G. Görres  : Jeanne d’Arc (1843)

Dossier : Revue de presse

Dans la presse d’époque

Prix de l’Institut

La France nouvelle
(25 avril 1830)

Le jeune Görres se voit décerné le prix Volney par l’Institut royal de France ; prix qui récompense depuis 1822 les plus importants travaux du monde savant international en linguistique.

(Lien : Retronews.)

Institut royal de France. — Séance publique annuelle des quatre Académies.

Aux termes de l’ordonnance de 1814, qui a nommé MM. l’abbé de Montesquiou et de Bonald membres de l’Académie française, et M. Couchy à la place de l’empereur à l’Académie des sciences, les quatre classes de l’Institut doivent se réunir en séance publique le 24 avril, jour anniversaire de l’entrée de Louis XVIII eu France. Cette année, la présidence était dévolue à l’Académie des sciences. C’est M. Gérard, célèbre ingénieur auquel nous devons le canal de l’Ourcq, qui a occupé le fauteuil ; il avait près de lui deux secrétaires perpétuels, MM. Cuvier et Fourrier.

L’Académie des sciences est la plus libérale des quatre classes de l’Institut. Aussi, à la séance de ce jour, le vent était au libéralisme ; tous les discours se sont ressentis de cette salutaire influence. M. Gérard a parlé de l’Académie française pour rappeler l’énergie avec laquelle elle a élevé la voix lors de la présentation de la loi de justice et d’amour. Il a célébré aussi comme le plus bel acte du règne de Charles X, celui qui a signalé son avènement au trône, l’affranchissement de la presse, première sauvegarde de toutes nos libertés.

M. Abel-Rémusat a fait le rapport du bureau pour le prix légué par M. le comte de Volney. La question posée était celle ci :

Examiner quels sont les caractères logiques ou grammaticaux qui distinguent le nom verbal et les adjectifs verbaux de l’infinitif et des participes considérés comme mode du verbe dans les langues où ces différentes catégories de mots existent communément.

Il aurait fallu presque un concours pour établir la question posée ; on sera donc peu surpris qu’il y ait eu peu de concurrents pour la résoudre. Le prix a été décerné à M. Guido Gœrres de Munich. M. Radiguel de la société asiatique de Paris a obtenu une mention honorable.

La question proposée pour le prochain concours est d’un intérêt aussi positif que celle que nous venons de rapporter :

Établir par les idiomes savants de l’Indoustan, dont les alphabets sont dérivés du Dévanagari, un système de transcription méthodique et régulier, tel qu’un texte écrit d’après ce système puisse toujours être transcrit de nouveau, et avec exactitude, en caractères originaires.

[…]

Bref compte-rendu dans le Journal des débats.

(Lien : Retronews.)

Paris, 24 avril. […] L’Institut, comme nous l’avons annoncé, a tenu aujourd’hui sa séance annuelle. […] M. Abel-Rémusat a fait connaître ensuite que le prix fondé par feu M. de Volney avait été remporté par M. E. M. Guido Gœrres de Munich. Une mention honorable a été accordée à M. Radiguel membre de la société asiatique de Paris.

Bref compte-rendu dans le Constitutionnel du 26 avril, où l’on apprend que le travail de Gœrres a été rédigé en latin.

(Lien : Retronews.)

Institut royal de France. Séance annuelle des quatre académies. (24 avril.) […] Un court rapport de M. Abel-Rémusat sur le concours de 1829, pour le prix fondé par M. de Volney, a suivi le discours du présient de l’Académie des sciences. Le sujet de ce prix était la question philosophique suivante : [Cf. article de la France nouvelle]. Le prix a été adjugé au Mémoire n. 4, écrit en latin, et dont l’auteur est M. E. M. Guido Gœrres, de Munich. Une mention honorable a été,accordée au Mémoire n. 5, composé par M. Radiguel, membre de la société asiatique de Paris.

Die Jungfrau von Orleans

Revue européenne
(1835, 2e série, t. I)

Longue recension de sa Jeanne d’Arc par le père Alphonse Gratry.

Après s’être réjoui du style simple et clair de l’auteur, le père Gratry disserte sur l’épopée de la Pucelle et l’enjeu universel qu’elle incarne : une lutte constante entre l’esprit humain et l’esprit divin. D’abord les sages et les prudents résistent à la simplicité, puis lorsqu’ils en constatent l’efficacité ou plutôt l’utilité, il s’en emparent, le détournent et en abusent.

Ainsi va l’homme dans sa prudence et dans sa raison. Toujours les prudents et les habiles de la terre commencent par repousser les instruments de la Providence, et lorsque la Providence a réalisé son œuvre malgré eux, ils s’en emparent et la pervertissent. Ils lapident le prophète d’abord, puis quand l’esprit du prophète a prévalu parmi le peuple, ils recueillent ses os, et lui bâtissent des monuments ; car ils honorent volontiers ce qui est mort, mais ne peuvent souffrir ce qui est vivant.

(Lien : Retronews.)

Littérature allemande.

Vie de Jeanne d’Arc,
de Guido Gœrres.

Ce qui frappe au premier abord dans ce livre, c’est une simplicité de style remarquable. On s’attend au nom de Gœrres à une effusion de verve originale se répandant en science, en philosophie, en érudition et en poésie, s’épanouissant en couleurs éclatantes et en jets aussi magnifiques que multiplies, et c’est ce que l’on trouve en effet dans la préface de Joseph Gœrres qui précédé l’ouvrage : on la lit à la sueur de son front si l’on est Français, et même si l’on est Allemand ; mais lorsqu’on a travaillé ces quelques pages, on est loin de regretter ses efforts, car, sous toute cette richesse de science et de poésie, on sent la chaleur d’âme et la solidité de foi du vieux catholique. Lorsqu’on passe à l’ouvrage lui-même, on trouve dans le style de Guido Gœrres de tout autres qualités : ce style est tellement simple et clair qu’il existe peu d’ouvrages allemands à la fois si bien écrits et si faciles à comprendre ; le plus faible écolier en langue allemande est heureux et surpris de le lire presque sans arrêt : on croit quelquefois lire du français, et l’on retrouve en effet dans ce style la précision et la netteté de notre langue, la mesure et la proportion de ses phrases, la rapidité et l’homogénéité de ses développements. Sous ce point de vue seul, ce livre mériterait déjà de prendre dans l’étude de l’allemand la place qu’occupe à moins juste titre dans celle de l’anglais le Vicaire de Wakefield [roman d’Oliver Goldsmith paru en 1766].

Cette simplicité de style vient-elle de l’âme de l’auteur ? vient-elle de l’influence même de son sujet, ou bien des matériaux qu’il a employés et traduits dans le cours de son ouvrage, ou bien enfin de ce retour vers la simplicité qui commence à se manifester maintenant que nous nous sommes assez fatigués dans la multiplicité ? Il est probable que toutes ces causes réunies y auront concouru. Quoi qu’il en soit, cet aimable caractère dans la forme de l’auteur est un gracieux symbole de l’esprit même du livre et de ce qu’il tend à exposer : comment Dieu, dans le plan de son éternelle sagesse, confond aux yeux des hommes la sagesse des sages par la simplicité des enfants, et brise l’orgueil du chêne avec la tige légère du lis.

La sagesse des sages, ici, c’est la sagesse des docteurs de Poitiers qui interrogèrent la jeune fille pendant trois semaines sur les cas les plus ardus de la théologie ; c’est la sagesse des docteurs de Rouen aidés de ceux de l’Université de Paris qui plus tard la soumirent à un interrogatoire de plusieurs mois dont l’issue est connue ; c’est encore la sagesse des conseillers royaux civils ou militaires, qui fut prête en toute occasion à démontrer l’inopportunité et l’impossibilité de ce qu’ordonnait Jeanne d’Arc au nom de Dieu. L’orgueil du chêne c’est l’Anglais, déjà solidement enraciné au centre de la France, d’où il étendait au loin ses racines, arbre exotique qui avait pris avec force et dont il n’était plus probable que le sol pût se dégager. Et la tige du lis qui brisa l’un et l’autre obstacle. C’est le lis de Vaucouleurs, c’est la main virginale armée de l’étendard blanc autour duquel on vit voltiger des papillons comme autour du lis des jardins.

Mais le plus grand des deux obstacles pour la vierge guerrière, instrument de Dieu, ce fut cette sagesse des sages, dont parle saint Paul, cette prudence de l’homme toujours opposée à l’esprit de Dieu. La difficulté pour elle ne fut pas de vaincre les Anglais, ce fut de parvenir à les combattre ; ce ne fut pas de conduire le roi jusqu’à Reims pour l’y faire sacrer, ce fut de le décider à y marcher. Jeanne d’Arc eut à combattre par la simplicité de l’esprit de Dieu qui lui fut donné, ce travers constant de la sagesse humaine qui s’égare dans ses mille voies artificielles ; à faire plier par la vertu de Dieu l’orgueil de la raison et de la prudence terrestre ; et sous ce point de vue, aussi bien que sous le rapport de son caractère personnel, son histoire est d’un intérêt général, et offre ce quelque chose de radical et d’universellement historique dont il est parlé dans la préface (ursprünglich und acht universal historisch). C’est un épisode de la grande lutte qui continue toujours entre l’esprit humain et l’esprit divin, et qui se manifeste dans le développement du genre comme dans celle de l’individu.

Et voici les deux phases principales de cette lutte, telles qu’elles se rencontrent partout et en particulier dans l’histoire de Jeanne d’Arc. D’abord résistance de l’esprit humain à l’esprit divin, et refus de lui donner accès. Puis quand l’esprit divin l’a emporté par sa force, abus que fait l’esprit humain de l’esprit divin dont il s’empare et veut se rendre propriétaire. C’est ce qui est arrivé depuis l’origine dans l’humanité comme dans l’Église à l’égard des hommes divins ou des prophètes ; c’est ce qui arrive chaque jour à l’égard du génie, ce reflet de l’esprit de Dieu, dans le développement d’un art quelconque, d’une branche quelle qu’elle soit de l’activité humaine. C’est aussi la clef de toute la carrière publique de Jeanne d’Arc, et c’est en particulier ce qui explique ce triste bûcher qui nous apparaît au bout de sa sublime et touchante histoire.

On sait quelle peine eut la pauvre jeune fille à parvenir jusqu’au roi ; il lui fallut pour obtenir d’être envoyée vers lui, lutter pendant plusieurs années contre le mépris et la dérision. On sait aussi les difficultés qu’elle eut à vaincre, même à la cour de Charles VII ; quelles longues et insupportables épreuves elle eut à soutenir avant d’être accréditée près de lui ; combien il lui fallut de démarches pour le porter à secourir Orléans ; puis ce fut une lutte constante contre les habiles dans l’art de la guerre, auxquels, comme Napoléon plus tard dans sa tactique transcendantale, elle faisait violer toutes les règles de l’art et les traditions du métier. — Quand elle eut miraculeusement délivré Orléans, le roi ni son conseil n’étaient point encore subjugués, et la raison de l’homme, malgré cette merveille, luttait encore contre l’envoyée de Dieu. Quand elle veut marcher vers Reims, d’abord on s’y refuse ; à la fin elle traîne le roi et son armée vers la ville du sacre ; mais devant Troyes la cour et l’armée reculent : elle, Jeanne, triomphe encore cette fois de leur découragement et de leur incrédulité par la force prophétique qui lui est donnée, et parvient au but marqué de Dieu. Dans cette période, l’instrument providentiel est en lutte constante, non pas tant contre l’obstacle matériel et la puissance ennemie que contre cette prudence qui s’oppose aux voies de Dieu, qui n’y croit point, qui n’adhère point avec confiance à la conduite supérieure, et qui revient toujours à ses données vulgaires et à ses procédés habituels. Mais quand on vit la conduite de Dieu justifiée, ses effets devenus patents et posés en faits matériels, alors la sagesse humaine reconnut qu’il y avait une force attachée à cette jeune fille, et voulut se servir de cette force à sa manière. Mais il se trouve qu’alors précisément elle déclare sa mission finie. N’importe, disent-ils, nous saurons bien nous servir de l’instrument de Dieu, et en faire notre profit.

Au couronnement de Charles VII se terminait sa mission : le miracle n’était plus nécessaire, le courage et l’art de l’homme pouvaient achever le reste.

Le mouvement initial de la délivrance était imprimé et venait de Dieu comme toute initiative et comme tout principe ; l’homme pouvait continuer.

Jeanne d’Arc sentait elle-même que le temps était venu de déposer l’armure et de suspendre au grand autel de Reims sa bannière et son épée. Elle pria donc le roi de la laisser rentrer dans son village, auprès de ses parents, pour y finir sa vie dans la douce paix de son enfance. Mais ni le roi ni son conseil ne voulurent y consentir, et cette sagesse humaine, qui n’avait d’abord accueilli qu’avec dérision sa brûlante parole lorsqu’elle appelait la France au combat, qui ne l’avait enfin suivie qu’avec défiance et avec murmure, cette même sagesse humaine s’obstinait à la retenir, maintenant qu’elle déclarait sa mission terminée. Ils résolurent dans leur prudence de tirer tout le parti possible de l’immense réputation que lui avaient acquise ces merveilleux événements : et ils l’obsédèrent si longtemps qu’étourdie à la fin par l’ordre du roi et les prières des grands seigneurs, elle se laissa entraîner au-delà de sa mission. Mais la situation de la pauvre jeune fille fut dès ce moment tout autre. La force de Dieu n’était plus avec elle elle pouvait bien encore, fidèle et courageuse, combattre et verser son sang pour servir son roi, ou bien monter sur le bûcher pour soutenir la vérité de sa mission divine ; mais la victoire ne lui était plus assurée, et les portes de l’avenir ne lui étaient plus ouvertes : elle ne pouvait plus ainsi qu’autrefois poser sa parole comme expression de la volonté de Dieu en face des vains conseils des hommes, et réclamer au nom de Dieu obéissance et soumission. C’est un triste et douloureux spectacle que de la voir si près de son paisible hameau, sur le point d’échapper au tumulte des armes, ramenée de nouveau au milieu des combattants, pour verser son sang et perdre enfin la vie dans une lutte où rien ne l’appelait plus.

Ainsi ceux qui lui avaient d’abord résisté, les mêmes, et par suite de la même espèce de prudence toujours raisonneuse et courbée vers la terre, la retiennent aujourd’hui qu’ils voient de leurs yeux de chair des œuvres étonnantes ; ils s’en emparent, ils la détournent à leur profit : À nous ce bon instrument, nous en ferons merveille : nous saurons bien nous en servir tout seuls ; sa mission, dit-elle, est finie, qu’elle marche toujours ; le peuple est dans l’enthousiasme, l’Anglais est consterné, rien ne pourra nous résister. Ainsi Dieu n’entre jamais pour rien dans leurs calculs parce qu’en effet sa sagesse n’est pas calculable, et quand on veut tout calculer, il faut bien faire abstraction de ce qui ne se calcule pas. Elle se laisse donc entraîner, mais à Saint-Denis un nouveau signe lui est donné que sa mission est finie ; elle voit se briser en morceaux cette bonne épée, cette épée miraculeuse qui lui avait été mise en main pour accomplir son œuvre. Puis une défaite sous les murs de Paris rend visible à tous ce qu’elle déclarait à Reims. Alors elle vient se mettre à genoux dans l’église de Saint-Denis à l’autel du saint protecteur de sa patrie, remercie Dieu, la Sainte-Vierge et le saint Martyr des grâces qu’elle a reçues et suspend à une colonne à côté du tombeau de saint Denis son armure et l’épée qu’elle avait prise à un Anglais dans cette dernière bataille. Sans doute elle va retourner dans la vallée de son enfance. Hélas! non. Ils ne veulent pas se dessaisir de l’instrument de Dieu que Dieu ne tient plus dans sa main ; ils la retiennent encore, et qu’en font-ils à la fin ? Ils la laissent prendre aux Anglais et monter sur ce bûcher dont ils n’ont ni le cœur, ni l’énergie de la sauver. Ainsi va l’homme dans sa prudence et dans sa raison. Toujours les prudents et les habiles de la terre commencent par repousser les instruments de la Providence, et lorsque la Providence a réalisé son œuvre malgré eux, ils s’en emparent et la pervertissent. Ils lapident le prophète d’abord, puis quand l’esprit du prophète a prévalu parmi le peuple, ils recueillent ses os, et lui bâtissent des monuments ; car ils honorent volontiers ce qui est mort, mais ne peuvent souffrir ce qui est vivant. Et de là cette parole de l’éternelle vérité, applicable à toutes les sphères et à tous les degrés :

Malheur à vous scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez des tombeaux aux prophètes et qui ornez les monuments des justes, et qui dites : Si nous eussions été du temps de nos pères, nous ne nous fussions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes. Ainsi vous vous rendez témoignage à vous-mêmes que vous êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes.

C’est donc bien toujours la même race qui s’attache à la forme et aux os du prophète mort, après avoir lapidé le prophète vivant. Ce qui est vivant les domine, ce qui est mort se laisse dominer et arranger par eux et ils profitent à leur manière de l’influence que la vie a laissée. Quand Jeanne d’Arc leur imposait au nom de Dieu sa parole et ses révélations, ils murmuraient ; quand, dépourvue de l’assistance divine, elle ne sut plus les aider que d’une manière humaine, par son courage et par sa renommée, alors ils la comprirent, furent satisfaits, et manièrent à leur gré l’instrument de Dieu jusqu’à ce qu’ils l’eussent brisé. Vice radical de l’esprit et de la volonté humaine dont tout homme a grand-peine à se dégager. Quel est celui qui ne se révolte d’abord contre l’inspiration sainte ou le conseil sévère qui commande le sacrifice et la souffrance pour le bien lors même qu’il obéit c’est avec défiance et avec murmure ; puis quand les fruits viennent à paraître, vigneron infidèle, il refuse de les rendre au maître de la vigne, et retient à son profit la vigne et le pressoir.

