R. de Ceriziers  : Les trois états de l’innocence (1640)

Tome III : Hirlande ou l’innocence couronnée

Hirlande
ou l’innocence couronnée

3Les larmes ont je ne sais quelle douceur qui nous les fait aimer ; et bien qu’elles soient des marques de douleur en ceux qui les répandent, elles sont des motifs de joie à ceux qui les considèrent. La seule vue d’un misérable donne l’expérience de cette vérité : que si quelqu’un demeure insensible auprès d’une personne affligée, on doit croire ou qu’il n’est pas homme, ou bien qu’il est aveugle. Le plus grand et le plus beau monstre que l’Afrique ait jamais nourri confesse que les agréables mensonges de Virgile le trompaient avec tant de finesse, qu’il prenait plaisir 4à pleurer avec Didon, dont les feintes douleurs produisaient de véritables regrets dans son âme.

Mais s’il est vrai que toutes sortes de malheureux nous tirent à la compassion de leurs souffrances, et que nous ressentions du plaisir à soupirer avec eux, il est bien plus assuré lorsque le sujet de l’affliction nous semble mériter une bonne ou moins rigoureuse fortune. Cette belle coupable, qui avait vendu tant de repentirs à la Grèce, ne parut pas plus tôt au milieu de l’Aréopage qu’il fut changé, et que ceux qui devaient courageusement raidir leur esprit à l’équité s’amollirent lâchement à l’amour. Je sais que la pitié ne fit pas toute seule cet étrange changement, et qu’elle fut aidée d’un vice dont un vieillard ne devrait jamais être soupçonné, bien loin d’en être sali. D’ailleurs, je n’ignore pas que cette beauté affligée gagna ses juges plutôt par ses larmes et par la compassion de sa misère, que par l’éclat de ses grâces, qui ne pouvaient être qu’éteintes ou obscurcies par la vive appréhension d’une mort plus honteuse que sa vie.

La philosophie a bien 5de la peine à marquer les secrètes causes de ce flux et reflux de nos yeux. Car de dire que nous tenons de la nature de ce charitable oiseau qui ne peut regarder un malade sans le devenir, ni être sain auprès d’un visage teint de jaunisse, c’est exprimer par un exemple ce que nous ne comprenons pas par la raison. Et quand nous serions satisfaits de cette considération, et que notre esprit se rendrait à ce sentiment, nous ne saurions pas pourtant le pourquoi de cette joie qui nous chatouille en pleurant.

J’avoue bien que la compassion nous chargeant des misères d’autrui, elle nous oblige aux larmes, et partant qu’il est impossible que nous ne chérissions un remède qui nous soulage en partie, ou qui nous guérit entièrement. Mais quoi ! ne peut-on aimer la tristesse sans s’en réjouir ? Peut-être que la souffrance nous étant ordinaire et comme naturelle, nous recevons du plaisir à en sentir l’atteinte de quelque endroit qu’elle vienne ? Cette familiarité n’est pas si agréable qu’elle ne soit importune. N’est-ce point que le malheur de nos voisins nous plaît ?

6Certes, il ne saurait nous causer tout à la fois du contentement et de la pitié. Si nous aimions le mal d’un misérable, il semble que nous ne le pleurerions pas : si nous le pleurions, qui croira que nous l’aimions ? Mon lecteur, je laisse cette curieuse recherche pour vous en donner le sujet dans votre propre sentiment : je ne crains pas de vous rebattre, puisque les larmes que je vous promets sont douces, et que je suis assuré que ce qui vous attristera vous peut et vous doit infailliblement réjouir.

Pauvre Hirlande ! Que la triste vue de vos disgrâces me touche vivement le cœur, et que je donnerais bien plus volontiers des larmes à vos infortunes que de l’ornement à votre histoire ! Il est vrai que je ne puis raconter vos aventures sans les plaindre ; et partant, si je m’oblige à les décrire, je m’oblige à pleurer. Ce qui me console, c’est que si vous languissez par nécessité, je souffre de compassion ; et que si la malice d’autrui vous fait souffrir, votre seule vertu me cause de l’amertume. Bien davantage, lorsque je considère la première source de vos 7larmes, et que je vois une éternelle Providence qui travaille aux accidents de votre vie, je tire du plaisir de votre tristesse, parce que vous en tirez votre bonheur.

Agréez donc, s’il vous plaît, que je découvre à la postérité un exemple que l’injustice de ce temps lui voulait ravir : peut-être ne revivrez-vous pas inutilement, et que vous emprunterez quelque éclat de l’obscurité qui tâchait de vous ensevelir. Je ne crains pas que le souvenir de ce qui vous affligeait autrefois vous importune, puisque vous connaissez parfaitement que c’est cela même qui vous couronne maintenant. Votre félicité est trop pure pour se mêler, et votre fortune trop constante pour s’ébranler : j’ose même me promettre que ma plume vous peut produire de nouveaux sentiments de joie, pourvu qu’elle vous représente naïvement vos anciennes misères. Pour le motif que je vous en donne, ne me refusez pas l’assistance qui m’est nécessaire : je ne puis rien faire sans votre secours, comme je ne veux rien entreprendre sans votre aveu.

8Mais je m’aperçois, mon lecteur, que ce discours vous ennuie, et si je ne me trompe, vous désireriez déjà savoir la fin d’une histoire dont je ne vous ai pas encore dit le commencement. Eh bien, puisque vous voulez pleurer, j’y consens : je n’ai garde de vous défendre des larmes qui sont innocentes, et que j’estime même raisonnables. Regardez à l’orée de ce bois que l’hiver a dépouillé de toutes ses beautés ; approchez-vous de cette roche qui pousse de gros bouillons d’eau, et vous y trouverez le triste sujet de vos pleurs et de vos plaintes.

Ne croyez pas néanmoins que cette mort universelle qui paraît à vos yeux dans les herbes flétries et sur ces arbres tous nus, mérite les ressentiments d’un cœur qui se pique de la gloire de n’être pas inhumain. Cette pauvre femme, que vous voyez à la suite d’un troupeau qu’on a plutôt sorti de la grange pour se désengourdir que pour paître, vous doit fournir un lamentable objet de pitié. Sa tête penchée sur son bras droit soutenu de son genou, son regard immobile et presque mort, toute sa contenance et son 9extérieur vous disent assez qu’elle a bien peu de courage ou beaucoup de malheurs.

Ne l’interrogez point sur sa condition, la douleur l’empêche de parler : n’en croyez pas son équipage, ces haillons qui la défendent du froid n’empêchent pas qu’elle ne soit princesse. Sans vous découvrir les disgrâces qui l’ont obligée à servir, je crois que c’est assez de vous dire qu’elle est misérable pour vous contraindre à pleurer. Toutefois, je veux bien vous avertir qu’elle est sainte, de peur que l’excès de ses infortunes ne vous la fasse croire criminelle. Peut-être que si elle eût eu moins d’innocence, elle aurait eu plus de bonheur ; mais, sans deviner, il est certain que sa haute naissance est la seule cause de sa profonde chute. Oui, déplorable princesse, je ne doute point que votre fortune ne fût meilleure si votre extraction n’était illustre ; mais aussi, qui pourrait assurer que votre vertu fût héroïque si votre sang était roturier ? Celui qui a disposé les accidents de votre vie n’a pas dû régler sa conduite sur le sentiment de ceux qui ne la peuvent concevoir.

10Pour moi, j’aime mieux adorer ses providences avec soumission, que d’en chercher le secret avec danger : dans l’un je pourrais craindre de la témérité, et dans l’autre je dois espérer du mérite.

Hirlande, duchesse de Bretagne (à la façon que je le conjecture dans mon avant-propos), devint enceinte d’un fils, dont la naissance causa beaucoup plus de douleurs à ses parents qu’elle ne leur promettait de solides joies. Elle n’était pas encore dans le cinquième mois de sa grossesse, que son mari fut contraint de la quitter afin de suivre le roi dans une guerre à laquelle l’honneur autant que son devoir l’appelait. Il n’y a que ceux qui sont encore dans les premières tendresses d’un chaste et innocent mariage qui puissent comprendre les rigueurs d’une séparation qui les vient troubler : quand les cœurs sont mariés aussi bien que les corps, il n’est point de mort dont les conclusions soient plus impitoyables que celles d’un fâcheux départ. La mort, en nous ôtant la vie et la vue, nous ôte le sentiment de tout ce que nous aimons ; mais un éloignement 11nous laisse les yeux pour nous représenter seulement les choses qui nous peuvent déplaire.

Artus (je veux ainsi nommer un inconnu, puisque ce nom est ordinaire dans la maison de Bretagne), étant sur le point de partir, employa toutes les raisons qui pouvaient consoler son épouse :

— Madame, lui dit-il, je sais que vous me connaissez trop pour croire que rien au monde me sépare de vous, que la seule nécessité d’obéir à mon souverain. Depuis que le Ciel nous a conjoints, il m’a fait découvrir tant de vertus dans votre âme, que je ne remarque pas davantage de perfections dans votre corps. Et certes je vous puis dire que les unes et les autres m’attachent si fortement à vous, que si la désobéissance pouvait être honorable, votre considération me persuaderait qu’elle serait juste. Ce qui m’aide à surmonter ma répugnance, c’est que je sais que vous m’estimeriez indigne de vous si je perdais une occasion où je puis acquérir de la gloire en témoignant ma fidélité. Par le mépris que je fais des dangers, vous comprendrez le cas que vous devez faire de mon amour, puisque je vous proteste 12que j’oublie le soin de conserver ma vie, mais je ne perdrai jamais le souvenir de ma chère Hirlande.

Quoique le prince fût assez généreux, ses larmes et son silence témoignèrent un peu de faiblesse quand il aperçut que sa femme s’attendrissait, et que continuant de lui parler, il continuait de l’affliger. Il vaut mieux rompre brusquement que de se détacher avec loisir dans les occasions où l’on appréhende de faire paraître moins de courage que d’affection. Artus se servit de ce conseil : car, feignant que son voyage ne pressait pas, il disparut le lendemain à la pointe du jour, laissant un gentilhomme pour lui apporter les plaintes et les regrets de la duchesse. Mais certes, il lui fut impossible d’être fidèle dans son rapport, parce que, pour bien exprimer ses larmes, il fallait avoir son amour.

Une des principales recommandations que le prince laissa aux domestiques de sa femme, ce fut d’avoir un grand soin de sa grossesse, et de l’avertir promptement du succès de ses couches, au cas qu’elle fût parvenue jusqu’à leur terme. Tandis que 13le duc s’avance vers Paris et que la princesse continue ses regrets, j’estime qu’il est à propos de nous écarter de l’un et de l’autre : aussi bien ne saurions-nous rien contribuer au voyage d’Artus ni au soulagement d’Hirlande.

Pour concevoir l’étrange accident qui doit arriver en Bretagne, il est à propos de passer en Angleterre. C’est dans cette île, qui jadis portait le nom d’Albion et qui depuis l’a changé autant de fois que les armes l’ont fait changer de maître, que se forme la tempête que je redoute. Le duc avait un frère à Londres que l’on faisait nourrir auprès du roi d’Angleterre, soit que son inclination l’eût fait étranger, soit que l’intérêt lui eût suggéré de chercher de l’appui contre son sang. Quoi qu’il en soit, Gérard se trouva absent lorsque le prince fut contraint d’entreprendre un long voyage. Voici le sujet qui lui fit revoir sa patrie.

Je ne sais comment il arrive que les plus puissants monarques du monde ne se sauraient défendre des communes faiblesses de la nature : leur écarlate ne les 14exempte pas du pourpre, ni leurs gardes ne les assurent pas contre les autres maladies. Mais si l’on voit avec admiration qu’ils soient frappés d’un mal qui, pour avoir la hardiesse d’attaquer les rois, prend insolemment le nom de royal, n’y a-t-il pas sujet de s’étonner quand les infirmités de la plus basse populace les persécutent ? C’est un spectacle digne de pitié de voir un prince rongé de vermine, et d’apprendre de l’histoire que celui qui parlait comme un dieu a été mangé des poux comme le plus misérable de ses valets. Hérode n’est pas le seul exemple que nous ayons de ces désastres : ceux-là mêmes qui ont mérité des faveurs du Ciel n’ont pas été dispensés de ces misères de la terre. Constantin, à qui la Providence éternelle préparait tant de miracles et de victoires, ne s’est-il pas vu à moitié pourri de lèpre ? Tous ceux qui veillaient à sa santé ne le purent guérir ni préserver de cette sale et honteuse infection : il n’y a point de remède qui ne fût employé, mais il n’y en a point qui ne fût inutile ; celui qui avait guéri Naaman dans le Jourdain s’était 15réservé cette cure.

Apprenez, puissances de la terre, apprenez que Dieu sait humilier les princes, et que si vous avez la témérité de lui déplaire, il a le pouvoir de vous perdre ! Il n’a besoin que du moindre de ses vents (comme le disait le plus saint de nos monarques) pour abîmer le roi de France. À moins que cela, il a moyen de vous mettre à la raison : une étincelle de son feu vous peut brûler, et une goutte de ses eaux vous noyer ; s’il veut, la fièvre vous dessèche, s’il veut, l’hydropisie vous crève. Et néanmoins, quoique votre vie soit sujette à ces faibles accidents, cette superbe pompe qui ne déguise que le dehors vous fait présumer beaucoup de votre grandeur : vous pensez insolemment que vous n’êtes pas au-dessous du Créateur parce que vous êtes un peu au-dessus de ses autres créatures ; le mal que vous pouvez leur faire vous persuade que vous ne devez rien craindre de son bras, et que le vôtre n’a rien qui le puisse arrêter. Comme s’il y avait une grande gloire de pouvoir faire aux autres ce qu’on peut souffrir d’eux ! Sachez 16donc, encore un coup, que vous avez un maître qui anéantit les plus orgueilleuses têtes par la seule volonté de les perdre, sans que rien soit capable de retenir sa main ni de changer son conseil.

À même que le frère d’Artus était en Angleterre, celui qui en était souverain fut touché d’une lèpre tellement opiniâtre, qu’elle semblait tirer du secours et des forces des remèdes qu’on employait pour la vaincre. Ce pauvre prince voyant que toute l’industrie de ses médecins avançait aussi peu sa guérison que ses espérances, fit appeler un Juif dont la science était en crédit dans tout son royaume. Comme il lui eut exposé son mal et imploré son secours, ce Maran, qui ne voulait point employer de malice si elle n’avait toute la noirceur dont elle serait capable, demanda quelques jours pour étudier son incommodité. À quelque temps de là, ce Juif revint au palais chargé d’un grand nombre de remèdes dont le roi usa tandis que la cajolerie de son esculape put tromper sa confiance. Mais, soit que 17cette lèpre fût d’autre nature que celle des Juifs, à qui cette maladie appartient plus qu’à pas une nation de la terre, soit que véritablement ce médecin ne fût qu’un charlatan, il s’ennuya d’avaler tant de breuvages et de se voir tous les jours découper.

Le Juif, qui s’en aperçut, ne s’étant servi de cette conduite que pour maintenir sa fortune, prit occasion de représenter à son malade que, son infirmité étant surnaturelle, Sa Majesté ne devait pas s’étonner si la médecine s’efforçait inutilement de le secourir ; que pour lui, sa pensée était qu’il y avait du sortilège dans son indisposition ; néanmoins, qu’il ne désespérait pas de sa santé, pourvu que son impatience ne le fît point défier de son adresse. Il ajouta que ce grand Dieu, qui lui avait donné beaucoup de puissance sur la nature, ne lui avait pas refusé de pouvoir quelque chose contre la magie ; mais que s’il fallait avoir du courage pour prendre un remède qui lui restait, il ne fallait pas moins de docilité pour en croire sans examen l’infaillible vertu. Le roi, qui n’eût pas appréhendé 18de boire du poison pourvu qu’il eût espéré guérir, interrompit un discours qui l’importunait presque autant que son mal :

— Mon grand ami, lui dit-il, je te prie, soulage mon corps et ne t’amuse point à persuader mon esprit ; je suis prêt à faire tout ce que tu voudras, commande seulement et tu seras obéi : je ne mets point de bornes à ma soumission, pendant que je pourrai voir quelque assurance dans tes promesses.

Est-il fatal aux princes qui sont infectés de lèpre de rencontrer toujours des médecins qui les obligent à être cruels pour être sains, et à perdre l’humanité pour acquérir un peu de bonne santé ? Celui qui traitait notre malade ne manqua point de lui représenter que le premier empereur des chrétiens (quoique l’histoire en dît) avait été garanti d’un mal tout semblable au sien par un remède pareil à celui qu’il préparait :

— Et pour ne vous point entretenir inutilement de vaines paroles, sachez, Sire, que vous guérirez si vous pouvez vous résoudre à vous laver du sang d’un petit enfant.

— Il n’est rien de plus aisé, interrompit 19le roi.

— Aussi puis-je protester à Votre Majesté, reprit le Juif, qu’il n’y a chose au monde plus puissante contre cette corruption qui vous ruine. Cette maladie ayant sa première source dans la masse du sang, il faut tâcher de la remettre dans sa propre et naturelle constitution : rien ne saurait davantage y contribuer qu’un sang pur et exempt de toutes sortes de qualités ennemies, d’autant que notre grand maître nous apprend qu’un contraire se guérit par l’autre. Mais parce que ce remède est extérieur, et que le mal occupe le dedans du corps, il le faut aider en prenant quelque chose qui l’aille combattre jusque dans sa retraite.

Le roi séchait d’impatience d’ouïr tant de paroles et de voir si peu d’effet :

— Je te conjure, mon ami, achève promptement ou je meurs.

— À ce que j’ai dit, il faut ajouter le cœur du même enfant, le mangeant tout chaud et, s’il se peut, encore palpitant.

Le prince, qui n’avait pas cru trouver un remède fâcheux pourvu qu’il fût puissant, ressentit quelque horreur lorsqu’il ouït que, pour recouvrer sa santé, il fallait 20devenir anthropophage. Mais certes son esprit entra bien dans de plus grandes perplexités lorsqu’il apprit que cet enfant, nécessaire à sa guérison, devait être de haute naissance ; et bien plus, que les eaux du baptême ôteraient à son sang la vertu que le Juif assurait lui être naturelle contre la lèpre.

Quelle résolution prendrait un pauvre malade qui est déçu par la bonne opinion de son médecin, et transporté du désir de sa santé ? Quelque répugnance que ressentît le nôtre, il se résolut à ne rien oublier pour se remettre, se persuadant que la vie d’un monarque importait plus au bien de l’État que celle de tous les jeunes seigneurs qui se trouvaient dans son île : Y a-t-il rien qui soit injuste, disait-il, quand il est nécessaire ? C’est ainsi que la théologie des grands conclut quand ils aiment mieux l’intérêt de leur fortune que la sainteté de leur conscience.

Mais hélas ! où est cette innocente victime qui doit mourir ? Peut-être qu’elle n’est pas encore née, quoiqu’on la tue déjà ; peut-être qu’elle joue dans le sein de sa mère et qu’elle en savoure les douceurs, 21tandis que la cruauté médite de lui faire goûter le dernier fiel de la nature. Qui que tu sois, petit innocent, ton malheur me touche le cœur, et je ne puis regarder ton sang sans répandre mes larmes. N’achève point de naître si tu n’es pas au monde, ou bien hâte-toi de jouer si tu es entre les bras de ta nourrice ! Ah ! qu’il te serait bien plus souhaitable de périr que de paraître : la mort te sera plus favorable moins elle te laissera de vie.

Et vous, pauvre mère, se peut-il bien faire que la nature ne vous donne aucun pressentiment de vos douleurs ? Je vous conjure, ne désirez point voir ce cher enfant qui se forme dans vos flancs : ce sera le doux et le triste sujet de vos peines, ce sera l’innocent persécuteur de votre cœur et la déplorable cause de votre martyre. Mais j’ai tort de troubler les contentements qui vous ravissent, pauvre mère ; j’ai tort de vous distraire de cette douceur qui vous colle à cet enfant. Hâtez-vous de goûter tous les plaisirs que vous pourrez : baisez ces petits yeux, pressez ces joues contre les vôtres, cachez cet aimable poupon tout 22entier dans votre cœur si vous pouvez. N’apercevez-vous point qu’il témoigne, par ses trémoussements et ses frissons, qu’il craint ou qu’il aime ? Ne vous semble-t-il pas, à voir comme il se presse sur votre sein, qu’il tâche d’y rentrer encore un coup ? Mère désolée, regardez ces petits yeux : ne vous disent-ils point que ce pauvre innocent va mourir ? Et cette bouche qui ne sait pas encore parler, n’exprime-t-elle point par son silence l’adieu qu’il vous dit et la cruauté qui l’attend ?

