R. de Ceriziers  : Les trois états de l’innocence (1640)

Tome I : Jeanne d’Arc ou l’innocence affligée

Jeanne d’Arc
ou l’innocence affligée

[Le lecteur trouvera dans cette édition un sommaire détaillé de cette vie de Jeanne d’Arc, qui peut tenir lieu de résumé.]

137Je dois à la France l’histoire de cette glorieuse fille, à qui la France doit son salut. Il est vrai que l’acquit de cette obligation ne lui peut être considérable, puisque ma dette ne lui saurait être incommode. Ce n’est pas mon sentiment que je puisse rendre de grands services au public ; néanmoins, me pouvant acquitter sans peine, je le veux faire sans délai.

Dès mon enfance j’ai aimé celle qui m’a empêché d’être Anglais. Mon inclination s’est accrue avec mon âge, et ma volonté s’est arrêtée dans le dessein de publier ses 138louanges, par la répugnance qu’on a de les croire véritables. Cette éloquente plume, qui depuis quelques années nous a donné l’idée d’une belle cour, n’a pu faire passer Jeanne d’Arc, avec sa dame, en celle d’Angleterre13. Peut-être que cette nation craint encore la Pucelle d’Orléans, et qu’elle aime mieux posséder cette excellente pièce avec ce défaut, que d’y voir les reproches de la violence de ses ancêtres.

Tous ceux qui ont parlé de Jeanne d’Arc nous l’ont représentée comme une Amazone, sans toucher le dessein que le Ciel a de nous montrer en sa personne l’exemple parfait d’une innocence affligée. De moi, je ne saurais considérer cette brave guerrière, que mon esprit ne se donne tout à l’admiration de son mérite, et ma langue aux louanges de sa valeur. Si est-ce que ses victoires ne me ravissent pas à l’égal de ses pertes, et que son courage ne me plaît point tant dans les actions de la guerre, que sa résolution dans la souffrance d’une injuste calomnie. Celui qui se surmonte dans les ressentiments que la rage de ce monstre produit, n’a pas moins de force que celui qui dompterait 139des tigres et des panthères. La victoire de son esprit est plus difficile que celle des nations ; d’autant que l’homme n’a point de plus rebelle, ni de plus opiniâtre ennemi que soi-même. On a vu des personnes obéir à l’impatience, qui avaient commandé des armées ; la langue les a plus cruellement blessés que l’épée, et souvent ces âmes robustes, à qui cent maladies n’ont pas fait jeter un soupir, se sont fondues en larmes pour un mot qui choquait leur vertu.

Innocente et généreuse fille, puisque le Ciel ordonne que vos sanglots et vos plaintes fassent la meilleure partie de votre âge, et que vous ne viviez dans l’honneur que pour mourir dans l’opprobre, je veux prendre le même plaisir que lui dans l’admiration de votre patience, et préparer mon âme aux persécutions de l’envie, par l’exemple de votre vertu. Si je vous regarde au milieu des troupes ennemies, je vois un tourbillon qui renverse et un foudre qui abat ce qui s’oppose à la violence ; mais si je vous considère parmi vos tyrans, je vois un grand et solide rocher que l’orage ne bat que pour montrer et affermir son repos. Vous méritez 140nos ravissements et nos extases, dans l’une et l’autre fortune ; si est-ce pourtant que je veux faire servir tout l’éclat de votre gloire aux ombrages de votre vie, et relever votre estime par la mauvaise opinion qu’on en a conçue.

Jeanne d’Arc naquit l’an mil quatre cents et douze selon la plus probable créance. Le lieu de sa naissance fut Dom-Remy, hameau de la paroisse de Greaux sur la Meuze, où elle reçut le saint baptême. Son père se nommait Jacques d’Arc, et sa mère Isabelle Romée. Quoique leur fortune ne fût pas grande ni leur condition relevée, l’honneur et la crainte de Dieu étaient dans leur petite famille. Isabelle prenait un grand soin de la nourriture de ses pauvres enfants, tâchant de les laisser gens de bien, puisqu’elle ne les pouvait laisser riches. Cette bonne mère avait principalement l’œil sur sa fille, et parce que la faiblesse du sexe demandait plus d’appui d’elle, et parce que l’inclination des mères est davantage aux filles qu’elle n’est aux garçons.

Dès ses plus tendres années la vertu prit possession de ce petit cœur, en sorte que les vices de l’enfance ne salirent 141point la pureté de sa vie. Si je voulais dire laquelle des vertus avait engagé ses affections, il faudrait les nommer toutes ; et au lieu de faire une remarque particulière de son choix, dresser un catalogue de toutes les perfections que la piété peut ajouter à la nature. Toutefois, la petite Jeanne ne se laissa pas tellement aller à toutes sortes de mouvements qu’elle n’eût ses propres vertus : la modestie et la dévotion faisaient sa principale étude et le sujet ordinaire de ses petits exercices.

Les âmes ont pour le moins une aussi grande diversité d’obligations que les visages de traits, soit qu’elles se laissent aller au vice, soit qu’elles suivent les doux charmes de l’innocence. La miséricorde appartient tellement au roi de la patience14, que si ce n’est une partie de lui-même, c’est quelque chose étroitement unie à sa personne : aussi assure-t-il qu’une seule naissance leur était commune, et que la tendresse et lui étaient jumeaux. Ce grand évêque15, qui fait couler la santé des provinces et des nations entières de son sépulcre, n’apprit pas plutôt à vivre qu’il sut jeûner ; on 142doit dire le même de tous les autres saints. Et à n’en point mentir, il semble que la Providence de Dieu, voulant mettre l’ordre du monde visible dans celui que nous ne voyons pas, devait partager les diverses inclinations des créatures aux parties dont ce monde nouveau est composé. Et comme nous connaissons des êtres sensibles qui, par leur poids, se rangent au-dessous de ceux qui s’élèvent par leur propre légèreté, de même, dans ce monde spirituel, le poids de l’humilité doit chercher le centre, et l’amour se porter au-dessus, afin de faire, par la diversité de leurs inclinations, un assemblage aussi parfait dans la grâce que celui que nous admirons dans la nature.

Suivant la vérité de cette maxime générale, il semble que la modestie fût la particulière vertu de notre innocente fille. L’enfance a de petits dérèglements qui ne sont pas contraires à la vertu ; toutefois, ils empêchent sa beauté, et font qu’un enfant n’est pas un sujet de perfection, tandis qu’il est capable de ces libertés moins coupables. Jeanne était si composée dès ses plus tendres années, 143qu’il eût été facile de la prendre pour une vieille, pourvu qu’on ne vît pas son visage. Quelque mauvais exemple que ses compagnes lui donnassent, jamais elle ne perdit rien de la modestie ; au contraire, la honte qu’elle avait de leurs fautes les corrigeait assez souvent. Quand elle fut un peu plus grande, si quelqu’un disait une mauvaise parole en sa présence, elle n’était pas plutôt sur sa langue que le déplaisir de l’avoir prononcée était dans son cœur. Cette liberté de reprendre avait de différents effets, selon les différentes humeurs de ceux qui étaient les sujets de sa censure. Quelques-uns se corrigèrent, d’autres s’irritèrent : aux uns, le blâme qu’elle donnait à ces libertés de langue et d’esprit servait d’une salutaire médecine, aux autres c’était un violent poison.

Je ne sais si les bienfaits sont moins puissants à mériter notre gratitude, que les injures pour nous porter au ressentiment de la vengeance. Quoi qu’il en soit, Jeanne fut plus haïe qu’elle ne fut aimée ; mais seulement de celles qui ne pouvaient ni imiter ni souffrir la retenue. À voir comme les autres filles du village fuyaient sa 144compagnie et se taisaient en sa présence, on eût cru que c’était quelque bête farouche qui les charmait. Il ne faut pas, néanmoins, estimer que l’humeur de cette petite vierge tînt du sauvage : il n’y avait rien d’insupportable dans sa conversation, pourvu que celle des autres fût honnête. Au contraire, c’était celle qui mettait la joie parmi les bergères, et qui trouvait les innocentes inventions de passer le temps. Quand la vertu n’était point offensée, elle n’offensait jamais personne. Le père et la mère prenaient un singulier contentement à ces bonnes inclinations. Ah ! s’ils eussent prévu les maux que la haine lui devait susciter, à peine eussent-ils approuvé sa vertu.

Comme elle eut atteint l’âge de dix ans, on commença de l’occuper dans le ménage. Son emploi ordinaire était de conduire un troupeau de brebis ; ce qui ne lui pouvait être désagréable, puisqu’il était conforme à son humeur. Il faut avouer que Jeanne ne nourrissait pas tant les bêtes que son âme, dans les campagnes qu’elle fréquentait. C’était-là qu’elle laissait égarer son esprit, pour le perdre dans Dieu. Toutes les fleurs des prairies 145lui servaient à composer les douceurs de sa dévotion ; le plus petit brin d’herbe portait son cœur à l’admiration des grandeurs de son Créateur. Tantôt cette innocente fille se retirait à l’ombre d’un buisson, et laissant aller ses yeux au Ciel remerciait la bonté de Celui qui le parait de tant de beautés. Une autre fois, considérant la fuite des fontaines, elle mêlait ses soupirs au murmure de ses flots, et s’écriait amoureusement : Hélas ! mon Dieu, Pourquoi ne suis-je en un mouvement continuel pour vous chercher sans cesse, comme cette eau cherche son repos ? Rien n’est capable de retenir sa fuite, jusqu’à ce qu’elle soit dans le sein de la mer : les cailloux ne l’arrêtent point sans qu’elle s’en plaigne. Pour s’y rendre plus tôt, elle se précipite des rochers, elle s’enfle par-dessus les digues, elle se glisse sur les épines et rompt toutes sortes d’obstacles pour y arriver. Hé ! mon Dieu, d’où vient que si peu de chose m’empêche d’aller à vous ? Faut-il que des liens si faibles que mes affections m’attachent à la terre, contre toutes les inclinations qui m’en doivent retirer ? À ces mots, ses yeux versaient tant de larmes qu’on les pouvait prendre pour la source d’une autre146fontaine, si toutefois elle ne les eût quelquefois essuyés pour les élever au Ciel, d’où lui venaient tant de belles pensées.

La science de s’entretenir avec Dieu est extrêmement douce puisqu’elle est facile. Elle nous devrait être familière : celui qui en a l’usage, n’est jamais seul dans la solitude ; quoiqu’il n’y pratique que des chênes et de l’ombre, il y a toujours bonne compagnie. Tous les objets qui se présentent à notre vue, peuvent donner des instructions à nos esprits ; en frappant nos yeux, ils nous touchent le cœur. Les plus grossiers sont capables de profiter de ces enseignements, dont toute la nature est remplie ; et les plus lourds peuvent aller à Dieu par les créatures qui sont des échelons disposés par sa Providence pour nous porter à sa grandeur. En cette science, nos maîtres sont nos valets, parce que tout ce qui nous instruit nous sert, n’ayant l’être qu’en considération du service et de l’hommage qu’ils nous doivent. Les âmes saintes ont plus tiré de dévotion des fleurs, que les abeilles de miel ; les étoiles n’ont pas tant jeté de lumières dans le grand monde, que de connaissances147dans l’esprit du petit. Voire même la moindre des créatures peut servir de sujet à des volumes entiers, et serait capable de nous faire connaître Dieu, si nous la connaissions bien.

Il est vrai que Jeanne ne devait pas être plus savante que ses compagnes, si elle eût étudié avec autant de négligence les leçons qui lui étaient communes avec elles ; mais étant presque en une application continuelle, je ne m’étonne pas de ce qu’elle avait les connaissances du grand saint Antoine, puisqu’elle le lisait soigneusement dans son livre16. Auprès de Dom-Remy, on voit l’ermitage de Notre-Dame de Beaumont : ce lieu est si écarté du monde, que ses inquiétudes ne sauraient troubler ceux qui s’y retirent pour y prier. Notre innocente bergère visitait souvent la chapelle de sa bonne maîtresse, et lorsque les fleurs étaient de saison, elle ne manquait pas de lui faire une couronne les fêtes et les dimanches. La douceur de l’entretien qu’elle y trouva rendit ses visites si ordinaires, que ce n’était pas tant le terme de son pèlerinage que le lieu de sa demeure.

Il y avait dans ce désert un vénérable vieillard, dont la sainte vie tenait toute la 148contrée en l’admiration de sa vertu. Ce bon ermite reconnut d’abord la petite Jeanne parce qu’il était souvent allé au village demander l’aumône, et qu’il l’avait toujours reçue de sa main, lorsqu’il se présentait à la porte de son père. Toutefois, sans troubler ses dévotions, il voulut reconnaître, par une plus longue expérience, si elles seraient aussi constantes qu’elles paraissaient naïves. Qui pourrait exprimer les transports de ce saint homme, lorsqu’il considérait les grands mystères que Dieu faisait dans ce petit cœur ? Ce n’était pas sans épancher des larmes de joie qu’il la voyait prosternée devant les autels de sa chapelle, avec toute l’application de ces sublimes esprits dont elle imitait la pureté. Mille fois il bénit Dieu de ce qu’il tirait ainsi des perles du fumier, et de ce qu’il formait l’or dans la boue des moins considérables fortunes. Parfois, il se perdait dans l’admiration de sa Providence, et adorait sa conduite de laisser les sages du monde et les grands maîtres des sciences, pour traiter familièrement avec une villageoise.

Mon Dieu, disait ce bon vieillard, que vos conseils ont d’admirables ressorts, et que 149vos pensées sont bien autres que celles des hommes : leur vanité ne s’arrête qu’à l’éclat et à l’extérieur, ce qui ne brille pas ne mérite rien. Tout leur est un objet de mépris, s’il n’est un sujet de leur ambition ; la simplicité, dont vous faites cas, c’est ce que leur plus équitable sentiment condamne ; la bassesse, que vous cherchez, c’est la seule chose qu’ils fuient ; la rencontre d’un pauvre leur est de mauvais augure, et ses entretiens un insupportable martyre. Les hommes ont le sourcil trop haut, pour entrer dans les cabanes des paysans : à peine reconnaissent-ils pour hommes, ceux qui méritent bien souvent d’être leurs maîtres. Et toutefois, vous, qui êtes le Dieu de majesté et de grandeur, ne dédaignez pas la bassesse du village : vous y avez des favoris, aussi bien que dans les palais et les Louvres. Vos grâces sont pour tous ceux qui les demandent ; et parce que vous aimez la simplicité, votre douceur se rend plus familière aux ignorants qu’à ceux qui présument beaucoup de leur savoir. Combien y a-t-il de grands hommes qui s’amusent à disputer de la nature des vertus, pendant que cette pauvre bergère en pratique les actions ? Combien même voit-on de religieux qui ne vous connaissent pas si bien que cette petite fille ? C’est à ma confusion, 150mais à votre gloire, à qui je veux consacrer tous les ressentiments de la mienne, que je confesse l’inutilité de l’étude que j’ai faite pour vous connaître. Il y a presque un siècle que mon esprit combat ma chair, pour la rendre souple aux volontés du vôtre ; et néanmoins, mon Seigneur, je me vois contraint d’avouer qu’un vieillard ne vous sert pas avec tant de perfection qu’un enfant. Son bonheur ne me cause point de jalousie, mais ma misère me donne du déplaisir ; je ne suis pas envieux de sa vertu, je suis seulement marri de mes défauts ; le service qu’elle vous rend ne me fait pas haïr sa fidélité, mais ma propre langueur m’oblige de plaindre mes circonstances.

Le bon ermite entrait dans ces sentiments autant de fois qu’il voyait notre bergère ; il n’avait pourtant encore vu cette perle que par sa nacre, et ce diamant que dans sa crasse. L’intérieur était caché à toute autre qu’à celui qui le perfectionnait. Enfin, après avoir assez souvent admiré les ingénieuses dévotions de cette innocente, il voulut tirer quelque autre fruit de ses prières que l’admiration : l’ayant donc rencontrée, sans témoigner aucun dessein dans son abord, il l’entretint avec tant de douceur qu’il lui laissa le désir de le revoir ; 151ce qu’elle fit autant de fois qu’elle se pouvait dérober de ses compagnes.

Dieu, qui se voulait servir de ce religieux, éclairait son esprit de toutes les lumières qu’il se voulait communiquer à Jeanne. Tantôt il parlait de l’oraison, et lui déclarait les moyens de s’y entretenir ; maintenant il suggérait quelqu’une de ces innocentes cruautés, dont les âmes saintes se persécutent. Mais ce qui lui profita davantage que tout le reste, ce fut l’usage de ce divin sacrement, où les pures goûtent les délices des bienheureux, et boivent un vin qui n’engendre que des vierges. Ce fut à l’âge de dix ans qu’elle s’approcha de cet auguste mystère. Les avantages qu’elle en tira sont presque aussi incompréhensibles que leur divine cause ; seulement, on peut croire que la coutume réglée, de recevoir son Créateur tous les huit jours, est un témoignage évident des douceurs que son cher époux lui communiquait. Cet entretien familier et secret dura quelques années.

Si Jeanne s’adonnait aux exercices de piété, elle ne laissait pas ceux de sa charge ; jamais on ne vit une fille plus roide, ni plus infatigable au travail. Le ménage de sa 152mère n’avait pas besoin d’autres soins que des siens ; toute la famille se pouvait reposer sur les bras, et sur la Providence de cette jeune bergère. C’est ce qui lui gagnait les affections de son père et de sa mère ; et ce qui, d’autre part, lui accueillait une certaine aversion des domestiques, parce que son humeur douce et sérieuse ne se pouvait accorder à leur malice. Elle ne quitta point cette pratique, parce qu’elle leur était importune ; mais elle la continua, parce qu’elle était bonne. Ce serait un malheur inévitable à la vertu de rencontrer de l’opposition, si ce n’était presque sa nature ; il faut par nécessité qu’elle soit contredite pour être assurée, et qu’elle ait des ennemis pour avoir du mérite.

Cette persécution domestique n’était pas la seule source d’où lui venaient ses déplaisirs. Elle n’allait jamais aux champs que pour y trouver des persécutions ; aussitôt que ses compagnes la voyaient, tout leur entretien se rompait ; d’autant qu’elles n’osaient espérer pour complice celle qui avait toujours été leur juge. De sorte que pour l’ordinaire elle n’avait point d’autre compagnie que ses brebis. Douce Providence du Ciel ! que 153vos artifices sont ingénieux. Dieu savait si bien ménager le loisir de sa petite bergère, qu’il ne lui permettait pas d’en perdre un seul moment. C’était à l’ombre des buissons qu’il lui découvrait des lumières, que les sages du monde ne trouvent pas dans les plus hautes et les plus subtiles spéculations. Oh ! qui pourrait comprendre les grands mystères qui se passèrent dans son âme. Celle qui les recevait ne les pénétrait pas elle-même ; au contraire, elle s’adonnait quelquefois tellement à l’extase, que ce n’était pas de merveille que les autres bergères la crussent hors de son sens.

Tout auprès du pâquis où elle conduisait pour l’ordinaire son troupeau, il y avait un taillis qu’on appelait le Bois-Chenu ; et au milieu du bois, un chêne nommé l’Arbre-Fée. C’était en ce lieu qu’elle semblait avoir donné assignations à toutes les belles pensées qui peuvent agréablement occuper et entretenir un esprit. Souvent, elle s’y amusait jusqu’à ce que les ténèbres lui fissent voir les lumières du Ciel, ou ces petites étoiles animées que la Providence de Dieu sème sur la terre, afin de rendre les laboureurs mêmes, capables154d’une divine astrologie. Le dessein de cette innocente fille était de prendre le silence la nuit, pour mieux entendre la voix de Dieu. Néanmoins, elle se couvrait toujours du prétexte de quelque nécessité pour ne point découvrir ses mystères. Pendant le jour, un de ses plus agréables divertissements était de se tenir sur le bord de la fontaine des Dames. On lui avait peut-être donné ce nom parce que ses eaux semblaient plutôt des perles fondues, ou des astres distillés, qu’une liqueur ordinaire. Je ne sais ce que les belles âmes trouvent sur le bord des fontaines et dans l’épaisseur des forêts ; je n’ignore pas pourtant que rien ne donne de si doux mouvements à leur cœur, que le désir de jouir de leur recueil. Innocente bergère ! l’ingénieuse fuite qui vous retire si souvent de la compagnie de vos semblables est une évidente preuve que votre âme avait cette belle passion.

Mais hélas ! le sujet d’où vous tirez à cette heure la meilleure partie de vos contentements servira un jour de couleur à la malice de ceux qui, ne pouvant vaincre votre courage, accuseront votre vertu. Jeanne, comme j’ai dit, avait coutume de s’écarter 155dans le bois pour s’y entretenir plus librement avec Dieu. Lorsque la saison des fleurs lui présentait le moyen de faire quelque présent à Notre-Dame de Beaumont, elle ne manquait pas, tous les jours, de lui faire une couronne des plus beaux bouquets qui parent les prairies. C’est un meurtre bien innocent que de tuer des fleurs, particulièrement si l’on leur donne une fin honorable, et si l’on leur ôte la vie, pour les faire flétrir sur la tête des saints. Toutefois, mon lecteur, je vous puis assurer que c’est de ces fleurs que l’envie tirera le poison dont elle tâchera d’étouffer cette simple Pucelle. Remarquez, s’il vous plaît, la nature de cette bergère et l’innocence de ses actions, et vous avez sujet de reconnaître la rage de la calomnie, qui ne peut même pardonner à la plus belle vertu.

