R. de Ceriziers  : Les trois états de l’innocence (1640)

Tome II : Geneviève ou l’innocence reconnue

Geneviève
ou l’innocence reconnue

3En l’une des provinces de la Gaule Belgique, autrefois le pays des Tongres, environ le temps que la gloire du grand Clovis commençait à s’obscurcir, et que les enfants de ce lion dégénéraient en des animaux beaucoup moins généreux, naquit une fille dans la très illustre maison des princes de Brabant. À peine cette petite créature vit les premiers rayons de la lumière, que ses parents lui donnèrent une seconde naissance, qui la rendit fille du Ciel, d’où elle reçut le beau nom de Geneviève.

Ce n’est pas mon dessein de décrire les 4grandes vertus de cette petite princesse, ni de faire voir les grâces qu’elle possédait, lors même que sa bouche était attachée aux douceurs de la mamelle. Personne ne pourra voir le comble de sa perfection, et ignorer les fondements de sa piété. Le père et la mère ne l’appelaient ordinairement que leur ange, en quoi certes ils ne se trompaient pas, puisqu’elle en avait la pureté et l’innocence. Une seule chose la rendait dissemblable à ces divins esprits : c’est que ceux-là poussent les hommes au bien par des mouvements secrets et invisibles, et que celle-ci les y portait avec des exemples qui n’avaient pas moins de force que de douceur. Les anges ont des attraits contre qui l’on a de la peine de conserver sa liberté, et Geneviève possédait des grâces trop charmantes pour n’être pas inévitables. On ne pouvait haïr sa dévotion à moins que d’être stupide, et c’était assez d’être raisonnable pour n’être plus pécheur après l’avoir vue.

Il ne faut point s’imaginer que les amusements ordinaires de l’enfance occupassent sa pensée : rien ne 5partageait le soin de sa dévotion, que les divers moyens de l’entretenir et de l’accroître. Le plus doux plaisir dont elle fût tentée, c’était l’amour de la retraite et de la solitude. Cette inclination lui bâtit un petit ermitage au coin d’un jardin, où la nature semblait avoir favorisé son dessein, y faisant croître quantité d’arbres dont les agréables ombres ne permettaient pas même au soleil de voir les mystères de sa dévotion. C’était là qu’elle dressait de petits autels de mousse et de ramée ; c’était là qu’elle coulait la plus grande partie du jour, sans que le passe-temps de celles de son sexe et de son âge la pût retirer d’un si doux et si dévot entretien.

Quand sa mère lui remontrait qu’il était temps d’avoir de plus sérieuses pensées, elle répondait modestement que les siennes avaient le plus beau et le plus grand de tous les objets ; néanmoins que tous ses desseins étaient dans l’obéissance, et qu’on ne saurait sitôt lui commander quelque chose, qu’elle ne s’y portât toute entière ; mais que si l’on permettait à ses inclinations de faire le choix 6de sa condition, elle ne trouverait aucune sorte de vie plus désirable que celle qui avait attiré tant de grandes et illustres personnes dans la solitude, et qui de la moitié du monde en avait fait un désert.

C’est le lieu, disait-elle, où les rois, et les princes, et les impératrices sont allés chercher les traces et les pas du Sauveur : c’est le lieu où saint Jean confirma l’innocence de ses mœurs : c’est le lieu où la pauvre vertu se retire, trouvant plus de sûreté parmi les bêtes farouches, que dans les villes où l’on rencontre la cruauté des brutes. C’est, en un mot, le lieu où je m’imagine un parfait repos, et où je pourrais trouver mon contentement si vous me permettiez de l’y chercher. Ce n’est pas, madame, que je ne sois disposée à suivre tous les mouvements de votre volonté ; mais, puisque vous me laissez la liberté de mes pensées, je croirais autant vous déplaire de dissimuler mon sentiment, que d’en avoir un contraire au vôtre, qui ne saurait être que raisonnable.

Ah ! Geneviève, vous ne savez pas d’où cette inclination vous vient, et pourquoi le Ciel vous la donne : un jour 7viendra que vous suivrez l’exemple de cette incomparable pénitente à qui l’Égypte a donné son nom, bien que vous n’en deviez pas imiter les débauches. Ce sera lorsque vous reconnaîtrez la Providence de Dieu, qui dispose de nous par des moyens secrets et inconnus à tout autre qu’à lui, et qui mène les hommes au point de la félicité par ce qui leur semble devoir les précipiter dans l’abîme de l’infortune.

Dieu a coutume de nous donner dès la naissance certaines qualités qui sont nos bonnes fortunes et l’ordre de toute notre vie. Ces enfants, chez les Lacédémoniens, qui sortaient du ventre de leurs mères la lance en la main, et ces autres à qui la nature avait empreint une épée au bras, portaient sur eux des présages de l’avenir et les signes de leurs horoscopes. Le grand archevêque de Milan, tout petit et tout enfant qu’il était, faisait du prélat, bénissant ses compagnons et leur imposant les mains, comme s’il eût déjà été ce qu’après il devait être. Tous ceux qui remarquaient les dévotions de notre petite vierge ne pénétraient pas dans les desseins de Dieu, et 8ne voyaient pas ce qui ne parut que longtemps après.

Laissons ces menues dévotions à la connaissance de celui qui en sait la valeur et qui en récompense le mérite : venons à ces nobles actions qui portent plus de jour et de lumière, qui marquent plus visiblement le soin dont le Ciel veille sur le salut des hommes. Si j’entreprends de décrire les perfections de cette grande sainte, je ne m’estime pas plus obligé de les toucher toutes, que ceux qui se veulent mettre sur l’eau de prendre la rivière à sa source.

Me voici donc tout à coup dans la dix-septième année de notre Geneviève ; mais qui pourra marquer toutes les vertus de son âme, et toutes les belles qualités de son corps ? Une autre plume que la mienne dirait que la nature avait fait des coups d’essai dans toutes les autres beautés de son siècle, pour donner en elle un ouvrage accompli de sa puissance et de son industrie. Et, à n’en point mentir, elle semblait y être obligée, puisqu’il n’est pas moins indigne de voir une telle âme dans un corps mal fait, que de voir un diamant dans la boue, ou un prince plein de majesté dans les ruines 9d’une cabane et dans les obscurités d’une prison.

Ce que je veux dire sur ce sujet, c’est qu’elle n’avait garde, pour les croître, d’y ajouter ces artifices par lesquels la laideur veut sembler belle. Elle n’avait point d’autre vermillon que celui qu’une honnête modestie lui mettait sur les joues, point de blanc que celui de l’innocence, point de senteurs que celles de la bonne vie. Aussi n’y avait-il point de ruines dans son visage à réparer avec le plâtre, point de noirceur à colorer de blanc, point de senteurs à couvrir avec le musc et les poudres d’iris. Toutes ses grâces lui étaient propres et non pas empruntées, au contraire de ces filles qui, n’ayant pas assez de charmes pour se faire aimer, ont recours aux boutiques des marchands, comme à une magie naturelle, pour y acheter ce que la nature ne leur a pas voulu donner, et se faire agréables malgré toutes les défaveurs. Mais certes, comme les habits qu’on y prend ne durent pas toujours, aussi cette beauté se perd, et l’on y remarque à peu près la même différence qu’on voit entre les fleurs peintes et les naturelles.

10Encore bien que notre Geneviève apportât si peu de soin à conserver ses grâces et ses perfections, si en avait-elle assez pour se faire un grand nombre d’idolâtres, si elle eût voulu contribuer quelque chose au malheur des âmes et découvrir ce que la modestie doit cacher. Sachant bien que la perle n’est point si précieuse dehors que dedans la nacre, et que l’or est exposé en proie aux hommes aussitôt qu’il est exposé à leur vue, elle ne paraissait hors de la chambre que comme les éclairs hors de la nuée, quand la nécessité ou la bienséance lui commandait. Les filles croient qu’elles ne seront jamais recherchées si elles ne vont chercher les hommes, en exposant tout ce qu’elles ont de beautés aux yeux même des aveugles ; mais cette fausse opinion trahit ordinairement leur bonne fortune : pour n’être pas assez rares, on les estime trop communes. Quelque discrétion qu’on ait à juger, la liberté qu’elles se donnent de prendre toutes sortes de récréations les fait trop ordinairement passer pour des filles de joie. Le soleil se fait adorer où il ne se laisse voir qu’une fois l’an ; certainement, 11si les femmes étaient plus retenues à se montrer, on les respecterait comme des choses saintes, au lieu de les regarder comme des choses profanes.

Voilà tout l’artifice dont notre innocente fille se servit pour attirer ceux qui avaient assez bonne opinion d’eux-mêmes pour espérer quelque part en sa bienveillance. Parmi ceux qui en firent la recherche, Sigifridus (que nous appellerons Sifroy) ne fut pas des derniers, ni des plus malheureux, puisqu’il emporta lui seul ce que les autres avaient désiré. Sans vous dire qu’il était un des plus puissants palatins de Trèves, c’est assez, pour connaître sa qualité, de savoir qu’il eut le cœur assez bon pour songer à l’alliance d’une maison souveraine. Ce jeune seigneur ayant appris de la voix publique une partie des perfections de cette belle princesse, en voulut plutôt croire ses yeux que le bruit commun. Le voilà en chemin avec un équipage si magnifique, qu’il ne laisse à pas un de ses rivaux la vanité de faire des comparaisons. Étant arrivé, il alla aussitôt faire la révérence au prince et à la princesse sa femme, qui lui permirent 12de saluer Geneviève, à laquelle il fit toutes les offres de service qu’on pouvait attendre d’un amour sans feintise.

Ce fut après l’avoir vue qu’il confessa que les poètes n’avaient pas assez donné de bouches à la renommée, et que, pour publier toutes les perfections de Geneviève, il eût fallu plus d’une trompette. Que fera-t-il après être retenu des ravissements que cet aimable objet lui avait causés ? Sa fidélité et sa discrétion lui font espérer un heureux succès de son amour ; il craint toutefois de mériter peu et de trop désirer, et que sa maîtresse ne soit aussi dédaigneuse qu’elle est belle.

Cette erreur n’occupa guère longtemps son esprit : car il ne l’eut pas entretenue deux fois, qu’il la trouva remplie de tant de douceur et de modestie, que sa passion, de libre, devint nécessaire. Il tâcha de l’exprimer par ses soupirs, ne l’osant déclarer par son discours, de crainte de faire passer ses véritables ressentiments pour de folles et fades rêveries. Aussi avait-il pris garde que le mot de mariage ne lui était jamais échappé de la bouche, qu’une honnête honte ne 13parût sur le visage de Geneviève et n’en augmentât la beauté. Il craignait si fort quelque mauvaise parole, qu’il n’osait même lui en dire de bonnes. Étant dans cette appréhension, il alla trouver le prince et la princesse, auxquels il déclara le dessein de son voyage en ce peu de mots :

— Monsieur, si vous êtes aussi favorable à mes desseins que votre douceur me le fait espérer, dans l’ignorance de ma bonne ou mauvaise fortune, je me tiens presque assuré de n’être pas tout à fait malheureux. Je ne suis point, grâce à Dieu, sorti d’une maison dont le nom ne puisse servir de reproche : et quand la gloire de mes ancêtres n’ajouterait rien à mon mérite, je n’en suis pas si dépourvu qu’il ne me fût aisé, s’il était bienséant, d’avancer des choses dont peut-être un autre que moi tirerait de la vanité. Ma noblesse n’est pas égale à la vôtre : je sais néanmoins qu’elle ne vous peut être honteuse, si vous me faites l’honneur d’en agréer l’alliance. La fortune ne m’a pas donné si peu de biens que je ne puisse soutenir la dignité de votre maison ; mais quand ils seraient beaucoup moindres, je ne saurais, sans trahir mon 14bonheur, vous celer l’ardente affection que j’ai, non pas tant pour la beauté de votre fille, qui est incomparable, que pour ses vertus, qui sont sans exemple. Son mérite a tant de force sur mes volontés, que si la fortune m’avait fait empereur, je viendrais sans regret mettre à ses pieds tout le monde pour acquérir l’honneur de ses bonnes grâces. C’est donc à vous de faire mes joies ou mes déplaisirs, puisque, la connaissant tellement soumise à vous obéir, si vous lui commandez de m’aimer, je ne puis craindre d’en être haï.

Le prince pouvait reprendre un peu de vanité dans ce compliment, et trouver mauvais qu’on lui demandât sa fille avec des raisons : toutefois, n’ignorant pas combien ce parti était avantageux, il remercia Sifroy d’avoir arrêté ses yeux sur elle, les pouvant porter autre part, et lui témoigna de tenir sa recherche à honneur. Néanmoins, il ne voulait pas être injuste jusqu’à contraindre sa fille en une affaire où il n’y a que le seul choix de libre : il lui promit bien de porter, autant qu’il pourrait, sa volonté au consentement d’une alliance qui lui faisait espérer autant de bon succès 15qu’il y voyait de belles apparences.

En même temps, la mère eut charge de traiter cette affaire et de ménager les affections de sa fille. Je ne veux point m’arrêter à décrire ce qu’elle rencontra à vaincre en son esprit avant que de la faire joindre à son désir. Ce n’est pas pourtant qu’elle tînt avec opiniâtreté dans ses sentiments ; mais certes elle avait de la peine à se résoudre, étant toute à soi, de devenir la moitié d’un autre, et de se priver d’une chose qu’elle pouvait conserver toujours, ne la pouvant perdre qu’une fois en sa vie. Cependant, il faut obéir, mais avec combien de répugnance ! Le voile que la honte lui mit sur le front, les larmes et les soupirs vous le diraient beaucoup mieux que moi. Il est peu de sages filles qui ne se troublent quand on leur parle d’un mari, et qui ne trouvent de la difficulté de cesser d’être anges pour commencer d’être du nombre des femmes. Voilà néanmoins notre Geneviève où tous les désirs, réservé les siens, la portaient : la voilà mariée à un grand palatin. Ce serait une chose superflue de dire qu’on n’oublia rien de toutes les réjouissances 16qui peuvent honorer une noce. Les danses, les ballets, les tournois et tous les autres exercices de galanterie furent les moindres magnificences de la fête.

Tous ceux qui virent le bonheur de ce mariage le crurent éternel ; mais hélas ! qu’il y a peu de roses parmi beaucoup d’épines, et que la prudence humaine pénètre peu avant dans l’avenir ! Geneviève, je vous donne deux années à vivre, sinon contente, au moins dans les plaisirs : votre mariage a commencé comme celui d’Ève dans un paradis ; il se terminera comme le sien dans une solitude. Jouissez à la hâte des contentements qui doivent si peu durer : pourquoi troublons-nous tant de délices ? Attendons les maux sans les aller chercher.

Après que nos jeunes mariés eurent passé quelques mois en la cour de Brabant, il fallut partir pour aller à Trèves. Les parents de Sifroy la reçurent avec tous les respects que sa qualité et son mérite devaient attendre de leur affection. Saint Hidulphe, qui était alors pasteur de cette grande ville, fut fort aise de voir sa bergerie accrue d’une innocente brebis ; 17et pour témoigner sa joie, comme il était sur le point de partir pour aller en une maison des champs, il lui donna sa bénédiction.

Ce lieu de plaisance était assis en une campagne qui n’était terminée que de l’horizon : le château était entouré d’un parc où il semblait que le printemps se retirât avec les zéphyrs quand les aquilons régnaient dans les plaines d’Allemagne. Quelque rigoureux que fût l’hiver, il ne touchait point aux orangers ; et il ne respectait pas moins les lauriers que la foudre, qui est discrète pour cette sorte d’arbres. Au pied de la muraille coulait une rivière qui nourrissait en tout temps un grand nombre de cygnes. Ce fut dans ce lieu plein de délices, et tout semblable aux palais enchantés des Romains, que Sifroy et Geneviève menèrent la plus douce et la plus innocente vie de leur siècle. Rien ne troublait leur contentement, et tout contribuait à leurs plaisirs. Pas un des domestiques n’était privé de ce bonheur ; la paix et la bonne intelligence gouvernaient absolument tous ceux qui étaient de leur suite. On ne parlait 18point d’autre sujétion que de celle qui pouvait tromper les oiseaux. Et, à vrai dire, il eût fallu changer de maître pour faire autrement, puisqu’on ne pouvait non plus souffrir de tempête en cette maison que sur la cime de l’Olympe, ou en cette partie de l’air qui est au-dessus des vents et de l’orage. Si quelqu’un voulait avoir son congé, c’était assez de faire une mauvaise action afin de l’obtenir ; pour mériter leur affection, il fallait avoir celle de Dieu. Tout ce repos venait de l’exemple des maîtres, tant il est véritable que les seigneurs sont les vices ou les vertus de leurs sujets.

Que pouvait-on souhaiter au bonheur de cette maison, sinon qu’il fût trop long ? Mais à peine deux ans s’étaient écoulés en cette vie si innocente, que le tambour d’airain des Sarrasins en troubla les contentements. Abderame, roi de ces Maures, qui étaient passés de l’Afrique dans l’Espagne, ne promettait rien moins à son ambition que la conquête de l’Europe. La perfidie des traîtres, plutôt que son courage, l’avait déjà mis en possession de toutes ces provinces 19qui sont au-delà des Pyrénées. La France lui paraissait un friand morceau, mais il craignait d’y trouver d’autres gens que des Goths. Il n’ignorait pas qu’il y avait encore de ces anciens Gaulois dont les ancêtres, au nombre de trente cavaliers, chassèrent autrefois deux mille chevaux maures, et les contraignirent de se retirer dans Adrumette. Considérant donc qu’en chaque province il avait des nations entières à vaincre, et en un Français beaucoup d’hommes à combattre, il dressa la plus effroyable armée que l’Occident eût jamais vue.

Ce déluge de soldats s’étendait depuis les Pyrénées jusqu’en Touraine, où l’invincible Charles Martel l’attendait avec douze mille chevaux et soixante mille hommes de pied français. La renommée d’une si fameuse bataille, jointe à l’intérêt de tout le Septentrion, amena une grande troupe de noblesse à Martel, d’autant que les plus braves guerriers trouvaient autant de gloire à combattre sous ce grand capitaine, qu’à gagner des victoires par la conduite d’un autre.

Sifroy, qui était un des plus puissants 20seigneurs d’Allemagne, eût eu honte de dormir dans le sein de son épouse tandis que tous les autres pensaient au salut public. Mais il trouva beaucoup de résistance dans la résolution de Geneviève, et plus d’une difficulté à surmonter, puisqu’il avait l’amour et la crainte. D’un côté l’honneur le piquait vivement ; d’autre part, il ne pouvait se résoudre à quitter un bien qu’il commençait seulement de connaître. Et pour moi, je crois (si Dieu n’eût envoyé une forte inspiration à Geneviève pour la porter au consentement de ce voyage) que le désir de conserver sa réputation était en danger de céder à la violence de son amour. Toutefois, quand il fallut se séparer, ce fut où ces deux amants eurent besoin de toute leur vertu. Passons vivement cette fâcheuse rencontre, de peur de nous noyer dans les larmes qu’ils épanchèrent.

L’appareil de guerre étant préparé et, le jour du départ venu, le comte appela tous ses domestiques ; et après leur avoir recommandé l’obéissance à l’endroit de sa chère femme, il prit son favori par la main, et puis, adressant sa parole 21à Geneviève, il lui dit :

— Ma fille, voici Golo à qui je laisse le soin de vos contentements : l’expérience que j’ai de sa fidélité me fait espérer que l’ennui de mon absence sera en quelque façon modéré par la confiance que vous prendrez de son service. Je ne vous dis autre chose à sa recommandation, sinon qu’après moi, vous devez attendre plus de soulagement de lui que de personne du monde, et partant je vous conjure de le chérir en ma considération.

À ces mots, la pauvre Geneviève se pâme ; on la relève, elle retombe par trois fois. Tous les serviteurs courent aux remèdes pour rappeler son âme, qui semblait fuir de peur de voir le départ de Sifroy, ou peut-être de crainte de demeurer sous la conduite de Golo. Le comte, qui avait remarqué un changement notable dans le visage de sa femme lorsqu’il lui recommandait la fidélité de son favori, haussa les yeux et dit ces paroles : C’est à vous seule, reine du Ciel, glorieuse mère de mon Sauveur, que je laisse le soin de ma chère Geneviève. Allez, Sifroy, allez hardiment où l’honneur vous appelle : ne craignez pas qu’il arrive aucune disgrâce 22à celui de votre femme, vous ne pouviez la mettre dans de plus sûres et de plus fidèles mains que celles où vous la laissez.

Mon Dieu, que le cœur de l’homme a de replis et son esprit peu de prudence pour en découvrir la malice ! Est-il rien de plus important que le choix des amis et des bons serviteurs ? Et néanmoins, il n’y a rien au monde où nous soyons plus facilement et plus dangereusement trompés. Ô que notre palatin faillit lourdement en l’opinion qu’il avait de Golo ! Geneviève n’est point une femme de Putipha, mais Golo n’est pas aussi un Joseph : ses honteuses et abominables pratiques feront tantôt voir la perfidie de son âme.

Accompagnons notre guerrier à l’armée, où il fut très bien reçu du grand Martel. J’estime qu’il ne sera pas hors de propos de décrire le combat où Sifroy se rencontra, afin de tracer une légère image de celui que notre courageuse princesse soutenait en même temps. Nous avons dit que Charles Martel attendait Abderame proche de Tours, où une belle campagne lui semblait offrir le champ de ses victoires. Ayant appris 23que l’ennemi avait mis ses gens en ordre, il disposa les siens en sorte qu’ils avaient la rivière de Loire et celle du Cher à dos, et quatre cent mille Maures en tête. Pour les obliger à vaincre, il ordonna aux habitants de Tours d’ouvrir les portes seulement aux vainqueurs ; et pour ôter toute espérance de fuite, il mit sur les ailes de son armée cinq ou dix cents de ses plus braves cavaliers, avec commandement exprès de couper les jarrets au premier qui abandonnerait son rang, ou qui mettrait l’assurance de son salut autre part que dans ses bras. Après que son camp fut dressé, il parla ainsi à ses soldats :

Compagnons, je vois bien que l’ardeur du désir qui vous presse de combattre m’empêchera de vous faire un long discours ; aussi le crois-je inutile, puisque vous êtes plus disposés à faire de bonnes actions, que moi à dire de belles paroles. N’attendez pas que j’aille chercher dans la souvenance des siècles passés des exemples de valeur : j’ai toujours reconnu que vous aimez mieux les donner à vos neveux, que les prendre de vos ancêtres. Et puis, quand nous aurions résolu d’être insensibles à nos intérêts, 24et que la ruine de nos maisons, le saccagement des villes, la désolation des provinces, les pleurs de nos enfants et l’honneur de nos femmes ne nous porteraient pas au désir de la vengeance, l’injure qu’on fait à Dieu et à notre religion serait un assez puissant motif pour vous porter à punir la fureur de ces barbares qui viennent de si loin vous apporter des palmes ! Je n’aurai jamais si mauvaise opinion de votre piété que de croire que vous veniez à mépriser ce Dieu que vous avez adoré, cette religion que vous avez conservée, ces saints que vous avez honorés, ces églises que vous avez bâties et ces autels que vous avez dressés. Il ne se peut faire que vous soyez prêts à porter votre foi au milieu de la barbarie, et que vous permettiez à l’impiété de ces Maures de fouler aux pieds ce qu’elle possède de plus auguste, au sein de votre patrie et quasi dans vos yeux. Mais je ne m’aperçois pas que mon discours a déjà sauvé la vie à vingt mille de ces poltrons, et empêché que la moitié de la victoire ne soit de votre côté. Allez donc, combattez devant les yeux de saint Martin, de qui vous soutenez aujourd’hui la querelle, et vous souvenez que vous êtes Français, 25dont la gloire ne doit point avoir d’autres limites que celles de l’univers.

