Tome II : Effets de la médisances
Tome II L’innocence reconnue
Avant-propos
3Le second volume des Trois états de l’innocence ne saurait naturellement suivre le premier, s’il ne propose les effets de la détraction. C’est ce qui m’oblige d’examiner ici les biens et les maux que pour l’ordinaire elle produit. Peut-être que cette partie qui les représente ne sera pas inutile et qu’elle profitera à plusieurs, s’il arrive qu’elle ne plaise à personne. Et parce que le principal effet de la calomnie est de publier la même vertu que sa malice prétend de ruiner, j’ai cru que je devais conclure mes discours par l’innocence reconnue. Je réserve la couronnée au tome suivant ; d’autant qu’il n’est point de plus excellent remède, pour adoucir l’affliction et même pour la faire désirer, que de montrer sa récompense. Ainsi, je me persuade que l’ordre de mes innocences ne sera pas condamné s’il n’est inconnu, et que personne ne saurait attribuer ma disposition au hasard, ayant assez de sujet de s’adonner au jugement.
Pour entrer en matière, je veux avertir mon lecteur des raisons qui arrêtent mon choix à cette histoire, à qui l’on a fait souffrir déjà quatre ou 4cinq pièces. J’ai consulté longtemps si je changerais cet exemple : la crainte qu’on ne me prît pour un de ceux qui tournent seulement leurs habits pour être vêtus de neuf me persuadait un autre choix. Toutefois, une plus forte considération me retenait dans mon premier dessein, jugeant en tout cas que je ne pouvais perdre que la vaine opinion d’être riche. Le désir d’ôter certaines taches à cet ouvrage, et de lui ajouter quelques perfections qui lui manquent, peut justifier ma constance.
Voici pourtant ma principale raison. L’histoire de la bienheureuse Geneviève de Brabant a des traits si ravissants et si beaux qu’il est assez difficile de ne pas pleurer avec elle. Ceux qui ont daigné lire le récit de ses malheurs n’ont pu lui refuser leurs larmes ; mais on m’accuse d’avoir répandu ces trésors inutilement, et de n’avoir pas donné un objet plus véritable à la compassion des honnêtes gens. À n’en point mentir, s’il y avait de la vérité dans ce reproche, il ne manquerait pas de justice. Saint Augustin se fâche d’avoir pleuré la mort de Didon étant encore idolâtre ; j’aurais bien plus de sujet, étant religieux, d’avoir écrit une fable pour perdre les bons mouvements de tant d’âmes chrétiennes. Ma plume se peut, grâces à Dieu, mieux employer ; mais quand l’oisiveté ou la faiblesse de mon esprit me rendrait incapable d’une matière sérieuse, j’ai si peu d’inclination à déguiser les choses que je serais fort empêché de feindre pour plaire.
J’offre donc cette pièce au public afin de lui protester, encore une fois, que si elle a quelque trait des romans, elle n’a rien pour tout de leur fiction. Ce n’est pas que je veuille dissimuler que je lui attribue des particularités que je puis mieux vérifier, en d’autres sujets, qu’en ma Geneviève. Pour la 5substance de l’histoire, je la produis toute telle qu’on la voit chez Puteanus, et Raderus dans sa Bavière. Aubert Mirée, ayant donné dans ses fastes Belgiques beaucoup de louanges à cette sainte princesse, assure que sa vie est écrite par Mathieu Emichius de l’ordre des RR. PP. Carmes, et qu’on la conserve encore aujourd’hui dans la Chartreuse de Confluence22, sur le Rhin. Si cette pièce était entre mes mains, peut-être que ses rides et sa vieillesse plairaient davantage que tous les attraits dont je tâche de la parer.
Je ne veux pas excuser les défauts de cet ouvrage sur l’âge et sur le temps auquel je l’ai fait, et dire qu’il pouvait être moins imparfait avec un peu plus de loisir, mais que mon obéissance ne pouvait être entière si elle n’eût été prompte. Le mot de Caton, qui veut qu’une excuse soit raisonnable quand elle n’est pas nécessaire, me semble si bon que je ne le pourrais rejeter, me voulant couvrir de la sorte. La précipitation d’un ouvrage n’en défend jamais les défauts, puisqu’il n’y a point [obligation] de courir, où il n’y a pas même obligation de marcher.
Mais enfin, on désirerait bien savoir ce qui est propre à mon histoire, et ce qui est ajouté. Premièrement, je pourrais dire que tout ce que j’assure de cette généreuse femme n’est pas feint, puisqu’il a pu lui arriver en effet, et que, sans aucun doute, les belles apparitions que je décris se sont montrées à son esprit. Néanmoins, je veux vous contenter et découvrir avec simplicité ce qui est purement de son histoire. Il est vrai que Geneviève, princesse de la maison de Brabant, fut mariée à un palatin de Trèves ; il est vrai qu’elle s’évanouit au départ de son époux, qu’elle fut belle et menacée par Golo ; il est vrai qu’elle lui donna un soufflet, et qu’il la mit en 6prison ; que son mari commanda sa mort sur un soupçon que lui donna ce mauvais serviteur, par les artifices d’une femme suspecte de magie ; il est vrai que deux de ses domestiques, sur le point de la tuer, la laissèrent vivre, et qu’ils rencontrèrent un petit chien qui perdit sa langue pour conserver celle de la comtesse ; il est vrai qu’une voix lui promit l’assistance du Ciel en entrant dans les bois, et qu’une biche nourrit son enfant l’espace de sept années ; il est vrai que le palatin, en chassant, fut conduit dans la caverne de sa femme, et qu’il la reconnut ; il est vrai qu’il fit mourir son calomniateur du supplice que j’ai marqué ; que cette innocente dame finit saintement après avoir reçu la communion ; qu’on bâtit un ermitage au lieu de sa pénitence, et qu’on y a vu, dans les siècles suivants, Notre-Dame de Mersen.
Si je dis que son crucifix lui parla, ou bien on le doit expliquer de ce langage muet dont Dieu parle intérieurement à ses favoris, ou se souvenir de Pierre le martyr. Quand la croix fuit, cela se fait spirituellement, comme il arrive à tous les affligés, ou réellement, comme à la bienheureuse Thérèse d’Avila. Le loup qui habilla le petit Bénoni ne pouvait-il pas user de la même gratitude que la hyène du grand Macaire ? Il me serait aisé de trouver toutes les autres circonstances de mon innocence reconnue, s’il était en quelque façon nécessaire ; mais j’estime que c’est assez pour faire avouer que je n’ai pas donné de feintes à ceux qui ont pris la peine de la lire.
À mon avis, cet éclaircissement suffit pour détromper ceux qui pensaient être trompés. Il me reste seulement de répondre à ces sages qui, s’étonnant de ce que Geneviève demeura si longtemps inconnue, demandent s’il ne lui était pas aisé de se retirer chez ses 7parents. Certes, ce serait à Geneviève qu’il faudrait faire ces demandes plutôt qu’à moi ; néanmoins, j’estime qu’on ne doit pas douter d’une histoire aussitôt qu’on y rencontre quelque circonstance difficile à recevoir. Si Dieu permit que cette vertueuse princesse fût méconnue de son propre mari, y a-t-il sujet d’admiration que personne ne l’ait connue ? N’y aurait-il pas plus de sujet de s’étonner de ce que sa Providence, nous ayant donné son fils pour trois ans, l’a caché trente années dans le pays le plus fréquenté de la terre et dans la plus célèbre ville de l’univers ? Dieu se cache au milieu du soleil : pourquoi ne pourrait-il pas cacher une femme dans une forêt immense, et dans des spélonques qui font peur aux bêtes sauvages ? Sa Providence travaillait elle-même à détourner ceux que le hasard ou le dessein pouvait conduire dans cette solitude pour y troubler les dévotions de notre sainte. Quand Dieu parle en secret à quelqu’un, il le mène à l’écart ; mais comme ses entretiens sont importants, ils sont ordinairement longs. Et pourquoi Dieu eût-il inspiré la pensée à Geneviève de se retirer chez des parents qui pouvaient être morts, ou mal affectionnés ?
De plus, mon lecteur, le Ciel ne voulait pas venger une innocente : il prétendait seulement de voir souffrir une sainte. La cour des princes, où il n’y a que des délices, n’est pas propre à ce dessein. Je n’ai garde de satisfaire à ceux qui se plaignent de la raison et des ressentiments que je donne aux animaux et aux arbres sur les misères et le départ de Geneviève. Ce reproche ne vient sans doute que de ceux qui ne savent pas la liberté de l’orateur, qui peut même, au jugement des plus sévères maîtres, faire parler les plantes et les cailloux.
On trouvera 8dans cette partie, comme dans les deux autres, cinq ou six histoires dont les circonstances sont si étranges que, sans me donner la peine de feindre, je pouvais, par leur simple récit, me promettre d’agréer. De sorte qu’il faut plutôt croire que je suis plus constant que nécessiteux ; et que si ma Geneviève a de beaux ornements, on le doit attribuer à sa fortune, et non pas à mon esprit.
Effets de la médisance
Premier discours Pourquoi Dieu permet que les gens de bien soient calomniés
La religion chrétienne a de si évidentes preuves de ses vérités, qu’il faut être grossier jusqu’à la stupidité pour les ignorer, et méchant jusqu’à la rage pour les contredire. Néanmoins, tous les siècles ont vu de ces monstres raisonnables qui ont plutôt écouté leurs sens, sur le sujet de sa doctrine, qu’ils n’ont obéi à ses maximes contre leur inclination. Qui ne sait que les ennuis de cette vie doivent faire tous nos désirs, puisqu’ils font toutes nos couronnes ? On voit clairement que c’est dans les épines qu’il faut cueillir la vertu ; que le fiel est sa meilleure nourriture, bien qu’elle ne soit pas la plus agréable : et toutefois, la crainte des piqûres nous empêche d’y porter la main, et l’horreur que nous avons de son amertume nous ôte l’envie que nous devrions avoir de goûter et de sucer. On dit que le mal que Dieu nous fait est une marque du bien qu’il nous veut ; mais combien se voit-il de personnes qui aiment mieux être ses ennemis déclarés, que de recevoir de semblables preuves de son amour ? Il est des âmes choisies et relevées qui ne se laissent pas entièrement vaincre aux déplaisirs de l’affliction ; mais qu’il se 9trouve une vertu assez mâle et courageuse pour en mépriser tout à fait le sentiment, c’est ce que toute la sagesse des philosophes n’a pas encore vu. Les cinq siècles que la nature emploie à produire un phénix ne lui suffiraient pas pour commencer un patient : c’est un ouvrage qui ne peut être conçu que de la grâce, et qui ne se perfectionne que par ce qui le peut détruire. Souffrir et ne se plaindre pas, pâtir et témoigner contentement, pleurer et rire tout ensemble, sont des choses qu’une vertu commune ne peut conjoindre.
Il s’est même trouvé des personnes qui n’ont pu comprendre que Dieu affligeât ceux qu’il aimait, croyant que la souffrance fût la peine du péché, et non pas la récompense de la vertu. Que s’ils ont vu quelqu’un de qui l’innocence fût trop claire pour la méconnaître, et les maux trop apparents pour les ignorer : leur esprit s’est troublé, leurs pensées se sont égarées, leur foi a chancelé, et la raison humaine les a presque fait pécher contre la divine. Celui qui avait assez de force pour combattre les ours, déchirer les lions, détruire les géants, et perdre lui seul des armées entières, n’en a pas assez eu pour vaincre tout à fait cette pensée. Et toutefois, personne ne doute que David n’ait été courageux, voyant des monstres sous ses pieds ; et qu’il n’ait été saint, étant selon le cœur de Dieu. Je ne sais si Salomon a été plus sage que son père ; je n’ignore pas pourtant que, de quatre choses fâcheuses, il confesse n’en pouvoir supporter qu’une : c’est le sentiment qui naît de la calomnie, dont la malice est le grand écueil de l’innocence, le naufrage de la vertu, le poison des bonnes actions et le venin de ce prodigieux serpent qui en porte le nom. Et à 10n’en point mentir, il ne faut pas trouver étrange si la patience ordinaire ne peut aller jusqu’à son mépris, puisque la nature n’a rien de si sensible à souffrir, ni la grâce de plus fâcheux à surmonter.
D’où vient donc que Dieu prend plaisir de nous voir attaqués de sa rage ? Fallait-il que Suzanne fût estimée impudique pour être belle ? La perfection de son corps devait-elle faire tort à celle de son âme ? Ne pouvait-elle être vue sans désir, ni calomniée sans être convaincue d’un crime dont la pensée même n’était pas coupable ? Une pomme devait-elle rendre la femme de Théodose criminelle ? Était-ce un malheur inévitable à la reine Élisabeth, aimant la vertu d’un page, d’aimer un objet qui ne fût pas chaste ? Cunégonde a-t-elle dû manier du feu pour prouver que son cœur ne brûlait d’aucune mauvaise humeur ? La fille du grand Anthémius ne pouvait-elle faire du bien à sa sœur sans perdre sa réputation, ni chasser le diable de son corps sans le mettre dans son âme ? Qui pourra concevoir pourquoi Dieu permit que Marine fût punie d’un péché dont elle n’était pas capable, et qui était aussi éloigné de sa volonté que de son sexe ? Tout beau, raison humaine ! Gardez-vous bien d’estimer qu’une essence toute bonne et toute parfaite puisse produire quelque mal : s’il coule de l’aigreur de cette source inépuisable de douceur, c’est ou pour ôter notre affection de la vanité des plaisirs, ou bien pour faire mériter notre vertu dans le martyre des souffrances.
Nos douleurs ne nous sont pas plus sensibles qu’à Dieu : s’il nous attaque, il s’en ressent ; s’il nous blesse, il se plaint ; il fait bien quelquefois semblant de nous méconnaître, mais c’est afin de nous rendre connus 11à toute la postérité ; il permet à la médisance de noircir notre honneur, mais afin de tirer les rayons de notre gloire de notre propre obscurité. Vous le savez, belles âmes, qui éclatez maintenant comme autant de soleils dans ce grand jour de l’éternité ! N’est-il pas vrai que Dieu n’aime notre abaissement que parce qu’il nous relève ; notre mépris, que parce qu’il nous est glorieux ; nos pertes, que parce que nous en pouvons tirer de l’avantage ; nos maux, que parce qu’ils nous font du bien ? Les abeilles sucent aussi bien le miel sur le thym et sur l’absinthe que sur des roses et sur les lys, et les âmes saintes font aussi bien profiter leur infortune que leur bonne fortune : mais celle-là étant d’un mérite plus épuré, Dieu ne veut pas nous être chiche d’une faveur que nous savons si bien ménager. Qui ne sait qu’une grande vertu a quelquefois poussé ceux qui la possèdent dans la présomption, et que l’innocence méconnue et calomniée a trouvé sa conservation dans ce qui semblait la détruire ?
La vie du rossignol, qui ne se nourrit que de mélodie, est fort agréable, et celle du cygne n’est pas à mépriser, bien qu’il ne vive que de mélancolie. Dieu prend plaisir que nous menions une vie semblable à ce triste oiseau : pourvu que nous soyons aussi blancs d’innocence qu’il l’est de son plumage, il ne se soucie pas de nous voir nager dans les eaux amères de notre douleur. Rien ne lui agrée comme nos soupirs, et il aime parfaitement cette musique dont lui-même bat la mesure. Et à vrai dire, il y a des visages qui pleurent de si bonne grâce qu’ils ne devraient jamais être sans cet ornement. Nos yeux ne ravissent point ceux de Dieu que par les larmes, qu’il recherche avec un grand 12soin et qu’il recueille avec une incroyable joie. Les larmes tombent en terre et se mêlent à la poussière : néanmoins, leur reflux va jusqu’au firmament et monte par-dessus les astres. Aussi sont-ce les perles du Ciel, qui se forment dans les eaux salées de nos amertumes, comme a dit un grand esprit. C’est le vin délicat des anges, les délices du paradis, et la voix qui va jusqu’à l’oreille de Dieu. Pour cette raison, il commanda à l’un de ses prophètes que la prunelle de ses yeux lui parlât sans cesse ; d’autant qu’il prend un contentement inexplicable à la douce violence dont elles le contraignent. Si nous savions bien pleurer, nous saurions vaincre nos ennemis, noyer nos péchés, ruiner les démons, éteindre l’enfer, et forcer doucement le Ciel aux sentiments de nos requêtes.
Le pécheur n’a point de plus fortes armes que dans ses yeux, puisque Dieu même en peut être blessé. Les Athéniens offraient des pleurs en l’un de leurs sacrifices ; de moi, je crois que c’était à cette divinité inconnue que l’Apôtre leur enseigna être le vrai Dieu : d’autant qu’on ne lui peut présenter une offrande plus agréable que les larmes, qui ne sont pas plutôt sorties de nos yeux qu’elles entrent dans son cœur. Comment pourrait-il ne point aimer ces perles liquides, ces diamants fondus, cette subtile sueur de l’âme qui se distille par les feux de l’amour, afin de lui offrir une essence plus précieuse mille fois que celle du jasmin ? Je ne dis pas que la chasteté se plaise dans nos cœurs comme les lys qui n’ont point d’autre semence que leurs larmes, et que les vertus y paraissent seulement lorsque cette rosée de nos yeux les y fait germer. Après tout cela, il ne faut plus s’étonner si Dieu prend plaisir aux soupirs 13d’une innocence affligée, puisque nous trouvons une si remarquable instruction dans son exemple, et un si avantageux profit dans son mérite. Et puis, si Dieu veut que nous souffrions, n’est-ce pas une grande raison pour y consentir ? Si nos déplaisirs lui agréent, doit-on en chercher d’autre cause ? Hélas ! nous enfermons bien les oiseaux dans des cages, afin de tirer de la joie de leurs plaintes ; peut-être qu’ils sont plus à nous que nous ne sommes à lui, et que leur liberté est plus sujette à notre tyrannie que la nôtre ne l’est à son empire. Ah ! qu’une créature serait heureuse si Dieu prenait plaisir à ses larmes : elle pourrait pleurer éternellement !
Le discours suivant peut donner de rares preuves de cette vérité, et avancer de très utiles instructions sur cette pratique.
Second discours S’il vaut mieux avoir un médisant qu’un flatteur
Comme il y a des qualités contraires dans la nature, il se trouve des humeurs antipodes parmi les hommes. De toutes celles qui ont de l’opposition, il n’en est point de plus éloignée que celle du flatteur et celle du médisant, quoique pour l’ordinaire ces deux mots soient le nom d’une même personne. Pour comprendre leur contrariété, il suffit de dire que si le médisant découvre nos véritables imperfections et nous en impose de fausses pour nous décrier, le flatteur excuse nos vices et feint des vertus pour nous corrompre. On ne peut douter, après cet éclaircissement, que la médisance et la flatterie ne soient deux ennemis de la vertu : puisque 14celle-là ravit toute la louange à son mérite, et que celle-ci n’en refuse point au vice son contraire.
On peut éteindre un flambeau en lui donnant trop de nourriture, ou bien ôtant celle qui lui est nécessaire. La louange et le blâme font le propre aliment de l’innocence : mais certes, comme leur défaut l’éteint, leur abondance l’étouffe. Donc le médisant et le flatteur sont les homicides de la vertu : mais si le premier est cruel, la faisant mourir par trop de diète, le second est malicieux de la crever de réplétion. Passons contre l’un et l’autre qu’ils sont coupables de meurtres : on ne peut nier, s’ils conviennent dans l’effet, qu’ils ne diffèrent dans la cause. Saint Bernard accorde que le médisant est un mauvais renard, mais il ne veut pas que le flatteur ait moins de cruauté. Ce grand homme, qui ne pardonne jamais aux vices, ne considérait pas toute la malignité de l’un et de l’autre : sa censure eût été sans doute plus rigoureuse si son examen eût été plus exact.
Pythagore met le flatteur au nombre de ceux qui ne nous aiment pas, et Tacite ne feint pas de dire que nous n’avons point de plus cruels ennemis que ceux qui nous louent. Que si l’on veut que la médisance nous haïsse, je maintiens que la flatterie n’a pas de plus doux sentiments pour nos personnes. Le flatteur feint bien quelquefois d’avoir de l’amour et de l’estime ; mais, comme Thémistius reprochait aux complaisants de Jovien, au rapport de Socrate, il honore la pourpre et méprise le Dieu. Ce philosophe eût mieux dit, à mon avis, d’assurer avec cet autre que le flatteur se moque de celui dont il caresse la marmite : car, pour en parler au vrai, il n’y a que l’intérêt qui compose les éloges. Aussitôt que la table d’un 15grand commence de perdre son embonpoint, ou de ne lui être plus utile, il cesse de lui être agréable, et les louanges deviennent étiques.