À même que Jeanne croissait en mérite, l’âge lui formait un corps qui n’était pas seulement robuste, mais qui était encore agréable. Elle n’avait rien de ces poupées de cour, qui ne sont grandes que de leurs patins, ni belles que de leur plâtre. Toutes ses grâces étaient naturelles ; son port était haut, sa taille droite, son 156teint vif, son front avait plus de majesté que de douceur, ses joues et sa bouche plus de vigueur que de mignardise. En un mot, on eût dit que la nature l’avait mise au monde pour en faire une reine des Amazones. Néanmoins, parmi les éclairs de son visage, il sortait des attraits de ses yeux qui lui gagnaient les inclinations de beaucoup de jeunes hommes. Aussitôt qu’elle fut regardée, elle fut poursuivie de beaucoup de recherches.

De tous ceux qui eurent de l’amour pour elle, il n’y en eut point de plus ardent qu’un jeune homme du même village, qui lui témoigna souvent sa passion. L’innocence de ce bon garçon et l’assiduité des services qu’il rendait à notre sainte fille semblaient mériter quelque correspondance en ses affections. Toutefois, comme elle avait consacré son cœur à Dieu, elle n’avait garde de le dégager pour les créatures. Au contraire, les courtoisies et la civilité de ce jeune homme commencèrent de lui être importunes aussitôt qu’elles commencèrent de lui témoigner de l’amour. Il y a certaines froideurs bienséantes aux filles, lorsqu’on les recherche de mariage. Elles sont pourtant coupables lorsqu’on les 157fait servir à l’artifice, et qu’on reconnaît qu’elles ne sont froides qu’avec dessein d’enflammer davantage le cœur de leurs esclaves. Notre innocente fille n’était pas capable de ces finesses ; aussi ne dissimula-t-elle point à celui qui la recherchait qu’il ne devait point prétendre de la posséder, puisque sa condition de vierge lui faisait goûter des délices qu’elle savait bien ne se trouver pas dans le mariage. La franchise de ce refus et les larmes qu’elle répandit ne purent éteindre l’honnête flamme, que tant de perfections avaient allumée dans son cœur.

Le jeune garçon témoignant plus de prudence que de désespoir dans les poursuites, s’adressa aux parents, et les fit sonder par des amis communs.

Enfin, ses recherches furent si opiniâtres que notre généreuse fille, ne pouvant s’en défaire, fut contrainte de se retirer de la maison de son père. Ô Dieu, qui pourrait exprimer avec combien de déplaisir et de sanglots elle quitta un lieu où elle n’avait point ordinairement d’autre conversation, que celle des anges et des saints qui la visitaient. Combien de soupirs envoya-t-elle à cette chère solitude, où elle laissait son cœur ; combien de 158larmes fit-elle couler dans la fontaine des Dames, la dernière fois qu’elle la vit ? Il est vrai que la connaissance qu’elle avait, que les anges n’étaient pas habitants de son village, lui fit espérer la même faveur à Neufchâtel où elle se retira chez la Rousse, sa parente.

Le discours de cette bergère ne supposait pas beaucoup d’ignorance dans son esprit, puisqu’elle jugeait que l’amour est une maladie à peu près comme la peste, de laquelle il se faut éloigner pour se garantir. Mais il est aussi véritable que cette passion s’aigrit quelquefois contre ses remèdes, et que ce qui devrait l’éteindre l’allume davantage. Ceci arriva au jeune homme dont nous parlons. D’autant que la séparation de ce qu’il aimait avec tant d’ardeur le fit opiniâtrer à la recherche de ces liens que la seule mort peut rompre. Le voilà donc à Toul, où il somme Jeanne d’accomplir les promesses de mariage qu’il assurait lui avoir été données. L’official ouït les accusations et les défenses des parties ; mais il ne put condamner notre bergère sur de si mauvaises raisons, que celles d’un amant.

À peine ce procès fut vidé que Jeanne159prit dessein de retourner à Dom-Remy sur l’assurance d’y trouver un repos, n’y trouvant plus d’importun. Il faudrait avoir été charmé des délices du désert, pour comprendre avec quelle inclination notre sainte fille s’y rendit. Les fleuves n’ont pas les mouvements plus naturels à leur source, ni le feu des élans plus amoureux de sa région, que cette bonne fille en avait pour sa chère solitude. À voir avec combien de soin elle s’y retirait, on pouvait penser que la fontaine des Dames était la source de ses joies, et que dans le silence des bois, elle entendait cette harmonie du Ciel, que les troubles des villes nous empêchent d’ouïr. Ce fut dans le recueil qu’elle recommença les pratiques avec les saints, dont la conversation lui avait été plus familière.

Ceux qui l’honoraient le plus souvent de leurs visites étaient saint Charlemagne, saint Louis, saint Michel, tutélaire de la France, sainte Marguerite et sainte Catherine. Mais ce qui est plus admirable, c’est que le Ciel semblait prendre plaisir de l’instruire de tout ce qui se passait dans l’Europe. Les anges, qui sont les messagers de Dieu, lui apportaient des nouvelles de tous côtés, 160et lui faisaient voir (comme saint Benoît l’avait vu) tout l’univers dans un rayon.

Mon lecteur, ne comprenez-vous pas la bonté de notre grand maître par ses caresses ? Se peut-il faire que vous n’ayez point d’amour pour un monarque qui a de si douces complaisances pour ses créatures ? Hélas ! les grands de la terre traitent en esclaves ceux que la fortune leur a rendus sujets ; que si leur humeur est plus modeste, une œillade un peu moins impérieuse tient lieu d’une riche récompense. Et toutefois cette haute majesté, au regard de qui les plus grands princes ne sont que de petits vers, s’abaisse jusqu’à traiter privément avec une pauvre fille de village ! À n’en point mentir, notre cœur sera insensible, s’il ne se laisse toucher à ses charmes, et notre présomption brutale, si elle ne se corrige sur cet exemple.

Pour savoir le sujet dont le Ciel daignait entretenir notre bergère, il ne faut pas ignorer l’état auquel la France se trouvait alors. S’il y a du détour à vouloir toucher ses affaires, il ne sera pas plus ennuyeux que ces allées confuses qui égarent les passants dans les labyrinthes, que pour les perdre parmi des fleurs. Je veux 161bien que nous regardions un peu notre histoire, afin d’apprendre l’entretien de Jeanne d’Arc, et de connaître de quel précipice Dieu nous a retirés.

La fin du quatorzième siècle et le commencement du quinzième furent tellement brouillés, que la France n’a jamais vu de plus mauvais temps. Charles VI allant en Bretagne pour châtier le duc et venger la querelle d’Olivier de Clisson, son connétable, rencontra des accidents sur son chemin, qui furent les premiers symptômes de notre malheur. Comme il était dans la forêt du Mans, un grand homme sauvage parut si promptement, qu’on eût plutôt cru qu’il était né de la terre que sorti d’entre deux arbres, lequel, prenant la bride de son cheval, lui dit : Retourne-toi, tu es trahi. Après quoi il s’évanouit avec tant de vitesse que personne ne s’en aperçut. Ces paroles, se mêlant au soupçon qu’il avait de quelque perfidie, lui donnèrent d’étranges pensées ; le peu de bruit que faisait toute une armée donnait un assez funeste présage de quelque triste événement. Au sortir de la forêt, tout le monde se mit à l’écart, afin de ne point incommoder Sa Majesté de la poussière qu’un si grand nombre162de chevaux élevait dans la plaine. Deux pages, qui portaient ses armes, étaient demeurés auprès du roi : celui qui tenait sa lance, abattu de la fatigue et de la chaleur, la laissa choir sur la tête de celui qui soutenait son heaume. Ce peu de bruit excita un grand trouble dans l’esprit du roi, que les illusions de la vision avaient déjà assez altéré. Son imagination étant donc surprise, il tira son épée, et criant : Donnez sur ces traîtres, il frappa tous ceux qui se présentaient à lui, jusqu’à ce que l’impuissance de se tenir à cheval et de manier ces armes les lui fit rendre. Depuis cet accident, tout ce que l’industrie de la médecine put faire, ce fut de lui donner quelques bons intervalles. Néanmoins, les soins que Guillaume Harsely apportait à la guérison de ce puissant monarque réglèrent les accès de cette frénésie, en sorte qu’il semblait avoir recouvré son bon sens, si une autre disgrâce ne les eût point renouvelés.

Il arriva un an après, en cette sorte. Un écuyer ayant dressé le dessein d’un ballet de six sauvages, pour accroître la réjouissance des noces d’un gentilhomme de la maison du roi avec une des 163filles de la reine, Sa Majesté voulut être de la partie. On lui représenta le danger du feu, à cause du nombre des flambeaux qu’il y aurait dans la salle. Charles, qui ne croyait pas devoir craindre tous les accidents qui peuvent arriver, persista dans sa résolution, commandant à ses huissiers de tenir toutes les lumières auprès de la muraille. Une grande foule de noblesse accourut à ce ballet, entre autres, le duc d’Orléans. S’étant avancé avec six de ses pages qui portaient des flambeaux, il s’oublia du commandement du roi ; d’ailleurs, chacun était si attentif à regarder les danseurs, qu’il n’en fut point averti. Personne ne savait que Charles fût du ballet, quand il entra, traînant les cinq autres après soi. Leur vêtement était de toile poissée couverte de fin lin en forme de poil, si proprement ajusté qu’on le prenait plutôt pour une peau que pour un habit. Le duc d’Orléans, curieux de reconnaître quelqu’un de cette bande, prit un flambeau dont une étincelle se prit à un de ces sauvages et ensuite à tous les autres, sans épargner Sa Majesté. Ce fut un triste spectacle de voir ces seigneurs brûler comme des flambeaux, et donner un éclat qui 164fut funeste à toute la cour. Yvain de Foix, sans se soucier de son propre malheur, criait à pleine tête, qu’on sauvât le roi : ce qui fut cause de son salut ; d’autant que la duchesse de Berry, vers laquelle il s’était avancé, le couvrit de sa longue robe. À ces flammes meurtrières qui étouffèrent Charles de Poitiers ; Gensay, Yvain de Foix et le comte de Jouy ne vécurent plus que deux jours. Le jeune Nantouillet se sauva dans une cuve pleine d’eau qui par un heureux hasard était là auprès. Ce funeste accident jeta tant d’effroi dans toute l’assemblée, que la reine en tomba en pâmoison : mais son plus dangereux effet fut de rejeter Charles dans les premières faiblesses de sa maladie. Tous les historiens ne sont pas d’accord que cet accident ait été cause de sa rechute, et même l’un d’eux veut que ce soit une hérésie de le croire, parce que ce n’est pas lui qui l’a dit. Je me persuade, néanmoins, qu’il est assez équitable pour permettre que nous ayons d’autres sentiments que les siens, particulièrement lorsqu’il n’a que des conjectures, en quoi chacun s’estime bon maître.

Apprenez, petits monarques de la terre qui vous estimez capables de donner165des lois à toute la nature, apprenez de ces infortunes, de quoi Dieu se sert, pour confondre votre puissance. Remarquez, s’il vous plaît, quelque indépendance qui relève vos couronnes, que vous avez un souverain qui les peut abaisser. Il n’est pas nécessaire qu’il allume ses enfers pour châtier votre orgueil : une étincelle de ce feu, qui n’est que la peinture de l’Éternel, vous peut mettre à la raison si vous sortez de votre devoir. Reconnaissez que tout votre soleil n’est qu’un faible rayon que le moindre malheur peut éteindre. Ce grand roi dont la France faisait ses délices ; ce bon père que le peuple appelait son bien-aimé ; ce sage prince que les nations choisissaient pour arbitre de leurs différends ; ce généreux monarque que les étrangers considéraient comme le vengeur des crimes publics, n’est plus qu’un pitoyable sujet de larmes, le jouet de ses sujets, et un triste fantôme qu’ils emploient pour exciter de la crainte dans l’esprit de ceux dont ils veulent opprimer la liberté.

L’infirmité du roi l’ayant rendu incapable du gouvernement, elle mit tous les princes de la cour en jalousie : le duc 166d’Orléans, frère de Sa Majesté, croyait que la naissance lui donnait droit à la régence. Philippe dit le Hardi, duc de Bourgogne, s’y opposa toujours jusqu’à la mort, prenant pour prétexte de son ambition les ombrages qu’on avait, que la maladie de Charles ne vînt de Valentine, duchesse d’Orléans, que l’on soupçonnait déjà de la mort de l’aîné de France. Son fils ayant donné une pomme à ce jeune prince, tandis qu’il jouait avec lui, donnait couleur à cette imposture. Mais à vrai dire, c’était des mauvaises raisons qu’il prenait au lieu des bonnes : il fallait au moins un prétexte, le droit manquant à la cause. Toute la magie dont cette grande princesse se servait, c’était une grâce naturelle et une parfaite complaisance à toutes les humeurs, qui la lui rendaient agréable.

Je craindrais de mériter le nom de cruel, si je m’arrêtais à considérer le sang que la division de ces deux parties répandit dans notre France. C’est assez que nous sachions que Paris n’était qu’un grand amphithéâtre où ces maisons royales exerçaient leur rage tour à tour. Le désordre passa si avant qu’elles rendaient même les bienheureux partisans de leurs passions, 167les faisant entrer dans leurs ligues. C’était un lamentable spectacle de voir que les autels portaient les marques de leur haine, et que les saints étaient tantôt Armagnacs, et quelque temps après Bourguignons. L’extravagance de ces actions pourrait être estimée plus ridicule que criminelle, si leur fureur se fût arrêtée à l’écharpe blanche et à la croix de Bourgogne ; mais étant passée jusqu’à verser le sang et les larmes de toute la France, son excès est aussi bien sans excuse que sans raison. Philippe le Hardi étant mort, Jean, son fils, demeura héritier de son ambition et de ses haines.

Ce nouveau duc abusa avec tant d’empire de l’esprit de Charles, qu’il se promit, pendant cette confusion, l’impunité du plus lâche crime qui puisse tomber en la pensée d’une âme illustre. La puissance de son adversaire faisait quelque obstacle à Jean ; pour s’en délivrer, il le fit attendre et massacrer un soir, comme il allait de chez la reine à l’hôtel de Saint-Paul, sur un mandement supposé qu’on lui apportait de la part de son frère. Après un si étrange assassinat, il ne faut pas parler du meurtre que les Bourguignons firent d’un connétable 168et de tous ceux qui tenaient son parti. Ne disons pas que la licence du peuple en vint jusqu’à coiffer son souverain du bonnet blanc, qui était la marque de leur rébellion. Oublions les pertes que la France fit dans les plaines d’Azincour. De la même source est sortie la mort du duc de Bourgogne sur le pont de Montereau, où il reçut la récompense de ce qui s’était fait à Paris par son ordre. Adorable Providence qui avez toujours veillé d’un soin particulier sur cette monarchie, à quoi étiez-vous occupée pour lors ? Le pitoyable état de ces belles provinces où Dieu même avait planté, avec les Lys, la créance de sa divinité, ne vous touchait-il point du ressentiment de ses malheurs ?

Pendant ces désordres, Henry V, roi d’Angleterre, qui s’était laissé vaincre aux yeux de Catherine de France, après la victoire d’Azincour, ne manqua pas de pratiquer l’affection de Philippe, qui a trop fait de maux à sa patrie pour porter la qualité de Bon. Il le fit avec tant de succès, qu’il se vit en peu de jours gendre du roi et régent de son royaume ; au préjudice du comte de Touraine, Charles, dauphin, qui fut condamné à l’exil pour 169la mort de Jean de Bourgogne, tué en sa présence et, comme l’on supposait, par son commandement. On le déclara par cet arrêt déchu de tous ses droits sur la France, et incapable d’en posséder le sceptre. Ce n’était pas en cette mauvaise saison qu’il eût été utile de produire les lois saliques, quoiqu’il eût été juste ; aussi, Charles se contenta d’en appeler à Dieu et à son épée. Mais la justice ne pouvant faire tomber le poids de la balance si elle n’a le glaive dans la main pour aider la bonne cause, le dauphin, qui s’était déclaré régent de son héritage, trouva bientôt qu’il n’avait presque rien à gouverner.

L’histoire dit que les ennemis l’appelaient par raillerie roi de Bourges, quoiqu’il n’y eût pas assez de crédit pour avoir une paire de bottes sans argent. Ce trait n’a pas été écrit de beaucoup d’auteurs, si est-ce qu’il y en a qui n’ont pas oublié qu’un cordonnier (l’ayant déjà chaussé d’un pied et Charles lui ayant dit, si Dieu lui faisait la grâce de rentrer dans son bien, qu’il le contenterait), lui retira sa botte sans vouloir hasarder un peu de cuir sur la fortune d’un royaume. Ce jeune prince tomba en ces extrémités après la 170mort de Charles VI. Isabeau de Bavière s’étant tout à fait dépouillée des sentiments de mère en son endroit, n’avait de l’amour et des caresses que pour son gendre, qui s’était déjà fait couronner roi de France. La plupart des princes et des seigneurs de la cour appuyaient sa tyrannie, parce qu’ils ne s’en pouvaient délivrer. Les plus sages, même, rendaient des soumissions à Henry, qui tenaient plus de la bassesse que de la fidélité. Tous les peuples tournaient les yeux sur ce nouveau soleil, et en adoraient les lumières.

Les Anglais triomphaient de la France, tenant tout sous l’oppression de leur puissance, excepté le cœur du dauphin qui, dans un abandon si général, ne perdit jamais l’espérance de rentrer dans la possession d’un héritage dont le Ciel lui avait confirmé les droits depuis tant de siècles. Tout le domaine de ce pauvre prince était dans son courage, et dans les bras de cinq ou six héros que la Providence du Ciel lui avait suscités pour empêcher la chute de sa couronne. Parmi ceux qui se rendirent plus considérables, et par l’assiduité de leurs services, et par les heureux succès de leurs entreprises, 171l’histoire marquera toujours Jean comte de Dunois, fils naturel du duc d’Orléans ; la Hire et Poton de Saintrailles, dont la gloire ne périra jamais que dans la ruine de la nature.

L’an mil quatre cents vingt-deux est remarquable par la mort de Charles VI, de Henry V, et par le couronnement de deux princes, Charles VII à Poitiers, et Henry VI à Paris. Ce fut en ce temps-là qu’on vit deux soleils en France, parce qu’on y vit deux rois. Néanmoins, tout l’avantage semblait être du côté où la justice n’était pas, et Charles, comme j’ai dit, était plutôt maire de Bourges que roi de France, en effet.

Ce n’a pas été mon dessein de faire une histoire générale, mais de toucher seulement quelques parties, d’où chacun peut reconnaître de quelle matière étaient faites les illusions de Jeanne d’Arc. Il faut toujours se souvenir des bienfaits du Ciel, et partant, il est bon de jeter les yeux sur les abîmes et les gouffres d’où sa bonté nous a retirés. Cette horrible vue nous peut porter dans le sein de celui qui nous a donné la main, et réveiller notre esprit à la juste reconnaissance d’un devoir que la longueur du temps aurait peut-être172effacé. Ce n’est pas un des moindres effets de la sagesse de Celui qui nous gouverne de mettre des accidents dans notre vie, dont l’amertume nous fait mieux goûter la douceur de ses miséricordes.

Pendant que la cruauté ravageait cet empire, son protecteur prenait plaisir d’entretenir, au coin d’une haie, une pauvre bergère de ce qui se passait de plus important dans le monde, et du secours qu’il nous préparait. Depuis l’âge de treize ans, les saints lui avaient fait la faveur de la visiter. Néanmoins, Dieu lui témoigna plus de familiarité dans la dix-septième année de son âge ; car il lui fit voir, à l’ombre d’un buisson, ce qui se passait devant Orléans, où le comte de Salisbery tenait le siège. Un jour que la Pucelle Jeanne était seule dans le Bois Chenu, elle ouït une voix qui lui commanda d’aller trouver le roi, et de lui dire, de la part de Dieu, que les misères de son royaume finiraient bientôt. Elle lui déclara, de plus, tout ce qu’elle avait à faire pendant trois ans de vie qui lui restaient. Si jamais personne fut étonnée, ce fut cette innocente fille, ne pouvant comprendre comment 173le Ciel se voulait servir d’elle, dans des occasions où le courage d’un généreux guerrier était autant nécessaire que la crainte naturelle de son sexe y semblait inutile. Il fallut pourtant obéir, et faire céder toutes les petites raisons de la prudence humaine à la volonté de Dieu. Voilà donc notre bergère de retour à la maison de son père, afin de ne rien entreprendre sans sa permission. Cette conduite est une bonne remarque que l’esprit des ténèbres n’avait rien opéré dans cette résolution, puisqu’elle ne tâchait pas de la cacher.

Un matin que notre sainte fille avait pris dessein de déclarer ce mouvement à son père, lui-même, la prévenant, lui dit : Jeanne, je ne veux plus que vous quittiez la maison, demeurez-y pour faire le ménage et ce qui vous sera commandé. La mère, qui remarquait du chagrin dans le visage de son mari et du trouble dans son discours, lui demanda les causes de la défense. Mamie, repartit le bon paysan, j’ai eu un songe cette nuit, qui me fait craindre quelque désastre. Il me semblait que je voyais une troupe de soldats qui emmenaient notre fille ; ensuite, un cheval blanc s’est présenté à mon esprit et Jeanne 174dessus, au milieu d’un grand nombre de personnes qui tâchaient de la tuer. Mais ce qui m’a le plus affligé, c’est qu’elle tombait enfin dans un feu où elle finissait sa déplorable vie.

