvons. Pourvu que nous soyons contents, nous ne nous soucions pas d’être injustes : quand nous voyons souffrir notre ennemi, nous pensons être à notre aise. Cette joie que la haine recueille des dommages et des pertes étrangères, la porte à chercher les moyens de les procurer ; et comme elle n’en a point de plus facile que la calomnie, elle lui donne autant de liberté qu’elle a de malice. On ne peut toujours tuer son ennemi ; il est quelquefois dangereux, de ravir ses héritages ; mais les plus faibles sont pour l’ordinaire les plus puissants pour lui ôter la réputation. Un misérable sans bras et sans mains, un lourdaud qui manque de crédit et d’adresse, peut médire s’il a une langue. Qu’on juge ce que la haine peut commander, au détracteur, du violent appétit de vengeance qu’elle inspire ordinairement aux hommes ; et je m’assure que si l’on dit avec Horace que l’envie est le dernier monstre d’Hercule, le médisant est le plus familier esclave de la haine. Que s’il arrive qu’un ennemi 38soit coupable des mêmes crimes qu’il marque dans son adversaire, c’est pour lorsqu’il ne l’épargne pas et qu’il donne une entière liberté de parler à la langue.
Car les méchants, au rapport de Grégoire de Nazianze, croient excuser leurs vices, en leur trouvant de la compagnie. Un criminel est trop honteux quand il est tout seul à la chaîne ; s’il a des complices de son péché, il croit avoir des médecins de sa peine. Cela vient de ce que l’imagination se flatte aisément de cette pensée, que ce qui est commun à plusieurs, n’est honteux à personne. Comme si la peste n’était pas une maladie, pour être un mal épidémique ; et que la migraine dût passer pour un fâcheux accident, parce qu’elle n’attaque que les grandes têtes. Encore, un vicieux se peut persuader que la censure des gens de bien aura de la peine de le choisir dans une grande foule : de la même façon que le doigt ne peut trouver l’objet d’une espèce multipliée. Et partant, il se fait autant qu’il peut de compagnons de crime, par la médisance, afin de détourner de soi ou le blâme ou la peine d’une vie reprochable et criminelle.
Je ne saurais oublier, dans 39le dénombrement des causes de la calomnie, une certaine accoutumance, qui nous porte trop familièrement à l’outrage de nos frères. Mais certes, je ne puis souffrir que la plupart des hommes excusent leurs mauvais discours, sur ce qu’ils disent que s’ils parlent du prochain, ce n’est que par coutume. Quand on s’accuse de cette faute, on croit l’avoir excusée si l’on ajoute que ce n’est que par forme d’entretien, non pas qu’on ait mauvaise volonté pour la personne. Eh quoi ! n’est-ce point de mauvaise volonté de découvrir les défauts de son frère ? N’est-ce point de mauvaise volonté d’en faire la conversation et de publier tout ce qu’on en sait d’infâme ? N’est-ce point de mauvaise volonté de le déchirer en bonne compagnie, et de l’exposer au mépris de ceux qui l’avaient en estime ? Mais cela n’arrive que par accoutumance ; ce n’est qu’une mauvaise habitude qu’on a ; ce n’est que par raillerie. Vraiment ! voilà une excuse fort considérable. On n’offense donc plus la majesté de Dieu après qu’on s’est fait une coutume de blasphémer son saint nom ; on ne mérite la corde qu’au premier larcin, parce que les autres se font par habitude ; 40et ce n’est pas être meurtrier quand c’est en riant qu’on tue. Et je vous prie, qui mérite mieux le pardon, celui qui n’a péché qu’une fois, ou cet autre qui en fait un ordinaire ? Qui nous doit être plus odieux, celui qui médit de nous pour se venger, ou cet autre qui, sans être sollicité d’aucune injure, cajole de nous par divertissement, et passe notre réputation en raillerie ?
C’est se trahir soi-même, et augmenter sa médisance au lieu de l’amoindrir, de dire qu’elle ne part ni de haine, ni d’envie. Plus on est désintéressé à discourir d’une personne et moins on a de passion qui commande, plus on est dangereux à sa vertu. On ne vous croirait peut-être pas si l’on voyait quelque violent transport, ou quelque forte jalousie qui vous possédât : cette seule persuasion que c’est sans dessein que vous parlez, dispose ceux qui vous écoutent à une facile créance. Et puis, si vous n’êtes poussé d’aucune passion, il vous est aisé de vous taire. Voulez-vous, pour couler une heure de temps et pour un maigre plaisir, donner sujet à un innocent qui ne vous a jamais offensé, de passer sa vie en regrets et en larmes. Encore le détracteur mérite quelque 41sorte d’indulgence, quand une puissante cause le presse à médire ; si la vôtre est légère, vous êtes d’autant plus blâmable d’y consentir, qu’il vous était facile de vous en défendre. Voilà les plus ordinaires causes de la calomnie ; voilà les parents de cette mauvaise fille. La pire de toutes, c’est la plus dommageable à la vertu : de moi, je tiens que c’est celle qu’on excuse. Qu’on pèse mes raisons pour juger mon sentiment.
Cinquième discours Du sujet de la médisance : qu’elle est le vice de tout le monde, et d’où vient qu’on blâme plus volontiers qu’on ne loue
J’entre d’abord dans les preuves de mon problème avec appréhension de me faire autant d’ennemis que je prétends de montrer de coupables. Et certes, à bien peser la honte d’un vice si lâche que la calomnie, je crois qu’il n’y a point de patience, quelque vertueuse qu’elle soit, qui ne s’en défende de tout son pouvoir. C’est un reproche injurieux, à un homme d’honneur, de le rendre sujet aux faiblesses communes de la nature : mais ce lui doit être une injure plus sensible, de le salir des vices de la populace. Dans cette connaissance 42certaine que peu de gens prendront part à ce discours, et que beaucoup de personnes s’en peuvent offenser, j’ai presque laissé un dessein que je voyais inutile, et que je pouvais appréhender comme dommageable. Toutefois, l’expérience générale pouvant assurer chacun en particulier de la vérité que j’avance, et les plus grands saints étant pour moi, par l’aveu de ce défaut, je ne saurais craindre d’offenser que ceux qui ne veulent pas guérir.
Une des plus belles âmes que la religion ait élevées, depuis que l’Évangile est reçu, confesse de soi que sa langue lui a plus fait de mal que tout le reste de ses membres : l’œil, qui est le premier voleur de l’innocence ; le cœur, qui est si disposé à prendre de mauvaises flammes ; l’imagination même, qui s’échappe si tôt, et qui glisse si dangereusement, respectèrent toujours sa vertu ; sa bouche seule manque de discrétion. On croira néanmoins aisément, que saint Bernard avait quelque soin de se régler, et qu’une conscience si nette ne perdait pas sa pureté dans toutes sortes de rencontres. Saint Jérôme avertit Célante, dans l’instruction qu’il lui adresse, que les plus sérieux et 43les moins portés au vice, ne sont pas toujours exempts de celui de la langue. Il ajoute de plus, que la médisance est le dernier piège de Satan : et qui ne sait que la malice de cet ennemi est constante jusqu’à la fin, et sa rage présomptueuse jusqu’à tenter les plus éminentes saintetés. Que s’il n’épargne personne, et qu’il attaque le faible de chacun, ne faut-il pas conclure que tout le monde a quelque inclination à médire, puisque c’est le dernier lacet que le diable tend aux hommes.
Hélas ! qu’il n’est que trop vrai qu’on a vu des personnes relevées en dignité, avancées en âge et considérables en vertu, qui ont vaincu la volupté, méprisé les richesses et fui les honneurs, pour se rendre après à la détraction. Elles ont mieux aimé perdre la charité qu’un mauvais mot, et soulager une petite démangeaison qui les incommodait, que de retenir avec générosité un ressentiment qui peut-être n’était pas juste. Mais, disait Éliphaz, qui pourra tenir sa langue, quand elle a sujet et moyen de parler ? Dieu lui a donné des racines pour la lier comme une bête farouche dans la bouche, qui est sa caverne. Il l’a fermée de dents, qui lui font une 44forte barrière ; les lèvres lui servent au dehors d’une défense détachée, et toutefois, cela ne suffit pas pour l’arrêter. David qui avait vaincu des lions, craignait sa langue ; et quoiqu’il eût mis une sentinelle à la bouche, il demandait à Dieu qu’il lui donnât de nouvelles gardes, et qu’il l’enfermât sous de bons verrous. Saint Augustin pesant les paroles de cet illustre prophète, remarque qu’il est fort à propos d’apporter toutes ces précautions à la langue, et que celui qui en est le Créateur ne l’a mise dans un lieu si humide et mouillé que la bouche, que pour nous donner avis qu’elle glisse et s’échappe facilement.
Peut-être n’est-ce pas une réflexion hors de notre sujet, de considérer que la nature, qui double les organes des autres sens, ne nous donne qu’une langue. Ce n’est pas un cas fortuit, mais une Providence sur l’homme, que Dieu nous ait composés de la sorte. Il nous a donné deux yeux et deux oreilles, pour nous assurer davantage le service d’une faculté si nécessaire que la vue et l’ouïe ; mais quoique la langue fût d’un usage aussi ordinaire que les autres sens, et qu’il nous fût impossible sans elle d’entrer en commerce 45avec les hommes, la bonté de Dieu a plutôt choisi de nous voir souffrir dans le besoin d’un organe si universel, que de nous exposer aux incommodités d’un ennemi si dangereux. Et comme quoi notre raison gouvernerait-elle deux langues, vu qu’elle n’en peut tenir une seule ? N’aurions-nous pas sujet de craindre qu’elles se disent des injures l’une à l’autre, au défaut de quelque autre objet. Un grand homme, général de l’ordre de saint Dominique, répondait à ceux qui le consolaient de la perte de l’un de ses yeux, qu’ils auraient raisons de se réjouir avec lui, puisqu’il avait recouvré la moitié de son innocence. Croyons hardiment, que nous avons notre vertu toute entière quand nous sommes muets, et que Dieu, ne nous donnant qu’une langue, il a voulu que nous fussions au moins vertueux à demi, ou que nous ne fussions pas entièrement mauvais.
Dirai-je, pour montrer qu’il est difficile de trouver une personne qui soit exempte de détraction, qu’un homme qui ne parle point mal d’autrui est aussi rare que celui qui fait toujours bien, et qu’il n’est pas plus aisé de voir un muet volontaire, que de rencontrer 46un vertueux héroïque. Véritablement, les stoïciens qui savaient assez la morale, n’avaient point d’autre mot pour exprimer leur sage, que de l’appeler un homme sans médisance
. Saint Jacques passe bien plus avant, puisqu’il assure que celui qui ne laisse point faillir la langue est parfait. Que s’il faut ne point broncher en ses discours pour avoir la perfection, et qu’un homme soit accompli s’il est discret à parler, on ne peut nier, ces deux choses étant réciproques, que la détraction ne soit le vice de tout le monde, puisqu’on ne voit presque pas un homme sans défaut.
Où trouvera-t-on une personne toute pure de ce reproche ? Aristide le plus homme de bien de la Grèce, médit des Thémistocle ; Palamède ne pardonne pas à son ami ; les saints s’accusent de cette infirmité. Mais pour prouver par raison un vice que nous sentons par nécessité, je veux en toucher trois qui me semblent conclure.
Il n’y a personne qui n’aime le plaisir, que ceux qui haïssent la félicité, dont il est la première et la plus délicieuse production. Toute la nature n’a point d’autre aiguillon pour se porter à l’entretien du commerce, que nous admirons dans 47toutes les parties. Aristote n’a pas oublié que la Providence de Dieu n’a point donné d’autre attrait aux animaux pour les conduire à certaines actions qui leur sont pénibles, et qui pouvaient faire honte à la raison, que la volupté. C’est elle qui promène les oiseaux dans l’air, qui pousse les poissons dans les abîmes de la mer, et qui fait trouver des délices aux bêtes sauvages, parmi l’horreur des plus noires forêts. De cette inclination générale et de cette impression naturelle au plaisir, il est aisé de recueillir que tous les hommes sont enclins à la médisance, parce qu’il n’en est point qui ne penche au plaisir. Saint Grégoire, le théologien, dit qu’il n’y a rien de si doux que la détraction, et que de toutes les joies, il n’y a point qui chatouille plus sensiblement l’homme. Tout le monde apprend, de son expérience, que nous avons moins d’ardeur pour les objets agréables que de crainte des importuns, et que nous fuyons plus la douleur que nous ne cherchons la volupté. Et toutefois il n’est point de tourment qui lie la langue ; les bourreaux et les tyrans ne lui ont pu commander le silence, parmi les chaînes et dans les 48chaudières bouillantes. Quelque effort que nous fassions pour contraindre notre bouche à retenir quelquefois une parole, elle nous échappe. Il faut croire que le plaisir qu’il y a de parler est violent puisqu’il surmonte toutes nos peines, aux moindres desquelles nos plus considérables joies cèdent.
Une autre puissante raison fait clairement voir que la détraction est attachée à notre nature, et que si quelqu’un de ses individus n’est médisant en effet, il l’est au moins dans sa racine. L’homme est dans le monde pour y commander ; s’il y rencontre des fers, c’est contre la fin de sa naissance et le dessein de celui qui lui a donné l’être. C’est donc à lui de juger, la qualité de juge étant jointe ou faisant partie de celle de souverain. Aussi, n’y a-t-il rien que nous conservions avec plus de jalousie que la liberté de nos sentiments ; quiconque veut irriter toutes nos passions, c’est assez qu’il entreprenne de nos opinions et qu’il s’ingère de gouverner nos pensées. Or, qui ne voit que c’est entreprendre sur notre esprit, que de l’empêcher de produire les arrêts qu’il fait par les paroles qu’il fournit à la langue ? Soit que nous pensions 49hautement de la vertu d’autrui, soit que nous condamnions son vice, rien ne nous presse avec tant d’effort que de montrer ce qui se cache dans nos cœurs.
Ce discours me porte à toucher une troisième raison, qui prouve au moins que la plus grande partie des hommes est médisante. Deux choses parlant universellement nous dérobent la vérité : la bienveillance, et la haine. La première nous fait quelquefois approuver le vice, et la seconde nous porte trop souvent au blâme de la vertu. Il n’est pas besoin d’une fort grande lumière, pour connaître qu’il n’est point d’esprit qui se balance également entre ces deux passions. Ces écoulements subits, qui sans délibération nous font prendre parti au rencontre de deux personnes inconnues, déclarent assez qu’il n’y a point de place à l’indifférence dans notre âme. Or, si elle aime, elle est libérale de louange ; si elle hait, elle est prodigue de reproches. Mais il est à noter, suivant la remarque de Sidonius Apollinaris, que l’homme a beaucoup moins d’inclination à la louange d’autrui qu’à son blâme, et qu’il est plus né à la satire qu’à l’éloge. La source de cette tyrannie, qui nous ôte la 50liberté de nous déterminer avec justice ou qui prévient au moins tellement notre raison qu’elle ne peut juger sainement, vient de la corruption du péché. Ce n’est pas une des moindres pertes que l’homme ait faite, en perdant l’innocence originelle, que de ne pouvoir juger des choses avec une équité qui ne biaise jamais au droit. Qu’on ne s’étonne donc pas s’il blâme plus volontiers qu’il ne loue, puisque qu’il lui est plus naturel dans le désordre du péché d’avoir de mauvaises pensées d’autrui, que d’en recevoir de bonnes.