L’impatience des Français ne permit pas à Charles de parler plus longtemps : aussi ne voulait-il pas attiédir cette ardeur capable de tout vaincre quand elle est bien ménagée, et à qui rien ne peut nuire que son excès. Voilà donc nos lions qui fondent dans cette grande multitude de Sarrasins. Hudes avec ses Gascons s’attache au bagage, par le commandement de Martel, qui jugeait que le cri des femmes et des enfants causerait du trouble dans l’armée d’Abderame. L’événement ne trompa pas son attente : car aussitôt la terreur se mit parmi ses gens ; on n’entendait que gémissements, on ne voyait que sang et que carnage.

Nos Français massacraient tout ce que la fuite ne tirait point de dessous leurs armes victorieuses ; et, pour dire en un mot, ils remportaient la plus glorieuse victoire dont on ait jamais ouï parler, les Sarrasins laissant sur la place trois cent soixante et quinze mille morts avec leur chef, ce qui ne coûta que la perte de quinze cents hommes. Le 26reste des Maures se rallia sous Accupa, l’un de leurs rois, qui s’empara d’Avignon. Notre grand Charles, voulant laisser des marques de sa piété et de l’hommage qu’il faisait au Ciel de cette victoire, bâtit une chapelle qu’on nomme Debello, et depuis, par corruption, la chapelle de saint Martin le Bel. Il était bien raisonnable d’honorer la vaillance des princes et des seigneurs de quelque marque de gloire, comme le courage des soldats avait trouvé sa récompense dans le butin.

Après cette heureuse journée, on présenta à Martel un grand nombre de genettes, qui sont de petits animaux noirs, mouchetés de taches rouges. Il voulut les faire servir de monument et de trophée à la victoire, instituant l’ordre de la Genette, qui était de trois chaînons d’or distingués d’autant de roses, que nos anciens Gaulois mettaient dans le bouclier de leur dieu Mars. De la chaîne pendait une genette au collier de France semé de lis, qui se reposait sur un gazon vert fleuronné. Le nombre des chevaliers était de seize, parmi lesquels Sifroy tenait l’un des premiers 27rangs, comme celui qui n’avait cédé à personne en cette occasion.

La tête de ce prodigieux serpent, qui avait traîné ses plis par la France, avait été froissée par notre Martel ; mais la queue remuait encore un peu : c’est pourquoi on prit dessein de suivre Accupa dans Avignon. Notre palatin, qui ne voulait pas s’en aller avec la moitié de la gloire, et se voyait obligé par d’honnêtes reconnaissances d’en poursuivre la perfection, prit dessein d’accompagner l’armée à cette entreprise ; mais, ne s’en promettant pas sitôt le succès, il envoya visiter Geneviève par un de ses gentilshommes, qui lui portait le collier de son ordre avec cette lettre :

Madame, à croire mon impatience sans consulter ma mémoire, je me plaindrais de ne vous avoir pas vue depuis que les considérations de l’honneur apportent une si dure contrainte à la liberté de mes contentements. Et à vrai dire, les félicités passées étant des misères présentes, je ne puis me souvenir du bonheur que j’ai possédé, sans m’avouer le plus misérable de tous ceux qui vivent aujourd’hui. Comme quoi pensez-vous que mon esprit se retrouve dans les 28dangers de la guerre, tant pour la crainte de mille hasards qui m’environnent, que pour l’appréhension que j’ai de ne jouir plus de votre chère compagnie ? Si l’assurance que j’ai de vivre dans votre souvenir et en la plus tendre partie de votre cœur ne flattait ma douleur, il y a longtemps qu’elle serait maîtresse de mes sens, et qu’elle n’aurait plus de remède dans toute ma raison. C’est cette confiance qui m’a conduit en des lieux où la mort semblait être aussi assurée qu’elle y paraissait effroyable. Et certes, à moins que d’être plus timide que la même lâcheté, l’on ne saurait craindre le péril ayant son asile dans le chaste sein de Geneviève. Toute la barbarie n’a pas assez de cruauté pour entreprendre de m’y blesser ; et la mort même, toute aveugle qu’elle est, a trop de connaissance pour avoir si peu de discrétion. Elle a bien montré, en épargnant ma vie, qu’elle appréhendait de vous causer de la douleur. Chassez donc de votre part ces vaines appréhensions que l’amour met ordinairement dans l’esprit de ceux qui aiment. Lanfroy vous dira le bonheur de nos armes, et la juste raison qui m’empêche de vous aller revoir. Surtout, ma chère fille, je vous conjure d’essuyer 29vos larmes, et d’arrêter ces soupirs qui me viennent chercher de si loin ; autrement, je ne croirai pas que vous preniez aucune part en ma bonne fortune, si vous n’en partagez les contentements avec moi. Afin que vous en ayez quelque sujet, je vous offre le présent dont il a plu à notre invincible général de m’honorer : je ne le saurais offrir à une personne qui me soit plus chère que vous. Si vous le recevez avec la bienveillance que je me promets, j’en retirerai autant de satisfaction que si l’on érigeait des statues à mon courage, et que si toutes les bouches de la renommée s’employaient à ne parler que de mon mérite. C’est là l’estime que je désire que vous ayez de mon affection. Adieu, madame, conservez-moi la plus belle vie de ce siècle.

Laissons partir Sifroy pour la Provence, et allons trouver la comtesse avec Lanfroy, qui ne mit pas beaucoup de temps à se rendre auprès d’elle. Quand on lui vint dire qu’il était arrivé un gentilhomme de la part de son mari, elle se promenait dans les détours d’un labyrinthe pour y perdre ses ennuis, ou du moins pour en charmer l’importunité par cet honnête divertissement. 30Lanfroy était par malheur vêtu de noir ce jour-là, ce qui fit presque pâmer Geneviève aussitôt qu’il parut ; mais ayant remarqué à sa contenance et à sa mine des témoignages de joie plutôt que des marques de tristesse, elle lui demanda d’une voix toute tremblante comment Sifroy se portait. Après que le gentilhomme eut fait une humble révérence, il présenta son paquet :

— Madame, voilà des lettres qui le diront de meilleure grâce que moi.

Les ayant ouvertes, elle s’éloigna un peu dans une allée, et les lut deux ou trois fois, s’arrêtant fort longtemps à chaque mot : néanmoins, sa joie n’était pas entière, considérant que son palatin était absent. La curiosité de mille demandes se présentant à son esprit, elle appela Lanfroy, qui, par son commandement, lui dit que son maître était à Tours sur le point d’aller en Avignon pour assiéger le reste des Sarrasins qui s’y étaient retirés, et de là à Narbonne contre Anthime, qui tenait cette forte place. Tout ce discours ne plaisait guère à la comtesse, qui jugeait bien que ces sièges de villes retiendraient longtemps 31son mari. Enfin, ayant appris que l’on craignait encore la venue d’un autre roi nommé Amore, qui amenait du secours à sa nation, elle vit bien que le retour de Sifroy ne se devait espérer que l’année suivante, ce qui la fit résoudre de lui dépêcher son gentilhomme quelques jours après, avec cette réponse :

Monsieur, si la lettre que vous m’avez écrite a donné consolation à mes maux, je n’en veux point d’autre témoin que celui qui me l’a rendue ; mais si elle m’a causé de nouvelles appréhensions, il n’y a que mon amour qui vous le puisse dire. Certes, comme je désirais votre retour au-delà de toutes choses, l’assurance que j’ai de votre retardement me cause d’aussi véritables douleurs que votre retour me donnait de vaines joies. N’était-ce pas assez de me celer le temps qui me pouvait faire espérer, sans me dire que je dois être misérable une année toute entière, et que je vous verrai seulement lorsque vous aurez vaincu une hydre qui renaît tous les jours ? Hélas ! peut-être que mes misères n’iront pas si avant, et que ce temps-là sera plus long que ma vie.

Quand les premières nouvelles de cette 32grande défaite nous furent apportées, et que le sang en fut presque venu flotter au pied de notre maison, je ne saurais vous expliquer combien de craintes assaillirent mon esprit, et de combien de détresses mon cœur fut saisi. J’entendais sans cesse mes pensées qui me disaient : Geneviève, crois-tu que la mort ait épargné ton palatin parmi tant de milliers d’hommes que sa fureur a renversés ? Si son aveuglement lui ôte toute connaissance et ne lui laisse aucune discrétion, tu n’as point de sujet d’espérer qu’elle ait conservé une vie qui lui était inconnue.

Cette tempête est passée, cet orage est dissipé, et vous me jetez dans de nouveaux désespoirs ! Ô que vous appréhendez peu ce qui m’expose cent fois le jour au hasard d’être veuve ! Considérez, mon cher Sifroy, que la fortune n’a point de plus ordinaires moyens de faire paraître ses faveurs que leur peu de durée : sa constance ne pouvant être assurée, elle vous doit être suspecte. Que savez-vous si l’éclat de ces honneurs qu’elle vous présente n’est point de la nature de ces feux qui n’éclairent que pour conduire dans les précipices ? Ô qu’il vaudrait bien mieux qu’elle eût laissé votre courage sans récompense, que de lui offrir 33de nouveaux motifs de se perdre ! Je n’ignore point la justice de vos armes, et que le Ciel est obligé de les faire prospérer s’il veut maintenir sa querelle ; mais qui ne sait aussi que bien souvent il nous fait choquer nos ennemis afin de nous briser, cherchant dans nos pertes ou la vengeance de nos péchés ou le mérite de notre patience ? Je ne m’opiniâtre point contre ce que la volonté de Dieu recherche de notre obéissance ; néanmoins, tandis qu’elle ne me sera pas connue, la raison veut que j’aie soin de votre salut, ne voulant pas m’oublier du mien propre.

Sans mentir, si votre absence était plus utile au service de Dieu qu’elle n’est dommageable à mon repos, je ferais céder tous mes intérêts aux siens, et ne désirerais pas seulement d’être heureuse par le moindre désavantage de sa gloire. Mais aujourd’hui que la France est appuyée d’un bras sur qui toutes les couronnes de la terre pourraient reposer le soin de leur conservation, puis-je vous permettre d’accroître son assurance sans être complice des maux que vous me faites ? Si je consentais ainsi à mon propre mal, vous avez trop de connaissance de votre mérite pour ne m’estimer pas indigne de votre amitié, 34et sans doute vous accuseriez mon jugement si j’avais si peu de prudence. Ne m’estimez pas ignorante à ce point, car je sais que des rivières entières de sang des ennemis ne valent pas une goutte du vôtre, et qu’il ne serait pas désirable, bien qu’il fût utile, d’acheter la mort de tous ces barbares pour la moindre incommodité de votre personne. Cette pensée me fait espérer que vous vous garderez de votre courage, qui est le plus redoutable de vos ennemis, de peur d’exposer peut-être trois personnes à une même mort. Que si vous avez résolu de chercher toutes les occasions de mourir, attendez au moins que cette petite créature que je crois porter dans mes flancs soit hors du danger d’en faire son tombeau.

La douleur avait commencé cette lettre, la douleur la finit. Notre palatin était déjà au siège d’Avignon quand il la reçut. De vous dire le trouble que les dernières paroles de sa femme jetèrent dans son âme, ce serait l’occupation de quelqu’un qui chercherait des matières : je le ferais néanmoins s’il n’était temps de vous découvrir la plus lâche et la plus infâme trahison qui puisse tomber dans l’esprit d’un serviteur.

35Golo, à qui Sifroy avait plus donné d’autorité que le sauveur de l’Égypte n’en reçut de son maître, avait toujours regardé Geneviève avec le respect qu’il devait à sa vertu pendant que le comte demeura avec elle. On dit que le diamant empêche l’action de l’aimant sur le fer si l’on le met entre deux : il est peut-être véritable que Golo n’eût jamais eu une pensée contre son devoir en la présence de son maître, soit qu’il appréhendât le châtiment de son infidélité, soit qu’il crût que sa femme ne partagerait jamais son cœur, ayant devant les yeux celui qui le devait entièrement posséder. Cette dame avait assez de beauté pour être aimée, mais elle avait trop d’honnêteté pour le permettre. Cela fit que le traître Golo cacha son feu pour quelque temps ; mais enfin il ne put brûler avec plus de discrétion que le laurier : il soupire, il se plaint, il voudrait bien déclarer le mal qu’il souffre ; toutefois, n’en osant espérer le remède, il croit perdre ses paroles et hasarder sa fortune s’il dit ce qu’il doit taire. Ses pensées combattirent longtemps sa passion, et peut-être qu’elle 36eût été vaincue si elle n’eût été aidée de la présence de son objet. Petit papillon, vous vous brûlerez si vous ne vous éloignez de cette lumière dont l’éclat ne vous sera pas moins funeste que celui d’une comète !

Que fera notre intendant, devenu esclave de la plus sale de toutes les passions ? Il prend courage, et se résout de découvrir ses flammes à celle qui en était l’innocente cause. Il va en la chambre de la comtesse ; mais aussitôt qu’il en aperçoit la modestie, sa témérité attend un refus et des reproches. Ce premier essai ne semblant pas de saison, il en remet le dessein à une autre rencontre.

Enfin voici l’occasion qu’il prit de déclarer ses désirs. La comtesse avait arrêté un peintre pour travailler aux galeries de son palais. Parmi les ouvrages qu’il fit, le tableau de Geneviève n’était pas des moindres ; aussi ne pouvait-il être laid, étant le portrait d’une si belle chose. Comme un jour la princesse le regardait, elle appela Golo et lui demanda son jugement sur cette peinture. Lui, qui cherchait les moyens de produire sa passion, fut bien aise de rencontrer 37celui-ci ; et voyant que les serviteurs et les demoiselles étaient trop éloignés pour l’entendre, il lui dit :

— Vraiment, madame, si jamais le pinceau a rencontré, c’est en ce sujet : il n’est point de beauté, pour excellente qu’elle soit, qui approche de cette image ; et pour moi, j’estime que c’est assez d’avoir des yeux pour perdre son cœur.

En parlant ainsi, il avait toujours la vue arrêtée sur Geneviève, témoignant par ses soupirs et ses regards lascifs qu’il avait de la passion pour autre chose que pour des couleurs. Notre chaste comtesse l’aperçut bien : néanmoins, la crainte de paraître trop fine lui fit dissimuler de comprendre ce qu’elle ne pouvait ignorer. Cette modestie servit de feu à un homme tout plein de naphte ; croyant donc que son discours était trop clair pour n’être pas intelligible, et la retenue de sa maîtresse trop grande pour n’être point affectée, il continua ainsi ce qu’il avait si mal commencé :

— Mais, madame, si votre simple peinture donne de l’amour à ceux qui vous doivent du respect, ne pardonnerez-vous pas à une personne qui en 38voudrait adorer le prototype ? Sans doute votre beauté est trop parfaite pour être si cruelle et si injuste que de vouloir commander à une passion à qui les dieux ont obéi.

— C’est parler en idolâtre, repartit la comtesse : ces divinités étant feintes, leur amour n’est qu’une fable.

— Au moins ne saurait-on nier, reprit l’intendant, que ces mensonges ne puissent exprimer mes véritables affections.

— Vous aimez donc, Golo ?

— Oui, madame, et la plus aimable personne du monde.

— Vraiment, je voudrais bien connaître celle qui vous a donné cette innocente affection : j’avancerais de tout mon pouvoir votre contentement ; et si votre dessein s’était arrêté sur quelqu’une de celles à qui je puis commander, je tâcherais de lui rendre votre recherche aussi agréable qu’elle est avantageuse.

Geneviève, votre douceur a trop de complaisance ! Si vous étiez un peu plus sévère, vous seriez moins malheureuse. Je vous laisse à penser si notre intendant avait la tête dans les étoiles, prenant la sage dissimulation de sa maîtresse pour un consentement tacite : ce fut alors qu’il montra son visage 39plus découvert, et que ses soupirs firent la moitié de ce mauvais discours :

— Madame, je ne vois rien d’aimable que vous : ce sont vos attraits qui ont vaincu la constance que j’opposais à ma félicité ; mais puisque je reconnais que vos réponses favorisent mes desseins, je ne puis être malheureux si je ne suis insensible.

Un coup de tonnerre eût frappé Geneviève avec moins d’étonnement que ces mots. Néanmoins, étant revenue à la liberté de parler, la colère et son indignation lui représentèrent la honte de son infidélité avec des reproches si aigres que s’il n’eût eu beaucoup de passion, sans doute il n’eût jamais eu d’impudence :

— Comment, misérable serviteur, dit-elle, est-ce ainsi que vous vous acquittez de la fidélité que vous avez promise à votre maître ? Avez-vous bien osé porter la vue sur une personne qui a autant d’horreur de votre crime que d’envie de le châtier, si la repentance ne vous fait sage ? La dissimulation dont je me suis servie n’était-elle pas un avertissement à votre témérité que je ne la voulais pas écouter ? Gardez-vous de jamais 40me tenir de semblables discours, si vous êtes aussi soigneux de votre bien que vous l’êtes peu de votre devoir : j’ai des moyens de vous faire repentir de votre folie.

L’indignation et le dépit empêchèrent le reste de son discours.

Que dira Golo ? Il n’est pas temps de parler ; et puis, il voit que les domestiques se sont aperçus de l’émotion de la comtesse. Se persuadant qu’une autre occasion la rendrait plus favorable à ses poursuites, il les remet avec une réponse qui le tire hors du soupçon des serviteurs et qui l’excuse auprès de la maîtresse :

— Madame, repartit ce rusé, s’il y a de la faute en ce que vous me reprochez, elle est pardonnable n’étant pas volontaire : j’espère faire une telle satisfaction à la personne que j’ai offensée, que si elle est raisonnable, elle ne sera plus fâchée.

Ceux qui ouïrent ces paroles, n’ayant pas conçu ce que la princesse avait dit, crurent que l’intendant, homme colère et brutal, eût offensé quelqu’un de la maison, et qu’il promettait de satisfaire aux plaintes qu’on lui en avait faites.

Cette rencontre se passa de 41la sorte ; mais Golo, qui n’eût pas prisé sa conquête si elle eût été facile, redoubla sa passion, et estima le bonheur de la posséder par la difficulté de l’acquérir. Il pense, il médite les moyens d’en venir à bout. Enfin, voici la plus injuste, la plus honteuse et la plus criminelle pensée qui puisse tomber dans l’esprit d’un méchant serviteur.

Il y avait un cuisinier à la maison qui avait gagné les bonnes grâces de la comtesse par sa vertu (c’était le seul artifice et la magie dont il fallait user pour en posséder le cœur et l’affection). L’intendant l’ayant assez reconnu avec les autres domestiques, se résolut de faire encore une fois ses honteuses demandes, et, au cas qu’il fût refusé, de rendre la chasteté de Geneviève suspecte à celui qui n’en devait pas douter. Sa grossesse servait de prétexte à sa malice, et l’envie que les autres serviteurs portaient à ce pauvre cuisinier promettait une facile croyance à sa calomnie.

Un après-soupé que la fraîcheur du temps convia la comtesse de sortir, comme elle se promenait dans un parterre séparée de ses filles, Golo, feignant d’avoir quelque affaire à lui 42communiquer, s’en approcha ; et après plusieurs paroles lancées à dessein pour sonder le gué et être les espions du combat qu’il préparait à sa chasteté, après s’être mis en mille postures et avoir pris une infinité de contenances, après avoir allégué toutes les mauvaises raisons de sa passion, il finit ainsi :

— Ce discours, madame, n’est pas pour vous contraindre de m’aimer contre votre inclination, mais seulement pour vous fléchir à une dernière requête que je vous fais d’avancer ma mort avec ce fer, puisque votre rigueur ne permet pas à ma constance d’espérer ce que mérite mon amour : ce sera m’obliger d’une faveur signalée de me faire mourir d’autre façon que lentement.

À même qu’il lui tenait ce discours, il lui présentait un poignard. Si la princesse n’interrompit point les importunités de ce perfide, ce fut le dépit qui l’en empêcha ; car aussitôt qu’elle put le faire, commandant à sa juste passion de ne point échapper, elle lui repartit :

— Golo, je croyais que ma douceur aurait corrigé votre présomption, et que c’était assez de vous avoir montré que votre poursuite 43était trop honteuse pour n’être pas vaine ; mais puisque ma bonté vous est inutile, je vous déclare que si jamais vous êtes si hardi que d’ouvrir la bouche à de semblables propos, mon mari en sera averti.

Ah ! Geneviève, qu’avez-vous dit ? Cette parole ne vous coûtera que la vie si la cruauté de Sifroy seconde les artifices de Golo. Il fallait exécuter ce dessein sans le dire : vous montrez bien que votre naïveté a plus de candeur que votre prudence n’a de conduite. Mon cher lecteur, c’est maintenant que vous allez voir souffrir l’innocence : apprenez d’elle comme il faut endurer de bonne grâce. L’histoire que je m’en vais décrire est capable d’en donner l’exemple et les motifs.

Notre intendant, piqué de ce refus, se retire plein de fureur et de rage : ce tourbillon éclatera tantôt en une furieuse tourmente. À quelques jours de là, Golo fit appeler deux ou trois des plus affidés de la maison ; et puis, ayant fait couler trois ou quatre larmes de ses traîtres yeux, il leur dit en soupirant :

— Mes amis, je ne saurais vous expliquer avec combien de déplaisir je me vois 44contraint de vous découvrir une chose que je vous ai cachée aussi longtemps que j’ai espéré de la correction dans le déplorable sujet de ce discours. Et véritablement, si le péché particulier de notre infortunée maîtresse ne passait en un scandale public, et que sa honte ne terminât point la gloire de son mari, je permettrais à mon silence de taire le crime de Geneviève, de peur de publier le déshonneur de Sifroy. J’ai honte de vous dire ce que je pense, mais quel moyen de vous cacher une chose dont vos yeux sont témoins ? Ceux qui n’ont point vu les caresses de Geneviève à l’endroit de ce misérable valet peuvent ignorer leur malice ; ceux qui n’ont point ouï leurs discours peuvent douter de leur mauvaise pratique ; ceux qui n’ont pas aperçu leurs sales actions les pourront estimer innocentes : mais hélas ! quel moyen de lui rendre cette justice ? L’afféterie de leurs paroles, la mollesse de leurs œillades, la liberté de leurs actions et sa grossesse sont des voix qui nous disent trop haut notre malheur. Pour moi, sur la fidélité duquel notre maître s’était reposé du soin de sa femme, comme j’avais plus d’obligation de veiller sur ses déportements, aussi ai-je vu des choses que 45je voudrais bien être obscures afin d’avoir sujet de les soupçonner. Traître et perfide valet, est-ce ainsi que tu couvrais ta malice du prétexte de dévotion ? Est-ce ainsi que tu cachais ta magie sous le beau semblant d’une piété étudiée ? Je dis ceci, mes amis, sur ce qu’il m’est impossible d’estimer que madame ait abaissé ses yeux sur ce coquin, s’ils n’ont été aveuglés par la force de quelque charme. J’ai cru que je devais prendre vos avis sur une si mauvaise affaire, afin de cacher l’infamie de cette maison autant qu’il nous sera possible. De moi, je crois qu’il faut mettre ce misérable cuisinier dans un cachot en attendant le retour de notre maître ; et, parce que madame le pourrait élargir étant libre, il ne sera pas hors de propos de lui faire tenir la chambre avec le plus doux traitement que saurait espérer une criminelle. Cependant, je donnerai avis à monsieur de la diligence que nous aurons apportée en cette occurrence.