La pauvre Isabelle fut tellement surprise de ce récit, qu’on pouvait croire qu’elle avait plutôt vu son malheur qu’elle n’en avait ouï le présage. Depuis cette heure, elle veillait avec superstition sur les déportements de sa fille, ne lui permettant pas de faire un pas hors de la maison si elle n’était en sa compagnie. Ce qui augmentait ses craintes, c’est que cette innocente vierge ne parlait jamais d’autre chose aux domestiques que du siège d’Orléans, donnant à connaître, à la façon dont elle en discourait, que son inclination était toute aux armées. Rien ne se passait devant cette ville que Jeanne ne sût et ne dît à tout le monde. Chacun en jugeait selon les divers sentiments qu’on avait de son vice ou de sa vertu. Mais quel moyen d’obéir à Dieu et aux hommes, quand leurs volontés ne se trouvent pas conformes ? Jeanne n’avait garde de parler à ses parents du voyage qu’elle devait faire vers Sa Majesté ; et 175sans doute, si elle en eût ouvert la bouche, on eût pensé avoir assez de raison de croire qu’elle n’en eût point eu du tout, et qu’une humeur noire, plutôt qu’une vertu parfaite, lui donnait toutes ses visions. Voilà donc notre pauvre bergère agitée de beaucoup de diverses pensées ; d’un côté elle ne peut douter de la volonté de Dieu ; d’autre part elle craint de se mettre sur le chemin toute seule, et de perdre la chasteté en tâchant de conserver l’obéissance. Son pays, pour être des frontières de la France, était ordinairement couvert de gens d’armes qui venaient de toutes parts pour faire ou apprendre la guerre, dans ces belles provinces qui en ont toujours été le glorieux théâtre.

La pureté est un trésor que les sages filles craignent de perdre. Tandis qu’elles ont envie de se garder, toutes les occasions qui les exposent au danger ont des écueils qui les menacent de ruine. Sans doute, si le commandement du Ciel n’eût été fort exprès, et la confiance que Jeanne avait en son secours parfaite, l’amour de la pudicité l’eût emporté sur le désir de l’obéissance, parce que l’obligation d’obéir 176la semblait jeter dans le hasard de n’être plus chaste. Il se présenta une occasion qui lui offrait le moyen de faire la volonté de Dieu, et d’assurer le précieux trésor qu’elle ne voulait pas perdre.

Son oncle et sa tante devaient aller à Vaucouleur, où elle avait ordre de s’adresser à Baudricourt, qui en était pour lors gouverneur. Cette compagnie lui donna le courage de sortir de la maison de son père, et de les suivre en cette ville où elle ne fut pas plutôt, qu’elle se présenta au château pour parler à Baudricourt. La condition et l’équipage de simple bergère lui firent trouver quelques difficultés auprès des serviteurs de ce capitaine, qui ne se persuadaient pas qu’une fille de village eût de grandes affaires avec un seigneur de la qualité de leur maître. Toutefois l’instance qu’elle faisait de le voir les obligea de lui en faire rapport, et de lui dire qu’il y avait une jeune fille qui désirait de lui parler. Ce seigneur, qui était Français (c’est-à-dire naturellement porté à la courtoisie), descendit aussitôt en la basse-cour où Jeanne l’attendait. À son abord, elle fit une humble révérence à ce gentilhomme, et comme il attendait qu’elle commençât 177le discours, la bergère lui dit qu’elle désirait lui parler en secret. S’étant donc un peu éloigné de la suite, notre innocente vierge, soupirant avec beaucoup de tendresse, lui parla de cette sorte :

Monsieur, vous ne pouvez ignorer le pitoyable état de ce royaume, que notre Dieu a tant aimé : vous savez que Charles, notre bon prince, ne vit pas un seul moment hors des occasions et des craintes de la mort. Enfin, les larmes de ses fidèles sujets sont allées jusqu’au Ciel, et les saints protecteurs de sa couronne ont interposé leur crédit auprès de Celui qui peut détourner les malheurs qui l’oppriment. Les mauvais temps sont passés, ses joies et ses prospérités sont sur le point de leur retour. Cette Providence, que tout le monde doit adorer, a permis que notre salut fût presque désespéré afin de nous sauver avec plus de miracle. La France a reconnu par beaucoup d’exemples que ses forces sont invincibles, pourvu que le Ciel entre en sa ligue. Ses rois et ses peuples ont porté leurs armes victorieuses partout où le soleil envoie ses rayons, chacun est persuadé sur cette croyance. Mais hélas ! au lieu de nous tenir sujets à cette puissance, d’où nous venaient nos forces, nous avons offensé notre support et 178contraint, par nos révoltes, Celui qui nous appuyait de faire paraître nos faiblesses en retirant son secours. Nous avons expérimenté que les faveurs de notre Dieu étaient les astres de notre bonheur et les causes de nos prospérités. Depuis quelques années, nous ne reconnaissons que ceux qui nous sont inférieurs en toutes choses. La pauvre France ne peut plus douter de la parfaite dépendance qu’elle a des grâces du Ciel. Ses soupirs et ses larmes ont touché le cœur de Dieu ; le dessein de la secourir est pris, et par des voies qui feront autant paraître sa puissance que sa bonté. Peut-être, monsieur, que vous aurez de la peine de les concevoir. Néanmoins le succès fera voir la vérité des promesses que j’ai à vous faire. Dieu se veut servir de moi pour chasser les Anglais de France, et partant, je vous conjure de me faire conduire au plus tôt vers Sa Majesté.

Si jamais homme fut étonné, ce fut ce gouverneur. Le discours de Jeanne empêchait qu’il ne jugeât son dessein extravagant, et le peu d’apparence qu’il y avait dans ce dessein lui faisait douter de la vérité du discours. Il lui fit mille demandes, à quoi elle répondit toujours avec autant de sens qu’il en fallait pour se faire179croire. Pour ne point encourir le blâme de s’être laissé tromper à une fille, il manda ses parents, s’informa de l’humeur de cette bergère, et apprit d’eux que jamais elle n’avait rien vu que son village, ou ce peu n’en était pas fort éloigné ; qu’il était vrai que depuis peu elle les entretenait à tous propos des guerres du roi et des Anglais, et même que les discours les avaient obligés de la retenir à la maison, craignant qu’elle ne s’en allât. Le capitaine était sur le point de la renvoyer, jugeant que les propositions n’avaient pas assez d’appui. Ceux qui étaient auprès de lui se moquaient de tout ce qu’elle avait avancé ; il y en eut même qui ne se purent tenir de dire quelques bons mots de cette pauvre fille ; d’autres effrontés conçurent des idées qui offensaient sa chasteté. Mais il arriva, par grand miracle, que tous ceux qui la regardaient avec impureté, qui prenaient de mauvaises pensées en la voyant, furent rendus impuissants et tous glacés pour jamais. Ce secret n’était pas connu du sieur de Baudricourt, c’est pourquoi ce prodige ne le persuadait pas sur la vérité de ce que Jeanne lui avait dit.

Au contraire, toutes 180choses conspirant à la faire croire simple, il était sur le point de la renvoyer à ses moutons, lorsque la sainte fille s’adressa à un vieux gentilhomme de Champagne nommé la Noue Lompont, lui représentant tout ce qu’elle avait déjà déclaré au gouverneur. Ce sage vieillard n’avait pas appris de ses longues expériences à se tromper ; il jugea néanmoins qu’il ne fallait rien négliger en ce qui touche le service du roi ; et en tout cas, que ce n’était pas un miracle hors de la puissance de Dieu de faire quelque chose de bon par l’entremise d’une femme. Jeanne lui avait dit certaines particularités qui faisaient pencher son esprit à recevoir tout ce qu’elle disait pour véritable : là-dessus, il va trouver Baudricourt, et lui découvre ce qu’il avait ouï de la bergère, le disposant à une conférence l’après-dînée pour examiner à loisir le discours de cette fille.

Pour comprendre ce qui résolut entièrement l’esprit du gouverneur, il faut savoir que le comte de Salisbery avait mis le siège devant Orléans. Le mal de la France devait être extrême, puisqu’il assiégeait déjà cette ville qu’on en estime le cœur. Depuis quelques mois on avait rendu181de si beaux combats, qu’on pouvait croire que le Dieu de la guerre y avait envoyé ses plus braves héros ; le comte de Salisbery même y fut tué d’un coup de machine et beaucoup de généreux cavaliers. C’était devant cette belle cité que l’Anglais tenait ses plus gaillardes troupes, lorsque notre innocente bergère traitait avec Baudricourt de son secours. Lompont étant entré dans la chambre de ce gouverneur, il lui présenta Jeanne, qui lui fit les mêmes propositions qu’auparavant, se plaignant, mais avec modestie, de ce qu’il avait eu si mauvaise opinion d’elle que de l’estimer folle ou impudente. Et afin que vous sachiez, ajouta-t-elle, que le seul commandement de Dieu me fait parler, tenez pour assuré que nos troupes ont été défaites, voulant empêcher un convoi qui venait du camp du duc de Bethfort au siège d’Orléans ; dans demain, vous reconnaîtrez si le Ciel me fait la faveur de m’apprendre ce qui se passe dans le monde, ou si j’ai le cerveau blessé. Mais puisque vous avez de la peine à me croire, je me décharge de la commission que Dieu m’a donnée, et vous charge de tous les malheurs qui arriveront182au roi par le défaut de l’assistance que sa bonté veut qu’il tire de mon faible bras. Notre sainte fille dit ceci avec tant de hardiesse, que Baudricourt fut persuadé. Le lendemain, on lui apporta la nouvelle de la déroute des Français à Rouvray, que l’histoire marque sous le nom de la journée des harengs. Le duc de Bethfort, qui avait alors la direction de toutes les affaires de l’Anglais, avait envoyé un convoi de quatre à cinq cents chariots chargés de harengs sous la conduite de Jean Fastolf, pour rafraîchir le camp d’Orléans. Les capitaines français accompagnés de Jean Stuart, connétable d’Écosse, et de ses troupes, crurent qu’il ne leur serait pas difficile de tailler dix-sept ou dix-huit cents hommes. Mais certes leur résistance fut si courageuse, et l’intelligence des nôtres si mauvaise, qu’il y en demeura cinq ou six cents, parmi lesquels on compta jusqu’à six-vingts gentilshommes de marque.

Ce mauvais accident donnait un rude coup aux affaires de Charles, dont la bonne mine était le meilleur de son jeu ; mais enfin, la résolution et le courage qu’il faisait paraître dans la décadence de ses affaires, ne pouvaient pas ôter celui de ses ennemis. 183De jour en jour on lui donnait avis que l’Anglais avançait ses conquêtes sur ce peu qui lui restait. Ceux que l’intérêt retenait à son service, ne voyant point d’apparence d’y travailler, se retiraient, suivant plutôt la fortune d’un injuste vainqueur que le devoir d’un fidèle et malheureux sujet. Ô Dieu, que vos jugements sont admirables et les artifices dont vous usez ingénieux. Cependant que la France semblait pencher à sa dernière ruine, le Ciel préparait les moyens de l’appuyer, et si admirables que sa protection pouvait être connue par la faiblesse et l’impuissance de celle qui la devait relever.

Baudricourt ayant admiré l’assurance de Jeanne, estima qu’il fallait laisser le jugement de ses révélations à de plus grands clercs que lui, mais qu’il ne devait rien hasarder du service du roi, en continuant le mépris qu’il avait fait de cette bergère. Toutes choses se disposèrent à son voyage vers Sa Majesté qui était à Chinon. Les chemins étaient si peu assurés que c’eût été trahir sa pureté que de l’envoyer sans escorte, et dans un habit qui découvrait son sexe. Voilà donc notre 184bergère changée en Amazone et déguisée en homme, qui s’avance à grandes journées vers Chinon, pour y trouver Sa Majesté. Celui qui eut soin de la présenter au roi était gentilhomme de marque et d’une prud’homie qui pouvait ôter le prétexte de soupçonner mal à ceux qui eussent connu sa compagnie. Jeanne eut pourtant toujours un soin particulier d’aller au-devant de tous les ombrages qu’on pouvait prendre de sa pudicité. Pendant son voyage elle se retirait tous les soirs en une chambre séparée, tant afin de s’éloigner des hommes, que pour s’approcher des anges qui la visitaient ordinairement. Pauvre innocente, je loue votre conduite, mais je plains votre malheur : quoi que vous fassiez pour vous garantir de la calomnie, elle tâchera un jour de tourner à votre ruine ce que vous employez pour assurer votre vertu. Vos ennemis devraient vous savoir gré du changement de vos habits, puisque votre déguisement les couvre de la honte d’être battus par une femme. N’attendez pas cette courtoisie ; à leur avis, vous ne quittez la jupe que pour vous dépouiller de la pudeur, et n’empruntez le pourpoint 185que pour pécher avec l’impudence des hommes.

Bertrand de Polongé crut qu’il fallait instruire Charles de son dessein, afin de recevoir l’ordre que Sa Majesté voudrait commander. Il lui dépêcha donc un homme avec lettres, qui portaient le sujet de son voyage, et une déclaration de tout ce qui s’était passé entre Baudricourt et Jeanne d’Arc. Cette nouvelle surprit grandement l’esprit du roi. Néanmoins, Dieu lui donna dès lors quelque sentiment de son bonheur. Polongé reçut aussitôt commandement de venir en cour.

Le roi, qui voulait tenter notre Sibylle en toutes les façons possibles, se vêtit fort modestement le jour qu’elle se devait présenter à lui, ordonnant à l’un de ses gentilshommes de faire le roi en cette occasion, et aux autres de lui rendre tous les honneurs qui lui étaient dus. Mais que peut faire la prudence humaine contre la divine ? Jeanne ne fut pas plutôt dans la chambre de Charles qu’elle le choisit entre tous ses courtisans, et lui fit la révérence avec tout le respect que méritait un si grand monarque, et toute la civilité qu’on eût pu désirer d’une personne élevée186dans les cérémonies de la cour.

Après les premiers compliments, notre bergère découvrit au roi que Dieu lui avait commandé de venir vers Sa Majesté, pour lui demander forces, afin de lever le siège d’Orléans, et principalement pour le conduire à Rheims, où il voulait qu’il fût sacré suivant la coutume de ses prédécesseurs.

Quoique ce discours fût plein de merveilles, le roi se trouva grandement disposé à le croire véritable, se souvenant qu’une autre fille, nommée Marie d’Avignon, lui avait prédit qu’il tirerait de grands secours d’une vierge qui le devait venir trouver. D’autres assurent que les Anglais mêmes avaient quelques mauvais augures de leur malheur, et que leur prophète Merlin leur en avait laissé un avertissement.

Tout cela pouvait affermir l’esprit de Charles, dans la créance de ce que Jeanne lui avait dit. Toutefois, il ne s’y arrêta pas tout à fait, jusqu’à ce que, l’ayant tirée à part avec son confesseur, elle lui découvrit certaines pensées intérieures qu’il n’avait communiquées à personne du monde. Elle lui dit particulièrement qu’il avait demandé à Dieu, en sa dernière 187communion : que s’il défendait son héritage sans droit, qu’il le priât que ce fût sans succès ; mais que si la couronne de France lui appartenait, qu’il le conjurât de lui donner autant de force qu’il avait de justice à la défendre.

Après des preuves si évidentes, Sa Majesté voulut encore faire examiner ses révélations par des docteurs, auxquels elle répondit avec autant de satisfaction que de modestie. La reine de Sicile, qui était une très vertueuse princesse, voulut pareillement reconnaître si cette jeune fille était aussi pure en effet qu’elle témoignait en apparence. L’épreuve qu’on en fit lui coûta bien des larmes, mais elle lui acquit le nom de Pucelle, qui depuis lui demeura.

Tous les esprits étant résolus sur la vérité des révélations de Jeanne, on ne pensa plus qu’à l’exécution de ce qu’elle désirait. Dieu lui avait ordonné de faire lever le siège d’Orléans et de conduire Charles à Rheims ; ce fut par le premier qu’elle commença. Pour s’y disposer, elle demanda une épée qui était derrière l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois, qui s’y trouva enterrée avec les cendres d’un vieux chevalier, comme elle avait prédit. Aussitôt 188qu’on lui eut offert ce qu’elle avait souhaité, il arriva un miracle dont on se doit souvenir. À peine la Pucelle toucha cette épée que la rouille dont elle était chargée tomba d’elle-même, comme si les mains d’une vierge devaient purifier toutes choses. Sa lame avait trois croix gravées : marque de très bon augure puisque la croix est la source de toutes nos victoires, et que nous n’avons point de trophée qui ne soit dressé sur les branches de ce glorieux arbre.

Les historiens ne sont pas d’une même opinion touchant l’étendard sous lequel notre Pucelle voulut combattre. Les uns écrivent que c’était une Vierge à qui un ange présentait un Lys ; les autres assurent que l’image de notre Sauveur crucifié y était représentée, tenant un Lys dans sa main. Cette diversité de sentiments n’est pas considérable, que nous devions concevoir aucun doute de la vérité de cette histoire, vu principalement que les étendards peuvent être peints de deux côtés, et avoir aussi bien deux faces que les médailles.

Le roi ayant résolu avec son conseil d’envoyer Jeanne à Orléans, on la vêtit d’armes toutes blanches, lui donnant pour 189garde un ancien chevalier nommé Dolon, que l’âge et la vertu pouvaient exempter de blâme et de soupçon. C’était un spectacle qui ne pouvait être qu’agréable à toute la cour, de voir une fille de dix-sept à dix-huit ans, montée sur un grand et généreux cheval blanc, armée de toutes pièces, le heaume chargé d’un panache blanc. Mais ce qui donnait plus d’étonnement à toute l’armée, ce fut de la voir manier son cheval et ses armes, avec autant de dextérité qu’eût pu faire un des plus adroits cavaliers de la cour.

Sur le point de partir avec l’amiral de Cullant et le maréchal de Rieux, qui conduisaient le secours, il y eut une jeune tête qui demanda si celle qui menait si bien ce coursier était cette Jeanne de qui l’on parlait tant. Son indiscrétion ne s’arrêta pas là ; au contraire. Comme on l’eut assuré que c’était elle-même, il accompagna son discours de quelques pensées impudiques, et même d’un blasphème contre l’honneur de Dieu. Notre sainte fille qui connaissait les secrets du cœur, se tourna vers ce cadet et lui dit d’un visage sévère : Ha ! malheureux, tu blasphèmes le nom de ton Créateur, et tu es si proche de la mort ! 190Cela dit, elle poussa son cheval, saluant Sa Majesté et toute sa cour, qui fut extrêmement aise de voir que la France était le vrai pays des Amazones. Ceux qui avaient ouï la mauvaise prophétie que Jeanne avait faite au jeune cavalier ne songeaient plus à ce qu’elle lui avait prédit, jusqu’à ce que, passant sur un pont, son cheval le secoua dans la rivière où il périt malheureusement. Mais certes, il est bien à craindre que l’eau qui l’étouffa ne pût laver les impuretés. Hélas ! innocente vierge, tant de témoignages de votre vertu n’empêcheront-ils point les mauvaises langues d’attaquer votre chasteté ? Faudra-t-il que votre conversation avec les hommes leur serve de prétexte pour vous condamner d’un crime que vous avez toujours persécuté ? Faudra-t-il, parce que vous ferez des choses qu’on n’attend pas d’une vierge, qu’on les attribue à une sorcière ?

Chose étrange, mon lecteur, que l’innocente ne se puisse garantir, non seulement de la haine des méchants, mais encore même de l’envie des gens de bien. Avez-vous remarqué, dans toutes les actions de notre Pucelle, quelque chose que les plus honnêtes filles ne puissent imiter ? 191On ne saurait juger de ses pensées que par ses œuvres. Ses paroles n’ont-elles pas été chastes et innocentes ? Est-il parti une seule œillade de ses yeux qui ne portât la pureté dans l’âme de ceux qui la regardaient ? Sa modestie n’a-t-elle pas servi d’exemple aux plus retenues ? Sa démarche a-t-elle rien eu d’insolent, de trop hardi, ou de peu modeste ? Son approbation a-t-elle jamais inspiré la liberté au mal de se produire en sa présence ? A-t-on ouï qu’elle ait jamais donné des louanges au vice, ou qu’elle ait blâmé la vertu ? Et toutefois, mon lecteur, je vous promets que si vous avez tant soit peu de raison, vous aurez tantôt beaucoup de pitié. Ne troublons pas encore le plaisir que nous pouvons tirer du cours de son histoire, par le regret de sa pitoyable fin.

Comme Jeanne d’Arc était assez près d’Orléans, elle envoya un héraut avec une dépêche aux principaux chefs des Anglais, afin de les avertir de sa venue. La lettre s’adressait au comte de Suffolk et à Talbot, un des braves cavaliers de son temps, et dont la France retient encore un proverbe. Je vous en donne les pensées sans m’arrêter aux paroles qui étaient 192bonnes pour son siècle, et qui ne le seraient pas pour le nôtre.

