G. Görres  : Jeanne d’Arc (1843)

Texte intégral : Avant-propos et préface

Jeanne d’Arc
d’après
les chroniques contemporaines

par

Guido Görres

traduit de l’allemand par

Léon Boré

(1843)

Éditions Ars&litteræ © 2021

Avant-propos
du traducteur

On chercherait vainement dans notre histoire nationale un sujet plus intéressant que la Vie de Jeanne d’Arc, et l’on sait assez que les autres peuples n’ont rien de semblable à nous opposer. Tout ce qui peut émouvoir le cœur, frapper l’imagination, élever la pensée, inspirer un généreux et fécond enthousiasme, se trouve réuni dans cette existence si courte, mais si remplie par l’héroïsme et la douleur. Rien n’y manque de ce qui remue l’âme dans son fond le plus intime, rien de ce qui la touche par tous les points. L’élément divin et l’élément humain s’y croisent et s’y mêlent à chaque instant d’une manière admirable.

Ce sont d’abord de naïfs tableaux de la vie des champs, de riantes prairies avec un troupeau gardé par cette jeune fille qui sera un jour le salut de la France, et qui, en attendant, n’est qu’une enfant pieuse, modeste et craintive ; c’est l’intérieur d’une famille de laboureurs honnêtes et laborieux, craignant le Seigneur, aimant leur prochain, et marchant d’un pas simple et ferme dans la voie de la justice, — famille patriarcale, sur laquelle le ciel a versé la double bénédiction de la fécondité et de la paix.

Cependant sur ce calme et doux paysage passe de temps à autre une ombre de tristesse : cette chaumière où manquent tant de choses, mais où abonde tout ce qui fait le bonheur ici-bas, est troublée par des bruits de guerre qui tantôt se rapprochent et tantôt s’éloignent. Ce n’est pas la crainte de voir leurs troupeaux enlevés, leurs moissons foulées aux pieds des chevaux ou coupées par d’autres mains qui tourmente surtout les pauvres paysans de Domrémy : car, s’ils voulaient être Bourguignons, c’est-à-dire Anglais, comme ceux des villages environnants, leurs moissons et leurs troupeaux seraient respectés ou du moins beaucoup plus ménagés ; mais ils tiennent à la France dont le représentant vaincu se cache à deux-cents lieues de là, sous le nom dérisoire de petit roi de Bourges ; ils tiennent avec une foi et un amour simple, et d’autant plus fort, au premier bien qui donne quelque valeur à l’existence humaine ; ils tiennent à la patrie, et leurs enfants eux-mêmes se battent avec des frondes et des bâtons contre les enfants du parti opposé. Parmi ceux-là se trouve une jeune fille, la plus sage et la plus timide de tout le village, laquelle n’a jamais voulu assister à ces rencontres souvent sanglantes ; mais elle ne peut penser sans frémir à la grande pitié qui est au royaulme de France, et elle y pense incessamment. Or, cette jeune fille qui ne sçait point chevaulcher conduire la guerre, est celle dont l’âme, visitée par de célestes apparitions, concentre, comme un foyer ardent, toutes les angoisses, tout le courage, tout l’espoir de la France blessée au cœur et près d’expirer ; c’est Jeanne d’Arc !

Après que les premiers obstacles qui ne manquent jamais à toute grande entreprise ont cédé devant l’inébranlable fermeté de sa résolution, elle part : elle fait deux-cents lieues à cheval dans une saison rigoureuse, à travers un pays infesté d’ennemis, pour offrir à ce roi qui s’abandonne lui-même le bras d’une jeune fille ; mais non, elle sait bien que c’est le bras de Dieu. Elle a d’abord à vaincre les irrésolutions et la mobilité de Charles VII, et les objections, les difficultés, les subtilités sans nombre des docteurs de l’université de Poitiers, — premier combat qui lui demanda plus de temps et d’efforts que la levée du siège d’Orléans. Grâce au ciel, la voilà entrée dans cette cité fidèle que l’on peut comparer, pour le dévouement, aux plus célèbres villes de l’antiquité et des temps modernes ; la voilà au milieu d’un peuple ivre de la voir, et qui a cru, lui, dès le premier moment, à la mission divine de l’humble bergère, parce que les cœurs simples pénètrent plus vite et plus avant dans les mystères de la bonté infinie ; la voilà entourée de ces vaillants bourgeois qui ne veulent pas, au prix de leur vie, meschoir ès mains angloyses, et de ces dignes chevaliers restés attachés en trop petit nombre à la mauvaise fortune de la France. Comme elle est grande et belle, dès ce premier pas de sa carrière héroïque, la vierge de Domrémy, toujours douce, toujours modeste, mais maintenant armée de la lance et de l’épée, et marchant au combat avec la double force de son patriotisme et de sa confiance en Dieu ; ne pouvant voir couler le sang de France sans que ses cheveux se dressent sur sa tête, et délivrant en sept jours une ville assiégée depuis sept mois !

