Texte intégral : Chapitres 1 à 12
Vie de Jeanne d’Arc
Chapitre premier Du contenu de cette histoire
Quand l’homme se fut révolté contre Dieu, l’ange de la paix s’éloigna de lui. Depuis lors, les mauvaises passions, comme autant de vautours affamés, rongent le rebelle attaché au rocher de la douleur et de la mort ; elles le tourmentent le jour et ne lui laissent point de repos la nuit. Leur souffle empoisonné a changé la terre, ce délicieux jardin de Dieu, en un vaste et triste champ de bataille. Les peuples se lèvent contre les peuples et les individus sont en querelle les uns avec les autres. De père en fils, de génération en génération, le glaive sanglant et la haine envenimée se transmettent comme un héritage, et il n’y a de repos, pour un court intervalle, que lorsque les bras tombent de lassitude aux combattants épuisés par la perte de leur sang, car le nombre est petit de ceux qui observent les préceptes de l’éternel amour, lequel s’est offert lui-même sur la croix, comme une victime de réconciliation entre Dieu et les hommes, après avoir dit à ceux-ci : Heureux les pacifiques, parce qu’ils seront appelés les enfants de Dieu.
Cependant celui qui tire l’épée doit accepter la loi de l’épée, et cette loi est que le fort triomphe et que le faible succombe. Il est en effet dans le cours naturel des choses que le loup déchire l’agneau quand il vient à le rencontrer. Mais il en va autrement lorsque Dieu lui-même s’avance au milieu des combattants, et qu’il interpose sa main toute-puissante. Lui, qui d’un mot éveille la mort à la vie, et fait tomber la vie dans la mort, qui est au-dessus de toutes les lois qu’il a lui-même données à sa créature, il peut, pour réaliser les plans de sa sagesse, accorder la victoire à qui lui plaît, au faible comme au fort. Et quelque fois c’est précisément le dessein de cette sagesse éternelle de confondre aux yeux du monde la prudence des sages par la simplicité des enfants, et de briser le chêne orgueilleux avec la faible tige du lis, afin d’humilier l’orgueil de ceux qui raillent, l’habileté de ceux qui doutent, et de montrer à la terre qu’un Dieu vit dans le ciel, et qu’il est le Seigneur à qui toute gloire appartient.
Or, c’est là ce que l’on trouve dans l’histoire de la bergère Jeanne d’Arc, surnommée, après sa grande victoire, la Pucelle d’Orléans : histoire merveilleuse attestée sous la foi du serment par un grand nombre de témoins oculaires ; histoire aussi pleine de grandeur et d’actions héroïques que celle du plus courageux chevalier ; histoire simple et touchante comme celle d’une vierge vouée aux autels ; histoire, en un mot, tout animée du souffle vivant du Seigneur, et où les miracles éclatent de tous côtés, comme les étoiles scintillent au ciel calme de la nuit.
Déjà le roi d’Angleterre avait placé sur sa tête la couronne royale de France, prix de nombreuses et importantes victoires ; déjà les grands et les États de la moitié du royaume avaient juré fidélité au dominateur étranger. Paris était perdu ; Orléans touchait à sa ruine et Charles VII, abandonné sans guide à lui-même, songeait, le désespoir dans l’âme, à quitter en fugitif le beau royaume de ses pères, lorsque tout à coup, en ce moment de la plus extrême détresse, apparut sur le théâtre de la lutte une jeune fille pauvre et inconnue. Elle n’amenait à son roi ni armées, ni trésors ; mais elle lui apportait la promesse que le Dieu tout-puissant, le roi du ciel, avait pris pitié de la France, que la force du Seigneur était avec son faible bras de femme et que la victoire guiderait ses pas.
Et voyez : une timide enfant qui avait grandi, loin du monde, au milieu des troupeaux et près de son rouet ; qui tremblait dans son village lorsqu’on lui adressait seulement la parole ; qui pleurait amèrement lorsque dans le cours de leurs victoires, des ennemis furieux insultaient à son honneur, et qui versait des larmes brûlantes en les voyant mourir sur le champ de bataille ; qui, lorsque la voix d’en haut l’appela aux combats pour porter secours à son roi près de succomber, répondit : Je ne suis qu’une pauvre enfant, je ne sais ni manier l’épée ni monter à cheval
; cette simple fille de pauvres bergers releva de la poussière la bannière abattue de la France ; et devant la vierge héroïque inspirée de Dieu, s’enfuirent les vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, les redoutables archers d’Angleterre. Ce fut elle qui conduisit les plus braves chevaliers à l’assaut et à la victoire sous la bannière de la France, et qui conquit au petit roi de Bourges (comme les étrangers appelaient par dérision l’infortuné Charles VII) le surnom de victorieux, que l’histoire lui a conservé. Ce fut elle qui le conduisit à Reims à travers les épées ennemies et lui posa sur la tête la couronne de ses pères.
Et si aujourd’hui l’Angleterre ne porte pas le titre orgueilleux que la victoire lui avait donné, de royaume uni d’Angleterre et de France ; si la France elle-même, qui sans doute eût refusé, comme l’a fait l’Irlande, de sacrifier sa foi aux vainqueurs, n’est pas courbée sous le joug comme ce malheureux pays, c’est à sa fidèle héroïne, à la vertueuse Pucelle d’Orléans qu’elle le doit.
Mais pendant que Jeanne d’Arc faisait pencher ainsi la balance des destinées de la France et de l’Europe, elle proclamait elle-même hautement à la face du monde et confirmait par ses merveilleuses prédictions qu’elle n’accomplissait point toutes ces choses avec la force et la sagesse humaines, mais uniquement par la puissance de Dieu, étant une messagère de la miséricorde divine et ne demandant d’autre récompense que le salut de son âme.
Or, après qu’elle eut accompli sa grande mission et placé sur le front de son roi la couronne de saint Louis, elle obtint, elle aussi, une couronne. Ce ne fut pas une couronne d’or, brillant d’un éclat passager, mais la couronne éternellement rayonnante du martyre, récompense méritée de ceux qui ont enduré la mort au service de Dieu et glorifié son nom dans les flammes du bûcher.
Chapitre II Du pays natal de Jeanne d’Arc et de ses parents
À l’époque où Sigismond, prince de la maison de Luxembourg, tenait à la main le glaive de la justice impériale : l’épée de Charlemagne, et où le pape Alexandre V était assis sur le siège des apôtres, c’est à-dire dans les premières années du XVe siècle, deux pauvres paysans vivaient à Domrémy, petit village situé sur les frontières de la Champagne, de la Bourgogne et de la Lorraine. Le mari s’appelait Jacques d’Arc ; Isabelle Romée était le nom de sa femme. Suivant le rapport unanime de nombreux témoins sous les yeux desquels ils vécurent, c’étaient des gens pieux et honnêtes, et d’une réputation intacte. Ils servaient Dieu avec un cœur simple, élevaient leurs enfants dans le travail et dans la crainte du Seigneur, étaient réservés dans leurs paroles, justes dans leurs actions et vivaient avec leurs voisins dans une concorde chrétienne. La vie était loin de leur être facile, car ce n’était qu’à la sueur de leur front qu’ils gagnaient leur pain quotidien, en cultivant un petit champ et en élevant quelque bétail. Mais ce pain, ils le mangeaient le cœur content, et le partageaient encore volontiers avec leurs frères plus nécessiteux, afin d’avoir part, eux aussi, à la miséricorde divine, le jour du jugement dernier.
La contrée qu’ils habitaient est calme, riante et féconde. C’est une vallée solitaire et gracieuse, entre coupée de larges et belles prairies, de champs chargés de moissons, de jardins fruitiers et de vignobles. Les eaux naissantes de la Meuse le traversent joyeusement, et baignent en passant de charmants villages, des chapelles paisibles et de vieux châteaux. Sur le sommet des montagnes, on voit encore les restes d’antiques et sombres forêts dont les grands arbres, muets témoins des générations et des jours écoulés, inclinent gravement vers les prairies en fleurs de la riante vallée leur tête flétrie et ébranlée par les orages, de même que la vieillesse sérieuse et réfléchie regarde la florissante jeunesse qui ne sait rien des tempêtes de l’hiver, ni des rigueurs de la mort.
Cette contrée n’est pas sans doute grandiose et variée comme les vallées des Hautes-Alpes, où le berger paît ses troupeaux sur la pente de rochers perdus dans les nuages et couverts de neige, du pied desquels s’échappent des fleuves ; elle n’est pas industrieuse et fréquentée comme les vallées que traversent de grandes rivières et des routes animées par la guerre et le commerce, mais elle présente l’image du travail béni du ciel et du repos trouvé dans le contentement du cœur.
Le petit village de Domrémy lui-même, situé entre Neufchâteau et Vaucouleurs, faisait partie de la paroisse de Greux, bourg voisin, et était un domaine immédiat de la couronne de France. À l’époque qui nous occupe, ce pays, entouré presque de tous côtés de seigneuries étrangères, et placé aux extrêmes limites du royaume, avait conservé sa fidélité et son attachement à l’ancienne maison de ses maîtres au milieu de luttes continuelles qui n’avaient fait que les accroître et les fortifier. Sous le rapport spirituel, Domrémy appartenait à l’Allemagne ; il relevait de l’évêché de Toul et de l’archevêché de Trèves ; et, dans ces temps où l’aigle germanique étendait encore ses ailes puissantes au delà du Rhin, sur les terres de l’ancien royaume des Francs, les grandes bornes de pierre plantées par l’Empereur Albert n’en étaient éloignées que de quelques lieues.
On peut encore voir aujourd’hui la petite maison dans laquelle Jacques d’Arc et sa femme Isabelle Romée vivaient, il y a plus de quatre-cents ans. On la distingue sans peine entre toutes les autres à une ancienne statue de pierre placée au-dessus du cintre de sa porte et représentant une femme armée et agenouillée dont les cheveux flottent sur les épaules. La statue est à demi détruite par le temps ; mais au-dessous, à la clef de voûte de la porte, il y a encore trois blasons bien conservés. Celui de droite renferme une épée nue, la pointe tournée en haut et supportant une couronne royale ; celui de gauche porte trois socs de charrue, et dans celui du milieu on voit les trois lis, ces armes antiques de la France, surmontés d’un bouquet d’épis et de raisins, avec l’inscription suivante : Vive labeur ! Vive le roi Louis !
et la date de 1481.
Assurément le bon Jacques d’Arc n’aurait pas osé s’imaginer qu’après tant de centaines d’années, il ne passerait près de Domrémy ni prince riche, ni pauvre artisan qui ne voulût s’arrêter quelque temps en silence devant son humble maison pour regarder ces trois écussons et l’image de la femme agenouillée au-dessus de la porte. Et cependant il en est ainsi, bien que près de cinq siècles se soient déjà écoulés, et que plus d’une illustre et puissante famille soit tombée, dont on ne connaît plus ni le nom ni la place. Et il en sera toujours ainsi, tant que la reconnaissance vivra dans le cœur des hommes, parce que la main de Dieu était sur cette maison, et que, sous ce toit, naquit Jeanne d’Arc l’an mil-quatre-cent-onze après la naissance de Jésus Christ.
C’est elle que représente cette statue de femme agenouillée et revêtue d’une armure de chevalier.
Le blason à l’épée nue et à la couronne royale a été donné à sa famille pour rappeler perpétuellement que ce fut elle qui, du champ de son père, comme l’indique l’écusson aux trois socs de charrue, vola au secours de son roi réduit à la dernière extrémité, et reconquit à la pointe de l’épée la couronne de France.
Quant à la devise de sa maison : Vive labeur ! Vive le roi Louis !
chacun peut y faire honneur, car si l’on ne s’en sert pas, comme la vierge héroïque, pour reconquérir une couronne, on peut du moins, en l’appliquant, récolter des épis et des raisins et vivre en repos, comme les pieux parents de Jeanne d’Arc.
Chapitre III De la conduite de Jeanne d’Arc dans son enfance
Jeanne avait trois frères et une sœur ; mais elle se distingua de bonne heure entre les autres enfants par une bonté et une piété toute particulière. Aujourd’hui encore nous avons sur cette période de sa vie les dépositions de plus de trente témoins oculaires de tout rang, grands et petits, chevaliers et prêtres, officiers du roi et paysans, hommes et femmes. Tous s’accordent à dire que, depuis ses plus tendres années, sa conduite fut pure et irréprochable. Il n’en est pas un, pour ainsi dire, qui ne vante chez elle une vertu spéciale qu’il lui a vu pratiquer.
Elle était, suivant ces témoignages authentiques, d’un cœur très doux et très compatissant, simple et sans défiance, mais d’un esprit éclairé et prudent, pleine de pudeur dans ses paroles et ses actions, laborieuse, modeste, exempte d’impatience et de colère, timide et cependant d’un courage inébranlable dans l’accomplissement de ses devoirs.
Les mêmes témoins ne se lassent point de vanter, et par-dessus tout, sa piété, car un amour brûlant pour l’éternel créateur de tout ce qui est bon et beau, et un complet abandon à sa volonté étaient en effet la chaîne d’or qui unissait toutes ses autres vertus ; là se trouvait la source d’où elles découlaient. Au foyer paternel, dans les champs, dans les bois, partout Dieu était présent à sa pensée ; il était son étoile conductrice dans le bonheur comme dans le malheur. La maison de Dieu fut toujours sa demeure de prédilection, et toutes les fois qu’elle le pouvait, le matin et le soir, elle y assistait au service divin. Elle allait souvent et volontiers confesser ses fautes avec une grande contrition, et se nourrir du pain de vie. Entendait-elle aux champs la cloche appeler le peuple, si elle était trop loin de l’église ou que l’ouvrage fût trop pressé, elle se jetait à genoux au milieu des champs et priait. Elle aimait tout particulièrement à parler de Dieu et de la sainte Vierge. Tandis que d’autres jeunes filles, après leur travail, s’en allaient folâtrant et riant par les chemins, on la trouvait, dans quelque coin de l’église, à genoux devant une croix, priant en silence, ou le regard fixé, avec une piété profonde, sur le Sauveur des hommes et sur la Mère des douleurs.
Cependant elle n’avait pas l’humeur sombre et triste ; au contraire, elle était gaie et aimait les visages joyeux. On n’eut jamais à lui reprocher de s’être prévalue des grâces qu’elle recevait et de sa piété. Elle écoutait avec patience les plaisanteries de ses compagnes sur sa grande dévotion, la seule chose qu’elles eussent à lui reprocher. Elle-même ne blâmait point les personnes qui vivaient d’une manière différente. Elle était bienveillante et affectueuse envers tout le monde, et portait partout où elle le pouvait les secours et les consolations. Un paysan de Greux nommé Jean Morel, témoignait encore, dans sa soixante-dixième année, que la pieuse enfant était aimée de tous les habitants du village. Un autre paysan, Simonin Musnier, attestait qu’elle l’avait soigné pendant une maladie avec la plus touchante sollicitude et la charité la plus compatissante. Un troisième témoin raconte que sa bonté pour les pauvres était si grande, qu’elle ne se bornait pas à leur procurer un asile chez ses parents et ses amis, mais que souvent elle leur abandonnait son propre lit et couchait elle-même à terre. Elle se laissait quelquefois entraîner par la pitié jusqu’à donner ce qui appartenait à son père et à sa mère. L’argent qui lui restait de ses aumônes, elle le portait au curé pour qu’il célébrât des messes à ses intentions. Perrin, le sacristain de Domrémy, affirma aussi que Jeanne lui adressa plusieurs fois de vifs reproches, parce qu’il négligeait de temps à autre de sonner l’Angelus le soir et qu’elle lui promit de l’argent, s’il voulait à l’avenir s’acquitter de ce devoir avec plus d’exactitude.
Dès ses premières années, elle aidait ses frères au travail des champs, et elle conduisait au pâturage, à tour de rôle avec d’autres enfants, le troupeau de son père et ceux des voisins. Plus tard, sa mère l’occupa davantage à la maison ; elle était très habile à filer et à coudre.
Jeanne avait parmi les jeunes filles de son village quelques amies intimes ; mais elle préférait le commerce d’honnêtes femmes d’un âge mûr. Elle savait aussi s’entretenir avec les petits enfants, qui restaient volontiers auprès d’elle.
Une des récréations de Jeanne était d’aller, chaque semaine, en pèlerinage à l’Ermitage de Notre-Dame de Bermont, paisible petite chapelle située derrière le village, sur une colline, auprès d’une vieille forêt de chênes. On voit encore maintenant, à la même place, les ruines de l’humble maison de Dieu, et le spectacle de la riante vallée qui s’étend à leurs pieds est bien fait pour élever le cœur vers Celui qui a orné les champs et les bois d’une si riche parure, qu’elle surpasse la magnificence de tous les rois. L’ermitage de Notre-Dame de Bermont était l’objet d’une vénération particulière dans la contrée. Il paraît avoir été, comme beaucoup de pèlerinages célèbres, un de ces lieux où nos pères, dans les temps les plus reculés, célébraient leur culte païen. Plus tard, les premiers docteurs et martyrs de l’Évangile y allumèrent devant l’autel la lampe de la vraie foi, dont la lumière se répandit successivement sur les églises environnantes. Aussi cet endroit était-il l’objet d’une foule de récits mystérieux qui circulaient parmi le peuple.
À côté de la chapelle coulait une source salutaire où les fiévreux avaient coutume de venir boire. Or on racontait que dans les vieux âges du paganisme les fées avaient habité là, qu’elles s’y laissaient encore voir, et qu’on pouvait toujours y trouver des racines d’une vertu merveilleuse. Non loin de la fontaine s’élevait un vieux hêtre, arbre magnifique connu du peuple d’alentour sous le nom du Beau Mai ou de l’Arbre des Fées. Ses branches larges et touffues formaient, en descendant à terre, une tente de verdure, et il était le rendez-vous de fête et de plaisir de tous les environs. Chaque printemps, le dimanche où l’on chante à l’Introït : Lætare, Jerusalem, le châtelain de Domrémy, accompagné de sa famille et suivi de la joyeuse jeunesse du village, se rendait solennellement à l’Arbre des Fées. Les enfants dansaient en chantant autour du hêtre, allaient à la fontaine, cueillaient des fleurs, puis tressaient des guirlandes et des couronnes dont ils ornaient l’arbre reverdi. Le seigneur du château leur distribuait du pain et du vin, et ce jour-là, qu’on appelait le Dimanche de la Fontaine, on cuisait dans le village des petits pains pétris exprès. Cette solennité était probablement aussi une ancienne fête des temps païens, que le christianisme avait convertie en une joyeuse fête du mois de mai.
Jeanne se joignait ce jour-là aux autres enfants, mais, disent des témoins oculaires, elle y chantait plus qu’elle ne dansait, et si quelquefois elle ornait de fleurs l’arbre majestueux, le plus grand nombre de ses guirlandes étaient cependant destinées à l’image de Notre-Dame de Bermont, devant laquelle, tous les samedis, elle allumait des cierges et priait pieusement.
Plus de deux siècles après, Edmond Richer6, le consciencieux biographe de Jeanne, vit encore cet arbre dans toute sa beauté, et l’on célébrait toujours les mêmes jeux sous son feuillage. C’est ainsi qu’autrefois les jours coulaient doucement dans les campagnes : chaque printemps de nouvelles fleurs naissaient et une nouvelle génération dansait autour de la fontaine sans savoir que ses ancêtres faisaient ainsi et que ses descendants suivraient son exemple.
Dans la suite, quand l’épée de Jeanne eut si rudement frappé les ennemis de son roi et les eut remplis de rage, leur méchanceté essaya de lui faire un crime de cette Fête de la Fontaine et de ses pieux pèlerinages à la chapelle de la forêt. Dans ce lieu maudit, prétendaient-ils, elle avait eu commerce avec les fées ; elle avait pratiqué la sorcellerie, et c’était à cela, non à la main puissante de Dieu, qu’il fallait attribuer ses victoires. Mais Jeanne, avec sa profonde horreur de tout maléfice et de ce qui n’avait pas Dieu pour appui, répondit à leurs questions sur les fées et sur les racines magiques :
J’ai plusieurs fois entendu dire à de vieilles gens qui n’étaient pas de ma famille que les fées hantaient cet endroit. J’ai même ouï raconter à la femme du maire de notre village, qui était ma marraine, et s’appelait Jeanne, qu’elle y avait vu les dites fées ; mais je ne sais si cela est vrai ou non. Pour moi, je n’ai jamais, que je sache, vu les fées sous cet arbre, et je ne sais si je les ai vues là ou ailleurs.
J’ai vu les jeunes filles suspendre des bouquets aux branches de cet arbre ; moi-même j’en ai suspendu quelquefois comme les autres. Tantôt elles les détachaient pour les emporter ; tantôt elles les y laissaient.
Il y a là un bois appelé le Bois-Chesnu, qu’on voit du logis de mon père, et qui n’en est pas éloigné d’une demi-lieue. Je ne sais, ni n’ai entendu dire que les fées y vinssent ; mais j’ai entendu raconter à mon frère qu’on disait dans mon pays que j’avais pris mon fait (ma mission) sous l’arbre des fées. Or cela n’est pas vrai et j’y suis bien contraire.
Quand je vins vers mon roi, quelques-uns me demandaient s’il n’y avait pas dans mon pays un bois appelé le Bois-Chesnu, parce qu’il y avait des prophéties qui disaient que d’auprès de ce bois devait venir une certaine fille qui ferait des choses merveilleuses ; mais je n’y ajoutai pas foi. Je n’ai jamais eu de racines magiques. On m’a dit qu’il y en avait dans les environs de mon village ; mais je n’en ai jamais vu. On m’a dit encore qu’il était dangereux et coupable d’en avoir et qu’on pouvait avec cela se procurer de l’argent, mais je ne le crois pas. Mes voix ne m’ont jamais rien dit là-dessus.
Ainsi répondait Jeanne, libre de toute superstition dans un temps où bien des hommes instruits croyaient à la vertu des racines enchantées et de la baguette divinatoire. D’ailleurs, d’autres soins que celui de tirer, par la sorcellerie, l’or du sein des rochers, remplissaient son âme : c’étaient les malheurs de son roi et de sa patrie, pour lesquels elle envoyait au ciel, non pas des formules magiques, mais d’ardentes prières.
Si éloigné que fût Domrémy des grandes routes et des villes du royaume, les bruyantes rumeurs de la guerre, à cette époque terrible, retentissaient dans sa tranquille vallée. La France entière était divisée en deux partis, celui de la maison d’Orléans, aussi appelé le parti d’Armagnac, et celui de la maison de Bourgogne. Longtemps les deux factions se déchirèrent avec une effroyable fureur. Enfin les Bourguignons, pour venger le meurtre de leur chef, livrèrent traîtreusement le royaume ensanglanté et son malheureux prince atteint de folie à l’Angleterre, cette ennemie héréditaire de la France.
