Tome III : Remèdes de la médisances
Tome III L’innocence couronnée
Avant-propos
3Après avoir marqué les causes de la médisance, et montré les bons et mauvais effets qu’elle produit, il ne reste de tout mon dessein que de prescrire les remèdes, tant à ceux qui s’en peuvent défendre qu’à ceux qui s’en doivent corriger. J’ai assez fait connaître, et l’expérience rend cette vérité trop sensible, que si la détraction ôte quelquefois l’honneur à l’objet qu’elle attaque, elle ravit toujours la vertu au sujet qu’elle infecte.
Cette considération m’oblige dans ce dernier tome de toucher les motifs qui peuvent détourner le calomniateur 4de vomir son poison et l’innocent de le recevoir. Je ne me saurais persuader qu’un homme soit assez stupide pour entreprendre de blesser son ennemi en se tuant soi-même, ou assez faible pour se plaindre d’un mal qui ne l’atteint pas s’il ne veut.
Tous les discours suivants ont de puissantes réflexions contre les auteurs de la médisance, et l’infirmité de ceux qui en souffrent la malice : à moins que de rencontrer des esprits fort médiocres, j’ose me promettre que cette partie fera du fruit. Et qu’on ne me demande pas pourquoi j’ai tant raisonné sur cette matière : mon lecteur, si vous savez que ce lâche vice est le vice du temps, vous n’ignorerez pas, pourvu que vous m’accordiez un peu de zèle, que j’ai beaucoup de sujet de le poursuivre de la sorte. Ô que je tiendrais mes peines bien employées si je pouvais arracher la langue à ce monstre d’enfer qui règne avec tant d’insolence dans le monde, et dont la cruauté rend presque tous les hommes coupables ou malheureux ! Ce ne sont pas mes seules paroles que je voudrais exposer pour le combattre : mon sang serait trop récompensé de sa ruine, et je ne refuserais pas d’être son martyr pourvu 5qu’il fût ma victime.
La liberté que chacun se donne de discourir des affaires d’autrui et de juger sans appel de toutes choses, fait voir clairement le besoin que notre siècle aurait d’un bon ouvrage de cette nature. Peut-être que mon essai inspirera à quelqu’un de nous donner un chef-d’œuvre, et que ce faible commencement produira une fin très parfaite. Suivant le dessein de mes deux premiers innocents, j’en ajoute une troisième en ce volume, qui ne sera pas moins agréable que les autres, et qui peut-être au jugement de plusieurs méritera d’en être la couronne.
Je prévois bien que ceux qui veulent des démonstrations de mathématique sur la vérité de l’histoire ne manqueront pas de quereller celle dont je me sers, et que beaucoup de gens la prendront pour un conte fait à plaisir. Mon lecteur, avant que de prendre parti avec les incrédules ou les dociles, je vous prie de vous souvenir que vous en croyez de plus étranges sur le récit de Tite-Live et de Quinte-Curce, et qu’il y en a beaucoup de semblables dans nos meilleurs livres. Et puis, quand ce serait une histoire symbolique, ne me pardonnerait-on pas cette 6liberté en ce genre d’écrits, puisque l’on accorde que saint Jean Damascène en a sagement usé dans la vie de son Josaphat ? Il m’était aisé d’employer l’exemple de la reine Elvire ou de l’impératrice Mathilde que j’ai touché ; mais outre que leurs aventures ont des circonstances aussi suspectes que celles que je propose, elles sont trop communes pour n’être pas connues.
Recevez donc mon Hirlande, que j’ai tirée par les soins d’un de nos pères dignes de foi d’un manuscrit de la ville d’Autun. Peut-être que sans sa diligence elle demeurait pour jamais ensevelie dans l’oubli. Nous savons, grâce à Dieu, ce qu’on peut objecter à cette histoire ; mais nous savons bien aussi ce qu’on y doit répondre. Si je voulais chicaner, je trouverais sans peine autant de probabilité à mon récit que les suffisants prétendent donner d’appui à leur doute. Je ne force personne à recevoir mes sentiments : si quelqu’un veut être opiniâtre, qu’il me permette d’être simple. Au cas que je me trompe, mon erreur ne sera pas de celles dont on fait les hérésies ; et même j’ose l’assurer moins criminelle qu’une science présomptueuse, puisque la simplicité qui n’a point 7de malice ne doit souffrir aucun reproche.
Souvenez-vous pourtant que, si je dis que Hirlande était duchesse de Bretagne, cela se doit entendre à la façon de parler des Allemands, qui appellent tous les princes d’une maison duc ou marquis de la province dont elle porte le nom. Par exemple, dans leur usage, ceux de Saxe, de Bavière ou de Brandebourg en prennent le titre, quoiqu’ils n’en possèdent pas le domaine. Et certes ce n’est pas dénier mon propre sujet, puisque d’Argentré et les autres auteurs de l’histoire de Bretagne parlent assez souvent de la sorte. Vous jugerez bien que les ornements que je lui donne la parent sans l’altérer, et que par cette conduite je tâche d’instruire et de divertir l’esprit sans prétendre de le corrompre.
Plût à Dieu que ces plumes que l’on souhaite être délicates se voulussent occuper à recueillir dans un même dessein les divers accidents de l’histoire, sans s’amuser à faire des mondes plus beaux que celui que Dieu a fait ! Nous verrions que notre jeunesse deviendrait docte en se jouant, et que ces funestes sources qui empoisonnent tant d’âmes tariraient par la propre industrie de ceux qui leur ont 8donné cours. Pendant que ces beaux esprits se résoudront à rendre ce bon service à l’Église, je conjure ceux qui me feront l’honneur de lire cet ouvrage de le lire avec équité et sans préoccupation : peut-être n’y trouveraient-ils pas moins de divertissement et de profit, qu’il y a de danger dans ces pièces mystérieuses.
Ne nous laissons pas tromper à cette ridicule persuasion que le diable appuie de tout son pouvoir, que les beaux mots n’appartiennent qu’à la famille de Théagène et de Chariclée. Pourquoi le langage des religieux serait-il aussi rude que leur robe et leur vie ? Ont-ils voué de mal parler, ou bien viennent-ils tous de l’Arabie ou de quelque pays plus sauvage ? N’en a-t-on jamais vu qui se soient vêtus de la plus belle pompe du monde pour chercher, sous ce vertueux déguisement, les âmes qui couraient à leur ruine ? Quoi ! veut-on que l’amour, qui n’est qu’un enfant, rende les hommes éloquents, et que le zèle, qui est un séraphin, ne les puisse empêcher d’être muets ? Accordons néanmoins qu’il y ait aussi peu de mauvaise instruction dans les ouvrages de ces messieurs que de paroles choisies dans les nôtres : qui oserait 9soutenir qu’il y eût du mérite à les lire ?
Que si l’on ne tire aucun avantage de cette lecture, et que tous les sages assurent qu’elle n’est pas sans soupçon de crime, qui sera si prodigue de son loisir que de s’abandonner à cette oisiveté dangereuse ? Toute la postérité se moque de cet évêque qui aima mieux perdre la mitre que de désavouer une fable. Permettez-moi de vous dire, mon lecteur, que l’on ferait bien un plus mauvais jugement de votre obstination, si, pour ne point quitter un reste de papier, vous hasardiez imprudemment le paradis. Mais on apprend le monde et la civilité des romans : accordons qu’il soit ainsi ; qui se résoudra à perdre l’innocence, ou au moins à la hasarder sur l’attente d’un si petit gain ? Je n’assure pas ce qui pourtant n’est que trop vrai, que la lecture de ces pièces est bien plus funeste aux bonnes mœurs que celle de ces autres ouvrages qui font tout ouvertement profession d’instruire les hommes à la débauche. Chacun le peut comprendre par cette seule réflexion, que nous avons horreur d’un ennemi déclaré, et que nous usons de précaution contre le danger qui nous est connu. Au contraire, il n’y 10a personne qui n’aide à se tromper, lorsque l’occasion de faillir semble favoriser l’inclination qu’elle prétend corrompre.
À vrai dire, je ne sais qui donnera son approbation aux romans, après que le glorieux François de Sales les a frappés d’anathème. Je ne veux pas me servir de la réponse qu’il fit à une dame qui le consultait sur cette sorte d’écrits : il me suffit qu’on sache que ce grand prélat les nomma l’apprentissage d’un métier qui est assez infâme. Plût à Dieu, pour le peu d’amour que j’ai pour moi et la parfaite haine que je porte à ces agréables corrupteurs de l’innocence, que leur ouvrage et le mien fussent réduits en cendres pour étouffer cette sangsue ! Mais puisque toutes mes larmes et celles des gens de bien n’effacent pas une de leurs lignes, je ne cesserai jamais de continuer l’effort que je fais pour procurer leur ruine : peut-être que si ma faiblesse donne sujet à quelques-uns de rire, elle inspirera le courage et la volonté aux autres de me secourir.
Remèdes de la médisance
Premier discours Du soin de garder sa langue et ses oreilles
11Avant que de prescrire des remèdes à la médisance, tant pour celui qui la doit éviter que pour celui qui la peut souffrir, je veux donner ici un avis salutaire à l’un et à l’autre. J’ai toujours cru que les remèdes préservatifs étaient beaucoup meilleurs que ceux qui nous purgent, tant à cause de leur douceur, qu’à raison qu’ils préviennent le mal que ceux-ci nous donnent le temps de ressentir. C’est avec un dégoût insupportable que nous prenons ces potions amères, qui nous mettent plus de douleur dans l’estomac que la plus cruelle de toutes les fièvres n’allume de feu dans nos veines. Au contraire, cette manne qui nous guérit avec plaisir a des charmes si ravissants, qu’ils nous feraient souhaiter l’incommodité du mal si l’usage du remède ne nous était libre dans la plus robuste santé.
Les maladies de l’esprit se traitent avec la même méthode : si elles sont invétérées dans l’âme, ce n’est pas sans confusion qu’elles 12en sortent ; si elles n’y ont encore que leurs premières dispositions, on en guérit aisément. Un détracteur se persuadera-t-il qu’il lui est facile d’éviter les malheurs où il s’engage, pourvu seulement qu’il les considère, et que la laideur de son vice a des traits si difformes et si vilains qu’il suffit d’avoir des yeux pour le haïr ? Pourra-t-il se souvenir sans aversion que saint Bernard assure que la calomnie est une servitude des démons, et que Nicéphore la fait fille du diable et de la malice ? Sera-t-il assez superstitieux ou dévot (dit saint Chrysostome) pour s’abstenir de quelques oiseaux et de certains poissons, tandis que sans horreur il dévore la chair et boit le sang de son prochain ? Aura-t-il assez d’esprit pour comprendre avec saint Jacques que celui qui médit de son frère déshonore l’Évangile, et a assez de lâcheté pour se faire chef de parti contre l’Église sa bonne mère ? Apprendra-t-il en vain de saint Valérien qu’il n’y a rien de tout l’homme qui soit agréable à Dieu dans tout son corps, si sa langue lui déplaît ? Saura-t-il inutilement que la morale même des païens ne reconnaît rien de plus infâme que la médisance, et qu’elle 13a toujours tenu ceux qui sont naturellement portés à la louange d’autrui pour généreux, et ceux qui blâment pour lâches ? Croira-t-il avec hardiesse la théologie qui proteste que la détraction, de sa nature, est un de ces péchés qui damnent éternellement une âme ?
Je n’aurai jamais la mauvaise opinion d’un chrétien que de penser qu’il trouve de la satisfaction à devenir anthropophage, ennemi de Dieu, esclave de l’enfer et enfant du diable. Mon sentiment sera plus favorable à son innocence, et moins éloigné de la raison, de croire que parmi tant de lumières au moins il prendra le conseil de ce profane qui veut que la discrétion soit toujours en sentinelle sur nos lèvres. Sans doute, c’était ce que David demandait à Dieu lorsqu’il conjurait sa bonté de mettre une nouvelle porte à sa bouche. Le moyen d’empêcher que rien n’en sorte de mauvais, c’est d’y faire présider cette vigilante vertu. Il n’est pas temps d’examiner les paroles après qu’elles sont dites : aussitôt qu’elles partent de la langue, elles ont toute leur malice ou leur bonté. Boniface Castellane, remarqué dans l’histoire pour aussi dangereux détracteur que bon poète, n’aurait 14pas cette mauvaise note si, au lieu de dire à son ordinaire : Bouche, qu’as-tu dit ? il eût pris le futur pour le passé : Bouche, que diras-tu ?
Je ne sais pourquoi les Romains chassèrent le dieu du silence de leur Capitole, si ce n’est que celui des chiens et des oies en avait concerté la prise avec les Gaulois. Quoi qu’il en soit, le silence garde parfaitement une conscience, s’il trahit les villes. On assure que le défaut de la voix naît ordinairement de celui de l’ouïe, et qu’un homme n’est muet que parce qu’il est sourd : je veux le croire ainsi, puisque la bouche doit apprendre de l’oreille les paroles qu’elle prononce. Pour le commerce des péchés, il en va tout autrement, car ceux de l’ouïe viennent naturellement de la langue. Si celui qui écoute ne se montrait point favorable au médisant, non seulement il ne prendrait pas son mal par complaisance, mais il empêcherait le sien par charité.
Cette considération m’oblige de dire quelque chose de ce que l’on doit faire lorsqu’on rencontre un détracteur. Un des meilleurs avis qu’on puisse donner, c’est de se souvenir de la réponse d’Aristippe à celui qui se piquait de son peu d’attention 15 : Pourquoi vous plaignez-vous ? Vous êtes maître de votre langue, je le suis de mes oreilles.
Rien ne nous empêche de dire avec vérité ce que repartit Aristote à un impertinent qui s’excusait de l’avoir entretenu de beaucoup de sottises : Mon ami, vous ne m’avez point ennuyé, parce que je n’y étais pas quand vous parliez : je pensais à autre chose.
J’avoue que tout le monde n’a pas le don du vénérable vieillard Machetès, lequel, au rapport de Cassien, s’endormait à même que quelqu’un commençait de parler mal d’autrui ; ni le courage de saint Augustin, qui donnait congé de sortir de sa chambre en pareille occurrence. Au moins ne sauriez-vous nier qu’il ne vous soit aisé de boucher vos oreilles d’épines selon l’avis du sage, c’est-à-dire de montrer par votre extérieur que vous ne prenez pas plaisir à la médisance. La vie de Thomas Morus nous apprend que ce grand chancelier avait une autre méthode pour sceller la bouche aux calomniateurs : si quelqu’un était assez hardi pour entreprendre un absent en sa présence, il interrompait le discours en cette sorte : Et moi, je maintiens que cette maison a tous les agencements bien pratiqués, et 16que celui qui en a fait le dessein a bien montré qu’il était architecte.
Un homme et une femme de tant soit peu d’esprit peuvent divertir ou interrompre tous les mauvais discours d’une assemblée et d’un cercle : on a tant de petits contes innocents et agréables, sans persécuter nos frères en effigie, ni consacrer sa langue au service de l’enfer ! Que si vous n’êtes pas d’autorité pour interrompre le propos ouvertement ou par raillerie, et que vous ayez trop bonne mine pour la faire mauvaise à quelqu’un, prenez modestement la cause de l’absent, expliquant sa faute si elle peut être excusée, ou lui trouvant quelque innocente intention si elle est apparemment mauvaise. Les excellents peintres savent donner des postures à leurs tableaux qui couvrent la difformité de ceux qu’ils représentent : à voir le portrait d’Antigone dans la boutique d’Apelle, on eût cru que le vice que cachait le profil de cet ouvrage était le défaut de la peinture, et non pas celui de son visage. Je ne vous penserai jamais si dépourvu de bon sens que vous n’en ayez suffisamment pour user de cet artifice. Celui de qui vous réformerez 17le discours approuvera votre charité : il se sentira même votre obligé de ce que vous l’empêcherez de pécher, et de ce qu’il peut attendre ce bon office de vous en semblable rencontre. Mais quand il n’y aurait point de gloire à tenir pour l’innocence contre la malice ou la haine, il y a beaucoup de profit : car enfin, on ne peut être complaisant au détracteur sans être son complice.
C’est une négligence que Sénèque reproche aux hommes, de laisser leurs oreilles ouvertes à tout le monde, eux qui tiennent des suisses à leurs portes ; comme s’il y avait plus de péril qu’un étranger se coulât dans nos maisons que le péché dans notre âme. Il importe bien à une personne sérieuse de savoir qu’il y a un sot en une ville, ou qu’une femme n’a pas soin de son honneur ! Voilà en peu de mots la pratique des honnêtes gens dans les occasions de la médisance : si vous êtes maître, ou que votre qualité vous donne quelque intendance dans la compagnie, interrompez hardiment le détracteur ; n’avez-vous rien au-dessus des autres, divertissez sa harangue par quelque ingénieuse raillerie ; êtes-vous inférieur, montrez au moins 18que vous savez disposer de vos regards et de votre mine. Il n’y a ni orgueil ni incivilité d’en user de la sorte : qui pourrait trouver mauvais que vous donniez la prudence et la charité pour garde à vos oreilles ? Et quand il y aurait des personnes d’assez sauvage humeur pour s’offenser de votre franchise, vous êtes bien moins obligé de consentir à leur crime, qu’elles d’approuver votre vertu. Si un homme ou une femme sont assez impudents pour vouloir abuser de votre loisir, aurez-vous assez peu de courage pour dire que vous n’avez point d’âme ni de temps à perdre ?
Mais pour donner une raisonnable aversion d’un vice qui cause tant de désordres, je les veux représenter dans un exemple autant illustre que funeste. François, dernier duc de Bretagne, parmi beaucoup de bonnes qualités qui rendent un souverain recommandable, avait une complaisance pour les médisants qui faisait craindre sa puissance : Gilles, son frère, fut le déplorable sujet dans qui les mauvais effets de sa crédulité se signalèrent. Mon cher lecteur, je vous conjure, au lieu de vous attendrir aux inutiles sentiments de la compassion d’un homme qui ne souffre plus, d’appliquer 19votre esprit à prendre de fortes résolutions contre de semblables désastres.
Ce jeune prince avait donné quelque aversion de sa personne à son frère, en le pressant indiscrètement sur son partage. Le duc, qui le voulait toujours tenir souple à ses volontés et qui craignait même de lui donner le moyen de nuire à ses affaires, retarda cette justice si longtemps, qu’il en prit sujet de se plaindre et de quitter la cour. Cette première saillie fut raccommodée par les soins et les prières du comte de Richemont, leur oncle, connétable de France. Mais Artus de Montauban, qui ne pouvait tout espérer de Françoise de Dinan qu’il courtisait tandis que ce pauvre mari vivait, le défigura tellement au duc, qu’il fut contraint, pour assurer sa vie et son honneur, de fuir en une de ses maisons.
Environ ce temps-là, François étant obligé d’aller à Chinon rendre ses devoirs au roi, il se trouva surpris de se voir interrogé sur le sujet et le motif de ces brouilleries domestiques. Il apprit de ses complaisants, qui étaient les calomniateurs de Gilles, ce qu’il n’avait pas répondu la première fois. Ce fut donc le lendemain de son arrivée qu’il entretint Sa 20Majesté du zèle qu’il avait pour la France, où il ne manqua d’insinuer que le seul intérêt de son service l’avait porté à renoncer aux tendresses qu’il avait pour son sang : Il est vrai, Sire, lui dit-il, que j’ai dissimulé mes propres injures aussi longtemps que mon frère n’a pensé qu’à m’offenser et me déplaire ; mais depuis que j’ai su que, contre le bien de votre État, il entretenait une brigue dans la cour d’Angleterre, j’ai cru que je ne pouvais être patient si je n’étais perfide. Ma prudence m’a fait tenir cette intrigue secrète sans même en donner avis à Votre Majesté, à qui je ne voulais point donner d’inutiles craintes ni de vains soupçons d’une infidélité dont je pouvais prévenir les effets. C’est maintenant à vous d’ordonner de lui et de moi en toutes les façons qui pourront mieux assurer votre service ; de ma part, je m’estimerai indigne de vos bonnes grâces quand je serai suspect de résister à la moindre de vos volontés.
Quoique Charles fût un monarque extrêmement délié, il ne pénétra pas pour ce coup les intentions du duc : au contraire, jugeant de son affection par ses discours, la prison de Gilles fut conclue. L’intelligence 21avec l’Anglais était en ce temps-là un grand péché, et le prétexte qui soutenait cette accusation se prenait de la nourriture que ce jeune prince y avait reçue. Voilà donc notre innocent, de la cour de son château où il jouait à la paume, dans une tour de Dinan. On presse son accusation, on propose la sentence aux états de Redon, où sans doute il eût fini ses malheurs si quelques-uns des principaux du pays n’y eussent fait obstacle. Gilles se pouvait fendre la tête à force de crier contre les traîtres : pas une de ses plaintes n’alla jusqu’à son frère ; et quoique leur oncle demandât à genoux au duc que le jeune prince se pût retirer aux îles, ou pour lui faire voir son innocence ou pour lui demander sa grâce, jamais il ne le put obtenir.
Pendant que la calomnie traînait ce pauvre misérable au supplice, il éclata un rayon de miséricorde qui lui semblait promettre le triomphe : le roi, pleinement instruit de la malice de ses ennemis, envoya Prégent de Coëtivy, son amiral, à François, qui reçut ordre sans aucun délai de tirer Gilles de prison. Voilà donc Prégent à Moncontour, où il lui donne l’heureuse nouvelle de la volonté 22du roi et du consentement du duc : chacun ne parlait plus que d’oublier le passé et de vivre à l’avenir en bonne intelligence. Mais hélas ! que les prospérités du monde ont longtemps duré quand elles ont duré tout un jour !