Mais quand nous supposerions que le complaisant eût autant de véritable amour qu’il a de fausses louanges, on ne doit pas croire qu’il aime les personnes qu’il flatte. Le grand saint Augustin, instruisant Marcellin de la modération qu’il désirait dans son estime, lui parlait avec cette franchise : Je ne prends pas plaisir que mes amis m’estiment trop, d’autant que ce n’est pas moi, mais un autre qu’ils chérissent sous le nom d’Augustin. La raison est que l’amour suppose la connaissance ; et partant, si l’on attribue à quelqu’un des qualités qui lui manquent, c’est cet homme d’imagination qu’on aime, et non pas la personne qu’on feint de regarder. Ne traitons pas le flatteur avec complaisance : ce serait tomber dans le vice que je blâme, et mériter un titre qui doit être en aversion à tout le monde.
À n’en point mentir, le médisant semble bien moins dangereux que le flatteur, puisqu’il n’y a pas tant de hasard qu’on nous pense mauvais si nous sommes bons, qu’il y a de crime à se croire parfaits si nous sommes vicieux. La haute opinion du mérite nous le fait trop souvent perdre, et le peu d’estime de nos vertus nous oblige quelquefois de les accroître. Le médisant nous humilie, le flatteur nous enfle ; le médisant ne saurait faire que nous soyons méchants, le flatteur empêche que nous soyons gens de bien. Quoiqu’il y eût également de l’erreur à se priser plus ou moins que l’on n’est, il n’y a pas un danger égal : l’unité qu’on ôte à un nombre déterminé ne l’empêche pas moins d’être ce qu’il est, que celle qu’on lui donne ; mais au fait de la 16morale, il arrive presque toujours que la détraction augmente la vertu qu’elle veut amoindrir, et que ce que la complaisance tâche de lui ajouter la diminue.
Agelle parle de certaines personnes qui flétrirent les moissons de leurs voisins quand elles leur donnaient d’excessives louanges. C’est une image du malheur qui choque notre innocence : ordinairement, pour trop l’élever on la fait évanouir ; ce qui semble en rehausser l’éclat en ruine le mérite. Lorsqu’on nous blâme, nous examinons notre vie pour voir si nous avons le défaut qu’on nous reproche ; mais quand on nous loue, nous supposons, sans aucune recherche de la vérité, que nous sommes dignes de ces éloges. Que si la médisance nous fait rentrer dedans nous-mêmes, la flatterie nous en fait sortir : c’est-à-dire que le détracteur est un maître qui nous donne la plus importante de nos connaissances, comme le complaisant nous cause la plus préjudiciable de nos erreurs, nous faisant ignorer ce que nous sommes.
Supposant néanmoins que ces deux ennemis de notre bien travaillent également à notre perte, il est évident qu’il y a moins de dommage pour nous de croire notre mérite plus petit qu’il n’est, que d’en avoir un sentiment qui lui donne trop de prix. La raison en est sensible : parce que, si nous voulons, la détraction ne touche pas à ce qui est en nous, quoique peut-être elle nous ôte ce que nous possédons dans l’esprit des autres. Tout au contraire, la flatterie attaque notre propre conscience, et tâche de nous trahir sous prétexte d’avantage et de bienveillance. Qui ne voit qu’un homme sage doit plutôt souffrir qu’on séduise le jugement d’autrui que le sien, 17puisque l’erreur de ceux qui ne le connaissent que par les yeux et les sentiments d’un envieux ne lui ôte rien de son mérite, et que la complaisance d’un flatteur corrompt ou altère son innocence ? Il vaut bien mieux perdre la réputation, qui n’est qu’un éclat extérieur de la vertu, que l’intégrité des mœurs, qui en est le véritable et solide fondement : de la même façon qu’il vaut mieux qu’un étourdi éteigne la chandelle qui nous éclaire, que de nous crever les yeux qui nous font voir.
À ne rien dissimuler, un adultère mérite notre haine d’autant qu’il flétrit la chair ; mais certes, le flatteur en mérite tous les effets, puisqu’il s’efforce de corrompre l’esprit et de nous ravir la sagesse. L’orateur Cécilius n’avait-il pas bonne grâce de rehausser la prudence d’Auguste, et d’en faire le panégyrique, sur ce que les cajoleries de ces caméléons de cour (il nomme ainsi les flatteurs) ne l’avaient pas entièrement rendu fou ? ce qui arrive souvent, comme remarque Isidore de Pélusie. Sans doute il pénétrait la pensée du philosophe Antisthène, qui compare chez Stobée les flatteurs aux courtisanes, dont la charité souhaite toutes sortes de biens à leurs sots, à la réserve du bon sens et de la raison. J’avouerai bien que, si le singe connaissait sa laideur, il y aurait moins de danger de lui dire qu’il est beau, que d’assurer un innocent qu’il est coupable. Mais l’amour-propre se rend trop aisément à ce qui le chatouille ; bien davantage, il est ingénieux à choisir des raisons pour se tromper : jamais il ne résiste moins aux fausses opinions que lorsqu’elles sont favorables au désir qu’il a de paraître. La tromperie nous est toujours agréable quand elle semble nous être utile : de tous les traîtres, il n’y en a 18point que nous chérissions davantage que ceux qu’Artémidore nous présage dans la personne d’un flatteur qui nous loue pendant nos plus beaux songes. Un médisant ne peut être reproché de cette perfidie, puisque la censure qu’il emploie contre nos mœurs les corrige ou les raffine, rallumant chez nous cette lumière du bon jugement qu’il éteint chez les autres.
Mais pour donner un peu d’ordre à mes pensées, je trouve qu’on peut marquer trois mauvais effets de la complaisance, dont la détraction ne saurait être accusée. N’est-il pas vrai que le flatteur nous ôte la connaissance de nous-mêmes, comme je l’ai insinué, et que le médisant nous la donne ? L’excès de cet aveuglement va quelquefois jusqu’à persuader à un petit homme qu’il est quelque chose de plus. Qui ne sait à quelle extrémité la complaisance poussa cet Hérode du douzième des Actes ? Ce prince avait certainement une éloquence qui le pouvait faire passer pour disert : ce n’était pas pourtant assez pour croire qu’il n’eût que des paroles d’un Dieu, comme ses complaisants le lui persuadèrent. On peut douter si ce fut la satire qui poussa Lycambe à chercher le gibet ; mais on ne saurait nier, à moins que d’être infidèle, que la flatterie n’ait abandonné ce misérable roi en proie aux poux et à la vermine. Il importe peu que Cynèthe persuade Démétrius le Phaléréen qu’il crache avec harmonie quand il a la toux ; mais porter la crédulité d’un homme jusqu’à s’estimer un Dieu, c’est, à vrai dire, rencontrer le plus haut degré de la méconnaissance de soi-même.
Après que la flatterie a jeté un si noir aveuglement dans l’âme, ce n’est pas de merveille qu’elle ôte le mérite à ses meilleures actions, et 19que de ses plus illustres vertus elle fasse de hideux vices. Rupert ne veut pas que ces sauterelles qui rongèrent la verdure de toute l’Égypte soient autre chose, au sens mystique, que les flatteurs qui laissent aussi peu de récompense que de vigueur au mérite. Ceux qui se contentent aussi de vent et de fumée témoignent bien que leur ambition ne regarde pas un meilleur salaire, puisqu’un peu de beaux mots les peut contenter. Le flatteur ne serait que larron et corrupteur s’il séduisait seulement l’esprit des hommes, et qu’il n’altérât que le prix de son innocence : il faut, pour intéresser tout le genre humain, qu’il demeure le partisan de tous les crimes. Qui serait assez retenu pour ne se pas abandonner au vice, voyant qu’on l’honore des mêmes hommages qu’on doit aux plus héroïques vertus ? Et qui serait assez courageux pour oser entreprendre de bonnes actions, s’il voit qu’on leur fasse lâchement souffrir la censure des mauvaises ? La louange d’un vice est une exhortation à la pratique, et le décri de la vertu un motif à la fuite.
C’est néanmoins le plus ordinaire emploi de ces langues mercenaires : car s’il arrive que celui que le flatteur veut débaucher soit souillé de quelque défaut, il n’y a point de crime pour qui l’esprit ne trouve des excuses, ni de vertus qui ne souffrent son reproche. C’est cette générosité d’approuver la ruine d’un ennemi, et de s’obstiner à ne lui point pardonner. L’impureté commande-t-elle ses passions ? On dira que c’est le tempérament du corps et non pas la malice de l’âme qui forme cette inclination. Tant s’en faut qu’il y ait obligation de s’opposer à ces mouvements, que ce serait impiété de ne pas obéir à la nature. On veut même, pour 20donner plus de liberté au vice, en rendre Dieu coupable : pourquoi nous a-t-il fait naître sous Jupiter, s’il nous voulait aussi froids que Saturne ? Y a-t-il apparence que la bonté nous eût mis un ennemi domestique chez nous pour avoir occasion de nous punir, et qu’elle n’ait point d’autre dessein que de nous gêner par un instinct qui ne promet que des délices et des plaisirs ? Voilà comme le renard dit au loup dans la fable qu’il avait grande raison de tuer les vaches et les moutons d’un paysan, puisque la plus juste nécessité du monde était de vivre. Voilà ce qui fait passer les massacres du lion pour les effets d’un généreux courage, et même pour des hommages dus à sa grandeur : il ne serait pas roi des autres bêtes s’il n’avait droit de les égorger.
Que si l’on veut examiner le flatteur, on jugera que je décris son génie, et que le médisant a des effets tous contraires. Et pour reprendre en peu de mots toutes mes pensées : si le flatteur nous cache à nous-mêmes, le médisant nous découvre ; si le flatteur trompe notre jugement, le médisant nous l’éclaire ; si le flatteur nous fait aimer le vice par l’approbation qu’il lui donne, le médisant nous oblige de fuir le mal par les reproches qu’il lui fait ; si le flatteur éteint cette syndérèse qui veille toujours sur notre conscience, le médisant la rallume ; si le flatteur excuse notre vie pour la faire paraître illustre, le médisant ne blâme notre innocence que pour la rendre plus pure. La détraction accroît notre constance et, pour le plus, ne nous ravit que la renommée ; et la complaisance ne saurait nous donner qu’un peu de vent en nous faisant perdre la vertu. C’est-à-dire que le flatteur nous rend ce que le médisant nous 21ôte, et le flatteur nous ôte ce qu’il nous donne. Il vaut mieux avoir un médisant qu’un flatteur, puisqu’un larron est plus à craindre qu’un bienfaiteur. Aussi notre Dieu proteste dans son Évangile que l’homme est heureux quand il est maudit ; et chez Isaïe, il menace ses ennemis qu’il les abandonnera à cette sorte de séducteurs, qu’il nomme autre part des sirènes, à cause que la douceur de leur chant pipe l’oreille, et conduit nos pas dans le naufrage.
Troisième discours Si la calomnie peut nuire
Le sage des stoïciens devait bien moins ressentir les passions d’autrui que les siennes propres, autrement le reproche qu’on leur faisait de former un homme de pierre, plutôt qu’un philosophe, eût été aussi peu juste que leur pensée était vaine. Les plus solides et pesants corps n’ont point de mouvement en leur centre qui leur vienne d’eux-mêmes ; mais une force étrangère peut troubler leur consistance, et leur ôter le repos. Ce serait donc être aussi peu statue que sage, de tenir ferme contre sa passion et de ployer à celles des autres. Je sais que celui qui donne plus de réputation à cette secte a de généreuses paroles sur ce sujet, et qu’un philosophe chez lui ne peut se tirer de la foule du peuple s’il n’est tout à fait immobile. Ce n’est pas néanmoins Sénèque que j’en veux croire : si personne que lui ne parlait, j’aurais bientôt conclu que le chrétien ne peut rien souffrir du médisant. Sans doute David avait fait quelque progrès dans la sagesse ; toutefois, il 22demande protection contre la calomnie, de crainte que la malice ne l’empêchât d’être fidèle aux commandements de son maître. Le fils prononce plus hardiment que son père dans l’Ecclésiastique que la calomnie trouble le sage et lui fait perdre le cœur.
Qu’importe-t-il à Socrate qu’une langue inconsidérée l’appelle Critias ? Quel intérêt peut souffrir Pythagore si quelque sot le nomme Phalaris ? Nérée cessera-t-il d’être beau et d’avoir bonne grâce lorsqu’un aveugle ou envieux dira qu’il est Thersite ? Non certes. Samson aura de la force, Salomon de la sagesse et Absalon de la beauté, quand la malice ne le voudrait pas. Bien davantage, je consens qu’il est difficile de mieux prouver que le soleil a de la lumière que de se plaindre qu’il fait mal aux yeux qui le regardent. Il est des vérités si sensibles qu’on ne les peut contredire sans se choquer soi-même, et il y a des vertus tellement reconnues que ce serait perdre la réputation que de la leur vouloir ravir. Quand les sens peuvent faire leur rapport sur le mérite d’un objet, il est aussi dangereux de le contester que facile de le reconnaître. Mais qui ne juge que les qualités de l’âme sont bien moins exposées que celles du corps, et que si l’on voit les couleurs et la taille d’un homme, on ne voit pas l’innocence du vertueux ?
Qu’on dise tant que l’on voudra que la renommée revient toujours comme le poil, pourvu que l’on n’arrache pas la vertu qui lui sert de racine. Je n’ignore pas même que, le tyran ayant fait couper les cheveux à sainte Catherine, Dieu les lui rendit aussitôt : peut-être qu’il nous voulait enseigner par là que ce que la haine entreprend pour nous charger d’ignominie revient souvent à notre gloire. Je veux 23maintenir néanmoins que, pour l’ordinaire, cela n’arrive que par miracle. On voit fort peu de personnes qui refusent de croire ce que la médisance découvre d’autrui, ou ce qu’elle lui impose malicieusement. S’il arrive qu’on soit une fois surpris de quelque faux bruit, on a de la peine de souffrir d’être détrompé : il semble qu’il y ait de la vertu de se raidir pour lors à la constance. La détraction communique je ne sais quel mal qui tient de la grattelle : on ne veut pas en être guéri, parce qu’il y a du plaisir d’avoir cette maladie.
Il n’est pas nécessaire de faire beaucoup de mal pour persuader qu’on est vicieux ; mais il ne faut pas peu de bien pour faire croire qu’on est innocent. Tel fera des miracles qui sera suspect d’imposture et de magie : c’est trop, pour perdre un homme dans l’estime de tous les autres, d’être inconnu ; mais ce n’est pas assez, pour s’y justifier, d’être saint. La renommée ressemble aux premières fleurs du printemps : quoiqu’il faille un soleil avec toutes les influences et les rayons pour les faire naître, c’est trop de la fraîcheur d’une matinée pour les transir. Que si le froid les a tuées, toute la chaleur de la nature ne les saurait ressusciter. Que s’il arrive, après une longue production de bonnes actions en faveur de l’innocence, que nous rentrions dans l’estime des hommes, il n’arrive jamais que nous démêlions si bien le nuage qui nous enveloppait, qu’il n’en reste quelque noirceur. Ce flatteur d’Alexandre, qui faisait des leçons de médisance, n’ignorait pas qu’elle marquait au moins une cicatrice, si elle ne pouvait faire une plaie. Aussi donnait-il avis à ses disciples de ne point épargner leurs paroles, puisqu’elles pouvaient perdre l’innocence d’autrui, ou du moins lui ravir sa renommée.
24Mais quand il serait vrai que la détraction ne nous ôterait rien de notre gloire, on ne saurait nier qu’elle ne dispose au moins les esprits à douter, et qu’elle ne donne ouverture au soupçon à notre désavantage. Peu à peu, la calomnie se glisse dans ceux mêmes qui lui font de la résistance : il est aussi difficile de croire toujours celui qui parle menteur, que celui duquel on nous parle innocent. Quand un détracteur nous débite la vie d’un autre, il nous en établit les juges ; et par cette ruse, qui semble nous obliger, il nous tire dans son sentiment au préjudice de la personne qu’il accuse. Il ne se présente point d’avocat pour sa défense, et, sans nous compter nous-mêmes, il y a des solliciteurs pour nous corrompre. Certes, quand une mauvaise langue ne hasarderait que ce peu de bien que nous possédons dans l’opinion d’autrui, il n’y a point de doute qu’elle ne puisse nuire. Mais il n’arrive que trop souvent que la malice cause de plus considérables pertes, et qu’elle attaque nos vertus.
Je sais que saint Bonaventure explique ce trouble, que Salomon dit venir au sage de la calomnie, du zèle qui le passionne pour l’intérêt de l’innocence. Je sais pourtant que saint Jérôme accorde bien que ce trouble tombe sur le courage de celui qui n’est pas tout parfait. Olympiodore ne convient pas seulement avec lui qu’un novice en la vertu souffre quelque dommage du médisant, parce qu’il veut de plus avec le thaumaturge que les plus grandes saintetés soient sujettes aux impressions de sa haine. Le grand prélat de Milan assure que David demandait à Dieu d’être délivré de la détraction, d’autant qu’il est difficile de se garantir du péché si elle attaque. Ô qu’il faut se tenir ferme pour 25n’être pas ébranlé, lorsque la malice ou l’envie d’un ennemi nous veut ravir ce précieux héritage que nous avons dans l’esprit des hommes ! Un des saints Basiles avoue franchement de soi que la calomnie lui avait ôté tant soit peu de sa vertu, et qu’il lui fut impossible de se voir estimer hérétique et d’être constant. Je crains qu’il n’exagère trop son estimation ; mais au moins je peux dire, puisqu’il l’a dit, qu’il manquait quelque chose qu’il ne fût tout à fait courageux. Quelle merveille qu’un homme perde un peu de la tranquillité de son esprit, lorsqu’on tâche de lui ravir toute la gloire ? On ne saurait cesser de vivre sans convulsion, parce que l’âme est attachée au corps qu’elle quitte ; et il est malaisé de mourir civilement sans douleur, parce que notre cœur tient à l’estime qu’il perd.
Accordons pourtant que le sage et le parfait soient à l’épreuve des traits du calomniateur : on ne doit pas nier que sa malice ne puisse nuire, puisqu’elle attaque aussi les vertus médiocres qui sont les communes. Je ne veux pas emprunter les exemples de nos ancêtres pour en lever le doute : je les laisse volontiers tous pour en donner un à la postérité qui n’a point encore de place dans l’histoire.
Il n’y a pas beaucoup d’années qu’il arriva un accident dans un village du Béarn, qui peut faire comprendre que la détraction cause quelquefois des dommages. Un jeune homme, ayant jeté les yeux sur Catherine Carrera, du même lieu, se sentit aussitôt poussé au dessein d’en faire la recherche : si la beauté de la fille piquait sa passion, ses moyens réveillaient son avarice. Quoiqu’il ne fût guère au-dessus du paysan, il se crut assez honnête homme pour Catherine ; dans cette pensée, il lui fit offre de son service. 26La fille, qui était trop sage et trop bien née pour aimer quelqu’un sans le gré de son père et de sa mère, lui dit avec candeur que ni son choix ni ses inclinations ne pouvaient venir que de leur commandement. Cette modestie n’arrêta pas sa poursuite : au contraire, pour en avancer le succès, il en prit occasion de sonder les parents de sa maîtresse. Mais à peine eut-il fait sa demande qu’il reçut leur refus ; sans considérer qu’il ne s’agissait pas de marier leurs pistoles ou leurs héritages, l’inégalité des biens rompit cette alliance. Que fera ce serviteur autant éloigné de sa fortune que de son mariage ? L’homme ne manque jamais d’esprit lorsqu’il a de l’amour ; mais il a souvent peu ou point de conscience quand il a de l’intérêt. Voilà une résolution formée de rendre, s’il peut, les noces nécessaires en les commençant par ce qui les consomme.
Il n’épargna ni caresses ni artifices pour surprendre notre innocente fille ; toutefois, il ne lui fut pas plus aisé de la décevoir que de persuader son père et sa mère. Cette malice n’ayant de rien avancé son projet, il en inventa une plus noire : à peine connut-on sa recherche dans la contrée, que tout le monde sut qu’elle était rompue. Les parents de Catherine disaient hautement que ce jeune homme était tant soit peu vain de songer à leur fille. D’ailleurs, il protestait partout qu’il avait de bonnes arrhes de son alliance, et qu’on ne pouvait plus rien ajouter à ses noces que les cérémonies de l’Église, si toutefois il se pouvait résoudre à prendre celle qui s’était fait si peu marchander. Ce malicieux expédient tendait à divertir ses rivaux de la recherche de sa maîtresse, et ensuite à contraindre les parents de lui abandonner le rebut 27des autres.