Viennent ensuite la prise de Jargeau, où elle montre tant d’habileté à diriger l’artillerie ; la bataille de Patay, où elle est si intrépide dans le combat, si magnanime après la victoire ; la reddition de Troyes, où ses paroles prophétiques, qui doivent se réaliser dès le lendemain, relèvent le courage abattu des capitaines ; l’entrée dans Reims, la ville du sacre, où, après avoir fait couronner son roi, c’est-à-dire après avoir rempli tout le dessein auquel elle est appelée, elle demande à retourner dans son village. Mais ceux qui avaient eu tant de peine à se confier à la certitude de ses promesses, lorsqu’elle leur annonçait le succès au nom du ciel, ne veulent pas la laisser partir, maintenant qu’elle ne promet plus rien, et qu’au lieu de conduire l’armée avec une irrésistible assurance, elle la suit avec un courage résigné.

On tente sur Paris une attaque infructueuse dans laquelle Jeanne est blessée, non sans avoir montré dans toute l’action, aux yeux de l’armée entière, le plus d’intrépidité et de persévérance. Elle demande une seconde fois à retourner dans son pays natal, auprès de son père et de sa mère, de ses frères et de sa sœur, qui auront tant de joie à la revoir : sa prière est de nouveau repoussée ; il faut que sa destinée s’accomplisse. Elle reçoit comme un dernier reflet de l’assistance divine au siège de Saint-Pierre-le-Moûtier ; puis, ayant fait plusieurs vaines tentatives sur d’autres villes, elle va se jeter dans Compiègne, cerné par les forces réunies de Suffolk et du duc de Bourgogne. C’est là, dans la déplorable journée du 23 mai 1430, qu’elle est faite prisonnière par un archer de Jean de Luxembourg. Traînée, pendant plusieurs mois, de prison en prison, elle est à la fois vendue et livrée aux Anglais, et enfermée dans la tour du château de Rouen. Alors commence ce monstrueux procès dans lequel sont violées les règles éternelles de la justice et les formes particulières du droit, jusqu’à ce que Jeanne monte sur le bûcher d’où elle s’élève au ciel, le front ceint de la triple couronne du martyre, de la victoire et de la virginité.

Nous le répétons, les annales des autres peuples n’offrent rien de comparable à cette histoire dont nous venons à peine d’indiquer quelques traits. Depuis le commencement jusqu’à la fin, c’est une série non interrompue d’actes qui nous saisissent par leur naïve simplicité ou par leur élévation sublime, et le plus souvent par ces deux caractères réunis. Dans la patrie du jeune auteur dont nous avons traduit l’ouvrage, un prince ami éclairé des arts, a fait peindre à fresque dans son palais les principales scènes de l’Iliade germanique, du poème des Nibelungen. Combien il serait à désirer que l’épopée de Jeanne d’Arc obtint chez nous le même honneur, et qu’un peintre se rencontrât, qui fût capable de reproduire ces tableaux faits d’avance par l’histoire : il n’aurait, pour ainsi dire, qu’à les transporter tout vivants des pages de nos chroniques sur des murs dignes de les conserver. Mais ce qui manquera sans doute longtemps encore à nos musées nationaux, l’imagination et le cœur de chacun de nous peuvent le réaliser d’une certaine manière, en nous représentant avec ces vives couleurs de l’âme que rien ne ternit les scènes si touchantes et si variées de la vie de la Pucelle.

Parmi les traits dignes d’elle sous lesquels elle s’offre désormais naturellement à notre souvenir, il serait injuste de ne pas mentionner cette statue sortie de la main d’une fille de roi1 et placée maintenant au lieu même qui vit naître Jeanne d’Arc : pure et noble image, où l’héroïne d’Orléans, revêtue à la fois de sa pudeur, de son armure et de l’inspiration divine, nous apparaît comme l’expression la mieux sentie de l’idéal allié à la réalité historique.

