Dossier : Extraits du Tacite français
Charles VII Extraits du Tacite français, 1648
- Charles VII le victorieux (t. I, p. 336-345)
- Réflexions chrétiennes et politiques sur son règne (t. II, p. 309-324)
Charles le victorieux VIIe du nom
336An 1422. Pendant la faiblesse de Charles et la tyrannie des Anglais, ceux des ennemis qui traitaient le dauphin avec respect l’appelaient comte de Ponthieure ; après la mort de ce père infortuné, ceux qui en parlaient avec mépris le nommaient roi de Bourges. On pouvait croire que son empire n’aurait jamais plus d’étendue, puisque plus de la moitié de la France, tout son sang et l’Angleterre étaient contre lui, et que son courage et la justice faisaient presque tout son parti. Dieu néanmoins, qui se plaît d’abattre les monarchies du faîte de leur grandeur et qui ne reçoit pas un moindre plaisir de les relever de l’abîme profond de leur ruine, suscita de fidèles serviteurs à sa défense, et fit même des miracles pour sa gloire.
La première année de son règne fut traversée de beaucoup de disgrâces, dont la principale, à mon avis, est la bataille de Crevant, perdue par Stuart, son connétable, qui dans le combat perdit un œil et la liberté. Cette signalée victoire, qui ravit trois mille hommes à notre prince, s’affaiblit en quelque façon par la défaite de près de mille des leurs, comme ils retournaient victorieux 337de nos troupes : le comte d’Aumale diminua l’Anglais et le Bourguignon de ce petit nombre ; et tôt après, l’amiral de Cullant, qui était à Lyon pour les affaires du roi, enleva dans une embuscade Thoulongeon, qui marchandait une de nos places. La prise de ce connétable de Bourgogne nous fit ravoir le nôtre ; mais le malheur des Français n’était pas encore où Dieu le voulait pour les aider.
La Hire et Pothon de Xaintrailles, deux des héros de Charles, furent pris par les ennemis. Pour l’en consoler, le ciel lui donna un dauphin qu’on nomma Louis.
An 1424. Quelque temps après, la France souffrit bien une autre ruine que celle de Crevant. Notre armée ayant pris Verneuil pour faire diversion du siège d’Yvry où l’Anglais et le Bourguignon avaient toutes leurs forces, la bataille se donna et se perdit par les Français. Notre armée avait tant de chefs qu’elle n’en avait point, d’autant que l’un défendait ce que l’autre voulait. Le vicomte de Narbonne opiniâtra la bataille contre l’avis de du Glas, maréchal de France ; ils y demeurèrent tous deux, celui-ci parmi les morts, celui-là au gibet où il fut attaché pour avoir été complice de la mort de Jean de Bourgogne. Le connétable Stuart y perdit la vie, et tant d’autres la liberté, que de dix-huit mille hommes qui composaient nos troupes, à peine s’en sauva-t-il la moitié.
Une si notable victoire fut suivie de beaucoup de petits succès 338avantageux à nos adversaires ; mais ce que le commun des hommes prenait pour les causes infaillibles de notre ruine, les sages en tiraient de favorables augures de notre bonheur. Le duc de Bethfort, oncle de Henri sixième et son principal ministre en France, commença tellement de s’enfler de ses prospérités qu’il devint insupportable à ceux qui devaient avec lui partager tant de victoires.
Charles sut ménager leur mécontentement. Comme il apprit qu’Artus de Bretagne, comte de Richemont, avait été accueilli de l’Anglais avec un orgueil et une froideur qui avait choqué ce prince, il lui envoya offrir l’épée de connétable vacante par la mort de Stuart. Artus avait combattu pour nous à la bataille d’Azincourt ; son éducation dans la cour de nos princes laissait de bonnes dispositions dans son cœur ; mais l’engagement avec les ennemis du roi l’obligea de protester qu’il ne les quitterait que du consentement du duc de Bretagne son frère. Celui-ci, sondé, répond qu’il veut l’avis de Philippe de Bourgogne. Tout semblait rompu, quand tout se renoua par des moyens qui peu à peu rapprochaient le Bourguignon de Charles. Jacqueline, comtesse de Hainault, avait quitté son premier mari, duc de Brabant, préférant le duc de Clocestre, frère de Bethfort, à ce cousin de Philippe ; cette alliance, choquant le duc de Bourgogne, le disposa au consentement que les deux 339Bretons avaient demandé.