Sans doute vous êtes curieux des nouvelles de notre duc et de notre duchesse. Avant que vous en appreniez de moi, mon lecteur, je vous prie de remarquer, dans le brutal discours de notre Juif, les véritables traits de la superstition : pourquoi faut-il un enfant de maison ? Pourquoi ce petit prince ne doit-il pas être baptisé ? Peut-être que la noblesse est un simple contre la lèpre ? Peut-être qu’une eau qui a reçu la bénédiction du Ciel ôte au sang sa naturelle vertu ? Non, ne le croyez pas : le diable qui préside à cette 23cure prétend tuer une âme, et non pas guérir un corps. Toutes ces conditions ne servent que pour envelopper son dessein et donner couleur à sa malice : ainsi le faut-il croire de tous ces remèdes qu’il prescrit avec un certain compte de prières ou de signes de croix, comme si le nombre agissait, et que dix Ave ne pussent opérer ce que cinq font aisément.

Retournons à notre sujet. Hirlande se prépare à ses couches ; toute sa cour fait des vœux et des prières pour leur heureux succès : il n’y a personne qui ne désire un petit maître, personne qui ne le demande à Dieu. Pendant que tout était entre l’espérance et la crainte en Bretagne, Artus, qui avait déjà joint l’armée, souffrait de cruelles gênes dans son âme : sans cesse l’image de sa chère épouse le venait chercher et lui apportait de nouvelles frayeurs de sa part ; maintenant il se flattait de l’espérance d’un prompt retour, et tantôt il s’affligeait de l’appréhension de ne la plus revoir.

Je ne veux pas vous taire un accident qui lui causa bien du trouble : un jour qu’il était d’assez mauvaise humeur, 24contre son ordinaire, celui de ses domestiques qui l’approchait avec le plus de confidence, l’ayant surpris en cet état, le conjura de lui découvrir ce qui causait son ennui. Le prince, qui n’avait pas accoutumé de cacher son cœur à ce favori, lui avoua que la nuit précédente il avait eu un songe qui le tenait dans de grandes inquiétudes :

— Je n’étais pas bien endormi, lui dit-il, qu’il m’a semblé voir ma pauvre Hirlande étendue toute morte sur un lit, et un cruel vautour qui fondait sur son ventre et lui déchirait les entrailles. Personne ne paraissait pour la secourir ; car, encore bien qu’à reprises un mouvement fort faible et quelques soupirs languissants fissent croire qu’elle vivait, il n’y avait autour d’elle que deux harpies qui, de leurs griffes et de leur vue, aidaient cet épouvantable oiseau dont l’horrible figure se présente sans cesse à ma mémoire. Voilà le sujet de ma tristesse et ce qui m’a affligé sensiblement.

Comme il continuait, l’aumônier, qui était un homme fort capable, se présenta dans la chambre, d’où il tâcha de se 25retirer lorsqu’il les aperçut en conférence secrète ; mais Artus, qui était touché de la curiosité de s’instruire et du désir de se divertir, lui commanda d’entrer, et puis, lui ayant fait le récit de sa vision, il le conjura d’en dire sa pensée. L’aumônier, qui n’avait pas moins de modestie que de capacité, n’oublia pas de s’excuser, suppliant Son Excellence de croire que, comme il avait toujours méprisé Artémidore, il ne s’était jamais donné ni le loisir ni la peine de l’étudier ; néanmoins qu’il entreprendrait volontiers de lui dire ce que la théologie permet d’en croire, ce qu’il n’estimait pas inutile, puisque souvent on défère trop ou trop peu aux songes. Voici son discours :

Monseigneur, puisqu’il plaît à Votre Excellence d’ouïr ce que j’ai autrefois appris sur ce sujet, je la supplie très humblement de croire que ma seule incapacité empêchera votre entière satisfaction, et que si j’étais plus savant, vous seriez plus éclairci. Et pour ne me point détourner de votre intention, j’estime qu’on ne peut dire que les songes, 26qui sont des mouvements de l’âme qui se forme diverses figures ou qui les reçoit, soient tous de fausses illusions ou d’infaillibles vérités. Quelque respect que les profanes aient eu pour la vaine science qu’on en fait, les plus sages se moquent également des superstitieux et des incrédules. Aristote, dont l’humeur n’est pas de croire sans bonne caution, ne peut approuver le sentiment de son maître, qui veut que toutes les rêveries de la nuit viennent des dieux, et partant que ce soient des instructions célestes et surnaturelles aux hommes : et, à dire le vrai (comme il remarque), les chiens et les autres bêtes songeant aussi bien que nous, il y a peu d’apparence que de si hautes majestés se voulussent abaisser à faire la leçon aux brutes.

Philon, qui s’est toujours témoigné grand partisan des platoniciens, fait naître les songes dans l’âme de la sympathie de ses mouvements au cours de l’univers. Synèse reconnaît un certain esprit en nous, que je ne connais pas, qui leur sert de siège et de véhicule, de la même façon que les naturels et les vitaux conduisent la vigueur 27et la vie dans toutes les parties de l’homme. D’autres les font couler des astres, et certains osent bien assurer que les rêveries de notre esprit ne sont que des ressouvenirs des connaissances qu’il apporte de dehors dans notre corps.

On ne peut nier qu’Hippocrate n’en ait mieux trouvé la source et le principe, quand pour l’ordinaire il les attribue à la nature, et quelquefois à son Auteur : il aurait tout dit s’il eût ajouté que les démons se mêlent bien souvent dans notre sommeil. Il est vrai que, n’ayant pas distingué le mauvais génie des bons, il a dû confondre ces deux diverses causes. Qu’il nous vienne des songes de la nature, l’expérience de toutes les nuits l’apprend ; que Dieu les envoie assez souvent, l’Écriture sainte nous l’enseigne : qui serait téméraire à ce point que de contester que ceux d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de Joseph (sans parler de cet autre Joseph du Nouveau Testament) ne fussent des avis du Ciel à ces illustres patriarches ?

Je n’entreprends pas de vérifier que les démons 28fassent rêver les hommes, et que parfois, pour leur donner quelque créance de leur divinité, ils ne leur donnent des pressentiments de leurs bonnes ou mauvaises fortunes : personne de ceux qui connaissent tant soit peu l’histoire profane n’ignore ce qu’on nous raconte du temple de Podalire en la Pouille, de celui de Sérapis en Alexandrie et d’Esculape à Pergame. Qui n’a point ouï parler de la chapelle de cette Pasiphaé que l’on adorait aux faubourgs de Lacédémone, et de la Vénus de Gaze, où les jeunes filles allaient dormir pour songer les aventures de leurs amours ? Sans doute cet infâme commerce qui se continue encore aujourd’hui avec les diables sur le succès des noces, n’a point d’autre commencement que dans ces sacrilèges observations des idolâtres : on ne sait que trop l’impureté de ces dévotions.

Pour celles qui se proposaient d’autres fins que de connaître les mariages, en voici la cérémonie : ceux qui consultaient les démons, après leur avoir sacrifié un mouton noir, s’enveloppaient de sa peau et dormaient 29ainsi dans leurs temples, afin de les obliger, et par leur confiance et par leur libéralité, à leur découvrir en songe ce qui leur devait arriver. J’avoue bien que ces fausses divinités n’attendaient pas toujours que ces pauvres aveugles leur rendissent des hommages si ridicules : comme s’ils se fussent piqués de prévenir leur mérite, ils devançaient quelquefois leurs vœux. Et partant, quand Socrate songea qu’il entrait dans la ville de Phthie, ce qui fut expliqué de sa mort à cause que ce mot signifie corruption, ses dieux usaient de magnificence ; et quand Odatis aima son cher Zariadre, et Zariadre sa belle Odatis, sans s’être jamais vus qu’en songe, et que quelque temps après cette infante présenta la fiole d’or qui lui devait choisir un époux à ce jeune prince qui parut inconnu dans sa chambre, c’était un effet de leur impulsion plutôt que de sa prudence.

Je ne parle point d’Alexandre, qui songea la prise de Tyr pour avoir vu un satyre en dormant, comme ses devins l’interprétèrent, parce que satyros signifie en langage grec : Tyr est à toi. Constance 30ne reçut-il pas aussi un avis de son désastre allant contre les Sarrasins, lorsqu’il s’imagina en dormant qu’il sortait de Thessalonique, dont les syllabes divisées font ces trois mots : Thes allo nequin, laisse la victoire à un autre ? Quand Astiage vit sortir une vigne du ventre de Mandané, et que la mère d’Auguste crut qu’on enlevait ses entrailles au Ciel, les démons prétendaient se mettre en crédit par les présages d’une grandeur qu’ils promettaient en songe, et que le vrai Dieu leur destinait en vérité.

Mais afin que ces événements et ceux qui leur ressemblent ne portent point notre esprit à croire que toutes nos rêveries soient véritables, il est à propos de considérer quelles conjectures on en peut innocemment tirer. Et pour dire en peu de mots ce que j’en pense, il est certain qu’il faut aussi peu soupçonner la vérité des songes qui viennent de Dieu, que recevoir ceux qui viennent des diables, quoiqu’ils soient parfois exempts d’impostures : la raison est que nous devons notre créance à Dieu, et notre 31mépris aux démons. Il n’appartient pas néanmoins à tout le monde de juger de ces visions nocturnes : la prudence nous oblige d’en laisser le discernement à ceux qui gouvernent nos consciences.

Pour le regard des songes naturels, soit qu’ils viennent de la réflexion que l’âme fait sur les actions passées, soit qu’ils aient leur principe dans l’habitude du corps, il est évident qu’on en peut recueillir sans crime ce qui nous doit arriver, puisque l’humeur qui commande chez nous en est la cause nécessaire, et que le reste de nos actions précédentes peuvent être des signes de celles qui doivent suivre. Voici la liaison des accidents de notre vie avec nos songes, et ensuite le fondement qu’ils donnent aux présages que nous en tirons : les songes naissent pour l’ordinaire du tempérament ; le tempérament forme nos mœurs ; nos mœurs ont un ascendant sur nos actions en ce qu’elles les produisent ou les règlent ; nos actions journalières ont beaucoup de rapport et de pouvoir sur les effets dont les causes nous sont secrètes. Il n’y a donc point de magie à ce que 32l’esprit voie nos accidents dans nos songes, pourvu qu’on n’assure pas cette vue infaillible.

Ainsi, nous apprenons de la conduite des pères spirituels qu’on peut former de probables jugements, non pas de l’acte, mais de l’inclination au vice ou à la vertu, par les rêveries d’une personne. Voilà sur quel fondement un homme qui craint de pécher même en dormant, et qui résiste aux sales imaginations du sommeil, se peut assurer qu’il aime la pureté, et qu’un plaisir illégitime aurait de la peine à surprendre sa raison lorsqu’elle veille. Les conjectures qui ne regardent point la liberté sont moins suspectes : partant, l’on peut croire que celui qui ne songe que des choses agréables est d’humeur sanguine ; que ceux en qui le flegme domine n’ont en vision que de l’eau, des naufrages, de la pluie et des neiges. Un colère fait presque toujours la guerre pendant la profonde paix de son repos, et le mélancolique ne voit que des objets tristes et d’horribles fantômes. Ainsi les médecins savent prudemment juger de l’intempérie de l’humeur par l’assiduité 33à songer les mêmes choses.

Or, la raison pourquoi nous connaissons mieux l’excès du tempérament par ce qui se passe la nuit que le jour, c’est que l’humeur ne souffre aucune diversion dans ses opérations tandis que l’âme repose, et que n’étant point occupée à ses plus importantes actions, elle ne suspend pas celles du corps, qui suit ordinairement son application. Je ne prétends point nier que la plus familière source de nos songes est dans les entretiens et les négoces du jour, parce que les espèces en étant encore toutes fraîches, l’esprit qui est de loisir s’amuse à les revoir ; et parce que sa raison n’est qu’à moitié éveillée, il les range si mal et les confond quelquefois avec tant de désordre, que des plus belles images du jour il n’en revêt que d’étranges grotesques.

Voilà, Monseigneur, d’où j’estime que vient votre songe : il ne faut donc pas à mon avis conclure qu’il doive rien arriver de fâcheux à Madame, mais bien que votre imagination n’a pas bien rallié toutes les pensées qui vous ont entretenu depuis votre départ d’auprès d’elle. 34Grâce à Dieu, je n’ai pas l’esprit assez faible pour me rendre aux présages d’un mauvais songe ; néanmoins, si le vautour était un monstre assez cruel pour figurer un prince inhumain, je dirais, malheureux Gérard, que ce serait toi !

Je ne sais si ce fut par hasard ou par dessein que ce jeune seigneur se trouva au discours du Juif. Quoi qu’il en soit, il est certain que, tout le monde étant sorti de sa chambre, il s’approcha du roi afin de lui faire appréhender combien sa santé importait au repos de son État, et qu’il ne fallait pas que l’intérêt d’un seul enfant fît souffrir tant de peuples.

Toute la difficulté qui semblait rester, c’était d’en recouvrer un de la naissance requise. Gérard, qui faisait du prudent, jugeait qu’il y avait du hasard à en choisir un de l’île, d’autant que sa mort pourrait altérer l’esprit de beaucoup de ses plus fidèles sujets. Mais le malade fut bientôt rassuré par l’offre que lui fit cet oncle cruel de le relever de sa peine. Mon lecteur, ne vous étonnez pas si je vous cèle son nom : je n’ai pas moins de honte que d’horreur de le savoir, et 35plût à Dieu que jamais il n’eût été connu de l’histoire !

Éloignons-nous d’une cour où nous serions contraints d’assister au massacre d’un innocent : il vaut mieux passer en celle de notre duchesse, où tout le monde se réjouit dans l’espérance d’y voir bientôt un nouveau maître. Quoiqu’Hirlande eût sujet de craindre ses premières couches, elle en attendait néanmoins les douleurs avec impatience : le désir qu’elle avait de laisser un gage de ses chastes amours au prince lui fit dire cent fois qu’elle mourrait avec contentement si elle pouvait donner sa vie à un fils, et un fils à son mari. La joie de toute cette maison fut de beaucoup augmentée lorsqu’on dit à la duchesse que son beau-frère venait d’arriver : aussitôt qu’elle en eut avis, elle courut avec toute la promptitude qu’elle put au-devant de lui.

Déplorable princesse, que faites-vous ? N’appréhendez-vous point une chute qu’il semble que vous cherchiez par votre précipitation ? Ne la retenons pas, l’aise la transporte : il ne peut y avoir que bien peu 36de retenue où il y a beaucoup d’affection. À peine eut-elle rencontré ce cher frère à l’entrée du château, qu’elle se jeta à son cou : de vous dire ce qu’elle fit, ce ne serait vous dire guère moins que ce qu’elle eût fait si son Artus eût été de retour. D’autre part, Gérard lui rendit tous les témoignages qu’on peut attendre d’une véritable amitié :

— Madame, lui dit-il à même qu’il feignit de pouvoir parler, il me faudrait d’autres paroles que les communes pour vous exprimer mes ressentiments. Je suis ravi de vous voir, mais je le suis plus que je ne saurais vous le dire de vous voir aux termes d’être une des heureuses mères de la terre. Si je ne me trompe, vous allez nous donner un jeune Artus ; au moins votre teint vermeil et cette vigueur qui paraît dans tout votre corps me font croire que vous n’avez rien conçu que de généreux. Quoique vous ayez plus besoin d’une sage-femme que d’un jeune cadet qui ne l’est pas, je me réjouis pourtant de me trouver à vos couches, afin de vous rendre une partie des offices et des tendresses que vous deviez 37espérer de mon frère. Il me tarde que je ne tienne ce petit poupon entre mes bras.

Ah ! traître, il y sera trop tôt !

— Au reste, je vous déclare, ma bonne sœur, que c’est à moi de le bercer, et que je ne souffrirai pas que personne lui rende tous ces petits devoirs à mon préjudice.

La douceur de ce compliment attendrit de telle façon Hirlande, qu’elle ne put lui repartir un seul mot : aussi valait-il mieux lui répondre du cœur que de la bouche.

Quelques jours s’écoulèrent dans la bonne chère et dans les préparatifs des couches qu’on attendait depuis neuf mois. La bonne mère voulut elle-même préparer les petits langes et les autres meubles de son cher enfant. Pendant que cet heureux jour s’avance, que fait Gérard ? Toute la bonne mine qui peut mettre la duchesse dans une parfaite confiance d’une amitié sans feintise. Mais hélas ! cœur humain, que tu es perfide ! À même que sa sœur lui fait tout l’accueil qu’elle peut, il lui trame la plus dangereuse intrigue que son innocence pouvait craindre.

La sage-femme et la 38nourrice, qui attendaient la naissance du petit prince, étaient déjà dans la maison d’Hirlande depuis l’arrivée de son beau-frère : ce fut ces deux femmes qu’il entreprit, mais avec tant d’adresse, que sa conduite passa au commencement pour un simple dessein de les affectionner au secours de sa sœur et aux soins de son enfant. Il les avertit pourtant de ne rien découvrir de ses libéralités aux autres domestiques, de crainte que sa faveur ne les mît en jalousie, ni même à sa sœur, de peur qu’elles ne lui tinssent lieu de la récompense qu’elle leur destinait. Enfin, après une longue pratique, jugeant qu’il possédait assez l’esprit de ces âmes vénales, il leur déclara que leur fortune dépendait de leur courage, et que si elles avaient tant soit peu de cœur, elles pouvaient espérer assez de bonheur. L’assurance de les mettre en un lieu où elles n’auraient rien à craindre leur donna la hardiesse de tout entreprendre : et puis tout ce qu’il demandait de leur fidélité, c’était de feindre que l’enfant de sa sœur serait mort dans ses tranchées, et de le vouloir suivre en 39un pays où il prétendait le faire élever pour de grandes raisons qui l’obligeaient à le soustraire à sa mère.

Enfin, le moment des couches arrivé, les convulsions en furent si violentes l’espace d’un jour, que l’on crut aisément que rien n’en pouvait naître que la mort de la pauvre princesse. Il est pourtant vrai qu’elle en fut quitte pour un évanouissement, qui donna assez de loisir à ceux que Gérard avait gagnés pour se rendre à la mer où une chaloupe les attendait. Leur embarquement se devait faire en un endroit de l’Armorique qu’on nomme aujourd’hui Quimper, et qu’on appelait pour lors Aleth, mot qui dans son origine signifie erreur. Ce lieu mérita jadis tant de vénération des habitants de ces côtes, que tous les esclaves que la tempête amenait à cet asile recouvraient leur liberté aussitôt qu’ils avaient touché les bords de cette heureuse terre. Mais cette bonne fortune n’arriva pas à ceux qui enlevaient notre petit prince ; car à peine étaient-ils entrés dans leur chaloupe, qu’une troupe de gens armés s’y jette.

40Leurs visages pleins de colère et leurs épées nues faisaient un tel éclat parmi les ténèbres que la première pointe du jour n’avait pas entièrement dissipées, que nos fuyards n’en pouvaient tirer qu’un funeste présage de leur ruine. Les voilà donc captifs et chargés de fers, au lieu même où les plus misérables les quittaient : ces pauvres gens, surpris d’un accident qu’ils n’avaient ni appréhendé ni prévu, doutent s’ils doivent plaindre ou bénir leur bienheureux malheur. La connaissance qu’ils avaient de leur crime leur donnait trop de crainte du supplice pour se réjouir de ce favorable désastre ; d’ailleurs, se voyant délivrés d’une mort qu’ils commençaient de goûter lorsqu’ils furent arrêtés, il était impossible que la joie présente ne mît quelque bon intervalle aux frayeurs que leur mauvaise conscience leur fournissait.

Providence adorable de Dieu, qui conduit si sagement les infortunes des méchants, qu’elle leur laisse assez de crainte au fond du cœur pour les punir, et de confiance pour ne se pas rendre au désespoir ! Mon lecteur, vous savez le juste 41motif de leur appréhension, mais vous ignorez pour quelque temps celui de leur joie. Ne soyez pas en peine de ce qui doit arriver à nos fugitifs, il n’y a qu’un innocent parmi eux : peut-être que ces inconnus qui le tiennent auront pitié de sa misère. Mais quand ils manqueraient de douceur pour épargner sa vie, la mort qu’ils lui feront souffrir lui tiendra lieu de faveur, et parce qu’elle sera plus humaine que celle qu’on lui destine, et parce qu’il est moins sensible à la douleur qu’il ne sera si la compassion lui permet de croître.