Quant au livre offert ici au public français, le traducteur peut se dispenser d’en faire l’éloge. L’esprit dans lequel il a été conçu et le mérite qui le distingue, ressortent assez d’eux-mêmes sans qu’il soit besoin de les signaler. Cependant, il ne sera peut être pas inutile d’avertir les lecteurs peu familiarisés avec les sources de notre histoire, que l’ouvrage entier, écrit d’après les chroniques contemporaines, prétend et a droit de prétendre à une rigoureuse exactitude. Du reste, M. Guido Görres a pris soin lui-même de dire que, bien qu’il ait toujours consulté selon son pouvoir les documents originaux, il ne méconnaît nullement les services dont il est redevable à plusieurs auteurs français, et surtout à MM. de L’Averdy, Buchon et Le Brun de Charmettes2. Cela n’enlève rien au caractère particulier de l’œuvre, à cette simplicité de dessin et cette naïveté de coloris tout à fait en harmonie avec le sujet. Mais nous aimons mieux laisser, comme dans la publication allemande, le père du jeune écrivain, l’illustre Joseph Görres, tout chargé d’années et de gloire, présenter lui-même son fils avec l’autorité et le charme de sa parole toujours si puissante et si vive, en un mot si inspirée.

Paris, le 30 mai 1843, anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc.

Léon Boré.

Préface
de Joseph Görres

Quelques lignes d’introduction, dues à ma plume, ont accompagné récemment dans le monde la Vie de Nicolas de Flüe3 ; il en sera de même aujourd’hui pour la Vie de la Pucelle d’Orléans. Cet ouvrage du même auteur, originairement destiné au même but, c’est-à-dire écrit pour la Société bavaroise des bons livres, est de nature à franchir le cercle dans lequel il semblait devoir rester d’abord enfermé. Quoi qu’il en soit, il n’en forme pas moins un ensemble avec le travail précédent ; comme lui, il cherche à montrer Dieu et sa Providence dans l’histoire.

Mais les moyens d’action changent avec les temps et les hommes, et à la diversité de la détresse répond la diversité du secours. Là, nous avons été conduits dans la tranquille cellule d’un solitaire qui n’a pas seulement séparé du monde ses sens, son cœur et son esprit, mais qui s’est privé de la nourriture matérielle elle-même, et de même que d’autres, pour vivre de la vie de l’esprit, se passent d’images sensibles, s’est trouvé n’avoir plus besoin d’aliments pour son existence physique ; semblable à ces végétaux de nos climats vivant de leur propre suc sur un rocher aride, ou à ces plantes qui, arrachées de la terre avec leurs racines, et suspendues dans l’air, en des contrées plus chaudes, croissent, verdissent et fleurissent joyeusement. Cet homme du silence et de la retraite fut autrefois choisi par la divine Providence pour lui servir de messager, et pour porter sa propre paix au milieu d’esprits passionnément émus qu’il devait calmer et réconcilier par ses douces paroles. Il accepta cette mission et l’accomplit telle qu’elle lui avait été confiée ; puis il lui fut donné de retourner et de rester dans le calme de sa solitude, jusqu’à l’heure où il entra par la porte de la mort naturelle dans le séjour de l’éternelle paix.

Ici un spectacle bien différent s’offre à nos regards. C’est le monde avec son tumulte, avec ses luttes, ses combats et le fracas de ses batailles ; des forteresses assiégées et délivrées ; des assauts donnés et repoussés ; des royaumes perdus et reconquis ; d’orgueilleux princes humiliés, et d’autres, précédemment abaissés, élevés de nouveau ; des armées jusqu’alors battues devenant victorieuses, et des soldats, depuis longtemps accoutumés à la victoire, fuyant frappés d’une terreur panique ; des cris de joie et des cris d’épouvante et au milieu de ces événements, de ces alternatives d’angoisses et de transports de joie, de détresses et d’acclamations enthousiastes, au centre de leur tourbillon, une tendre jeune fille revêtue de la cuirasse, combattant avec un courage et une force héroïques et, dans l’espace d’une année, renouvelant toute la face des choses, puis au terme de sa carrière disparaissant dans les flammes d’un bûcher.