Voilà donc le comte de Richemont connétable de France par l’entremise d’Yoland d’Aragon, reine de Sicile et belle-mère du roi ; le voilà avec son frère à Saumur, pour y faire le serment de fidélité de sa charge. Dans les allées et venues de cet accommodement, on reconnut qu’il n’y avait point de plus grand obstacle à celui du roi avec Philippe que la faveur de ceux qui avaient fait ou conseillé le meurtre de son père auprès de Charles. D’Avangour, Tannequy du Chastel, Gyac et Louvet, président de Provence, étaient les mieux marqués : les deux premiers, par le mouvement d’un véritable amour pour les intérêts de leur prince, se retirèrent avec cet honorable témoignage qu’ils lui avaient été toujours fidèles, et qu’ils n’avaient jamais rien fait que par ses ordres ; Louvet disputa sa fuite ; Gyac acheta sa demeure, mais il marchandait sa honte puisqu’il mourut après d’une mort ignominieuse. Quand un valet s’opiniâtre à servir son maître, il se trouve bien auprès de sa fortune ; quand il s’en éloigne par son commandement, il aime sa personne.
Artus, le nouveau connétable, voulut donner des preuves de son courage à la campagne ; mais son artifice réussit mieux dans le cabinet, d’où il chassait ceux qu’il entreprenait : Gyac et le Camus de Beaulieu en firent l’épreuve, le premier fut jeté dans la rivière, le second tué dans la maison du roi. La 340Trimouille fut substitué à ces favoris par le comte de Richemont, qui ne trouva pas dans cette personne la confiance qu’il s’était promise, parce que la Trimouille se crut d’assez bonne condition pour n’avoir point d’autre maître qu’un monarque.
C’était la guerre domestique qui se faisait auprès de Charles, tandis que les ducs de Bethfort, de Clocestre, les comtes de Warvich et Suffol avec le brave Talboit, la gloire des cavaliers anglais, prenaient nos villes et s’assuraient de nos provinces. Quelques histoires accusent ici notre prince non seulement de s’être laissé gouverner à des mignons, mais d’avoir donné trop de pouvoir à une femme sur son esprit ; d’autres l’excusent de cette amitié, protestant qu’elle était innocente. De moi, je n’entreprends pas l’apologie de Charles qui était jeune, ni d’Agnès qui était belle : on peut, sans reconnaître de l’impureté dans leur pratique, la condamner de trop d’attache, et d’avoir accordé trop de loisir et de temps à nos ennemis.
An 1428. Ils n’en perdirent pas un moment ; mais pour donner le dernier coup à celui qu’ils nommaient roi de Bourges, ils se campent devant Orléans, seule ville qui restait au roi sur la Loire. La conduite de ce siège fut confiée au comte de Salisbury, un des plus grands chefs de son siècle ; la défense de la ville absolument abandonnée au bâtard d’Orléans. Jean de Clairmont avait eu ordre d’y jeter du secours ; mais ayant attaqué 341mal à propos un convoi, il fut défait et sa déroute dite la journée des Harancs, parce que c’était la principale munition qu’on menait au camp. Notre malheur fut en quelque façon réparé par la mort de Salisbury, tué dans une sortie que la raillerie des Anglais qui criaient Des harengs frais !
attira. Talbot et le comte de Suffol remplirent sa place ; mais à de si vaillants généraux, Dieu suscitait un étrange adversaire.
On amena une jeune fille au roi des frontières de Lorraine, qui se vantait d’être destinée à la protection d’Orléans et de tout le royaume. Les politiques s’en moquèrent ; ceux qui se souvenaient de Judith et de Débora crurent qu’il ne fallait point négliger ses offres. Son discours examiné, elle fut donnée à Louis de Cullant et à Jacques de Rieux, l’un amiral et l’autre maréchal de France, qui la conduisirent à Orléans, qu’elle délivra en deux ou trois sorties de ce long et fameux siège qui promettait toute la France à l’Anglais.
Depuis cet heureux exploit, nos affaires prirent un meilleur train ; il fut confirmé par la bataille de Patay, gagnée sur Talbot, vaincu cette fois autant du courage que de la civilité des Français. Le bon traitement qu’on fait au mérite d’un ennemi est une sauvegarde à ceux qui le font, un aiguillon de vertu à ceux qui le savent.
Ensuite de tant de bons succès, Jeanne d’Arc, qui désormais retiendra le nom de Pucelle d’Orléans, persuade notre prince 342de passer en Champagne pour son sacre ; il y range tout à son obéissance, et pour conclusion reçoit l’huile céleste par Renaud de Chartres, son chancelier, archevêque de cette ville.
An 1429. Après cette cérémonie, le duc de Bethfort, qui voyait la chance tournée, tâcha d’attirer Charles au combat ; mais il jugea bien lui-même que sa présence serait plus nécessaire à Paris, où l’estime et l’amour du roi commençaient à renaître. Tant de prospérités furent détrempées de la perte de la Pucelle, prise à Compiègne par les Bourguignons, et de sa mort exécutée à Rouen par les Anglais.