Ainsi Jeanne d’Arc eut encore bien plus à lutter d’une lutte spirituelle, qu’à combattre le fer et les machines. Son plus long combat et le plus critique fut assurément celui qu’elle soutint à Poitiers contre les docteurs, bacheliers, professeurs, experts ès-saintes écritures, gradués en droits divin et humain, lesquels l’interrogèrent d’abord en une solennelle séance, puis en des séances subséquentes pendant plusieurs semaines, sans compter les examens particuliers en dehors des séances générales. Jamais elle n’eut autant de peine en aucune bataille contre les Anglais. Et en effet les chevaliers sous leurs armures n’étaient pas ce qu’il y avait à cette époque de plus rude et de plus invulnérable. En comparaison des docteurs scolastiques, les chevaliers, il faut le dire, les chevaliers bardés de fer étaient des êtres tendres et délicats, puisque après tout ils portaient la cuirasse sur le corps ; mais les docteurs la portaient sur l’esprit, dans leur raison de fer, dans leur entendement très dur, impénétrable au sentiment comme à l’idée, d’une trempe à l’épreuve de toute inspiration. — Ils ne comprirent rien à la vierge de Vaucouleurs, mais ils furent entraînés par l’opinion publique, par la voix du peuple qui en ces occasions est toujours plus sûre que la voix des savants : car ces choses sont ordinairement révélées aux humbles et aux petits, et cachées aux sages et aux prudents.

Nous ne voulons pas parler de cette autre grande lutte de plusieurs mois qu’elle eut à soutenir à Rouen contre les docteurs des susdites facultés savantes, et dans laquelle elle succomba. Il faut dire, pour rester dans les bornes de la justice et de la vérité, que le jugement des sages ici fut dominé par la crainte et subjugué par l’ascendant des Anglais. Sans doute cette grande force de raison dont ils étaient fiers les mettait bien à l’abri de tout entraînement du cœur ou de tout élan d’enthousiasme, mais ne les préservait pas des passions inférieures, comme de la peur ou de la haine, et se prêtait même à les justifier. Nous n’accuserons donc pas précisément Aristote en cette occasion ; on a déjà fait porter sur lui une assez grande responsabilité, relativement au procès à peu près contemporain qui s’éleva en Espagne au sujet des Américains nouvellement conquis.

On peut, dit Friedrich Schlegel, citer un exemple frappant de l’influence funeste de la morale d’Aristote, et le tirer d’un siècle déjà très-civilisé et très-savant. En Espagne, au XVIe siècle, la grande question de savoir quelle était la manière dont on devait traiter les Américains, fut décidée, contre le bon droit et contre l’esprit du christianisme, par Sépulvéda, qui ne manquait pas d’ailleurs d’élévation dans les sentiments, mais qui était un partisan aveugle d’Aristote, et qui admettait la légitimité de l’esclavage, comme Aristote l’avait admise d’après les mœurs et les idées de l’antiquité.

Mais il faut lire le titre même du livre de Sépulvéda pour avoir une idée de l’onction des docteurs scolastiques en même temps que de leur élégance : Est-il permis de poursuivre les Indiens par la guerre, en leur enlevant domaines, possession et bien temporel, et les tuant s’ils font résistance, afin qu’ainsi dépouillés et soumis les prédicateurs aient plus facile de leur persuader la foi. Le latin vaut mieux : An liceat bello Indos prosequi auferendo ab eis dominia possessionesque et bona temporalia, et occidendo eos, si resistentiam opposuerint, ut sic spoliati et subjecti facilius per prædicatores suadeatur eis fides ? On est étonné qu’en des hommes qui étaient chrétiens, qui avaient un cœur et une âme, qui ne manquaient même pas toujours d’élévation et de générosité, une influence d’école ait pu étouffer à ce point la voix de la conscience et celle de la grande loi chrétienne. Que pouvait dans ces esprits fanés l’influence de la vérité divine, lorsqu’elle essayait d’y jeter intérieurement quelques clartés !… Il nous semble en être de cet excessif développement de la raison dialecticienne, tout à fait comme de la vertu des stoïciens dont Sénèque, je crois, dit quelque part :

Benefacta benefactis cumules, intexas, ne perpluat. Ajoute bonnes œuvres à bonnes œuvres, fais-en comme un tissu autour de toi, de peur qu’il ne pleuve à travers.

On ne voit pas bien quelle est cette pluie que le tissu des bonnes œuvres doit empêcher de passer, si ce n’est peut-être la bénédiction d’en haut que repousse l’orgueil : mais quand la raison en fait autant sur l’esprit, et l’enveloppe comme d’un tissu de distinctions, de notions, de catégories, de syllogismes et d’arguments, il est certain que ce tissu peut devenir assez serré, pour empêcher de passer dans l’intérieur de l’âme toute espèce de rosée bienfaisante et féconde.

Au reste aujourd’hui ce n’est plus là l’obstacle à l’esprit de Dieu. Nos ancêtres étaient cuirassés de fer sur leur esprit comme sur leur corps, en crainte de l’erreur et en crainte de l’ennemi. Mais nous, nous ne craignons plus rien, et nous aimons, depuis quelque temps surtout, à nous vêtir à la légère ; afin d’être accessibles à tout esprit ; ouverts à toute émotion et à tout stimulant. Ainsi prostitués à toute influence, dissipés à tout vent d’erreur, répandus et disséminés par notre incontinence d’esprit, il nous est impossible de conserver vivante en nous cette unité centrale par laquelle seule nous pouvons entrer en rapport avec l’unique nécessaire, avec celui qui est seul Dieu. Et de là ce manque d’action, de pratique, de certitude dans la direction, d’énergie et de dévouement complet et persévérant ; de là cette insouciance du bien et du mal, cette tolérance niaise de tout crime et de toute folie, ce respect ou cette indifférence égale pour tout ce qui se présente, état vraiment panthéïstique que l’on prend pour une grande largeur d’horizon intellectuel, pour une grande extension de circonférence et qui n’est qu’absence de centre, défaut d’âme. On veut revenir à l’unité en réunissant les contraires, et l’on ne voit pas que l’on tombe par là dans la multiplicité jusqu’au panthéïsme.

En tout ceci nous ne sommes point sortis de notre sujet. Nous croyons exposer et poursuivre l’idée du livre, celle du moins qui résulte pour nous de cette lecture, savoir : la différence et l’opposition entre la simplicité de l’esprit de Dieu et la sagesse des sages, entre l’humilité de l’esprit de Dieu et la force des forts, et la lutte entre ces deux esprits. Et il est vraiment merveilleux de voir comment la simplicité de l’enfant de Dieu finissait ordinairement par triompher tout à coup de la multiplicité des raisons et des motifs opposés qui tenaient en balance et perplexité continuelle le roi et son conseil, et cela, en se gardant bien de répondre à ces aveugles selon leurs paroles, de peur de leur devenir semblable (Ecclés.) et d’arriver à la même faiblesse qu’eux-mêmes en marchant par les mêmes voies ; mais en employant par inspiration les moyens simples et forts de l’esprit de Dieu qui touchent directement les cœurs et les entraînent d’autorité. Voici par exemple comment elle parvint à obtenir que l’on marcherait vers Reims.

À son retour d’Orléans, le roi lui fit un accueil glorieux et magnifique, et fut imité par ceux de sa cour, tous empressés d’honorer et la sainteté de sa vie et les merveilleux faits d’armes qui avaient réalisé sa promesse. Et pourtant comme elle attendait du roi qu’incontinent il allât chercher à Reims sa couronne, voici revenir le doute, l’irrésolution, l’opposition de la sagesse humaine dans l’esprit du roi et de son conseil. Au lieu de se lancer avec énergie sur le chemin de la victoire, on recommence à batailler en paroles dans le conseil, à disputer de droite et de gauche, au long et au large ; quoique Jeanne d’Arc répétât au roi en gémissant : Je dois durer un an sans plus, c’est pourquoi prenez garde à bien employer ce temps. À quoi répondaient les sages conseillers : Qu’un tel trajet était trop dangereux, à travers l’ennemi, par-dessus trois grands fleuves, et cela jusqu’à Reims ; qu’il valait mieux commencer par le commencement et conquérir d’abord les provinces les plus rapprochées. Mais elle se tenait inébranlable ; car ce n’était point dans un esprit de prudence humaine qu’elle avait quitté la pauvre cabane de ses parents, qu’elle avait planté sa bannière à Orléans en face des bastions anglais, et elle répétait que cette entreprise lui était aussi bien que le reste ordonnée de Dieu, et que, lorsqu’une fois le roi aurait reçu à Reims la couronne et la sainte onction, dès ce moment la force de ses ennemis irait en déclinant ; qu’alors ils ne pourraient plus nuire ni au roi ni à elle.

Mais comme ses paroles étaient toujours inefficaces, voici qu’un jour, le roi étant avec son confesseur l’évêque de Chartres et avec son ci-devant chancelier dans un appartement retiré, Jeanne tout à coup frappe à la porte. Le roi donne ordre d’entrer, et elle arrive tout humble jusqu’à lui, s’agenouille à ses pieds et embrassant ses genoux: Noble Dauphin, dit-elle, ne tenez plus si long ni si fréquent conseil, mais partez à l’instant même pour Reims afin d’y recevoir votre glorieuse couronne. Sur quoi l’évêque lui demandant si elle parlait ainsi par ordre de Dieu, elle répondit qu’elle y avait été déjà poussée plusieurs fois. Ne voulez-vous donc pas, reprit l’évêque, ici en présence du roi, raconter la manière en laquelle ce conseil vous a été donné. Je comprends, répliqua Jeanne d’Arc, ce que vous voulez savoir et le dirai volontiers. Alors le roi lui demanda si elle le dirait volontiers aussi devant les personnes qui étaient présentes, elle y consentit et parla ainsi : Lorsque je me prends de chagrin de ce qu’on ne veut croire aux choses que j’annonce de la part de Dieu, je vais dans quelque lieu retiré, j’appelle Dieu, je crie vers lui et lui demande pourquoi l’on refuse de croire à mes paroles. Lorsque j’ai fini ma prière, j’entends une voix qui me dit : Enfant de Dieu, va ! va ! va ! je serai avec toi, va ! Et lorsque j’entends cette voix j’éprouve une grande joie et je voudrais l’entendre toujours. Les paroles de la jeune fille étaient pleines d’une si ferme assurance et lorsqu’elle répéta ces mots va ! va ! va ! elle parut briller dans un état de si sublime extase, que son image, avec les yeux rayonnants vers le ciel, se grava dans ceux qui l’entendirent alors, et leur resta jusque dans leur vieillesse présente à l’âme.

Dans une autre occasion, une simple parole et un regard tourné vers le ciel,

… comme le témoigna plus tard en justice le brave Dunois, fit comprendre aux chevaliers qui la virent et l’entendirent, mieux et plus clairement qu’ils ne l’avaient jamais compris, qu’elle était envoyée de Dieu, et n’avait rien de commun avec le mal.

Tels étaient ses moyens ; elle recevait du ciel la force et la lumière, et la rayonnait autour d’elle, dissipant ainsi les obstacles comme des nuages lorsque son heure était venue ; allant par un chemin droit au centre des difficultés, savoir au cœur et à la volonté des hommes, et laissant tomber ensuite sans leur répondre les vains prétextes de leur prudence terrestre et de leur sagesse étroite. Ô puissance admirable de la simplicité ! vertu si grande et si capable pour recevoir d’en haut, si forte pour transmettre aux hommes et pour influer sur le monde.

Et n’est-ce pas ce qui explique pourquoi, dans l’état désespéré de la France, où ni la force physique ni l’art de l’homme ne pouvaient plus rien, il fallait un être particulièrement humble et simple pour nous transmettre la vertu de Dieu et nous sauver ? Et, sous un autre point de vue et dans une autre sphère, n’est-ce pas à une cause analogue que la France elle-même doit cette influence toute particulière qu’elle a toujours exercée sur l’Europe, et dont Joseph Görres dit dans la préface :

La France devait être conservée pour châtier les peuples et les pousser vers le progrès.

Pourquoi donc la France est-elle ainsi l’aiguillon des peuples et comme l’axe du progrès européen ? C’est la simplicité du Français qui fait sa force, cette simplicité qui tend toujours à l’unité, qui consiste à ne voir et à ne poursuivre qu’une chose, et à pousser toute sa force dans une direction unique : grand mal, si la direction est fausse ; grand bien, si le but est le vrai but. Quel peuple en Europe est un politiquement comme le peuple français ? Quelle langue est simple comme la nôtre, et quelle meilleure expression du caractère que le langage ? Quelle opinion publique est plus compacte et sait mieux se former en faisceau ? La France, si elle venait définitivement à se donner au bien, ne serait-elle pas capable aussi de faire ce que fit Jeanne d’Arc lorsqu’elle sentit le besoin de se donner à Dieu, et de chercher en lui sa vie :

Elle fit monter droit vers le ciel dans un rayon unique toute cette force que d’autres laissent s’échapper et se perdre par des issues innombrables dans le monde qui les entoure.

Si la France un jour, cette fille aînée de l’Église, allait devenir une Jeanne d’Arc pour le monde !…

Pourquoi la France dut-elle être délivrée par une femme ? se demande un ancien auteur cité par Guido Görres ; et il répond :

Le sexe des femmes est humble dans ses démarches et dévot à Dieu, doux et compatissant aux souffreteux ; c’est pourquoi Dieu l’a dans nos temps, distingué par de grandes grâces, afin que ce ne soit la terreur de ses châtiments, mais l’ardeur de son amour qui nous détache du mal et nous ramène au bien.

L’ancien auteur a du sens, mais Joseph Görres explique plus philosophiquement dans la préface comment la France devait être sauvée par une vierge guerrière.

Comme elle ne venait pas d’elle-même, mais par une mission du Ciel pour agir dans la force d’en haut et dans la vertu d’en haut, elle devait se présenter au dehors comme héroïne et comme guerrière, et rester au dedans humble servante soumise aux puissances du royaume céleste. Il fallait qu’en présence de l’influence supérieure elle sût rendre doux et silencieux ce cœur énergique et bouillant, afin qu’il pût en recevoir les communications supérieures, et se maintenir avec le Ciel dans un rapport que rien ne pût briser. Elle devait tenir unis en elle par un lien d’activité vivante deux extrêmes qui s’excluent et se neutralisent d’ordinaire, et pour que femme elle pût agir en homme, et pour qu’au milieu du tourbillon et de la mobilité de la sphère visible où elle paraissait elle-même emportée, elle pût conserver dans le secret de son cœur le mystérieux silence et le repos intime du monde invisible. Enfant de paix lancé dans les combats, pour rester paisible dans la guerre même, elle devait conserver au milieu d’une cour de roi la simplicité de la plus humble bergère, et sous l’armure de fer la tendre délicatesse de son sexe. Envoyée pour reconquérir à la tête d’une soldatesque effrénée la liberté de la patrie, elle devait en vertus mâles ne le pas céder aux plus braves, tandis qu’elle ne pouvait, messagère de paix, verser le sang de sa propre main, quoique elle-même exposée à tout, entourée de la licence des camps, elle devait n’en pas être atteinte, et pour que le lien mystérieux qui la tenait dans une sublime union avec les puissances d’en haut ne pût se rompre, il lui fallait, irréprochable et pure, rester ceinte sous le harnais de la ceinture virginale.

Voilà pourquoi, vierge guerrière, elle était pour cette œuvre merveilleuse un plus souple instrument que tout autre entre les mains de Dieu. Même chose s’était déjà vue en Israël, comme il est raconté au Livre des juges, lorsque Débora, la prophétesse, délivra son peuple du joug de ses oppresseurs ; et le saint livre ajoute :

On a cessé de voir de vaillants hommes en Israël. Il ne s’en trouvait plus jusqu’à ce que Débora se soit élevée, jusqu’à ce qu’il se soit élevé une mère dans Israël.

Même chose aussi est arrivée pour l’humanité tout entière, lorsque la femme brisa la tête du serpent.

On demande en ces temps pour la femme un grand rôle et l’on ne tient pas compte de celui qu’elle a déjà rempli, qu’elle peut et doit remplir encore. L’histoire parle peu de la femme comme l’Évangile parle peu de Marie, et pour cela les esprits qui ne voient que le dehors la croient inactive, inutile ou délaissée. Mais dans Jeanne d’Arc même qui fut appelée à une grande action extérieure, est-ce le courage et l’épée de l’héroïne qui a sauvé la France ? n’est-ce pas plutôt le rapport intérieur de la sainte avec Dieu ? Nous ne manquâmes jamais de bonnes épées ni de braves chevaliers, mais il manquait un vase humble et pur, capable de la force invisible de Dieu. Si telle est donc l’influence de la femme, intérieure et invisible, ne vous pressez pas encore de dire ce qu’elle a fait ou n’a pas fait dans le monde, ni par conséquent de rechercher quelle autre chose elle aurait à faire.

Qu’il nous soit permis de rappeler quelques paroles d’un prêtre distingué.

De nos jours il a été prononcé à l’oreille des femmes quelques-uns de ces mots qu’Ève entendit, lorsque Satan lui jura qu’elle était la femme libre. On leur a dit que la science du bien et du mal allait enfin leur être révélée, et que l’imitation des brutes renfermait pour elles le secret de se transformer en dieux. On leur a promis dans un Éden futur, une apothéose infernale. Ces coupables extravagances n’ont pas exercé une grande puissance de séduction. Les femmes ont compris les premières où cela menait. Elles ont compris avec une intelligence de cœur qui devance les procédés moins rapides du raisonnement, que tout progrès réel n’est possible que dans la route tracée par le Christianisme ; que leur avenir, s’il s’égarait loin de cette route, ne serait qu’une marche rétrograde, non pas seulement vers les mœurs païennes, mais vers quelque chose de pis ; qu’il n’y a pour elles que déception, servitude, chute hors des mystères à la fois sévères et doux qui leur donnent Marie pour Mère.

On trouve une sortie originale et pleine de verve sur le même sujet à la fin de la préface de Joseph Görres.