Comme il montait à cheval le lendemain pour aller trouver son frère, il arriva de sa part un courrier à l’amiral avec une lettre à Gilles qui portait les sceaux d’Angleterre : cette lettre parlait ouvertement des pratiques de ce malheureux prince, et portait par exprès l’offre de l’office de connétable. On confronte cet écrit avec la main du secrétaire du roi anglais : on trouve que c’est la même chose. Prégent s’excuse, protestant qu’il y allait du service de son maître que le prince rentrât en prison jusqu’à ce que Sa Majesté fût avertie de cet incident : il y consent, le voilà de retour dans son cachot. Charles ayant eu cet avis, laisse le soin à François de conserver son prisonnier, dans la croyance que le temps apporterait plus de jour à cette intrigue.
Mais hélas ! c’était l’abandonner à la haine de son plus cruel ennemi : tous les intéressés du parti intentent de nouveaux crimes, on produisit même deux femmes plus corrompues 23d’esprit que de corps, qui se plaignaient que Gilles les avait forcées. Enfin, on obsédait si constamment le duc, qu’il consentit qu’on le changeât de prison pour le conduire dans un lieu plus incommode, sous la garde de Robert Roussel et d’Olivier de Méel, domestique d’Artus de Montauban. On ne parlait plus d’informer contre notre misérable prince, on cherchait seulement le moyen de le faire mourir sans ombrage : De Méel y employa le poison ; mais, soit que le venin ne se voulût pas souiller d’un si lâche crime, soit que la chaleur naturelle fût trop faible pour aider son activité, cet expédient demeura inutile.
La cruauté qui succéda à celle-ci fut la diète, qu’on lui fit garder si étroitement qu’il n’avait pas dans toute une semaine assez de pain bis pour un repas. Mon Dieu ! n’est-il pas temps de faire mourir ce pauvre prince s’il est criminel, ou de le délivrer s’il est innocent ? Voulez-vous qu’on vous reproche que vous êtes sans justice et sans miséricorde, et que vous avez aussi peu de rigueur pour le crime que de pitié pour l’innocence ? Mon lecteur, ne blasphémons point, je vous conjure : notre souverain Monarque a des droits 24que nous ne devons pas examiner, et des providences que nous ne saurions comprendre.
Un jour, comme une bonne vieille passait auprès de la tour de cet infortuné prisonnier, elle entendit une voix plaintive qui semblait en sortir : elle regarde de tous côtés, elle trouve un petit trou bouché d’une grille de fer au pied de la muraille. Ce fut l’endroit par où cette pauvre femme lui donnait toutes les nuits un peu de pain, et toute la consolation qu’il pouvait attendre d’une villageoise. Ce soulagement dura six semaines ; mais enfin, Gilles connaissant qu’on en voulait à sa vie, il conjura sa chère nourrice de lui amener un prêtre pour se disposer à la perdre chrétiennement. Il employa presque une nuit entière avec un père cordelier, dont les charitables discours lui servirent beaucoup à lui découvrir une secrète source de joie dans ses souffrances.
À quelques jours de là, Roussel et De Méel étant allés à la chasse, on trouva ce pauvre prince étranglé d’une serviette, tout étendu sur un reste de paillasse. On ne manqua pas de faire courir ce bruit par la contrée : nos deux concierges feignaient bien d’avoir regret du désespoir de Gilles, et de plaindre la perte de 25son âme. Ah ! traîtres, croyez-vous que l’hypocrisie vous puisse excuser de meurtre ? Vous avez été les bourreaux d’un innocent, Dieu ne manquera pas de vous susciter les vôtres puisque vous êtes criminels.
C’est ce qui arriva à tous ceux qui contribuèrent, ou par malice ou par connivence, à la mort de Gilles. Le duc François connut son erreur ayant eu à la rencontre, comme il allait au Mont-Saint-Michel, un cordelier qui disparut après l’avoir assigné devant Dieu de la part de son frère dans quarante jours, qu’il ne passa point. Olivier de Méel, ayant confessé la fourbe de Pierre de La Rose qui avait contrefait la lettre qu’on produisit comme venant d’Angleterre, son poison, beaucoup d’autres malices et son meurtre, fut par le commandement du roi démembré à Vannes pour salaire de tant de crimes. D’Argentré a toute cette tragédie au douzième livre de son histoire. Ô qu’il fait bon fermer les oreilles à la médisance, et retenir sa langue de parler !
Deuxième discours Il n’est rien de si facile ni de si lâche que la médisance
Sans beaucoup d’adresse ni de force l’on peut réussir au vice : les plus faibles et les 26moins habiles ont de grandes dispositions à son entreprise ; c’est trop de se laisser seulement aller pour y faire de notables progrès. La vertu est logée sur la cime d’une montagne, et son contraire demeure au fond d’un précipice : il faut donc avoir des pieds et des mains pour atteindre à la vertu, mais c’est assez d’avoir de la masse et de choir pour s’approcher du vice. Tout ce qui nous empêche d’être gens de bien nous aide à devenir méchants : nous avons dans nous les passions qui nous poussent au mal avec violence, ou qui nous y attirent par finesse ; du côté de l’objet, il se présente mille charmes qui gagnent nos sens et qui les rendent infidèles à la raison. Et partant, il ne se faut pas étonner si une pauvre âme cède, étant combattue de ses ennemis par dehors, et trahie de ses sujets au-dedans. Que si le corps nous fournit tant d’inclination au vice, il ne faut point douter qu’il ne donne beaucoup de facilité pour y réussir avec avantage.
On ne peut néanmoins croire que de tous les vices la médisance ne soit le plus aisé, puisque de toutes nos actions extérieures le parler est la plus facile. Je sais bien que le travail du pécheur est semblable 27aux agitations de ceux qui font de grands voyages ou qui portent de pesants fardeaux en dormant : je veux dire qu’il ne laisse pas de nous mettre en sueur pour ne rien faire. Ce que je prétends est de comparer les divers efforts de l’homme dans les diverses occasions de pécher, où chacun peut voir la vérité que je propose.
La nature nous traite si favorablement dès notre naissance, qu’elle n’a pas voulu que nous eussions de la peine dans ces actions dont nous avions ordinairement besoin : c’est un de ses bienfaits, que ce qui nous était nécessaire nous fût libre, afin que nous n’eussions pas sujet de lui reprocher qu’elle nous vendait ses magnificences. Ainsi, de tous nos sens, il n’en est point dont l’action soit plus prompte que celle de l’œil et de la langue, parce qu’il n’en est point dont l’usage soit plus familier. Mais ô malheur ! il arrive ainsi que, de tous les organes qui nous sont utiles, il n’y en a point qui nous aident plus à pécher que ceux qui nous aident le plus à vivre : une œillade suffit pour nous faire périr, une parole nous tue ; il n’y a donc rien de plus aisé que de faillir, puisqu’il n’y a rien de plus aisé que de voir et de parler.
L’Écriture sainte compare presque 28toujours la langue au feu : sans doute c’est pour nous insinuer qu’elle fait, entre tous nos membres, ce que cet élément fait dans les corps de l’univers. Y a-t-il rien de plus prompt en son activité que le feu, rien qui trouve moins d’obstacle à sa violence ? Encore la flamme qui vole n’exprime pas bien la langue qui détracte : disons hardiment que Dieu fait ce qu’il lui plaît en prononçant un mot, et que la langue détruit ce qu’elle veut en disant une parole. Mais il faut remarquer que, comme ce Tout-Puissant ouvrier produit ses ouvrages sans travail, de même la langue les ruine sans peine : un mot et un moment à Dieu pour faire un monde, c’est assez ; un mot et un moment à la langue pour le défaire, c’est trop. Il faut des siècles pour bâtir une ville et pour faire croître une forêt ; mais une étincelle et une minute suffisent pour les réduire en cendre. Sénèque, aussi bien que l’apôtre saint Jacques, veut que cette subite désolation nous figure celle d’une langue malicieuse et indiscrète.
On a raison de dire que la nature a sagement fait d’attacher la langue dans la bouche comme une bête farouche, de l’entourer d’une forte haie de dents comme d’autant de barreaux 29d’ivoire, et de fortifier ce rempart avec les lèvres comme avec une digue, afin d’empêcher ses dangereuses saillies : qu’arriverait-il si elle était libre, puisque, toute esclave qu’elle est, David se plaint que le pécheur porte sa langue aux confins de la terre, et qu’il l’élance jusqu’aux voûtes du firmament ? Saint Augustin remarque fort à propos que cette partie de l’homme est posée dans un lieu fort humide, afin qu’il apprenne à craindre ses écoulements et à prévoir ses glissades. Mais sans tirer une conséquence morale d’un principe purement naturel, on peut comprendre le peu de force qu’il faut pour médire, puisque de tous ceux qui s’en mêlent, les plus faibles y réussissent le mieux. Voire même, à prendre les choses dans la plus matérielle considération, il est certain que celui qui possède quelque vigueur ou de corps ou d’esprit n’est que fort peu sujet à la détraction : comme pour l’ordinaire cette inclination naît du désir de nuire ou de se venger, un homme robuste y emploie ses bras et ses mains, un homme de bien se sert de sa vertu.
On pourrait trouver étrange que le médisant usât de lâcheté, l’effort de sa passion lui étant si facile : il 30est pourtant vrai qu’il n’y a rien de plus lâche que la médisance. Personne n’excuse le menteur de ce vice, puisqu’un homme de cœur ne dissimule jamais sa pensée, et qu’il se forcera plutôt au silence que de consentir au déguisement : le détracteur n’a rien de plus familier que de mentir, son exercice étant de supprimer l’innocence ou de diminuer son mérite. Et puis, la détraction n’est-ce pas un larcin ? Le larcin a toujours été suspect de lâcheté, en voici la raison : l’inclination à dérober marque une secrète indigence qui est honteuse à son propre sujet ; quiconque vole le bien d’autrui avoue publiquement, quoiqu’il pèche en cachette, qu’il est pauvre ; et partant le larcin est un reproche de misère et de gueuserie. Or qui ne voit que la médisance, procédant de l’envie sa plus naturelle cause, découvre une plus infâme pauvreté que celle de l’or et de l’argent ?
Les riches mettent toute leur gloire dans la profusion, s’estimant illustres non pas quand leurs trésors sont cachés dans des coffres, mais lorsqu’ils éclatent dans la main de ceux qu’ils secourent de leurs libéralités : c’est cette généreuse magnificence qui leur donne la hardiesse de paraître. Un homme 31qui a des louanges pour tout le monde n’appréhende l’abord de personne : au lieu de se cacher avec honte, il se produit sans crainte ; au contraire de ces lâches qui dérobent les applaudissements à la plus éclatante vertu, puisque tout leur courage ne va pas jusqu’à se découvrir franchement à ceux mêmes qu’ils redoutent le moins.
Cette réflexion m’en fait faire une autre qui marque plus clairement le peu de cœur du calomniateur : je la tire de la définition de son vice. Qu’est-ce que la détraction ? Ceux qui en pénètrent la laide nature disent que c’est un obscurcissement secret de l’honneur d’autrui. Il ne faut donc considérer le médisant que comme un traître qui se cache pour mal faire, et qui n’a pas l’assurance de nuire, quoiqu’il en ait la volonté. S’il avait du courage, se cacherait-il ? Et s’il se cache, manque-t-il de lâcheté ? De tous les homicides, il n’en est point de plus odieux que les assassins qui tuent en cachette, et ces âmes noires qui font des images de cire pour faire languir à coups d’épingles des ennemis qu’ils n’oseraient regarder l’épée à la main. La raison n’a rien de secret en ce sujet, puisque chacun voit qu’un crime est plus lâche 32plus il est obscur, ce qu’on ne peut nier de ceux qui n’attaquent jamais la vie d’autrui sans crainte.
Voulez-vous comprendre la bassesse d’un détracteur ? Ne la prenez pas de ce qu’il se sert de sa langue, qui est la seule arme des enfants et des femmes, et de ce qu’au lieu d’attaquer le corps de son adversaire, il n’en poursuit que l’ombre et la fumée : ce qui découvre sa lâcheté est qu’il ne combat que les absents, et que ses coups sont traîtres, n’étant ni prévus ni promis. Encore y a-t-il des circonstances qui salissent davantage sa perfidie : quoiqu’il en veuille à une personne qui peut-être ne l’approche pas de cent lieues, il n’ose pourtant l’attaquer tout seul ; comme s’il était plus faible que celui qui n’a point de résistance, il emprunte des forces et du courage de celui qui l’écoute. Jamais il ne se met en état de nuire s’il ne le voit en disposition de l’aider : à même qu’il ne l’espère plus pour complice, comme s’il l’avait pour ennemi, son attaque languit et toute sa hardiesse cesse. C’est assez que son auditeur ne favorise pas sa détraction d’une bonne mine, ou qu’il la reçoive avec un œil tant soit peu sévère, pour le faire trembler et le contraindre à la retraite.
Pourrait-on 33témoigner plus de lâcheté que de ne pouvoir souffrir la vue de celui que l’on attaque ? Aussi tous ceux qui ont sagement jugé de l’humeur du médisant ont cru que c’était assez le punir que de l’obliger à souffrir la présence de son adversaire : l’histoire rapporte que Suanto, roi des Gots, avait coutume d’appeler ceux de qui l’on parlait, afin de juger par l’assurance des délateurs le vice ou la vertu des accusés. Je ne sais si les corps saignent en la présence de leurs meurtriers, comme le peuple le croit ; mais je suis assuré qu’un calomniateur ne saurait même garder sa contenance à la vue de celui qu’il tient pour ennemi. Qui douterait d’une lâcheté qui n’oserait tenir devant un homme qui ne se défend que par sa présence ?
Certes, le courage se réveille dans un cœur généreux quand celui qu’il attaque paraît : jamais il n’est plus hardi que lorsqu’il trouve de la résistance. Il a honte d’une victoire qui lui vient sans peine, croyant qu’il dérobe l’honneur qu’il y a de vaincre s’il ne rencontre rien qui le lui dispute. Au contraire, l’homme lâche aime mieux laisser son ennemi en paix et n’avoir pas une goutte de son sang, que de s’exposer 34non pas à des coups qui le blessent, mais au seul souffle d’un vent qui le puisse refroidir. Voilà le courage d’un détracteur : pourvu qu’il tue de son désir et de ses paroles, sans souffrir la résistance d’un seul mot, il est généreux jusqu’à combattre les géants. Je ne connais point de lâche, ou je crois que je viens de le découvrir.
Néanmoins, il faut avouer que celui qui attaque un absent a quelque générosité, puisqu’il peut avoir quelque crainte : les coups de bâton se peuvent envoyer de bien loin par procureur, pour moi j’en ai vu venir de cent lieues en poste, et partant celui qui se hasarde de parler d’un homme qu’il ne voit pas peut avoir tant soit peu de cœur, puisqu’il n’est pas tout à fait sans appréhension. Mais celui qui descend dans les tombeaux pour y ronger la carcasse des morts montre bien que, s’il n’est pas plus fort qu’un petit ver, il est bien moins courageux que cet insecte.
Je ne sais si l’insolence du détracteur attaque plus souvent les femmes que les hommes, ou parce qu’elles sont pour l’ordinaire plus innocentes, ou parce qu’elles sont plus faibles : quelque motif de ces deux qu’il prenne, il ne peut passer que pour malicieux et pour 35lâche. Mais à ne rien dissimuler, jamais un homme ne fait mieux paraître qu’il manque de cœur, que lorsqu’il offense un sexe qui a assez de vertu pour se faire respecter, et trop de faiblesse pour se faire craindre. Peut-on être plus maraud que de donner des coups de langue à celles qui n’ont que des soupirs et des larmes pour se défendre ? Et néanmoins, il se trouve trop de ces lâches qui attaquent toutes les vertus qu’ils ne peuvent corrompre : n’est-on pas contraint d’ouïr tous les jours que la pudicité des plus chastes n’est pas à l’épreuve d’une pistole ? Petit impudent, qui te donne la hardiesse de parler de la sorte, que l’infirmité de celles qui sont l’objet de ton attaque ? Ta bonne mine n’a pu plaire à cette femme : il faut que ton infâme bouche lui nuise. Que ne t’adresses-tu aux hommes pour exercer ton babil ? Je le comprends bien sans que tu répondes : tu ne respectes pas, tu crains ; tu es lâche et non pas juste.
Aussi tous les bons courages ont conçu une telle aversion de cette bassesse, qu’on en voit dans l’histoire qui ont dressé des ordres de chevalerie pour la défense des dames, non pas afin de mériter leurs bonnes grâces, comme la malice 36le pourrait expliquer, mais pour assurer leur innocence, comme chacun le doit croire. Entre ceux-là, le maréchal de Boucicaut mérite une éternelle louange, puisqu’il était si juste qu’il ne pouvait souffrir le moindre blâme d’une femme d’honneur, et si chaste qu’il ne voulait pas tenir un gentilhomme dans sa maison qui eût seulement des œillades lascives. Il ne faut point douter que, si l’ordre qu’il établit subsistait encore, il n’y aurait pas tant de petites harpies contre les femmes, et que ma proposition ne se vérifierait pas à la honte de notre siècle par l’exemple de la plupart des hommes.
On ne se contente pas de parler en secret des vertueuses : l’insolence de notre siècle s’est débordée jusqu’à faire des chansons de leur chasteté. La comédie n’épargne personne, les théâtres et les carrefours ne retentissent que du blâme de la plus exacte innocence. Autrefois on a fait scrupule de s’entretenir d’un vice public ; aujourd’hui c’est galanterie de décrier une vertu reconnue de tout le monde : si la pudicité d’une dame est inaltérable, sa réputation ne le sera pas. Nous voyons même pour l’ordinaire que celles qui résistent davantage à la corruption sont moins respectées de la 37satire, et que la qualité qui leur devrait mériter la louange des honnêtes gens leur fait souffrir la rime de tous les petits poètes. La médisance est toujours criminelle, mais elle ne saurait jamais être plus lâche que d’offenser des personnes qui n’ont point de vice pour appuyer leur courage, et qui ont beaucoup de patience pour le dissimuler.
Avouons pourtant que les auteurs de ces téméraires calomnies ne sont pas à beaucoup près si lâches que ceux qui devraient en être les censeurs : la principale faiblesse se trouve où le pouvoir réside, d’autant que la conscience qui ploie a moins de vigueur et d’excuse que la cruauté qui attaque. Je ne sais si les magistrats pourraient user d’une indulgence plus dangereuse que de permettre aux mauvaises langues de parler impunément : on enseigne le vice quand on souffre qu’on le publie. La coutume d’ouïr les discours d’un médisant donne du mépris de ses reproches, et ce mépris fait naître trop souvent la facilité d’imiter ce qu’on voit reprendre en autrui sans qu’on le châtie de son crime ou qu’on le défende de la détraction. Combien de fois la vertu s’est-elle perdue sur le mauvais exemple 38qu’on lui présentait ! Ce n’est pas seulement dans la simplicité des premiers siècles que l’on s’est persuadé qu’il n’y avait point de mal à pratiquer des actions dont on accusait les plus innocents.
Et puis, qui ne voit que c’est donner une couverture à l’impudicité que de tolérer la calomnie des chastes ? La plus effrontée se promet aisément qu’on croira aussi peu sa débauche que celle de ces femmes illustres dont on blâme la pureté : quoiqu’il y ait bien de la différence dans leur conduite, elle présume que sa renommée ne court point de hasard en si bonne compagnie, ou du moins que si l’on reçoit la médisance à son préjudice, la perte lui est commune avec elles. De ce discours, il n’est pas difficile de conclure qu’il n’y a rien de si lâche que le détracteur, puisqu’il n’attaque que ceux qui ne se peuvent défendre, et que son plus coupable complice, c’est celui qui doit être son juge.
Troisième discours Il n’est rien de plus juste ni de plus difficile que de réparer la médisance
La médisance n’est pas de l’humeur des autres péchés dont la malice combat quelque vertu particulière : c’est une 39espèce mêlée qui compose dans la morale un monstre plus hideux et redoutable que les plus extravagantes productions de la nature. Elle attaque la vérité, puisque c’est un mensonge ; la justice, puisqu’elle ravit le bien d’autrui ; la charité, puisqu’elle a de l’aigreur ; la franchise, puisque son procédé tient de la trahison.
Néanmoins, quoique son insolence n’épargne personne, je ne sais d’où il arrive que tout le monde lui fait miséricorde : il semble que chacun se pique de courage en ce point, et que la courtoisie étant plus généreuse à l’endroit d’un ennemi, l’on en fait volontiers profusion en cette rencontre. On dissimule son mensonge, on pardonne à sa cruauté, on ne s’arrête pas à sa perfidie : ce qui nous choque et qui nous roidit davantage dans nos ressentiments, c’est le dommage qu’elle cause. Je ne veux pas chercher la source de cette inclination de peur de la trouver dans notre indigence : sans rien diminuer de la faveur qu’on fait au médisant, je prétends ici considérer l’injustice de son injure. À n’en point mentir, elle a si peu d’équité que, sans beaucoup exagérer, on peut dire qu’il n’est rien de plus injuste. Ce qui fait que la justice manque à une action 40n’est pas qu’elle ravit le bien d’autrui, mais bien de ce qu’elle le prend contre son gré. Donc il n’est rien de moins équitable que la détraction, dont la malice nous ôte un trésor que nous achèterions de tous nos autres biens, et que nous défendons quelquefois au hasard de nos vies.
Cette considération pourrait détourner une personne raisonnable du tort et du ravage que la langue fait dans la plus chère et la plus précieuse fortune de l’homme ; mais parce que le calomniateur est moins sensible à l’honneur qu’à l’intérêt, je lui veux clairement prouver que son indiscrétion le met dans le danger évident de n’être jamais juste. Ô qu’un coup de langue est bientôt donné, et que sa blessure se guérit lentement ! Il est aisé de ruiner une réputation, mais il n’est pas facile de rétablir les brèches. La nature met ordinairement le remède dans le sujet qui cause la douleur : le poil d’un chien enragé guérit de sa morsure ; la cendre d’un serpent dessèche son venin ; et l’huile de scorpion lève tout le péril de sa queue. Il n’en va pas ainsi de la langue : mille de ses paroles ne réparent pas le mal qu’un seul de ses mots a fait. C’est une vertu qui n’appartient 41qu’à la lance d’Achille de guérir avec la même facilité qu’elle blesse. La langue a bien trop de pointe pour offenser, mais elle n’a pas assez de vertu pour adoucir : toutes ses plaies portent la gangrène, il n’y a qu’un prompt remède qui garantisse de mort ; encore arrive-t-il souvent qu’il faut que ce soit le fer qui l’applique.