Toute cette belle harangue n’était pas pour persuader ceux qui étaient déjà prévenus sur l’innocence de la comtesse, mais seulement pour garder quelque apparence de forme en une injustice 46manifeste. Voilà donc la résolution prise contre ces deux innocentes victimes.

Un matin que Geneviève était encore au lit, Golo appela le cuisinier, et, avec des paroles qui avaient cela de commun avec le tonnerre qu’elles ne grondaient que pour lancer la foudre, lui reprocha qu’il avait mis un poison amoureux dans les viandes de la princesse, par le moyen duquel il avait disposé et de ses volontés et de sa personne. Le pauvre Drogan eut beau protester qu’il était innocent, appeler le Ciel et la terre à témoins de ses déportements et de l’honnêteté de sa maîtresse, il fallut passer le guichet et faire une longue pénitence du péché de Golo, n’ayant d’autre consolation dans ses ennuis que les larmes qu’il épandait jour et nuit dans sa prison.

Ce fut une chose digne de compassion quand ce malheureux imposteur alla dans la chambre de Geneviève pour lui faire le mauvais discours qu’il venait de tenir à Drogan. Véritablement, la sainte dame eut besoin de toute sa vertu dans cette rencontre : encore la patience lui échappa-t-elle un peu ; mais comme il n’y avait personne 47qui ne fût à Golo, aussi n’y en eut-il aucun qui écoutât ses plaintes, ni qui fût ému de sa misère. On la prend, on la mène dans une tour, d’où elle pouvait assez entendre les pitoyables cris de Drogan, mais non pas soulager ses maux. Pour expliquer les regrets de Geneviève, il faudrait être touché des mêmes ressentiments qu’elle ; et pour moi, j’aime mieux que vous les méditiez que de les mal exprimer.

Tant de regrets pouvaient faire mourir une femme grosse de huit mois si Dieu n’en eût pris un soin particulier : toute la consolation qu’elle avait parmi tant de détresses, c’était que le Ciel ne pouvait laisser cette injure impunie sans s’en déclarer le complice. Tâchant quelquefois de faire sortir ses soupirs de prison, elle se plaignait amoureusement en cette sorte :

Hélas ! mon Dieu, est-il bien possible que vous permettiez les maux que je souffre, ayant une parfaite connaissance de leur extrémité ? Que vous ai-je fait pour me rendre le triste sujet de tant de douleurs ? Les petits services que je me suis efforcée de vous rendre me faisaient 48espérer une meilleure fortune ; et je vois maintenant, ou que vous châtiez rigoureusement leurs défauts, ou que vous méprisez de reconnaître leur mérite. Mais, mon très pitoyable Père, n’aviez-vous point de châtiment plus doux et moins honteux ? La perte de mes richesses n’était-elle point capable de faire l’épreuve de ma patience et de punir les révoltes de mon cœur ? Les maladies ne pouvaient-elles expier mes offenses ? La mort de mes parents, la mienne propre, était-ce trop peu de chose pour tenter ma fidélité ? Ô que vous m’eussiez obligée si votre justice eût pu se contenter de cela ! Mais hélas ! ce que je viens de dire sont des biens que je puis désirer si je les compare aux maux que j’endure.

Je ne perdrais pas assez si je ne perdais ce qu’il m’est impossible de recouvrer sans miracle. Cette faveur me serait bien nécessaire : je ne la demande pas pourtant ; pourvu que cet innocent que je porte ne soit point opprimé sous ma ruine, je consens que vous la permettiez. Qu’on me cache dans les ténèbres d’une prison, et qu’il voie la lumière du jour et celle de votre 49grâce ! Qu’on me frappe, et que les coups ne tombent point sur lui ! Qu’on me calomnie, et que le blâme ne lui en demeure point ! Qu’on me fasse mourir, et qu’il vive ! Je pourrai espérer de votre miséricorde qu’un jour on reconnaîtra que sa mère était misérable, mais innocente ; affligée, mais sans sujet ; calomniée, mais sans crime ; condamnée, mais sans justice. Mes cendres recevront cette satisfaction de mes ennemis, et mon âme en sera contente. Si vous me permettez d’attendre cela de votre bonté, je ne languirai point sans quelque sorte de plaisir, et je tiendrai à faveur de me noyer dans mes larmes pour n’avoir pas voulu brûler d’un feu qui vous eût été désagréable.

C’est ainsi que la pauvre innocente souffrait nuit et jour, sans espérer aucun soulagement que du Ciel : car d’en attendre des hommes, c’eût été aider à se décevoir et chercher des illusions.

Personne ne mettait le pied dans cette tour : Golo était le dragon qui gardait ce trésor où il avait toujours son cœur. Il allait souvent voir Geneviève, qui recevait plus de peine et de déplaisir de 50ses importunités, que des maux qu’il lui faisait endurer ; mais s’il avait auparavant trouvé de la résistance en ses desseins, il y rencontre maintenant de l’impossibilité. La comtesse ne dissimule plus : sa douceur s’est tournée en une juste indignation. Si Golo pense la flatter, elle lui dit des injures ; s’il lui fait des promesses, elle le méprise ; s’il veut s’approcher, elle fuit ; s’il la touche, elle s’écrie. Quelquefois, il lui disait que le moyen de couvrir sa honte, c’était de lui permettre ce qu’un misérable cuisinier avait obtenu de sa facilité. À ces paroles, la comtesse ne pouvait non plus commander à sa colère, que satisfaire aux vengeances qu’elle lui inspirait :

— Traître, perfide, disait-elle, n’es-tu pas content de m’avoir rendue misérable, sans vouloir me faire adultère ? Jusqu’ici je ne t’ai regardé que comme un méchant homme, mais maintenant je te tiens pour un cruel tyran. Achève, perfide, achève tes cruautés : la chasteté a ses martyrs, je ne refuse point d’en être ; car d’attendre que je te permette autre chose que de me tuer, c’est perdre ton temps et tes peines.

51Ce malheureux, considérant que sa maîtresse avait trop de vertu pour pécher, tâcha de couvrir son crime sous prétexte de mariage. Il fit donc courir un bruit que le palatin, s’étant embarqué sur mer pour son retour, y avait fait naufrage. Sur cette nouvelle, il supposa des lettres qu’il fit glisser dans les mains de sa maîtresse, afin de la disposer à ses recherches par l’assurance de la mort de son mari. Mais la sainte Mère de Dieu découvrit cet artifice, ce qui anima Geneviève d’un tel dépit, que l’intendant ne lui fit pas plutôt l’ouverture de son mariage, qu’elle le renvoya avec un soufflet.

Cet artifice ne lui ayant pas réussi, il eut recours à sa nourrice, qui ne fit jamais une plus mauvaise action que de lui donner la mamelle. C’était de la fidélité de cette femme dont Golo se servait pour porter les nécessités à sa prisonnière. Il la conjure de lui gagner le cœur de la comtesse et d’adoucir son esprit par tous les artifices dont elle pourra s’aviser : il espère de pouvoir aisément tromper une femme par le même moyen dont le diable se servit contre un homme. Mais certes il se trompe, 52car il trouve que cette innocente dame est un rocher : si les vents le battent, c’est pour l’affermir ; si les flots le frappent, c’est pour le polir. Ni menace, ni flatterie, ni douceur, ni cruauté, ni violence, ni finesse ne peuvent rien contre une âme si pleine de vertu.

Pendant toutes ces menées, le terme des couches de Geneviève arriva. Hélas ! pourrai-je dire qu’une princesse fut contrainte d’être elle-même sa sage-femme ? Pourrai-je dire qu’en cette nécessité, où les bêtes ont besoin d’assistance, la femme d’un puissant palatin fut abandonnée de tout secours ? Véritablement, il faudrait être de quelque autre matière que de marbre pour refuser des larmes à une si extrême misère. Voilà donc notre sainte comtesse dans les tranchées de l’enfantement ; voilà son fils dans ses propres mains. Qui pourrait ouïr ce qu’elle lui dit sans pitié ? Certes, il ne serait pas plus aisé de la voir sans larmes que sans yeux.

— Hélas ! mon pauvre enfant, que ton innocence m’a causé de douleurs ! Hé ! que mes misères te feront souffrir de maux !

Craignant que la nécessité de toutes choses 53et les incommodités du lieu ne le fissent mourir hors de la grâce de Dieu, elle le baptisa. Hardiment, Geneviève, appelez votre fils Bénoni ou Tristan : il doit porter le nom de la marraine, puisque Dieu, qui est son parrain, n’en a point. Après que ce petit enfant fut ondoyé, la mère l’enveloppa dans de vieilles serviettes qu’on avait laissées là par mégarde.

Quand la nourrice eut dit à l’intendant qu’il y avait alors deux prisonniers dans le cachot, et que la princesse était extrêmement abattue de tristesse et de douleur, la pitié, qui n’avait point trouvé d’entrée dans l’âme de ce barbare, fit alors son dernier effort pour le toucher de quelque sentiment de compassion. Enfin, il relâcha jusqu’à lui donner un peu plus de pain qu’à l’ordinaire, plutôt pour la conserver à sa passion ou pour faire vivre sa douleur, que pour lui apporter du soulagement. Une complexion forte et robuste se fût ruinée parmi tant de pauvretés et d’angoisses. Ce ne fut donc pas un petit miracle de voir Geneviève plus belle et plus fraîche après les douleurs de ses couches et 54dans les ressentiments de tant d’amertumes, qu’elle ne paraissait parmi l’aise et les délices de la prospérité. On eût pu croire, après l’avoir vue, qu’elle était de la nature de cette fleur qui n’est jamais plus gaie et plus vive que lorsqu’on la foule aux pieds. Notre intendant, étant allé dans son cachot, y rencontra de nouvelles lumières dont ses sens furent si éblouis qu’il pensa mourir d’amour ; mais trouvant cette sainte femme ferme dans sa résolution de vivre misérable et de mourir chaste, plutôt que d’acheter des félicités par la perte de son honneur, il se résolut de donner le dernier coup à la mauvaise fortune.

Tout ce procédé était encore inconnu à Sifroy : il estima donc qu’il devait prévenir l’esprit de son maître, et lui faire savoir le malheur de sa maison. Deux mois s’étaient écoulés depuis les couches de Geneviève, quand il introduisit un de ses serviteurs pour lui en porter les nouvelles ; car il voulut faire paraître de la prudence dans sa malice, et à cet effet il écrivit seulement ces trois mots au palatin :

55Monsieur, si je n’appréhendais de publier une infamie que je dois cacher, je confierais un grand secret à ce papier : mais tous vos domestiques, et particulièrement celui-ci, ayant vu la diligence dont j’ai usé et les artifices qui ont trompé ma prudence, je n’ai besoin que de leur témoignage pour mettre ma fidélité hors de soupçon et mon service en estime. Croyez tout ce qu’il vous dira, et me donnez avis au plus tôt de votre volonté.

Nous avons dit que le comte était au siège d’Avignon quand il reçut les premières nouvelles de sa femme. Depuis la prise de cette belle ville, Charles Martel avait pareillement réduit Narbonne, où Anthime s’était enfermé. Le courage et la prudence de ce grand capitaine se firent remarquer dans la sanglante journée de Tours et aux sièges de ces deux villes ; néanmoins, son grand génie ne parut jamais mieux qu’en la défaite d’Amore, roi sarrasin, lequel, ayant appris le mauvais succès de sa nation dans la France, y voulut venir pour n’en sortir jamais, parce qu’il y fut tué avec tous ses gens, sans qu’un seul échappât du carnage pour assurer la perte.

Ce dernier 56combat fut aussi avantageux à la gloire de Martel que le premier, mais il lui coûta plus cher que les autres ; car, outre un assez grand nombre de morts, il y eut quantité de seigneurs blessés, entre lesquels notre Sifroy reçut un coup qui le tint longtemps dans une ville du Languedoc, où les mauvaises nouvelles que l’artifice de Golo avait forgées lui furent apportées.

Jamais le changement d’Actéon ne donna tant d’étonnement à ce misérable, que le discours de ce messager en mit dans l’esprit du palatin. Il ne méditait que de hautes et de cruelles vengeances : de l’admiration il tombait dans la colère, de la colère dans la fureur, et de celle-ci dans la rage :

— Ah ! maudite femme, fallait-il souiller si honteusement la gloire que j’ai tâché d’acquérir dans les combats ? Devais-tu apporter tant d’artifice pour couvrir ta perfidie, et faire servir la piété à des ordures ? Eh bien, tu n’as point fait de compte de mon honneur : je n’épargnerai pas ton sang, ni celui de cet enfant que tu n’as mis au monde que pour servir de bourreau à ton crime.

Et puis, faisant passer devant ses yeux la modestie et 57l’honnêteté de sa femme, comme s’il eût été délivré de quelque mauvais esprit, il disait d’un sens rassis :

— Non, il n’est pas possible que Geneviève m’ait si lâchement trahi ; j’ai toujours reconnu ses actions pleines de vertu, et mon amour étant si ardent, elle n’a pu être si longtemps diminuée. Dis-moi, mon grand ami, combien y a-t-il que cette misérable est accouchée ?

— Monsieur, repartit le messager, il n’y a qu’un mois.

C’est ici où la malice de Golo avait travaillé : car, pour mettre la comtesse dans un violent soupçon de sa pudicité, il fit dire au palatin qu’elle était accouchée le dixième mois après son départ.

Cela pouvait bien être véritable et Geneviève innocente, puisque la philosophie et l’expérience enseignent que les femmes peuvent porter leur fruit dans le dixième mois, et même qu’il s’en est trouvé qui sont allées jusqu’au quinzième et seizième. Toutefois, parce que c’est contre l’ordinaire, Sifroy crut facilement qu’il était aussi contre l’honnêteté. La jalousie aida un peu la croyance : car, encore que la vertu de Geneviève dût délivrer son esprit 58de cette maladie, sa beauté le jetait dans quelques ombrages lors même qu’il la possédait dans le repos de la maison. C’est une chose digne d’admiration de voir que la prudence aide quelquefois à se tromper elle-même : tout ce que le palatin pouvait prendre pour des preuves de l’innocence de sa femme, il en fait des conjectures de sa confusion ; son honnêteté n’était plus qu’afféterie, sa prudence qu’artifice, sa dévotion que feintise, ses vertus que vices déguisés. Ce n’est donc pas de merveille s’il consentit à son propre malheur.

Après avoir bien pensé à la vengeance de ce crime que la seule cruauté avait fait, il dépêcha le même serviteur vers Golo, avec commandement de tenir sa femme si étroitement enfermée que personne ne l’abordât, et, pour ce malheureux esclave qui était en prison, qu’on cherchât, dans l’horreur et l’effronterie de son crime, quelque supplice proportionné à son attentat. L’intendant reçut ce commandement avec plaisir : pour l’exécuter avec prudence, il fit préparer un morceau à ce pauvre misérable, qui lui ôta bientôt le 59goût de tous les autres. Voilà le premier acte de notre sanglante tragédie.

Le sang de cette innocente victime ne rassasia pas la rage de Golo : au contraire, montant à son excès par les horribles visions de Drogan qu’il croyait avoir toujours dans les yeux, et par l’appréhension que Sifroy ne vînt à découvrir l’innocence de Geneviève, il crut qu’il était temps de penser aux moyens de son entière ruine. Ayant appris que le comte devait arriver bientôt, il alla au-devant de lui jusqu’à Strasbourg. Il y avait assez près de la ville une vieille sorcière, sœur de la nourrice de Golo, dont il crut se pouvoir servir en son dessein : il va en sa maison, et lui dore les mains, afin de faire voir à Sifroy ce qui n’avait jamais été.

Sa partie ainsi dressée, il alla au-devant du palatin, qui le reçut avec beaucoup de témoignages de bienveillance. Comme il l’eut tiré à l’écart, il lui demanda l’état déplorable de sa maison. Ce fut ici où les larmes et les sanglots de Golo se rendirent complices de sa trahison : à peine prononçait-il une parole sans un soupir. Enfin, après un 60long et ennuyeux discours, il lui déclara tout ce que nous avons dit, et que, pour ne point faire éclater la perfidie de Drogan par la peine, il l’avait envoyé à petit bruit en l’autre monde. Le palatin louait infiniment la conduite de son intendant ; enfin, l’ayant interrogé fort souvent sur les particularités de son malheur, Golo, craignant d’être surpris en ses réponses, lui dit :

— Monsieur, je ne crois pas que vous doutiez d’une fidélité que je voudrais vous témoigner au préjudice de ma vie ; mais si vous voulez prendre d’autres preuves de cette mauvaise affaire que de ma bouche, j’ai moyen de vous faire voir comme le temps s’est passé. Il y a assez près d’ici une femme fort savante, qui vous fera voir toutes ces mauvaises pratiques.

À ces promesses, Sifroy est surpris d’une curiosité qui lui causera beaucoup de regrets : il le prie de le conduire en sa maison, ce qu’il lui promet. Sur le soir, le comte avec son confident se dérobe de sa suite et se coule dans le logis de la sorcière. Le palatin lui met une bonne quantité d’écus dans la main et la conjure de lui faire voir tout ce qui s’était passé pendant 61son absence. La fausse vieille, qui voulait accroître son désir par son refus, feint de trouver de la difficulté, et même de l’en détourner par beaucoup de raisons, lui représentant qu’il pourrait peut-être voir des choses dont l’ignorance lui serait plus utile que la connaissance n’en était désirable, et qu’un malheur n’est jamais entier quand il est caché. Tout cela ne se disait que pour donner plus d’envie à Sifroy d’être trompé.

Le voyant donc résolu, elle le prit par la main avec Golo, et les mena en une petite voûte qui était sous la cave, où rien ne donnait de la lumière que deux grosses chandelles de suif vert. Après avoir marqué deux ronds d’une baguette, et mis Sifroy dans l’un et Golo dans l’autre, elle jeta un miroir dans un vase plein d’eau, sur lequel la sorcière murmura certains mots dont l’horreur faisait dresser les cheveux ; cela fait, elle tourna trois tours à reculons proche du vase, et souffla autant de fois dessus. Les mouvements de l’eau arrêtés, le comte s’approcha par son commandement, et, comme il se fut incliné trois fois, il jeta les yeux sur le vase.

La première 62fois, il aperçut sa femme qui parlait au cuisinier avec un visage riant et un œil plein de douceur ; la seconde fois, il voyait Geneviève qui passait ses doigts entre ses cheveux, le flattant avec beaucoup de mignardise ; mais la troisième, il vit des privautés qui ne se pouvaient accorder avec la modestie. Imaginez-vous quelle fureur il rapporta de ce petit enfer ! Ô quelles paroles ne dit-il point ! Quelles funestes cruautés n’appela-t-il pour la vengeance de sa douleur !

Quand un éléphant est en furie, c’est assez de lui montrer une brebis pour l’adoucir : l’intendant, qui craignait que le même n’arrivât à son maître, tâcha, en éloignant Geneviève, de lui ôter un objet de douceur de devant les yeux. Il remontre au comte qu’il est à craindre que sa juste colère, voulant punir le crime de sa femme, ne le publie, et qu’il jugeait plus à propos d’en donner la commission à quelqu’autre, qui s’en déferait doucement, tandis qu’il se rendrait à petites journées en sa maison. Ce conseil fut recueilli du palatin avec beaucoup de louange ; et, parce qu’il n’estimait 63personne plus affidé que celui qui en était auteur, il lui donna charge de l’exécuter, bien que Golo témoignât du déplaisir en cette obéissance.

L’intendant, de retour au logis, ne manqua pas de révéler tout le mystère à sa nourrice, avec défense de le communiquer à personne. Mais la Providence de Dieu ne voulut pas que cette femme fût plus secrète que les autres, qui bien souvent ne savent rien de ce qu’elles cèlent, et qui n’ont de silence que pour les choses qu’elles ignorent. À peine eut-elle appris ce dessein de la bouche de Golo, qu’elle le versa dans l’oreille de sa fille, qui, pour avoir une méchante mère, n’était pas sans quelques qualités louables, et surtout sans une tendre compassion des misères de Geneviève. La comtesse s’apercevant qu’elle pleurait, lui demanda le sujet de ses larmes :

— Ah ! madame, répondit cette fille, c’est fait de votre vie : Golo a reçu commandement de monseigneur de vous faire mourir.

— Eh bien, ma fille, dit la comtesse, vous et moi avons occasion de nous réjouir ; il y a longtemps que je demande cette faveur à Dieu : mais que deviendra 64mon pauvre enfant ?

— Madame, il doit mourir avec vous.

À ces paroles, Geneviève demeura immobile ; le premier mot que la douleur lui permit de former fut celui-ci :

— Ah ! mon Dieu, souffrirez-vous que cette petite créature, qui ne sait pas encore pécher, soit affligée, et qu’un enfant soit coupable parce qu’il est malheureux ?

En disant ceci, elle trempait ses petites joues de ses larmes ; et puis, ayant donné à l’amour tous les baisers qu’il demandait, elle s’adressa à cette bonne fille :

— Mamie, je ne sais si je te dois supplier de rendre un dernier service à la plus misérable de toutes les femmes : tu me peux obliger avec peu de peine et sans hasard, puisque tout ce que je demande de ta courtoisie, c’est que tu m’apportes de l’encre et du papier ; tu en trouveras dans ce cabinet qui est proche de ma chambre ; tiens, en voilà la clef, prends-y tout ce que tu désireras de mes joyaux, pourvu que tu me rendes cet office.

La fille ne manqua pas de faire ce dont elle l’avait priée, glissant après un billet dans le même cabinet d’où elle avait tiré le papier.

65Sitôt que le lendemain commença de poindre, Golo appela deux serviteurs qu’il estimait les plus affidés, et leur commanda de conduire la mère et l’enfant dans un bois qui était à une demi-lieue du château, de les tuer là hors du bruit, et puis de jeter leurs corps tous démembrés dans la rivière. Pour avoir quelque marque de leur cruelle obéissance, il voulut qu’ils lui apportassent la langue de cette méchante femme (c’est ainsi qu’il appelait notre innocente princesse). Quelle apparence de rien refuser à un barbare qui a le pouvoir de se faire obéir ? On va dans la prison, on dépouille la pauvre dame de ses habits, on la vêt de vieux haillons, et en ce pitoyable état on la traîne au supplice.