Peut-être ne touchera-t-on pas de loin la cause de cette avarice de paroles, la faisant naître de ce désir d’excellence, que tous les hommes apportent avec eux du ventre de leurs mères. La louange est un tribut et une légitime reconnaissance qu’on doit au mérite : partant, ce n’est pas merveille que les hommes aient de la peine de s’en acquitter. Parce que l’imagination nous persuadant, sans user de beaucoup d’artifice, que l’acquit d’un devoir est un témoignage de sujétion, nous choisissons plutôt d’être injustes que de paraître inférieurs. Notre erreur passe bien plus outre, car nous croyons sottement, 51que le rabais des autres nous relève, et que si nous montrons que quelqu’un ne mérite pas une louange légitime, nous en sommes dignes. Mais cette illusion ne vaut rien que pour nous tromper nous-mêmes, d’autant que ceux qui jugent notre jugement, ayant la même inclination que nous, estiment bien plutôt que nous sommes envieux de la fortune d’autrui qu’équitables juges de son mérite.
Sixième discours Quelles personnes sont plus sujettes à la médisance
Si nous croyons la physionomie, ceux qui découvrent les gencives et qui haussent la lèvre de dessus en parlant, ne sont pas à couvert du soupçon de la médisance. Aristote, de qui nous avons cette remarque, en tire la conjecture du rapport que ces personnes-là ont avec les chiens, qui rechignent pour mordre. Cette pensée peut-être soutenue de beaucoup de passages de l’Écriture, qui traite souvent les détracteurs de dogues, et qui compare leur injurieux babil au jappement importun de ces animaux. Le même philosophe y ajoute ceux dont la poitrine relève par excès, ou qui s’enfonce notablement. 52Ceux qui ont le dos plat et les épaules avalées n’ont pas de plus favorables traits, puisqu’on observe que leurs meilleurs amis n’évitent pas leurs langues.
Sans s’arrêter au visage et à la taille du corps, qui trompe notre jugement, ni croire Saturne ou Mercure, qui ne disent pas souvent vrai, il est certain que ceux qui participent davantage des causes générales de la calomnie, y ont une inclination particulière. Plus un homme a de haine ou d’envie, plus sa mauvaise humeur le porte à mal parler. Néanmoins, pour descendre à quelque chose de plus individuel et ne se pas toujours tenir dans une proposition confuse, je dis premièrement, que ceux qui possèdent moins de la qualité qu’on estime dans une autre personne, s’ils n’ont du courage, ils ont de la médisance. Ainsi les pauvres reprochent les riches, les idiots méprisent les doctes, les lâches blâment les vaillants, et les laides décrient les belles. C’est un artifice de l’amour-propre, de faire peu de cas des avantages qu’il voit et qu’il n’a pas, afin de persuader que le défaut qu’on souffre est un choix de jugement et non pas une disgrâce de nature. On croit suffisamment 53ôter le prix et l’estime à une vertu, quand on feint d’en avoir du mépris. Qui ne pense se couvrir contre les mauvais jugements, et parer au décri, lorsqu’il blâme ce qui lui manque et qu’il décrédite les vertus d’autrui comme de notables défauts. Il n’est pas aisé d’acquérir la perfection, mais il est facile à tout le monde de feindre de la mépriser.
Voilà d’où naissent tant de reproches contre ceux qui écrivent ou qui parlent aujourd’hui avec quelque soin. Voilà ce qui fait crier si souvent qu’on apporte plus d’étude à bien dire qu’à bien faire. Voilà ce qui donne tant de mauvaise humeur contre la mode, et qui fait passer tous ceux qui ne sont pas barbares pour des corrupteurs qui gâtent l’éloquence et la piété, ou pour des vains qui ne cherchent que de la gloire. Ce n’est pas assez que les plus beaux ouvrages de l’Antiquité aient autant de pompe et d’ornement que de solidité ; que les pères de l’Église, et particulièrement les Grecs, écrivent avec toute la bonne grâce d’Isocrate. Ce n’est pas assez que saint Augustin ne blâme point les belles paroles, ni que Lactance et Grégoire de Nazianze assurent qu’il s’en faut servir, pour ruiner cette dangereuse 54persuasion qu’on ne saurait énoncer que des sottises avec majesté. Ce n’est pas assez que ceux qu’on accuse disent qu’ils sont ce qu’ils peuvent, ni qu’ils protestent que s’ils ont quelque bon mot, ils n’ont point de mauvaise intention. On veut qu’ils soient coupables, parce qu’ils s’efforcent de ne plus parler comme on parlait au temps que les Goths occupaient la France, ou pour mieux dire, parce que ceux qui les réprouvent, ne sauraient parler comme eux. Cette finesse est pardonnable, puisque le renard, qui n’est qu’une bête, s’en sert bien dans la fable, tâchant, après avoir perdu la queue, de persuader aux autres que cet ornement est incommode.
Immédiatement après ces détracteurs, il faut mettre ceux qui naturellement sont éloquents et parleurs. Cette réflexion est d’Isocrate contre Euthymius, qui peut-être lui en avait fourni l’exemple. Prenons-en la preuve par opposition des contraires. Ceux qui ont de la peine de s’expliquer, ou bien pour avoir l’esprit paresseux, ou la langue pesante, ne se hasardent pas ordinairement à de grands discours. La raison est que rien ne couvre mieux leur défaut que leur silence, et qu’en 55se taisant, on les peut prendre pour des sages. Il arrive tout autrement à un homme disert, parce que la facilité qu’il a de parler le porte insensiblement dans de longues harangues. Que s’il est piqué au jeu, comme l’on ne dit jamais mieux que lorsqu’on dit mal de l’objet de son aversion, il se laisse aller avec joie à la calomnie, à cause du plaisir qu’il a d’entretenir la compagnie, et à raison de celui qu’il sent à se venger d’un ennemi.
Ceux de même profession, et principalement les gens de métier, n’ont pas peu d’inclination à médire. L’intérêt leur en donne le motif et leur suggère cette finesse. Par diversion ils attirent à eux le commerce des autres boutiques ; ils croient, et souvent avec trop de succès, que le décri de la marchandise des autres, met la leur à l’enchère. C’est ce qui leur aiguise le babil, qui leur fait trouver la mesure des voisins trop courte, qui contrefait leurs étoffes, et qui les déguisent en affronteurs et en tyrans.
Gilbert d’Erfort avait coutume de raconter à un de nos évêques de Chartres, que lorsqu’il était simple religieux, il parlait volontiers de ses prélats, et qu’étant prieur, l’abbé servait de butte à sa langue. Après, 56comme il fut élevé à la crosse, il disait qu’il attaquait les évêques, et qu’il ne leur pardonna que quand il fut leur frère, attachant par après sa médisance à des objets plus illustres. Pierre de Salisbery, qui rapporte cette histoire dans son Polycraticon7, assure que ce bon prélat s’humiliait, et qu’il y avait plus de modestie dans cet aveu, qu’il n’y avait de malice dans sa faute. De moi, je n’ai pas beaucoup de peine à croire que ce grand homme parlait le langage des saints, qui trouvent toutes leurs imperfections notables, et qui ne pardonnent pas à leurs moindres et plus légères infirmités. Je crois pourtant qu’il prétendait autant nous instruire que s’humilier, car il est certain, et l’expérience le montre, que pour l’ordinaire, les inférieurs blâment ceux qui les chargent. Les plus petits artisans veulent entrer dans le cabinet de leurs princes, ils se font de leur conseil, et quoiqu’ils n’aient pas l’esprit de bien mettre un soulier en forme, ils se mêlent de réformer leur conduite. Si quelque chose choque leur capable tête ou n’y peut entrer, ils dénouent leurs langues et font souffrir le reproche des plus lâches vices à sa plus 57éclatante vertu. Ces hommes extraordinaires, dont les services immortels méritent les applaudissements de tous les siècles, sont contraints trop souvent d’ouïr toutes les injures de ceux qu’ils rendent bienheureux. Mais ces perroquets de boutique meurent, et leur brocard tombe dans la boue, tandis que ces éminentes vertus passent, et s’avancent dans la mémoire de la postérité. Sans chercher beaucoup la cause de ce dérèglement, j’estime qu’un sujet et un inférieur se porte à cette injustice, par l’intérêt du soulagement de sa peine. Il est impossible parmi tant de biens que nous tirons du soin d’un maître, que nous n’en souffrions quelque petit mal. Si sa douceur nous flatte, son autorité nous blesse. Si son bienfait nous oblige, sa vigilance nous importune. Si la louange nous éveille, son blâme nous fâche. Il n’y a rien d’étrange, — la faiblesse de l’homme considérée, — qu’il s’oublie du bien et qu’il se plaigne du mal. C’est ainsi qu’on se soulage, lorsqu’on n’a point de plus puissant remède à la douleur ; pourvu qu’il nous soit libre de montrer notre peine, nous pensons être exempts de son incommodité, et au cas que l’impatience 58attaque notre sujétion, on ne manque pas de ruiner sa servitude en détruisant l’empire de son maître : pour n’être plus inférieur, on abaisse celui qui est au-dessus de nous, et pour ôter nos chaînes, la médisance le dépouille de sa vertu. Voilà un effet de la liberté naturelle de l’homme qui ne peut rien voir au-dessus de soi, et qui ne se fait au moins des égaux, si l’ambition ne lui peut trouver des esclaves. Absalon ne disait-il pas au peuple, que s’il eût été roi, il lui eût rendu bonne et prompte justice. Sa malice se voulait tirer de sujétion et faire voir qu’il méritait la couronne, en montrant que son propre père en était indigne.
Le respect que j’ai pour ces têtes blanches qui nous apprennent la sagesse, m’empêche de faire une remarque qui les offense. Toutefois, je crois qu’ils s’aiment moins que la vérité, quoique parfois elle les accuse. Aristote, qui peut-être n’était pas jeune lorsqu’il écrivit son excellente rhétorique, assure au quatorzième chapitre du second livre, que les vieillards sont un peu médisants, et qu’ils n’ont pas toute l’équité qu’ils doivent au mérite. Ils blâment, dit-il, les belles actions d’autrui, non pas avec 59un esprit d’ennemi, mais pour l’humeur de critique ; ils ne prétendent pas de les courir de reproche, ils veulent seulement se décharger de leur bile. Ils prennent médecine par la langue, et tâchent de vomir leur poison sans dessein d’en infecter personne. C’est donc le chagrin et non pas la malice, qui rend la vieillesse médisante. On peut encore ajouter que ce vice leur vient de l’inclination qu’ils ont à bien juger de leur temps : l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes les porte souvent dans la détraction. À les ouïr, le soleil de nos grands pères était bien plus beau que le nôtre. La vertu d’aujourd’hui n’eût passé que pour vice, lorsqu’ils vinrent au monde. Ils croient que toutes choses se corrompent et se défont avec leur tempérament et leur sang : cette opinion pique leur colère contre les mœurs de la jeunesse, et donne sujet aux atteintes de leurs langues. Toutefois, cette imperfection peut venir d’une cause moins importune que le chagrin, et plus innocente que l’amour-propre. La longue expérience des ordinaires déguisements des hommes fait que, pour avoir été longtemps spectateurs de la grande comédie du monde, ils 60en sont juges trop sévères. Ils ne veulent pas être trompés, en se hasardant de bien penser d’autrui, ni trompeurs en leur donnant de la louange. On croit aisément qu’il y a plus de justice où il y a moins de péril ; et qu’il vaut mieux se taire du bien que d’estimer le mal. De ce principe peuvent procéder beaucoup de mauvais effets, puisque de plus belles apparences il peut naître de mauvaises conjectures, et des jugements fort téméraires de la plus fausse vraisemblance.
Sans doute, les femmes me sauraient mauvais gré si je ne leur trouvais place dans ce dénombrement. Je ne veux pas néanmoins qu’elles m’aient cette obligation ; je pourrais craindre que leur grand-merci ne fût une preuve de ce vice que Philostrate leur attribue en la vie du fameux Tyanée. Saint Bernard qui n’avait point, comme je crois, ni de sale ni d’injuste passion pour leur sexe, assure qu’elles babillent quelquefois avec tant d’ardeur que leur haleine n’est pas libre, et qu’elles ont si hâte de médire qu’elles n’ont pas le loisir de respirer. D’autres, moins favorables que lui, disent que la détraction est la différence de leur sexe et, comme la seule raison nous constitue 61et établit hommes, la calomnie les fait femmes. Il y peut avoir un peu de haine dans ce discours, mais je crains aussi qu’il n’y ait trop de vérité. Si la médisance est l’occupation de ceux qui n’en ont point et la besogne des fainéants, qui a plus de loisir que les femmes ? Si la médisance se trouve bien avec la légèreté : quelques-uns attribuent cette qualité à leur esprit. Si l’envie naît de notre défaut et de l’abondance d’autrui, et que cette production en cause une pire, qui est la détraction : on dit que les femmes sont envieuses, parce qu’elles sont pauvres. Si la calomnie suppose pour l’ordinaire une injure, ou véritable ou présumée, les femmes sont aussi faciles à recevoir que faibles à venger les offenses.
J’estime toutefois que l’impuissance de leur sexe est la plus universelle cause de leur médisance. N’est-ce pas un instinct que les animaux reçoivent avec la vie, d’employer ce qu’ils ont de vigueur ou d’artifice pour se parer ou rendre leurs injures. Les enfants qui ne peuvent faire du mal, en disent à ceux qui les offensent. La nature, qui n’a pas donné assez de courage aux femmes pour résister les outrages, ni de force pour les repousser, n’a pas manqué 62de leur fournir des larmes pour les pleurer, et une langue pour s’en plaindre. Ce sont des armes qu’elles emploient pendant leur vie, et qu’elles conservent même après leur mort. On remarque assez curieusement que la langue des femmes est une des dernières parties qu’elles gardent dans le tombeau : comme si elle se tenait prête à parler, même dans ce lieu où l’on n’est que pour pourrir. Je tiens d’un religieux digne de foi, que cette bénigne terre de Toulouse, qui rend les corps sans corruption, ôte seulement la langue aux hommes, qu’elle laisse aux femmes. Peut-être que Dieu, qui ne permet pas qu’une feuille se détache de sa branche sans congé, n’ordonne pas de cet accident sans mystère.
