R. de Ceriziers  : Les trois états de l’innocence (1640)

Dossier : La Jeanne d’Arc de René de Ceriziers

La Jeanne d’Arc de Ceriziers
par Jean Gratteloup, 2026

Jeanne d’Arc est la première des trois figures que le père jésuite René de Ceriziers choisit pour illustrer l’innocence calomniée dans Les Trois états de l’innocence, son traité sur la médisance. Avant d’en entamer l’histoire, il prend soin d’expliquer ce qui a motivé son choix : un attachement précoce pour celle qui l’a empêché d’être Anglais, doublé d’une profonde répugnance face aux doutes qui entourent encore ses mérites. La censure du chapitre consacré à l’héroïne dans la traduction anglaise de La Cour sainte du père Nicolas Caussin, comme lui jésuite, parue quelques années plus tôt, achève de le convaincre que les étrangers avaient encore peur de la Pucelle d’Orléans, ou qu’ils n’étaient pas tout à fait persuadés de son innocence1. Fort d’une documentation nourrie chez plus de cent auteurs découverts chez monsieur Hordal, il fait de Jeanne d’Arc le sujet naturel de ce premier volet.

Une histoire fiable, quelques erreurs involontaires

Alors que Ceriziers concède que l’histoire d’Hirlande (tome III) est quasi légendaire et que celle de Geneviève (tome II) est vraie dans le fond mais arrangée dans la forme, il tient à souligner qu’il a laissé Jeanne d’Arc dans une simplicité toute pure d’artifice. Sa Jeanne d’Arc se veut entièrement historique. Pour autant, son récit adopte les codes d’une narration fluide plutôt que l’appareil d’un traité d’histoire : ainsi, si la chronologie est parfaitement respectée, les dates précises sont rarement indiquées.

Ceriziers ne cite qu’une source : l’Histoire de Jean Hordal (1612), publiée une trentaine d’années plus tôt à Pont-à-Mousson, où Hordal enseigna le droit jusqu’à sa mort en 1618, et où Ceriziers lui-même fit ses études quelques années après (1624-1627). De nombreux éléments précis de son récit figurent bien chez Hordal, mais beaucoup d’autres ne s’y trouvent pas2 : il a donc puisé ailleurs. Ainsi rapporte-t-il nombre d’éléments secondaires mais factuels, comme le songe prémonitoire de son père ou le rôle double de Loiseleur à Rouen. Et sa méthode critique se manifeste dans ces moments où, constatant l’absence de consensus, il prend soin de la signaler : Tous les historiens ne sont pas d’accord que cet accident…

Les erreurs factuelles restent rares, et viennent vraisemblablement de ses sources ou d’une lecture fautive, plutôt que d’une volonté d’inventer. Ce qui donne à penser qu’il n’a pas consulté les pièces originales, notamment les manuscrits authentiques des deux procès3. Selon lui, la mère de Jeanne aurait suivi sa fille tout au long de sa carrière militaire, Guillaume de Flavy aurait été l’un des assesseurs au procès, et — à partir du fait documenté de ses visites à l’ermitage de Bermont — un ermite du lieu lui aurait dispensé toute une formation intellectuelle4. Fait révélateur : plusieurs jeunes compagnons d’armes de Jeanne sont donnés par Ceriziers comme de vénérables vieillards (ce qui a pour effet d’écarter tout soupçon sur sa chasteté) : Jean de Metz, qui avait en réalité trente ans, devient ainsi ce sage vieillard […] gentilhomme de marque et d’une prud’homie qui pouvait ôter le prétexte de soupçonner mal à ceux qui eussent connu sa compagnie. Jean d’Aulon, également trentenaire, que le roi fait écuyer de Jeanne, se change en un ancien chevalier […] que l’âge et la vertu pouvaient exempter de blâme et de soupçon. (On peut supposer que la présence continuelle de sa mère sert le même dessein.)