Pour le regard de ceux qui l’ont enlevé, il ne saurait rien leur arriver de trop cruel : que leurs pirates aient toute la mauvaise volonté que la mer a jamais soutenue, ce ne sera pas trop pour les punir. Je veux que vous ne considériez point une pauvre mère dans les convulsions de la mort ; je veux que vous ne pensiez point à l’intérêt d’un prince, qui n’est encore malheureux que de la prévoyance de son malheur : c’est assez, pour vous faire consentir à la mort des coupables, de vous souvenir de leur trahison. Sans doute 42les serviteurs ne méritent pas de leurs maîtres les outrages qu’ils en reçoivent pour l’ordinaire : s’ils sont fidèles, on leur doit être humain. Mais si l’avarice ou quelque autre passion leur ôte cette qualité qui les empêche d’être nos plus dangereux ennemis parce qu’ils sont nos domestiques, je ne crois pas que l’on puisse avoir trop de sévérité pour les châtier ; que si rien ne nous oblige à leur pardon lorsque leur infidélité ne touche qu’à nos biens, qui pourrait nous donner une espèce de bonté en leur faveur quand leur rage attaque notre honneur ou nos vies ?

Pauvre Artus, c’est maintenant que vous devriez voir votre chère Hirlande, ou morte ou mourante sur son lit ; c’est maintenant que vous trouveriez un vautour et des harpies à l’entour d’elle ! Il est vrai qu’elles n’y sont plus, et qu’il n’en reste rien auprès de votre princesse désolée que les marques de leur cruauté sur son visage flétri et dans ses yeux languissants. Aussitôt que la triste dame revint à soi et que la douleur lui permit de soupirer, elle demanda son enfant :

— Hélas ! Madame, repartit une de 43ces femmes, ne soyez point curieuse de le voir : il est en un état plus capable de vous donner de l’horreur que de la consolation.

— Il n’importe, dit la pauvre mère, je veux qu’on me l’apporte.

— Vous voulez donc mourir, reprit cette méchante rusée qui avait toutes les intentions de Gérard ; à moins que cela, je ne crois pas que vous puissiez arrêter les yeux sur un corps à demi formé, ou pour dire mieux, sur une môle de chair qui marque aussi peu de vie que de figure humaine : on l’a déjà jetée en terre.

— Ma chère fille, dis-moi pour le moins, est-il chrétien ?

— Madame, il faut demander s’il était homme.

N’arrêtons point davantage auprès de cette malheureuse princesse : elle rentre dans l’agonie de ses tranchées, mais ce n’est que pour enfanter des soupirs et des plaintes. Je vous assure, mon lecteur, qu’il n’y a pas moins de peine à les exprimer qu’à les ouïr, et qu’il m’est également impossible d’en être le spectateur et l’écrivain. Pour ne point blesser ni vos yeux ni vos oreilles, j’estime qu’il est à propos de nous éloigner de la chambre d’Hirlande : aussi bien désirez-vous 44d’apprendre les aventures de notre pauvre petit infidèle.

Quelque curiosité qui vous presse, il faut savoir beaucoup de choses avant que de savoir celle-ci : et de vrai, bien que nous ayons de la peine à voir les misères de notre duchesse, il est plus à propos maintenant que nous sommes accoutumés à ses maux de les souffrir de compagnie, que de ménager si discrètement notre douleur. Je conjure néanmoins le lecteur, s’il arrive qu’il pleure avec elle, de ne me point blâmer de dureté : ce ne sera ni l’artifice de mon discours, ni la force de mon expression qui l’obligera à ce ressentiment, mais la seule cruauté de sa fortune.

La princesse n’était pas encore relevée de ses couches, que son beau-frère commença de lui donner des preuves plus ouvertes de sa mauvaise volonté : premièrement par un traitement fort rude, et puis par des paroles extrêmement injurieuses. Ô Dieu ! que c’est un cruel déplaisir à une mère de lui reprocher qu’elle est homicide de son fruit ! Ce fut pourtant le crime dont Gérard 45chargeait sa sœur, ajoutant que si elle eût autant eu d’amour pour son mari qu’elle en avait pour un certain gentilhomme voisin, elle n’eût pas si mal ménagé les espérances de sa maison.

Pauvre Hirlande, que pouvez-vous dire à ces tristes nouvelles ? Mais que pouviez-vous faire quand vous aperçûtes que les artifices de votre cruel beau-frère vous avaient changé l’esprit de tous vos domestiques ? Celui de la pauvre duchesse n’était pas assez malicieux pour pénétrer l’intrigue de cette conduite ; en voici naïvement le récit. Il y avait, parmi les femmes d’Hirlande, une demoiselle qui avait toujours eu sa principale confidence : ce fut elle qui travailla le plus à sa ruine. Gérard, ayant reconnu la faiblesse de cette fille, la gagna de telle sorte à sa passion qu’il en disposait plus absolument que la pudeur et la fidélité ne lui devaient permettre. C’était de cette confidente qu’il se servait pour effrayer sa maîtresse : cent fois le jour elle lui jetait de nouvelles craintes dans l’âme, comme si elle eût découvert les secrets de Gérard.

Hirlande savait 46bien que son beau-frère avait fort altéré son mari contre elle, ce que même il lui avait témoigné par une lettre dont les outrageux compliments firent de ses yeux deux vives sources de larmes. Toutefois, le duc n’avait pas parlé si nettement qu’il pût contenter Gérard ni rassurer la princesse ; mais s’il donnait sujet de craindre à sa femme, il fournissait le moyen de brouiller à son frère. Il le fit avec trop de succès : car cette maudite confidente lui ayant dit cent fois que ce jeune prince avait commission d’Artus de la faire mourir, elle mit une telle appréhension dans son âme, que n’ayant point d’autre conseil que la crainte, elle se résolut à la fuite.

Allez, pauvre princesse, allez parmi les landes et les forêts : quoique vous y trouviez des ours et des loups, vous n’y trouverez rien de si cruel qu’un beau-frère ! Le désir que j’ai que ceux qui ont commencé achèvent de voir cette histoire, m’oblige à taire le triste équipage de notre fugitive, parce que je suis assuré que le récit que j’en ferais donnerait plus d’envie de pleurer que de 47curiosité de lire.

Laissons aller Hirlande je ne sais où. Gérard fut ravi de la résolution que sa sœur avait prise, d’autant qu’il crut avoir dans sa fuite de fortes preuves contre son innocence : il fit néanmoins semblant d’en faire la recherche, afin qu’Artus ne le pût soupçonner de collusion dans sa conduite. Après une diligence qui pouvait faire croire qu’il l’avait cherchée, il voulut lui-même aller vers le duc pour être le messager de tant de fâcheuses nouvelles. Il n’est pas nécessaire de toucher par le menu les adresses dont il se servit pour aider la jalousie de son frère : je crains déjà d’avoir donné un mauvais exemple à la postérité, sans qu’il soit besoin de lui laisser de si particulières instructions de malice.

Peut-être que quelqu’un trouvera fort étrange que Gérard n’employât pas le poison pour se défaire de sa sœur : sans doute il y a sujet de s’en étonner, puisqu’il avait assez de rage et de lâcheté ; toutefois, à bien examiner sa conduite, il y a de quoi louer sa mauvaise prudence, car, son dessein étant de recueillir l’héritage de son frère, il ne 48voulait pas lui laisser le moyen d’avoir des héritiers en lui laissant la liberté de choisir une autre femme. Voilà donc un homme dans un nouveau célibat, d’où il ne se promet de sortir qu’après sept années, que la simplicité de nos pères destinait à l’incertitude des veuvages.

J’amuserais mon lecteur à des choses qui lui donneraient de l’impatience si je voulais raconter ce qui se passa dans la maison d’Hirlande depuis qu’elle l’eut quittée : à mon avis, il vaut mieux chercher notre malheureuse princesse que de s’instruire des regrets de son infortuné mari.

Il y avait presque sept ans qu’il vivait dans un chagrin qui punissait sensiblement, quoique lentement, sa précipitation, lorsqu’une troupe de gentilshommes voisins vinrent prendre congé de lui pour un voyage à Saint-Michel. Chacun sait que ce lieu de dévotion est aux confins de ces deux nations qui, pour être de fort différentes humeurs, ont besoin d’un saint armé pour les tenir en paix : il est vrai que la jalousie de posséder un si puissant protecteur 49troublerait leur repos, si, pour contenter ces deux peuples, la rivière de Cœsnon ne perdait le sien en quittant son lit, afin que successivement ce glorieux archange soit normand et breton.

Comme cette noblesse dont j’ai parlé eut rendu ses devoirs à ce prince des anges, un des plus considérables de la troupe, nommé de l’Olive, prit congé de ses compagnons pour visiter une tante qu’il avait un peu plus avant dans la Normandie. Il n’eut pas peu de peine à trouver la maison, qu’un assez grand bois lui couvrait de tous côtés ; et peut-être qu’il ne l’eût pas trouvée sans la rencontre d’une villageoise qui le mit dans le sentier du château. Ne vous informez point de son nom : c’est assez de savoir que c’était une pauvre femme qui avait soin de tout le ménage de la basse-cour. Elle avait mené les troupeaux à la campagne pour un peu les égayer ; mais, pour dire le vrai, c’était plutôt pour pleurer avec plus de liberté.

50On ne saurait facilement exprimer le bon accueil que notre cavalier reçut en la maison de sa tante : tout le voisinage fut invité à venir contribuer à la réjouissance de cette bonne dame. Le lieu de la demeure était un des plus agréables séjours qu’on pourrait désirer en temps d’été ; mais, à n’en point mentir, l’hiver y était bien aussi hideux qu’en aucun autre endroit de la terre. Toutes les avenues en étaient tellement empêchées par les eaux qui s’écoulaient dans son vallon, qu’on pouvait croire que ce n’était pas sans artifice qu’on en défendait l’approche : cette incommodité de sortir obligeait la compagnie à demeurer dans la maison, et à se divertir dans les galeries et les salles.

Il me plaît bien de vous faire part d’un passe-temps qui mérite votre attention, puisqu’il peut autant instruire votre esprit, qu’il contenta les yeux et les oreilles de ceux qui le pratiquèrent. Il y avait une galerie dans cette maison qui regardait l’orient, où se faisaient toutes les promenades d’hiver : ceux qui en avaient donné le dessein en avaient suggéré l’ornement. Toutes les murailles étaient revêtues 51d’excellents tableaux ; mais on offenserait la maîtresse du logis de croire qu’elle eût pu souffrir que ce qui n’était là que pour récréer la vue y servît pour blesser les âmes. Elle avait trop de charité pour proposer des personnes nues aux cruelles rigueurs d’un froid qui ne pardonnerait pas même à celles qui étaient les mieux couvertes. Il ne s’y voyait pas une figure qui ne fût modeste : le peintre avait même donné tant de naïveté à leur bienséance, qu’on pouvait penser que cette retenue était animée ; que s’il paraissait quelque chose de nu dans la toile, un esprit raisonnable jugeait aisément qu’on avait plus regardé l’expression de l’histoire que le dessein de la volupté.

Une après-dînée que toute la compagnie était dans cette galerie, on pria un vieux gentilhomme fort savant de vouloir déchiffrer ces tableaux, et de servir d’interprète à ces étrangers qui parlaient à tout le monde sans toutefois être entendus que des doctes, parce que le langage de la peinture, quoique sensible, est muet. Après une longue défense 52de sa modestie, ce sage seigneur, qui eût mieux aimé cacher que produire ce trésor que peu de personnes aiment, commença son discours en ces termes :

Puisque vous ne voulez pas considérer que ceux de mon âge parlent quelquefois trop longtemps, je me mets au hasard de vous être importun par l’obligation que vous m’imposez d’être complaisant. Votre curiosité fera souffrir votre patience : je vous promets néanmoins, quoique je ne puisse contenter celle-là, que je soulagerai celle-ci aussitôt que vous me témoignerez le désirer. La saison ne nous invite pas au bain, si faut-il (sans quitter ce bon feu) que je vous conduise d’abord à cette rivière qui semble couler de cette toile. Ne jugeriez-vous pas à l’inégalité de ces flots, dont les uns s’élèvent sur les autres, qu’ils s’entrepressent pour fuir ? Vous comprenez bien que ce fleuve n’est autre que le miraculeux laboureur de l’Égypte, dont l’histoire a dit tant de merveilles.

Cette nymphe que vous voyez à l’endroit d’où l’eau paraît venir, ce n’est pas la fameuse Isis, aux larmes de laquelle la fable 53attribue l’accroissement du Nil, qui n’a point d’autre cause que la pluie et les neiges de l’Éthiopie : il est vrai que cette jeune fille pleure, et partant qu’elle augmente ces ondes ; mais outre que le peu qu’elle y contribue ne saurait faire une grande inondation, elle a bien un plus véritable et plus sensible sujet de larmes que la mort d’Osiris. J’aperçois le petit Moïse, que la cruauté de Pharaon a condamné avec tous les mâles hébreux au naufrage ; sa pauvre sœur en soupire le malheur et attend à cette rive, par le commandement de sa mère, le triste succès de sa fortune. Elle vous fait pitié, je n’en doute point : ne perdons pas pourtant nos larmes à son exemple ; quoique ce petit prophète n’ait point d’autre barque que ce panier de jonc qu’on lui a donné pour tombeau, il trouvera un heureux port parce qu’il a Dieu pour pilote.

Regardez cette princesse qui se promène sur le bord de la rivière avec ses filles : le hasard ne l’amène pas là, son dessein est de se baigner dans ces salutaires eaux qui rendent les femmes fécondes, afin de donner un héritier à 54l’Égypte. Elle cherche un fils à son père, et le Ciel lui suscite un Dieu : c’est ainsi que l’Écriture nomme ce pauvre abandonné. Mais hélas ! un nouveau danger menace sa vie : je le vois en cet endroit où l’eau se détourne ; c’est un de ces monstres à qui la nature n’a point donné de bornes de grandeur, peut-être parce qu’ils croissent toujours en cruauté. Ne diriez-vous pas que ce crocodile se cache dans les joncs pour y attendre sa proie, et qu’il ouvre déjà la gueule pour la dévorer ? Néanmoins, quoique l’œil juge que ses flots s’avancent et conduisent ce vaisseau dans ce gouffre, il n’y a rien à craindre pour celui qui est dedans, car outre que ce monstre est bien attaché au tableau, il tient une posture qui ne peut donner de défiance.

Cet oiseau qui se joue dans sa gueule, c’est le trochile que nous appelons roitelet : il y a une fort étroite amitié entre ces deux animaux, bien que fort différents d’humeur, ce qui montre que la ressemblance n’est pas toujours la mère de l’amour. Considérez, je vous prie, le plaisir que ce dragon prend au service de son 55petit ami, qui lui cure les dents des restes de son dîner : l’industrie du peintre paraît en ce qu’il exprime même la peine que cette lourde bête a de tenir sa mâchoire si longtemps élevée ; mais il témoigne bien qu’il sait les secrets de la nature, puisque du dos de l’oiseau il a dressé vers le palais du crocodile une plume fort aiguë, qui le menace d’une plaie s’il ne lui donne le loisir d’achever sa besogne. Il ne faut pas s’imaginer que, pour faire un parfait tableau, le peintre ait manqué de jugement en exposant une reine à ce farouche animal : il savait bien que le crocodile est sans cruauté dans cet endroit du Nil, non pas à raison du talisman de plomb qu’un célèbre magicien y jeta comme l’histoire veut qu’on le croie, mais à cause de la nourriture abondante qu’il y trouve sans être obligé de la chercher, comme au-dessus de Memphis où le poisson est rare. N’oubliez pas de remarquer que le pinceau a même mis ce secret dans le visage de ces femmes, puisqu’elles regardent tous ces monstres avec assurance.

Ces brebis qui ruminent à l’ombre 56des mousses dont la rivière est bordée, quoique timides, sont sans appréhension : aussi n’aperçoivent-elles pas le loup qui emporte une de leurs compagnes. Rien ne l’empêche de bêler que ce fin animal, qui la tient à la gorge de crainte que son cri ne découvre son larcin. Les chiens font bien ce qu’ils peuvent pour atteindre ce voleur, mais la perspective l’a mis si loin que leur diligence est inutile : cependant les bergers dorment à leur aise parce qu’ils ignorent leur perte. On jugerait que celui qui s’appuie contre le tronc de cet arbre souffle : l’enflure de sa bouche me le persuade quasi. Que dites-vous de cet autre qui s’est enveloppé d’une seule feuille de mousse ? Cette fantaisie est de l’art qui nous apprend, par cette ingénieuse grotesque, la fraîcheur naturelle de ces feuilles et leur excessive largeur.

L’interprète fit ici une petite pause ; et cherchant des yeux une demoiselle de la compagnie qui était de gentille humeur et de bon esprit, il lui dit :

— J’appréhende que l’envie ne vous prenne de goûter des fruits qui sont attachés à cet arbre : 57car si nous croyons les Orientaux, c’est l’arbre de science, dont le fruit se nomme parmi eux Magadan, pomme d’Adam. Et certes, outre leur beauté et leur figure qui se rapportent fort à nos citrons, leur goût est fort agréable à la bouche et dangereux à l’estomac, ce qui marque bien le péché, qui a quelque chose de doux en sa naissance.

Le second tableau représente ce célèbre jugement qui fut le premier effet de la sagesse de Salomon. Deux femmes étant accouchées dans une même chambre, il arriva une nuit que la moins soigneuse étouffa son enfant, qu’elle avait mis dans sa couchette pour lui donner plus aisément le tétin. Ce qu’elle fit, étant éveillée, témoigne assez que cet accident était sans dessein et sans malice ; car à peine s’en aperçut-elle, que la voilà au lit de sa compagne, d’où elle tire son fils, substituant le mort en sa place. Le matin qui découvrit cette fourbe mit bien du trouble au logis : chacune des mères protestait que le sien vivait, et que l’autre le lui avait dérobé. Il fallut que Salomon, qui commençait d’être roi, commençât 58d’être juge par une affaire tant mêlée : celle de ces deux femmes qui mentait le mieux semblait, au jugement de tout le conseil, appuyer solidement sa cause.

— Non, dit le jeune prince, il n’est pas juste qu’une seule possède cet enfant tout entier : puisque le droit de l’une n’est pas plus clair que celui de l’autre, qu’on le partage pour les contenter.

À voir tous les personnages de ce tableau, ne jugeriez-vous pas que cette sentence leur ôte la couleur et le mouvement, à la réserve de la fausse mère qui rit d’aise, approuvant une cruauté qui lui est favorable ?

Vous savez le sujet de cette peinture, mais peut-être que vous n’en découvrez pas l’artifice. Avant que de le considérer, je veux bien vous dire que le peintre a fait une faute, non pas en son art dont il a parfaitement observé toutes les lois, mais en la chronologie, mettant Salomon dans ce théâtre miraculeux qu’il ne fit bâtir que longtemps après ce jugement : il est croyable que cette heureuse faute est à dessein, et qu’il a mieux aimé paraître architecte que scrupuleux en la science du temps. Aussi n’y a-t-il pas 59un trait qui ne soit étudié, soit dans le corps de l’ouvrage, soit dans les colonnes, les chapiteaux, les frises et le reste de ses ornements. Certes, si je ne savais que ces lions qui soutiennent le siège sont d’or et d’ivoire, je craindrais qu’ils ne fussent vivants.

Ne regardons que le principal de la pièce : ne direz-vous point que ces deux vieillards qui sont auprès du roi méditent les raisons d’un arrêt qui surprend leur prudence ? Cependant, un satellite prend ce pauvre petit qui vit même dans l’image, et, le soutenant par le pied, il se hausse avec effort pour mieux assurer son coup. Sa vue est fixe sur l’endroit où il prétend faire la division pour la rendre plus facile ; il a pourtant le coin de l’œil sur le roi, partageant son regard à ces deux objets, comme s’il demandait le temps de lâcher le coup : c’est ce qui vous doit ôter la crainte qu’il n’offense cet innocent qui, tout renversé qu’il est, tâche inutilement de joindre ses mains en l’air par un instinct de la nature, qui lui tourne aussi les yeux au Ciel, d’où nous apprenons en naissant que c’est de là que nous vient 60notre assurance.

Mais je vous prie de considérer comme la jambe et la cuisse gauches, tombant sur son flanc, y font de leur poids un raccourcissement merveilleux : la distension de son estomac, causée par la chute de son ventre, ne mérite pas moins d’admiration, puisqu’elle exprime même la peine de l’enfant. Cette jeune femme que vous voyez au bout du tableau, et qui tient son devantier en état pour recevoir la moitié de ce corps, prétend en être la mère, quoiqu’à n’en point mentir il n’y ait pas un trait en son visage qui le témoigne : elle semble avoir laissé toute la peur et la pitié sur celui de cette bonne vieille qui la suit. Considérez, je vous prie, comme la crainte lui retire les lèvres afin qu’une seule dent qui lui reste paraisse : son front, où chaque moment de sa vie a mis une ride, se ramasse de telle sorte sur le milieu, que vous jugeriez que toutes ces lignes y ont leur centre pour lui marquer l’heure de mourir.