Tous les habitants de Domrémy, un seul excepté, étaient fortement attachés à l’ancienne maison de leurs rois. Un village voisin tenait au contraire pour le parti de Bourgogne, et telle était l’exaspération dont cette terrible guerre civile avait rempli les esprits, que les enfants de ces deux villages suçaient, semble-t-il, la haine et l’inimitié avec le lait maternel. Le soir, après le travail, ils s’attaquaient mutuellement et guerroyaient entre eux. Jeanne, destinée à conduire un jour les plus braves chevaliers de France sur le champ de bataille, ne se souvenait pas d’avoir jamais pris part à ces combats d’enfants ; mais elle se rappelait très bien avoir vu plus d’une fois ceux de son village revenir tout sanglants et même grièvement blessés. Elle avoua aussi qu’elle avait souhaité que l’on coupât la tête à l’homme de Domrémy qui seul était Bourguignon ; mais son cœur pieux, soumis à Dieu en toutes choses, ne se permettait ce vœu qu’à la condition qu’il fût d’accord avec la volonté divine. Ainsi Jeanne, compatissante envers toute espèce de douleurs, Jeanne, la bonté et la pitié mêmes, subit avec ses contemporains l’influence du sombre esprit qui souffle les haines mortelles et qui rend les guerres civiles horribles entre toutes les guerres. Mais elle se réconcilia sans doute avec cet homme, puisqu’elle tint avec lui un enfant sur les fonts du baptême. Lui-même ne parlait d’elle qu’avec un grand respect. Une autre fois qu’on lui demandait si, dans son enfance, elle avait éprouvé un vif désir de nuire aux Bourguignons, elle répondit avec une noble simplicité : J’ai désiré du fond de mon cœur voir mon roi recouvrer son royaume
; et c’est en effet ainsi qu’elle se montra toujours, pleurant avec ses ennemis vaincus et essuyant leurs larmes.
Telle était la conduite simple et paisible de Jeanne parmi les pauvres gens de son pays natal ; quiconque la voyait, la prenait en affection. Or, cette jeune fille que tous les témoins de sa vie louaient si hautement, que le curé et les habitants de Domrémy regardaient comme l’enfant la plus accomplie de la paroisse et dont le chevalier Albert des Ursins disait en justice qu’il avait ardemment désiré que le ciel lui eût donné une fille aussi parfaite, cette jeune fille qui dans la suite excita par ses hauts faits inouïs l’admiration de tous les peuples de l’Occident, ne savait ni lire ni écrire, et ses pauvres parents n’avaient pu lui apprendre autre chose que l’oraison dominicale, la salutation angélique et le symbole des apôtres : ce qui montre combien un cœur simple, dévoué tout entier à Dieu et rempli de la force divine, est plus puissant que toute la science et la sagesse humaines.
Une ancienne chronique7 nous apprend encore sur Jeanne d’Arc une chose que nous lisons dans les légendes d’un grand nombre de saints, à savoir comment sa paix intérieure et la puissance de son amour s’étendaient sur les créatures privées de raison. Dans son enfance, dit cette chronique, quand elle gardait ses moutons, les oiseaux des champs et de la forêt venaient à elle, dès qu’elle les appelait, comme à une compagne chérie, et becquetaient le pain qu’elle leur émiettait dans son giron. Que cela soit réellement vrai, ou seulement une belle légende imaginée par l’amour du peuple pour parer sa pieuse héroïne, toujours est-il que, dans la suite, quand les ennemis acharnés de la Pucelle mirent tout en œuvre pour souiller sa pieuse renommée et envoyèrent à Domrémy prendre des renseignements sur sa conduite, l’homme chargé de cette mission leur rapporta n’avoir rien appris sur son compte qu’il n’eût volontiers vu dans sa propre sœur. Tel est en effet le témoignage de Jean Moreau, bourgeois de Rouen ; et ce témoignage des ennemis de Jeanne d’Arc, attestant l’affection et la vénération universelle dont elle jouissait, est un hommage plus grand et plus beau que la légende des oiseaux des champs et de la forêt venant becqueter le pain émietté dans son giron.
Chapitre IV Des visions divines de Jeanne d’Arc dans sa jeunesse
Tandis que Jeanne marchait ainsi dans les voies de l’amour divin, le temps arriva où la main de Dieu devait intervenir miraculeusement dans sa vie cachée pour la conduire au but sublime qui lui était destiné sur la terre. Mais comme aucun autre mortel ne reçut la grâce de voir les saints messagers par lesquels le ciel lui manifesta sa volonté, nous la laisserons parler ici elle-même, nous bornant à réunir ce qu’elle dit plus tard à ce sujet devant ses juges.
Tout ce que j’ai fait de bien pour la France, répondait-elle, je l’ai fait par la grâce et l’ordre de Dieu, le roi du ciel, selon qu’il me l’a révélé par ses anges et ses saints ; et tout ce que je sais, je le sais uniquement par révélation divine.
C’est sur l’ordre de Dieu que je me suis rendue auprès du roi Charles VII, fils du roi Charles VI. J’aurais mieux aimé être écartelée par les chevaux que d’aller le trouver sans la permission de Dieu, dans la main duquel sont toutes mes actions. Mon espoir ne reposait sur nul autre que sur lui. Tout ce que ses voix saintes m’ont ordonné, je l’ai fait de mon mieux, selon mes forces et mon intelligence. Ces voix ne m’ont rien ordonné ni promis qu’avec la permission et le bon plaisir de Dieu, et tout ce que j’ai fait en leur obéissant, je crois l’avoir bien fait.
Si je voulais dire tout ce que Dieu m’a révélé, huit jours ne suffiraient pas. Il y a maintenant sept ans que les saints m’apparurent pour la première fois. C’était un jour d’été, vers l’heure de midi. J’avais à peu près treize ans ; j’étais dans le jardin de mon père ; j’entendis la voix à droite, du côté de l’église ; je vis en même temps une apparition entourée d’une grande clarté. Elle avait l’extérieur d’un homme très bon et très vertueux, elle portait des ailes, et était de tous côtés environnée de beaucoup de lumière et accompagnée des anges du ciel. Car les anges viennent souvent vers les chrétiens, sans que ceux-ci les aperçoivent ; moi-même je les ai souvent vus parmi eux. C’était l’archange Michel. Il me parut avoir une voix très respectable ; mais j’étais encore tout enfant, et j’eus grand-peur de cette apparition ; je doutai fort que ce fût un ange. Ce fut seulement après l’avoir entendue trois fois que je reconnus cette voix pour la sienne. Il m’enseigna et me montra tant de choses, qu’enfin je crus fermement que c’était lui. Je l’ai vu, lui et les anges, de mes propres yeux, aussi clairement que je vous vois, vous, mes juges ; et je crois d’une foi aussi ferme ce qu’il a dit et fait, que je crois à la Passion et à la mort de Jésus-Christ notre Sauveur, et ce qui me porte à le croire, ce sont les bonnes doctrines, les bons avis, les secours dont il m’a toujours assistée.
L’archange me disait qu’avant tout je devais être une bonne enfant, me bien conduire et aller assidûment à l’église, et que Dieu me soutiendrait. Il me disait la grande miséricorde de Dieu pour le royaume de France, et comment je devais me hâter de secourir mon roi. Il me disait aussi que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient vers moi, et que tout ce qu’elles m’ordonneraient, je devais le faire, parce qu’elles étaient envoyées de Dieu pour me guider et m’aider de leurs conseils dans ce que j’avais à exécuter.
Sainte Catherine et sainte Marguerite m’apparurent ensuite comme l’ange me l’avait prédit. Elles m’ordonnèrent d’aller trouver Robert de Baudricourt, capitaine du roi à Vaucouleurs, lequel, à la vérité, me repousserait plusieurs fois, mais finirait par me donner des gens pour me conduire dans l’intérieur de la France, auprès du Roi, après quoi je ferais lever le siège d’Orléans. Je leur répondis que je n’étais qu’une pauvre enfant qui ne savait ni chevaucher, ni conduire la guerre. Elles répliquèrent que je devais porter ma bannière haut et ferme ; que Dieu m’assisterait, et que mon roi recouvrerait, malgré ses ennemis, tout son royaume. Va en toute confiance, ajoutèrent-elles ; puis, lorsque tu seras devant ton roi, il se manifestera un beau signe, afin qu’il croie à la mission et qu’il te fasse bon accueil.
Elles m’ont dirigé durant sept années, me prêtant leur appui dans tous mes embarras et mes travaux, et maintenant pas un jour ne se passe sans qu’elles me visitent. Je ne leur ai rien demandé, si ce n’est pour mon expédition et pour que Dieu voulût bien assister les Français et protéger leurs villes ; je ne leur ai demandé pour moi d’autre récompense que le salut de mon âme. Dès la première fois que j’entendis leurs voix, je promis librement à Dieu de rester, si cela lui était agréable, une vierge pure de corps et d’âme, et elles me promirent en retour de me conduire dans le paradis, comme je les en ai priées.
Les Saintes ne m’ont point ordonné de garder le silence sur leurs apparitions ; mais je craignais beaucoup d’en parler, de peur que les Bourguignons, et surtout mon père, ne missent obstacle à mon voyage auprès du roi. Du reste, les voix me laissaient libre de le dire ou de le cacher à mes parents ; mais pour rien au monde, je n’eusse voulu le leur découvrir. Dans toutes les autres choses, j’ai ponctuellement obéi à mon père et à ma mère et je ne crois pas avoir péché en partant sans les avertir, car je m’en allais sur l’ordre de Dieu, et je serais également partie quand même j’aurais eu cent pères et cent mères, quand même j’aurais été la fille d’un roi.
Je ne sais pas si j’ai entendu les Saintes sous l’arbre des Fées ; mais je sais bien que je les ai vues près de la fontaine, quoique je ne me souvienne plus de ce qu’elles me disaient alors. Quand j’eus appris que je devais aller dans l’intérieur de la France, je m’abstins autant qu’il me fut possible de prendre part aux jeux et divertissements sous l’arbre des Fées ; je crois même n’avoir pas dansé sous cet arbre depuis que j’ai l’âge de raison.
Je les vois rarement sans qu’elles soient entourées de lumière ; je vois leur visage, mais je ne saurais dire si elles ont des vêtements, des cheveux, des bras, en un mot, un corps sensible. Je les vois toujours sous la même forme et je n’ai jamais remarqué une seule contradiction dans leurs discours ; je sais bien les distinguer l’une de l’autre, je les reconnais au son de leur voix et à leur salut, car elles se nomment elles-mêmes quand elles commencent à me parler. Lorsque je suis dans la forêt, je les entends venir à moi. Sainte Catherine et sainte Marguerite portent, comme il est juste, de riches couronnes ; je comprends très bien ce qu’elles disent ; elles ont une voix douce, modeste et agréable, et elles parlent d’une manière très convenable, en bonne langue française. Je voudrais que tout le monde les entendît aussi distinctement que moi. Avant et après la prise d’Orléans, elles m’ont appelée plusieurs fois Jeanne la pucelle et Fille de Dieu. De temps en temps, sainte Catherine et sainte Marguerite me disent aussi d’aller à confesse.
Elles m’apparaissent souvent sans que je les appelle ; et quand elles tardent à venir, je prie Notre-Seigneur de me les envoyer. Je n’ai encore jamais eu besoin d’elles sans qu’elles soient venues. Quand saint Michel, les anges et les deux saintes viennent à moi, j’ai une grande joie, car je pense que si j’étais en état de péché mortel, elles me quitteraient sur-le-champ. Lorsqu’elles m’apparaissent, je leur rends tous les honneurs qui sont en mon pouvoir ; je ne leur en rendrai jamais assez, car je sais qu’elles habitent le royaume du ciel. J’ai aussi offert des cierges à la messe par la main du prêtre pour qu’il les allumât en l’honneur de Dieu, de la sainte Vierge et de mes deux saintes, mais je n’en ai jamais offert autant que je l’aurais voulu. J’ai également orné leurs images de couronnes de fleurs. Dès qu’elles viennent à moi je m’agenouille devant elles, et si je viens à y manquer, je leur demande pardon. Quand saint Michel et les anges se séparaient de moi, je baisais la terre où ils s’étaient tenus, et je m’inclinais devant eux. J’ai embrassé sainte Marguerite et sainte Catherine avec mes bras ; j’entends à présent leurs voix tous les jours, et j’en ai grand besoin, car sans leur secours je serais déjà morte. Je les ai vues de mes propres yeux et je crois aussi fermement en elles qu’en l’existence de Dieu.
C’est ainsi que Jeanne racontait de quelle manière miraculeuse Dieu lui ordonna de prendre l’épée pour son roi ; elle soutint inébranlablement, malgré toutes les souffrances et toutes les menaces, la vérité de ces apparitions ; elle la soutint même et à haute voix, au milieu des flammes du bûcher. Mais ce fut une tâche bien rude. Il fallait un esprit héroïque et complètement dévoué au Seigneur pour endurer les outrages avec lesquels le monde accueillit la jeune fille inconnue, pour souffrir avec humilité et patience, comme il convenait à une envoyée de Dieu, tous les mépris, toutes les injustices, et pour porter de tous côtés, avec un courage de lion, la divine bannière à travers les épées et les flammes. Car comment, simple fille de pauvres bergers, inconnue et sans aide, pouvait-elle convaincre les incrédules que Dieu, dans sa miséricorde divine, l’avait miraculeusement choisie et armée de sa puissance. Comment pouvait-elle, partant des frontières les plus éloignées de la France, traverser tous les obstacles, parvenir jusqu’à son roi, et persuader à ce prince dénué de tout espoir de lui confier ses derniers soldats ? Même après avoir obtenu ce premier succès près de ses amis, ne lui restait-il pas encore toute sa carrière à fournir devant l’ennemi, sur les champs de bataille ? Mais l’esprit qui l’animait ne connaît ni découragement ni faiblesse ; tout en s’inclinant devant Dieu avec une humilité profonde, elle portait intrépidement sa bannière devant les hommes, et, les yeux fixés au ciel, franchissant d’un pas ferme tous les abîmes, elle atteignit triomphante le but sublime vers lequel ses saintes l’avaient appelée.
Chapitre V Comment Jeanne quitta la maison paternelle
Jeanne était seule dans le monde avec son grand secret ; elle n’avait personne à qui elle pût le confier ; elle redoutait surtout, non sans raison, de s’ouvrir à son père. Comment lui persuader en effet de croire à des apparitions qu’elle voyait seule ? et pouvait-elle, si elle ne l’en persuadait pas, espérer qu’il la laisserait partir ? N’avait-elle pas plutôt tout à craindre de sa prudente sévérité ? Chose remarquable ! le vieux Jacques d’Arc avait un vague pressentiment de la destinée de sa fille, car de concert avec sa femme, il la surveillait de très près. Deux années environ s’étaient écoulées depuis que les saintes lui avaient apparu pour la première fois, lorsque sa mère lui raconta à diverses reprises que son père avait rêvé qu’elle s’en était allée de la maison avec des gens de guerre.
Il avait même dit à ses fils : Si je savais que cela dût arriver à ma fille, je vous ordonnerais de la jeter à l’eau, et, si vous refusiez d’obéir, je le ferais moi même !
Quel accueil pouvait-elle attendre de ceux qui ne la connaissaient pas, lorsque telles étaient les dispositions de son père, qui pourtant connaissait sa piété et sa vertu ? Il devait, au reste, lui échapper, de temps à autre, quelque mot sur les pensées qui l’occupaient jour et nuit. Un servant d’armes témoigna plus tard lui avoir souvent entendu dire qu’elle voulait aller dans l’intérieur de la France. De même un paysan attesta qu’elle lui avait dit : Compère, si vous n’étiez pas Bourguignon, je vous conterais quelque chose.
Cet homme avait cru alors dans sa simplicité qu’elle voulait lui parler d’une affaire de mariage. Elle disait à un troisième : Il a entre Coussey et Vaucouleurs une jeune fille qui fera, dans l’espace de moins d’une année, sacrer le roi de France.
Prophétie merveilleuse, réellement accomplie, et que l’homme à qui elle fut faite affirma en justice sous la foi du serment. Elle parla plus clairement encore à un autre paysan qui attesta lui avoir entendu dire plusieurs fois qu’elle délivrerait la France et son roi.
Cependant les années s’écoulaient l’une après l’autre ; les voix des saintes qui excitaient Jeanne à partir et lui commandaient d’aller trouver le capitaine à Vaucouleurs, devenaient de plus en plus pressantes ; mais il ne se présentait aucune occasion favorable à l’exécution de ses desseins. Tout semblait, au contraire, vouloir s’y opposer, car précisément à cette époque, une troupe de Bourguignons s’étaient répandus dans les environs de Domrémy. Les pâtres et les laboureurs, qui connaissaient bien les rudes habitudes de ces hôtes, traversèrent la Meuse avec leurs troupeaux et se réfugièrent dans la petite ville fortifiée de Neufchâteau en Lorraine.
Jacques d’Arc et sa famille y cherchèrent aussi un asile, et prirent leur logement chez une honnête femme qui tenait une sorte d’hôtellerie. Pendant le peu de jours que Jeanne resta dans cette ville, son cœur l’entraînait sans cesse à l’église et elle se confessa deux ou trois fois aux Franciscains. Le reste du temps, elle menait paître les troupeaux de son père, ou bien, selon des témoignages positifs, elle aidait, sous les yeux de ses parents, la bonne hôtesse dans les soins du ménage. Et voilà l’unique fondement d’une fable souvent répétée dans la suite pour présenter Jeanne sous un faux jour et effacer le caractère miraculeux de sa conduite. D’après cette fable, elle aurait longtemps servi dans une auberge, s’y serait habituée à monter les chevaux en les menant à l’abreuvoir, et y aurait appris beaucoup d’autres choses qui, d’ordinaire, ne font point partie de l’éducation des jeunes filles. Ce conte, des actes authentiques l’établissent, est complètement controuvé.
Le séjour de Neufchâteau devint bientôt insupportable à la pauvre Jeanne, car elle y était encore plus éloignée de Vaucouleurs, et la pensée de secourir son roi se gravait plus avant dans son cœur à chaque nouveau malheur qui empirait la situation désespérée du royaume. Elle n’avait de repos ni jour ni nuit, et l’inquiétude la rendait réellement malade. Quand on lui demandait ce qui lui faisait faute, elle répondait simplement qu’elle ne se plaisait point à Neufchâteau, que son séjour en cette ville altérait sa santé et qu’elle aimerait mieux être à Domrémy. Elle fit tant d’instances auprès de ses parents, qu’au bout de quatre ou cinq jours ils se décidèrent à partir. Ils rentrèrent les premiers dans leur village d’où les Bourguignons s’étaient retirés.
Mais ce ne fut pas le seul obstacle que Jeanne rencontra sur son chemin. Il s’en présenta un autre d’un genre tout particulier. Un jeune homme dont elle avait repoussé la demande en mariage trouva ingénieux, pour parvenir à ses fins, de prétendre qu’il avait obtenu d’elle une promesse formelle de mariage, et d’en réclamer l’exécution devant le tribunal ecclésiastique de Toul. Il ne serait pas impossible que les parents de Jeanne se soient montrés favorables à cette prétention importune, ce moyen ayant dû leur paraître le meilleur pour empêcher leur fille de s’en aller avec les gens de guerre. Mais Jeanne ne se laissa pas effrayer ; elle pria ses saintes de l’assister, et, celles-ci lui ayant dit d’avoir bon courage, qu’elle gagnerait son procès, elle s’en alla toute rassurée à Toul, où elle affirma sous serment n’avoir fait aucune promesse et fut acquittée.
Toutes ces difficultés n’avaient pu ébranler la résolution de Jeanne, et elle fit enfin le premier pas pour l’accomplir. Elle alla chez son oncle Durand Laxart, honnête paysan qui demeurait entre Domrémy et Vaucouleurs, et en qui elle avait une confiance particulière. Elle lui dit qu’elle désirait demeurer quelque temps auprès de lui. Laxart en fut heureux et pria les parents de Jeanne de lui laisser leur fille pour soigner sa femme qui était sur le point d’accoucher. Jacques d’Arc et sa femme y consentirent, et Jeanne fut ainsi délivrée de leur sévère surveillance.
Huit jours ne s’étaient pas encore écoulés lorsque Jeanne révéla l’ordre de Dieu à son oncle, et lui dit qu’elle était appelée à placer sur la tête du roi Charles la couronne de ses pères et qu’elle devait, pour ce motif, aller trouver le capitaine Baudricourt à Vaucouleurs. On doit se figurer le mouvement de tête incrédule avec lequel l’honnête paysan accueillit ces merveilleux récits. Pour le convaincre, Jeanne lui demanda s’il n’avait pas entendu parler d’une prophétie selon laquelle la France, après avoir été précipitée par une femme dans l’abîme du malheur, en serait retirée par une vierge. Elle parla avec une conviction tellement inébranlable et montra une si ferme confiance dans le succès, que le brave homme commença lui-même à la croire. Cependant il jugea prudent d’aller d’abord chez le capitaine pour voir comment il accueillerait la visite, et il s’y rendit seul. Mais le capitaine était un rude guerrier au bras de fer qui avait plus de confiance dans une bonne épée qu’en cent vierges inspirées de Dieu. Après que Laxart eut débité son histoire, il lui dit pour toute réponse et lui répéta plusieurs fois, afin de le lui mieux graver dans l’esprit, qu’il devait donner de bons soufflets à sa nièce et la renvoyer chez ses parents, car il ne voyait dans tout cela qu’une folie à laquelle il ne connaissait pas d’autre remède.
Chapitre VI Comment Jeanne se rendit elle-même auprès du capitaine de Vaucouleurs
C’était là, il faut l’avouer, une réponse peu encourageante ; mais Jeanne ne se laissa point effrayer. Elle déclara à son oncle qu’elle voulait aller elle-même trouver le capitaine, et que rien au monde ne l’en empêcherait. Que pouvait faire à cela le bon Laxart ? Il se décida donc à accompagner sa nièce qui l’en priait au nom de Dieu, et ils arrivèrent tous les deux à Vaucouleurs le jour de l’Ascension de l’an de grâce 1428. Ce pauvre paysan, d’une foi simple et naïve, en ne rejetant pas de prime abord ce qui était miraculeux et divin, se montra certainement en cette circonstance plus noble et plus sage que le chevalier Baudricourt. Ce dernier fit de nouveau dire à Jeanne qu’il n’était nullement disposé à l’envoyer au roi.
Jeanne réussit cependant à force de persévérance à obtenir une audience de Baudricourt, et, instruite par ses saintes, elle le reconnut sur-le-champ au milieu de son entourage, bien qu’elle ne l’eût jamais vu. Elle lui expliqua comment l’appel de Dieu lui était arrivé par l’entremise de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et comment elle venait elle-même le trouver par ordre de son Seigneur, afin qu’il mandât au roi Charles de se bien tenir sur ses gardes, et d’éviter de livrer aucune bataille à l’ennemi, car avant que la moitié du carême fût écoulée, son Seigneur lui enverrait du secours. Elle dit en outre que le royaume de France appartenait, non pas au roi, mais à son Seigneur, qui voulait que le Dauphin Charles le reçût de sa main. Elle ajouta que les ennemis ne pourraient pas empêcher la volonté de son Seigneur de s’accomplir et qu’elle conduirait elle-même le roi à Reims, où elle le ferait sacrer et couronner.