Mais il arriva bien autrement ; car tout ce qui résulta de cette intrigue fut une cruelle persécution de cette pauvre fille. Son père et sa mère ne la traitaient que comme coupable du crime qui lui était imposé : les protestations de son innocence ne servaient qu’à redoubler leur colère. Enfin, les coups et les injures dont ils la chargeaient obligèrent deux de ses oncles d’aller au logis de son calomniateur, afin de tirer la vérité du bruit qui courait. Ou par l’espérance de les avoir pour intercesseurs, ou par la crainte de les souffrir pour ennemis, ce fripon n’avait garde d’avouer son artifice : il leur dit que la renommée n’avait rien inventé de ce qui se publiait, qu’il les conjurait de pardonner à sa passion, qu’il était trop jeune pour être sage, et qu’il consentirait que son offense fût punie s’ils en jugeaient le dérèglement libre à son âge. La naïveté de cet aveu et le déplaisir qu’il feignait de sa faute porta ces bons parents plutôt à la couvrir qu’à la venger.
Après cet examen, ils vont trouver leur frère et lui dirent tant de raisons qu’il consentit d’éteindre ce bruit par le mariage, et de choisir pour gendre celui que chacun tenait pour corrupteur de sa fille. La mère se rendit pareillement ; mais lorsqu’on fit parler Catherine, ce ne fut que pour protester de violence, et dire qu’il lui était impossible d’aimer une personne qui lui témoignait une telle haine. Ses larmes et ses défenses furent expliquées en faveur du désir secret qu’elle avait de lever le soupçon de sa chute. On la presse, elle résiste, assurant qu’il n’y avait rien où elle n’obéît, pourvu qu’on ne lui commandât point d’aimer un calomniateur. Mais comme de paroles on en vient à la contrainte, elle protesta franchement 28à sa mère que, si elle ne cessait de l’affliger, elle connaîtrait dans peu de temps qu’il y avait aussi peu de dissimulation dans son refus que de tache dans sa vie.
Quelques jours après, Catherine sortit de la maison, et, rencontrant une voisine, la pria de dire à sa mère que, si elle était en peine d’elle, on la trouverait près d’un pont qu’elle nomma. À peine cet avis lui vint, qu’un grand nombre de gens accoururent, qui apportèrent nouvelles au logis de Carrera que la fille s’était précipitée dans le gave. Il y en eut qui assurèrent que, s’étant jetée dans l’eau après avoir fait le signe de la croix et dit ces mots : Dieu me sauve, elle fut repoussée par deux fois, et qu’à la troisième, les flots s’ouvrirent et l’entraînèrent au même endroit qu’elle avait marqué. Son cadavre fut tiré de la rivière et mis entre les mains de la justice du lieu, qui le fit conduire à Pau à l’instance du procureur général, qui se rendit partie contre ce désespoir. Les chirurgiens qui avaient soin de conserver ce corps en attendant l’arrêt le visitèrent, et déposèrent en faveur de son intégrité et de son innocence.
Après une agréable contestation des parties, Messire Bernard de La Vie, premier président de Navarre, pour respecter en quelque façon la chasteté de cette pauvre fille (après avoir condamné son calomniateur au fouet et à l’exil), garantit son corps de l’infamie du gibet. Néanmoins, modérant la rigueur des lois, il ordonna sagement que le cadavre de Catherine fût enterré sur le chemin sous une bière soutenue de quatre piliers, afin que la faveur qu’on faisait à la morte ne proposât un mauvais exemple aux vivants. Je laisse le jugement de son âme à Dieu, qui a des secrets que personne ne doit examiner ; ce que je 29veux conclure, c’est qu’il n’est que trop vrai que la détraction cause quelquefois de funestes dommages.
Quatrième discours Que la détraction ôte davantage à son auteur qu’à son objet
Archiloque, au rapport de Suidas, avait une si brutale inclination à la médisance, que, s’il ne lui trouvait point d’objet étranger, il se tournait contre sa propre vie, aimant mieux se décrier soi-même que d’être contraint de se taire. Je n’ai garde de croire qu’il y ait beaucoup de fous de cette espèce ; mais certes, j’ose assurer qu’il est presque impossible de dire mal d’autrui sans en faire penser de soi-même. Un homme sage et vertueux ne soupçonnera jamais un autre de l’être s’il le voit sujet à la détraction : à même qu’il découvre les défauts d’autrui par ses discours, il conclut au désavantage de sa charité. Il est vrai que la plus favorable opinion qu’on puisse avoir d’une personne sujette à médire, c’est de l’estimer indiscrète.
Comme il arrive que rien ne produit plus promptement le mérite de la vertu que la jalousie qui la veut ruiner, aussi voyons-nous que rien ne fait mieux luire son éclat que ce qui tâche de l’obscurcir. Mais certes, cette lumière n’éclaire pas davantage pour découvrir l’excellence de son principe, que pour faire voir la malice de la détraction et l’impuissance de son envie. C’est une des bontés de notre Dieu de confondre tellement la raison des méchants, que tout leur conseil tourne à leur ruine. Je veux pourtant convenir avec saint Bernard que le calomniateur blesse trois personnes 30d’un seul coup de langue : celle de qui l’on parle, celle qui écoute, et celle qui fait le discours. Pour cette raison, David assure que la langue du médisant est une langue de serpent, et que son poison est un venin d’aspic. Pline, qui a soigneusement médité la nature, remarque que cette sorte de reptiles a la langue partagée en trois pointes, et qu’elle fait autant de trois plaies qu’elle donne d’atteintes. Il est donc certain que le détracteur est un aspic spirituel, puisque d’un coup il blesse les âmes de trois personnes : mais je maintiens que la plus dangereuse de ces plaies demeure dans la sienne.
Que peut-on ravir à celui duquel on médit ? Assez souvent, il gagne dans ce commerce : au pis aller, s’il veut, il ne perd qu’un peu d’estime et d’opinion dans l’esprit des hommes. Y a-t-il rien de plus vain pour l’ordinaire que cette fumée qui noircit beaucoup davantage qu’elle n’éclaire ? Rien n’est plus ridicule que l’opinion et la renommée, parce qu’il n’est rien de plus injuste : ceux qui possèdent le moins de vertu reçoivent souvent davantage de la faveur. C’est elle qui donne du prix à ce qui ne mérite que du blâme, elle qui récompense des actions à qui l’on ne doit que des supplices. C’est cette aveugle qui ne voit pas quelquefois les hommes extraordinaires, et qui ouvre tous les yeux sur des personnes de néant qui traînent dans la fange. Et puis, qui serait assez fou pour estimer un bien que personne ne possède, au moins quand les hommes dorment, et dont les plus indignes jouissent lorsqu’ils sont éveillés ?
Mais sans rien diminuer de la valeur d’une bonne réputation, accordons que la médisance ait assez de pouvoir pour donner de mauvaises impressions d’un innocent. De moi, je 31croirai toujours qu’un homme de bien ne peut rien perdre : car, outre qu’une éclipse ne saurait être éternelle dans le mouvement continuel de ce qui la cause, il est certain que ce n’est pas de lui qu’on parle quand on reproche à quelqu’un le vice. Que l’on défigure tant qu’on voudra un excellent visage, qu’on le déguise du plus hideux de tous les masques, ce n’est pas Alcibiade ou Absalon qui sont laids, mais la feinte couverture qui les cache. Un poltron peut dire que le plus généreux de tous les vaillants n’est qu’un Thersite : il ne cesse pourtant pas d’être Alexandre ou César, et de posséder ce qu’on tâche de lui ravir. Ces petits envieux qui se sont soulevés contre la gloire de l’éloquence et du savoir ont-ils empêché Cicéron et Aristote de tenir le premier honneur entre les bien-disants et les doctes ? Il n’y a rien qui nous appartienne davantage que notre vertu ; personne ne peut nous l’ôter que de notre consentement : il faut que nous soyons nos ennemis avant que nous ayons des voleurs. Que l’envie ou la malice proteste que Pénélope est impudique, cette injure tombe sur quelque fille du pont neuf, et non pas sur une honnête femme. C’était cette pensée qui faisait dire à cet ancien que ce n’était pas Antisthène que l’on décriait, mais un autre qui avait le défaut que la malice lui voulait imputer. Toutes ces considérations montrent assez clairement que celui qui souffre la calomnie n’est pas celui qui fait la plus grande perte, puisque le bien qu’on lui ôte n’est pas souvent véritable ni fort utile.
Celui qui se rend complaisant au détracteur hasarde beaucoup davantage, d’autant qu’on lui peut ravir un trésor dont il est le dépositaire. Tandis que notre vie n’est 32pas notoirement infâme, nous avons un droit sur les bonnes pensées des hommes : s’ils veulent penser à nous, il faut que leur sentiment soit favorable. On ne me peut refuser sans injustice de me croire homme de bien, pourvu que je maintienne cette réputation par ma vertu, ou du moins que mon vice demeure caché. C’est en ce sens de saint Paul que nous sommes les créanciers et les débiteurs de tout le monde : si je refuse mon estime à quelqu’un, je fais une injustice ; si l’on ne me la rend pas, je la souffre. Il peut donc arriver, et il n’arrive que trop souvent, que ceux qui prêtent l’oreille à la détraction deviennent coupables par le consentement qu’ils y donnent. La raison est qu’ils laissent enlever par leur faute un bien dont ils étaient chargés, et qu’ils se rendent les complices d’un vol que l’on nous fait avec violence et sans sujet. Ils se laissent empoisonner à notre préjudice, parce que nous mourons dans leurs esprits où nous avions droit de vivre par une connaissance d’estime et un amour de bienveillance. Mais après tout, il n’est pas difficile à ceux qui se laissent persuader à notre désavantage de réparer le tort qu’ils font au mérite du vertueux : en changeant d’opinion, on s’acquitte de ce qu’on doit ; si l’on ne croit plus la calomnie, son venin est guéri. Quoique je suppose un aveu tacite ou exprès au discours du médisant, il est évident à qui pénètre les ruines qu’il perd beaucoup moins que lui, et partant que sa plaie est beaucoup plus à craindre.
Je ne parle point de ces petits dommages qu’une langue trop libre souffre quelquefois, et qui ne sont que de légères pertes de son imprudence. Palladius raconte dans ses Lausiaques que deux solitaires, étant venus visiter un 33ermite de réputation, reconnurent si mal le bon accueil qu’il leur fit, que toute la nuit ils gaussèrent sa charité au préjudice de sa mortification. Comme ils furent sur le point de partir pour aller voir un autre anachorète son voisin, ce saint homme, qui n’avait relâché de son austérité qu’à la considération de ces hôtes, les pria de lui dire qu’il ne mît point d’huile dans ses choux. Ces bons religieux crurent qu’il y aurait quelque serpent dans la bouteille : ce n’était néanmoins qu’un avertissement qu’ils comprirent bientôt par la mauvaise chère de celui qui les reçut par leur bouche. Je ne dis pas que le détracteur perd ordinairement le repos de son esprit par la crainte qu’il a que ses fâcheux discours soient rapportés : l’autorité de ceux qui parlent mal des autres les couvre souvent à l’appréhension de leur pouvoir, et leur impudence leur fait même trouver de la joie dans la connaissance de leur malice. Je ne touche pas aussi les troubles qui naissent des difficultés de réparer la médisance, je réserve un discours tout entier à un sujet de telle importance.
Voici la grande perte du médisant : à même qu’il ravit la réputation à un homme qui ne le sent pas parce qu’il l’ignore, il perd la grâce de son Dieu. N’est-ce pas faire une grande plaie à sa conscience pour en égratigner une autre ? N’est-ce pas se ruiner entièrement pour lui causer quelque légère incommodité ? Je ne puis douter que toutes sortes de crimes ne fassent mourir une âme ; mais il est indubitable que la détraction lui donne un coup sans comparaison plus mortel. Aussi l’Apôtre nous assure-t-il que, si Dieu, tout bon qu’il est, a tous les pécheurs en aversion, les médisants lui sont odieux, et, pour parler avec la force de saint Cyprien, 34qu’il les a en horreur. Véritablement, quand le détracteur nous pourrait ôter l’estime de tous les hommes (même des sages) et nous rendre des sujets de rebut à toute la terre, notre dommage ne serait pas comparable au sien, puisqu’il devient par sa malice l’exécration de son Dieu et le malheureux objet de sa haine.
Mais que peut-il y avoir dans la médisance pour rendre son auteur si noir ? N’est-ce point, au sentiment de saint Chrysostome, que celui qui détracte de ses frères se rend le valet du diable, et devient vassal de l’enfer par cet infâme tribut des paroles ? Il se peut faire que la société que cet honteux vice donne avec les démons sépare de Dieu, et rompt son amitié par la même raison qui mérite leur bienveillance. N’est-ce point aussi que le médisant se fait l’avocat du mensonge et l’appui de l’injustice ? Il ne se peut (s’il est ainsi) que celui qui est la première Vérité et le support de l’innocence ne s’intéresse en son oppression. Peut-être que saint Jacques touche le véritable motif de cette aversion, quand il assure qu’on ne saurait médire de son frère sans choquer les commandements et la loi de notre souverain législateur ? Il reste toujours à chercher en quoi particulièrement la bouche d’un calomniateur est injurieuse à la loi de Dieu.
Pour raisonner avec solidité et appui, j’estime qu’il faut ici conclure, par la raison des contraires, que ce qui est le plus opposé au plus puissant motif de son amour fait le plus juste sujet de sa haine. Or il est certain que ce qui nous approche davantage de sa bonté nous approche davantage de son cœur ; et partant, ce qui choque plus directement sa douceur infinie provoque plus fortement sa juste haine. Que la moins équitable 35raison juge s’il est rien ennemi de la bonté de Dieu à l’égal de ce lâche vice, qui ruine la charité fraternelle et qui éteint le Saint-Esprit dans un cœur ! Cette douce loi d’amour, ce commandement que Jésus-Christ appelle sien en tant de lieux de l’Évangile, a-t-il rien de plus contraire que la langue du médisant et du détracteur ? La charité veut que nous exposions notre vie pour notre prochain : nous ne saurions lui donner rien de plus précieux ; la médisance lui ôte même quelques bonnes paroles : nous ne lui pourrions rien refuser qui nous coûte moins. Encore faut-il avouer que je ne considère le médisant que lorsqu’il est muet, et que son silence est coupable : que sera-ce si je pèse sa malice dans ce flux de langue qui déshonore la vertu des plus infâmes reproches ? Cham accueillit la malédiction de Dieu pour avoir montré une indécence de son père avec mépris : pourrions-nous croire qu’il manquât d’anathèmes pour ceux qui ne se contentent pas de découvrir les véritables défauts de leurs frères, mais qui en feignent malicieusement pour les faire haïr ?
On peut ajouter à cette considération que ce qui sollicite davantage l’aversion de Dieu contre le calomniateur, c’est que le plus souvent sa malice n’en veut qu’aux innocents et aux faibles. C’est bien par maxime d’État et par intérêt de fortune qu’un puissant prince fait ligue avec le faible et l’innocent contre le fort et l’injuste ; mais quoique le souverain de tous les hommes ne puisse rien perdre de sa gloire et de ses biens par l’oppression de ses plus infirmes créatures, sa propre bonté l’intéresse dans leur appui, et l’engage à leur défense. Si je ne me trompe, ces raisons sont 36assez bonnes pour justifier en Dieu l’horreur du médisant. Que si cette honteuse qualité nous rend odieux à cette bonté qui a de si tendres amours pour les hommes, n’est-ce pas assez pour nous faire concevoir un généreux dessein d’éviter une aversion si préjudiciable, que celle qui nous prive de la bienveillance d’un si grand roi ?
Cinquième discours La médisance corrige nos mœurs
Ce philosophe qui a roulé sa vie dans un tonneau et qui portait sa maison quand il changeait de place, dit qu’un homme a besoin d’un bon ami ou d’un cruel ennemi, parce que les conseils de l’un persuadent la vertu et les reproches de l’autre apprennent la prudence. Nous désirons, par inclination naturelle, d’agréer à ceux qui nous chérissent, ou pour nous maintenir dans leur estime ou pour payer leur affection ; et rien ne sollicite plus notre étude que le soin de paraître autres qu’un jaloux ne nous représente, afin de nous venger et de le confondre. Un mot qui se dit à mauvais dessein a souvent un très bon effet, et tel nous retire par sa détraction d’un précipice où il nous prétendait pousser par sa raillerie. Je sais qu’une intention malicieuse ne doit rien emporter sur notre gratitude ; mais je n’ignore pas aussi que les meilleures volontés travaillent quelquefois plus inutilement pour nous que la haine. De sorte que, si nous ne pouvons remercier la médisance, il faut du moins la souffrir, puisque ses heureux effets excusent parfois sa malice.
Philippe protestait avoir une sensible obligation aux orateurs d’Athènes de ce que leur calomnie le pouvait faire homme de 37bien. Et comme quelqu’un de ses courtisans l’eut assuré que Nicanor tenait beaucoup de mauvais discours contre sa réputation, ce brave prince lui fit cette généreuse réponse : Nicanor est homme de mérite, il vaut mieux voir si la faute ne vient point de nous, et chercher plutôt en ses paroles des motifs de vertu que des prétextes de vengeance. C’était véritablement user de la malice des autres avec avantage, et faire du profit de ce qui ne fait pour l’ordinaire que des querelles.
Le sage dans les Proverbes compare la correction à ces pendants d’oreille dont les femmes ne font pas la moindre de leurs vanités. Cet agréable bruit et cette douce musique que les perles ou les diamants font à l’oreille des dames, et qui leur sert de motif de s’en charger (comme quelques-uns le pensent), n’a rien de plus charmant qu’un avis qui nous instruit ou nous corrige. L’or et ses brillants ne parent que le corps ; mais un salutaire reproche peut orner une âme docile aux bons conseils et jalouse de sa perfection. Il importe peu que ceux qui parlent de nos défauts aient dessein de profiter ou de nuire, pourvu qu’ils nous rendent meilleurs : notre seule obligation est de recevoir la censure, et non pas de la régler. Cette eau qui coule de la gueule d’un lion ou de la bouche d’un satyre ne perd rien de ses qualités pour avoir des canaux si difformes : leur mine contrefaite et hideuse ne trouble que les enfants, les hommes s’en approchent avec avantage et sans crainte. Il faut manquer de raison pour mépriser un avertissement salutaire parce qu’il vient d’une personne ennemie.
On ne peut nier que la médisance d’un envieux ne soit souvent utile à la vertu. Saint Augustin attribue la conversion de 38sa mère au reproche d’une servante indiscrète. Bien davantage, il arrive ordinairement que de ces deux motifs qui nous poussent au bien, le blâme et la louange, le moins honorable est le plus fort : tel sera insensible à tous les attraits de la gloire, qui se rendra sans résistance aux appréhensions de la honte. J’estime que ce mouvement vient en nous du même principe qui nous imprime plus d’appréhension pour la peine que d’amour pour la récompense ; et ce principe est tellement dans les inclinations de tous les animaux que ceux mêmes qui manquent de discours ne sont pas exempts de son impression. Un cheval s’anime et conçoit une généreuse fougue lorsque son écuyer le flatte et le caresse ; mais certes, il ne fait que ronfler et hennir si le genou ne le presse et l’éperon ne le touche. On se pique plus aisément de n’être pas laid qu’on n’affecte d’être beau, parce qu’on craint plus l’aversion qu’on ne désire l’amour. Aussi voit-on beaucoup de personnes qui souffrent volontiers qu’on ne leur fasse aucune part de louange, pourvu qu’on les laisse sans blâme. Peut-être que cela vient pareillement de ce que le reproche cause, avec la confusion des actions lâches, un déplaisir qui les châtie, comme les applaudissements produisent la joie des belles et des illustres qui les couronne. Que s’il est ainsi, la douleur donnant de plus vives atteintes à l’homme que la joie, qui ne voit qu’il est plus naturel de se rendre au blâme qu’à la louange ? Et partant, qu’une personne qui médit de nous a plus de pouvoir pour nous retirer du vice que celle qui n’a que des caresses et des éloges. Je veux bien que ce motif soit moins noble, pourvu 39qu’on m’accorde qu’il est plus puissant et plus efficace.
Voilà ce qui oblige la même Providence, qui fait un paradis dans le Ciel, de creuser un enfer au centre de la terre, et de proposer des peines et des horreurs après avoir promis des plaisirs et de la gloire : ceux qui n’ont pas le cœur assez bien né pour aimer la récompense sont assez timides pour craindre les supplices. Je puis ajouter à ce raisonnement que la détraction nous met en défense à mesure qu’elle nous attaque ; et comme il est naturel de vouloir retenir ce qu’on nous veut ôter, il arrive que, par la bonne vie, l’homme tâche de conserver la vertu qu’on prétend lui ravir par la détraction. On ne doit pas oublier une raison qui, pour être plus délicate, ne laisse pas d’être solide : celui qui se sent attaqué de la médisance n’a point de plus prompte passion que le désir de la repousser ; ce n’est donc pas de merveille si, pour paraître innocent, il s’efforce d’être vertueux. On ne saurait mieux détromper le monde de la mauvaise impression qu’il a de nous qu’en lui faisant voir dans nos mœurs et dans nos déportements le reproche de ce que la langue y attache. Il n’est pas aisé de faire repentir un détracteur ni de l’obliger à se dédire ; mais il est en notre pouvoir de nous corriger et de bien vivre. Encore est-on aidé dans cette généreuse résolution par l’inclination secrète que nous avons à la vengeance : on triomphe de son ennemi quand on triomphe de son vice. Y a-t-il rien de plus doux et de moins injuste que de permettre à un innocent, ou de fait ou de droit (je veux dire à une personne dont le crime est ou faux, ou inconnu), de montrer que son médisant est menteur ? Cette vengeance me paraît équitable, et quoiqu’elle soit infâme à 40celui qui offense, elle est juste et glorieuse à celui qui ressent son offense.