Ce n’est pas à moi de décider laquelle des nations est la plus médisante. Qu’Érasme attribue l’infidélité aux Africains, la cruauté aux Scythes, l’orgueil aux Parthes, aux Thraces l’ivrognerie, la délicatesse aux Sybarites, aux Milésiens la lâcheté, l’avarice aux Arabes, la stupidité aux Arcadiens, aux Cariens la bassesse, et le mensonge aux Candiotés. Qu’on dise avec le proverbe, qu’il y a trois mauvais Cappa ; pour moi, 63j’aime mieux ignorer beaucoup de choses, que d’offenser personne. La médisance n’est pas plus française qu’espagnole, elle n’appartient ni au Grec, ni au Romain ; c’est, à bien dire, le vice de celui qui l’a.
Septième discours Du principal objet de la médisance
Que c’est une bigarre disposition d’esprit que celle du médisant ; rien ne peut plaire à son humeur, ni éviter sa haine. Il attaque le mal, mais il n’épargne pas le bien. Il improuve le vice, il ne respecte pas pourtant la vertu. Il blâme le crime, mais il ne loue pas l’innocence. Bien davantage, sa malice est si peu réglée que de deux contraires, il forme les mêmes jugements. C’est trop peu d’être vertueux pour mériter son suffrage ; à moins que d’être inconnu, l’on ne peut fuir sa censure. Tous ceux qui ne provoquent pas sa colère, ne méritent pas pourtant son approbation. Soyez vicieux, soyez innocent, vous serez toujours condamné. Le bon et le méchant naissent sous une même planète pour lui ; que Saturne ou Jupiter nous regarde, si le détracteur nous voit, nous ne serons jamais que coupables : rien ne nous peut mériter ses bonnes 64grâces.
Themistius, savait bien le génie du médisant, quand il assure que deux choses opposées en contradiction, reçoivent le même traitement de son envie. Un philosophe négligerait-il son langage et le choix des paroles, il veut paraître grave ; se compose-t-il en ses discours, il entreprend sur l’éloquence ; reprend-il, il tranche du maître ; loue-t-il, il flatte. S’il n’approuve pas quelque chose, la mélancolie le ronge ; s’il le condamne, la bile l’échauffe. Hante-t-il la cour des princes, il s’oublie de sa condition ; se tient-il dans sa maison, il pourrit de paresse. Veut-il servir ou fuir la république, il est ambitieux ou inutile.
Comme il ne se trouve point de milieu entre le bien et le mal dans la morale, il n’y en a point chez le calomniateur entre détracter ou se taire. Le blâme est tout ce que le crime doit espérer de sa discrétion, et le silence, la plus grande faveur que la vertu puisse attendre de sa justice. Quoiqu’il soit vrai que rien n’échappe aux traits de sa médisance, et que tout irrite sa colère, il est néanmoins hors de doute que l’éminente vertu sert de principal objet à la langue.
Nous avons naturellement pitié de ceux dont nous voyons 65la disgrâce ; leur oppression nous fâche et leur mal nous intéresse à leur défense. On donne volontiers la main à un homme qui est tombé, et ce n’est qu’aux barbares que la faiblesse demande inutilement de l’appui. Peut-être que nos maux nous étant insupportables, l’image même que nous en avons en autrui nous importune et nous blesse. Il peut arriver aussi, que la bonté qui nous attendrit sur les désastres d’un malheureux, se réfléchit secrètement sur nous-mêmes : nous faisant espérer un semblable secours, dans une pareille infortune. Tout au contraire une éclatante prospérité nous déplaît, et comme une lumière trop vive nous éblouit, une fortune trop heureuse nous fâche.
C’est le plus grand désir de l’homme d’avoir beaucoup d’égaux, s’il ne peut avoir des inférieurs ; et de ne souffrir personne sur sa tête, au cas qu’il ne puisse élever la sienne sur les autres. L’envie, principale cause de la médisance a cette infirmité, qu’elle ne peut voir sans souffrir un autre bonheur que le sien. Elle néglige pourtant les petites fortunes, et ne se pique ordinairement que des éminentes. Semblable à la foudre qui méprise de toucher les bruyères et le 66thym, pour froisser la haute tête des sapins et des cèdres.
Les enfants ne reçoivent que trop souvent les maladies de leurs pères : un fils qui naît d’un homme incommodé, prend aussi bien ses gouttes et son calcul, que son héritage et son sang. Pourrait-il être sans cela un autre lui-même, et le représenter naïvement, s’il n’avait ses défauts et ses vices ? Une parfaite copie doit avoir tous les traits de son original. Le portrait qui n’a pas les yeux fendus, le nez aquilin et le menton nu, n’est pas de César, c’est celui de quelque autre. Il faut même que la peinture d’Antigonus soit borgne, pour être véritable.
Quelle merveille que la médisance ne s’attaque qu’aux grandes vertus, puisqu’elle tient des conditions de sa mère. Et certes, on a tant de sujet de croire cela de sa mauvaise humeur, que Platon, prescrivant un remède à la détraction, avertit son héros de devenir misérable et Thersite, s’il la veut éviter. David assure que la langue est un trait : celui qui se sert d’une flèche ne lui donnerait pas des plumes s’il n’avait dessein de la pousser en haut ; il ne faut que du poids pour tomber, les ailes y sont ou incommodes ou inutiles. 67Sans doute le Saint-Esprit ne comparerait pas la langue du calomniateur à ce bois volant, si elle ne s’attachait qu’aux choses basses.
Mais ne cherchons point de figure, puisque nous avons la vérité : y a-t-il un seul saint dans le Ciel, qui n’ait senti la dent d’un monstre si cruel. Qu’on me fasse voir une personne qu’elle ait toujours respectée, et je dirai que la médisance n’est plus injuste. Athanase, une des fortes colonnes de l’Église, a été magicien et impudique, si l’on la croit : son histoire est trop commune pour être ignorée. N’a-t-elle pas contraint le grand Chrysostome de montrer à toute une assemblée que son impuissance ne l’éloignait pas moins de l’impureté, que l’amour de la vertu. Quelque effort que fît l’éloquence de repousser le reproche dont on le chargeait, il fallut faire voir qu’il n’était presque plus homme, afin de persuader qu’il était chaste. Ces eunuques de l’Évangile (qui possible se voulurent être trop à la lettre) n’eurent point d’autre moyen de se mettre à couvert des mauvaises langues, que de découvrir ce que la honte doit tenir caché. Évagrius, Nicéphore et Zonaras rapportent, que Macédonius, évêque de 68Constantinople, et Méthodius, ne purent autrement se défendre des médisants. Qui croira que saint Jérôme (qui n’avait point d’autre maîtresse que la pénitence, quoiqu’il fût couché dans les haires et sur les cilices) n’ait pu se garantir de sa malice. On mit auprès de son lit (j’eusse mieux dit, auprès de son tombeau) un habit de femme, afin de croire qu’il y était avec elle. Cet affront ne lui fut pas à beaucoup près si sensible, que le reproche qu’on lui fit de caresser sainte Paule. Quelque vertu qu’il eût, il ne se put tenir de s’en plaindre à ses chères filles Aselle et Fabiole. Quoi, disait ce squelette vivant, Jérôme n’a-t-il pu faire l’amour que quand il a trouvé une vieilles ? Si l’âge et l’austérité n’avaient ridé son front et coupé ses joues, Cupidon n’eût-il pu me dresser des embûches ? Les fentes de son visage serviront-elles pour lui servir à se cacher ? Fallait-il que cette femme, qui ne pleure que de la cire, prêtât ses yeux pour me lancer des traits inéquitables ? Pauvre Paule, vous avez eu grand tort de quitter les délices de l’Italie et de venir perdre votre vertu dans une solitude. N’y avait-il point de courtisans à Rome, sans 69chercher en Bethléem un misérable hermite, qui a les cheveux gris et l’haleine puante ? Cruelle langue ne respectes-tu point la pourpre de tant de rois, dont Paule est la petite fille ? Ne crains-tu pas la puissance de tant de sénateurs, dont elle est mère ?
Pour moi, je ne me plains pas de souffrir ta médisance, puisque personne ne la peut éviter : je me tiens glorieux de l’estime que tu fais de ma vertu, puisque tu n’attaques que les innocences illustres. J’aurais tort d’ajouter d’autres exemples en une matière si commune, j’en laisse la recherche parce qu’elle est facile. Et puis qui se voudrait excepter de ce nombre glorieux, sachant que Dieu même passe par l’examen des langues, et qu’il soutient leur censure. Il n’est que trop d’impies qui parlent comme cet Alphonse d’Aragon, lequel osa blâmer Dieu de manquer de conduite. S’il eût pris conseil de lui, lorsqu’il créa le Ciel, beaucoup de choses, à son avis, n’eussent pas été mal faites.
Mais sans déterrer ce malheureux prince froissé d’un coup de foudre, n’est-il pas vrai que trop de gens pensent de Dieu avec mépris, et en parlent sans beaucoup de retenue. Combien y a-t-il de 70bouches criminelles qui reprochent sa Providence, et qui accusent sa justice ? Quand on demande s’il voit les actions de l’homme, et s’il a quelque soin des affaires du monde, n’est-ce pas lui dire qu’il manque d’amour ou de connaissance, qu’il est ignorant ou envieux ? Assurer qu’il est trop bon pour punir les péchés, c’est publier qu’il est injuste ; se plaindre de la trop grande sévérité, c’est blasphémer qu’il n’a point de miséricorde. Ne croyons pas qu’il n’y ait que les Atlantides, qui décochent leurs dards contre le soleil : quiconque murmure des saisons, il dit des injures à l’adorable Majesté qui les règle.
Que peut-on dire de cet homme d’abjection, que la lie du peuple a foulé d’injures et d’opprobres ? Est-il quelque honteux reproche qu’il n’ait souffert ? On lui a dit qu’il était le fils d’un manœuvre, ce n’est rien : on l’a gaussé d’aimer les festins et d’être sujet à sa bouche. À n’en point mentir, ces outrages sont sensibles, cela ne mérite pourtant pas d’être considéré. Ceux qui tenaient l’usage de la langue de son pouvoir, et qui eussent encore été muets s’il n’eût été pitoyable, l’appellent séditieux et l’accusent d’avoir commerce avec 71les démons. Où peut aller la médisance, pour passer plus avant ? Que saurait-elle inventer, pour être plus impudente ? Je me trompe ou le seul exemple du Sauveur fait clairement voir que la détraction se pique d’attaquer l’éminente et haute vertu. Le soleil ne fait que peu d’ombre dans son midi ; la puissance de ses rayons et la pointe de sa chaleur dissout et dissipe tout ce qui lui fait de l’obstacle.
Pour excellente que soit une innocence, son empire ne va pas jusqu’à tenir toutes les bouches indiscrètes. Il n’y a que trop de ces hiboux qui ferment les yeux à la lumière, et de ces mâtins qui jappent contre sa beauté. Elle n’aura pas plutôt tout le respect qu’on lui doit, que toute la récompense qu’elle mérite. Les hommes sont trop pauvres pour la récompenser, mais ils sont assez injustes, pour lui faire des reproches. Peut-être que la calomnie attaque pour l’ordinaire l’honneur des femmes, ou parce qu’elles sont extrêmement chastes, ou parce qu’elles sont extrêmement faibles : quoi qu’il en soit, on ne doit point douter que leur principale vertu ne soit attaquée, lorsqu’elle ne peut souffrir d’être corrompue. La nature 72qui ne leur a donné que des larmes pour se venger, les expose à la malice des langues. Il est vrai que ce faible secours leur sollicite quelquefois une assistance plus redoutable et plus forte. Il arrive même que l’impudence du médisant s’excite, par la crainte qu’elle devrait avoir des châtiments, et qu’elle semble principalement affecter la calomnie de ces chastetés, qui sont dans la pourpre et sous le diadème.
Ne parlons point de la femme de Théodose le jeune, laissons les Cunégondes, les Isabeaux, et les Marguerites. Pauvre Gondeberge, votre incomparable vertu a beaucoup moins trouvé de révérence dans l’esprit d’un jaloux, que la crainte des armes françaises. Cette chaste princesse, n’ayant pu se rendre aux lâches poursuites d’Adalulphe, un des courtisans d’Ériold, son mari, fut enfermée dans le château d’Amello, sur le soupçon d’une intelligence honteuse et secrète avec Tason, gouverneur de Toscane. Elle demeura dans cette prison jusqu’à ce que son cousin Aribert, persuadé par la naïveté de ses larmes, prouva son innocence par la mort de son calomniateur. Mais sa pudicité n’avait pas encore assez de mérite 73pour être digne fille de l’illustre Théodelinde : il fallait qu’Araudus, son second mari qui ne tenait le royaume des Lombards que de sa main, entrât dans le même caprice, et que joignant la cruauté à l’ingratitude, il la confinât pour cinq ans dans son premier cachot. Il lui eût bien donné loisir d’y mourir, si Clotaire, un de nos rois, ne se fût intéressé dans cet ouvrage ; de sorte que l’on peut dire, que la nature et la patrie furent plus utiles à cette pauvre princesse, que l’innocence et la vertu.
La persécution de la chasteté est assez souvent la preuve de son mérite. On me pourrait bien demander pourquoi Jésus-Christ, que son père avait mis comme un but contre lequel les plus mauvaises langues se devaient exercer, ne s’est pas abandonné à toutes sortes de détractions. Pourquoi ce grand contempteur du monde, qui a cherché les mépris et les opprobres, a-t-il voulu que sa pureté fût inviolable aux médisants ? Cette curiosité est innocente, et partant, elle mérite que je ferme ce discours par une réponse qui puisse contenter et instruire.
La concupiscence, qui porte l’homme à chercher des plaisirs illégitimes, n’est pas 74le plus criminel de nos vices, mais certes il ne faut point douter qu’il ne soit le plus honteux. Tous les autres péchés, au moins pour la plupart, ont je ne sais quoi d’où l’on prétend de tirer de la gloire : quoique sans exception ils méritent tous le supplice, il en est qui se veulent exempter de blâme. Au contraire, l’impureté porte tant de honte avec ce peu de plaisir qu’elle donne, que les plus lourds animaux se cachent lorsque l’intempérance les presse. Le moins raisonnable et le plus effronté de tous les Sardanapales, n’a pas assez d’impudence pour ne pas rougir au seul soupçon de l’impudicité. Rien n’est plus indigne de l’homme, rien qui le fasse plus bête que cette faiblesse, et partant, il n’y avait rien de si contraire à la croyance de la divinité de Jésus-Christ que le soupçon d’un tel vice. Il était facile au Sauveur de se purger de tous les crimes dont l’envie tâchait de salir son innocence. Son extrême pauvreté et l’amour du mépris déposaient en sa faveur contre ceux qui l’accusaient de délicatesse et d’ambition. L’empire qu’il avait sur les démons montrait évidemment qu’il ne pouvait être tout ensemble leur 75esclave et leur maître. Mais qui l’eût pu justifier d’impureté s’il en eût souffert le reproche ? Il était homme composé de même matière que nous : pouvait-on juger qu’il fût exempt de ses faiblesses ? Il avait des qualités si aimables, qu’on avait sujet de croire qu’il était aimé ; et s’il était aimé, il y avait de l’apparence qu’il aimait. Sa conversation avait des charmes si puissants, qu’il était impossible de le connaître et le haïr.
