G. Görres  : Jeanne d’Arc (1843)

Texte intégral : Chapitres 29 à 33

Chapitre XXIX
Ce qui advint à Jeanne d’Arc dans sa prison et de l’iniquité de ses juges

À la nouvelle de la prise de Jeanne d’Arc, la joie des Anglais fut inexprimable, comme la douleur et la colère des Français. Le duc de Bourgogne se hâta d’accourir des villages environnants, avec toutes ses troupes, dans la prairie où ce rude combat venait d’avoir lieu. Son armée tout entière poussa de longs cris de triomphe, comme si, au lieu d’avoir capturé une faible jeune fille, elle avait gagné une grande bataille. Philippe alla lui-même visiter sa prisonnière et s’entretint avec elle. Or, suivant le chroniqueur Monstrelet, qui se trouvait là, Bourguignons et Anglais étaient plus contents que s’ils eussent pris cinq-cents hommes, car ils n’avaient jamais, dit-il, redouté un capitaine ou chef d’armée autant que cette pucelle. On connut bientôt ce grave événement dans toutes les villes de France et d’Angleterre. Les Parisiens, traîtres à la patrie, en furent transportés d’allégresse et allumèrent des feux en signe de réjouissance ; ils firent chanter un Te Deum solennel pour remercier Dieu d’avoir laissé tomber aux mains de ses ennemis l’héroïque libératrice de la France, et des prédicateurs traitèrent, dans leurs sermons, la pieuse Jeanne de sorcière impie !

Évidemment les gens de Paris se croyaient désormais au terme de leur détresse. Leurs maux s’étaient accrus par la cherté des vivres, pendant l’hiver, au point qu’un grand nombre d’habitants pauvres, délaissant femmes et enfants, étaient allés, hors de la ville, piller la campagne avec l’ennemi. Une troupe considérable de Parisiens marchèrent contre eux ; ils en prirent quatre-vingt-dix-huit, dont douze furent pendus et onze conduits aux halles pour y être décapités. Le Bourgeois de Paris raconte que les dix premiers subirent leur sort, mais que le onzième fût sauvé ! C’était un jeune homme d’environ vingt-quatre ans, d’une beauté extraordinaire. On l’avait déjà dépouillé de ses vêtements et on allait lui bander les yeux, lors qu’une jeune fille des halles demanda résolument pour lui la vie sauve. Elle parla si bien en sa faveur, qu’on le reconduisit en prison, et plus tard ils se marièrent.

Une vaste conspiration, dont les bourgeois les plus considérables firent partie, s’ourdit ensuite dans la malheureuse capitale. Les conjurés voulaient ouvrir les portes aux Armagnacs et tuer quiconque ne porterait pas leur signe de ralliement. Mais ils furent trahis et l’on en arrêta cent-cinquante. Un grand nombre eurent la tête tranchée ; les autres furent noyés, écartelés ou torturés jusqu’à ce que mort s’en suivît. Cela se passait la veille du dimanche des Rameaux. Quinze jours plus tard, pour consoler le peuple et relever son courage, abattu par la fortune croissante des Français, les chefs parisiens firent allumer des feux de joie et répandirent la nouvelle que Henri d’Angleterre venait de débarquer à Boulogne avec une nombreuse armée, afin de combattre les Armagnacs. Or cette espérance même était fallacieuse. Car, lorsque après la prise de la Pucelle, mille Anglais vinrent enfin à Paris, ils délivrèrent sans doute des Armagnacs la vénérable abbaye et la ville de Saint-Maur ; mais, dit un ancien chroniqueur, la ville et l’abbaye furent par eux si proprement pillées, qu’ils ne laissèrent même pas les cuillers dans les plats, et ceux qui étaient venus là avant eux avaient aussi bien pillé, et ceux qui vinrent ensuite ne laissèrent également rien. Quel sort pitoyable ! Ainsi Paris recueillait dans la honte de la domination étrangère et dans les douleurs de la guerre civile les fruits amers de sa défection.