Le capitaine lui ayant ensuite demandé quel était son Seigneur ?
— Le roi du ciel, répondit Jeanne ; mais elle eut beau dire, elle ne put le persuader entièrement. Tout ce qu’elle obtint de lui, ce fut la promesse d’en écrire au roi.
La Pucelle sortit le cœur bien gros de chez Baudricourt. Elle resta cependant à Vaucouleurs, attendant une décision plus favorable et cherchant sa consolation en Dieu. Elle demeurait dans la maison d’un charron dont la femme s’était prise d’une grande amitié pour la pieuse et merveilleuse fille. Elles allaient souvent toutes les deux à l’église, où Jeanne se confessait fréquemment, et l’un des prêtres de cette église témoigna dans la suite qu’il avait été fort édifié de ses confessions. Un autre prêtre déclara qu’elle venait souvent dans son église, qu’elle entendait les messes basses et chantées, et restait encore à prier longtemps après le service divin. Il la vit plusieurs fois à genoux devant l’image de la sainte Vierge, tantôt la tête inclinée et comme plongée dans une profonde contemplation, tantôt le visage et les yeux tournés vers la mère du Sauveur avec l’expression de l’amour, de l’abandon et de la confiance.
À la maison, elle s’occupait à filer ; mais l’idée de partir avant que tout fut perdu lui brûlait l’âme comme du feu. Son hôtesse déclara que l’impuissance où elle était de se rendre auprès du roi lui faisait trouver le temps long comme à une femme qui attend sa délivrance. Elle suppliait tout le monde de la conduire au roi, dans l’intérêt du royaume et pour son salut.
— Il faut absolument que j’aille le trouver, disait-elle, car mon Seigneur le veut ainsi. Celle mission m’est confiée par le roi du ciel ; j’irai, quand même je devrais m’y traîner sur les genoux.
Elle rappelait aussi à son hôtesse la prophétie généralement répandue : que la France devait être sauvée par une vierge des marches de la Lorraine ; et cette femme fut si touchée des paroles et de la conduite édifiante de Jeanne, qu’elle crut avec beaucoup d’autres personnes à la vérité de ses promesses.
Le capitaine, voyant bien de son côté que les soufflets n’avaient rien à faire dans la circonstance, ne put s’expliquer l’obstination de la Pucelle autrement que par la pensée qu’elle était peut-être possédée du diable. Il se transporta donc un jour chez elle afin d’examiner l’affaire à fond avec le curé. Dès que Jeanne vit entrer le prêtre solennellement revêtu de son étole, elle s’agenouilla. Le prêtre, avant qu’elle y prît garde, commença l’exorcisme en disant :
— Si tu es du malin, retire-toi ; si tu es de Dieu, viens à moi.
Jeanne s’approcha du curé en se traînant sur les genoux ; mais ce soupçon la blessa et elle dit plus tard que le curé n’avait pas bien agi envers elle, car il avait reçu précédemment sa confession.
Le capitaine, au gré duquel l’épreuve n’avait pas tourné, laissa l’affaire dormir, selon l’habitude des personnes de son caractère, et la pauvre Jeanne dut à la fin retourner à la maison de son oncle sans avoir rien obtenu. Mais l’inquiétude qui la dévorait ne l’y laissa pas longtemps, car l’époque où les promesses de ses Saintes devaient s’accomplir approchait de plus en plus. Le bon Laxart, auquel les échecs et les refus n’avaient pas fait perdre sa confiance, fut obligé, dès le commencement du carême, de la reconduire à Vaucouleurs. Ayant trouvé le capitaine dans les mêmes sentiments, elle ne se laissa pas arrêter davantage et partit à pied accompagnée de son oncle et de Jacques Alain, un paysan qui croyait à sa mission. Mais au bout d’un certain temps, Jeanne, qui avait eu en marchant le loisir de la réflexion, dit à ses compagnons de voyage qu’il ne lui paraissait pas convenable de se présenter ainsi devant le roi, et ils revinrent le même jour à Vaucouleurs.
Là, elle attendit de nouveau que le capitaine, après l’avoir trois fois refusé, lui donnât enfin son consentement et l’escorte que ses voix lui avaient promise. Sur ces entrefaites, Jean de Novelompont, surnommé Jean de Metz, gentilhomme fort considéré dans le pays, rencontra Jeanne chez son ancienne hôtesse, la femme du charron.
— Eh bien, lui dit-il, que faites-vous ici, chère enfant ? Peut il arriver autre chose, sinon que le roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais ?
Elle lui répondit avec une certaine tristesse :
— Je suis allé trouver le capitaine Robert de Baudricourt, afin qu’il me conduisit lui-même auprès du roi. Mais il ne s’inquiète ni de moi ni de mes paroles. Et pourtant il faut qu’avant la mi-carême je sois auprès du roi, dussé-je m’user les jambes jusqu’aux genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni même la fille du roi d’Écosse ne peuvent reconquérir la France au Dauphin. Il n’a d’autre secours que moi, et cependant j’aimerais bien mieux rester à filer ma quenouille auprès de ma pauvre mère, car de pareilles choses ne sont pas mon fait. Mais il me faut faire ce que veut mon Seigneur.
— Et qui est votre Seigneur ? demanda le chevalier.
— C’est Dieu, répliqua-t-elle.
Elle parlait avec tant de fermeté, et avec une si profonde conviction, que le cœur du digne gentilhomme en fut subjugué : il prit la main de Jeanne et lui jura, par sa foi, de la conduire au roi sous la garde de Dieu.
Dès lors elle trouva de plus en plus créance par sa vie pieuse auprès de tous ceux qui la voyaient, et le bruit que sa mission était une grâce de Dieu et qu’elle avait le Saint-Esprit pour guide s’étant répandu dans le pays environnant, le duc Charles de Lorraine, attaqué d’une maladie contre laquelle tout l’art des médecins avait échoué, lui envoya un palefroi noir, avec invitation de venir le trouver pour qu’il la consultât. Elle se rendit à la prière du duc, mais elle lui déclara n’avoir aucune révélation sur sa maladie. Cependant elle ajouta que, s’il voulait recouvrer la santé, il devait abandonner sa vie déréglée, se réconcilier avec Dieu, ramener honorablement dans son palais sa vertueuse épouse qu’il avait éloignée, et se mieux comporter envers elle. Enfin elle le pria de la faire conduire au roi avec une escorte convenable, lui promettant de demander sa guérison à Dieu ; mais le duc n’y voulut pas consentir, et il la congédia après lui avoir fait quelques présents.
Cependant le bruit de l’entreprise de Jeanne était aussi parvenu aux oreilles de ses parents à Domrémy. Ces bonnes et pauvres gens faillirent d’abord perdre la tête en apprenant que leur fille s’était réellement rendue près des gens de guerre à Vaucouleurs, et ils se mirent aussitôt en route pour aller l’y chercher. Mais il paraît qu’ils y arrivèrent lorsque Jeanne était chez le duc de Lorraine. Ayant trouvé l’opinion publique favorable à leur fille et voyant que des personnes de haut rang et considérées croyaient à sa mission, ils se soumirent à la volonté de Dieu et s’en retournèrent à Domrémy. Jeanne leur fit alors écrire une lettre dans laquelle elle leur demandait pardon d’avoir agi comme elle l’avait fait, à leur insu et sans leur permission, et ces braves gens lui pardonnèrent.
Robert de Baudricourt, ayant reçu réponse du roi, se rendit lui-même aux prières de Jeanne. Si l’on en croyait une chronique contemporaine, il ne l’aurait laissée partir que parce qu’elle lui aurait prédit une défaite des armes royales, et que cette défaite eut lieu en effet au jour et à l’endroit indiqués. Cette prédiction, si bien vérifiée par l’événement, aurait singulièrement frappé le capitaine, et ne sachant plus quoi penser, il se serait décidé, après mûre réflexion, à envoyer Jeanne au roi. Mais comme elle ne quitta Vaucouleurs qu’un jour après que cette défaite fut survenue dans une partie lointaine de la France, et qu’ainsi Baudricourt ne pouvait pas encore en être instruit, la fausseté du récit est évidente. Il n’en est fait, du reste, aucune mention dans les actes du procès, ce qui est une preuve de plus de leur authenticité.
Les amis de Jeanne à Vaucouleurs s’empressèrent de la munir de tout ce qu’il lui fallait pour son voyage, car ils croyaient que Dieu était avec elle et qu’elle procurerait un grand bien au royaume. Son oncle, qui l’avait fidèlement assistée dans toutes ses traverses, se cotisa avec Jacques Alain pour lui acheter un cheval. Elle déposa alors ses vêtements de femme, et prit suivant le conseil de ses voix célestes
, un habillement de cavalier, afin, a-t-elle dit elle-même, de moins exposer les soudards, gens grossiers et sensuels, aux pensées mauvaises, et pour être mieux garantie contre leur brutalité. Le capitaine compléta son armure en lui donnant une épée.
Tous ces apprêts terminés, Jeanne d’Arc, l’héroïne consacrée à Dieu, partit de Vaucouleurs le dimanche 13 février 1429, pour porter le secours du ciel à son roi. Autour d’elle se pressaient ses amis et un peuple nombreux, et tous s’émerveillaient de ce qu’une jeune fille osât entreprendre dans la mauvaise saison ce long et périlleux voyage de près de cent-cinquante lieues8 à travers des forêts et des fleuves, quand toutes les routes étaient occupées par les Anglais et les Bourguignons, par des brigands et des pillards :
— Comment pouvez-vous partir ainsi ? lui disaient-ils ; le pays est sillonné de tous côtés par des gens de guerre.
— Je ne crains point les gens de guerre, répondait-elle d’une voix ferme, car ils ne m’arrêteront pas. S’ils me barrent le chemin, j’ai mon Dieu qui m’ouvrira un passage jusqu’à monseigneur le Dauphin ; c’est pour cela que je suis née.
Elle partit donc pleine de courage et de confiance, les envoyés de Dieu lui ayant dit : Marche hardiment dans ta voie, et quand tu seras devant le Dauphin, il se manifestera un beau signe, pour que tu sois bien accueillie de lui, et qu’il croie à ta mission.
Jeanne était accompagnée de Pierre d’Arc, son troisième et plus jeune frère ; de deux chevaliers, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, d’un messager du roi, d’un écuyer et de deux valets d’armes. Au moment du départ, Robert de Baudricourt, qui doutait encore, lui dit :
— Va maintenant, et advienne que pourra !
Chapitre VII Du grand voyage de Jeanne à la cour du roi
Si Jeanne avait senti plus d’une fois le cœur lui faillir dans ce voyage, il n’y aurait pas à s’en étonner ; car, sans parler de la contrée infestée de brigands et d’ennemis, elle courait d’autres périls du côté même de la petite troupe qui lui avait été donnée pour la protéger. Le capitaine avait, il est vrai, fait jurer à tous les soldats de cette escorte de conduire la Pucelle saine et sauve auprès du roi, et elle n’avait rien à craindre des nobles sentiments des deux gentilshommes ; mais tous n’étaient pas dans les mêmes dispositions. Plusieurs soldats avouèrent plus tard qu’ils avaient d’abord pris Jeanne pour une folle ou pour une sorcière, et que, considérant les nombreux dangers auxquels elle allait les exposer, ils avaient résolu de la mettre en lieu sûr. Ils confessèrent, en outre, que sa beauté avait éveillé en eux de mauvaises intentions.
Mais Jeanne n’en continua pas moins intrépidement sa route, bien persuadée que le Dieu tout-puissant qui était son guide serait en même temps son défenseur. Nulle inquiétude ne la préoccupait ; bien plus, c’était elle qui rendait le courage à ses compagnons, quand ils en manquaient ; et lorsqu’ils lui demandaient avec anxiété si elle était bien sûre d’accomplir ses promesses :
— Ne craignez rien, leur répondait elle, tout cela m’est ordonné, et mes frères du paradis me disent ce que j’ai à faire.
On raconte aussi que quelques soldats, voulant éprouver son courage, s’éloignèrent secrètement, et ensuite se précipitèrent tout à coup sur elle, comme pour l’attaquer, tandis que les autres faisaient mine de prendre la fuite ; mais alors elle leur criait :
— Au nom de mon Dieu, ne fuyez pas, il ne vous sera fait aucun mal.
Elle se conduisit, durant tout le voyage, comme une sainte : aussi ses compagnons furent-ils bientôt saisis devant elle d’une crainte respectueuse, comme devant un être supérieur. Le matin, dès qu’elle s’éveillait, sa première pensée était d’invoquer la protection de Dieu, en faisant le signe de la croix. Elle disait souvent aux gens de l’escorte :
— S’il était possible, nous ferions bien d’entendre la messe.
Ceux ci, craignant d’être surpris par l’ennemi, ne cédèrent que deux fois à l’ardent désir de la jeune fille, et elle se soumit, sans murmure, aux précautions de leur prudence tout humaine, mais d’ailleurs bien intentionnée. En un mot, ils ne voyaient en elle que ce qui rend l’homme meilleur et l’édifie, ou le fait rougir de lui-même, et jamais ils ne remarquèrent rien de tant soit peu blâmable.
Il arriva ainsi que ceux même qui avaient eu d’abord de mauvaises intentions furent profondément touchés, et ils confessèrent que chaque fois qu’ils avaient voulu exécuter leurs criminels desseins, une honte soudaine avait lié leur langue et paralysé leur hardiesse. Ils dirent aussi qu’au bout de quelques jours, ils conçurent une tout autre idée de Jeanne, de sorte qu’ils n’auraient pu résister à ses ordres, ni rien faire qui lui fût désagréable, car désormais ils souhaitaient aussi ardemment la conduire au roi qu’elle le désirait elle-même.
Jean de Metz attesta formellement que dans ce voyage la Pucelle lui avait inspiré un tel respect, qu’il n’eut pas osé lui demander la moindre chose déshonnête, et que même la pensée ne lui en vint pas une seule fois. Bertrand de Poulengy affirma également n’en avoir eu ni la volonté ni le désir, et cela, disait-il, à cause de la grande bonté qu’il avait remarquée en elle. Aussi ces deux gentilshommes, selon le témoignage formel de Jean de Metz, eurent ils foi dans les promesses de Jeanne et se sentirent-ils enflammés pour Dieu du même amour qui l’animait. Ce fut ainsi qu’ils parcoururent leur longue route à travers la Champagne, la Bourgogne, le Nivernais, le Berry et la Touraine. Le commencement du voyage fut surtout dangereux ; toute cette partie du pays étant occupée par l’ennemi, ils durent, autant que possible, tenir leur marche secrète. S’éloignant des grands chemins, prenant les sentiers écartés, ils se glissaient à travers les forêts, traversaient les rivières grossies par l’hiver et passaient les nuits dans les petits villages : deux fois même ils chevauchèrent pendant la nuit tout entière.
L’unique peine de Jeanne, au milieu de toutes ces fatigues et de tous ces périls, était de ne pas assister assez souvent au saint sacrifice. Enfin, après une chevauchée de onze jours, ils arrivèrent sains et saufs à Fierbois, qui n’est qu’à six lieues du château de Chinon, où le roi tenait sa cour. Or, il y avait là, sous l’invocation de sainte Catherine, une église visitée par de nombreux pèlerins. Jeanne, parvenue désormais au terme de son voyage, s’abandonna tout entière à l’ardente piété de son cœur. Elle entendit, dans une même matinée, trois messes l’une après l’autre dans l’église de sa céleste protectrice. Ensuite elle écrivit au roi, afin de savoir si elle pouvait l’aller trouver à Chinon, lui disant qu’elle avait fait cent-cinquante lieues pour lui porter secours ; qu’elle savait beaucoup de bonnes nouvelles, et qu’elle le reconnaîtrait au milieu de toute sa cour.
Laissons quelque temps la pieuse Jeanne dans l’église de Fierbois. Maintenant que nous la connaissons, le moment est venu de faire connaître aussi le malheureux roi vers lequel elle était envoyée, et de voir comment son royaume et lui furent réduits à une telle extrémité, qu’il fallut un secours miraculeux pour les sauver.
Mais comme les empires ne croulent point dans une seule nuit, de même qu’ils ne s’élèvent pas en un seul jour, il nous faut remonter plus haut dans le passé. Nous rechercherons donc comment la France, après de longues années de lutte, fut foulée aux pieds des Anglais, ses anciens ennemis. Nous examinerons ensuite comment une folie désastreuse la précipita dans une guerre civile tellement acharnée, que, de toutes parts, les flammes allumées par ses propres mains dévorèrent ses villes et ses villages, et qu’à la lueur de cet incendie le fils égorgea son père, et le royaume entier fut changé en un vaste théâtre où s’étalèrent les crimes atroces de la misère et du désespoir.
Chapitre VIII Des luttes acharnées entre les Anglais et les Français, et de l’effroyable guerre civile qui ravagea la France au temps de la Pucelle
La France et l’Angleterre sont ennemies depuis un temps immémorial, et voici quelle fut la première cause de leur hostilité. À l’époque où les descendants de Charlemagne avaient perdu la force et la sagesse de leurs aïeux, au point de ne savoir ni maintenir l’ordre au dedans ni défendre le pays contre les attaques du dehors, vivait, sur les froids rivages du Nord de l’Europe, un peuple belliqueux et plein d’audace : c’était le peuple d’où sont sortis les Suédois, les Danois et les Norvégiens d’aujourd’hui.
Les enfants de ce peuple étaient beaux et vigoureux, bien exercés aux armes ; leur cœur farouche, que n’avait pas encore adouci la doctrine de la charité chrétienne, ne connaissait d’autre désir que la guerre et le pillage. Leurs chefs les conduisaient sur des centaines de vaisseaux ou chevaux de mer, comme ils les appelaient eux-mêmes, vers les riants pays du midi pour y gagner, avec leurs tranchantes épées, de l’or et de la gloire. Et depuis le levant jusqu’au couchant, des côtes de l’Angleterre à l’orient le plus lointain, leur redoutable cri de guerre retentissait incessamment sur les vastes rivages de la Méditerranée, et les villes et les châteaux, les églises et les couvents étaient la proie des flammes. Mais bientôt ces puissants rois de la mer ne se contentèrent plus du simple butin. De pirates, ils devinrent conquérants et fondèrent partout des établissements. C’est ainsi qu’un de ces héros nommé Rollon força, les armes à la main, Charles le Simple à lui abandonner, à titre de fief, en 911, la côte septentrionale de son royaume, laquelle reçut dès lors, de ses nouveaux maîtres, le nom de Normandie.
Pendant cent-cinquante ans, le pays fleurit sous ses ducs, feudataires du roi de France, et les sauvages enfants du Nord, ayant embrassé l’Évangile, adoptèrent aussi les arts et les sciences de la civilisation chrétienne ; en sorte que la cour de ces princes normands fut bientôt citée dans toute la chrétienté comme la plus chevaleresque et la plus magnifique. Or il arriva, en 1065, qu’Édouard le Confesseur, roi d’Angleterre, étant mort sans enfants, Guillaume, duc de Normandie, prétendit à sa succession et résolut de s’en emparer. Il traversa le détroit à la tête de plus de cinquante-mille hommes, et gagna la victoire et la couronne sur le champ de bataille d’Hastings.
Dès lors, lui et ses successeurs se trouvèrent placés dans une singulière position, étant, d’une part, rois indépendants et libres dans la Grande-Bretagne, tandis que, d’un autre côté, comme ducs de Normandie, ils étaient sujets et vassaux du roi de France. Mais si déjà ces superbes princes n’avaient fléchi le genou qu’à regret devant leur faible suzerain, les rois anglais le firent de moins bonne grâce encore, et leur jalousie s’accroissait à mesure que, par des héritages et des mariages, ils ajoutaient, en France, d’autres provinces à leur duché de Normandie. Par la puissance et la richesse même de ces possessions, leur situation était, du reste, devenue menaçante vis-à-vis du roi de France. Ce fut là l’origine d’une lutte interminable entre les deux couronnes. Cette lutte n’ayant pas d’abord tourné à l’avantage des Anglais, ils conclurent la paix en 1303, et le prince héritier d’Angleterre, Édouard II, pour resserrer plus étroitement l’alliance des deux peuples après ces guerres désastreuses, épousa Isabelle, fille de Philippe le Bel.
Mais ce mariage, qui devait mettre fin à la discorde, fut précisément l’occasion de guerres nouvelles, plus terribles encore. Charles le Bel, qui était le dernier prince de sa maison, étant mort bientôt après sans enfant mâle, et les grands du royaume ayant conféré la couronne à Philippe, comte de Valois, en vertu de l’ancienne coutume qui excluait les femmes de la succession au trône, les Anglais s’appuyèrent sur le mariage d’Isabelle pour élever d’injustes prétentions sur le royaume de France. Le fils même de cette princesse, Édouard III, envahit le territoire français l’épée à la main, pour faire valoir ses droits à la couronne, et alors s’alluma la guerre acharnée que Jeanne, l’envoyée de Dieu, eut cent ans plus tard la mission de terminer.
Dès le commencement de cette guerre, plusieurs coups successifs, plus rudes les uns que les autres, frappèrent le malheureux royaume de France. En 1340, les Anglais ayant su prendre l’avantage du soleil et du vent dans un combat naval, à l’embouchure de l’Escaut, la flotte française, après une perte d’environ trente-mille hommes, tomba presque tout entière en leur pouvoir. En 1345, les Français, par témérité inconsidérée et par défaut de discipline, perdirent la sanglante journée de Crécy. Le roi Philippe opposait à l’ennemi et commandait en personne une armée sept fois plus forte que la sienne. Il combattit intrépide ment, et ce ne fut qu’après avoir eu un cheval tué sous lui et avoir vu son frère tomber à ses côtés, alors que tout espoir était perdu, qu’il se laissa entraîner par la bride de son cheval hors du champ de bataille. Onze princes, douze-cents chevaliers et trente-mille hommes restèrent sur la place ; quatre-vingts bannières tombèrent aux mains des Anglais. Le roi qui, le matin, se croyait sûr de la victoire en marchant au combat à la tête de cent-mille soldats, s’enfuit le soir, accompagné seulement de six barons, vers le château de Labroye ; et comme le châtelain, dans l’obscurité de la nuit, ne reconnaissait pas le fugitif :
— Ouvrez, ouvrez, lui dit-il, à la fortune de la France.
Après une longue et courageuse résistance, Calais fut forcé de se rendre. Édouard III remplit cette ville d’habitants anglais, et fit du port une forte place d’armes, d’où il put, lui et ses successeurs, porter à son gré le fer et la flamme dans l’intérieur du royaume.