Comme quoi donc, sans miracle (dont jamais il n’a voulu se servir que pour convaincre ceux qu’il voulait sauver), eût-il tiré la vertu de soupçon et d’ombrage ? Il n’est rien de si aisé à croire d’un homme, et d’un homme doué de toutes les parties bienséantes à son sexe que l’amour des femmes ; il n’est rien de si indigne de la majesté d’un Dieu, et d’un Dieu qui prétendait de persuader la chasteté, que le reproche de cette passion. Voilà, à mon avis, quelques-unes des raisons qui donnèrent tant de soin au Sauveur de cette réputation particulière. Voilà ce qui l’obligea de ne pas souffrir que ceux qui avaient de mauvais yeux pour voir son innocence, eussent des langues pour noircir la pureté. Voilà ce qui 76le résolut à choisir une mère Vierge, et à cacher la naissance extraordinaire dans un mariage qui n’y contribuait rien, aimant mieux être cru le fils d’un menuisier, que l’enfant d’une femme soupçonnée.
Huitième discours Du cercle et du cours, lieux plus propres à la médisance
Nous avons une si douce pente à la société, que quelques philosophes n’ont pu se contenter, à moins que d’en faire la propre différence de notre être. Il est vrai que si l’on compare l’homme avec le reste des animaux, cette inclination le peut tirer de la foule des bêtes ; mais si pour être spirituel on lui donne rang parmi les esprits, elle ne le distingue pas de ces nobles intelligences. Bien davantage, tant s’en faut que nous puissions composer tous seuls une espèce, par la possession de cette douce qualité, que nous ne faisons pas même un genre avec l’ange.
Pour riche et content que soit Dieu dans l’unité de sa nature, il sort de cette solitude et produit par nécessité un Fils et un saint Esprit, afin d’avoir compagnie. Le Père éternel ne serait pas heureux, s’il n’avait ces deux associés de sa gloire : 77pour goûter les délices de sa béatitude, il lui faut un Verbe et un amour qui entrent dans son partage. Quoique cette glorieuse Trinité possède en elle-même de quoi pleinement se contenter, elle veut encore produire un monde, afin d’y trouver l’homme et l’ange, capables du commerce de sa joie. C’est à ces deux chères créatures que Dieu se communique plus familièrement ; c’est la moindre d’elles qu’il visite sans cesse ; non seulement par ces écoulements secrets et intérieurs qui le mettent dans nos cœurs et dans nos âmes, mais encore par des visites sensibles qui l’ont fait voir et toucher aux patriarches et aux prophètes. De même que nos princes, ennuyés de l’éclat ordinaire et de la pompe qui les environne, laissent parfois leur pourpre et se déguisent pour goûter parmi le peuple une conversation plus douce et moins tendue, Dieu, l’ange et l’homme aiment la société, et ne sont pas parfaitement heureux dans la solitude. Partant, le même instinct qui nous porte à poursuivre la félicité, nous pousse à chercher la compagnie.
Qu’une personne jouisse d’une extrême joie, elle n’est pas satisfaite si elle ne 78le dit à quelqu’un ; qu’elle souffre de la peine, sa douleur est cuisante si elle est secrète, et insupportable si elle ne se décharge dans le sein d’un confident. On ne rit que fort rarement tout seul, et jamais on ne se réjouit sans avoir des témoins et des partisans de son bonheur. Voilà ce qui nous oblige de chercher l’entretien et la conversation des autres ; voilà ce qui assemble le quartier, et qui fait les grandes compagnies du beau monde. Mais il n’arrive que trop souvent qu’on perd l’innocence et la vertu, où l’on ne devait perdre que l’ennui.
C’est ce qui m’oblige, après avoir parlé du sujet des causes et de l’objet de la médisance, de montrer les lieux où principalement elle règne. Il n’y a pas longtemps qu’on donne le nom de cercle aux assemblées qu’on tient l’après-dînée, chez les dames ; je crois véritablement, que celui que l’honnête-homme décrit avec tant de délicatesse, est aussi vertueux qu’il nous le fait beau. Ma pensée ne sera jamais si sotte, ni si criminelle, que de soupçonner de l’imperfection où je sais qu’il y a tant de personnes parfaites. La présence d’une reine aussi remplie de douceur que de majesté, 79est un assez bon remède contre les saillies de la langue. Ce n’est pas dans ce cercle, mais dans ceux qui ne sont qu’imités, que je loge la médisance. J’espère que toutes les vertueuses me permettent d’en marquer les désordres, puisque je ne les puis offenser, ne parlant qu’aux indiscrètes.
J’ai souvent cherché quelle raison on avait eue d’appeler le rendez-vous des femmes de condition, le cercle. Tantôt, je me figurais qu’on le nommait ainsi parce que l’assemblée se fait tour à tour, chez toutes les voisines. Après, j’ai cru que la coutume de s’asseoir en rond était la cause de ce nom. De plus, considérant qu’un cercle n’a ni commencement ni bout dans sa figure, j’ai compris qu’on ne pouvait mieux nommer l’entretien des femmes, qui bien souvent mettent fin à leurs discours quand elles ne trouvent pas à qui parler, ou bien qu’elles n’ont plus rien à dire. Enfin, le souvenir des dissimulations et des déguisements qui s’y pratiquent, m’a fait consentir qu’on l’appelât de la sorte. Si les marchands marchent en rond, il n’y a rien de plus sûr qu’ils y parlent aussi. David assure qu’ils ont mis leur bouche dans 80le ciel ; pourquoi ne me sera-t-il pas permis de dire dans le cercle, puisque le sens de l’allégorie est toujours bon, tandis qu’il n’exclut pas le naturel. Et de là, leur langue faisant d’étranges saillies, elle s’est promenée par toute la terre.
Ô Dieu ! qui pourrait rapporter le mauvais entretien de ces cercles. Certes, il n’y a que les mêmes langues qui les composent ; je laisse qu’il ne s’y dit presque jamais rien de bon, et que leur plus ordinaire sujet est ou vicieux ou du moins inutile. Qu’importe-t-il au public, si tout le babil s’attache au nacarat ou au céladon, et si l’après-dînée de celles qui n’ont rien à faire se passe à disputer des plus riches couleurs. Personne ne trouvera mauvais qu’on parle du point de Flandre ou de celui de Gênes, qu’on devise des modes et du temps, que les singes et les perroquets n’aient part à la conférence des dames ; cette oisiveté ne blesse que celles qui l’entretiennent. Mais hélas ! il est trop vrai, bien souvent, que ceux qui sont éloignés de cent lieues de ces colloques, y sont présents. Ces cercles sont les cercles des magiciens : on y ressuscite les morts, on déchire les vivants ; on rit, on mord, personne n’y est exempt de censure. 81Toutes les nouvelles du quartier viennent à ce bureau ; on les examine, on les glose, chacun donne son arrêt sur les importantes affaires d’une ville. Si quelque pauvre misérable déplaît, on le traîne à ce sénat de femmes pour lui faire son procès. C’est bien dans ce cercle, qu’il se pourrait plaindre, avec David, que les mauvaises bouches l’ont entouré de paroles de haine. La plus modeste est celle qui le traite le moins cruellement. Rien ne saurait échapper à tant d’yeux, mais bien moins à tant de langues. On déchiffre sa contenance, on parle de sa mine, on le prend de la plume jusqu’à l’éperon. Celle-ci jure sa foi que c’est une raisonnable bête ; cette autre dit qu’il est assez solide et massif pour en faire un consul de village, que sans point de doute la république reposerait commodément sur ses épaules tant elles sont larges et robustes. Une troisième, paraissant d’abord moins incivile, proteste qu’elle ne voit pas pourquoi l’on soupçonne ce gentilhomme de manquer d’esprit ; que si l’on prend garde de bien près, il a bon nez. — Mais à propos, reprend une autre (sans considérer que toutes les sages-femmes sont absentes), cet honnête 82homme ne veut-il pas accoucher tout à cette heure ? il y a plus de neuf ans qu’il est gros ! — Oui, bien de graisse, repart la voisine ; sans doute il y a de l’honneur à nourrir ce personnage, il met tout à profit. Que je meure si l’apoplexie ne l’étouffe ce soir ! — Ne croyez pas, ajoute une autre rieuse, qu’il ait bien fait de l’exercice quand il a fait trois pas. C’est dommage qu’il ne sue de la civette, il pourrait parfumer toute une province. — Véritablement, dira celle qui veut fermer le cercle, vous traitez ce cavalier avec trop de cruauté. De moi, je puis assurer que de ma vie je n’ai vu un homme moins importun : quand vous lui parleriez un an tout entier, il ne vous interromprait jamais d’une seule parole. Croyez-moi, ce ne serait pas sans peine qu’on trouverait une discrétion semblable à la sienne.
Peut-être que cette belle assemblée respecte au moins le sexe ? Cela est bon quand il leur reste encore quelque chose à dire des hommes. Aussitôt que leur sérieux colloque a pris fin, s’il y a une dame dans le voisinage qui soit absente, on la met sur les rangs. Est-elle brave ? elle est glorieuse. Se tient-elle propre ? elle veut agréer. Se néglige-t-elle ? il n’est rien 83de plus maussade. Parle-t-elle beaucoup ? elle est insupportable. Ne dit-elle mot ? c’est une image. Sa pudeur fait railler de sa beauté, et sa beauté fait soupçonner son honneur. Sa bonne grâce passe pour afféterie ; si elle est vieille, c’est un masque ; si elle méprise le monde, elle ne lui saurait plaire. On explique sa piété : est-elle dévote ? elle fait la mère Thérèse ; ne l’est-elle pas ? c’est une Proserpine. — Avez-vous pris garde au carrosse de madame N., dira quelque bonne ménagère, il n’est pas suspendu ! — Ne saviez-vous pas, reprend une autre, qu’elle hait la mode ? L’antiquité de ses chevaux montre bien qu’elle est pour le vieux temps. Elle veut pourtant paraître singulière ; car, si vous y prenez garde, vous verrez que la plupart de ses chevaux sont des juments. Je ne m’en étonne pas, il y a ménage et commodité. — Vraiment, ajoute une troisième, je le crois et n’en doute point. On m’a dit qu’elle entend si bien la lésine, que souvent elle tient le lit pour ne pas user les habits. — Vous l’entendez mal, conclut la plus sage de l’assemblée : c’est pour mieux faire la dame et recevoir plus à son aise, dans ce trône, l’hommage de ses voisines.
84Mon lecteur, ne condamnez pas ce discours, il a assez de sériosité si vous considérez qui le fait : peut-être serait-il moins recevable, s’il était plus judicieux. Je vous ai protesté que je ne parlais que de ces petits esprits de dentelle et de point coupé, qui n’auraient plus de reste si l’on traitait de quelque chose de sérieux pendant un demi-quart d’heure. Je sais qu’il y a des demoiselles de notre sexe, et des courages mâles du leur. Aussi ne doit-on pas croire que la détraction ne sorte jamais du cercle : elle va chaque jour aux cours en bonne compagnie. Cette longue file de carrosses que vous voyez tous les soirs à la campagne lui fait cortège.
Il y a peu de personnes parmi les honnêtes gens, qui ne connaissent la médisance, et qui ne la mènent souvent au bois de Boulogne ou de Vincennes. Les esprits forts qui remplissent tous seuls un carrosse, et les doux qui s’y crèvent tant ils s’y pressent, lui font différemment la cour. Ceux-ci disent ce que ceux-là méditent. Peut-être serait-il difficile d’aller en lieu de la terre, où les yeux voient plus de magnificence ; peut-être aussi ne saurait-on y trouver aucun 85endroit où la vertu fût moins respectée. Les plus augustes pourpres n’y sont pas reconnues ; la langue monte jusqu’aux trônes des rois, rien ne lui est inaccessible. C’est véritablement là qu’on lui peut demander avec le vieux proverbe : langue, où allez-vous ? Personne ne se peut plaindre puisqu’on n’épargne personne : bien souvent, ceux qui raillent d’un carrosse qui passe, y sont eux-mêmes le sujet de l’entretien qui s’y débite. C’est ainsi que la justice règne, et que chacun tâche de reconnaître les bons offices qu’il reçoit des autres. Je ne crois pas que personne me blâme du vice que je reprends, si j’attribue la détraction au cours et au cercle, puisque ce n’est ni ma volonté ni mon dessein de toucher personne en particulier. C’est assez qu’il y ait six mauvaises langues dans une grande ville, pour en dire beaucoup d’avantage que mon discours.
Mais d’où vient qu’on parle plus ordinairement d’autrui dans les grandes compagnies que dans les médiocres ? Il n’est que trop vrai, selon la fabuleuse pensée d’un bon auteur qui a fait un gros volume des vices de la langue, qu’il est difficile de trouver seulement deux personnes ensemble, 86d’autant que pour l’ordinaire il y a une troisième entre deux, qui sert de sujet à leur médisance. Toutefois, on ne peut nier que les rendez-vous de l’après-dînée, les promenades du soir, et généralement tous les lieux des belles assemblées, ne soient plus propres à médire que les petits réduits. J’ai dit que les détracteurs étaient des marchands, n’est-il pas vrai qu’il en faut plusieurs pour faire une bonne foire ? Pour contenter les bons esprits et faire voir que je ne parle pas sans raison, j’en touche deux qui soutiennent puissamment ma pensée.
Qui fait, je vous prie, ces grandes compagnies que l’oisiveté : si chacun était bien occupé chez soi, il ne faut pas douter que la nécessité des affaires ne retranchât ces divertissements superflus. Si l’on n’avait point d’ennui dans sa maison, il ne serait pas nécessaire d’aller chez les voisins pour le perdre. Donc la conversation venant pour l’ordinaire d’une abondance d’oisiveté, il n’y a rien d’étrange que la détraction y tienne le haut bout, puisque c’est elle qui entretient agréablement l’assemblée. Il ne faut point d’humeur sombre ni mélancolique parmi ce monde choisi ; ceux 87qui savent bien railler et dire le mot, reçoivent les meilleurs applaudissements de la compagnie. C’est ce qui raffine leur esprit à trouver de bonnes pointes ; et comme il n’en est point de meilleures que celles qui piquent, on en dit autant qu’on peut, sans respecter personne. Pourvu qu’on fasse rire quelques jeunes têtes, on ne se soucie pas de faire pleurer les plus vertueuses personnes d’un royaume. Misérable condition des hommes, de prendre plaisir à faire mal, et de tirer plus de joie de l’entretien, plus il y a de détraction et de raillerie.