Je n’ignore pas qu’une telle élévation dans la sphère où l’esprit est l’unique nécessaire, où la chair et les os ne sont rien, est la moindre des recommandations pour la vierge de Domrémy auprès de plusieurs de nos contemporains qui ne sont pas loin de rattacher leur arbre généalogique et celui des autres hommes à quelque variété du singe, mal décrite jusqu’à ce jour ; qui dès lors ne peuvent reconnaître d’autre aliment ni pour eux, ni pour ceux qui les dépassent, que la nourriture de la bête. Sans doute s’il avait été donné aux saint-simoniens de découvrir en Orient la femme modèle, et que celle-ci fût venue à leur suite montée sur un chameau à trois bosses, portant bannière en main avec cette inscription : La lumière a engendré le dragon, et le dragon la lumière ! Evaë Lucifer ! tenant dans l’autre main la coupe d’enivrement remplie de toutes les voluptés avec la bourse de Plutus regorgeant d’or ; si elle avait eu le bonheur de trouver le secret si longtemps cherché de revenir à la virginité radicale en se prostituant à tous ; si, par l’identification dans sa personne de tout ce qui a été séparé depuis l’origine des siècles, il lui était advenu d’enfanter l’homme-principe, ceci certes eût fait un tout autre bruit aux oreilles de ces hommes de nos jours. Des milliers de poursuivanst se fussent attachés à son char ; toutes les machines à vapeur sur les chemins de fer l’eussent saluée en faisant la roue de leurs grands bras ; les roseaux dans les marais eussent sifflé vivat à la nouvelle mère de Dieu, et dans tout l’éclat du luxe et de la magnificence se fût avancée la cavalcade vers la montagne de Vénus. En présence de cette mascarade diabolique on eût trouvé sans doute bien modeste le cortège de la vierge du XVe siècle; à peu près comme une douce et calme matinée de printemps semblerait pâle, comparée à la nuit fumeuse où l’éclair étincelle, où rayonne la flamme blanchâtre du soufre incandescent, s’élevant en colonne du sein du volcan qui » la vomit. Et pourtant quand la race des enfants de la nuit et de la duplicité pense ses rêves ténébreux et les réalise, il ne s’ensuit pas que la lignée de ceux qui s’en tiennent au jour et à la lumière, soit morte pour cela. Lorsque la vierge de Domrémy, au terme de sa vie terrestre, après l’accomplissement de sa mission, rencontra la troupe de ces malfaiteurs, ils en agirent avec elle, comme ils en ont agi avec tous les prophètes envoyés pour les sauver ; ils ont déchiré son corps ; mais c’était mettre fin eux-mêmes à leur puissance sur elle, car ils n’ont plus jamais rien pu ni contre sa couronne au ciel, ni contre sa mémoire au milieu de nous. On vit, il est vrai, au siècle dernier, ce faiseur d’esprit sans cœur et sans âme, chercher par son dégoûtant poème à salir sa mémoire ; mais il ne fit que s’élever à lui-même une colonne d’infamie, et nul ne vient à passer devant, sans jeter aussi sa pierre dans le bourbier où plonge sa base ; après quoi le passant consacre à la vierge de Vaucouleurs un souvenir reconnaissant. C’est ce qu’exprime symboliquement ce qui eut lieu, lorsque la rage de ses ennemis l’eût jetée aux flammes dévorantes comme une proie ; le feu put consumer tous ses membres, mais ne put, malgré sa violence, entamer son généreux cœur : son cœur resta intact au milieu du bûcher. Ce cœur bat encore dans la mémoire reconnaissante de ses compatriotes, comme dans celle de tous les peuples, auxquels elle appartient par l’héroïsme, comme elle appartient à la France par son sang on le sentira vivre dans ce livre auquel il attirera des amis et des lecteurs, sans qu’il soit besoin du bruit et des mille voix de la renommée. Le froid hiver d’ailleurs semble se retirer ce froid acerbe qui si longtemps contracta les cœurs paraît se dissiper ; un souffle doux et chaud a passé sur les glaces et va répandre çà et là quelques gouttes fécondes, et comme la sève aux arbres, aux hommes, aussi le sang trop longtemps glacé dans leurs veines, recommence à couler plus calme et plus facile. Maintenant que le monde a marché dans ses voies comme il a voulu, et se trouve victime de ce qu’il a choisi, il commence à comprendre que sa volonté n’était pas droite, et qu’il la faut changer. La vierge d’Orléans comme tout le reste se présente donc aujourd’hui sous un autre aspect ; elle apparaît telle qu’elle fut en effet, et non comme se l’étaient façonnée ceux qui ne l’ont pu comprendre.

Ce livre est du très petit nombre de ceux qui sont à la fois intéressants et doux à lire pour une âme chrétienne et un esprit philosophique. On sent à cette lecture ranimer sa foi en l’action providentielle et miraculeuse de Dieu : on croit aux voix célestes qui parlaient à Jeanne d’Arc ; on croit que dans la nuit où elle vint au monde tous les cœurs dans son hameau furent remplis d’une joie secrète, et que les hommes se disaient : Qu’est-il donc arrivé d’heureux ? On croit que la France a pu la pressentir bien des siècles auparavant, et qu’un vieux prophète gaulois a prédit sa venue. On aime aussi davantage la France, et l’on sent renouveler dans son cœur cette vieille croyance patriotique, qui selon nous n’est pas un préjugé, que notre patrie est destinée à quelque chose de plus grand encore que tout ce qu’elle a fait. On respecte aussi davantage la femme ; l’on sent et l’on comprend l’énorme puissance qu’il y a dans sa simplicité, dans son humilité, dans sa douceur lorsqu’elle se donne à Dieu, avec toute sa force d’amour et de dévouement. Quant à l’auteur, on l’aime sans le connaître, et l’on juge heureux le père de l’écrivain, qui, après avoir pendant sa noble carrière étendu si loin son esprit et ses facultés dans toutes les directions et dans tous les détails de la science et de la vie, porte, vers l’automne de sa vie, en la personne de son fils, ce fruit de piété et de simplicité qui nous charme et qui nous touche ; comme ces belles plantes, qui, après un riche et brillant développement, se résument et se recueillent en une semence précieuse et salutaire.

Université catholique
(1836, t. I)

Recension de la Jeanne d’Arc de Görres par Félix Esquirou de Parieu (p. 473-477).

(Lien : Gallica.)

Die Jungfrau von Orleans. Nach den Prozessakten und gleichzeitigen Chroniken, von G. Gœrres, mit einer vorrede von J. Gœrres, Regensburg, 1834.La Pucelle d’Orléans. D’après les actes de procédure et les chroniques contemporaines, par G. Gœrres, avec une préface de J. Gœrres, Ratisbonne, 1834.

Singulier assemblage de vertus empruntées à des ordres divers Jeanne d’Arc a uni la douce piété des Catherine et des Thérèse avec le patriotique enthousiasme d’une Judith. Mais si l’héroïne juive invoquait le Dieu d’Israël contre les adorateurs des dieux étrangers, la vierge française s’adressait au Dieu de la chrétienté, qui était aussi celui de ses ennemis, parce qu’elle avait foi à la mission spéciale que la Providence avait donnée à la France. Ce qui doit nous frapper dans l’héroïne de Domrémy, outre la vertu supérieure à son sexe, c’est cette admirable conciliation du sentiment religieux et du sentiment patriotique, l’un universel et l’autre limité dans son objet ; réponse en quelque sorte toute faite à qui croirait que ces sentiments s’excluent, et qu’il y a dans les vertus chrétiennes quelque chose d’incompatible avec les vertus civiques. Écrire l’histoire de Jeanne d’Arc, c’est donc bien mériter à la fois de la religion et de la France. Remercions le jeune écrivain allemand qui a élevé un monument à la gloire de notre pieuse héroïne, dans la langue de son pays et sous le patronage d’un nom qui y est glorieux. Applaudissons-nous de le voir comptant le petit nombre de lieues qui séparaient l’humble village de la Pucelle des frontières de la domination allemande au quinzième siècle comme pour faire en quelque sorte participer sa patrie à l’honneur d’avoir produit Jeanne d’Arc.

Un tableau simple, animé, brillant, des premières années de Jeanne d’Arc, jusqu’à son voyage à Chinon ouvre le livre de M. Gœrres. Il y fait succéder une esquisse rapide des diverses péripéties qui, depuis l’origine de la rivalité entre la France et l’Angleterre, avaient enfin conduit la première à deux doigts de sa perte. Il est permis de concevoir une idée avantageuse de la manière philosophique dont M. Gœrres est capable d’envisager l’histoire, en lisant les réflexions auxquelles il se livre, après avoir raconté la réaction glorieuse du règne de Charles-le-Sage contre l’ascendant de la puissance étrangère :

Le bonheur de la France*, dit-il, fut de courte durée. Car ce n’est point par des batailles gagnées ou perdues, par un bon ou mauvais prince, que les empires subsistent ou tombent. Si une corruption intérieure a pénétré jusqu’au cœur des peuples, si la crainte de Dieu, le respect du droit et de la loi, la gravité des mœurs, s’affaiblissent en eux, alors ils tombent inévitablement dans un abîme de maux dont il n’est donné à aucune force ni à aucune prudence humaine de les garantir. À peine Charles V eut-il fermé les yeux, que les princes et les grands barons du royaume reprirent leur rivalité funeste ; et le pauvre peuple, qui souffrait sous l’oppression violente de factieux pervers, et était en outre spolié par des gens de guerre sans solde, donna un libre cours à son exaspération par la mutinerie et la révolte.

* Nous nous sommes permis quelques coupures dans le petit nombre de citations faites dans cet article.

La folie du souverain mit ces maux à leur comble. La guerre étrangère s’ajouta aux discordes civiles. La défaite d’Azincourt, le traité de Troyes, surtout, qui donna aux Anglais l’appui de la faction de Bourgogne, anéantirent presque l’indépendance française.

Orléans, le dernier boulevard de la puissance de Charles VII, fut vivement assiégé. Mais c’était comme le rocher sur lequel la Providence avait décrété que le flot de l’invasion anglaise viendrait se briser.

M. Gœrres, se rapprochant de l’époque où la Pucelle entre sur la scène des événements, décrit en détail le siège d’Orléans et les principaux faits qui s’y rattachent, tels que la défaite de Rouvray, qu’il suppose être celle que la bergère prédit au capitaine de Vaucouleurs, et l’ambassade des Orléanais au duc de Bourgogne pour se donner à lui ; laquelle eut pour résultat de jeter un premier ferment de discorde entre la puissance anglaise et la puissance bourguignonne. Ce fut peu de jours après le départ de cette ambassade, que Jeanne arriva près du roi, qui était à Chinon, et lui fit dire qu’elle venait de faire [cent] cinquante lieues à cheval pour lui apporter l’aide de Dieu.

Revenu ainsi à ce point qui sépare en quelque sorte la vie paisible de la Pucelle de sa vie militante, l’auteur s’arrête encore comme sur le seuil de son sujet pour considérer, dans une digression spéciale, les saints personnages contemporains ou prédécesseurs de son héroïne, et en même temps les prophéties qui avaient annoncé sa mission. Sainte Brigitte, le docteur Jauler, sainte Catherine de Sienne, saint Bernardin de Sienne, Lidwigis, la jeune fille de Brabant, saint Vincent Ferrier, saint Jean de Capistrano, le Frère Richard, sont tour à tour mentionnés par lui. Il termine cette sorte de statistique religieuse en rappelant la composition à peu près contemporaine du livre de l’Imitation de Jésus-Christ, dont on s’est, dit-il disputé l’auteur, comme les villes grecques se sont disputées sur le chantre de Troie.

Ce prologue achevé, M. Gœrres commence l’histoire proprement dite de la Pucelle, son histoire héroïque et glorieuse. Il raconte son introduction auprès de Charles VII, qu’elle convainquit, dit-il, de sa mission par ces mots : Vous êtes vraiment le légitime héritier du trône. L’impression extraordinaire qui en serait résultée sur l’esprit du roi s’explique plausiblement, parce que, depuis peu de temps, désespéré de ses revers, il s’était pris à douter de la légitimité de sa naissance et de ses droits au trône. Ce serait-là, suivant l’opinion de M. Gœrres, qui se fonde en ce point sur le témoignage de N. Sala (voy. l’histoire de Jeanne d’Arc par M. Le Brun de Charmettes, t. I, p. 382-383), le signe fameux de Chinon. Tout ce qui fut dit plus tard au procès n’était que symbole, jeu, allégorie. Nous avouerons que, malgré tout ce que cette explication a de plausible, un nuage s’étend encore pour nous sur ce point, qui, nous le croyons, ne sera jamais entièrement éclairci ; le signe de Chinon sera probablement au nombre des problèmes historiques insolubles.

Bien des doutes, bien des hésitations arrêtèrent le succès de la mission de Jeanne d’Arc, à la cour, comme auprès du capitaine de Vaucouleurs. Ce ne fut qu’après être sortie victorieuse des épreuves de tout genre qu’on lui lit subir, qu’elle put enfin paraître à la tête de la cavalerie française armée du glaive déterré dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, accompagnée de son écuyer, de son confesseur et d’une pieuse bannière.

Ici se place naturellement, dans le récit de l’historien allemand, la prédiction extraordinaire faite par la Pucelle, de sa blessure devant Orléans et du sacre du roi à Reims, l’été suivant ; prédiction mentionnée et constatée par la lettre d’un gentilhomme flamand, le sire de Rotslaër, écrite de Lyon, le 22 avril 1429 (Le Brun de Charmettes, t. I, p. 424-424) ; la Pucelle fut blessée, devant Orléans, le 7 mai, c’est-à-dire, quinze jours après, et le roi couronné à Reims le 11 juillet. L’histoire de Jeanne d’Arc est pleine, au reste, comme on le sait, de faits d’un ordre surnaturel. C’est ainsi qu’elle se disait inspirée journellement par les voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et quelquefois par l’archange saint Michel. M. Gœrres ne se livre à aucune discussion sur la croyance due à ces communications avec un monde supérieur et différent du nôtre. Il a exclu toute digression de ce genre de la forme narrative de son livre. Exempt de doute, il ne suppose pas le doute. Certainement cette méthode est tout aussi propre à insinuer et à affermir la croyance que celle du doute raisonné. Quelque répugnance que puissent avoir plusieurs de ses lecteurs à admettre ces faits miraculeux, ils auront de la peine à se maintenir fermes dans la position de l’incrédulité et du scepticisme, en suivant son récit simple, et entraînant par sa simplicité même.

Nous ajouterons que la même impression se fera sentir à tous ceux qui étudieront sans préjugé et avec goût ce sujet historique. L’idée de cette simple bergère, qui a changé la face d’une guerre où il s’agissait de l’indépendance d’une grande nation, s’ennoblira, et s’élargira tellement dans leur esprit qu’il leur sera impossible d’abaisser cette femme extraordinaire jusqu’à se la représenter comme une folle. Ce n’est pas dans des rêves ni dans des hallucinations sans réalité, qu’a pu se puiser la vertu qui a réalisé de si grandes choses. Sans doute les communications supérieures, familières à Jeanne d’Arc, sont des faits rares dans l’humanité : mais leur rareté même concourt garantir leur vérité ; car elles ne peuvent avoir lieu que pour établir des missions exceptionnelles, mesurées à des circonstances extraordinaires et par conséquent fort rares.

La Pucelle, en arrivant à Orléans, se fit précéder d’une lettre adressée aux généraux étrangers, pour les sommer d’abandonner leurs conquêtes au légitime héritier du trône français. Cette lettre transporta les Anglais d’une telle fureur, qu’ils voulurent brûler un des hérauts qui l’avait apportée. Cependant ils jugèrent à propos d’en demander la permission par écrit à l’Université de Paris : ce délai sauva le pauvre homme. Voilà un trait bien caractéristique des idées et des mœurs du temps. Il renfermait de plus une sorte de sinistre présage.

Notre but n’est pas de suivre les nombreux détails de la charmante biographie de M. Gœrres. Ce serait empiéter sur l’office d’un traducteur. Nous dirons seulement qu’il dépeint, avec cette simplicité et cette naïveté allemandes qui conviennent si spécialement aux sujets du moyen âge, les actions accessoires de la Pucelle. Il reproduit fidèlement la couleur de l’époque il rend en quelque sorte son lecteur témoin oculaire de cette courte et belle vie il arrête ses regards sur cette douce piété, cette pureté sévère cette sensibilité toute féminine, qui, ne laissant jamais percer que pour l’agrément du contraste la rudesse de la paysanne devenue guerrière, lui arrachait des gémissements sur le sort des victimes des combats, et lui faisait regarder comme son premier soin, dans le triomphe, d’arracher à la fureur des siens quelques uns des vaincus.

M. Gœrres comme le titre de son ouvrage l’indique, a sérieusement consulté les pièces originales et les chroniques contemporaines. Aussi son ouvrage est-il riche de citations.

Après un récit de la délivrance en sept jours de la ville d’Orléans, rédigé surtout d’après les sources françaises, dont les pièces du procès sont les plus importantes, après avoir dépeint la joie des Orléanais et rappelé cette cérémonie patriotique et religieuse célébrée pendant 400 ans précis, en commémoration de la délivrance de la ville, jusqu’à l’année 1830, il cite des témoignages contemporains tirés de sources allemandes. Ce sont d’abord la Chronique d’Eberhard de Windecken, trésorier de l’empereur Sigismond, au ch. 252 et en second lieu l’écrit latin d’un prêtre de Landau, daté de 1429 ; il cite aussi le fameux écrit de Lyon publié le 14 mai de la même année, sous le nom du Chancelier ce qui a autorisé à l’attribuer au chancelier Gerson, qui séjourna en effet à Lyon, dans le cloître des Célestins de cette ville, à son retour de la Bavière. (M. Le Brun de Charmettes paraît n’avoir pas eu connaissance de la chronique d’Eherhard de Windeck. Quant à l’écrit de Gerson et à celui du prêtre de Landau, on peut les consulter au t. II, p. 141 et suiv., et au t. III, p. 6-8, 72-73.)

Viennent ensuite, dans la progression historique des événements, la marche de Charles VII sur Reims la bataille de Patay, la reddition de Troyes sans combat, la lettre écrite par Jeanne d’Arc au duc de Bourgogne, et qui est conservée à Lille en Flandre, enfin, la cérémonie du sacre, si glorieuse et si douce pour la Pucelle, mais qui fermait la période la plus brillante de son histoire. Elle regarda même sa mission comme accomplie après cet événement ; elle voulut quitter l’armée et revenir aux occupations rustiques du village. La volonté du roi et des chefs ne le lui permirent pas. Jeanne d’Arc ne songea pas à désobéir ; elle se résolut à continuer jusqu’au bout une carrière désormais plus semée pour elle de douleurs que de joies.