Je laisse les autres causes de cet heureux effet pour en produire l’exemple et faire voir à l’œil ce que j’ai tâché de montrer à la raison. Entre les illustres de cette province qu’on nomme la petite Bretagne, à la différence de celle qui n’est pourtant que sa fille, on ne peut refuser une bonne place à Pierre Abailard, puisque ceux qui sont sans jalousie lui donnent même un rang honorable parmi les plus grands hommes de l’univers. Ce jeune gentilhomme naquit à Palais, village assis sur la Loire et distant de quatre lieues de Nantes. Après que son père et sa mère eurent fait élever leurs enfants, ils quittèrent leur maison pour entrer en celle de Dieu, et vivre sous l’obéissance d’autrui après avoir commandé aux autres. Abailard qui, par la mort de son aîné et les vœux de ses parents, demeurait seigneur d’un riche héritage, le céda bientôt à ses cadets, sur cette persuasion que son esprit était trop noble pour tenir, pour si peu que ce fût, à la terre.
Paris, qui a toujours été le beau et le grand théâtre du mérite, lui promettait beaucoup de gloire s’il voulait prendre un peu de peine, ou, pour mieux dire, s’il voulait seulement donner le loisir aux sciences de se montrer à son esprit. C’est ainsi qu’il faut parler pour faire concevoir cette prodigieuse facilité avec laquelle il pénétra les plus profonds mystères de la philosophie et des mathématiques, voire même de cette partie qui en instruit moins qu’elle n’en désespère. Ses maîtres furent bientôt ses écoliers, puisque cette grande cité vit avec étonnement que ceux qui l’avaient reçu dans leurs écoles passèrent en la sienne pour se détromper 41des erreurs qu’ils lui avaient apprises. Ce Guillaume de Paris, qui fut depuis évêque de Châlons en Champagne, n’eut point de honte de changer une de ses opinions sur les raisons de son disciple ; Anselme de Laon, qui lui donna les premières leçons de la théologie, n’attendit pas longtemps à les prendre d’Abailard. On dit que c’est de ce grand homme que nous tenons cette méthode à qui tous les scolastiques, après saint Thomas, ont depuis tant déféré. Ce fut pareillement notre Pierre (comme Aventin le remarque) qui partagea la philosophie en deux parties, introduisant la fameuse distinction des nominaux et des réels. Je n’ignore pas que Rozelin, son premier maître, breton de naissance et de profession chanoine de Cominge, avait donné commencement à cette nouvelle secte ; mais certes, il faut avouer que ce fut son écolier qui la mit tout seul en vogue. Les jurisconsultes reconnaissent qu’Abailard n’ignorait aucune loi, à la réserve de celle qui lui fit dire : Je ne sais (comme Accurse l’a écrit). Ses ennemis même l’avaient en telle estime qu’ils ne croyaient pas qu’il y eût aucun secret, assez profondément caché dans les abîmes ou relevé sur le Ciel, qui ne fût de sa connaissance.
Tous ces avantages d’esprit se trouvant dans un corps bien fait, et conjoints à une humeur extrêmement agréable, ne manquèrent pas de lui concilier l’amour et l’admiration de tout le monde. Mais ces applaudissements ne faillirent pas aussi de lui accueillir la haine d’un grand nombre d’envieux : la nouveauté de tant de riches inventions le rendit suspect d’hérésie, les mots auxquels il avait donné tant de crédit le firent passer pour Sabellien. On le persécuta jusqu’à le contraindre de 42se cacher dans un désert de la Champagne, où sa réputation attira bientôt les curieux non seulement de la France, mais encore de l’Espagne.
Je ne puis dissimuler une tache dont il souilla son nom : Fulbert, chanoine de Paris, l’ayant reçu dans sa maison pour instruire sa nièce, que l’histoire produit pour le miracle de son siècle, lui donna l’occasion de sa ruine. Héloïse devint tellement son idolâtre que l’amour de son esprit passa jusqu’à son corps. Dirai-je que leur trop libre conversation fut la cause de leur désastre, ou bien l’occasion de leur bonheur, puisque leur péché ne se put réparer que par un mariage qui prit bientôt fin par l’entrée de son Héloïse en religion, et par ce funeste accident que la haine secrète de Fulbert lui gardait depuis son alliance ? Jamais ce mauvais oncle ne se put contenter jusqu’à ce qu’il le vît châtié dans la même partie qui lui avait causé de l’opprobre. Pauvre Abailard ! La honte que tu souffres de ta peine fait bien connaître que tu as un Dieu qui sait humilier l’orgueil et punir le péché. Cette réprimande mérite pourtant tout respect, puisqu’elle te pousse dans le port de la religion. Ce fut cette célèbre abbaye qui conserve les reliques de nos rois qui profita du désastre de ce grand homme, et qui lui rendit de l’honneur, jusqu’à ce qu’il se fût trop expliqué sur le sentiment des deux saints Denis.
Certes, si ce grand personnage fût né en notre siècle, il y eût peut-être trouvé d’aussi grands partisans qu’il rencontra de cruels persécuteurs dans le sien. Aussitôt qu’on lui eut lancé la première pierre, les rivaux crurent avoir mainlevée pour le lapider : on déchira sa réputation, on le traita dans les assemblées, on le jeta dans le cachot, on le 43contraignit d’aller en exil. Pour donner du mérite aux outrages qu’on lui faisait, l’artifice de ses ennemis le noircit tellement à saint Bernard et Pierre de Cluny que, sous ce déguisement, ils le persécutèrent à outrance. Le comble de ses disgrâces fut de voir Héloïse, que la sainteté de vie plutôt que le nœud de leur alliance lui rendait vénérable, contrainte, après avoir été jetée hors d’Argenteuil, de courir la France pour y chercher un asile à leurs communes misères. Ce fut la première solitude de Champagne, sur le bord de la Seine, qui eut la gloire de posséder ces illustres bannis, et qui, pour une légère consolation qu’elle procurait à leur ennui, se vit changée en un monastère qui porte depuis le nom de Paraclet.
Je ne dis rien de ce qu’il souffrit étant chanoine de Sens, je laisse les attentats et le poison qui choquèrent sa vie étant abbé de Ruys en sa propre patrie. Le grand martyre de sa vie fut de se voir décrié pour hérétique par ses ennemis, auxquels il n’avait jamais fait d’autre mal que d’être leur maître. Mais la plus sensible de ses infortunes fut de voir que saint Bernard, qui passait pour l’arbitre de toutes les difficultés de l’univers, prononçait contre son innocence sur le seul rapport d’autrui. Il appela néanmoins de sa sentence, aussi bien que de celle du synode de Sens, à celui qui doit être le dernier juge de l’Église. Ce coup fut néanmoins la cause de son bonheur : car, s’étant mis au chemin de Rome, il visita Pierre le Vénérable chez lui, qui reconnut son innocence et le réconcilia avec saint Bernard par l’entremise de son général. Ce fut en la compagnie de ce saint abbé qu’il passa le reste de ses jours dans une vie si exacte et si réglée qu’il a mérité 44d’excellents éloges de sa plume. Il mourut à Saint-Marcel, près de Chalon-sur-Saône, d’où son corps fut transporté au Paraclet.
Je sais qu’il n’y a que trop de personnes qui tremblent encore au nom d’Abailard ; je sais qu’il y a des écrivains qui lui ont fait dire d’étranges sottises pour le rendre ridicule, et qu’auprès des ignorants ce serait se rendre suspect d’hérésie d’assurer que ce grand homme n’en fut pas souillé. Mais je sais aussi que ces âmes scrupuleuses n’ont pas lu Pierre, abbé de Cluny, Othon de Freisingen, et plus de cent auteurs qui ont autant loué sa religion qu’ils ont admiré sa doctrine. Je sais qu’ils n’ont pas consulté le grand annaliste de l’Église, qui n’a garde de le mettre en enfer ; je sais qu’ils ne croiront pas cette vénérable Sorbonne qui, depuis quelques années, après un rigoureux examen de ses écrits, ne les juge pas indignes de paraître. Que si elle le reprend de quelques hardiesses, elle ne le blâme d’aucune hérésie. Je sais qu’ils ne croiront pas le même Abailard, qui dit tout le contraire des erreurs qu’on impose à sa plume, et qui ne mériterait pas l’infâme titre qu’on lui donne, quand il aurait bronché par malheur, parce qu’il s’est relevé avec gloire. Qu’on juge de son courage et de sa croyance par la soumission qu’il rendit au synode de Soissons, où, sans repartir un seul mot, il jeta dans le feu un livre où Albéric de Rheims et Lotulfe Lombard, ses envieux, ne purent trouver une parole coupable, et qui avait le saint évêque Gaufrid de Chartres pour défenseur. Qu’on juge de sa vertu par le glorieux nom de saint dont tant de célèbres auteurs l’honorent.
Je ne veux pas assurer, sur le rapport de la chronique de Tours, que beaucoup d’années 45après sa mort, comme on eut ouvert son tombeau pour y descendre le corps de la sainte abbesse son épouse, il tendit les bras pour la recevoir. Tout ce qui me reste à dire, c’est que lui-même avoue dans son apologie que la vertu lui vint de la malice des langues ; et tout ce que je dois souhaiter, c’est que ceux qui le blâment sans connaissance de cause l’imitent avec courage.
Sixième discours La calomnie humilie l’homme
Plus nous recevons d’honneur, moins nous conservons de modestie : pour l’ordinaire, ceux qui nous donnent de la louange nous ôtent l’humilité. De toutes les passions de l’homme, il n’en est point de plus puissante que celle qui poursuit la gloire. Tous les mouvements qui troublent notre repos, et qui nous retirent d’une oisiveté plus innocente que notre action, cessent ou par respect ou par violence, ou par le désir de se mettre en crédit et d’acquérir de l’estime. C’est cette amour qui triomphe de toutes les autres, qui fonde et appuie son intérêt sur le débris et dans la ruine de tout ce que la nature chérit. L’homme ressent un appétit pour les biens et le plaisir qui ne se contente jamais : ce qui le nourrit l’enflamme ; mais il faut avouer qu’il a une faim secrète qui dérègle bien plus dangereusement son âme. Il n’est point de volupté ni d’avarice qui ne cède à l’ambition : la beauté n’a plus d’éclat, ni les richesses de prix, quand elle nous promet la faveur. On voit tous les jours des courages attachés, ou plutôt ensevelis dans la chair, qui se ressuscitent eux-mêmes aussitôt qu’un peu de gloire se montre. Les plus fortes chaînes ne sont pas pour arrêter 46ou affaiblir leur mouvement, mais bien pour déclarer leur pouvoir.
J’avoue bien que ce transport est quelquefois raisonnable, et que ceux qui méditent de grandes actions n’en regardent pas toujours le seul éclat et la pompe. Un bon cœur ne s’attache jamais à l’extérieur de la vertu : il sait que l’or confondu avec sa minière, la perle cachée dans sa conque et le diamant vêtu de sa crasse possèdent tout leur prix, quoiqu’ils n’aient rien de leur lustre. Mais combien voit-on de ces belles âmes qui sachent aimer si judicieusement, qu’elles ne s’arrêtent point à l’habit et aux ornements du bien ? Comme nous voyons parfois que l’œil se laisse tromper, et qu’il s’amuse plutôt au fard d’un visage qu’à la beauté, il arrive de même qu’un cœur se pique plus vivement de ce qui pare la vertu que de ce qui fait sa valeur et son mérite. Voilà ce qui nous donne de si puissantes inclinations à l’estime, aux applaudissements et aux louanges ; voilà ce qui rend le mensonge même agréable lorsqu’il paraît avantageux : en un mot, voilà ce qui ruine l’innocence, quoiqu’il semble la soutenir.
Il est vrai que la bonne opinion des hommes et les éloges qui nous en viennent servent quelquefois à nous faire bons. Un esprit paresseux et languissant se peut réveiller au bruit de la renommée, et s’exciter au bien par les hommages et l’approbation qu’on lui défère. On ne saurait le nier, la louange sert d’aliment à la vertu ; mais certes, c’est aussi quelquefois son poison : elle la tue bien plus souvent qu’elle ne la nourrit. Il semble que les hommes n’élèvent jamais la sainteté que pour la précipiter, et qu’ils la portent seulement au Ciel pour lui faire voir et craindre des abîmes. Je ne veux pas blâmer de 47trahison tous ceux qui nous font des panégyriques ; j’ose dire néanmoins que, pour l’ordinaire, le mérite n’a point de plus dangereux ennemi qu’un favorable orateur. C’est sa bouche qui répand la bonne odeur d’une bonne action, mais c’est elle qui la dissipe ; c’est elle qui lui brûle quelques grains d’encens, mais c’est elle qui lui fait beaucoup de fumée. Un cœur qui s’épanouit avec complaisance et qui s’ouvre aisément aux cajoleries d’une langue, perd ou diminue beaucoup plus souvent sa vigueur qu’il n’acquiert et n’augmente sa force.
Platon compare la louange à la pluie : il n’est pas si facile de trouver les endroits de leur rapport ; de moi, j’estime que son sentiment se doit expliquer en cette sorte. La pluie n’est jamais bonne aux blés ni aux autres fruits de la terre qu’au temps de leur enfance et lorsqu’ils sont petits : l’humeur qui les abreuve peut lors les nourrir et les faire croître ; depuis qu’ils ont toute leur grandeur et leur corps, l’air ne les saurait mouiller sans les corrompre et les pourrir. Il est certain que la louange ne peut nuire aux enfants, parce que, leur raison n’étant pas encore assez fine pour faire des réflexions sur la gloire, elle se laisse porter avec douceur aux objets qu’elle en croit simplement le motif. Mais quand un homme est dans la maturité de son âge et que son esprit est tout fait, on ne peut, sans hasarder son mérite, donner des louanges à sa vertu. Ceux qui lui dressent des trophées lui plantent des pierres d’achoppement ; et parfois, tel croit donner des éloges au bien, qui met d’inévitables et de dangereux pièges à l’innocence. Nous avons tous les jours des exemples qui nous font voir que des personnes d’un grand mérite le perdent 48tout pour trouver trop d’applaudissements et de cajolerie. Ce sont des Antées qui vivent à terre et dans la poussière ; mais aussitôt qu’Hercule, qui n’est rien que la gloire comme son nom le porte, les élève dans l’air, ils y étouffent et y crèvent. Il n’y a donc rien de plus contraire quelquefois à la vertu que la trop grande estime qu’on en fait ; et bien souvent, personne ne nous offense plus cruellement que ceux qui nous louent.
Que si la louange est la plus capitale ennemie de l’humilité, je maintiens que rien ne lui est plus favorable que la médisance. La raison des contraires est toujours bonne, et partant elle ne saurait être mauvaise en ce sujet. Rien n’expose tant notre modestie que ces paroles charmantes qui semblent vouloir rendre un juste tribut aux bonnes qualités : le cœur se rend sans combat et sans résistance à l’ennemi qui ne lui jette que des fleurs. Tout au contraire, lorsqu’un ennemi ou un jaloux persécute notre réputation, il faut que nous rentrions dans nous-mêmes et que nous reconnaissions ce que nous sommes. Il faut être fort spirituel et dépris de la matière pour s’abaisser quand quelqu’un publie les bonnes parties que nous croyons avoir ; mais certes, il faut être stupide pour être orgueilleux lorsqu’on nous découvre nos misères. Souvent notre propre conscience nous justifie des blâmes qu’on nous impose, et nous soutient contre les attaques de la détraction : cela n’empêche pourtant pas que nous ne soyons extrêmement confus de nous voir si mal peints et tellement noircis dans l’imagination de ceux à qui nous ne saurions ôter la liberté d’être nos juges. L’opinion d’autrui nous met en défiance de notre mérite, et nous oblige 49de tenir notre propre jugement suspect quand on nous conteste un bien que nous croyons posséder.
Nous avons quelque crainte d’offenser le jugement des autres s’il est avantageux à notre estime : l’amour-propre défend volontiers une erreur qui lui est favorable. Il use même d’imposture sur notre esprit, nous persuadant, si nous avons mauvaise opinion de nous-mêmes, que nous sommes ennemis de la vérité et que nous haïssons la vertu. Mais quand une personne sait qu’on parle de sa vie et qu’il s’en faut bien que tout le monde l’admire, elle commence de corriger ces magnifiques sentiments qu’elle avait de sa propre excellence. Elle revient de cet éblouissement qui lui avait ôté la raison, et commence de reporter un peu ses yeux sur un objet qui commence de lui paraître. Il arrive trop souvent qu’un homme qui n’aurait jamais de vanité, si l’on se pouvait taire de son mérite, devient orgueilleux au moindre mot de ses louanges. Tout le contraire se remarque en la plupart de ceux qui s’humilient : la première pensée modeste de leur esprit vient de l’insolence d’une mauvaise bouche.
La grande réputation est un nuage qui nous cache à nous-mêmes, ou, si vous l’aimez mieux, une lumière qui nous éblouit et qui nous empêche de nous voir. Il faut que la médisance dissipe ce brouillard si c’est un orage, et amortisse ce trop grand éclat si c’est une ombre. Personne ne peut nier que la détraction ne nous ôte la vanité, s’il veut considérer qu’elle ruine l’appui de l’orgueil. N’est-ce pas l’estime et les applaudissements d’autrui qui soutiennent dans notre esprit la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes ? La réputation est un bien que nous avons chez nos 50voisins : nous sommes autant riches qu’ils veulent, et notre bonheur dépend en cela, pour l’ordinaire, beaucoup plus de leur erreur que de notre mérite. Il n’y a que la langue d’un ennemi qui nous guérisse de l’enflure que cette possession causait en nous, découvrant à ceux qui se trompent en notre faveur que, pour nous faire justice, il faut changer de sentiment. Ce n’est pas mon dessein de faire passer toutes les médisances pour véritables parce qu’elles nous peuvent être utiles : supposant même qu’elles dégénèrent de la condition des vérités odieuses à la malice du mensonge agréable, je ne quitte pas cette pensée qu’il n’est rien de plus puissant pour nous humilier.
Saint Augustin assure que plus on estime et loue notre vertu, et plus on hasarde notre modestie : c’est l’exposer que de discourir hautement en notre faveur, et appeler les voleurs que de leur dire que nous sommes riches. Par une raison toute opposée, plus on nous blâme, plus on assure notre humilité : quiconque nous fait injure nous rend un bon office, puisqu’en nous abaissant, il nous met en un lieu d’où nous ne pouvons tomber. On dit que le paon entre en vanité lorsqu’il contemple les émeraudes de sa queue, et qu’il n’y a rien qui fasse plier une si pompeuse vanité que d’abaisser les yeux sur la crasse et les ordures de ses pieds. Nous tenons quelque chose de cet oiseau : si nous arrêtons notre vue sur l’éclat que nous avons au-dehors et à cette belle peinture qui nous marque agréablement dans l’esprit des hommes, il est malaisé d’être modestes ; mais à même que nous tournons les yeux sur ce que la détraction découvre de laid, ou salit elle-même en notre vie, nous réprimons cette complaisance 51qui nous faisait évanouir.
David rend des grâces immortelles à Dieu de ce qu’il l’a humilié, protestant que l’un de ses plus grands biens lui vient de son abaissement. Il ne faut pas croire que ce grand roi ne compte que les persécutions de son beau-père entre les bienfaits de sa bonté : la langue de Séméi lui avait fait de plus cruelles plaies que la lance de Saül. Nous devons tous les biens qui nous viennent de l’humilité à la médisance : quoique son dessein soit plutôt de nous nuire que de nous profiter, nous devons au moins être sans aversion si nous sommes sans gratitude. La rhubarbe et le séné nous purgent de nos mauvaises humeurs sans les connaître, ni les attaquer avec dessein de nous guérir : ayons au moins la même indifférence pour ce qui purge notre âme que pour ce qui soulage notre corps. N’en demeurons pas là, remercions intérieurement tous ceux qui contribuent à la guérison de notre esprit.