Puisque vous êtes assez près de cette colonne, n’oubliez pas de regarder ce petit garçon qui se cache dans ces festons et ce feuillage : vous croyez bien que ce n’est 61qu’un ornement de la salle qui est représentée dans le tableau, et néanmoins, à voir l’effort qu’il fait pour se guinder en haut et son attention sur ce qui se fait en bas, vous diriez qu’il craint pour tous les petits garçons. Je ne sais si c’est cet enfant qui va mourir qui lui fait peur, ou celui que vous voyez mort sur les carreaux : ses lèvres déjà livides et l’action de ce chien que rien que son attache n’empêche de le flairer, montrent assez que c’est le triste sujet de ce procès. Bon Dieu ! que la mort de celui qui vit encore paraît naïvement sur le visage de la véritable mère ! On croirait facilement qu’il ne lui reste plus rien à dire que ces deux mots à Salomon : Sire, j’en quitte ma part. Regardez comme elle étend les bras entre l’épée et son fils, ou pour arrêter ou pour recevoir le coup.

Vous savez le reste de l’histoire sans qu’il soit besoin de vous ennuyer davantage : si je ne m’étais oublié de la discrétion que je vous ai promise, il y a longtemps que je ne serais plus importun. Les vieillards ont peu de mémoire et beaucoup d’inclination à parler, comme je vous 62l’ai déjà dit : je serai si court en ce qui reste, que vous me pardonnerez volontiers ma longueur.

Vous jugez sans doute, à ces arbres et à ces collines qui ne se montrent qu’à moitié, que le peintre nous représente une nuit dans son ouvrage : ce profond silence qui fait le repos de toute la nature ne vous semble-t-il pas même exprimé par le pinceau ? Que ce lièvre que j’aperçois dans ce buisson se ramasse parfaitement en forme, et que ces petits oiseaux, qu’on ne saurait distinguer à cause que l’obscurité les fait tous d’une couleur, dorment paisiblement ! J’appréhenderais que ce plus gros, qu’une noirceur plus chargée me fait prendre pour un merle, ne tombât, si je ne savais qu’une chute sur la plume est sans danger de mal. Mais quand les ombres ne nous marqueraient pas suffisamment une nuit, en levant les yeux vers le Ciel, qu’un azur pâle et lavé dépeint au haut du tableau, les étoiles nous la feraient assez voir. Ne reconnaissez-vous point l’Ourse, qui brille avec plus d’éclat qu’aucun autre de ces astres ? Voilà plus bas Andromède, voilà le Cygne : je ne sais si c’est avec 63dessein ou par hasard que le peintre n’a fait poindre que ces constellations, qui nous marquent la fuite ou la retraite de quelqu’un de la terre dans le Ciel. Je le croirais quasi, s’il n’avait légèrement tracé la Voie de lait, par où les profanes assurent que les dieux vont au conseil, et les pèlerins à Saint-Jacques, comme les simples l’imaginent.

Cette jeune femme qui est montée sur un âne et qui tient un enfant entre ses bras, c’est la divine Marie, qui sort de cette bourgade que vous voyez au fond du tableau : son pauvre époux la suit, conduisant l’âne qui porte tout le bagage de la plus grande et de la plus illustre famille de l’univers. N’apercevez-vous point que les ténèbres se retirent à l’abord de ces flambeaux que deux anges portent devant leur petit monarque ? Cette imagination du peintre est excellente, mais sa pensée vaut encore mieux, puisqu’il prétend insinuer que l’éclipse de ce divin Soleil, qui se cache dans notre chair, paraît au monde pour dissiper nos ténèbres : il va de ce pas attaquer celles de l’Égypte, qui est leur vrai pays depuis que Moïse y fit une miraculeuse 64nuit en plein midi.

Ce dernier tableau, où je vois le massacre des innocents, porte le sujet de la fuite de Jésus et de sa mère : vous en savez trop l’histoire pour me croire obligé de vous en faire le récit. Regardez l’action de ces personnages : vous diriez qu’il n’y en a pas un qui ne crie, excepté cette pauvre mère à qui le bourreau arrache la langue pour la punir de sa douleur et l’empêcher de se plaindre. J’appréhende d’être cruel en vous obligeant à tourner les yeux sur ces trois satellites qui font une pyramide des têtes de ces pitoyables victimes : il est vrai que leur rage n’égale pas celle de cet autre qui, de crainte qu’une pauvre femme n’ait caché son fils dans son ventre, le lui arrache tout palpitant des entrailles. En voilà une autre assise qui tâche de feindre qu’elle n’a point d’appréhension parce qu’elle n’a point d’enfant ; mais tandis qu’elle use de cette innocente hypocrisie, ce pauvre petit, craignant de n’être pas martyr, avance son bras de dessous sa cotte où il était caché : un de ces inhumains s’en moque et le lui coupe par-derrière, 65faisant signe à son compagnon d’achever.

Voyez, je vous prie, le désespoir de cette mère qui s’afflige de ce que, tirant son fils d’entre les bras du bourreau, il ne lui en reste qu’une cuisse dans les mains ! Pas une ne paraît plus contente que celle qui, s’étant penchée sur son enfant pour le couvrir de l’épée, la reçoit tout au travers du corps. Ce triste spectacle vous afflige, je n’en doute point ; aussi ne veux-je pas y arrêter plus longtemps vos yeux : je désire seulement que vous considériez l’effort que fait cette femme pour éloigner le sien ; on jugerait qu’elle le met hors du tableau, tant le peintre lui a donné de saillie, mais hélas ! elle n’a pu retenir le coutelas qui le fend en deux au milieu de l’air.

Tandis que ce sage vieillard entretenait la compagnie avec tant de satisfaction qu’il serait malaisé de l’exprimer, il arriva que le chevalier de l’Olive jeta la vue sur cette femme qui l’avait conduit au château : vous eussiez dit que tout ce discours n’avait point d’autre dessein que de la faire pleurer. Néanmoins, comme elle s’aperçut qu’on la 66regardait, elle contraignit ses yeux à une obéissance qui n’était pas bien parfaite, parce que de temps en temps ses larmes recommençaient à couler.

Je ne saurais plus m’empêcher de vous dire que cette inconnue, c’est notre Hirlande infortunée, qui depuis sept ans demeurait dans cette maison en qualité de servante : la plus grande de ses peines avait été de ne rien laisser paraître de sa condition ; mais bien que sa prudence en eût toujours supprimé le plus vif éclat, elle n’avait pu tellement le cacher que sa maîtresse ne découvrît beaucoup de choses qui la faisaient considérer : voilà ce qui l’obligeait à la tenir auprès d’elle et à aimer son entretien. Il est difficile à un paysan de faire le prince, il lui échappe souvent quelque action de village ; une personne de naissance n’a pas moins de peine à dissimuler : quoique sa fortune soit basse, elle a toujours le courage haut ; s’il arrive même qu’on la contraigne à s’humilier à des emplois indignes de son sang, elle leur communique je ne sais quelle grâce qui les ennoblit et qui les empêche d’être 67des occupations roturières.

Mais hélas ! qu’il eût bien été plus souhaitable à notre duchesse de ne pas approcher si souvent celle qui prenait tant de plaisir à son service ! Au moins ne saurait-on nier que cette dernière rencontre ne lui fût fatale : car enfin, le malheur de son pauvre enfant n’avait pas été si prudemment caché que quelque bruit sourd n’en fût venu à ses oreilles. Elle avait ouï dire que cette chère moitié d’elle-même lui avait été ravie, qu’on l’avait exposée aux ondes infidèles de la mer, et qu’une troupe de pirates s’était saisie du vaisseau qui l’enlevait : n’était-ce pas assez pour lui persuader que ces tableaux qu’on déchiffrait en sa présence n’étaient que des images de son infortune ? Aussi crut-elle que le dessein de ce discours la regardait, quoiqu’on n’y eût pas pensé. Quand on parlait du petit Moïse abandonné aux flots du Nil, l’amour lui disait : Pauvre Hirlande, voilà ton pauvre enfant ; si elle contemplait le massacre des innocents, aussitôt elle s’imaginait que le sien aurait trouvé quelque Hérode ; la fuite de la sainte Mère 68de Dieu et son exil en Égypte la faisaient souvenir du jour qu’elle quitta sa maison, et de sa demeure de sept ans en celle de sa maîtresse.

Elle n’avait garde, pour alléger sa douleur, de considérer l’heureuse fin des aventures que le peintre avait représentées dans son ouvrage : elle ne choisissait dans leur histoire que ce qui était propre à son ennui. Bon Dieu ! que l’esprit de l’homme est faible pour résister au mal, et qu’il est ingénieux pour augmenter ses peines ! Hirlande, n’y a-t-il rien dans tous ces tableaux capable de consoler votre douleur par l’espérance d’une meilleure fortune ? Chérissez-vous si tendrement votre malheur, que vous cherchiez avec soin les moyens de l’entretenir ? J’avoue que le désastre de votre fils ne peut avoir de plus illustres figures que Moïse et ces autres enfants ; mais pourquoi prenez-vous seulement ce qu’il y a de mauvais en leur histoire ? Que si votre modestie vous fait croire que, n’ayant rien de semblable à leur mérite, vous ne devez rien attendre d’égal aux bienfaits qui les obligent, je consens que vous présumiez 69peu de votre vertu, pourvu que vous ne conceviez aucune défiance de la bonté de Dieu. N’attendez pas des faveurs qui n’appartiennent qu’aux patriarches et aux saints, mais ne désespérez point d’une protection qu’il ne refuse pas même à ses ennemis : puisque vous ne pouvez penser qu’il sauve votre petit prince avec les prophètes, croyez-vous qu’il le méprisera plus que les profanes ?

Si tous ces grands miracles n’ont pu toucher votre esprit, et que tant de riches peintures laissent vos sentiments sans impression, jetez au moins une légère vue sur ces camaïeux qui les terminent : vous y verrez Romulus auprès d’une louve qui l’allaite, et Cyrus auprès d’un chien qui le défend ; Hiéron y est exposé aux frelons, et Lagus aux vautours, mais un essaim d’abeilles fait sentinelle pour celui-là, et une aigle pour celui-ci. N’oubliez pas de considérer Lamisse, qu’Agelmond, roi des Lombards, élève du bout de sa lance au trône, le retirant d’un lac où il avait été jeté avec ses six frères jumeaux. Hirlande ne se peut arrêter à cela.

70Ne croyons pas pourtant que ceci arrive sans la conduite de cette Providence qui gouverne les moindres accidents du monde : j’ai dit que le sieur de l’Olive s’était aperçu des larmes de la duchesse, ce qui l’obligeait à la regarder de temps en temps. Comme il la considérait, il lui vint une pensée que c’était sans doute cette princesse infortunée qui s’était évanouie en Bretagne : elle lui sembla d’abord extravagante, ne pouvant trouver une femme de cette condition dans une chambrière de village ; néanmoins, considérant les traits de son visage et sa taille, il conclut qu’il n’en fallait plus douter. Comme la compagnie se fut retirée, notre chevalier va trouver sa tante et la prie de lui dire la vérité : la bonne dame, qui savait assez la façon de traiter les personnes de cette qualité, lui repartit que si Dieu lui avait fait la faveur de lui envoyer une femme de ce rang et de ce mérite, elle ne manquerait pas aux devoirs d’une très humble servante. Enfin, ne pouvant quitter cette imagination, il la conjure d’examiner cette inconnue, et de la contraindre 71à lui déclarer son nom et son pays.

Pour ne point faire ce discours inutile, Hirlande avoue qu’elle est cette duchesse malheureuse : cet aveu change toute la maison, d’autant que celle qui commandait voulut obéir à son tour. L’Olive ne manqua pas de lui rendre tous les respects qu’il crut lui devoir, et à raison de sa dignité, et à cause de sa vertu. Toutefois, ils jugèrent sagement qu’il ne fallait pas faire éclater ce bruit tout d’un coup, et la prudence les obligea à vivre dans la même conduite qui paraissait auparavant.

Hirlande n’avait point de peine à jouer son personnage, parce qu’elle l’exerçait depuis beaucoup d’années ; mais certes notre bonne tante souffrait beaucoup lorsqu’il fallait faire la maîtresse : cent fois il lui échappa de lui rendre de grandes soumissions et de l’appeler Madame en la présence des domestiques. Pour notre gentilhomme, il se résolut à passer en Bretagne afin de disposer le duc au retour de son innocente femme. Sur le point de partir, il protesta que jamais il ne serait content jusqu’à ce qu’il 72vît la princesse dans les honneurs qu’elle méritait, et qu’il tiendrait sa vie bien employée s’il mourait en soutenant la vertu. La duchesse ne manqua pas de l’assurer de l’estime qu’elle faisait de son service, mais que ce lui serait un regret inconsolable de lui voir prendre de la peine pour procurer son contentement :

— Mon cavalier lui dit-elle, je ne vous puis dissimuler que vos bonnes volontés m’obligent, et que si je n’ai pas moyen de les reconnaître, j’ai assez de cœur pour les ressentir. Je dois à votre courage, plutôt qu’à ma vertu, le dessein que vous prenez de relever une innocente opprimée ; mais permettez-moi de vous dire qu’il m’est plus désirable de vivre inconnue que justifiée, et que je souhaite moins la dignité de duchesse que je ne chéris la condition d’esclave. Hélas ! quel avantage me procurerez-vous lorsque vous m’aurez remise en la maison d’Artus ? Peut-être que j’y serai plus heureuse que les premières années de mon mariage, et que j’y trouverai un autre mari que celui qui me menaça de mort ? Gérard ne vit-il pas toujours ? Et s’il vit, que dois-je espérer de lui après une cruauté de Sarrasin ? 73Croyez-vous que celui qui me charge de la mort d’un innocent qu’il a massacré puisse souffrir un visage qui lui reproche sa cruauté ? N’a-t-il pas les mêmes motifs de me nuire, et son frère la même faiblesse pour le croire sans m’ouïr ? Ô qu’il m’est bien plus souhaitable de demeurer inconnue dans une maison où la vertu me défend des inquiétudes, que d’aller chercher de nouvelles tempêtes où je n’ai jamais de repos ! Voudriez-vous me ravir les délices que je goûte auprès de votre tante, qui me tient lieu de mère depuis que j’ai le bien d’en être connue ? Y a-t-il rien au palais d’Artus qui vaille la douceur que je goûte dans cette vie cachée, où la bonté de Dieu se rend si sensible à mon pauvre cœur, que je doute si le bien de mon exil n’est point celui de ma gloire ? Mais quand un si favorable asile me serait ennuyeux, et que je pourrais me promettre plus d’amour et de fidélité parmi les miens, qu’y a-t-il dans cette douce vie qui soit constant et qui ne doive point finir ? Croyez-moi, mon cavalier, cette belle vanité de la cour ne dure pas toujours : il faut tôt ou tard rompre ces attaches d’or qui font tant d’esclaves volontaires. Auriez-vous bien assez peu de 74bonté pour moi de me vouloir persuader de me remettre à une chaîne de laquelle une si aimable Providence m’a délivrée ? Quand je me souviens du peu de loisir qu’on a de penser à Dieu, et de la nécessité qui force presque les meilleurs courages à s’abandonner au monde, je n’ai pas moins de répugnance à songer à ma première vie, que d’obligation d’en corriger les défauts. Mon gentilhomme, laissez-moi ici où je n’ai point de jaloux à contenter, point de traître à fuir, ni d’importuns dont il se faille défendre. Que si je demeure dans un état où il ne me reste rien pour reconnaître l’affection que vous témoignez avoir pour Hirlande, croyez que vous obligez une impuissante, et non pas une ingrate. Osez même vous assurer que, Dieu prenant le soin de vous récompenser à ma requête, vous aurez plus de sujet de bénir mon peu de pouvoir, que de raison de vouloir changer ma fortune.

Le sieur de l’Olive eut beaucoup de peine à porter la résolution de la princesse au changement qu’il lui proposait. Néanmoins, après avoir excusé le duc de sa crédulité, sur ce qu’il est difficile à 75un mari d’aimer avec passion et d’aimer sans jalousie, il lui représenta que la faute qu’il avait faite, et dont il s’était cent fois repenti, le tiendrait désormais en défiance de tous les rapports qu’on lui pourrait faire ; outre qu’étant lui-même témoin d’une vertu qu’on lui avait déguisée, il lui serait aussi aisé de rejeter la calomnie si elle avait de l’impudence, qu’il lui serait difficile de prendre des prétextes.

— Après tout, Madame, ajouta-t-il, ce n’est pas tant votre intérêt de repasser en Bretagne, que celui de tous vos sujets : je laisse pourtant que leur bonheur dépend de votre conduite, et que jamais un seul de vos domestiques ne sortira de sa misère que par votre moyen. Considérez seulement ce que vous devez à votre mari, et ce que vous devez à vous-même : je crois que vous n’ignorez pas que son salut dépend en partie de vous, et qu’ayant assez de charmes pour empêcher ses débauches, vous en seriez coupable si vous éloigniez un remède qui le peut garantir. Mon zèle doit excuser la liberté que je prends de vous représenter votre devoir. Pour ce qui vous regarde, j’estime que personne ne me saurait 76contredire si j’assure que vous ne pouvez souffrir plus longtemps l’oppression de votre innocence, et que vous commencerez d’être criminelle quand vous commencerez de vous opposer à votre justification. Je n’aurais garde de vous persuader de votre retour si je ne le croyais glorieux, et si je ne savais qu’il nous est nécessaire.

Comme notre cavalier eut achevé ce dernier mot, la bonne princesse, tirant un profond soupir de son cœur, lui dit :

— Eh bien, puisque vous le jugez ainsi, je consens d’être encore misérable. Allez à la bonne heure : je vois bien que mon Dieu veut que je souffre ; tâchez de remettre la pauvre Hirlande là où tous les jours elle sera contrainte de voir et de faire bonne mine au meurtrier de son enfant. Je ne parle point de l’honneur qu’on s’est efforcé de m’y ravir : innocente victime, ta seule infortune me touche, parce qu’enfin tu ne vis plus.

À quelques jours de là, le gentilhomme partit pour observer le temps et le moyen d’accomplir son dessein : il ne demeura pas beaucoup auprès d’Artus qu’il ne prît sujet de lui en faire l’ouverture. Un jour que le duc était à la chasse, comme 77le sieur de l’Olive l’eut fort entretenu du bonheur de sa condition, et qu’il s’aperçut qu’Artus n’était pas de son avis, et même que le prince lui avouait que beaucoup de choses manquaient à son contentement :

— Je ne pense pas, ajouta le cavalier, que Votre Excellence puisse désormais rien désirer : que s’il manque quelque chose à votre félicité, j’estime que c’est votre chère Hirlande.

À ce mot, comme si l’on eût fendu le cœur d’Artus, il en sortit un soupir qui déclara assez naïvement que l’on avait touché son inclination :

— Mon cavalier, lui dit-il, plût à Dieu qu’il me fût aussi facile de la posséder que de la désirer ! Ce serait bien pour lors que je croirais mon bonheur accompli, et que vous auriez sujet de me dire que je dois être content. Mais si je ne puis être parfaitement heureux que par la jouissance d’un bien si parfait, j’ai la certitude de ne vivre jamais sans déplaisir, puisque je n’ai point d’assurance de jamais revoir Hirlande. Hélas ! que cette cruelle nuit qui me la ravit m’en a donné de fâcheuses ! Elle est morte, mon cher ami, et avec elle toutes 78mes joies se sont évanouies. Et quand elle vivrait, qui sait le lieu de sa retraite ? Et si quelqu’un le savait, qui pourrait lui persuader d’en sortir ? Aurait-elle bien assez de bonté pour oublier que je suis coupable de tous les maux qu’elle endure, et que ma crédulité a fait douter de sa fidélité ?

— Monsieur, repartit de l’Olive, c’est plutôt votre mauvaise fortune que votre mauvaise volonté qui donne sujet à ses déplaisirs. Quoiqu’il soit sensible à une femme de se voir suspecte, il lui reste toujours assez de raison pour pénétrer que l’ombrage d’un mari vient de l’excès et non pas du défaut de son amour, et que s’il n’était qu’un peu jaloux, il ne serait pas beaucoup ardent. Je sais bien que la pensée qui choque la fidélité d’une épouse soupçonne sa vertu ; mais aussi témoigne-t-elle l’estime de ses bonnes qualités : de sorte que la jalousie n’offense pas tant la vertu d’une femme, qu’elle ne la défend des surprises d’un envieux. Je suis assuré que votre Hirlande est toujours à vous, et que si elle a quitté votre maison, c’est pour vous conserver le plus précieux 79de vos biens contre la malice de ceux qui ont tâché de la perdre. Doutez aussi peu de sa vie que de son affection : que si Votre Excellence me donne le soin de la trouver, je m’assure qu’elle verra dans peu de jours et son amour et son visage.