La prudence humaine dit M. Gœrres, qui, dans le principe avait fait écouter avec dédain la parole inspirée de Jeanne d’Arc lorsqu’elle invitait au combat, cette même prudence ne voulut pas lui permettre la retraite alors qu’elle regarda sa mission comme accomplie. La force de Dieu s’était cependant éloignée d’elle. Il lui était bien encore donné de combattre avec fidélité et courage de verser son sang dans les batailles pour son souverain et de monter sur le bûcher pour attester la vérité de sa mission divine antérieure mais une victoire certaine n’était plus attachée à ses efforts. Les portes de l’avenir ne lui sont plus ouvertes ; elle n’oppose plus ainsi qu’autrefois son conseil, comme l’infaillible volonté de Dieu au conseil trompeur des hommes ; elle ne demande plus une aveugle obéissance. C’est un affligeant et douloureux spectacle de voir la Pucelle regrettant sa paisible patrie au sein du tumulte des camps, entraînée à la suite de l’armée, y prodiguer son sang dans un combat auquel elle n’est plus appelée mais ce changement même peut servir de preuve à la mission d’en haut qu’elle avait précédemment reçue.

Malgré ce que ces considérations renferment de vérité intrinsèque, il est peut-être inexact de n’accorder à Jeanne d’Arc qu’une mission temporaire. Les événements de sa vie postérieurs au sacre de Charles VII, ne sont pas, ce nous semble, moins providentiels que ceux qui l’ont précédé. La mission de la Pucelle ne se termina pas alors, elle changea seulement de caractère.

Indépendamment de cette considération générale et philosophique il ne faudrait point, historiquement parlant, se représenter le reste de la vie de Jeanne d’Arc après le sacre comme une chaîne exclusivement composée d’humiliations et de revers. Si les triomphes militaires y sont un peu plus rares on pourrait trouver qu’en retour elle recueille de la part du souverain de douces récompenses des services qu’elle lui a rendus.

Quelle récompense nationale fut jamais plus glorieuse que ce privilège de l’exemption d’impôt, accordé à la demande de la Pucelle, aux deux localités de Greux et de Domrémy,

… privilège, dit M. Gœrres, conféré solennellement par un acte royal du dernier juillet 1429, daté de Château-Thierry qui fut observé par tous les successeurs de Charles VII, jusqu’en l’année 1610, en laquelle Louis XIII par acte du 28 juin, le constitua de nouveau ! Bel et antique usage, qui se perpétua jusqu’à la révolution française. Dans les registres de taille, jusqu’à cette époque, on trouve les feuilles qui concernent Greux et Domrémy laissées en blanc et les comptes remit placés par ces seuls mots : Rien, la Pucelle. Certes, l’obtention de ce privilège dut être pour Jeanne d’Arc une de ses plus douces victoires.

Je passe sur l’assaut de Paris, où Jeanne fut blessée et je remarque seulement la citation que fait M. Gœrres d’une lettre adressée par un chambellan de Charles VII au duc de Milan, et dont une version existe dans les archives royales de Prusse. C’est cette version en allemand du quinzième siècle, qu’il reproduit dans les pages de son livre. Il discerne avec beaucoup de sagacité dans cette lettre les faits véritables de l’histoire de Jeanne d’Arc des fables superstitieuses qu’y ajoutait de son temps l’imagination populaire. Un peu plus loin nous remarquerons encore une autre citation. Ce sont les lettres patentes par lesquelles le roi Charles VII ennoblit la Pucelle, son père, sa mère ses frères et toute leur descendance masculine et féminine. Ces lettres étaient datées de Mehun-sur-Yèvre, décembre 1429. M. Gœrres rappelle en même temps que le roi donna à la famille de Jeanne d’Arc des armes fleurdelisées, d’où les noms de Dulys et de Dalys qu’elle a portés. Il rapporte aussi qu’un arrêt du parlement, en 1633 restreignit le privilège de noblesse à la ligne masculine.

Réfléchissant sur cet acte d’anoblissement, dans lequel Charles VII reconnaissait devoir le recouvrement de sa puissance à la grâce divine, l’auteur revient, par une tendance qui lui est habituelle, sur notre ordre de choses présent. L’abolition du titre de souverain par la grâce de Dieu lui suggère des considérations qu’il n’est pas dans notre plan de reproduire.

Charles VII ne se contenta pas de ces honneurs rendus à la bergère de Vaucouleurs il fit encore frapper une médaille à son image avec cet exergue Consiliis confirmata Dei. Enfin, on vit briller encore la Pucelle dans tout l’éclat de son courage et dans toute la puissance de son prestige au siège de Saint-Pierre-le-Moûtier.

La Pucelle, dit un auteur de notre siècle ne fit jamais rien qui parut plus merveilleux et plus divin. (Histoire des ducs de Bourgognes, t. VI, p. 70.)

Peu après, devant Melun, elle reçut de ses voix l’annonce de sa captivité prochaine. Elle fut en effet faite prisonnière par les Bourguignons à la défense de Compiègne le 31 mai 1430 quatorze mois après ses premiers faits d’armes devant Orléans. Quels changements prodigieux ne s’étaient pas opérés dans la fortune des deux partis, dans un espace de temps si court et par un instrument si faible !

Cette courte analyse ou plutôt ces fragments d’analyse ne sauraient donner une idée du charme attaché a cet écrit de l’érudition riche et variée qu’y déploie M. Gœrres, du talent avec lequel il travaille sur ce fond historique, en un mot, de la perfection avec laquelle il a exécuté le plan qu’il s’est tracé. Cette production peut être considérée comme une belle et fraîche couronne que la main de ce jeune écrivain dépose sur le front de son glorieux père, de ce vénérable patriarche de la littérature allemande dont le nom dignement porté par son fils, est cher non pas seulement à l’Allemagne leur patrie politique, mais encore à deux autres patries plus vastes, la religion et la science.

La suite au prochain numéro.

[Note : nous n’avons pas trouvé de second article, ni dans le t. II, ni dans les suivants.]

Le Spectateur
(6 août 1839)

Le quotidien de Dijon signale la présence de l’historien dans la région pour dénicher d’éventuels documents inédits sur Jeanne d’Arc dans les archives bourguignonnes.

(Lien : Retronews.)

Un des historiens les plus renommés d’Allemagne, M. le docteur Guido Gorrë, de Munich, vient de passer plusieurs jours en cette ville, pour rechercher dans les archives de Bourgogne les titres relatifs aux rapports de Jeanne d’Arc avec Philippe-le-Bon. On sait que le docteur Gorrë est l’auteur de l’excellente histoire de la Pucelle. Il en préparé une nouvelle édition, et n’a voulu rien négliger pour ajouter de nouveaux documents à ce précieux livre, que la France n’eût pas dû laisser à d’autres le soin d’écrire.

Article repris dans le Drapeau tricolore du 14 août.

(Lien : Retronews.)

Dans la Gazette de France du 15 août.

(Lien : Retronews.)

Bibliographie de la France
(23 janvier 1841)

Mention de la traduction bruxelloise à la rubrique Publications belges.

(Lien : Gallica.)

Histoire de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, d’après les chroniques contemporaines, traduite de l’allemand, de G. Gœrrès. In-12, fig. 3,00 fr.

Traduction de Léon Boré

Univers
(2 août 1843)

Exemple de publicité pour la traduction française de Jeanne d’Arc.

(Lien : Gallica.)

Jeanne d’Arc, d’après les Chroniques contemporaines, par M. Guido Gœrres ; traduite de l’allemand par M. Léon Boré.

Un volume in-8°. Prix : 3 francs. Librairie d’éducation de Périsse frères, Parie, rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, 8 ; Lyon, Grande rue Mercière, 33.

Quotidienne
(6 septembre 1843)

Recension de Jeanne d’Arc dans la Revue artistique et bibliographique, signée M.

(Lien : Retronews.)

Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines, par M. Guido Gœrres, traduit de l’allemand par M. Léon Boré.

Quel plus magnifique sujet peut jamais solliciter l’historien et le poète ! La France, justement orgueilleuse de Jeanne d’Arc, lui a élevé de nombreux monuments historiques ; les arts se sont plus à l’inspiration d’une si belle épopée ; et s’il s’est trouvé un homme, — un seul ! — qui ait cherché à salir de sa bave immonde la gloire de la chaste héroïne qui arracha la France aux Anglais, tout ce qui, dans le monde entier porte un cœur généreux, admire Jeanne d’Arc et s’incline devant le rôle merveilleux qu’une voix divine lui a commandé de remplir. M. Guido Gœrres a entrepris, lui aussi, d’apporter sa pierre à ce monument d’admiration, et le jeune écrivain allemand, de même que MM. Michaud et Poujoulat, a écrit l’histoire de Jeanne d’Arc d’après les chroniques dont il a conservé, autant que possible, le langage naïf et expressif.

Nous ne raconterons pas ici la vie de Jeanne d’Arc ; nous ne suivrons pas M. Gœrres dans les détails tour à tour charmants, pathétiques et terribles de cette carrière glorieuse. Nous dirons seulement que l’auteur n’hésite pas devant la grandeur providentielle et divine de son héroïne : il a compris en chrétien cette personnalité merveilleuse, sans exemple, jusqu’alors et désormais, dans le domaine de l’histoire, et, loin de les répudier, il s’étend avec bonheur sur ces relations célestes dont l’action puissante devait développer ce sublime caractère. M. Gœrres a noblement popularisé notre Jeanne d’Arc en Allemagne. Son travail, écrit pour la Société bavaroise des Bons Livres, est non seulement d’une exactitude historique rigoureuse, mais il est composé avec une simplicité pleine d’art, qui met dans un relief attrayant chacune des phases de la vie de la vierge de Domrémy. Ce livre, pour devenir tout à fait le compatriote des ouvrages du même genre les plus distingués, n’attendait qu’un bon traducteur, et il en a trouvé un excellent. Grâce à M. Léon Boré, l’œuvre de Gœrres jouira bientôt en France de l’immense faveur qui l’a accueillie de l’autre côté du Rhin.

Bibliographie de la France
(9 septembre 1843)

Indexation au n° 4107.

(Lien : Gallica.)

4107. Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines ; par M. Guido Gœrres ; traduite de l’allemand par M. Léon Boré. In-8° de 26 feuilles. Imp. de F. Didot, à Paris. — À Paris, chez Périsse, rue du Pot-de-Fer, n. 8. Prix : 3,00 fr.

Bibliographie catholique
(3e année, n° 4, octobre 1843)

Indexation au n° 87, p. 169-170.

(Lien : Gallica.)

87. Jeanne d’Arc d’après les chroniques contemporaines, par M. Guido Gœrres, traduit de l’allemand par M. Léon Boré. — 1 volume In-8° de XVI-400 pages (1843), chez Périsse frères, à Paris et à Lyon ; — prix : 3 fr.

Nous avons lu avec intérêt, et avec un véritable plaisir, cette nouvelle histoire de l’héroïne célèbre suscitée de Dieu pour délivrer Orléans et la France du joug des Anglais sous le roi Charles VII. L’auteur s’est éclairé d’ouvrages antérieurs et des chroniques contemporaines. Son récit, sans être prolixe, présente cependant tous les faits importants de la vie de Jeanne d’Arc, une des plus intéressantes que nous offre notre histoire nationale, et peut-être l’histoire de tous les peuples qui n’ont rien à nous opposer de semblable. On aime à considérer l’humble bergère de Domrémy dans son village et dans sa famille. Quel charme entoure cette vie si simple, si pure, dirigée par une piété sincère ! Tout à coup on la voit, inspirée du ciel, impatiente de remplir sa mission, en donner les preuves les plus sensibles, puis accueillie comme l’envoyée d’en haut, commander les armées, rendre le courage et la force aux plus vaillants capitaines, forcer des remparts, gagner des batailles, mettre en fuite des ennemis nombreux et redoutables, relever la couronne de France, en demeurant toujours simple et pieuse. Rien ne se dément en elle, ni en présence des juges les plus iniques, ni sur le bûcher, terme effroyable d’une carrière si belle et si glorieuse.

Les impressions les plus vives se succèdent dans l’âme du lecteur en parcourant cette existence si courte, mais si remplie par l’héroïsme et la douleur. C’est ce que nous avons éprouvé à la lecture de cet ouvrage, où toutes les réflexions qui se mêlent au récit sont parfaitement sages, et font ressortir, dans, les événements qu’il raconte, l’action divine de la Providence.

Le livre de M. Guido Gœrres a été écrit pour la Société bavaroise des bons livres. Nous le remercions d’avoir si bien traité un sujet emprunté à notre histoire ; nous remercions M. Léon Boré de l’avoir fait passer dans notre langue. Déjà nous avons annoncé plusieurs ouvrages que nous devons au même traducteur ; il est digne du frère du pieux et savant voyageur on Orient, de travailler parmi nous à seconder la sainte croisade qui se forme pour la propagation des bons livres. Son zèle, uni à la force de l’âge, nous fait espérer, autant que nous le désirons, qu’il continuera longtemps, et avec autant de sagesse, ses utiles travaux.

Le livre de Jeanne d’Arc, par M. Guido Gœrres, moins diffus que celui de Lebrun des Charmettes, plus complet que beaucoup d’autres récits abrégés, mérite de trouver place dans toutes les bibliothèques de bons livres : très convenable pour les jeunes personnes, nous n’en connaissons pas sur le même sujet qui convienne plus à tous les lecteurs.

Revue de Bruxelles
(1843)

Compte-rendu signé H. D., qui félicite l’auteur dont il partage les vues sur la providence divine.

Nous terminerons par un vœu qui, nous l’espérons, sera entendu des artistes chrétiens. […] Aujourd’hui que nous possédons une histoire de Jeanne d’Arc qui est à la hauteur de la science et devient comme une sorte d’épopée expiatoire, pourquoi la peinture, la gravure et la typographie ne se réuniraient-elles pas pour élever en l’honneur de l’héroïne un monument digne d’elle ?

(Lien : Google Books, p. 422-426.)

Jeanne d’Arc d’après les chroniques contemporaines, par M. Guido Gœrres ; ouvrage traduit de l’allemand par M. Léon Boré ; un vol. in-8°, chez Périsse frères, à Paris.

Toutes les contrées envient à la France la miraculeuse apparition de la vierge de Domrémy dans le domaine de son histoire. Nous ne connaissons pas, en effet, d’événements qui portent avec eux des enseignements plus féconds, et où l’élément divin se mêle à l’élément humain d’une manière plus merveilleuse et plus attachante. D’abord, quelle leçon plus puissante que celle d’une monarchie, vaste et florissante tout à l’heure, poussée à l’abîme et sur le point de se précipiter par les dissensions des princes, les vices des grands de la terre, et l’oubli le plus absolu des lois éternelles qui gouvernent les sociétés ? Dieu retire un moment son bras du royaume de Clovis et de saint Louis. Tout semble alors livré au génie du mal. Des crimes prodigieux épouvantent le monde ; des mères trahissent lâchement le fruit de leurs entrailles ; des épouses criminelles donnent un scandale qui ne s’était pas encore vu ; des rois, saisis de démence, sont réduits à errer dans leur palais comme des fantômes funèbres, quelquefois manquant de pain pour soutenir leur débile existence, ou de quelques morceaux de bois pour réchauffer leurs doigts glacés ; des princes rivaux se disputent les débris du pouvoir quand il faudrait se presser autour du trône pour le défendre ; d’autres vendent à l’étranger la couronne de France ; l’héritier légitime, insulté, abandonné, et doutant de lui-même, est réduit à un domaine si étroit, qu’il est appelé par dérision le petit roi de Bourges. Partout la défection et le désespoir. Chaque courrier lui apporte la nouvelle d’une bataille perdue, d’une forteresse emportée d’assaut, d’une capitulation honteuse.

On devine facilement quelle était la misère du peuple au milieu du double fléau de la guerre civile et de l’invasion étrangère. Le meurtre, le pillage, l’incendie désolèrent le royaume, livré aux voleurs et aux assassins de toute espèce, anglais, français, bourguignons, soldats, aventuriers, gens des villes et des campagnes. Les champs restaient en friche ; des populations entières émigraient ; les places fortes et les châteaux offraient seuls quelque sûreté ; les animaux eux-mêmes étaient tellement accoutumés à cet état de choses que les troupeaux, dès qu’ils entendaient sonner la cloche d’alarme, se précipitaient vers les portes des villes.

Toutefois, c’était Paris qui présentait l’aspect le plus déplorable. Le peuple y souffrait inexprimablement de la faim et du froid ; les pauvres étaient réduits à manger ce que dédaignaient les pourceaux ; jour et nuit, des femmes, des enfants parcouraient les rues en criant : Je meurs de faim, je meurs de froid ! Les enfants abandonnés gisaient par dizaines, par vingtaines sur les fumiers, exténués et gelés. Les loups venaient par bandes dans les cimetières et dévoraient les cadavres jusque dans les rues. Tout cela était encore au-dessous des horreurs commises par une soldatesque ravalée à l’état sauvage : l’imagination recule devant de telles monstruosités, et l’on frémit à la pensée que l’homme puisse ainsi tomber au niveau des tigres et des hyènes, lorsqu’une fois il a rompu les liens avec lesquels l’amour de Dieu et la crainte d’un juge éternel tiennent enchaînées toutes ces bêtes furieuses qui sommeillent au fond des cœurs.

Une soif dévorante du mal et de la ruine d’autrui avait pris la place de l’amour, de la compassion et de la piété. Les villageois eux-mêmes, auparavant si doux et si paisibles, maintenant poussés au désespoir, désertaient leurs foyers et se dispersaient dans les bois pour égorger ceux qui tombaient entre leurs mains. Ajoutez à cela la douleur de sentir l’orgueil et la main pesante d’un dominateur étranger. En vérité, quand on parcourt ces honteuses et sanglantes pages des annales françaises, on croit assister au dernier jour de la monarchie expirante, et on ne peut s’empêcher de s’écrier aussi : qu’il y avait grande pitié au royaume de France.