Le régent de France (c’est la qualité de Bethfort), remarquant combien le sacre avait donné de sujets au roi, fait venir Henri d’Angleterre et l’oblige à la même observance. Paris vit cette usurpation ; mais depuis la mort de la femme du régent, sœur du Bourguignon, ses desseins n’avaient pas le même succès parce qu’ils n’avaient pas le même appui ; ses secondes noces avec Jacqueline, fille du comte de Saint-Pol, ennemi de Philippe, avancèrent fort nos affaires. Nous fûmes depuis en état de donner la loi, et de ne la plus recevoir : Charles n’ayant pu, par l’entremise du concile de Pise, faire une paix raisonnable avec l’Anglais, il ménagea un accord avantageux avec Philippe. Charles de Bourbon et Artus de Bretagne, alors fidèle serviteur du roi, demandèrent pardon de la mort de Jean, tué 343sur le pont de Montereau. Le sceau de leur bonne intelligence fut le mariage de Catherine de France avec Charles, fils du Bourguignon.
La reddition de Paris, par le moyen du connétable, acheva presque la bonne fortune de notre monarque ; mais la Praguerie, révolte du dauphin et des princes, faillit à la ruiner. Cette escapade de Louis s’apaisa au Cusset en Auvergne, et fort à propos pour le bien de la France ; car l’Anglais ayant rejeté les propositions de paix, il envoya le duc d’York son lieutenant contre Charles, qui par sa prudence arrêta souvent son insolence et ses fougues.
Enfin le roi eut tant de favorables succès que celui qui fuyait de s’accommoder fut le plus ardent à poursuivre une trêve, qui donna moyen aux deux rois de joindre leurs troupes sous le dauphin contre la Suisse. Cependant, la fille de Jacques d’Écosse, femme de Louis, meurt, et celle de René d’Anjou épouse Henri d’Angleterre.
Cette cessation d’armes en fit recommencer l’exercice ; car (le duc de Sommerfet, qui avait pris la place du duc d’York, ne voulant faire aucune raison des plaintes qu’on envoyait de toute la France contre les troupes anglaises), après de solennelles protestations, Charles armé mène son armée en Normandie, qu’il réduit toute par la prise de Rouen. An 1450. Les Anglais tâchèrent de réparer leurs pertes à Formigny contre le comte de Clairmont et le connétable ; mais ils l’augmentèrent 344par la perte de cinq à six mille hommes, tant morts que prisonniers.
Il ne restait que la Guyenne. Le comte de Ponthieure commence sa conquête par la prise de Castillon et la mort du généreux Talbot avec deux à trois mille Anglais ; Bordeaux l’achève à la vue du roi, qui reçoit les Gascons avec clémence et traite les ennemis avec générosité. Sommerset repasse en Angleterre, ne laissant aucune trace des conquêtes de ses rois que Calais. À son arrivée se formèrent les factions des deux roses : le duc d’York prit la blanche contre la rouge de Sommerset, qu’on accusait d’avoir perdu notre couronne. Henri soutient ce parti ; mais Clarence l’emporta sur Lancastre par la mort du dernier régent de France et la prison de ce monarque, qui en avait vu le sceptre dans sa main.
Grand Dieu, que vos jugements sont secrets ! À la fin de ce règne, je vois triompher un roi qui était à l’aumône, et celui qui possédait son empire, caché dans les ténèbres d’une prison : argument invincible que la mauvaise fortune ne doit abattre, ni la bonne enfler personne.
Mais il n’était pas juste que Charles, qui avait si bien usé de ses malheurs, s’endormît dans la prospérité ; son naturel jaloux l’en empêcha bien. Son fils, étant dans un âge où il n’est plus si facile d’obéir, lui donna de tels ombrages par sa retraite de la cour et son mariage avec Charlotte de Savoie, qu’il procéda criminellement contre 345tous les serviteurs du dauphin, qu’il crut si ennemi de sa vie que, pour la conserver, il se résolut de ne plus manger. Quelque raison qu’on lui alléguât, il ne se persuada jamais qu’on lui voulût donner autre chose que du poison ; si bien qu’il mourut de peur de mourir à Meun en Berry. Exemple remarquable de la faiblesse de l’esprit humain, qui choisit souvent des remèdes qui font le mal qu’ils veulent chasser.