Hélas ! le détracteur ne considérera-t-il jamais que la médisance fait une injustice qu’il aura toujours obligation de réparer, sans qu’il en ait peut-être jamais le pouvoir ? Et quel moyen de rétablir le dommage de la détraction ? J’y trouve quasi de l’impossibilité de tous les côtés : l’auteur de la médisance, celui qui la souffre, et ceux qui la croient ont de grandes indispositions à remettre les choses en leur état. Il faut que le premier se dédise, que le second se contente et que les derniers se détrompent. Peut-être qu’un homme n’aura point de peine d’avouer en bonne compagnie qu’il est menteur, et que la malice ou l’erreur l’ont porté à noircir un innocent ? Quand nous ne serons plus glorieux, c’est-à-dire quand nous ne serons plus enfants d’Adam à qui l’excuse est aussi naturelle que l’outrage est facile, je croirai qu’une personne se pourra publiquement confesser 42de mensonge. Et néanmoins, les plus favorables théologiens assurent que le calomniateur, soit qu’il impose un faux crime, soit qu’il en découvre un secret, est obligé d’en venir jusque-là.
Croirait-on peut-être qu’il en fût quitte pour faire un éloge de celui qu’il aurait diffamé ? Ce n’est pas assez de dire que celui qu’on a noirci est blanc, il le faut laver jusqu’à ce qu’il ne paraisse aucune tache sur son visage. Je consens bien que le médisant n’est pas obligé d’avouer qu’il a menti, s’il ne connaît que les auditeurs quittent leur mauvaise impression après avoir protesté qu’il a indiscrètement parlé de quelqu’un ; mais si les subtils pénètrent dans cette équivoque, et qu’au lieu de prendre une nouvelle opinion ils se confirment dans la vieille, il n’y a point de doute que ce remède est dangereux, et qu’il n’est pas meilleur que ceux qui aident la fièvre à tuer un malade. On ne peut donc nier (puisqu’on est obligé de réparer le dommage de la détraction et de remettre les esprits dans leur première croyance) qu’un détracteur ne doive confesser nuement et sans artifice qu’il a menti. Voici la raison de ce devoir : jamais le tort de l’injure ne cesse, que la réputation 43ne soit suffisante ; or il est certain qu’elle ne l’est que dans les termes de cet aveu, et partant il est nécessaire. Louer un homme de vaillance si l’on a publié qu’il est poltron, ce n’est pas lui rendre ce qu’on lui a ôté : dire qu’il tient sa parole mieux qu’homme du monde, c’est au moins insinuer qu’on en a imposé.
Encore cette procédure, quoique franche et toute pure de fourbe, ne fait pas qu’un médisant soit quitte de son obligation si ceux qu’il a persuadés sont constants en leur erreur. Que doit-il donc faire en ce cas ? Jurer qu’il a menti ; et si la protestation qu’il en fait ne suffit, le prouver par des témoins qui déposent en faveur de l’innocence : je sais bien que quelques auteurs sont indulgents pour ce dernier point des témoins, mais tous les autres tiennent qu’on le doit lorsqu’on connaît que pour quelque raisonnable soupçon on n’est pas cru.
J’attends bien ici que quelqu’un voudra faire l’esprit, et maintenir qu’on ne peut être quelquefois obligé à cette procédure, quoique la réparation soit impossible hors de cet aveu, puisqu’on ne peut être obligé au mal. Car si le péché que vous avez découvert est vrai, comment pourriez-vous dire sans mentir que 44vous avez menti lorsque vous l’avez publié ? Cette subtilité montre beaucoup d’ignorance, ou du moins qu’on n’a pas été longtemps à l’école. Je ne veux pas me donner de la peine pour donner de l’éclaircissement à une personne qui peut-être ne le désire pas : c’est assez de dire que la déclaration d’un péché est toujours fausse tandis que le péché n’est public ni de fait ni de droit.
Mon inclination ne me porte pas à suivre les sévères opinions : il n’y a pourtant point de péril de publier que beaucoup de savants hommes tiennent que le détracteur est obligé d’exposer sa vie pour rendre la réputation qui ne peut autrement être réparée. D’autres plus doux estiment qu’il n’en faut pas douter lorsque la médisance s’attaque au souverain avec diminution de son autorité, et aux communautés religieuses avec préjudice de leurs ministères. Que ceux qui se donnent la liberté de censurer la conduite de leurs princes, et de discourir sur des ordres entiers contre l’obéissance qu’on doit à ceux-là et le respect qui les oblige à ceux-ci, s’examinent un peu sur ce dérèglement.
Mais retournons aux personnes privées, dont l’offense ne peut exiger de si rigoureuses satisfactions 45parce qu’elles ne souffrent pas de si considérables dommages. N’est-ce pas assez, pour nous interdire une préjudiciable liberté, d’en connaître les étranges effets ? Je ne parle point à cette heure des meurtres que la langue a faits, je passe les guerres domestiques des ménages, je ne touche pas la ruine des amitiés et les funestes vapeurs qu’elle inspire : tout cela ne regarde pas directement l’intérêt du calomniateur ; ce qui lui doit être sensible, c’est qu’il se constitue débiteur insoluble d’un larcin qu’il est obligé de réparer ou de périr. Je nomme cette dette insoluble dans le sentiment que j’ai qu’il se trouve fort peu de personnes qui aient le courage de perdre leur réputation pour la rendre à un autre, et qui veuillent prendre des témoins publics de leur imposture secrète.
Je vois de plus une autre circonstance qui rend en quelque manière la réparation de l’honneur impossible : il n’y a rien qui coure plus vite qu’un faux bruit. Les poètes donnent des ailes et cent bouches à la renommée ; mais à bien peser sa légèreté, il semble qu’on ne la peut exprimer à moins que de lui accorder les mouvements des anges ou des corps glorieux, quoiqu’elle 46soit infâme. La médisance est un mal épidémique : aussitôt qu’il se prend à quelque particulier, c’est trop pour infecter une province. Le trait du premier des Prétextats, qui ne dit son secret qu’à sa mère pour le faire savoir dans peu de temps à tout Rome, est gracieux, mais il est ordinaire. Faites tout ce qu’il vous plaira pour empêcher que le vice que vous découvrez ne se publie, ne le dites que sous le sceau du secret : pauvre simple, ne saviez-vous pas qu’il est plus percé que celui des Danaïdes ? Et puis, n’êtes-vous pas ridicule de stipuler des autres un silence que vous ne sauriez obtenir de vous-même ? Et néanmoins, il est certain (s’il faut laver tout un royaume) que vous êtes obligé d’effacer la mauvaise impression que vous avez donnée, immédiatement par vous-même ou par l’entremise des autres.
Peut-être que j’ai déjà trop souvent réitéré que la détraction est un larcin : je ne saurais encore m’empêcher pour cette fois de vous dire qu’il faut discourir de la restitution de l’honneur comme de celle de la bourse. Celui qui souffre le dommage a toujours plus de droit de s’en prendre au principal auteur qu’à ceux qui 47ne sont que les aides et les complices. À moins que d’être stupide, peut-on hasarder sa conscience et l’envelopper de tant de dangereuses intrigues sans crainte ?
Que dirai-je maintenant des difficultés qui naissent du côté de la personne offensée ? Ceux qui savent les adresses dont il faut user dans les accommodements ordinaires ne croiront pas que j’avance trop d’assurer que bien souvent ils sont impossibles. De plus, que sera-ce si la calomnie a ruiné la fortune d’un homme ? Cette circonstance ne sera-t-elle pas capable d’empêcher un esprit de se jamais contenter, ou de ne se contenter que très difficilement ?
Les obstacles qui se présentent de la part de ceux qui reçoivent la médisance ne sont pas si petits qu’ils ne soient considérables. Les plus dociles tiennent trop constamment à leurs premières opinions, et les défendent avec toutes les raisons que la vivacité de l’esprit peut inventer ou feindre. Ne voyons-nous pas tous les jours les hommes se partager sur des croyances bien moins importantes que celles qu’on reçoit sur le rapport d’une personne dont la malice nous est inconnue ? La Grèce a élevé des philosophes qui soutenaient que la neige était noire, et 48que c’était une erreur du peuple de croire qu’il fît froid quand il gèle.
Il n’est pas des fausses impressions dans un esprit comme des étrangères dans le corps : à peine l’eau reçoit la chaleur que sa forme travaille à s’en défaire ; au contraire, l’esprit s’occupe à se tromper soi-même, et comme s’il y avait de la gloire à faillir, il se pique davantage de défendre le mensonge que la vérité, parce qu’il s’imagine plus d’adresse où il y a moins de justice. Il se peut faire que ce soit là une des causes de notre persévérance dans l’erreur ; néanmoins, la plus ordinaire vient de ce qu’on ne veut pas paraître imprudent à recevoir une opinion, ou inconstant à la quitter : ce sont des taches que l’esprit n’appréhende pas moins que celles du vice. Voilà ce qui le roidit à la recherche des conjectures qui le tiennent dans son erreur au préjudice de l’innocence, et qui fait même qu’il étudie des raisons afin de persuader à celui qui le veut détromper qu’il se trompe lui-même. Jugez s’il est souhaitable de parler de la vie d’autrui, et s’il ne vaut pas mieux souffrir un peu de contrainte pour se taire, que de causer avec obligation de rendre un honneur qui ne peut que difficilement être réparé.
49Dieu, qui ne parle jamais sans dire beaucoup plus qu’il ne semble d’abord, compare la détraction au feu, et proteste que c’est le venin des aspics. Les naturalistes observent qu’il ne vient que malaisément de l’herbe aux endroits de la terre où la flamme s’est attachée, et que le poison de l’aspic est mortel, ce que Moïse appelle en d’autres termes incapable de guérison. Que si la médisance tient de la nature du feu, avouons que c’est un feu grégeois, qui prend et qui se nourrit dans l’eau de nos larmes ; ou plutôt disons que c’est une flamme d’enfer qui tourmente les âmes. Mais que ce soit sans préjudice de cette vérité tirée de l’expérience, que ces maudites ardeurs dessèchent si absolument les personnes qu’elles touchent, que ce ne sont plus que des squelettes tous arides et des corps sans vigueur dans le monde politique. De quelque artifice qu’on se serve pour les refaire dans l’esprit des hommes, ce miracle n’arrive que lorsque Dieu s’en mêle.
J’estime que ces considérations peuvent apprendre le silence à ceux qui n’ont pas quitté le soin et l’affection de leur salut. Car s’il est vrai qu’il soit difficile de rendre l’honneur à un autre 50sans perdre le sien, je ne connais point d’humeur assez brutale pour entreprendre de nuire à si haut prix. On dit bien qu’un certain fut autrefois tellement saisi de vengeance qu’il se donna d’une dague dans le sein, voulant frapper celui qui le tenait embrassé par-derrière ; mais qui ne voit que cette colère mériterait plus de pardon que celle qui nous transporte à la détraction, puisqu’elle a moins de discours et pour l’ordinaire plus de suite d’offenses ? Un médisant a le loisir de faire réflexion sur soi-même, il peut voir les mauvaises suites d’un mauvais mot et le peu d’avantage qui lui vient de la misère d’autrui ; au contraire, la passion commande quelquefois de telle sorte à un homme, qu’il ne lui est pas plus aisé de se retenir que de bien juger. Donc il y a souvent moins de crime d’être homicide de la vie de son ennemi que de sa renommée.
Quatrième discours Quels châtiments les hommes ont imposés aux mauvaises langues
Tous ceux qui ont aimé l’innocence et la vertu ont persécuté le vice : la mesure de leur amour a toujours été celle de leur haine. Mais comme toutes 51les nations ont cru qu’il n’y avait pas moins d’obligation de défendre le bien que de le pratiquer, ni plus de gloire que de profit d’en être l’appui que l’exemple, nous trouvons que leur inclination s’est également portée à l’exercice des bonnes œuvres et au châtiment des mauvaises. Voilà d’où sont nées tant de lois et tant de statuts, que ce serait faire un nouveau code que d’en entreprendre le recueil. J’en propose néanmoins quelques-unes pour faire comprendre l’aversion que les peuples ont eue de la médisance, et je touche brièvement les raisons qui les ont portés à cette rigueur.
Diodore écrit au livre douzième de sa république, que Charondas ordonna que le bourreau conduirait les détracteurs couronnés de bruyères dans les rues et les carrefours de la ville. Ce supplice n’était pas si léger que l’on pourrait l’imaginer d’abord : le soin que chacun apportait de l’éviter témoigne que cette peine avait beaucoup d’infamie, si elle avait peu de cruauté. Pline met dans son histoire cet arbrisseau entre les arbres de mauvais augure, et Strabon remarque qu’en Perse les prêtres tenaient un petit faisceau de 52bruyères dans la main lorsqu’ils donnaient leur malédiction à quelqu’un. Véritablement, cette confusion ne pouvait être légère, puisque le même auteur assure que beaucoup de criminels se faisaient mourir pour s’en garantir, aimant mieux s’abandonner à une mort volontaire que d’attendre cette infâme contrainte. J’estime que le choix de cet arbrisseau stérile ne déclarait pas seulement que les médisants étaient inutiles sur la terre, mais qu’il les fallait bannir dans les forêts ou les campagnes désertes, qui sont les lieux de sa naissance.
Les Indiens, au lieu de les promener parmi les rues, les rendaient incapables de conversation en leur coupant les pieds et les mains. Il semble que leur rigueur eût mieux placé leur juste vengeance de leur trancher la langue, qui sert d’organe à ce lâche crime. Notre histoire m’apprend que ce fut la punition d’un certain Peyre Vidal toulousain : il est vrai que cet accident le fit empereur, mais des Petites-Maisons, qui étaient déjà un fort grand empire de ce temps-là. Ce jeune homme s’étant banni volontairement de son pays (j’estime que ce fut par charité, pour ne faire sécher de langueur 53toutes les dames du Languedoc, qu’il croyait amoureuses de ses perfections), il fit voile au Levant, où cet invincible se laissa gagner à une gueuse de Grèce, qu’il disait nièce de l’empereur de Constantinople. Ce pauvre égaré fit hautement éclater sa folie d’employer tout ce qu’il mendiait à équiper un petit brigantin, qu’il destinait à la conquête du Levant ; mais à mon sens, il ne témoigna jamais mieux le dévoiement de son esprit, qu’en composant un livre des moyens de retenir sa langue quand il n’en eut plus.
Pour retourner aux Indiens, j’approuve extrêmement leur police, en ce qu’ils laissaient au détracteur le moyen de plaindre l’intempérance de sa bouche et d’en instruire les autres. Il n’est pas jusqu’aux petits écoliers qui ne sachent le proverbe de la hache Ténédienne. Je laisse les barbares pour venir à la plus civile nation de l’univers : saint Augustin remarque au second livre de La Cité de Dieu que les lois des Douze Tables décernaient la peine capitale aux calomniateurs, c’est-à-dire (comme l’explique Renardus) la mort. Et le même saint loue la sévérité des lois romaines d’avoir aboli la comédie, qui, de 54vrai, pour appeler les choses de leur nom, était une médisance publique.
Ce serait bien ici l’endroit de parler d’une mauvaise coutume des idolâtres que notre France retient en quelques-unes de ses provinces, de faire dans les carrefours des villes des remontrances à tout le monde : si cette liberté s’arrêtait au luxe et à la réforme des habits, il y aurait plus à louer qu’à reprendre ; mais il n’arrive que trop souvent que, de la jupe et des modes, on passe aux personnes avec tant d’indiscrétion, que les plus sages y sont le moins respectés. La loi Remmia commandait qu’on marquât le front des médisants de la lettre K, comme nous l’apprenons de Pline le Jeune, et d’une croix s’ils étaient de condition servile, comme Capitolin l’écrit dans la vie des empereurs. Voilà ce qui donne sujet à Papinien, livre treizième au titre des témoins, d’opposer un homme convaincu de calomnie à celui qui a le front entier. Auguste faisait brûler les détracteurs ; Antonin les condamnait à perdre la tête ; Vespasien les bannissait après avoir été promenés à coups de bâton par toute la ville ; Maurice se contentait de les faire battre à coups 55de nerf de bœuf.
Nous savons de plus que ce vice a été si odieux, que par loi expresse il était déclaré que l’abolition et les grâces des empereurs ne serviraient de rien à ceux qui s’en seraient souillés : c’était bien déclarer la haine qu’on portait à la médisance, puisqu’on ne voulait pas que l’autorité souveraine lui pût être favorable. Toutefois, de toutes les peines, je n’en juge point de plus sagement ordonnée contre les calomniateurs que celle du talion, étant fort raisonnable que celui qui veut faire souffrir injustement une peine à l’innocent la porte en tant que coupable. On en peut trouver le décret au dixième du Code, parmi nos lois saliques, en l’histoire des Goths, et même dans les constitutions ecclésiastiques du pape Damase. Un autre pontife me semble avoir usé d’une plus extrême sévérité quand il prononce contre les détracteurs que par autorité divine il les faut déraciner, c’est-à-dire, si je pénètre bien son intention, qu’on les doit retrancher du nombre des fidèles par l’excommunication : le grand saint Paul me donne cette conjecture, quand il dit que nous sommes plantés avec Jésus-Christ par la foi de ses mystères.
Saint François, 56quoique tout confit en douceur, voulait qu’on ôtât la robe à celui de ses religieux qui ferait un faux rapport d’un de ses frères ; et à vrai dire, comme dans la religion le zèle de ceux qui se rendent parties du vice les peut faire estimer les seconds fondateurs, de même s’il arrivait qu’il s’y trouvât des calomniateurs, ils n’en doivent être considérés que comme les plus cruels ennemis. Aussi voyons-nous que dans les ordres les mieux réglés il y a des défenses et des peines établies contre ceux qui manquent en une charité si importante. Et certes il était à propos d’y pourvoir avec cette prudence, puisque la détraction est beaucoup plus à craindre dans les communautés religieuses qu’autre part, tant à cause que la réputation y est plus délicate, qu’à raison du prétexte que la calomnie peut trouver dans le zèle. Voilà pourquoi les supérieurs, qui sont les gardes et les protecteurs de la religion, ne doivent pas oublier qu’ils sont les pères de leurs sujets, et partant qu’ils ont une obligation très étroite de ménager discrètement leur petite fortune. Que si quelqu’un doit apporter un grand soin à ne se laisser point prévenir d’une mauvaise impression, il 57est évident que ce sont ceux de qui la paix et le repos de beaucoup de personnes dépendent.
Et certes, pour retourner à mon sujet, il me semble que les lois tant civiles qu’ecclésiastiques ne sauraient veiller avec trop de vigilance à la ruine d’un vice qui trouble le repos public et la commune joie de la vie. Donner un frein aux langues, c’est mettre une digue au torrent des larmes qui sans doute ravagerait toute la terre si l’on permettait de parler impunément. Hélas ! combien a-t-on vu de personnes qui se sont abandonnées au désespoir, et qui ont cru ne pouvoir vivre avec contentement lorsqu’elles se sont vues contraintes de vivre sans honneur ! J’avoue que quelques grandes âmes tirent de notables avantages de la médisance ; mais on ne laisse pas d’user de toutes sortes de remèdes contre la peste, quoiqu’elle ne serve qu’à la purgation de quelque santé plus robuste. Je veux pourtant que l’intérêt particulier ne soit point considéré : il importe trop au public de réprimer les langues, et de ne pas souffrir leur liberté au préjudice de la vertu. Qui ne voit que c’est ravir les plus grands et les plus ordinaires motifs des bonnes actions que de leur ravir l’estime ? Qui ne voit que c’est inviter les hommes 58au mal que de leur ôter la plus pressante raison qui les empêche de mal faire ?
Une innocence qui se voit en estime appréhende de hasarder le bien qu’elle possède : que si la calomnie l’attaque, elle s’abandonne. La vertu n’est que trop méprisée dans le monde, la persécution qu’on lui fait n’est pas moins générale que cruelle : il importe donc que les gens de bien fassent agir les lois en sa faveur, et que si elle souffre des attaques, elle trouve de la défense. Mais il est à considérer que, si jamais les législateurs se sont roidis à la sévérité, ils ont dû le témoigner en cette rencontre, en voici une importante raison : plus les hommes ont d’inclination et de facilité au mal, plus ils ont besoin de fortes considérations qui les retiennent. Y a-t-il chose au monde qui nous soit plus naturelle et plus facile que la médisance ? Il n’y a presque personne qui ne s’estime fort beau auprès d’un visage extrêmement difforme, et qui ne pense posséder toute la louange de ceux que l’on voit dans le blâme. L’amour-propre a tant d’adresse, qu’il fait servir les imperfections d’autrui au témoignage de son mérite, ou bien à l’excuse de ses défauts.
Cela étant, il ne faut pas douter 59que l’inclination à détracter ne soit née avec nous, et qu’il ne faille de grandes précautions pour nous en garantir. Et, à n’en point mentir, la nécessité en étant presque absolue, je m’étonne de ce que Plutarque assure (au rapport de Stobée) que les premiers qui ont donné des lois aux républiques n’en ont point fait contre les calomniateurs. Il est vrai que mon étonnement cesse lorsque j’apprends que la considération qui les retint de s’expliquer là-dessus fut la même qui les empêcha, selon la remarque de Cicéron, de régler les peines des parricides. Quand un crime est extrêmement énorme, il n’est pas même bon de le défendre, de peur de l’enseigner : le supplice qu’on lui ordonne est une secrète instruction qu’il se peut faire. Jamais il n’en faut parler que lorsqu’il commence d’être connu et commun, parce que la connivence pour lors ne pourrait passer que pour une tacite approbation du vice qu’elle verrait. Et partant, le silence des lois n’est pas moins une preuve de l’extrême aversion de la calomnie, que la rigueur qui la menace et qui la châtie.