Une plus puissante raison montre clairement que la médisance est de bonne compagnie ; quoiqu’on vienne avec ce seul dessein de se divertir, il est certain que chacun y apporte ses passions : personne ne laisse son perroquet au logis. La haine, la jalousie, l’intérêt, l’envie, la légèreté et les autres ressorts de la langue s’y trouvent. Il ne faut point douter, que plusieurs causes unies dans une même fin, se rencontrant toutes, ne produisent plutôt et plus vigoureusement leur effet, que séparées et hors de cette conjoncture. Quelque contrainte que la discrétion apporte à l’humeur de ceux qui sont 88de l’assemblée, il est moralement impossible que quelque inclination n’échappe. C’est assez qu’une grenouille chante dans un marais pour éveiller toutes les autres. Aussitôt qu’une langue a commencé, toutes les autres suivent ; soit par sympathie, soit par complaisance. Une partie seule d’un cercle ne se remue jamais sans se rompre, et elle demeure jointe au reste, elle lui imprime son mouvement et son branle.
Neuvième discours Que la perte de l’honneur est la plus précieuse de nos pertes
Ce serait faire inutilement le subtil de dire, pour combattre cette proposition, que l’homme a de plus grandes pertes à craindre que celle de son honneur, puisqu’il peut perdre la vie. À bien examiner les choses et les nommer comme il faut, celui qui meurt ne fait point de perte, mais il est plutôt lui-même la perte. Perdre, c’est être, et être privé de quelque bien qu’on avait auparavant. Or, celui qui est mort n’est plus : on ne peut donc dire qu’il ait fait une perte. La souffrance ne suppose pas moins son sujet pour pâtir, que l’action son principe pour opérer ; 89de sorte que celui-là n’appelle pas les choses de leur nom, qui dit que celui qui est mort a perdu la vie, d’autant que pour avoir perdu, il faut être et n’avoir pas ce qu’on a possédé.
Peut-être s’opposerait-on avec plus de fondement, d’avancer que l’homme qui offense Dieu souffre une plus précieuse perte que celui qui perd sa renommée. La raison est que nous perdons tout quand nous perdons Dieu, et que tout ce qui nous reste n’est rien hors de lui, puisque tout ce qui est n’est quelque chose que dans lui. Il n’est que trop vrai que la plus grande perte de l’homme est la perte de son Dieu ; mais je ne prétends parler ici que des choses qu’il possède dans l’état naturel. Et partant, je tiens dans ma proposition que l’homme ne fait point de plus précieuse perte que celle de l’honneur.
Pour voir la preuve de cette vérité, il faudrait bien comprendre ce que vaut l’honneur, et peser l’estime que toutes les nations en ont fait. Les jurisconsultes, au rapport de Chassenueil dans son Catalogue de la gloire du monde8, assurent que jamais il ne s’agit de l’honneur que la cause ne soit importante ; et les mêmes ajoutent que ce qui ne 90se peut faire sans sa perte, ne se peut absolument faire. Si bien qu’au poids de cette balance, qui pèse les droits de tout le monde, et dans l’usage du palais : tout ce qui est honteux est impossible. Sur les mêmes principes, ils concluent sans restriction que l’intérêt de l’honneur est le premier et le plus considérable de nos intérêts. Saint Thomas traitant de la détraction dans sa Seconde, se trouve fort en peine de résoudre si elle n’est point la plus criminelle offense du prochain. Et puis, l’ayant comparée à la contumélie, qu’il lui préfère en malice parce qu’elle a plus d’irrévérence pour un ennemi, il l’a postposée, parce qu’elle a moins de lâcheté. Après cette subtile distinction, il conclut, eu égard au dommage que cause une injure, que la médisance est un moindre péché que le meurtre qui nous donne la mort, et que l’adultère qui souille le mariage, qu’il nomme fort proprement l’entrée de la vie
. Mais il veut aussi que sans comparaison, elle soit plus grande que le larcin, à raison que de tous les biens extérieurs, il n’en est point qui s’approche plus de ceux de l’esprit que l’honneur et l’estime.
Ce n’est pas mon dessein 91de choquer l’autorité d’une personne, dont je révère tous les sentiments : néanmoins, si la raison peut donner quelque droit de s’en départir, je crois n’être pas obligé de le suivre lorsqu’il semble ne lui pas assez déférer. Aristote distingue trois sortes de biens avec toute la philosophie : ceux de l’esprit et du corps qu’il nomme intérieurs, et ceux de la fortune qu’il appelle étrangers. Les véritables richesses de l’âme sont les vertus ; celles du corps consistent dans la vigueur, la bonne grâce, la beauté et la vie ; celles de la fortune, composent les trésors, dont l’honneur, au sentiment de saint Thomas est le plus considérable. C’est une vérité dont personne ne dispute, que la réputation vaut mieux que tout l’or et toutes les pierres précieuses de la nature. Salomon a prononcé cet oracle dans ses Proverbes, qui de vrai n’est qu’une déclaration publique de la secrète et générale impression de tous les hommes. Ce serait offenser le jugement et attaquer notre raison, de mettre en doute que la renommée n’eût pas un excès de valeur inappréciable à l’argent, comme parle le droit. Il ne faut pas disputer cette vérité, c’est un premier 92principe dans la conduite de nos mœurs, que l’honneur est préférable à tous les autres biens extérieurs. Aussi ne veux-je point le comparer aux véritables possessions de l’homme qui consistent dans l’innocence.
L’erreur serait bien grossière de préférer l’éclat à la solidité : l’honneur est le rayon du mérite, c’est le témoignage de l’excellence, et un illustre argument de la vertu. Qui serait assez mauvais juge pour préférer un titre, qui prouve ou qui marque notre possession, à la chose même possédée. L’estime des hommes et l’honneur qui nous met en crédit chez eux, ne doit être considéré qu’étant qu’il a son appui sur une véritable excellence. Autrement, à parler sans déguisement, l’honneur n’est rien qu’un beau masque de nos défauts, et une éclatante illusion qui trompe les esprits. D’où je conclus que la réputation ne peut et ne doit pas entrer en compromis avec les solides biens de l’âme, qui ont le même avantage sur nos autres richesses, que l’esprit a sur la chair.
D’autre part aussi, je ne puis souffrir que la santé ou la vie, qu’on passe pour le second bien de l’homme, dispute la préséance à l’estime. Qui est-ce qui n’aimerait 93mieux être malade qu’infâme, et quitter tout à fait les hommes, par la mort, que de vivre parmi eux sans honneur. Je ne veux pas décider s’il est permis d’exposer sa vie pour la défense de sa renommée, je dis seulement, et je ne crains pas de le dire, que bien souvent on l’expose. Hélas ! qui ne voit encore toutes nos campagnes rougir du sang qu’a versé, non pas le vrai honneur, mais son ombre et son fantôme. Qui ne sait, tous les jours, qu’un nombre infini de notre plus généreuse noblesse se porte sur le pré, avec une assurance morale d’y demeurer, et une juste crainte de tomber dans l’enfer, de peur de rien perdre de cet honneur de l’imagination ? Ce n’est pas assez que Dieu tonne, que l’Église gémisse et commande, que les lois civiles ordonnent des supplices, pour arrêter cette inclination qui croit défendre la réputation. On bouche l’oreille à la voix de Dieu, on méprise les larmes et les commandements de l’Église, on se moque des ordonnances publiques, afin de se conserver dans l’opinion des hommes. Les échafauds et les gibets, la mort et l’enfer, ne sauraient retenir un homme qui croit sa réputation intéressée.
94Que si des raisons infinies, des malheurs éternels, et des pertes irréparables ne peuvent balancer un honneur qui ne l’est que par métaphore, que ne fait celui qui véritablement possède l’approbation des sages. À quelle extrémité ne porte-t-il pas les plus timides courages, pour ne point parler des hardis, ni des téméraires ? L’homme passe la mer, sonde les abîmes, souffre le froid et le chaud des deux zones, pour acquérir des richesses ; mais il les perd toutes pour conserver un peu de bruit et de fumée. Que ne fait entreprendre la volupté sur les offres de se donner à nous : on rit, on pleure, on se gêne, on se dilate, on brûle, on gèle, on proteste, on se parjure pour un petit plaisir ; on renonce néanmoins aux plus charmantes voluptés de la nature, on oublie les enfants, on s’arrache de sa femme, si la réputation s’interpose. L’amour de la santé et l’aise du corps font servir tous les éléments aux délices de la bouche, l’homme perd souvent la liberté pour un bon morceau ; mais sans délibérer, il hasarde sa vie pourvu qu’il retienne son estime. Et partant, il faut consentir que la perte de l’honneur est la plus précieuse de nos pertes puisque elle est la 95plus sensible, puisque pour l’éviter on s’abandonne à toutes les autres.
Il ne servirait à rien de dire, pour affaiblir ce raisonnement, qu’il n’y a point de mari qui n’aimât mieux qu’on touchât la réputation que la femme : car sans considérer que la femme n’est rien de séparé de son mari, on ne peut douter que la fidélité ne soit le principal honneur qu’il possède. Si bien que ce n’est pas préférer la chasteté du mariage à la possession de l’estime, que de choisir plutôt de le voir ruiner, que le voir salir ; mais c’est seulement déclarer qui de deux honneurs est le plus grand, lequel est le moindre. D’où j’infère que la vie même est insupportable dans le mépris, et qu’il est peu de personnes à qui la mort ne fût agréable, si elle pouvait être licite après l’infamie. Aussi n’y a-t-il point de douleur pareille à celle qui produit une si notable perte. N’est-ce point ce désastre qui verse nos plus pures larmes, qui fait presque soupirer toutes les bouches, et qui contraint ceux qui ne peuvent mourir, de vivre et de languir dans leurs souffrances. Parfois, l’effort de cette passion est si violent et si favorable, qu’il tue subitement le sujet qu’elle afflige.
J’ai appris 96d’un bon auteur, qu’au temps de nos guerres saintes, il arriva un accident qui peut servir de forte preuve et de lamentable conclusion à ce discours. Un seigneur de Coucy, principale noblesse de Picardie, parmi les grands biens qu’il possédait, avait une femme qui faisait la plus belle et la plus riche portion de son domaine. Il l’aimait tendrement parce qu’il était juste, et elle lui était fidèle parce qu’elle était vertueuse. Le sort des grandes prospérités c’est de n’être pas longues ; voici une disgrâce qui traversa celle de cette heureuse alliance. Un jeune gentilhomme du voisinage, obligé de rendre ses devoirs au seigneur de Coucy, reçut beaucoup de malheur en sa maison, pour y porter trop de bonnes qualités. Comme il était accort, agréable, bien disant et surtout vertueux, il se poussa bientôt avant dans les inclinations de cette honnête dame. Leur affection n’avait point de déguisement, parce qu’elle n’avait point de mauvais dessein. Mais hélas ! Le monde ne juge que trop souvent des humeurs d’autrui par son vice. Quelque serviteur indiscret parle de cette familiarité et la rend suspecte à son maître ; la jalousie s’en mêle, 97le mari s’en explique à sa femme. À quelques jours de là, comme ce gentilhomme fut revenu pour rendre les mêmes compliments, celle qui devait être l’innocente cause de son désastre, l’ayant joint à l’écart, lui en annonça les présages en cette sorte. Mon cavalier, lui dit-elle, je sais que vous m’aimez : mais si je connais votre amour, je ne puis douter de votre courage. C’est ce qui me donne une parfaite confiance que je ne serai pas refusée d’une courtoisie que j’attends de votre amitié. — Madame, repartit le généreux seigneur, pourvu qu’il ne faille que mourir, vous devez croire que vous serez obéie. — Mon commandement ne peut être si cruel ; je désire seulement que vous ne me voyez jamais. Votre obéissance me sera sensible, elle m’est pourtant nécessaire, puisque mon mari ne se peut assurer de ma fidélité tandis que je jouirai du bien de votre présence. Je veux me priver du plus doux et du plus innocent plaisir de ma vie, pour ne pas troubler le repos de la sienne. Accordez-moi cette faveur de ne point expliquer autrement ma prière, vous assurant que si j’ai quelque part dans votre cœur, vous posséderez 98le mien avec tout le droit d’une chaste et sincère affection.
Ce n’est pas ici où je veux amplifier ; le jeune gentilhomme passe en Palestine, où il reçut une plaie mortelle dans un combat. Sur le point de mourir, il appela son valet de chambre auquel il donna tout son équipage, à condition qu’il lui promît de le faire ouvrir après sa mort, et de mettre son cœur dans une boîte avec un papier qu’il lui mit en main. C’était le présent qu’il destinait à la dame de Coucy. Mais sur le point d’entrer au château où elle demeurait, il eut à la rencontre son mari, qui chassait à l’entour de sa maison. La vue de ce triste serviteur, qui se disait chargé des dernières protestations de service de son excellence, et le récit de sa mort, ne passèrent que pour le prétexte d’une ambassade d’amour. On le cherche partout ; on trouve son dépôt avec un billet de cette teneur. Madame, puisque vous-même avez daigné m’assurer qu’un fidèle cœur ne vous était pas désagréable, je vous offre le mien, vous protestant que comme il est incapable de rien aimer en l’état où vous le voyez, il n’a jamais rien aimé en vous que votre seule vertu. Si une bienveillance 99toute pure peut être considérée, ce doit être celle d’une personne qui meurt en vous honorant avec ce seul regret de ne vous pouvoir rendre aucun service.
Un grand discours n’exprimerait pas les funestes saillies de ce jaloux. Il n’a point d’autres pensées que celles que lui dicte la vengeance d’un crime, qu’il conclut légèrement sur une lettre qui ne le disait pas. Après avoir fait jeter le messager en un cachot, il monte dans la chambre de sa femme qu’il invite à dîner. On se met à table, chacun mange ce qui sollicite d’avantage son appétit. La dame de Coucy s’arrête à un mets qui la mettait ordinairement en goût. Mais hélas ! elle ne savait pas qu’elle mangeait le cœur d’une personne qu’elle chérissait tendrement : ce fut son mari qui l’en assura, tirant de la pochette le billet qui lui avait inspiré cette inhumanité. Achevez, lui dit-il, vous aimez cette viande, si vous avez votre goût d’autrefois ; je vous assure que je l’ai fait moi-même apprêter.
En suite d’une longue suite de reproches fondés dans le soupçon, cette pauvre dame, beaucoup plus touchée de la cruauté de son mari que de l’horreur de ce qu’elle venait 100de manger, sans user d’aucune excuse, lui dit ce peu de mots. Monsieur ; je croyais que ma vie passée et la franchise avec laquelle j’ai tâché de mettre votre esprit en repos, vous aurait persuadé mon innocence. Mais puisque tant de précautions et de véritables témoignages de mon amour n’ont pu tirer ma fidélité d’ombrage, je suis contente de mourir pour expier une injure que grâce à Dieu vous n’avez pas reçue. J’eusse seulement désiré votre vengeance sans précipitation ; peut-être que le temps m’eût choisi une mort moins cruelle, bien qu’il lui fût impossible de m’en donner une plus juste.