À même que le cavalier tenait ce discours, il s’alluma un ardent désir dans l’âme d’Artus :

— Mon cavalier, repartit-il, j’estime qu’il est inutile de penser à Hirlande ; mais je puis bien protester que, si elle vit, personne ne me saurait rendre un plus agréable service que de la faire revenir.

Le gentilhomme n’en attendit pas davantage pour s’ouvrir au duc de tout ce qui lui était arrivé : il lui raconta comme il avait trouvé sa chère épouse en habit déguisé chez une de ses tantes, où depuis sa reconnaissance elle recevait tous les honneurs qu’on doit à sa qualité. Dès lors on vit le visage d’Artus tout changé : on n’y voyait point d’autre chagrin que celui que l’impatience de recevoir la duchesse y mettait.

À peine fut-on de retour de la chasse, que le sieur de l’Olive fut commandé de repasser en Normandie pour conduire sa 80maîtresse. Il est difficile d’exprimer les regrets d’Hirlande et de sa bonne hôtesse lorsqu’il fallut dire le dernier adieu : rien ne put adoucir leur séparation que la promesse de se revoir au printemps. Aussi faut-il avouer qu’il n’est point de délices pareilles à celles d’une vie retirée du bruit et de la foule du monde : ce n’est donc pas sur la boue des villes que le Ciel répand la rosée, il n’y a que la campagne qui reçoive ces pures faveurs et qui les sache goûter ; c’est là que Dieu parle à ses élus, qu’il les entretient familièrement, et pour dire tout en un mot, c’est là qu’il les possède sans trouble. Notre sainte princesse voyait bien ce qu’elle perdait, aussi le témoigna-t-elle assez par ses larmes.

Le duc ayant appris que sa femme était à une journée de sa maison, il partit avec un bon nombre de noblesse pour la recevoir avec tous les témoignages d’une véritable et parfaite bienveillance. Je ne vous dis point qu’il y eut un peu de confusion dans le premier abord : Artus ne se pouvait souvenir de sa trop grande crédulité sans rougir ; 81 néanmoins, le transport de la joie l’emporta sur tous les autres ressentiments de son âme. Mille fois il demanda pardon à la duchesse, lui protestant que le seul excès de son affection avait été la cause de son erreur. Hirlande, qui savait bien que l’oubli des injures est la preuve d’un bon courage, donna au duc toutes les assurances qu’elle put de n’avoir point du tout de mémoire du passé : elle cherchait même des raisons pour lui persuader qu’il n’avait point failli, afin qu’il n’eût point de sujet de craindre.

Je passe légèrement cet abord, parce qu’il m’est impossible d’en exprimer les cérémonies : ce que je puis, c’est d’assurer que cet heureux jour fut tout semblable à celui des noces du duc : toutes les réjouissances en furent renouvelées. Un grand nombre de noblesse se rendit au palais d’Artus pour se réjouir avec lui de son bonheur, et avec la princesse de son heureux retour.

Il semblait que tant de joie ne pouvait souffrir aucune tristesse dans des cœurs si contents : mais hélas ! Hirlande ne 82voyait point son cher fils. Sa douleur était sans consolation parce que son mal était sans remède : le pauvre petit était mort et dans l’opinion du père, qui le croyait étouffé en naissant, et dans celle de la mère, qui avait quelque certitude de son massacre ; jamais elle ne jetait les yeux sur le lit de ses couches que toutes ses tranchées ne se renouvelassent dans son cœur ; si quelqu’une des femmes qui la servaient autrefois se présentait à elle, on eût dit que c’était pour l’avertir de pleurer. Souvent elle se retirait toute seule dans cette funeste chambre où son cher enfant lui avait été ravi, et comme elle se voyait sans témoin, elle s’affligeait sans retenue : Hirlande, disait-elle, faut-il que tu vives le reste de tes jours dans un lieu où tu devais mourir ? Pourquoi ceux qui t’ont arraché un innocent des entrailles ne t’ont-ils arraché le cœur ? Leur pitié voulait-elle être inhumaine, et montrer que la vertu même est criminelle dans une âme barbare ? Ah ! pauvre victime, qu’il m’eût été souhaitable d’expirer avec toi si tu es morte, ou de languir 83en ta compagnie si tu vis.

Mon lecteur, vous savez bien que le fils de votre duchesse n’est pas encore mort, s’il ne lui est arrivé quelque accident nouveau et plus cruel que les premiers qui l’ont attaqué. Il me semble que je vous ai dit que, sur le point de son embarquement, une troupe de gens inconnus entrèrent dans le vaisseau et mirent la main sur le collet des traîtres qui l’enlevaient (comme on le voulait jeter dans la mer : cet ordre venait de Gérard, oncle du petit, qui jugeait cette précaution nécessaire au secret de son dessein). C’est ainsi qu’une mauvaise action se peut assurer qu’elle sera tôt ou tard récompensée par ceux-là mêmes qui profitent de sa malice et qui en donnent le conseil.

Mais où a-t-on conduit cette bande de criminels, qui sans doute craignent de vivre parce qu’ils méritent un rigoureux supplice, et qui pourtant désirent de craindre longtemps parce qu’ils viennent de voir la mort ? C’est ce que je veux vous apprendre, mon lecteur, pourvu que vous me permettiez de vous instruire d’une 84chose que vous avouerez être à mon propos.

Saint-Malo, ville de la haute Bretagne, est aujourd’hui assez connue par cette célèbre garnison de dogues qui la conservent la nuit, pendant que les flots de la mer, qui la gardent le jour, se retirent pour les laisser en faction : elle fait partie de ce territoire dont les peuples sont nommés Diablintres par Pline, César et Strabon. Mais outre cela et le grand trafic qu’elle entretient, le siège épiscopal que Jean, évêque d’Alethe, y transporta l’an mille cent soixante et douze fait qu’elle passe pour une des plus considérables villes de la province. À quatre lieues de Saint-Malo, l’on trouve la fameuse ville de Mont-fort, dont le nom est assez grand dans l’histoire à raison du miracle ou du prodige qu’on y a constamment remarqué l’espace de trois ou quatre siècles, et dont le dernier a vu la fin : c’est assez de nommer la cane de Mont-fort pour faire souvenir tous ceux du pays que chaque année une cane sauvage, sortant d’un marais voisin, venait le premier de mai à l’église, où quelquefois plus de 85dix mille personnes la conduisaient en procession, et d’où elle se retirait après l’offrande, laissant un de ses douze canetons au curé pour monument de sa piété naturelle. Quelque amour qu’ait cet oiseau pour ses petits, cette perte n’était pas considérable, car outre qu’elle faisait un présent à Dieu, il lui en restait toujours un bon nombre.

Mais hélas ! l’infortunée Hirlande perd son unique, et le perd pour jamais, puisque les eaux sacrées du baptême ne l’assurent point de le revoir, ni de jamais rejoindre cette chère moitié d’elle-même. Mon lecteur, j’ai bien voulu que ces circonstances vous désignassent le lieu où nous devons retrouver notre petit prince.

En même temps que la nourrice, accompagnée de son mari et de quelques confidents de celui qui les avait gagnés, préparait son passage en Angleterre, Dieu, qui n’abandonne jamais l’innocence dans l’affliction, songeait aux moyens de leur enlever ce précieux enfant. Un vénérable vieillard nommé Bertrand gouvernait pour lors l’abbaye 86de Saint-Malo, qui depuis s’est changée en cathédrale. À peine ce saint homme avait fait son premier sommeil une nuit, qu’un ange lui apparut et lui commanda, de la part de Dieu, d’éveiller promptement les domestiques, et de les envoyer vers Alethe pour arrêter des fuyards qui portaient un petit garçon qui n’avait pas reçu le baptême. L’abbé, qui connaissait parfaitement la voix de celui auquel on doit obéir, appela son frère, qui reposait dans un autre appartement, et avec toute la diligence qu’on peut faire sans se presser, lui commanda d’exécuter ce que j’ai déjà insinué.

Il ne fut pas difficile à des gens résolus et bien armés de forcer cinq ou six maraudeurs que la crainte avait plus d’à moitié vaincus. Il n’y eut néanmoins que la nourrice avec son mari qui fût prise, tenant entre ses bras cette pauvre victime qu’elle portait à la mort : les autres furent ou tués en la défense, ou se sauvèrent parmi les ténèbres. Jusqu’alors, l’abbé ne savait rien de notre histoire ; mais il apprit des prisonniers la naissance de l’enfant, et de l’ange la 87triste aventure qui l’attendait en Angleterre. Il ne faut pas douter aussi que Dieu ne lui révélât la conduite qu’il tint par après en son éducation. Quoique le bon vieillard fût touché de compassion en voyant les larmes de la nourrice, qui n’avait confessé la vérité que par contrainte, il la fit mettre dans un cachot où bientôt elle perdit son mari : cette méchante femme, interrogée sur les parents de l’enfant, avait feint que, comme elle se promenait à la rade, une troupe de voleurs les avait enlevés. Le bon abbé la pouvait suffisamment convaincre et par l’équipage du petit, qui n’était pas conforme à ceux de sa condition, et par ses larmes, qui sans doute n’eussent pas accusé la bonne fortune.

Que notre grand Dieu est admirable dans ses douces et secrètes providences ! À même que notre petit inconnu entrait dans le monastère, la sœur de Bertrand, qui avait une petite fille à la mamelle, la perdit, comme si cette innocente créature n’eût vécu jusqu’à ce moment que pour lui entretenir le lait de sa mère. Cette mort causa beaucoup 88de déplaisir à ses parents ; mais l’abbé, qui regardait cet accident comme une disposition particulière du Ciel, n’eut pas beaucoup de peine à les consoler. Ayant fait appeler sa sœur, il lui dit :

— Ma fille, vous avez perdu votre enfant, si c’est le perdre que de le rendre à celui qui vous l’avait donné : je ne blâme point vos larmes, parce qu’elles sont justes pourvu qu’elles ne soient point opiniâtres. Quoique Dieu puisse prendre votre bien sans vous en rendre ni raison ni récompense, il est néanmoins si bon qu’il n’a pas voulu vous ôter une fille sans vous rendre un garçon : recevez-le de sa main par les miennes, et me donnez cette preuve de votre amitié, que vous n’ayez pas un moindre soin de sa nourriture que s’il était votre fils. Peut-être que cet abandonné sera le bonheur de votre maison, et que si Dieu vous donne d’autres enfants, ce petit misérable sera la cause de leur bonne fortune. Mais quand vous n’attendriez point d’autre salaire que du Ciel, vous avez un assez juste motif de rendre ce bon office à cet orphelin, puisque je vous assure de la part de Dieu qu’il vous l’adopte pour fils.

89Comme il eut achevé ce peu de mots, il lui mit le petit Bertrand entre les bras. Bérite (c’est le nom de cette vertueuse demoiselle) ne le reçut pas avec moins de respect que si Dieu même l’en eût chargée : mais ce qui mérite davantage de considération, elle ne le pressa pas plus tôt sur son sein qu’il entra dans son cœur, ayant autant de tendresse pour lui qu’elle en eût ressenti pour un fils dont elle eût été la véritable mère.

Je me suis trop hâté de vous dire le nom de notre petit, car de vrai il n’en a point encore : ce ne fut que le troisième jour après qu’il fut reçu, que le saint vieillard lui donna le sien, voulant que celle qu’il lui avait choisie pour nourrice le tînt sur les fonts avec lui. Après que la cérémonie du baptême fut achevée et que sa marraine eut remis son cher nourrisson dans le maillot, il arriva une chose qui tira des larmes au bon abbé : à peine eut-il ce petit chrétien entre les bras, qu’il ouvrit ses petits yeux, et puis, les tenant fixement arrêtés sur le visage vénérable de Bertrand, il se prit à lui sourire, mais 90d’une façon si naïve et si continue, qu’on eût jugé qu’il le remerciait de ses charités.

Le saint savait assez que les enfants commencent à rire au septième jour de leur naissance, et partant que, le petit prince étant à ce terme, il devait donner les mêmes signes qui sont ordinaires à tous ceux de son âge : néanmoins, il aima mieux croire que ce ris était un effet de la grâce qu’un mouvement de la nature, et qu’il se témoignait plutôt chrétien qu’homme par cette miraculeuse joie. Il n’y eut personne qui ne s’attendrît en voyant que le bon vieillard pleurait aussi abondamment sur cet enfant, que s’il eût dû le baptiser une seconde fois avec ses larmes. Il lui dit tant de choses, qu’il y en avait assez pour pâmer de tendresse ; mais il n’en dit pas assez pour se faire comprendre d’aucun autre que de son frère, à qui seul il avait fait connaître tout son secret : sa prudence lui fit juger qu’il fallait tenir caché ce que le Ciel n’avait dit qu’à lui.

Éloignons-nous de notre petit prince : il ne lui saurait rien arriver de mal, puisque Dieu s’en mêle. On ne peut 91deviner tout ce qui se passa dans cette retraite, mais il est à présumer que l’abbé, qui avait reçu cet enfant des mains de la Providence divine et qui le mettait dans le sein de sa propre sœur, n’était pas pour en négliger la nourriture : nous le laisserons sous un si bon et si charitable maître tandis que nous visiterons sa mère.

Mon lecteur, je suis assuré, si vous ne regardez que l’apparence et le dehors de la fortune d’Hirlande, que vous la croirez maintenant heureuse : tout le monde s’empresse avec complaisance à la contenter, et personne n’est assez téméraire pour contredire ses volontés. Artus, qui avait le principal intérêt à ce qu’elle vécût contente, lui donnait tous les jours de nouvelles preuves de son affection : il était ravi quand il pouvait découvrir quelque chose à quoi sa femme prenait plaisir, de sorte qu’il lui donnait dans ce dernier traitement de quoi juger que, si elle avait été persécutée, il avait été trompé.

Il n’y eut pas jusqu’au plus grand ennemi de son repos qui ne voulût lui persuader qu’il avait passion 92de la servir : vous comprenez bien que je parle de Gérard, auteur de toute la tempête que la vertueuse princesse vient de soutenir. Lorsqu’elle revint en Bretagne, ce jeune seigneur n’y était pas : c’est ce qui lui donna sujet de lui dépêcher un gentilhomme en poste pour l’assurer que, si quelque indisposition ne l’eût contraint à garder le lit, il eût été lui-même le messager de la joie. Ce mauvais beau-frère feignait de prendre une bonne part à sa réjouissance domestique ; toutefois, il est certain que son compliment n’était que le prétexte qu’il prenait pour faire reconnaître l’esprit de son frère et de sa sœur. Il me suffit d’insérer ici une de ses lettres, non pas pour servir de mauvais exemple à l’hypocrisie, mais pour donner une précaution contre les surprises de sa malice. Mon lecteur, vous connaissez suffisamment le cœur de Gérard : jugez, je vous prie, de ses paroles :

Madame, aussitôt que j’eus la nouvelle de votre heureux retour, je vous proteste que mon âme, qui avait toujours été triste de votre retraite, fut saisie d’une si prompte 93et si sensible joie, qu’il me fut aussi malaisé de la régler pour lors, qu’il m’est difficile de l’exprimer maintenant. Et certes, quand je n’aurais aucun intérêt aux contentements de Monseigneur le duc et que vous me seriez une personne indifférente, c’est assez de connaître votre vertu pour se réjouir de vos prospérités. Dieu, qui voit le fond de mon cœur, sait que je n’ai point d’autre pensée, et que, comme il n’est point d’homme au monde qui honore plus votre mérite que moi, il n’y en a pas un seul qui prenne plus de part à votre joie : je vous dis ceci, non pas pour vous faire croire que je sois dans le rang que j’ai touché, mais pour vous obliger à comprendre qu’étant frère comme je suis, je suis ravi comme je dois.

Outre la raison générale qui oblige tous les honnêtes gens à chérir les heureux succès de la vertu, et la particulière qui me vient de l’alliance, j’ai un motif propre d’agréer la gloire que le Ciel rend à la vôtre. Je veux franchement vous avouer que la crainte que j’avais que l’indiscrétion de mon zèle n’eût donné quelque sujet à votre fuite, me tenait en inquiétude de votre retour, et que j’appréhendais que vous ne me crussiez un artificieux ennemi 94pour avoir tâché d’être un fidèle serviteur. Ma raison me représentait inutilement que vous jugeriez bien que l’émotion que je témoignai sur l’accident de vos couches était une preuve que j’en souhaitais l’heureuse issue avec trop de passion : j’appréhendais toujours que quelque mauvais esprit ne vous déguisât ma conduite au préjudice de mon affection. Maintenant que vous êtes en état d’ouïr de ma bouche les protestations de ma fidélité, je veux, si vous êtes l’objet de mon imprudence, que vous en soyez aussi l’arbitre.

Il n’y a point de châtiment que je ne trouve doux, pourvu que ma peine puisse compatir avec votre amitié, et qu’en souffrant le supplice que vous m’ordonnerez, je me console par la bienveillance dont je désire que vous m’honoriez. Ma franchise vous fera voir qu’il y a aussi peu d’artifice dans mes premières actions que de fard dans mes paroles, et que vous m’avouerez, Madame, que je ne puis être si criminel et si hardi que de vous approcher après vous avoir offensée. Ma fièvre augmente l’ardeur qui me presse de vous aller rendre mes devoirs. Adieu, Madame, je suis comme j’ai toujours été votre, etc.

95Ah ! traître, si le service que tu as rendu à cette innocente princesse par le passé doit servir de modèle à ceux qu’elle en doit attendre à l’avenir, dis-lui plutôt qu’elle a sujet de faire provision de patience pour souffrir ta malice, que de s’assurer de tes bonnes volontés !

Comme le gentilhomme de Gérard eut reconnu qu’il n’y avait point de danger que son maître vînt saluer son frère et sa belle-sœur, il partit du lieu de sa demeure et se rendit à leur maison. Son arrivée fut un nouveau motif de joie pour le duc et pour la duchesse : celui-là n’avait pas pénétré le malicieux dessein de Gérard, et celle-ci le dissimulait avec beaucoup de prudence et de plaisir. Il n’y a point de contentement pareil à celui de vaincre une juste colère : à même qu’on en arrête les saillies, on goûte les délices d’un triomphe. Hirlande avait l’expérience de ces douceurs, c’est pourquoi elle n’avait pas beaucoup de peine à se tenir dans la pratique d’une louable contrainte. Gérard ne manquait, de son côté, de lui rendre toutes les complaisances d’une personne bien discrète 96et tous les services d’un ami fort passionné.

De sorte que, la princesse contribuant à son erreur par sa propre bonté et son frère par ses délicates ruses, elle n’eut pas beaucoup de peine à perdre ses premiers sentiments, et à croire que Gérard n’avait pas moins de véritable affection qu’il semblait faire de naïves protestations. Mais hélas ! que l’innocence apporte quelquefois elle-même de disposition à sa ruine, et qu’elle serait souvent assurée si elle était un peu défiante ! Pauvre Hirlande, que ne vous servez-vous de l’expérience du passé pour vous garantir du mal qui vous peut arriver ? Ce n’est pas offenser la vertu d’autrui que de bien user de la sienne : quand vous auriez un peu moins de confiance, vous auriez beaucoup plus de bonheur. Pourquoi tâchons-nous de donner des soupçons et des craintes à notre vertueuse dame ? Sa douceur, sa modestie, son affabilité et son innocence sont d’assez bonnes défenses contre les attaques de la malice et de l’envie. Permettons que notre princesse jouisse du repos et des délices dont le malheur 97l’a voulue priver tant de temps.

L’histoire remarque que le duc et la duchesse vécurent en parfaite intelligence l’espace de sept ans : Dieu ne manque jamais de nous faire autant de bien que de mal, même dès cette vie, afin que ce mélange modère nos joies et soulage nos déplaisirs. Ce n’est pas néanmoins qu’il prétende nous donner la récompense de notre vertu, mais bien un motif de tenir ferme dans les pénibles combats : son grand salaire nous attend dans le Ciel, en quoi certes nous avons un illustre témoignage de la sagesse de notre Souverain, qui ne veut pas que nous possédions beaucoup de biens tandis que nous avons besoin du curateur.