Je ne dois pas oublier en cet endroit que ces seconds dieux de la nature (je veux dire ces charitables réformateurs 60du genre humain) n’ont jamais témoigné moins d’indulgence à la détraction que lorsqu’elle a voulu souiller le papier, aussi bien que l’innocence : le Code n’a qu’une seule loi contre les auteurs des libelles diffamatoires et ceux qui les publient, mais elle leur prononce la mort. Et à parler franchement, c’est à cette sorte de médisance que tout le monde doit porter une haine irréconciliable, puisque, de toutes les façons de déshonorer une personne, il n’en est point de plus malicieuse, de plus lâche, et dont les conséquences soient plus dangereuses. Une parole se dissipe plus aisément que l’air qui la souffle et qui la porte ; ces marques extérieures qui tâchent d’attacher quelque infamie dans la renommée des personnes sont muettes et ne parlent qu’aux gens d’esprit : mais lorsque la calomnie se marque sur le papier, elle déclare que sa malice n’est pas un des premiers mouvements de la passion, et que c’est avec loisir et dessein qu’elle a médité les moyens de nuire. Que si elle s’éclôt avec loisir, ce n’est que pour avoir plus de durée : aussi voyons-nous que le venin de cette médisance s’étend jusqu’aux extrémités de la terre, et qu’elle passe au-delà 61des siècles.
Il n’y a que trop de personnes dont l’innocence nous est encore suspecte, quoique plus de mille ans se soient écoulés à l’examen de leurs vies : si l’histoire se fût arrêtée à sa besogne, mille personnes qui ne nous sont connues que par le masque qu’on leur a mis reposeraient en paix dans leurs sépulcres, et n’attendraient pas le grand jour du jugement avec impatience. Il n’y a pas seulement de la malice dans cette sorte d’écrits, mais il y a beaucoup de lâcheté : au moins le médisant qui parle a le courage de se découvrir à celui qui l’écoute, là où celui qui écrit n’ose pas même se déclarer à la presse. C’est une consolation à l’innocent de connaître celui qui l’attaque, parce qu’il a le moyen de se justifier, ou par l’éclaircissement du soupçon, ou par le reproche de la personne qui l’accuse ; mais lorsqu’il ne connaît pas son ennemi, il en souffre la haine sans pouvoir en repousser l’attaque.
Je ne saurais ici dissimuler mon sentiment contre certains auteurs de notre histoire qui se sont crus obligés de charger leurs mémoires des vices de quelques personnes dont ils doivent honorer la naissance, s’ils n’avaient pas le 62cœur d’en reconnaître les bienfaits. Car outre que la postérité n’a pas intérêt de savoir si quelqu’une de nos princesses a manqué de modestie, il importe beaucoup à ses mœurs de n’avoir point de dangereux exemples. Je pénètre assez le motif qui les a poussés à faire ces belles remarques : ils me pardonneront pourtant si je leur dis que la théologie reçoit leur conclusion, mais que ce n’est pas sur quelques-unes de leurs raisons. En un mot, je maintiens que le péché d’un particulier (quand il serait véritable) ne doit point salir l’histoire, et que tous ceux qui les écrivent méritent moins la qualité d’historiens que de médisants.
Et qu’on ne dise pas que le récit de ces illustres crimes porte avis à la postérité d’en éviter le désordre, et qu’on ne montre le mal que pour le faire fuir : je n’ignore pas qu’une raison sage et vertueuse n’en tire jamais d’autre instruction ; mais combien voit-on de personnes qui se servent de leur discours comme il faut ? Il est sans doute plus honorable de jeter les yeux sur Lucrèce que sur celles qui ne lui ressemblent pas ; aussi est-il plus difficile, et parce qu’il y a de la peine à pratiquer la vertu, et parce qu’il paraît des charmes 63dans le vice. La nature, qui cherche toujours des excuses à ses débauches, se réjouit d’en voir l’exemple dans les personnes que l’on doit regarder avec estime : de sorte qu’il arrive plus souvent que les fautes des grands nous inspirent la liberté de pécher, que l’horreur et la crainte de mal faire.
Cinquième discours Dieu ne laisse point la médisance impunie
On ne doit pas croire que les lois humaines soient inutiles dans les peines qu’elles ordonnent au détracteur ; mais on ne saurait nier qu’elles ne soient impuissantes pour le retenir et le régler. La rigueur qui les a inventées ne leur a pas donné assez de quoi punir ou arrêter le funeste mouvement de la langue : il a fallu que celui qui peut anéantir et lier tout le corps de paralysie entreprît lui-même de châtier et de contraindre ce mauvais flux.
Il ne faut pas néanmoins penser que Dieu se contente de menacer le médisant, ni que les supplices ne s’exercent que dans l’enfer et le purgatoire, où la miséricorde laisse régner la justice : s’il avait réservé tous ses châtiments à l’autre vie, ceux qui ne croient 64et n’aiment que la présente n’auraient pas un motif suffisant de respecter les gens de bien, et l’innocence serait mal assurée de la protection que le Ciel ne lui doit pas refuser. Je veux que le dernier et le plus rigoureux effet de la justice divine soit de précipiter le calomniateur dans ce lac de l’Apocalypse dont les flots ne sont que de flammes et de soufre : jamais ces infâmes grenouilles ne souffriront tout ce qu’elles méritent de tourments, si elles ne les commencent dès cette vie. Pour faire voir que les menaces de Dieu ne sont pas vaines, il faut que la prospérité du médisant soit inconstante, et que la ruine que Salomon lui promet soit quelquefois sensible.
Je laisse un nombre presque infini de punitions divines dont l’histoire des saints se trouve remplie. Celle de France nous représente un malheureux Notto qui se vautre dans la boue afin d’éteindre un feu miraculeux, dont l’innocente flamme venge l’injure de saint Arnoul, neveu d’un de nos rois ; celle de Provence nous fait voir une marâtre qui n’eut pas plus tôt enfermé dans un cachot la fille de Jauffred, comte de Toulon, son mari, que saint Honorat, à qui cette vertueuse damoiselle s’était 65recommandée, la frappa d’une fureur subite.
Je ne dois pas oublier un exemple qui a des circonstances plus illustres, et qui peut laisser autant de crainte aux détracteurs que de consolation à ceux qui sont exposés à leur malice : Pierre de Castille, à qui l’Espagne donne le nom de Cruel parce qu’il avait donné à l’Espagne toutes les preuves d’une brutale cruauté, sera le sujet de ce funeste discours. Comme ce jeune prince se vit maître d’un grand domaine par la mort de son père, il crut que la coutume lui apportait autant de liberté de mal faire qu’il en avait de pouvoir : rien n’était injuste à ses entreprises, rien n’était inviolable à son impiété ; néanmoins, le vice qui eut plus d’empire sur ce misérable roi fut celui qui ne devrait point avoir de nom parmi les hommes. À peine y avait-il une chasteté qu’il ne persécutât ou qu’il ne rompît : pour se garantir de l’infamie et du supplice, il fallait être ou laide ou inconnue.
Les plus sages de sa cour jugèrent bien que ce ne serait pas assez, pour le retenir, de lui trouver une femme qui fût belle, si elle n’était pareillement puissante : la mauvaise habitude de leur prince les persuade que la grandeur 66d’une reine dont il craindrait les parents aurait plus de force sur son esprit, que la bonne grâce d’une femme qui ne saurait contenter son humeur. Ce conseil était prudent, mais il ne fut pas heureux : Pierre ayant épousé Blanche de Bourbon, il ne la vit presque pas qu’il la haït. Les honteuses pratiques qu’il avait eues avec Padille l’obligèrent à la quitter deux jours après les noces : bien que la beauté et la vertu lui donnassent de grands avantages sur une maîtresse, la passion l’emporta sur le devoir.
Mais quoi ! innocente princesse, je ne puis dissimuler que l’état où je vous vois ne m’oblige à plaindre votre fortune : je veux que l’infidélité vous arrache d’entre les bras d’un mari, ce n’est que pour vous retirer des ongles d’un tigre ; je veux qu’il vous enferme dans une tour, ce n’est que pour vous mettre à couvert de sa rage. Mais hélas ! quand je considère le prétexte qui sert à la haine de votre persécuteur, je commence de ressentir vos disgrâces et de condamner ma dureté. Ce ne fut pas assez à Pierre de jeter cette vertueuse princesse dans un cachot et de la faire passer du lit nuptial dans un tombeau : pour la rendre parfaitement malheureuse, 67il fallut la rendre coupable.
Tous ceux qui tâchaient de ramener ce cruel à son bon sens, ou par la crainte des armes françaises ou par le respect qu’il devait à l’innocence de son épouse, ne recevaient que cette seule réponse : Voulez-vous que j’aime une femme qui me hait, et que j’adore celle qui me méprise ? Si elle prétend posséder mon cœur, il ne faut pas qu’elle abandonne le sien à mon plus capital ennemi.
Le roi avait un frère naturel nommé dom Henri, comte de Trastamare : ce fut ce jeune prince que l’on chargea d’avoir gagné les bonnes grâces de la reine ; quoiqu’elle ne l’eût pas vu, la calomnie voulut qu’elle l’eût aimé. Tout le monde connaissait assez que Blanche était innocente ; néanmoins, cette considération n’empêcha pas qu’elle ne s’affligeât de se voir traitée comme criminelle. Il est vrai que le temps promettait du secours à sa douleur, et que l’inconstance de Pierre lui faisait espérer quelque changement en sa vie : elle ne jugea pas vainement ; mais certes son amour ne se tourna pas où était son devoir : au contraire, pour lui ôter l’espérance avec l’honneur, il épousa solennellement Jeanne de Castro.
68Cette veuve n’ajouta rien au malheur de la reine que le sien propre, parce qu’elle n’y contribuait rien volontairement, et qu’elle eût bien désiré que le roi eût eu aussi peu d’amour qu’il avait de conscience. Je ne sais pas ce qui donna le dernier coup à la fortune de Blanche ; mais je sais bien qu’on la trouva un matin étouffée dans sa chambre. Ce fut le médecin de Pierre qui lui servit d’exécuteur, l’obligeant à boire un poison qu’il lui avait préparé : s’il n’eût pris la rage de son maître, il pouvait être fléchi par la vertu de la reine. L’histoire remarque que ce médecin entrant au lieu où elle était, il la trouva à genoux, les mains jointes sur la poitrine et les yeux collés au Ciel autant que la contrainte du cachot lui permettait.
Mais quoi ! ce Monarque souverain qui veille sur les actions des hommes est-il complice ou ignorant de cette cruauté ? Mon lecteur, ne vous hasardez point à juger témérairement de sa justice : s’il eût méprisé cette précieuse vie, il n’eût pas tâché de la conserver. Pierre ne manqua pas de bons avis, mais il n’avait point de conscience. Plutarque se plaignait autrefois que l’amitié était muette pour reprendre 69le vice, ou du moins qu’elle avait la voix extrêmement faible : ce mot eût été meilleur pendant ces désordres de la Castille qu’au temps des illustres ; toutefois il se trouva des courages assez hardis qui avertirent le roi de ses injustices : les prélats ne s’en turent pas, la noblesse en murmura, et les paysans mêmes s’intéressèrent. On dit que Pierre étant à la chasse vers d’Assidonia, où notre pauvre princesse était captive, il se présenta un pasteur à lui, qui l’effraya par son étrange équipage et par les menaces qu’il lui fit de la part de Dieu : la qualité de cet homme inconnu et la liberté de ses paroles le pouvaient faire passer pour prophète ; mais on ne devait plus douter qu’il n’apportât ces nouvelles du Ciel, après qu’il se fut évanoui dans sa prison.
Blanche est pourtant morte, et son persécuteur vit encore : l’innocence souffre, et le vice triomphe. Peut-être que la prudence humaine, qui est impatiente et aveugle, le juge ainsi, parce qu’elle ne voit pas les peines invisibles, et qu’elle ne peut attendre celle qu’une justice lente lui prépare. N’est-ce pas assez que ce malheureux prince porte cent supplices dans son cœur, et que mille lutins l’accompagnent 70partout ? N’est-ce pas assez que les peuples le haïssent, et qu’il n’ait pas même un parent qui ne voulût être son bourreau ? Puisque vous n’êtes pas content, je permets que vous regardiez ce misérable roi plongé dans son sang, où peut-être il ne blanchit pas la noirceur de son crime.
Les Français, sous la conduite de Du Guesclin, ayant pour la dernière fois bloqué Pierre dans le château de Montiel, Dieu l’abandonna si absolument, que de lui-même il s’alla rendre dans la tente de son ennemi. Comme il y entrait, Henri, qui lui disputait la couronne et qui le devait punir de ses meurtres, lui sauta à la gorge et le perça de plusieurs coups de poignard. Voilà la funeste fin d’un homme qui, pour avoir sujet de persécuter l’innocence, avait tâché de la noircir. Mais il est à remarquer que, si Dieu employa des Français pour venger la cruauté d’un mari, il choisit la main d’un frère qui avait servi de prétexte à son imposture.
Je pourrais produire un nombre presque infini de semblables accidents, mais je craindrais que le succès de ce dessein ne fût aussi inutile que l’entreprise en est aisée. Puisque Dieu n’épargne pas les couronnes, ce serait 71sottise aux moindres fortunes d’espérer de l’impunité : il a les bras longs et puissants, rien ne s’élève assez haut pour éviter sa main ; il est tout œil, rien n’échappe à sa vue. Sa Providence l’oblige quelquefois à punir le médisant dès cette vie, de crainte qu’une tolérance continuelle ne porte les hommes à ce dangereux sentiment, ou que sa clémence dissimule les crimes avec lâcheté, ou que sa justice les voit sans aversion. Il serait également indigne de Sa Majesté d’être trop rigoureux et trop bon, parce qu’une excessive douceur porte le criminel à l’insolence, et une trop dure sévérité le pousse dans le désespoir. Mille autres raisons obligent notre Dieu à cette conduite, qui arrête le murmure des justes et qui punit le péché des criminels.
Que si la vertu qui souffre ne se voit pas toujours secourue, elle ne doit pas se croire abandonnée : au contraire, le délai des peines de l’impie lui marque l’excès de leur grandeur. En quoi, pour ne rien dissimuler, il y a sujet pour l’innocence affligée d’avoir compassion de la misère de ceux qui la persécutent, puisque la justice de Dieu ne les épargne que pour les perdre. Hélas ! qu’il serait bien à souhaiter au calomniateur d’ 72être puni aussitôt qu’il est coupable : ce qui lui fermerait la bouche lui fermerait l’enfer ! Combien y a-t-il de mauvaises langues dans ces flammes éternelles qui prolongent leur supplice sans fin ! Un châtiment prompt et avancé leur eût fait une miséricorde infinie, et fourni le sujet d’une louange immortelle : il vaudrait mieux que Dieu se fâchât et flétrît une langue à même qu’elle parle indiscrètement, que de lui donner le loisir de se rendre plus malicieuse.
Mais, soit qu’il avance ou qu’il retarde la peine du médisant, jamais il ne l’oublie : c’est un décret aussi immobile que son essence, que le péché sera puni. Cette considération n’est-elle pas assez forte pour élever une ferme digue au mauvais flux de la langue, et pour faire appréhender que celui qui ne pardonne pas aux paroles oiseuses châtiera sévèrement les criminelles ? À vrai dire, si la crainte des hommes peut retenir une liberté si peu discrète, j’estime qu’il faut être fou pour être détracteur, puisque les supplices d’un Dieu qu’on ne saurait fuir pèsent plus que tous les tourments d’un homme, que l’on peut éviter avec prudence ou souffrir sans désespoir.
73Mais quand nous serions assurés que la médisance ne mériterait pas des peines infinies dans leur durée et insupportables en leur martyre, qui se pourrait résoudre au mauvais usage de la langue après avoir considéré la honte et la malice de ses dérèglements ? Jamais un homme de cœur ne sera coupable d’un si sale vice : aussi avons-nous remarqué que tous ceux qui s’y rendent sujets sont faibles ou méchants, et au contraire que le témoignage d’une âme généreuse se prend de sa libéralité à donner des louanges. La retenue qu’on a de publier le mérite des personnes indifférentes, et de parler avec estime de leurs actions, découvre suffisamment une avarice qui n’a point de prétexte. Toutefois, si l’on est juge trop sévère, on peut en adoucir le blâme : souvent la seule discrétion empêche l’acquit de ce devoir, souvent on ne connaît pas cette dette. L’hypocrisie sait feindre avec tant de naïveté, que l’on peut appréhender de rendre les hommages de la vertu au vice ; et bien qu’on n’eût pas la dissimulation d’autrui à craindre, notre ignorance nous fournit parfois l’occasion de notre faute, et ensuite l’excuse de notre erreur.
Supposons même que notre 74silence soit coupable : l’amour-propre, qui pour l’ordinaire nous ferme la bouche, est une cause moins reprochable que la haine ou l’envie, qui sont les plus ordinaires principes de la détraction. Il y a bien moins de malice à ne rien dire du mérite des autres, et même à supprimer leur louange, qu’à les noircir de quelque honteux crime. On n’est pas toujours obligé de pratiquer le bien, mais il est toujours défendu de faire mal ; et partant, il peut arriver quelquefois sans péché que nous nous taisions de la vertu du prochain, mais il arrive fort rarement que nous parlions de son vice sans autre intérêt que le sien. De sorte que, quand il n’y aurait point de supplice à craindre pour le médisant, il y aurait de la confusion à fuir.
Sixième discours Miracles que Dieu a faits pour justifier l’innocence affligée
Dieu ne doit pas seulement punir les coupables pour porter le nom de juste : il faut aussi qu’il défende les innocents. Il semble même que son inclination l’oblige davantage à soulager la vertu qu’à châtier le vice : car, bien qu’il ne soit pas moins juste que bon, il se laisse plus volontiers aller à faire du bien que du mal, 75parce que cela même qui le sollicite au bienfait le retient de la vengeance. Toutefois, je suis contraint d’avouer, quoique sa bonté le dispose à la protection de tous les misérables, qu’il va plus promptement au secours de l’innocence calomniée qu’au soulagement de toute autre sorte de malheurs.
Je ne sais si je me trompe de croire que, Dieu étant la première vérité, il veut être le solide appui de la vertu. On dit que tous les vices attaquent quelqu’un des attributs de cette souveraine Majesté, et partant le mensonge, qui règne dans la médisance, choque directement cette perfection qui suit son unité. Ajoutez que le déguisement et l’hypocrisie, l’impudence et la malice, qui sont les ordinaires compagnes de la détraction, font un objet d’horreur à la justice qui sollicite sans cesse sa colère. Quelle merveille qu’il se déclare contre des ennemis qui combattent de plus près sa nature, et qui bravent le plus insolemment sa conduite ? Sans doute ce serait un périlleux exercice que celui de la vertu si sa bonté, qui lui promet de la récompense, l’abandonnait dans ses combats, et qu’on ne pût être impunément vertueux : on craindrait davantage de produire de 76bonnes actions que d’en faire de mauvaises, parce que celles-là soulèveraient les méchants contre nous, et que celles-ci nous gagneraient leur bienveillance.
C’est être fort mal assuré d’avoir presque tous les hommes pour ennemis ; mais on ne doit rien appréhender si le Ciel prend le parti de l’innocent. Il y est obligé et par intérêt des hommages que nous lui rendons, et à raison des promesses qu’il nous fait : quand un souverain laisse son sujet dans l’oppression, il renonce à la fidélité qu’il lui doit ; s’il lui refuse son appui, il ne mérite pas son service. Quelle apparence qu’une bonté qui se vante de porter nos fers, et de descendre avec le juste dans la prison, méprisât des larmes qu’il lui est aussi facile d’essuyer qu’il lui est nécessaire de les voir ? Croirons-nous qu’il ne vienne pas à notre secours parce que nos pleurs et nos plaintes ne vont pas à lui ? S’il était ainsi, assurerait-il que la voix du sang d’Abel monte jusqu’au Ciel ? Peut-être que le sang parle, et que les larmes sont muettes ! Ah ! que leur langage se fait bien ouïr aux oreilles de Dieu !
Toutes ces raisons pressent sa bonté à la défense d’un innocent ; en voici une troisième qui fait même voir qu’on 77ne peut ni douter, ni manquer de sa protection : moins nos misères touchent les hommes, plus elles obligent Dieu à la compassion. C’est là la loi et même la nécessité d’un bon cœur, de secourir ceux qui manquent d’assistance, et qui ne font point de pitié. Personne ne voit les plaies de l’esprit, et partant personne ne les plaint ; au contraire, le moindre mal qui blesse notre corps nous sollicite l’assistance de tout le monde, parce que chacun sait notre douleur. Il nous arrive donc, lorsque nous souffrons en la réputation, le même qui nous arrive dans nos extrêmes maladies : le désespoir de guérir par la main des hommes nous assure en quelque façon les soins et les secours du Ciel. Bien davantage, comme l’on voit, quand la nature défaut et que tous les simples n’ont plus de force contre nos maux, que Dieu fait des miracles pour nous relever de nos infirmités, de même sa bonté entreprend notre justification par des voies miraculeuses lorsque les ordinaires nous manquent.
N’est-ce pas une merveille que les quatre parties de l’univers aient défendu l’innocent, et que toutes les créatures entrent en ligue pour soutenir et publier son mérite ? Il serait aisé de prouver cette vérité 78par l’induction, mais je laisse ce qui serait facile, de crainte qu’il ne fût ennuyeux : peut-être que le choix de quelques rares exemples sera plus agréable que leur nombre.
Trois ennemis de la vertu ayant accusé le saint évêque Narcisse, le premier demanda de brûler tout vif, le second de pourrir de peste, et le troisième de perdre les yeux s’il ne disait la vérité. Chacun d’eux obtint l’effet de son vœu : ce fut néanmoins avec un sort différent, parce que le dernier, ayant vu le malheur de ses compagnons, confessa son imposture, dont il pleura si constamment l’injustice qu’il devint aveugle. Le bon prélat, qui était sorti de Jérusalem afin de se cacher dans le désert, en fut retiré pour paraître avec plus d’éclat qu’auparavant.