Les voix et la mission divine de Jeanne d’Arc

Sur le fond, Ceriziers ne doute à aucun moment de la réalité des voix de Jeanne — des anges et des saints qui la visitaient — ni de la nature divine de sa mission : Nous regarderons son envoi comme un des plus illustres miracles dont le Ciel mérite notre reconnaissance. Que l’on puisse nier une évidence aussi documentée l’interpelle déjà ; mais dès qu’il soupçonne un motif idéologique derrière ce déni, il ne se retient plus. Il vise tout particulièrement l’historiographe protestant Du Haillan, accusé de préférer soupçonner sa vertu, que de la reconnaître au préjudice des Huguenots.

Non content de la croire inspirée de son vivant, Ceriziers ne cesse de parler d’elle comme d’une sainte : notre sainte fille, pure et sainte vierge, ou encore glorieuse dans le Ciel. Ce n’est pas une simple figure de style : pour lui, Jeanne est véritablement sainte, c’est-à-dire dotée au Ciel d’un réel pouvoir d’intercession auprès de Dieu. En effet, anticipant l’émotion suscitée par sa fin tragique, il répond que sans cela l’Église serait privée de l’intercession des prières d’une sainte ; et d’en appeler directement à son secours : nous croyons que vous vivez dans le Ciel, d’où nous recevons vos bienfaits tous les jours.

L’art de la formule

Ceriziers ne se contente pas d’interpeller son lecteur, comme à son habitude : il va jusqu’à apostropher directement les personnages de l’histoire : Pauvre innocente, je loue votre conduite, mais je plains votre malheur : quoi que vous fassiez pour vous garantir de la calomnie, elle tâchera un jour de tourner à votre ruine ce que vous employez pour assurer votre vertu. Cette adresse directe se double d’un autre procédé très apprécié de l’auteur, l’anticipation funeste, qui assombrit un bonheur présent par la connaissance du futur : Le père et la mère prenaient un singulier contentement à ces bonnes inclinations. Ah ! s’ils eussent prévu les maux que la haine lui devait susciter, à peine eussent-ils approuvé sa vertu. Sur les jeux d’enfance et les couronnes de fleurs au Bois Chenu : Mais hélas ! le sujet d’où vous tirez à cette heure la meilleure partie de vos contentements servira un jour de couleur à la malice de ceux qui, ne pouvant vaincre votre courage, accuseront votre vertu. Ce procédé vire enfin à l’ironie dramatique lorsque l’auteur feint de taire ce qu’il vient précisément de rappeler : Ne troublons pas encore le plaisir que nous pouvons tirer du cours de son histoire, par le regret de sa pitoyable fin.

À côté de ces effets pathétiques, on trouve chez lui les tournures énergiques — Son sang coulait à gros bouillons ; héroïques — Il sortait plus de gloire que de sang de la plaie ; emphatiques — Si jamais personne fut étonnée, ce fut cette innocente fille — aussi bien que les traits plus légers, comme celui-ci sur Jeanne cachant son projet à ses parents : On eût pensé avoir assez de raison de croire qu’elle n’en eût point eu du tout. Professeur jusque dans la digression, il corrige au passage un élève imaginaire : la Lorraine : on ne saurait mettre le village de Greux, à moins que d’être mauvais géographe. Et lorsqu’il veut porter au comble l’émotion d’une scène, il feint de s’excuser de son propre style : À vrai dire, il faudrait une meilleure plume que la mienne, pour représenter avec quels triomphes la Pucelle fut reçue de tous les habitants.

Le récit s’émaille aussi de traits d’esprit, parfois franchement ironiques. Sur Charles VII avant le sacre : Charles était plutôt maire de Bourges que roi de France — variante du sobriquet convenu de roi de Bourges, mais qui en accentue encore le contraste. Sur Baudricourt, apprenant qu’une jolie jeune fille demande à lui parler : Ce seigneur, qui était Français (c’est-à-dire naturellement porté à la courtoisie) descendit aussitôt en la basse-cour. Sur l’orgueil des historiens en désaccord : Tous ne sont pas d’accord [sur ce point], et même l’un d’eux veut que ce soit une hérésie de le croire, parce que ce n’est pas lui qui l’a dit. Sur l’empressement des Anglais à soigner Jeanne tombée malade en prison : Les Anglais eurent assez de soin de la guérir ; mais c’était avec la même charité que les sauvages d’Amazonie engraissent ceux qu’ils veulent dévorer.