Dix années n’étaient pas encore écoulées depuis la fatale journée de Crécy, que déjà les ducs et les comtes français, avec plusieurs princes leurs alliés, conduisant cent-vingt bannières, foulaient les champs de Poitiers sous les pieds de soixante-mille chevaux. C’était la plus fière, la plus belle armée qu’on eût jamais vue. Le chevaleresque roi Jean, accompagné de ses quatre fils, la commandait. L’armée ennemie, placée sous les ordres d’Édouard de Galles, surnommé le Prince Noir, à cause de la couleur de son armure, était peu nombreuse et consumée par la famine ; mais elle occupait, semblable à un lion cerné, une forte position derrière des haies et des broussailles. Vainement le prince anglais offrit de rendre tous ses prisonniers, si on voulait lui laisser le passage libre ; vainement le cardinal Talleyrand-Périgord, légat du pape, chevaucha sans se lasser d’un camp dans l’autre pour négocier la paix ; le roi Jean, confiant dans la supériorité de ses forces, ne voulut rien diminuer de ses exigences, et la bataille s’engagea.
Le courage des Anglais, réduits au désespoir, l’adresse de leurs archers, l’intrépidité et le grand talent militaire du Prince Noir, qui avait déjà gagné ses éperons à la journée de Crécy, changèrent ce jour de ruine en un jour de victoire, qui fut l’un des plus éclatants triomphes qu’un petit nombre d’hommes bien conduits aient jamais remporté sur une masse énorme et mal dirigée. Déjà ceux qui l’entouraient étaient tombés, déjà trois de ses fils avaient pris la fuite avec une partie de l’armée, et le roi Jean, monté sur son blanc destrier, combattait toujours en brandissant sa hache d’armes. Il n’avait alors auprès de lui que Philippe, son dernier fils, âgé de quinze ans, qui, blessé lui-même, détournait les coups dirigés contre son père : toute cette vaillance fut inutile. Le roi, son fils, et environ mille gentilshommes tombèrent au pouvoir des Anglais. L’armée victorieuse avait moitié plus de prisonniers qu’elle ne comptait de soldats. À l’entrée solennelle du Prince Noir à Londres, le roi Jean fut obligé de faire partie du cortège.
Même au milieu d’une si grande infortune, le fier courage du jeune Philippe n’oublia pas que leur vainqueur était, comme duc de Normandie, le feudataire de la couronne de France. Un jour, l’échanson anglais ayant servi Édouard avant son père, le jeune prince le frappa en lui disant :
— Qui t’a donc appris à servir le vassal avant son maître ?
Édouard repartit avec une générosité chevaleresque :
— On a raison de vous appeler Philippe le Hardi.
Le prince adolescent avait gagné ce surnom à la bataille de Poitiers. Ce fut son père qui prononça ces royales paroles : Si la loyauté était bannie du reste de la terre, on devrait la retrouver dans la bouche des rois
; paroles admirables que tout prince devrait graver sur sa couronne, ou plutôt dans son cœur !
Durant la captivité du roi Jean, Charles V, son fils, prit les rênes du gouvernement. Une trêve fut, il est vrai, conclue avec l’Angleterre pour négocier la paix. Mais Charles V se vit bientôt, dans son propre pays, entouré de malheurs et de difficultés. Pendant l’assemblée des États, les communes voulurent saisir cette occasion de briser le pouvoir royal, et prendre l’autorité entre leurs mains, comme compensation des charges qu’elles avaient subies. Un prince de la maison royale, Charles, roi de Navarre, surnommé le Mauvais, se fit le chef des révoltés. Il voulait placer sur sa tête la couronne de France qu’il voyait près de tomber. Paris se souleva dans une sédition furieuse, et Charles V fut réduit à assiéger sa capitale. Le peuple était accablé d’impôts et de tailles pour solder à l’Angleterre les énormes rançons de Poitiers ; l’armée mal payée et le pays mal gardé. Les mercenaires anglais, licenciés après la conclusion de la trêve, et réduits à vivre de rapines, pillaient tout sur leur passage. Alors les habitants des campagnes, se levant à l’exemple de Paris, attaquèrent, le glaive et la torche à la main, les châteaux et les seigneurs. Leur fureur ne recula devant aucun excès, devant aucun crime ; ils allèrent jusqu’à forcer la femme d’un gentilhomme à manger de la chair de son mari, qu’ils avaient fait rôtir. Cependant, au milieu de tant de calamités, Charles V demeurait calme et ferme ; il opposait à tous les désordres la sagesse et la modération.
Mais le danger augmenta encore, lorsque le roi Jean, son père, excédé des ennuis d’une longue captivité, offrit aux Anglais, pour prix de sa liberté, de renoncer à toute suzeraineté sur leurs possessions françaises, et leur promit, en outre, une rançon exorbitante.
Charles et les états, plus soucieux de leur dignité, rejetèrent la paix que le roi prisonnier venait de conclure à Londres. Alors Édouard III, ayant de nouveau débarqué sur les côtes de France, avec la plus puissante armée qui fût jamais sortie d’Angleterre, s’avança en conquérant jusque sous les murs de Paris. Charles V ne se laissa point effrayer. Il se déroba très adroitement au choc des Anglais, malgré toutes leurs provocations, bien résolu qu’il était à ne point livrer encore une fois le sort du royaume aux hasards d’une bataille. Bientôt la famine et les maladies décimèrent l’armée ennemie dans un pays qu’elle-même avait ravagé et dévasté avec une fureur imprévoyante. Édouard se vit forcé de reculer à son tour. Déjà sa retraite précipitée ressemblait à une fuite, lorsque, près de Chartres, une épouvantable tempête, accompagnée d’éclairs, de tonnerre et de grêle, et telle qu’on n’en trouve pas l’égale dans l’histoire, éclata sur ses troupes. Pendant que les chevaux tombaient par milliers sous la grêle, et que les cadavres couvraient les routes, la conscience d’Édouard, remplie de terreur, reconnut dans ce désastre, au milieu des éclairs et du tonnerre, la main vengeresse de Dieu qui s’abattait sur lui, menaçante, pour tous les inexprimables malheurs dont son orgueil avait affligé une terre chrétienne. Il descendit précipitamment de cheval, éleva ses mains suppliantes vers l’église de Notre-Dame de Chartres, et jura d’accepter une paix équitable. C’est ainsi que fut conclu, en 1360, le célèbre traité de Brétigny, à la suite duquel le roi de France captif revint parmi les siens.
Jean ne tarda guère à mourir ; mais il laissait après lui une disposition qui décida, durant un siècle entier, des destinées de la France. Quelques années auparavant, l’ancienne famille des ducs de Bourgogne s’était éteinte après trois-cents ans d’existence, et le duché, comme fief immédiat, revenait par succession à la couronne. Mais le jeune Philippe le Hardi avait conquis tout l’amour de son père par son fidèle et intrépide dévouement, en ne s’éloignant point de lui à l’heure du péril, sur le champ de bataille de Poitiers. Pour l’en récompenser, Jean lui concéda, ainsi qu’à ses descendants, le duché de Bourgogne, avec le titre de premier pair de France, bien qu’à cette époque l’unité fut, pour le royaume déchiré, l’un des besoins les plus pressants. La nouvelle maison étendit en peu de temps sa puissance par des héritages et par des conquêtes sur tous les pays situés entre la France et l’Allemagne, et le chapeau ducal de Bourgogne devint bientôt plus important, plus redouté que bien des couronnes royales, et plus magnifique, plus riche qu’aucune.
De même que les anciens vassaux normands, en devenant souverains d’Angleterre, s’étaient faits les rivaux de leur suzerain, de même ces nouveaux feudataires bourguignons, confiants dans la supériorité de leurs forces, ne tardèrent pas à se poser en adversaires du roi de France. L’Artois et la Flandre, avec les industrieuses et opulentes cités où florissaient à la fois le commerce, les métiers et les arts, telles que Gand, Bruges, Ypres, Anvers, Malines, le comté de Bourgogne, le Hainaut, la Hollande, la Zélande et la Frise, toutes ces provinces, toutes ces villes tombèrent entre leurs mains favorisées. Ce superbe domaine passa de père en fils, dans l’espace d’un siècle, à quatre ducs seulement : Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le Bon et Charles le Téméraire. Tous ces princes furent animés de l’esprit d’audace, d’ambition et de ténacité avec lequel Philippe le Hardi jetait, à la journée de Poitiers, les fondements de sa puissance, et qui, cent-vingt-deux ans plus tard, sur le champ de bataille ensanglanté de Nancy, devait perdre à la fois, en la personne de Charles le Téméraire, la fortune et le dernier rejeton de la famille. Les rois de France reçurent, de la maison de Bourgogne, pendant cette période, plus d’une dure humiliation ; ils redoutèrent plus d’une fois, pour leur propre couronne, l’orgueil de ces vassaux, surtout lorsque, comme nous le verrons dans l’histoire de Jeanne d’Arc, ceux-ci s’unirent aux Anglais, pour ruiner leur suzerain commun et marchèrent l’épée levée contre un roi devant lequel, en leur qualité de vassaux, ils auraient dû fléchir le genou.
Néanmoins, tant que la main ferme et habile de Charles V porta le sceptre, Philippe le Hardi, son frère, l’assista en bon vassal, avec toutes les forces de la Bourgogne, contre les ennemis du dedans et du dehors. La France, sous la conduite d’un roi si sage, se releva vite de son abaissement. Lorsque la guerre éclata de nouveau contre les Anglais, ce ne fut point par de brillantes batailles, mais par des marches habilement calculées que Charles emporta, l’une après l’autre, les places qu’ils occupaient. Grâce à son habileté personnelle, au choix intelligent de ses serviteurs et à la bravoure du connétable du Guesclin, surnommé l’Épée de la France, il rétablit l’antique honneur et puissance du royaume ; de sorte que sur son lit de mort Édouard III, ce conquérant tant de fois vainqueur, vit s’échapper de ses mains le fruit des succès de toute une carrière pleine de fatigues. Des centaines de mille hommes avaient versé leur sang sur les champs de batailles ; des contrées florissantes avaient été dévastées, des crimes horribles commis ; il avait chargé d’impôts exorbitants son propre pays et payé le bon vouloir de ses sujets au prix de plus d’une précieuse prérogative de sa couronne ; et maintenant il gisait, vieux et délaissé, sur sa couche solitaire ; il s’était même vu arracher, presque jusqu’au dernier, les domaines héréditaires de sa maison en France. Aucun des compagnons de sa brillante jeunesse n’était près de son chevet pour lui rendre les derniers devoirs ; il n’y avait là qu’une perfide maîtresse, qu’il avait comblée de bienfaits et qui, au moment où il exhalait le dernier souffle, lui arracha son anneau du doigt, tandis que ses serviteurs infidèles mettaient le palais au pillage. Seul, un prêtre, survenu par hasard, eut pitié du moribond et lui dit que sa dernière heure allait sonner. Le roi le remercia, baisa le crucifix en pleurant, et, rendant le dernier soupir, s’en alla rendre compte de son existence à Dieu. Vingt-trois ans plus tard, son petit-fils Richard II, le fils du Prince Noir, mourait de mort violente dans une prison où l’avait jeté la guerre civile, et la couronne de ses aïeux passait à la maison de Lancastre.
Le bonheur de la France fut aussi de courte durée ; car ce ne sont point les batailles gagnées ou perdues, ni les bons ou les mauvais princes qui soutiennent ou ruinent les empires. Quand une corruption intérieure ronge le cœur des peuples, quand la crainte de Dieu, la sainteté du droit et des lois sont mises en oubli, quand les bonnes mœurs ont disparu, alors ils tombent dans un abîme de misères, d’où nulle puissance, nulle habileté humaines ne peuvent les tirer.
Charles V, après un règne plein de succès, qui lui valut le surnom de Sage, venait à peine de fermer les yeux que déjà les princes et les hauts barons du royaume recommençaient leurs pernicieuses entreprises. Ils se disputaient la tutelle, c’est-à-dire la domination de l’héritier du trône, âgé de douze ans. Il n’existait point de bras assez fort pour les maintenir tous dans les bornes de l’obéissance. Les passions individuelles des grands se donnant alors libre carrière, le pauvre peuple, épuisé d’exactions, pillé, en outre, par une soldatesque mal payée, fit éclater sa colère en émeutes et en révoltes. Cependant, au début, la situation fut encore tolérable. Le jeune roi était doux, bienveillant, plein d’espérances. Mais la justice divine enleva bientôt ce riant avenir à la nation dégénérée. Un jour Charles VI, chevauchant à travers la forêt du Mans, fut saisi d’une profonde terreur à la brusque apparition d’un inconnu qui, sortant d’un fourré, arrêta son cheval par la bride et lui cria :
— Roi, tu es trahi !
À dater de ce jour, Charles perdit la raison, et, durant tout le cours de son long règne, il n’eut plus désormais que de rares intervalles lucides. Il restait souvent couché des mois entiers, sans conscience de lui-même, furieux comme une bête féroce, ne se souvenant même plus de son nom. Dès lors aussi le malheur déborda à flots sur ce royaume démoralisé, dont les princes et les seigneurs, oubliant à la fois Dieu, leur devoir et leur honneur, étaient incapables de mettre un frein à leurs propres passions.
Toute la période comprise entre la malheureuse rencontre de la forêt du Mans et l’apparition de Jeanne d’Arc n’est qu’un sombre enchaînement de crimes et de calamités : lamentable histoire, mais pleine d’éclatantes leçons, parce qu’elle montre jusqu’où la démoralisation peut conduire un peuple, quand chacun, ne suivant plus que ses instincts débridés, foule aux pieds toutes les lois divines et humaines. Deux partis se disputaient le pouvoir. C’étaient, d’un côté, Philippe le Hardi, le puissant duc de Bourgogne, qui se distinguait par la pureté de ses mœurs, l’élévation de ses sentiments et sa magnificence ; de l’autre côté, le duc d’Orléans, qui joignait à beaucoup d’instruction une courtoisie exquise, un cœur chevaleresque, mais aussi beaucoup d’immoralité et une grande légèreté de caractère. Ce dernier, en qualité de frère du roi régnant, voulait avoir la prééminence sur le prince bourguignon, oncle de Charles VI. Les autres grands du royaume s’étaient, avec plus ou moins d’empressement, rangés autour de ces deux chefs rivaux. La détresse du peuple allait croissant avec la corruption générale : on enlevait au pauvre jusqu’à la paille de sa pauvre couche ; puis, au lieu d’employer à la défense du pays un argent si durement extorqué, on le dissipait en fêtes fastueuses et désordonnées, on le prodiguait à une foule indigne de favoris et d’aventuriers.
Les deux partis, exaspérés l’un contre l’autre, se trouvèrent plusieurs fois en présence, l’épée à la main, n’attendant qu’un signal pour s’égorger. Cependant, tant que vécut le duc Philippe, son habileté, jointe à son dévouement, éloigna de la maison de son frère et suzerain les dernières extrémités. Mais quand son cœur eut été déposé, en 1404, à Saint-Denis, auprès des rois de France, la violence de son fils, surnommé Jean sans Peur, franchit toutes les bornes. Ce prince était doué des puissantes qualités qui distinguent toute sa race : il avait, lui aussi, l’intrépide courage, l’audace et la force qui tendent aux grandes choses ; mais, dans les sombres profondeurs de son âme, brûlait une ambition qui ne devait reculer devant aucun crime. La lutte devint dès lors plus acharnée, et le désordre et la confusion ne firent que s’accroître. Les grands, loin de payer leurs dettes, arrachaient par violence aux marchands tout ce qui leur plaisait. Leurs débordements, un luxe insensé en toutes choses et l’insolence des riches formaient un criant contraste avec le dénuement des pauvres ; l’immoralité seule était la même dans toutes les classes, car elle avait gagné jusqu’au clergé. Les serviteurs de Charles VI, de cet infortuné roi fou et malade, étaient, chaque jour réduits eux-mêmes à voler, à son insu, ce qu’il lui fallait pour vivre.
L’épée, toutefois, ne s’était pas encore rougie du sang des concitoyens. Mais, par une obscure soirée de l’an 1407, le prince bourguignon fit assassiner, dans une rue de Paris, son rival le duc d’Orléans. Et tel était alors le degré d’oblitération où la fureur des partis avait fait descendre le sens moral, que, dans une solennelle assemblée des princes et des grands du royaume, le duc de Bourgogne osa justifier l’assassinat commis sur le frère de son roi ; représentant cet acte exécrable comme une œuvre grande et méritoire, comme un devoir accompli sur la personne d’un traître, et devant être non pas puni, mais loué, honoré et récompensé par le suzerain.
Avec ce meurtre, le sang de la guerre civile commence de couler, et le torrent, toujours grossissant, finit par inonder la France. Le pays fut horriblement dévasté par le fer et le feu ; la barbarie des soudards s’accrut avec la licence effrénée de leurs chefs ; ni l’âge, ni le sexe, ni la sainteté des lieux n’arrêtèrent leur rage ; toute confiance, toute fidélité s’éteignirent ; et au moment même où les partis, se tendant la main en signe de réconciliation, échangeaient les serments les plus sacrés, ils méditaient au fond du cœur le parjure, la trahison et le meurtre.
Le duc de Bourgogne comptait ses plus dévoués partisans dans la corporation des bouchers de Paris, parmi les écorcheurs et la populace qui se rattachait à ces métiers. La garde de la capitale leur ayant été confiée, bientôt aucun bourgeois honnête ne fut assuré de sa vie devant l’insolente férocité de ces bandes furieuses. Quiconque était riche, ou avait encouru la haine de quelqu’un d’entre eux, se voyait signalé comme un traître, c’est-à-dire comme un adhérent au parti contraire ; et, si on ne l’assommait pas sur-le-champ, il s’estimait heureux d’en être quitte au prix de sa fortune et de sa liberté. Chaque faction poursuivait ainsi les membres de la faction opposée, et celle qui l’emportait, renversait ce que l’autre avait laissé debout. Mais le plus triste rôle, dans ces scènes lugubres était celui de l’infortuné Charles VI, lorsque, la raison lui revenant après de longues souffrances, il avait conscience des horreurs commises pendant ses jours de folie, et se trouvait forcé de sanctionner les actes du vainqueur qui le détenait alors comme un instrument sans volonté.
Tandis que le feu de la discorde intestine dévorait ainsi les entrailles de la nation, les Anglais se jetèrent de nouveau, avec une armée considérable, sur le royaume déchiré. Ils avaient, eux aussi, été en proie à la guerre civile ; mais réunis, en 1415, sous la bannière de leur roi Henri V, jeune prince plein d’espérances, ils vinrent venger les malheurs et la honte qu’avaient subis leurs armes au temps de Charles le Sage, et rétablir les choses en l’état où elles florissaient pendant le glorieux règne d’Édouard III. Les Français, ayant fait de grandes pertes, en furent effrayés. Ils levèrent enfin des forces imposantes et marchèrent contre les Anglais. Leur armée étant trois fois plus nombreuse que celle de l’ennemi, la ruine d’Henri V paraissait inévitable ; mais la présomption des Français, qui se croyaient sûrs de la victoire, et leur désunion furent cause d’une nouvelle défaite ; le courage à la fois calme et héroïque d’Henri V gagna la grande journée d’Azincourt, plus désastreuse pour les Français qu’aucune de leurs précédentes défaites. La France y perdit, par un malheureux incident, son sang le plus noble. Alors que la victoire était déjà acquise aux Anglais, un faux bruit se répandit soudain. On prétendait qu’une nouvelle armée française s’avançait sur leurs derrières. Aussitôt Henri donna l’ordre effroyable de massacrer sans distinction tous les prisonniers. Les chevaliers les plus courageux furent froidement décapités. Il n’y eut pas une maison de la noblesse française qui n’eût à pleurer quelqu’un des siens ; le roi perdit, à lui seul, sept de ses plus proches parents, parmi lesquels se trouvaient deux frères du duc de Bourgogne. Le jeune duc d’Orléans et bien d’autres durent suivre leurs vainqueurs en Angleterre, et le comte d’Armagnac devint désormais le chef de ce parti, auquel il donna son nom.
Le duc de Bourgogne ayant défendu aux siens de prendre part à la bataille, ce fut surtout la faction d’Orléans qui se trouva frappée ; mais la grandeur du désastre national n’amena point de réconciliation. Au contraire, le comte d’Armagnac, maître de Paris depuis la chute des bouchers et des écorcheurs, mit tous ses efforts à empêcher la ville de tomber au pouvoir des Bourguignons qui s’avançaient, et non à la protéger contre les Anglais victorieux. Il y rappela même les garnisons qui occupaient les places fortes de Normandie, laissant ainsi le pays sans troupes et sans défense, à la merci de l’étranger. Mais ce fut en dépouillant la reine de ses biens et en la tenant prisonnière à Tours avec le consentement de son fils, Charles VII, à qui fut plus tard envoyée Jeanne d’Arc, qu’il élargit le plus la plaie intérieure.
Cette princesse était la frivole Isabelle, fille d’Étienne II, duc de Haute-Bavière. Encore adolescente et d’une beauté merveilleuse, elle était venue en France dans des jours meilleurs. Elle y avait fait son entrée dans tout l’éclat de la jeunesse et du bonheur, au milieu de joyeuses fêtes, d’une magnificence inouïe. Mais entraînée dans l’abîme de la corruption générale, mariée à un roi dont la raison s’était égarée, sollicitée par toutes sortes de séductions et de passions, elle devint aussi la proie du malheur, en même temps qu’elle attirait sur la France d’inexprimables calamités. Liée d’abord à la faction d’Orléans, elle détacha ensuite son cœur passionné du parti d’Armagnac et de Charles VII pour donner la main au Bourguignon, et venger ainsi la double injure qu’elle avait reçue comme reine et comme mère. Enfin, délivrée par Jean sans Peur, elle établit un parlement spécial, et se fit régente du royaume. Il y eut alors en France deux gouvernements, et le désordre fut porté à son comble.
Cependant, la dureté du comte d’Armagnac, la licence et la cruauté de ses troupes avaient réduit au désespoir les habitants de Paris. La ville fut livrée par trahison au duc de Bourgogne. Telle devint alors la rage du peuple contre ses oppresseurs vaincus, qu’il brisa, dans une émeute, les portes des prisons où on les avait enfermés, et assassina, en un jour, avec d’effroyables raffinements de cruauté, quinze-cents prisonniers de tout rang. Le meurtre étant, à la fin, devenu pour ces furieux une volupté, ils jouèrent avec les cadavres un horrible jeu. La famine, comme il arrive d’ordinaire dans de pareils temps de dissolution et de désordre, vint les surprendre au milieu de leurs atrocités ; puis, la peste s’ajoutant à la famine, Paris perdit, à lui seul, en quelques mois, cinquante-mille habitants.
Pendant que les Français se déchiraient ainsi les uns les autres, les Anglais, avançant toujours, demandaient, pour prix de la paix, la couronne de France. Rouen soutint, avec le plus généreux courage, un siège aussi long que terrible. Ses fidèles habitants endurèrent toutes les privations, tous les dangers ; cinquante-mille d’entre eux périrent, jusqu’à ce qu’enfin la ville, pressée par une famine effroyable, et ayant en vain demandé du secours aux deux partis, fut réduite à parlementer. Comme Henri V se montrait envers les députés d’une dureté et d’une arrogance excessives, les héroïques bourgeois résolurent de mettre le feu à leurs maisons et de se jeter en désespérés au milieu de ces implacables ennemis, pour s’ouvrir un passage avec l’aide de Dieu. Ce fut alors seulement que le roi d’Angleterre consentit à leur accorder des conditions honorables.