Ce furent les derniers mots qui finirent le discours et la vie de cette innocente et malheureuse dame, d’autant qu’elle tomba toute roide morte sur la table. Le cœur qui nous fait vivre l’a fait mourir, et quoiqu’elle en eût deux, ce ne fut pas assez seulement pour languir.
L’Histoire de Provence9 raconte que la langue et le soupçon ôtèrent pareillement et de la même façon la vie à Tricline Carbonelle, dame de Rossillon. Guilhem de Servières, un des braves de son siècle, ayant composé quelques vers à sa louange, Raymond de Seillans, 101son mari, en conçut un tel ombrage sur le mauvais sens qu’on leur donnait, qu’il assassina ce pauvre gentilhomme à l’aide de ceux qui lui avaient rendu suspect. Pour mieux satisfaire à sa cruauté, il fit manger son cœur à Tricline, qu’une prompte douleur et la triste vue de la tête toute sanglante de Guilhem, que Raymond lui présentait, suffoquèrent.
Maudite langue, hélas ! Que tes tragédies sont funestes.
Dixième discours S’il vaut mieux être sans calomnie que sans justification
Aristophon, un des grands hommes de la Grèce, se glorifiait de ce qu’il avait été près de cent fois accusé devant le sénat d’Athènes, sans jamais en avoir été condamné. Céphale, tout au contraire, se flattait avec beaucoup de complaisance de ce qu’après un grand nombre d’années de gouvernement public, personne ne s’était ingéré de blâmer sa conduite. Le premier prenait l’examen de sa vie, pour une déclaration authentique de son innocence, et le second tirait le respect du peuple à l’avantage de sa vertu. De l’opposition de ces deux sentiments on peut former 102cette question, s’il est plus à désirer d’avoir une probité sans attaque, ou bien d’en posséder une qui triomphe de la haine et de l’envie ; et pour exprimer ma pensée en peu de mots, s’il vaut mieux être Céphale qu’Aristophon.
D’abord il semble qu’oui ; d’autant que c’est le témoignage d’une innocence plus parfaite de se conduire en sorte que la censure ne voie rien en nos actions, que de lui donner même des apparences pour se tromper et se méprendre. On ne doit pas attendre de l’envie qu’elle regarde si respectueusement la vertu, qu’aucun de ces biais ne l’offense ; c’est une discrétion dont elle n’est pas capable, ou plutôt une faveur qui lui est impossible. Notre siècle s’est rendu si délicat, que rien ne lui paraît avec que les perfections et les achèvements qui sont dus à sa nature. Les astres, qui cachent leurs défauts dans la lumière et les éclairs, n’ont pu tellement éblouir les hommes que leur curiosité n’ait découvert leurs laideurs et leur insolence, méprisé leurs difformités. On trouve des pailles dans le cristal, des veines obscures dans l’ivoire, dans l’or de l’alliage, et dans le soleil de petites nuits qui touchent 103ses lumières. Qui peut nommer une sainteté qui se soit défendue de la satire, et qui n’ait point trouvé de Mome10 ? De cette difficulté qu’on a de plaire à tout le monde, je tire cette véritable suite, qu’une innocence est fort exacte lorsque la médisance révère son mérite ; comme la liberté de parler sans scrupule d’une personne est une invincible preuve d’une vertu toute à fait décriée.
Et certes, l’Apôtre écrivant à Timothée veut que ses actions soient si nettes, que non seulement il n’ait pas de quoi rougir, mais encore qu’il ne donne point de prétexte pour être suspect. Il n’est pas croyable combien un magistrat ou un homme apostolique tire de secours de l’estime d’une inviolable intégrité. C’est elle qui lui prépare les esprits qu’il doit gagner ; c’est elle qui porte dans les âmes le sentiment qu’il veut donner ; c’est elle qui triomphe de tout ce qu’il attaque. Quel moyen de résister à une personne, qui persuade avec un exemple qu’on ne peut ni reprocher ni fuir. Au contraire, c’est une excuse trop ordinaire et un retranchement assez familier de rejeter la meilleure persuasion du discours, par le blâme de ceux qui le prétendent 104donner. Un homme exempt des moindres soupçons peut tout espérer et ne rien craindre. Je sais qu’on dit, pour affaiblir cette raison, que le mérite se peut tirer de l’ombrage, et qu’une innocence qui se démêle d’une calomnie paraît ensuite comme un soleil qui dissipe un nuage. Ses rayons prennent une nouvelle beauté de la noirceur qui tâche de les ternir. Qu’il soit ainsi, je le veux ; la vertu se peut garantir de l’oppression de la malice ; elle peut se faire voir dans les beautés naturelles, et ôter le masque qui la défigure. Mais qui peut ignorer, que les méchants se justifient aussi bien que les bons.
Les lois ont du rapport aux toiles d’araignées ; les petits criminels s’y prennent sans peine, les grands les rompent sans effort ; voire même il arrive trop souvent que les plus infâmes pécheurs ont plus de pouvoir pour se justifier, parce qu’ils ont plus d’argent pour corrompre. On a vu louer des parricides d’avoir témoigné beaucoup de charité à ceux qu’ils venaient de massacrer ; quelques perdues ont été déclarées des Susannes, après avoir péché avec leurs juges. Phriné peut être chaste, si elle est belle ; pourvu qu’elle veuille se salir, elle se lave. Mais quand on 105accorderait une justice si raisonnable qu’elle ne fît jamais tort à la vertu ni faveur au crime, qui pourra nier que ce n’est que rarement que l’innocence ne perd rien de son lustre dans ses attaques. Ce qui ne la tue pas l’altère, et si parfois elle se garantit de mort, elle ne s’exempte jamais de faiblesse.
Je ne sais par quelle fatalité nous doutons aisément d’une honnêteté attaquée. Notre esprit, sans beaucoup de résistance, se laisse aller à croire que celles que la détraction ose attaquer lui ont donné courage ; et que jamais un homme n’aurait le front de solliciter la chasteté d’une femme, si elle n’avait fait connaître, par quelque légèreté, qu’il lui manque beaucoup de modestie. Et quoiqu’une personne n’eût jamais donné de quoi s’appuyer à la méfiance, — et partant, que la plus mauvaise langue ne lui peut faire aucun outrage, — je maintiens qu’il est même dangereux d’être justifié. L’haleine qui s’attache au miroir, n’entame pas la substance, elle ternit pourtant son éclat. Le serpent qui se traîne sur les fleurs n’infecte pas toujours leur suc, c’est trop qu’il salisse leur lustre. Et que prétend, pour l’ordinaire, le détracteur ? Ce n’est pas 106de perdre la réputation de ceux dont il parle : il est satisfait de la rendre sujette au doute. Un des plus dangereux ennemis que la vertu ait eu, donnait avis aux courtisans d’Alexandre, de ne point épargner le mensonge, et de parler même avec cette assurance de n’être pas crus. D’autant, ajoutait-il, que la calomnie laisse toujours quelque cicatrice, quoiqu’on guérisse la plaie. Médus savait bien que nous avons une habitude naturellement infuse, qui nous porte à retenir nos premières impressions, et que si nous les quittons quelquefois, ce n’est pas sans peine ni sans danger de les reprendre. La raison de ce désordre vient de ce que notre esprit se pique de constance, et ne veut pas qu’on lui reproche que jamais il se soit laissé circonvenir. De sorte que bien souvent, contre les lumières que nous avons, nous nous raidissons à défendre une opinion que nous condamnons, aimant beaucoup mieux qu’on nous juge opiniâtres que trompés.
Ces raisons ne sont pas si faibles qu’elles ne puissent gagner beaucoup de jugements à l’innocence paisible. Néanmoins, j’estime que le parti contraire n’est pas sans vérité, ni sans apparence. 107Et pour ne rien diminuer de ce qui semble appuyer la condition de Céphale, je consens que le silence des langues soit une preuve de l’intégrité d’une vertu ; mais qui me peut contredire, si j’avance que c’est aussi la marque infaillible de la médiocrité ? On laisse quelquefois une innocence sans trouble, de la même façon qu’on abandonne un héritage sans dispute : c’est si peu de chose, qu’il n’y a point de gain ni de gloire à la quereller. Il n’y a que les grandes et sublimes vertus qu’on attaque, parce qu’il n’y a qu’elles qui donnent de la jalousie et qui fassent des rivaux. Tout ce qui est petit est bas ; ce qui est bas n’excite point d’envie ; ce qui ne soulève point l’envie ne trouve point d’opposition. Quand la lune ne marque qu’un petit filet d’argent dans le ciel et qu’elle n’ose presque se montrer aux astres, les chiens ne daignent l’aboyer, parce qu’ils ne peuvent presque la voir ; aussi voit-on qu’elle paraît avec toutes les beautés, qu’elle a assez de forces pour piquer la bile de ces animaux, pour lors ils la regardent avec rage et jappent contre la lumière. Non, non ! il n’est que les grandes vertus — et les mérites excellents — qui se fassent des ennemis : 108à même qu’elles s’élèvent, elles oppriment. Que si elles ont beaucoup d’éclat, elles font de notables ombres ; si elles en ont peu, elles ne se marquent presque pas sur la terre. Cela peut venir de ce que nous ne voulons point avoir de petit adversaire ; soit que nous cherchions de nous mettre en estime par la ruine d’une innocence illustre, soit que nous méprisons l’attaque d’une médiocre.
Passons de cette considération à l’exemple, et nous verrons, dans les siècles passés et dans celui qui passe, qu’il n’y a que les petites vertus qui soient à couvert, et que toutes celles de quelque marque, ont autant trouvé d’obstacle qu’elles ont eu de mérite. De sorte que d’aimer mieux une innocence qui n’ait point de médisants, que celle qui en a mais d’inutiles, c’est choisir imprudemment une petite vertu, par le rebut et le mépris de l’excellence. Je ne dis pas qu’on peut douter d’une vertu sans attaque, et qu’elle nous laisse le même soupçon qu’un or qui n’a point passé par le creuset ni la coupelle. On ne saurait nier qu’un généreux courage ne se hasarde dans la mêlée ; mais on ne peut contester qu’il ne s’éprouve et ne s’augmente. Un pilote dans le 109port n’a qu’une adresse morte ou suspecte : rien que l’orage ne le fait paraître ; rien que les vents et la tempête ne l’exerce. Je ne dis pas non plus, que la médisance épure la vertu et qu’elle lui donne de plus fortes racines dans une âme. Je ne dis pas que ce qui pique l’innocence l’éveille, et que de même qu’une eau sans agitation se corrompt, une vertu toujours tranquille ou se gâte ou du moins s’endort.
Pour ne point laisser d’avantage au sentiment contraire qui ne lui soit légitimement dû, il faut examiner la seconde raison. On ne peut être justifié, qu’il ne reste toujours quelque fondement au soupçon. J’accorde ce que je pourrais nier : tant s’en faut que cet accident soit préjudiciable à l’innocence, que je soutiens qu’elle en tire du profit. Qui est assez peu soigneux de son intérêt, pour ne se pas tenir sur la défense lorsqu’il se voit attaqué. Un homme qui sait qu’on l’observe, se garde ; le soin qu’il apporte à se garder d’un ennemi, l’en fait triompher. Ce qui lui ôte le repos, lui donne de l’assurance, ce qui lui ternit un peu d’éclat, lui fournit beaucoup de vigueur et de force. Et pour me servir du raisonnement qui semble favoriser 110Céphale, s’il n’y a point de vertu que le détracteur ne s’efforce de décréditer : il faut n’en point avoir du tout, ou il se faut contenter de celle qui est traversée.
Cette réflexion me conduit à un discours sur lequel je conclus à l’avantage d’Aristophon. On ne peut douter, sans blasphème, que Dieu n’ait donné les vertus à la Vierge dans le plus parfait degré qu’elles puissent avoir. Sa bonté nous doit porter à ce sentiment ; et l’intérêt qu’il avait d’être fils d’une mère parfaite, met ce point hors de question. Qui ne sait pourtant que cette glorieuse princesse ne posséda pas la plus chère de ses vertus sans atteinte ; il fallait, pour épurer sa chasteté, qu’elle fût agitée, et que celui même qui devait en être le protecteur, en fût auparavant le juge. De quelle douleur fut gêné son pauvre cœur, quand elle s’aperçut du soupçon de Joseph, et qu’elle vit que celle qui était grosse d’un Dieu, ne passait dans l’esprit de son époux, que pour une infidèle. Je n’ignore pas que saint Basile et saint Bernard, parmi les pères, et parmi les scolastiques Gerson et saint Bonaventure, sont d’une autre opinion. Mais certes leur sentiment n’est pas le plus vrai pour 111être le plus doux. Il n’est pas difficile de croire que le bienheureux Joseph se fût estimé tout à fait indigne de converser avec la mère du Messie, s’il eût connu le mystère de la grossesse. D’autre part, qui ne voit aussi, — dans la supposition qu’il l’a su, ou par révélation, ou par le discours de la Vierge, — que l’ange eût apporté une mauvaise raison pour lui persuader sa demeure avec elle ? Qu’eût servi de lui dire que sa conception était une œuvre du Saint-Esprit pour le retenir auprès de son épouse. Sans doute il lui eût réparti : Glorieux ange, je sais bien que Marie n’a point conçu de crime avec son fils, et que le fruit qu’elle porte est la racine de sa propre sainteté et de celles de tous les hommes. Mais certes, ce que vous employez pour motif de m’en approcher, c’est cela même qui m’en éloigne : je ne doute pas, je révère ; ma retraite n’est pas un effet de mon mépris, c’est un témoignage de mon adoration.
De ce raisonnement il est aisé de recueillir avec les pères et toute la théologie, que Dieu a permis que la pureté de la plus sainte femme qui fut jamais, reçut quelque attaque afin de recevoir plus de fermeté par l’examen et le 112doute de son innocence.
Après un si glorieux exemple, il me semble qu’on doit conclure en faveur de l’innocence justifiée, et qu’on ne peut opiner pour celle qui est paisible, sans rejeter de bonnes raisons, et sans blâmer la Providence de Dieu, qui pouvait prévenir le soupçon de Joseph par une déclaration de ce qu’il voulait opérer en Marie.
Onzième discours Si nous sommes plus ou moins touchés de la médisance d’un ami, que de celle d’un ennemi
On ne propose pas un problème si facile qu’il semble d’abord, quand on demande laquelle calomnie est la plus insupportable : ou celle d’un ami, ou celle d’un ennemi. Pour en éclaircir la difficulté, j’estime qu’on doit distinguer la véritable détraction, de ces charitables avis qu’une personne affidée nous peut donner, immédiatement par soi-même, ou par l’entremise d’autrui si la prudence juge que ce soit la bonne conduite. Il n’y aurait point d’apparence de s’offenser d’une correction de frère, ni de prendre le véritable zèle pour l’effet d’une malicieuse haine. Mais certes, il ne faut aussi 113faire passer les indiscrétions d’une langue qui feint de l’amitié pour des charités chrétiennes, ni croire qu’il ne puisse y avoir de la médisance, où il paraît de l’amour.