Réflexions chrétiennes et politiques sur le règne de Charles le victorieux
- Que les passions des femmes sont plus violentes que celles des hommes
- Le ministre ne doit pas obéir au souverain quand il commande des choses injustes
- Le désespoir donne du cœur
- Pourquoi Dieu se sert des femmes pour opérer ses plus grandes merveilles
- Il vaudrait mieux trop croire, que de ne croire pas assez
- D’où vient que les vaillants sont sujets à l’amour
- Que l’homme est plus faible que la femme
- Rien n’avance tant les affaires d’un prince que la croyance de son union avec Dieu
- Le souverain doit également distribuer ses grâces
- Si le prince peut abandonner ses fidèles serviteurs sans blâme
- Il importe de gagner les principaux d’un État et d’en tenir la capitale
- Le fils est le plus injuste et le plus dangereux ennemi de son père
- S’il est expédient de retirer les mécontents d’un État
- Déplorable condition des rois qui sont pères
- Le souverain ne doit jamais paraître qu’en majesté
I. Que les passions des femmes sont plus violentes que celles des hommes
309Ce prince, que les bons succès de son règne font nommer le Victorieux, commença de gouverner l’État avant que d’être roi ; l’affection que son père lui témoigna fut cause de la haine que sa mère conçut contre sa personne.
Il n’y a point de colère qui surpasse celle de la femme, je n’en connais point qui l’égale ; un homme est plus raisonnable qu’une femme, il est plus généreux. La raison lui représente qu’il y a de la gloire à souffrir une injure, qu’il y a de la générosité à la mépriser. Il embrasse ce conseil, persuadé que la faiblesse ne cause pas sa modestie ; au contraire, le sexe délicat, craignant qu’on n’attribue à manquement de cœur ou de forces ce que les généreux donnent au courage, se raidit à la vengeance : il cesse d’être cruel quand son objet manque de capacité aux effets de sa haine.
310Toutes les passions des femmes sont violentes. Rome produit une mère qui consent de mourir pourvu que son fils règne : Agrippine est un miracle de l’amour maternel ; la France déteste Isabeau de Bavière, qui, pour contenter sa fureur, conspire la mort et la honte de son sang. Le crime de Charles fut la bienveillance de son père, le motif de cette furieuse mère la jalousie de cette bienveillance. De ces deux exemples, qui ne conclut que l’homme n’a point de passion comparable à celle de la femme ? La tempête s’imprime plus facilement sur le corps mobile de la mer que sur la terre, dont la solidité retient la masse.
II. Le ministre ne doit pas obéir au souverain quand il commande des choses injustes
La mort de Jean de Bourgogne, arrivée à Montereau par l’ordre (ce que quelques-uns pensent), au moins par la connivence du dauphin, aigrit fort sa marâtre (une mégère ne peut avoir de plus doux nom). Depuis ce funeste accident qui en vengeait un plus horrible, la France se partageait à la mère et au fils.
Quand un maître demande quelque chose contre la raison, le serviteur est dispensé d’obéir, il est obligé de résister ; parce que son obéissance serait un crime à l’égard de Dieu, une injure envers le souverain. Que la politique ne considère pas ce que la conscience ordonne, qu’elle s’arrête à ce que l’intérêt du monarque prescrit : qui fait ce que le prince veut en colère exécute ce que le tyran du prince commande au prince ; 311il n’est pas le ministre de sa justice, il est le bourreau de sa passion.
Outre que le serviteur diffame son maître en consommant sa faute, il l’offense, puisqu’il l’oblige à se repentir, puisqu’il le fait criminel devant les hommes. Jamais un roi n’approuve de sang-froid ce qu’il fait ou fait faire en colère ; de sorte que c’est le servir que de lui résister, et l’irriter que de lui applaudir. Louis XI punit ceux qui l’avaient empêché de se précipiter d’une fenêtre ; on aurait peine de trouver son semblable : personne ne veut qu’on lui obéisse à son dommage ; de moi, j’aime mieux un paresseux qu’un fou pour valet. Ce Breton qui sauva la vie et l’honneur à François II son duc, quand il conserva celle de Clisson, savait bien que le véritable intérêt du souverain défend d’écouter sa passion, et que lui résister en chose mauvaise, c’est mériter.
III. Le désespoir donne du cœur
Charles ne fut pas menacé de moins que de la perte de son royaume ; comme on lui porta l’avis qu’on l’avait déclaré indigne de la couronne, il en appela à Dieu et à son épée.
Peut-être que le Victorieux ne serait qu’un prince du commun si la persécution ne l’avait forcé d’être illustre : Junon, qui suscita des monstres à Hercule, le contraignit d’être héros. C’est un conseil salutaire au repos des États d’entretenir dans l’oisiveté ceux qui les doivent troubler : 312on ne peut exercer une vertu sans l’instruire.
On enseigne toujours à combattre quand on y force ; il n’y a point de danger qu’on ne persuade à ceux qui sont résolus à la mort. Tous les soldats sont vaillants quand il est inévitable de mourir ou de se défendre : la nécessité redouble le courage. Charles VIII n’aurait pas gagné la fameuse journée de Fornoue si toute l’Italie ne l’eût contraint à la bataille.