C’est pourtant du milieu de ces angoisses et de ces vicissitudes prodigieuses ; c’est du milieu de tout ce bruit et de ce mouvement, à l’heure même où toute chose paraissait le plus désespérée, que la Providence suscite une jeune fille qui, revêtant la cuirasse et combattant avec un courage héroïque, renouvellera, dans l’espace d’une année, la face des affaires. Mais avant de voir de quelle auréole de grâce et de vertu, de chasteté et d’héroïsme, M. Guido Gœrres, fidèle à la vérité historique, a su environner la vierge d’Orléans, écoutons quelle sévère moralité il a fait sortir des événements que nous esquissions tout à l’heure. Ces graves paroles nous apprennent de quel point de vue il a jugé cette époque et quel esprit a présidé à cette ravissante composition.

Les rois de France, dit-il, s’étant éloignés de la voie de l’ordre et de la justice, et leur peuple avec eux, le pays fut livré, durant un siècle, au pouvoir des Anglais. La nation et ses chefs, humiliés et châtiés ensemble par leurs superbes voisins, furent mis sur le bord de l’abîme ; mais ils n’y tombèrent pas. Le monde moderne, partagé en divers peuples, devait persister dans sa marche : les membres, subordonnés les uns aux autres, devaient garder leur ordre surnaturel, et la vie intérieure ne pouvait plus se développer sous l’empire et le joug d’un seul. L’injuste domination de l’ennemi ne pouvait triompher à la longue.

Déjà dans le lointain se préparait la réforme, et plus loin encore la révolution : or, ni l’une ni l’autre ne devaient trouver la France et l’Angleterre réunies sous un même sceptre, parce que, dans l’état du monde européen, elles eussent été étouffées par la force purement matérielle, ou bien, s’étendant victorieuses sur le monde entier, elles auraient produit une anarchie effrénée, et, dans l’un et l’autre cas, la dissolution de tout ordre social. En même temps, c’était la destinée des Français de devenir entre les mains de Dieu, dans les âges suivants, un fouet et un aiguillon pour les autres peuples. Afin de pouvoir remplir ce rôle providentiel, il fallait qu’ils fussent délivrés de la domination étrangère et qu’ils conservassent leur individualité. Mais le châtiment imposé à la nation débordée fut sévère ; la misère qui visita le royaume fut dure, et le secours des hommes ne put rien pour sauver la France. Le Ciel, qui n’a pas besoin de ce secours et qui n’en veut pas, parce qu’il exige que l’honneur lui reste tout entier, dut envoyer lui-même un libérateur. Pour humilier la présomption de l’homme, il le choisit parmi le sexe le plus faible ; pour confondre l’orgueil des grands dégénérés, il le prit dans la hutte des pauvres, parmi les simples qui le servaient avec une foi enfantine, afin qu’il devint clair aux yeux de tous que l’incroyance et l’impiété peuvent bien amener la ruine des peuples et les enfoncer de plus en plus dans la honte ou la misère, mais jamais les délivrer et les restaurer.

Nous n’avons rien à ajouter à ces hautes et judicieuses considérations. Nous aimons ces écrivains penseurs qui, prenant leur boussole dans les cieux pour suivre ici-bas les agitations de notre liberté sous l’action providentielle, rattachent constamment les conséquences à leurs principes, et nous montrent partout le commandement de Dieu s’exerçant sur les diverses parties du monde, sans que nos rébellions ou nos efforts puissent jamais renverser les plans de la volonté toute-puissante. L’histoire n’est pas faite pour descendre à un bavardage sans portée, encore moins à un dénigrement ou à une calomnie des desseins éternels. Il faut qu’elle élève la pensée, qu’elle flétrisse le mal, qu’elle honore les nobles instincts, qu’elle soit enfin un enseignement et une école de vertu. Il en est de ces événements humains comme de ces eaux primordiales dont il est parlé au livre de nos origines. L’Esprit-Saint doit apparaître flottant sur cette masse de faits pour les échauffer et les féconder par sa présence.

Le jeune historien allemand a largement compris, dans toutes les parties de son œuvre, l’obligation qui est imposée à quiconque ouvre devant ses semblables les sources de l’histoire. Juge sévère, mais impartial, il condamne avec l’autorité de la religion tout ce déluge de crimes, de dissolutions et de perversité qui a plongé le royaume dans l’état où il est réduit. À ces forfaits, devenus trop communs, il oppose, par des contrastes bien saisis, les vertus et les dévouements qui brillent encore par intervalles. Mais ce qui domine et ce qui devait dominer dans cette production, où les recherches de la science le disputent à la pureté du dessin et à la naïveté du coloris, c’est la pure et harmonieuse figure de Jeanne d’Arc. Esquissons ici quelques-uns de ses traits en recueillant les paroles de l’historien lui-même.

Avant que la chaste héroïne paraisse sur la scène du monde, le vieux Merlin la voit dans l’avenir. Il annonce à son peuple la jeune fille libératrice du Bois des chênes, de ce bois où l’on retrouve l’élément druidique à côté de l’élément chrétien, près de la fontaine aux eaux salutaires et de la chapelle de Notre-Dame de Vermont. Jeanne, craignant la lumière douteuse de la forêt, s’en écarte avec soin dès les premiers pas de son enfance, et se tourne vers la clarté d’en haut. Assez éloignée du monde pour être soustraite à son souffle empoisonné, elle en est assez rapprochée néanmoins pour que la détresse de sa patrie pénètre dans son jeune cœur, et l’enflamme du désir de la sauver. Mais humble, modeste, ayant le sentiment profond de son insuffisance, elle attend que l’ordre lui en soit donné plus d’une fois d’en haut. Elle tremble même quelquefois devant la formidable grandeur de sa mission. Cette ardeur et ces faiblesses, cet enthousiasme et cette timidité ne font qu’ajouter au charme de ce caractère, qui plairait moins s’il avait cette fermeté stoïque et impassible qui isole l’homme d’avec l’homme.

Après avoir grandi aux pieds des autels, sous les yeux des saints auxquels elle s’était consacrée, et avoir atteint l’âge où la Providence veut en faire son instrument, elle paraît au milieu des hommes avec une gravité à la fois sérieuse et sereine, échauffée par un saint enthousiasme. C’est alors qu’elle reçoit la consécration qui lui est destinée. Dès ce moment commencent pour elle des visions surnaturelles et des rapports mystérieux avec le monde supérieur. Ces visions et ces rapports ne cesseront que sur le bûcher funèbre, d’où cette sœur des anges remontera vers les cieux pour rendre compte de sa mission au Dieu qui l’a envoyée. Mais ils donneront à la libératrice de la France une merveilleuse personnalité. Placée dans un commerce égal avec deux mondes, elle est pourvue abondamment des qualités qui conviennent à sa double action. Un cœur de lion bat au fond de sa poitrine de jeune fille ; elle a un corps plein de vigueur, afin qu’à la vue du danger elle se précipite sans crainte au milieu des combats. Toutefois, comme elle n’agit point de son propre choix, mais qu’elle marche par l’ordre et la force d’en haut, elle, qui au dehors semblait n’être qu’une guerrière et une héroïne, est au fond de son âme et vis-à-vis des célestes puissances une humble servante. Elle sait calmer et apaiser en leur présence les mouvements de son cœur impétueux, afin d’entendre leurs moindres inspirations et de se tenir dans une constante union avec elles. C’est ainsi qu’elle concilie dans un ensemble harmonieux et vivant ce qui s’exclut d’ordinaire. Femme, elle fait une œuvre d’homme ; en se précipitant dans l’agitation du monde visible et dans ses orages, elle conserve au fond de son âme le calme et la sérénité du monde invisible. Cette enfant de la paix, jetée dans le monde de la guerre, montre au milieu de la cour la naïve simplicité d’une villageoise, et conserve sous l’armure d’acier la douceur de son sexe. Envoyée pour courir, avec des gens de guerre dissolus, à la délivrance de la patrie, elle ne se laisse surpasser par aucun homme dans les vertus viriles. Cependant, comme elle se souvient toujours qu’elle est une messagère de paix, elle ne répand pas une goutte de sang, tout en étant exposée aux périls.

De même, placée au milieu de la licence des camps, elle garde une virginale pureté, pour demeurer semblable à elle-même, en union avec les puissances qui la dirigent. Tempête dans les combats, et cependant léger souffle, intrépide et modeste, belliqueuse sans cruauté, pacifique sans mollesse, ardente et réfléchie, habile et simple, femme guerrière et honorée de sublimes révélations, toujours humble dans le sentiment de sa force tel fut le côté moral et si attrayant de la physionomie de Jeanne d’Arc.

Voilà aussi sous quelle forme angélique et réelle elle se montre à nous sous la plume habile et pathétique de M. Guido Gœrres. Anciennes chroniques, pieuses légendes, manuscrits précieux et pathétiques, monuments nationaux ou étrangers, chartes royales, actes du procès, il a tout interrogé avec la patience minutieuse de l’annaliste le plus exact ; puis. quand ce dépouillement de la science et de l’érudition a été fait, il a soufflé sur cette œuvre sèche et froide l’esprit de vie qui l’anime. À parcourir, en effet, ces pages où respire tant d’amour pour celle qui fut l’épée de la France avant d’être l’héroïque victime sacrifiée pour elle, on se demande où un étranger a pu trouver ces vives sympathies qui sont un des plus doux charmes de son livre. Car ici, les deux rôles sont intervertis ; c’est un Allemand qui raconte ces merveilleux événements ; c’est un Français qui les transporte en sa langue. Ne nous étonnons pas de cette apparente anomalie ; si Jeanne d’Arc appartient à la France par le sang, elle appartient à tous les peuples par la communauté de la grandeur humaine. Elle appartient surtout à tous les peuples catholiques, par ses relations avec le monde surnaturel, par la pieuse soumission de sa foi, par son respect envers l’Église. À tous ces titres, elle devait plaire à un écrivain tel que Guido Gœrres. Pour nous, nous ne pouvons qu’applaudir en le voyant ranimer le souvenir d’une vierge qui, après Dieu, fut le salut de la France, et populariser en Allemagne un nom qui n’aurait jamais dû être souillé par des Français.

Nous ne présenterons pas ici le côté historique de Jeanne d’Arc. Qui ne sait les principaux détails de cette mystérieuse existence à qui Dieu remit un moment sa force, et qui, sa mission une fois accomplie, fut introduite dans la gloire par la voie du sacrifice et de la douleur ? Tout ce qui doit briller dans les cieux passe ici-bas par le creuset des épreuves. Il semble qu’il manque quelque chose au triomphe, quand il n’est pas consacré par la sévère auréole du malheur. Ces réflexions s’appliquent à Jeanne d’Arc, dont la récompense sans doute est grande dans les cieux. Ne pouvons-nous pas dire d’elle ce qu’elle disait de sa bannière avec un légitime orgueil ? Elle a été à la peine, il est bien juste aussi qu’elle assiste à la gloire.

Le traducteur s’est complètement identifié avec les sentiments saintement passionnés de son modèle. Son style, tour à tour simple, élevé, pathétique, a toute la liberté d’une œuvre originale. Les naïves chroniques, les réponses pleines de simplesse que fit Jeanne d’Arc dans les différents épisodes de sa vie, les dépositions des témoins ou les légendes qui surgirent de toutes parts à l’occasion de ces faits, où était marqué le doigt de Dieu, ont été reproduites avec leur couleur et leur accent primitifs.

Nous terminerons par un vœu qui, nous l’espérons, sera entendu des artistes chrétiens. Un démon d’esprit sans cœur, comme l’appelle l’historien allemand, a essayé de ternir dans le dernier siècle, par un poème obscène, la pure mémoire de Jeanne d’Arc, mais c’est à lui-même qu’il a élevé un monument d’infamie. Malgré tous les soins et tous les efforts de ce nouveau bourreau de la vierge d’Orléans, bourreau mille fois plus criminel que ses prédécesseurs, puisqu’il n’avait pas pour excuse les fureurs de parti et le fanatisme d’une guerre civile, rien n’a pu porter atteinte à ce noble cœur. Aujourd’hui que nous possédons une histoire de Jeanne d’Arc qui est à la hauteur de la science et devient comme une sorte d’épopée expiatoire, pourquoi la peinture, la gravure et la typographie ne se réuniraient-elles pas pour élever en l’honneur de l’héroïne un monument digne d’elle ? Un keepsake, où cette traduction servirait de texte, et où les arts que nous venons de nommer, représenteraient les principaux monuments de sa vie, avec son funèbre dénouement, ne pourrait manquer d’avoir le plus grand succès. Il y a là tout ce qui ébranle fortement l’imagination, tout ce qui remue profondément le cœur, des contrastes ravissants, des monuments du moyen âge, de grands coups d’épée, des costumes pittoresques. Il y a surtout l’idéal d’une âme pure, entièrement dévouée à Dieu, et présentant dans toutes les phases de la vie humaine un modèle de chasteté, de patience, d’amour, de soumission, de modestie et de pardon. Cette figure de sainte, vers laquelle tous les yeux pourraient se lever et se pénétrer de son éclat, ne vaut-elle pas les fictions de nos romanciers que l’on illustre à grands frais, pour ajouter sans doute un nouveau stimulant à la corruption et à l’immoralité ?

La France
(18 février 1844)

Annonce dans la rubrique Librairie et Industrie.

Puisé immédiatement aux sources, [l’ouvrage de Görres] est à la fois un produit rigoureux de la science historique et une œuvre d’art accomplie.

(Lien : Retronews.)

Nous recommandons à l’attention de nos lecteurs plusieurs ouvrages remarquables, publiés par les frères Gaume [Périsse], dont nous publions l’annonce aujourd’hui.

On ne connaît pas assez en France l’excellent ouvrage de Guido Gœrres, intitulé : Jeanne d’Arc. Ce livre, écrit par le digne fils du plus célèbre des écrivains de l’Allemagne catholique, est peut-être le meilleur qui ait encore paru sur ce sujet. L’auteur y a peint avec une touche admirablement simple et pure, nous oserions même dire virginale, la vie entière de l’héroïne inspirée ; et, comme il a toujours puisé immédiatement aux sources, son travail est à la fois un produit rigoureux de la science historique et une œuvre d’art accomplie.

Nous n’avons pas besoin de louer la traduction, la plume consciencieuse et habile qui s’en est chargée ayant déjà fait ses preuves dans les Origines du Christianisme de Dœllinger, et la Vie d’Overberg.

La France
(19 août 1844)

Compte-rendu de Jeanne d’Arc signé de N****, dans la rubrique Variétés.

Il s’ouvre en reproduisant les premiers paragraphes du compte-rendu que fit Charles Nodier de l’Histoire de Jeanne d’Arc de Le Brun de Charmettes, dans le Journal des débats du 8 octobre 1817 et en suit la trame : résumé de la vie de Jeanne d’Arc, indignation contre Voltaire et les philosophes, émerveillement devant les preuves irréfutables du merveilleux. Il loue enfin le style accessible et sans lourdeur de l’auteur et la fidélité de son traducteur qu’il renomme Louis Boré !

(Lien : Retronews.)

Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines (un beau volume in-8°, à la librairie d’éducation de Périsse frère, à Paris et à Lyon), par Guido Gœrres ; traduit de l’allemand par M. Léon Boré.

Il n’y a rien à comparer, a dit Charles Nodier, ni chez les anciens, ni chez les modernes, ni dans la fable, ni dans l’histoire, à la Pucelle d’Orléans. Donnez à la muse épique le choix de l’invention la plus touchante et la plus merveilleuse, interrogez les traditions les plus imposantes que les âges d’héroïsme et de vertu aient laissées dans la mémoire des hommes, vous ne trouverez rien qui approche de la simple, de l’authentique vérité de ce phénomène du quinzième siècle. La France, à la suite du règne le plus malheureux dont les annales de la monarchie fassent mention jusqu’alors, envahie par ses ennemis, et à peine soutenue sur le penchant de sa ruine par la vaillance de quelques pieux, n’oppose plus à la force de ses destinées qu’une vaine résistance. Paris est occupé par le duc de Bedford, régent pour un roi anglais. L’infortuné Charles VII, errant de villes en villes, sans espérance et bientôt sans royaume, cède à l’infortune qui l’opprime. Près de chercher un asile dans une cour étrangère, il jette un dernier regard, un regard de désespoir, sur la belle France, qui ne lui offre de toutes parts que d’affreux déchirements, des dissensions civiles, auxiliaires et complices des vainqueurs, et un petit nombre de braves mourant sans vengeance sur les ruines des villes incendiées qu’ils ont défendues. À peine une vieille prophétie qui annonce qu’une jeune fille, venue des environs du Bois chenu, délivrera le royaume, soutient encore la confiance des esprits faibles de ce temps peu fertile en esprits forts. Tout va périr quand celle jeune fille paraît !

Alors commence une série de merveilles où se manifeste clairement le doigt tout puissant de Dieu, de merveilles inouïes que Voltaire et ses adeptes ont vainement essayé de salir. L’héroïne, une jeune paysanne de seize à dix-sept ans, d’une taille noble et élevée, d’une physionomie douce mais fière, d’un caractère remarquable par un mélange de candeur et de force, de modestie et d’autorité qui ne s’est jamais trouvé au même degré dans aucune créature ; en un mot, d’une simplicité toute virginale, vient prouver sa mission divine par une foule de faits qui tiennent incontestablement du prodige.

Transformée tout à coup en guerrier, elle relève la bannière de France, et, combattant près de Dunois, de Saintrailles, de La Hire, elle devient bientôt un objet de terreur pour l’armée anglaise qu’elle mit plusieurs fois en déroute, et toujours victorieuse, elle ouvre un chemin à Charles VII jusqu’à sa bonne ville de Reims, et prenant comme par la main ce monarque, ce petit roi de Bourges, comme on l’appelait dérisoirement, elle va le faire sacrer et lui assurer sur la tête la couronne de Charlemagne et de Saint-Louis.

C’était là le terme de l’héroïque mission de la vierge Domrémy ; elle voulut alors retourner garder les troupeaux de son père ; on la retint ; après quelques nouveaux prodiges de valeur, elle tomba dans les mains de ses implacables ennemis. Le duc de Bedford fit chanter un Te Deum, comme s’il eût fait d’un seul coup la conquête de la France entière. Jeanne d’Arc fut livrée aux Anglais pour une somme de 10,000 fr. Il ne lui restait plus qu’à cueillir les palmes du martyre ; d’infâmes juges la condamnèrent à être brûlée comme sorcière, et elle monta au bûcher avec la résignation d’une sainte. On rapporte qu’à l’instant où les flammes qui l’enveloppaient étouffèrent dans sa bouche innocente le doux nom de Jésus, une colombe s’éleva du bûcher aux yeux épouvantés des Anglais, et prit son vol vers les cieux. Assurément, ce miracle, digne couronne de la vie de Jeanne, n’offrait rien de plus étonnant que tous ceux qu’elle avait réalisés aux yeux des peuples.