Ce n’est pas un petit mal que la superbe, ni un médiocre bien que l’humilité : il est pourtant vrai que le médisant nous guérit de ce vice et nous donne l’occasion de cette vertu. Ceux qui s’amusent à faire des apologies aux hommes seraient bien plus sages de faire des confessions à Dieu : ce dessein serait généreux et sa pratique profitable. Il n’est rien où notre industrie réussisse moins qu’à vouloir détromper les hommes : on y travaille avec ardeur, mais ce n’est pas toujours avec succès. Depuis qu’une personne s’est imprimée d’une fausse opinion au désavantage d’un autre, elle se pique plus de la retenir qu’elle ne se dispose de l’effacer. Pourquoi le sage ne mépriserait-il pas d’entreprendre une chose qui lui est impossible, pour acquérir une vertu qui vaut mieux que 52toute la réputation du monde ?
Septième discours La médisance rend ceux qu’elle attaque illustres
Vasconcellos écrit dans son histoire de Portugal qu’aussitôt que Béatrix, sœur du bienheureux Amédée de Silva et du comte de Portalègre, eut rendu l’âme, il parut une étoile d’or gravée sur son front. Cette sainte fille avait été l’un des pitoyables objets de la calomnie tandis qu’elle vivait : sa rare beauté fit douter trop légèrement de sa pudeur. Le mauvais accord qui se trouve trop souvent entre ces deux riches qualités fut le principal fondement de l’ombrage que l’on conçut de sa vie. Parce qu’elle était belle, on crut qu’elle n’était pas vertueuse ; et même l’on appréhenda que ces déshonnêtes faveurs n’eussent mis en querelle le cœur de Jean, roi de Castille, où elle avait suivi Isabelle de Portugal sa maîtresse. La prison de quelques mois fut un loisir que Dieu pratiqua à cette innocente Vierge pour concevoir l’ordre de l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu ; mais cet astre ne parut pour faire éclater son innocence qu’après sa mort, puisque Béatrix demeura cachée sous un voile l’espace de quarante ans.
Cet accident peut persuader que Dieu n’a pas moins de plaisir de voir les éclipses de la terre que nous en avons de regarder celles du Ciel, et qu’une vertu cachée mérite autant d’admiration qu’un soleil ou un astre obscurci. Il est pourtant vrai qu’il n’attend pas toujours la mort de ses bons et fidèles serviteurs pour justifier leur innocence : dès cette vie même, l’on voit souvent que ce qui tâche de l’éteindre la fait reluire. Combien y avait-il 53de personnes inconnues dans le monde si la médisance ne les faisait connaître ? Combien est-il de vertus qui tirent leur plus haut lustre de l’ombrage que la malice leur donne !
Je ne prends pas la gloire et l’éclat de l’innocence calomniée du courage qu’il y a d’entreprendre de louables actions et de souffrir d’indignes paroles. Antisthène met le degré héroïque de la vertu et le haut point de la royauté à faire du bien et recevoir des injures : on ne peut nier que l’innocence ne tire du lustre de ce côté-là ; néanmoins, je ne prétends pas m’y arrêter. Je sais que le médisant sert pour l’ordinaire aux gens de bien comme ceux qui mouchent une chandelle, qu’il est difficile de toucher sans se brûler ou se noircir, quoiqu’on la fasse luire. La détraction est à l’innocence une salutaire antipéristase : plus elle la presse, plus elle a de vigueur ; c’est un burin qui ne touche l’or que pour lui ôter la crasse. Mais je laisse toutes ces considérations pour en toucher une qui peut sembler paradoxe.
Louis XII, un de nos meilleurs rois, choisit pour devise une coupe d’or parmi des brouillards, avec cette devise : Inter eclipses exorior. Voilà proprement la devise d’une personne qui souffre la médisance, et la plus nette expression de ces mots du onzième chapitre de Job : Sur le soir la lumière commencera de poindre. Ce n’est pas de merveille que l’air soit plein de jour lorsque le soleil règne sur notre horizon ; mais certes, il y aurait du prodige si le vespre, qui fait le commencement de la nuit, redoublait ses lumières. Un tel miracle ne peut appartenir qu’à la vertu, dont les célestes rayons ne luisent jamais plus nettement que lorsque la médisance s’efforce de tenir son éclat. L’honneur est le rayon 54de la vertu : plus il s’éloigne de son principe, plus il s’affaiblit ; au contraire, si les applaudissements extérieurs ne l’étendent pas, il se redouble dans soi-même, éclairant d’autant plus celui qui le possède, que moins il le dissipe par la louange.
Platon donnait un préservatif contre les mauvaises langues qui m’a toujours semblé pire pour ceux qui s’en servent que le mal dont il promet de guérir : Veux-tu n’être point sujet à l’envie du calomniateur, sois misérable, sois Thersite, ou quelque chose de plus infâme.
À n’en point mentir, rien n’est moins exposé à la médisance, ni plus assuré contre ses attaques, qu’un homme qui traîne dans l’abjection : il n’y a que la trop grande clarté qui fait mal aux yeux faibles et languissants. Tout le monde n’est pas de même humeur ; mais, pour moi, je n’entends jamais parler mal d’autrui que je ne dise au fond de mon cœur : un tel, ou une telle a beaucoup de mérite puisque la calomnie les attaque. Le blâme qu’on donne aux absents passe, dans l’esprit de tous les sages, pour un excessif éloge de leur vertu. Quand un ennemi ou un jaloux s’efforce de décrier une personne, il avoue qu’elle passe la réputation, puisqu’il prétend la lui ôter. La réputation se fonde sur les louables qualités et dans le bien dont celui qui attaque l’innocence de quelqu’un la découvre : s’il la découvre, il la publie ; s’il la publie, il la loue ; et par la louange, il la met davantage en crédit. Voilà ce qui doit obliger ceux de qui la médisance ose parler à prendre garde à la vanité, et parer aux surprises de la complaisance qui ruine ou diminue notre mérite.
Nous voyons assez souvent que les biens de l’esprit, et particulièrement la renommée, ne 55sont pas mieux dispensés que les trésors de la fortune : les personnes qui les méritent le moins les possèdent. Ceux qui s’estiment beaucoup, et qui pensent avoir de grandes parties, louent aussi volontiers les vertus médiocres qu’ils déguisent malicieusement les éminentes : le motif qui les rend si libéraux, c’est que par la réflexion ils se persuadent qu’on leur rendra beaucoup plus qu’ils ne donnent, puisque leur mérite est tout autre que celui qu’ils publient. Au contraire, cet autre silence qui retient la louange d’autrui, ou cette malice qui déguise la vertu, croit s’épargner la réputation qu’elle ne donne pas aux autres. En quelle façon l’envie pourrait-elle mieux déclarer l’excellence d’une extraordinaire vertu qu’en se taisant ? Ou bien quel artifice saurait-elle employer avec plus de succès pour en produire l’éclat, que de tâcher de l’obscurcir ?
On peut dire qu’il n’arrive que trop souvent que ceux qui écoutent la détraction la croient, et partant qu’elle rend infâmes ceux qu’elle noircit, au lieu de les faire paraître. Je ne veux point faire le sophiste ; mais je maintiens que la médisance ne saurait imposer qu’aux personnes indiscrètes. Qu’importe à un homme de bien d’être en mauvaise opinion dans l’esprit des méchants ou des sots ? Bien davantage, j’estime qu’il y a de la honte à recevoir des louanges et de l’approbation d’un vicieux et d’un stupide, et que c’est assez, pour mettre un homme de bien dans un violent soupçon de vice, de savoir qu’un vicieux le favorise. La louange d’une bouche criminelle est reprochable à celui qui la souffre, d’autant que l’on croit aisément que la ressemblance, qui est la mère de l’amour, l’est 56pareillement de cette estime. Que si l’approbation d’un méchant peut faire douter de l’innocence de ceux qu’elle semble honorer, il n’y a point de doute que son blâme ne serve d’éloge à la vertu.
Mais pour venir à la principale raison qui montre que la détraction augmente notre gloire : n’est-il pas vrai que l’homme n’en saurait posséder de plus illustre que de se voir par son moyen en crédit parmi les personnes de mérite ? Le calomniateur n’oblige pas peu la vertu d’empêcher que la cajolerie ne récompense son prix, en lui ôtant le goût de ces vaines douceurs dont la complaisance est si libérale : c’est mettre l’innocence dans un droit bien liquide des louanges et de l’applaudissement des sages et des bons, de n’en point recevoir des fous ni des vicieux. Je ne sais comment il arrive que la bouche d’un impie souille le mérite d’un homme de bien, et que de mettre sa réputation dans son esprit c’est la jeter en un lieu sale. Donc il y a de l’avantage d’être blâmé d’un méchant, puisque son reproche sert d’éloge à la vertu, et que son approbation fait douter de son mérite. Donc la médisance nous rend illustres, puisqu’elle donne sujet de reconnaître notre vie par la curieuse recherche d’un examen qui ne doute que pour s’assurer.
Jamais les hommes ne regardent avec plus d’attention le soleil que lorsqu’une nuée prétend de l’obscurcir : ce qui le cache le montre. On croirait qu’il use de l’artifice de ces femmes qui relèvent l’éclat de leur teint par l’obscurité du crêpe dont elles semblent le vouloir amortir. On ne saurait même contredire que la détraction ne donne quelquefois sujet de penser que nous possédons des vertus que nous n’avons 57pas, de même que ces noirceurs qui paraissent dans les astres font croire à quelques-uns qu’il y a des mondes dans leurs globes plus beaux et plus riches que le nôtre. Et partant, une personne de mérite ne doit pas peu à la calomnie de mettre des taches dans sa renommée qui animent son lustre par leur opposition, et de donner des voiles à la vertu qui la font paraître plus sûrement et davantage.
Sans doute c’est beaucoup de posséder une bonne place dans l’estime des gens de bien ; mais il y a beaucoup plus de gloire d’être de leur illustre nombre : la médisance nous rend ce bon office, nous agrégeant aux plus saintes âmes que la malice n’a pas épargnées. Et certes, si le détracteur ne faisait point d’autre bien que de nous mettre en estime parmi les bons, il n’y aurait pas de quoi nous consoler suffisamment de sa malice : au moins faut-il avouer que le motif qui nous viendrait de cette considération n’aurait pas cette pureté qui toute seule doit agir sur une âme généreuse. Ce qui peut résoudre la vertu sur l’injustice d’une mauvaise langue, c’est que moins nous paraissons aux hommes, et plus nous sommes connus de Dieu. On dit que la lune n’éclate jamais à la terre qu’elle ne soit obscure pour le Ciel, et tout au contraire que cette noirceur qui l’obscurcit pour nous redouble ses rayons pour ceux qui la regardent d’en haut. Voilà ce qui pour l’ordinaire arrive à l’innocence : si son éclat brille aux yeux des hommes, il languit à ceux de Dieu, soit que leur complaisance l’étouffe, soit que ses regards s’en détournent. Il y a cette différence entre l’estime de Dieu et l’estime des hommes, que celle-là croît toujours de mérite, qui est le fondement, 58et que celle-ci le diminue trop souvent. Peut-être que cela vient de ce que la bonté de notre souverain Monarque se croit obligée de protéger une vertu qui n’a point d’autre prétention que de lui plaire, et que le mépris qu’elle fait du jugement des créatures l’engage à considérer ceux qui ne font cas que de son approbation.
Sans doute David avait bien pénétré cette raison lorsqu’il allègue, pour toute raison de la défense qu’il attend de lui et des applaudissements qu’il en désire, que les méchants ont attaqué sa renommée : Mon Dieu, ne refusez pas à ma vertu la louange qu’elle mérite, parce que la bouche du pécheur et de l’hypocrite s’est ouverte pour me salir de son ordure.
Qui ne souhaiterait volontiers de n’être pas vu des hommes pour être connu de Dieu ? Qui ne renonce volontiers à cet éclat que la louange humaine dissipe, pour posséder cette lumière invisible que la divine augmente ? C’est assez à un homme courageux de savoir que le Ciel prise sa vertu pour l’obliger au mépris de ce vain lustre que lui donnent les éloges des hommes.
Néanmoins, à considérer la chose comme il faut, on reconnaîtra que l’obscurité de la calomnie est un voile dont la Providence se sert pour défendre notre vertu, et qu’il ne la cache pendant peu de jours que pour la faire voir dans le cours de beaucoup de siècles : sans préjudice on ignore le mérite de son innocence, mais ce n’est pas sans danger qu’on le connaît. Qui serait délicat pour trouver mauvais d’avoir un curateur qui ne cherche dans notre déguisement que d’assurer notre personne ? Qui serait assez ingrat pour ne pas aimer une bonté qui s’intéresse si fort dans nos avantages qu’elle 59les étudie avec soin ? Je sais bien qu’il y a des innocences qui triomphent déjà dans le Ciel quoiqu’elles soient encore dans l’oppression sur la terre ; mais ce n’est pas ce que Dieu permet le plus souvent. Au contraire, comme j’ai dit, nous voyons que ce déguisement qu’il leur fait souffrir pendant la vie n’est que pour leur donner plus d’éclat après la mort, même aux yeux des hommes de qui nous devons tenir l’approbation pour indifférente. Qui parlerait des Marines et d’un grand nombre de semblables personnes, si Dieu n’eût permis que la calomnie les eût diffamées ? Cette honte dans laquelle il les a fait vivre n’a-t-elle pas été avantageusement réparée par ce grand éclat qu’il leur donne maintenant dans le souvenir de la postérité ? Ceux qui ne connaissent pas le secret de la peinture s’imaginent aisément qu’un peintre gâte son ouvrage quand il le charge de noir et qu’il enfonce les ombres : et néanmoins, ce profond qui semble percer la toile rehausse l’image ; si le point de vue n’était entouré de ces traits rudes et obscurs qui le perdent et l’éclipsent, on ne le verrait pas d’une distance si éloignée.
Huitième discours Rien ne perfectionne davantage la patience que la calomnie
Il n’est pas moins naturel à l’homme de désirer la vengeance de ses injures, que de chérir les commodités de sa vie : le même fondement qui soutient son amour sert d’appui aux plus justes mouvements de sa haine. On n’a pas davantage d’inclination à la recherche de ce qui flatte notre humeur, qu’à la suite de tout ce qui l’irrite, d’autant que l’un et l’autre de ces instincts regarde le repos et les délices 60de celui qui les souffre. Voilà ce qui nous fait comprendre pourquoi la nature, qui a fourni tant d’adresses et d’organes aux animaux pour acquérir leur perfection et leurs contentements, leur a donné des armes pour en défendre la jouissance. Le lion n’a pas plus d’ardeur pour dévorer la proie que pour vaincre son ennemi ; il semble même que la passion le soulève plus puissamment contre ce qui tâche de nous faire du mal, qu’elle ne s’éveille à ce qui nous promet du bien. En voici la raison : il est certain que la joie de nos plaisirs a ses pointes beaucoup moins vives que ne sont pas les aiguillons de la douleur ; et partant, par raison d’intérêt, on a pour le moins autant d’aversion de ce qui nous fâche, que d’ardeur pour les choses qui nous plaisent.
De plus, tout ce que nous possédons avec satisfaction ne regarde que le bien-être de la créature, et le mal que nous souffrons travaille à la ruine de l’être même. Or il n’y a point d’animal, soit que le seul instinct le conduise, soit que le jugement le règle, qui ne choisisse plutôt d’être dans la privation de quelque bien, que de n’être point du tout ; et partant, nous avons plus d’aversion du mal que d’inclination pour le bien. Que si tous les animaux sont dans cette disposition de plutôt fuir ce qui leur nuit que de poursuivre ce qui les chatouille, l’homme ne peut manquer de cette inclination, puisqu’il n’a que de grands maux à souffrir, et de petits contentements à posséder. Toutes les parties de son corps sont sujettes à la douleur, et bien peu sont capables de plaisir. Le sentiment qu’il a du bien n’a presque qu’un moment, celui du mal dure beaucoup d’années. Et si des incommodités du corps nous passons 61à celles de l’âme, il ne faudra point douter que, comme elles privent d’un bien plus précieux, elles causent une douleur plus amère.
Ce raisonnement conclut qu’il n’est rien de plus difficile que de souffrir la médisance, puisque la malice ne prétend rien moins que de nous ravir une des plus riches possessions de l’esprit. Aussi le sage met le haut point de la force à retenir ces saillies qui naissent de l’appétit de la vengeance, protestant que celui qui réprime son courage est plus fort que celui qui dompte les villes ; d’autant que celui qui surmonte un ennemi étranger ne combat que ce qui lui est inférieur, là où celui qui se sait vaincre n’attaque rien qui ne lui soit égal. Encore peut-on dire, s’il est vrai que la victoire de l’âme sur le ressentiment d’une injure n’étant pas l’effet d’une vertu morale, il faut que la grâce du Sauveur travaille, voire même qu’elle fasse miracle. Cassien rapporte que certains idolâtres ayant chargé un bon ermite d’injures et d’opprobres, ils lui demandèrent par raillerie : Eh bien, quelle merveille a fait votre Jésus-Christ ? Ce bon vieillard, sans se troubler de leur insolence ni se rebuter de leurs outrages, repartit froidement : Il a fait que je me moque de vos injures. À vrai dire, c’est un miracle, si l’on veut considérer la violente inclination que nous avons à nous venger. Souffrir, et souffrir dans la réputation, c’est un malheur qui peut arriver aux lâches et aux courageux ; mais souffrir et se taire, c’est un effort qui n’est que des courages héroïques.
Quiconque voudrait obliger un misérable à se taire quand on le contraint de souffrir, il pratiquerait une persécution inconnue aux premiers tyrans de l’innocence. On a bien vu des 62monstres qui ont défendu l’usage des éléments à ceux que leur cruauté attaquait ; mais ils ont toujours permis le remède des larmes et des plaintes. Les pleurs sont un tribut trop légitimement dû aux afflictions pour nous en ôter la liberté. C’est une discrétion à la nature de nous avoir donné des larmes, puisqu’elle nous avait chargés de misères. Cet œil, qui est le miroir sensible et le soleil animé du petit monde, nous a moins été donné pour voir les beautés de l’univers que pour en pleurer les désastres ; et notre bouche nous est beaucoup plus nécessaire pour gémir que pour parler. Et puis, le secours que l’on reçoit des larmes dans une affliction est si innocent, que les plus austères humeurs n’en peuvent blâmer l’usage. Les saints ont pleuré ; bien davantage, les prophètes n’ont pas été contents de ceux ordinaires qui coulent des yeux, puisqu’ils ont demandé des sources qui ne pussent jamais tarir. Celui-là même que le Ciel propose pour exemple d’une invincible constance n’a pas voulu contraindre ses larmes, de crainte que nous ne crussions qu’il en condamnait le remède.
Toutes ces considérations font assez clairement voir qu’il n’est pas moins juste de se plaindre qu’il nous est quelquefois nécessaire de souffrir. Je n’ai point de dessein de reprocher les premières saillies de la douleur, ni de vouloir faire croire qu’on ne puisse conserver la patience si l’on ne réprime les larmes. Personne ne doit aussi nier que la grâce ne fasse de grandes vertus de ces petites violences. On peut souffrir comme les saints et se plaindre : mais à moins que de se taire dans la douleur, on ne souffre pas à la façon du Messie ; le silence dans la persécution est une des vertus 63de son école, et un des exemples de sa vie. Ce prophète qui a vu le plus clairement tout son martyre n’en eût pas exprimé l’agonie, s’il ne nous eût assurés qu’il se taisait. Voilà ce qui causait de l’admiration à ceux qui crevaient d’envie : voilà ce qui le fit reconnaître Dieu, lors même qu’il n’avait plus de figure d’homme. Le courage de ce grand Sauveur n’eût pas été satisfait de s’abandonner aux peines, s’il n’y eût lui-même ajouté d’ingénieuses circonstances qui en augmentaient le tourment. Il fallait de plus qu’il mît la bouche dans la poussière, c’est-à-dire, au sens que saint Ambroise donne à Jérémie, qu’il fallait mettre les verrous en faction sur les lèvres, pour empêcher la patience de se soulager même d’un seul soupir.
Un des savants du dernier siècle appelle ce silence de Jésus le comble de sa passion, d’autant que cette contrainte qui retenait les pleurs et les plaintes renvoyait sa douleur au cœur, pour y redoubler son effort. On ne peut douter que la patience ne se raffine extrêmement dans ce rigoureux silence, puisque le Sauveur s’est voulu rendre muet pour bien endurer. Quel besoin de joindre des raisons à ce fameux exemple ? Je ne dis pas que c’est une extrême faiblesse de s’appuyer à tout ce qui se rencontre, et qu’une âme qui s’épanche aisément dans les plaintes de son mal confesse qu’elle en est vaincue. Au contraire, celui qui demeure ferme dans la persécution des langues, refusant même à la sienne de dire un seul mot, montre qu’il est au-dessus de leur envie et de leur haine. Le bienheureux François de Borgia avait coutume de dire que la souffrance d’une injuste détraction était un martyre spirituel. Certainement, si la dernière 64preuve de notre amour se prend de ce dernier effort de notre courage, il faut conclure que la souffrance d’une calomnie marque beaucoup mieux notre fidélité que la mort du corps, puisque nous consentons par ce moyen à perdre la réputation dans l’esprit des hommes, que nous estimons beaucoup plus que la possession de notre vie.