Nicéphore, qui marque toutes les circonstances de cette histoire, en rapporte une autre d’un certain Siméon d’Émèse ; mais puisqu’elle n’a rien qui ne lui soit commun avec l’agréable aventure de Siméon Salus, je me contente de la toucher. Ce sage fou, chargé par la servante de son logis de la honte que sa grossesse lui causait, ne voulut jamais en rejeter le blâme : chaque jour il disait à cette pauvre fille : Nous aurons 79un petit Siméon
; et puis, comme s’il eût pris grand intérêt en sa naissance, il lui portait à manger ce qu’il pouvait de plus délicieux. Enfin, le terme de ses couches échu, cette misérable demeura trois jours dans les tranchées, et peut-être qu’elle n’en fût jamais sortie qu’en sortant du monde, si la vérité ne lui eût fait office de sage-femme : après une confession qui déchargeait Siméon, elle accoucha d’un fils et de son innocence.
Je ne puis oublier le grand nombre de prodiges que Dieu fit en faveur de saint Brice, archevêque de Tours. La vie que ce prélat avait menée avant son élection donnait quelque probabilité au crime dont la médisance le voulait salir : on crut facilement qu’un homme qui avait aimé toutes sortes de galanteries ne serait pas exempt d’un vice qui n’est que trop des belles compagnies. La voix d’un enfant de trente jours qui déclarait que Brice n’était pas son père, ni les charbons ardents qu’il porta dans sa robe sans brûler, ne furent pas capables d’appuyer son innocence : il fallut aller en exil. Dieu, qui ne voulait pas qu’un autre tînt injustement sa place, fit mourir subitement deux archevêques qu’on lui avait substitués.
80Sans doute le Ciel voulut punir certaines légèretés de ce saint par le déplaisir qu’il reçut d’un injuste reproche ; mais il ne permit pas que ce qu’il avait ordonné pour la purgation de sa vertu causât la ruine de sa gloire.
Je ne saurais oublier sainte Liobe dans le dénombrement de ceux que les miracles ont justifiés. Une mauvaise mère ayant jeté son fruit dans un ruisseau qui coulait du monastère de cette innocente abbesse, en fit sortir un autre de ses yeux : la rencontre d’un petit corps mort ouvrit la bouche à une femme qui n’eût pas été contente de médire, si elle n’eût outrageusement gausé ces saintes religieuses : Vraiment, disait-elle, ces bonnes dames se doivent bien contenter de faire l’office de mères, sans s’ingérer dans celui des prêtres par un baptême si cruel !
Comme ce bruit courait de bouche en bouche et que, par la pointe de cette raillerie, il entrait dans tous les esprits, la sainte abbesse assembla ses filles afin de les consoler sur ce honteux accident : les ayant fait mettre à genoux, les bras étendus en croix devant la croix, elle commença le psautier, répétant plusieurs fois cette plainte de David : Seigneur, les opprobres de ceux qui vous 81déshonorent tombent sur vos pauvres servantes. Cette prudente importunité agréa si fort au Ciel, que le diable, qui était auteur de la calomnie, ne cessa de tourmenter la meurtrière de l’enfant jusqu’à ce qu’elle eût avoué son crime.
Je pourrais rapporter l’épreuve de sainte Cunégonde, dont l’innocente chair ne put sentir l’ardeur d’un fer chaud parce qu’elle avait été inviolable au feu de l’impureté. Ce n’est pas néanmoins que je donne mon suffrage à cette vieille façon de tenter Dieu, qui voulait qu’il fît un miracle ou qu’une femme fût suspecte : souvent la même bonté qui souffre que nous soyons affligés exige de nous la persévérance dans nos peines ; et partant, c’est une espèce d’hérésie de douter d’une vertu qui n’est pas miraculeuse. Pourquoi le Ciel serait-il obligé de changer l’ordre de toute la nature et de suspendre l’activité des causes nécessaires, pour rendre l’honneur à une personne qui peut-être perdrait son mérite s’il avait tout son lustre ? Faut-il qu’il fasse violence à l’univers de crainte qu’un particulier ne la souffre ? C’est donc exposer l’innocence à la honte du péché, que de la condamner à la glace gelée et au feu brûlant.
82Ajoutez à cela que l’artifice peut trouver des moyens qui détournent l’effet de ces impitoyables éléments. C’est un prodige de voir que les astres, qui n’ont point de connaissance de la vertu, aient du respect pour son mérite ; mais il ne faut pas croire que le moindre miracle de l’innocent ne soit de souffrir sans désespoir et sans secours. De plus, qui n’apprend de l’histoire que bien souvent Dieu prend soin d’une innocence qui, pour n’avoir pas toute la perfection, ne lui saurait être agréable ? Qui ne sait qu’il a défendu une pureté que la superstition avait consacrée à son ennemi ? La vestale Quinta ne porta-t-elle pas un crible plein d’eau dans le temple de la déesse ? Claudia, fille de même profession, ne tira-t-elle pas un navire contre le courant du Tibre, que tous les jeunes hommes de Rome ne pouvaient seulement ébranler ?
J’avoue bien qu’il était injuste que la calomnie attaquât la chasteté de celle-là pour une conversation un peu libre, et qu’elle n’avait pas un fondement légitime de croire que celle-ci fût impudique parce qu’elle était trop ajustée. Tout ce qu’on doit recueillir de ces affaires extraordinaires, c’est que Dieu chérit tendrement 83la pureté, puisqu’il s’est montré favorable à des idolâtres qui n’en avaient que des ombres et des fantômes. J’oserais même assurer que nous devrions tenir pour suspects les miracles qui nous justifient, de crainte que ce ne soit toute la récompense de notre vertu : saint Augustin veut que le bien sensible que les infidèles ont reçu du Ciel ait servi de salaire à quelque rayon de probité qui paraissait en leur vie. Il est plus désirable de souffrir comme les saints, qui ont presque toujours manqué de consolation, que d’être secouru par miracle avec les païens, pour qui Dieu n’avait point de récompenses éternelles.
Si la nature a tremblé, si les éléments se sont émus et que les astres aient perdu leurs lumières à la mort de son Fils, ç’a moins été pour déclarer l’innocence de Jésus-Christ, que pour faire voir l’aveuglement des Juifs. Pendant toute la vie de cet Homme impeccable, la Providence, qui s’occupait moins à régler qu’à contempler ses actions, a permis qu’on l’ait chargé du reproche de presque tous les vices : son enfance, qui s’est tenue cachée aux hommes, n’a pu éviter l’insolence des langues ; cette partie de son âge qui pouvait 84remplir le monde de merveilles n’a pas, avec tout son éclat, dissipé les ténèbres de l’envie : on l’a publié pour une personne de néant, et pour un homme qui sortait d’une ville d’où rien ne pouvait venir de bon. Les derniers jours de sa vie ont parfaitement justifié cet oracle de Siméon, qui prophétisa qu’il serait le but des langues et l’objet de tous les opprobres du peuple : jugez des divines vues d’Isaïe !
Et toutefois, il est vrai que jamais cet Homme des douleurs et des ignominies n’a voulu que son pouvoir servît au témoignage de sa vertu : il s’est contenté de bien faire et a laissé parler les envieux, qui étaient ses esclaves. Toutes ces grandes âmes qu’il a honorées d’un amour et d’une protection spéciale n’ont pas trouvé plus de respect parmi les hommes : à même qu’on les a vues, on a tâché de les rendre infâmes. Et certes, à bien considérer l’accueil qu’on leur fait aussitôt qu’elles se produisent, il pourrait sembler que Dieu imite les peintres qui mettent le point de vue de leur perspective dans ce que le pinceau a de plus noir, afin de les faire paraître de loin. La distance de la terre au Ciel, et ces intervalles transparents qui nous 85séparent des anges, nous cacheraient à leurs yeux si l’ombre de la calomnie ne rehaussait ce peu que nous avons d’éclat.
Mais tant s’en faut que cette conduite leur soit un sujet de murmure, que c’est la matière de leurs louanges, parce que ces généreux cœurs, qui entrent dans le partage honorable des mépris du Sauveur, connaissent fort bien que ce qui les éclipse les pare : en quoi certes on peut dire qu’ils sont encore semblables à ces poissons de mer qui se sauvent dans l’encre et l’obscurité qui les dérobe aux yeux du pêcheur. De cette dernière réflexion, il est aisé de recueillir qu’il y a plus de bien à demeurer dans les soupçons d’une vie criminelle que d’en sortir par miracle, puisqu’il est vrai que moins on est éclatant, et plus on est assuré.
Septième discours Il ne faut pas croire légèrement les mauvais rapports
Cet avis de Lucien n’appartient pas davantage aux personnes de qui l’on parle mal à propos, qu’à celles que le calomniateur entretient indiscrètement : les premières ont de grandes raisons de croire que c’est à quelqu’autre que l’on 86en veut, et les secondes ne doivent pas facilement prononcer sur une vie qui n’est en aucune façon de leur ressort. Un homme qui croit légèrement que l’on parle de lui commence d’avoir mauvaise opinion de sa vertu : si la possession en était bien assurée, il ne soupçonnerait pas seulement qu’on la pût attaquer. Au moins ne saurait-on nier qu’il faut par nécessité qu’il soit suspect à soi-même, s’il ne condamne son médisant de haine ou d’erreur. En cette rencontre on est, malgré qu’on en ait, ou juge ou criminel, et peut-être tous les deux ensemble ; mais enfin il y a moins de crime de présumer à l’avantage de son innocence que de recevoir sans examen les discours qui choquent celle d’autrui, d’autant qu’on ne peut être que trompé dans un sentiment qui nous est favorable, au lieu qu’on est souvent injuste dans celui des autres.
Et quand nous ne ferions point de tort à notre propre vertu, et que celle de nos prochains ne souffrirait rien par la facilité de notre créance, il ne faut point douter que nous perdrions beaucoup de notre repos et de son estime : de notre repos, puisque la langue du détracteur nous ébranlerait ; de son estime, 87puisque personne ne pourrait bien juger de notre trouble. Il n’est que trop véritable que le plus ordinaire fruit des rapports est l’inquiétude de celui qui les écoute : à même qu’il se rend crédule par complaisance, il devient misérable par nécessité. Cela dérive à mon avis de l’amour-propre, qui est si lâche qu’il veut plaire à tout le monde, et si faible qu’il s’inquiète du moindre rebut. Nous voulons être beaux partout : aussitôt que nous voyons que nous sommes laids dans l’esprit de quelqu’un, notre dessein est de réformer son jugement ; que si nous ne pouvons, nous quittons la tranquillité du nôtre.
À dire le vrai, je ne connais point de plus facile moyen de perdre sa paix que de recevoir avec trop de docilité ce que l’on feint de nous rapporter par amitié : n’est-ce pas se disposer à souffrir des maux robustes, que de se rendre sensible à ce point ? Le métier des petits esprits, c’est de faire des rapports pour gagner les bonnes grâces des crédules : partant le nombre en est presque infini, la persécution en est continuelle ; de sorte qu’il y a nécessité ou de jeter généreusement ces lâches avis de la flatterie, ou de sécher de tristesse à chaque 88moment.
Cette raison en touche une autre dont elle est voisine : qui ne connaît par sa propre expérience que la plus grande partie de ce qu’on nous redit de nous est inventée, et qu’il n’y a rien de véritable dans ces rapports que le dessein de nous nuire ? Mille fois on nous assure que celui qui travaille à notre éloge médite notre satire ; au moins arrive-t-il assez souvent que les personnes de qui l’on nous fait de mauvais discours n’ont jamais eu de pensée désobligeante. Que si pour l’ordinaire ceux qui semblent nous rendre des offices d’amis sont menteurs, pourquoi voulons-nous être pour l’ordinaire mécontents et trompés ? J’attends bien que quelqu’un dira que nous pouvons trouver des personnes dont les avis ne doivent pas être suspects : accordons qu’il soit ainsi, pourvu que leurs rapports tendent à la correction de quelque véritable défaut ; mais si nous sommes innocents du blâme qui nous attaque, croyons que Socrate et Platon peuvent mentir.
Et puis, qui ne sait que la crédulité est une vive source de malheurs ? Hélas ! que ces langues troisièmes, comme l’Écriture les appelle, ont causé de funestes accidents ! D’où naissent les querelles domestiques 89que de cette faiblesse ? Qui met de la division parmi les frères, que cette infidèle conseillère ? À quoi doit-on référer ces lâches apostasies des plus solides amitiés, à quoi ces soupçons et ces jalousies, qui sont les tyrans et les furies du genre humain, sinon à cette reprochable disposition d’esprit qui ne saurait faire de résistance aux fausses opinions ? Donc, celui qui rejette les impressions de la calomnie s’exempte d’erreur ; au contraire, quiconque se rend à toutes sortes de rapports se dispose à toutes sortes de maux. Couchons une histoire qui en fasse la preuve et le remède.
Gaston Phébus, troisième du nom, comte de Foix, eut un bonheur qui fut cause de la plus cruelle disgrâce : le comte d’Armagnac, son ennemi, ayant surpris Cazères, y fut si promptement investi qu’il tomba entre les mains de Gaston avec le sire d’Albret, qui l’avait accompagné dans sa course. Charles, roi de Navarre, qui pour des raisons hors de notre sujet prenait part à l’infortune d’Albret, se donna caution au comte de Foix, son beau-frère, de cinquante mille florins dont il rachetait sa liberté. À peine fut-il hors de prison, que Charles, qui tout seul demeurait obligé, négligea 90de contenter Gaston : celui-ci, offensé de ce mépris, envoie Agnès de Navarre, sa femme, pour solliciter son paiement ; mais toute la monnaie qu’elle en tira fut en belles paroles et en excuses, ce qui avait déjà souvent trompé son mari.
Comme cette sollicitation tirait en longueur, le jeune Phébus obtint congé de son père de visiter son oncle et sa mère : à son arrivée, il apporta beaucoup de joie dans la cour de Navarre et y trouva beaucoup d’accueil, mais ce fut tout le fruit de son voyage. Quelques mois s’étant passés dans la bonne chère, il eut ordre de Foix de se retirer : il en demanda la permission à Charles, qui feignit d’approuver son dessein. Sur le point de lui dire le dernier adieu, le Navarrois le tire à part, et l’entretient longtemps des mauvaises humeurs du comte, qui n’avait jamais pu aimer Agnès : Mon neveu, lui dit-il, tout ce mauvais ménage tombe sur vous : ne croyez pas qu’elle soit venue chez moi pour retirer de l’argent, c’est pour fuir une persécution. Il y a moyen de changer le cœur de ce farouche, et de faire qu’il aime celle qu’il peut seul légitimement aimer : tenez, voilà un philtre qu’il n’aura pas plus tôt goûté, que ses 91affections se tourneront où est son devoir.
L’ayant ainsi instruit, il lui mit un sachet de poudres au cou, et lui recommanda d’en couler secrètement dans les viandes de son père. Ce jeune prince, qui ne pouvait soupçonner son oncle d’une malice si noire que celle qu’il méditait, résolut de prendre les occasions de se servir de ce remède afin de mettre le repos en sa maison. Pauvre innocent, que ta simplicité va mettre de mauvais commencement à ton propre malheur !
Phébus avait un frère naturel nommé Yvain : ce fut lui qui donna le premier branle à sa ruine ; car, ayant reçu un soufflet du jeune prince, il avertit son père qu’étant couché avec lui il avait vu un poison dans son sein, et que sa résolution était de le faire mourir. Quelques mémoires portent qu’on surprit ce malavisé dès la cuisine sur le point qu’il mêlait sa poudre aux viandes, et que, comme on en eut fait l’essai sur un vautour, il mourut subitement. Quoi qu’il en soit, le comte fit jeter son fils dans un cachot, et bientôt après prendre quinze de ses domestiques, qui étaient aussi peu coupables qu’instruits de l’erreur de leur maître.
Phébus conçut un tel regret de sa simplicité 92et du malheur des siens, qu’il se résolut de ne point manger. Les principaux seigneurs du pays, qui avaient adouci le père, tâchèrent par raisons de persuader au fils de vivre ; mais certes leur bonne volonté fut rendue inutile par l’obstination de ce prince infortuné, qui ne pouvait porter l’affront qu’on venait de lui faire. Gaston, averti de son opiniâtreté, va lui-même en sa prison, le presse de prendre un bouillon, et, sur le refus qu’il en fait, s’efforce de lui ouvrir la bouche avec un couteau : si ce fut la colère ou le dessein qui conduisit la main, je n’en juge pas ; ce que je puis dire sans deviner, c’est qu’il blessa si dangereusement son fils, qu’il en mourut bientôt après.
Je n’ai garde de croire que ces deux princes fussent coupables, mais j’ose assurer que l’un et l’autre était malheureux : le fils avec plus de prudence eût fui la mort ; le père avec moins de cruauté évitait un meurtre ; le premier ne devait pas se précipiter, le second se pouvait éclaircir. Ces raisons et cet exemple, sans parler de Thésée et de Constantin, qui devinrent homicides d’Hippolyte et de Crispus sur de faux rapports, sont capables de les faire examiner à 93l’avenir.
J’estime qu’il est encore à propos de dire un mot à ceux qui se laissent attaquer par l’oreille, comme parle le Saint-Esprit de ces simples qui écoutent le détracteur. Qui ne se corrigera d’une si lâche complaisance s’il considère que celui qui croit avec trop de facilité s’expose au soupçon d’esprit léger ? C’est manquer de jugement de croire tout, et en avoir un extrêmement faible que de ne rien contredire : ces matières qui prennent toutes sortes de figures, et cet animal qui est de la couleur que l’on veut, n’ont pas beaucoup de consistance parce qu’ils ont trop peu de fermeté. Il y a néanmoins cette mauvaise différence entre l’eau, le caméléon, et celui qui souffre qu’on l’imprime de calomnies, que cet élément et cette bête perdent aisément leurs impressions, et que ce misérable auditeur de contes retient les siennes avec opiniâtreté. Je touche ailleurs les raisons qui nous tiennent dans nos premières opinions, quoique nous les reconnaissions fausses ; et partant, un homme qui se rend favorable au médisant perd la discrétion et la docilité, puisque son humeur légère reçoit tout sans examen, et que sa superbe l’arrête dans l’erreur avec constance.
94Il est vrai que ces deux vices sortent d’une même racine qui est la sottise : car s’il faut avouer que ceux qui croient tout sans discours manquent de raison, qui ne voit que celui qui ne veut pas être détrompé n’en a pas au moins le bon visage ? C’est une espèce de folie de donner son esprit à corrompre à tout le monde ; mais s’il y a de l’extravagance, elle n’est pas sans injustice : quand on blâme quelqu’un en notre présence, on sollicite la condamnation auprès de nous ; si l’on donne foi à la calomnie, on porte arrêt contre l’innocence. De sorte qu’il y a impossibilité d’être auditeur favorable de la médisance et de n’être pas injuste : la raison est que, de la qualité d’arbitre qu’on nous déférait, nous tombons, en refusant notre oreille à l’accusé, dans le blâme de complice de son injure.
Qui peut dire qu’il soit juge équitable s’il prononce sur la seule délation sans ouïr de défense ? Tous ceux même qui ont dessein de condamner un innocent écoutent ses oppositions, afin d’éloigner d’eux le soupçon d’avoir été surpris : ils aiment mieux qu’on les charge de corruption que d’erreur, quoique le premier de ces vices gâte la volonté et le second le jugement, c’est-à-dire 95qu’ils choisissent plutôt d’être crus malicieux qu’ignorants.
Mais il n’est pas si aisé de juger s’il est plus expédient de savoir ou d’ignorer l’opinion que les hommes ont de nous : d’abord il semble qu’il y ait avantage de la connaître, soit qu’elle marque notre défaut avec vérité, soit qu’elle nous réprouve sans sujet. Premièrement, l’amour que nous avons pour l’honneur nous peut porter à la recherche de la vertu, et souvent il arrive que nous corrigeons notre vice parce que nous craignons le blâme : je veux que cet intérêt ne soit pas pur, il est profitable, puisqu’il nous retire du mal et nous engage au bien. Que si le sentiment qu’on a de nous est faux, au moins tirons-nous cette utilité de sa connaissance, que nous apprenons à juger d’autrui sans précipitation et sans flatterie. Ajoutez à cette raison, que la patience a, dans un jugement moins favorable à notre mérite, de quoi se purifier et s’accroître.
Ces raisons ne sont pas assez fortes pour me tirer de la croyance que j’ai qu’il est meilleur d’ignorer les sentiments que l’on a de nous que de les connaître. Je veux que l’on parle de notre vie avec estime : on nous fait plus souvent faveur que justice, de sorte que 96la haute opinion que les hommes ont de notre vertu tend plus directement à sa diminution qu’à son accroissement, parce que pour l’ordinaire nous avons moins d’inclination à devenir meilleurs, qu’à nous flatter nous-mêmes. Et pour ce qui regarde particulièrement la connaissance des mauvais jugements que l’on fait de nous, il semble qu’elle est plus dangereuse qu’elle ne saurait être utile : en premier lieu, elle nous ravit la paix de l’âme par cette présomption que nous avons autant d’ennemis que de sévères censeurs ; en second lieu, elle nous sollicite à la vengeance, c’est-à-dire qu’elle nous conseille de nous rendre les bourreaux de nos envieux, puisqu’il appartient à Dieu seul d’en être le juge ; en dernier lieu, la connaissance d’un sentiment injurieux nous empêche quelquefois de déférer aux autres l’honneur qui leur est dû, l’amour-propre persuadant aisément que l’on nous refuse avec injustice ce qu’on ne nous donne pas avec libéralité. Si bien qu’il n’est rien plus à craindre qu’un rapport, puisque l’instruction qu’il nous donne nuit presque toujours, et ne profite jamais.