Ce nouveau coup, qui faisait tomber aux mains des Anglais le nord de la France, répandit parmi le peuple une grande consternation, et força enfin Charles VII et le duc de Bourgogne à se réconcilier. Mais la rancune et la défiance continuèrent de diviser les deux partis exaspérés, qui se reprochaient mutuellement tant de sang versé, tant d’atrocités commises. Ils ne pouvaient pas encore se résoudre à réunir, contre l’ennemi commun, leurs forces divisées. Bien plus, le dauphin ayant demandé au Bourguignon une entrevue sur le pont de Montereau, afin de s’entendre avec lui, les anciens partisans du duc d’Orléans, qui accompagnaient Charles VII, se précipitèrent sur Jean sans Peur et le massacrèrent, vengeant, par une atroce trahison, l’assassinat qu’il avait, douze ans auparavant, commis sur la personne de leur chef. Ainsi, un crime étant toujours puni par un autre crime, le nouvel assassinat devait enfanter de nouveaux malheurs, selon les lois de l’éternelle justice, qui veut qu’une semence de sang produise des moissons sanglantes.
Son premier résultat fut de détacher tout à fait du Dauphin la reine irritée et son malheureux époux. Ils passèrent du côté de Philippe le Bon, qui, dès lors, n’eut plus d’autre pensée que de venger son père. En vain, au service funèbre de Jean sans Peur, l’inquisiteur Pierre Floure exhorta solennellement le fils de la victime à ne point tirer lui-même vengeance du crime, et à laisser agir la justice divine ; le jeune duc, emporté par la passion, trahit à la fois sa maison et son suzerain en concluant avec les Anglais le déplorable traité de Troyes (1420). Ce traité anéantissait l’indépendance de la France ; il donnait, à Henri V, avec la main de Catherine, fille de Charles VI, l’administration du royaume, durant la vie du roi malade, et lui assurait la succession au trône, l’héritier légitime, le Dauphin, étant déclaré déchu de tous ses droits. Le roi, dans sa folie, et Isabelle, plus folle encore dans sa haine dénaturée contre son propre fils, accédèrent à cette honteuse convention, qui fut pour tous les bons Français un objet d’horreur, et, le jour même où fut célébré le mariage de sa sœur, Charles VII, déshérité, put voir les forces coalisées de la France et de l’Angleterre marcher ensemble contre les provinces qui lui restaient fidèles. La guerre devint ainsi plus désastreuse encore ; la misère du pays augmenta, et la rage et la férocité des partis ne connurent plus aucun frein. Le meurtre, le pillage, l’incendie désolèrent le royaume livré à toutes sortes d’assassins et de voleurs : Anglais, Français, Bourguignons, soldats, aventuriers, habitants des villes et des campagnes.
Les champs restaient en friche, des populations entières émigraient ; les places fortes et les châteaux offraient seuls quelque sûreté ; les animaux mêmes étaient tellement habitués à cet état de choses, que les troupeaux, aussitôt qu’ils entendaient la cloche d’alarme, se précipitaient vers les portes des villes.
Toutefois, c’était Paris qui présentait l’aspect le plus lamentable. Le peuple y souffrit indiciblement de la faim et du froid pendant des hivers plus rigoureux que de coutume ; les pauvres étaient réduits à manger ce que dédaignaient les pourceaux ; des mères, avec leurs fils et leurs filles, parcouraient, jour et nuit, les rues en criant : Je meurs de faim ! Je meurs de froid !
Les enfants abandonnés gisaient par dizaine, par vingtaine, morts d’inanition et gelés, sur les fumiers. Des bandes de loups envahissaient les cimetières dans la saison rigoureuse, et dévoraient les cadavres jusque dans les rues. Plus horribles encore étaient les cruautés commises par une soldatesque ravalée à l’état sauvage : l’imagination recule devant de telles monstruosités, et l’on frémit à la pensée que l’homme puisse ainsi tomber au niveau des tigres et des hyènes, lorsqu’il a une fois rompu les liens avec lesquels l’amour de Dieu et la crainte d’un juge éternel tiennent enchaînées toutes ces bêtes furieuses, qui sommeillent au fond de nos cœurs. Une dévorante et satanique soif du mal, de la ruine, de la souffrance d’autrui, avait pris la place de l’affection, de la miséricorde et de la pitié. Les paysans eux-mêmes, autrefois si doux, si paisibles, poussés au désespoir par le malheur des temps, désertaient leurs foyers, se dispersaient dans les bois et égorgeaient ceux qui tombaient entre leurs mains. Voilà les fruits horribles de la guerre civile : malheur à ceux sur la tête desquels retombe cette faute et qui attisent ce feu infernal ! Outre tous ces fléaux, les Français avaient encore l’ennui de sentir peser sur eux l’orgueil et la lourde main du dominateur étranger. Tandis que celui-ci s’entourait de luxe et de magnificence, le vieux roi Charles VI malade, abandonné, pauvre, ne recevait plus qu’aux jours de grandes fêtes les hommages de quelques sujets fidèles et d’anciens serviteurs.
Cependant Henri V était mort (1422) sans avoir terminé la conquête de la France. Il laissait pour héritier un enfant au berceau qu’il recommanda, sur son lit de mort, à ses frères les ducs de Bedford et de Gloucester, en les adjurant de demeurer en une étroite alliance avec la Bourgogne, parce qu’autrement c’en serait fait de la fortune de l’Angleterre sur le continent. Peu de mois après, mourut aussi Charles VI. Le peuple suivit ses funérailles avec une grande affliction, car il ne lui attribuait point les désastres sous lesquels le royaume gisait accablé ; n’avait-il pas, d’ailleurs, bu lui-même jusqu’à la lie le calice le plus amer ? Alors, dans l’église de Saint-Denis, cette antique sépulture des rois français, un héraut anglais proclama un enfant étranger, Henri VI, roi de France et d’Angleterre. Tous les bons Français, au contraire, à dater de ce jour, saluèrent, comme héritier légitime, le Dauphin qu’ils appelèrent Charles VII ; ce fut dans une pauvre chapelle, où s’agenouilla ce prince proscrit, que la bannière du royaume, dont il était désormais le souverain, fut pour la première fois déployée devant lui.
Le duc de Bedford mit tout en œuvre pour expulser Charles des provinces qui lui restaient attachées dans le midi de la France ; et afin de mieux s’assurer l’alliance de la Bourgogne, il épousa la sœur de Philippe le Bon. Il y eut toutefois, sur plusieurs points du royaume, de vaillants combats en faveur du prince légitime ; des villes et des forteresses tantôt prises, tantôt perdues. Mais, les forces étant trop inégales, les Français restés fidèles au roi étaient de plus en plus écrasés par la puissance numérique des Anglais. La bataille de Verneuil fut surtout une malheureuse journée ; Charles VII y perdit presque autant que Charles VI à la sanglante journée d’Azincourt.
Le royaume était donc de jour en jour livré davantage à la dévastation. Là où l’on voyait autrefois des villages, des villes, des châteaux entourés de champs et de jardins florissants, il n’y avait plus que des traces d’incendie, des ruines ; ou bien, à leur place s’élevaient de jeunes taillis peuplés de bêtes sauvages. Charles VII, pour comble de malheur, était loin de posséder l’esprit actif, prudent et ferme de son sage aïeul Charles V. Il passait tour à tour d’un extrême découragement à une folle témérité, n’agissant jamais d’après ses propres inspirations, mais suivant toujours les conseils du favori, maître alors de son esprit. Aussi, dès qu’il échappait à la domination de l’un, retombait-il sous celle d’un autre. Les choses en vinrent au point que ses partisans, dont l’union eût été si nécessaire, engagèrent une lutte ouverte, afin de s’emparer de sa confiance et de tenir, en son nom, les rênes du gouvernement.
Telle était la situation désespérée du royaume, pendant que la pieuse Jeanne, l’âme oppressée de douleur, était assise, sous le toit natal, auprès de son père et de sa mère, cherchant avec anxiété les moyens d’obéir au Roi des rois et de porter à son roi le secours du Tout-Puissant. Mais le dernier coup que la main divine tenait suspendu sur ce malheureux pays n’était pas encore frappé. Il ne devait être porté à la France qu’au moment où le capitaine de Vaucouleurs repousserait par de dures paroles les supplications et les instances de la Pucelle, et voici dans quelles circonstances.
Chapitre IX Comment les Anglais, ayant mis le siège devant Orléans, réduisirent cette cité fidèle à la dernière extrémité
C’était dans l’été de l’année 1428. Sur l’injonction des trois États du royaume, Thomas de Montagu, comte de Salisbury, avait débarqué en France avec une nouvelle armée, afin d’achever, pour le compte de son jeune maître Henri VI, la conquête des provinces restées fidèles à Charles VII. Or, tandis que les partisans de ce dernier, aveuglés par leurs mauvaises passions, cherchaient de toutes manières à se nuire, les villes et les forteresses de la rive droite de la Loire tombaient, l’une après l’autre, aux mains du conquérant étranger.
Le Nord de la France était conquis. L’audacieux comte de Salisbury, aspirant alors à une gloire plus haute, dirigea tous ses efforts contre la grande et puissante ville d’Orléans. Depuis la prise de Paris, Orléans se trouvait être la capitale du territoire considéré comme étant encore français. Elle était la porte du Midi. Une fois prise, l’ennemi pouvait pénétrer jusqu’au cœur du royaume ; c’en était fait de l’indépendance de la France entière. Aussi tous les Français dignes de ce nom, comprenant bien que le sort de leur pays allait se décider à Orléans, s’empressèrent-ils d’offrir, pour détourner ce coup mortel, les dernières et faibles ressources qui leur restaient après tant de désastres.
La ville elle-même était pleine de dévouement et de courage. Les habitants se montraient prêts à sacrifier tous leurs biens, tout leur sang, au salut de la patrie et du roi, réduits l’un et l’autre à la dernière extrémité. Ils s’armèrent en conséquence et fortifièrent la ville de leur mieux, s’imposant, en outre, une contribution volontaire pour laquelle plus d’un bon bourgeois donna plus qu’il n’était taxé. Les chanoines du Chapitre de Sainte-Croix se distinguèrent entre tous : ils avancèrent à la ville, dans cette nécessité pressante, deux-cents vieux écus d’or.
Les autres bonnes villes du royaume envoyèrent aussi de l’argent et des vivres, et l’on était si généralement convaincu de la gravité de la lutte que les défenseurs d’Orléans allaient livrer pour la liberté expirante de la patrie, que les États eux-mêmes leur vinrent en aide en s’imposant une taxe spéciale. Charles VII, de son côté, resserra l’ancienne alliance de sa maison avec le roi d’Écosse, afin d’en obtenir de nouvelles troupes. On ne saurait donc s’étonner que les plus nobles et les plus braves chevaliers de la France accourussent de toutes parts au secours de la ville menacée, pour entamer une lutte acharnée contre l’ennemi du pays et s’illustrer par leurs exploits. Dans tous ces grands préparatifs, celui de qui seul vient la victoire ne fut pas oublié ; et comme on savait bien que, malgré la plus rigoureuse discipline, la guerre ouvre une large porte aux vices des impies, les chanoines de Sainte-Croix ordonnèrent des processions solennelles pour implorer la miséricorde de Dieu, afin qu’il ne fit pas expier à la bonne ville d’Orléans les outrages commis envers son nom sacré et sa sainte religion dans le désordre de la lutte et la licence des camps.
Orléans est situé sur la rive droite de la Loire. Un pont conduit sur la rive gauche, dans un beau et riche faubourg. À la tête du pont, s’élevait alors un fort appelé la Tourelle. Destiné à en défendre l’entrée, ce fort était relié par un pont-levis à la terre ferme. Les bourgeois de la ville, ayant appris que l’armée anglaise se dirigeait de ce côté, résolurent, sur le conseil d’hommes experts dans l’art de la guerre, de détruire eux-mêmes ce riche faubourg et d’élever, devant le fort qui protégeait le pont, un retranchement formé de terre et de troncs d’arbres. Ils y travaillèrent jour et nuit. Ils n’avaient pas encore entièrement terminé cet ouvrage, lorsque, le 12 octobre, ils virent leurs éclaireurs qui rentraient précipitamment dans la ville, poursuivis du côté du fort de la Tourelle par le comte de Salisbury. Ce grand capitaine s’avançait dans la plaine située devant le pont à la tête de la plus illustre chevalerie d’Angleterre et d’un trop grand nombre de Français traîtres à leur patrie. Les défenseurs de la ville s’empressèrent alors d’incendier ce qui subsistait encore du faubourg, notamment la belle église des Augustins, qu’ils avaient voulu, jusqu’à la dernière heure, épargner ; puis, protégés par ce haut rempart de flammes, ils achevèrent le retranchement, sans avoir à craindre d’être inquiétés.
Pendant les quatre jours que dura l’incendie, l’armée anglaise ne put approcher du pont ; mais, le cinquième, la violence du feu ayant diminué, le comte fit dresser sa grosse artillerie sur les décombres de l’église des Augustins et se mit à canonner jour et nuit la ville avec des boulets de fer et de pierre. Les habitants d’Orléans ne laissèrent point l’attaque sans réponse. Non seulement leurs canons foudroyaient les Anglais du haut des murailles et des tours, mais ils tentèrent coup sur coup plusieurs sorties hors du retranchement qui défendait la tête du pont, et ils les effectuèrent avec tant de courage et de vigueur, que Salisbury résolut d’emporter avant tout ce gênant ouvrage, et fit ses préparatifs en conséquence.
Le jeudi 21 octobre, à dix heures du matin, l’attaque commença. Les Anglais appliquèrent, sous le feu de l’artillerie, leurs échelles contre le retranchement ; mais ses parapets étaient défendus par les plus braves chevaliers français, qui firent aux Anglais l’accueil d’usage en pareille circonstance ; ils les renversaient avec leurs échelles ; puis, pour les empêcher de revenir, ils lançaient sur eux des cercles garnis de pièces d’artifices, des pierres, de la chaux vive, de l’huile et de l’eau bouillante. Les vaillantes femmes d’Orléans apportaient elles-mêmes ces projectiles ; elles servaient à manger et à boire aux combattants, et leur présentaient du linge frais pour s’essuyer. Quelques-unes osèrent même repousser l’ennemi à coups de lances. En un mot, ce jour-là, tous les habitants firent si bien leur devoir, que le comte, après avoir éprouvé des pertes considérables, fut obligé de cesser l’assaut.
Mais cet avantage ne fut pas d’un grand secours aux Orléanais, car Salisbury poussa ses tranchées et ses mines avec d’autant plus d’ardeur ; et, lorsque le retranchement fut entièrement sapé et ne reposa plus que sur des étais de bois qu’on pouvait enlever au premier signal ; lorsque son artillerie eut emporté une bonne partie du toit du fort qui défendait le pont, les bourgeois durent s’avouer qu’ils ne pouvaient tenir davantage dans cet ouvrage avancé. Ils rompirent eux-mêmes deux arches du pont derrière le fort, et s’en servirent pour élever un nouveau rempart sur une petite île nommée Belle-Croix, qui supportait les piles médianes du pont, puis ils mirent le feu à l’ancien retranchement. Les Anglais, après un nouvel assaut, s’emparèrent du fort et le remirent en état de service contre les Français. Mais ces derniers firent agir si puissamment leur artillerie de Belle-Croix contre l’ancien fort et le retranchement relevé par l’ennemi, que les Anglais, selon l’expression d’une vieille chronique, n’osaient plus mettre le nez dehors
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Les bourgeois avaient été extrêmement peinés de la perte de leur fort. Mais ils en furent bientôt doublement consolés, d’un côté, par l’arrivée du plus habile capitaine de l’époque, le jeune comte de Dunois, sur nommé le bâtard d’Orléans, que le roi envoyait prendre le commandement de la ville et qui amenait une belle troupe de valeureux chevaliers ; de l’autre, par un grand malheur dont Dieu frappa les Anglais au moment où ils s’y attendaient le moins.
À peine le brave Salisbury s’était-il emparé de la bastille du pont, qu’il monta dans une tourelle avec quelques-uns des siens pour mieux observer la position de la ville. Un intrépide chevalier, nommé Guillaume Glasdale, lui dit alors d’un ton arrogant :
— Voyez, seigneur, votre ville qui s’étend devant vos yeux ; vous pouvez mieux d’ici l’embrasser d’un coup d’œil.
Au même instant, un boulet de pierre, lancé de cette même ville, entra par une fenêtre dans la tourelle, emporta un œil et une partie du visage de Salisbury, et étendit mort sur le plancher un autre chevalier placé derrière lui.
Le général en chef, mortellement blessé, n’oublia en cette heure suprême ni son honneur ni son devoir. Il réunit ses capitaines autour de lui et les conjura de ne point se laisser décourager par sa mort, les exhortant au contraire à serrer la ville de plus près et à se battre plus généreusement encore pour la gloire de leur roi. Il se fit ensuite transporter dans une ville voisine, et sa mort fut si bien cachée que l’armée anglaise n’apprit que deux jours après qu’elle avait perdu son vaillant général.
La perte de ce grand capitaine, auquel l’histoire doit cependant reprocher d’avoir manqué de générosité envers l’ennemi, remplit l’Angleterre de deuil et de fureur. Le conseil d’Henri VI écrivit lui-même à Paris au duc de Bedford que la perte lamentable d’un serviteur si vigilant et si zélé, si dévoué à son roi et à son pays, était un trop douloureux événement pour que l’on pût apprécier, dans toute son étendue, ce châtiment envoyé par la miséricorde divine ; mais qu’il ne serait pas sage de se révolter contre Celui de qui l’on doit tout accepter avec reconnaissance ; qu’il fallait, au contraire, travailler de toutes ses forces à réparer ce malheur et ne rien négliger pour venir à bout du siège d’Orléans
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En conséquence, Bedford envoya le comte de Suffolk avec un renfort d’hommes et d’artillerie. Suffolk était un noble et courtois chevalier, ancien compagnon d’armes du victorieux Henri V. Il connaissait la guerre aussi bien que Salisbury ; mais, de plus, il était doué de toutes les vertus d’une âme douce et généreuse, qui sont l’ornement naturel d’un vrai chevalier. Il divisa son armée en deux corps, dont l’un, placé sous le commandement de Glasdale, près de la bastille du pont, avait mission de canonner sans relâche la ville de ce côté ; l’autre corps fut porté sur la rive gauche de la Loire, afin qu’Orléans fût bloqué du côté de l’est, du nord et de l’ouest, comme il l’était du côté du sud. Dès qu’ils connurent le plan de Suffolk, les courageux bourgeois résolurent spontanément d’abattre et de brûler leurs riches faubourgs, qui, de ce côté du fleuve, étaient presque aussi vastes que la ville elle-même, et passaient pour les plus beaux de toute la France. Ils y détruisirent aussi plusieurs églises très vénérées, consacrées aux saints qui leur étaient le plus chers, ne voulant point les laisser tomber aux mains des Anglais, et aimant mieux perdre leurs faubourgs que la ville et la patrie.
Au milieu de ce sauvage tumulte des armes, survint la sainte fête de Noël. Les deux partis convinrent que, dans jour où le grand prince de la paix naquit parmi les hommes, sous la forme d’un pauvre enfant, l’épée ne sortirait point du fourreau, et qu’aucun coup de canon ne serait tiré depuis neuf heures du matin jusqu’à trois heures de l’après-midi. En outre, Glasdale et plusieurs capitaines anglais firent prier le bâtard d’Orléans et le maréchal de Sainte-Sévère, commandant de la place, de leur envoyer, en l’honneur de la fête, une troupe de bons chanteurs et de musiciens avec des trompettes et des hautbois. Cette demande leur fut volontiers accordée, et ces musiciens leur firent une belle et joyeuse musique.
Mais, l’armistice écoulé, aux sons de leurs instruments succéda le bruit de l’artillerie, qui assourdit plus d’une oreille et ensevelit plus d’un vivant dans le sommeil de la tombe. Glasdale fit jouer ses canons avec bien plus de vigueur encore que ne l’avait fait Salisbury. Il lançait sur les toits et dans les rues des blocs de pierre pesant près de deux-cents livres. Ce n’était souvent que par un vrai miracle que les gens échappaient à ces lourds projectiles. Ainsi, par exemple, les chroniques racontent qu’un de ces boulets tomba au milieu d’une table autour de laquelle étaient assises cinq personnes, sans en blesser une seule. On attribua le fait à une grâce divine toute spéciale, et à l’intercession de saint Aignan, patron de la ville. Après de pareils événements, dont on rapporte un grand nombre, les chevaliers et les bourgeois couraient immédiatement à l’église rendre grâces au ciel de les avoir préservés, car ils croyaient que le Créateur de la vie est aussi le maître de la mort.
Peu de jours après Noël, le comte de Suffolk, avec son corps d’armée, parut effectivement sur les derrières de la ville. Il fit fermer, au moyen de tours, de remparts et de fortifications toutes les routes conduisant à Orléans ; il éleva même un retranchement dans une île de la Loire, afin d’assurer ses communications avec Glasdale. La ville fut ainsi entourée, par terre et par eau, de treize ouvrages fortifiés. Suffolk l’attaquait à toute heure du jour, tantôt le matin lorsque les bourgeois avaient le soleil dans les yeux, tantôt le soir, dans l’obscurité, ou pendant les nuits de tempête, alors que les gardes ne pouvaient rien voir ni rien entendre ; tantôt il se précipitait sur ses murs comme un ouragan avec toutes ses forces, au son des clairons et en faisant pousser des cris terribles à ses soldats ; tantôt il se glissait sans bruit le long des remparts, comme un voleur, pour surprendre les habitants pendant leur sommeil. Mais toujours il faisait la guerre suivant les règles de la chevalerie, sans haine et sans cruauté ; il rendait même honneur à la bravoure de ses ennemis. Ainsi il envoya un jour à Dunois un plat de figues, de raisins et de dattes, en lui demandant en retour un morceau de fourrure noire pour garnir son habit et se garantir du froid rigoureux de l’hiver.