Messieurs, Dieu m’ayant donné la commission de lever le siège d’Orléans, j’ai voulu vous avertir de mon arrivée, afin que l’honnête prière que je vous fais de vous retirer vous garantisse des maux que vous causerait la résistance. Il y a longtemps que la France souffre, et que son bon prince porte le seul titre d’un royaume, dont votre tyrannie s’usurpe injustement l’autorité. Le Ciel est content de nos larmes, et offensé de vos crimes. Si vous êtes sages, laissez l’héritage de mon roi et retournez en votre île assurer celui du vôtre. La résolution est prise dans le conseil de Dieu ; il faut que la France (d’où vous serez bientôt chassés si vous n’aimez mieux en sortir) demeure à son maître, et que l’Angleterre se contente de son sceptre. Je me promets, avec l’assistance de Celui qui m’a donné le commandement de vous attaquer, que vous reconnaîtrez dans peu d’années que je ne vous ai pas écrit, ni pour vous décevoir, ni pour vous intimider. Si l’avis salutaire que je vous donne vous fait éviter les châtiments que je vous prépare, je me tiendrai glorieuse de vous avoir plutôt vaincus par courtoisie que par force.

Jeanne d’Arc.

193Ce petit morceau de papier inspira tant de rage aux Anglais que le héraut courut fortune d’être brûlé. Au moins ne put-il fuir la prison, d’où Jeanne le tira après que le siège fut levé.

Cependant nos troupes s’avançaient au nombre de sept mille hommes vers Orléans, d’où le comte de Dunois sortit pour venir accueillir la Pucelle à un quart de lieue de la ville. Ce grand capitaine avait déjà assez ouï de louanges de notre innocente fille ; néanmoins, il fut bien surpris d’un autre étonnement, quand il la vit armée de toutes pièces, à la tête de deux cents lances avec lesquelles elle s’était fait passage au travers des ennemis. Le comte l’ayant reçue dans sa troupe, et témoigné la joie que sa venue apportait à tous ceux d’Orléans, la Pucelle lui parla toujours jusqu’aux portes ; mais surtout, elle lui dit que Dieu avait pitié de la France, et que les prières des saints Louis et Charlemagne lui impétraient sa délivrance. Après, elle s’informa de l’état de la ville, des forces qui étaient dedans, et d’une infinité d’autres choses qui montraient assez qu’elle avait la science de la guerre. Toutefois, notre Amazone194ne s’amusait pas tant à discourir qu’elle n’eût soin de ses troupes, qui venaient par la rivière de Loire. Jetant les yeux de ce côté-là, elle s’aperçut que les bateaux avaient le vent contraire ; les tournant vers le Ciel, elle le changea. Admirable bonté de Dieu de donner un empire absolu sur les créatures à une pauvre bergère, qui lui sait bien obéir.

La veille de l’Ascension fut le jour de son entrée dans Orléans, où elle devait être le palladium sacré, non seulement de cette florissante ville, mais encore de tout le royaume. À vrai dire, il faudrait une meilleure plume que la mienne, pour représenter avec quels triomphes la Pucelle fut reçue de tous les habitants. Les hommes ne se contentèrent pas de lui aller au-devant : tout le clergé et les femmes même sortirent au-devant d’elle, avec des cris d’allégresse qui témoignaient assez que c’était de son bras qu’on attendait le salut d’Orléans. Toutes les rues étaient tendues de tapisserie ; on n’entendait que le son des trompettes, mêlé avec les cantiques de joie. D’ailleurs les Anglais crevaient de rage, de ce qu’une femme les bravait de la sorte ; il n’est pas croyable 195combien d’injures ils vomirent contre son honneur. Le plus ordinaire nom dont ils la qualifiaient, c’était de l’appeler la garce des Armagnacs, outrage qui perçait vivement le cœur d’une vierge, qui aimait mieux la pureté que la vie. Néanmoins, le ressentiment de cette injure ne lui fit pas perdre sa confiance, ni rien changer de son visage. Il était déjà tard quand la Pucelle arriva aux portes de la ville, ce qui contraignit les habitants d’allumer un grand nombre de flambeaux et de lumières dans les rues. La foule qu’on faisait pour la voir était si importune, qu’un homme mit le feu dans son pennon, qu’elle éteignit sans aucun empressement. Enfin, cette grande procession de peuple qui la suivait, la conduisit jusque chez Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans, où l’on avait préparé son logis.

La révérence de la fête, qu’on célébrait le lendemain, l’empêcha de faire une sortie sur les ennemis ; mais aussitôt que la pointe du jour suivant commença de paraître, notre bergère, qui pour lors conduisait des lions, fit une si vigoureuse sortie sur les Anglais, qu’ils eurent sujet de croire qu’elle était cette fatale Pucelle 196des prophéties de Merlin, dont leur histoire dit tant de merveilles. Le fort de Saint-Loup fut le premier qu’elle attaqua et qu’elle prit, avec tant d’avantage sur eux qu’il en demeura jusqu’à cinq ou six cents de morts sur la place. Cette déroute étonna tellement ceux qui tenaient la bastille de Saint-Jean-le-Blanc, qu’ils l’abandonnèrent pour se retirer dans celle des Augustins, qui était de meilleure défense.

La retraite des Anglais et l’exemple de Jeanne qui faisait des miracles de vaillance ce jour-là animaient puissamment les nôtres à la poursuite. Toutefois, les principaux capitaines jugeant que la place était trop bien munie pour y gagner autre chose que des coups, firent sonner la retraite et commandèrent aux Français de rentrer dans la ville. Les Anglais croyant que la crainte plutôt que la prudence eût donné conseil aux nôtres, sortirent pour les battre en queue ; mais la Hire et la Pucelle les reçurent avec tant de vigueur qu’ils ne marchandèrent pas beaucoup leur retour. Cette résistance se continua si heureusement, que Jeanne gagna la bastille des Augustins, où elle passa au fil de l’épée tous ceux qui n’eurent pas assez de 197diligence pour se sauver de là dans la tour du pont.

Le bon succès de ces assauts donna tant de résolution aux Français qu’ils se résolurent d’en donner un troisième à la tour du pont. Néanmoins, Classidas les arrêta et les tint sans aucun avantage, depuis la pointe du jour jusqu’à huit heures du soir. Tous les capitaines étaient d’avis de se retirer, ce que l’on eût fait si la Pucelle n’eût prié le comte de Dunois de tenir ferme encore un peu, tandis qu’elle s’écarta de sa troupe pour prier environ un demi quart d’heure. Son oraison achevée, elle retourna à l’assaut avec tant de résolution, qu’elle emporta le fort et la vie à tous ceux qui eurent assez de courage pour la hasarder. Classidas, tâchant de se sauver, se perdit dans la rivière.

Le dommage que les Anglais reçurent en ces trois attaques, fut de la perte de sept mille hommes, ce qui ne coûta aux Français que la vie de cent soldats de si peu de nom que l’histoire ne les marque point du tout. Jeanne s’était mêlée si avant dans le dernier combat, qu’elle avait reçu un coup de flèche qui s’enfonça un bon demi-pied entre le cou et l’épaule. Son sang 198coulait à gros bouillons par le défaut des armes, ce qui étonnait tout le monde, excepté la Pucelle, qui disait de fort bonne grâce que c’était un coup de faveur, et qu’il sortait plus de gloire que de sang de la plaie. Je vous laisse à penser si les ennemis demeuraient toujours dans leurs premières railleries, et s’ils appelaient notre Amazone vachère, comme ils avaient fait les jours précédents. Cette bonne fille avait coutume de leur parler dès la Croix-Morin, et de les avertir doucement de se retirer s’ils n’aimaient mieux mourir devant la ville que de retourner en leur pays ; mais cette courtoisie n’était ordinairement suivie que d’injures et de moqueries.

Enfin l’Anglais, ennuyé de ses pertes, fit sortir ses troupes des forts et les mit en ordonnance de bataille, afin de nous inviter au combat. C’était faire plaisir aux Français, que de les mener à la guerre. Néanmoins, la Pucelle ne voulut pas permettre qu’on sortît sur eux, assurant que c’était le désespoir qui leur donnait cette résolution, et que sans doute ils lèveraient bientôt le siège. Son avis fut suivi et sa prophétie accomplie ; car le même jour, 199les Anglais se retirèrent à Baugency et à d’autres places qui tenaient leur parti. Les assiégés jugeant que leurs ennemis n’étaient pas pour retourner à leur logis les brûlèrent, rasant en moins de rien jusqu’à soixante forts qu’ils avaient dressés devant leur ville.

On a été assez curieux pour remarquer, que la Pucelle avait toujours commandé qu’on épargnât les prêtres et les gens d’Église dans la chaleur du combat ; ce qui témoigne assez qu’elle ne servait point d’autre maître que le leur. Les bourgeois d’Orléans ne furent pas ingrats des faveurs du Ciel ; aussitôt qu’ils les eurent reçues, ils en rendirent grâces à leur Auteur, et chantèrent le Te Deum avec tout l’appareil et la solennité d’une bonne fête. Depuis, pour conserver la mémoire d’une délivrance si miraculeuse, ils mirent sur le pont un crucifix qui a d’un côté le roi Charles, et de l’autre Jeanne à genoux, armée de toutes pièces : ce qui me persuade aisément qu’il y avait un crucifix dans l’étendard de cette brave guerrière. Depuis, on ajouta au nom de Pucelle celui d’Orléans, qui lui est toujours demeuré dans l’histoire.

Mon lecteur, avant que de continuer, 200permettez-moi de faire une réflexion qui peut-être vous fera comprendre le peu de sujet que les hommes ont de présumer de leurs forces, et de se défier de l’assistance du Ciel. Les affaires de Charles étaient en telle décadence, qu’il avait inutilement voulu traiter de paix avec le duc de Lancastre. Orléans était en telle extrémité, que rien ne l’empêchait de se rendre au Bourguignon que la jalousie de l’Anglais, qui tout seul prétendait à la gloire de sa réduction. Ne jugez-vous pas que la France se va perdre ? Si vous le croyez ainsi, vous êtes peu instruit de la conduite de ce grand Dieu, qui pour l’ordinaire laisse venir nos maux à des crises que lui seul peut guérir ; afin de nous faire conjecturer, par notre impuissance, la faveur de son secours, et nous contraindre de dire avec David : Seigneur, notre salut est un effet de votre bonté. D’ailleurs qui pourrait se figurer, que des commencements si heureux promissent autre chose à notre innocente vierge, que des victoires et des honneurs ? À présumer de l’avenir par les choses présentes, il n’est point d’accident au monde qui doive ébranler le cœur et la fortune de Jeanne. À moins que d’attaquer201toutes les providences du Ciel, on ne saurait entreprendre contre sa vie, si l’on connaît sa protection. Petite sagesse de la chair, que tes lumières sont faibles, et tes prévoyances courtes. Il me fâche de vous le dire, mon cher lecteur, je ne puis pourtant vous le cacher : notre innocente Pucelle va parmi tant de triomphes à la mort. Dieu même prend plaisir de la tirer de l’ombre et du silence des forêts, pour la jeter dans un feu. Gardez-vous néanmoins de juger témérairement.

Le bruit de cette heureuse victoire alla bientôt au roi, qui en reçut des mouvements de joie qu’on aurait de la peine de décrire, et en rendit des actions de grâces à Dieu qu’il ne serait pas facile d’imiter. Toutes choses invitaient Jeanne de prendre un peu de repos, mais son courage la portait à poursuivre ses beaux commencements. Elle supplia donc Sa Majesté de lui envoyer quelques troupes, pour rafraîchir les siennes. Charles, jugeant avec beaucoup de prudence qu’il ne fallait pas rebuter la bonne fortune, lui dépêcha le connétable et le duc d’Alençon, avec bon nombre de braves guerriers.

Ces troupes ne furent pas plutôt jointes 202aux légions foudroyantes de notre Amazone, qu’on résolut de mettre le siège devant Jargeaux. Les approches s’en firent avec beaucoup de conseil, et la batterie sans relâche. Mais surtout, Jeanne faisait paraître d’autres forces que celles d’une fille, et des lumières qui ne sont pas ordinaires à la prudence humaine. Un jour comme elle s’entretenait avec le duc d’Alençon devant un boulevard, elle lui dit de s’ôter de l’endroit où il était, ce qu’il fit. Un gentilhomme, nommé le sieur de Lude, ne s’y fut presque pas mis qu’il fut emporté d’un coup d’artillerie qu’on tira de la ville. Cet événement fit croire que la Pucelle voyait d’autres choses que celles qui paraissaient aux yeux de tout le monde. On assure même que le duc apprit d’elle ce qui lui devait arriver jusqu’à sa mort. Mais pour retourner à notre discours, Jargeaux fut emporté de vive force ; tous les Anglais passèrent au fil de l’épée ; le comte de Suffolk fut fait prisonnier avec un de ses frères, l’autre ayant été trouvé parmi les morts.

Baugency et Meun ne firent pas beaucoup de résistance, aimant mieux suivre la bonne fortune des Français que le malheur des étrangers.

203Pendant toutes ces pertes de l’Anglais, le duc de Bethfort voulut faire un dernier essai de sa puissance. À cet effet, il assembla une gaillarde armée qui était presque toute composée de capitaines. Aussitôt que les nôtres le surent, ils s’avancèrent dans les plaines de Beausse, où ils prétendaient les combattre. Les fautes passées de nos pères les avaient instruits à ne plus faillir ; c’est pourquoi ils marchaient toujours en ordonnance de bataille. Le connétable conduisait l’avant-garde avec le maréchal de Boussac ; Poton et la Hire, le duc d’Alençon, le comte de Dunois et le maréchal de Rieux menaient la bataille. C’était un spectacle extrêmement agréable de voir la Pucelle voltiger d’escadron en escadron, et d’une façon toute martiale les animer au combat. Si la victoire eût été en sa main, elle n’eût pas été plus assurée ; ou pour mieux dire, si elle eût été cette fatale déesse des combats, elle n’eût pas donné de plus grandes assurances d’un favorable succès. Toutefois les éléments semblaient être contraires aux desseins de la France, et peut-être les eussent-ils troublés si le Ciel n’eût pris son parti. 204Une épaisse nuée avait tellement noirci l’air que quatre-vingts coureurs n’avaient pu découvrir les ennemis qui joignaient presque notre avant-garde. Mais la Providence de Dieu, qui avait déjà donné des victoires aux Français par de semblables prodiges, permit qu’un cerf, que les coureurs avaient levé, se jetât dans les troupes anglaises, et y excitât de si grands cris qu’on en connut aisément l’approche et le mauvais ordre. Ceci arriva près de Patay, où nos ennemis trouvèrent le retour de ce qu’ils nous avaient pressé à la journée des harengs. Le connétable donna si vertement au milieu des Anglais qu’il les rompit en couchant plus de deux mille sur le champ, sans compter les prisonniers dont le nombre ne fut pas petit. Il est véritable que tous les chefs de l’armée française firent des merveilles ; on ne peut néanmoins nier que Jeanne ne signalât autant son courage, que le plus hardi de nos cavaliers. À voir la prudence de sa conduite et la vigueur de ses efforts, on l’eût prise pour cette vierge qui sortit de la tête de Jupiter, autant armée de conseil que de force. Poton fit Talbot son prisonnier en cette rencontre : mais comme il 205avait le cœur noble, il le traita avec tant de civilité et d’honneur que sa disgrâce sembla plutôt une visite qu’une captivité. Après lui avoir fait goûter tout ce que l’humeur française a de plus humain, il le laissa retourner à ses troupes ; faveur que Talbot lui sut bien rendre à quelque temps de là, que le sort de la guerre le fit tomber entre ses mains.

Les affaires des Anglais se trouvaient en un état où cette perte ne leur pouvait être que très sensible. Aussi Monstrelet assure que la nouvelle en étant arrivée à Paris, le conseil d’Angleterre en jeta des chaudes larmes. Mon lecteur, remarquez s’il vous plaît, la Providence de notre bon Dieu. L’orgueil des Français avait ruiné leurs affaires, celui de leurs ennemis les relève ; leurs faiblesses n’avaient servi que pour renverser l’État, la simplicité d’une fille le redresse. Certes, un auteur que sa passion m’empêche d’appeler bon17, considérant cette conduite de Dieu, remarque que le Ciel voulait confondre la présomption de deux superbes nations, et qu’il ne fit tant de merveilles que pour montrer la vanité de leurs conseils.

Le duc de Bourgogne, qui avait mis 206l’Anglais dans la France, s’était retiré de Paris où l’insolence de ses chefs le traitait de bravades et de mépris. Néanmoins, la crainte du malheur, qui semblait leur devoir être commune, les réunit dans de nouvelles protestations de s’opposer aux progrès de Charles, que l’orgueil des étrangers ne pouvait encore appeler roi. Mais quel obstacle pouvait retarder sa fortune, puisque le Ciel la voulait établir avec de si grands prodiges ? Les menaces des ennemis, qui tenaient quelque chose des orages et des tempêtes qui battent leur île, servaient davantage à les pousser au désir de la vengeance qu’aux frayeurs de la crainte.

On commença de proposer qu’il fallait conduire Sa Majesté à Rheims pour y être sacrée. Jeanne, que Dieu avait particulièrement suscitée à cet effet, avançait ce dessein de tout son pouvoir, assurant que cette cérémonie était une disposition nécessaire à l’entière défaite des Anglais. Cet avis était combattu de tant de raisons, qu’il n’était pas aisé de le recevoir si promptement. Le roi était fort éloigné de Rheims ; Rheims était anglaise par les menées du sieur de Châtillon et de Saveuse, qui étaient engagés 207dans le parti contraire. Il fallait passer par Auxerre, Troyes et Châlons, qui étaient sur son chemin et tenaient pour Henry. Et quoique les Français eussent la campagne, il était à craindre qu’ils ne la tinssent contre leur gré, et à la façon du dernier duc de Bourgogne, à qui Louis XI reprochait, qu’il demeurait aux champs à faute de ville de retraite. Mais quoi ! le Ciel combattait pour nous ! ses miracles et toute sa Providence étaient de notre côté, et ne s’occupaient qu’à favoriser nos desseins. Comme on eut considéré toutes ces raisons, on jugea que celles de Jeanne les devaient emporter. Sa Majesté se disposa donc à partir avec tous les princes de la cour et cette chaste fille, qui était l’ange de ce voyage.

Auxerre fut la première ville qu’on somma de se rendre sur le chemin. Elle capitula avec Charles de lui ouvrir les portes, si l’exemple de Troyes, de Châlons et de Rheims l’invitait à ce devoir.

À moins que de me rendre ingrat des faveurs que le Ciel nous a faites par l’entremise de notre Pucelle, je ne puis laisser certains traits qui marquèrent hautement sa gloire. Son soin était de maintenir la discipline208dans l’armée, et d’en chasser le vice, jugeant bien que c’était inviter la victoire que de la chercher avec des mains innocentes. Si elle rencontrait quelqu’une de ces misérables créatures, qu’on peut appeler le déshonneur des armées et la ruine des courages, leur châtiment suivait de près leur rencontre. On peut donner cette louange à notre nation, que de toutes celles qui font profession de la guerre comme de leur propre métier, il n’en est point qui se charge moins de ce bagage. C’est à ceux qui veulent être vaincus, ou qui ne se peuvent passer de potage, qu’on peut permettre de traîner des armées de femmes après eux. Toutefois, si le désordre ou la lâcheté en a laissé glisser quelqu’une dans les troupes françaises, ce n’a pas été parmi celles que Jeanne conduisait. L’histoire nous dit qu’en ayant un jour rencontré une, elle la poursuivit avec tant de vigueur, qu’elle rompit son épée sur ses épaules ; de quoi Sa Majesté reçut du déplaisir, d’autant qu’il eût mieux aimé que celle d’un bourreau eût fait ce châtiment, que celle qu’une Providence particulière avait réservée aux félicités de son État. Sans faire le scandale, 209notre Pucelle représenta si bien l’importance qu’il y avait de chasser la débauche de l’armée, que désormais on n’y vit point d’autres femmes qu’elle et sa mère, avec deux ou trois filles qui étaient nécessaires pour les servir. Les mémoires que nous avons de l’histoire de cette Judith française remarquent qu’elle ne permettait pas que le soldat fît aucun tort aux laboureurs, et que souvent elle entrait dans leurs petites cabanes, pour s’informer des déportements de leurs hôtes. Mais afin de leur donner plus d’assurance de leur découvrir leur cœur, elle leur tenait ce langage.

Mes bons amis, la ressemblance de nos conditions me donne une si grande tendresse pour vous, qu’il m’est impossible d’en cacher les ressentiments. Quoique notre fortune soit en apparence misérable et digne du mépris, je ne puis vous dissimuler que j’en fais plus de cas, que de tout cet éclat que vous voyez maintenant à l’entour de moi. Si notre bon Dieu me fait la grâce d’achever ce qu’il m’a commandé, j’espère bien de revoir les chères campagnes où je menais mon troupeau, et de reposer encore à l’ombre de ces petits buissons qui nous couvrent à la tempête des plus grandes210disgrâces. Oh ! que si vous saviez connaître votre bonheur, que vous y trouveriez de sujet de remercier le Ciel de vous avoir donné si peu de part dans les biens de la terre ! Jouissez-en, mes bons amis, et remerciez Celui qui en est l’auteur. Que si vous souffrez quelque chose, souffrez-le avec courage, parce que j’ai toujours appris que le dépit et l’impatience ne font qu’augmenter nos maux. Et puis quand vos misères seraient si extrêmes, qu’elles vous fussent insupportables, pensez au moins que la mort vous en soulagera, et que vous n’êtes sur terre que pour mériter le Ciel.