Huitième discours Il faut mépriser généralement la médisance
77Personne ne doit craindre la calomnie que celui qui se hait soi-même, puisqu’elle n’offense que ceux qui veulent en être offensés : mais il est vrai que tout le monde la doit mépriser, puisqu’elle tâche vainement de nuire à chacun. Une des sages constitutions de Théodose défend aux magistrats de punir avec sévérité les détractions légères : cette loi est sans doute fondée en justice, d’autant qu’il n’y a point d’apparence de faire porter aux petits crimes le supplice des grands. Sans restreindre cette louable ordonnance aux injures médiocres, j’estime que l’addition d’un autre empereur porte, avec l’obligation de cette loi, de solides raisons de s’en acquitter.
La médisance ne saurait naître que de trois principes, considérant les causes en général : de la légèreté, de la folie et de la malice. Si la malice produit ce malheureux enfant, il faut lui pardonner ; s’il vient de la folie, 78on doit en avoir pitié ; si la légèreté influe dans cet effet, il est digne de mépris. Voilà le discours d’un sage législateur ; mais certes, à considérer avec loisir les remèdes de ce lâche vice, il n’en est point de plus puissant ni de plus aisé que ce dernier.
Saint Augustin assure que la vérité et le mépris ont une force particulière contre la calomnie, et qu’il n’est point de plaie si vieille dans la réputation, que l’un ou l’autre ne guérisse. Avouons néanmoins que la vérité, qui est fille du temps, vient quelquefois avec tant de lenteur, qu’elle nous donne loisir de mourir avant qu’elle naisse : et partant, le plus prompt remède de la calomnie, c’est de la mépriser, puisque le mépris est toujours en notre pouvoir, et que la vérité ne paraît pas à notre gré. Je ne puis comprendre pourquoi, ce remède étant de telle façon à celui qui souffre, il n’en veut pas user, si ce n’est qu’il ne veut pas guérir.
Souvent nous manquons de personnes qui soutiennent notre innocence ; parfois notre vertu n’est connue que de Dieu : quel moyen pour lors de repousser la calomnie, puisque les hommes ne sont pas quelquefois disposés à nous rendre justice, et que Dieu n’est pas toujours obligé de faire miracle ? Il y a bien de la peine à tirer la vérité de l’oppression où elle est : le puits qui la cache est si profond pour l’ordinaire, qu’il faut des siècles pour l’en sortir. Au contraire, si nous ne pouvons toujours convaincre nos envieux, nous les pouvons toujours mépriser.
Et, à dire le vrai, je ne vois pas qu’ils méritent un autre traitement de nous. Considérons la chose en soi, et 79la regardons par le plus mauvais endroit. Le détracteur tâche de nous nuire en nous ôtant la bonne opinion des hommes : pour en venir à bout, il emploie ce qui est le plus à lui, la malice de sa langue. Qui serait assez lâche pour se vouloir battre contre une femme ? Le médisant ne l’est pas de sexe, mais d’office, puisqu’il ne se sert point d’autres armes que des paroles : croiriez-vous qu’il fût louable d’user de la même défense ? Comment saurait-on mieux lui faire comprendre sa faiblesse qu’en dissimulant son attaque ? Celui qui se plaint confesse qu’il est blessé.
De plus, qui nous oblige à savoir mauvais gré à une personne qui nous fait du bien ? Il arrive souvent que ceux qui veulent ruiner notre réputation l’établissent plus puissamment : on aurait toujours douté que cet homme ou cette femme eussent eu du mérite, s’ils n’eussent trouvé des envieux. En ce cas-là, quoique nous ne soyons pas obligés à un ennemi de sa bonne intention, nous devons au moins lui savoir gré de l’heureuse disgrâce de son dessein. Supposons que le médisant ait autant de succès que de malice, que fait-il en blessant notre renommée ? Si nous croyons Lucien, il crève une fiole dorée ; si la pensée de Grégoire de Nysse nous plaît davantage, il arrache une herbe du printemps ; si Clément d’Alexandrie rencontre mieux, il dissipe un songe peint. À n’en point mentir, il faut être fort avare ou fort délicat pour ressentir la perte d’une petite bouteille, d’une plante sauvage ou d’une belle illusion de la nuit.
Il y aurait de quoi murmurer si l’on 80nous ôtait la vertu ; mais puisqu’on en veut seulement à ce qui la suit, il ne faut pas ouvrir la bouche. Que feriez-vous à un homme qui courrait après vous pour tuer votre ombre ? Je crois que vous souffririez qu’il lui donnât cent coups d’épée, et pourvu qu’il ne touchât point votre corps, que vous seriez content de rire de son courage. Rien n’est plus capable de faire dépit à une personne qui s’efforce de nous nuire, que de lui témoigner qu’elle nous fait plaisir. C’est la seconde raison que je touche pour persuader le mépris du médisant : car enfin, ce moyen de nous venger nous est aisé, il lui est extrêmement sensible, et partant la vengeance de la calomnie est conjointement facile et efficace.
Un corps qui ne reçoit pas le trait qu’on lui lance le repousse vers celui qui le décoche. Quel tourment croyez-vous que souffrait le tyran d’Anacharsis, lorsque ce généreux philosophe levait sa tête presque toute moulue de son mortier pour lui dire que ce n’était pas lui qu’il brisait ? De tous ses membres il ne lui restait que la langue, mais il avait toute la liberté de son âme pour lui reprocher son impuissance. Peut-être que le calomniateur ne croit pas nous faire un plus petit mal de salir notre réputation, que s’il prenait la dague pour déchirer notre corps : aussi ne lui procure-t-on pas un moindre crève-cœur en lui témoignant que ce n’est pas de nous de qui l’on parle, que si nous protestions que c’est quelqu’autre qu’on frappe. Cette vertueuse apathie qui nous rend invulnérables aux atteintes du médisant, fait qu’il y devient sensible, et 81même qu’il n’a des forces que pour se blesser. Car, je vous prie, peut-on mieux lui dire : Tu n’as point de pouvoir, que de lui dire : Je n’ai point de douleur ; et si je souffre, je ne me plains pas : ainsi j’ai plus de vertu que tu n’as de puissance ?
Tout ce discours montre que le mépris est un remède facile et tout-puissant contre la malice des langues : ce que j’y veux ajouter prouve clairement qu’il est généreux. On ne le peut nier, s’il supprime en nous un désir qui n’a pas moins de violence que de justice. Je ne pénètre pas bien pourquoi le premier maître de la médecine assure que le silence est un bon remède contre la soif, si ce n’est que le parler l’augmente en diminuant cet humide de la langue qui est nécessaire à son mouvement. Quand je parle du mépris de la détraction, je ne veux pas enseigner un orgueil secret ni une morgue superbe dont l’impatience s’arme à l’extérieur tandis que l’on crève au-dedans : ma pensée s’arrête à une vigueur mâle et courageuse qui retient la langue afin qu’elle ne glisse, et la main de crainte qu’elle ne frappe.
Je réserve au discours suivant de faire voir les raisons qui déclarent cette générosité : la fin de celui-ci ne saurait mieux s’appuyer que de l’exemple de ceux qui ont fait estime du courage. Qui a jamais méprisé plus généreusement que Pyrrhus, dont l’esprit ne s’est jamais soulevé ? Un jour, comme il eut interrogé deux soldats sur la vérité d’un rapport qu’on lui avait fait, il trouva leur aveu si naïf, qu’il ne put soupçonner leur pensée d’être criminelle. Leur faute était qu’ils avaient parlé pendant leur débauche 82avec peu de respect de Sa Majesté, et leur réponse fut qu’ils en eussent bien dit davantage si le vin ne leur eût manqué. Ce généreux prince eut raison de considérer le mauvais compagnon de ces deux soldats, puisqu’il est impossible de vider une bouteille sans faire du bruit.
Alexandre n’a jamais été le vainqueur de l’univers que lorsqu’il s’est vaincu lui-même, et qu’il a commandé aux sentiments d’une juste colère la douceur des plus modestes passions. C’est un spectacle digne de tous les yeux du monde, de voir ce puissant monarque boire d’une main la médecine que Philippe lui avait préparée, et de l’autre lui présenter la lettre qui l’assurait que c’était un poison. Il ne faut pas croire que les eaux de la rivière où il avait pris son mal eussent éteint sa colère : ce fut sans doute la raison, puisqu’en pleine santé il résistait aux occasions de lui obéir.
Pour faire admirer la générosité de ce grand cœur, il faut ouïr la liberté d’un pirate : Sire, lui dit un jour un esclave, jamais ma fortune n’aura le pouvoir de me faire craindre un visage que j’adore ; puisque c’est mon malheur plutôt que ma vie qui me rend criminel, j’espère que vous aurez plus de pitié que d’aveuglement. Je suis misérable, mais je suis innocent : la mer m’a jeté dans le supplice, ne me pouvant porter à l’empire. Il est vrai que si l’on considère la différence qui est entre vous et moi, l’on trouvera qu’elle est extérieure, et qu’Alexandre est un grand empereur parce qu’il écume dans une flotte, et que je suis un petit voleur parce que je règne dans un brigantin. Si ma fortune n’était 83mauvaise, peut-être serais-je bon ; mais tant s’en faut que sa faveur vous fasse meilleur, qu’au contraire elle ne sert que pour vous rendre insolent : je crains les lois et vous les méprisez, je révère la justice et vous en abusez ; en un mot, si Alexandre était seul et captif, et que je fusse accompagné et libre, il serait larron et je serais monarque.
Cette hardiesse, qui condamnait un prince pour justifier un pirate, n’eut point d’autre effet dans son esprit que de le porter à la compassion de sa misère pour l’en délivrer.
Quoiqu’il ne fût pas sujet de Tibère ni enfant de l’Église, il se soumit à l’ordonnance de cet empereur, qui commandait que les langues fussent libres, et reçut l’avis du grand cardinal Ximénès, qui ne prit jamais d’autre vengeance de ses médisants que le mépris, protestant qu’il ne voulait pas mettre sa langue dans ses mains, c’est-à-dire, si je conjecture bien, qu’il ne voulait pas commander tout ce qu’il pourrait. À n’en point mentir, cette modération est louable dans une puissance souveraine, mais elle est presque nécessaire en une médiocre.
On peut proposer ici une difficulté dont la résolution ne servira pas moins au règlement de la colère qu’à l’instruction de nos esprits : savoir s’il y a plus de générosité à venger la médisance qu’à la mépriser. Je suppose que le mépris d’une injure ne procède pas de la crainte d’en souffrir une autre, et que le défaut de pouvoir n’est pas la cause du pardon ; autrement on ne peut douter que celui qui châtierait un outrage ne méritât plus d’estime que celui qui le 84pardonnerait, parce que la clémence viendrait de la faiblesse de son bras plutôt que de la grandeur de son courage. Cela ainsi établi, qui ne voit que le mépris de la médisance est plus louable que la punition, puisque c’est assez d’avoir de la force pour punir une langue indiscrète, et qu’il faut de la vertu pour ne se pas soucier de son babil ? Anaxagore dit que ceux-là mêmes qui dissimulent une injure la vengent, d’autant que la peine qu’il y a de se relâcher dans un appétit si juste et si sensible tient lieu de satisfaction.
Mais certes cette sorte de vengeance est difficile en tant qu’elle tombe sur la personne offensée ; et partant elle est honorable, à raison de la violence que l’on souffre pour ne point faire de mal à un étranger. On peut encore ajouter que cette générosité qui néglige de se ressentir, quoique justement, a plus de force que celle qui recherche les moyens de se venger : en voici la raison, celui qui remet un outrage, outre qu’il dompte son esprit, gagne celui d’un autre ; ainsi la force s’étend sur cette partie de l’homme qui est inviolable à cause qu’elle est insensible.
J’estime néanmoins que, pour définir judicieusement ce sujet, on doit considérer les conditions de ceux qui se servent de cette espèce de pardon ; autrement il y aurait danger que leur vertu ne fût prise pour vice, et que ce qui aurait mine de courage ne fût véritablement lâcheté. Par exemple, un particulier qui mépriserait la médisance d’une bouche infâme ne saurait mériter que des éloges s’il a le pouvoir d’en repousser ou d’en punir l’injure ; mais si le magistrat use de la même indulgence, 85sa douceur est cruelle, et parce qu’il voit souffrir sans ressentiment ceux qu’il a obligation de défendre, et parce qu’il persuade par sa connivence qu’on ne doit pas appréhender de faire de nouvelles injures, puisque l’on ne punit pas les vieilles. C’est un mauvais, mais trop efficace moyen d’enseigner le vice, que de le laisser dans l’impunité. Et partant, je conclus qu’un homme privé qui peut et ne veut pas se venger mérite de grandes louanges, parce qu’il réprime une très juste violence ; au contraire, je blâme de lâcheté et de mollesse une personne publique qui doit et qui néglige le châtiment des outrages des citoyens, parce qu’elle donne cours à une cruelle tyrannie.
Neuvième discours Que c’est un plus grand et plus noble effet du courage de souffrir que de venger la médisance
86La force principale et plus nécessaire vertu de l’homme a deux effets, la souffrance et l’action : et pour m’exprimer plus nettement, la force agit avec courage, et soutient avec patience. Par son premier office elle doit modérer cette généreuse impétuosité qui nous sollicite sans cesse aux grandes entreprises, et par le second elle réprime les craintes que la défiance de notre pouvoir nous imprime à la rencontre des difficultés. Aristote, le plus éclairé de tous ceux qui ont connu la nature, assure au livre troisième de ses Morales que la force qui soutient mérite beaucoup plus de louange que celle qui attaque.
Voici ses raisons. Il y a cette différence entre celui qui agit et celui qui souffre, que le premier est le maître de son action, et partant comme le commencement de son effort est en sa liberté, son progrès dépend de sa constance. S’il se reconnaît 87faible, il cesse : rien ne l’oblige de conduire son attaque que l’espérance de la victoire qu’il a commencée. Au contraire, le second est contraint dans la souffrance, en ce que le soulagement de son mal naît du seul défaut de pouvoir en ceux qui le travaillent. Or qui ne voit qu’il est plus difficile de demeurer longtemps immobile dans le conflit de la douleur (ce que la patience doit faire), que de s’émouvoir avec résolution pour quelques moments au dessein des grandes choses, ce qui vient du courage ? D’où je conclus, puisqu’il est plus aisé d’avoir de la vigueur pour quelques minutes que pour des mois et des années : il est moins en notre pouvoir d’être patient que courageux.
De plus, celui qui souffre a tout son mal présent, et celui qui attaque voit seulement venir le sien : voire même le mal du patient est une douleur réelle qui le tourmente, et celui du courageux n’est souvent qu’une imagination qui le menace. Je ne crois pas que personne doute que la douleur présente ne soit plus incommode que celle que l’on regarde dans le futur : la nature s’émeut dans l’appréhension du mal qui se montre, mais elle se désespère dans le combat de celui qui l’assiège ; rien ne la console dans les actuelles convulsions de la peine, et mille précautions lui promettent du secours quand la misère est éloignée.
Ce grand philosophe duquel j’emprunte ces raisons en produit une troisième, meilleure que les autres : jamais le courage ne se détermine à la poursuite d’un ennemi qu’il ne s’en promette la victoire ; au contraire, la patience 88ne se voit presque point assaillie qu’elle n’appréhende d’être vaincue. Ce n’est pas une discrétion qu’on doive attendre d’un adversaire, de s’accommoder à nos forces de telle façon qu’il nous veuille disputer l’avantage avec honneur : comme son dessein est de vaincre, sa prudence est de se mesurer avant le combat ; s’il se voit impuissant, il n’a garde de se hasarder ; que s’il pense avoir plus de vigueur que son ennemi n’a de résistance, c’est pour lors qu’il se roidit, tirant de nouvelles forces de la faiblesse d’autrui.
Saint Thomas appuie le sentiment d’Aristote de ce solide discours : on ne peut douter que la suppression parfaite de la peur ne soit plus difficile à trouver que le juste tempérament de la colère, qui sont les deux effets de la force ; donc il y a plus de gloire et de mérite dans la souffrance que dans l’action. D’autant que le danger, qui est le propre objet de la colère et de la crainte, concourt de soi-même et par sa naturelle condition à modérer l’audace, et au contraire il aide la timidité. Et partant, la répression de la peur est moins aisée que la modération du mouvement qui lui est opposé : car, outre que notre inclination est pour la colère qui accompagne le courage, la patience est toujours suivie de la crainte, qui est la plus forte pour être la plus faible de nos affections. Or il est certain qu’il appartient à la force d’attaquer en tant qu’elle règle l’audace, et qu’elle soutient en corrigeant la peur. C’est donc moins faire que pâtir. Aussi le Saint-Esprit, louant les beautés de son épouse, ne parle point de son bras armé, mais bien 89de son cou revêtu de mille boucliers, parce que nous avons mille maux desquels il se faut défendre.
De tout ce raisonnement j’estime qu’il y a beaucoup plus de courage à souffrir la calomnie qu’à la venger, puisque la vengeance agit et que la patience soutient. Quoique cette vérité demeure assez fortement établie sur ces raisons, il me plaît bien d’en ajouter quelques-unes qui sont propres au sujet que je traite. Ce n’est pas une petite gloire de triompher d’un ennemi dont la haine n’est pas moins injuste que dommageable, d’autant que celui qui est le vainqueur d’un autre semble en devenir le maître : de sorte que le même motif qui nous pousse à la supériorité nous sollicite à la vengeance. Mais on doit remarquer que, l’homme ayant plus d’aversion de l’infamie que d’amour pour l’estime, il est plus glorieux de réprimer les sentiments de l’injure que de satisfaire à l’appétit de la gloire. Le principe secret de cette inclination se trouve dans ce raisonnable intérêt qui nous persuade que la ruine entière de notre être excite mieux nos craintes et nos fuites, que sa perfection ne mérite nos désirs et nos recherches. Aussi est-il certain, quelque avidité que nous ayons pour la réputation, que nous ne hasardons jamais sa poursuite dans les occasions du déshonneur. Un grand courage s’abandonne bien aux dangers de perdre la vie parce qu’il voit sa récompense dans l’estime ; mais il se retient à la rencontre de l’opprobre parce qu’il appréhende l’infamie.
Partant, il n’y a pas de quoi beaucoup s’étonner si je dis que c’est davantage de souffrir la 90médisance qui tâche de nous salir que de la venger, puisque la patience à ce mal témoigne que nous n’aimons pas l’ignominie, et l’effort que nous faisons pour la rejeter découvre notre impatience. Et certes, à considérer les forces que nous employons dans l’un et dans l’autre, nous trouverons que la seule raison nous aide à souffrir la calomnie, et qu’un grand nombre de passions nous poussent à la venger. On a toujours estimé une victoire par le peu d’assistance du victorieux et par les avantages du vaincu : qui peut donc nier qu’un homme qui combat avec la seule raison contre une grande foule d’ennemis ne mérite plus d’éloges que celui qui est secouru de tous côtés ?
Toute la difficulté qu’il y a de pâtir ne vient pas de l’infirmité de la personne qui souffre, elle vient encore du pouvoir des causes qui produisent la souffrance. Ajoutez à cela que bien souvent il n’y a point d’espérance d’acquérir de la gloire, et qu’on a toujours sujet d’en exiger la satisfaction par la justice. Que si la difficulté d’une œuvre en augmente la gloire et le prix, il n’est pas malaisé de conclure de ce que j’ai dit, que le courageux qui repousse l’outrage mérite moins de louange et de récompense que le patient qui l’endure. Aussi faut-il avouer que la dernière preuve de la générosité chrétienne est dans le pardon de l’offense, puisqu’il est plus facile de donner nos biens que nos ressentiments. On peut permettre sans crier que la force nous enlève nos richesses, car elles ne sont pas attachées à notre chair ; mais on ne saurait souffrir sans patience qu’on nous 91ravisse la gloire, parce qu’elle est collée à notre esprit. Bien davantage, il semble plus aisé de témoigner de la constance lorsque l’on nous coupe un membre qui n’a liaison qu’avec une partie de notre corps, que d’user de résignation quand on perd l’honneur, qui tient à toute l’âme.
Ce discours fait assez comprendre que la patience est un mystère du christianisme, et qu’à moins de l’instruction d’un Dieu on n’eût pas connu une vertu qui nous rend ennemis de nous-mêmes. Mais si la générosité que l’on pratique en souffrant mérite de la gloire, quelle louange ne doit-on pas donner au courage de ceux qui perdent sans déplaisir ce que tous les hommes cherchent avec tant de zèle ? Il n’appartient qu’à Jésus-Christ, et à ceux qui sont bien près de sa croix, d’ouïr paisiblement des outrages qu’il est juste et glorieux de repousser : rien ne nous y peut résoudre que l’exemple et la grâce d’un Dieu, puisque la nature y répugne et que la raison ne défend pas d’en poursuivre le supplice.
Mais pour mettre cette vérité dans un jour qui soit sensible à tout le monde, il me semble à propos de joindre l’histoire à la raison. Celle que je veux produire porte une illustre preuve du courage qui venge la calomnie et de la patience qui la souffre. Puisque tout le mal vient du côté d’où l’aquilon souffle (pour parler aux termes du Saint-Esprit), il n’est pas inconvénient d’en tirer quelque fameux exemple de médisance. Henri quatrième, empereur, ayant résolu de choisir une princesse qui partageât avec lui les délices de son empire, arrêta sa pensée sur une des 92filles de Henri second, roi d’Angleterre. Quoiqu’il n’eût jamais vu Mathilde, son portrait lui donna de l’amour : aussi faut-il avouer que jamais le pinceau ne fit mieux dans l’expression de toutes les parties qui achèvent un visage parfait. Mais quoi ! si la copie d’une excellente beauté peut allumer tant de feux innocents, n’y a-t-il point sujet de craindre que son original ne fasse de funestes embrasements ? L’amour est une flamme d’autre nature que celle de la foudre, qui n’en veut qu’aux chênes et aux sapins : elle n’épargne pas les moindres fortunes, parce que bien souvent leur ambition aussi bien que leur dessein est de brûler, au contraire de ces humbles plantes qui se cachent au feu du Ciel de crainte d’en être aperçues.