J’entends bien, mon cher lecteur, que tu demandes s’il y a une Providence qui veille sur les desseins des hommes. À cela je réponds qu’il n’y a pas davantage d’étoiles au Ciel que d’yeux ouverts sur toutes leurs actions ; et que si Dieu semble parfois sommeiller au milieu de nos misères, c’est afin de nous sauver avec plus de merveille et de plus éclatants témoignages de son amour.

Retournons 66à la pauvre Geneviève, que je vois marcher entre deux satellites, portant entre ses bras son cher et malheureux innocent. C’est ici où toute l’éloquence des orateurs serait muette, si elle entreprenait d’exprimer l’horreur de ce triste spectacle. Notre princesse, que la douleur avait empêchée de parler jusqu’alors, se retournant vers la maison où elle avait souffert tant de cruautés, dit en soupirant :

— Adieu donc, triste séjour de mes peines, adieu ! Puisque le Ciel veut que je meure, je quitte volontiers un lieu où j’ai souffert une si cruelle vie. Mais puisque les hommes manquent au témoignage de mon innocence, je veux que tout ce qu’il y a de créatures insensibles dans l’enceinte de tes murailles accusent ma lâcheté si j’ai manqué à mon devoir, et louent hautement ma vertu si je suis innocente. Adieu pour jamais.

Pendant que Geneviève se plaignait ainsi, un torrent de larmes mouillait ses joues et son sein, non pas qu’elle eût regret de laisser une si misérable vie que la sienne, mais parce qu’elle estimait les moyens de la perdre trop injustes pour 67n’être point pleurés. Et, à parler sainement, il faudrait avoir une vertu au-delà de l’humaine pour demeurer insensible à de si rudes coups. Quand on perd la vie, on perd une chose qu’on ne peut toujours garder : mais l’honneur étant comme l’esprit de notre âme, s’il vient une fois à mourir, on ne peut que difficilement en espérer la résurrection.

Nos deux innocentes victimes étaient arrivées au lieu où se devait faire leur sacrifice : l’un des ministres de cette barbare exécution haussait déjà le coutelas pour égorger le petit enfant, quand la mère demanda de mourir la première, afin de ne mourir pas deux fois. Ô qu’une beauté misérable a de pouvoir sur un cœur qui n’est pas entièrement de bronze ! Croiriez-vous que ceux que Golo avait choisis pour ôter la vie à la comtesse furent ceux qui la lui conservèrent ? Les dernières paroles qui sortirent de sa bouche changèrent tellement leur volonté par la compassion, que l’un d’eux dit à l’autre :

— Camarade, pourquoi trempons-nous nos mains dans un si noble sang que celui de notre maîtresse ? Laissons vivre celle à qui nous n’avons rien 68vu faire digne d’une si cruelle mort. Sa modestie et sa douceur sont des preuves infaillibles de son innocence : peut-être un jour viendra qui mettra sa vertu en évidence et notre condition en une meilleure fortune.

Il serait malaisé de vous dire qui eut plus de peine à consentir à ce dessein, ou ceux qui devaient lui ravir la vie, ou celle qui la devait perdre. Néanmoins, le regret de voir égorger un innocent de cinq mois fit consentir Geneviève à être malheureuse quelque temps, se persuadant que la nécessité la ferait finir avec moins d’horreur que le fer et l’épée. Cela ainsi résolu, les deux serviteurs commandèrent à leur maîtresse de s’écarter si avant dans la forêt que Sifroy ne pût jamais en avoir nouvelle.

Il était facile de se cacher dans un bois qui semblait n’avoir été fait que pour retirer les ours et les bêtes farouches : son épaisseur donnait de l’horreur aux plus hardis quand il fallait le traverser, et son obscurité était la demeure du silence ; que si quelque chose l’interrompait parfois, ce ne pouvait être que les hurlements des loups, le cri des hiboux et 69les gémissements de l’orfraie. La douleur de la comtesse y tint bien la partie après qu’il lui fut permis de vivre parmi les bêtes. Allez hardiment, Geneviève, allez dans un lieu que vous avez autrefois ardemment désiré, et reconnaissez que Dieu ne vous avait donné de l’inclination à la solitude que pour vous en adoucir les incommodités.

Comme les serviteurs retournaient vers le château, il survint un accident qui les fit repentir de leur pitié. Se souvenant que Golo leur avait commandé d’apporter la langue de l’innocente pour assurance de leur fidélité, ils retournèrent sur leurs pas afin d’exécuter ce que la compassion les avait empêchés de faire. Mais Dieu, qui conduisait cette affaire, permit qu’ils rencontrassent un petit chien qui fut si heureux de perdre la langue pour sa maîtresse.

Étant arrivés à la maison, l’intendant reçut la nouvelle de ce qu’ils devaient avoir fait par son commandement, dont il ressentit une joie fort sensible. Aussitôt, il en donne avis au palatin, en la maison duquel il faisait le comte. Sifroy arrivé, on ne parle que de chasse, de 70débauches et de récréation, afin de divertir toutes les pensées qui pouvaient rappeler la mémoire de Geneviève.

Un jour, le comte étant tombé sur le discours de ses misères contre l’intention de notre intendant, il lui raconta que la nuit passée il avait songé qu’un grand dragon lui avait ravi sa femme.

— Vraiment, repartit Golo qui faisait tout servir à ses artifices, voilà un songe qui vous dit trop clairement votre malheur : ce dragon, c’est le traître Drogan qui a si lâchement péché contre son devoir. Vous n’en pouvez plus douter, puisque le songe a seulement renversé une lettre de son abominable nom pour vous donner assurance d’où vient votre désastre. Et véritablement, outre ce que je viens de dire, nous apprenons de l’histoire que plusieurs personnes ont songé le même lorsque l’impudicité de leurs femmes les faisait adultères, ou que la violence de quelqu’un les contraignait à cette lâcheté. Mais, monsieur, vous devriez éloigner toutes ces noires pensées de votre esprit puisqu’elles ne peuvent servir que pour troubler la paix. Oubliez les cendres de celle 71qui a voulu brûler d’un feu si sale, qu’il est impossible de s’en souvenir sans honte. Faut-il bien tant de force et de vertu pour effacer de votre esprit une ingrate qui vous a si lâchement éloigné de son cœur ? Croyez une personne qui fait son repos et ses troubles de vos intérêts, et arrêtez votre esprit à de meilleures pensées que celles qui en empêchent la tranquillité.

Laissons le comte chercher des divertissements à sa mauvaise humeur, et allons voir Geneviève dans l’épaisseur du bois où nous l’avons laissée. Aussitôt que les deux serviteurs l’eurent abandonnée, ses premiers pas la portèrent sur le bord de la rivière qui passait auprès du château. Ce fut là qu’elle prit la bague que Sifroy lui avait mise au doigt quand il partit pour la France, et puis la jeta dans le courant des flots, protestant qu’elle ne voulait point retenir la marque d’une vertu qui lui avait causé tant de malheurs. Et puis, rentrant dans la forêt, elle chercha quelque retraite pour se défendre de la rage des bêtes et pour mourir à couvert. Comme elle était en cette recherche, et que 72même les créatures insensibles avaient horreur de la secourir, elle ouït cette voix qui sortait du milieu du bois : Geneviève, ne crains pas : j’aurai soin de toi et de ton fils. Sur l’assurance de cette promesse, elle pénétra plus avant dans la forêt, sans apercevoir aucune chose qui lui pût promettre de la consolation.

Deux jours s’écoulèrent dans ces extrémités, sans que chose du monde consolât sa douleur que la liberté de se plaindre. Si ses propres souffrances lui étaient sensibles, celles de son fils étaient insupportables ; et certes, je ne sais point de patience qui eût pu supporter tant de maux et se taire. Le jour ne semblait luire que pour lui montrer l’horreur du lieu où elle était ; la nuit remplissait son esprit d’ombres, aussi bien que ses yeux de ténèbres. Rien ne se représentait à son imagination qui ne fût plein d’effroi et de terreur : le souffle d’un zéphyr, le mouvement d’une feuille, lui formait des monstres plus terribles que ceux de la Libye.

Le soin de son Bénoni augmentait de beaucoup ses craintes, considérant qu’il avait déjà 73couché deux nuits au pied d’un chêne, n’ayant que l’herbe pour lit et qu’un peu de ramée pour défense. Tous les accidents qui avaient pu l’attrister se représentaient à sa pensée, pour y produire les mêmes effets que la douleur y pourrait faire. Ce qui toucha plus sensiblement son âme, ce fut d’ouïr le troisième jour cette petite créature, dont les gémissements demandaient le secours de ses mamelles ; mais hélas ! elles étaient sèches ; tout ce qu’il en pouvait tirer n’était qu’un peu de sang tout corrompu. Ce fut pour lors qu’elle permit à sa douleur de parler ainsi :

Mon Dieu, mon Sauveur, pouvez-vous souffrir que cet innocent meure faute d’avoir une goutte d’eau, pendant que les auteurs de sa misère crèvent dans les délices ? Où est cette Providence qui vous fait prendre le soin des corbeaux et des vers ? Si votre parole ne m’a trompée, vous lui devez la même faveur que vous faites à ces animaux, puisque sa naissance n’est pas moins considérable, ni sa condition meilleure que la leur. Regardez, pitoyable Seigneur, regardez cet enfant : son père ne 74l’a pas mieux reconnu que le corbeau ses poussins ; regardez-le traîner sur la poussière, et prenez compassion de ses maux, ou pour les finir ou pour les alléger. Permettez-vous que l’on dise que le soin général de votre Providence ait excepté ce misérable des exemples de vos infaillibles miséricordes ? Permettez-vous que les innocents périssent de faim, tandis que vos ennemis abusent de vos bienfaits et irritent votre justice ? C’est quasi mal faire que de faire du bien aux méchants, et haïr la vertu que de la voir persécutée sans pitié. Mais où est-ce que ma douleur m’emporte ? Pardonnez, mon Sauveur, pardonnez ce blasphème à mon impatience : c’est assez que vous vouliez une chose pour la rendre juste ; puisqu’il vous plaît qu’il meure, je le veux.

En disant ceci, elle reposa son fils à terre, retirant les yeux de ce sujet de tant de misères. Mais comme elle eut marché quelques pas dans le bois, le doux murmure d’un ruisseau l’assura qu’il y avait une source assez près de là, ce qui l’obligea de reprendre son fils pour la chercher. L’ayant trouvée, elle rafraîchit la bouche de cet enfant, et retint son âme 75toute prête de quitter son corps par faute de nourriture.

Voilà un des effets de la Providence de Dieu : il fallait encore une retraite à ces pauvres bannis, Geneviève en trouva une assez proche de la fontaine. C’était un antre dont l’entrée se couvrait d’un buisson fort épais, où la mère et le fils marquèrent leur logis pour sept ans. Encore était-il nécessaire d’avoir quelque nourriture. Ô bonté du Ciel, que vous êtes douce, et que vos soins sont amoureux ! Tandis que notre pauvre princesse travaillait son esprit de cette pensée, elle ouït un bruit comme si quelque cavalier eût brossé au travers des halliers, ce qui lui donna de la crainte jusqu’à ce qu’elle vît paraître une biche qui, sans s’effrayer, s’approchait d’elle. Son étonnement s’accrut bien davantage quand elle vit que cette bête regardait l’enfant avec compassion, et que, se joignant à la mère, elle la flattait comme si elle eût voulu dire que Dieu l’avait envoyée là pour être sa nourrice. De fait, ayant aperçu que son pis était plein de lait, elle prit son fils, et caressant la bête de la main, le fit téter.

76Ah ! qu’il faut peu pour gagner un bon cœur ! Croiriez-vous que Geneviève reçut ce bienfait avec des ressentiments de joie qui essuyèrent toutes ses tristesses passées ! Le contentement de cette première faveur s’augmenta de beaucoup quand elle reconnut par expérience que la biche venait deux fois le jour, sans recevoir aucun salaire de ses charités que quelques poignées d’herbes et les caresses de la comtesse. Je pourrais dire que parfois elle lui parlait comme si elle eût été douée de raison, et qu’elle lui donnait des témoignages d’amitié comme si elle en eût été capable.

Quelqu’un sera bien aise de savoir pourquoi Dieu s’est ordinairement servi des biches pour nourrir ses serviteurs dans le désert : cette curiosité est louable, et il me plaît bien d’y satisfaire. Une médiocre lecture peut avoir fait cette remarque, et quand nous n’aurions point d’autre exemple que celui de saint Gilles, notre question aurait assez de fondement. Il est certain que Dieu peut tirer notre nourriture de tout ce qu’il lui plaît, et que celui qui a créé quatre 77éléments à cet effet se peut servir de la moindre de leurs pièces pour nous fournir des délices. C’est lui qui a fait sucer le miel des pierres ; c’est lui qui a nourri tout le peuple d’Israël de rosée ; c’est lui qui fit vivre trois enfants dans des flammes comme autant de salamandres ; c’est lui qui envoyait tous les jours un corbeau au grand père du désert saint Paul ; c’est lui qui peut tirer notre vie de la mort même, et notre nourriture du poison, qui en est la ruine plus certaine.

Toutefois, sa conduite est douce et ne tient rien de la violence : c’est pourquoi il s’accommode au pouvoir des causes secondes, et en suit les inclinations. Ceux qui ont écrit les secrets de la nature disent que la biche ne faonnerait jamais si le Ciel ne servait de sage-femme à la naissance de son fruit par un puissant coup de tonnerre. D’où nous tirons deux ou trois belles connaissances : la première, que ce n’est point de merveille que les cerfs soient timides au-delà de tout ce qu’il y a d’animaux, puisque c’est la crainte seule qui les met au monde ; la seconde sert à la question 78que nous proposons, et qu’un grand personnage a remarquée. La difficulté que la biche a de produire son fruit ne vient que de sa grandeur : d’où il arrive que le faon, ayant suivi la mère fort peu de temps, s’en écarte pour aller aux viandes, laissant les douceurs de la mamelle pour celles de la liberté. La biche, ayant abondance de lait, cherche à s’en décharger, jusqu’à ce point qu’on assure que souvent elle se laisse téter aux animaux d’une autre espèce afin de se soulager. Dieu, qui lui a donné cette inclination pour son intérêt, s’en sert quelquefois pour notre nécessité, la poussant par un secret instinct à nous être libérale d’un bien qui lui serait dommageable.

Ce fut la seule assistance que notre petit innocent tira des créatures l’espace de sept ans : pour la comtesse, la terre lui fournissait des herbes et des racines. Celui qui considérera que Geneviève était une princesse élevée parmi les délices d’une cour n’aura point de peine à s’imaginer ses ennuis. N’était-ce pas un spectacle digne de compassion de voir la femme d’un palatin dans le défaut même des choses dont les plus 79extrêmes nécessités n’ont pas besoin ; de voir son palais changé en une affreuse solitude, sa chambre en un antre effroyable, ses courtisans en bêtes farouches, sa musique aux hurlements des loups, ses viandes délicates en racines très amères, son repos en inquiétudes et ses joies en larmes ? Certes, il lui eût fallu n’être pas de chair pour être insensible à tant de malheurs ; et quand sa vertu l’eût pu changer jusqu’à ce point, encore sa constance eût trouvé des larmes parmi tant de maux, puisque les rochers mêmes ne semblaient suer que de ses souffrances. Oh ! qui eût pu ouïr tous les regrets qu’elle faisait aux échos de ces bois ! On eût dit que tous les arbres s’en plaignaient, que l’eau en murmurait, que les vents en grondaient de dépit, et que tous les oiseaux avaient oublié leur ramage pour apprendre à gémir sa misère.

Si les maux de la pauvre comtesse touchaient sensiblement son cœur, on ne saurait dire quels tourments ceux de son fils lui causaient, particulièrement lorsque sa langue vint à se délier aux premières plaintes de sa douleur, et que 80ce petit innocent commença d’être sensible à son malheur. Cette pitoyable mère le serrait quelquefois contre son sein pour échauffer ses petits membres tous glacés ; et puis, comme elle ressentait les trémoussements de Bénoni, la pitié pressait si fort son cœur de douleur, qu’elle en tirait mille sanglots, et de ses yeux des larmes infinies.

— Ah ! mon cher fils, disait cette dolente mère, ah ! mon pauvre fils, mon cher enfant, que tu commences de bonne heure d’être misérable !

À voir l’enfant, on eût dit qu’il avait l’usage de la raison : car à ses tristes paroles, il poussait un cri si perçant que le cœur de Geneviève en demeurait cruellement blessé. On ne saurait dire combien de fois la douleur et le froid la firent pâmer.

Mon lecteur, je vous conjure, avant que de poursuivre les misères de notre déplorable princesse, de jeter un peu les yeux par le monde pour en remarquer la diversité. Vous y verrez un nombre infini de femmes, beaucoup moindres en innocence et en qualité, qui éclatent dans l’or et dans la soie pendant que Geneviève roidit de froid, couverte de 81la seule honte de sa nudité. Vous y verrez le vice honoré, la vertu méprisée, l’impureté en crédit, l’afféterie louée, la vanité estimée, tandis qu’une pauvre dame souffre au coin d’un bois pour avoir voulu être innocente, et garder sa foi à un homme à qui le Ciel l’avait engagée. Ô Dieu, qu’il est bien vrai que votre Providence marche dans des abîmes qu’il n’appartient pas à notre esprit de sonder, et que vos conseils sont des précipices à tous ceux qui veulent en chercher la profondeur !

N’allons point autre part pour remarquer cette vérité que dans la maison de Sifroy ; aussi bien y a-t-il deux ans que nous en sommes sortis. Pendant que Geneviève pleure, éloignons-nous un peu de la misère, et entrons dans le château de son mari. Nous verrons qu’il n’y a pas une femme qui ne soit contente, pas un laquais qui ne soit à son aise, pas un chien qui n’ait du pain. L’été a ses plaisirs, l’hiver a ses passe-temps : la chasse, les visites, le jeu et les festins bannissent la tristesse de cette maison. Golo ajoutait tout ce qu’il pouvait d’artifices à la médecine du temps, afin de guérir 82l’esprit de son maître. Il est vrai qu’il ne put entièrement ôter l’image des vertus de Geneviève de l’âme de Sifroy : sa modestie, son honnêteté, sa piété, sa constance, son adresse, sa prudence, son amour étaient autant d’agréables fantômes qui lui reprochaient jour et nuit sa crédulité. Ce pauvre homme croyait d’autre part traîner incessamment ces tristes ombres après soi ; et, bien que son mauvais intendant sût éloigner subtilement ces pensées pleines d’inquiétudes, néanmoins elles faisaient toujours quelque impression sur son esprit.

Voici un accident qui ruina presque toute la fortune de Golo, et qui découvrit les replis de sa malice. Trois ans après le retour du comte, et trois siècles de misères pour l’exilée, comme un jour Sifroy maniait certains papiers dans son cabinet, il tomba sur le billet que la comtesse y avait fait glisser. Qui pourrait décrire les regrets et les tristesses que ce morceau de papier lui causa ! Sa bouche proférait mille malédictions contre Golo, ses larmes arrosaient ce billet, il se frappait l’estomac, il tirait sa barbe et ses cheveux. Tout ce 83que la douleur peut commander à un homme, c’est ce que le palatin faisait. Et certes, il eût fallu avoir une âme de tigre pour lire cette lettre sans regret : l’innocence l’avait conçue, et la douleur dictée. Voici ce qu’elle portait :

Adieu, Sifroy, je m’en vais mourir puisque vous le commandez : je n’ai jamais rien trouvé d’impossible dans mon obéissance, bien que je trouve quelque injustice dans votre commandement. Je veux croire néanmoins que vous ne contribuez rien à ma ruine que le consentement que vous y apportez. Aussi puis-je vous protester que tout le sujet que j’en ai donné, c’est la seule résistance que j’ai faite pour demeurer tout entière à celui qui ne me doit partager avec personne. Je passe volontiers d’une misérable vie à un état qui ne peut être pire, sur l’assurance que j’ai que mon innocence pourra être un jour hors du soupçon où la calomnie l’a jetée. Tout le regret que j’emporte avec moi, c’est d’avoir mis un enfant au monde qui doit être la victime de la cruauté et l’innocente cause de mon malheur. Toutefois, je ne veux pas que ce ressentiment m’empêche de vous souhaiter une parfaite félicité, et à celui qui 84est l’auteur de mon désastre, une meilleure fortune que celle qu’il me procure. Adieu, c’est votre infortunée, mais innocente Geneviève.

L’intendant, qui était aux écoutes, jugea qu’il fallait permettre à cet orage de crever, et que la prudence devait l’éloigner pour un temps de Sifroy. Quand il crut que la colère était modérée, il vit le comte, qui ne manqua pas de lui faire de grands reproches sur le mauvais jugement dans lequel la malice l’avait précipité. Mais Golo ne manquait point d’artifice pour tromper son maître, et pour lui tirer cette épine du cœur :

— Quoi ! monsieur, lui disait ce perfide, vous repentez-vous d’avoir ôté la vie à celle qui vous a ôté l’honneur ? Ou bien doutez-vous de l’avoir fait justement ? Si cela est, votre déplaisir est raisonnable ; mais quel sujet avez-vous de le croire ? Vos yeux ne sont-ils pas témoins de votre malheur ? Vos domestiques savent trop combien votre action est équitable pour la trouver mauvaise. Toute la police humaine vous permet ce que vous avez fait. Voulez-vous être 85plus sage que les lois, et condamner ce que la raison approuve ? Peut-être que cette lettre vous a persuadé de son innocence : vraiment, voilà une plaisante justification ! Et où trouvera-t-on des crimes, si l’on en est quitte pour les nier ? Qui sera coupable, si c’est assez de dire qu’on est innocent ? Quelque méchante que soit une femme, si l’on veut l’ouïr, elle est toujours sans péché. Plût à Dieu, monseigneur, que celle qui avait l’honneur de vous appartenir eût eu moins de malice ou de prudence à feindre, afin de nous donner quelque sujet de bien expliquer sa fidélité : j’eusse été le premier à croire les preuves de son innocence, comme j’ai été le dernier à recevoir les soupçons de son infamie. Mais puisqu’à la perte de son honneur elle a ajouté le mépris de ne craindre personne, vous devez demeurer content d’avoir vengé les intérêts publics de la vertu en châtiant une offense particulière.

Ces discours, accompagnés d’une feinte affection, glissaient doucement une insensibilité dans l’esprit du palatin, en sorte que tous ses remords n’étaient 86que des oiseaux de passage qui donnaient un coup de bec à la dérobée et puis se retiraient, soit par les raisons de Golo, soit par les charmes et les sortilèges dont il était assez bon maître.

Pendant que je m’amuse dans le palais de Sifroy, nous laissons notre innocente criminelle en la compagnie de la biche et de son Bénoni : retournons, s’il vous plaît, en la grotte. Je vous avertis pourtant qu’il ne faut plus considérer ce désert comme la retraite des serpents ou le repaire des ours, mais bien comme une école de vertu, une lice de pénitence et un temple de sainteté.