Sur l’autre rive du fleuve, Glasdale attaquait la ville avec le même courage que Suffolk ; mais, disent les chroniques contemporaines, il était plein d’orgueil, d’un esprit méchant et tyrannique. Les boulets de sa grosse artillerie tombaient jour et nuit sur la ville et la pressaient de se rendre. Mais les défenseurs d’Orléans, les bourgeois de la ville aussi bien que les chevaliers étrangers, quoique cernés de toutes parts, criblés de coups de canon et en butte à de continuels assauts, combattaient comme des guerriers à la bravoure desquels est attaché le salut de la patrie. Ils rendaient coup pour coup et souvent allaient inquiéter l’ennemi jusque dans ses retranchements. Souvent aussi de vaillants chevaliers parvenaient à introduire des secours d’hommes et de vivres dans la place, malgré les nombreux ouvrages qui en fermaient les avenues. L’artillerie des assiégés ripostait si bien à celle des Anglais, que plus d’une fois Glasdale, ivre de colère, cria du haut de ses fortes tours que, lorsqu’il entrerait vainqueur dans la ville, il passerait tout au fil de l’épée, hommes et femmes, et n’épargnerait personne. Les bourgeois répondaient alors à ses menaces en redoublant la violence de leurs canonnades. Ils avaient dans leurs rangs un Lorrain, nommé maître Jean, qui était un pointeur merveilleux. Sur tous les endroits qu’il prenait pour points de mire, les boulets frappaient avec une précision admirable et, grâce à son habileté, bien des ennemis périrent devant Orléans. C’était en outre un hardi et jovial compagnon, plein de ruse, qui plus d’une fois se mit en danger avec sa coulevrine. Sachant combien les Anglais le détestaient et lui souhaitaient la mort, il feignait quelquefois d’être atteint mortellement, et se laissait tout à coup tomber à terre, et emporter comme s’il eût été perdu ; puis, au moment où l’ennemi se réjouissait de sa mort, il reparaissait soudain et lui donnait, avec sa bonne coulevrine, des preuves frappantes de sa résurrection.
Les chevaliers français étaient si loin de désespérer de la victoire, qu’ils provoquaient souvent les chevaliers anglais à des combats particuliers sous les yeux des deux armées, afin de leur prouver que, dans les luttes d’homme à homme, ils ne leur cédaient ni en courage ni en adresse. Un de ces combats, qui fut mémorable, eut lieu le 31 décembre 1428. Deux chevaliers gascons, de la troupe du célèbre La Hire, firent savoir aux Anglais que, s’il se trouvait parmi eux deux chevaliers assez nobles et assez dévoués à leur patrie pour rompre une lance en son honneur, ils les invitaient à descendre en lice et à prouver, dans un combat loyal, leur bravoure et leur savoir faire. Deux chevaliers anglais répondirent aussitôt à cet appel. Des cordes furent tendues autour de l’enceinte, où l’on plaça, de part et d’autre, un nombre égal de gardes à cheval et à pied. Alors les chevaliers baissèrent leurs lances et s’élancèrent de toutes leurs forces les uns contre les autres. La victoire, demeura aux Français, et ce dédommagement leur était bien dû. L’un d’eux désarçonna du premier coup son adversaire ; à l’instant même on les sépara, parce qu’ils avaient entrepris cette lutte, non par haine et pour se tuer, mais chacun pour l’honneur de son pays.
Les mois s’écoulaient ainsi les uns après les autres dans des travaux et des combats continuels, sans repos ni jour ni nuit ; le siège traînait en longueur, et la détresse allait croissant dans la ville chaque jour serrée de plus près. Le dernier espoir d’Orléans était dans le comte de Clermont, qui réunissait à Blois une armée de secours, et auquel s’étaient joints le connétable d’Écosse avec ses Écossais, et une foule de comtes et de barons français de la plus illustre naissance. Or, au moment même où Clermont allait se mettre en marche, il apprit que Bedford envoyait de Paris aux Anglais un convoi de plus de trois-cents chariots, chargés de vivres et de munitions de guerre, avec une escorte d’environ quinze-cents hommes sous la conduite de Fastolf. Le comte résolut d’intercepter le convoi. Dunois, de son côté, partit d’Orléans avec ses meilleurs chevaliers et cinq-cents bourgeois, afin de seconder Clermont dans son entreprise.
Mais Dieu, dont la sagesse dirige toutes les choses humaines, grandes ou petites, voulut que Dunois arrivât à Rouvray avant d’avoir opéré sa jonction avec le comte. Il apprit là que le convoi de Fastolf, ne se doutant pas que l’ennemi fût si près, s’avançait dans le plus grand désordre. Dunois et sa troupe brûlaient du désir de se mettre en embuscade pour attaquer les Anglais à l’improviste. Mais Clermont envoyait message sur message, leur or donnant d’attendre qu’il fût arrivé avec le gros de l’armée. Les chevaliers obéirent, non sans un grand serrement de cœur, quand ils virent que les Anglais s’étaient aperçus du danger. Fastolf venait en effet de disposer ses chariots sur une longue file devant laquelle il fit planter des pieux aiguisés, puis, après avoir imploré l’assistance divine, il attendit l’assaut avec assurance derrière ce rempart improvisé. Ses archers ayant même commencé l’attaque avec leurs flèches au moment où le corps d’armée de Clermont paraissait dans le lointain, Dunois ne put contenir plus longtemps l’ardeur de ses chevaliers. Un grand désordre se mit alors dans leurs rangs. Les Écossais, ne voulant pas attaquer les palissades à cheval, mirent pied à terre ainsi qu’un grand nombre de chevaliers français, tandis que les autres lançaient leurs chevaux et les enferraient sur la pointe des pieux. Fastolf profita de cette confusion pour ordonner une sortie, et il repoussa les assaillants en leur faisant éprouver des pertes énormes. Deux frères de la famille des Stuart tombèrent l’un près de l’autre sur le champ de bataille, et, à côté d’eux, bien des chevaliers des plus nobles maisons de France et d’Écosse. Le brave Dunois lui même, grièvement blessé, ne dut son salut qu’au dévouement de deux archers. Cependant La Hire et Poton Xaintrailles, tenant ferme, arrêtèrent avec une soixantaine d’hommes la poursuite de l’ennemi qui abattait tout sur son passage. Au moment le plus pressant du danger, le comte de Clermont survint enfin. Il avait été, ce même jour, fait chevalier, pour qu’il pût signaler sa bravoure, et son armée était assez forte pour venger la honte de ses compatriotes ; mais il se retira du lieu du combat sans coup férir, probablement parce qu’il ne sut point maîtriser le misérable dépit que lui causa l’inexécution de ses ordres. Quinze-cents Anglais l’emportèrent ainsi sur une armée de huit-mille Français. Telle fut la défaite que Jeanne avait prédite au capitaine de Vaucouleurs.
Ce désastreux échec était le coup le plus terrible qui pût frapper la malheureuse ville assiégée. Aussi, quand les chevaliers qui étaient partis, le matin, si joyeux et si sûrs de la victoire, revinrent fort avant dans la soirée, tristes et sanglants, du champ de bataille où tant des leurs étaient restés, l’angoisse et la douleur furent inexprimables. Hommes, femmes, enfants, parcouraient les rues en poussant des gémissements et des cris. Ils considéraient la ville comme perdue, et estimaient heureux ceux qui avaient succombé avant cette journée lamentable. Mais Dunois, le magnanime, le chevaleresque héros, ne se laissa point abattre ; et ce désastre ne fit qu’accroître sa considération et sa gloire, car il prouva, ce jour-là, que nul danger ne pouvait l’effrayer ; on le vit même parcourir la ville, prodiguant les consolations et relevant les courages.
Cependant la situation de la fidèle cité devenait de plus en plus sombre. Le comte de Clermont, sur lequel avaient reposé tant d’espérances, partit au bout de deux jours, emmenant avec lui les meilleurs chevaliers et deux-mille gens de guerre. Seuls, Dunois et le maréchal de Sainte-Sévère tenaient ferme encore. Tout espoir de salut s’était évanoui ; les habitants se voyaient, après un siège de cinq mois, livrés à la colère d’un ennemi cruel, irrité d’une si longue résistance ; aussi plusieurs d’entre eux étaient-ils d’avis d’implorer la clémence du vainqueur. Les exhortations de Dunois et du maréchal furent seules capables de leur persuader de faire une dernière tentative. Ils envoyèrent, le 15 février, une ambassade au duc de Bourgogne pour lui exposer humblement que, leur seigneur, le duc d’Orléans, étant prisonnier en Angleterre depuis la bataille d’Azincourt, et par conséquent hors d’état de défendre sa bonne ville, ils le suppliaient de vouloir bien les prendre sous sa protection, jusqu’à ce que la querelle relative à la couronne de France fût terminée.
Deux mois s’écoulèrent avant le retour de l’ambassade. Pendant ce temps, la lutte continuait sans relâche, et la misère et la détresse croissaient toujours dans la ville fidèle, ce qui n’empêcha pas les habitants d’accomplir encore maints beaux faits d’armes. Ainsi, par exemple, pendant une nuit obscure, plusieurs soldats passèrent la Loire, et, tombant à l’improviste au milieu des retranchements ennemis, ils firent prisonniers vingt Anglais qu’ils ramenèrent avec eux.
Lorsque les députés revinrent de Bourgogne sans avoir atteint le but de leur mission, les Orléanais furent d’autant plus affligés de voir que tout cet héroïsme avait été déployé en vain. Philippe le Bon s’était, il est vrai, montré favorable à leur prière ; mais, lorsqu’il fit demander à Paris le consentement du duc de Bedford, ce dernier, se croyant déjà maître d’Orléans, et pensant qu’il n’avait plus désormais à observer envers le duc de Bourgogne les ménagements que le grand roi Henri V lui avait instamment recommandés sur son lit de mort, rejeta sa demande en plein conseil, avec une dureté orgueilleuse, disant qu’il tenait maintenant à sa merci la ville rebelle et ferait payer cher les frais du siège aux habitants
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— Ce serait une belle chose, ajouta-t-il, si je devais tendre les filets pour voir un autre prendre les oiseaux.
Un des membres du conseil, enchérissant sur les paroles de son maître, dit grossièrement :
— Ce n’est pas ici que l’on mâchera les morceaux, pour que le duc de Bourgogne n’ait plus qu’à les avaler.
Ainsi parlaient alors les Anglais, dans l’infatuation de la victoire qu’ils croyaient certaine. Ils avaient oublié le mot de l’Évangile : qu’il ne tombe pas un passereau du toit sans la permission de Dieu ; et ils étaient loin de penser que la main d’une jeune fille allait briser les mailles du filet où Bedford croyait tenir si sûrement les oiseaux déjà pris.
Cependant le duc de Bourgogne, irrité de la réponse du duc de Bedford, avait fait escorter les députés d’Orléans par ses hérauts d’armes, en ordonnant à ces derniers d’enjoindre à tous ceux de ses hommes d’armes, qui se trouvaient dans l’armée anglaise, de revenir sur-le-champ. Les Bourguignons obéirent avec joie ; mais les défenseurs d’Orléans n’en regardaient pas moins leur ruine comme inévitable.
Tout ce que peuvent la fidélité et la bravoure, ils l’avaient fait. La ville, exténuée et sans ressources, gisait, pour ainsi dire, enchaînée devant ses ennemis. Mais dans ce moment où, suivant le témoignage d’un avocat du roi Charles, tout était désespéré ; où Orléans et la France n’avaient d’autre voie de salut que la miséricorde divine ; où Charles VII, appelé dérisoirement le petit roi de Bourges par les Anglais, ne comptait plus dans son épargne que quatre écus (dont la moitié appartenait à son trésorier, si l’on en croit la femme de ce dernier) ; dans ce moment même, l’invisible main de Dieu s’interposa d’une manière visible dans les événements. Le 15 février, la ville avait envoyé ses députés au duc de Bourgogne, et déjà le 24 du même mois, Jeanne annonçait au roi qu’elle avait fait un voyage de cent-cinquante lieues pour lui apporter le secours du Dieu tout-puissant
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Chapitre X Des saints qui vivaient dans ce temps-là et des prophéties annonçant Jeanne d’Arc
À cette époque, de miraculeuses apparitions, pareilles à celle de la Pucelle, n’étaient point chose extrêmement rare. Nous voyons, avant et après elle, des figures semblables, sorties du silence et de l’obscurité, entraîner les esprits avec une merveilleuse et irrésistible puissance. L’effroyable corruption et le malheur des temps, qui dissolvaient la société civile, et se manifestaient au dehors par des révoltes, des guerres, des meurtres et toutes sortes d’excès, par la famine, la peste, le désespoir, avaient aussi pénétré dans le sanctuaire de l’Église, et atteint les plus nobles de ses membres. Déjà, depuis plus d’un âge d’homme, un schisme lamentable divisait la chrétienté en Occident, tandis qu’en Orient la croix tombait devant les innombrables armées des Turcs et des Tartares. Le croissant brillait de l’extrémité de l’Inde jusqu’à Salzbourg, et la menace de Bajazet de faire manger son cheval de bataille sur les autels de Rome semblait près de s’accomplir9.
Dans cet ébranlement général, au moment où bien des fidèles croyaient que la fin du monde était proche, les sources cachées des profondeurs spirituelles s’ouvrirent ; et alors se levèrent des figures comme on n’en voit point apparaître aux époques tranquilles. Les uns, saisis d’un sombre désespoir, ou s’abandonnant tout entiers à leurs passions déchaînées, plongeaient leur regard dans l’abîme des ténèbres ; ils évoquaient les puissances de la nuit pour en obtenir l’aide et les services. De là vinrent les infernales pratiques de la magie ; de là l’horreur qui remplissait les âmes d’une mutuelle et si grande défiance qu’aucun châtiment ne paraissait assez fort pour extirper le mal, et que des milliers de personnes furent, sur de simples soupçons, livrées aux flammes des bûchers. D’autres, au contraire, levant les yeux vers la lumière éternelle, appelaient, avec un redoublement d’ardeur, la pitié du ciel sur les maux de la terre. Plusieurs de ces pieux suppliants furent exaucés et, après qu’un rayon électrique de l’amour divin eut pénétré leurs cœurs, nous les voyons d’abord lutter généreusement contre les souffrances et les épreuves, puis, poussés par l’esprit d’en haut, s’avancer tranquilles et fermes au milieu du monde en proie à toutes sortes de déchirements, pour lui porter secours dans le malheur, et offrir à son désespoir des consolations et des remèdes. Leur voix puissante parle à tous au nom de Dieu : elle s’adresse aux papes, aux empereurs, aux mendiants, aux bandits ; tantôt elle enseigne, elle exhorte, elle se plaint, elle avertit, elle conjure ; tantôt elle menace, elle punit, elle foudroie, elle annonce les châtiments du Seigneur.
[Sainte Brigitte de Suède]
Ainsi, par exemple, sainte Brigitte, sortie de la race des anciens héros du Nord, remplit de ses miracles et de ses œuvres la plus grande partie du siècle précédent. Beaucoup de ses révélations sont adressées à ses contemporains. Examinées par le concile de Bâle, qui permit de les faire connaître pour l’édification des croyants, elles furent bientôt traduites dans toutes les langues de l’Europe. Aussi un prêtre de Landau, qui écrivait sur Jeanne d’Arc l’année même de la délivrance d’Orléans, n’a-t-il pas manqué de rappeler le souvenir de la Voyante du Nord :
Les révélations de Brigitte, dit-il, montrent quelle prophétesse elle a été. Ce qu’elle a prédit est déjà en partie réalisé, et l’on attend avec une ferme confiance l’accomplissement du reste.
Une de ses révélations se rattache étroitement à notre sujet. Elle se trouve au livre VI, chapitre 63. Sainte Brigitte y reçoit l’ordre d’avertir, au nom de Dieu, le pape Clément d’exécuter, en sa qualité de suprême pacificateur de la chrétienté, ce que l’épée de Jeanne devait accomplir plus tard, c’est-à-dire de terminer la guerre désastreuse allumée entre l’Angleterre et la France. Voici, entre autres, quelques unes des paroles sévères que Dieu, par son entremise, adresse au souverain Pontife :
Le Seigneur te fait dire : — C’est à moi que tu dois d’avoir atteint le faite des honneurs ; c’est pourquoi il faut te lever et rétablir la paix entre les rois de France et d’Angleterre, qui, semblables à d’ignobles bêtes privées de raison, trahissent les âmes. Rappelle-toi aussi les temps maintenant passés où tes impostures m’ont irrité ; où tu as fait ce que tu voulais, non ce que tu devais faire ; je me suis tu, j’ai été patient, comme quelqu’un qui ne juge point. Je veux maintenant te demander compte de ta tiédeur à conseiller la paix à ces deux rois, et de tes attaches aux pensées qui préoccupaient alors ton cœur. Si ma longanimité ne t’avait supporté, tu serais à présent abaissé au-dessous de tes prédécesseurs. Interroge le livre de la conscience, et vois si je dis la vérité.
L’infatigable sainte eut encore, en sa soixante-neuvième année, le courage d’aller à Jérusalem ; elle mourut, en 1373, à Rome, dans les bras de sa fille, sainte Catherine de Suède.
[Jean Tauler]
La Voyante du Nord eut pour contemporain un célèbre docteur, Jean Tauler, qui prêchait à Strasbourg et à Cologne. On lit dans sa vie, écrite par lui-même, la miraculeuse conversion à laquelle il dut la consécration de sa parole. Il avait cinquante ans, et sa réputation comme prédicateur était déjà si grande, qu’elle s’était répandue à bien des milles à la ronde. Il advint alors, par la grâce divine, qu’un laïque, simple d’esprit, mais riche en bénédictions célestes, vint lui dire qu’au fond de son cœur il n’était qu’un pharisien, non pas pourtant de la pire espèce
. La dureté de ces paroles, à laquelle il n’était point habitué, le blessa d’abord profondément ; mais il en reconnut bientôt la vérité, et pria l’étranger d’avoir pitié de lui. Discontinuant alors, sur son conseil, de prêcher et d’admonester les autres, il commença à se prêcher et à s’admonester lui-même, à dompter toutes ses passions aux pieds de Jésus crucifié ; puis, remontant en chaire, il se mit à prêcher ces sermons qui firent une si profonde impression sur les contemporains, et dont l’écho est arrivé jusqu’à nous.
[Sainte Catherine de Sienne]
Après le prédicateur allemand vient Catherine de Sienne, la grande sainte toscane. Elle ne passa que trente-trois ans sur la terre ; mais ses jours sont aussi remplis que s’ils avaient été des années. Tantôt, à genoux dans la solitude et le silence de sa cellule, elle plonge ses regards dans l’abîme de la divinité ; tantôt elle parcourt les villes et les villages ; et partout le peuple, accouru en foule sur son passage, est entraîné par sa parole de feu. Elle soigne ici les pestiférés, ou elle accompagne les criminels au supplice en excitant leur cœur au repentir ; là, elle se jette sans crainte au milieu du sauvage tumulte de la guerre, et sa voix arrête les combattants. On l’envoie ensuite, de Florence, visiter Grégoire XI, à Avignon, où elle rétablit la paix de l’Église au prix de peines et de dangers inouïs ; ou bien elle subit humblement et avec patience l’examen de ceux qui doutent, et change leur incrédulité en admiration ; enfin, elle écrit les lettres les plus touchantes à ceux que sa parole ne peut atteindre. Le temps a épargné trois-cent-quatre-vingts de ces lettres adressées au Pape, aux princes, aux cardinaux ; et, pour la pureté du langage, l’Italie les place, comme des modèles, à côté des œuvres de Dante et de Pétrarque. On attribue, en outre, à sainte Catherine de Sienne, comme à saint François d’Assise, des poésies qui nous sont parvenues avec ses révélations.
L’année où mourut cette grande sainte vit naître deux saints dont l’existence s’est prolongée jusqu’à celle de Jeanne d’Arc : saint Bernardin de Sienne, et Ludivine des Pays-Bas10.
[Saint Bernardin de Sienne]
Saint Bernardin soigna aussi les pestiférés dans l’hôpital de sa ville natale ; il donna tous ses biens aux pauvres et parcourut, durant quatorze années, les villes et les campagnes d’Italie, prêchant partout la parole du Seigneur. Partout on voulait l’entendre, on le suppliait de venir ; les églises ne pouvaient contenir la foule qui se pressait autour de lui ; il réconciliait les Guelfes et les Gibelins ; bref, l’Italie entière fut, selon l’expression du martyrologe romain, illuminée par sa vie et sa doctrine. Aussi, quand il mourut, les frères de son Ordre entonnèrent-ils avec raison ce verset : Mon Père, j’ai annoncé ton nom au monde, et maintenant je vais à toi.
[Sainte Ludivine de Schiedam]
La vie de sainte Ludivine, pleine de souffrances terrestres et de célestes consolations, a été écrite par Thomas de Kempen. Pour montrer que, du fond de sa solitude, cette pieuse vierge agit non moins puissamment sur ses contemporains, nous citerons encore les paroles de ce prêtre de Landau, dont il a été question plus haut. Voulant démontrer que l’apparition de personnages comme Jeanne d’Arc n’était pas quelque chose d’inouï dans la chrétienté, il invoque l’exemple de Ludivine :
Il y a dix-sept ans, le bruit se répandit, dans le monde entier, dit-il, qu’il y avait en Brabant une vierge nommée Ludivine, qui brillait d’une sainteté merveilleuse et faisait de grands miracles, ce que m’ont confirmé plusieurs témoins qui l’ont vue et m’ont rapporté ses actes. Du levant au couchant, du nord à la Méditerranée, on loue dans ces deux vierges (Ludivine et Jeanne d’Orléans) le nom du Seigneur qui, par la force de sa bonté, élève les humbles et abaisse les orgueilleux, afin que nous reconnaissions qu’il ne choisit ni la noblesse, ni la puissance, ni les sages, ni les riches du monde, mais les faibles, lui qui vit dans sa triple unité, et règne dans tous les siècles.
[Saint Vincent Ferrier]
Un autre saint personnage, qui fleurit jusqu’au temps de Jeanne d’Arc, et dont les œuvres se répandirent dans une partie considérable de la chrétienté, est ce grand prédicateur des peuples, ce conquérant dans le royaume de Dieu, Vincent Ferrier. Né d’une ancienne famille noble, sous le ciel brûlant de l’Espagne, il renonça de bonne heure aux honneurs du monde, et entra dans l’ordre des Dominicains. Comme il était devenu, à cause de sa sainteté et de sa science, l’objet d’une haute considération, Benoît XIII le fit venir à Avignon, et le nomma son confesseur et maître du sacré palais ; mais ni les instances du chef de l’Église, ni l’offre de plusieurs évêchés et même du chapeau de cardinal ne purent le retenir longtemps à la cour pontificale. Après avoir, à l’âge de quarante-deux ans, demandé au pare sa bénédiction et des pouvoirs apostoliques, il entra dans sa vaste carrière d’héroïsme chrétien, prêchant l’Évangile de ville en ville, de royaume en royaume, dans les églises, sur les places publiques ou en rase campagne, et rappelant au monde corrompu le jour du jugement dernier. Il traversa plusieurs fois toutes les provinces de l’Espagne, sa patrie. Le royaume de Valence, la Catalogne, l’Aragon, la Castille, les royaumes de Léon et de Murcie, l’Andalousie, les Asturies entendirent tour à tour sa parole, et furent témoins de sa vie et de ses miracles. Il y eut même un prince mahométan, le roi de Grenade, qui le fit prier, par des ambassadeurs, de venir dans son royaume, et le saint n’en sortit que lorsque les grands du pays, inquiets des nombreuses conversions qu’il y opérait, menacèrent leur roi de se soulever, s’il ne le renvoyait.