Cependant la Pucelle fut, par les ordres de Jean de Luxembourg, conduite de Marigny au château de Beaulieu. Elle ne pouvait d’abord nullement se faire à sa captivité. Aussi, quoique ses saintes l’eussent exhortée à la patience, et lui eussent dit qu’elle devait voir le roi d’Angleterre, Jeanne pratiqua dans sa nouvelle prison une ouverture entre deux planches et se laissa glisser au travers avec la résolution, — habile et hardie comme elle était, — d’enfermer ses gardiens, derrière elle, dans la tour. Mais, découverte et ramenée par le geôlier en chef, au moment où elle allait sortir, elle se soumit à la volonté divine en disant qu’il n’avait pas plu à Dieu qu’elle s’échappât cette fois, et qu’elle devait, comme ses saintes le lui avaient dit, voir le roi d’Angleterre. Après ce tentative d’évasion, Jean de Luxembourg fit enfermer Jeanne sous une sévère surveillance, près de Cambrai, dans son château de Beaurevoir, où elle fut accueillie avec une bienveillante commisération par l’épouse et la tante même du comte. Elles la supplièrent de prendre des vêtements de femme, puisque ses ennemis lui faisaient un crime capital de porter des habits d’homme, et leurs instances furent si bienveillantes et si cordiales, que Jeanne elle-même dit plus tard :

… que si elle l’eust deu faire, elle l’eust plus tôt faict à la requeste de ces deux dames que d’autres dames qui soient en France, excepté la reyne.

Mais elle leur répondit alors :

… qu’elle ne mueroit point son habit sans le congié de Nostre-Seigneur.

Elle resta quatre mois dans ce château, et ce fut le meilleur temps de sa captivité, car déjà la haine des Anglais, ses mortels ennemis, agissait contre elle.

De son côté, la Pucelle paraissait plus s’inquiéter de ce que les siens devenaient que de son propre sort. La détresse chaque jour croissante des assiégés de Compiègne lui causait la plus vive douleur : elle priait continuellement pour leur conservation, et ses saintes priaient avec elle. La nouvelle lui étant parvenue que tout le monde à Compiègne, sauf les enfants âgés de moins de sept ans, devait périr par le fer ou par le feu, la mort, après un pareil malheur, lui parut mille fois préférable à la vie ; et elle cria à ses saintes, dans l’angoisse de son âme, en les appelant à son aide :

— Comment laira Dieu mourir ces bonnes gens de Compieigne, qui ont esté et sont si loyaulx à leur Seigneur ?

Quand elle apprit ensuite qu’elle avait été vendue aux Anglais, elle fut saisie d’une telle angoisse, que sa captivité lui devint tout à fait insupportable. Vainement sainte Catherine l’exhortait à ne point se jeter du haut de la tour, lui disant que Dieu aiderait les gens de Compiègne, Jeanne lui répondait que :

— Puisque Dieu ayderoit à ceulx de Compieigne, elle y vouloit estre.

Et sainte Katherine luy dist :

— Sans faulte il faut que vous preniés en gré ce qui arrive, et ne serés point délivrée tant que aiés veu le roi des Angloys.

Et ladite Jeanne répondoit :

— Vrayement je ne le voulsisse point veoir ; j’aimasse mieux mourir que d’estre mise en la main des Angloys.

Mais tout ce que sainte Catherine put lui représenter fut inutile ; Jeanne ne sut maîtriser ni son chagrin ni son inquiétude, et, après avoir fait le signe de la croix et s’être recommandée à Dieu et à la sainte Vierge, elle se jeta du haut de la tour de Beaurevoir.

Les saintes eurent pitié d’elle et la sauvèrent de la mort, comme elle-même le raconta plus tard en justice. Les gardiens la trouvèrent dans le fossé, évanouie et grièvement blessée. Elle ne savait où elle était ; on dut lui dire qu’elle avait sauté de dessus la tour ; mais, soudain, elle entendit de nouveau, à ses côtés, la voix de sainte Catherine qui la réconfortait et lui disait qu’elle serait guérie et que ceux de Compiègne seraient secourus. Jeanne, toutefois, ne put ni ne voulut, durant deux ou trois jours, prendre aucune nourriture, à cause de ses grandes souffrances et de son extrême abattement, jusqu’à ce qu’enfin les douces et graves paroles de ses saintes l’eussent relevée. Sainte Catherine lui ordonna de se confesser du péché qu’elle avait commis en mettant ainsi sa vie en péril, et d’en bien demander pardon à Dieu ; puis elle lui annonça que la ville de Compiègne serait certainement secourue avant la Saint-Martin. Jeanne ayant suivi cet ordre et supplié Dieu, avec un vif repentir, de lui remettre sa faute, la sainte lui donna l’assurance que son pardon lui avait été accordé.

Jeanne, dans la suite, avoua, sans détour à ses ennemis combien profondément elle regrettait ce péché, le plus énorme par lequel elle eût jamais offensé ses saintes. Toutefois, elle ne l’avait point commis par désespoir ou dégoût de la vie ; elle avait uniquement voulu s’échapper et secourir les siens. Ce n’en était pas moins un grand péché, ajoutait-elle, car mes saintes me l’avaient défendu.