Le présent ouvrage raconte comment toutes ces choses se sont passées ; il montre la liaison intime des événements, de même que le précédent montrait la vie tranquille de l’ermite. Les rois de France s’étant éloignés de la voie de l’ordre et de la justice, et leur peuple avec eux, le pays fut livré, durant un siècle, au pouvoir des Anglais. La nation et ses chefs, humiliés et châtiés par de superbes rivaux, furent mis sur le bord de l’abîme, mais ils n’y tombèrent pas. Le monde moderne, partagé en plusieurs peuples, devait demeurer dans cet état ; il était nécessaire que ses membres, subordonnés les uns aux autres, gardassent leur ordre respectif, et sa vie intérieure ne pouvant plus se développer sous l’empire durable et le joug d’un seul, l’injuste domination de l’ennemi ne pouvait définitivement triompher. Déjà, dans le lointain, se préparait la Réforme, et plus loin encore la Révolution ; or ni l’une ni l’autre ne devaient trouver l’Angleterre et la France réunies sous un même sceptre, parce que dans l’état de complet absolutisme qui eût pesé sur le monde européen, elles eussent été étouffées par la force purement matérielle, ou bien, s’étendant victorieuses sur toute cette partie du monde, elles auraient produit une anarchie effrénée, et dans l’un et l’autre cas, la dissolution de tout ordre social. C’était en outre la destinée des Français de devenir entre les mains de Dieu, dans les âges suivants, un fouet et un aiguillon pour les autres peuples, et la France n’eût pu remplir ce rôle providentiel si elle n’eût pas été délivrée de la domination étrangère et n’eût pas conservé son individualité. Mais le châtiment imposé aux débordements de la nation fut sévère ; la misère qui visita le royaume fut dure, et le secours des hommes ne put rien pour sauver la France. Le ciel, qui n’a pas besoin de ce secours, et qui n’en veut pas, parce qu’il veut que l’honneur lui reste tout entier, dut envoyer lui-même un libérateur, et, pour humilier la présomption de l’homme, il le choisit parmi le sexe le plus faible ; pour confondre l’orgueil des grands dégénérés, il le prit dans la hutte des pauvres, parmi les simples qui le servaient encore avec confiance et foi, afin qu’il devînt manifeste aux yeux de tous que l’incroyance et l’impiété peuvent bien causer la ruine des peuples et les enfoncer de plus en plus dans l’abîme, mais qu’elles n’en amènent jamais la délivrance et le relèvement.

Donc, à cet appel céleste, la vierge merveilleuse fait son entrée sur la scène du monde. Le cachet de l’histoire universelle est empreint si profondément et avec tant de pureté sur toute sa personne, qu’on dirait qu’elle a son origine dans le passé mythique de sa race ; et, en effet, le vieil enchanteur du pays de Galles, Merlin, y faisait allusion dans ses prophéties lorsqu’il annonçait à son peuple la jeune fille libératrice du bois des chênes, de ce bois où les temps druidiques et les temps chrétiens mêlent les souvenirs merveilleux de leurs premiers âges sous l’arbre des fées, près de la fontaine aux eaux vives et de la chapelle solitaire de la forêt (Notre-Dame de Bermont). Mais Jeanne, comme si elle avait le pressentiment qu’un danger la menace dans le jour crépusculaire de la forêt, s’en écarte avec soin dès les premiers pas de son enfance, et elle se tourne vers la clarté d’en haut. Assez éloignée du monde, dans son adolescence, pour être soustraite à son souffle empoisonné, elle en est assez rapprochée cependant pour que la détresse de sa patrie pénètre dans son jeune cœur, et l’enflamme tout entier du désir enthousiaste de la sauver. Refoulée, concentrée en elle-même par le poids pesant des malheurs qui l’environnent, et ne trouvant pas de secours dans sa faiblesse, elle dut éprouver le besoin de recourir à une puissance supérieure, de s’élever jusqu’à elle. Ainsi le sentiment qui sans aucun doute circulait, à cette époque, dans une foule d’autres âmes, se condensant comme en un rayon, se développa dans la sienne sans cesse et sans obstacle, et sa jeunesse prit ce caractère de gravité sérieuse et sereine, unie à l’enthousiasme, qui la distingue d’une façon toute particulière. Après avoir grandi virginalement au pied des autels, sous les yeux des saintes auxquelles elle s’était consacrée et être allée ainsi au devant des desseins que la Providence avait sur elle, et pour l’accomplissement desquels elle l’avait conduite sur cette voie, comme son instrument, elle fut capable de devenir pour son peuple ce que, dans une position semblable, les Juifs attendaient du divin Sauveur descendu au milieu d’eux, et ce qu’il ne voulut pas être pour une nation particulière, parce que sa mission, plus haute, embrassait le genre humain tout entier. Mais elle, simple enfant des hommes, renfermée dans la sphère plus restreinte de son peuple, reçut la consécration plus étroite qui lui était destinée ; et alors commencèrent ses visions et ses rapports avec le monde supérieur à la voix duquel elle devait agir.