À Tolède et à Salamanque, il convertit toute la synagogue et en fit une église chrétienne. L’antique race royale des comtes de Barcelone s’étant éteinte dans la personne de don Martin, trois prétendants se disputèrent la couronne d’Aragon. Une guerre civile était sur le point d’éclater. Les états des trois provinces du royaume, afin de l’éviter, se réunirent et choisirent neuf arbitres, chargés de prononcer entre les ambitions rivales. Valence élut Vincent Ferrier et son frère, qui était chartreux. L’heureux règlement de cette difficile affaire fut attribué tout particulièrement à la sagesse du saint et à la considération dont il jouissait. Les autres arbitres le chargèrent unanimement d’annoncer au peuple, qui l’attendait avec anxiété, le résultat de la décision, et le peuple l’accueillit avec allégresse, en poussant ce cri :
— Bonheur, victoire et longue vie à don Ferdinand, notre nouveau roi !
Vincent Ferrier parcourut aussi la France, prêchant depuis les Pyrénées, le long de la mer et du Rhin, jusque dans la Lorraine, la Bourgogne, la Flandre et la Normandie. Comme, autrefois, saint Bernard transforma le val d’absinthe, de même Vincent Ferrier entreprit de convertir une vallée de perdition, habitée par des hommes sauvages et impies, et il la changea au point qu’on l’appela ensuite le val de pureté. Il visita également les vallées de la Suisse et les gorges de la Savoie, passa les Alpes au milieu des rigueurs de l’hiver, et se rendit à Florence, à travers le Piémont et la Lombardie. Le roi Henri IV l’ayant appelé à Londres, il prêcha en Angleterre, en Écosse et en Irlande.
L’infatigable apôtre alla même jusque dans les îles lointaines des Baléares. Il travailla ainsi près de vingt ans au salut des âmes, consulté par l’empereur, attiré par les rois et les princes, honoré d’une ambassade du pape et du concile, qui réclamaient ses lumières, accueilli partout par le peuple avec vénération et solennité comme un messager céleste ; et cependant il observa toujours la règle rigoureuse de son ordre, n’acceptant point d’autre secours que l’aumône quotidienne indispensable pour sa subsistance. Les sanglots de ses auditeurs le forçaient souvent d’interrompre ses sermons ; les riches, après l’avoir entendu, donnaient leurs biens aux pauvres ; il réconciliait les ennemis les plus acharnés, et il était suivi de notaires qui dressaient des actes authentiques de ces pardons mutuels. Quand il quittait un endroit, de longues processions de pécheurs repentants l’accompagnaient, et l’on comptait par milliers ceux qu’il gagnait à Jésus-Christ. Il mourut l’an 1417, à Vannes en Bretagne, en récitant les psaumes de la pénitence. On a conservé avec un soin religieux pendant plusieurs siècles à Toul, en Lorraine, la chaire du haut de laquelle il annonçait la parole de Dieu dans la patrie de Jeanne d’Arc.
[Saint Jean de Capistran]
Une vénération presque égale à celle qui entourait saint Vincent Ferrier dans l’ouest de l’Europe, attendait dans l’est saint Jean de Capistran. Ce disciple de saint Bernardin de Sienne, né dans les Abruzzes, en 1385, était fils d’un gentilhomme angevin. Il entra dans l’ordre des Franciscains après avoir éprouvé une douloureuse déception. Employé par quatre papes dans les affaires les plus importantes, il visita successivement l’Italie, la France, les pays de l’empire germanique, l’Autriche, la Bavière, la Thuringe, la Franconie, la Saxe, la Souabe, la Silésie, la Moravie, la Bohême, la Pologne, la Hongrie, la Valachie et jusqu’à la Russie. Bien qu’il prêchât en latin, et qu’il se servit d’un interprète, le concours de peuple accouru pour écouter sa parole était énorme. La foule l’attendait souvent plusieurs heures de suite malgré le froid et la neige ; cent-mille hommes vinrent l’entendre à Erfurt. Ce que Jeanne d’Arc fit pour la France à Orléans, Capistran l’a fait à Belgrade pour toute la chrétienté ; car ce furent l’épée d’Huniade, le Chevalier blanc de la Valachie, et la parole de ce frère franciscain qui sauvèrent ce grand boulevard de l’Évangile, assiégé par toutes les forces de Mahomet II, et refoulèrent les infidèles au moment où ils menaçaient de déborder sur l’Occident. Le fils héroïque du gentilhomme angevin parcourait, le crucifix à la main, les rangs des croisés et faisait passer dans leur âme son intrépide mépris de la mort.
[Frère Richard]
Plusieurs prédicateurs, précisément à l’époque où la Pucelle parut, parcouraient la France et s’en allaient de ville en ville, exhortant le peuple à renoncer à ses désordres et à apaiser, par le repentir et la pénitence, la colère de Dieu qui châtiait si rudement le pays.
Parmi ces ministres de la religion, se distinguait surtout un disciple de saint Vincent Ferrier, le frère Richard, homme singulier, dont nous reparlerons dans le cours de cette histoire. Il annonçait à Paris, du haut de la chaire, que l’Antéchrist était déjà né, et que l’année 1430 verrait s’accomplir de grands prodiges. La parole de ce moine fit naître le repentir dans l’âme mobile des Parisiens, et leur inspira une si grande terreur, qu’un bourgeois écrivait dans son journal :
Onze sermons du frère Richard ont plus édifié le peuple de Paris que ne l’ont fait depuis cent ans tous les autres prédicateurs. Quand les Parisiens sortaient de l’entendre, ils étaient si touchés qu’on voyait s’allumer, en moins de trois à quatre heures, plus de cent feux où les hommes venaient jeter leurs cartes, leurs dés et autres jeux de hasard, en un mot tout ce qui excite, avec la soif du gain, la colère et le blasphème.
Les femmes livraient également aux flammes leurs vaines parures, les longues traînes de leurs robes et les hautes cornes de leurs coiffures, qui dépassaient souvent le linteau des portes. Frère Richard excita à la fin une telle émotion parmi le peuple, que les Anglais eurent peur de lui, et le firent en toute hâte sortir de la ville, au moment où Jeanne d’Arc arrivait auprès du roi. Tout Paris fondit en larmes à son départ.
[L’imitation de Jésus-Christ]
Vers le même temps parut et se répandit le célèbre traité de l’Imitation de Jésus-Christ, dont le premier chapitre dit aux chrétiens :
Vanité des vanités, tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir uniquement.
L’incomparable livre leur montrait dans l’intérieur de leur âme, l’asile saint et calme où ils pouvaient s’assurer un refuge contre toutes les infortunes de ce monde ; et plus qu’aucune autre œuvre sortie de mains humaines, il a trouvé, il trouve encore maintenant le chemin des cœurs. Il a été imprimé un nombre de fois innombrable ; on compte mille éditions du texte latin, deux-mille de la traduction française, et il en est de même, proportion gardée, dans toutes les langues, même dans celles de l’extrême Orient. Enfin, de même que les villes grecques se sont autrefois disputé le berceau d’Homère, de même plusieurs pays revendiquent aujourd’hui la gloire d’avoir vu naître l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ.
Au milieu de ces apparitions diverses, la venue de Jeanne d’Arc n’eut donc rien d’insolite ; elle ne fut pas non plus tout à fait inattendue. Ainsi qu’il arrive d’ordinaire dans les moments d’attente inquiète qui précèdent les événements destinés à agir pour des siècles sur les destinées des nations, un vague pressentiment de l’avenir agitait l’âme du peuple et se manifestait par des prédictions tantôt claires, tantôt obscures. Jeanne elle-même ne demanda-t-elle pas à son hôtesse de Vaucouleurs, qui a ensuite attesté le fait sous la foi du serment : si elle n’avait point connaissance d’une prophétie d’après laquelle la France précipitée par une femme (la reine Isabelle) sur le penchant de sa ruine, serait sauvée par une jeune vierge des frontières de la Lorraine ? Cette question émut vivement l’hôtesse qui se rappelait bien cette prophétie, et qui plus tard crut, avec beaucoup d’autres, à la mission divine de Jeanne d’Arc. On disait aussi, et l’on conta le fait au docteur Jean Erault, qu’une femme nommée Marie d’Avignon alla trouver le roi et lui dit comment il lui avait été révélé que de grands désastres et de dures afflictions fondraient sur la France. Elle avait vu entre autres choses, dans les visions merveilleuses qui lui étaient apparues en grand nombre, une quantité considérable d’armes dont elle avait eu une extrême frayeur, croyant qu’elles lui étaient destinées ; on lui avait dit alors qu’elle pouvait se tranquilliser ces armes n’étant pas pour elle, mais pour une jeune fille qui viendrait plus tard délivrer la France de ses ennemis.
[La prophétie de Merlin]
Un autre témoin affirme également avoir lu, dans un vieux livre portant le nom de Merlin qu’une vierge de la forêt des chênes viendrait du pays de Lorraine
; et nous savons, d’ailleurs, par d’autres rapports, que cette prédiction circulait communément parmi le peuple.
À Orléans même, le bruit s’était répandu qu’une jeune bergère, que dans le peuple on appelait la Pucelle, et qui était accompagnée de plusieurs gentilshommes de son pays, situé dans les marches de Lorraine, avait dit, en traversant à cheval la ville de Gien, qu’elle se rendait auprès du noble Dauphin Charles, et qu’elle venait, au nom de Dieu, faire lever le siège de sa bonne ville d’Orléans. Le comte de Dunois témoigna lui-même que ce bruit courait dans tout Orléans, longtemps avant l’arrivée de Jeanne d’Arc
.
Chapitre XI Comment le roi et son conseil accueillirent Jeanne à Chinon
Le jour même où Jeanne d’Arc demanda la permission de se présenter au roi, elle arriva à Chinon. Elle avait parcouru à cheval des routes infestées d’ennemis et de voleurs ; elle avait traversé des rivières profondes ; rien ne l’avait arrêtée ; et maintenant qu’elle touchait au but si longtemps et si vivement désiré, le premier obstacle allait se dresser devant elle.
L’extrême détresse ayant brisé tout courage, le désespoir ayant gagné les plus fidèles eux-mêmes, les riantes promesses de la Pucelle devaient être prises pour la raillerie d’une folle. Les amis du roi ne pouvaient croire que le sort du plus fier royaume de la chrétienté fût tombé en des mains assez méprisables, pour que le faible bras d’une jeune fille, ignorée et ignorante, exécutât une tâche au-dessus des forces des plus sages conseillers de la couronne, et pour l’accomplissement de laquelle les meilleurs chevaliers avaient vainement versé leur sang dans tant de combats. Jeanne d’Arc ne trouva donc pas, à la cour de Chinon, beaucoup plus de confiance qu’elle n’en avait inspiré au capitaine de Vaucouleurs.
Le roi manda devant son conseil les deux chevaliers de la Pucelle, le sieur de Metz et le sieur de Poulengy, et les fit interroger en sa présence. Ils racontèrent ce qu’ils savaient de Jeanne, et avec quel bonheur miraculeux ils avaient, en suivant les routes les plus dangereuses, effectué leur long voyage. Une discussion très vive s’engagea ensuite ; on se demandait s’il était permis et d’accord avec la dignité du roi, de donner audience à celle prophétesse inconnue. Il fut résolu à la fin que les conseillers ecclésiastiques de la couronne interrogeraient d’abord Jeanne sur ses habitudes et ses desseins et décideraient, d’après ses réponses, de la conduite à tenir envers elle.
Les prélats firent ce qui leur était demandé. La Pucelle leur ayant été présentée par ses deux chevaliers, ils lui adressèrent une foule de questions. Jeanne ne leur répondit rien autre chose, sinon qu’il fallait qu’elle parlât au roi. Elle déclara seulement (après qu’on lui eût ordonné, au nom du Roi, de répondre), qu’elle était venue, par ordre du Roi du ciel, accomplir deux choses : délivrer la place forte d’Orléans et conduire ensuite le Dauphin dans sa bonne ville de Reims pour l’y faire sacrer et couronner.
Les conseillers de Charles ne furent pas plus d’accord après cette déclaration qu’auparavant. Les uns disaient qu’on ne devait nullement ajouter foi aux paroles de Jeanne ; les autres soutenaient que, puisqu’elle prétendait être envoyée de Dieu et avoir à parler au Roi, celui-ci devait au moins l’entendre. Le Dauphin ne savait trop lui-même à quoi se résoudre. On décida pourtant que Jeanne serait soumise à un nouvel et plus rigoureux examen, et qu’on prendrait dans son pays natal des renseignements sur sa réputation et sur sa conduite.
Le château de Coudray lui fut provisoirement assigné pour demeure, sous la surveillance du sire de Gaucourt, grand maître de la maison du roi. Jeanne s’affligeait de ces longs retards et priait Dieu de toutes ses forces. Un page, mis à son service, déclara qu’il la voyait fréquemment agenouillée, et qu’elle semblait adresser de ferventes prières à Dieu, souvent même verser des larmes. Tous ses discours avaient Dieu pour objet. Les principaux seigneurs de la cour et toutes les personnes qui venaient visiter la merveilleuse jeune fille étaient émus de sa piété profonde, de son humilité, de son affabilité, de ses manières à la fois ouvertes, prudentes et simples, de son inébranlable confiance en sa mission. Aussi la croyance qu’elle était, comme elle le disait elle même, inspirée de Dieu, prenait-elle de plus en plus consistance.
Une chose bien remarquable, c’est que, sur ces entrefaites, les sires de Villars et Jamet de Tillay, s’étant échappés d’Orléans, vinrent à Chinon, par ordre du comte de Dunois, s’enquérir de ce qu’il y avait de fondé dans le bruit alors généralement répandu qu’une jeune fille était envoyée de Dieu pour délivrer la ville assiégée.
Enfin, après une discussion qui dura deux jours, on décida, le troisième, que Jeanne serait présentée au roi. Le frère Jean Pasquerel rapporte à ce propos qu’au moment où la Pucelle entrait dans le château, un cavalier, la regardant avec effronterie, la railla en termes déshonnêtes et ajouta un juron impie à ses insolentes paroles :
— Au nom du ciel, s’écria Jeanne, plus sensible au blasphème qu’à sa propre injure, comment peux-tu renier Dieu, étant si près de ta mort !
Moins d’une heure après la prédiction de la Pucelle, le malheureux tombait à l’eau et se noyait.
Mais le roi, ébranlé par des objections de toute sorte, était retombé dans sa première irrésolution ; la pensée de ce long voyage si merveilleusement accompli l’empêchait seule de renvoyer Jeanne sans l’entendre. À la fin cependant il consentit à la recevoir.
Ce fut le soir que le comte de Vendôme présenta la Pucelle. Cinquante flambeaux éclairaient la salle. Toute la cour, c’est-à-dire plus de trois-cents chevaliers, des membres des plus nobles familles de France, les premiers dignitaires de la couronne, étaient là, magnifiquement vêtus. Le roi, habillé simplement, se tenait à l’écart. Il voulait voir si la Pucelle reconnaîtrait celui auquel elle se disait envoyée par Dieu. Les deux gentilshommes venus d’Orléans, Villars et Jamet de Tillay, étaient aussi présents.
La Pucelle, sans se laisser déconcerter par cette pompe à laquelle elle n’était point habituée, s’avança droit vers le roi. Elle avait, il est vrai, contemplé la rayonnante figure des princes du ciel, et maintenant elle venait porter secours à un prince de la terre humilié et abattu. Jeanne, alors âgée de dix-sept ans, était grande, belle, bien faite ; elle avait le teint pale, les yeux noirs, les cheveux coupés courts et en rond, suivant la mode des gentilshommes de ce temps. Elle était d’une grande vivacité ; intrépide en outre, et d’une force physique au-dessus de l’ordinaire, elle maniait les armes aussi bien que le meilleur chevalier.
Simple en même temps et modeste, elle parlait peu ; mais s’agissait-il de sa mission divine ? son discours devenait abondant, inspiré, puissant comme celui d’une prophétesse. Les traits fins de son visage exprimaient une douce piété, pleine de confiance en Dieu. Bref, selon les propres paroles d’un témoin oculaire, quelque chose de vraiment divin brillait dans sa personne.
Vêtue de son costume de cavalier, elle salua humblement le Dauphin, s’agenouilla devant lui, selon l’usage, puis, embrassant ses genoux, elle lui dit de sa voix douce et claire :
— Dieu vous donne une heureuse vie, noble roi !
— Je ne suis pas le roi, répondit Charles ; le voici, dit-il en désignant l’un des personnes présentes.
— Au nom de Dieu, répliqua Jeanne, vous êtes le roi, et nul autre ne l’est que vous.
Charles l’ayant alors questionnée sur son nom et sur ses projets, elle repartit :
— Je m’appelle Jeanne la Pucelle, je suis envoyée ici de Dieu pour porter secours, gentil sire, à vous et à votre royaume, et le Roi du ciel vous commande par ma voix de vous faire sacrer et couronner dans la ville de Reims, afin que vous deveniez par là le vicaire du roi du ciel, comme doit l’être le vrai roi de France.
Le roi la prit ensuite à part et s’entretint avec elle à voix basse. Il lui fit un grand nombre de questions et fut très satisfait de ses réponses ; les assistants le virent clairement à la joie qui brillait sur le visage de Charles, sans savoir cependant quel était le sujet de la conversation.
Ainsi s’accomplit ce que les voix des saints avaient prédit à la Pucelle en lui affirmant qu’elle n’avait qu’à aller avec courage et confiance, car un beau signe se manifesterait devant le roi, afin qu’il crût à ses paroles
. Or, voici quel était le signe annoncé. On savait généralement, du temps de Jeanne, et le fait nous est rapporté par beaucoup de témoins et d’historiens, qu’elle découvrit au roi, dans cet entretien, un grand secret, dont Charles VII lui-même dit que Dieu seul et lui le connaissaient.
Plus tard les ennemis de la Pucelle mirent tout en œuvre pendant son procès, mais en vain, pour lui arracher ce secret. Elle-même dit à l’aumônier du Dauphin, en lui parlant de cet entretien secret, qu’après avoir répondu à de nombreuses questions du prince, elle ajouta :
— Je te l’affirme, de la part de mon Seigneur, tu es le véritable héritier de France et le fils du roi.
[Récit de Pierre Sala]
Le mystère réside tout entier dans ces quelques mots ; mais les contemporains de Jeanne d’Arc n’en comprirent point le sens caché, et nous ne le comprendrions pas nous-mêmes, si un merveilleux incident ne nous en avait donné la clef.
Il existe à la Bibliothèque royale de Paris un vieux manuscrit renfermant les faits et gestes les plus remarquables de plusieurs rois et empereurs. L’auteur s’appelle Sala ; il vivait peu de temps après la Pucelle. Le roi Charles VIII l’ayant attaché à la cour de son fils, ce fut là qu’il apprit le secret de la bouche d’un vieux chevalier qui, dans sa jeunesse, avait joui de la faveur particulière de Charles VII, lequel le lui avait confié lui-même. Sala raconte cette histoire avec beaucoup de naïveté :
Après que le roy Charles VII fut mis si bas, dit-il, qu’il n’avoit plus où se retirer, sinon à Bourges et en quelque chasteau à l’environ, Nostre-Seigneur luy envoya une simple pucelle, par le conseil de laquelle il fut remis en son entier et demoura seul roy paisible. Et, pour ce que, par adventure, il seroit malaisé à entendre à aulcunes gens que ce roy adjousta foy aux paroles d’icelle, saichez qu’elle luy feit ung tel messaige de par Dieu, où elle luy déclaira un secret dedens le cueur du roy, de telle sorte qu’il ne l’avoit de sa vie à nulle créature révélé, fors à Dieu, en son oraison. Et pour ce que, quant il ouyt les nouvelles qu’icelle pucelle luy dist à part, qui ne povoient estre par elle sceues, sinon d’une inspiration divine, alors il mit toute sa conduite et sa ressource entre ses mains.
J’ai appris ce que je dis par ce moien. Il fut vray qu’environ l’année mil quatorze cent quatre vingt, j’estoie de la chambre du gentil roy Charles VIII que l’on peult bien appeler Hardy ; car bien le monstra à Fornoue, en revenant de la conqueste de son royaulme de Naples, quant, seulement accompaigné de sept mille Françoys, il deffit soixante mille Lombards, dont les uns furent tuez et les aultres fouirent. Le gentil roy espousa madame Anne, duchesse de Bretaigne et en eust un beau filz, qui fut Daulphin de Viennois, nommé Charles Rolland (aultres disent Orland), nez dedens le Plessis-lez-Tours. Là mesme fut nourry par le commandement du roy, sous le gouvernement de très noble ancien chevalier, son chambellan, nommé messire Guillaulme Gouffier, seigneur de Boisi, qui fut par luy choisi entre tous les seigneurs du royaulme pour ung preudhomme loyal et advisé. A ceste cause il luy voulut mestre son filz entre les mains, comme à celuy en qui moult se fioit. Avec ce noble chevalier furent mis le seigneur de la Selle-Goyenaut, deux maistres d’hostel, ung médecin, et moy, qui fus son pannetier ; et n’y en eust plus à ce commencement d’estat, fors les dames, et vingt-quatre archiers pour sa garde.
Par léans je suivois ce bon chevalier monsieur de Boisi, quant il s’esbatoit parmy le parc, et tant l’aimois pour ses grans vertus, que je ne me povois de luy partir. Car de sa bouche ne sortoit que biaulx exemples, où je apprenois moult. Il avoit esté en Jérusalem et à Sainte-Catherine du mont Sinay (Sinaï), dont il me contoit plusieurs merveilles ; et aussi je lui contois du voyage que j’avois faict en Barbarie, où j’avois veu des choses étranges. Celluy me conta, entre aultres choses, le secret qui avoit esté entre le roy (Charles VII) et la Pucelle ; et bien le povoit sçavoir ; car il avoit esté en sa jeunesse très aimé de ce roy, tant il ne voulut oncques souffrir coucher nul gentilhomme en son lict, fors luy. En cette grant privaulté que je vous dis, luy conta le roy les paroles que la Pucelle luy avoit dictes, telles que vous les verrez cy-après.
Il fut vray que du temps de la grande adversité de ce bon roy Charles VII, il se trouva si bas, qu’il ne sçavoit plus que faire et ne faisoit que penser au remède de sa vie ; car, comme je vous ay dit, il estoit entre ses ennemis encloz de tous costez. Le roy en cette extresme pensée entra, ung matin, en son oratoire tout seul ; et là, il feit une prière à Nostre-Seigneur, dedans son cueur, sans prononciation de paroles, où il luy requeroit dévotement que si ainsi estoit qu’il fust vray hoir descendu de la noble maison de France, et que justement le royulme luy deust appartenir, qu’il luy pleust le luy garder et deffendre, ou, au pis, luy donner grâce d’eschapper sans mort ou prison, et qu’il se peult saulver en Espaigne ou en Escosse, qui estoient de toute ancienneté frères d’armes, amys et alliez des roys de France ; et pour ce avoit-il là choisi son refuge. Peu de temps après ce, advint que le roy estant en tous ces pensements, la Pucelle luy feust amenée, laquelle avoit eu, en gardant ses brebis aux champs, inspiration divine pour venir reconforter le bon roy, laquelle ne faillyt pas ; car se fist mener et conduire par ses propres parents jusques à Rheims, où elle le fist couronner roy de France, maugré tous ses ennemys, et le rendit maistre paisible de son royaulme. Depuis, cette saincte Pucelle fut prinse et martyrisée des Anglois, dont le Roy feust moult dolent, mais remedier n’y peust11.