De toutes ces considérations, la politique prend cette maxime qu’il faut faire un pont d’or aux ennemis : Thémistocle avertit Xerxès qu’on méditait de rompre celui par lequel il se pouvait sauver ; César, qui vaut bien un autre capitaine, en fit dresser un aux Allemands. Tant il est vrai qu’il y a de l’imprudence à forcer son ennemi d’être généreux : la gloire est le principal objet d’un capitaine, mais elle n’est pas où il n’y a point de sûreté. Charles VII se serait infailliblement détruit si on lui eût donné le temps de périr.
IV. Pourquoi Dieu se sert des femmes pour opérer ses plus grandes merveilles
Tandis que tout se préparait à l’entière ruine du prince, Dieu lui suscitait une protection qui surprit toute la prudence humaine : on lui amena de Vaucouleur une jeune fille qui se protestait envoyée du ciel pour sa défense.
Il y avait des capitaines en Judée au temps de Judith et de Débora, Jahel n’était pas toute seule capable de perdre Sisara ; pour venir à notre sujet, jamais la France n’a vu de plus grands chefs qu’au moment que la Pucelle d’Orléans se présenta. 313Pourquoi Dieu négligea-t-il d’employer ces excellents hommes pour se servir de cette simple fille ?
Quand il veut paraître tout-puissant, il fait un monde de rien ; quand il veut qu’on connaisse sa main, il cache celles des hommes. Nous avons trop de présomption si nous avons tant soit peu de force ou d’industrie : il méprise notre action pour montrer son assistance. Il attend que personne ne puisse lui ravir l’éclat de ses grandes merveilles afin de les opérer. Le ciel ne fait des miracles que quand la nature n’a plus de vertu ; il faut que toute sa vigueur soit épuisée pour signaler son influence.
Une femme, étant plus humble, a plus de disposition à rendre l’hommage des bonnes œuvres que l’homme ; c’est un animal trop superbe quand il possède tant soit peu de mérite : Dieu choisit des instruments qui ne puissent lui dérober sa gloire.
V. Il vaudrait mieux trop croire, que de ne croire pas assez
Cette bergère fut présentée au roi par un de ses plus fidèles serviteurs ; il ne la reçut néanmoins qu’après l’examen des savants, qui reconnurent et approuvèrent sa mission.
Puisque le diable est le singe de Dieu, puisque les femmes ont quelquefois le cerveau débile, on doit examiner leurs visions.
Il ne faut pourtant pas que la prudence humaine fasse la fine, et que son trop de lumière l’aveugle. La superstition et l’impiété sont deux vices ; mais puisque la première n’attribue à Dieu que ce 314qui est bon par excès, et que la seconde lui ôte ce qui ne peut lui manquer, j’aimerais mieux être superstitieux qu’impie. L’athée offense davantage la majesté qu’il attaque que le simple qui croit des choses peu dignes d’elle : en voici la raison ; celui-ci blesse son être, celui-là le ruine tout à fait.
Pour la même réflexion, il vaudrait mieux trop croire que de ne pas assez croire : le trop fait seulement que nous sommes quelquefois trompés ; le peu, que nous devenons incrédules. La crédulité est le défaut des femmes dévotes, je l’avoue ; son contraire est le vice des diables, qui sont inflexibles. Quelque simplicité qu’il y ait dans l’esprit d’une vieille, je choisis plutôt d’avoir sa faiblesse que la dureté d’un démon.
VI. D’où vient que les vaillants sont sujets à l’amour
Chose étrange, Charles voyait les victoires de l’Anglais, et faisait l’amour : un des seigneurs de sa suite eut la hardiesse de lui dire qu’il ne connaissait point d’homme qui perdît si gaiement une couronne que lui.
Je ne m’étonne pas que l’amour aveugle les sages, puisque Salomon s’est éteint ; qu’il renverse les forts, puisque Samson n’a pas résisté : l’aise de la vie cause ces chutes et ces désordres. Mais que Hannibal perde tout le fruit de ses victoires, qu’il laisse triompher une femme de ses triomphes ; qu’Antoine abandonne Rome et l’empire pour une Égyptienne, c’est à mon sens de quoi s’étonner et frémir. Pour l’ordinaire, les vaillants sont amoureux.
315N’est-ce point que le même tempérament se trouve et dans celui qui fait la guerre, et dans celui qui fait l’amour ? Le sang domine dans l’un et l’autre ; différemment toutefois, puisque le premier tend à donner ou recevoir la mort, le second va seulement à la vie.
N’est-ce point que Mars ne se délasse jamais plus commodément que dans le sein de Vénus, et que rien ne soulage mieux un guerrier de son pénible exercice que ce que l’imagination lui représente le plus grand plaisir de la nature ?