La prophétie de sainte Catherine que certainement Dieu secourrait, avant la fête de Saint-Martin, (patron de la France), la ville de Compiègne, se trouve être, par trois circonstances, l’une des plus remarquables prédictions de toute l’histoire de la Pucelle : 1° parce que ce sont ses ennemis eux-mêmes qui l’ont fait connaître, sous forme judiciaire, avant l’accomplissement ; 2° parce qu’elle n’a été réalisée qu’après la mort de Jeanne ; 3° enfin, parce qu’elle s’est accomplie, de la manière la plus exacte, dans le délai indiqué. En effet, la Pucelle communiquait aux juges, dans l’interrogatoire du 14 mars cette promesse de ses saintes. Or, elle périt le 30 mai de la même année, et, le mardi avant la Toussaint (la Saint-Martin tombe le 11 novembre), les chevaliers français accourus de toutes parts délivrèrent, au moment de sa plus grande détresse, la ville de Compiègne bloquée depuis six mois. Ainsi, quelques jours avant le terme, si nettement fixé, de la Saint-Martin, les Bourguignons eurent la honte de lever le siège et de se retirer après avoir subi des pertes considérables.

Les Anglais avaient en outre éprouvé, durant l’automne de l’année précédente, toute une série de défaites. Mais avec leur malheur croissait aussi leur rage contre celle qu’ils regardaient comme la première cause de leur chute et de leurs désastres en France. Longtemps après que les mains de Jeanne d’Arc eurent été chargées de lourdes chaînes, ils tremblaient encore devant elle, au point que, le 12 décembre 1430, le duc de Gloucester écrivait à plusieurs grands d’Angleterre pour leur ordonner de saisir et de traduire devant le conseil royal tous les gens de guerre qui avaient, depuis un temps qu’il déterminait, déserté leur drapeau par crainte de la Pucelle.

Ils craignaient que Jeanne ne fût rendue à la liberté par le paiement d’une rançon ou par quelque autre moyen. Aussi avaient-ils d’abord mis tous leurs soins à la tirer des mains de Jean de Luxembourg, afin de pouvoir ensuite assouvir dans le sang de cette sorcière abhorrée la fureur de leur vengeance, entretenue de longue date par la honte de leurs armes, et de ramener la fortune sous leurs drapeaux déshonorés, car ils ne comptaient plus sur aucun succès durable en France, tant que vivrait cette Pucelle, la terreur de leurs meilleurs chevaliers.

Trois jours après la prise de Jeanne, frère Martin Billon, vicaire général du grand inquisiteur, avait déjà, sans doute à l’instigation des Anglais, réclamé la pieuse et héroïque captive pour la soumettre à un examen, comme soupçonnée véhémentement d’hérésie. Le conseil du roi d’Angleterre avait, à plusieurs reprises, adressé des messages à ce sujet au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg. Mais ce dernier avait formellement refusé de livrer sa prisonnière, et sa tante, la demoiselle de Luxembourg, qui s’apitoyait grandement sur le sort de la Pucelle, le suppliait de n’en rien faire.

Les chefs anglais, très mécontents de ce refus, délibérèrent sur la conduite à tenir. L’évêque de Beauvais, nommé Pierre Cauchon, leur parut un instrument convenable. Jeanne avait été prise dans son diocèse, et par conséquent il se trouvait être son juge ecclésiastique. Cet homme était dévoué corps et âme aux Anglais. Déjà, en 1413, il avait été chassé de Paris comme complice du soulèvement excité dans cette ville par les Bourguignons, et au concile de Constance, il avait défendu contre Gerson le meurtre du duc d’Orléans. En 1420, le parti bourguignon l’avait élevé au siège épiscopal de Beauvais, et le duc lui même avait assisté à son sacre. Mais depuis l’apparition de Jeanne d’Arc, la victoire étant revenue aux armes françaises, la ville de Beauvais, comme beaucoup d’autres, était rentrée sous l’obéissance du roi légitime, et les bourgeois avaient chassé Pierre Cauchon comme un partisan déclaré des ennemis du pays. Il jouissait, à cause de cela même, de la plus grande considération dans son parti, et ayant été chercher en Angleterre Henri VI, alors dans sa huitième année, il l’avait accompagné jusqu’à Rouen. Il était donc attaché aux Anglais par le lien d’une haine commune contre la Pucelle, en laquelle il détestait, comme eux, la cause première de sa propre honte. Peut-être aussi, partageant à cet égard l’opinion générale de son parti, voyait-il en elle un instrument de Satan.