De telles relations devaient nécessairement produire une merveilleuse personnalité, et on aurait en effet de la peine à trouver dans le domaine entier de l’histoire un caractère plus intéressant que celui qui s’est développé sous leur action toute-puissante. Placée dans un commerce égal avec deux mondes, et appelée à agir dans l’un comme envoyée de l’autre, elle dut être douée doublement pour être pourvue des qualités nécessaires à sa double mission. L’élément terrestre qu’elle allait ramener de la voie de la confusion dans celle de l’ordre exigeait chez elle des sentiments guerriers, une intrépidité héroïque.

Aussi lui fut-il mis dans la poitrine un cœur de lion, servi par un corps d’une vigueur indomptable et d’une adresse extrême. Le danger ne l’étonnait jamais, et lorsqu’à sa vue le noble sang qui coulait dans ses veines circulait avec impétuosité, saisie d’enthousiasme, elle se jetait sans crainte au milieu de la mêlée. Cependant, comme en cela elle n’agissait point d’après sa propre impulsion, ce qui eût été contraire à l’ordre naturel, mais qu’elle marchait par l’ordre et avec la force d’en haut, elle, qui extérieurement et au milieu de ses contemporains semblait n’être qu’une guerrière et une héroïne, était au fond de son âme et vis-à-vis des puissances célestes une humble servante : elle savait calmer et apaiser en leur présence son cœur impétueux afin d’entendre leurs moindres inspirations et de se tenir en union constante avec elles. C’est ainsi qu’elle sut concilier dans un ensemble harmonieux et vivant des contrastes qui d’habitude se repoussent et s’excluent : femme, elle faisait une œuvre d’homme, et de plus, lorsqu’elle se précipitait dans les agitations et les orages du monde visible, et qu’en apparence elle en était elle-même violemment troublée, elle conservait au fond de son âme le calme et la sérénité du monde invisible. Cette enfant de la paix, jetée dans l’arène de la guerre, devait, pour répondre à sa double vocation, montrer au milieu de la cour la naïve simplicité d’une bergère et conserver sous l’armure d’acier la douceur de son sexe. Envoyée pour concourir avec des gens de guerre dissolus à la délivrance de la patrie, il fallait qu’elle ne se laissât point surpasser dans les vertus viriles par les hommes les mieux doués de son entourage ; et cependant, en sa qualité de messagère de la paix, et tout en étant exposée aux périls de la guerre, il n’eût pas été convenable qu’elle répandît elle-même une goutte de sang. De même, placée au milieu de la licence des camps, elle devait rester d’une entière pureté, et afin que le fil qui la tenait dans une union extatique avec les puissances supérieures ne se brisât pas, elle était tenue de porter constamment sous sa cuirasse la ceinture d’une virginité sans tache et de mener la vie la plus chaste. Puissante comme la tempête dans les combats, et cependant douce comme un souffle léger, intrépide et modeste, belliqueuse sans cruauté, pacifique sans mollesse, ardente et réfléchie, habile et simple, brave et guerrière tout en n’ayant rien de la virago, visitée par des extases, mais toujours humble dans le sentiment de sa force, telle a été Jeanne d’Arc, et c’est précisément ce qui rend sa personne si attachante, bien qu’elle semble se distinguer par un grand nombre d’autres caractères historiques.