Supposant donc qu’un ami parle de nous avec peu d’estime ; il semble que comme le ressentiment que nous en avons est plus juste, il doit pareillement être plus aigre. Néanmoins, pour ne rien conclure légèrement, il est bon de peser certaines considérations, qui mettent le jugement de ce problème en une raisonnable consultation.
Premièrement, le sage dont l’autorité vaut mieux que toutes les maximes de la morale, assure que toutes les plaies d’un ami exigent plus de respect de nous, que les complaisances d’un flatteur ne méritent d’agrément ; et qu’il est plus souhaitable d’être blessé d’un homme qui nous aime, que chatouillé de celui qui nous hait. Quoi ! les injures qui nous percent le cœur, valent mieux que les louanges qui nous flattent l’oreille ? L’outrage d’une personne qui nous chérit est plus à désirer que le bienfait de celle qui nous persécute, et nous douterions que la calomnie, — le moins supportable effet de sa haine, — ne fût plus sensible 114que celle d’un ami, dont les plus cruelles rigueurs sont obligeantes ? La détraction d’un ennemi a de plus mauvaises causes que celle d’un ami : l’envie et la haine — qui sont les deux noires furies de l’enfer — sont pour l’ordinaire les deux mobiles de sa langue. Au contraire, celui qui nous aime, s’il nous offense de parole : ou il pèche par légèreté, ou, pour le plus, il choque la prudence. Qui ne sait qu’il y a beaucoup de choses qui excusent l’indiscrétion, et que rien du monde ne peut justifier la haine. Quelquefois, le zèle d’un ami se sent obligé de parler ouvertement des défauts d’autrui, afin qu’une censure publique réveille l’assoupissement qui le tient endormi. S’il pique, c’est pour crever une apostume11 ; s’il blesse, c’est pour guérir une plaie : de sorte que le dessein de faire du mal, ne vient que du désir de lui procurer du bien. Le blâme du vice, est assez souvent plus juste que la louange de la vertu : mais certes, il n’arrive jamais qu’il soit si agréable. L’amour-propre, qui ne se veut jamais voir difforme, se rebute aisément de tout ce qui le représente. Un chameau trouble l’eau qui montre sa bosse, fût-elle d’ange ou de nafle12 ; et le singe casse le cristal où il 115regarde ses verrues. Mais cela vient de l’imperfection de ces bêtes, et non pas de la malice des objets qui les figurent. Ces considérations semblent conclure en faveur d’un ami, et prouver qu’une médisance de lui ne doit pas être à beaucoup près si sensible, que celle d’un homme indifférent ou adversaire. Si faut-il avouer que tout ce discours n’a rien que l’apparence, et que de meilleures raisons établissent le sentiment contraire.
Et pour commencer par une autorité qui vaille celle de Salomon, n’est-il pas vrai que David proteste, au psaume cinquante quatrième, que sa patience lui eût fourni quelque sorte de consolation, si l’un de ses ennemis lui eût dit des injures ; mais cet outrage venant d’Absalon, d’Achitofel, ou de quelque autre de sa maison, il avoue que le courage lui manque, et que sa vertu lui défaut. Doit-on attendre du bien d’une personne qui ne nous peut que vouloir du mal ? c’est un miracle quand un ennemi est favorable ; mais il y a du prodige quand un ami se rend infidèle. On souffre avec plaisir les Nérons et les Dioclétien, disait le grand Hilaire, mais certes Constantin est pire que ces tyrans, 116parce qu’il est ami. Ceux qui nuisent à un étranger ne sont que des voleurs ordinaires, au sentiment d’Arbiter, dans son Satyrique : celui qui s’attaque à un de ses intimes, ne peut passer que pour un parricide.
Mille circonstances désignent la calomnie d’un ami ; son inconstance nous trouble, son infidélité nous blesse, son ingratitude nous afflige, sa cruauté nous désespère. On ne reçoit jamais de légères blessures au cœur ; un homme que nous y avons logé ne saurait nous égratigner, que la douleur ne soit violente. Au moindre mot qui fâche, l’imagination trouve de mauvais desseins dans les plus sincères protestations d’autrefois ; les bienfaits présents ne sont plus que des leurres et des appâts afin de nous surprendre. Ce qui pourrait adoucir son offense, l’aigrit ; ce qui la devrait diminuer, l’augmente. En un mot, l’injure d’un ami n’a rien qui ne soit effroyable.
Je consens bien que sa médisance n’ait pas des causes si criminelles que la satire d’un envieux. Je veux que la seule imprudence ou quelque autre passion plus innocente le fasse parler : cela ne peut amoindrir notre ressentiment, puisque cela même cause notre dommage. La détraction 117est un mal, en tant qu’elle nous ravit un bien, que nous possédons dans l’esprit des hommes.
Qu’on dise tout ce qu’on voudra de notre vertu, nous ne perdons rien si personne ne croit le médisant. Il n’est que trop assuré que la langue d’un ami est plus dangereuse que celle d’un adversaire. Le peu de sujet qu’on a de soupçonner ses paroles, met notre innocence en ombrage ; et sa déposition où l’on craint ordinairement plus de faveur que d’envie, persuade sans peine que nous ne pouvons être innocents, ayant un autre nous-mêmes pour censeur. Tout au contraire, quand un ennemi nous décrie, nous trouvons des avocats qui parlent pour nous et qui s’intéressent en notre défense. Ceux qui écoutent sont nos partisans, ils ne veulent pas être surpris, ils craignent de donner un arrêt important sur des accusations ou fausses ou douteuses. La haine ou l’envie qu’ils savent qu’on nous porte, les met en défiance en notre faveur. Il arrive même assez souvent que la médisance d’un ennemi fait un illustre témoignage à notre vertu, et qu’on ne croit pas notre vrai mal, parce que c’est un malicieux qui le dit. Je pourrais tirer le sentiment de tout 118le monde à ce parti, je pourrais produire les soupirs et les larmes de l’innocence, qui ne pleure jamais mieux que quand elle se voit attaquée de ceux qui lui sont obligés d’une juste protection.
De beaucoup d’histoires qui se présentent à ma plume, j’en choisis une seule, qui peut faire comprendre que de toutes les langues, il n’en est point qui nous blâme plus cruellement, ni plus sensiblement, que celle qui nous devrait louer. Sanche, le grand roi de Navarre, contraint par les courses des Maures de quitter le repos de sa maison, y laissa sa chère femme, princesse douée de toutes les bonnes qualités qui peuvent rendre une séparation amère. Après les tendresses et les regrets d’une amitié sincèrement conjugale, Sanche conjura la reine d’avoir un soin très particulier d’un de ses chevaux de combat qu’il lui laissait. Peut-être ne voulait-il pas perdre un coursier qui l’avait sauvé beaucoup de fois. Quoi qu’il en soit, ce furent les dernières paroles de cet adieu.
À quelques mois de là, comme Dom Garcia fut entré dans l’écurie, il aima avec tant de passion ce cheval, que sans la résistance de Pierre de Sesse, grand écuyer de Navarre, Elvire l’accordait 119aux importunités de son fils. Ce refus toucha si sensiblement ce jeune prince, que pour se venger de sa mère et de Sesse, il se résolut de les accuser auprès du roi, d’une familiarité reprochable à sa couche. Il n’est pas facile d’exprimer dans quelles inquiétudes ce rapport mit l’esprit de Sanche ; d’un côté la vertu de la reine l’assurait de sa fidélité, mais quelle apparence qu’un fils fût si dénaturé que de déférer sa mère, si la honte d’un père se pouvait dissimuler. Dans ces perplexités, le roi interroge Ferdinand, son second fils, lequel, plus fin que son aîné, lui avait promis de ne point troubler sa passion, sous la croyance que cet intrigue le pourrait porter dans le trône. Sa réponse n’appuyait point Garcia, mais aussi elle ne purgeait pas sa mère. Sanche, piqué d’une cruelle jalousie, fait jeter sa femme dans un cachot à Nagera, où tandis qu’elle se noyait dans les larmes, les grands du royaume la condamnaient à brûler toute vive, si personne ne se présentait au combat pour la preuve de sa fidélité. Tout le monde était attentif au triste spectacle de la princesse, mais nul n’était favorable à sa misère. Chacun avait pitié de la 120reine, mais personne n’avait le courage de défendre l’innocente.
Le bûcher se préparait, lorsque la bonté de Dieu lui suscitait une protection qui tient du miracle. Urraque était une maîtresse du roi, de laquelle il avait un fils nommé Dom Ramire. Ce fut ce jeune Seigneur, lequel assez instruit de l’impiété de ses frères, et vivement touché de leur malice, se présenta pour champion à sa maîtresse. Ô merveille extraordinairement admirable ! La seule vue de cet adversaire ébranle et trouble les deux parricides. La honte de voir un bâtard affectionné au salut d’une femme qui avait toujours retardé sa fortune, les fait rougir, et leur reproche que des enfants légitimes ne connaissent pas leur mère. Mais tout est prêt, et rien ne peut retarder le combat. Sanche se voit sur le point de perdre tout à la fois un fils et une reine. L’amour et l’honneur le balancent tellement, qu’il doute s’il doit craindre ou désirer la justification de sa femme.
À même que l’on se disposait pour jeter l’innocente dans les flammes, et Dom Ramire pour l’en retirer, Garcia et Ferdinand se prosternent aux pieds du roi, confessant avec larmes que la 121passion les avait poussés dans cet aveuglement. Cet aveu qui devait fléchir l’esprit de leur père, l’irrite davantage : mais ce n’est plus contre sa chère Elvire. Il l’embrasse, il lui demande pardon de sa crédulité, et la conjure de donner ses ressentiments à l’indiscrétion du zèle qu’il avait eu de son honneur. L’orage allait tomber sur les deux coupables, si toute la Cour ne se fut jetée aux pieds du roi et de la reine. Cette impiété semble mériter toutes sortes de supplices, et leur jeunesse solliciter leur grâce. Mais quoi, Sanche est cruel s’il est pitoyable ; s’il pardonne à ses enfants, il offense sa femme. Pour ne point exercer une justice qui ne lui peut être que funeste, ni se servir d’une clémence qui lui eût été reprochable, il remet à la reine le pouvoir d’user ou de l’une ou de l’autre.
Ah ! que la nature a de puissants charmes pour gagner le cœur d’une mère. Mes enfants, dit cette bonne princesse à ces parricides, quoique vous ayez tâché de me noircir d’un crime que vous deviez laver de votre sang, s’il eût été véritable, je ne me puis oublier d’être mère, et de vous avoir donné une vie qui m’est chère, 122bien qu’elle m’ait été presque mortelle. Je laisse volontiers la connaissance de cette impiété à la justice de ce grand Dieu, dont j’implore les bontés en votre faveur. Je ne veux pas que mon intérêt coûte si cher à toute l’Espagne, ni que la joie de me voir innocente et vengée fasse pleurer tant de provinces. Certes, je pourrais craindre de donner de mauvais rois à la Navarre et à Léon, en leur donnant de mauvais fils ; mais je veux espérer que vous serez meilleurs pères que vous n’avez été bons enfants, et que si vous avez tâché de perdre une mère pour un cheval, vous ne voudrez pas à l’avenir perdre un de vos sujets pour un empire. Vivez donc, et vivez afin de vous corriger. Ferdinand, votre âge vous excuse. Pour vous, Garcia, je souffre que tant de larmes et de prières vous arrachent de la main des bourreaux. Voilà tout ce que mon amour peut en votre faveur. Puisque vous m’avez traitée de marâtre, il faut, si vous désirez votre pardon, que je sois la mère de Ramire, qui m’a rendu des devoirs et des offices que je devais attendre de vous. Je consens que le roi vous laisse la Navarre, mais je ne consentirai jamais 123que vous viviez, si vous ne cédez l’Aragon à Ramire, à qui vous avez cédé le zèle et la piété d’un vrai fils.
Et puis, se tournant à lui : Mon cavalier, dit-elle, recevez un royaume pour récompense de votre affection ; je vous donne avec ce peu de bien, un cœur qui voudrait vous donner toutes les couronnes de la terre. Mais puisque je n’ai rien qui égale votre bienfait, pour l’honneur que vous m’avez rendu, je vous souhaite toute la gloire que vous méritez.
Ces conditions furent trouvées raisonnables, même de Garcia, qui pour témoigner un sincère regret de son péché, entreprit le voyage de Rome, sur le conseil d’un sage vieillard dont les bons avis l’avaient en partie porté à se reconnaître. Dieu ne se contenta pas de cette pénitence volontaire ; car il permit que deux gentilshommes basques, qu’il avait offensés, le tuassent en la bataille d’Atapuerca, où il fut défait par son frère Ferdinand. Cette reine Elvire était fille d’un autre Sanche de Castille, qui contraignit Ogna, sa propre mère, de boire dans une coupe mêlée de poison qu’elle lui avait préparé, pour posséder plus librement un Maure, son favori. D’où l’on peut recueillir, 124que les enfants dégénèrent de leurs aïeux, aussi bien pour le vice, que pour la vertu, puisque cette chaste et sainte princesse fut petite fille d’une impudique, et mère d’un impie.
Douzième discours Il est moins facile de souffrir de petites médisances que de grandes ; et plus dangereux de détracter en des choses de peu, qu’en celles d’importance
Qui pourra croire ce paradoxe, et recevoir une vérité qui semble choquer le bon sens et la raison ? Y a-t-il apparence qu’un homme sage puisse former ce consentement : qu’il est plus aisé à la vertu de souffrir un coup mortel que de porter une légère égratignure ?
Quoi ! une honnête femme aura de la patience quand on dit qu’elle se prostitue, ou qu’elle médite un poison pour son mari ; et son courage se rendra lorsqu’on assure qu’elle n’est pas si modeste, et qu’elle a des guerres domestiques ? Un cavalier qui se pique de générosité, se mettra tout en feu contre un étourdi qui l’accuse d’être un peu téméraire, et sera insensible aux reproches d’un Thersite qui le querelle de lâcheté. Peut-on croire qu’un savant méprise la 125raillerie de ceux qui le traitent de bête, et qui fasse des satires contre celui qui jure qu’il ne connaît pas la grammaire ? N’est-ce pas vouloir persuader qu’un homme qu’on tue ne sent rien, mais qu’il doit crier quand on le touche ; qu’il est doux de nous arracher le cœur, mais insupportable de nous entamer un cheveu ? N’est-ce pas dire qu’il vaut mieux perdre mille écus, que hasarder un liard ; et qu’on est moins incommodé de l’embrasement d’une maison, que de la perte d’une bougie ?