Nous n’ajouterons qu’un seul trait à cette esquisse imparfaite, c’est qu’elle ne doit rien à l’imagination, et que l’histoire la moins ornée ne serait pas plus sobre d’embellissements poétiques que ce rapide sommaire.

Tels sont les faits que M. Guido Gœrres a racontés avec une naïveté pleine de charmes, et de manière à faire oublier les travaux de tous ses devanciers. Il a fait sentir parfaitement que, dans celle merveilleuse histoire, l’élément divin et l’élément humain se croisent et se mêlent à chaque instant de la façon la plus admirable. Son livre reflète toute la poésie de la touchante tragédie de Schiller. On ne saurait lui reprocher ces longueurs qui déparent tant de bons ouvrages allemands. C’est une véritable époque [épopée ?] en prose. L’auteur avait écrit ce livre pour la Société bavaroise des bons livres. À l’aide de l’élégante et fidèle traduction de M. Louis Boré [!], qui a su conserver la naïveté, la fraîcheur de coloris qui prêtent tant de charme au texte, ce livre est maintenant naturalisé en France ; que dis-je? grâce à l’immortelle héroïne qu’il célèbre, grâce au talent de l’heureux traducteur, le livre de Jeanne d’Arc n’est-il pas français de droit ?

Jeanne d’Arc figure dans les livres pour étrennes des libraires Périsse dans leur publicité pour Noël 1844, dans le même journal (22 décembre 1844).

(Lien : Retronews.)

Librairie d’Éducation de Périsse frères, Paris, rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, 8 ; Lyon, Grande-Rue-Mercière, 33.

Livre pour étrennes

  • Les mille et une nuits, contes arabes, traduits par Galland, annotés et soigneusement expurgés par l’abbé D. Pinart. 5 vol. in-12, avec gravures. 6 fr.
  • Les sires de Coucy, par Carle Ledhuy. 1 vol. in-12, avec gravures. 1,20 fr.
  • Tableau de l’harmonie universelle, présenté, dans un choix de lectures sur les faits les plus intéressants, les plus utiles à connaître, les plus propres à faire ressortir la puissance, la sagesse et la bonté de Dieu ; par M. N. Meissas. 1 vol. in-8°, 3 fr.
  • Jugements historiques et littéraires sur quelques écrivains et quelques écrits du temps ; par M. Ch. de Felletz, de l’Académie française. 1 vol. in-8°, 4 fr.
  • Tableau des catacombes de Rome où l’on donne la description de ces cimetières sacrés, avec l’indication des principaux monuments d’antiquité chrétienne ; par M. Raoul-Rochette. 1 vol. in-12, fig., 1,50 fr.
  • Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines, par Guido Gœrres ; traduit de l’allemand par M. Léon Boré. 1 vol. in-8, 3 fr.
  • L’homme et la création, ou Théorie des causes finales dans l’univers ; par M. Desdouits. 1 vol. in-8°, 4 fr.
  • Histoire de saint Bernard, par M. l’abbé Ratisbonne. 2 vol. in-8°. Deuxième édition, avec le portrait du saint. 12 fr. — Le même ouvrage, 3e édition absolument conforme à la deuxième. 2 vol. in-12, 5,50 fr.
  • Vie du cardinal de Cheverus, archevêque de Bordeaux. 5e édition, revue, corrigée et augmentée. 1 vol. in-8°, avec portrait. 5,50 fr. — Le même ouvrage. 1 vol. in-12. 2,25 fr.
  • Vie de monseigneur Hyacinthe-Louis de Quélen, archevêque de Paris, par le baron Henrion. Nouvelle édition, avec portrait, 1 vol. in-8°. 5,50 fr.

Moniteur universel
(4 septembre 1845)

Recension élogieuse de l’ouvrage par Jean-Baptiste-Joseph Champagnac.

(Lien : Retronews.)

Variétés.Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines, par Guido Görres, traduit de l’allemand, par M. Léon Boré (1 vol. in-8°, chez Jacques Lecoffre et compagnie, ancienne maison Périsse frères, de Paris, rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, n° 8).

La philosophie sceptique du siècle dernier, ne pouvant expliquer la merveilleuse existence de Jeanne d’Arc, phénomène unique dans l’histoire de toutes les nations, a cherché à flétrir la gloire de cette incomparable héroïne, en déversant sur elle le ridicule et la moquerie ; mais on sait qu’elle fut aussi impuissante dans sa seconde tentative qu’elle l’avait été dans la première ; et la honte, une honte pétrie de félonie et de lâcheté, fut le partage de ceux qui avaient osé toucher aux lauriers immortels de cette pieuse bergère de Vaucouleurs qui eut l’honneur, avec l’aide de Dieu, de rétablir son roi dans ses États, de le mener sacrer à Reims, et d’être la libératrice d’Orléans.

De nos jours la médecine, cette science si souvent ignorante quand il s’agit de guérir, a prétendu que le fait si extraordinaire qui présida à tous les actes prodigieux de l’illustre Pucelle, devait être relégué dans le domaine des hallucinations. Mais les explications qui ont été données à ce sujet semblent plus ingénieuses que solides, et laissent la question tout entière. Il faut nécessairement remonter à Dieu pour pénétrer ce mystère qui n’émane que de lui seul. C’est le Tout-Puissant qui a voulu confier à une humble et jeune villageoise la grande mission de sauver la France, c’est lui seul qui lui donna la foi et le courage que demandait l’exécution d’une tâche entourée de mille difficultés. En un mot, Jeanne d’Arc est un des mystères de la divine Providence. Au lieu de chercher à le dépouiller des voiles qui l’enveloppent, il faut se prosterner avec admiration et reconnaissance.

C’est à ce point de vue qu’ont dû se placer tous les historiens de Jeanne d’Arc ; je parle des historiens consciencieux, et dans ce nombre assez restreint il faut comprendre Le Brun de Charmettes, qui écrivit, il y a plus de vingt-cinq ans, la vie de l’héroïne de la monarchie française, d’après ses propres déclarations, d’après les nombreuses dépositions de témoins oculaires, et plusieurs manuscrits de la bibliothèque du Roi et de la tour de Londres.

M. Guido Görres est venu, dans ces derniers temps, se placer à la tête de cette phalange de nobles et religieux écrivains qui ont consacré leurs plumes à la gloire toute patriotique de Jeanne d’Arc. En puisant ses récits dans les chroniques contemporaines, il a fait une histoire qui reflète admirablement tantôt la naïve simplicité de la pieuse fille de Domrémy, tantôt l’élévation sublime de cette vaillante amazone, qui fut la terreur des ennemis de la France, et le plus souvent ces deux caractères réunis. Ce livre avait été fait originairement pour la société bavaroise des bons livres ; destiné à montrer Dieu et ses opérations dans les événements de l’histoire, il a rempli ce but avec bonheur. On reconnaît dans l’historien non seulement un homme de science, de labeur et de recherches, mais encore un homme d’imagination et de cœur, qui se plaît à nous représenter avec ces vives couleurs de l’âme que rien ne peut ternir, les scènes si touchantes et si variées de la vie de la Pucelle. Aussi ce beau livre était-il digne de franchir le cercle dans lequel il semblait devoir rester enfermé ; il l’a franchi avec honneur, grâce aux soins et au talent de M. Léon Boré, qui, en conservant toutes les grâces de l’original, a su naturaliser avec éclat, parmi nous, cet intéressant ouvrage, qui aurait mérité une origine toute française ; mais, tel qu’il est, il offre peut-être encore plus de garanties d’impartialité, puisque c’est une plume allemande qui, mue par le seul intérêt de la vérité, raconte une des gloires les plus pures et les plus brillantes de la France.

Je pourrais rapporter ici quelques-unes des circonstances de l’histoire de Jeanne d’Arc, de manière à offrir une analyse rapide du travail de l’historien allemand. Mais, généralement, on connaît en masse les principales particularités de cette vie commencée dans la prière, brillant un moment de l’héroïsme le plus radieux, et allant s’éteindre dans les feux du bûcher qu’avaient dressé les ennemis éternels du nom français. Je crois mieux faire connaître le talent de l’auteur et le mérite du traducteur en citant un fragment de cette histoire, celui où est racontée l’entrevue de la Pucelle et de Charles VII, alors surnommé dérisoirement le petit roi de Bourges :

Ce fut vers le soir, dit l’historien, que la Pucelle fut introduite par le comte de Vendôme. Cinquante flambeaux éclairaient la salle.

[L’extrait tiré du chapitre 11 continue jusqu’à :]

Elle-même dit à l’aumônier de Charles VII, à propos de l’entretien particulier de Chinon, qu’après avoir répondu à beaucoup de questions que le roi lui avait faites, elle avait ajouté : Je vous le dis de la part de mon Seigneur, vous êtes le véritable héritier de la France et le fils du roi. Tout le mystère est dans ce peu de mots ; mais les contemporains de Jeanne d’Arc n’en comprirent pas le sens caché, et nous ne le comprendrions pas nous-mêmes, si un merveilleux hasard ne nous en avait donné la solution.

On voit dans un vieux manuscrit de la bibliothèque royale, et dont l’auteur, presque contemporain de la Pucelle, s’appelait Sala, que les paroles de Jeanne qu’on vient de citer étaient une réponse à une prière secrète que faisait Charles, et le roi n’en fut si vivement frappé que parce que la jeune fille ne pouvait le savoir que par une inspiration d’en haut. On trouvera dans l’ouvrage de M. Görres le naïf récit de Sala, simple panetier à la cour du petit-fils de Charles VII ; en le rapprochant des paroles de Jeanne, on est étonné de la lumière que ces deux pièces se prêtent mutuellement.

L’ouvrage entier porte le caractère de naïveté et de gracieuse simplesse qui distingue la citation que nous avons faite. Ce mérite, dans la traduction de M. Léon Boré, se trouve constamment uni à une élégante pureté bien propre à charmer des lecteurs français. Aussi le sujet de Jeanne d’Arc, sujet si dramatique, si éminemment national, et traité d’une manière si originale obtiendra-t-il chez nous un succès plus éclatant, plus populaire encore qu’au delà du Rhin. Si la gloire en appartient tout entière à l’illustre et sainte héroïne d’Orléans, son auréole devra désormais embrasser les noms de M. Guido Görres et de son habile interprète.

Champagnac.

Décès

Gazette du Languedoc
(22 juillet 1852)

Extrait de la Correspondance parisienne datée de Paris, 19 juillet.

(Lien : Retronews.)

Le fils du célèbre Görres est mort à Munich, le 14 juillet, âgé de 48 ans. M. le docteur Guido Görres continuait dignement la tradition de son père par la défense des intérêts catholiques en Allemagne dans l’un des principaux recueils littéraires et scientifiques de Munich. M. Guido Görres est auteur d’une histoire de Jeanne d’Arc et d’une relation très intéressante de la conversion de M. Marie de Ratisbonne à Rome. Vous savez que le jeune juif qui a tant résisté pour se convertir est aujourd’hui Père jésuite. Il a prêché cet hiver à Paris.

Le Siècle
(22 juillet 1852)

Le quotidien républicain et anticlérical mentionne la mort de Görres d’un simple entrefilet bien laconique de sa Nécrologie.

(Lien : Retronews.)

Un écrivain allemand, auquel le parti néo-catholique avait fait une certaine célébrité, le docteur Guido Gœrres, vient de mourir à Munich, à l’âge de 48 ans.

La Voix de la vérité
(23 juillet 1852)

Les Nouvelles religieuses reprennent un article de l’abbé André Sisson, rédacteur en chef de l’Ami de la religion.

(Lien : Retronews.)

Allemagne. — On a annoncé, dans le dernier numéro, la mort du docteur Guido Görres, digne fils de son illustre père. Il est enlevé à ses amis et à sa noble mission au moment où, à la force de l’âge et dans la maturité de sa puissante intelligence, il allait encore rendre à l’Église et à la science les plus signalés services. La France lui gardera une reconnaissance toute particulière, puisque c’est à la plume de l’illustre défunt que nous devons le plus beau monument historique érigé à la gloire de notre immortelle Jeanne d’Arc. Mais c’est l’Église de Bavière surtout qui fait en lui une perte irréparable. C’est M. Guido Görres qui, dans les jours du péril et de la tempête, a déployé le drapeau du catholicisme, défendant sa cause avec un courage, une fermeté et un désintéressement que peu ont égalés. Indépendamment de divers autres travaux, qui tous portent le cachet de l’élévation de son esprit et de sa science profonde, l’œuvre capitale de sa vie si laborieuse, c’est la rédaction des Historisch-Politischen Blätter, entreprise et continuée par lui, de concert avec plusieurs savants éminents, avec tant de zèle et une si louable persévérance. Daigne le juste juge décerner une riche récompense à ce noble défenseur de sa sainte cause ! Nous joignons aussi nos vœux à ceux de nos frères d’Allemagne pour que l’œuvre commencée par celui dont nous pleurons avec eux la perte, soit poursuivie dans le même esprit de force et de charité, et que l’Église puisse longtemps encore se réjouir de ses services et de son dévouement.

Journal des villes et des campagnes
(23 juillet 1852)

Extrait du Nécrologe.

(Lien : Retronews.)

L’Allemagne catholique vient de faire une grande perle dans la personne de M. Guido Gœrres, le fils du célèbre écrivain bavarois. M. Guido Gœrres prenait une part active à la défense des idées et des intérêts catholiques en Allemagne. Il est auteur d’une Histoire de Jeanne d’Arc, traduite en français par M. Léon Boré, frère de M. l’abbé Eugène Boré, supérieur de la communauté des Lazaristes à Constantinople.

Revue des deux mondes
(1856)

Dans un long article intitulé Jeanne d’Arc et sa mission d’après les pièces nouvelles de son procès, l’historien Louis de Carné résume l’histoire de l’héroïne pour y apporter des aperçus nouveaux à partir de la Jeanne d’Arc de Gœrres, pour le fil directeur, et des Procès de Quicherat, pour les sources contemporaines.

Extrait de la Revue des deux mondes, période 2, t. 1 (1856), p. 310-348.

(Lien : Gallica.)

[Le premier de ses six chapitres passe en revue l’historiographie de Jeanne d’Arc. L’extrait qui suit commence avec le XIXe siècle, après les travaux de L’Averdy et de Le Brun des Charmettes.]

Jeanne d’Arc était donc à peu près réhabilitée pour le XIXe siècle ; mais si le pays avait retrouvé le respect de son nom, c’était sans la connaître encore : la France n’avait jamais été admise à contempler face à face, dans la naïveté de ses vertus, l’amertume de ses épreuves et les sublimes élancements de son âme, l’être unique dans l’humanité et dans l’histoire sans lequel ce pays aurait cessé de compter au rang des nations. L’un des plus sérieux services qu’on pût rendre à la France, c’était de lui montrer ce qu’elle vaut aux yeux de Dieu par la grandeur même des moyens qu’il emploie pour la sauver.

Un étranger qui porte dignement un nom illustre a le premier de nos jours appelé l’attention de l’Europe savante sur un épisode qui suscite tant de problèmes de psychologie et d’histoire. M. Guido Gœrres a passé le Rhin pour l’étudier à ses sources : il a présenté à sa patrie dans sa vérité grandiose la physionomie de la sainte guerrière, non moins défigurée par les romanesques inventions de Schiller que par les brutalités de Shakespeare ; mais c’était à la science nationale qu’était heureusement réservé l’entier accomplissement de cette œuvre de haute justice et de haute critique. Elle a été accomplie par M. Quicherat avec un savoir, une conscience et une méthode qui font de sa grande publication sur Jeanne d’Arc l’un des monuments les plus précieux et les plus utiles de l’érudition moderne. M. Quicherat a édité le texte intégral des deux procès : il a mis chacun en mesure de contempler la fière jeune fille devant ses juges dans l’incomparable grandeur de son patriotisme et de sa foi ; il a vulgarisé des détails ignorés ou travestis de l’enquête ouverte pour la réhabilitation de la victime, enquête dans le cours de laquelle de nombreux témoins, paysans, prêtres, princes et guerriers, viennent révéler jusqu’aux plus secrets mystères de la vie de Jeanne.

À ces documents, éclairés par un commentaire sobre et sage, M. Quicherat a joint la totalité des textes inédits ou incomplètement publiés émanant des contemporains de la pucelle, que ceux-ci aient écrit en vers ou en prose, en France ou au dehors, et il a donné d’ailleurs un développement égal aux publications du parti français et à celles de la faction anglo-bourguignonne. Le lecteur se trouve donc placé désormais en présence d’une masse de témoignages d’où jaillissent des flots de lumière. Dans des aperçus originaux joints à sa publication, M. Quicherat a exposé avec une courageuse liberté les convictions qu’a suscitées dans son esprit ce long commerce avec une femme dont les actes, soumis à la plus rigoureuse analyse, demeureraient sans nulle explication plausible, si l’on n’en acceptait l’interprétation qu’elle en donne elle-même.

Je voudrais dire quelles impressions m’a laissées cette étude d’un intérêt sans égal, et, à l’aide de travaux dont l’honneur appartient à d’autres, replacer Jeanne d’Arc dans le milieu tout plein de troubles et de passions où elle a vécu et souffert. Je n’aurai garde, on le comprend, de rappeler tous les incidents d’une histoire qu’on sait par cœur ; mais je signalerai les aperçus nouveaux suggérés par tant de documents ignorés, et je démontrerai facilement, je crois, pièces en main, que les esprits les plus raisonnables en cette matière sont ceux qui, n’y portant aucune idée préconçue, consentent à incliner leur raison devant des faits dont l’évidence accable et confond.