N’est-ce point une amende honorable à la même nature, et qu’on prétend réparer par l’amour ce qu’on a détruit par la cruauté ? Quoi qu’il en soit, les vaillants sont amoureux.
VII. Que l’homme est plus faible que la femme
Agnès, qui possédait les bonnes grâces du roi, ménageait néanmoins tellement sa fortune qu’elle ne lui proposait ses faveurs qu’au prix d’une victoire ou de quelque considérable avantage.
L’homme a tort d’imputer ses débauches à la femme ; j’ai honte de l’avouer : il n’y a presque pas un homme dont quelque femme n’ait triomphé ou se soit moquée ; il y a beaucoup de femmes que les plus artificieux n’ont pu corrompre. Quand nous accusons leurs charmes, nous reconnaissons notre faiblesse. La fable fait bien des anges et des déesses de nos femmes, mais elle ne change que les dieux en bêtes : tant il est vrai que par l’amour l’homme s’abaisse au-dessous de soi, 316et que la femme s’élève par la même passion jusques à commander aux monarques.
Qui ne s’étonnera de voir que Charles VII abandonne son royaume et sa réputation pour faire le badin auprès de sa maîtresse ? Qui n’admirera que cette maîtresse méprise le roi et le chasse à ses armées, s’il prétend à ses bonnes grâces ? On peut reprocher à ce victorieux qu’il a hasardé un empire pour une demoiselle, et remercier cette demoiselle qu’elle s’est servie de sa beauté et de la passion de son souverain pour l’empêcher d’être vassal. On a vu des monarques qui ont perdu leurs sceptres sans acquérir une femme, et des femmes qui ont méprisé des princes quand les princes ont négligé leurs États.
VIII. Rien n’avance tant les affaires d’un prince que la croyance de son union avec Dieu
La Pucelle d’Orléans ne servit pas peu à guérir l’esprit de Charles de son amour ; elle servit beaucoup à persuader celui de ses peuples qu’il était favorisé du Ciel.
On a trop souvent dit que Numa se mit en crédit et obligea Rome de respecter ses lois en feignant un entretien familier avec la déesse Égérie. Il n’y a pas un législateur qui ne se soit vanté d’un commerce particulier avec le Ciel ; un roi prie son prophète de lui rendre de l’honneur devant le peuple ; un politique conseille à tous les souverains d’avoir ou de feindre de la religion. Il en donne quelques raisons : voici celles que je préfère.
Le vulgaire s’imagine toujours que l’équité est 317où la faveur du Ciel se tourne : on ne peut croire que Dieu délaisse ceux qu’il honore ; la moindre de ses caresses s’explique de sa protection. Caton et Jupiter n’étaient pas du même parti ; on crut néanmoins celui de Caton le meilleur, parce qu’on ne pouvait s’imaginer que Jupiter lui fût contraire.
C’est sans doute qu’on prend toutes les résolutions d’un monarque favorisé du souverain des monarques pour des desseins concertés dans le Ciel ; il n’arrive pas un petit accident qu’on ne juge disposé au bien de ses affaires. Dans cette pensée, on y coopère avec zèle, et chacun pense faire une partie du miracle qu’il croit fait en faveur de son prince.
IX. Le souverain doit également distribuer ses grâces
Notre monarque avait reçu des assistances de la Pucelle qui pouvaient justifier les faveurs qu’il lui faisait : c’était peu de l’honorer de ses caresses à la vue de toute sa cour, il étendit ses bienfaits sur tous ceux de sa famille. Tant d’honneur suscita de l’envie à la Pucelle ; cette envie causa sa prise à Compiègne et sa mort à Rouen.
Les rois sont d’une étrange condition, puisqu’ils ne peuvent faire du bien à une personne sans en irriter plusieurs ; chacun prétendant à l’honneur de leurs bonnes grâces, ils n’en peuvent préférer un qu’ils n’offensent tous les autres. Leur préférence ne blesse pas seulement parce qu’elle prive d’un bien qu’on attend et qu’on croit mériter, 318mais encore parce qu’elle nous déclare inférieurs et indignes de bienfait : cette déclaration retient le zèle et pique la bile.
Pour cette raison, la politique reconnaît que le prince gagne beaucoup plus de donner de l’espérance que de faire des présents, dans cette vue que tous ceux qui espèrent ont de l’amour ou de la feinte, et que ceux qui n’espèrent rien conçoivent de la haine ou de l’indifférence.
Donc, que le souverain soit égal dans la distribution de ses grâces, crainte de causer de la jalousie ; qu’il donne en cachette, ou qu’il divise également ses faveurs. Charles le Sage récompensait avec tant de secret ses domestiques qu’il semblait dérober à tous les autres ce qu’il donnait à l’un d’eux.