Il n’y a que les autruches qui se nourrissent de cailloux qu’on leur jette : aussi n’y a-t-il que les grandes âmes qui profitent des injures qu’on leur dit. Les conques ne conçoivent les perles que pendant l’orage et l’éclat du tonnerre ; la plus précieuse myrrhe ne coule de son arbre que lorsqu’on la pique. Sans doute il arrive le même aux plus belles âmes : leur vertu n’a pas le plus fin degré de la perfection, si la médisance ne la raffine. Mais certes, quand le courage retient un juste ressentiment jusqu’à ne se pas produire dans une seule parole, c’est pour lors que la patience est parfaite, parce que le martyre est extrême. La douleur se décharge d’ordinaire par les larmes et par les soupirs ; et partant, aussitôt qu’une courageuse constance leur ferme les yeux et la bouche, il se forme un déluge dont le reflux est capable d’étouffer le cœur, parce qu’elle s’opiniâtre à le retenir. Voilà ce qui faisait dire à David que son silence renouvelait sa douleur.
Ce qui nous doit animer à cette générosité, outre le gain qu’il y a de conserver le mérite de la patience tout pur, c’est qu’il est impossible de mieux prouver son amour à Dieu, que de souffrir sans murmure un mal qu’il nous envoie avec miséricorde. Que prétend sa bonté par cette permission qu’il donne aux langues de nous attaquer ? Ce n’est pas de perdre notre vertu en la noircissant, mais bien 65de la conserver en l’adoucissant. Donc quiconque souffre sans se plaindre coopère au dessein de Dieu, et se rend l’exécuteur de ses adorables volontés. Plus il se contraint à se taire dans sa douleur, plus il contribue à l’accomplissement de son désir. Quelle gloire a une créature d’aider les intentions de son Créateur, et de s’interdire un soulagement qui n’offense pas la conformité, parce qu’elle sait que ce défaut augmente sa perfection ! Ce silence forcé ne perd pas son mérite, puisque toute sa contrainte vient de la liberté de celui qui se veut même refuser celle de souffrir.
Il n’y a que ceux qui souffrent qui sachent la peine qu’il y a de se taire quand une langue parle indiscrètement de notre vie : il n’y a que Dieu qui connaisse le mérite de ce silence, qui naît du respect que l’on doit à ses secrets éternels. D’où je conclus qu’il ne faut plus douter que ce ne soit un des beaux efforts de la générosité chrétienne, d’endurer beaucoup et de se plaindre peu, et pour m’expliquer en deux excellents mots, de souffrir et se taire. Ce fut l’instruction de la Vierge à cette vertueuse dame à qui l’abbaye Saint-Étienne de Rheims doit ses premiers fondements, et ce qui a donné sujet à tout le monastère de faire de ces précieuses paroles sa devise. Cette sainte fille s’étant un jour retirée dans un oratoire du jardin pour y pleurer à son aise et se plaindre avec liberté de ses peines à la bonne maîtresse, elle reçut distinctement cet avis de sa bouche : Souffrez et vous taisez. Heureux celui qui par une généreuse suppression de ses impatiences se rendra dans cette pratique, afin d’imiter ce grand Sauveur qui doit en récompenser la violence.
Neuvième discours Quelle obligation a l’homme de conserver sa réputation
66Il n’est pas malaisé de résoudre cette question, si l’on convient qu’un homme soit le maître de sa renommée, et que sa perte se termine tellement à lui, que le dommage n’en soit dû à personne. En ce cas-là, quelqu’un pourrait être trop libéral, mais il n’arriverait jamais qu’il fût injuste. Bien davantage, comme il y a beaucoup de générosité à mépriser les biens de la fortune, de même ce ne serait pas un petit trait de courage d’abandonner quelquefois un honneur que l’on pourrait légitimement défendre. On a loué ceux qui, peut-être poussés de vaine gloire, ont jeté leur or et leur argent dans l’eau : pourquoi blâmerait-on celui qui, par un motif de vertu et sur un principe supérieur à tous les ressentiments de la nature, céderait aux droits de se conserver dans l’estime des hommes ? Cajétan, qui doit passer pour le second saint Thomas de son ordre, n’est pas de cet avis, puisqu’il tient que notre réputation n’est à nous que comme un dépôt, et partant que nous sommes coupables d’injustice si nous le sommes de connivence dans sa perte. Ce grand personnage veut que l’honneur soit un bien qui tienne le milieu entre les richesses et la vie ; mais il prétend qu’il entre plutôt dans les conditions de celle-ci que dans la nature de celle-là. Dans cette supposition, il n’est pas plus libre à un homme de permettre qu’on lui ravisse sa renommée, que de souffrir qu’on lui coupe un bras ou qu’on lui crève les yeux. Pourquoi le sage nous avertirait-il d’avoir soin de notre estime, s’il nous était loisible d’en être 67prodigues ?
Saint Augustin n’assurerait pas que notre réputation appartient à notre prochain, si nous pouvions en disposer à notre gré. Y aurait-il apparence de blâmer ceux qui négligent de la ménager avec tant de soins, et d’appeler cruelle une personne qu’on devrait croire magnifique ? À dire vrai, il semble qu’il y aurait de l’injustice dans la première loi du monde, qui est la naturelle, de nous obliger avec tant de rigueur de conserver la bonne estime des autres, et de permettre le mauvais ménage de la nôtre. Et pour parler de la seule charité que chacun doit à soi-même, ne serait-ce pas une haine fort déraisonnable de se priver volontairement d’un trésor qui vaut mieux sans comparaison que les richesses, pour qui toutefois un homme sage ne craint pas de courir à la mort ? Tout ce discours prouve seulement que nous pouvons défendre notre honneur, et qu’il y a quelquefois de l’aveuglement d’en souffrir la ruine ; mais il ne conclut en aucune façon que nous n’en soyons pas les propriétaires. C’est néanmoins ce qu’il faudrait montrer pour rendre cette négligence coupable.
Combien a-t-on vu de saints qui, dans les rencontres des plus noires calomnies, se sont abandonnés à la Providence de Dieu, sans vouloir ouvrir la bouche pour leur justification ? Quoique leurs vies fussent attaquées sur le soupçon d’un faux crime, et qu’il ne fallût quelquefois qu’un mot pour paraître innocents, ils ont mieux aimé souffrir ces grandes confusions que de récuser leurs ennemis pour juges. De vouloir condamner des personnes que Dieu a couronnées, c’est prétendre que Dieu soit le complice du mal, ou du moins qu’il approuve et qu’il récompense des 68sottises. Jésus-Christ, dont toutes les actions nous doivent servir d’exemple et de règle, aurait sans doute fait quelque effort en faveur de sa renommée, si c’était un bien qui ne se pût exposer innocemment. On sait qu’il a fait des miracles pour défendre sa vie, et qu’il n’a pas même employé une parole pour se mettre à couvert de l’attaque des mauvaises langues. N’a-t-il pas dit qu’il était au monde afin d’y procurer la gloire de son Père, et que pour la sienne, il lui en laissait tout le soin sans s’en mettre nullement en peine ?
Mais pour ne rien accorder qu’à la plus rigoureuse raison, il est certain que nous pouvons perdre notre réputation sans crime, s’il est assuré que ce soit un bien de notre acquêt et de notre industrie. Personne ne dira qu’un homme qui voit fouiller les coffres, et qui ne crie pas, soit le larron de son argent, parce qu’il en est le maître : s’il le peut donner, il peut souffrir qu’on le prenne. La raison de ceci se tire du droit que nous avons sur les choses que nous avons faites et dont nous sommes en quelque façon les créateurs. Or il est clair que la renommée est une de nos productions ; autrement, si l’éclat qui sort de la vertu n’était pas à nous, nous deviendrions parricides de nos bonnes œuvres, autant de fois que nous en cacherions la naissance, ou que nous en étoufferions la lumière. Néanmoins, il n’y a point encore de théologien qui dise que ce soit un péché de couvrir une bonne action, ou que l’on soit sujet à restitution lorsqu’on fait l’aumône en cachette.
Qui ne sait que je peux, en beaucoup de rencontres, exposer ma réputation et faire perdre la bonne estime qu’on avait de ma probité, quand il ne s’agirait que d’éviter le gibet ou la galère ? Qui 69ne sait qu’il y a du mérite de publier un péché secret, si cet aveu nous sert de préservatif dans l’occasion d’en commettre un nouveau ? Qui ne sait que nous sommes obligés de rendre l’honneur à ceux que nous avons diffamés, même au préjudice du nôtre, au cas qu’il ne nous reste point de voies plus douces ? Qui ne sait qu’il nous est libre de manifester un de nos crimes, si cette déclaration sert à nous tenir dans l’humilité, ou que nous en tirions l’exercice de quelque autre vertu ? Jamais on n’aurait souffert les confessions publiques, ni loué ces grands courages qui nous ont laissé des volumes des débauches de leur jeunesse, s’il y eût eu de l’offense à découvrir quelqu’un de leurs vices. Mais il ne faut point douter que nous ne saurions en user de la sorte, à moins que d’être les maîtres de notre réputation.
Il n’est pas permis de ravir le bien d’autrui pour faire des aumônes, non pas même pour faire des restitutions ; autrement ce serait, en éteignant une vieille dette, en contracter une nouvelle, et faire un crime par la pénitence qui en effacerait un autre. On peut ajouter que, dans le sentiment même des auteurs qui tiennent l’opinion contraire, un homme a droit de remettre à un autre l’obligation qu’il a de lui rendre l’honneur que la calomnie lui aurait ôté. Certes, tout cela suppose que nous sommes seigneurs de notre renommée, puisque nous ne pourrions user de cette libéralité si elle tenait de la nature des biens naturels, et non pas des acquis. Il ne servirait de rien de dire, pour affaiblir ce discours, qu’un homme pourrait remettre tout le droit qu’il aurait sur celui qui lui aurait arraché les yeux ou fait quelque autre outrage à la personne. La raison 70est que la perte d’un œil ou d’un membre du corps ne nous donne droit que sur la fortune de notre ennemi, parce que son corps n’est pas à lui ; et partant, lorsque nous pardonnons dans cette conjoncture, nous ne dispensons pas dans un bien d’autrui, mais dans la seule injure qui nous est faite, et dans la compensation des dommages que nous encourons par notre perte. Que s’il était possible de nous rendre le bras ou la main qu’on nous aurait coupés, il ne nous serait pas permis d’en tirer une moindre satisfaction, d’autant que nous ne sommes que curateurs ou économes d’un bien que nous sommes obligés de représenter dans sa propre nature, au cas qu’il soit en notre pouvoir. Partant, il y a une notable différence entre ces deux sortes de biens, puisque la ruine de l’un se peut réparer, et que celle de l’autre est tout à fait irréparable.
Ce n’est pas mon dessein d’approuver la mauvaise conduite de ceux qui n’ont aucun soin de leur réputation, ni que je prétende de persuader la profusion inconsidérée d’un trésor si précieux que celui d’une bonne estime. Je n’ignore pas que la justice nous oblige quelquefois à la défense de notre honneur. Quand il arriverait que notre infamie tournerait au blâme de quelqu’un, il est évident que nous ne pourrions y consentir, parce que notre estime en ce cas-là ne nous appartient plus, et que nous sommes en une société que nous ne pouvons violer au préjudice des autres. Ainsi, un père et une mère ne sauraient négliger leur honneur qu’ils ne fassent tort à l’héritage de leurs enfants. Il est d’une nature de biens que les lois défendent de la prodigalité des propriétaires par droit des substitutions : quoiqu’en toute vérité 71ces biens soient à eux, ils ne peuvent justement les aliéner. J’avoue donc que la réputation des parents est substituée naturellement à leur postérité, de telle sorte qu’il ne leur est pas libre d’en être prodigues.
En cette façon, il est véritable d’assurer que la renommée des personnes publiques, ou de celles qui font partie d’un corps civil et politique, appartient à chacun de ceux qui sont dans cette alliance. Pour mieux dire, elle n’appartient à pas un des particuliers, mais la communauté seule en a le domaine. Voilà ce qui doit apprendre aux religieux qu’ils ne peuvent tenir l’estime des hommes pour indifférente, quand il échoit que leur reproche passe au corps dont ils ne sont que les moindres parties. Que si nous ne sommes plus absolument les maîtres de notre gloire lorsque sa considération est nécessaire à l’acquit d’un devoir qui nous lie à notre prochain, il faut bien moins douter qu’elle n’est pas en notre disposition quand sa perte choque les intérêts de Dieu. C’est pour lors qu’il ne faut pas seulement avoir soin de nous maintenir dans l’opinion des hommes, mais que nous devons souffrir avec peine les plus petites atteintes qu’on donne à notre vertu. La jalousie ne saurait être plus innocente que lorsqu’elle défend la cause de notre souverain Monarque. De moi, j’estime que cette seule considération de l’intérêt de Dieu et du prochain a réglé le zèle et cette innocente haine que beaucoup d’illustres personnes se sont portées à elles-mêmes ; et que si elles eussent pu être utiles et infâmes tout ensemble, elles eussent consenti de perdre l’honneur pour mieux assurer l’humilité.
À juger de la cause par les effets, on ne peut nier que le dernier saint Ignace n’ait 72été une tête fort prudente ; néanmoins, il avait coutume de dire que, si la gloire de Dieu et le bien de son prochain ne l’eussent retenu, il n’eût pas manqué de courir les rues de Rome chargé de cornes et de plumes, pour apprendre aux petits sages du monde le peu de cas qu’il faisait de leur jugement et de leur estime. C’est donc la charité qui rend le mépris de la réputation illicite, étant certain, et par l’exemple et par le discours, que nous ne sommes obligés de la conserver que par la seule raison qui nous fait les redevables de nos frères.
Quoique les biens de fortune soient des fruits de notre travail ou de notre industrie, nous ne pouvons les perdre tandis que la misère d’autrui en peut espérer du secours. Celui qui les jetterait dans l’eau noierait autant de bonnes œuvres qu’il est soulagé de misérables. Mais dans la supposition que personne ne fût incommodé de notre profusion, on ne pourrait nier que ce ne fût une haute prudence de se décharger de l’or et de l’argent, qui secourent moins notre vie qu’ils ne hasardent notre salut. Sur le même fondement et dans la même supposition, le mépris de cet honneur extérieur que nous recueillons des applaudissements du peuple ne devrait passer que pour le témoignage d’un bon cœur et pour l’effet d’une grande sagesse. Ceux qui connaissent l’inclination naturelle que nous avons à boire cette agréable fumée ne prendront jamais son mépris pour lâcheté ; et ceux qui ne sauront que le mérite de la vertu n’a guère de plus cruel ennemi que sa propre louange, ne croiront jamais qu’un homme qui néglige sa gloire manque de prudence.
Il ne faut pas néanmoins se persuader sur ce fondement que 73l’estime d’autrui soit en notre disposition comme la nôtre, puisque nous passons pour maîtres absolus de l’une, et que nous ne sommes qu’économes comptables de l’autre. S’il arrive, ou par erreur ou par malice, qu’un homme souffre dans la renommée, on est obligé d’en punir ou réparer le tort. Les lois ont aussi peu de dispense pour les grands que pour les petits en cette matière ; ni le sang ni l’alliance ne doit faire faveur à personne. Godefroy de Viterbe raconte une sévérité d’Othon troisième, qui témoigne qu’il comprenait bien ce devoir de justice. Comme ce prince eut fait mourir un comte de Modène sur une fausse plainte de l’impératrice, il fut si fort surpris à la vue de sa tête et d’un feu ardent que la veuve lui présentait, pour reproche de sa cruauté et pour preuve de l’innocence de son mari, qu’il condamna sa propre femme à brûler toute vive. Il était juste que l’amour lui ayant donné de si honteuses flammes, la mort lui en allumât de justes.
Et partant, que personne ne fasse le libéral de la réputation d’autrui, puisque c’est un bien qui n’est pas à nous ; mais qu’il néglige s’il veut le sien, puisqu’il fait partie de notre domaine. De ce discours on doit recueillir qu’un homme qui souffre la perte de son estime, et qui consent au vol qu’on lui fait d’un bien si précieux que l’honneur, n’est pas coupable d’injustice, parce qu’il ne fait tort à personne, et qu’il n’est pas obligé d’empêcher tout celui qu’on lui procure. D’ailleurs, quand on voit quelqu’un qui dispute sa réputation et qui tâche par une apologie de repousser la satire, il ne faut pas croire aussitôt qu’il soit trop délicat, d’autant que nous devons présumer qu’il défend moins son propre 74bien que l’héritage d’autrui. Et partant, soit que nous voyions la patience ou le combat d’une vertu attaquée, nous avons de quoi appuyer le silence ou les clameurs de notre prochain, et parer aux surprises du jugement téméraire.
Dixième discours Si l’on peut feindre ou avouer une mauvaise action
L’humilité a tant d’inclination pour tout ce qui favorise son dessein, que bien souvent elle tombe au lieu de s’abaisser, et se précipite en voulant descendre. Jamais il n’est permis de faire du mal afin qu’il en arrive du bien, puisque ce moyen a beaucoup moins de proportion avec cette fin, que la magie avec les effets qui excèdent les forces et le pouvoir de la nature. On n’arrive pas à un terme par le sentier qui lui est directement opposé : à même qu’on avance pour le joindre, on s’en éloigne pour ne le jamais toucher. C’est une mauvaise façon de s’humilier que de mentir, et malheureusement cacher sa beauté que de la salir de boue. L’hypocrite qui feint une bonne action, afin de paraître innocent, se souille de sacrilège par l’abus qu’il fait d’une chose sainte à l’avantage et en faveur du vice ; et celui qui se sert du mensonge pour fuir la superbe ou pour sembler abject, fait le même que ces pauvres idolâtres qui adoraient les démons en pensant honorer le vrai Dieu. On peut même dire avec apparence de vérité que ceux qui veulent faire passer les vertus pour des vices offensent plus la raison que ceux qui prétendent le contraire : d’autant que ceux-ci, outre qu’ils ne sont pas scandaleux, s’efforcent de changer le mal en bien, et ceux-là s’étudient de faire dégénérer 75le bien en la nature du mal. Il y a moins d’injustice de donner des pistoles pour des jetons que des jetons pour des pistoles, mais certes il y a plus d’aveuglement et de sottise.
Nous avons, grâce à Dieu, assez de bons chemins qui mènent à la modestie sans prendre des détours qui ne nous sauraient conduire que dans le crime. Je sais bien que cet endroit de terre où le grand évêque Heimeran fut mis à mort s’éleva d’une coudée du reste du sol, et que les neiges et l’hiver respectèrent tellement ce lieu qu’il demeura toujours vêtu d’une immortelle verdure. Une victime si sainte méritait un autel fait et paré par miracle ; mais je maintiens que ce prodige n’arriva pas en vertu du conseil qu’il donna à une pauvre princesse, qui s’était oubliée de son devoir, de le charger de son déshonneur. Celui qui couronna son zèle n’approuva pas son erreur : une petite faute ne devait pas empêcher une grande vertu, si la flamme d’un ardent amour peut consumer les plus énormes péchés. Tout le monde accorde que souvent on peut taire une vérité et conserver l’innocence ; mais personne n’oserait assurer qu’on puisse mentir, sous quelque prétexte d’avantage qu’on s’imagine.
Je ne suis pas de l’opinion de ceux qui veulent que ce soit un plus grand crime de se diffamer soi-même que de ravir la réputation d’autrui, comme l’homicide de sa propre personne est plus énorme que celui du plus innocent homme de la terre. Avouons que celui qui se calomnie soi-même n’offense ni la justice, parce qu’il est le maître de son honneur, ni la charité, d’autant que cette vertu ne nous oblige au ménage des biens extérieurs qu’en tant qu’ils servent 76à maintenir ceux de l’âme. Je ne crois pas qu’un homme de bon sens s’imagine de pouvoir faire une mauvaise action, ni dire un mensonge, pour avoir occasion de pratiquer de grandes vertus par la souffrance, et sujet de s’humilier à la vue de sa faute. Aussi n’est-ce pas la demande que je propose, puisque, dans une intention raisonnable, jamais le bien ne doit être la fin du mal, quoique le bien soit toujours une condition nécessaire à la permission du mal.
Pour comprendre mon dessein, il faut supposer que, comme il y a des paroles à double sens, il est des actions équivoques qu’on peut expliquer diversement : non pas que leur fonds soit capable de soutenir deux sens contraires tout à la fois, mais parce que ceux qui les voient les jugent selon la diversité de leur humeur. C’est le propre d’une âme innocente de bien penser de tout le monde : elle croit toujours qu’une œuvre est bonne, quoiqu’elle n’en ait pas la mine. Si son extérieur paraît mauvais, elle suppose que l’intention est louable ; et, tout de même qu’il y a des corps extrêmement laids qui possèdent de belles âmes, on peut voir des actions difformes par le dehors qui ont des fins toutes saintes et relevées. La malice des méchants n’a pas cette civilité : car, soit qu’ils veuillent avoir des compagnons, soit qu’ils haïssent la vertu, ils ne se contentent pas de condamner ce qui porte l’apparence du mal, mais de tout leur pouvoir ils corrompent l’innocence des gens de bien par les mauvais desseins qu’ils leur prêtent.