Après que notre comtesse eut souffert dans cette âpre solitude trois années d’hiver toutes entières (puisque le soleil n’y faisait jamais d’été), les maux se rendirent si familiers qu’elle n’en avait plus d’horreur, et sa patience se perfectionna jusqu’à ce point de regarder les souffrances comme des délices. L’accoutumance rend toutes choses faciles : ce qui semble au commencement plein d’effroi s’apprivoise à la fin. Le poison tue, et néanmoins on a vu un grand roi qui s’en nourrissait. 87Ne vous semble-t-il pas que notre Geneviève devait mourir d’impatience parmi les regrets et se noyer dans ses larmes ? Et voilà que tous les jours, les recueillant dans ses mains, elle les offre à Dieu en sacrifice si agréable à la divine bonté, qu’il la récompense autant de ses soupirs glacés que si elle lui brûlait tout l’encens d’Arabie.

La première faveur qu’elle reçut du Ciel, après trois années de nouveauté, fut un jour qu’elle était à genoux au milieu de sa petite cabane, les yeux tournés au Ciel dont l’admiration servait d’ordinaire sujet à ses pensées. Comme son esprit se perdait heureusement dans les immensités de ces beaux ouvrages, elle aperçut un jeune homme étincelant de lumières qui fendait l’air pour se rendre à son antre. Si la comtesse eût été idolâtre, elle eût pu croire que c’était la lune qui descendait dans ce bois afin d’en être la Diane, ou plutôt le soleil qui s’était détaché du Ciel pour visiter un lieu qu’il n’avait jamais éclairé. Son esprit avait trop de lumières pour tomber dans une erreur si lourde : elle prit plutôt cette beauté pour une 88des intelligences du Ciel que pour un de ses astres, quoiqu’il fût entouré de rayons ; en quoi certes sa croyance ne la trompa point, car c’était son ange gardien qui venait de la part de Dieu dans cette caverne.

Ce n’est pas une chose aisée que de dépeindre un esprit, puisqu’il n’a rien sur quoi nos sens se puissent arrêter : néanmoins, comme l’on peut marquer le soleil avec un charbon, ainsi pouvons-nous peindre les anges sous des formes extérieures qui nous les rendent visibles. Celui duquel nous parlons avait un visage où la beauté et la modestie se mêlaient avec une majesté si divine, qu’il eût pu se faire adorer d’une personne qui ne l’eût pas connu serviteur de Dieu. Outre les rayons qui s’épandaient à l’entour de lui, son corps était couvert d’un crêpe bleu, couleur qui marquait le lieu d’où il venait. Il tenait dans la main droite une précieuse croix, dans laquelle le Sauveur était si naïvement représenté d’un ivoire fort luisant, qu’il était facile à voir que les hommes n’avaient pas travaillé cet ouvrage : ses cheveux pendaient nonchalamment sur ses épaules 89que certaines gouttes marquaient comme de sang ; ses yeux semblaient nager dans la mort et sa bouche se plaindre de l’excès de son martyre ; ses membres étaient si délicatement polis qu’on voyait toutes les veines et les nerfs de ce corps s’élever à fleur de peau.

Quand notre comtesse fut revenue de l’adoration de tant de merveilles, l’ange, lui présentant cette croix, lui dit :

— Geneviève, je viens de la part de Dieu pour vous apporter cette croix, qui doit désormais servir d’objet à toutes vos pensées et de remède à tous vos maux. Si l’amertume des souffrances vous semble insupportable, mêlez ce sang parmi, et vous trouverez de la douceur dans vos déplaisirs. Si quelque pensée de désespoir attaque votre esprit, retirez-vous dans ces plaies, où toutes les colères du Ciel ont leur refuge, et je vous y promets du repos. En un mot, Geneviève, c’est ici le bouclier qui fera tomber tous les coups de l’adversité à vos pieds : c’est la clef qui ouvrira le Ciel à votre patience ; recevez cette faveur avec la reconnaissance qu’elle mérite.

Comme la princesse se fut inclinée, 90elle reçut la croix pour y graver toutes ses victoires, à l’exemple de ce grand capitaine de qui les grandes victoires ne furent reconnues par Justinien qu’à l’aveuglement.

Voici un prodige tout miraculeux : ce crucifix suivait notre pénitente partout : si quelque nécessité l’appelait dehors, il l’accompagnait ; si elle cherchait des racines pour se nourrir, c’était en sa compagnie ; étant dans sa pauvre retraite, jamais il ne s’écartait de ses côtés. Ce miracle dura quelques mois, jusqu’à ce qu’il s’arrêtât en un coin de la grotte, où il y avait un petit autel que la nature avait taillé dans la roche, et que notre sainte parait de fleurs et de ramée. Aussitôt que le déplaisir assaillait son pauvre cœur, le Sauveur lui tendait ses bras et lui ouvrait son sein afin d’y verser tous ses ressentiments : il est aisé de découvrir ses pensées à celui qui ne les pouvait ignorer, et de mettre toutes ses tristesses aux pieds de celui qui en peut être le médecin.

C’est une erreur de rechercher une indolence dans la vertu : ceux qui ont voulu l’enseigner de paroles l’ont détruite 91par leurs actions. La patience des stoïciens n’est pas seulement venue jusqu’à ce point de regarder le mal sans passion, tant s’en faut qu’ils l’aient pu supporter avec joie. La vertu des chrétiens va plus avant que toute la théologie des païens : sa douceur néanmoins n’impose point de si barbares lois que l’insensibilité. Ce grand homme, de qui l’esprit n’était que douleur comme son corps n’était que patience, retint toujours ses volontés dans une égale résignation : il permettait pourtant à sa langue de plaindre ses misères, et de dire que ses membres n’étaient pas de bronze. Dieu même, dans les cruautés de la mort, a voulu que ses plaintes fussent une preuve de ce qu’il était, de peur que l’opinion de son insensibilité n’ôtât la croyance de la moindre de ses natures. Imitons son exemple en sa soumission, aussi bien qu’en ses clameurs : nos larmes et nos soupirs n’empêcheront pas notre patience d’être une vertu.

Ô que Geneviève se conformait parfaitement à cet exemple ! Sa constance était un marbre inflexible : mais ce marbre donnait des larmes, et témoignait 92par ses soupirs que ce n’était pas une statue qui souffrait. Elle accordait toutes les justes plaintes à sa douleur : jamais pourtant sa douleur ne donnait rien à l’impatience. En un mot, elle n’accusait pas moins doucement les maux qu’un luth qu’on touche seulement parce que les soupirs en sont agréables.

Un jour que l’image de toutes ses misères se représenta à son esprit, faisant de ses yeux deux sources de larmes, elle se jeta au pied de la croix, et lui dit avec beaucoup de tendresse :

— Jusqu’à quand, mon Dieu, jusqu’à quand souffrirez-vous que la vertu soit si cruellement traitée ? N’est-ce pas assez de cinq ans de misères pour être content de ma patience ? Quand j’aurais renversé vos autels et brûlé vos temples, mes larmes devraient avoir éteint votre colère, si ce n’est que mes soupirs l’allument davantage. Je me faisais croire que mes tristesses ne dureraient pas plus longtemps que mes joies, et que la fin de m’affliger serait celle de ne pouvoir plus souffrir. Je connais bien maintenant que vous ne m’avez donné autrefois que ce qu’il faut de délices pour 93savourer avec plus de déplaisir mes amertumes, et les rendre plus aigres par la souvenance de mes prospérités. N’est-il pas temps de faire paraître que vous êtes le protecteur de l’innocence, aussi bien que le vengeur des crimes ? Il y a cinq ans que j’endure un martyre qui ne laisse pas d’être extrêmement cruel pour être extrêmement paresseux : rien du monde n’a consolé ma douleur ; toutes les créatures semblent être aux gages de mes ennemis afin d’augmenter mes afflictions. Un bon discours peut charmer un ennui, et voilà que j’ai presque oublié l’usage de parler, pour être séparée de toute autre conversation que de celle des animaux. La nuit cache de ses ombres la moitié de nos maux, et le sommeil n’ose s’approcher de mes yeux, de crainte de s’y noyer ou du moins d’y rencontrer des inquiétudes. Il semble que ma misère soit contagieuse, tant on redoute de s’en approcher : la faim, le froid, la nudité sont la moindre partie de mes maux ; l’infortune de ce pauvre innocent m’est plus insupportable que tout cela. Ah ! Seigneur, si vous vouliez affliger la mère pour quelque faute qui lui 94soit inconnue, que ne preniez-vous la protection de l’enfant, puisque vous savez qu’il est aussi peu coupable de mon péché que capable d’en supporter la peine. Pardonnez-moi, mon Dieu, si la douleur m’arrache ces plaintes de la bouche : j’ai cru, puisque j’ignorais la cause de tant de maux, que je pouvais en chercher le soulagement auprès de cette miséricorde qui ne rebute personne.

En prononçant ces tristes paroles, elle baignait son crucifix du torrent de ses pleurs, qui parlaient bien plus que sa langue. Le petit Bénoni mêlant ses larmes avec celles de sa mère, ils éclataient en des gémissements si pitoyables que les rochers n’étaient pas assez durs pour n’en être point touchés. Enfin, la pauvre Geneviève, continuant ses regrets et embrassant fortement sa croix, lui disait :

— Mon Dieu ! hélas ! mon Dieu, que vous ai-je fait pour me traiter avec tant de rigueur ?

Miracle ! Pendant que la comtesse parlait, elle entendit l’image de notre bon Sauveur qui lui repartit :

Eh quoi ! ma fille, quel sujet avez-vous 95de vous plaindre ? Vous demandez quel crime vous a mise ici : et dites-moi quel péché m’a cloué à la croix ? Êtes-vous plus innocente que moi, ou vos maux sont-ils plus impitoyables que les miens ? Vous êtes sans crime : et moi, suis-je coupable ? Vous n’avez jamais pensé à l’infamie dont on a noirci votre réputation : peut-être que je suis séducteur et magicien, comme on me l’a reproché ? Vous ne recevez aucune consolation des créatures : n’est-ce pas assez de celles du Créateur ? Personne n’a compassion de vos maux : qui en a eu des miens ? Les choses mêmes insensibles ont horreur de votre affliction : et le soleil ne refusa-t-il pas même de regarder la mienne ? Ton fils augmente tes regrets : crois-tu que ma mère amoindrît mes tourments ? Console-toi, ma fille, et me laisse le soin de tes affaires : pense quelquefois que celui qui a fait tous les biens du monde en a souffert tous les maux ; si tu compares ton calice au mien, tu le boiras avec plaisir, et me remercieras de la faveur que je te fais de vivre dans les douleurs, pour mourir dans les joies d’une vie chargée des mérites de la patience.

96Ce serait une chose superflue de vous dire la confusion que ce petit reproche mit dans l’esprit de notre sainte ; mais j’estime qu’il sera fort utile de vous dire que ce discours lui donna tant de courage et de résolution, que toutes les épines ne lui semblaient plus que des roses, les amertumes que des douceurs, les tourments que d’agréables délices. Aussi était-ce le dessein de Dieu de l’animer à la patience, et non pas de la pousser dans le désespoir par ce reproche. Depuis ce temps-là, Geneviève ne demandait que des douleurs à Dieu, et Dieu ne donnait que des douceurs à Geneviève.

Pour témoigner que sa vertu ne lui était pas inconnue et que son innocence était bien proche de celle que possédait le premier homme dans les délices du Paradis, Dieu lui soumit entièrement la rage des bêtes farouches et la liberté des oiseaux. C’était une chose ordinaire, dès son entrée dans la forêt, que la biche venait allaiter l’enfant et se coucher toutes les nuits dans la caverne avec la mère et le fils, afin d’échauffer leurs membres glacés ; mais depuis cette dernière faveur, les renards, 97les lièvres et les louveteaux venaient jouer avec le petit Bénoni. Les oiseaux se battaient à qui se laisserait prendre le premier ; la caverne de notre innocente était un lieu où les sangliers n’avaient point de rage, ni les cerfs de crainte ; au contraire, on eût dit que notre sainte princesse avait changé leur nature par la compassion de ses maux, et donné quelque sentiment de raison aux bêtes pour reconnaître ses nécessités.

Un jour, vêtant un vieux haillon à son fils en la présence d’un loup, cet animal partit aussitôt de l’antre et alla égorger une brebis, dont il apporta la peau à Geneviève, comme s’il eût eu le jugement de discerner ce qui était propre à échauffer le corps de son enfant. La sainte reçut ce présent, mais après l’avoir aigrement tancé de ce qu’il faisait du mal à un autre pour lui faire du bien.

Ne diriez-vous pas, mon cher lecteur, que la cour de Sifroy est pleine de loups et de bêtes farouches, et la grotte de sa femme de courtisans bien appris ? Toute la différence qu’il y a, c’est que dans celle-là les hommes ont des cruautés 98de loups-garous, et qu’ici les bêtes ont des courtoisies et des civilités d’hommes raisonnables. Comparez la félicité de l’un à l’autre, et vous y trouverez la même différence qu’il y a du plaisir des anges avec celui des démons. Il est vrai que la terre n’y produit aucun des contentements, mais le Ciel y pense assez, faisant couler mille bénédictions dans cette sainte caverne. La nature ne contribue rien au bonheur de ce désert, mais la grâce en rend même les animaux ministres.

J’ai tant de choses sur ce sujet, que la crainte d’ennuyer quelqu’un empêche la volonté que j’ai de les dire toutes. Je passe sous silence ces félicités dont je ne saurais produire d’image plus parfaite que celle de ce jardin où se perdit l’innocence de celui que Dieu avait fait un peu moins que l’ange. Seulement je puis dire que Geneviève trouvait dans l’obéissance des bêtes tous les services qu’elle eût dû espérer dans la maison de son mari.

Voici un trait que je ne saurais passer, pour être plein d’instruction. Il y avait près de cette retraite une fort belle fontaine qui fournissait plus de la moitié de la vie à 99nos deux solitaires. Je ne sais si la comtesse ne s’était jamais mirée dans le cristal de ses flots. Comme elle y eut une fois baissé les yeux, ou à dessein ou par hasard, et aperçu les rides de son front, elle eut de la peine à se reconnaître, la souvenance de ce qu’elle avait été lui ôtant la croyance d’être ce qu’elle paraissait : Est-ce là Geneviève, disait-elle ? Non, sans doute : c’est quelqu’autre que moi ! Las ! serait-il bien possible que ces yeux languissants et abattus eussent autrefois causé tant de flammes ? Ce front coupé de mille rides, et qui ressemble à une rude écorce, me dit que ce n’est pas celui qui faisait honte à l’ivoire : ces joues enfoncées n’ont rien de pareil à celles qui étaient faites de roses et de lis. Où m’emporte mon erreur ? Hélas ! je sens trop bien que les maux que je souffre n’ont point d’autre sujet que la déplorable Geneviève. Ô cruelles et funestes douleurs, vraiment il faut bien dire que vous êtes barbares, puisque vous avez fait une si étrange métamorphose ! Répondez-moi, impitoyables maux : où avez-vous mis la neige de mon teint ? Peut-être 100que vous l’avez fondue pour la distiller en larmes ; mais ayant déjà tant pleuré, devrais-je encore avoir des maux à plaindre ? Geneviève, pauvre Geneviève, tu n’es plus que l’image de ce que tu as été, et une vaine ombre de toi-même ! Ah ! pauvre Geneviève, pauvre Geneviève !

Tandis que la comtesse se plaignait ainsi et qu’elle tâchait de se reconnaître dans les flots, elle y vit une divinité toute semblable à ces nymphes qui, selon les discours des poètes, habitent dans les eaux. Son esprit fut aussitôt ravi de l’admiration de tant de majesté : son désir la portait à se jeter aux pieds de cette déesse, comme à l’autel de la miséricorde où ses afflictions se pourraient changer en félicités ; mais le respect retenait son désir. Flottant ainsi entre la crainte et la confiance, elle entendit une voix à côté, bien qu’elle la crût sortir de cette bouche qui paraissait dans l’eau : elle se tourna, et vit la reine des anges, la bonne avocate, qui lui dit :

— Vraiment, ma fille, vous avez bonne grâce de vous plaindre d’une perte qui est extrêmement désirable, étant extrêmement 101avantageuse. Vous n’êtes plus belle ? Ah ! Geneviève, si vous ne l’eussiez jamais été, vous seriez encore heureuse : c’est la seule qualité qui vous a rendue criminelle ; et quand cela ne serait pas, devez-vous plaindre la perte d’un bien que vous ne devez pas désirer ? Vous avez perdu une chose qui a perdu la moitié du monde, planté l’idolâtrie, et poussé les hommes dans la liberté de tous les vices. Ah ! si vous saviez combien votre noirceur vous rend agréable à mon Fils, vous auriez horreur d’avoir été d’une autre couleur. Revenez à vous, ma fille, et ne vous plaignez plus de vos misères, puisque c’est de ces épines que vous pouvez composer la couronne de votre gloire, et de vos larmes que vous devez faire le torrent de vos félicités éternelles.

À peine la reine du Ciel eut achevé sa remontrance, qu’une nuée plus pure et plus luisante que l’argent la déroba aux yeux de la sainte, qui demeura pleine de joie et de confusion : de joie, pour avoir vu celle qui sera une partie de la béatitude de nos sens dans le Ciel ; de confusion, pour avoir fait cas de sa beauté 102passée. Néanmoins, cette visite remplit son esprit de courage et d’une nouvelle résolution à la patience, disant fort souvent à Dieu :

— Eh bien ! mon aimable Époux, vous voulez que Geneviève souffre jusqu’au bout, j’en suis contente : je prétends demeurer aussi fidèle à vos divines volontés dans les angoisses de ma douleur, que dans les prospérités de ma bonne fortune. Vous m’avez voulu apprendre qu’il n’y a rien à aimer au monde que votre bonté : je ne chéris donc que vous, mon Dieu, rendant des grâces infinies à votre conduite de m’avoir détrempé toutes les créatures dans le fiel, pour me sevrer de leur amour et me ranger au vôtre. Hélas ! où serais-tu, mon pauvre cœur, si Dieu ne t’eût empêché d’obéir à tes propres inclinations ? Sans doute la vanité te posséderait maintenant. Ô que j’ai un juste sujet de vous remercier de m’avoir fait tant de biens par la perte de si peu de chose ! Que pouvais-je espérer dans la maison de mon mari, sinon un esclavage volontaire, une honnête servitude, des chaînes qui, pour être dorées, ne laissent pas d’être fâcheuses 103et insupportables ? Et puis, quel contentement devais-je attendre de voir dans un palais des choses en copie, que la nature me présente ici en leur naïve et naturelle beauté ? Ne vois-je pas le Ciel à découvert avec tous les astres, qui sont autant d’yeux ouverts pour éclairer ma patience ? Chaque créature ne me sert-elle pas de miroir où j’aperçois quelque image de mon Dieu ? Y en a-t-il une seule qui ne me parle de lui ? Ces petits flots d’argent qui se précipitent jusqu’au sein de la mer ne me disent-ils pas avec leur murmure : Geneviève, voilà comme tu dois fuir dans le sein de Dieu ? Ces oisillons ne m’enseignent-ils pas à le louer depuis le matin jusqu’au soir ? Eh bien ! que pourrais-je espérer davantage ? Des honneurs, qui sont vains ; des grandeurs, qui sont dangereuses ; des connaissances, qui sont préjudiciables ; des amitiés, qui sont feintes ; des plaisirs, qui sont sales ; des voluptés, qui sont funestes. Ah ! mon Dieu, que je reconnais bien maintenant la douceur de votre Providence ! Que votre saint nom soit béni d’avoir sauvé une pauvre créature qui n’eût jamais 104suivi vos attraits s’ils n’eussent été charmants, vos semonces si elles n’eussent été nécessaires, ni vos mouvements s’ils n’eussent été violents ! Je vous suis infiniment redevable pour m’avoir fait cette faveur : toutefois, mon obligation me paraît encore plus grande si je considère que vous m’avez contrainte d’être heureuse contre ma volonté, me faisant dans la solitude une image du Paradis, où toutes les félicités sont nécessaires.

À même que notre sainte se perdait dans les pures et innocentes joies de la vertu, Sifroy n’avait ni repos ni contentement parmi les joies de sa maison. La nuit ne lui présentait que de noires ombres et de tristes fantômes ; le jour n’éclairait que pour lui faire remarquer l’absence de sa Geneviève ; son esprit roulait sans cesse des pensées sombres et mélancoliques ; son unique plaisir était dans la fuite des compagnies. Souvent, on le voyait rêver tout seul sur le bord de la rivière, remarquant dans l’inconstance des flots l’agitation de son esprit ; et puis, comme si cette humeur l’eût rendu sauvage, il se dérobait 105de ses serviteurs pour donner plus de liberté à ses soupirs dans l’horreur d’un bois, se fâchant même contre son ombre si l’obscurité l’obligeait à le suivre.

Qui pourrait se figurer le désespoir et la fureur où il entrait quand sa mémoire lui disait : Tu as fait tuer Geneviève, tu as massacré ton fils, tu as ôté la vie à ton pauvre serviteur, de qui les pâles ombres te poursuivent incessamment. Geneviève, où êtes-vous ? Où êtes-vous, ma chère fille, où êtes-vous ? On peut croire que s’il eût tenu Golo en cette humeur, il eût ramené la coutume de sacrifier aux mânes ; mais ce perfide feignit fort à propos un voyage quand il aperçut l’esprit de son maître changé. Si son malheur l’eût arrêté en la maison du palatin, c’était fait de sa vie, principalement après l’horrible et effroyable vision de Drogan.

Je ne veux point dire que ce fût une illusion de son esprit malade, car je sais que Dieu permet quelquefois aux âmes de revenir pour le bien de quelques personnes. Les exemples font assez de preuves de cette vérité, qui est passée même jusqu’aux enfers, puisque ce riche de l’Évangile, qui 106était toujours vêtu de la couleur du feu, demandait au père des croyants de revenir pour une dernière fois au monde, afin d’avertir son frère des supplices de l’autre vie. Voici le récit de cette effroyable visite.

Un soir que le palatin était couché, il entendit sur la minuit quelqu’un qui marchait à grands pas dans sa chambre : aussitôt il tira les rideaux de son lit, et n’ayant rien aperçu à la lueur d’un peu de lumière qui restait dans la cheminée, il tâcha de s’endormir ; mais un quart d’heure après le même bruit recommença, si bien qu’il aperçut au milieu de sa chambre un grand homme pâle et défait, qui traînait un gros fardeau de chaînes dont il semblait être lié.

Cet horrible spectre paraissant dans les obscurités de la nuit était capable de faire pâmer un homme moins hardi que Sifroy ; mais étant courageux et assuré, il lui demanda ce qu’il voulait sans témoigner beaucoup de frayeur, estimant indigne de trembler pour des ombres, lui qui n’avait pas appréhendé la mort même. Si ne put-il commander à une sueur froide qui se répandit sur 107tout son corps, principalement quand il vit que cet esprit lui faisait signe de venir à lui : ce qu’il fit néanmoins, le suivant au travers d’une basse-cour, et de là dans un petit jardin, où il ne fut pas plus tôt qu’il disparut : le comte demeurant plus étonné de sa fuite que s’il lui eût encore continué une compagnie si peu agréable.