Il est vrai, mon lecteur, que je touche quelqu’une des pensées de notre sainte fille. C’est chose assurée que ses raisons persuadaient tellement ces bons villageois qu’ils n’avaient plus de misères ou de plaintes. Au moins témoignaient-ils tant de plaisir en leur pauvre condition qu’on eût pu croire qu’elle était heureuse.

Retournons à l’armée de Charles. La ville de Troyes avait été une des premières à suivre la fortune de l’Anglais, qui pour s’en assurer, y tenait une forte garnison. Il arriva une chose en ce passage qui témoigne la sainteté de Jeanne. Chacun211était d’avis qu’on passât outre, sans s’opiniâtrer à cette place qui les avait déjà tenus quelques jours. Le roi même se portait à lever le siège, jugeant que son sacre lui soumettrait plus de villes, que toutes les machines de son armée. À parler sainement, ce conseil semblait meilleur que celui de demeurer devant Troyes. Néanmoins, Jeanne s’opposa à cette résolution ; et comme Sa Majesté croyait que la continuation du siège pouvait non seulement retarder ses affaires, mais encore les ruiner, elle tâcha de gagner son esprit, afin de changer tous les autres. S’étant donc présentée à Charles, elle lui dit d’une façon qui témoignait beaucoup d’amour et de confiance.

Sire, la douceur de votre cœur me donne la liberté de vous découvrir quelque pensée du mien. La passion que j’ai toujours eue pour ce qui regarde votre gloire, doit faire croire mon discours autant éloigné de tout artifice, qu’il est pur d’intérêt. Permettez-moi d’accuser un peu votre confiance, et de vous reprocher que les raisons humaines font plus d’impression sur votre esprit que celles de Dieu. N’ai-je pas assuré Votre Majesté, que cette place ne tiendrait qu’autant qu’il faudrait212de jours pour porter la nouvelle de sa prise et la terreur de vos armes par toute la France ? Peut-être que vous avez douté de mes promesses, parce que je vous ai déjà souvent déçu ? Peut-être que vous ne pouvez vous fier davantage aux paroles d’une fille ? Mon prince, si c’est Jeanne qui parle, je suis contente que vous conceviez quelque doute de ses promesses ; mais si Dieu se sert d’elle pour vous porter ses oracles et pour vous déclarer ses volontés, Votre Majesté doit-elle craindre que le Ciel m’emploie pour la tromper ? Tous les prodiges qui sont arrivés depuis six mois ne seront-ce que des dispositions à votre ruine ? Les merveilles qu’Orléans a vues ne sont-ce que des illusions pour amuser votre prudence ? La victoire de Patay (à quoi je puis dire que mon assistance n’a pas été inutile) est-ce un témoignage d’où l’on puisse tirer des défiances de la bonté du Ciel en votre endroit ? Je ne veux pas toucher les miracles de mon envoi, ni les preuves qui en rendent la vérité infaillible. Je conjure Votre Majesté de se souvenir de tout ce que Dieu a fait pour elle, afin de ne plus douter de ce qu’il veut faire. Que votre soupçon n’oblige pas sa justice de vous laisser tomber dans les mauvais pas où vous semblez craindre que sa bonté vous veuille conduire. Rien n’est capable de nous rendre213indignes de ses faveurs, que de croire qu’il ne les promet que pour les retenir ou nous séduire. Et à vrai dire, cette croyance est extrêmement outrageuse à Sa divine Majesté, puisqu’elle nous la représente ou impuissante, ou malicieuse. Sire, je ne veux pas produire beaucoup de raisons pour vous persuader votre bien ; donnez-moi seulement trois jours, et vous reconnaîtrez s’il a été bon de tenir ferme devant Troyes, qui vous fera entrer dans toutes les villes de votre royaume en vous ouvrant ses portes. J’engage ma foi à Votre Majesté que nous n’avons à demeurer que cela devant cette place, pour l’enlever à l’ennemi.

La Pucelle proposait toutes ces raisons au roi avec beaucoup d’assurance, y mêlant quelques plaintes de ce qu’on ne la voulait pas croire. Néanmoins, comme elle eut achevé, Charles lui dit en la prenant par la main : Jeanne, mamie, je veux tout ce que vous voulez, demeurons ici puisque vous le trouvez bon. Ne voyez-vous pas que si j’ai eu dessein de quitter ce siège sur les raisons de mes capitaines, c’était faute de savoir les vôtres ? Je vous proteste que je ne doute plus de vos promesses, et que j’entends que vous seule soyez obéie dans mon armée, afin que vous la conduisiez comme vous jugerez que 214Dieu l’aura le plus agréable.

Ce consentement de Sa Majesté plut extrêmement à la Pucelle, qui commanda aussitôt qu’on continuât la batterie ; ce qui s’exécuta avec tant de bonheur que devant trois jours la garnison demanda de sortir ; ce qui avança de beaucoup les prospérités du roi, à qui Châlons se rendit sur cet exemple.

On pouvait encore craindre que Rheims ne fît difficulté d’ouvrir ses portes, parce que, comme j’ai dit, les seigneurs de Châtillon et de Saveuse faisaient tous leurs efforts pour la retenir dans l’obéissance de l’Anglais. Toutefois, les habitants de cette bonne ville ne surent pas plutôt l’arrivée de leur légitime prince qu’ils lui allèrent au-devant. La plus belle cérémonie de cette entrée fut de voir qu’il n’y avait presque personne qui ne pleurât de joie, et ne remerciât Dieu de ce qu’il leur rendait leur maître. On le reçut à la porte sous le dais, avec Jeanne qui marchait un peu devant Sa Majesté, montée sur un grand coursier, armée de toutes pièces comme la plupart de l’armée. Sa Majesté fut logée au palais de l’archevêque ; et la Pucelle en un logis devant le portail de Notre-Dame, qui retient215encore aujourd’hui pour enseigne l’Âne rayé, comme il avait pour lors. Les archives de la maison de ville se trouvent encore chargées de la dépense que le père de Jeanne d’Arc fit chez la veuve de Rolin Moreau, qui en était hôtesse.

Le lendemain, l’archevêque de Rheims sacra notre Charles dans son église, où le roi d’armes de France appela selon la coutume tous les pairs. À leur défaut le duc d’Alençon, le comte de Clermont, les seigneurs de la Trimouille, de Beaumanoir et de Mailly, avec quelques prélats, les représentèrent en habits royaux, c’est-à-dire, au sens de Monstrelet, de pairs. L’auguste pompe de cette solennité attirait assez les yeux et les cœurs de ceux qui étaient présents ; mais rien ne touchait l’esprit des assistants comme la Pucelle, qu’on ne considérait que comme l’ange tutélaire de la France, et le moyen dont Dieu s’était servi pour lui rendre son bonheur.

Après le sacre, Sa Majesté alla, suivant la coutume de ses ancêtres et le conseil de Jeanne, à Corbeny, pour y rendre grâce à Dieu du pouvoir admirable que nos rois ont de toucher et de guérir les écrouelles. Ce fut là que les villes de 216Laon, de Soissons, de Château-Thiery, de Provins, et tout plein d’autres places lui présentèrent leurs clefs et lui rendirent l’hommage qu’elles lui devaient. Voilà comme la Providence de Dieu faisait triompher un puissant monarque, sous la conduite d’une simple et faible fille.

Que nos suffisants apprennent, du soin que Charles eut de son sacre parmi tant de désordres, que la cérémonie n’en est pas inutile, comme ils le veulent faire croire. Nous savons aussi bien qu’eux que le baume que l’ange apporta du Ciel au grand Clovis ne donne pas le droit de commander à nos monarques, qu’ils ne sont pas plutôt hommes que rois, et qu’ils naissent avec cette dignité originelle. Mais si leur onction n’est pas absolument nécessaire (ce que personne ne prétend), qui sera si présomptueux que de la croire superflue ? Nous moquerons-nous des plus augustes coutumes que Dieu commanda jadis à son peuple, et que depuis il a inspiré à son Église ? Dirons-nous que saint Remy était simple de prendre la peine de sacrer notre premier roi très chrétien et ses enfants ? Condamnerons-nous tous nos ancêtres, d’avoir religieusement217observé une cérémonie, qui est au couronnement de nos souverains (avec proportion) ce que la confirmation est au baptême ? On me doit pardonner cette saillie, puisqu’elle est plus raisonnable que celle de certains auteurs qui s’estiment fort habiles gens, pourvu qu’ils aient deux ou trois opinions particulières. Si l’on souffre qu’ils choquent notre sainte ampoule, ou qu’ils parlent avec doute du pouvoir de guérir les écrouelles que le Ciel a attaché à notre couronne, ils s’imaginent aussitôt qu’ils sont les oracles de l’histoire, et que Dieu les a suscités pour nous tirer d’erreur. Nous demeurerons néanmoins dans nos sentiments, jusqu’à ce qu’ils nous donnent de meilleures raisons que leur autorité.

Le duc de Bethfort, qui se disait régent de France, envoya des lettres à Charles après son sacre, toutes remplies d’orgueil et de mépris, et qui lui présentaient la bataille. Le roi ne manqua pas de s’avancer jusqu’à Crépy en Valois, et le duc à Senlis.

Les deux armées se mirent en ordre de combattre, auprès du Mont-Épillonne ; mais l’Anglais s’était tellement retranché, qu’il paraissait bien qu’il voulait 218plutôt soutenir un siège que donner une bataille. Tous les capitaines français étaient d’avis de passer outre sans rien hasarder ; toutefois Sa Majesté voulut avoir l’avis de sa tutélaire, qui l’assura qu’il ne fallait point s’arrêter. Je sais bien que nos ennemis publient que la crainte nous fit retirer ; mais certes, si nous eussions fui, il n’est pas croyable que vingt ou trente villes se fussent venues rendre au roi. Les Anglais pourront chercher des excuses et se flatter de toutes les agréables pensées qu’ils voudront, ils peuvent même dire qu’ils nous ont battus en fuyant, et que s’ils ont quitté la France, ce n’est que pour se promener en Angleterre. Ce nous est assez de les avoir mis hors de chez nous, sans les blâmer d’en être sortis.

Charles s’étant donc séparé de l’Anglais après une course en Picardie, vint mettre le siège devant Paris, un peu au-dessous de Montmartre. Pour inviter les habitants à reconnaître leur devoir, il leur promit de ne se souvenir du passé que pour leur pardonner. Mais ceux qui tenaient cette grande cité surent si bien se servir de la crainte des supplices que les rebelles 219avaient mérités, qu’ils les résolurent à la défense, aimant mieux mourir dans la révolte que sur les potences et les roues dont on les menaçait. Comme le roi vit que la douceur de ses semonces ne leur pouvait donner l’espérance de leur pardon, il commanda qu’on commençât la batterie. L’attaque fut vigoureuse et la défense opiniâtre, puisque beaucoup de braves seigneurs y laissèrent la vie.

Ce qui affligea davantage notre bon monarque fut d’apprendre, sur le soir, que la Pucelle était demeurée parmi les morts. Toute la cour fut surprise des mêmes sentiments. Un gentilhomme nommé de Thiembronne, étant allé vers les fossés pour reconnaître la vérité du bruit qui courait dans l’armée, il trouva Jeanne toute couverte de sang et de plaies, et la ramena en cet état au roi. Toutefois, Jean Chartier assure qu’ayant été blessée à la jambe et s’opiniâtrant à continuer l’assaut, le duc d’Alençon la retira par force de la mêlée. Quoi qu’il en soit, c’est chose assurée que Charles n’avança rien pour cette fois devant Paris. Au contraire, il fut obligé de se retirer, remettant le siège de cette ville à une meilleure saison.

220L’armée française se divisa en plusieurs bandes pour se jeter dans les places que le Bourguignon et l’Anglais, nouvellement réunis, se préparaient d’attaquer. Jeanne, ayant pris congé du roi, se jeta dans Compiègne que le duc de Bourgogne venait assiéger. Il est à remarquer que cette sainte fille dit au comte de Dunois sur le point de partir, qu’elle avait achevé sa commission et qu’elle voudrait être morte ou bien auprès de ses brebis. Généreuse Amazone ! dites adieu à votre bon roi ; mais dites-lui pour jamais, parce que vous ne le reverrez plus. Jusqu’à cette heure, vous avez vaincu ; le Ciel se contente de vos héroïques actions ; il veut des preuves de votre patience aussi bien que de votre courage.

Mon lecteur, avant que d’entrer en la considération des bonnes qualités de notre innocente guerrière, je vous avertis de ne point murmurer contre le Ciel. Gardez-vous bien de dire qu’il manque de justice, ou de Providence. Hélas ! que ces blasphèmes ne sortent point de votre bouche ! Tâchez même de fermer votre cœur aux premières pensées que vous en pourriez avoir. Le temps vous donnera 221des lumières que vous ne sauriez trouver parmi les confusions où nous allons entrer.

Celle qui avait fait lever le plus fameux siège de son siècle, amenait aux habitants de Compiègne beaucoup de bonnes espérances avec elle. Et à n’en point mentir, ils avaient sujet de perdre une partie de leur crainte, voyant que la Pucelle venait les secourir avec Poton, et un bon nombre de braves gentilshommes qui s’étaient déjà assez fait connaître dans les occasions. Qui peut détourner les desseins de Dieu et changer l’effet de ses résolutions ? Les troupes du duc de Bourgogne, faisant les approches devant Compiègne, Jeanne sortit sur eux avec une partie de la garnison : mais ayant trouvé plus de résistance qu’elle n’espérait, elle fut contrainte de reprendre le chemin de la ville. Pour assurer la retraite des siens, elle demeurait sur la queue avec Poton. Il est vrai que la vaillance même ne pouvait mieux faire que notre Pallas, qui paraissait comme un éclair parmi toutes les troupes ; nos cavaliers n’avaient jamais encore combattu avec tant de courage et d’adresse. Enfin, la force les contraignit d’entrer dans la ville, laissant la Pucelle à la barrière 222qu’on avait déjà fermée.

Certains historiens qui tâchent de salir la réputation des seigneurs français assurent que ce ne fut pas sans dessein que Jeanne fut laissée devant Compiègne, et que la jalousie de voir qu’une fille partageait avec eux la gloire des plus belles actions, les avait disposés à cette lâcheté. Ils ajoutent même que Jeanne avait prédit cette perfidie en sortant de la ville, assurant ceux qui l’accompagnaient, qu’elle était trahie. Véritablement je ne vois point de raison de croire cette lâcheté de ceux qui avaient donné de si remarquables preuves de leur courage. Quelle apparence que l’ingratitude se fût glissée dans des esprits, tous pleins de la révérence de la sainteté de cette innocente fille ? N’avaient-ils pas eu de plus belles occasions de la perdre, s’ils en eussent eu le dessein ?

Quoi qu’il en soit, notre pauvre bergère tomba dans les pattes des loups. On dit que ce fut un gentilhomme picard qui rendit ce mauvais service à la France que d’arrêter la Pucelle. D’autres assurent qu’elle se rendit au bâtard de Vendôme, qui la vendit à Jean de Luxembourg pour dix mille livres comptant et trois cents livres 223d’appointements. Pauvre innocence ! que vous allez souffrir d’outrages et de supplices. Si jamais l’envie s’est montrée ingénieuse dans les cruautés, votre histoire en fournira les funestes exemples.

Qui pourrait exprimer le déplaisir que Charles reçut de la mauvaise nouvelle de cette captivité ! Véritablement, si les larmes et les soupirs sont des preuves de l’affection qu’on a pour une personne, on ne devait pas douter que Jeanne ne fût aimée de toute la France. Nos ennemis, d’autre part, avaient des sentiments tous contraires, et témoignaient bien leur haine par leur joie.

Aussitôt qu’on sut cette prise à Paris, toutes les cloches qui étaient pour lors anglaises sonnèrent en signe de réjouissance ; on chanta le Te Deum dans l’église de Notre-Dame, et chacun criait que Dieu avait enfin châtié cette impudente garce, qui enchantait les armes victorieuses de ces nobles chevaliers de la Table ronde. À voir la satisfaction que tout le monde prenait de l’infortune de cette chaste vierge, on l’eût prise pour la mère de l’antéchrist. Aussitôt qu’elle fut entre les mains de ses ennemis, elle fut menée au château de Beaumont18 ; de là à 224Crolay, et puis enfin à Rouen. Cette ville fut choisie pour être le dernier théâtre où la vertu de notre sainte devait paraître. Mais hélas ! qu’elle aurait de cuisants regrets d’avoir vu le martyre de cette innocente Pucelle, si la violence de l’Anglais ne se fût étendue aussi bien sur elle que sur cette pauvre victime.

Mais quoi ! notre simple bergère n’appréhende-t-elle point la rage de ses ennemis ? elle a toujours méprisé leur puissance. Leur ruse n’est-elle point suspecte à sa simplicité ? ceux qui ont Dieu pour chef de leur conseil ne doivent pas redouter les surprises. Ceux qui sont assurés d’une meilleure vie que la présente, ne sauraient craindre que le retardement de la mort. Ce n’est pas la violence des supplices qui lui fait peur, ce n’est que leur lenteur. Il n’y a point de finesse qu’on ne démêle, quand le Ciel veille sur notre innocence. N’attendez donc pas que je vous représente ici des plaintes, pour exciter votre compassion : je conduis une Amazone au triomphe, et non pas une femme au supplice.

Il n’est pas aisé de mettre de l’ordre dans des accusations qui n’avaient que de la confusion. La première chose qu’on fit, 225ce fut de l’examiner sur sa créance. Les plus savants hommes du parti furent employés à son interrogation, non pas pour s’éclaircir de la vérité, mais pour surprendre son esprit. On fit dire à la théologie tout ce que l’on voulut : les véritables révélations furent déclarées des impostures, la piété une hypocrisie, et toutes les vertus de vices déguisés. Ce n’était pas assez de la magie ordinaire pour la noircir : on tâcha de faire passer pour article véritable, que jamais le monde n’avait porté une plus méchante sorcière. Sa foi fut mise à l’examen et condamnée, quoiqu’elle eût interjeté appel de cette sentence à celui qui est le souverain juge de l’Église. On la condamna d’hérésie, parce qu’elle avait porté un haut-de-chausse, et combattu aussi courageusement que les hommes. Ce qui toucha plus sensiblement l’âme de cette innocente vierge, ce fut de se voir décriée comme une fille abandonnée à la plus basse canaille d’une armée. Et à parler sainement, je ne sais quelle tache pourrait davantage déplaire à celles qui aiment la pureté. Quand une femme a perdu cet ornement, il n’y a plus de parfum pour elle ; quand elle est en mauvaise odeur 226pour ce point, il n’y a plus de senteurs qui la rendent supportable. Notre sainte fille fut donc conduite à Rouen, où elle fut accueillie avec des injures et des huées telles qu’on pourrait faire à une personne qui serait l’opprobre du genre humain.

Après qu’elle eut paru devant les docteurs, la duchesse de Bethfort commanda qu’on la lui amenât, ce qui fut aussitôt exécuté. Son dessein était de connaître, si celle qui portait le nom de Pucelle l’était en effet. À cette fin, la princesse avait assemblé un bon nombre de matrones ; on ajoute même que le duc, son mari, fut si honteusement curieux qu’il se cacha derrière la tapisserie pour être témoin de cette visite, et faire la sage-femme. Le rapport de toute cette belle assemblée fut que cette fille était vierge, si toutefois elle était fille ; parce qu’on la trouva exempte de cette infirmité qui rend son sexe tributaire à la lune. Ce témoignage et l’estime que la duchesse conçut de Jeanne ne purent néanmoins apaiser ses larmes ; mais certes, c’était les perdre inutilement que de les répandre pour un peu de honte naturelle. Néanmoins, elle eut 227raison de pleurer, parce que les maux qui lui restaient ne pouvaient être pleurés avec des larmes ordinaires.

La Pucelle ayant donc passé par les mains des sages-femmes, et celles des docteurs insensés, on jugea que la cause était ecclésiastique, puisqu’il s’agissait d’hérésie. La commission de son examen fut donnée à messire Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, assisté de Jean Magistry, vice-gérent, et de Jean Graverant, se disant inquisiteur de la foi. Celui qui intervint comme promoteur, se nommait Guillaume d’Estivet, que l’histoire de son temps marque pour le plus méchant et le plus scélérat de tous les hommes de son siècle. Je vous ai déjà insinué sur quoi l’accusation de notre sainte était fondée ; il me plaît bien pourtant de mettre par ordre les principaux points du promoteur, puisqu’il est aisé d’en tirer la justification de Jeanne, et de reconnaître la malice de ses juges.