Certes, j’ai appris qu’il y avait plus de peine où il y avait plus de douleur ; et que la douleur et le ressentiment en une perte, se mesurait à l’amour de la chose perdue. Or, qui ne voit (pourvu que sa passion soit raisonnable, et que l’imagination laisse le jugement dans ses lumières) que la médisance qui fait passer une fille pour vaine, n’est pas à beaucoup près si outrageuse que celle qui la décrie pour infâme ? Depuis qu’une ville est imbue de l’opinion qu’une veuve reçoit de jeunes gens la nuit dans sa maison, à moins que de faire des miracles, elle ne lèvera pas cette impression. Mais si elle est seulement suspecte d’afféterie : un mois de réforme, un 126collet abattu, et pour deux testons de crêpe sur la tête dissipent ces mauvaises pensées. Ajoutez à cette raison (que la personne offensée a de la vertu ou non) : si elle est vertueuse, elle méprise généreusement l’injure ; si elle ne l’est pas, elle la rend ou la repousse facilement. Que si nous supposons tant soit peu de zèle dans ceux qui souffrent la détraction : qui ne voit leur intérêt les occupant moins que celui de Dieu, que leur peine croît à proportion de l’outrage qui l’offense ? Il y aurait de la délicatesse à se plaindre d’une fièvre d’une heure, et de la stupidité de ne pas ressentir une ardente continue de beaucoup de semaines. Sans faire le déclamateur, je demeure dans ma proposition, et maintiens qu’il est plus fâcheux d’endurer des petites médisances, qu’il n’est sensible d’en souffrir des notables.
Néanmoins, avant que de proposer et défendre ma pensée, je déclare que mon dessein ne regarde que le seul intérêt de la créature et les mouvements qui s’élèvent d’ordinaires dans son âme. Qui voudrait toucher le juste ressentiment que la cause de Dieu nous devrait donner, il est hors de doute que la moindre de ses injures 127nous peut et nous doit plus affliger que les plus outrageuses des nôtres. Demeurant donc dans la seule morale, je soutiens que les petites médisances, pour être plus ordinaires, plus importunes, plus cruelles et plus incroyables, sont plus fâcheuses que les grandes.
Ce n’est pas à chaque moment que la calomnie se résout d’être cruelle. Il faut qu’un homme soit perdu de conscience, pour en vouloir perdre un autre de réputation. Voilà ce qui retient beaucoup de langues. Car enfin, il est peu de personnes qui s’abandonnent si facilement à médire, qu’elles ne fassent aucune distinction des choses qu’elles disent. Quand une détraction est de telle importance qu’on ne puisse s’en ouvrir sans se charger d’un crime qui cause la mort de l’âme : ne faudrait-il pas être tout à fait perdu de sens, pour hasarder son salut sur un si petit gain que la joie d’un mauvais mot ou d’une sotte raillerie ? De moi, je ne crois pas un homme assez désespéré pour acheter un repentir, et un repentir éternel, par ce vain contentement que produit la démangeaison de la langue. Pour peu de commandement qu’on ait sur soi-même, il n’est pas difficile de se contraindre à ne 128dire pas une parole qui tue son âme.
La crainte que nous avons naturellement du mal, nous fait appréhender la recherche des plus charmants plaisirs de la nature, s’ils sont menacés de quelque notable danger. Il n’y a donc point d’apparence qu’un homme soit si mauvais ménager de ses plus grands intérêts, que de vouloir mourir pour blesser son adversaire : c’est une rage dont les plus cruels animaux ne sont pas même capables. Et partant, les grandes et notables médisances sont rares, par cette seule considération qu’elles sont mortelles à leur auteur, qui ne peut ôter un bien de quelque prix à son ennemi, que par une perte beaucoup plus précieuse que celle qu’il lui cause. Au contraire, le peu de mal que fait une petite détraction à son objet, lui donne la hardiesse et l’encouragement : on croit qu’une goutte d’eau bénite suffit à laver mille taches d’une langue précipitée.
La facilité du pardon cause celle de l’offense, et jamais la volonté ne se détermine plus naturellement au péché que quand il paraît sous le visage du bien, ou du moins qu’il n’a pas les plus hideux traits du mal. Qui est assez sérieux ou sévère pour ne rien permettre 129à sa langue ? Les plus grands saints n’étant pas exempts de toutes les imperfections de la nature, il n’y en a point qui les surprennent avec plus de finesse que la petite médisance, qui persuade aisément qu’il n’y a point du tout d’injustice, où il n’y en a pas beaucoup. Voilà d’où il arrive que l’innocence n’est pas seulement attaquée de ceux qui se s’abandonnent au vice : mais encore de ceux qui font profession de la plus sublime vertu. Voilà ce qui rend la détraction importune, personne ne faisant scrupule de dire des maux qui ne sont que des petites plaies.
Je ne suis pas assez sophiste pour vouloir persuader qu’une calomnie légère cause plus de tristesse et de douleur que celle qui est de poids et d’importance. Mais j’ose bien avancer que l’importunité de celles-là donne plus d’ennui que celles-ci ne causent de douleur. Les tigres et les panthères sont bien les plus puissants ennemis de l’homme, ils ne sont pas pourtant ceux qui le fâchent davantage. Les mouches et les frelons ne sont que des petits adversaires, et ces autres ennemis domestiques ne laissent pas de nous inquiéter, quoiqu’ils n’aient pas assez de force 130pour nous nuire. Plus ils sont faibles, plus ils sont importuns. À voir la reprise de leurs assauts, on croirait qu’ils veulent enlever à plusieurs fois ce qu’ils n’ont pu nous arracher dès leur première attaque. Ce n’est pas sans raison que je compare la calomnie, et particulièrement celle qui a si peu de corps, à ces faibles animaux de boue et de poussière. Un bon auteur remarque, sur le huitième chapitre de l’Exode, que ces moucherons qui firent la troisième plaie de l’Égypte, nous représentaient les médisants. Croyez-vous que cette persécution, pour être faite par les petits bourreaux de Pharaon et de son peuple, n’ait pas été fâcheuse ? C’est assez que Dieu les ait choisis pour juger que s’ils ne sont grands, ils ne laissent pas d’être incommodes. La seule verge de Moïse, qui ne faisait que de prodigieux miracles, fut nécessaire au secours et à la défense de ce monarque.
Il est vrai, n’en doutons pas, ces petites détractions qui bourdonnent sans cesse à nos oreilles, sont plus difficiles à souffrir que ces grandes et noires calomnies, qui ne les battent que rarement, d’autant que si elles sont moins cruelles, elles sont plus importunes. 131Mais j’ai tort de dire qu’elles sont moins cruelles : qui voudra peser le dessein de ceux qui picotent sans relâche notre réputation, il jugera que ce n’est pas sans cruauté. Que prétendent-ils, par ces malices journalières, que de nous consumer lentement et de faire languir notre patience jusqu’à se dépiter. N’usent-ils pas de l’inhumanité de ces magiciens qui tuent les hommes en piquant des images de cire avec des épingles ? Quoique leurs armes ne soient que des filets d’archal, elles ne laissent pas d’être cruelles ; leur faiblesse empêchant l’effet de leur malice, l’augmente par sa longueur. De grâce, qui ont été les plus barbares : les Dioclétiens, ou ces petits écoliers qui massacrèrent leur maître saint Cassien avec des canifs ? Peut-être que les chaudières bouillantes, que les lions et les tigres, sont plus inhumains et plus terribles que ces menus outils de cabinets : oui, mais les huiles bouillantes et le plomb fondu étouffent aussitôt qu’ils touchent ; les tigres ne font mourir qu’une fois ; et ces petits tyrans ne sont impuissants à donner la mort que pour la faire durer. Véritablement, il importe peu que la massue d’Hercule nous 132assomme, ou que la main d’un enfant nous blesse. Ce qui fait la différence de ces deux maux, c’est qu’un coup qui nous tue promptement a quelque sorte de douceur, puisqu’il assure notre vertu par la promptitude ; et que celui qui ménage notre vie a de la cruauté, puisqu’il désespère notre patience par la longueur.
Il faut bien qu’une petite médisance soit fort inhumaine ; autrement David ne protesterait pas, au Psaume cinquante quatrième, que si les ennemis eussent dit de grands crimes de lui, il eût tâché de les souffrir et de parer à leur atteinte. Ce grand et courageux roi n’ose se promettre de repousser une légère détraction, quoiqu’il espère de se garantir des énormes.
D’ici je tire une quatrième raison, pour preuve de ma proposition. La médisance est fâcheuse en tant qu’elle nous fait du mal ; or il arrive le plus souvent qu’elle ne nous en fait de notable, que lorsqu’elle est légère ; et partant, il est aisé de conclure que la patience se lasse plus facilement de celle-là que des grandes, qui n’étant pas pour l’ordinaire reçues, ne sont pas dommageables. Car ce qui n’apporte point de perte, ne cause point de douleur ; parce que 133la douleur, comme parle la philosophie, n’est rien que la dissolution du continu. Une détraction qui n’ôte rien et qui ne nous soustrait pas l’estime d’autrui ne saurait nous fâcher, puisqu’elle ne sépare rien de nous. Les grandes calomnies ne trouvent que fort rarement de l’accès dans l’esprit des hommes ; les petites s’y glissent aisément, parce qu’elles ne sont pas grandes. Elles sont fâcheuses, parce qu’elles sont cruelles ; et crues, parce qu’elles sont croyables ; elles sont donc plus difficiles à souffrir parce qu’elles sont petites.
Ce raisonnement est très véritable, et personne ne le doit rejeter s’il considère qu’il est encore plus aisé de croire de petits maux de son prochain, que de les lui faire. Quelque inclination que nous ayons à recevoir tout ce qui se dit malicieusement des autres, beaucoup de choses les défendent des médisances criminelles. En ceci, le plus faible adversaire est le plus redoutable : il faut de l’étude réussir aux vices illustres, aussi bien qu’aux vertus héroïques. Celui qui écoute la médisance, se persuade plus facilement : que le détracteur est capable d’un mensonge léger que d’une malice noire ; et que celui duquel 134on parle aura moins eu de retenue pour quelque légère imperfection que pour un crime effroyable. Mille personnes croient, sur un rapport, qu’un tel n’aura pas salué son ennemi, qui récuseront cent témoins pour un meurtre. De tout ce discours on doit recueillir, que c’est véritablement parler des petites détractions qu’il se faut garder, et que moins on a de scrupule d’y tomber, et de facilité à les recevoir, plus on doit apporter de soin à les éviter.
Je n’assure pas opiniâtrement que les plus petites médisances soient pour l’ordinaire les plus grandes, parce que ce sont elles qui font le plus grand mal. Je consens qu’elles soient légères, et de peu d’importance. Croyez-vous pour cela qu’elles ne soient pas injustes ? Quoi ! n’estimez-vous d’aucune conséquence de troubler le repos de votre frère ? N’estimez-vous d’aucune conséquence de leur causer plus de perte que si vous le publiez homicide ou brigand ? N’estimez-vous d’aucune conséquence de vous déshonorer d’une habitude aisée à recevoir et très difficile à quitter ? N’estimez-vous d’aucune conséquence d’être le Pasquin public de toute une ville ? Si vos médisances sont légères, vous l’êtes 135bien davantage de vous laisser entraîner à la coutume de médire. Si vous ne dites pas grand chose d’un autre, vous n’avez pas grande satisfaction à causer, ni grande peine à vous taire. Si ce n’est rien d’important, il est encore moins important que vous parliez, si c’est peu de mal de blâmer les petits défauts d’autrui, il ne faut que peu de vertu pour s’en abstenir. Qui ne voit combien cette excuse est impertinente, puisqu’elle accuse celui qui s’en sert, de légèreté, d’indiscrétion, de lâcheté et de faiblesse.
Mais il est temps de considérer l’innocence affligée dans un discours plus étendu que nos autres histoires ; n’attendez pas pourtant des regrets inutiles ni des plaintes sans jugement. Celle que je vous présente est toute martiale et toute courageuse ; le fer que Dieu lui a mis dans la main n’est pas tant pour attaquer que pour se défendre, puisque son grand courage n’a pas tant paru dans l’action que dans la souffrance. Ceux qui prendront la peine de lire les trois exemples dont je me sers dans les trois parties de cet ouvrage, remarqueront aisément que pour ne les point rebuter, je tâche de leur donner des formes toutes différentes. J’ai cru que 136je devais laisser Jeanne d’Arc dans une simplicité toute pure d’artifice, autrement que je ferais naître quelque soupçon qu’elle fût du village. Ma Geneviève, portant un faible crayon de ce qu’un bon esprit pourrait faire dans l’agencement de beaucoup de divers accidents, fournira peut-être à quelqu’un le motif de nous composer, d’un grand nombre de parties véritables, un tout qui pourtant serait faux sans mensonge. La dernière histoire a des traits qui lui donnent trop d’ornement, pour donner tant soit peu d’ennui : l’infinie variété de ses aventures m’a plus fait de peine à les ranger qu’à les décrire. Cet avis me semble nécessaire, afin que personne n’appréhende de trouver la même intention dans les sujets qui sont presque tous semblables.
Notes
- [1]
La Cour sainte de Nicolas Caussin (1624). Le chapitre
Les reines et dames
, section 2 (Que Dieu s’est servi aussi de la piété des femmes pour le rétablissement des États
) retrace la vie de Jeanne d’Arc, notamment son procès à Rouen en 1431 et sa réhabilitation en 1456. - [2]
La traduction anglaise The Holy Court par Thomas Hawkins (1626), supprime du chapitre The Lady les pages consacrées à Jeanne d’Arc, en passant directement de la section 1 à la section 3.
- [3]
Célèbre peintre grec du IVe siècle av. J.-C.
- [4]
Mégère et Proserpine sont deux figures féminines issues de la mythologie gréco-romaine, associées aux Enfers et passées dans la langue ou la littérature pour symboliser des aspects sombres ou contrastés de la féminité.
- [5]
Vraisemblablement Aréthas de Césarée (Xe s.), prélat et érudit byzantin, et Justin de Naplouse (IIe s.), apologète et martyr chrétien de langue grecque.
- [6]
Ulpien ? juriste romain du IIIe siècle.
- [7]
Vraisemblablement le Policraticus du futur évêque de Chartres, Jean de Salisbery, un grand traité de philosophie politique et morale achevé en 1159.
- [8]
Catalogus Gloriae Mundi (1529) du juriste bourguignon Barthélemy de Chasseneuz (1480-1541).
- [9]
L’Histoire et chronique de Provence (1614) de César de Nostredame (fils du célèbre astrologue Michel Nostradamus). La légende qui suit est tirée des Vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux (1575) de son oncle Jean de Nostredame.
- [10]
Momus, le dieu grec de la raillerie, du blâme et de la critique, la personnification du sarcasme et de l’esprit qui trouve à redire à tout.
- [11]
Ancien terme médical désignant un abcès.
- [12]
Sans valeur. De nèfle, un fruit peu estimé.