La lune aida beaucoup sa crainte : car lui ayant montré jusqu’alors où il était, elle retira toute sa lumière, le laissant chercher parmi les ténèbres la porte de sa chambre. S’étant remis dans le lit, il s’alla imaginer qu’il avait ce grand homme tout de glace à ses côtés, qui le pressait entre ses bras : cela le fit appeler ses serviteurs, qui le trouvèrent plus blême qu’un homme mort. Il dissimula pourtant son épouvante jusqu’au matin.

À peine le jour commençait de poindre, qu’il commanda aux valets de creuser la terre à l’endroit où l’esprit s’était évanoui : on n’avait pas encore percé plus de deux pieds, qu’on rencontra les os d’un homme mort chargés de fers et de menottes. Il y eut un serviteur qui dit au comte que monsieur l’intendant avait fait jeter le corps du malheureux 108Drogan en ce même lieu où l’on avait trouvé cette carcasse. Sifroy ordonna qu’on le fît enterrer, et qu’on dît des messes pour son repos. Depuis ce temps-là, on n’ouït plus de bruit dans le château ; mais l’esprit du palatin lui servait de spectre, lui donnant toutes les imaginations épouvantables que les hommes agités de furie se peuvent figurer.

Ce fut alors qu’il reconnut que les frayeurs et les craintes étaient des effets de son crime. Rien ne le pouvait divertir de ses imaginations noires et profondes : il avait sans cesse devant les yeux les images de ces trois innocents qu’il croyait avoir tués. On entendait souvent ces paroles sortir de sa bouche : Ô Geneviève, que tu me tourmentes ! Ses amis tâchaient de le retirer de cette mélancolie, mais la main de Dieu le poursuivait en tout lieu, et l’image de son crime ne l’abandonnait jamais. Les démons portent partout où ils vont leur enfer, et un méchant traîne toujours son bourreau avec soi. Sifroy avait péché par une soudaine précipitation, et Dieu, tout contraire en ses procédures, le voulut châtier d’une peine lente et 109paresseuse, afin de lui faire sentir combien il était dangereux de ne pas prendre conseil de la raison sur les accidents qui nous arrivent.

Pendant que nous nous amusons aux horreurs du comte, nous perdons les bons discours de Geneviève. C’était bien avant dans la septième année de sa solitude, que le petit Bénoni commençait d’avoir, avec le sentiment de ses misères, l’usage plein et parfait de la raison. Sa mère n’oubliait rien de tout ce qui pouvait servir à son instruction : n’ayant pas les moyens non plus que le désir de lui laisser des biens de la fortune, elle ne voulut pas le laisser dépourvu de ceux dont la pauvreté se peut faire riche. Tout son soin était de lui apprendre à connaître Dieu, l’amour et la révérence que nous lui devons, et qu’il n’était pas semblable à ces bêtes qui jouaient avec lui : d’autant qu’il avait une âme qui ne devait jamais mourir et que ces animaux ne vivaient que pour un temps. Le matin et le soir, avant son repos, elle le faisait agenouiller devant la croix, et jamais elle ne lui permettait de téter sa biche qu’après avoir prié 110Dieu.

Ce petit enfant montrait tant d’inclination au bien, que la comtesse en était transportée d’aise. Il lui faisait mille petites questions qui montraient assez la gentillesse de son naturel et la bonté de son esprit. Cela faisait quelquefois pleurer la pauvre mère, considérant que son fils méritait bien d’être élevé dans une autre école que parmi des bêtes. Elle n’accorda jamais à Bénoni de lui dire la cause de ses larmes, mais, dissimulant avec prudence, elle crut ne devoir pas accroître ses maux en lui en découvrant l’auteur.

Je ne saurais oublier un discours qui ajouta presque aux pleurs de Geneviève la perte de sa vie. Un jour, comme cet enfant jouait dans le sein de sa mère et la flattait amoureusement de sa petite main, il lui parla en ces termes :

— Ma mère, vous me commandez souvent de dire : Notre Père qui es aux Cieux ; apprenez-moi qui est mon père ?

Ah ! petit innocent, que faites-vous ! Cette demande est capable de faire mourir votre pauvre mère. De fait, Geneviève fut sur le point de se pâmer à ces paroles. Néanmoins, serrant ce cher fils sur sa poitrine 111et jetant ses bras à son cou, elle lui dit :

— Mon enfant, votre père, c’est Dieu : ne vous l’ai-je pas déjà dit ? Regardez ce beau palais, voilà sa maison : le Ciel est le lieu où il demeure.

— Mais, ma mère, me connaît-il bien ?

— Ah ! mon fils, repartit Geneviève, il ne se peut autrement, il vous aime.

— D’où vient donc, reprit Bénoni, qu’il ne me fait point de bien, et qu’il permet tous les maux que nous souffrons ?

— Mon fils, c’est se tromper de croire que les biens soient la preuve de son amour, tant s’en faut : les nécessités que nous endurons marquent un cœur de bon père en notre endroit, puisque les richesses ne sont autre chose que des moyens de se perdre, dont Dieu punit quelquefois les méchants, réservant de faire du bien à ses amis en l’autre monde.

Le petit Bénoni écoutait tout ce discours avec beaucoup d’attention ; mais quand il ouït faire la différence des bons et des méchants, et d’un autre monde, il ne se put empêcher d’interrompre ainsi Geneviève :

— Eh quoi ! mon père a-t-il d’autres enfants que moi, et où est cet autre monde ?

— Mon fils, répondit la sainte comtesse, Dieu 112est un grand et riche père qui a tout plein d’enfants ; toutefois, il n’est pas moins puissant pour tout cela, d’autant qu’il a des trésors infinis pour leur donner. Encore que vous ne soyez jamais sorti de ce bois, il faut que vous sachiez qu’il y a des villes et des provinces qui sont pleines d’hommes et de femmes, dont les uns suivent la vertu et les autres se laissent aller au vice. Ceux qui le respectent comme vrais enfants iront un jour au Ciel, pour y jouir avec lui de mille contentements ; au contraire, ceux qui l’offensent seront châtiés dans l’enfer, qui est un grand lieu sous terre plein de feu et de tourments. Regardez lesquels vous voulez être : nous avons droit d’être des premiers, car ceux qui sont misérables comme nous, pourvu qu’ils le soient volontiers et parce que Dieu le veut, sont assurés d’aller en paradis, qui est ce que j’ai appelé l’autre monde.

Bénoni ne se put tenir de lui demander quand ils iraient en ce paradis :

— Ce sera après notre mort, repartit la mère.

Ce pauvre innocent était fort éloigné de comprendre tout ce que Geneviève lui avait dit, si la bonté de Dieu 113ne lui eût servi de maître, éclairant son petit esprit intérieurement, et lui mettant à nu ces belles connaissances que nous n’apprenons qu’avec une longue étude et beaucoup de travail. Jamais il n’avait vu personne, et néanmoins il comprit aussitôt ce que c’était que des villes et des provinces, aussi parfaitement que s’il eût couru tout l’univers ; quand il eût ouï quelque philosophe sur l’immortalité de l’âme, il n’eût pas mieux compris son essence et ses qualités : il avait même quelques connaissances dont son âge n’était pas capable.

L’expérience ne lui avait jamais appris ce que c’était que la mort, mais peu s’en fallut qu’il n’en eût un triste exemple en la personne de sa mère, quelques jours après. Les longues fatigues, les ennuis ordinaires et la nécessité de toutes choses avaient consumé un corps qui ne pouvait être que délicat pour avoir été nourri dans les délices d’une cour. Elle avait soutenu six hivers entiers et autant d’étés, si bien qu’à peine se pouvait-elle connaître elle-même. Voir Geneviève et un squelette, c’était quasi la même chose : les racines dont elle 114s’était nourrie lui avaient composé un corps tout de terre. Jugez si une petite maladie accompagnée de toutes ces incommodités ne pouvait pas ruiner un corps qui, pour être usé par des douleurs extrêmes, exténué par des austérités insupportables et rongé de mille soins très cuisants, n’avait besoin que d’un souffle pour tomber. Et toutefois, voilà une fièvre violente qui s’attache à ce peu de sang qui restait dans ses veines, et l’enflamme d’une si brûlante ardeur, que la pauvre princesse n’attend plus que la mort.

Bénoni, voyant les yeux languissants de sa mère et son teint entièrement effacé, se prit si fort à crier qu’il pouvait bien être entendu de cette âme qui fuyait déjà ; et d’autre part, il épancha tant de larmes qu’on eût pu craindre que tant d’eau n’éteignît ce peu de chaleur qui lui restait. Enfin, Geneviève étant revenue d’une longue pâmoison, elle arrêta quelque temps les yeux sur l’aimable sujet de ses douleurs ; et après lui avoir appris qu’il était le fils d’un grand seigneur, et tout ce qu’elle lui avait celé jusqu’alors, elle ajouta :

115Mon fils, voici l’heureux jour qui va mettre fin à mes peines : je n’ai aucun sujet de me plaindre de la mort, n’ayant aucune raison de souhaiter la vie. Je vais sortir du monde sans regrets ainsi que j’y ai demeuré sans désirs. Si j’étais capable de quelque déplaisir, ce serait de vous laisser sans remède et sans appui dans la souffrance de maux que vous n’avez pas mérités. À n’en point mentir, cette considération me toucherait sensiblement le cœur, si je n’en avais une plus haute qui me contraint de mettre mes intérêts et les vôtres entre les mains de celui qui est le bon Père des orphelins et le puissant support des innocents. C’est à lui que je laisse le soin de votre enfance, c’est de lui que vous devez attendre du secours : jetez-vous hardiment entre ses bras, et prenez toute votre confiance de sa bonté.

Je ne veux pas que vous ayez souvenance d’une mère infortunée qui ne vous a mis au monde que pour en souffrir tous les maux ; néanmoins, si vous désirez rendre quelque chose à mes soins, voici ce que je veux de votre reconnaissance. Je vous conjure, mon fils, d’ensevelir avec mon corps les ressentiments de mes injures : puisqu’il n’y a que Dieu seul qui connaisse leur grandeur, 116il n’y a que lui qui puisse leur ordonner des supplices. La punition d’une injure n’est jamais juste quand nous-mêmes sommes les auteurs de la vengeance et l’objet de l’injustice. Et puis, mon cher Bénoni, le tort qu’on m’a fait est d’une étrange nature, puisque vous ne pouvez être pieux sans offenser la piété, ni venger votre mère que par l’outrage de votre propre père. En ce cas-là, ce serait laver vos mains de sang pour les avoir nettes, et se faire des plaies pour se guérir.

Je sais qu’il est difficile d’avoir du mal sans se plaindre, aussi n’est-ce pas ce que je désire de vous : sentez vos maux, la nature le veut, mais ne vous en ressentez point plus que la vertu ne le défend ; ayez plus d’égard à la bonne volonté de Dieu qui permet nos afflictions, qu’à la mauvaise de ceux qui nous les procurent. Si la nature vous convie au désir de la vengeance, la grâce vous en éloigne ; si la raison humaine le commande, la divine le défend ; si l’impatience le persuade, la douceur en donne horreur ; si l’exemple des hommes vous y pousse, celui de Dieu vous en doit retirer. Nous devons plutôt obéir au jugement en ceci qu’à la volonté, et ouïr le discours de la raison que d’écouter nos sens. J’espère que la miséricorde de 117Dieu nous fera justice, et qu’elle donnera à connaître à tout le monde que vous êtes fils d’une mère fort peu coupable pour être en si avantageuse estime, et trop innocente pour être si injustement affligée.

Au reste, mon fils, après avoir mis ce corps en terre, faites ce que Dieu vous inspirera : s’il veut que vous retourniez à votre père, n’en faites point de difficulté, vous avez des qualités qui vous feront avouer ; la ressemblance de votre visage au sien ne lui permettra pas de vous méconnaître s’il se souvient encore de ce qu’il est. Pour moi, de qui vous ne pouvez attendre autre bien que des désirs et des bénédictions, je vous les donne aussi abondantes que le Ciel vous les peut départir.

En disant ceci, elle fit mettre son Bénoni à genoux, mouillant son petit visage du reste de ses larmes. Représentez-vous la pitié de ce spectacle : la pauvre Geneviève attend la fin de ses misères et Bénoni le commencement de ses douleurs. La mort les voyant en cette posture s’avance pour faire le dernier coup de sa rage. Holà ! cruelle, il n’est pas encore temps de retrancher une si précieuse vie : attends que la justice de Dieu lui ait 118rendu son honneur, pour lui donner la mort. Quelles dépouilles peux-tu espérer d’une si misérable créature ? Son corps n’a plus de chair pour nourrir tes vers. Tu veux ronger ses os, la tristesse l’a déjà fait ; tu prétends peut-être accroître le nombre de tes fantômes et de tes ombres : laisse-la vivre, ce n’est plus rien autre chose.

Tandis que notre comtesse attendait la mort, deux anges plus beaux que le soleil entrèrent dans sa grotte, qui la remplirent d’odeur et de lumière. S’étant approchés de sa petite couche de ramée, celui qui était le tuteur de la malade lui dit en la touchant : Vivez, Geneviève, Dieu le veut. Alors ouvrant ses mourantes paupières, elle aperçut ces anges, qui ne lui donnèrent pas le loisir d’être considérés, lui laissant avec la santé l’étonnement de cette guérison miraculeuse. Dieu ne fait rien qui n’ait sa dernière perfection, au contraire des hommes qui travaillent peu à peu, et qui chassent une maladie par des remèdes qui sont quelquefois de violents maux. Le grand Médecin du Ciel donne une santé pleine et entière par le seul commandement qu’il 119fait au mal de se retirer : ses médecines sont sans dégoût, et ses guérisons sans faiblesses.

Sitôt que ces anges sortirent de la caverne de Geneviève, elle sortit de dessus son pauvre lit aussi gaillarde qu’elle était devant cette dernière maladie. À la voir lever, on eût dit que c’était une résurrection qui se faisait, et non pas une guérison. L’enfant pleurait de joie de voir revivre sa mère ; Geneviève soupirait de tristesse pour se voir repoussée du port dans la tempête.

Ne vous affligez plus, Geneviève : Dieu se contente de vos souffrances ; il ne doute pas d’une fidélité qu’il a reconnue par une si longue patience. Vos maux sont finis, votre couronne est achevée : le feu de votre gloire a été assez longtemps enseveli au fond du puits de la calomnie ; il est temps qu’il éclaire et qu’il fasse voir les beaux et innocents rayons de sa lumière.

Il y avait quasi sept ans que Sifroy et son épouse souffraient, l’un dans les horreurs d’un crime qu’il n’avait commis que par ignorance, et l’autre dans des misères qu’elle ne supportait que par injustice. Dieu, voulant 120faire voir l’innocence de celle-ci et l’erreur de celui-là, permit que cette méchante sorcière chez qui il avait vu le péché imaginaire de sa femme fût prise, accusée et convaincue de tout plein de crimes qu’elle ne put rejeter, bien qu’ils fussent faux pour la plupart. Étant sur le point d’expier ses offenses par les flammes et déjà attachée à l’infâme poteau du supplice, elle demanda permission à la justice de dire quelques dernières paroles, ce qui lui fut accordé.

Après l’aveu de quelques crimes, elle confessa que, de tous les maux qu’elle avait jamais faits, celui d’avoir rendu coupable une personne innocente lui pesait le plus. Les maîtres de la justice recueillirent ces mots, et lui commandèrent de s’expliquer sur ce dernier point, ce qu’elle fit, avouant que le palatin Sifroy avait fait mourir sa femme sur un soupçon que les illusions de la magie lui avaient donné. La sorcière mourut sur cette protestation, ce qui fut aussitôt rapporté au comte, qui ne fut pas moins triste de cette nouvelle, que consolé de voir que, s’il avait perdu sa femme sans ressource, elle était au moins morte 121sans reproche.

Qui pourrait décrire la rage qui saisit son esprit, les menaces de sa colère contre Golo, et les douces plaintes qu’il faisait à sa femme et à son fils ? Tantôt il disait : Ah ! cruel bourreau, n’était-ce pas assez de ruiner ma maison sans en hasarder l’honneur ? Si tu avais envie de massacrer les innocents, que ne trouvais-tu des moyens plus honnêtes à ta cruauté ? Si tu n’eusses été aussi impudent qu’injuste en ta calomnie, n’estimais-tu pas avoir assez fait ? Ô que n’as-tu cent vies pour expier l’horreur de ce crime ! Traître, perfide, tu en perdrais une dans les flammes, l’autre sous le coutelas, une autre entre les dents de mes chiens, et toutes en autant de sortes de morts que ta malice a eu de divers artifices en ses calomnies. Mais vous êtes toujours mortes, déplorables victimes ! Tu es morte, ma chère Geneviève ; tu es mort, innocent agneau que j’ai aussitôt fait mourir que naître. Votre sang crie vengeance au Ciel contre moi, et marque sur mon front une honte bien fâcheuse. Oserais-je vous demander pardon d’une faute que ma seule cruauté a commise ? Et pourquoi 122n’espérerais-je pas cette faveur de votre miséricorde, puisque vous êtes aussi bons qu’innocents ? Si un péché extrême se peut venger par un extrême châtiment, ah ! je vous promets d’expier le mien, et de laver mes mains dans le malheureux sang de celui qui en est la cause.

Ce serait une chose infinie de vous dire tout ce que sa colère lui fit prononcer de malédictions contre Golo. Néanmoins, considérant qu’il ne faut pas crier après les oiseaux qu’on veut prendre, il fit conduire sa passion par son jugement, et dissimula son déplaisir de peur d’éventer son dessein. Golo s’était retiré en sa maison depuis deux ans, et venait voir le palatin seulement lorsque la bienséance le contraignait à ce devoir. Que fait Sifroy ? Il met bon ordre qu’il ne lui échappe : il le prie par lettre de venir l’aider à une chasse solennelle. Le projet en était véritable, mais on ne lui déclarait pas qu’il était la bête qu’on y voulait prendre. Le voilà donc dans la maison du palatin, et de là dans la même tour où il avait tenu si longtemps son innocente maîtresse.

Dites maintenant que Dieu n’est pas juste, dites qu’il 123s’endort, et que la Providence laisse souffrir la vertu et triompher le vice ! Golo soupire de crainte et Geneviève d’amour : il se perd dans les horreurs de son supplice pendant qu’elle se perd dans les douces extases de sa solitude. Ceci n’est encore rien : vous verrez tantôt que Dieu se sert de la malice des méchants comme nous usons des serpents et des vipères, de qui nous cherchons le venin et écrasons la tête.

Le palatin ayant ainsi donné la conduite du châtiment qu’il méritait à la discrétion, il prit dessein de convier ses parents à la fête des Rois, et après le festin de leur mettre Golo entre les mains. À cet effet, il fait provision de tout ce qui pouvait préparer un somptueux et magnifique banquet. Tous les éléments y fournirent leurs délices : le comte y voulant contribuer quelque chose de sa peine, se résolut d’aller à la chasse. Le jour qu’il avait choisi n’eut pas plus tôt dissipé les ténèbres et réveillé les oiseaux, que Sifroy partit afin de surprendre les bêtes aux gagnages.

Ce serait s’engager dans un labyrinthe de vouloir décrire tous les tours et les détours des lièvres, la ruse des bêtes 124fauves, la fuite des cerfs et la retraite des sangliers : encore que ce discours pût être agréable, il serait inutile étant hors de propos ; et puis, j’ai tant de choses nécessaires que je laisse volontiers les superfluités. Pendant qu’on s’échauffe à la chasse, la Providence de Dieu prépare son coup, mais d’une façon toute amoureuse et pleine de douceur.

À peine notre palatin s’était écarté de ses gens, qu’il aperçut une biche à l’entrée du bois (c’était la nourrice de son pauvre fils) : il poussa aussitôt son cheval, mais elle gagna la forêt, brossant au travers des halliers, si lentement toutefois qu’elle semblait désirer sa prise, ou au moins d’être chassée. Sifroy la poursuivit jusqu’à une caverne. Hélas ! c’était celle de notre innocente comtesse. Comme il s’apprêtait à lancer le javelot sur cette pauvre bête, il entrevit au fond de cet antre quelque chose qui ressemblait assez à une femme, sinon que cela paraissait nu, n’ayant point d’autre vêtement qu’une longue et épaisse chevelure qui couvrait en quelque façon tout son corps. Ce spectacle le fit approcher jusqu’à 125ce qu’il pût discerner que c’était une femme, dans le sein de qui la biche cherchait son asile.

Le comte et la comtesse furent alors saisis de deux différentes admirations. Sifroy s’étonnait de la privauté de cette bête, et de l’extrême nécessité de la femme qu’il avait prise pour un ours. Geneviève, qui n’avait été visitée que des anges depuis sept ans, ne pouvait assez admirer de voir son mari, qu’elle connut aussitôt, quoiqu’inconnue. Après que l’étonnement eut fait place aux autres pensées, le palatin la pria de s’approcher de lui ; mais Geneviève, qui était trop modeste pour paraître si nue, lui demanda quelque chose pour se couvrir, ce qu’il fit, laissant choir sa casaque dont elle s’affubla. Comme elle fut enveloppée de ce manteau, Sifroy s’avança vers elle et l’interrogea de plusieurs choses.

Ô sagesse de Dieu, que vous êtes admirable ! Pendant leur discours, la bonté du Ciel réveille la souvenance de Geneviève en l’âme de Sifroy, qui lui demande son nom, son pays, et d’où vient qu’elle s’est jetée dans un désert si affreux :

126Monsieur, repartit notre inconnue, je suis une pauvre femme de Brabant, que la nécessité contraint de se retirer dans ce petit coin du monde, pour n’avoir aucun appui autre part. Il est vrai que j’étais mariée à un homme qui pouvait me faire du bien, s’il en eût autant eu la volonté que la puissance. Le soupçon qu’il prit trop légèrement de ma fidélité le fit consentir à ma ruine et à celle d’un enfant qui n’avait pas été conçu avec le péché qui m’était imposé : et si les serviteurs qui avaient le commandement de me faire mourir eussent autant eu de précipitation à exécuter ma sentence qu’il avait eu d’imprudence à me condamner, je n’aurais pas vieilli l’espace de sept ans en une solitude où je n’ai reçu aucune aide que de l’air, de l’eau et de quelques racines, qui n’ont pas moins servi à prolonger mes misères que ma vie.

Pendant ce triste discours, l’amour parlait au cœur de Sifroy, et ses yeux cherchaient sur ce visage exténué des marques de sa chère femme : ses soupirs lui disaient sans doute : Voilà Geneviève ; mais la misère extrême de notre pénitente ne lui permettait 127pas de s’affermir dans cette opinion. La malice de Golo lui semblait trop prudente et trop pleine d’artifices pour avoir laissé vivre celle qui avait été le sujet de sa haine. Toutefois, elle dit qu’un soupçon est la cause de son malheur, qu’elle est de Brabant, que son mari était de qualité, qu’on avait eu du dessein contre sa vie. Ô que l’amour a de force ! Ce visage que tant d’austérités avaient effacé lui donne des assurances certaines de ce qu’il cherche.