X. Si le prince peut abandonner ses fidèles serviteurs sans blâme
Après la mort de Jeanne, un des moyens nécessaires pour se réconcilier l’esprit de ceux qui le haïssaient fut d’éloigner de sa cour ceux qui l’avaient servi.
Faire cette question, c’est demander la pratique de tous les grands, c’est douter s’il y a des princes lâches : combien en voit-on qui ne commencent point de ne plus connaître un serviteur quand le serviteur commence de ne plus servir ? On devient odieux, pour le moins inconnu, quand on devient inutile. Rien n’attache les souverains à leurs sujets comme la commodité présente ; ils perdent la mémoire du passé si le présent ne la renouvelle. La fidélité n’est pas une vertu de roi : il se doit tellement 319tout à soi-même qu’il présume ne devoir rien à personne.
Toutefois, un monarque ne saurait davantage se nuire qu’en négligeant d’appuyer ses véritables ministres : quand il en abandonne un, il en perd cent. Non seulement parce qu’il fait une notable injustice à celui qu’il délaisse, mais parce qu’il met en proie tous ceux qui lui restent. Qui n’a point d’ennemi, qui n’a point de jaloux s’il est bien auprès du prince ? La moindre personne du royaume ne croit pas le souverain bien servi si elle ne sert elle-même. Le monarque a toujours des ministres à chasser s’il écoute l’envie ; il sera tous les jours lâche s’il ne se montre quelquefois inflexible.
Ce n’est pas que la nécessité des affaires ne puisse contraindre le souverain, malgré lui, de manquer à ses serviteurs ; s’il arrive ainsi qu’il les éloigne de sa cour mais que son cœur les suive : qu’il leur fasse tant de bien de loin qu’ils craignent eux-mêmes d’être rapprochés. Un roi ne doit jamais consentir à perdre un fidèle ministre s’il ne court fortune, le retenant, de perdre sa couronne ; il n’y a que cette seule nécessité qui l’excuse d’être infidèle. Mais dans cette conjoncture, le serviteur commence d’être ennemi s’il ne prévient son maître : qui dispute sa sortie d’auprès du prince, quand on nuit aux affaires du prince, n’aime que sa fortune. Jonas saute dans la mer quand il croit exciter la tempête.
XI. Il importe de gagner les principaux d’un État et d’en tenir la capitale
320Comme les grands du royaume se furent rapprochés de Charles, il résolut de tenter ses provinces : il commença par sa capitale ; l’exemple de Paris donna le branle à toutes les autres ; quand il fut dans cette superbe ville, il commença de n’être plus roi de Bourges.
Tout le mouvement, toutes les fluxions descendent de la tête sur le reste des membres : l’homme est agile ou paralytique selon que le cerveau se porte bien. Le corps politique se gouverne comme le naturel : l’exemple nous apprend qu’on tient presque tout un État quand on a gagné les notables, quand on tient sa capitale. Partant que le premier soin de ceux qui prétendent la conquête d’un pays soit d’attirer les grands à leur parti et de surprendre la principale des villes ; que celui qui se veut maintenir ait pour plus importante maxime d’être aimé des grands vassaux de son empire et reconnu de la capitale : la débauche ou la fidélité vient de cet endroit.
XII. Le fils est le plus injuste et le plus dangereux ennemi de son père
Quelque médiocre que soit la taille d’un homme, il a toujours assez d’étendue pour avoir quelque humeur superflue qui trouble la santé de son corps. Quand Charles n’eut plus d’Anglais en France, il eut son fils qui brouilla son État : la Praguerie fut le nom de sa première guerre domestique.
La plus dangereuse maladie de l’homme ne vient pas des causes externes ; l’air et les autres éléments n’altèrent que faiblement sa complexion quand les humeurs du dedans sont d’accord. Un empire 321ne court jamais de plus dangereux hasards que quand les principes de son trouble sont internes. Les guerres de Marius et de Silla ont plus ébranlé Rome que l’émeute de tous les peuples ; Albe et Coriolan sont les deux grands maux de l’Italie : toute l’Allemagne, les Gaules et l’Afrique, Brennus, Pirrhe [Pyrrhus] et Hannibal ne l’ont presque pas exercée.
Un fils irrité ne se réconcilie pas facilement : la honte d’avoir failli, l’intérêt de consommer sa faute et le désespoir du pardon l’obstinent dans la révolte ; les intelligences qu’il a dans l’État, l’amour de la nouveauté, la confiance qu’on ne peut périr avec un héritier soutiennent sa mauvaise volonté. Absalon persécute plus cruellement David que le reste de ses ennemis.
XIII. S’il est expédient de retirer les mécontents d’un État
Le dauphin, ne se voyant pas assuré dans la cour de son père, passe dans celle du duc de Bourgogne : il crut que la Flandre le pouvait assurer contre la France, un cousin contre un père.