Quoi qu’il en soit, l’évêque de Beauvais hésita d’abord à accepter le mandat de juge dans une cause où la voix de la justice ne se ferait point entendre. Il sentait bien, en effet, qu’après avoir accepté cette charge, il se trouverait dans l’alternative, ou de sacrifier Jeanne aux Anglais, ou de devenir lui-même la victime de leur colère. Leurs défaites répétées avaient tellement exaspéré leur fureur, qu’ils brûlèrent à Paris une pauvre femme coupable d’avoir dit que Notre-Seigneur, lui ayant apparu vêtu d’une tunique blanche et d’un manteau rouge, lui avait donné l’assurance que la Pucelle était bonne chrétienne, et qu’elle tenait sa mission de Dieu. Elle confessait, en outre, avoir reçu deux fois, dans le même jour, la sainte communion. Pierre Cauchon retarda sa réponse afin d’avoir, disait-il, le loisir de consulter l’Université de Paris, car, — si injuste qu’il, se soit montré dans le cours entier du procès, — il laissa toujours percer, jusqu’à la mort de la Pucelle, une inquiétude de conscience, qui lui fit, autant que possible, rejeter sur d’autres la responsabilité de cette monstrueuse procédure.

Mais l’évêque de Beauvais trouva, dans l’Université de Paris, pour cette œuvre de sang, des instigateurs d’un zèle ardent. Cette université était, comme la ville rebelle, toute dévouée aux Anglais. Les docteurs restés fidèles à leur roi légitime s’étaient depuis longtemps retirés à Poitiers, où ils avaient émis, après enquête, un avis favorable sur la mission divine de Jeanne. Les autres, au contraire, ayant tremblé devant ses armes victorieuses quand elle assiégeait Paris, ne pouvaient guère, à cause même de leur frayeur, douter qu’elle n’eût conclu un pacte avec le diable, et que tous ses actes ne vinssent de lui. Aussi remirent-ils le 14 juillet, à Pierre Cauchon, deux lettres toutes rédigées, l’une pour le duc de Bourgogne, l’autre pour le comte de Luxembourg, priant ces deux seigneurs et même les sommant avec menaces de remettre la prisonnière à l’évêque de Beauvais, ou à l’inquisiteur, afin qu’on instruisît son procès, car, disaient ces savants docteurs :

… elle avait outre mesure offensé l’honneur de Dieu, blessé la foi d’une manière indicible, et souillé horriblement l’Église. Par son fait, l’idolâtrie, les erreurs, les fausses doctrines, et d’autres maux incalculables avaient envahi ce royaume. En conséquence, de mémoire d’homme, jamais plus grand affront n’aurait été fait à la sainteté de la foi, ni plus grand dommage porté à la France, si on la laissait criminellement échapper, sans qu’elle eût, pour ses forfaits innombrables, satisfait à la justice. Lesdits seigneurs gagneraient, en livrant Jeanne d’Arc, la grâce et l’amour de Dieu, en même temps qu’ils augmenteraient la gloire de la foi chrétienne, et l’éclat de leur noble et illustre nom.

Muni de ces lettres, Pierre Cauchon se rendit au camp de l’armée bourguignonne, devant Compiègne. Là, au milieu d’une assemblée solennelle, en présence d’une foule de chevaliers et de gentilshommes, il présenta, le 16 juillet, les deux missives au duc de Bourgogne et au comte de Luxembourg. Il leur remit aussi une sommation qu’il avait rédigée par ordre des Anglais et où il demandait, au nom du roi d’Angleterre et en son propre nom :

… qu’on lui livrât la Pucelle pour la soumettre à une enquête qui détromperait ceux qu’elle avait jusqu’alors abusés. — Bien que Jeanne, ajoutait-il, ne dût pas être considérée comme prisonnière de guerre, la libéralité royale d’Henri VI leur offrait une somme de dix-mille livres tournois27, et au bâtard de Wandonne un revenu de deux à trois-cents livres. Que si lesdits seigneurs se refusaient à livrer la dite Pucelle, lui, l’évêque de Beauvais, se faisait caution de ladite somme avec laquelle, d’après la coutume française, ledit roi Henri VI, en sa qualité de chef suprême de la guerre, avait droit de requérir tout prisonnier, fût-il roi ou prince royal, et si, ce nonobstant, ils persistaient dans leur refus, le roi d’Angleterre les menaçait de la rigueur des lois.