La grande honte des Anglais

Ceriziers referme son récit sur une bravade aux allures de raillerie d’écolier. Il réplique cette fois à un détracteur anglais imaginaire : si la France rougit de honte d’avoir été protégée par une femme, l’Angleterre doit mourir de confusion d’en avoir été vaincue. Soit, en langage d’écolier, oh la honte, battus par une fille.

Or, le motif est trop récurrent sous sa plume pour n’être qu’un simple bon mot. Il retourne ironiquement contre ses ennemis le grief fait à l’habit d’homme : Vos ennemis devraient vous savoir gré du changement de vos habits, puisque votre déguisement les couvre de la honte d’être battus par une femme. Il en arme aussi les manigances de Loiseleur en prison, qui ne manqua pas de lui exagérer la honte que les Anglais avaient d’être vaincus par une femme. Il explique enfin, par ce même motif, l’aveuglement des historiens étrangers, tributaires de ceux à qui l’on peut pardonner le dépit d’avoir été battus par une femme.

Car derrière la raillerie se loge un précepte théologique : Dieu confond l’orgueil des puissants par la faiblesse de ses instruments. Cette idée classique, déjà mobilisée par les premiers défenseurs de Jeanne, forme aussi l’armature du chapitre que Nicolas Caussin lui consacre dans La Cour sainteQue Dieu s’est servi aussi de la piété des femmes pour le rétablissement des États —, précisément le chapitre que censurera la traduction anglaise. Ceriziers la reprendra à son tour dans son Tacite français (1648), au quatrième point de ses Réflexions chrétiennes et politiques sur le règne de Charles VII : Pourquoi Dieu se sert des femmes pour opérer ses plus grandes merveilles5. Voilà la formule du prédicateur Ceriziers : des leçons de théologie, mais servies comme un roman, dans un style populaire, vivant et drôle. Bref : le roman sacré.

Notes

  1. [1]

    Voir les notes 1 et 2 des Trois états de l’innocence.

  2. [2]

    Se retrouvent chez Hordal : l’annonce de la Journée des Harengs à Baudricourt, l’arrivée à Chinon et la reconnaissance du roi, le secret du roi, l’épée de Fierbois, l’étendard, les examens de virginité, le cœur de Jeanne retrouvé intact dans les cendres, la bulle de Calixte III pour la réhabilitation — reproduite in extenso chez Hordal —, les lettres d’anoblissement, les morts sinistres des juges, la justification théologique du travestissement féminin par comparaison avec les mêmes saintes de l’Antiquité chrétienne (Théodore, Euphrosine, Martine, Pélagie), le bris de son épée.

    N’y figurent pas, en revanche : l’arrière-plan de l’Histoire de France ; l’enfance pastorale et spirituelle de Jeanne, l’ermitage de Bermont ; la topographie folklorique de Domrémy (l’Arbre-Fée, le Bois-Chenu, la Fontaine des Dames) ; l’action matrimoniale devant l’Officialité de Toul et l’auberge de La Rousse ; le songe prémonitoire du père ; la prophétie de mort du cavalier blasphémateur ; la prophétie de Marie d’Avignon ; le cerf de Patay ; l’auberge de l’Âne rayé ; des détails sur le procès de Rouen (l’espion Loiseleur, la cage de fer) ; le supplice de Perronne la Bretonne à Paris.

  3. [3]

    Lenglet Du Fresnoy fait la même remarque (Histoire de Jeanne d’Arc, t. II, p. 149) : L’auteur n’avait eu que des extraits des deux procès de cette fille, et n’avait pas examiné lui-même les pièces originales qui sont dans les procédures.

  4. [4]

    Le motif d’un ermite conseillant ou formant Jeanne avant son départ est plus large que le seul texte de Ceriziers : il inspire par exemple le tableau de Fleury Richard, Jeanne d’Arc venant consulter l’ermite de Vaucouleurs (Salon de 1819, Louvre), signe qu’une tradition à ce sujet circulait indépendamment de lui.

  5. [5]

    Voir, en annexe, les extraits de son Tacite français : Charles VII le victorieux et les Réflexions chrétiennes et politiques du règne de Charles VII qui lui font pendant.

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