Considérée de ce point de vue, elle n’a pas son semblable dans l’histoire. Que si l’on trouve quelque chose d’analogue chez d’autres personnes de son sexe, le cercle de leur action sociale paraît moins large, et celles qui se sont élevées plus haut que la vierge de Domrémy dans les régions supérieures ne l’ont fait qu’en abandonnant l’élément humain, et dès lors aussi l’étendue de leur influence extérieure sur le monde s’est rétrécie dans la même mesure. Pour placer auprès de Jeanne d’Arc une figure historique qui lui fasse pendant par la puissance de son action en des régions aussi hautes, peut-être faut-il prendre ce frère Jean de Capistran dont il est parlé dans le présent ouvrage4 ; mais il se distingue essentiellement d’elle en ce que l’acte de délivrance qu’il opéra au profit de la chrétienté lui fut accordé d’en haut comme un présent, et ne fut point la fin spéciale de sa vie, fin à laquelle il aurait été préparé particulièrement et de longue date. On comprend, du reste, qu’une pareille union de qualités contraires dans une même personne n’est possible que dans les conditions où elle se présente chez Jeanne d’Arc, c’est-à dire autant seulement que les éléments opposés sont rattachés à une unité supérieure qui met tous les contrastes d’accord, et les fait à son gré agir simultanément ou concourir à un même but. Ce n’est pas, nous le savons, une recommandation pour Jeanne d’Arc de s’être élevée dans des régions où l’esprit seul, et non les sens ont accès. Mais parce que les enfants de la nuit ont des pensées ténébreuses et agissent en conséquence, les fils du jour et de la lumière ne sont pas pour cela dépossédés de leurs droits. Lorsque la Pucelle, dans sa vie terrestre, après avoir accompli sa mission divine, rencontra ces insensés furieux, ils agirent avec elle comme ils ont agi de tout temps avec les prophètes envoyés pour leur salut, ils la firent mourir ; mais là s’est arrêtée leur puissance sur elle et ils n’ont pu toucher ni à sa couronne dans le ciel ni à son souvenir sur la terre. À la vérité, dans le siècle dernier, leur chef et leur guide, Voltaire, ce démon d’esprit sans cœur, a essayé de ternir par un poème obscène5 la pure mémoire de Jeanne d’Arc. Mais c’est à lui-même qu’il a élevé un monument d’infamie. Depuis longtemps un signe avait exprimé cette impuissance de la passion et du mensonge contre la renommée de la Pucelle d’Orléans. Lorsque des ennemis acharnés l’eurent jetée sur le bûcher, les flammes dévorèrent les autres parties de son corps ; mais, malgré tous les soins et les efforts du bourreau, elles ne purent consumer son noble cœur. C’est ce cœur que l’on sent battre dans le souvenir reconnaissant du peuple français et de tous les peuples, car elle appartient à celui-là par le sang et aux autres par ses nobles actions : c’est aussi ce cœur qui bat dans le livre offert ici au public, et cela suffit pour lui procurer de nombreux amis et des lecteurs bienveillants, sans qu’il soit besoin de le recommander ou de le commenter davantage.

Joseph Görres.

Munich, avril 1834.

Notes

  1. [1]

    Marie d’Orléans (1813-1839), fille du roi Louis-Philippe. En juillet 1835, son père lui commande une figure de Jeanne d’Arc pour les galeries historiques de Versailles. Achevée et présentée en juin 1837, la statue reçoit des critiques élogieuses, et reste aujourd’hui l’œuvre majeure de la sculptrice. [NdÉ]

    Statue de Jeanne d’Arc par la princesse Marie d’Orléans (1837), marbre d’Auguste Trouchaud (1854), château de Versailles.
  2. [2]

    François de L’Averdy (1723-1793), Notices et extraits des manuscrits du Roi, t. III (1790) ; — Jean Alexandre Buchon (1791-1846), éditeur des Chroniques d’Enguerrand de Monstrelet (1826) puis d’un Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France (1836-1875) ; — Philippe-Alexandre Le Brun de Charmettes (1785-1880), Histoire de Jeanne d’Arc (1817) en 4 volumes. [NdÉ]

  3. [3]

    Guido Görres, Nikolaus von der Flüe (1831). [NdÉ]

  4. [4]

    Saint Jean de Capistran (1386-1456), prédicateur franciscain originaire de Naples. Il prêcha dans toute l’Europe et fut canonisé en 1690. Voir au chapitre X (Des saints qui vivaient dans ces temps-là et des prophéties annonçant Jeanne d’Arc). [NdÉ]

  5. [5]

    La Pucelle d’Orléans, paru à Genève en 1752. [NdÉ]

page served in 0.018s (0,8) /