Jean de Luxembourg ayant enfin cédé à cette sommation, la Pucelle eut le triste honneur d’être achetée par ses ennemis aussi cher que l’eût été un roi de France. Il se passa toutefois encore longtemps avant qu’elle fût livrée, et il n’y eut, semble-t-il, pas d’autre cause à ce retard, sinon que le duc de Bedford manquait d’argent. Le 4 août il réunit, pour s’en procurer, les états de Normandie et de plusieurs autres provinces, lesquels durent s’imposer extraordinairement ; et la somme convenue fut remise le 20 octobre 1430. Ainsi la libératrice de la France a été achetée avec de l’argent français pour être ensuite condamnée à mort par des bouches françaises ! De même, de nos jours, quand la France dominait l’Allemagne, quand le poison de la jalousie et de la discorde s’était infiltré dans le cour de notre peuple, nous dûmes plus d’une fois, nous aussi, comme les Français en 1430, livrer à nos ennemis notre argent et notre sang pour nous assujettir les uns les autres et pour forger ensemble la chaîne commune28 !

Les choses allant trop lentement au gré du zèle fougueux de l’Université de Paris : elle expédia, le 21 novembre, deux nouvelles lettres. Dans l’une, elle reprochait à Pierre Cauchon sa négligence et ses retards et le blâmait de n’avoir pas encore commencé le procès ; dans l’autre, elle recommandait au roi d’Angleterre de faire juger le procès à Paris,

… où il y avait tant de savants et de sages docteurs.

Mais cette dernière requête ne fut point prise en considération.

Après que Jeanne d’Arc eut été, durant six mois, traînée d’une prison dans une autre, et se fut montrée partout également pure et pieuse, on l’enferma enfin, au fond de la grosse tour du château de Rouen, dans lequel demeuraient le jeune roi d’Angleterre et les grands de son conseil. L’Université de Paris envoya plus tard six de ses membres comme assesseurs. Le 3 janvier 1431, l’évêque de Beauvais fut autorisé à commencer au nom d’Henri VI, et suivant les formes juridiques, l’examen des charges pesant sur la Pucelle. Ces charges, en résumé, étaient : qu’elle avait, d’une manière impie et contrairement à la loi divine, revêtu des habits d’homme et commis des meurtres les armes à la main ; qu’elle s’était présentée à la simplicité du peuple comme envoyée de Dieu et initiée aux secrets de sa Providence ; enfin qu’elle était soupçonnée de beaucoup d’autres erreurs, aussi scandaleuses que dangereuses, et de crimes contre la Majesté divine. Au cas où elle ne serait pas convaincue de ces accusations, le roi d’Angleterre et de France, Henri VI, se réservait le droit de la réclamer et de la retenir.

Certes, ce n’était point l’honneur de Dieu ni de sa sainte Église qui portait les Anglais, comme ils le prétendaient faussement, à se conduire ainsi. Poussés par une haine infernale, ils voulaient, sous le couvert du nom de Dieu, faire périr une innocente selon les formes de la justice, afin de se justifier aux yeux du monde ; ils voulaient, par cette condamnation, flétrir à jamais devant leur peuple et la chrétienté tout entière, l’honneur du roi légitime de la France et de ses partisans, qui, disaient-ils, s’étaient servis d’une telle sorcière et malfaitrice impie ; ils voulaient enfin effacer la honte qu’avaient subie les armes anglaises. La vieille et pernicieuse ambition qui avait, au prix de tant de sang et d’horrible misère, poursuivi la conquête de la France, était transformée désormais en une rage effrénée, dont toute la fureur se tournait contre l’héroïne qui avait, dans de loyaux combats, arraché des mains de l’ennemi la couronne de la victoire. Aussi, quoique la pénurie financière fût arrivée chez eux au point que, depuis plus de deux années, les conseillers du Parlement n’eussent pas reçu de traitement et que, faute de parchemin, cette cour suprême eût été obligée de suspendre ses travaux, les Anglais n’épargnèrent-ils aucune peine, aucune dépense, pour arriver à leurs fins.

Que la haine la plus acharnée et non l’équité ait présidé aux apprêts et à la direction de toute cette affaire, nous en avons des preuves évidentes, non seulement dans la voix unanime du peuple, mais encore dans les actes mêmes du procès et dans les assertions ultérieures de beaucoup de témoins. L’un deux, par exemple, dit expressément :

Ce n’est point par amour de la foi ni de la justice que ce procès a été entrepris, mais à cause de la haine et de la terreur que la Pucelle avait inspirées aux Anglais, parce qu’elle leur faisait tort dans l’opinion publique, et leur avait infligé maint désastre.

Un autre, le père Thomas Marie, de Rouen, fit la déposition suivante :

Les Anglais demandaient le supplice de Jeanne, parce qu’elle avait fait, à la guerre, des choses merveilleuses, et qu’étant généralement très superstitieux (au point que la chose est passée en proverbe), ils croyaient que, pour les effectuer, elle avait eu recours à la magie.