Dans le cours de cette douce vie, la duchesse accoucha d’une fille, ce qui causa de sensibles joies à son mari : toutefois, Hirlande n’était contente qu’à demi, parce qu’il n’avait que la moitié de son désir. Le comble de ses vœux était de posséder un fils afin de soutenir sa maison et de porter son nom à la postérité. Mais hélas ! que les hommes savent peu ce qu’il leur faut ! Ils demandent parfois 98des enfants à Dieu, et ils trouvent que ce sont des vipereaux qui leur déchirent les entrailles ou de leur persécution ou de leurs soins. Pauvre Hirlande, n’avez-vous pas dans vos premières couches de quoi vous obliger à n’en point désirer de secondes ? N’est-ce pas assez d’avoir été misérable et inconnue l’espace de sept ans, sans vous réjouir d’avoir mis au monde une fille qui vous en fera sortir ? N’est-ce pas assez de perdre un fils, sans perdre encore une fille, et avec elle l’honneur et la vie ?

Gérard, voyant que la succession de son frère lui échappait par la naissance de cette héritière, entreprit d’en rendre la conception suspecte, et de tromper l’esprit de son frère comme il avait déjà fait auparavant. Néanmoins, il voulut se conduire plus finement que la première fois, tâchant de couvrir son mauvais dessein de quelque bon prétexte : il se gouverna avec tant d’artifice, qu’on l’eût cru protecteur de celle qu’il prétendait perdre. Voici comment il commença d’ouvrir la trame. Étant un jour avec son frère dans le parterre 99du château, comme il s’aperçut que quelque chagrin travaillait son esprit, il feignit d’avoir beaucoup de déplaisir de sa peine :

— Monsieur, lui dit-il, je m’étonne de vous voir triste dans la commune joie de votre maison, et que vous soyez tout seul à ne point prendre de part dans le bonheur de votre famille : que manque-t-il à vos contentements après que le Ciel a béni votre mariage ?

— Vraiment, repartit Artus, vous avez bien là trouvé de quoi me consoler ! Vous ne pouviez mieux me dire que j’ai un très juste sujet de m’affliger, que de me dire que je suis le père d’une fille : j’ai une grande obligation à Hirlande de m’avoir fait ce beau présent, et de me donner de quoi soutenir si puissamment ma maison !

Mon lecteur, jugez de la bonté de cet esprit qui rend sa femme criminelle pour n’avoir pas mis un garçon au monde ! Ne faudrait-il pas qu’elle fût au moins déesse afin de contenter son humeur, puisque le patriarche Jacob répondit à Rachel qu’il n’était pas Dieu pour lui donner des enfants ? Je trouve que la plainte de notre duc est plus extravagante 100que celle de cette bonne dame : car s’il est vrai que les pères contribuent davantage à la naissance de leurs héritiers que les mères, Artus est plus coupable qu’Hirlande. Voilà pourtant le murmure de beaucoup de fantastiques maris, qui prennent sujet de persécuter ou du moins de faire mauvaise mine à leurs femmes, de ce qu’elles n’ont point d’enfants, ou qu’elles n’ont pas ceux qu’ils désirent avec passion.

Notre mauvais frère n’eut garde de représenter ceci au duc : il se contenta de faire une réponse qui, de vrai, ne chargeait pas la princesse, mais qui la laissait dans le soupçon d’avoir volontairement contribué à ce défaut par des austérités et des pénitences qui affaiblissent la nature :

— Toutefois, ajoutait-il, on ne doit pas blâmer une personne quand elle ne pèche que par trop de zèle ; autrement ce serait quelquefois un crime d’avoir de la vertu.

Voilà Gérard philosophe et prédicateur, le voici maintenant fourbe et calomniateur.

À quelque temps de là, comme il s’aperçut que son frère continuait dans ses froideurs, il vit sa belle-sœur 101et lui conseilla de se rendre plus complaisante aux humeurs d’Artus, lui découvrant la cause de son changement. Il ne faut point douter que les honnêtes caresses d’une femme ne puissent beaucoup sur l’esprit d’un mari ; mais s’il est sauvage et capricieux, elles l’irritent plutôt qu’elles ne le gagnent. C’est ce que Gérard prétendait et ce qu’il obtint, parce que, le duc étant d’un naturel farouche, plus Hirlande lui témoignait de tendresse, plus il la rebutait. Bien davantage, il commença de croire qu’il y avait de l’artifice dans ces témoignages d’amour, et qu’elle prétendait plutôt le tromper que l’adoucir.

Cet ombrage fut fortement appuyé par un accident qui arriva un jour au prince au commencement de son dîner : car, comme il déployait sa serviette, il trouva un billet où il n’y avait que ces trois mots : Gardez-vous d’une femme qui flatte. Je ne vous dirai pas qui fut l’auteur de cette ruse, mais je vous puis assurer qu’elle servit fort au dessein de Gérard, qui était de rendre la duchesse suspecte à son mari. Depuis cette funeste journée, il ne dit 102pas une parole raisonnable à Hirlande : quand il la rencontrait, ce n’était que pour lui faire des outrages.

Infortunée princesse, votre malheur vous touche sensiblement, je n’en doute point : puisqu’il mérite les larmes de tout le monde, je consens que vous pleuriez. Non, non, Hirlande, ne pleurez pas : il vaut mieux que la vertu commande chez vous que l’impatience ; que si vous ne pouvez refuser vos larmes à votre douleur, je vous conjure d’en faire provision pour une autre fois. Sans doute il n’est pas malaisé de juger que votre beau-frère est en trop bon chemin pour s’arrêter : son artifice a trop de succès pour quitter la partie sur le point de la gagner ; son esprit familier lui suggère des moyens qu’il n’a pas encore employés.

Je ne vous ai point dit que le duc avait, dans son voisinage, un cavalier qui était redoutable à toute la province : les avantages qu’il avait eus en beaucoup de rencontres lui donnaient le cœur de ne rien craindre. Néanmoins, j’ai de la peine à croire qu’il fût parfaitement courageux, puisqu’il était 103traître. Gérard crut qu’il fallait gagner cet homme pour perdre sa sœur : il tenta tout ce qu’il jugea pouvoir le corrompre ; mais il n’eut pas beaucoup de peine à s’acquérir un homme qui était à tous ceux qui cherchaient le moyen de faire un crime. Voilà donc la résolution prise de mettre Artus en défiance de sa femme : en voici la conduite.

Après que ce dangereux esprit eut sondé celui du duc, et qu’il eut reconnu assez de disposition en son âme pour recevoir une calomnie, il prit un jour le temps de lui parler en ces termes :

— Monseigneur, si je n’avais plus de passion pour votre gloire que de prudence pour dissimuler vos injures, on me pourrait blâmer du mauvais service que je suis pourtant obligé de vous rendre. Je veux que le bruit qui court par la province soit faux, il est trop commun pour vous le cacher : si Votre Excellence me témoigne d’agréer que je lui découvre ce que j’en sais, je n’avancerai rien que je ne soutienne au péril de ma vie. Je crois, Monseigneur, que vous n’ignorez pas que l’on parle tout ouvertement des privautés de Madame avec le sieur de 104l’Olive. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il vous doit être suspect, puisque toute sa vie n’a été qu’une intrigue continuelle pour la perdre. Tandis que Votre Excellence était éloignée, il ne s’est jamais séparé d’elle ; lorsqu’elle était absente, il la tenait chez une de ses tantes ; maintenant que vous avez commencé d’éclairer leurs pratiques, il fuit votre cour, ou pour éviter son supplice, ou pour dissiper vos soupçons. Je ne doute point qu’on n’en puisse dire davantage, s’il n’était meilleur de vous donner lentement cet avis par précaution, que de vous éclairer par trop d’une vérité si odieuse.

Le traître finit ici, mais pour piquer de plus en plus la curiosité du duc, qui ne manqua pas de le presser de l’instruire du reste.

— Ce n’est pas sans contrainte que j’achève, mais puisque vous le voulez, il faut malgré moi que je vous dise que personne ne croit que jamais vous ayez été père. Plût à Dieu que je n’eusse point vu de privautés qui me fissent connaître celui qui contribue véritablement à la naissance des enfants de la duchesse ! Je serais sans doute le plus discret à vous en parler, si je n’étais le plus ardent comme le plus obligé à vous servir. Mais puisque 105le monde sait cette disgrâce, ce serait aimer votre honte que de la couvrir à celui seul qui peut facilement y trouver du remède. Je me persuade que Votre Excellence approuvera ma fidélité sans que je prétende qu’elle la récompense, puisque je n’ai pu me résoudre à lui en donner ce témoignage, que je ne me sois ensemble résolu d’exposer ma vie pour défendre votre honneur et soutenir ma parole.

Bon Dieu, que c’est un étrange monstre que la calomnie, mais que c’est une furie impitoyable que la jalousie ! Qu’elle est puissante si elle rencontre un esprit faible ! Le premier effet de l’imposture de ce traître fut que le duc fit enlever sa petite fille d’auprès d’Hirlande. Cette vertueuse princesse était dans son appartement lorsqu’une troupe de valets se jeta sans respect dans sa chambre ; elle tenait sa pauvre petite innocente entre ses bras, quand le plus insolent de ces maraudeurs la lui arracha de force. Mon lecteur, je vous assure qu’Hirlande ne pleura point, parce que la violence de sa douleur saisit tellement cette mère désolée, qu’elle fit plutôt une morte qu’une 106affligée.

Mais à peine fut-elle revenue à la liberté de se connaître, qu’elle commença des plaintes et des regrets qui eussent touché l’âme d’un barbare. Mais Artus n’en avait pas même le cœur : jamais il ne voulut permettre que la duchesse se jetât à ses pieds pour implorer sa justice. Pauvre Hirlande, je n’ai rien à vous dire dans cette extrémité, qui surprend aussi bien mon esprit que le vôtre, sinon qu’il se faut résoudre à mourir et à vivre dans l’innocence. Je n’ai garde de vous parler maintenant d’une Providence qui semble vous abandonner. Souffrez donc au moins puisqu’il est inévitable ; souffrez puisqu’il est nécessaire.

Dans l’horrible confusion qui commençait de troubler cette petite cour, Artus fit appeler son frère pour lui communiquer son déplaisir, et pour prendre avis de lui sur ce qu’il devait faire en cette mauvaise conjoncture. Gérard, qui connaissait bien que le duc était assez porté de lui-même à la violence, feignit d’abord d’en réprimer les saillies ; mais c’était seulement afin d’assurer la mort 107de la princesse, et de mieux couvrir sa lâche trahison.

Perfidie, crois-tu que tout le monde soit aveugle, et que personne n’ait d’assez bons yeux pour pénétrer dans ta malice ? Il lui dit premièrement qu’il ne fallait rien précipiter en une affaire de telle importance ; que la jalousie devait être suspecte quand il s’agissait de l’honneur d’une femme dont les plus criminelles libertés ne méritent que la mort ; que quand l’infidélité de la duchesse serait véritable, on devait prendre garde que la peine ne fût précipitée ; que Son Excellence avait moyen de s’éclaircir sans se mettre au hasard de condamner une innocente ; qu’il se pouvait donner cette gloire de ne pas venger une injure avant que de la voir jugée.

— Et puis, qui oserait assurer que celui qui dépose le crime ne l’ait point inventé ? Puisqu’il se présente au combat pour soutenir sa déposition, j’estime qu’on ne peut justement refuser à la partie de produire quelqu’un pour sa défense. Si elle est innocente, il ne faut pas l’opprimer ; si elle est coupable, on ne doit pas craindre que le Ciel favorise la malice.

Mon lecteur, 108vous comprenez assez que Gérard ne serait pas si juste s’il ne croyait la ruine de sa sœur infaillible, et que s’il doutait du succès du combat, il n’en tenterait pas le péril. De plus, il ne voulait pas qu’elle fût souillée du blâme d’un meurtre qu’il se promettait pouvoir faire avec louange.

Grand Dieu, permettez-moi de vous demander : où est cette Providence qui veille sur les actions des hommes, et qui fait gloire d’appuyer l’innocent ? Puisqu’elle abandonne notre princesse, et que je ne puis douter de son équité, Hirlande est coupable, aussi vois-je cette pauvre dame qu’on traîne dans un cachot. Providence de mon Dieu, est-ce là où vous la vouliez ? Hélas ! que vous lui eussiez fait une grande miséricorde de la laisser mourir dans le bois, ou vivre dans la servitude ! Sa fin, n’étant pas honteuse, lui eût été douce et sa langueur supportable. Pendant que la duchesse attend, ou le supplice qui l’achève, ou un miracle qui la sauve, permettez, après avoir pris congé d’elle, que nous considérions l’appareil de son jugement.

C’est maintenant, 109pauvre princesse, que je vous permets de pleurer : je ne veux pas que vous regardiez votre mort ni celle de vos enfants pour exciter vos larmes. Jetez seulement les yeux sur le triste ameublement de votre chambre, appelez les serviteurs qui sont auprès de vous : ce spectacle est assez funeste pour mériter tous vos soupirs et vos regrets.

Mais quoi ! condamnera-t-on Hirlande sur la déposition d’un traître ? Ne lui sera-t-il pas permis de reprocher ce faux témoin, ou de prouver son innocence ? Ô qu’il serait souhaitable à notre vertueuse criminelle, puisqu’elle ne peut attendre aucune douceur de son mari, de vivre dans la rigueur de l’ancienne loi, où les seules adultères périssaient ! Si quelque jaloux soupçonnait sa femme d’infidélité, il l’amenait au temple de Jérusalem, où le grand prêtre lui présentait des eaux amères que Moïse décrit au chapitre 5 des Nombres. Si elle était coupable et qu’elle eût la hardiesse d’en boire, elle crevait aussitôt, Dieu donnant à un peu d’eau et de poussière recueillie du tabernacle le pouvoir de lui 110pourrir le ventre, et de faire le même mal à son complice, si nous croyons les rabbins. Au contraire, celles qu’on accusait faussement guérissaient de toutes sortes de maladies, obtenant un mâle au bout de neuf mois si leurs mariages avaient été stériles jusqu’alors. Pauvre Hirlande, vous aviez assez d’eaux amères, puisque vos yeux étaient deux vives sources de larmes ; mais hélas ! elles ne sauraient vous justifier auprès d’un barbare qui n’a point de justice pour vous.

Je ne sais si cette épreuve des Juifs n’avait point introduit parmi nos ancêtres la coutume de se purger des crimes qu’on leur imposait par l’eau bouillante : une main pure des vices n’en sortait que plus belle. Nos premiers Gaulois ne prenaient pas toujours la peine de chauffer de l’eau ; mais, dépouillant ceux qu’on ne pouvait convaincre, on les jetait pieds et poings liés dans un lac ou dedans une rivière, étendus sur un bouclier ou sur une croix : quand l’onde soutenait leur corps sans le laisser aller à fond, elle approuvait leur vertu. Charlemagne, 111considérant qu’un criminel était quelquefois plus léger qu’un innocent, défendit qu’on ne pesât plus ainsi l’innocence : peut-être qu’il ne voulut pas aussi que ce glorieux arbre qui avait porté Jésus-Christ servît de supplice aux méchants.

La plus ordinaire justification se faisait par le moyen du fer chaud, qui était un coutre ou un soc de charrue : un de nos plus grands rois ordonnait qu’il y en eût neuf de rang, sur lesquels il fallait marcher pieds nus sans se brûler. L’histoire d’Allemagne rapporte que Cunégonde prouva sa chasteté à Henri II, son mari, de la sorte ; et la nôtre dit que Louis, roi de Germanie, neveu de notre Charles le Chauve, lui députa trente hommes, dont vingt firent l’épreuve de l’eau froide et chaude, et dix de celle du fer ardent.

Encore ne doit-on pas oublier dans cette remarque la coutume de se justifier par serment sur les corps des saints Denis, Germain et Martin. Bien davantage, toute notre antiquité révérait si religieusement la personne de Pépin le Bref, 112qu’on jurait avec solennité sur ses habits, présumant que celui qui aurait la hardiesse d’approcher cette auguste pourpre ne pouvait être souillé de crime.

La plus injuste épreuve de l’innocence ou du crime était celle du duel, tant de fois défendu et tant de fois pratiqué : la première défense qui en fut faite au concile de Valence, du règne de Lothaire, portait excommunication au vainqueur et privation de sépulture au vaincu. Il n’est point hors de propos de représenter ici la forme de ces combats, pour en faire connaître l’injustice. Lorsqu’un crime digne de mort ne pouvait être prouvé véritable ni convaincu de faux, le détracteur présentait le combat d’homme à homme, et l’accusé jetait le gage de bataille que le juge recevait après l’exposition du crime, ordonnant la prison à l’un et à l’autre jusqu’au jour de leur duel. Ce terme échu, on les produisait en camp clos avant midi, armés à la légère aux frais du haut justicier ; les cheveux leur étaient coupés en rond au-dessus des oreilles, laissant à leur choix la liberté de s’oindre afin d’être plus souples.

Quatre chevaliers gardaient le camp, où les champions n’étaient pas plus tôt entrés se tenant par la main, qu’ils se mettaient à genoux avec une protestation réciproque que chose du monde que le droit de leur cause ne les obligeait à tenter le sort des armes. Après la profession de leur foi et l’assurance qu’ils donnaient de ne point user de sortilège, l’accusé lui disait : Homme que je tiens, je suis innocent d’un tel crime, à quoi l’autre répondait, l’appelant de son nom : N., tu as menti ! Ensuite de ce beau compliment, les maréchaux leur donnaient les armes, et les hérauts criaient : Laissez-les aller de par le roi ! Si l’accusé demeurait sur la place, on le pendait à un gibet ; s’il restait jusqu’aux étoiles, on le déclarait victorieux.

Voilà les cérémonies qui s’observaient dans les combats tant de pied que de cheval, d’où il est aisé de comprendre, Dieu n’étant pas obligé de faire miracle, qu’il n’y avait rien de moins équitable que ces ridicules et funestes duels. Car outre que pour l’ordinaire une vertu malheureuse est abandonnée de secours, il arrivait 114assez souvent qu’un injuste accusateur avait plus de succès qu’un faible innocent, parce qu’il avait plus de force et d’adresse. Et partant, je ne m’étonne pas que l’Église ait lancé tous ses foudres contre ces brutales coutumes qui exposaient le mérite des gens de bien aux supplices des méchants, et que nos monarques, chez qui principalement cette manie était en vigueur, aient armé les lois à la ruine de ces ruines publiques.

Mais hélas ! pauvre Hirlande, quoique vous soyez innocente, il faut ou périr sans défense, ou se défendre sans force : si votre mérite n’a point d’appui, il n’aura point de sûreté. Tandis que le duc et les ministres s’occupaient à chercher une mort à notre sainte princesse, elle se disposait à la recevoir chrétiennement. Il faut pourtant avouer que la conformité qu’elle avait aux justes volontés de son Dieu ne l’empêchait pas de se plaindre de ses maux. Et, à parler franchement, si jamais une patience a trouvé quelque sujet de s’ennuyer, ne jugez-vous pas que c’est celle 115de notre duchesse infortunée ?

Comptez, je vous prie, tous les bons moments de sa fortune : à peine y verrez-vous un jour entièrement heureux. Elle n’est pas entrée dans la maison de son mari, qu’elle y rencontre un beau-frère qui lui fait perdre l’honneur et le repos. Votre cœur demeure-t-il insensible après avoir considéré une femme de cette condition courir toute seule les bois et vivre dans les spélonques, pour y conserver une vie qu’elle pouvait désirer de perdre ? À votre avis, n’est-ce pas un spectacle digne de toute la pitié des bonnes âmes de voir une princesse garder les vaches et s’occuper après les brebis ? Autrefois, quelques dames chrétiennes ont été condamnées à l’étable et aux ministères les plus bas d’une maison ; mais ce n’étaient pas leurs maris qui les contraignaient à vivre dans cette bassesse. Le motif qui causait leur mépris et la condition des personnes qui ordonnaient leur tourment consolaient toute l’aigreur de leur fortune : il y a plaisir à souffrir des Hérodes et des Nérons, mais d’avoir Artus pour tyran, c’est avoir sujet de pleurer.

116Ne diriez-vous pas que Dieu prend plaisir à tromper notre innocente princesse ? Après que la coutume lui a rendu son bannissement léger, et qu’elle ne sent plus ses maux à raison de la longue habitude de sa souffrance, il lui envoie un cavalier pour la conduire en une prison où elle puisse rencontrer de nouvelles douleurs. Cherchons dans la vie d’Hirlande le sujet de ses disgrâces, cherchons Hirlande même : nous trouverons sa vie toute pure et toute sainte, et Hirlande dans un cachot. Tandis que cent personnes de sa naissance vivent dans les délices, elle languit dans la nécessité. Toutes ces considérations se représentant à l’esprit de notre prisonnière, il lui était impossible de ne point déplorer sa condition.