Estivet commença par la magie, assurant que cette fille l’avait pratiquée dès son enfance, comme on le pouvait apprendre de tous ceux de son village. Il ajouta qu’elle ne manquait pas tous les jours de porter des bouquets de fleurs à 228l’Arbre des fées ; que souvent elle se retirait à l’écart dans le Bois-Chenu, afin d’avoir un commerce plus libre avec les démons. Pour appuyer cette calomnie, il n’oublia pas de dire qu’ordinairement on lui voyait des racines de mandragore, avec tout plein d’autres herbes entre les mains, dont elle se servait pour amaigrir les troupeaux des voisins, et donner la fièvre à ses ennemis. Il fallait bien parler des caractères inconnus et de certains mots barbares pour paraître grand clerc. Nous avons remarqué qu’il y avait une fontaine auprès du Bois-Chenu, qu’on appelait la fontaine des Dames. Elle servit beaucoup à notre promoteur, qui assurait hardiment que Jeanne s’y baignait presque toutes les nuits au clair de la lune, après l’avoir enchantée en faisant plusieurs cercles sur l’eau. Hélas ! pauvre innocente, que pouviez-vous penser lorsque cette infâme bouche vomissait tant d’outrages contre la sainteté de vos dévotions ? Je ne voudrais pas assurer que ce mauvais interprète des exercices de notre Pucelle n’excitât quelque ressentiment dans son âme ; néanmoins, je puis dire qu’il n’en parut aucun signe sur son visage. Ses réponses 229étaient humbles, mais hardies ; sa contenance modeste, mais assurée. Rien n’était capable de la faire rougir, parce qu’elle savait bien qu’un masque peut cacher un beau visage, non pas l’enlaidir ; et que la médisance ne peut mieux se rejeter que par le mépris qu’on en fait. Parfois, Estivet mêlant certaines paroles aux accusations de Jeanne qui blessaient l’honneur de Dieu, cette innocente fille jetait amoureusement les yeux au Ciel, témoignant par ses soupirs qu’elle était moins touchée de sa peine que de ses outrages.

De ce premier point, il était aisé de venir au second que l’on prenait de l’impudicité de Jeanne. Sa magie lui avait servi, au jugement du promoteur, à une infinité d’abominations. Premièrement, il passait pour vérité indubitable qu’elle donnait des breuvages d’amour ; et pour exemple certain qu’un pauvre garçon de son village en avait été charmé. Il ajoutait, pour établir cette calomnie, que ce jeune homme avait été contraint de citer Jeanne devant l’official de Toul, qui l’avait condamnée et déclarée, quelques promesses qu’elle alléguât, qu’il était sans obligation d’épouser une sorcière. La retraite 230de cette bonne fille chez la Rousse, femme de mauvais bruit où il voulait que le seul dessein de se prostituer l’eût menée, ne servit pas peu à son dessein. Mais après tout, je ne trouve point de plus stupide extravagance que celle qu’il avança lorsqu’il dit que la Pucelle avait assuré le sieur de Baudricourt qu’elle aurait trois enfants, dont l’un serait pape, l’autre empereur, et le troisième roi de France. Cette accusation n’avait point d’autres preuves que le témoignage du promoteur, qui en eût bien juré sur l’Évangile tant il était catholique. C’était assez à l’accusée de nier ce crime, pour le rejeter ; mais c’est trop d’être malheureuse, pour être coupable.

Le troisième chef de cette accusation se prenait du changement d’habit, ce qu’on voulait que Jeanne eût pratiqué pour avoir plus de liberté à pécher, et de moyens de couvrir ses débauches.

Pour le dernier, Estivet, brûlant du zèle de la maison de Dieu, la reprochait : d’impiété en ce qu’elle abusait du prétexte de la dévotion ; de sacrilège parce qu’elle se communiait souvent ; d’hérésie à cause de sa conversation familière avec les saints. 231Il passa même jusqu’à l’idolâtrie, disant que cette prostituée avait souffert qu’on lui rendît des honneurs qui ne sont dus qu’à une éminente et reconnue sainteté. Ce fut en cet endroit qu’il adressa son discours à la France, se plaignant de ce que la louange de n’avoir point de monstres, que saint Jérôme lui avait donnée, n’était plus à elle. À voir ce nouveau prophète, vous eussiez dit qu’il avait commission de Dieu d’avertir sa patrie des maux qu’elle allait souffrir, pour avoir honoré Jeanne comme une déesse. Certainement, la passion est ingénieuse à trouver des désordres dans une vie qu’elle veut noircir ; néanmoins, elle n’apporte pas toujours assez de conduite pour les rendre vraisemblables.

De tout ce que le promoteur alléguait contre l’innocence, il n’y avait rien qu’on pût raisonnablement soupçonner que les révélations et son changement d’habit. Toutes les autres accusations étant plutôt des fables que des crimes, elles méritaient plus de mépris que de crainte.

Pour ce qui regardait la communication avec les saints, elle avouait que Dieu lui avait fait cette grâce de lui découvrir beaucoup232de choses par leur entremise. On la pressa de les déclarer, mais elle protesta qu’elle n’avait commission de s’en ouvrir à personne qu’au roi très chrétien ; que si l’on avait rendu quelque honneur à sa personne sur l’opinion de sa probité, cette révérence dont elle s’était toujours défendue lui avait causé plus d’ennui qu’apporté de joie ; et que s’il lui eût été possible de rejeter ces respects, ils n’eussent pas eu la peine de les lui reprocher.

Touchant les habits d’homme, la Pucelle se contenta d’assurer que Dieu lui avait commandé de s’en servir, et que sa volonté était un assez légitime motif de dispense. Cette réponse était plus ingénieuse que ces capables juges n’estimèrent. Car il est vrai que la seule ordonnance de Dieu la pouvait décharger de la loi, qui veut que les femmes ne prennent pas l’habit des hommes. La plus sévère théologie leur permet quelquefois ce changement, autrement Théodore, Euphrosine, Martine, Pélagie et beaucoup d’autres saintes vierges avaient cruellement offensé Dieu d’avoir voulu défendre leur pureté par un semblable déguisement. Le 233désert aurait rendu grand nombre de bonnes âmes criminelles en les voulant faire saintes. Les docteurs n’auraient pas enseigné qu’on peut éviter la persécution des tyrans par cette innocente dissimulation. Ceux qui font état de reconnaître ce qu’il y a de plus délicat dans la vie spirituelle et d’être les arbitres des bonnes mœurs, ne loueraient pas la résolution de certaines vierges qui ont caché leur sexe sous un habit emprunté, afin de pratiquer des vertus que leur condition leur semblait rendre impossibles. Mais quoi ! la haine et l’envie font trouver des solutions aux meilleurs arguments, et des tromperies dans les plus fortes raisons. Et certes, encore bien que notre sainte fille n’eût pas reçu le commandement de Dieu sur ce changement d’habit, y avait-il apparence d’assurer la chasteté parmi des soldats, à qui l’insolence sert de première loi dans les armées ? Quelle difficulté y eût-il eu de traîner toujours ces longues robes dans les occasions ? J’avoue bien, avec un ancien, qu’une femme se dépouille de la honte en se dépouillant de ses habits, mais il faut supposer qu’elle le fait pour se découvrir, et non pas pour se cacher.234Toutes ces considérations ne furent pas assez fortes pour persuader Estivet, que Jeanne n’avait point péché contre l’Écriture sainte en prenant le pourpoint. Néanmoins, de plus équitables juges que lui ont décidé cette question à l’avantage de notre glorieuse Amazone.

Je puis aussi peu m’arrêter à toutes les extravagances de ce promoteur, que vous dire l’impression qu’elles firent sur l’esprit des juges. Certes il n’était pas nécessaire de les animer à la ruine de celle qu’on voulait faire servir de victime à la fortune de leur patrie. Toutefois, leur désir étant de pécher avec couleur, ce n’est pas de merveille si l’évêque de Beauvais, avec les autres commissaires apporta, toute la diligence possible, afin de tirer d’elle l’aveu de ses crimes supposés. La procédure qu’on tint contre la Pucelle était assez injuste pour justifier son innocence, et les ruses des inquisiteurs assez souples pour les convaincre de malice. Notre bergère n’avait jamais étudié cette science qui fait profession de surprendre les autres et de n’être jamais surprise ; néanmoins, elle répondait avec tant de prudence que les juges avaient bien toujours 235le dessein de la tromper, quoique jamais ils n’en eussent l’avantage. Souvent cette bonne fille leur disait qu’elle ne savait ni A ni B, mais que Dieu avait un grand livre où tous les clercs ne pouvaient lire. En effet, il semblait que Dieu gouvernait sa langue dans les occasions où il ne fallait pas être simple. Parfois, ils lui faisaient les mêmes interrogations, afin d’en tirer en divers temps des réponses différentes, et ainsi la convaincre de faux par une contradiction tirée de sa propre bouche. Prudence humaine, hélas ! que tes finesses sont grossières lorsque la sagesse de Dieu les veut éclairer. On laissait couler quelquefois huit jours pour donner du loisir à Jeanne de s’oublier, et de répondre tout autrement qu’elle n’avait fait auparavant, et voilà qu’une pauvre fille de village reprend tout ce qu’elle avait dit sans laisser un seul mot de la première réponse.

Ce n’était pas assez d’être méchants, il fallait ajouter la cruauté à la malice. Mon lecteur, je suis presque assuré que vous n’approuveriez pas la violence de ceux qui refuseraient aux criminels la liberté de consulter Dieu en leurs affaires, 236et de lui demander ses lumières dans leurs irrésolutions. Je me persuade même que vous trouveriez le nom de tyran trop doux, pour le donner à ces âmes barbares qui seraient de cette humeur. Toutefois, il est vrai qu’on refusa à notre innocente de se recueillir un peu, afin de demander ses réponses aux saints, dont elle avait toujours suivi la conduite. Sans doute cette sorte de tyrannie est assez inhumaine pour condamner ces mauvais juges. Néanmoins, si les grands crimes font passer les fautes légères pour de petites vertus, ou du moins pour de pardonnables péchés, il n’est pas à propos que vous échauffiez votre zèle contre la dureté de ces commissaires qui n’avaient plus de raison. Voici une malice assez obscure pour noircir toute l’innocence du monde.

Du consentement de ces infâmes juges, un certain Nicolas l’Oiseleur se fit mettre dans le même cachot de Jeanne, comme s’il eût été coupable de quelque autre crime que de cette lâche perfidie. Pauvre colombe ! comme quoi pourrez-vous éviter les ruses et les lacets de cet oiseleur ? À peine ce mauvais démon fut entré dans la prison, qu’il commença 237de tenter notre bergère. Le premier artifice dont il se servit, fut de feindre qu’il était voisin de Jeanne, et qu’il savait bien que le simple aveu de magie, dont elle était chargée par ses ennemis, la pouvait retirer de leurs mains. Pour lui persuader cette fourbe, il ne manqua pas de lui exagérer la honte que les Anglais avaient d’être vaincus par une femme, et partant, qu’ils seraient entièrement adoucis par une confession qui excuserait leur lâcheté.

Qu’il soit vrai ou faux, disait ce méchant, il importe peu d’avouer un crime qui vous sauve la vie. Puisque vous êtes dans un état où l’innocence vous peut davantage nuire que le péché, vous feriez sans excuse si vous aimiez mieux mourir innocente, que de vivre en paraissant criminelle. De moi, qui me sens coupable et chargé de beaucoup de péchés, je serais tout à cette heure innocent s’il ne fallait qu’ajouter la confession d’un nouveau crime à ceux dont je suis déjà convaincu. Jeanne, mamie, croyez une personne qui n’a point d’autre intérêt dans votre malheur que la compassion de votre misère. Ne donnez pas ce déplaisir à vos pauvres parents, de vous voir l’opprobre de leur famille et la honte de votre pays. En confessant votre238faute, vous la cachez pour jamais ; en la taisant, vous la publiez pour toujours.

Il serait grandement difficile de marquer ici toutes les ruses de ce méchant homme. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il fit tout ce que peut faire un trompeur, pour trahir la vertu. Mais la bonté de Dieu éclairait notre bergère de tant de lumières que son esprit, quoique simple et sans artifice, mettait celui de ces commissaires en perplexité sur la résolution qu’il leur fallait prendre. La Sorbonne fut consultée fort souvent sur ce procès. Mais n’ayant pas la liberté de dire ses sentiments, elle était contrainte de les déguiser sous des réponses agréables à ceux qui ne cherchaient leur approbation que pour trouver un prétexte.

Sans doute, la seule protection du Ciel empêcha la Pucelle d’être surprise, parce que tous ses juges l’importunaient si souvent, avec tant d’ardeur, que la bonne fille, voyant une fois qu’ils parlaient sans ordre, elle leur dit avec une grande naïveté : Holà ! beaux seigneurs, l’un après l’autre. Il y eut un religieux, lequel, pensant avoir trouvé le secret, vint à cette dispute avec bonne quantité d’eau et force signes de croix, comme 239s’il eût eu un démon à chasser ou un énergumène à exorciser. Jeanne eut compassion de la simplicité de ce bon homme, et lui dit avec beaucoup de douceur et de modestie : Mon père, approchez hardiment, et n’ayez pas peur que je m’envole, vous ne portez rien qui me soit si contraire.

L’évêque de Beauvais, qui portait avec passion le parti anglais, lui fit mille questions sur sa croyance et sur la commission que Jeanne avait toujours assuré avoir été donnée du Ciel. Une des principales fut de lui demander si elle était en grâce ; à quoi Jeanne répondit que c’était un secret connu à Dieu seul ; que si elle y était, elle le priait de l’y maintenir, et que si par malheur elle n’y était pas, elle suppliait ses miséricordes de l’y mettre, parce qu’elle aimerait mieux être morte qu’indigne de l’amour d’une si parfaite bonté.

On l’interrogea ensuite si Dieu haïssait les Anglais. Elle repartit qu’elle n’en savait rien, mais qu’elle n’ignorait pas qu’ils seraient bientôt tous chassés de la France. Ces dernières paroles pouvaient offenser ceux de cette nation ; néanmoins elle repartait avec tant de modestie que 240sa façon de parler servait de douceur à l’amertume de la mauvaise prophétie qu’elle leur faisait.

C’est ce qui découvrait un faible rayon de son innocence parmi les ténèbres dont on tâchait de la noircir. Un Anglais ayant ouï des réponses si judicieuses, dit hautement que Jeanne serait une brave femme si elle était anglaise ; et un autre qu’il ne voyait rien en cette fille, qu’il n’eût désiré en sa propre sœur.

Le sentiment du peuple commençait de s’accorder en faveur de la vertu de cette pauvre Pucelle. Il y en eut même dont le zèle fut si évident, qu’on vit voler force cailloux contre ceux qui tâchaient de l’opprimer. Mais hélas ! ce peu de bonne volonté que la connaissance de sa vertu lui gagnait, n’était pas pour vaincre la forte inclination que ses ennemis avaient à sa ruine. La haine l’emporta sur l’amour, parce que l’une était soutenue de la puissance et l’autre n’avait point d’autre appui qu’une innocence affligée.

On continua les interrogations de la Pucelle avec plus de chaleur qu’auparavant ; on lui demanda raison de sa foi et de ses révélations, sur quoi elle repartit que ses révélations étaient des faveurs du Ciel, et non pas des illusions 241de l’enfer ; que sa croyance était conforme à celle de l’Église qu’elle tenait pour règle de sa foi et pour arbitre de ses visions. Pour ce qui est du changement d’habit, de quoi on lui faisait un grand crime : qu’elle n’en eût jamais la pensée si Dieu ne lui en eût donné le commandement. Au reste, que si l’on jugeait qu’elle dût reprendre ses habits de femme, elle ne voulait pas aller contre le sentiment de tant de sages têtes, principalement si l’on ne lui refusait la sainte eucharistie qu’à raison de cette indécence. Cette soumission fléchit tant soit peu le courage des juges, et les fit consentir à déclarer son innocence touchant le crime d’hérésie : toutefois on condamna les révélations comme fausses et extravagantes.

En suite de cet examen, un prédicateur indiscret, étant monté en chaire, dit merveille touchant la légèreté des femmes à recevoir des songes pour des visions. Il n’oublia pas d’établir pour maxime indubitable que leur dévotion devait être suspecte quand elle était extraordinaire ; que Jeanne n’était pas la première de sa connaissance qui eût été trompée. Notre innocente écoutait tous ces outrages 242avec autant de patience qu’il fallait pour juger que ce n’était pas sur elle qu’ils tombaient. Néanmoins, ce bon docteur ayant dit que le roi était hérétique pour avoir cru ses révélations, cette injure toucha si sensiblement son âme, que n’en pouvant dissimuler le ressentiment, elle lui dit avec beaucoup de hardiesse : Révérend père, ce que vous dites n’est pas vrai, et je veux bien que vous sachiez que mon prince est le meilleur et le plus catholique de tous les chrétiens qui vivent sur la terre.

Mais quoi ! la discrétion de la Pucelle et son innocence ne lui sauraient mériter un favorable traitement de ceux qui sont altérés de son sang ! On lui fit si peu de courtoisie qu’abattue de tant de fatigues, elle tomba en une violente maladie. Les Anglais eurent assez de soin de la guérir ; mais c’était avec la même charité que les Brésiliens engraissent ceux qu’ils veulent dévorer.

Comme Jeanne commença de se mieux porter, on lui ôta les habits de femme afin que, reprenant ceux de l’homme qu’elle avait laissés, on eût sujet de former de nouvelles accusations sur ses déportements. Quelques-uns ajoutent 243que pour l’obliger à cela, les gardes attentèrent sur sa pudicité. Quoi qu’il en soit, il est assuré qu’on traita fort inhumainement cette pauvre fille. Ah ! Cœur humain, que tu es impitoyable quand la rage et la cruauté ont changé tes inclinations ; il n’est point de monstre parmi tout ce que le désert nourrit de sauvage qui ne cède à ta fureur, quand on n’obéit pas à ton désir. Quelque bon traitement qu’on lui pût faire, c’était la désobliger puisqu’il est moins sensible de mourir promptement sans douleur, que de vivre longtemps avec une langueur. L’âme des juges de Jeanne était incapable de cette courtoisie, parce qu’ils cherchèrent les moyens d’accroître les douleurs en prolongeant sa vie.

L’évêque de Beauvais, après avoir longtemps consulté son conseil, condamna notre sainte fille à tenir prison perpétuelle au pain et à l’eau afin de pleurer ses péchés. La sentence fut aussitôt exécutée ; on la mit dans une cage de fer si étroite qu’à peine y avait-il assez de place pour se tourner. Que pouvait penser cette généreuse fille se voyant attachée comme une bête sauvage, et condamnée244à demeurer le reste de ses jours entre sept ou huit barreaux de fer ? Nous ne savons pas ce qu’elle dit à Dieu dans cette extrémité : néanmoins, chacun peut concevoir que souffrant beaucoup de maux, elle n’avait pas peu de plaintes à faire. Pauvre Pucelle ! vivez comme une bête farouche, puisque Dieu permet aux tigres et aux ours de tenir les créatures raisonnables à l’attache.

Mon lecteur, je vous permets bien de croire que Jeanne avait de grands maux à plaindre ; je veux pourtant que vous croyiez qu’elle n’en pleura pas un seul. Son courage n’ayant rien trouvé de difficile à surmonter, il avait instruit sa patience à tout souffrir. Voir notre sainte fille dans sa cage, c’était ne rien voir de moins qu’un ange occupé dans le globe qu’il meut. Les cruautés dont on usa en son endroit, ne purent jamais troubler son âme ; ni les risées dont on augmentait son affliction, irriter son courage. Elle consolait ceux qui avaient compassion de ses peines, les assurant qu’un peu de maux était cause de beaucoup de biens. À vrai dire, si la persécution que Jeanne souffrait de ses ennemis était extrême, elle n’était pas toutefois, à beaucoup 245près, si sensible que celle de ses propres pensées. Mille fois le jour, elles lui représentaient les délices de la chère solitude, mille fois elles lui disaient :

Jeanne, où est cette douce vie dont tu jouissais auprès de ton cher troupeau ? où sont ces triomphes et ces victoires qui ont tiré ton nom du village et de la bassesse de ta naissance ? Hélas ! fallait-il qu’un peu de gloire, et peut-être la vanité de paraître, te tirât de la maison de ton père pour te conduire dans une cage ! Oh ! que le Ciel t’eût été favorable s’il t’eût laissé dans ta première fortune ! Misérable fille, tu ne serais pas le sujet de la plus sensible affliction qui puisse choquer la plus forte patience.

Mais que pouvait répondre notre courageuse Amazone à ce triste discours ?

Ah ! mon Dieu, que je suis obligée, disait-elle, de me juger digne de ces faveurs que vous n’accordez qu’aux âmes élues et à vos plus fidèles serviteurs. Eh bien ! il faut que je passe le reste de mes jours parmi les obscurités de ce cachot, et dans le détroit de ce petit espace ; cela ne m’empêchera pas d’y voir les lumières de vos saintes vérités ; mon cœur s’échappera mille fois chaque jour, pour porter toutes 246mes affections au Ciel. C’est un cruel supplice de ne recevoir pas un mot de consolation de ceux qui peuvent charmer les plus grandes douleurs : ne serez-vous pas toujours avec moi pour me rendre les plus sensibles déplaisirs pleins de douceur ? Mais il faudra languir dans cette prison ; je le veux parce que ce sera de votre amour, mon Dieu, et non pas de l’excès des maux qu’on m’y prépare. Mon bon maître, s’il reste encore quelque faveur à me faire, que ce soit de prolonger ma vie pour accroître les témoignages de ma fidélité. Retirez-vous, cruelles pensées, puisque vous êtes si ennemies de mon bien.

C’est ainsi que notre chaste vierge animait son courage à la souffrance de ses supplices, et qu’elle se disposait à la plus injuste et à la plus cruelle mort que la malice puisse procurer à la vertu. Dieu lui révéla le temps de sa mort, et la gloire qu’elle tirerait d’un peu de confusion qui restait à souffrir. Cette nouvelle épanouit tellement le cœur de la Pucelle, et lui donna de si douces joies, qu’on eût cru, entendant les actions de grâces qu’elle faisait au Ciel, qu’on ne l’avait enfermée dans cette cage de fer que pour y chanter 247plus agréablement. Enfin, l’Église ne répandant point de sang et les Anglais en étant altérés, notre pauvre innocente fut tirée de sa prison, et mise entre les mains des juges séculiers. On n’avait point d’autres preuves contre elle que les calomnies dont on avait si souvent battu les oreilles. Toutefois, les Pilates qui avaient succédé à ses Caïphes la condamnèrent à être brûlée toute vive. À n’en point mentir, l’horreur d’un si cruel supplice pouvait faire frémir une fille. Jeanne toutefois vit approcher la mort armée de tout ce qu’elle a de plus horrible sans pâlir. Elle ouït prononcer son arrêt sans dire autre chose que ces trois mots : Dieu soit béni.