Suivant un troisième témoin, ils craignaient encore tellement la Pucelle, même prisonnière, qu’ils n’eussent pas osé entreprendre, avant sa mort, le siège de Louviers. Aussi se croyaient-ils, pour ce motif, dans la nécessité d’instruire rapidement son procès et de trouver un prétexte plausible pour la condamner à mort. Aussitôt après son exécution, ils commencèrent le siège de cette ville.

Jeanne portait aux pieds, jour et nuit, des chaînes rivées à un énorme billot. Elle avait même été d’abord enfermée dans une étroite cage de fer, suivant le témoignage du serrurier qui avait fabriqué cet instrument de torture. Mais elle avait encore plus à souffrir de ses gardiens, — soudards anglais grossiers et brutaux. Ces misérables prenaient plaisir à l’insulter et à la tourmenter de toute manière. Ils ne lui laissaient même pas, durant la nuit, la liberté du sommeil ; ils l’éveillaient en sursaut pour lui dire que l’heure de sa mort était venue, et qu’on allait la conduire au supplice. Souvent même ils essayèrent de lui faire violence. Elle cria une fois si haut, dans son désespoir, que le comte de Warwick l’entendit et changea ses gardiens. Une autre fois, elle souffleta un tailleur qui avait osé porter sur elle une main déshonnête. C’est pour ce motif que, malgré toutes les bonnes ou méchantes paroles des juges, elle ne voulut jamais quitter ses vêtements d’homme, ce qui lui fut ensuite compté comme une opiniâtreté coupable et un grand crime. Cependant, au milieu de tous ces mauvais traitements, elle ne perdait point patience, et, selon un témoin, son langage était plein de sagesse et de modération.

Le 9 janvier, Pierre Cauchon réunit neuf docteurs et licenciés en théologie. Les informations que l’évêque de Beauvais avait soumises au tribunal leur paraissant insuffisantes, ils convinrent de faire une nouvelle enquête sur la vie et sur les méfaits de la Pucelle. Ils résolurent en outre d’adjoindre au tribunal, comme conseillers, plusieurs savants très instruits dans le droit canonique et civil, et, après avoir désigné les personnes chargées d’instruire le procès sous la direction de l’évêque, ils instituèrent promoteur ou accusateur Joseph d’Estivet, grossier et méchant personnage, tout dévoué au parti anglais. La charge d’instructeur, en l’absence de l’évêque, fut dévolue à Jean de La Fontaine, homme juste et savant ; Guillaume Manchon et Guillaume Colles furent nommés greffiers et Jean Massieu appariteur. Ce dernier était honnête et compatissant. Ces docteurs remontrèrent à l’évêque de Beauvais, à la fin de la séance, que, la Pucelle devant être jugée par un tribunal ecclésiastique, il convenait de la transférer dans une prison d’Église. Pierre Cauchon déclara n’y vouloir point consentir, parce qu’il craignait d’irriter les Anglais. Cette déclaration d’un juge qui n’avait à tenir compte que de la justice, sans s’inquiéter de plaire ou de déplaire aux hommes, provoqua un violent murmure parmi les docteurs. Jeanne, de son côté, réclama plusieurs fois cette juridiction. Mais l’évêque ne se rendit pas plus à ses prières qu’aux observations des docteurs, et laissa la malheureuse en proie aux plus cruels traitements dans une prison où les lois n’autorisaient point à la détenir. Elle ne trouvait de consolation qu’auprès de ses saintes, qui l’assistaient et la réconfortaient d’autant plus fidèlement que le monde la trahissait et l’abandonnait.

Nicolas Bailly fut chargé d’aller au pays natal de la Pucelle prendre des renseignements sur sa conduite et sa réputation. Il a lui-même raconté comment, avec un bourgeois de Rouen, nommé Jean Moreau, il interrogea les gens de Domrémy et de cinq ou six villages environnants, et fit confirmer leurs dires en justice par douze ou quinze témoins. Tous attestèrent que Jeanne était une très honnête fille et une catholique excellente, dont les paroles étaient toujours honnêtes, qui faisait souvent le pèlerinage de Notre-Dame de Bermont et allait, d’ordinaire, chaque mois à confesse. Quand Nicolas Bailly revint, avec ces nouvelles, trouver l’évêque de Beauvais, il s’attendait à être indemnisé de ses dépenses et récompensé de ses peines ; mais Pierre Cauchon l’appela traître et mauvais homme, et lui reprocha de n’avoir point rempli les devoirs de sa mission. Quant aux informations si bien recueillies, l’évêque, paraît-il, n’en souffla mot, car les greffiers affirmèrent n’en avoir jamais rien vu.