Un jour, la femme qui la servait étant entrée dans sa chambre où pour lit de parade, pour dais et pour balustres il n’y avait qu’une vieille paillasse, elle ne se put empêcher de soupirer. Hirlande s’en étonna, parce qu’on lui avait choisi cette vieille comme la plus cruelle de toutes les furies qu’on lui pouvait 117donner : ce sentiment extraordinaire l’obligea à s’informer du sujet de sa tristesse.

— Madame, lui repartit cette femme, il m’est difficile de commander à mes larmes lorsque je pense à vos misères : néanmoins, j’en ai toujours supprimé la douleur tandis que j’en ai cru le soulagement possible ; mais maintenant que je vous vois à la veille de votre mort, je perds ma fermeté en perdant mon espérance.

Mon lecteur, permettez-moi d’interrompre ce triste colloque pour vous demander ce que vous pensez de la réponse de notre princesse : je m’assure que vous lui pardonnerez si cette nouvelle lui jette quelque petit trouble dans l’âme, et si la crainte d’un supplice aussi honteux qu’injuste lui fait changer de visage. Vous ne comprenez pas bien l’ennui de sa prison ni l’excès de ses ordinaires douleurs si vous jugez que cette nouvelle l’afflige ; vous ne savez pas qu’il n’est point de mort qui ne soit plus douce que sa vie, si vous croyez que l’assurance de mourir ne la console pas.

— Ma bonne amie, lui dit-elle, je vois bien que mon bonheur vous fâche, puisque 118vous vous troublez d’une chose qui me réjouit : n’est-ce pas un grand bien de sortir de prison et d’en sortir avec cette certitude de n’y jamais rentrer ? Peut-être que le tombeau est plus effroyable que ce cachot : je le croirais si l’on y était sensible, et que ses vers fussent plus importuns que cette misère qui me consume. Mais encore, de quelle mort dois-je finir ?

— Madame, on prépare le bûcher où vous devez expirer, au cas qu’il ne se trouve personne qui défende votre honneur en ôtant la vie à votre accusateur : tout est déjà préparé, mais pas un de ceux qui accourent à ce spectacle ne se présente pour vous secourir.

Elle lui demanda de plus si le sieur de l’Olive n’était point au pays : c’était ce cavalier en qui elle avait tout le reste de sa confiance ; et comme elle sut son absence, elle pria cette gouvernante de lui faire venir un prêtre pour se préparer à la mort par les sacrements, qui sont les germes de la vraie vie et la semence de l’immortalité. On ne lui put refuser cette consolation, dont elle jouit aussi longtemps qu’il lui fut possible, parce qu’elle 119passa la meilleure partie du jour avec un bon religieux qu’on lui avait envoyé. Toute la nuit de cette funeste matinée qui devait voir son martyre fut employée à s’entretenir avec Dieu, entre les mains duquel elle consignait mille fois sa vie et son honneur. De toutes les circonstances de sa mort, rien ne l’affligeait que l’examen de sa probité, qu’on abandonnait au sort des armes.

Jamais néanmoins cette courageuse princesse ne jeta une seule larme ni un soupir : au contraire, s’imaginant qu’elle allait revoir ses pauvres enfants, elle sentait une joie dont elle avait peine à modérer les transports.

— Oui, s’écriait-elle, je vous verrai bientôt, innocentes victimes !

Mais cette pensée ne lui causa pas longtemps du plaisir ni à sa vertu de la constance, parce qu’elle la fit ressouvenir que ces deux petites créatures avaient été l’innocente cause de ses peines et de ses hontes. Alors ouvrant ses yeux aux larmes et sa bouche aux regrets, elle parlait ainsi à son aimable Maître :

— Mon Dieu, je ne me plains pas de mourir malheureuse, je me fâche seulement de 120mourir infâme ; je ne demande pas que vous me donniez la vie, je désire que vous conserviez ma réputation. Hélas ! faut-il, pour être née dans une grande fortune et avoir possédé des biens, que je perde l’honneur ? Ô qu’il m’eût été bien plus souhaitable de naître dans le village et de vivre dans les incommodités d’une étroite pauvreté, que de me voir élevée pour être en butte à la mauvaise fortune ! Au moins, mon pitoyable Maître, que ne me laissiez-vous dans ces bois où le premier accident de mon mariage m’avait jetée ! J’aurais trouvé là des arbres et des rochers sensibles à mes plaintes, et les échos eussent exprimé ma douleur pour m’en adoucir l’aigreur. Quelle consolation, mon aimable Sauveur, de vivre le reste de mes jours à l’ombre et dans l’obscurité ! Mais c’était trop de faveur pour une princesse que vous vouliez rendre plus misérable qu’une femme de village : il fallait voir mourir Hirlande dans l’opprobre pour la voir avec contentement. Eh bien, mon Dieu, puisque vous l’ordonnez, j’y consens, protestant que rien ne m’est plus agréable 121que ce qui m’est fâcheux : pourvu que je souffre avec votre approbation et dans vos ordres, je ne souffrirai pas contre mon gré. Mourons, Hirlande, mourons puisque nous ne pouvons plus vivre ; mourons puisque nous ne vivons plus qu’à moitié : ces pauvres enfants ne sont plus au monde, pourquoi y voudrais-tu demeurer ?

Notre généreuse princesse passa presque toute la nuit dans ces sentiments, qui semblaient balancer son âme entre la crainte et le désir de la mort : néanmoins, quelque répugnance qu’elle eût à mourir sans justification, elle consentit enfin à perdre aussi bien l’estime des hommes que sa vie. La pointe du jour ne paraissait pas bien encore, que chacun se disposait à ce spectacle dont tout le monde craignait et désirait l’événement. À voir la consternation de toute la ville, on jugeait que Rennes se préparait aux funérailles de tous ses habitants (ce lieu fut choisi pour rendre l’action plus célèbre).

On avait dressé un grand théâtre pour la cour dans une place qui se trouvait pour lors la plus capable de cette triste 122cérémonie. À côté, il s’en voyait un plus petit qu’on jugeait à l’appareil devoir être celui de la pauvre Hirlande. Un drap noir descendant jusqu’à terre le couvrait ; une chaire de velours et deux ou trois sièges de même couleur faisaient le funeste ameublement de cet échafaud. Au milieu du théâtre, on avait mis une table en forme d’autel pour y reposer un crucifix enveloppé d’un crêpe, comme d’une triste nuée qui ne présageait que malheur à toute l’assemblée. Le ciel, extraordinairement chargé, semblait vouloir que cette exécution se fît la nuit, tant le soleil donnait peu de lumière. Il y avait au pied de l’échafaud un grand nombre de fagots tous disposés à prendre feu : en un mot, il ne manquait plus que la pauvre duchesse sur le bûcher pour faire le plus pitoyable spectacle que l’histoire nous ait jamais représenté.

Mon cher lecteur, si vous avez les yeux pleins de larmes, je vous conjure de les essuyer, non pas pour contempler cette noblesse qui paraît plutôt être sur ce grand théâtre pour mourir que pour 123voir. Regardez, je vous prie, cette dame qui s’approche : vous jugez bien que c’est la déplorable Hirlande qu’on mène au supplice ; la longue robe de deuil, le voile qui couvre son visage et qui de tous côtés lui descend jusqu’à la ceinture, marquent que c’est elle-même : au moins m’apprend-on que cet équipage était celui des adultères chez les anciens. Ah, Dieu ! comment ce mot est-il coulé de ma plume, puisqu’il a plus de cruauté pour le cœur de ma princesse que la mort même ?

Providence de mon Dieu, est-ce donc là que vous conduisez une tête couronnée qui n’a point d’autre crime que son malheur, et qui peut-être vivrait dans l’honneur si elle pouvait vivre dans l’impiété ? Est-ce donc ainsi que vous prenez plaisir à affliger ceux qui vous adorent ? N’avez-vous que des roues et des supplices pour ceux qui devraient attendre vos récompenses ? Si vos foudres cherchent des criminels, en voilà sur le trône qui bravent votre puissance, en voilà dans la lice qui provoquent toutes vos vengeances ! Gérard et son faux témoin méritent-ils 124que vous épargniez leurs vies ? De quel service vous ont-ils jamais honoré ? Peut-être qu’il n’y a que le massacre des agneaux qui vous agrée, et que vous souffrez volontiers que les tigres et les ours déchirent vos fidèles serviteurs ? Mon Dieu, je ne le penserai jamais puisque vous êtes bon ; je croirai toujours le contraire puisque vous êtes juste.

Je ne vois pourtant personne qui se présente pour la défense d’Hirlande ; et quand même la compassion de son malheur lui susciterait quelque champion, ce serait seulement pour mourir de compagnie. Son adversaire a trop d’expérience de ses forces pour se hasarder dans un combat dont le succès soit honteux. Ce traître montait un grand cheval noir : sa livrée était d’un taffetas changeant et son écu portait de sable à un dragon d’or, armé et lampassé de gueules, qui dévorait un mouton d’argent avec cette devise : Sans merci. Ne vous semble-t-il pas que tout cet appareil marque les funestes présages de la mort de notre princesse infortunée ? Qui ne 125voit dans ce dragon et dans le faible animal qu’il dévore, Gérard et sa belle-sœur ? Ne soyons pas si téméraires que d’accuser le Ciel de dureté : jamais il ne voit nos misères sans pitié ; que s’il retarde quelquefois son assistance, ce n’est que pour en faire reconnaître le besoin et adorer le miracle.

À même que la trompette sonnait pour la dernière fois et que tout le monde regardait le bûcher d’Hirlande, on aperçut un champion au bout de la lice qui fendait la presse pour y entrer. La duchesse, qui était à demi morte, commençait d’être insensible à toutes sortes de mouvements ; mais ceux dont l’âme avait encore de la pitié conçurent quelque bonne espérance quand on vit que Dieu lui envoyait du secours. Il y en eut quelques-uns qui crurent que c’était l’ange gardien de la princesse, d’autres voulaient que ce fût le sieur de l’Olive. Tous les noms étaient de bon augure ; mais, quoi qu’il en soit, il est certain qu’on eut un sujet raisonnable de penser que c’était son tutélaire.

Son coursier blanc comme neige, sa livrée verte semée 126de soucis d’or, son hermine d’argent en champ de sinople, et l’âme de sa devise : Rien ne me souille, désignaient l’espérance des spectateurs, les soins du cavalier et l’innocence de la pauvre dame. Néanmoins, il n’y eut personne qui ne désespérât de l’heureux succès du combat lorsqu’on vit un jeune enfant, qui paraissait avoir plus de force dans les attraits de son visage que dans le nerf de ses bras. Sa grâce et sa dextérité à manier son cheval faisaient bien naître quelque faible rayon de confiance, mais son âge encore tout tendre le dissipait. Mon lecteur, gardez-vous bien d’avoir les craintes de cette triste assemblée : souvenez-vous que David était jeune et délicat, et Goliath robuste et redoutable.

Comme notre cavalier se fut avancé et qu’il eut rendu ses devoirs au duc et à toute la noblesse qui l’accompagnait, il demanda s’il y avait quelqu’un d’assez méchant pour accuser la chaste Hirlande.

— Cadet, lui dit son adversaire, vous êtes assez mal instruit de la vie de cette femme si vous la jugez telle.

Mon lecteur, permettez-moi de vous déguiser 127ainsi l’injurieuse réponse qu’il fit : je craindrais que vous ne fussiez touché d’un aussi sensible dépit que notre champion, qui tâcha de repousser ces mauvaises paroles avec un soufflet et un démenti. Mais il fallait employer de plus rudes armes, aussi bien le son de la trompette et la glorieuse fougue des chevaux les portaient au combat.

Leur première course fut si raide, qu’elle porta le traître à moitié hors de selle, et le jeune cavalier entièrement. Cet accident affligea tous ceux qui lui désiraient un heureux succès, et donna sujet à son adversaire de sauter à terre pour le percer d’un coup d’épée. Mais à peine y fut-il, qu’il le vit en selle presque aussitôt que tombé. Il jugea bien que le temps qu’il prendrait pour remonter à cheval donnerait loisir à ce cadet de lui nuire en se mettant à découvert : voilà pourquoi, ralliant tout ce qu’il avait de vigueur, il s’efforça de le combattre à forces pareilles en tuant son cheval.

Grand Dieu, n’oubliez pas que c’est vous qui combattez pour l’innocence, et que vous ne pouvez abandonner ce jeune prince sans faire 128croire que vous méprisez le mérite de la vertu ! Notre Goliath ayant donc raidi ce qu’il avait de bras, plongea son estoc si profondément dans l’épaule du cheval de son ennemi, que quelque effort qu’il fît, il ne le put retirer. Ce que la prudence de la chair lui avait suggéré à la ruine d’autrui réussit à la sienne, parce que son adversaire, sautant sur pied, lui porta un coup mortel par-dessous le gorgerin.

Le cri de joie qui s’éleva dans l’assemblée fit comprendre que tout le monde vivait de la mort de ce traître : ce qui lui resta de vie ne fut que pour maudire son malheur et déclarer l’innocence de la princesse. Artus même en pleura d’aise : car encore bien qu’un mari soit honteux d’avoir légèrement soupçonné sa femme de peu de foi, il est ravi de se voir trompé par sa jalousie. Il n’est point d’homme assez stupide pour vouloir paraître juste par la conviction du crime qui causait ses ombrages : en ce point, on aime mieux être jugé soupçonneux que raisonnable.

Ici, pensées noires, ici, défiances criminelles, venez reconnaître dans cet 129événement que vos murmures ont témérairement attaqué la Providence divine ; venez rendre hommage à ces conduites secrètes qui ne nous sont cachées que pour nous être adorables !

Aussitôt que les hérauts eurent recueilli la dernière parole du traître, ils allèrent prendre le victorieux pour le présenter à la duchesse. Mon lecteur, j’estime qu’il y a longtemps que vous désirez connaître ce cavalier : vous avez le sentiment de toute cette célèbre assemblée et de notre bonne princesse, qui souhaite avec passion de lui parler. Ô spectacle d’amour et de joie ! À même que notre champion s’approchait de l’échafaud de l’innocente, elle avait quelque pensée que l’hermine du vainqueur était un ouvrage de ses mains : l’étoffe et la façon plutôt d’une enveloppe d’enfant que d’une livrée de chevalier appuyaient bien sa croyance.

Enfin, comme il se fut mis à genoux devant la duchesse, il lui déclara son nom, sa naissance et sa qualité :

— Madame, lui dit-il, voici ce malheureux fils qui a causé tant de douleurs, mais très fortuné puisque Dieu le fait 130aujourd’hui protecteur de celle qui l’a mis au monde. Que sa bonté m’ôte la vie quand il lui plaira : il ne m’importe plus de mourir puisque vous vivez par le moyen de celui qui s’est presque vu l’innocente cause de votre ruine.

Je ne sais si la pauvre Hirlande crut aux paroles du petit Bertrand, ou bien aux assurances que l’amour donnait à son cœur de la vérité de ses aventures : quoi qu’il en soit, elle ne repartit à ce discours qu’avec des larmes qui lui coulaient des yeux si abondamment, qu’elle ne pouvait presque voir celui qu’elle tenait embrassé. Ah, Dieu ! qu’il y a de douceur à goûter un plaisir quand il vient contre notre attente !

Artus, qui voyait toutes les caresses de sa femme sans en savoir le motif, pensa d’abord que ces démonstrations de bienveillance étaient des témoignages de gratitude. Néanmoins, il ne pouvait croire que celle qui avait tant de raisons de paraître modeste et retenue se laissât aller à des privautés qui passaient les devoirs d’une raisonnable reconnaissance entre personnes de sexes 131différents. Pauvre Artus, si tu savais ton bonheur !

Comme le duc était dans cet étonnement, Hirlande lui présenta son champion, et lui dit seulement ces trois mots :

— Monsieur, voilà votre fils.

Véritablement, je ne m’étonne pas que les paroles lui manquassent, puisque toutes les grandes joies sont muettes aussi bien que les excessives douleurs : quand on ressent vivement une passion, on a beaucoup de peine à l’exprimer. Artus, étant hors de ses plus profondes extases, regardait ce visage qu’il n’avait jamais vu, et qu’il croyait pourtant reconnaître : tout le monde eût juré que c’était celui de la duchesse si une même personne en pouvait avoir deux. Ceux qui pénètrent un peu les secrets de la nature savent que c’est la marque d’une légitime naissance dans les enfants, quand les fils ressemblent aux mères et les filles aux pères. Il y a des ignorances glorieuses à certaines personnes, puisqu’il est inutile et même dangereux de comprendre des choses qui peuvent, en éclairant l’esprit, blesser le cœur.

Pendant que le duc et la duchesse 132étaient dans l’examen et l’admiration des merveilles qui se passaient devant leurs yeux, Bertrand, abbé de Saint-Malo, qui avait été spectateur du combat avec le reste de la noblesse, s’avança vers eux pour les instruire et les assurer d’une vérité qu’ils venaient seulement de connaître. Après leur avoir raconté comme il avait reçu leur enfant sur le point d’être enlevé en Angleterre, il leur dit que, par le commandement de Dieu, il avait armé ce petit prince pour défendre celle qu’on accusait de sa naissance et de son meurtre. Il n’oublia pas d’ajouter que l’ange qui lui avait déclaré ce que le Ciel ordonnait à ce jeune seigneur n’avait pas manqué de lui dire de quelles armes il voulait qu’il usât.

— Et afin que vous ne croyiez pas seulement à mes paroles non plus qu’aux circonstances qui vous rendent votre bonheur certain, je veux vous en donner un témoin irréprochable.

Cela dit, il commanda qu’on amenât la nourrice qu’on avait fait venir à Rennes pour mettre ce prodige hors de doute. La pauvre femme, se voyant aux pieds de la 133duchesse, lui demanda sa grâce, protestant qu’elle n’avait point failli par malice, et que sa grandeur pouvait bien lui pardonner si les artifices de Gérard avaient circonvenu sa simplicité. Ensuite de cet aveu, elle continua de rapporter avec beaucoup de naïveté et de candeur ce qui s’était passé aux couches de la duchesse, et sur quelles persuasions elle avait consenti à son enlèvement. Il ne fallait plus douter d’une chose qui avait tant de miraculeuses preuves pour appui.

Artus ayant donc salué sa chère femme, il lui tint ce discours :

— Madame, j’avoue que mon âme est tellement partagée entre l’admiration de ce qui se passe et le regret de ce qui s’est passé entre vous et moi, que je n’ai pas moins de honte que de plaisir de me voir devant vos yeux. J’adore avec tous mes ravissements l’aimable Providence qui m’a conservé celui que je croyais perdu, et celle que je voulais perdre. Qu’à jamais sa bonté soit louée des hommes et des anges, de ce qu’elle a daigné faire tant de miracles pour m’empêcher d’être coupable de la mort de deux innocents ! Hélas ! où serais-tu, mon 134pauvre fils, si le Ciel t’eût abandonné ? Où seriez-vous, Hirlande, s’il ne vous eût puissamment secourue ? Mais comment ai-je la hardiesse de dire que vous m’êtes chère après des marques si visibles de cruauté ? N’était-ce pas assez que ma rigueur eût obligé une malheureuse à fuir de ma maison, sans tâcher de faire sortir une innocente du monde ? Madame, je ne puis nier que ma première faute ne me rende indigne de votre bienveillance ; mais qui oserait aussi douter que vous n’ayez assez de douceur et de bonté pour toutes les deux ensemble ? C’est le seul motif de miséricorde que je vous puis représenter, puisque je n’ai rien en moi qui ne vous sollicite à la vengeance. Que si vous voulez que j’attache l’espoir de mon pardon à quelque chose hors de vous, je vous conjure, par l’amour et les tendresses que nous devons à cette chère moitié de nous-mêmes, d’oublier vos misères et mes erreurs, afin que vous viviez aussi heureuse à l’avenir que vous avez vécu en innocente par le passé. De ma part, j’y veux contribuer de tout mon pouvoir, vous assurant que l’unique joie que je souhaite dans le monde, c’est de vous y voir contente.

135Comme il eut fini et que la princesse l’eut assuré du mieux qu’elle put de vouloir oublier ses malheurs, l’un et l’autre se jetèrent en même temps au cou du jeune Bertrand, qu’ils trempèrent tout du torrent de leurs larmes communes. Platon n’a pas mal nommé les enfants la colle du mari et de la femme, puisqu’il est vrai qu’ils ne sont attachés à leurs pères et à leurs mères que pour les unir entre eux : Artus et Hirlande font la preuve de ce sentiment.