Polydore Virgile écrit que l’horreur d’un si effroyable supplice fit feindre à la Pucelle qu’elle était grosse, afin d’en retarder l’effet. Ce sentiment n’est appuyé que de la calomnie ; les preuves qu’on avait de sa pudicité ne pouvaient souffrir qu’on reçût cette défaite, et la haine des Anglais était trop animée, pour prendre le loisir d’en reconnaître la vérité. À peine les juges eurent prononcé cette mauvaise sentence, que toutes choses se disposèrent à l’exécution. Le bûcher fut dressé 248au vieux marché, afin de rendre la peine de sa mort autant insupportable qu’elle serait ignominieuse. Mon lecteur, je vous prie de retirer un peu vos yeux de l’horreur d’un si triste spectacle, voici un triomphe qui tient tout le Ciel en admiration. Rome ! Vous n’avez jamais rien vu de si beau.

Aussitôt que le promoteur, qui avait poursuivi la sentence de Jeanne avec tant d’ardeur, apprit qu’on se disposait à son supplice, il fut tellement pressé des remords de sa conscience, qu’il tâcha de la justifier. Mais comme il avait imité le traître de Jésus-Christ, les complices de son crime méprisèrent sa repentance : quelque effort qu’il fît pour se présenter à eux, jamais il ne lui fut permis de les voir. Ce rebut joint au regret de sa faute le porta dans les restes d’une vieille étable qui était aux portes de Rouen, où l’histoire le fait finir sa misérable vie. Ne croyez pas pourtant, que l’innocence de notre sainte fille ne reçoive point d’autre satisfaction. C’est beaucoup de voir son plus ardent persécuteur abattu sur un fumier : oui, mais ce n’est pas assez pour la garantir de la mort. Aussi devez-vous249attendre un autre triomphe que celui d’un pécheur humilié. Tournez, je vous prie, les yeux sur celui que je vous représente.

Sa pompe était composée de six-vingts hommes. Au milieu de cette troupe armée on voyait trois ou quatre satellites qui portaient des tableaux remplis d’horribles figures, et marqués de cruelles injures. Après ces suppôts de bourreaux, marchait une jeune fille âgée de vingt ans. Elle avait sur sa tête une mitre de carton, où ces mots étaient écrits : hérétique, relapse, apostate, idolâtre. Son visage était plein d’une douce majesté, les yeux de tant de grâces, que la compassion de la misère tirait les ruisseaux de larmes de tous ceux qui la regardaient. Qui est cette infortunée qu’on charge de tant de crimes ? Postérité, le croirez-vous ? C’est la plus innocente vierge que son siècle possédât ; c’est cette fille qui ne sait pas même le nom du vice ; c’est cette sainte que Dieu a daigné prévenir de tant de faveurs ; c’est cette Amazone qui a relevé la chute du plus florissant empire de l’Europe ; qui a couronné son roi, défait les ennemis, et rempli toute la France de 250palmes et de lauriers. C’est Jeanne d’Arc qui succombe sous la cruauté des Anglais, n’ayant pu ployer sous l’effort de leurs armes. Je me trompe, Jeanne n’est pas vaincue, elle triomphe. Sa vie ne se termine pas dans la honte d’un infâme supplice : son mérite éclate dans la gloire d’une courageuse mort.

À même que notre sainte Pucelle fut auprès du bûcher, elle fit la protestation de sa foi et de son innocence ; et s’étant aperçue que l’empressement de ses ennemis ne lui avait pas donné le loisir de prendre une croix, elle en demanda une. Un des Anglais qui assistait lui en fit une de deux morceaux de bois, qu’il croisa l’un sur l’autre : comme Jeanne l’eut prise, la première chose qu’elle fit, ce fut de la baiser amoureusement ; puis la pressant sur son sein, elle parla à ce bon Maître qui avait daigné mourir entre ses bras.

Adorable Sauveur, voici votre pauvre servante qui vous offre avec toutes les tendresses de son âme, la vie qu’il vous a plu lui communiquer. Je ne me plains pas de mourir dans la honte puisque j’ai cette satisfaction de mourir dans l’innocence. Hélas ! nenni, c’est plutôt une faveur, dont j’ai à remercier251vos miséricordes. L’exemple que vous m’avez donné ne souffre pas que je dise un mot d’aigreur contre ceux à qui vous permettez de m’ôter la vie. Aussi, toute la vengeance que je souhaite, c’est qu’il plaise à votre Clémence, que ma peine et mon supplice fassent une partie de la satisfaction de leur crime et de mes fautes. Que mes larmes et mon sang, mon pitoyable Jésus, servent d’expiation aux offenses dont je suis coupable : je meurs sans regret parce que je meurs sans crime. Que si votre bonté me permet de lui présenter une très humble requête : je la conjure de vouloir jeter les yeux sur ces belles provinces, où jadis elle a répandu tant de bienfaits et d’où elle a tiré tant d’hommages. Que le crime de quelques bâtards n’irrite pas votre justice jusqu’à retirer vos assistances du fils aîné de l’Église. Souvenez-vous de votre très chrétien, et que l’oubliance de ses sujets ne vous oblige pas de tourner vos soins et vos amours sur quelque autre personne.

Comme elle prononçait ces paroles, les yeux demeuraient collés au Ciel, mais d’une façon si dévote qu’il était aisé de juger que son cœur y était déjà. Ah ! Dieu, que l’innocence affligée a de puissants charmes sur l’âme de ses spectateurs ! Il y 252avait un bon nombre de cœurs français dans cette grande foule, qui se trouvaient présents au supplice de la Pucelle. Ce ne furent pas seulement ceux-là, que la fervente prière toucha. Ses plus cruels ennemis sentirent les effets de cette secrète passion qui nous sollicite en faveur des misérables ; mais leur émotion ne parut sensiblement que lorsque son zèle et sa charité éclatèrent. Après que son silence eut un peu recueilli la dévotion, elle se tourna vers le peuple, et lui souhaita toutes sortes de bénédictions avec des termes si puissants, et des larmes si douces, que chacun jugeait bien que ces bons désirs venaient de plus loin que de sa bouche. Elle ne manqua pas de représenter à cette Majesté qu’elle priait pour ses ennemis : que leur ignorance était plus digne de pardon que leur crime de supplice ; qu’ils avaient moins de malice que d’erreur ; et que leur faute n’était pas tant à eux, qu’à celui dont ils souffraient la violence. Enfin, elle ajouta que si la pauvre Jeanne avait quelque mérite, elle demandait cette miséricorde.

Ce fut ici où toute l’assemblée accompagna la Pucelle de ses larmes et de ses 253soupirs. Mais tandis que tout le monde pleurait, elle montait sur son bûcher avec autant de courage et de joie, comme si elle eût monté dans un trône. Y étant, elle s’adressa aux prêtres et aux religieux qui assistaient à sa mort, et les conjura de lui accorder chacun une messe pour le repos de son âme. Enfin, s’étant tournée à son confesseur, elle lui donna la croix après l’avoir baisée et lui dit : Mon père, je vous prie de vous tenir toujours en lieu d’où je vous puisse voir, pendant mon supplice ; et surtout n’oubliez pas de me montrer la croix, afin de relever mon courage par la vue de ce sacré signe de notre rédemption. Cela fait, elle se mit à genoux, pliant les bras sur la poitrine. Ô Dieu, souffrirez-vous que l’injustice passe plus outre ? N’est-il pas temps de faire paraître que vous êtes l’appui de l’innocence, et que la vertu ne manque jamais de votre protection. Cette pauvre fille est-elle coupable d’autre crime que de vous avoir obéi ? Pour qui réservez-vous vos foudres, à qui adressez-vous vos menaces si l’insolence du vice brave le mérite, et si les méchants triomphent des gens de bien ? Mon lecteur, n’écoutons pas la prudence 254humaine, elle n’a que de fausses raisons pour nous faire faillir : nos persécutions sont justes quand Dieu les approuve, et notre vertu criminelle, lorsqu’il ne la daigne éprouver.

Mais je ne vois plus notre innocente fille, je n’entends pas qu’il sorte un soupir de sa bouche : les bourreaux mettent le feu à son bûcher, notre phénix expire dans les flammes, sans s’agiter ni dire autre parole que l’adorable nom de Jésus, qui termine heureusement sa vie et son discours.

Ici, petits impatients, qui accusez le Ciel aussitôt qu’il se couvre de quelque nuage qui vous menace : oseriez-vous plaindre vos maux, si vous regardez ceux de cette sainte ? Ici, courages lâches, qui vous rebutez d’un mépris qui vous ôte ou qui vous refuse un peu d’honneur : avez-vous des opprobres dont la honte égale ceux de notre vierge ? Ici, âmes robustes, qui bravez les douleurs et la mort : pourriez-vous rien produire à l’avantage de votre constance qui cédât à la force de cette Amazone ? La fortune permet de grands biens à cette fille : il n’y a pas un mal qu’elle ne lui procure. La faveur des 255princes l’assure de toutes sortes de respects : il n’y a pas un laquais qui ne la charge d’opprobres. Dieu même la prend par la main, il semble qu’il la mène à un triomphe : et il la précipite dans un feu. Que direz-vous de cette Providence ? mais que pensez-vous du courage de cette faible bergère, qui écoute les injures sans s’émouvoir, qui souffre les tourments sans murmurer, et qui s’abandonne à la plus cruelle des morts sans pâlir ?

Peut-être que la persécution de Jeanne d’Arc finit avec ses tortures ; la cruauté de ses ennemis mériterait quelque excuse si elle eût eu quelque modération : il fallait, pour être parfaitement inhumains, persécuter ses cendres. On s’est arrêté à ronger ses os, on a prêché publiquement qu’elle était hérétique, on l’a décriée comme une impudique, on a voulu qu’elle fût magicienne : que peut-on ajouter à cela ? Véritablement, si le déplaisir pouvait entrer dans le Ciel, et si les hommes emportaient leurs passions au Ciel et qu’ils fussent sensibles dans la gloire, il est croyable que Jeanne d’Arc aurait du regret de voir que quelques-uns de ceux qu’elle a sauvés la publient sorcière, et femme publique. 256Mais ce n’est pas de merveille que du Haillan ait voulu passer pour mauvais Français, puisqu’il voulait paraître bon Huguenot. C’est l’esprit de l’hérésie de décrier les miracles pour improuver la religion qui les fait. Comme si la vertu n’était pas capable de la puissance que la libéralité accorde au vice. Laissons une dispute qui ne saurait réussir qu’à notre avantage, tandis que ceux qui n’ont point de justice en leur cause manqueront de raison en leurs discours.

Il est temps que le Ciel se déclare pour l’innocence et qu’il montre qu’il ne souffre les ombrages que pour en tirer son éclat. La rage des Anglais s’était allumée dans les brasiers qui consumèrent notre sainte fille, c’est pourquoi ils commandèrent à l’exécuteur de la justice de jeter les cendres dans la Seine. S’étant mis en devoir de leur obéir, ô merveille ! il trouva son cœur tout entier parmi les charbons ardents ; comme si les flammes eussent respecté le sanctuaire de la vertu, et la source d’une vie qui s’était consumée au service de son Dieu.

Tertullien assure que le corps qui est frappé du foudre ne saurait plus être brûlé. 257Je ne sais s’il n’est point raisonnable que ces flammes, qui ne sont que subalternes et députées du feu du Ciel, n’entreprennent rien sur ce qu’il semble que, d’autorité absolue, il réserve à son pouvoir. Quoi qu’il en soit, il n’eût pas été juste qu’un cœur, qui avait été toujours ardent du zèle de la gloire de Dieu, s’anéantît dans les brasiers. Celui de Germanicus, qu’un poison avait tué, résista bien à leur activité. Le pauvre homme qui découvrit le miracle que je viens de toucher, n’ayant pas assez de retenue pour le taire, trouva assez de sévérité dans ses maîtres pour être puni de son imprudence.

Ce ne fut pas le dernier qui fut obligé de mentir en faveur des Anglais. Un bon religieux ayant parlé en chaire, avec liberté, de la vertu et du mérite de Jeanne, fut contraint d’assurer qu’il était ivre quand il avait tenu ce discours, bien qu’il eût prêché à jeun.

Je ne dois pas oublier, entre les accidents favorables à la justification de notre innocente, ce qui arriva huit mois avant son supplice. Une femme nommée Perronne, native de Bretagne, ayant maintenu constamment à Paris que cette fille 258était sans crime et qu’elle avait le témoignage de son ange gardien : sur cette vérité, elle fut condamnée à mourir d’une mort qui fut le prélude de celle de notre Pucelle.

Toutes ces preuves, et l’injustice de la procédure qu’on avait tenue contre la pauvre défunte, soulevaient du murmure dans Rouen, et tiraient déjà cette grande ville dans le sentiment de son innocence. La crainte que cette croyance ne gagnât les peuples obligea le conseil d’Angleterre d’écrire, au nom de leur roi, au pape et aux plus grands monarques de la chrétienté sur la mort de la Pucelle ; mais certes, leurs excuses les condamnaient. Il s’avisa même de faire publier la condamnation aux prônes, comme d’une sorcière, afin que tout le monde sût que ce n’était pas une sainte, puisqu’on n’annonçait pas sa fête. Mais tous ces artifices ne servirent qu’à faire connaître Jeanne, et piquer les esprits sur l’éclaircissement de sa probité. La justice de Dieu y travaillait aussi bien que celle des hommes.

Pas un de ceux qui s’étaient intéressés avec passion dans l’arrêt de sa mort n’eut bonne fin. L’évêque de Beauvais mourut subitement d’une apoplexie en se 259faisant faire la barbe. Guillaume Estivet fut étouffé sur un grand chemin dans un retrait. Juste jugement de Dieu qui permit que cette bouche, qui avait vomi tant d’ordures contre une pure et sainte vierge, mourût dans un si infâme lieu. Un certain Nicolas Midi, serviteur de l’évêque et faux témoin de la Pucelle, pourrit de ladrerie ; et un autre, Guillaume Flavy, fut étranglé par sa propre femme. Voilà comme l’injustice des hommes est enfin châtiée de cette puissante main, qui ne retient son coup que pour le décharger avec plus de violence, si le repentir ne s’oppose à son équitable rigueur. Ces funestes morts sont autant de preuves que la vie de Jeanne avait été innocente. Néanmoins, le Ciel en voulut faire une déclaration plus authentique.

Aussitôt que la tyrannie étrangère fut contrainte, par les armes de notre Victorieux, de laisser un peu plus de liberté à la France, tout le monde condamna les cruautés dont elle s’était rendue coupable dans le meurtre de l’innocente. La théologie, qui n’avait osé dire la vérité jusqu’alors, publia ses vertus et son mérite. Robert Cibole, chancelier de l’Université de Paris, 260composa un livre contre ceux qui l’avaient décriée comme hérétique ; et Gerson, qui a tenu le même rang dans cette grande et célèbre compagnie, après avoir examiné toute notre histoire, s’écrie : A domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris19.

Tant de bonnes dispositions préparant les esprits à recevoir la justification de cette sainte vierge, ses parents en poursuivirent les preuves. Jeanne avait encore sa mère, quand elle mourut ; et ses trois frères, Jean, Jacques et Pierre, qui lui tenaient compagnie en ses voyages afin d’ôter aux langues l’occasion de parler de sa chasteté. Cette bonne mère ne pouvant souffrir que la mémoire de sa fille fût même soupçonnée de crimes supposés, apporta toute sorte de diligence pour faire revoir son procès. Pierre fut celui de ses enfants qui la servit plus courageusement en ce dessein. Le moyen dont ils se servirent fut de se pourvoir auprès de Calixte troisième, afin de faire annuler le jugement de la défunte. Sa Sainteté, voyant la justice de leur requête, donna cette commission par une bulle expresse à Jean, archevêque de Rheims, Guillaume, évêque de Paris, et Richard, évêque de Coutances. Le cardinal 261d’Estouteville intervint encore en la revue de ce procès.

Ceux que le pape avait délégués en cette cause voulurent y apporter une procédure toute contraire à celle de ses premiers juges, afin de la justifier avec plus de formes qu’ils ne l’avaient condamnée. On examina tous les points de son accusation, et parce que le promoteur l’avait accusée de quelque intelligence avec les démons, le doyen de Vaucouleur, avec un chanoine de Toul, eut commandement d’aller à Dom-Remy informer la vie de la Pucelle. Leur rapport fut que jamais on n’avait soupçonné cette bonne fille de magie ; qu’il est vrai qu’elle allait fort souvent à l’ermitage de Beaumont, mais que l’innocence de ses mœurs était une évidente preuve que les fréquentes communions avaient servi à d’autres effets qu’au prétexte de la malice. On avait dit merveille de la fontaine des Dames, de l’Arbre-Fée et du Bois-Chenu : on trouva que c’était une invention d’Estivet, et que ce bonhomme se fût servi de l’histoire de Mélusine, si elle eût aidé son dessein.

Enfin, après que ces sages prélats eurent ouï cent et douze témoins, dont le moins âgé 262avait trente-cinq ans et le plus vieux quatre-vingt et dix, ils déclarèrent Jeanne innocente de tous les crimes qu’on lui avait imposés ; condamnèrent le procédé qu’on avait tenu contre elle comme injuste, calomnieux et violent ; déchargèrent les parents de la défunte de toute tache d’infamie.

Et afin de laisser des marques de cette justification à la postérité, ils ordonnèrent que la sentence qui avait été rendue dans le palais archiépiscopal de Rouen, serait publiée dans la place Saint-André, où l’on devait faire procession générale et un sermon. Le lendemain, ils voulurent aussi que la procession allât au vieux marché, où l’on ferait pareillement un sermon, après lequel on dresserait une croix au même endroit où la Pucelle avait été brûlée.

Il ne faut pas que la médisance trouve à redire à un procédé conduit avec tant de maturité, puisqu’on laissa couler vingt-cinq ans, depuis la mort de cette innocente fille jusqu’à sa justification. On ne saurait non plus soupçonner ceux qui ont déposé en sa faveur d’avoir été corrompus, puisqu’aux sept témoins, tous valets du juge, qui déférèrent Jeanne, on en 263opposa plus de cent, dont la plus grande partie portaient la qualité de princes, de ducs, barons, abbés, évêques, cardinaux. D’avancer que tant de vieillards et de personnes éminentes en qualité aient parlé pour le mensonge, n’est-ce pas rendre la vertu criminelle et vouloir que les princes deviennent les flatteurs des paysans ? Quel intérêt pouvait obliger tant de seigneurs et de prélats à devenir faux témoins et à trahir leur conscience ?

À moins que de passer pour étourdi, l’on ne saurait douter d’une innocence que tant de bouches ont publiée, que tant de merveilles ont déclarée, et que tant de plumes ont louée. Les actes de son procès portent expressément qu’on ouït trente-deux témoins de Dom-Remy, trente-six d’Orléans, vingt-deux de Rouen, et dix-neuf de Paris. Les premiers justifièrent son enfance du soupçon de magie, les seconds et les derniers donnèrent de bonnes preuves de sa pudicité, et les troisièmes déposèrent favorablement pour sa religion. Bien davantage, ces grandes et illustres personnes ne se contentèrent pas de la purger du crime, ils protestèrent l’avoir toujours vue remplie de toute 264vertu.

Ce n’est pas mon dessein de produire le témoignage de tous ceux qui ont reconnu le mérite et la vertu de notre sainte : l’ennui qu’il y aurait de les ouïr nous ôterait la satisfaction de la voir justifiée. Ceux qui prendront la peine de lire l’ouvrage de monsieur Hordal20, trouveront plus de cent auteurs étrangers, sans compter ceux de notre nation, qui publient ses louanges. Et si leur curiosité les porte même à rechercher le sentiment des moins favorables, ils apprendront qu’ils n’en parlent qu’avec des soupçons et des doutes, tant s’en faut qu’ils osent assurer contre la vérité. Que s’ils sont plus résolus dans leur sentiment, il ne sera pas malaisé de reconnaître qu’ils prennent leurs paroles de ceux à qui l’on peut pardonner le dépit d’avoir été battus par une femme.

Mais, quoi que la calomnie puisse dire, Jeanne d’Arc est glorieuse dans le Ciel, sa mémoire est illustre dans la terre. La France l’avouera toujours pour l’ange tutélaire de son Lys ; sa race jouira des honneurs que les incomparables vertus lui ont acquis. Supposant néanmoins que quelqu’un se rende difficile à recevoir le brillant éclat de sa gloire, nous souffrons 265qu’elle paraisse obscure aux aveugles, et que les opiniâtres ferment les yeux à la lumière. Le soleil ne laisse pas d’avoir des rayons, encore que les chouettes et les hiboux ne les puissent supporter ; l’ambre et la civette exhalent d’agréables parfums, bien que les punaises ne les flairent pas. Je sais bien qu’il y a des royaumes entiers qui doutent de la vertu de la Pucelle d’Orléans ; mais outre que je ne suis pas obligé de prendre toutes sortes de personnes pour arbitres en cette cause, je ne pouvais mieux choisir l’exemple d’une innocence affligée, que de celle qu’on attaque même dans la gloire des saints. Tous ceux qui auront de la justice approuveront son mérite, et si l’on ne manque de jugement, on ne blâmera point mon choix. Il est pourtant vrai, si des juges désintéressés doivent être ouïs sans contredit, que Jeanne d’Arc est justifiée sans défiance.