L’époque où parut Jeanne d’Arc appartient à ces temps durant lesquels les sociétés flottent incertaines entre une pensée dont l’énergie s’est épuisée et une idée qui ne s’est pas encore résolument produite. L’Europe avait vu finir dans les scandales et les perplexités du grand schisme l’ère magnifique durant laquelle l’église s’était épanouie dans sa plus éclatante fécondité. L’esprit humain n’était pas encore en révolte ouverte contre la foi ; mais le scepticisme germait en s’ignorant lui-même, comme la larve du ver caché au calice d’une fleur encore brillante. Venue entre les croisades et la réforme, Jeanne d’Arc allait dans sa courte carrière subir la double influence de saint Louis et de Calvin. L’esprit de l’un explique en effet les merveilles de sa vie, et l’esprit de l’autre ne fut point étranger aux impitoyables rigueurs de sa mort. La France était trop croyante pour ne pas l’acclamer dans l’éclat de sa victoire ; mais elle ne l’était plus assez pour la soutenir jusqu’au bout dans l’obscurcissement de sa fortune et l’amertume de ses épreuves.

Panégyrique de Jeanne d’Arc de Mgr Gillis
(8 mai 1857)

Mgr Gillis, vicaire apostolique d’Édimbourg, fut chargé du panégyrique de Jeanne d’Arc pour les fêtes d’Orléans en 1857, qu’il prononça en présence de Mgr Dupanloup. À trois reprises il cite la Jeanne d’Arc de Görres/Boré.

(Lien : Google Books.)

Panégyrique de Jeanne d’Arc prononcé dans la cathédrale d’Orléans à la fête du 8 mai 1857, par Mgr Gillis, évêque de Limyra, vicaire apostolique d’Édimbourg ; en présence de sa grandeur Mgr Félix-Antoine-Philibert Dupanloup, évêque d’Orléans.

À Orléans, Alphonse Gatineau, librairie-éditeur, rue Jeanne-d’Arc, 41. Londres, Charles Dolman, 61, New Bond Street. Édimbourg, Marsh and Beattie, 13 South Hanover Street.

Seconde édition de Léon Boré

L’Univers
(7 novembre 1885)

Publicité du libraire Lecoffre qui annonce la réédition de la Jeanne d’Arc de Görres/Boré.

(Lien : Retronews.)

Aujourd’hui paraissent trois ouvrages vraiment remarquables ; en voici les titres : Histoire des persécutions pendant la première moitié du troisième siècle, par M. Paul Allard ; Le cardinal de Richelieu, par M. Dussieux ; Jeanne d’Arc, par Guido Gœrres, traduction Léon Boré. Nous recommandons ces trois volumes à tous nos lecteurs. — (Librairie Lecoffre, rue Bonaparte, 90, à Paris.)

Même annonce dans d’autres journaux, comme :

La Gazette (11 nov.) : Retronews ;

Le Temps (16 nov.) : Retronews.

Ou encart publicitaire comme dans le Moniteur universel (10 nov.).

(Lien : Retronews.)

Vie de Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines, par Guido Gœrres. — Traduit de l’allemand par Léon Boré. Deuxième édition. Un volume in-8. — Prix 3,50 fr.

Semaine des familles
(26 décembre 1885)

Compte-rendu d’Ernest Faligan, le jeune docteur en lettres qui dirigea la nouvelle édition après la mort de Léon Boré. Faligan revient sur la rencontre entre Görres et Boré pour louer l’œuvre et sa traduction.

Görres a dessiné d’une main si sûre la figure de son héroïne, qu’il en a pour ainsi dire fixé l’image vivante dans son livre, et il indique avec tant de précision la nature et les limites exactes de sa mission, il sépare avec tant de fermeté ce qu’il y eut en elle d’inspiré et de divin de la partie purement humaine de son existence, qu’il n’y a, maintenant encore, rien à reprendre dans ses jugements, et qu’on n’y peut non plus rien ajouter.

(Lien : Gallica, p. 618-620.)

Jeanne d’Arc d’après les chroniques contemporaines, par Guido Gœrres. Un beau volume in-8°. Prix, 3,50 fr. Librairie Victor Lecoffre.

I

La littérature catholique a brillé d’un éclat tout particulier en Allemagne pendant la première moitié du siècle. À la suite des orages de la Révolution et des perturbations profondes amenées par les guerres de l’Empire, lorsque les peuples commençaient à se rasseoir dans la paix et la sécurité, un besoin instinctif d’aller chercher aux sources mêmes de l’Éternelle Sagesse les vérités capables d’apaiser les esprits et d’éclairer les consciences s’éveilla dans un certain nombre d’âmes d’élite. Aux sophismes des philosophes, dont les fausses clartés avaient égaré tant d’intelligences, corrompu tant de cœurs, ils voulaient opposer la sereine et vivifiante lumière de la doctrine divine, afin de montrer aux peuples sur quelle base on doit construire l’édifice social pour le rendre solide et durable. De ces préoccupations et de ces tendances sont sorties des œuvres qui sont de véritables monuments, et autour des hommes qui les écrivaient et dont l’âme fut plus d’une fois illuminée de ce rayon d’en haut qui donne le génie, on vit bientôt se ranger toute une pléiade d’écrivains d’un talent moindre, sans doute, mais encore éminent.

Munich fut, dans l’Allemagne du Sud, le centre principal de ce mouvement religieux et littéraire. C’était dans cette ville qu’enseignaient, pour ne citer que les plus illustres, Joseph Gœrres et Döllinger, et qu’ils écrivirent : le premier, la Mystique chrétienne ; le second, ses Études sur les origines du christianisme. Ils y attirèrent toute une pléiade d’écrivains plus jeunes ou d’étudiants ; ils inspirèrent de généreux desseins à plus d’un esprit enthousiaste qui s’ignorait encore et firent éclore des œuvres marquées de la double empreinte du talent et de la vérité.

En France, vers le même temps, uni mouvement d’idées et de sentiments tout à fait semblable suscitait des œuvres et des entreprises qui n’ont pas laissé des traces moins profondes dans l’histoire de l’Église. Chateaubriand, de Maistre, de Bonald, dans des livres d’un éclat ou d’une puissance incomparable, montraient le christianisme à leurs contemporains fourvoyés en mille erreurs, comme le seul refuge qui leur restât contre les tempêtes soulevées par leur imprudence. L’âme ardente de La Mennais épanchait en des paroles de feu les vérités, les sentiments dont elle était comme oppressée. Autour de ce dernier, comme jadis autour des docteurs de l’Église, il se formait dans un coin de la Bretagne, à la Chesnaie, une école dont les élèves furent tous des hommes distingués, et dont les publications et les tendances exercèrent bientôt une action puissante sur l’opinion publique.

Malgré la distance qui les séparait, les deux écoles de Munich et de la Chesnaie avaient trop d’affinités et de points de contact pour ne pas s’observer et se suivre d’un regard attentif et fraternel. Plus d’une fois elles s’inspirèrent l’une de l’autre, et il y avait entre elles un échange continuel d’idées.

Lorsque des contradictions passionnées et l’orgueil commencèrent à troubler l’esprit de La Mennais et lui firent perdre toute mesure, trois de ses élèves, Éloi Jourdain, plus connu sous son pseudonyme littéraire de Charles Sainte-Foi, Léon et Eugène Boré, éprouvèrent le besoin d’aller puiser la vérité à des sources moins troublées ; et le désir, qui les tourmentait depuis longtemps, d’entendre la savante parole des maîtres allemands, les conduisit à Munich.

Pendant ce voyage se nouèrent les relations qui devaient associer les noms de Guido Gœrres et de Léon Boré sur le titre de la Vie de Jeanne d’Arc, née elle-même de ce pieux dessein de dégager la vérité de l’erreur, dont l’âme de tout catholique était alors plus ou moins tourmentée.

Guido Gœrres était le fils du célèbre auteur de la Mystique chrétienne. Il faisait partie de ce groupe de jeunes et ardents chrétiens qui, après s’être pressés autour de la chaire du maître, l’aidaient à propager ses idées par la voie de la presse ou du livre. Imitant ce qu’avait fait La Mennais, ces écrivains avaient fondé à Munich une Société bavaroise des Bons Livres destinée à répandre parmi le peuple les vérités de la religion et les enseignements de l’histoire.

Guido Gœrres avait, à l’instigation de son père, écrit plusieurs ouvrages pour cette collection, entre autres une Vie de Jeanne d’Arc. Léon Boré, pendant son séjour à Munich, lut ce dernier ouvrage, dont l’auteur était bientôt devenu son ami. Il en fut si charmé, qu’après l’avoir lu et relu pour son propre plaisir, il résolut de le faire connaître à ses compatriotes. De retour en France, il se mit à le traduire, tandis que son ami Jourdain entreprenait une version française de la Mystique chrétienne, le chef-d’œuvre de Joseph Gœrres, le père de Guido.

II

Cette Vie de Jeanne d’Arc était en effet de nature à charmer un catholique et un Français. Par cela seul qu’avant tout il envisage son sujet en chrétien, Guido Gœrres, pour le contempler, s’élève à des hauteurs où s’effacent foutes les rivalités de races et de nations, alors, il faut le dire, bien moins accusées, bien moins vives qu’à notre époque. La sereine impartialité de l’homme qui, pour étudier les faits, s’arme du flambeau de la justice divine, dicte tous ses jugements. Il a su tenir la balance si parfaitement égale entre la France et l’Angleterre, qui se déchiraient alors, qu’on ne trouve rien à reprendre dans ses appréciations, et que, tout en faisant ressortir les fautes et les crimes des deux nations avec la sévérité vengeresse de l’histoire, il n’a pas émis un blâme, pas écrit une parole dont elles puissent raisonnablement s’offenser.

Ces peintures des excès et des désordres d’un pays en proie depuis près de cent années à la guerre étrangère et aux discordes civiles, ces jugements rigoureux, bien qu’il ne les ménage pas, ne sont d’ailleurs que la moindre partie de son livre. Ils y forment comme un cadre dont les sombres couleurs font ressortir et mettent dans tout son jour la radieuse physionomie de Jeanne d’Arc, en rendant sensible à tous les yeux l’auréole surnaturelle qui entoure la pure et touchante figure de l’héroïne. Dans aucun des autres ouvrages consacrés depuis lors au même sujet, on n’a mieux compris, mieux expliqué quelle avait été la mission divine de la Vierge de Domrémy. Ce jeune écrivain, préparé d’ailleurs par de sérieuses études et guidé par de sûres méthodes, a puisé dans le sentiment chrétien des inspirations bien plus heureuses que celles demandées à leur sagacité naturelle par des écrivains d’une science plus vaste et même d’un talent plus varié. Il a dessiné d’une main si sûre la figure de son héroïne, qu’il en a pour ainsi dire fixé l’image vivante dans son livre, et il indique avec tant de précision la nature et les limites exactes de sa mission, il sépare avec tant de fermeté ce qu’il y eut en elle d’inspiré et de divin de la partie purement humaine de son existence, qu’il n’y a, maintenant encore, rien à reprendre dans ses jugements, et qu’on n’y peut non plus rien ajouter.

Son livre est cependant la première Vie de Jeanne d’Arc qu’un écrivain digne de ce nom ait écrite. Guido Gœrres est d’autant plus à louer d’avoir, sans modèle, tracé ce portrait achevé qui demandait une main à la fois vigoureuse et délicate. Il existait, nous le savons, et l’auteur ne l’a pas caché dans son livre, des publications d’un très grand mérite historique : ainsi la grande compilation de L’Averdy et le livre de Lebrun des Charmettes. Mais c’étaient là des travaux d’érudits plus que des œuvres d’historien, et les matériaux qu’ils avaient rassemblés attendaient encore, pour acquérir leur pleine valeur, que la main d’un véritable écrivain les mît en œuvre. Ce fut avec ces matériaux auxquels on n’a rien ajouté d’essentiel et en s’aidant largement aussi d’une copie du procès de Jeanne d’Arc, conservée à la Bibliothèque de Munich, et du texte original des chroniques contemporaines que Guido Gœrres écrivit ce livre admirable à tant d’égards, et qui, au bout d’un demi-siècle (il fut publié en 1834), n’a rien perdu de sa valeur ni de son originalité.

Il est même un côté par lequel il sera, pour bien des lecteurs, plus neuf que les autres Vies de Jeanne d’Arc. L’auteur a rassemblé, par de patientes recherches, nombre de documents et de témoignages inédits, que renfermaient sur Jeanne d’Arc les couvents et les bibliothèques de l’Allemagne. Ces documents, écrits par des contemporains, parfois même par des ennemis, donnent un très grand prix à son livre, et sont d’autant plus intéressants à recueillir qu’ils confirment, de tous points les récits français et les dépositions des témoins entendus dans les deux procès.

Cette Vie de Jeanne d’Arc a deux qualités dominantes qui feront qu’on prendra toujours plaisir à la lire. Elle est écrite avec une grande noblesse de sentiments, et dans un style poétique, et parfois véritablement inspiré. Quelle que soit la scène qu’il décrive, l’auteur trouve sans effort le ton qui lui convient. Il semble même le rencontrer d’autant mieux que la situation est plus tragique ou plus émouvante, ou qu’elle met en jeu des sentiments plus élevés. Son style, plein d’images gracieuses ou terribles, et pourtant naturel, reflète, comme un miroir, toutes les émotions qui ont passionné son âme. Qu’il dépeigne la vie obscure de Jeanne au sein de sa famille, dans sa vallée natale, son héroïsme dans les combats ou sa résignation sublime au milieu des tortures de la prison et du supplice, il trouve, pour rendre la situation, le mot juste et la note vraie.

Un autre charme de cette Vie de Jeanne d’Arc est la pureté de sentiments et d’expressions qui règne dans tout l’ouvrage. Bien qu’il n’omette rien de ce qui doit être dit, l’auteur est doué d’une délicatesse si grande de sentiments, qu’on n’y trouve pas une image, pas un mot pouvant inquiéter la critique la plus scrupuleuse. C’est véritablement un livre écrit pour les familles, et digne d’être lu le soir, autour du foyer, pour imprimer profondément dans de jeunes âmes chrétiennes les sentiments de religion, de patriotisme et d’honneur qui doivent en former la part la plus noble et la meilleure. Il n’en est pas qui convienne mieux comme livre d’étrenne ou pour les distributions de prix.

Guido Gœrres a trouvé dans Léon Boré un interprète digne de lui par ses sentiments chrétiens et son talent d’écrivain. Ayant habité longtemps l’Allemagne, en parlant la langue avec autant de pureté que s’il était né dans le pays, Léon Boré a professé la littérature allemande à la Faculté des lettres de Dijon, puis à l’Université libre d’Angers. Aussi les nuances les plus délicates du langage ne lui ont-elles pas plus échappé que celles des sentiments. Sa traduction, qu’il avait revue avec le plus grand soin, et qu’il allait publier lorsque la maladie, puis la mort sont venues le frapper, est, à tous égards, une reproduction fidèle du livre allemand dont elle a conservé la saveur originale sans jamais blesser le bon goût, ni le génie de la langue française.

Bibliographie catholique
(t. LXXIII, n° 4, avril 1886)

Indexation au n° A. 138, suivi d’un compte-rendu par l’abbé Jean-Baptiste Jeannin, professeur de rhétorique au collège de l’Immaculée-Conception de Saint-Dizier.

Sous l’ancienne loi, quand Israël s’éloignait de sa vocation, Dieu le faisait châtier par le Philistin ou par l’Assyrien. Il en est de même pour la France sous la loi de grâce. Quand la France trahit l’Église, dont elle a pour mission d’être le bras droit, Dieu suscite contre elle quelque voisin pour la punir : soit l’Anglais, comme au quinzième siècle ; soit l’Allemand, comme de nos jours.

(Lien : Google Books, p. 332-336.)

A. 138. Vie de Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines, par Guido Gœrres. Traduit de l’allemand, par Léon Boré. Deuxième édition, revue et corrigée par le traducteur sur la dernière édition allemande. 1 vol. in-8 de XVIII-412 p. (1886). Paris, Lecoffre. 3,50 fr.

Ce livre a pour auteur Guido Gœrres, le fils de ce grand Joseph Gœrres que Napoléon appelait la cinquième des grandes puissances confédérées contre lui ; il a été écrit pour montrer Dieu et sa providence dans l’histoire. Il est précédé d’une préface signée Joseph Gœrres, dans laquelle on reconnaît tout de suite la griffe du lion. Quelle belle page de philosophie de l’histoire ! À la vie de Jeanne la guerrière, l’auteur commence par comparer celle de Nicolas de Flüe, qui vécut vingt ans dans la solitude, sans prendre aucune nourriture ; vie écrite par le même Guido Gœrres pour démontrer la même thèse intervention de Dieu dans les affaires de ce monde.

Quel contraste ! D’un côté, la solitude la plus complète dans les Alpes de la Suisse ; un ermite qui a séparé du monde ses sens, son cœur et son esprit ; qui s’est privé de la nourriture matérielle, et a fini par n’avoir plus besoin d’aliments pour son existence physique !

De l’autre, le monde avec son tumulte, avec ses luttes, ses combats et le fracas de ses batailles ; des forteresses assiégées et délivrées ; des assauts donnés et repoussés ; des royaumes perdus et reconquis ; d’orgueilleux princes humiliés, et d’autres précédemment abaissés, élevés de nouveau ; des armées, jusqu’alors battues, devenant victorieuses ; et des soldats, depuis longtemps accoutumés à la victoire, fuyant frappés d’une terreur panique ; des cris de joie et des cris d’épouvante au milieu de ces événements, de ces alternatives d’angoisse et de transports de joie, de détresses et d’acclamations enthousiastes ; au centre de leur tourbillon, une tendre jeune fille revêtue de la cuirasse, combattant avec un courage et une force héroïque, et, dans l’espace d’une année, renouvelant toute la face des choses ; puis, au terme de sa carrière, disparaissant dans les flammes d’un bûcher.

Le présent ouvrage raconte comment toutes ces choses se sont passées ; il montre la liaison intime des événements.