— Mais, ma grande amie, dites-moi votre nom ?

— Monsieur, je m’appelle Geneviève.

À ces mots, le comte se laisse couler de son cheval, et, lui sautant au col, s’écrie :

— C’est donc toi, ma chère Geneviève ! Hélas ! c’est toi que j’ai si longtemps pleurée comme morte ! Et d’où me vient ce bonheur d’embrasser celle que je ne mérite pas de voir ? Mais comment puis-je demeurer en la présence de celle que j’ai tuée, au moins du désir ? Ah ! ma chère fille, pardonnez à un criminel qui, confessant son péché, avoue votre innocence ! S’il ne faut qu’une vie après vous avoir fait mourir tant de fois, je vous remets la mienne entre les mains : 128disposez-en selon votre volonté ; je ne veux plus vivre qu’autant qu’il vous plaira, puisque ma mort et ma vie dépendent de votre justice, Geneviève !

Il est vrai que les grandes douleurs ne peuvent ni pleurer ni se plaindre, et il n’est pas moins véritable que les joies immodérées ne sauraient parler. Après cette première saillie, le comte et la comtesse demeurèrent immobiles comme des statues de marbre, sans pouvoir dire un mot de longtemps. Geneviève pensait à l’aimable Providence de Dieu, qui lui rendait l’honneur par des voies qui étaient plutôt des miracles que miraculeuses ; et Sifroy ne pouvait se contenter de voir un visage qu’il avait autrefois tant aimé, et qu’il respectait alors comme la partie la plus auguste d’une sainte. Les misères et les langueurs n’avaient pas tellement consumé son corps qu’il n’eût encore quelques restes de cette première beauté qui l’avait fait adorer, ce qui perça le cœur du palatin d’avoir persécuté la vertu dans un si beau corps.

Sitôt que l’extase et le ravissement lui donnèrent la liberté de respirer, la première parole qu’il proféra fut 129celle-ci :

— Où est donc mon pauvre enfant, Geneviève ? Où est le misérable fils d’un père qui a été plus malheureux que méchant ?

Alors la princesse, qui connaissait le véritable regret de son mari, et qui voyait dans ses larmes l’image de son âme, voulant rendre la paix à son esprit, usa des mignardises dont elle le soulait caresser :

— Mon cher seigneur, effacez de votre esprit la souvenance de mes misères et de votre erreur : puisque nous n’avons point d’autre pouvoir sur le passé que l’oubli, n’ajoutons rien à nos maux par l’impuissance de les guérir. Dieu ne nous a réservés jusqu’à maintenant que pour jouir des fruits de sa miséricorde : ne refusons point ce qu’il nous présente. Pour moi, qui semble avoir le plus d’intérêt en ceci, je pardonne de bon cœur à ceux qui m’ont voulu procurer du mal, et bien plus volontiers à ceux qui ne m’en ont fait que par surprise. N’estimez pas que je garde aucun ressentiment contre vous : si vous avez haï une criminelle, je n’ai jamais été le sujet de votre haine. Vous avez failli, votre faute vous est d’autant plus pardonnable qu’elle m’a 130été utile : vivez donc satisfait, Geneviève vit, et votre fils aussi.

Certes, Sifroy eut besoin d’une grande force pour modérer une si grande joie ; mais cette vertu lui fut encore plus nécessaire quand il vit son petit Bénoni, qui portait plein ses deux mains de racines à sa mère. Je ne suis pas plus habile à représenter le contentement de ce père qu’un grand peintre qui voit la douleur de celui qui ne pouvait voir faire le sacrifice de sa fille. Figurez-vous toutes les aises qu’un père peut avoir, et dites assurément que Sifroy ressentit cela. Combien de douces larmes épandues dans son sein, combien de baisers pressés sur sa bouche et sur ses joues, combien d’embrassements et d’accolades pensez-vous qu’il lui donna ? L’amour ne perd rien : il ne faut pas douter qu’il ne lui rendît alors tout ce qu’il lui devait depuis sept ans.

Mais que sont devenus tous nos chasseurs ? Sifroy mordit son cor et les appelle : toute la forêt retentit de sa voix ; enfin, trois ou quatre de ceux qui la reconnurent se portèrent incontinent au lieu d’où elle venait. Mon Dieu ! quel étonnement ne saisit point leur esprit de trouver leur 131maître en cette conjoncture, de voir un petit enfant pendu à son cou, une femme à ses côtés, et une biche parmi ses chiens sans querelle ! Quelle admiration quand ils reconnurent que c’était cette dame qu’ils avaient tant pleurée !

La palme séparée de son mâle se flétrit tellement qu’on la prendrait pour un arbre sec ; mais sitôt qu’elle peut embrasser de ses rameaux celui qu’elle semble aimer, ses branches prennent une vigueur qui les fait visiblement rajeunir. Geneviève, qui parmi les ennuis de sa tristesse et la nécessité de sa pauvreté avait eu assez de loisir de perdre sa beauté, reprit tant de grâces à la vue de son cher Sifroy, que, semblable à ce qu’elle avait été, les serviteurs n’eurent pas beaucoup de peine à la connaître. Ils ne purent jamais s’empêcher de donner des larmes à cette première joie : quelques-uns furent promptement envoyés au château pour quérir une litière et des habits ; les autres, donnant tout ce qu’ils purent des leurs pour vêtir la comtesse, suivirent à petits pas.

Ce ne fut pas sans déplaisir que Geneviève quitta un si agréable séjour : au moins 132ses paroles témoignèrent-elles quelque regret : Adieu, disait cette bonne princesse, adieu, sacrée grotte qui as celé si longtemps mes tristesses ; adieu, arbres qui m’avez défendue du soleil ; adieu, aimable ruisseau qui m’as servi souvent de nectar ; adieu, petits oiseaux qui m’avez tenu si bonne compagnie ; adieu, doux animaux qui m’avez été autant de serviteurs. Que jamais tu ne puisses servir à la retraite des voleurs, ma chère grotte ; que l’ardeur du chaud ne flétrisse point ces rameaux ; que le venin des serpents n’empoisonne jamais ces eaux ; que les lacets ne trompent point ces oisillons ; que les chasseurs ne nuisent jamais à ces innocentes bêtes.

On pourrait dire, sans beaucoup de fiction, que toutes les créatures témoignèrent le déplaisir de cette sortie. La caverne en devint plus sombre, l’eau semblait murmurer plus haut et fuir plus vivement qu’à l’ordinaire ; les zéphyrs en soupirèrent, et les oiseaux l’accompagnèrent jusqu’à la sortie du bois, marquant du battement de leurs ailes et du ton de leurs languissantes chansons le regret de ce départ. Il n’y eut que la biche qui fût sans tristesse, parce qu’elle 133suivit Geneviève sans jamais s’éloigner d’elle.

Ayant marché une lieue, ceux qui étaient allés au château retournèrent accompagnés de tous les domestiques, qui ne purent dire un seul mot à leur bonne maîtresse, tant la joie les possédait absolument. Comme ils s’approchaient de la maison, deux pêcheurs s’avancèrent vers le palatin et lui présentèrent un poisson d’une prodigieuse grandeur. Mais la merveille fut qu’après l’avoir vidé, on trouva dans ses entrailles une bague que Sifroy reconnut être celle que sa femme avait jetée dans la rivière. Ce nouveau miracle causa une nouvelle admiration dans tous les assistants, et principalement dans l’esprit du comte, qui ne pouvait assez louer la bonté de Dieu, qui faisait parler les muets pour déclarer l’innocence de Geneviève.

Ce n’est pas la première fois que de semblables prodiges sont arrivés. Un roi des Samiens ayant jeté une émeraude dans la mer, six jours après on lui apporta un poisson qui l’avait sous la langue. Personne ne peut ignorer ce qui arriva à saint Morille après sept années de voyage. Et pour nous approcher 134du siècle de notre comtesse, il est certain que saint Arnoul, aïeul du grand Charlemagne, reconnut dans un poisson l’anneau qu’il avait jeté dans la Moselle ; si bien que cette même rivière ayant rendu celui de notre innocente, elle semble avoir quelque sentiment de justice.

N’admirez-vous point la douce bonté du Ciel, qui découvre enfin une innocence que la haine avait attaquée, la calomnie noircie, la crédulité convaincue, les misères affligée, et la solitude cachée l’espace de sept ans ? Remarquez, s’il vous plaît, les changements de la fortune, ou plutôt les effets de la Providence de Dieu. Voilà Geneviève dans les délices d’un palais : las ! qu’elle est heureuse ! Attendez : la voilà dans le désert, et pis que tout cela, dans la nécessité de toutes choses et dans la peine d’un crime dont le seul soupçon est un cruel martyre à une honnête dame. Tout est perdu : un peu de patience ! Je la vois qui sort de ce brouillard de la calomnie comme un soleil de sa nuée ; je la vois chérie comme une femme, servie comme une reine, adorée comme une sainte. Que dites-vous 135maintenant ? Dieu est-il bon, voyez s’il est juste ?

Tous les parents et amis de Sifroy ne manquèrent pas de se trouver en son palais, où ils rencontrèrent bien un plus grand sujet de joie qu’ils ne pensaient, quand ils reconnurent leur bonne parente, et qu’ils apprirent les moyens dont Dieu s’était servi pour déclarer son innocence. Il n’y eut personne qui ne rendît grâces à Dieu d’un si grand bienfait : les uns saluaient la mère, les autres étaient toujours collés sur les joues de l’enfant. Rien ne fut oublié de tout ce qui pouvait accroître cette réjouissance. La fête dura une semaine toute entière, dont la joie ne fut troublée que du seul déplaisir de voir que la comtesse ne pouvait goûter ni chair ni poisson. Tout ce qu’on put faire endurer à sa vertu et à son estomac fut des herbes et des racines un peu mieux accommodées qu’elle ne les mangeait dans la solitude.

Quelques jours s’étant ainsi écoulés dans les plaisirs et les délices, le palatin commanda qu’on tirât de prison Golo, dont la vengeance n’eût pas été alors entière s’il 136ne l’eût réservé à un supplice plus rigoureux. On l’amena dans la chambre où était la comtesse avec toute cette noblesse qui était venue visiter Sifroy. Ce fut là où toutes les frayeurs d’une mauvaise conscience saisirent ce perfide. Les artifices ne servaient plus de rien : il ne put nier un crime qui a les hommes, les animaux et les poissons pour témoins. L’espérance d’un pardon lui semble un nouveau péché, la crainte des tourments le peine déjà, l’image de la mort le fait transir ; la bonté de Geneviève lui donne une pensée de son salut, mais l’horreur de son offense la traverse et lui représente qu’il est aussi peu raisonnable d’attendre de la miséricorde, qu’il est peu digne de pardon. Sa piété le fait espérer, mais sa propre cruauté lui ôte toute sa confiance ; l’amitié du comte tâche de lui donner de la hardiesse, et sa juste indignation le remplit de crainte. Il va prendre dans son cœur les assurances de son pardon ; mais ses yeux, sa voix et tout son visage ne lui parlent que de gibets et de supplices. Enfin, n’ayant pas même osé arrêter la vue sur celle qu’il avait autrefois si 137indignement traitée, il tomba de peur et de faiblesse à ses genoux. Sifroy, allumant tout son visage de colère et tonnant d’épouvantables menaces, après lui avoir reproché son infidélité, le condamna à mourir.

C’est ici où la bonté va combattre la malice, la prudence l’artifice, la compassion la cruauté, la douceur tous les sentiments de la nature, et la clémence même l’équité. Geneviève, ne pouvant voir un misérable sans pitié, tâcha de révoquer la sentence de mort, parlant à Sifroy en ces termes :

— Monsieur, disait-elle, encore que les bons succès ne justifient pas les mauvaises intentions, j’ai toutefois quelque sujet de vous demander la vie de Golo pour les grands biens qu’il m’a procurés. J’avoue que toutes ses procédures étant injustes, je ne puis trouver son pardon que dans votre bonté : mais si vous regardez les faveurs que j’en ai tirées, je crois qu’il peut avoir recours à une autre vertu qu’à la miséricorde. Je ne déguise point sa faute pour lui donner un beau visage : Golo a offensé Geneviève, il a voulu lui ravir l’honneur avec la vie : à qui est-ce de poursuivre la 138vengeance de ce crime qu’à elle-même ? Si vous dites que les injures sont les vôtres, je réponds que vous ne devez pas prendre une moindre part en ses désirs. Et comme il n’est rien au monde que je souhaite avec plus de passion que la vie de Golo, je dois attendre ce contentement de votre bonté, comme il espère cette faveur de mes bienfaits. Permettez que j’ajoute à ce peu de vertu que j’ai la gloire de me vaincre en la chose qui m’est la plus sensible, qui est de donner la vie à celui qui m’en a ôté tous les moyens. Que si vous êtes arrêté au dessein de le punir, je ne connais point de moyen plus proportionné à son crime que de le laisser entre les mains de sa propre conscience, qui lui fournira mille supplices. En un mot, mon cher Sifroy, je veux qu’il vive, et qu’il doive sa vie à ces larmes que je donne à sa misère.

Qui ne se rendrait aux prières d’une si belle bouche ? Golo commençait d’espérer, et toute la compagnie attendait la grâce de son crime. Ce discours ne pouvait être contre l’attente de la compagnie sans lui donner de l’admiration. Le pauvre criminel en fut tellement touché, 139qu’il s’écria en tombant aux pieds de la comtesse :

— Madame, c’est maintenant que je pénètre mieux que jamais la bonté de votre cœur et la malice du mien. Hélas ! qui eût osé espérer que celle que tant de justes raisons obligent à ma ruine dût désirer mon salut ! Misérable Golo, c’est à cette heure que tu es indigne de la vie, puisque tu as voulu ravir celle de cette sainte princesse. Non, non, ma bonne maîtresse, laissez-moi mourir : les regrets et les déplaisirs ordinaires ne pouvant expier mon offense, il faut que la rigueur d’une honteuse et impitoyable mort venge ma cruauté. Le sang est nécessaire où les larmes sont inutiles : puisque je ne puis mériter mon pardon, permettez que je souffre mon supplice. J’ai attenté à votre honneur, la violence de la passion me pourrait servir d’excuse : votre courage ayant résisté à mes poursuites, j’ai calomnié votre innocence. Je ne me suis pas contenté de faire douter de votre vertu, j’ai tâché de vous ôter la vie : véritablement, ce crime ne doit point trouver de grâce, n’ayant point de prétexte. Ce n’est pas que votre bonté ne soit assez grande pour m’accorder 140cette faveur ; néanmoins, puisque j’en suis tout à fait indigne, je n’en ai pas le désir. Aussi, ma chère maîtresse, tout ce que je demande de vous en mourant, c’est que mon crime ne vive plus dans votre mémoire, et que mon sang efface tout ressentiment en votre cœur.

Comme il eut achevé ces mots, ou, à parler plus proprement, les sanglots les ayant interrompus, ses yeux versèrent tant de larmes qu’on eût facilement cru qu’il se voulait fondre aux pieds de la princesse. Golo prenait Geneviève par où elle était extrêmement sensible ; mais si elle avait beaucoup de pitié, Sifroy n’avait pas moins de zèle. Dieu, qui est aussi juste que miséricordieux, voulut faire pour ce coup un exemple aux hommes, et raidir l’esprit du comte, qui crut avoir besoin de toute la bonté de sa femme pour son propre pardon. Voilà donc la condamnation confirmée : on le mène en prison pour y attendre l’exécution de la sentence.

Sifroy, qui voulait châtier des crimes extraordinaires par des tourments qui ne fussent pas communs, se trouva fort en peine sur le genre de sa mort : tantôt il se voulait venger 141de son infidélité en l’exposant à la rage des chiens, qui sont le symbole de son contraire ; et puis, considérant que son péché avait commencé par les feux infâmes de l’amour, il lui semblait raisonnable de les couvrir des cendres de son propre corps, ou de les éteindre dans les eaux de la rivière. Tous ces supplices étaient grands, mais son crime n’était pas moindre. Sifroy n’estimait point être assez vengé si les effets de sa vengeance n’eussent eu quelque chose d’extraordinaire.

Enfin, après avoir bien raisonné là-dessus, il conclut de le faire mourir en cette sorte : il y avait, dans les troupeaux du palatin, quatre de ces bœufs sauvages que la Forêt-Noire nourrit, qui furent amenés par son commandement ; et, étant accouplés deux à deux, le misérable Golo y fut attaché par les bras et les jambes, qui furent bientôt séparés de son corps, dont les infâmes reliques trouvèrent leur tombeau dans l’estomac des corbeaux par un juste jugement de Dieu, afin que le corps d’un si méchant homme fût aussi mal logé après sa mort que son âme l’avait été pendant sa vie.

142Voilà le châtiment d’un homme qui ne fut malheureux que par trop de bonheur ; voilà les fruits ordinaires que produit la malice ; voilà les précipices où une méchante passion nous porte ; voilà les naufrages où les vents de la prospérité nous poussent ; voilà les jeux de la fortune, qui ne flatte nos espérances que pour les séduire. Ne vous y trompez pas : si elle vous montre un beau visage, souvenez-vous que les sirènes font le même ; si elle vous attire par des caresses, la panthère le fait aussi ; si ses plaintes amoureuses vous conviennent, les soupirs du crocodile vous doivent servir d’instruction ; si elle reluit, son éclat n’est pas plus aimable que celui des ardeurs. Misérable Golo, je te vois ajouté aux exemples de ceux que cette traîtresse a déçus : ô que ta condition eût été heureuse si elle eût été moins élevée, et que ta vie eût été tranquille si la faveur ne l’eût point exposée ! Cherchons, je vous prie, le premier pas de son malheur, et nous trouverons que ce fut l’autorité qu’il avait acquise dans la maison de son maître ; le second, une liberté trop grande de regarder ce qu’il ne devait pas désirer ; 143et le dernier, un amour sans respect, d’où procéda une demande sans honneur, une poursuite sans succès, une haine sans sujet, une calomnie sans jugement et un supplice sans miséricorde.

D’ailleurs, si nous arrêtons la vue sur l’innocente comtesse, nous verrons la vertu noircie, mais pour sa gloire ; la constance agitée, mais pour son affermissement ; la sainteté méprisée, mais pour sa sûreté. De plus, nous connaîtrons que les triomphes du vice sont courts et sa confusion fort longue, et que ce n’est pas une fois seulement que Dieu a retiré les têtes innocentes de dessus le coutelas d’un bourreau afin de les couronner.

Ceux qui furent trouvés complices du traître Golo reçurent des châtiments proportionnés à leur faute ; et ceux qui s’étaient montrés favorables à l’affliction de Geneviève ne rencontrèrent pas moins de gratitude en elle que les autres de sévérité en l’esprit du palatin. Cette pauvre fille qui avait eu pitié de la comtesse et qui lui avait apporté de l’encre, trouva son bienfait écrit autre part que sur du papier. La mort empêcha la princesse de récompenser ceux 144qui lui avaient donné la vie pour ne la lui avoir pas ôtée : d’autant que l’un d’eux était décédé, l’autre recueillit toute la reconnaissance de cette bonne action.

Ces récompenses et ces peines furent suivies des contentements de tous ceux qui aimaient la vertu. Le petit Bénoni fut celui qui trouva le plus de fortune en ce changement : les malaises d’une solitude lui firent goûter les délices de la maison avec plus de douceur. Jamais il n’eût été si heureux s’il n’eût été misérable ; néanmoins, son esprit ne s’arrêta pas tant à ses contentements, qu’il ne prît la teinture de toutes les bonnes qualités dont la noblesse doit relever son mérite. On ne remarquait rien de bas en ce petit courage pour avoir été élevé dans la pauvreté, rien de farouche pour avoir été nourri avec les ours : le père et la mère prenaient un singulier plaisir aux bonnes inclinations de ce fils, les aidant de ses bonnes instructions. De l’accord et de l’intelligence qui étaient en cette maison naissait une paix générale : chacun des serviteurs n’avait pas moins d’un siècle d’or, je veux dire qu’ils étaient pleinement satisfaits 145et contents.

Il n’y avait personne qui ne s’estimât bien récompensé de ses tristesses passées ; la seule Geneviève avait plus de mérite que de récompense. La terre, lui ayant fait souffrir tous ses maux, n’avait pas assez de ses biens pour lui rendre ce qui lui était dû : le Ciel prit donc le soin de penser au prix de sa patience. Vous comprenez bien que je veux parler de la mort de notre comtesse.

Dieu, qui ne voulait pas honorer le monde plus longtemps d’une si grande vertu, résolut de la retirer à son origine ; mais ce fut après lui en avoir donné avis. Un jour qu’elle était en oraison, il lui sembla voir une troupe de vierges et de saintes femmes, parmi lesquelles sa bonne Maîtresse tenait le premier rang, ayant toutes les autres pour dames d’honneur : leur majesté ravit aussitôt notre sainte, mais leur douceur la charmait bien plus sensiblement. Il n’y en avait pas une qui ne lui tendît des palmes et des fleurs ; et la Vierge, tenant en sa main une couronne enrichie de toute sorte de pierres précieuses, lui semblait parler en cette sorte :

— Ma fille, il est temps de commencer une éternité de plaisirs. 146Voici la couronne d’or que je vous ai préparée après celle d’épines que vous avez portée : recevez-la de ma main.

Geneviève entendit fort bien ce que signifiait cette visite, qui lui causa une incroyable satisfaction, dont toutefois elle ne voulut pas dire le sujet à Sifroy, de crainte de l’attrister de sa joie. Sa prudence lui en cela les causes ; la maladie, qui avait moins de discrétion, le lui dit dans peu de jours. Ce fut une petite fièvre qui saisit notre incomparable comtesse, et qui lui donna une expression plus nette de sa révélation. De vous décrire le contentement de son cœur, ce serait une chose non moins superflue, qu’il serait impossible d’exprimer les déplaisirs de Sifroy : Faut-il perdre, disait-il, un trésor que j’ai si peu possédé ? Il est vrai que j’en suis indigne, mon Dieu, et que je ne puis me plaindre d’injustice, puisque vous ne m’ôtez que ce que je tiens de votre pure miséricorde et non pas de mon mérite. Mais hélas ! n’eût-il pas été plus souhaitable de ne l’avoir point du tout, que de l’avoir pour un moment ?

Tout beau, Sifroy, tout beau ! Il n’est pas temps de pleurer : 147gardez vos larmes pour tantôt si vous en voulez donner à la plus juste douleur de la nature. Je me trompe : hardiment, videz toute l’humeur de vos yeux, vous auriez honte d’en donner si peu à la perte que vous allez faire. Les petites douleurs se peuvent plaindre, mais les grands maux n’ont point de bouche : quand on sait bien dire son mal, le sentiment n’en est pas extrême, ni le regret véritable.