Le comte de Warwick et Pierre Cauchon ne rougirent pas de se servir, pour leurs odieux desseins, d’un ecclésiastique indigne, nommé Nicolas Loiseleur. Cette vipère se glissa dans le cachot de Jeanne d’Arc, se disant Lorrain, partisan fidèle du roi, et, comme elle, prisonnier de guerre ; puis il lui raconta toutes sortes de nouvelles agréables. Lorsqu’il eut réussi à gagner sa confiance, le comte et l’évêque introduisirent les deux notaires, Guillaume Manchon et Guillaume Colles, dans une chambre attenant à la prison, et dont la muraille avait été percée d’une ouverture pratiquée de façon que l’on pouvait tout entendre sans être vu. Nicolas Loiseleur, vêtu en laïque, alla trouver Jeanne, et les gardiens se retirèrent, afin qu’elle pût, en toute liberté, ouvrir son cœur à son prétendu compatriote et compagnon d’infortune. Le traître lui fit alors sur ses révélations divines une quantité de questions insidieuses. Warwick et Pierre Cauchon voulaient faire enregistrer par les notaires les réponses de la Pucelle ; mais Guillaume Manchon refusa son ministère à cet ignoble espionnage, disant que c’était contraire à ses devoirs professionnels, et qu’on ne pouvait pas honnêtement commencer un procès de cette façon, de sorte que le plan tramé contre la Pucelle ne put cette fois s’exécuter. La malheureuse Jeanne accorda bientôt à Loiseleur une telle confiance, que, d’après Manchon, elle le prit pour confesseur, et le consultait habituellement avant de se rendre au tribunal.

Il importait beaucoup à l’évêque de Beauvais d’adjoindre aux juges le plus grand nombre possible de personnes. Ceux qui refusaient d’en faire partie furent contraints d’accepter ; et pendant toute la durée du procès il ne fut permis à nul d’entre eux de sortir de Rouen. L’odieux du crime devait ainsi ne pas retomber uniquement sur Pierre Cauchon. Il tenait avant tout à s’assurer l’appui de l’inquisition, en attirant dans son parti le vice-inquisiteur Jean Le Maistre. Ce vice-inquisiteur était un homme faible et sans caractère. Il mit tout en œuvre pour échapper à Pierre Cauchon ; mais, disposé à se laver les mains comme Pilate, il n’avait pas le courage de risquer sa propre vie pour sauver l’innocence. Il refusa plusieurs fois de se mêler à cette affaire et se retrancha derrière tous les prétextes imaginables. Mais Pierre Cauchon réussit à triompher de sa faiblesse en lui faisant dire à plusieurs reprises que, s’il persistait dans ses refus, il jouait sa tête. En outre il écrivit au grand inquisiteur lui même, le priant de donner pleins pouvoirs à son vicaire. Le pauvre Le Maistre, ainsi adjoint au tribunal d’abord en qualité de simple jurisconsulte, puis ensuite obligé de siéger auprès de Pierre Cauchon comme deuxième juge, fut tourmenté des plus grands remords pendant toute la durée du procès. Il dit même à un des témoins : Je vois bien qu’il faut, ou juger selon la volonté des Anglais, ou se préparer à la mort.

On agit de même avec la plupart de ceux qui, dans cette inique affaire, rougirent leurs mains du sang de l’innocence. Les uns recherchaient la faveur des Anglais ; les autres craignaient leur fureur, et n’avaient pas le courage de s’opposer à l’injustice, ce que beaucoup de témoins furent ensuite unanimes à déclarer. Cependant ils ne furent pas tous intimidés par les menaces de Cauchon et de Warwick au point de trahir la vérité. Un homme surtout, Nicolas de Houppeville, se distingua par sa généreuse fidélité à la loi du devoir. En vrai serviteur de Dieu et de la justice éternelle, il déclara, dans une des premières séances, que ni l’évêque de Beauvais ni les autres personnes chargées du procès ne pouvaient opiner en sûreté de conscience, parce que, étant du parti contraire à la Pucelle, il leur était défendu d’être juges dans leur propre cause. Ils le pouvaient d’autant moins, ajoutait-il, que Jeanne avait déjà été examinée par le tribunal ecclésiastique de Poitiers et par l’archevêque de Reims, métropolitain de l’évêque de Beauvais. Pierre Cauchon, transporté de colère, manda devant lui l’auteur de cette déclaration aussi noble que courageuse ; mais Nicolas de Houppeville lui fit répondre qu’il déclinait sa juridiction, à laquelle il n’était point soumis, n’appartenant pas à son diocèse. Nicolas de Houppeville fut néanmoins saisi et enfermé au château de Rouen. On le menaça de le bannir en Angleterre et même de le noyer ; mais ses amis parvinrent à le faire élargir. L’archevêque de Démétriade était donc bien fondé à dire plus tard, lors de la révision de ce honteux procès, et à affirmer sous la foi du serment qu’aucun de ceux qui avaient participé à cette affaire ne jouissait de son entière liberté, car personne n’osait y prononcer une parole sans avoir au préalable reçu l’ordre de la dire.