Cette vicieuse inclination supposée dans la plupart des hommes, on peut douter s’il est permis de faire des actions qui n’aient pas tout cet éclat extérieur de bonté qui paraît ordinairement 77dans la vertu, et si, pour avoir occasion de pratiquer une généreuse résignation, on peut donner quelque sujet de croire que sa vie n’est pas bonne. Par exemple, lorsque cette fameuse vierge d’Alexandrie fut accusée d’avoir violé la fille de son hôte, pouvait-elle dire à son abbé, qui la croyait d’un sexe capable de ce désordre : Mon père, ayez pitié de moi, j’ai péché ? Quand la servante du logis où l’on avait retiré Siméon Salus par charité le chargea de sa grossesse, pouvait-il par sa raillerie faire croire qu’il n’était pas innocent de ce reproche ?
Véritablement, il semble d’abord qu’il y ait de la cruauté d’en user de la sorte, puisque cette diffamation attire beaucoup de honte et de misères sur ceux qui s’en servent. Cette généreuse fille n’était-elle pas coupable du mépris et des outrages qu’on lui fit l’espace de quelques années à la porte du monastère dont elle était le plus sensible miracle ? La charité ne l’obligeait-elle pas à dire un mot secret au supérieur de la maison pour le tirer d’erreur, et soi-même de la souffrance d’un si triste martyre ? Ce sage fou ne pouvait-il railler à ses dépens, sans donner sujet à son hôte de se repentir d’avoir pratiqué les œuvres de miséricorde ? Mais quand il n’y aurait point de loi naturelle de s’aimer, il semble qu’on pèche contre le commandement de Dieu, qui veut que nos actions luisent tellement aux yeux de nos frères, qu’ils aient sujet de le bénir et qu’ils ne puissent avoir honte de les imiter. Il n’y a point d’hypocrisie qui ne mérite du blâme : celle qui se déguise de l’apparence de la vertu est manifestement criminelle, parce qu’elle la veut rendre complice de son crime, et qu’elle cache de la turpitude dans une 78honteuse trahison. Celle qui ne se couvre que de l’extérieur d’une action indifférente ne doit pas passer pourtant pour innocente, puisqu’elle a le dessein de tromper en commun avec la première.
Par identité de raison, il semble, s’il y a du mal de déguiser l’innocence sous le masque du vice, qu’il ne peut y avoir du bien à lui procurer une apparence qui ne soit ni bonne ni mauvaise. Premièrement, on empêche la louange qu’on doit au mérite de la vertu ; secondement, on ravit un bon exemple au prochain ; en troisième lieu, on dit un mensonge d’action, qui est un péché contre nature, puisque c’est à la langue de mentir parce que c’est à elle de parler. Et pour dernière considération, on ne peut nier que ce déguisement ne soit au moins contre la simplicité, qui fait gloire d’être toute naïve dans les déportements, comme elle est toute pure dans les intentions.
Il ne faut pas se rendre d’abord à cette belle couleur de raisons : à moins que de passer condamnation contre la loi et les exemples de Jésus-Christ, personne ne doit improuver cette innocente dissimulation. Si c’est une hypocrisie, elle n’est pas vicieuse, puisqu’elle ne prétend pas de tromper les spectateurs, et qu’elle ne leur donne point de fondement raisonnable de prononcer au désavantage d’une action qu’ils peuvent croire pleine de mérite. C’est mal se servir des paroles d’appeler mensonge un mot ou une action équivoque : pourvu que leur ambiguïté n’ait point de mauvais dessein, et qu’elle laisse la prudence d’autrui dans le pouvoir de se défendre de surprise, et même de juger avec faveur, on a aussi peu de raison d’en blâmer l’usage que de se plaindre de fourbe. Nous avons une défense expresse de ne 79jamais donner de mauvais exemples à personne, parce qu’il n’est jamais permis de mal faire ; mais où est le commandement de lui en produire toujours qui portent tout l’éclat du bien ?
L’humilité est la propre vertu du Fils de Dieu, c’est le secret de son école : qui ne sait que par office elle couvre tout le bien qu’elle fait, et qu’elle croit perdre toutes les vertus qu’elle montre ? Sans doute, ce grand maître de l’innocence n’aurait pas conseillé à la main droite de cacher à la gauche l’aumône qu’elle fait, si c’était un crime de cacher sa vertu. Que deviendrait cette vie cachée du même Sauveur et de ses bons serviteurs, qui plus elle possède de mérite, moins elle a d’éclat et de montre ? Se fût-il retiré dans les déserts et soustrait à la compagnie de ses disciples pour prier son Père, si toutes nos bonnes œuvres devaient être vues ? On a raison de croire que la simplicité n’a jamais dessein de surprendre personne ; mais on se trompe de penser qu’elle manque de discrétion pour se défendre de surprise. Elle a ses ruses et ses finesses : elle ne sait pas l’artifice de circonvenir ses ennemis, mais elle n’ignore pas celui de n’en être pas circonvenue. Elle ne voit rien d’autrui, mais elle a une infinité d’yeux ouverts sur soi-même. Il y a donc de la prudence de couvrir sa vertu, puisque le bruit et l’éclat qui la publient en hasardent tout le mérite, ou du moins en affaiblissent fort la valeur.
Ceux qui agissent sagement dans la grâce imitent la nature, qui éclipse ses productions jusqu’à ce que leur naissance soit assurée. Le rosier s’arme d’épines pour défendre sa besogne ; il façonne son ouvrage dans le bouton, jusqu’à ce que les feuilles de la fleur aient leur figure, leur sève, leur 80proportion et leur couleur. Un temps viendra qu’il n’y aura plus de danger de faire paraître le bien que l’on possède : maintenant que la vanité tâche de surprendre notre vertu à même qu’elle se montre, il est bon de la tenir à l’écart et dans la retraite. Tous les déguisements qu’on lui fait souffrir sont des précautions pour la garder et des assurances qu’on lui pratique contre l’effort et la malice de ses ennemis. Quoi ! l’on permettra aux hommes de se masquer pour se divertir, et l’on trouvera mauvais que, pour ne rien perdre de son innocence et même pour y ajouter de nouveaux degrés de perfection, nous nous servions de quelque feinte ? L’amour naturel n’y est point intéressé, puisqu’il s’accorde bien avec cette sainte haine que Dieu nous commande. Je veux que notre connivence donne sujet à ceux qui jugent mal de notre vertu de persécuter notre vie : c’est quelquefois notre désir, comme c’est notre dessein. S’il est permis de se gausser de la douleur par la mortification, pourquoi serait-il défendu d’en recevoir de dehors par la patience ? J’avoue bien que nous ne devons pas donner du venin aux serpents afin de nous nuire, ni fournir des armes aux méchants pour nous offenser ; mais quel mal, que nous profitions de leur malice sans toutefois la provoquer ?
On peut donc avouer ou feindre une action apparemment mauvaise pour avoir occasion d’en pratiquer de bonnes, pourvu que notre feinte ne donne pas un sujet raisonnable au jugement qui cause notre persécution. Cette conduite se rend légitime par la saine intention du déguisement, et louable par l’heureux succès que Dieu lui donne. Elle n’a rien de contraire à la charité que nous devons à notre 81prochain, d’autant que nous pouvons innocemment nous haïr nous-mêmes. Ce n’est pas une humeur sauvage qui nous la persuade, puisque les plus grands saints s’en sont servis et que même les ennemis sont contraints de l’admirer. Chacun peut joindre l’exemple à ce raisonnement ; on en trouve néanmoins qui ne sont pas de la recherche de tout le monde. Personne n’ignore l’histoire de la vierge Marine et de la pénitente Théodore, qui, toutes deux femmes de sexe et hommes d’habit, furent accusées de la débauche de quelques perdus qui n’avaient pu les séduire. Elles aimèrent mieux languir une longue suite d’années à la porte d’un monastère que de déclarer ce qu’elles étaient pour se purger d’un blâme qu’elles ne pouvaient soutenir. L’Église admirera toujours les artifices innocents de Siméon Salus, qui contrefaisait des actions folles afin de cacher sa haute sagesse sous le mépris, et de garantir sa vertu des attaques de la complaisance par les reproches du vice.
Ce ne serait pas sans admiration si je représentais une jeune demoiselle pendue à un gibet sous le nom de Joseph et dans l’habit d’un garçon, que le prévôt poursuivait pour un vol. Ce criminel, voyant approcher son juge, la chargea de son sac et de son crime et s’enfuit ; mais, quoiqu’elle refusât de parler en sa défense, Dieu ne permit pas que la charité lui fût dommageable. Les hommes l’attachèrent au premier arbre qu’elle rencontra, et les anges la soutinrent en l’air jusqu’à ce qu’une troupe de bergers vînt admirer ce miracle et lui rendre cet office. Ceux qui désirent savoir toutes les circonstances de ce mémorable accident en trouveront le récit au commencement de la Cour sainte 82de Raderus, où cet auteur ne marque pas moins les preuves de ma proposition que celles de la Providence de Dieu.
Avouons néanmoins qu’il faut user d’une grande précaution dans ces feintes qui semblent nous mettre dans le crime : car si d’un côté notre action est obscure, et que nous ne laissions pas assez de lumière à notre prochain pour bien juger, il est certain qu’on lui proposera un scandale, et non pas un exemple de vertu. Quand notre conduite ne nuit à personne, le profit que nous en tirons en justifie le déguisement ; mais s’il ne nous est avantageux qu’au dommage des autres, c’est devenir riche d’un bien dérobé. Que la prudence examine donc soigneusement ce qu’elle peut permettre au désir de s’humilier, de crainte que nous ne perdions notre vertu lors même que nous la voulons conserver. Il vaut bien mieux souffrir la louange des hommes que de mériter leur blâme : le premier se fait avec avantage, et jamais le second n’arrive sans danger. Il est vrai que, dans la rencontre des applaudissements et du blâme, il est moins dangereux de succomber au déplaisir de l’outrage que de se rendre aux illusions de la gloire, parce que le ressentiment d’une injure ne nous saurait ôter que le repos de l’âme, au lieu que la vaine complaisance d’une bonne action nous ravit trop souvent la vertu.
Le tempérament qu’on doit garder en ces occurrences, c’est de n’être ni trop amoureux de la louange, ni trop sensible au mépris. Que si nous avons assez de courage pour perdre l’honneur, il nous est permis de donner sujet à sa ruine, pourvu que nos actions ne soient si apparemment mauvaises qu’on ne les puisse juger bonnes. Ainsi, je ne conseillerais pas à un jeune 83homme de visiter l’intérieur des lieux infâmes, même avec dessein d’y prêcher la chasteté : car, outre qu’une résolution se peut perdre dans une périlleuse occasion, on juge sans beaucoup de témérité que ce n’est pas là que la vertu se pratique. Pareillement, je n’approuverai jamais qu’une femme fasse tant soit peu la vaine afin d’ôter l’opinion qu’elle ne soit trop dévote, puisqu’il y a moins de hasard d’être suspecte de cet excès que coupable de ce petit défaut. Que si l’on veut que je m’explique plus nettement, je dirai que la vertu qui se déguise des apparences du vice n’est guère plus assurée que celui qui, pour vaincre les ennemis, voudrait passer dans leur camp pour transfuge ; de sorte que j’estime meilleur de paraître ce qu’on est, que d’étudier des artifices pour le dissimuler.
Onzième discours Des excuses ordinaires de la médisance
On ne doit pas prendre la liberté de parler d’autrui, parce que l’on sait qu’il en retire du profit ; la patience qui change les injures en des sujets de mérite ne fait jamais qu’elles cessent d’être des actions d’injustice. Ce serait enfoncer une dague dans le sein d’une personne, parce qu’on a quelquefois ouï que de semblables coups ont percé des arbres [abcès ?], purgé des apostèmes. Je sais bien que celui qui blessa Phérécyde le guérit ; mais combien peut-on compter de semblables hasards ? Ce n’est que par miracle que l’infortune est heureuse. On ne faillirait pas avec plus de prudence de croire que chacun peut médire d’un homme de bien, sur ce que lui-même, qui a le plus d’intérêt de le conserver dans l’estime des hommes, fait ce qu’il peut pour s’y noircir.
La réputation 84est un bien de notre prochain, auquel nous n’avons pas plus de droit de toucher qu’à sa bourse ; celui qui en est le maître se peut exposer s’il lui plaît, pour votre regard il ne vous est pas moins défendu d’en être libéraux contre son gré, que d’être voleurs publics ou parricides. Quoi ! ne saurait-on jamais ouvrir la bouche des affaires de nos voisins sans faire une injustice ? Louez la vertu, excusez la faiblesse, reprenez son vice suivant la direction de l’Évangile, instruisez son supérieur, et vous pratiquerez les œuvres de miséricorde. Hors de là, je vous conseille de vous taire de la vie des autres, peut-être n’est-ce pas une chose qu’il importe à personne de pénétrer : il vaut mieux que le secret en demeure toujours caché, que de le publier à votre dommage. Croyez-vous faire plaisir à un homme sérieux et à cette honnête femme, de dire que ce jeune fripon est libertin, et que cette petite soubrette qu’il connaît n’a aucun soin de son honneur ? Si vous n’avez que de la boue, pour me remplir les oreilles et me souiller, je tiendrai à faveur que vous ne vous incommodiez pas de mon entretien. Il vaut mieux ne rien dire que de dire des nouvelles qu’il faut taire, et ne rien savoir des choses qu’on est obligé d’oublier.
Pour moi je proteste, dira quelqu’autre, que chose du monde ne m’eût tiré ce secret de la bouche, si je n’eusse pu le garder sans un notable intérêt de mes affaires. Eh bien, s’il y va de votre vie, ou que l’on soit près de vous mettre à la gêne, je consens que vous découvriez mes défauts, et que pour vous garantir vous exposiez un homme qui peut-être ne vous a jamais offensé. Que si rien ne vous force de médire, voulez-vous, pour contenter 85votre mauvaise humeur, faire le Caïn en déchirant votre frère, que la justice et la charité vous obligent de défendre ? Peut-être que vous deviendrez plus honnête homme quand vous aurez décrié votre prochain, et que, tout ainsi qu’un larron est plus riche après avoir ravi le bien d’autrui, vous serez plus parfait, plus vous ôterez de perfection à un autre. À n’en point mentir, s’il était ainsi, cette injustice aurait au moins quelque prétexte dans l’intérêt de celui qui profiterait du dommage qu’elle cause. Mais il arrive tout autrement dans ce lâche et honteux larcin de la réputation : plus on en vole et moins on en possède ; à même que nous diminuons de l’estime d’autrui, nous retranchons de la nôtre. Quoique notre éclat ne nous vienne pas du mérite d’un autre, nous souffrons le même que la lune, qui perd toute la lumière quand elle éclipse celle du soleil.
Je comprends bien l’excuse ordinaire : il est vrai c’est sans profit que j’ai révélé ce crime, mais c’est aussi sans danger, parce que je l’ai dit en secret et avec obligation de le garder. Si la chose méritait le silence, vous y étiez le premier obligé ; croyez-vous que celui auquel vous avez dit cette nouvelle ait plus de discrétion que vous, qui l’avez reçue avec la même condition ? Je veux néanmoins qu’il n’y ait que vous d’indiscret, et que tout le monde soit aussi constant à vous tenir parole, que vous avez été léger à casser celle que vous avez donnée. Je veux que vous ayez confié ce secret à un homme sage ; tant s’en faut que cette considération diminue votre faute, que même elle l’augmente. Êtes-vous bien assez stupide pour croire que cette raison vous doive réconcilier l’esprit de celui 86qui souffre l’effet de votre médisance ? Il lui importerait bien peu si vous n’aviez découvert son infirmité qu’à ceux de la lie du peuple. Peut-être que vous estimez qu’on doit faire plus de cas de tous les laquais et de toutes les servantes d’une ville, que d’une personne de mérite ? Certes vous savez bien peu ce que c’est que l’honneur, si vous ignorez qu’un honnête homme nous en peut plus rendre tout seul, que tous les manants d’une province. La bonne opinion que les gens de peu ont de notre vertu n’est pas capable de l’accroître ; au contraire celle des gens d’honneur nous fournit un puissant motif de mieux faire et de nous corriger. On a crainte et honte de tromper les personnes dignes de respect, parce qu’elles nous peuvent faire des reproches, et nous causer de la repentance.
Que si vous avez découvert le vice d’un pauvre pécheur à celui duquel dépend sa fortune, ou la douceur de sa vie, comme quoi voulez-vous que désormais il espère rien de sa bonté, ou qu’il prenne confiance en son affection ? Mais quand il n’y aurait rien à craindre pour l’intérêt, il est certain que la calomnie nous ôte le même bien que le jugement téméraire, j’entends la bonne estime. Qu’importe que le jugement l’efface avec de l’encre, et que la détraction emporte seulement la marque de ces illustres caractères de l’esprit ? Il est toujours vrai que l’un et l’autre nous enlève notre renommée. Il arrive même souvent que la médisance nuit beaucoup plus que le jugement téméraire, d’autant que l’aveu qu’on donne à son faux rapport a un témoin qui se peut assurer oculaire, et que celui du soupçon se ruine par la faiblesse des raisons qui le soutiennent dans l’âme.
87J’entends ici l’amour-propre qui tâche de corrompre par la vaine compassion qu’il veut donner du mal qu’il semble souffrir. Qui peut nier qu’il n’y ait de la cruauté de vouloir empêcher un misérable de se plaindre ? N’est-il pas permis à un malade de prendre médecine pour se guérir ? Qui ne reçoit un notable allègement de parler de ses plaies à un ami ? À même que nous découvrons notre mal, nous en sommes à moitié soulagés. Ma théologie n’est pas si rigoureuse qu’elle ne souffre à une personne offensée d’user de ce remède, et d’entretenir un confident de ses injures. Mais il faut que vous me permettiez de vous dire que c’est bien faire l’enfant de crier au moindre mal que la malice d’un envieux nous procure. À n’en point mentir nous sommes bien faibles de tomber à même qu’on nous touche, si une main étrangère ne nous appuie. Quand mettrons-nous plus aisément en pratique la constance chrétienne, que lorsqu’il ne s’agit que de quelques paroles dont la piqûre se perd avec le bruit ?
Néanmoins supposant que la douleur d’une détraction nous oblige à chercher ce soulagement, je vois qu’il s’en faut servir avec tant de précautions qu’il est plus facile de s’en abstenir tout à fait qu’il n’est profitable d’en user. Premièrement, il est certain qu’on ne peut entretenir son ami des fautes d’autrui par esprit de vengeance, ni avec intention de lui nuire. Secondement, il faut toujours taire le nom du coupable, s’il n’est absolument nécessaire de le connaître pour recevoir la consolation que l’on cherche. Et puis il faut prendre garde de ne pas faire l’orateur : la narration de l’outrage doit être simple et sans amplification. Qui oserait attendre cette 88discrétion de l’amour-propre, qui se pourrait promettre cette tempérance de sa langue dans le ressentiment d’une injure qui attaque le plus précieux de nos biens ?
On se confie trop souvent de cette mauvaise excuse, que le péché d’un homme n’était pas pour demeurer longtemps secret, et partant que ce n’est pas injustice de prévenir le bruit commun. Personne n’ignore au lieu de sa naissance que son père est inconnu, qu’il s’est trouvé dans un vol ou dans un meurtre : quel mal de porter cette nouvelle aux lieux circonvoisins ? Je serais d’avis que vous prissiez la poste, pour en instruire toutes les villes frontières du royaume ; cet avis qu’il y a un malheureux à Paris ou quelque autre part regarde fort l’intérêt de tant de peuples. Il n’y a point d’injustice (dites-vous). Accordons cela ; il y a beaucoup de sottise de se faire la gazette de tous les mauvais bruits d’une contrée. Ne disputons pas de l’obligation que votre babil vous peut contracter, vous ne pouvez douter que vous ne blessiez la charité, puisqu’il ne revient aucun avantage de cette connaissance à personne, et que celui que vous publiez ainsi en souffre de notables intérêts.
L’erreur qui se persuade que c’est assez que sept ou huit personnes sachent une mauvaise action pour avoir liberté d’en discourir est bien plus dangereuse. Jamais un homme ne perd le droit de l’estime publique qu’il n’y ait renoncé publiquement. Or cela n’arrive qu’en deux façons : ou par un arrêt du juge qu’on appelle manifestation de droit, ou par une impudence toute ouverte de pécher, qu’on nomme publicité de fait. Et partant c’est mal se défendre du reproche de la détraction de dire qu’il y avait sept ou huit personnes 89qui savaient assez un crime.