Hélas ! Geneviève est déjà morte : je la vois étendue sur son pauvre lit sans vigueur et sans mouvement ; ses yeux ne sont plus que deux astres éclipsés, sa bouche n’a plus de roses, ses joues ont perdu leurs lis. Ah ! que ne m’est-il possible d’appeler toutes les beautés de l’univers autour de ce lit ! Je leur dirais : Voilà le reste de ce que vous chérissez avec tant de passion ! Voilà les cendres de ce feu qui brûle le monde ! Voilà un exemple de ce que vous serez ! Voilà une image à qui vous aurez bientôt de la ressemblance ! Faites, faites maintenant des divinités de ce que la mort changera un jour en vers et en pourriture.

Mais je me trompe : Geneviève n’est 148pas morte ; une violente pâmoison avait seulement retiré son âme pour un temps ; elle revient à elle. Cela fait croire que la nature est encore assez forte pour chasser le mal, pourvu qu’on l’aide de quelques remèdes : n’estimez pas qu’on y épargne rien. Il faut partir, Dieu le veut ; et son estomac, qui ne peut souffrir que des herbes et des racines, nourrit la fièvre et avance sa mort. La bonne princesse le connaît et le désire : elle appelle son cher Bénoni qu’elle bénit, et son mari à qui elle dit cet adieu capable de faire pleurer les tigres et les panthères :

— Mon cher Sifroy, voici votre chère Geneviève qui va mourir : tout le déplaisir que j’ai de laisser cette vie me vient de vos larmes ; ne pleurez plus, et je m’en irai contente. Si la mort me donnait du loisir, je vous ferais voir, par le mépris de celle que vous perdez, le peu de sujet que vous avez de plaindre votre perte. Mais puisque le temps me presse et qu’il ne me reste que trois soupirs, je n’ai que ce mot à vous dire : pleurez, Sifroy, autant que je le mérite, et vous ne pleurerez pas 149beaucoup. Néanmoins, je vous conjure, ayant oublié ce peu de cendres que je laisse, que vous vous souveniez que Geneviève va au Ciel pour y retenir votre place, et que l’homme et son épouse faisant un tout, peut-être que Dieu m’appelle pour y attirer l’autre partie. Adieu : ayez soin de Bénoni.

Après ces languissantes paroles, tout ce que sa faiblesse lui permit, ce fut de recevoir le sacré corps de son bon Maître, qui ne fut pas plus tôt entré dans sa bouche, qu’elle arrêta les yeux au Ciel où était déjà son cœur, poussant sa belle âme hors de son beau corps par un dernier soupir d’amour. Ce fut le second d’avril de la même année de sa reconnaissance, qu’elle reconnut parfaitement le mérite de sa patience.

Bénoni n’eut pas plus tôt vu les membres morts de sa mère, qu’il se jeta sur le lit, éclatant en des cris si aigus qu’il perçait le cœur de tous les assistants. Il fut impossible de le retirer de là, quelque effort qu’on en fît. D’autre part, Sifroy était à genoux tenant les mains de sa chère femme, qu’il arrosait de ses larmes. Tous les domestiques étaient à l’entour 150comme autant de statues de marbre que la douleur avait transformées.

Si fallut-il donner à la terre ce que l’âme de Geneviève lui avait laissé : on s’apprête à ensevelir ce saint corps, qui fut trouvé revêtu d’une rude haire, capable toute seule de consumer des membres si délicats que les siens. Quand on enleva le cercueil de la maison, ce fut alors que le palatin fit éclater plus visiblement sa douleur que les flambeaux qui éclairaient la pompe funèbre. Partout on n’entendait que soupirs, partout on ne voyait que larmes. Enfin, après que Sifroy et son fils eurent mis leurs cœurs dans le même tombeau de la princesse, on s’efforça de les retirer de l’église où ce saint corps demeurait en dépôt. Le regret de cette perte ne fut pas si particulier aux hommes qu’il ne fût commun aux bêtes : les oiseaux semblaient languir de douleur, et s’ils chantaient quelquefois autour du château, ce n’était plus que plaintes.

Je ne puis omettre une chose qui me semble digne d’admiration : la pauvre biche qui avait servi la comtesse si fidèlement en sa vie, ne lui témoigna pas 151moins d’amour à sa mort. On tient que cette sorte d’animaux ne jette qu’une grosse larme à sa mort : il faut donc avouer que cette biche mourut plus d’une fois au trépas de sa chère maîtresse. Ce fut une chose pitoyable de voir cette pauvre bête suivre la bière de sa maîtresse, plus déplorable d’ouïr comme elle bramait d’une voix lugubre, mais tout à fait étrange de voir que jamais on ne la put reconduire à la maison, demeurant jour et nuit aux portes de l’église où était sa bonne dame. Les serviteurs lui portèrent du foin et des herbes, à quoi elle ne toucha point, se laissant ainsi mourir de faim. On en porta la nouvelle au palatin, qui se prit à pleurer aussi tendrement que si sa femme fût morte encore une fois : pour récompense de sa fidélité, il la fit tailler en marbre blanc et mettre aux pieds de Geneviève.

Tout cela néanmoins ne consolait pas l’affliction de Sifroy : on avait beau lui dire que la nature étant satisfaite, il était temps d’écouter la raison. Les remèdes de sa douleur lui causaient de nouvelles douleurs : si on lui représentait que ce n’était 152plus un amour de sa femme que de la pleurer de la sorte, mais une haine de soi-même, il répondait que le regret d’avoir perdu une si sainte princesse ne pouvait être louable s’il n’était extrême. Ce n’est pas assez : il cherchait tous les moyens d’entretenir sa passion, n’ayant jamais de plus agréables idées que celles qui lui représentaient sa Geneviève. S’il allait à l’église, c’était pour lui faire un sacrifice de ses yeux ; s’il retournait à la maison, il se retirait en sa chambre, parlant à tout ce qui avait été d’elle : Voilà le lit de ma Geneviève, disait-il, voilà son cabinet, voilà son miroir ! Puis, regardant en la glace, il y cherchait le visage de sa chère femme, appelant sans cesse : Geneviève ! Geneviève ! Mais Geneviève ne répondait point. De la chambre, il passait dans un jardin qui était autrefois tout son passe-temps ; mais c’était dans les vergers de l’éternité qu’il la fallait chercher pour la trouver.

Si l’âme de la sainte eût été capable de quelque autre passion que de sa joie, c’eût été d’une tendre compassion de voir la profonde mélancolie de Sifroy. Sans doute son amour en fut le 153remède, comme elle en était la cause. Une après-dînée qu’il était dans ses rêveries ordinaires, un page lui vint dire qu’il y avait un ermite qui demandait le couvert. Le comte, qui n’avait pas accoutumé de fermer la porte aux œuvres de miséricorde ni de chasser les bonnes actions de sa maison, fut bien aise d’en rencontrer l’occasion, commandant qu’on le fît monter. Ô que vous êtes heureux, Sifroy ! À même que vous avez ouvert votre porte à la charité, vous vous ouvrez celle de la gloire : peut-être que cette rencontre fait le nœud de votre prédestination.

Tandis qu’on apprêtait le souper, le palatin tint compagnie à ce saint homme, qui ne s’entretint point sur d’autre sujet que sur celui des misères du monde et des amertumes qui sont mêlées parmi les plus grandes délices. Bien que ces discours fussent aigres, ils lui semblèrent pleins de douceur. Le souper étant prêt, le comte fit asseoir l’ermite au haut de la table : encore que la modestie eût choisi la dernière place, il crut que son mérite demandait la première. C’est ainsi que font tous ceux qui 154ne méprisent pas la vertu pour être mal vêtue.

Chacun ayant pris place selon sa qualité et mangé selon son appétit, notre religieux prit garde que Sifroy ne faisait que se plaindre et sangloter, sans même essayer un morceau de viande. Il jugea qu’il ne se nourrissait que de soupirs, ou du moins il fit semblant de le croire. Cela pourtant ne l’empêcha pas de lui demander le sujet de ses larmes, ce qui obligea le comte, qui ne prenait plaisir qu’à la souvenance de sa chère Geneviève. Après lui avoir fait le récit de sa lamentable histoire, il conclut ainsi : Eh bien, mon père, n’ai-je pas sujet d’épandre des larmes éternelles ? Saurait-on trouver mauvais qu’une perte si précieuse m’afflige ? — Monsieur, repartit le religieux, ce serait renverser la plus juste loi de la nature que de refuser des larmes à ceux à qui nous devons quelque chose de plus. La patience n’empêche pas de se plaindre, mais seulement de murmurer : vous avez raison de ressentir votre affliction ; mais combien y a-t-il que madame est décédée ? — Il y a six mois, repartit le palatin. — Pardonnez-moi donc si je dis que votre 155regret est trop long, ou que votre courage est trop faible : il y a de l’excès quand les larmes viennent jusque-là. — Ah ! mon père, ce serait bon si j’avais fait une perte commune ; mais ayant perdu en Geneviève une femme et une sainte, et par mon imprudence, je ne saurais assez plaindre mon malheur.

— Cela même, dit l’ermite, vous doit consoler et effacer entièrement vos larmes. Permettez-moi, s’il vous plaît, de discourir avec votre douleur, et de rechercher son équité. Vous avez perdu une femme : deviez-vous toujours la posséder ? On vous a ravi une sainte : quel droit vous en donnait la jouissance ? Avez-vous si peu profité, en la considération des changements du monde, pour ignorer que l’homme n’étant pas fait pour durer toujours, il doit finir une fois ? Votre jugement est trop bon pour exiger de la mort un privilège qui n’appartient qu’aux esprits : de quelque part que nous jetions les yeux, nous ne voyons que des tombeaux et des cendres. Les princes souverains ont bien quelque pouvoir sur la vie, mais non pas sur la mort ; voire même son plus grand plaisir est de 156renverser un trône, de froisser un sceptre et d’abattre une couronne, afin de rendre sa puissance remarquable par la grandeur de ceux qu’elle a ruinés. Naissons dans la pourpre ou dans des toiles d’araignées, habitons des palais ou demeurons dans des chaumières, la mort nous trouvera partout. Les grands peuvent être distingués dans la condition de vivre, mais ils n’auront jamais de différence en l’obligation de mourir.

Je ne dis point qu’il y a beaucoup de choses qui peuvent nous faire voir la mort comme un bien à souhaiter, et la vie comme le sujet de toutes nos craintes : je m’arrête aux raisons qui vous sont particulières, de peur que mes considérations ne soient trop générales. Quel sujet aviez-vous de trouver mauvais qu’une chose mortelle soit morte ? Vous n’y voyez rien à redire, sinon que c’est trop tôt, tellement que vous voudriez que la mort eût eu la discrétion de ne vous déplaire que quand il vous eût plu. Et ne saviez-vous pas que la mort étant née à la ruine de la nature, il ne faut point attendre de faveur de sa cruauté, sinon de nous faire mourir promptement de peur de languir ? Si 157cette connaissance est passée jusqu’à votre esprit, d’où vient que vous murmurez de ce qu’une femme n’a qu’un peu vécu afin de ne mourir pas plus longtemps ?

Ce n’est pas la mort d’une femme qui vous afflige, mais bien celle d’une sainte qui pouvait s’acquérir une plus grande couronne dans le Ciel, et faire beaucoup de bonnes actions sur la terre. Étiez-vous assuré que ce qui avait bien commencé dût bien finir ? Madame était chargée de mérite : ne pouvait-elle pas tomber sous le faix ? Les trésors de vertus étaient grands : ne pouvait-elle pas craindre les voleurs ? Elle était ferme dans sa grâce, mais faible dans sa nature ; sa piété était bien appuyée, mais non pas inébranlable ; sa volonté était constante, mais elle était capable d’inconstance. Que savez-vous si Dieu, qui n’a point d’autres pensées que pour le bien de ses créatures, ne lui a point ôté le loisir de souiller la gloire de ses premières actions en lui ôtant celui de mal faire ?

Croyez-moi, monsieur, la vertu se suit comme le jour et la nuit : la nuit peut précéder 158la lumière, mais celle-ci peut aboutir dans les ténèbres. Je veux croire, du mérite de celle que vous pleurez, qu’il ne pouvait être changé que par un grand prodige, mais il ne pouvait aussi être conservé que par un grand miracle : je ne vois donc point de sujet de murmurer contre Dieu s’il prend la peine de vous garder une chose que vous pouviez perdre. Considérez maintenant l’impuissance de vos larmes, et je m’assure que vous vous résoudrez plutôt à la suivre, que d’espérer qu’elle puisse revenir où vous êtes. Son exemple à se conformer aux volontés de Dieu vous laisse une étroite obligation de l’imiter : sa constance ne veut pas que vous pleuriez plus longtemps : c’est ce qu’elle-même vous dirait si vous pouviez l’entendre, c’est ce que vous conseille une personne qui n’a point d’autre intérêt en votre repos que celui que la charité lui donne. Cherchez-le dans les honnêtes divertissements de la chasse, des visites et des récréations, qui ne peuvent vous nuire si vous les prenez avec la modération qu’on doit attendre d’une personne à qui la vertu doit être aussi naturelle 159qu’elle est nécessaire. Mais surtout, monsieur, cherchez-le dans Dieu, véritable centre des cœurs.

Le palatin ne laissa pas échapper un seul mot de ce discours, qui lui donna une médecine que le temps même lui avait refusée. La table étant levée, après quelques heures d’entretien chacun se retira dans sa chambre. Le lendemain, Sifroy ayant demandé où était le père, les serviteurs répondirent qu’il se promenait dans le jardin ; mais y étant allé, il ne le trouva point. Le comte ne voulut pas croire qu’il s’en fût allé, l’estimant trop honnête pour commettre une incivilité, et assez reconnaissant pour n’être point ingrat. Comme le jour se fut passé sans qu’il revînt, il ne savait à quoi arrêter sa croyance : ce qui remplit son esprit d’admiration, fut de trouver son habit dans la chambre.

Le profit qu’il tira de son propos adoucit de beaucoup l’aigreur de ses ressentiments. Tous les contentements qui étaient pleins de fiel auparavant lui semblèrent après plus doux et moins insupportables : la volerie et la chasse lui fournissaient une bonne moitié de ses divertissements, croyant 160que s’il tendait des lacets aux animaux, il y pourrait prendre sa douleur. Ô admirable bonté du Ciel, qui use si sagement de nos inclinations qu’il les tourne toutes à notre bien !

Un jour, le comte ayant résolu de courir un grand cerf qu’on avait reconnu par les foulées, assembla bon nombre de ses voisins pour en avoir le plaisir. Ce dessein ayant été pris, voilà toute la noblesse en campagne, qui n’eut presque pas cherché ce qu’elle désirait qu’elle le rencontra. Le palatin fut le premier qui aperçut le cerf, qui par sa fuite l’attira si avant dans le bois qu’il le conduisit dans la grotte où Geneviève avait vécu sept ans. Mais il fut bien étonné de voir le cerf au milieu de la caverne et les chiens à l’entour sans pouvoir l’approcher, comme s’ils eussent été de pierre, ou que la bête eût été dans un rond enchanté. Il tâcha de les animer de son cri ; mais quand ils s’élancent dessus, on dirait que quelque main invisible les retient.

Le palatin descend de cheval et entre librement dans ce lieu sacré : il le considère, et y reconnaît encore les traces de la sainte femme 161qui lui tirent aussitôt des larmes des yeux. Ah ! disait-il, voici où ma pauvre Geneviève a si longtemps fait pénitence d’un péché qu’elle n’avait pas commis ! Voici le lieu où l’innocente a tant souffert, voilà l’endroit où ses pauvres membres reposaient ! Eh ! suis-je encore à délibérer sur un conseil que je devrais avoir exécuté il y a longtemps !

Comme le comte était en cette admiration, la plus grande partie de la noblesse arriva, qui ne fut pas moins saisie de ce spectacle que lui, avouant que cette aventure n’était pas sans miracle. Sifroy ne voulut pas que cet asile fût dommageable à la pauvre bête qui s’y était retirée : ayant donc fait mettre les chiens en laisse, il chassa le cerf dans le bois où il trouva bientôt son salut dans la fuite. Encore que nos chasseurs n’emmenassent rien au château, ils ne firent toutefois jamais une meilleure prise.

Le comte, qui avait un dessein dans l’esprit dont personne n’avait connaissance, partit à quelques jours de là pour Trèves, où il rencontra saint Hidulphe, fort porté au dessein qu’il méditait, qui était de bâtir une chapelle où la bienheureuse 162Geneviève avait si longuement vécu, pour servir de monument aux miséricordes dont la bonté de Dieu avait rendu ce lieu recommandable. Le tout se fit avec une magnificence qui témoignait assez l’affection d’un mari qui était passionné et la libéralité d’un prince qui n’était pas avare. L’église porta le nom de Notre-Dame de Mersen par l’imposition que l’archevêque en fit, en la dédicace ; et la raison de ce nom (qui signifiait en vieux langage du pays miséricorde) se doit prendre des grâces que la Vierge, protectrice de Geneviève, fit couler dans cette sainte grotte.

Le palatin, qui jugeait que cette solitude pourrait servir d’un agréable séjour à ceux qui fuient les créatures pour trouver Dieu, fit dresser aux environs de la chapelle deux ou trois petits ermitages, qui reçurent pareillement la bénédiction de saint Hidulphe, qui ne partit point de Notre-Dame de Mersen avant que d’avoir placé sur le grand autel la croix miraculeuse que Geneviève reçut de la main des anges. À quelque temps de là, les reliques de la comtesse furent transportées au lieu qui les avait faites saintes. 163Cette action fut approuvée du Ciel, qui permit que le service de cinq ou six paires de bœufs nécessaires à ce convoi fût suppléé sans peine par un couple de chevaux. Ce qui rendait le transport miraculeux, ce fut la vénération qu’il reçut des créatures qu’on peut estimer insensibles. Les plus hauts arbres courbaient leurs rameaux pour honorer ce corps qui venait les consacrer de sa présence ; les oiseaux s’efforçaient de chanter, trémoussant des ailes avec un témoignage si visible de joie, qu’on ne pouvait l’ignorer.

Comme ce sacré dépôt fut posé en la place qui lui avait été marquée, et que tout le monde eut laissé le palatin seul dans la chapelle, notre Sauveur, détachant sa main droite de la croix, le bénit. Qui ne voit maintenant à quelles prospérités les afflictions conduisent l’homme, et que Dieu permet quelquefois que nous soyons misérables afin de nous rendre heureux ?

Les cérémonies de la dédicace étant accomplies, chacun retourna en sa maison ; mais le comte ayant son trésor dans cette dévote retraite, il ne faut pas trouver étrange s’il y 164avait son cœur. Toutes ses pensées venaient de cet endroit, ses désirs n’avaient point d’autre objet : s’il pouvait échapper, toutes ses visites le ramenaient à cette sainte chapelle. Enfin, reconnaissant par l’expérience de quelques mois qu’un homme ne peut avoir de repos où il n’a point de plaisir, ni un corps vivre séparé de son cœur, il appela son frère dans son cabinet avec le petit Bénoni, et lui fit ce discours :

— Mon frère, il y a quelques mois que vous avez pu reconnaître, au changement de mes occupations, celui de mon affection. Néanmoins, puisqu’il faut s’en ouvrir plus clairement à quelqu’un, je n’ai personne à qui je le puisse mieux faire, et par devoir et par inclination. Vous ne seriez pas maintenant à savoir mon dessein si je n’eusse jugé plus à propos de vous avoir pour exécuteur de ma dernière volonté que pour auteur ou complice de ma résolution. Vous avez vu et soupiré une partie de mes maux avec toute la tendresse que je pouvais attendre d’un frère : j’estime que vous ne prendrez pas une moindre part en mes joies qu’en mes déplaisirs, et que 165je dois attendre tout ce qui sera de votre pouvoir en tout ce qui sera de mon contentement. Cela m’a fait résoudre à vous laisser la tutelle de mon fils, qui ne doit rien moins espérer de votre affection que de celle d’un bon père ; aussi doit-il désormais vous reconnaître et respecter en cette qualité, puisque mon dessein est de donner ce qui me reste de vie au service de mon Dieu, dans le même lieu où toute notre maison a reçu tant de faveurs. Ne me représentez point que ma complexion est délicate, parce que ma réponse est prête dans l’exemple de ma chère Geneviève ; ne me dites pas que Bénoni a besoin de mon assistance, puisqu’il a un oncle duquel il doit attendre toute sorte de support. Au reste, cette volonté est si arrêtée que je ne veux point qu’un seul jour en retarde l’exécution : voilà, mon cher frère, les papiers qui vous donneront la connaissance de mes affaires.

Ce fut ici où la nature donna des larmes, sans toutefois oser contredire une si sainte résolution. Il n’y eut que Bénoni qui repartit à son père en ces termes :

166Monsieur, je suis trop jeune pour blâmer vos conseils, mais certes je suis assez vieux pour suivre votre exemple. Vous me laissez un peu de terre pour posséder le Ciel : ne serais-je pas ignorant si j’acceptais ce que vous m’offrez, pouvant faire le même choix que vous faites ? Non, non, monsieur, je ne vivrai jamais autre part qu’auprès de vous ; le noviciat que j’ai fait dans la solitude que vous désirez m’a donné une trop douce expérience de ses plaisirs pour m’éloigner de votre imitation : si votre dessein est d’y vivre, le mien est de ne jamais mourir autre part. Mon oncle, jouissez librement des biens de votre maison : je vous les laisse d’aussi franche volonté que je vous remercie cordialement du soin que vous étiez prêt à prendre pour moi.

Cette résolution de Bénoni fut contre l’attente de son père, mais non pas contre son désir. Voilà donc le palatin qui lui fit préparer un petit habit d’ermite, ainsi qu’il en avait déjà un pour soi, laissant tout ce qu’il avait au monde pour se ranger auprès de sa chère femme, accompagné de son cher fils. 167Ils arrivèrent en la sainte grotte, où tous les animaux qui s’étaient apprivoisés avec Bénoni le vinrent bientôt reconnaître.

Glorieuse âme, sainte et incomparable Geneviève, s’il vous peut encore souvenir des choses de la terre, jetez vos yeux dans cette caverne sacrée où vous avez autrefois goûté tant de délices : vous y verrez votre Sifroy, et le cher enfant de vos douleurs. Sans doute le changement de leurs habits n’aura pas changé votre affection ; au contraire, ayant plus de votre ressemblance en cet état, je crois qu’ils auront plus de votre amour. Mais quoi ! ils en ont déjà senti les effets, et vous n’avez pas permis qu’un seul de ces foudres qui grondent au-dessous de vous, ni pas une de ces tempêtes que vous foulez aux pieds, offensât leur tête. C’est à nous maintenant de faire notre confiance de votre protection, puisque vous êtes pleine de bonté, et notre exemple de vos vertus, puisque vous êtes pleine de mérite.

Nous voici, mon lecteur, à la fin d’une histoire qui met la Providence de Dieu dans son plus beau jour, l’innocence 168hors de la crainte d’être opprimée, et peut-être dans le désir d’être travaillée de la calomnie, puisque ses persécutions sont suivies de tant de mérite, et son mérite reconnu de tant de gloire. S’il y a quelque chose de bon dans ce discours, je n’en prétends point d’autre récompense que la faveur de notre grande sainte ; s’il n’y a rien de louable, je recevrai de bon cœur, pour peine de mes fautes, la censure de tous ceux qui me feront l’honneur de lire ce petit ouvrage.

Fin.

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