Voilà le malheur qui arriva, comme l’histoire le dit, à un gentilhomme de la maison de l’empereur. Ce téméraire ayant regardé sa maîtresse avec trop de curiosité, eut si peu de discrétion que de parler d’amour à une reine qui possédait plus de vertu qu’elle n’avait de beauté. Le refus qu’il reçut lui donna, avec la honte de sa demande, une vive appréhension du châtiment que méritait sa présomption. Pour en détourner l’orage, il jugea qu’il fallait gagner l’esprit de Henri, et prévenir son jugement sur la plainte qu’il crut que Mathilde lui ferait de son impudence. Dans ce dessein, il parle à l’empereur et lui dit avec beaucoup de candeur que sa femme ne cessait de le solliciter à une infidélité dont il estimait que la seule pensée serait coupable, en un mot que la princesse le voulait avoir pour ami.
93On n’a vu que bien peu de souverains qui prissent plaisir à partager leur couronne, mais il se voit encore moins de maris qui souffrent le partage de leur lit. La femme est le royaume de l’homme (comme l’assure saint Chrysostome) : si cette monarchie dégénère en république, le monarque tombe en fureur. Peut-être que Henri eût dissimulé que quelqu’une de ses provinces se fût donnée à un tyran, mais son indignation témoigna bien qu’il ne pourrait souffrir que sa femme s’offrît à l’un de ses valets. Le soupçon qu’il en conçoit sur le rapport d’un calomniateur fait qu’il jette Mathilde dans un cachot, jurant par son sceptre et par sa vie que le sang de cette malheureuse princesse laverait cette tache, si personne ne se présentait pour la preuve de son innocence.
Voilà donc cette pauvre reine dans une étroite prison, où l’horreur de la mort ne lui saurait faire prononcer une parole de désespoir ni de murmure : elle adore la Providence qui permet son oppression ; que si elle parle ou si elle pleure, ce n’est que pour témoigner la joie de sa souffrance. Pour ne point trahir sa vertu, elle se contenta de protester une fois de son innocence, et de dire que jamais ni son corps ni son cœur n’avaient été partagés. On dit que la jalousie est un excès d’amour, et que jamais un mari ne craindrait de perdre l’affection de sa femme s’il ne s’estimait beaucoup, et ne la jugeait digne de recherche : que l’on en croie ce qu’on voudra, de moi je maintiens que cette détestable passion tient plus de la haine que de l’amour, puisqu’elle ne regarde que la ruine 94de son objet au lieu d’en procurer les avantages : jamais personne n’estimera que Henri aime Mathilde avec excès, s’il considère qu’il la persécute sans pitié.
Tout le disposait au supplice de cette déplorable princesse, et l’on commençait déjà de lui dresser un bûcher, suivant la coutume d’alors, qui portait qu’une femme adultère devait expirer parmi les flammes : le funeste spectacle de ce triste appareil ne put changer le visage de la princesse ; à voir sa constance, l’on pouvait juger que c’était une comédie dont chacun faisait bien son personnage, à la réserve de celle qui en était le sujet. Comme l’on attendait le jour qui devait fermer la lice aux champions de l’impératrice, il arriva un ermite à la cour, auquel on permit l’entrée du cachot d’où Mathilde regardait venir la mort. Ce religieux, après avoir ouï la confession générale de la pauvre reine et reconnu sa parfaite innocence, sortit de prison pour paraître le lendemain sur les rangs, résolu de défendre une vertu qu’il voyait injustement opprimée. Je ne veux pas étendre les cérémonies de ce combat : il suffit de dire que le Ciel aida pour ce coup la bonne intention d’un simple en faveur d’une innocente. Le calomniateur fut contraint d’avouer la vertu de Mathilde, et ensuite de mourir sur un infâme gibet.
Je sais que cette histoire n’a rien de bon que sa fin, et qu’il n’y a que la naïveté des premiers siècles qui la puisse justifier. Ce cavalier qui s’était présenté pour champion à la princesse était tout autre qu’il ne semblait : l’habit de religieux sous lequel il parut servait de voile 95à son dessein et non pas de vêtement à sa profession. Et pour ne point déguiser un déguisement, c’était un prince français qui, touché de la misère de Mathilde, avait quitté la cour pour venir défendre l’innocence, après qu’il aurait reconnu, par l’artifice dont il se servit, la vérité ou le mensonge de son accusation. Comme il eut achevé une entreprise qui serait glorieuse en toutes ses circonstances si elle n’eût employé ce moyen illégitime, il se retira, demeurant inconnu comme auparavant. Si l’histoire ne nous assurait que ce fut le dernier des Bérangers, comte de Barcelone et de Provence, qu’elle nomme à la différence des autres Rémond Tête-d’Étoupe, nous ne saurions pas encore son nom et sa qualité. Ceux qui ont pensé que le mérite de cette protection lui avait acquis la Provence n’en ont pas bien lu les mémoires, qui portent expressément que cette souveraineté lui vint de son mariage avec Douce, l’une de ses héritières.
Tout cela supposé comme l’histoire le représente, je laisse maintenant à juger si Mathilde ne mérite pas plus de louanges pour avoir souffert sans murmure, que Rémond pour avoir vaincu avec bonheur. C’est un spectacle qui a les yeux des hommes pour témoins et pour admirateurs, de voir un prince dans le hasard de sa vie sans autre intérêt que celui de la justice ; mais une impératrice dans l’infamie et hors de l’impatience, c’est à mon jugement un miracle qui peut arrêter et les anges et Dieu. 96Les armes de Rémond ont un éclat qui ne s’éteindra jamais, et les larmes de Mathilde une douceur qui triomphe éternellement : j’admire le courage du cavalier, mais je suis ravi de la patience de cette heureuse infortunée.
Dixième discours Contre les délicats
97Pour conclure agréablement les remèdes de la médisance, je veux parler à deux sortes de malades, qui, pour être dans des dispositions contraires, ne laissent pas de convenir dans une même difficulté de guérir : c’est le délicat et l’insensible ; celui-là ne peut rien endurer, celui-ci ne saurait rien sentir ; celui-là se pique de tout, celui-ci ne s’offense d’aucune chose ; celui-là murmure toujours, celui-ci ne se plaint jamais. En un mot, celui-là est tout composé de nerfs, tant il a le sentiment subtil ; et celui-ci n’est fait que d’os, tant il l’a stupide. Voulez-vous savoir l’humeur du premier ? Vous trouverez qu’il a le tympan si tendre que le moindre bruit le blesse, et qu’il est difficile de parler auprès de lui sans le faire souffrir.
Ce ne sont pas les seules paroles de magie qui le peuvent fondre et amaigrir : un petit mot lui donne la gêne s’il porte un double sens. Dans une compagnie, il ne faut pas avoir moins de peur de 98le choquer, que s’il était de verre ou d’une matière plus fragile. Il veut bien que l’on se divertisse, mais que ce soit aux dépens de l’assemblée : à moins que de prononcer un blasphème, l’on ne peut dire une parole qui le touche ; la plus innocente raillerie ne passe que pour un énorme crime quand sa hardiesse va jusqu’à l’attaquer. On dit qu’il y a de si mauvais yeux qu’ils tuent quand ils regardent, et de si faibles complexions qu’elles s’évanouissent lorsqu’on leur présente des roses : voici une délicatesse qui l’emporte sur celle-là, puisque les paroles, sans avoir ni couleur ni odeur, font transir et pâmer cette sorte de personnes.
Mais, pour ne point décrire de sottises plus dignes de moquerie que capables de correction, n’est-il pas vrai que ces gens-là sont ordinairement aveugles dans l’amour d’eux-mêmes, injustes envers les autres, et ridicules en leurs prétentions ? De quelle source pourrait couler cette sensibilité si aiguë, que de l’amour-propre, qui ne veut rien souffrir de contraire ? Vous désobligeriez extrêmement une mère de reprocher à son enfant quelque laideur : jamais la nature n’a failli pour elle ; ce qu’on estime une faute en autrui est le succès d’un dessein formé en ceux qui la touchent. Elle ne se contente pas d’avoir des excuses pour leurs imperfections, elle étudie même des louanges : un œil louche ou sujet à la chassie n’a rien que d’agréable, son regard traversé fait un adoucissement pour se mieux insinuer, et cette humeur jaune qu’il pleure est un céleste miel pour charmer.
À mon avis, cette inclination naît dans les parents 99du désir de n’être blâmés d’aucune faute ; et comme ils sont les causes de leurs enfants, ils tâchent d’excuser tous leurs défauts de peur d’être soupçonnés d’impuissance ou de malice. Cet amour s’entreprend d’autre façon lorsqu’il faut défendre son propre sujet : car, comme il y a plus de honte de souffrir une imperfection en soi-même que de la causer en autrui, aussi trouve-t-il bien d’autres artifices pour la déguiser ; surtout il s’opiniâtre à parer le reproche qui s’attache à l’esprit, d’autant que la défense étant pour lors plus aisée, il la croit plus juste.
C’est assez d’un miroir pour persuader à Narcisse qu’il a quelque défaut dans le visage : la fidélité de la glace qui lui représente ses beautés l’excuse d’imposture dans un rapport qui lui montre quelque légère disgrâce ; mais parce que l’on ne peut entrer dans l’intérieur qu’avec des conséquences et des conjectures qui peuvent faillir, on tient toujours avec quelque prétexte dans le désaveu d’un blâme qui présume de découvrir une tache secrète. Je me trompe, ou le délicat n’a point de plus pardonnable cause de sa mauvaise humeur que la passion : son estime étant toute favorable à ses imperfections, il ne se faut pas étonner s’il les chérit. Que si son amour est légitime parce qu’il ne se règle que sur un jugement qui le trompe à son avantage, l’impatience qui le porte à rejeter tout ce qui l’offense ne peut être réprouvée, puisqu’elle défend un bien sur une innocente présomption.
Toutefois, ce qui découvre plus clairement ses erreurs, c’est qu’il ne juge favorablement qu’en sa propre cause, et que toute son équité ne tend qu’à se faire 100justice : à même qu’il excuse tout en sa faveur, il ne pardonne rien à personne. Chacun peut remarquer que ces délicats, qui veulent qu’on regarde leurs manquements avec douleur et respect, les blâment sans pitié dans les autres : on attendrait inutilement qu’ils fissent miséricorde à quelqu’un, quoiqu’ils portent avec impatience si parfois il arrive qu’on les condamne. Vous les prendriez dans une compagnie pour ces mouches importunes qui choisissent tous les mauvais endroits des visages, et qui reposent avec complaisance sur les défauts du prochain : il n’y a pas un vice, ou public ou particulier, auquel ils ne donnent atteinte ; on peut croire que celui qui leur échappe leur est inconnu.
Dans cette liberté qui tient de la tyrannie, il ne faut pas que personne s’ingère de se servir de la charité fraternelle : ce serait manquer à la révérence qu’on doit à un juge souverain que de contredire ses arrêts ; il n’y a point de requête qui ne soit incivile quand elle veut relever sa sentence. Mais certes le crime est bien plus noir si on le reproche d’incompétence, et que pour se garantir de son jugement, on montre les mêmes imperfections en sa personne. On peut encore dire que cette tendresse de renommée vient du désir que chacun a de n’avoir point de maître, et de celui de s’établir soi-même supérieur aux autres. La médisance tient quelque chose de la correction : si c’est l’office du maître de reprendre, partant le blâme du vice, en quelque façon qu’il arrive, usurpe quelque sorte de supériorité.
Y a-t-il apparence qu’un homme qui prétend 101au moins être le monarque de soi-même, souffre qu’un autre s’ingère d’exercer sur lui un pouvoir qu’il ne tient que par tyrannie ? D’ailleurs, la domination appartenant de droit naturel au parfait selon la maxime du Philosophe dans la Politique, celui qui a le moins de défauts a de plus légitimes prétentions à l’empire : et partant, l’homme qui est sujet à l’ambition n’est pas capable de censure, à cause que c’est déchoir de la supériorité que de déchoir de la perfection. Quel moyen de se mieux tirer du pair, que de faire voir les manquements d’autrui, et d’excuser les siens de telle façon qu’on les prenne pour des vertus ? Il ne faut donc point douter que celui qui se pare avec tant de soin des attaques des langues n’ait un grand désir de paraître, et que sa plus naturelle passion ne soit l’amour de la gloire.
À ne rien dissimuler, cette prétention rend une personne digne de mépris, car il est presque impossible de plaire à quelqu’un lorsqu’on veut plaire à tout le monde. Ceux qui se musquent trop ne sentent pas bon : l’excès de leur parfum fait que leur odeur est suspecte de cacher quelque chose de sale ; jamais une personne ne ménage son bien sordidement sans persuader qu’elle est pauvre ou avare ; il est bien difficile qu’il y ait beaucoup de grâces naturelles où l’on voit tant d’artifice. Une personne qui se pique de perfection avec tant de délicatesse qu’elle ne peut souffrir un reproche, fait croire qu’elle manque même de probité.
Mais quand la défense trop empressée de sa réputation ne ferait pas soupçonner son défaut, 102il est certain qu’elle nous rendrait ridicules. N’est-ce pas une haute folie d’escrimer continuellement contre les paroles, et de vouloir que chacun réforme son jugement et sa langue en notre faveur ? On se moque de ces mondains qui veulent passer pour gentils : leur taille empruntée, leur contenance contrefaite, leurs démarches mesurées au compas les gênent eux-mêmes, et font rire ceux qui les regardent. Croiriez-vous qu’un homme qui veut agréer aux yeux avec des soins qui tâchent de les surprendre fût plus niais que celui qui prétend tromper l’esprit de ses spectateurs par cette étude pointilleuse de paraître parfait ? Au moins accordera-t-on au vieux proverbe, que ceux qui s’efforcent si scrupuleusement de plaire à tout le monde ne peuvent manquer de déplaire aux sages.
Ce n’est pas trop, puisque pour l’ordinaire il leur arrive pis, et qu’ils rencontrent souvent ce qu’ils appréhendent davantage. Je ne sais par quel destin il se rencontre que nous heurtons presque toujours contre la plaie que nous défendons : on dirait que les accidents ont de la prudence pour choisir l’endroit sensible, et que nous n’apportons de la précaution à nous parer que pour découvrir par où l’on nous peut blesser. Voilà ce qui arrive à ceux que Tertullien appelle fort proprement les marchands de la renommée et les animaux de la gloire : plus ils apportent de soin à tenir les langues dans la crainte ou dans la flatterie, moins en obtiennent-ils de respect ; au contraire, chacun se croit obligé de leur lancer un brocard, parce que l’on connaît qu’il ne 103tombera pas à terre, et qu’il ne peut manquer d’avoir son effet dans une personne qui ne manque pas de sentiment.
Je ne presse pas cette raison, que j’ai déjà touchée quelque autre part ; je ne dis pas aussi, pour guérir cette mauvaise humeur, qu’il n’est rien de plus sot ni de plus faible que celui qui craint les paroles. C’est, à vrai dire, s’avouer d’une complexion extrêmement fluette, que d’être sujet à des accidents que les moindres courages ont toujours méprisés. N’est-ce pas assez, comme l’écrivait l’empereur Tibère à un délicat, que ceux qui disent du mal de nous ne nous en puissent faire ? Laissez une liberté aux hommes que vous ne sauriez leur ôter : quand vous couperiez toutes les langues du monde, vous n’empêcheriez pas de parler ; quand la bouche ne pourra plus dire d’injures, on médira des doigts, de la mine et des gestes.
Hélas ! si vous connaissiez la peine qu’un détracteur a de garder un bon mot, vous n’auriez pas assez de cruauté pour l’obliger au silence : la haine le crève, l’envie le ronge, la passion le transporte ; souffrez qu’il use de ce petit remède qu’il trouve dans la langue : vous exercez une œuvre de miséricorde si vous lui permettez de rire une fois à vos dépens. Croyez-vous qu’il vous incommode en se soulageant ? Croyez-vous qu’il vous abaisse en vous raillant ? Vous n’êtes pas fort savant si vous ignorez encore que le mépris aussi bien que l’honneur est dans celui qui le fait, et hors de ceux qui le reçoivent. Pourvu que vous n’ayez rien de blâmable, de quoi vous mettez-vous en peine si quelque stupide vous blâme ?
Peut-être que vous n’avez jamais ouï que 104les Éphores de Sparte firent un décret pour déclarer qu’il était permis à ceux de Chio d’être vilains. Je ne vous dis pas leur honteuse action, mais je vous assure qu’ils gâtèrent davantage le parquet de ces sages juges, que le calomniateur ne salira votre renommée quand il vous couvrirait tout de boue. Êtes-vous glorieux, avare, chiche, ignorant ou infâme parce qu’un étourdi le publie ? Vous ne sauriez mieux vous venger que de lui permettre de mentir. Je vois bien ce qui vous fâche : vous ne vous en soucieriez pas si ce que l’on vous reproche était vrai. Socrate avait un autre sentiment, puisqu’il assurait (au rapport de Laërce) qu’il aimait mieux qu’on lui imposât de faux crimes, que de se voir convaincu des véritables. De moi, je suivrai plus volontiers son opinion que la vôtre : non pas que je déférasse beaucoup à son autorité, mais parce que je pénètre sa raison.
Il m’importe fort peu qu’on m’appelle aveugle pourvu que j’aie de bons yeux : on ne me fait pas lever le dos pour dire que je suis bossu. Tellement que vous vous consolerez de ce qu’un impudent aurait protesté en bonne compagnie que vous êtes ladre si vous aviez cette maladie, et vous ne tiendriez pas à injure qu’on vous appelât meurtrier si vous aviez au moins tué dix ou douze personnes ! Je ne comprends pas quelle charité vous oblige d’empêcher le mensonge du médisant de la sorte, au cas que ce fût là le motif de votre déplaisir : il n’est pas nécessaire que vous soyez méchant pour qu’il ne soit pas menteur, c’est assez qu’il le tâche.
Permettez donc au 105monde de dire de mauvaises paroles, et ne vous lassez jamais de faire de bonnes actions : les traits que la langue vous jette ne vous frappent pas si vous ne le voulez, leur force dépend de votre faiblesse. Aristote ayant appris qu’un de ses envieux avait mal parlé de lui en son absence : Je suis content, repartit-il, qu’il me donne des soufflets de la même façon.
Certes, il y a bien moins de danger que les paroles nous blessent de loin que les coups. Encore faut-il que je vous dise que vous auriez trouvé l’invention d’émousser la pointe de tous les brocards qui vous attaquent, si vous saviez les aider par une honnête raillerie. Pollion ne se fâcha point contre ceux qui l’appelaient nain : Eh bien, dit-il, pour ne l’être plus, je vais commander de hauts souliers.
Quand il eût monté sur des échasses et qu’il fût allé sur la plus haute montagne des Alpes, il n’eût pas été plus grand que dans une vallée. Si vos médisants disent que vous êtes méchant, soyez bon : vous les faites heureusement mentir.
Onzième discours Contre les insensibles
106Il faut prendre garde, en fuyant la délicatesse qui est un soin trop empressé de la réputation, de tomber dans l’insensibilité qui en est une négligence trop lâche. Voire même, comme il serait plus pardonnable d’être prodigue qu’avare, c’est-à-dire d’aller à l’excès qu’au défaut de la libéralité, il serait moins dangereux d’être délicat qu’insensible, parce qu’il est plus sûr de se défendre trop que de ne se défendre point ou trop peu. L’humeur des délicats n’est pas à beaucoup près si dangereuse que celle des insensibles, qui feignent autant de chérir l’innocence qu’ils font semblant de mépriser la détraction.
C’est une folie, dira l’un d’eux, de se mettre en peine de l’opinion vulgaire : son caprice montre bien qu’elle sait aussi peu reconnaître la vertu que récompenser son mérite. Il n’y a point d’homme sage qui ne comprenne son aveuglement : combien de fois donne-t-elle son suffrage sans sujet, combien de fois l’a-t-elle 107refusé sans justice ? La plupart de ceux qui sont dans l’estime du monde devraient être dans le supplice de leurs crimes : croit-on qu’une aveugle soit ou plus équitable ou moins stupide dans le discernement des méchants que des bons ? On a vu des personnes posséder tout le bruit et les applaudissements d’une ville sans que pas un pût marquer le motif de son approbation ; de même, il est un assez grand nombre de gens de bien qui en portent tous les opprobres et les reproches, quoiqu’ils donnent aussi peu de sujet à la haine que leur vie fournit de matière au mépris. Ne faut-il pas avouer, l’opinion n’ayant rien de bon d’elle-même, que si elle est libérale, elle est inutile, et que la louange qu’elle donne à quelques-uns, c’est celle qu’elle ravit aux autres ?
Permettons au monde de parler, puisque nous ne saurions l’obliger à se taire : il y a des personnes qui sont l’objet des langues par destin, et qui n’en éviteront jamais la malice, quelque précaution que la prudence y apporte. Ce n’est pas assez d’être vertueux pour posséder de l’estime, autrement les saints n’auraient pas été calomniés, et chacun eût respecté leur innocence. Il arrive même souvent que la vertu est la seule cause de la médisance, et qu’on accuse une personne du crime dont elle n’a pas voulu se rendre coupable : n’a-t-on pas vu d’honnêtes femmes dans le décri pour avoir refusé de pécher ? On les eût publiées pour des Lucrèces si elles eussent consenti d’avoir pour un peu la pudeur de Messaline. Pauvre Suzanne, innocent Joseph, vous 108savez que la malice n’a trouvé dans votre vie aucun prétexte de vous blâmer, que la seule résistance que vous avez faite à la tentation.