On s’imagine savoir les secrets d’un État, on croit avoir les moyens de sa ruine quand on a ses mutins. Toutefois, un prince ne saurait plus dangereusement faillir que de faire un asile aux mécontents des royaumes voisins : s’il arrive que quelque malheureux s’y retire, qu’il le retienne dans son devoir ; qu’il ne l’éloigne du bras de son souverain que pour le rapprocher de son cœur ; qu’il n’emploie pas ses forces pour le soutenir ; 322qu’il interpose son crédit pour le réconcilier : sa charité lui est autrement ruineuse. Quand Louis XI passa en Flandre, les fidèles serviteurs de son hôte l’avertirent qu’il recevait un renard qui mangerait ses poules. Voici les inconvénients que cette mauvaise civilité produit.
Jamais un souverain ne retire les mécontents de son voisin qu’il ne l’irrite : s’il est en état de se venger, il l’attaque à forces ouvertes ; s’il est faible, il lui mêle quelque intrigue. Il n’arrive jamais que tous les fugitifs soient également dans le crime : il pratique les moins coupables, et par la grâce et par les présents qu’il leur fait. Par l’intervention de ceux qu’il gagne, il ramène ceux qui s’éloignent et châtie ceux qui les reçoivent.
N’y a-t-il point de péril à donner de mauvais exemples à ses peuples ? Un prince qui appuie les rebelles d’un autre État avertit ses sujets qu’ils ont une protection assurée au dehors ; l’espérance de trouver du secours donne la hardiesse de mépriser les supplices, de hasarder une injure.
Mais quand un souverain n’aurait rien à craindre, qu’a-t-il à espérer en donnant sa maison à des traîtres ? Jamais l’amitié qu’on promet à ceux qu’on soutient contre leurs princes ne dure davantage que leur malheur ou leur colère ; aussitôt qu’on voit l’indulgence de son roi, on se range à son devoir, on se moque de son protecteur.
XIV. Déplorable condition des rois qui sont pères
Le désir que le dauphin avait témoigné d’être souverain 323donna un tel ombrage à Charles qu’il appréhenda de ne le pas être longtemps ; il eut une telle aversion de la mort qu’il se retrancha les moyens de vivre.
Dieu promet une longue vie aux enfants qui aiment et qui honorent leurs pères et leurs mères ; par ce motif, les princes devraient désirer la vie de ceux qui les ont mis au monde ; car si le plus grand témoignage d’amour qu’on leur puisse rendre est de les faire vivre, l’infaillible moyen aux dauphins de régner longtemps, c’est de procurer une longue vie à leurs pères.
Il y a pourtant beaucoup de ces vipéreaux qui n’appréhendent pas de donner la mort à ceux dont ils tiennent la vie : malheureux sort des rois, d’être obligés de se garder de leur principale garde ; détestable cruauté des enfants, qui devraient souhaiter de pouvoir être les victimes de ceux dont ils affectent d’être les parricides.
XV. Le souverain ne doit jamais paraître qu’en majesté
On ne saurait nier que Charles ne soit un de nos grands monarques ; pour le devenir, il lui a fallu combattre son propre sang et surmonter tous ses peuples presque avec son seul courage : il s’est fait lui-même roi. Sa fortune était si cruelle qu’il se cachait même à ses confidents, de crainte que sa misère n’ébranlât leur fidélité.
Une des prudences nécessaires aux princes, c’est de couvrir leurs défauts ; ils doivent appréhender de paraître vicieux, parce qu’on les pourrait croire aussi hommes que le vulgaire des hommes : il ne faut pas qu’ils soient crus pauvres, parce qu’on 324ne les reconnaîtrait plus pour souverains. On pense qu’un roi est du peuple quand il n’a que la fortune du peuple. De sorte que rien ne le fait tant déchoir de sa dignité que la connaissance de son infortune. En voici la raison.
L’espérance qui attache le sujet au prince soutient la majesté du prince ; qu’on n’attende rien de son pouvoir, on n’adore plus sa grandeur. Il n’y a que les sages et les justes qui s’arrêtent à l’essentiel du monarque ; il y a peu de sages et de justes. Il faut donc retenir les vassaux par les accidents du roi, puisque on ne peut en avoir beaucoup ni longtemps par la véritable nature du roi.
Je tiens même qu’il est moins dangereux à un souverain de montrer quelqu’un de ses vices que de découvrir le moindre trait de sa misère, parce que l’intérêt fait qu’on les aime mieux hommes comme nous qu’impuissants comme nous. S’ils sont infirmes de nos infirmités, nous en tirons des excuses à nos défauts ; s’ils sont misérables, nous n’en espérons jamais d’appui.