Pendant les douces extases de leur ravissement, Gérard, touché des remords de sa conscience et convaincu par le témoignage de tant de véritables dépositions, tâcha de se sauver comme il en avait fait le projet. Mais, soit que la coutume le voulût ainsi, soit que le prince l’eût ordonné de la sorte, les portes de la ville se trouvèrent fermées, si bien qu’il fut arrêté au même lieu où peu auparavant il se promettait le triomphe.

Providence de mon Dieu, que les hommes vous accusent bien injustement de dire ou que vous ne voyez pas la malice des méchants, ou que vous en 136dissimulez les excès, comme si vous étiez aveugle dans vos connaissances ou injuste dans votre conduite ! J’avoue bien que vous ne frappez pas le pécheur aussitôt qu’il le mérite ; mais qui ne voit que vous attendez sa pénitence par ce délai, ou que vous méditez son châtiment pendant ce loisir ? Ô qu’il est bien vrai que la prospérité de l’impie se fond comme la neige, et que rien de la fortune ne lui demeure que la délicatesse qui le dispose à souffrir son supplice avec plus d’aigreur !

À voir les cruautés et les artifices de Gérard, qui n’eût jugé que l’innocence ne se pourrait défendre de la persécution ? À voir les premiers succès de ses intrigues, qui eût osé espérer pour la vertu de sa sœur ? Et toutefois, voilà Gérard dans le cachot où la pauvre Hirlande a versé tant de larmes ; voilà Hirlande où Gérard se promettait tant de délices.

Ce méchant prince étant donc convaincu de toutes les funestes pratiques que nous avons touchées, le contentement de tout le monde allait à une sévère condamnation. Lui-même s’estimait 137tellement indigne de vivre, qu’il n’osa songer à sa grâce : il n’y eut que celle qui devait poursuivre sa mort qui tâcha de l’éloigner. Elle n’omit pas une raison avantageuse à sa cause ; mais que pouvait lui suggérer la bonté qui ne rendît Gérard plus coupable ? Parler en sa faveur, n’était-ce pas publier hautement qu’elle était extrêmement bonne de prier pour son persécuteur, et lui méchant à l’excès d’avoir persécuté une si sainte princesse ? Plus elle faisait paraître de douceur, moins il semblait la mériter, parce que la vertu et le mérite de ceux qu’on offense augmentent de beaucoup leur injure. Il y a de la cruauté à être pitoyable quand la compassion d’un criminel nous fait oublier les intérêts d’un innocent ; et partant, c’est quelquefois douceur que de manquer de miséricorde, et de roidir sa résolution contre les favorables pensées qu’inspire la pitié.

Mon lecteur, de crainte de troubler la joie que vous avez de voir une vertu parfaitement justifiée, je ne veux pas vous représenter Gérard dans un cachot où la justice humaine et la divine l’ont 138condamné à languir toute sa vie, les pieds et les poings coupés. Il est vrai que sa souffrance ne fut pas longue, puisque sa vie fut courte : le regret d’avoir affligé une personne digne de toutes sortes de respects et à laquelle il devait toute sorte d’amour, l’emporta plus tôt qu’on ne s’était promis. Le dernier sentiment qu’il eut de sa faute fit plaindre sa mort à ceux-là mêmes qui s’en devaient réjouir. Comme il se sentit près de la fin, il envoya vers la duchesse pour la conjurer de vouloir mettre en oubli sa mauvaise conduite, protestant qu’il mourrait content s’il mourrait avec cette grâce.

Ne demandez pas pourquoi je donne à cette innocence le nom de couronnée : puisqu’elle triomphe, on ne lui doit pas refuser la couronne. Descendez dans la prison de Gérard, et vous y verrez notre sainte princesse qui tâche de consoler son criminel : elle n’épargne ni paroles ni caresses pour lui faire croire que ce dernier moment de sa vie efface le souvenir des longues années de sa persécution. Afin d’en ôter tout entièrement le soupçon, elle voulut elle-même lui 139fermer les yeux, pleurant ses agonies avec autant de tendresse que si son cher Bertrand fût mort.

Après avoir rendu des témoignages d’une si douce bonté à son capital ennemi, ceux qui n’avaient été que les ministres de sa cruauté ne devaient rien appréhender des ressentiments d’Hirlande ; aussi ne voulut-elle jamais consentir qu’on parlât de la mort de cette mauvaise nourrice qui s’était laissée gagner par Gérard.

— Quoi ! disait cette bonne princesse à ceux qui la portaient à cette justice, avez-vous si peu d’affection pour moi, que de vouloir ruiner toutes les preuves de mon innocence ? Ignorez-vous qu’il est glorieux à Hirlande de voir vivre ceux qui se sont employés pour la faire mourir ? Si vous m’aimez, ne m’importunez plus : je serais ingrate si j’étais parfaitement juste. Tant s’en faut que j’aie sujet de lui procurer un supplice, que je me crois obligée de lui donner une récompense. N’a-t-elle pas accompagné mon pauvre petit dans ses misères, ne lui a-t-elle pas présenté le tétin dans la nécessité ? Et pour ne me pas seulement 140arrêter à des services qui ne regardent que les miens, ne lui suis-je pas redevable du plus illustre témoignage qui met ma vertu hors de soupçon et de crainte ?

Voilà comme notre duchesse regardait la faute d’autrui par l’endroit le plus beau qu’elle pouvait avoir ; voilà comme tous ceux qui souffrent de compagnie devraient se venger avec elle. Quelque mal que nous fasse un ennemi, nous aurons toujours quelque raison de l’excuser, et même de lui savoir gré de sa persécution, pourvu que nous le regardions par où il nous est utile. Mais il ne faut attendre cette discrétion que des vertus héroïques, puisque le commun des hommes trouve même trop souvent des traits d’offense dans les plus obligeantes faveurs.

On ne doit pas demander si ceux qui avaient fait du bien à la mère et au fils reçurent le salaire de leurs services et de leurs bonnes volontés. Le saint vieillard Bertrand ne voulut point d’autre récompense que celle qu’il attendait du Ciel ; mais il permit à son frère et à sa sœur de profiter des bienfaits du duc 141et de la duchesse, qui ne les considéraient plus que comme d’autres eux-mêmes, puisqu’ils avaient été si longtemps le père et la mère de leur cher enfant.

Toute la province prit bonne part à la réjouissance publique : rien ne fut oublié de ce qui pouvait contribuer à la joie de cette petite cour. Les tournois, les joutes, les courses de bague, les danses, les ballets et tous les autres exercices de galanterie pouvaient persuader que c’était le premier jour des noces d’Artus et d’Hirlande, si l’on n’eût vu le petit Bertrand qui en était le chaste fruit. Après quelques années d’une vie aussi douce que les premières de leur mariage avaient été amères, d’un commun consentement, le duc et la duchesse mirent leur couronne ducale sur la tête de leur fils, qui ne manqua pas ensuite de travailler de tout son pouvoir aux contentements de l’un et de l’autre.

L’histoire n’a rien marqué de particulier de ce qui se passa depuis ce mémorable accident ; mais, quoi qu’elle dise du bonheur d’Hirlande, il ne faut pas croire que sa plus grande prospérité se trouve 142parmi les petits contentements de la terre. C’est dans le Ciel qu’elle reçoit son entière et parfaite récompense : c’est de cette récompense qu’elle conclut ce que vaut à l’innocence une persécution qu’elle n’a pas méritée, et qu’il n’est point de vertu plus souhaitable que celle qui ne possède rien ici-bas de ses honneurs et de ses biens. Qui pourrait comprendre les douces joies qui lui viennent maintenant de cette chère solitude où elle passa son exil de sept ans ? Qui pourrait pénétrer dans l’estime des souffrances de sa prison ? Vertueuse princesse, il n’y a que vous qui sachiez le poids et la valeur de ce précieux déshonneur et de cette glorieuse infamie, qui n’a mis de l’ombrage à votre pureté que pour en faire paraître l’éclat avec plus de vigueur.

On tient que le plus illustre monument qui nous reste de cette étrange aventure est dans l’écu de Bretagne, où l’on veut que l’hermine ait pris place pour en conserver honorablement la mémoire. S’il est ainsi que les armes de cette province aient leur naissance dans le 143berceau de Bertrand, il semble qu’on a jugé fort à propos que ce qui avait servi au salut d’un de ses princes s’employât désormais aux plus hautes marques de leur gloire. On dit donc qu’après ce fameux événement, l’hermine succéda aux trois gerbes de blé liées d’or en champ d’azur que Penthièvre retient à l’écart de Bretagne, ou bien à l’écu de gueules aux neuf macles d’or que ceux de la maison de Rohan ont reçu depuis ce divorce. Je sais bien que quelques auteurs font venir ces macles d’un certain Maclianus qui vivait du temps de notre grand roi Clovis ; mais certes, pour ne rien dissimuler de mes sentiments, je ne vois pas quel rapport il y peut avoir entre son nom et leur figure. Sans donner la gloire de tout ce que nous avons d’auguste dans la France aux Romains, on peut dire que les comtes de Rohan ont choisi pour armes ce qu’ils avaient de plus rare dans le terroir de leur domaine, où presque toutes les pierres et les plantes sont tracées de certains traits qui représentent des macles. Ainsi, les seigneurs de cette ancienne 144maison portent des armes aussi naturelles que les habitants de Thénédos, qui marquaient une hache dans leur écu à cause que les cancres de leur promontoire Astérion avaient leur écaille empreinte de la parfaite figure d’une hache.

Quoique les gerbes ou les macles aient cédé à l’hermine, ou parce que l’un des ducs de Bretagne vit un jour Notre-Dame vêtue de cette délicate et noble peau, ou parce que le prince de qui nous parlons y fut enveloppé, il est hors de doute que les anciens rois d’armes, qui n’étaient pas si savants que les nouveaux, ont manqué aux émaux et au blason de l’écu de Bretagne, puisque le fond doit être d’argent et non pas de sable, mais bien les mouchetures qu’ils faisaient d’argent. Quand on pourrait révoquer en doute ce que j’écris de l’hermine, au moins ne doit-on pas nier qu’elle a toujours été en très grande vénération dans ce duché : j’en laisse beaucoup de preuves ; sans parler du château de l’Hermine, il suffit d’en produire 145une seule pour faire voir que la pourpre n’était pas plus auguste parmi les Romains, que l’hermine l’était autrefois aux Bretons.

Personne n’ignore que presque tous les souverains ont dressé des ordres de chevalerie, ou pour témoigner à la postérité l’estime qu’ils faisaient des choses qu’ils employaient en leur composition, ou pour donner à leurs sujets quelques glorieux motifs de générosité. Ainsi Charles Martel inventa l’ordre de la Genette, le roi Robert, fils de Capet, celui de l’Étoile, et saint Louis les deux de la Cosse du genêt et du Croissant, laissant au second Louis qui le suivrait celui de Saint-Michel. Henri troisième, voulant rendre grâces au Saint-Esprit de ce qu’il était né, avait été élu roi de Pologne, et l’année suivante appelé à la couronne de France le jour de cette fête, dressa son ordre du Saint-Esprit. À leur imitation, les Anglais ont trouvé leur Jarretière, les Bourguignons leur Toison, et les Bretons l’ordre de l’Hermine ou de l’Épi. François second le dressa l’an mil quatre cent cinquante : le collier était de deux cercles d’or où un grand nombre d’épis étaient enlacés en 146sautoir. Du dernier cercle pendait à deux chaînes d’or une hermine passant sur un gazon fleuri, avec cette devise : À ma vie. J’ai une grande inclination à croire que l’aventure de Bertrand et l’innocence de notre Hirlande donnèrent sujet à cette institution : le naturel de cet animal plus blanc que la neige, et qui souffre plutôt d’être pris du chasseur que de se sauver dans un trou souillé d’ordure, ne fournit pas un petit rapport à la pureté de cette illustre princesse.

Je n’oblige personne à recevoir mes sentiments, mais j’oserais bien prier les honnêtes gens de jeter les yeux sur cette histoire. Je suis assuré, si l’on me fait l’honneur de chercher du divertissement à sa lecture, qu’on aura une autre opinion des misères d’Hirlande sur la fin que sur le commencement de ses aventures. Mon lecteur, votre excellent naturel me persuade que vous n’avez pu voir cette innocente parmi les forêts et dans sa prison sans pleurer avec elle l’injustice de sa fortune. Sans doute son petit Bertrand vous a fait pitié lorsque vous avez su qu’il était destiné à la mort, et que celle qui devait lui donner la vie le portait au 147tombeau.

Avouez-moi franchement : n’avez-vous pas un peu murmuré de ce qu’il semblait que la Providence de Dieu abandonnait les innocents à la cruauté des coupables ? N’appréhendez pas de reconnaître un sentiment dont les plus grands saints ont été quelquefois surpris : pourvu que vous ayez résisté au mauvais jugement qu’une si longue suite de malheurs a tâché de former dans votre esprit, vous pourrez passer pour faible, mais non pas pour criminel. Et quand vous auriez un peu chancelé, je suis certain que la fin de cette lamentable et merveilleuse histoire aurait soutenu et redressé vos pas. J’ose même me promettre que les triomphes et la gloire d’Hirlande vous feront souhaiter une pareille fortune. Ne la croyez pas pourtant meilleure que celle de Jeanne d’Arc, qui gémirait encore sous l’oppression de la calomnie si elle n’était impassible dans la gloire des bienheureux.

S’il arrive que vous soyez affligé (sans doute il arrivera), et que Dieu récompense dès cette vie vos souffrances, louez sa bonté de ce qu’il condescend ainsi à votre faiblesse. S’il ordonne 148seulement que votre vertu soit reconnue après les déguisements de l’envie, contentez-vous de cela, et ne demandez pas insolemment où sont les fruits du mérite. Mais s’il veut que votre innocence soit suspecte jusqu’à ce jour du Jugement dernier où la grande mascarade de cette vie finira, adorez avec soumission la Providence qui cache votre sainteté pour en assurer le trésor. Tenez pour indubitable que presque tous les hommes passent dans le monde incognito : ceux qui paraissent avoir beaucoup de mérite n’en ont trop souvent que la montre ; au contraire, un grand nombre de personnes ressemblent à ces nobles étrangers qui traversent notre France sous des habits extrêmement modestes : leur qualité est inconnue, mais leur vie et leur bourse sont assurées. Réjouissez-vous de ce que votre vertu est secrète : moins elle aura d’éclat, plus elle aura de fermeté ; en perdant son lustre, elle acquiert du mérite.

La mauvaise opinion que je dois avoir de mes ouvrages me fait craindre que peu de gens en tirent du fruit, mais la bonne opinion que j’ai de ceux qui daigneront les lire me fait espérer qu’ils ne seront pas tout à fait inutiles. Peut-être que les 149traits que je donne à la calomnie dans mes discours en inspireront la haine, et que les histoires qui présentent l’idée d’une patience parfaite feront naître l’amour ou le mépris de la persécution des langues. Qui serait assez faible pour appréhender ce peu de bruit que la médisance fait, ou assez insensible pour négliger le précieux mérite qu’elle produit ?

Il ne tient qu’à celui qui pense perdre, de gagner lorsqu’un envieux s’efforce de lui ravir l’honneur : je veux qu’il nous ôte tant soit peu de notre lustre, jamais il ne touche à son véritable sujet. Il y a cette différence entre l’honnête homme et l’homme d’honneur, que le premier a le vrai bien, qui est le mérite, et le second en possède l’éclat, qui consiste dans l’estime. Je ne saurais être de l’opinion de ceux qui pensent que l’honneur fait la dernière perfection de la vertu, ou, pour mieux parler dans leur sentiment, que l’honneur est la parfaite vertu. Quelle apparence que le dernier trait de l’homme soit hors de lui, et que jamais il ne soit achevé si ceux qui le regardent ne le jugent ? Notre condition serait pire que celle des moindres ouvrages de l’art et 150de la nature, qui ne reçoivent pas leur accomplissement de la pensée que l’on forme de leur excellence, mais bien d’un terme intérieur qui les finit.

L’honneur étant donc une marque étrangère de la vertu, la calomnie peut empêcher que nous ne passions pour gens d’honneur, mais elle ne saurait faire que nous ne soyons vertueux. Malgré toute son envie, nous serons honorables si nous avons du mérite, quoique nous ne puissions être honorés si nous ne possédons sa faveur. Osez même vous assurer que la médisance qui tâche de nuire à la vertu est avantageuse à sa gloire, non seulement par les accroissements qu’elle donne à son principe, mais encore par le relief dont elle rehausse ses rayons. Ce ne sont pas les seules beautés d’un visage qui tirent de nouvelles grâces de la noirceur qui semble les devoir défigurer : ces ombres que la malice d’un jaloux veut attacher au mérite ne servent que pour le faire remarquer, de même qu’il n’y a que l’éclipse qui nous donne le moyen de voir le soleil.

À juger d’abord et à la première vue, on croirait que ces gouffres qui paraissent dans les tableaux percent la 151muraille qui les soutient, et que ces abîmes qu’un peu d’huile et de couleur font sur la toile préparent le naufrage même aux yeux et à l’imagination qui les contemplent. Et néanmoins, si l’on y regarde de près, l’on trouvera que ces précipices sont à la plus éminente superficie du portrait, et que la pointe des plus hautes montagnes n’a pas plus d’élévation que le creux de ses plus profondes enfonçures. C’est une agréable illusion et une utile tromperie que celle qui nous abaisse pour nous relever : jugeons sainement de la calomnie, et nous verrons que, si elle a quelque autre dessein, elle a pourtant cet effet.

Combien y a-t-il de grandes vertus qui nous sont inconnues parce que personne ne les a décriées ? Combien en est-il qui éclatent parce que la malice les a noircies ? Pour ne point sortir de mon sujet et laisser un exemple qui mérite notre application, Hirlande serait-elle venue jusqu’à nous sans ses disgrâces ? Connaîtrait-on son mérite s’il n’avait été combattu ? Mille princesses d’aussi haute naissance qu’elle demeurent ensevelies dans l’oubli pour n’avoir point rencontré de beau-frère, ou pour en avoir eu de meilleurs 152que Gérard. Il y a donc raison de souhaiter quelquefois le malheur : la prison est donc avantageuse, un ennemi a des bienfaits, et le déshonneur de la gloire.

Mais qu’il arrive que la calomnie nous ôte véritablement ce que nous possédons parmi les hommes, jamais elle n’ira jusqu’à Dieu : la perte que nous ferons ne sera qu’une éclipse dans les éphémérides du temps qui passe, et non pas dans le livre de vie qui demeure éternellement. Consolez-vous donc, mon lecteur, si les langues vous font quelque injustice : peut-être jugerez-vous un jour que ceux dont vous faites maintenant l’objet de toutes vos haines méritent des actions de grâces de votre reconnaissance. Que si vous ne pouvez avoir ces lumières dès cette vie et que l’amour d’un médisant vous soit une vertu trop difficile, je consens que vous conserviez votre réputation avec soin, pourvu que votre soin soit sans empressement. Ne seriez-vous pas aveugle de perdre la paix, qui est le cher trésor de votre cœur, pour défendre la renommée, qui n’est que la peinture invisible de votre vertu ?

Au cas même que vous quittiez quelque peu 153de la tranquillité de votre esprit, je vous conjure, ne diminuez rien de l’innocence de votre âme. Souvenez-vous que cette jalousie qui combat avec trop d’inquiétude pour l’honneur ne hasarde pas seulement son lustre, mais qu’elle ruine encore le mérite qui lui sert de fondement. La fable dit que Jupiter cassa les œufs de l’aigle qu’il avait dans son sein en secouant l’émeut du limaçon qui salissait sa pourpre : qu’elle exprime naïvement ce que vous feriez si vous abandonniez la vertu pour conserver son éclat ! C’est une mauvaise façon de lever les taches d’un visage que de lui arracher la peau : c’est néanmoins ce que fait une mère passionnée du teint de son enfant et un homme trop amoureux de sa réputation ; celle-là entame une chair qu’elle veut purifier de ses défauts, et celui-ci offense le mérite qu’il prétend garantir de blâme.

Mon lecteur, puisque je n’ai plus qu’un mot à vous dire, recevez ce dernier avis de moi, et me croyez véritable si je maintiens que le moyen le moins importun de conserver l’estime des hommes, c’est de faire peu de cas de leur sentiment. Venez vous-même à la pratique de ce généreux 154mépris, et je suis certain qu’à même que vous laissez parler les langues, votre vertu triomphe, et que si vous souffrez tranquillement leur malice, vous assurez pour jamais votre innocence.

Fin.

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