Mais quand la calomnie ne serait pas une marque de vertu, me croirait-on bien d’humeur à me rendre l’esclave d’une canaille de peuple, et à me gêner pour lui plaire ? Il faudra donc rompre toute compagnie quand un farceur le jugera nécessaire ; encore dira-t-il, si l’on cherche la solitude, que l’on va au sabbat ! Pour moi, je ne suis pas fait à me donner tant de peine : que les langues s’avisent de discourir, je prétends vivre à ma mode, et non pas à celle d’une bavolette ou d’un garçon de boutique.
Dieu me préserve de jamais ouïr parler une femme de la sorte ! J’avoue mon infirmité : je courrais fortune de la soupçonner, et, par le peu de cas qu’elle ferait de l’honneur, de conclure une dangereuse disposition à le perdre. S’il est pardonnable à quelqu’un d’être délicat en la renommée, c’est à celles de ce sexe : premièrement, elles n’ont point de bien plus précieux ; secondement, elles sont faibles pour en exiger la réparation ; troisièmement, cette tache fait en elles un caractère indélébile ; quatrièmement, si l’on se pare du feu en cette matière, jamais on ne se défendra de la fumée ; cinquièmement, cette estime expose une femme à beaucoup de fâcheuses recherches ; sixièmement, fût-elle sainte, elle perd par ce moyen le plus puissant frein du vice. Mais il faut combattre cette erreur avec plus d’appareil et d’étendue, et découvrir le défaut de son excuse.
Certes, j’aurais bien de la peine à croire 109qu’une femme (c’est particulièrement en son sexe que je blâme l’insensibilité) pût venir à un tel mépris de l’honneur. Quoi ! ne sait-elle pas qu’elle est obligée non seulement d’avoir la vertu mais encore la réputation, et que ce n’est pas assez à la femme de César d’être chaste, mais qu’il faut de plus qu’elle ne soit pas soupçonnée ? Lorsque la calomnie respecte une personne, il y a bien de l’apparence que sa vie n’a point de tache ; au contraire, la liberté de la picoter peut au moins faire une légitime défiance de sa pudeur. Il n’arrive que trop souvent que le mépris de la renommée sert de prétexte au vice, et qu’on fait semblant de ne se pas soucier des langues pour pécher plus librement : c’est un dangereux artifice qui, sous une fausse montre de courage, cache la plus infâme des lâchetés.
Je sais bien qu’il y a trop de personnes qui feignent d’être extrêmement sensibles au point d’honneur afin qu’on les estime ce qu’elles paraissent ; mais il est très vrai qu’il s’en trouve plus sans comparaison qui pèchent sous couleur de mépriser les discours du monde, parce que le nombre des fins est beaucoup plus petit que celui des impudents. Et puis, qui ne voit que ces deux sortes de dissimulations regardent bien diversement le dessein de la débauche, puisque la première apporte de la contrainte à la liberté, et que la seconde ajoute de nouvelles effronteries à son impudence ? Un homme qui veut paraître bon doit en avoir l’extérieur : ainsi son hypocrisie empêche au moins le scandale ; mais celui qui feint de mépriser le blâme use d’un déguisement bien plus préjudiciable à l’innocence, parce 110qu’il tâche de lui donner la mine de son contraire.
Supposons néanmoins que ces gens qui se piquent d’esprit fort n’aient pas de si noires intentions, et que tout leur dessein, par cette générosité présumée, ne prétende que de les dégager de l’insupportable joug d’une populace stupide : je maintiens qu’une honnête dame apportera un soin raisonnable à se parer d’une mauvaise langue ; car, encore qu’elle n’ignore pas qu’on puisse guérir sa plaie, elle sait qu’elle laisse toujours une honteuse cicatrice. Il ne faut pas donner cet avantage à la calomnie, que de faire naître des doutes sur notre probité : souvent elle ne prétend autre chose, pourquoi ne nous efforcerions-nous pas de lui ôter ce contentement ? Ce fameux Medius, qui faisait leçon de médisance dans la cour d’Alexandre, donnait, comme j’ai dit, cette instruction à ses disciples, de parler sans retenue, sur ce qu’il était impossible qu’elle n’eût au moins cet effet. Le monde n’est pas plus indisposé à faire le bien qu’à le croire ; mais pour le mal, il s’estime heureux quand il le pratique, et innocent lorsqu’il le regarde dans ses voisins : peut-être reçoit-il encore volontiers la détraction, parce qu’elle le soulage par la compagnie des méchants qu’elle lui donne.
Qu’importe qu’on m’estime vicieux si je suis homme de bien ? Un mélancolique ne m’ôte pas la santé pour dire que je suis malade.
Qu’importe ? Il importe à la paix de votre esprit, à l’édification de vos frères et à la gloire de Dieu. Pourriez-vous vivre content dans le monde si l’on vous y regardait 111comme une peste publique ? Si l’on vous prenait pour un basilic qui tue de sa vue et de son haleine, ne chercheriez-vous pas quelque coin dans les forêts pour vous cacher ? Ne faisons pas tant les morts à nous-mêmes : tandis que nous sommes ici-bas, notre plus douce vie est dans l’esprit des hommes ; la croyance de la calomnie nous y tue, le soupçon nous y rend malades.
Philostrate appelle la bonne réputation un chariot éclatant : certes, il est difficile de rouler avec plaisir sans son secours et son aide. Il devait, pour achever sa pensée, lui donner des ailes, puisque ce carrosse revêtu de lumière n’est pas seulement pour nous traîner dans la boue et pour nous garantir de la pluie : c’est lui qui nous fait rouler par l’univers, qui nous porte aux extrémités de la terre, qui nous introduit dans les sentiments de la postérité, et qui nous fait autant du cours des autres siècles que du nôtre. C’est lui qui nous donne entrée dans le cabinet des princes, qui nous met dans leur cœur, et qui, pour une simple approbation que nous demandons de nos services, nous fait triompher de leur pouvoir.
Je sais bien que ce n’est pas la seule chose que Dieu veut que nous cherchions quand il nous commande le soin de notre réputation, et qu’il nous avertit par le sage que la renommée vaut mieux que l’or et les pierreries. Néanmoins, quand il n’y aurait que cela, sa bonté s’intéresse si amoureusement dans nos petites fortunes, et lui donne une si douce passion pour ce qui nous touche, qu’il ne manquerait pas de nous faire ce commandement, afin de nous obliger 112autant par sa loi que par notre intérêt à chercher notre bonheur. Il serait impossible de vivre dans la société et dans le commerce sans une confiance parfaite en notre vertu et en la candeur de notre conduite : on ne se fie pas à un artisan d’un chapeau ni d’une botte s’il n’est en estime ; comment nous assurerions-nous les uns des autres en des choses qui regardent notre vie, si l’on avait quelque doute de notre probité ? C’est cette présomption de bonne vie qui nous rend capables de converser parmi les hommes : c’est son défaut qui nous oblige à vivre comme des loups-garous, à l’écart dans la retraite.
J’ai dit qu’il importait à notre prochain que nous fussions en bonne estime : ce sentiment ne me peut être contesté, si l’Apôtre nous avertit sagement de notre devoir, et s’il ne se trompe point de nous dire en tant d’endroits que nous nous sommes mutuellement obligés du bon exemple. Or il est certain que nous nous en acquittons parfaitement lorsque l’on ne voit rien dans notre vie qui nous soit un sujet de reproche. Tout au contraire, nous offensons la charité quand nous souffrons que la médisance nous décrie, parce que nous donnons sujet de scandale. Nous ne causons pas ce seul dommage à notre frère : car s’il est vertueux, nous lui donnons sujet de vaine gloire par la comparaison qu’il peut faire de notre vie et de la sienne ; s’il est méchant, nous le rendons plus libre à pécher par l’assurance d’avoir de la compagnie. Sans doute saint Augustin pesait ces raisons quand il prononçait que celui qui néglige le soin de sa réputation 113est cruel contre le salut de son prochain.
Comment voulez-vous qu’il prise la vertu, s’il voit que vous, de qui peut-être il doit respecter les sentiments, méprisez la gloire qui en est la plus innocente production ? N’y a-t-il pas sujet de craindre que l’impression que vous souffrez qu’on lui donne de votre vie ne règle la sienne, et même qu’il ne s’estime louable de ressembler à une personne dont il admire la prudence ? Ne me croyez pas trop sévère si je dis que par cette lâche connivence vous lui servez de démon, puisque vous lui creusez des précipices et que vous lui dressez des pierres d’achoppement. Ah ! je vous conjure, ne supposez pas que tout le monde soit assez subtil pour pénétrer dans votre dissimulation, et pour voir dans le mépris que vous faites des langues le zèle parfait que vous avez de la vertu : il n’y a que trop de simples qui se persuaderont que vous n’aimez pas la mère si vous haïssez la fille. Je veux pourtant que personne ne puisse douter de votre intérieur, et que chacun estime que vous déguisez votre mérite pour l’assurer : cela ne vous dispense pas du soin que vous devez à votre renommée.
J’avoue ce mot qui dit que nous devons notre réputation à notre prochain, mais je ne saurais croire que Dieu se contente de notre conscience. Y a-t-il apparence que cette Majesté tînt pour indifférent d’avoir des enfants de mauvaise estime, lui qui ne voulait pas qu’on lui présentât la moindre victime avec une tache ? Il ne se soucierait pas de voir ceux qui le servent dans l’obscurité, lui qui ne souffrait pas le plus 114petit meuble dans son temple qui ne fût de fin or ! N’y a-t-il point même de danger que les ennemis ne jugent de la sainteté par les vices qu’on leur montre dans les chrétiens ? N’est-ce pas donner occasion de blasphémer, comme dit saint Jacques ? Pourquoi nous assurerait-il en tant d’endroits de son Écriture que nos bonnes œuvres doivent éclater aux yeux des hommes ? Pourquoi nous dirait-il que nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ ? Pourquoi mettrait-il la marque de notre adoption dans le bon jugement que l’on fera de notre innocence ?
Tout cela ne témoigne pas que Dieu se contente du dedans de notre cœur, et que le dehors ne le touche en aucune façon. On juge du père par les enfants, du maître par les disciples, comme de l’arbre par le fruit, et du ressort par la montre. Cela étant ainsi, peut-on négliger les sentiments des hommes sans hasarder la gloire de Dieu ? Je suis l’odeur de Jésus-Christ : serais-je bien si stupide que de le vouloir faire sentir mal ? Il ne tient qu’à moi qu’il ne parfume tout le monde, et je négligerais de lui donner ce contentement ? Je saurai que je dérobe autant de louanges à mon Dieu que je souffre qu’on ôte d’éclat à ma vertu, et je ménagerai si mal ses intérêts sur des considérations ridicules ? On me doit juger ou fils légitime ou bâtard par la probité qui paraît en ma vie, et je permettrai qu’on cache son mérite ? C’est avoir soin de l’Évangile que d’avoir soin de sa réputation, et je serais assez sot pour croire qu’il y eût de la générosité dans un mépris qui retombe sur 115cette loi que nous devons défendre au péril de notre vie ?
Voilà, si je juge bien, ce qui a obligé tant de saints à faire des apologies : ce que leur modestie n’eût pas souffert si la médisance n’eût rien hasardé que leur propre gloire. Et partant, qu’on ne me dise point que notre honneur est à nous, et qu’il ne m’est pas moins libre d’en disposer que de mon argent et de mes autres richesses. Quand nous aurons séparé l’intérêt de Dieu et de notre prochain du nôtre, à la bonne heure, soyons prodigues ; mais si nous perdons notre frère dans la ruine de notre estime, si nous hasardons la gloire de Dieu par cette négligence, nous devons plutôt craindre d’être des voleurs du bien d’autrui, que d’espérer de passer pour esprits forts dans l’estime des hommes.
Douzième discours Contre on dira
on dira
116On
est un petit mot et un grand tyran (dit le proverbe d’Italie). Il n’y a pas moyen de lui ôter une syllabe sans l’ôter du monde ; mais il serait difficile de lui donner assez de civilité pour être médiocrement raisonnable. Cette pensée me fait souvenir d’une de mes imaginations d’autrefois, qui s’est évanouie avec mon enfance : oyant qu’on
avait tué quelqu’un, qu’on
ne croyait pas en Dieu, qu’on
faisait tout le mal possible, et qu’on
parlait indiscrètement de tout le monde, je concevais dans mon petit esprit que cet on
était sans doute le Grand Turc ou quelque monstre plus farouche que les tigres ; je n’avais pas encore la raison de comprendre que cet on
sur qui tombaient tant de malédictions, c’était cet on
de qui la réputation est si étendue et le pouvoir si limité.
Cette lumière ne m’est venue qu’avec l’âge, et il fallut que mon expérience crût pour connaître cette vérité : qu’on
n’est qu’une langue qui n’a point de force, pourvu que nous ayons du courage. Et, à parler franchement, il y a cette notable 117différence entre les autres persécuteurs du genre humain et celui-ci, que ceux-là nous causent de la douleur malgré nous, et qu’on
ne saurait même nous toucher si nous ne voulons. Ainsi nous ne sommes jamais ses martyrs si nous ne sommes ses complices, et sa haine n’a point d’effet si nous n’avons de la tendresse.
Supposons qu’on
déchire notre renommée : ou nous le savons, ou nous ne le savons pas ; si nous l’ignorons, il y a bien de l’apparence qu’on
ne nous incommode pas beaucoup ; si nous le savons, il est en notre pouvoir de le mépriser. C’est ce que le généreux cynique reprochait à un sot qui le raillait : Tu te moques de moi, mais je ne suis pas moqué.
Quand on
parlerait jusqu’à la fin du monde, il ne vous changera jamais : vous aurez toujours votre vertu si vous avez le jugement de vous taire. À votre avis, les roses perdent-elles leur vermillon et les lis leur blancheur pour paraître jaunes aux yeux d’un ictérique ? Quoique les nuages cachent le soleil, il possède toute sa lumière : je veux que la bonne vie n’ait point d’éclat, il ne tiendra qu’à vous qu’elle n’ait du mérite. Ce n’est pas votre malheur si les hommes ne vous connaissent pas : leur esprit est en ténèbres à votre égard, de même que l’air souffre par l’absence des astres, et non pas le ciel. Un homme sage se doit aussi peu soucier qu’on
l’estime méchant que malade, pourvu qu’il ait l’innocence et la santé.
Après qu’il a usé d’un soin raisonnable pour conserver sa réputation, il doit avoir plus de pitié du détracteur que d’appréhension de sa 118malice. Ce fut cette considération de l’impuissance des langues qui donna sujet à un bon Écossais de dire, comme quelqu’un l’eût assuré qu’on se moquait de lui : Et moi, je me moque de
Tous ceux qui auront autant de raison que lui ne feront jamais plus de cas d’un si faible ennemi que le médisant.on
.
Mais tant s’en faut qu’il faille toujours le traiter de mépris : souvent nous avons obligation de lui rendre des actions de grâces, puisqu’il nous fait des faveurs que nous ne devons pas attendre de nos plus intimes. Hiéron, reproché par un de ses envieux d’avoir l’haleine de bouc, se plaignit à sa femme de ce qu’elle ne l’en avait pas averti : je sais que cette vertueuse dame fit une réponse qui publiait hautement sa chasteté ; mais je sais aussi que Plutarque fait cette sage réflexion, que pour l’ordinaire ceux qui nous baisent tous les jours ne nous avertissent pas de nos défauts, et qu’il faut que cette utile connaissance nous vienne de nos ennemis. Pour cette même raison, le même auteur nomme la détraction la lance de Télèphe, qui guérit une vieille plaie au lieu d’en faire une nouvelle.
J’ai déjà touché cette raison en un autre discours, ce qui m’oblige d’en marquer une troisième, que je prends de l’inutilité de toutes nos diligences à fuir la calomnie. Ce n’est pas assez de se garder de ses ennemis et des vicieux, puisque Palamède décrie son compagnon de guerre, et qu’Aristide, le plus équitable de la Grèce, accuse Thémistocle : nous avons autant de juges que de témoins de notre vie, d’autant 119que les bons reprennent par zèle, et les méchants par haine ou par envie. Il faut même ajouter que cette vicieuse inclination de médisance ne s’arrête ni au sexe ni à la qualité, mais qu’elle s’étend à toutes sortes de personnes et se coule dans tous les âges. Les hommes et les femmes médisent ; depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse, rien n’est exempt de ce blâme : bien davantage, il en est beaucoup de qui l’on peut assurer ce que l’épigramme dit de Valla : Sa langue se tait, ses dents mordent la terre.
Faites donc tout ce qu’il vous plaira, il est presque impossible que vos amis ou ceux qui ne le sont pas vous épargnent : la calomnie n’a point de bras pour nuire, mais elle a cent bouches pour crier. Et puis, que feriez-vous pour vous couvrir de la détraction ? Vivez paisible dans le repos de votre maison, on
dira que vous êtes paresseux ; jetez-vous dans l’action, vous trouverez toujours quelque médisant. Les bonnes et les mauvaises œuvres ont un sort égal auprès de certaines personnes : si vous faites bien, on
vous passe pour hypocrite ; si vous ne fuyez le mal, vous êtes un impie. En un mot, il y aura (quoi que vous fassiez) un biais dans votre vie qui donnera sujet à un jaloux de parler à votre désavantage.
Puisqu’on
est ridicule dans ses reproches, je ne veux pas être trop sérieux dans sa censure. Un villageois allait un jour de marché sur son âne : on
s’en offensa, disant qu’il devait marcher à pied et monter son fils qui le suivait, parce que l’enfant était trop délicat et lui assez robuste pour ce travail. On
a raison : 120il descend et met ce petit garçon sur sa monture, suivant après pas à pas. On
crie à un autre coin de rue que ce vieillard n’est pas sage d’épargner ce jeune homme et de se donner tant de peine. Que fera ce bonhomme ? Il saute devant et prend son fils en croupe : l’âne trouve des amis qui lui font faveur ; on
blâme ce paysan de cruauté. Il met pied à terre et charge sa bête sur ses épaules : on
le condamne de folie.
Mon cher lecteur, si c’était assez de bien faire pour éviter le babil des langues, et que le seul vice fût exposé à leur venin, je vous exhorterais au bien afin de mériter leurs louanges ; mais puisqu’elles n’ont pas plus de justice pour l’innocent que de faveur pour le coupable, je serais d’avis que, sans regarder cet on
ni faire cas de son caprice, vous continuassiez constamment le chemin des vertus. Ce n’est pas une bonne marque du mérite d’une action quand on
lui donne des éloges ; son blâme ne doit pas aussi faire croire que rien de sa beauté lui manque. On
a fait des panégyriques à l’impiété et à la peste, et des satires contre la religion et la santé. Je ne m’étonne pas qu’on
ait blâmé Lacydès, roi des Argiens, pour marcher un peu mollement, et le grand Pompée de ce qu’il se grattait la tête du bout d’un doigt : ces actions sont indifférentes, et peuvent soutenir une bonne ou mauvaise intention. Mais qu’on
accuse Démétrius le Platonicien de ce qu’il boit de l’eau et qu’il ne s’habille pas en femme, c’est accuser un homme de n’être pas vicieux et de ne vouloir pas changer de sexe.
Ces trois raisons 121prises de l’impuissance du détracteur à nuire, de son indiscrétion à parler, et du profit que nous pouvons tirer par hasard de sa malice, sont assez puissantes pour nous obliger au mépris de ce grand tyran, qui est aussi petit que son nom, si nous le voulons. Je laisse tout ce que je pourrais ajouter à ce sujet, de crainte de tomber en quelques redites et de causer de l’ennui à ceux auxquels je tâche seulement de profiter. Et puis, quel plus grand motif saurais-je donner au mépris de la médisance, que de faire voir dans un fameux exemple, bien qu’elle n’ait jamais dessein de nous obliger, que c’est ordinairement elle qui nous couronne ? L’innocente qui suit me promet que personne n’en lira l’histoire, qui ne soit de cet avis.
Toutefois, avant que d’en commencer le récit, je veux finir ce discours par une réponse à la demande que beaucoup de personnes m’ont faite, et qui peut servir d’instruction à plusieurs : n’est-ce pas un excellent remède à la calomnie d’une mauvaise langue, de décrier celui qui en est auteur ? Pourquoi ne serait-il pas permis d’user de représailles en cette nature de biens, aussi bien que dans les autres ? Une personne n’a plus de quoi se faire croire quand nous lui avons ôté, par un véritable reproche, ce qui lui donnait du crédit à notre préjudice. Domitius ayant raillé Crassus de ce qu’il avait pleuré la mort d’une lamproie, se tut lorsque Crassus lui répondit qu’il n’était donc pas si courageux que lui, qui avait enterré trois femmes sans jeter une larme : un seul mot, s’il est bon, en arrête souvent un 122grand nombre de mauvais.
Je ne veux pas examiner la justice de cette conduite : ce m’est assez d’en montrer le succès ; peut-être que personne ne la jugera raisonnable quand je l’aurai fait voir dangereuse. Il n’arrive que fort rarement que la pointe d’une parole émousse celles de toutes les autres ; au contraire, il n’est que trop vrai que la résistance que nous opposons à un ennemi lui donne courage : la colère vient au secours de la haine, et pour une parole que nous disons en faveur de notre innocence, elle en vomit une infinité à sa ruine. De sorte que ce n’est pas vaincre, mais aigrir un vieil ennemi, et même en faire de nouveaux, que de combattre de cette manière.
Et bien que ce malheur ne fût pas à craindre, que peut penser le monde de voir deux personnes de condition disputer d’injures, et se quereller à qui sera le plus éloquent à médire ? Quand quelqu’un reprend à un autre l’argent qu’il lui avait pris, il répare le dommage qu’on lui avait procuré ; mais au fait de la détraction, il arrive pour l’ordinaire que ce que l’on ôte à un autre n’ajoute rien à nos biens. Ce qui résulte d’un si honteux commerce, c’est que celui qui tâche de se laver en noircit un autre, que d’un More on en fait deux, et que pour un criminel et un malheureux, il y a peut-être deux coupables. D’où il suit par nécessité, puisqu’il n’y a point de danger de se taire, qu’il est plus à propos de mépriser on
que de s’en défendre, et de faire une bonne confession que cent apologies.