Sous l’ancienne loi, quand Israël s’éloignait de sa vocation, Dieu le faisait châtier par le Philistin ou par l’Assyrien. Il en est de même pour la France sous la loi de grâce. Quand la France trahit l’Église, dont elle a pour mission d’être le bras droit, Dieu suscite contre elle quelque voisin pour la punir : soit l’Anglais, comme au quinzième siècle ; soit l’Allemand, comme de nos jours. La guerre de Cent ans fut le châtiment du grand schisme d’Occident. La nation française et ses chefs, humiliés et châtiés par de superbes rivaux, furent mis sur le bord de l’abîme ; mais ils n’y tombèrent pas. Le monde moderne, partagé en plusieurs peuples, devait demeurer dans cet état. Déjà, dans le lointain, se préparait la Réforme, et plus loin encore la Révolution ; or, ni l’une ni l’autre ne devaient trouver l’Angleterre et la France sous un même sceptre, parce que les calamités, issues de ces deux fléaux, eussent été centuplées. C’était en outre la destinée des Français de devenir entre les mains de Dieu, dans les âges suivants, un fouet et un aiguillon pour les autres peuples, et la France n’eût pu remplir ce rôle providentiel, si elle n’eût pas conservé son individualité.

Quand il fut manifeste que les hommes ne pouvaient rien pour sauver la France, Dieu voulut la sauver lui-même ; mais, de telle sorte, qu’il fût visible que nul ne l’avait pu faire que lui. Une fois de plus il choisit ce qu’il y avait de plus faible, selon le monde, pour confondre ce qu’il y avait de plus fort. Une jeune fille des champs, innocente et pure comme les anges, sera son instrument. Lorsqu’on verra les Anglais fuir devant cette enfant, qui donc pourra douter que Dieu agit avec elle et par elle ?

Après avoir grandi virginalement au pied des autels, sous les yeux des saintes auxquelles elle s’était consacrée, et être allée ainsi au devant des desseins que la Providence avait sur elle, Jeanne fut capable de devenir, pour son peuple, ce que, dans une position semblable, les Juifs attendaient du divin Sauveur descendu au milieu d’eux, et ce qu’il ne voulut pas être pour une nation particulière, parce que sa mission, plus haute, embrassait le genre humain tout entier. Mais elle, simple enfant des hommes, renfermée dans la sphère plus restreinte de son peuple, reçut la consécration plus étroite qui lui était destinée : et alors commencèrent ses visions et ses rapports avec le monde supérieur à la voix duquel elle devait agir.

Maintenant, comment celle que Dieu a envoyée a-t-elle rempli sa mission ? Sans doute Guido Gœrres va nous le dire dans tout un gros volume ; mais Joseph Gœrres nous le dit dans une seule page, page admirable qui est le portrait de Jeanne d’Arc.

De telles relations devaient nécessairement produire une merveilleuse personnalité, et on aurait, en effet, de la peine à trouver, dans le domaine entier de l’histoire, un caractère plus intéressant que celui qui s’est développé sous leur action toute-puissante. [L’article reproduit ici les paragraphes 6 et 7 de la préface.] Considérée de ce point de vue, elle n’a pas son semblable dans l’histoire.

Les ennemis de Jeanne d’Arc, ceux qu’elle eut soit de son vivant soit après sa mort, n’ont rien pu contre elle. Les premiers l’ont brûlée, mais ils l’ont mise en possession des biens éternels ; les autres l’ont diffamée, Voltaire en particulier, mais c’est à lui-même qu’il a élevé un monument d’infamie. Jeanne reste même en ce monde en possession d’une gloire immortelle. Les flammes du bûcher, qui dévorèrent les autres parties de son corps, respectèrent son noble cœur. C’est ce cœur que l’on sent battre dans le souvenir reconnaissant du peuple français : c’est aussi ce cœur qui bat dans le livre offert ici au public, et cela suffit pour lui procurer de nombreux amis et des lecteurs bienveillants.

La traduction est excellente, et le livre de M. Léon Boré n’est pas moins français par la langue que par le sujet.

Revue catholique des institutions et du droit
(avril 1886)

Compte-rendu d’Albert Desplagnes, qui à qui le livre a plu pour trois raisons : sa rigueur scientifique, son esprit catholique, son auteur étranger.

Il est doux d’entendre un écrivain non Français célébrer notre sainte libératrice avec ce soin pieux, et déclarer que l’histoire d’aucun peuple ne contient un fait comparable à sa mission.

(Lien : Google Books, p. 360.)

Vie de Jeanne d’Arc d’après les chroniques contemporaines, par Guido Gœrres ; traduit de l’allemand par Léon Boré. 2e édit., 1886, 1 vol. in-8. Librairie Lecoffre, 90, rue Bonaparte.

La première édition de ce livre remarquable, dû à un auteur allemand, est de 1834, et c’est en 1843 seulement qu’il a été traduit en français par Léon Boré. La librairie Lecoffre vient d’en publier, en janvier dernier, une 2e édition française, corrigée par le traducteur sur la dernière édition allemande.

Il a été publié un grand nombre de Vies de Jeanne d’Arc. Nous en connaissons peu qui puissent être comparées à cet ouvrage d’un écrivain allemand, et ce travail nous a plu vivement pour trois raisons différentes. La première c’est qu’il est, comme il prétend l’être, très complet et d’une exactitude rigoureuse. La seconde est qu’il est conçu et exécuté dans un esprit purement catholique et français, avec un évident amour de la vérité, un saint enthousiasme pour la vierge lorraine, une grande intelligence, un art qui se dissimule, une simplicité et un charme qui séduisent le lecteur. La troisième raison est que ce monument élevé à Jeanne d’Arc est d’une main étrangère, d’un esprit que le patriotisme n’a pu entraîner et qui n’a été inspiré que par la beauté absolue du sujet. Il est doux d’entendre un écrivain non Français célébrer notre sainte libératrice avec ce soin pieux, et déclarer que l’histoire d’aucun peuple ne contient un fait comparable à sa mission, à cette intervention surnaturelle de Dieu et des saints pour sauver la France.

Guido Gœrres apporte dans ce travail ses qualités allemandes, c’est-à-dire une poétique simplicité et une manière naïve qui reportent le lecteur à l’époque où vivait Jeanne, et font de ce livre comme une chronique contemporaine des faits merveilleux qu’elle raconte. Ce volume de 414 pages contient des détails complets sur tout ce qui peut offrir de l’intérêt non-seulement au public, mais à l’historien et au savant. Il faut remarquer notamment, à ce point de vue, les chapitres relatifs à la situation de la France sous Charles VI, au séjour de Jeanne à Chinon et Poitiers, et à ses interrogatoires de Rouen.

À quelqu’un qui ne pourrait lire qu’un livre sur Jeanne d’Arc, nous conseillerons volontiers celui-là.

La traduction a conservé tout le mérite, toutes les qualités du texte original, et le lecteur ne pourrait se douter, sans le titre même du livre, qu’il lit une traduction. L’impression causée est comme je l’ai dit, celle d’une chronique contemporaine, écrite au récent souvenir des faits, sans aucune exagération, sans apprêt ni étude, mais avec une vive admiration de la Pucelle, un amour sincère et ardent de Dieu qui l’inspira, de la sainte martyre qui accomplit si docilement sa mission ; tout cela dans ce style simple et naïf qui était dans les bonnes traditions d’Allemagne.

Notre âge s’est souvenu de Jeanne d’Arc et l’élan général vers cette sainte libératrice est remarquable. Il permet d’espérer que l’Église la placera bientôt sur les autels. La nouvelle édition du livre de Guido Gœrres est venue à son heure et va devenir, sans nul doute, populaire en France. Nous applaudirons à son légitime succès.

La Patrie
(4 mai 1886)

Annonce de la seconde édition de la Jeanne d’Arc de Görres/Boré.

(Lien : Retronews.)

Vie de Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines, par Guido Gœrres, traduit de l’allemand par Léon Boré, 2e édit. — Paris, libr. Victor Lecoffre, 1866. 1 vol. in-8° de XVIII-414 pages.

Ce livre est la première Vie de Jeanne d’Arc sérieusement écrite qui ait été publiée. Il est l’œuvre du fils de Joseph Gœrres, l’illustre auteur de la Mystique chrétienne. C’est dire qu’il est conçu dans un esprit de haute impartialité et même de sympathie pour la France.

Guido Gœrres est un véritable historien, qui a connu toutes les sources et a su les utiliser. Il a pénétré admirablement la mission divine et le caractère de Jeanne d’Arc ; il a raconté sa vie en un style digne du sujet, et dont Léon Boré a conservé dans sa traduction le charme et l’originalité.

Sa Vie de Jeanne d’Arc est véritablement un livre écrit pour les familles et digne d’être lu le soir, autour du foyer, pour imprimer profondément dans de jeunes âmes chrétiennes les sentiments de religion, de patriotisme et d’honneur qui doivent en former la part la plus noble et la meilleure.

Le Français
(20 juin 1886)

Compte-rendu critique (version enrichie de l’article de la Patrie du 4 mai), qui revient sur l’œuvre de Görres, sur la genèse de la traduction et sur cette seconde édition que Léon Boré venait de terminer lorsque la maladie l’emporta.

(Lien : Retronews.)

Librairie Lecoffre, rue Bonaparte. — Vie de Jeanne d’Arc, d’après les chroniques contemporaines, par Guido Gœrres. Traduit de l’allemand par Léon Boré.

Ce livre est la première Vie de Jeanne d’Arc qu’un écrivain digne de ce nom ait écrite pour le grand public. Bien qu’il soit l’œuvre d’un étranger, il est né d’une inspiration française. Dans les dernières années de la Restauration, Joseph Gœrres et Dollinger, les deux chefs les plus illustres du grand mouvement religieux et littéraire qui se produisait alors avec tant d’éclat dans l’Allemagne du Sud et dont Munich était le centre, avaient fondé dans cette dernière ville une Société bavaroise des bons livres, destinée à répandre parmi le peuple les vérités de la religion catholique et les enseignements de l’histoire. Ils se proposaient d’imiter ce que Lamennais, alors à l’apogée de sa gloire, venait de tenter en France.

Ils recrutèrent sans peine, parmi les jeunes gens qui se pressaient autour de leurs chaires, un groupe d’ardents et dévoués chrétiens qui se consacrèrent à cette tâche. L’un de ces jeunes hommes était Guido Gœrres, le fils de Joseph. Il écrivit plusieurs ouvrages pour cette collection, entre autres une Vie de Jeanne d’Arc, que son père se chargea lui-même de présenter au public.

Vers le même temps, trois élèves de Lamennais, tous les trois angevins, Léon et Eugène Boré et Éloi Jourdain, plus connu sous son pseudonyme littéraire de Charles Sainte-Foi, vinrent à Munich, attirés par le désir d’entendre la savante parole des maîtres allemands. L’un d’eux, Léon Boré, ayant lu la Vie de Jeanne d’Arc de Guido Gœrres, en fut si charmé, que la pensée lui vint de la faire connaître au public français. De retour en France, il exécuta son dessein, quelque temps retardé par d’autres travaux, et la première édition de la traduction française parut à Paris en 1843.

Le traducteur ne s’était pas trompé dans son choix. Cette vie de Jeanne d’Arc était de nature à plaire au public auquel il la destinait. Par cela seul qu’il a conçu son sujet en chrétien, Guido Gœrres s’élève, pour le contempler, à des hauteurs où s’effacent toutes les rivalités de races et de nations. Il a su tenir la balance si parfaitement égale entre la France et l’Angleterre qui se déchiraient alors, qu’on ne trouve rien à reprendre dans ses jugements, et que, tout en signalant les fautes et les crimes des deux nations avec l’impartiale sévérité de l’histoire, il n’a pas émis un blâme ni écrit une parole dont elles puissent raisonnablement s’offenser.

Dans ce cadre aux sombres couleurs, il a mis dans tout son jour la radieuse physionomie de Jeanne d’Arc ; il a rendu sensible à tous les yeux l’auréole surnaturelle qui entoure la pure et touchante figure de l’héroïne. Aucun des historiens qui l’ont suivi n’a mieux compris, mieux expliqué quelle en avait été la mission divine, et n’a séparé d’une main plus sûre ce qu’il y avait en elle d’inspiré et de divin de la partie purement humaine de son existence.

Il en est d’autant plus à louer que ce portrait difficile, il l’a tracé sans modèle, les publications, d’ailleurs d’une très haute valeur, déjà faites sur Jeanne d’Arc, étant l’œuvre d’érudits plutôt que d’écrivains. Il possède, du reste, toutes les qualités de l’historien. Préparé par de sérieuses études, il n’a pas seulement consulté toutes les sources connues ; il a exhumé des bibliothèques nombre de témoignages ou de documents contemporains, jusqu’alors inédits, et qui confirment de tous points les témoignages et les documents français.

Aussi son livre obtint-il en France, lorsque la traduction de Léon Boré l’y fit connaître, un vif et durable succès. Mgr Dupanloup, en le citant dans le panégyrique de Jeanne d’Arc, a consacré, pour ainsi dire, les suffrages du public, et l’œuvre de Guido Gœrres mérite à tous égards cette haute approbation. C’est véritablement un livre écrit pour les familles et digne d’être lu le soir, autour du foyer, pour imprimer profondément dans de jeunes âmes chrétiennes les sentiments de religion, de patriotisme et d’honneur, qui doivent en former la part la plus noble et la meilleure.

Guido Gœrres a trouvé dans Léon Boré un interprète digne de lui par ses sentiments chrétiens et son talent d’écrivain. Ayant longtemps habité l’Allemagne, Léon Boré connaissait admirablement la langue et la littérature allemandes, qu’il a professées à la Faculté des lettres de Dijon et à l’Université d’Angers. Cette édition nouvelle, qu’il avait revue avec le plus grand soin et qu’il allait publier lorsque la maladie, puis la mort sont venues le frapper, est, à tous égards, une reproduction fidèle du livre allemand, dont elle a conservé la saveur originale sans jamais blesser le bon goût ni le génie de la langue française.

Revue des questions historiques
(t. XL, juillet 1886)

Compte-rendu élogieux du comte de B.-L. qui ne reproche qu’une chose à Léon Boré, d’avoir traduit Magd dans une vieille chronique allemande par servante plutôt que par jeune fille.

(Lien : Gallica, p. 674.)

Les travaux nombreux dont Jeanne d’Arc a été l’objet, depuis que les publications de M. Quicherat ont mis à la portée de tous les pièces de son procès et les principaux documents de son histoire, font un peu oublier les écrivains qui, avant que la mémoire de la sainte Pucelle ait été ainsi remise en honneur, lui ont rendu un hommage dont la rareté augmentait le prix. Nous devons donc remercier M. Victor Lecoffre d’avoir rappelé à notre attention la Vie de Jeanne d’Arc par Guido Gœrres. Cet ouvrage fut publié en 1834 à Munich pour la société bavaroise des bons livres, et parut avec une préface du père de Guido, Joseph Gœrres. Il fut mis à la portée du public français en 1843 par une traduction de M. Léon Boré. C’est cette traduction dont M. Lecoffre nous donne aujourd’hui une édition nouvelle.

Cette Vie de Jeanne d’Arc est un livre sérieux, écrit avec simplicité, dans un esprit sincèrement chrétien. L’auteur, cela va sans dire, rend complètement hommage à la vérité de la mission de Jeanne, à son inspiration surnaturelle et à la sainteté de sa vie. Ajoutons que, comme la plupart des auteurs sans parti pris et qui ont plus à cœur l’éloge de notre libératrice que la condamnation du Roi, pour lequel, d’ailleurs, il est, avec l’histoire, suffisamment sévère, il borne à la délivrance d’Orléans et au sacre de Reims la mission donnée à la Pucelle, tout en admettant, comme prédiction, l’annonce faite par elle de la prise de Paris, de l’expulsion des Anglais et de la délivrance du duc d’Orléans.

Guido Gœrres, au reste, a eu recours pour la composition de son ouvrage aux sources originales, et il a profité aussi des travaux de L’Averdy et de la compilation de Buchon. Il a consulté et il cite la chronique du siège d’Orléans, le récit de Pierre Sala, la curieuse relation du greffier de la Chambre des comptes de Brabant. On regrette seulement l’attention qu’il donne, comme il était d’usage d’ailleurs à cette époque, à la vie de Guillaume de Gamaches, moins estimée depuis la critique judicieuse qu’en a faite M. Quicherat.

Il a même eu le mérite de faire connaître un récit, vulgarisé depuis, alors peu connu, consacré à Jeanne d’Arc par Eberhard de Windecken, trésorier de l’empereur Sigismond, confirmation précieuse donnée par un étranger impartial, bien informé, de haute position et de grande valeur, aux faits attribués à notre libératrice par nos chroniques nationales. La nouvelle édition reproduit purement et simplement celle de 1843. La traduction a seulement été refondue, améliorée dans sa rédaction et mise plus en rapport avec le texte original. Nous exprimerons seulement, à l’égard de cette traduction, un regret qui s’adresse à la deuxième édition comme à la première : dans l’extrait emprunté à la relation d’Eberhard de Windecken, M. Léon Boré, à diverses reprises (p. 176 lignes 3 et 7 ; p. 178, lignes 7 et 24 ; et p. 180, ligne 17 de la deuxième édition, chapitre XIX ; item dans le chapitre correspondant de l’édition de 1843) emploie, pour traduire le mot Magd, par lequel le texte allemand qualifie Jeanne d’Arc, l’expression de servante. Cette expression, qui est un non-sens historique et détone dans le récit, est une traduction inexacte. Magd, signifie, à proprement parler, la jeune fille, spécialement la fille non titrée, la fille du peuple ; ce n’est qu’accidentellement et par extension que ce mot veut dire fille d’auberge, servante. Il eût été à désirer que cette légère tache de l’édition de 1843 disparut dans l’édition nouvelle.

Nous ne pouvons que recommander cette deuxième édition, comme la première, à l’attention de ceux qu’intéresse tout ce qui a rapport à Jeanne d’Arc. Si l’ouvrage de Guido Gœrres n’a plus l’attrait spécial qu’il offrait lorsqu’il était une des rares histoires consacrées à la Pucelle, il apporte toujours le témoignage précieux d’un étranger impartial, d’un catholique compétent pour apprécier comme elle le mérite cette mission surnaturelle. Il contient, de plus, des observations inspirées par une foi profonde, et dont notre époque, comme celles qui l’ont précédée, pourrait se faire une application utile, sur la relation qui existe dans les plans providentiels entre la corruption d’une nation et les maux dont elle est frappée, de même qu’entre son salut et la pureté, l’esprit chrétien de dévouement et de sacrifice des instruments destinés à la régénérer.

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