Mais croiriez-vous bien que le médisant fait quelquefois le zélé ? Il y va de l’intérêt de la vertu que le vice soit décrié : peut-être que les méchants appréhenderaient le péché, s’ils appréhendaient la censure des gens de bien. Anciennement on permettait dans les républiques sagement réglées que les comiques fissent monter les vices des particuliers sur le théâtre ; par cette police l’innocence se conservait mieux que par les tourments et les supplices des coupables, d’autant que la honte peut beaucoup plus sur un courage libre que les plus impitoyables peines sur une conscience criminelle. Qui ne saurait donc gré à une personne qui prend cette honnête liberté de crier contre les crimes, et qui se déclare ouvertement l’ennemi des méchants ? Quoi ! je saurai qu’un hypocrite trompe toute une ville sous la mine contrefaite de dévot, qu’il attire toutes louanges publiques sans le mériter, et l’on me voudrait faire croire qu’il ne me fût pas permis de détromper le monde ?
Je ne prétends pas que vous défériez rien à mon autorité ; pourvu que vous connaissiez la raison, je me promets que vous connaîtrez votre erreur. Dites-moi, je vous prie, cette apparence de bonté qui paraît dans celui que vous regardez comme une peste secrète, est-elle dommageable à quelqu’un ? Certes, s’il en peut arriver du mal au public, ce n’est pas une médisance que d’en découvrir la fourbe, mais un avis charitable que vous ne devez pas retenir. Ainsi un médecin ou un avocat ignorant dans une ville, quelque approbation qu’il ait parmi le peuple, n’a point de droit à l’estime d’une haute science, et ceux qui connaissent son incapacité 90sont obligés de la découvrir, de peur que la bonne opinion des crédules ne les fasse du nombre des incurables. Mais quand il arrive qu’une personne trompe innocemment, je veux dire que son hypocrisie n’apporte aucun préjudice aux autres, je maintiens qu’il n’est pas permis d’en publier la feinte. La raison est qu’elle a toujours droit, tandis que la malice est inconnue, non pas d’être estimée bonne, mais du moins de n’être pas jugée méchante, puisqu’elle n’a fait ouvertement aucune action d’où l’on puisse recueillir cette conséquence. Or celui qui manifeste son hypocrisie fait positivement juger que cette personne est coupable, et partant il ne lui fait pas une moindre injure que celui qui découvrirait un de ses autres péchés. Et ne sert à rien d’opposer qu’elle prétend de séduire le jugement des spectateurs par la fausse opinion de la probité, parce que cette erreur ne cause aucun dommage.
Que s’il est ainsi quand la tromperie n’intéresse personne, bien moins sera-t-il permis de publier l’ignorance de celui dont la capacité ou sainteté présumée fait du fruit parmi un peuple qui n’est pas capable de pénétrer son défaut, et qui peut profiter de ses avis. Ce beau prétexte de zèle ne saurait fournir le motif de décrier les frères ; le seul ministre de la justice peut publier les crimes des coupables : quand la république vous aura chargé de cet office honorable, à la bonne heure, acquittez-vous avec fidélité. En attendant, j’estime quand il s’agit des vices d’autrui, qu’il n’est rien de meilleur que le silence.
De ce raisonnement il est aisé de conclure pour la pratique qu’un pauvre innocent ne peut justement décrier un hypocrite ; la raison est que celui-ci 91n’a pas moins de droit aux aumônes publiques que celui-là. Et partant, s’il use d’artifice pour attirer la compassion du riche sur sa misère, précisément il ne fait point de mal d’en recevoir la libéralité, puisque cette diversion n’est injuste ni à l’égard de celui qui donne, ni à l’égard de celui qui pourrait en profiter. Tandis qu’un homme est dans la nécessité, il est dans le droit d’être soulagé ; l’hypocrisie secrète qui le déguise ne le rend pas plus indigne de secours qu’un de ses autres vices cachés. Il ne commence d’être usurpateur du bien d’autrui que lorsqu’il cesse d’être pauvre : et si la miséricorde qu’on lui fait soulage seulement son besoin, et qu’elle n’entretienne pas son vice, il n’y a point de doute qu’il ne soit obligé à la restitution, quoiqu’il soit obligé à la franchise.
Tout de même on ne peut découvrir l’ignorance d’un prédicateur, ni parler de son peu de mérite à ceux qui, trompés de l’opinion de sa suffisance, profitent de son zèle. Car outre que nous ne sommes pas assurés du jugement que nous faisons de sa capacité, quand même nous supposerions notre sentiment sans envie, il est évident que la déclaration qu’on en fait est injuste, quand elle est dommageable. À la bonne heure que le monde se trompe, pourvu qu’il se trompe à son avantage, et que son erreur soit la cause de son salut. Peut-être que cette réflexion détrompera ceux qui pensent juger innocemment des pièces qui n’ont point de mérite, parce qu’elles sont publiques. Il faut toujours considérer la fin de l’éclaircissement que l’on donne : s’il délivre le prochain d’une impression dangereuse, c’est charité de le détromper ; s’il lui ôte une créance utile, quoique fausse, c’est envie ou du moins 92indiscrétion de l’instruire.
Il est vrai que la prudence des supérieurs doit alors entrer en garde, pour empêcher que la dissimulation de l’hypocrite, ou la faiblesse de l’ignorant, n’ait des prétentions hors du bien des simples ; mais certes l’obligation d’un maître ne saurait justifier la liberté de cet examen en toutes sortes de personnes. De sorte qu’il vaut mieux se taire des actions de notre prochain, que d’en parler avec hasard de perdre notre vertu. Tournons les yeux sur nous-mêmes, et nous y trouverons de quoi blâmer, si nous avons tellement l’humeur à la censure que nous ne puissions souffrir le vice. Le blâme des défauts d’autrui nous rend coupables, parce que nous avons obligation de les couvrir par charité : mais la confession des nôtres est utile, parce que nous les devons effacer par la pénitence dont elle fait une des importantes parties.
Douzième discours Considérations pour souffrir la médisance
Nous avons une si naturelle inclination à la santé du corps, qu’il n’est point de simples, en toute la nature, quelque amertume que nous trouvions dans leur suc, que nous n’employions pour assurer ou rétablir le bon tempérament. L’absinthe et l’ellébore sont agréables à notre goût, parce qu’ils sont utiles à nos maladies. Nous avalons le poison des vipères et le fiel des dragons, parce que le désordre qu’ils causent dans nos corps y remet la juste harmonie des humeurs. Que la calomnie soit importune à ce désir de gloire qui nous possède, et je veux croire que nous en chérirons l’attaque, sur cette considération que la malice a de bons effets dans les âmes.
93Serait-il bien possible que la chair, dont l’embonpoint est trop souvent dommageable à la vertu, nous fût en plus grande recommandation que l’esprit, qui n’a point de plus notable bien que l’innocence ? Je n’userai point de redite si j’assure que l’affliction en général n’a point de bons effets qui n’appartiennent à la paisible souffrance de la détraction, et que tout ce que la perte des biens et de la santé fait à notre avantage, le noir de la médisance l’opère. Quand cette sorte de disgrâce ne ferait rien que de nous rendre à nous-mêmes, n’y aurait-il pas plus de sujet de chérir la persécution, que de raisonnable motif d’en appréhender l’orage ?
Chacun a son expérience sur cette vérité, que les applaudissements publics et la louange des hommes nous dérobent notre cœur : plus elle nous met dans l’esprit des autres, plus elle nous tire de chez nous. Il est presque inévitable de ne se point ignorer lorsque tant de monde nous connaît ; ce qui nous élève en haut nous dissipe, et pour nous produire un moment, souvent il nous fait évanouir pour jamais, comme un peu de fumée. À moins que d’être stupide, l’on peut savoir que la calomnie produit un effet tout contraire, puisqu’elle nous resserre et nous ramène à nous-mêmes ; lorsque nous reconnaissons l’inutilité des créatures, il est malaisé de s’y fier : aussitôt que nous comprenons d’en être trompés, nous faisons une honorable retraite. Or, s’il arrive jamais que l’inconstance des créatures nous fâche, elle nous fâche sans doute lorsque leur estime se change en mépris, et que toutes ces complaisances que la flatterie débitait en notre faveur se tournent en injures que la haine impute à notre blâme.
Par 94un généreux dépit, l’homme se repent de servir un maître perfide ; et puis, dégageant ses affections au sujet de son esclavage, il les transporte au soin de se perfectionner, et aux désirs innocents de plaire à Dieu seul. N’a-t-on pas vu des personnes qui ont quitté le monde pour être tombées dans la boue, et qui ont fait divorce avec la vanité quand elles ont vu qu’elles étaient sujet de raillerie ? Il faudrait être de plomb ou de quelque matière plus lourde pour demeurer insensible au reproche des langues, et se tenir volontiers en un endroit où l’on nous charge d’ordures. Mais ne considérons pas l’avantage que nous pouvons tirer de la médisance : rendons-nous à la nécessité de la souffrir. C’est une tempête qui ne respecte personne ; les plus vénérables saintetés sont exposées à sa violence. C’est un déluge qui traîne la plupart des hommes : si quelqu’un se sauve dans l’arche, nous y trouverons beaucoup moins d’hommes que de bêtes.
Si la compagnie peut alléger le ressentiment d’une disgrâce, à cause que chacun en porte la part, j’estime que nous ne devrions plus sentir la calomnie, puisque tout le monde entre dans son partage. Un philosophe représente à son ami que les plus grands hommes de l’antiquité ont été sujets aux traits des mauvaises langues ; et puis, après avoir produit Platon et Socrate, il croit avoir prescrit un assez bon remède contre l’impatience : Attendez (ajoute-t-il) que la médisance respecte votre vertu, elle qui n’a pas épargné ni Caton ni Rutilius. Dion Chrysostome croit enchérir sur Sénèque, quand il dit que la malice attaque même les autels. Qui ne sait que son imprudence a dépouillé Diane aux yeux d’Actéon, et que d’une vierge sauvage 95qui n’aime que les arbres, elle a tâché d’en faire la maîtresse du plus contrefait de tous les dieux ?
À la vérité, c’est trop se promettre de la discrétion des langues que d’espérer quelque faveur de leur courtoisie : après avoir voulu souiller la plus pure des divinités et noircir les plus sages philosophes, c’est une erreur de croire qu’elle nous discerne. Que si elle le faisait, ce serait plutôt pour nous croire indignes de la colère, que pour nous juger capables de révérence ; et partant, il y a plus de sujet de souhaiter son ennui et sa haine que de la craindre, puisque la grâce qu’elle fait est une marque de bassesse, comme la rage qu’elle témoigne est une preuve de mérite. Avouons néanmoins que la compagnie de Socrate, de Platon et de Diane n’est pas assez illustre pour nous résoudre : quand la calomnie nous attaque, elle nous fait entrer dans une société bien plus honorable. Qu’on regarde tous les saints, il sera difficile d’en trouver un seul qui n’ait ou peu ou prou fait l’essai de sa rage.
Après avoir considéré un Jésus-Christ, maudit des mêmes langues qu’il avait ou sauvées de paralysie ou guéries d’un silence plutôt nécessaire que vertueux, il faut être délicat pour se plaindre. Ce grand Sauveur, pour qui toutes les bouches devaient avoir des applaudissements et des éloges, s’est vu persécuté des outrages de la plus basse canaille, et sali des injures des plus infâmes pécheurs. Je n’ai garde de dire qu’on lui reprochait sa patrie, et qu’on estimait avec un juste motif de son mépris dans la profession de celui que l’on tenait pour son père. N’a-t-il pas été contraint d’ouïr qu’il était un buveur, et qu’il aimait la bonne chère des publicains ? La malice de ses envieux 96n’est-elle pas venue à cet excès de blasphème que d’assurer qu’il était endiablé, et qu’il obéissait à ces infâmes esprits dont l’assistance lui était aussi peu utile que la cruauté dommageable ? Il pouvait abîmer ceux qui le voulaient noircir ; mais la bonté a mieux aimé nous laisser un exemple de la patience, qu’un témoignage de son pouvoir. Il a bu le premier dans ce calice d’amertumes, et s’est soûlé d’opprobres (comme parle l’un de ses prophètes), afin de nous donner au moins le courage de les goûter. Qui serait assez lâche pour fuir la divine compagnie de Jésus-Christ, sur cette vue qu’il faut faire quelques démarches distinctes ?
Je ne veux pas ici considérer avec le grand patriarche de Constantinople (dont les paroles d’or sont autant d’oracles) que la détraction ne nous ôte rien, et que, si nous nous faisons nous-mêmes honneur, nous ne devons craindre de l’ignominie de personne. Laissons cette puissante raison qu’il n’y a que deux sortes de gens qui s’entretiennent de nous, les sages et les sots : ceux qui sont prudents n’ouïront jamais que du bien, ou du moins ils se taisent s’ils ne peuvent parler avec estime. Quel dommage souffrez-vous si les sots et les méchants n’ont pas bonne opinion de vous ? Pourriez-vous avoir une plus désirable preuve que nous ne leur ressemblons pas, que de n’avoir pas leur approbation ? La jaunisse qui paraît aux ictériques sur un beau visage est un vice de l’œil qui le regarde, et non pas du sujet qu’il juge en porter la tache. Nous ne sommes ni verts ni rouges, quoiqu’on nous considère au travers d’un verre imbu de cette couleur. Aussi ne devons-nous pas croire que nous soyons lâches ou perfides, 97si la malice d’un jaloux nous fait paraître tels à ceux qui ne nous connaissent pas.
Que pourrions-nous faire pour éviter les langues, et ne rien perdre de notre renommée ? L’exemple du Fils de Dieu montre qu’il faut quelque autre chose que la prudence et la vertu pour l’assurer. Si vous ne faites rien, du moins n’éviterez-vous pas le blâme d’être paresseux ; si vous entreprenez quoi que ce soit, vous ne manquerez pas de censeur. Quand même vous triompheriez, vous aurez toujours votre Maure : tandis que tout le monde vous bénira, quelque sale bouche ne manquera pas de vous souiller de ses crachats et de sa bave. Les plus innocentes actions n’ont pas tant de clarté ni de lumière, qu’elles ne soient des énigmes pour les méchants. Donnez l’aumône, il s’en trouvera qui diront que c’est un effet de vaine gloire plutôt que de piété ; un autre jurera franchement que c’est une restitution que vous faites. Avez-vous de la constance dans la douleur ? vous êtes stupides et non pas courageux. Riez-vous quelquefois, vous passez pour badin ; vous tenez-vous dans le sérieux ? vous êtes sujet à l’hypocondre. Quoi que vous fassiez, vous ne serez jamais rien qui plaise à tout le monde, et vous cesserez seulement d’être exposé à la médisance quand vous cesserez de ne plus être. Ce n’est pas assez d’être sage et innocent pour être respecté des langues libertines ; pourvu que l’on vive en société, l’on sera toujours coupable.
Je ne sais si je dois estimer disgrâce ou appeler bonheur cette fatalité qui attache le blâme d’un religieux particulier à tous ceux de la robe, comme si le vice ne suivait pas la personne, mais la condition. Arrive-t-il qu’une 98personne de cette profession tombe dans quelque faiblesse, ce ne sera ni Pierre ni Jean qui aura fait cette faute, ce sera un tel ordre. Épictète se fâche chez Arrian de cette façon impropre de parler, qu’il attribue à la profession le vice qui n’est que de la personne : pourquoi dit-on qu’un philosophe a trompé, menti ou fait quelqu’autre crime, puisqu’on ne dit pas qu’un musicien a mal chanté, mais bien que celui qui a mal chanté n’est pas musicien ? Ne devrait-on pas corriger le mauvais usage de ces termes, et dire qu’un tel qui s’est souillé de ce crime n’est pas religieux, plutôt que d’assurer qu’un tel religieux a cette faute ? Vraiment, repart saint Jérôme à Helvidius, qui reprochait le plus pur de tous les états d’ordure sur l’intempérance de quelques particuliers, la virginité n’est pas criminelle si son singe et son hypocrite est impudent. Quoi ! tous les astres sont-ils obscurs, parce que l’on en voit quelques-uns sujets à l’éclipse ? Toutes les plantes sont-elles mortelles, parce qu’il y a de la ciguë et de l’aconit ? Doit-on rejeter les diamants d’Alençon, parce qu’on en trouve de Barbotan ? Et pour aller de la nature à l’art, toute la monnaie est-elle de bas aloi s’il y en a quelques pièces fausses ? Cette procédure est si peu raisonnable, que ceux mêmes qui s’en servent l’improuvent.
Véritablement, il y a beaucoup d’injustice à communiquer ainsi les mérites ; néanmoins, ceux qui en souffrent la malice ont un sensible sujet de consolation, puisque tout un corps ne peut être jugé coupable d’une faute privée que dans la supposition d’une parfaite sympathie de tous ses membres et d’un merveilleux accord de toutes les humeurs. Mais, 99pour ne rien dissimuler, il n’est point de considération qui doive nous résoudre plus puissamment à recevoir la calomnie sans trouble, que le peu d’effet que lui donne la patience. Il ne faut pas douter que cet ennemi ne soit de l’humeur des autres : la résistance qu’on lui fait l’irrite ; au contraire, si l’on respecte son effort, on le rend inutile. Ce n’est pas lâcheté de céder à son adversaire, quand on lui a dressé une embuscade dans la fuite. Rien n’augmente le courage de ceux qui tâchent d’affaiblir le nôtre à l’égal de l’espérance de la victoire : or, il n’y a rien qui les détourne plus de cette attente que le mépris de leur attaque, d’autant que celui qui ne se plaint pas montre qu’il est au-dessus de sa douleur, et qu’il ne faut pas croire qu’il se doive rendre, étant encore dans l’état de ne pas seulement soupirer. Cette fermeté arrête fort l’ardeur d’un ennemi, qui commence de se relâcher à même qu’il se défie de pouvoir vaincre. On ne peut contredire cette expérience, particulièrement au fait de la détraction, que l’Écriture sainte compare au chien, qui ne jappe jamais plus importunément que lorsqu’on témoigne de la crainte.
Philippe n’ignorait pas cet artifice, puisqu’il repartit à ceux qui lui persuadaient l’exil d’un médisant, que c’était le moyen d’étendre sa détraction, et de faire savoir le vice du roi de Macédoine où son nom était inconnu. Désirez-vous contraindre une femme au silence ? taisez-vous : le détracteur est de cette humeur ; si vous le tuez, vous ôtez la parole à un homme, mais vous la donnez à cent autres. Je trouve le mot du duc de Sesse, ambassadeur de Charles-Quint, excellent sur ce sujet. Adrien sixième ayant 100commandé qu’on jetât le Pasquin dans le Tibre, ce duc lui dit fort plaisamment que, si Sa Sainteté l’ordonnait ainsi, il deviendrait grenouille. Sans doute il voulait insinuer que le plus puissant moyen pour obliger la médisance à se taire, c’était de la souffrir, et que ceux-là l’éveillaient, qui se mettaient en peine de la contredire.
On peut dire sur un appui presque pareil, que la défense trop opiniâtre d’une calomnie dispose les esprits à la recevoir, tant à cause que nous ne voulons pas être persuadés par force, qu’à raison du mauvais jugement que nous faisons d’une personne qui combat pour une ombre. Au contraire, il arrive souvent que nous jugeons en faveur de ceux qui semblent négliger leur réputation, présumant qu’ils se tiennent assurés de l’honneur, sûrs de la légitime possession du mérite. L’expérience nous fait voir qu’il n’y a que les laides qui se chargent de fard ; celles qui ne doutent pas de leur naturelle beauté n’ont garde de chercher du secours dans le vermillon ou dans le blanc d’Espagne. Disons de même de ceux qui prennent tant de soin de s’excuser des blâmes qu’on leur impose : l’inquiétude qui leur fait appréhender l’infamie prouve qu’ils en sont dignes. Pour dernière raison, je maintiens qu’il n’est rien de plus avantageux à la vertu que la détraction ; ce qui la fait examiner la fait reconnaître. On ne veut pas être trompé, de peur d’être pris pour dupe, de sorte que le soupçon de l’erreur nous met dans la 101recherche de la vérité, et le plus souvent cette recherche nous porte à la connaissance.
Nous ignorerions le mérite de beaucoup de personnes si jamais on n’en eût douté ; la défense de leur vertu ou de leur pureté le prouve. Qui connaîtrait Geneviève (pour ne rien dire des autres) si la médisance avait épargné sa vie ? Ceux qui liront son histoire avoueront que rien ne contribue davantage à la faire reluire que ce qui tâche de l’envelopper dans l’opprobre. En voici le récit.
Note
- [22]
Sans doute la chartreuse de Coblence (lat. Confluentes, au confluent du Rhin et de la Moselle).