Il n’est point hors de propos de marquer ici l’honneur que Charles VII rendit à cette heureuse Amazone, et les bienfaits que les successeurs ont accordés à ses parents en sa considération. Ce n’est pas peu que ce grand monarque ait fait dresser sa statue sur le pont d’Orléans, à côté de 266la sienne. Mais c’est quelque chose de plus, qu’en sa faveur il ait anobli toute sa race. Les lettres patentes qu’il en donna à Meun-sur-Yère sont authentiques, et portent un témoignage très exprès de l’estime que ce grand roi faisait de Jeanne, qu’il nommait toujours sa chère amie, pour remarquer le tendre amour qu’il lui portait.

Le nom du Lys, que Sa Majesté lui donna et qui est descendu jusqu’à ceux de sa maison, n’est-il pas assez illustre pour faire un rayon de la gloire de notre généreuse Pucelle ? Il est vrai que ce nom a presque mis de la confusion dans l’histoire ; d’autant que ceux de son pays, prenant la prononciation de leurs voisins, la nommaient Dalys au lieu du Lys ; et quelques autres, encore plus grossiers, faisant des deux noms d’Arc et du Lys, lui ont composé celui Day. Mais il est certain que celui du Lys lui appartient par une grâce particulière du roi, et que beaucoup de nobles familles du Bassigny et de Paris le retiennent encore aujourd’hui, quelques-uns y ajoutant dit la Pucelle.

On trouve pareillement qu’elle est appelée dans l’histoire la Pucelle de France, mais plus communément la Pucelle d’Orléans. À n’en 267point mentir, cette florissante ville ne devait pas refuser son nom à celle qui lui avait causé son salut.

Sans doute, tant de marques illustres seraient capables d’éclairer la plus obscure condition. Néanmoins, notre grand monarque ne se contenta pas de ces faveurs : il voulut les rehausser avec des armoiries extrêmement glorieuses. Ce sont deux Lys en champ d’azur, au milieu desquels il y a une épée d’argent à la poignée d’or couronnée d’un diadème à la pointe. Ces armes ont fait une partie de l’accusation des Anglais contre Jeanne, comme si la vanité, et non pas la magnificence de notre roi, lui eût choisi ces marques d’honneur.

Les trois séraphins de la maison de Cailly, alliée à celle du Lys, peuvent encore servir de preuve à l’affection que Charles avait pour notre sainte fille. J’ai touché, mais non pas décrit, dans la suite de cette histoire : que notre généreuse Amazone étant un jour sortie sur les Anglais qui tenaient le siège d’Orléans, elle se tira de la mêlée pour demander la victoire à Dieu ; et que pendant la ferveur de sa prière, le sieur de Cailly, qui l’avait suivie au siège, s’étant approché d’elle, il la trouva entourée 268de chérubins, et vit en même temps un grand nombre d’anges, qui combattaient les ennemis. Depuis cette vision, ceux de cette famille obtinrent du roi, à la prière de Jeanne, la confirmation de leur noblesse, et trois chérubins ailés et barbelés de gueules en champ d’argent pour leurs armes, qui sont maintenant unies dans un même écu, par alliance qu’elle a avec celle du Lys.

Le roi ne fut pas le seul qui récompensa les assistances de cette fameuse Pucelle : Charles duc d’Orléans donna une île dans la Loire à l’un de ses frères, en considération des grands services que cette Amazone lui avait rendus, et des bonnes prophéties que cette Sibylle avait faites en sa faveur.

Mais qu’est-il besoin de marquer ici des bienfaits particuliers, puisque nous en avons de généraux, et qui s’étendent à tous les habitants de Greaux et de Dom-Remy. Charles VII les exempta de tailles et de toutes sortes de subsides pour l’affection qu’il portait à Jeanne : privilège que nos rois ont confirmé sous leurs règnes, jusqu’à notre invincible monarque Louis XIII, de qui la confirmation en est en date du mois de juin de l’an mil six cents 269dix. Cette faveur a été accordée à ces bons villageois à la seule considération de leur compatriote, comme on le peut recueillir des registres de l’élection de Chaumont en Bassigny, où l’on voit d’année en année, à côté des villages de Greaux et de Dom-Remy : Néant, la Pucelle.

Dites maintenant, faibles esprits, que Dieu abandonne l’innocence. Murmurez contre les adorables jugements de Sa divine Majesté : Ah ! qu’il fait bon se confier en la saine Providence du Ciel ! Mon lecteur, dites-moi, je vous prie, estimez-vous que notre bergère ait été trompée par les attraits de celui qui la fit sortir de son village ? La rage d’un ennemi, confus de la honte de ses infortunes, a tâché de noircir son innocence : les papes ont pris soin de la justifier ; les rois ont honoré sa mémoire ; les peuples ont loué sa vertu ; Dieu a couronné son mérite. Que peut-on désirer davantage ? Si le Ciel eût permis que Jeanne d’Arc eût demeuré dans la maison de son père, les mêmes toiles d’araignées qui couvraient ses murailles n’eussent-elles pas caché son nom et sa gloire ? Pour le plus, elle eût conduit paisiblement ses brebis ; son village l’eût connue, mais 270ses voisins n’eussent pas su son nom. La France n’aurait point de Pucelle d’Orléans. Nous ne saurions peut-être pas qu’une excellente beauté se peut conserver dans les occasions de se perdre, que la pureté est quelquefois assurée au milieu des compagnies de soldats, que la dévotion se recueille dans le bruit confus des armes, que l’innocence triomphe souvent des occasions de pécher. Nous ne saurions peut-être pas qu’une fille peut être chaste parmi les gens d’armes, résolue au milieu des docteurs, constante sous le poids des afflictions, patiente dans les convulsions du désespoir, glorieuse dans les flammes, et mille fois plus forte que la cruauté. Peut-être que le Ciel ne posséderait pas une des plus belles lumières de son firmament, et que l’Église serait privée de l’intercession des prières d’une sainte, et de l’exemple d’une héroïne. Mais sans nous arrêter à faire des conjectures et des hypothèses où les hommes ne voient goutte, il est certain que la conduite de cette généreuse fille est adorable, puisqu’elle est divine ; que ses souffrances sont glorieuses, puisqu’elles produisent tant d’éclat à toute sa postérité.

271Pour parler sainement, la gloire de cette généreuse Pucelle est si brillante que les Juifs n’ont point de Judiths qui ne souffrent de lui être comparées. Les Palmyriens peuvent louer leur Zénobia. La Bohême portera, si elle peut, le mérite de Valache jusqu’aux astres. Que l’Italie flatte tant qu’elle voudra son Oriete Doria ! La Bretagne admirera sa comtesse de Montfort, et les autres nations publieront ce que la nature a pu faire d’effort dans ce sexe. Jamais l’Europe ne produira un courage plus digne d’admiration que celui de notre invincible Pucelle.

Je finirais son histoire, s’il ne se trouvait des personnes qui, piquées de jalousie, tâchent de ravir à la France l’honneur d’avoir porté une si brave héroïne. Sans mentir, je ne juge pas le désir d’être compatriote d’une si glorieuse fille criminel ; au contraire, je l’avoue digne de louange. Les provinces et les royaumes ont bien autrefois disputé la gloire d’avoir produit certains capitaines, dont ils pouvaient s’honorer. On a même vu des villes qui sont entrées en querelle sur les os d’un aveugle21. Ce n’est donc pas merveille que quelques auteurs, aimant leur nation, s’efforcent272de lui attribuer la naissance de Jeanne d’Arc. Ceux qui la font Lorraine se sont fort éloignés du véritable sentiment, puisqu’il est vrai, pour beaucoup de raisons, que la France est sa patrie. Certes, si leur opinion était appuyée de quelque bonne preuve, je ne voudrais pas être ingrat jusqu’à refuser la reconnaissance d’un si grand bienfait. Je ne vois que deux conjectures que l’on puisse tirer à leur avantage. La première est que Jeanne d’Arc était du diocèse de Toul qu’on nomme, suivant la façon ordinaire de parler, Toul en Lorraine. La seconde se prend de ce que les villages de Greaux et de Dom-Remy, selon l’opinion de quelques-uns, sont du duché de Bar dont la propriété appartient au duc de Lorraine. Voilà ce qui se peut dire pour soutenir le sentiment de ceux qui nous veulent avoir sauvés. Toutefois, pour ne point dissimuler ma pensée, ces raisons ne sauraient passer que pour de fort faibles conjectures, puisqu’il est certain que l’évêché de Toul s’étend partie sur la France et l’Empire, partie aussi sur la Lorraine, dans laquelle on ne saurait mettre le village de Greaux, à moins que d’être mauvais géographe.273Que si cette terre est du Barrois, les rois de France ayant dès ce temps-là le ressort de la justice et l’hommage de ce duché, il est évident que Jeanne était sujette de cette couronne. Mais sans toucher cette raison, on ne peut nier que Dom-Remy n’appartienne à la France, étant du diocèse de Toul et du ressort de la prévôté d’Andelot, bailliage de Chaumont en Bassigny, et de l’élection de Langres ; ce qu’il est aisé de tirer des patentes que Jeanne obtint de Charles VII pour affranchir ces deux villages de toutes sortes de subsides en faveur de sa naissance ; et des lettres par lesquelles il anoblit toute sa race. Nous pourrions ajouter à ceci que Jacques d’Arc (ainsi appelé à cause d’un arc bandé de trois flèches qu’il avait pour sa marque) était natif de Cefonds près de Moutirandel en Champagne, comme il se voit par plusieurs titres et contrats du pays, qu’on peut encore trouver à Saint-Dizier. Après cette preuve indubitable, et sans [autre] explication, il ne servirait à rien de dire que la terre de Dom-Remy appartient à l’abbaye de Saint-Remy, de qui elle a pris son nom par la donation que Boson, duc de Bourgogne, lui en a faite depuis 274plusieurs siècles.

Ceux qui désireraient davantage d’éclaircissement sur cette vérité, le pourront tirer du recueil que monsieur Charles du Lys a fait de tout ce qu’on a écrit de plus beau à la louange de cette généreuse Amazone.

Il serait ennuyeux de rapporter ici ces pièces, puisque le nombre en monte à plus de deux cents, outre qu’il y en a beaucoup qui n’ont rien de la délicatesse de ce siècle, qui se rebute de tout ce qui n’est pas poli. Si nous avions cet excellent poème que la France attend et qu’elle doit admirer, je croirais parer assez glorieusement mon ouvrage, si je lui donnais quelques vers. Néanmoins, puisque nous ne sommes pas encore riches de ce trésor, je veux finir cette histoire par quelques stances qui me semblent bonnes, aussi bien vaut-il mieux que la France parle que moi.

Pucelle à qui je dois l’heur de ma délivrance

Et ma tranquillité ;

Pour te mettre en oubli j’ai trop de souvenance

De ma captivité.

J’étais prête de voir fouler au pied ma gloire

Et mon peuple soumis,

Quand le Ciel par ton bras me donna la victoire

Contre mes ennemis.

De mille autres dangers par miracle échappée,

Je vois mes rois heureux.

Mais mon sceptre pourtant doit plus à ton épée

Qu’à leurs faits valeureux.

275Mes beaux Lys, dont la fleur tous les ans renouvelle,

Heureusement sauvés,

Flétriraient si ta main et valeureuse et belle

Ne les eût conservés.

Mais hélas ! de quels lauriers triomphants de l’envie,

Te dois-je couronner,

Puisqu’enfin prisonnière il te coûte la vie

Pour me la redonner ?

Charles par ton secours, contre son espérance

Remis en dignité,

Donna de tes beaux faits la juste récompense

À ta postérité.

Mais en t’anoblissant, et ceux de ton lignage

Plutôt il leur rendit

Ce que peut-être enfin la rigueur de quelque âge

Leur avait interdit.

Car tu fis, me sauvant, tant de valeur paraître

Pour ta condition,

Qu’un cœur si généreux et si haut ne peut être

De basse extraction.

Ainsi sans tes efforts dont ont repris naissance,

Et ma gloire et ma paix,

Je serais misérable aux prisons du silence

Enfermée à jamais.

Or pour le plus, hélas ! quelque chétive histoire

En ferait mention,

Et vivrais seulement par la triste mémoire

De ma destruction.

Triomphez donc, généreuse Pallas ! Triomphez dans le Ciel, puisque la terre est indigne de vous posséder. Je vous conjure néanmoins, si notre impuissance empêche les effets de tout notre devoir, que le mauvais traitement que vous avez souffert ici-bas ne vous oblige point d’oublier cette patrie, pour qui vous avez donné votre sang et vos sueurs. Jetez quelquefois276les yeux sur la France, et l’appuyez de l’intercession de vos prières, comme vous l’avez soutenue par la puissance de votre bras. Conservez notre invincible monarque Louis Dieudonné, puisque sa justice vous a conservé les faveurs que vous avez obtenues de ses ancêtres. Faites fleurir ces Lys, qu’un ange du Ciel a plantés et que vous, qui êtes son intelligence visible, avez raffermis sur ses ruines. Ce sont les souhaits de toute la France, qui s’avoue éternellement votre obligée ; et les vœux de celui qui, pour être le moins considérable de vos débiteurs, ne prétend pas d’être le moins reconnaissant. Ce n’est pas notre sentiment que vous soyez encore sur terre, comme quelques-uns qui adoraient votre vertu se le persuadèrent longtemps après votre mort ; mais nous croyons que vous vivez dans le Ciel, d’où nous recevons vos bienfaits tous les jours.

Après avoir considéré les grands services que notre nation doit à cette innocente fille, je m’étonne qu’il se trouve de l’ingratitude parmi nous, et que quelques-uns aiment mieux être obligés de leur salut à une sorcière qu’à une sainte. 277Je ne sais ce qui soulève du Haillan contre Jeanne d’Arc, mais je sais bien qu’il la traite plus cruellement que n’ont fait les Anglais. Peut-être qu’il appréhende de nous donner des armes contre sa religion, accordant la vérité de ses miracles ; et partant, qu’il juge plus à propos de soupçonner sa vertu que de la reconnaître au préjudice des Huguenots. C’est ainsi que leur secte explique ces merveilleuses opérations des saints, qu’elle ne voit pas parmi ses disciples ; c’est à peu près de la sorte qu’elle respecte l’Écriture, à qui sa présomption ravit la qualité de sainte, pour ne lui point laisser d’autorité.

Je pardonne aussi peu à ces infâmes qui ont souillé leur histoire d’un blâme, qui ne l’empêche pas d’être Pucelle : quoique leur dessein soit sans effet, leur effort n’est pas sans malice. Toutefois, j’estime que [de même que] l’on permet aux limaçons de se traîner sur les fleurs, il faut souffrir que l’impudence soit effrontée.

Ceux qui ont cru que Jeanne n’était femme qu’en apparence se sont rendus à un sentiment, qui, de vrai, choque autant la vérité que celui que je viens de toucher. Quand le sieur de Langay écrit, dans 278son art militaire, que nos capitaines déguisèrent un des plus braves et des plus vaillants de leurs cavaliers en fille, afin de donner impression à leur parti que le Ciel ne leur envoyait pas ce secours, sans avoir dessein de les faire triompher, il a jugé que les grandes merveilles de la Pucelle ne pouvaient partir que d’un courage mâle. Véritablement, ses actions ayant changé de sexe, il y avait sujet de croire qu’elle n’était pas de celui que la faiblesse et la timidité naturelle rendent incapable de ces étranges prodiges. C’est avancer un paradoxe, de dire qu’une femme est vaillante, mais le doute qu’on en conçoit n’offense pas son sexe, parce que la valeur n’est pas une de ses vertus. On a bien souffert que certains auteurs fissent d’un pape Jean une papesse Jeanne ; pourquoi ne pardonnera-t-on pas à celui qui veut que cette Pucelle fût cavalier ? puisque la mollesse ne donne pas un plus juste sujet de changer un homme en femme, que l’extraordinaire vigueur de croire qu’une fille est garçon. Toute l’Angleterre sera favorable à cette opinion, et je ne sais même si elle ne prétend pas de transformer cette bergère en plusieurs hommes, quand 279elle l’accuse dans son procès d’avoir fait autant de ravage dans les troupes que trente robustes soldats.

Je ne m’étonne point que les étrangers aient peine de croire que quelques-unes de nos moindres femmes valent quelques-uns de leurs meilleurs hommes ; ce soupçon, au lieu de diminuer leur mérite, l’augmente, puisque le seul excès de leur vertu rend leur sexe douteux. Mais un Français ne peut ignorer une si glorieuse vérité, à moins que d’avoir des pensées peu dignes de sa nation. Jeanne d’Arc n’est pas la première ni la dernière Amazone que la France ait eue : quand il sera nécessaire, nous les verrons sur nos remparts pour défendre nos villes, tandis que leurs maris chasseront nos persécuteurs de la campagne.

J’avoue pourtant que le sentiment contraire ne me choquerait pas à l’égal du reproche qu’un Anglais nous a fait depuis peu, quand il assure que c’est une chose honteuse à nos rois d’avoir été remis en leur trône par une fille. Cet homme a-t-il le bon sens de nous blâmer de cet avantage ? Pénètre-t-il si mal sa pensée, qu’il ne voie pas que si la France rougit de honte d’avoir été protégée par 280une femme, l’Angleterre doit mourir de confusion d’en avoir été vaincue ? Consentons qu’il n’y ait point de gloire d’être défendus par une bergère, il y en a bien moins d’en être battus. Qui ne voit que la faiblesse d’une protection accuse seulement ceux qui attaquent, et non pas celui qu’on soutient : et partant, que pour le plus, la Pucelle d’Orléans est le bonheur de notre nation et l’opprobre de nos seuls ennemis ? Néanmoins, quelque opinion que puissent avoir les étrangers, nous ne changerons jamais la nôtre. La mémoire de Jeanne d’Arc sera toujours respectée parmi nous, et nous ne cesserons point de parler d’elle avec honneur, que nous ne commencions d’être ingrats. Nous regarderons son envoi comme un des plus illustres miracles dont le Ciel mérite notre reconnaissance. Sa vie, combattue (jusqu’à la mort) de la haine et de l’envie et enfin opprimée sous la violence de l’injustice, passera pour le fameux exemple de l’innocence affligée, et son courage nous fournira le motif de ne jamais désespérer dans les plus constantes afflictions.

Fin.

Notes

  1. [13]

    éloquente plume, belle cour, sa dame : La Cour sainte de Nicolas Caussin (1624), dont la traduction anglaise The Holy Court (1626), par Thomas Hawkins, supprime du chapitre The Lady (la dame) les pages consacrées à Jeanne d’Arc. Voir les notes 1 et 2.

  2. [14]

    Job, dont la patience est passée en proverbe pour les malheurs extrêmes qu’il endure sans se plaindre ; il dit lui-même avoir pratiqué la charité dès son plus jeune âge (Job 31, 18).

  3. [15]

    Saint Nicolas (IVe siècle), évêque de Myre, en Asie Mineure. Ceriziers renvoie à deux traits de sa légende : nouveau-né, il refusait de téter les jours où l’Église prescrivait le jeûne ; et de son tombeau s’écoulait une liqueur odorante, la manne de saint Nicolas, réputée guérir les malades.

  4. [16]

    Saint Antoine le Grand (IVe siècle), l’ermite d’Égypte, père des moines du désert. Au philosophe qui lui demandait comment il se passait de livres, il répondit que son livre était la nature des créatures, où il lisait les paroles de Dieu.

  5. [17]

    Il s’agit vraisemblablement de Jacques de Meyer, historien flamand du XVIᵉ siècle. Ceriziers puise plusieurs fois à l’Histoire de Jeanne d’Arc (1612) de Jean Hordal, qu’il cite plus loin. Hordal y compile plusieurs auteurs, dont Meyer, qui, s’appuyant sur un auteur anonyme (en réalité Thomas Basin, dans son traité pour la réhabilitation), développe précisément cette idée (p. 58) :

    Ostendere Deus volebat, ab se uno omnem dari victoriam. Eam per fœminam, per sexum fragilem velle operari, quo vanitatem superbiamque Gallicæ Anglicæque gentis retunderet.

    (Dieu voulait montrer que toute victoire vient de lui seul. Il voulait que celle-ci fût remportée par une femme, par le sexe faible, afin de rabattre la vanité et l’orgueil des nations française et anglaise.)

    La passion que Ceriziers reproche à Meyer viendrait de ce qu’il y est qualifié de parum alias in Francos benignus (par ailleurs peu bienveillant envers les Français).

  6. [18]

    Beaumanoir, dans certaines éditions antérieures.

  7. [19]

    C’est là l’œuvre du Seigneur, et c’est une merveille à nos yeux. (Psaume 117, 23.)

  8. [20]

    Heroinæ nobilissimæ Joannæ Darc Lotharingæ… Historia (1612).

  9. [21]

    Allusion à Homère, dont plusieurs cités grecques (traditionnellement sept) se disputaient l’honneur de l’avoir vu naître et d’abriter son tombeau.

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