Ainsi les paroles confiées par Jeanne elle-même à l’aumônier et que celui-ci attesta plus tard en justice : Je te l’affirme, au nom de mon Seigneur, tu es le véritable héritier de France et le fils du roy
, ces paroles étaient une réponse à la prière secrète de Charles, et le Dauphin n’en fut si frappé que parce qu’elle ne pouvait être instruite de cette prière que par une révélation divine. Il était tout à fait naturel que Jeanne gardât un silence absolu sur ce grand signe que Dieu lui avait accordé, car si les Anglais avaient su que le roi lui-même, connaissant la légèreté de sa mère, avait eu des doutes sur la légitimité de sa naissance et de ses droits au trône, ils se seraient fait une arme de ce doute, pour anéantir le peu de considération dont il jouissait encore aux yeux des Français. Mais, ce qui n’est pas moins remarquable que le secret même, c’est le moyen qu’il à plu à la Providence d’employer pour nous le conserver et la lumière merveilleuse dont s’éclairent naturellement les paroles de Jeanne et le naïf récit de Sala, simple panetier à la cour du petit-fils de Charles VII. Au reste, durant tout cet entretien, la bonne tenue et la modestie de Jeanne furent si par faites, qu’il semblait aux uns que les habitudes de la cour lui étaient familières depuis son enfance, tandis que les autres ne voyaient en elle qu’une humble et pauvre bergère.
Le roi ne doutait plus désormais que cette jeune fille, qui prévoyait l’avenir et connaissait les plus secrètes pensées du cœur, ne fût inspirée par un esprit particulier ; seulement il ne savait pas si les lumières que recevait Jeanne provenaient d’un esprit céleste, ou étaient l’œuvre d’un esprit diabolique avec lequel, peut-être, elle entretenait un commerce défendu. Aussi, avant de lui confier une armée, comme elle le demandait, voulut-il examiner la chose encore de plus près et consulter les hommes les plus considérés et les plus savants du royaume.
Lui-même s’entretint fréquemment avec Jeanne et chaque jour le bruit qu’elle était inspirée de Dieu obtenait plus de créance dans le pays ; le duc d’Alençon, dont le père, à la bataille d’Azincourt, avait abattu la couronne d’or du casque d’Henri V, et payé de la vie cet acte héroïque, s’amusait à la chasse aux cailles, quand son bailli vint lui annoncer la nouvelle qui courait de bouche en bouche. Il se rendit immédiatement à Chinon. Il trouva la Pucelle auprès du roi, et Charles ayant dit à Jeanne :
— Voici le duc d’Alençon qui vient.
— Qu’il soit le bienvenu, dit-elle ; plus il y aura de princes du sang royal, mieux cela vaudra.
Le lendemain, le duc apprit comment la Pucelle exigeait de Charles entre autres choses, qu’il remît son royaume en la main du roi du ciel, qui ferait, après avoir reçu cette offrande, comme il avait fait autrefois pour ses ancêtres, et le rétablirait dans son ancienne splendeur.
À midi, en sortant de table, le roi et le duc d’Alençon allèrent se promener devant le château, dans les prairies. Tout à coup ils virent arriver Jeanne, la lance à la main, et maniant son coursier et ses armes avec l’adresse d’un cavalier exercé. Le duc en fut rempli d’étonnement et de joie, et lui donna ce jour même un beau cheval de guerre.
Les deux députés d’Orléans, Villars et Jamet de Tillay, retournèrent dans leur ville, tout joyeux des choses merveilleuses qu’ils avaient vues et entendues et remplis d’enthousiasme et d’espoir. Le bon Dunois fit convoquer le peuple aussitôt après leur arrivée, et ils racontèrent ce qu’ils avaient vu et appris à la cour du roi, sur la Pucelle, ajoutant qu’elle voulait venir délivrer leur ville et conduire ensuite Charles VII à Reims, pour l’y faire sacrer et couronner.
Chapitre XII Des longs interrogatoires que Jeanne eut à subir à Poitiers
Jeanne, d’après l’ordre du roi, fut interrogée de nouveau sur ses desseins par une grave et respectable assemblée à laquelle assistaient, entre autres, quatre évêques et le duc d’Alençon. Elle répondit comme la première fois qu’elle venait de la part de Dieu et que des voix célestes lui révélaient ce qu’elle avait à faire pour accomplir les ordres divins
. Tous ces personnages n’osèrent, paraît-il, se prononcer dans une affaire de cette importance. Ils craignaient les railleries de l’ennemi. L’archevêque de Reims, particulièrement, ne voulait pas ajouter foi aux promesses de la Pucelle. Aussi résolut-on de la conduire à Poitiers. Là, depuis que Paris était au pouvoir des Anglais, se trouvaient réunis un parlement et une université où l’on comptait grand nombre de savants, de docteurs et de maîtres. C’était à leur examen et à leurs interrogatoires que Jeanne d’Arc devait être soumise de nouveau.
Il était nécessaire, en effet, que l’affaire fût sérieusement examinée, car c’eût été une impardonnable légèreté de confier les destinées du royaume à une jeune fille inconnue, sur sa simple parole. Mais tout à ses bornes en ce monde, — la prudence comme le reste, — et les savants ne sont pas toujours ceux qui voient le plus clair dans la vie réelle, car souvent ils ne savent plus distinguer le soleil d’avec la lune. Aussi Jeanne s’effrayait-elle, au fond de son cœur, des mille difficultés savantes qu’on allait lui opposer :
En nom Dieu, disait-elle chemin faisant, je sçay bien que j’auray beaucoup à faire à Poictiers où on me meine ; mais messire m’aydera. Or, allons de par Dieu ! car c’estoit sa manière de parler.
Le roi s’y rendit pareillement.
Aussitôt l’on convoqua dans cette ville, par ordre du conseil royal, et sous la présidence de l’archevêque de Reims, chancelier du royaume, une grande et solennelle assemblée de docteurs, de professeurs, de bacheliers, versés dans les saintes Écritures et dans le droit civil et ecclésiastique, afin d’examiner la doctrine et la foi de cette jeune fille qui se disait envoyée de Dieu pour rétablir le roi dans sa puissance.
Ils devaient déclarer à Charles VII, leur maître, si elle disait vrai, et s’il pouvait en bon chrétien accepter son secours.
L’assemblée se transporta en conséquence dans la maison de la Pucelle qu’on avait placée chez un avocat royal, sous la garde de sa femme qui jouissait de la meilleure réputation. Quand tous ses membres eurent pris place dans une salle, Jeanne s’assit au bas bout d’un banc et leur demanda ce qu’ils désiraient.
Alors l’un d’entre eux, prenant la parole, lui déclara, au nom de l’assemblée entière, qu’ayant appris qu’elle s’était présentée au roi comme étant chargée par Dieu d’une mission qui le concernait, ils étaient venus l’examiner. Puis, docteurs, professeurs et bacheliers commencèrent, l’un après l’autre, à lui démontrer, par toutes sortes de preuves savantes, qu’il était impossible de la croire et d’admettre ses dires.
Jeanne ne se laissa point embarrasser. À toutes leurs questions, à toutes leurs raisons et subtilités elle opposa de si solides et si belles réponses que les docteurs, les professeurs et les bacheliers en furent émerveillés, et dirent qu’un docteur véritable ne parlerait pas mieux. Venant ensuite à sa mission divine, elle leur apprit comment les Anges et les Saints lui étaient apparus dans les champs où elle gardait son troupeau, et lui avaient parlé de la grande miséricorde de Dieu pour la France ; ce qui lui avait fait verser d’abondantes larmes. Elle ajouta que les saintes, après lui avoir ordonné d’aller trouver le capitaine Baudricourt à Vaucouleurs, lui avaient promis de la conduire heureusement au roi, malgré les dangers du voyage ; elle raconta ces merveilleux événements avec tant d’enthousiasme et dans un langage si digne et si élevé, que tous ces savants s’étonnèrent fort d’entendre une ignorante et simple bergère dire des choses si grandes et si magnifiques et répondre avec tant de sagesse et d’habileté à toutes les questions et tous les doutes.
S’ils essayaient de nouveau de lui prouver par toutes sortes de livres et d’écrits, qu’on ne pouvait cependant ajouter foi à ses paroles, elle écoutait tranquillement, du commencement à la fin, leurs interminables discours, puis elle disait :
Il y a ès livres de messire (de Dieu) plus que ès vostres.
Dans cet interrogatoire, elle leur prédit aussi quatre choses : premièrement, que la puissance des Anglais serait brisée et Orléans délivré, mais pour que la prédiction se réalisât, il fallait, disait-elle, que le roi lui donnât des hommes d’armes et tout d’abord elle inviterait elle-même les Anglais à se retirer volontairement ; deuxièmement, que le roi serait sacré à Reims ; troisièmement, que Paris retomberait sous sa domination ; quatrièmement, en fin, que le duc d’Orléans sortirait de la prison où il était retenu en Angleterre.
Bien que ces quatre prédictions merveilleuses se soient réalisées comme la Pucelle les fit alors à Poitiers, elles parurent, avant d’être accomplies, tout à fait invraisemblables aux docteurs et professeurs, surtout celle relative au couronnement du roi à Reims, car ils songeaient que toutes les routes et places fortes, depuis Orléans jusqu’à cette ville, étaient aux mains de l’ennemi. On lui fit sur ce point toutes sortes d’objections. Par exemple, maître Guillaume Aymeri lui dit :
— Jeanne, vous demandez au roi des hommes d’armes, et néanmoins, vous le dites vous-même, la volonté de Dieu est que les Anglais se retirent de notre pays. S’il en est ainsi, à quoi bon mettre des hommes d’armes en campagne contre les Anglais, lorsque la volonté divine peut, à elle seule, détruire leur puissance et les contraindre à se retirer ?
Jeanne répondit :
En nom Dieu, les hommes d’armes batailleront, et, si peu nombreux qu’ils soient, Dieu donnera la victoire.
Maître Guillaume Aymeri se déclara satisfait de cette réponse.
Frère Séguin, dont les interrogatoires juridiques ont été conservés, dit alors à Jeanne :
— Dieu ne veut point qu’on croie à vos paroles à moins d’un signe opéré par vous et d’où il résulte évidemment qu’il faut vous croire. Nous ne conseillerons donc pas au roi, sur votre simple parole, de vous confier des hommes d’armes pour que vous les mettiez en péril, si vous ne vous éclairez pas mieux.
Cette objection parut irréfragable à plusieurs ; et, en effet, si Jeanne avait sous leurs yeux changé de l’eau en vin ou rappelé un mort à la vie, c’eût été, sans conteste, le plus court moyen de dissiper leurs doutes. Aussi se joignirent-ils au frère Séguin pour prier instamment Jeanne de prouver sa mission par un miracle. Mais elle répondit :
— En nom Dieu, je ne suis venue à Poitiers pour faire signes (miracles) et pour tenter Dieu ; mais conduisez-moi à Orléans, je vous y montrerai des signes pourquoi je suis envoyée. Que le roi me donne des hommes d’armes en telle et si petite quantité qu’il voudra, et j’irai.
Les recherches et les questions devenaient interminables. Outre les réunions solennelles, dont la première dura plus de deux heures, et où tous les membres de l’assemblée interrogèrent Jeanne, chacun d’eux avait encore le droit d’aller la visiter et de la questionner en particulier. Ce ne fut pas tout. Comme il arrive d’ordinaire en pareil cas, beaucoup d’autres personnes de tout rang, grands et petits, hommes et femmes, affluaient pour voir, de leurs propres yeux, la merveilleuse apparition.
Avant que ces gens allassent à elle, dit une ancienne chronique, ce qu’elle disoit leur sembloit impossible à faire, disants que ce n’estoit que resveries et fantaisies ; mais il n’y eut celluy, quant il en retournoit et l’avoit ouye, qui ne dist après que c’estoit une créature de Dieu ; aulcuns mesme, en retournant, ploroient à chaudes larmes. Semblablement y furent dames, damoiselles et bourgeoises, qui luy parlèrent : et elle leur respondit si doulcement et gracieusement qu’elle les faisoit plorer. Entre aultres choses, elles luy demandèrent pourquoy elle ne prenoit pas ung habit de femme ? Et elle leur respondit : Je crois bien qu’il vous semble estrange et non sans cause ; mais il fault, pour ce que je me doys armer et servir le gentil Dauphin en armes, que je prenne les habillemens propices et nécessaires à cela, et aussi quant je serai entre les hommes, estant en habit d’homme, ils n’auront pas concupiscence charnelle de moy, et me semble qu’en cet estat je conserverai mieulx ma virginité de pensée et de faict.
Quelques-uns aussi lui demandèrent pourquoi elle donnait à Charles le titre de Dauphin et non celui de Roi.
— Je ne l’appellerai roi, répondit-elle, qu’après qu’il aura été sacré et couronné à Reims, où je pense le conduire.
Dans cette réponse brille l’esprit profondément religieux de Jeanne, car la royauté étant pour elle, d’après les anciennes idées chrétiennes et catholiques, une dignité sainte et même divine, il était nécessaire que l’Église prononçât sur le roi sa consécration et le bénit pour qu’il pût ensuite, au nom de Celui à qui tout appartient au ciel et sur la terre, maintenir le droit et la justice, protéger et étendre, avec le bras temporel, comme l’Église avec le bras spirituel, le royaume de Dieu parmi les hommes confiés à ses soins.
Les savants que le roi avait chargés d’examiner Jeanne faisaient épier secrètement ses moindres paroles et ses moindres actions par les femmes placées auprès d’elle. Mais tous les rapports s’accordaient à faire son éloge ; ces femmes ne savaient dire d’elle autre chose, sinon qu’elle était une bonne chrétienne, jamais oisive, et menant en toutes choses la vie la plus catholique. La bonne hôtesse racontait aussi à sa louange que, après chaque repas, elle se mettait à genoux et passait une partie du jour et même de la nuit en prière, ou bien qu’elle se retirait souvent dans un cabinet attenant à sa chambre pour vaquer à ses exercices de piété.
La Pucelle eut, dans ce long et minutieux examen, une bonne occasion de s’exercer à la patience, car il lui fut probablement plus facile d’arracher Orléans aux Anglais que de délivrer de leurs doutes ces docteurs et professeurs. Aussi ne faut-il point s’étonner qu’elle ait plus d’une fois donné des marques d’impatience dans ces interrogatoires interminables, surtout quand elle pensait que le fer et la faim mettaient chaque jour Orléans plus près de sa ruine, car elle avait le pressentiment très arrêté que Dieu lui avait mesuré le temps nécessaire à l’accomplissement de sa miraculeuse mission sur la terre, et le lui avait mesuré très court. Elle savait aussi qu’il dépendait des hommes de faire de cette grâce un bon ou un mauvais usage, selon qu’ils auraient plus ou moins de foi en la puissance et la miséricorde divines.
Un jour, deux professeurs lui ayant adressé cette question qui revenait sans cesse :
— Pourquoi êtes-vous venue et qui vous a envoyée ?
— Écoutez, répondit-elle, je ne sais ni A ni B ; je viens de la part du Roi du ciel pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le roi à Reims où il doit être sacré et couronné, mais il faut auparavant que j’écrive aux Anglais pour les sommer de se rendre, car telle est la volonté de Dieu. Avez-vous du papier et de l’encre ?
Et les deux professeurs lui ayant présenté ce qu’elle demandait, elle se mit à leur dicter une lettre aux Anglais.
Un autre jour, frère Séguin, bien aigre homme (dit une chronique), lui ayant demandé avec l’accent de sa province, (il était Limousin) :
— Dans quelle langue les voix célestes vous parlaient-elles ?
— Dans une langue meilleure que la vôtre, répondit Jeanne.
Et comme il poussa l’audace jusqu’à lui de mander ensuite si elle croyait en Dieu :
— Plus que vous-même, répliqua la Pucelle, indignée d’un tel soupçon.
Elle ne cessait de répéter qu’il n’y avait point de temps à perdre et qu’il fallait agir.
L’évêque de Castres, Christophe d’Harcourt, déclara qu’il la croyait envoyée de Dieu, et qu’elle était la vierge dont parlait la prophétie. Enfin les examinateurs formulèrent leur avis en affirmant, suivant le rapport du chevalier d’Aulon :
… qu’ils ne véoient, sçavoient ne congnoisçoient en icelle Pucelle fors seulement ce qui peust estre en une bonne chrestienne et vraye catholique, et que pour telle la tenoient, et estoit leur opinion que estoit une très bonne personne.
En conséquence, vu ses bonnes mœurs, sa simplicité, sa réputation sans tache, la sainteté de sa vie et la sagesse de ses paroles, ils estimaient qu’on devait tenir ses réponses pour des inspirations divines. En outre, vu la grande détresse du royaume et du roi, dont les fidèles sujets, désespérant de tout secours humain, n’attendaient leur salut que de Dieu seul ; vu enfin l’imminent péril dans lequel la bonne ville d’Orléans se trouverait, si elle n’était promptement secourue, et toutes ces choses méditées et considérées, ils pensaient que le roi pouvait accepter les services de cette jeune fille et l’envoyer à Orléans.
[Traité de Jacques Gélu]
Ce qui prouve la prudente réserve avec laquelle le roi procéda dans toute l’affaire, et montre qu’on ne s’en rapporta pas légèrement à la parole de Jeanne d’Arc sur sa mission divine, c’est que Charles VII ne se tint pas pour satisfait des longues investigations des savants et célèbres docteurs de l’université de Poitiers ; il voulut consulter encore les prélats et personnages les plus considérés du royaume. Parmi les réponses envoyées au Dauphin, le temps a épargné celle de Jacques Gélu, qui, après avoir occupé le siège archiépiscopal de Tours, mourut archevêque d’Embrun, la même année que la Pucelle.
À la première question : s’il convient à la majesté divine de s’occuper des actes d’un simple particulier, ou même de la direction d’un royaume, l’archevêque répond : L’éternelle sagesse a dit : C’est par moi que les rois règnent et que les législateurs proclament la justice. Dieu, l’auteur et le conservateur de tous les êtres, les aime et les gouverne tous avec un égal amour.
En réponse à cette deuxième question : s’il ne convient pas mieux à la Toute-Puissance divine d’opérer ses miracles par des anges que par des hommes, Jacques Gélu dit : qu’à la vérité les anges sont plus dignes d’être les instruments de la divinité, mais qu’elle s’est aussi servie des hommes pour accomplir les plus grands prodiges ; Dieu a même envoyé un corbeau porter de la nourriture à Élie dans le désert.
Sur la troisième question : s’il était convenable pour la Providence de charger une jeune fille d’une mission appartenant à des hommes, il fait observer : qu’à la vérité l’ancienne loi, pour séparer les sexes, défendait aux femmes de porter des vêtements du sexe masculin, mais que Dieu avait aussi quelquefois révélé à des vierges des secrets qu’il cachait aux hommes ; aussi pense-t-il qu’une vierge peut bien conduire une armée. Quant à savoir si l’affaire présente était une tromperie et une illusion de l’ennemi du salut des hommes, on pouvait en juger par la conduite de la Pucelle et par le bien qui en résultait. Enfin, il pense que l’on doit éprouver les esprits et que le jugement étant un don de Dieu, il faut l’appliquer aux choses qui arrivent par ordre et disposition de la divine Providence.
On voit par les documents que les hommes de cette époque, s’ils n’avaient pas une aussi grande opinion d’eux-mêmes que ceux d’aujourd’hui, n’étaient point pourtant aussi superstitieux que beaucoup de gens le supposent dans l’ignorance de leur orgueil. Ils savaient, quand il le fallait, examiner les choses de près. Ils ne fermaient pas dédaigneusement les yeux pour ne pas voir les manifestations miraculeuses et divines ; ils ne les tournaient pas en dérision comme trop de personnes le font aujourd’hui sans même daigner approfondir les faits dans lesquels il plaît à l’Éternelle Sagesse d’agir autrement que l’esprit humain, avec son indigente vanité et sa courte vue, pense qu’elle devrait le faire.
Enfin, après que le Dauphin eut remis Jeanne entre les mains de sa belle-mère, la reine de Sicile, et de plusieurs autres dames, pour qu’elles s’assurassent si elle avait gardé son vœu de virginité, ce dernier doute ayant été aussi résolu à l’avantage de la jeune fille, Charles VII déclara en plein conseil royal, bien que toujours avec une certaine hésitation, qu’il acceptait ses services et l’enverrait à Orléans, — Dieu lui-même la lui envoyant pour cette fin.
[Mémoires de Pie II]
Le célèbre Æneas Sylvius, qui monta, sous le nom de Pie II, sur le trône pontifical, en 1458, moins de trente ans après la mort de Jeanne d’Arc, rend ce glorieux témoignage à la Pucelle, dans le passage de son histoire contemporaine où il parle des interrogatoires auxquels elle fut soumise :
Le Dauphin, craignant d’être trompé, fit examiner Jeanne par l’évêque de Castres, son confesseur, théologien d’une science éminente et la confia à la surveillance de nobles dames. Quand elle fut interrogée sur sa foi, elle fit des réponses conformes à la religion chrétienne, et quand on scruta ses mœurs, on reconnut en elle une pureté virginale et la plus sévère honnêteté. L’examen ayant duré plusieurs jours, on a ne découvrit chez Jeanne aucune feinte, aucune ruse, aucun mensonge.
Telles sont les nombreuses et dures épreuves aux quelles la Pucelle fut soumise avant même d’obtenir de son roi la permission de paraître devant l’ennemi et de tirer l’épée à la tête de la chevalerie française, pour accomplir la volonté de Dieu.
Notes
- [6]
Edmond Richer, Histoire de la Pucelle d’Orléans (1630), publié pour la première fois en 1911 par le chanoine Philippe-Hector Dunand (1835-1912). [NdÉ]
- [7]
Lettre du chevalier Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan (Quicherat, Procès, t. V, p. 115, 121). [NdÉ]
- [8]
Plus de 600 kilomètres. [NdÉ]
- [9]
Bajazet (Bayezid Ier, 1354-1403), sultan ottoman, surnommé la Foudre pour son caractère emporté, avait, disait-on, juré de faire manger l’avoine à son cheval sur l’autel de Saint-Pierre de Rome. Il fut fait prisonnier par Tamerlan en 1402 et mourut en captivité l’année suivante. [NdÉ]
- [10]
Sainte Ludivine ou Lydwine de Schiedam, canonisée en 1890 par Léon XIII. [NdÉ]
- [11]
Exemples de hardiesse de plusieurs Roys et Empereurs, manuscrit n° 180 de la bibliothèque du Roi.