L’évêque de Beauvais avait aussi fait venir de Paris plusieurs docteurs, pour prendre part à une affaire si ardemment poursuivie par cette université dont il était le protecteur apostolique. Ils reçurent pendant toute la durée de leurs fonctions vingt sols tournois par jour29.

Les choses étant ainsi préparées, Jeanne, le 21 février 1431, fut citée pour la première fois à comparaître devant ses juges.

Chapitre XXX
Des interrogatoires de Jeanne d’Arc devant les juges de Rouen

Si Jeanne s’était rendue le cœur soucieux à Poitiers, lors de sa première comparution, en pensant aux interminables questions des docteurs, des maîtres, des licenciés et des bacheliers, qui cependant étaient animés de bonnes intentions pour elle et pour le roi, combien plus n’avait-elle pas à redouter maintenant la science d’hommes dont la plupart lui portaient une haine mortelle.

Du 21 février au 17 mars, elle fut interrogée dix-sept fois. Or, d’après la déclaration d’un grand nombre de témoins qui assistèrent à ces audiences, le tribunal était institué, non pas pour rechercher et laisser parler la vérité, mais plutôt pour poursuivre et perdre une innocente sous les apparences de la justice. Les Anglais, ainsi que Pierre Cauchon et ses affidés, voulant à toute force assouvir leur rage aveugle et se venger, ne reculèrent devant aucun moyen, quelque injuste, quelque vil qu’il pût être. Quand leurs ruses ne réussissaient pas à enlacer la victime, ils cherchaient à l’effrayer par leurs violences, afin que la malheureuse, dans ces moments de désespoir, témoignât contre elle-même, et se soumit au jugement de l’iniquité. Mais la Pucelle, forte de son bon droit, brisa les filets de leur abominable perfidie, et supporta ses douleurs avec une patience héroïque.

Dans les premiers interrogatoires, il y avait de cinquante à soixante assesseurs ; mais ensuite les séances, à partir de la septième, n’eurent plus lieu que devant un petit nombre de personnes, dans la prison de l’accusée, et presque en secret. Après l’avoir tourmentée de questions le matin durant trois ou quatre heures et l’avoir relancée et poursuivie comme une bête fauve, on ne se tenait pas pour satisfait ; on se servait de ses réponses même pour lui faire, dans l’après-midi, de nouvelles questions insidieuses. Les personnes présentes se plaignaient elles-mêmes de la fatigue. La plupart du temps on n’observait aucun ordre dans les questions ; on sautait d’un point à un autre, et on ne laissait pas un instant à Jeanne pour réfléchir à ce qu’elle devait répondre sur les sujets les plus difficiles : on l’interrogeait à grands cris de tous les côtés à la fois. Alors elle disait d’une voix suppliante :

— Beaux seigneurs, faictes l’un après l’autre.

Elle priait qu’on lui permit de ne répondre qu’à un seul ou à deux interlocuteurs en même temps, et elle se plaignait de l’injustice qu’on lui faisait et de la fatigue dont on l’accablait, en lui adressant une foule de questions qui n’avaient pas de rapport avec le procès. Mais ces hommes sans entrailles ne tenaient aucun compte de ses prières et de ses plaintes, et continuaient de l’interroger avec plus d’acharnement encore. Souvent les questions étaient fort ardues, et au-dessus de l’âge, de l’état et du sexe de Jeanne.

Il s’éleva jusque parmi les assesseurs des murmures contre cette manière inique de procéder, car maintes fois les plus savants docteurs auraient eu peine à répondre. Le désordre fut surtout grand aux premières séances : on interrompait l’accusée presque à chaque mot quand elle parlait de ses visions, et, en outre, il y avait là plusieurs secrétaires du roi d’Angleterre qui, en enregistrant ses réponses, en prenaient et laissaient ce qui leur plaisait, si bien que le notaire Guillaume Manchon déclara qu’il cesserait de prendre part au procès, si l’on ne suivait pas une autre marche30.

On ne permettait même pas à la pauvre prisonnière d’aller chercher à l’église la consolation et la force et de soulager au pied des autels son cœur oppressé. Dès le commencement, on lui interdit d’assister au saint sacrifice à cause de ses prétendus crimes et des vêtements d’homme qu’elle portait. L’appariteur Jean Massieu nous apprend avec quelle dureté on tenait la main à cette défense.

Et aussi, raconte-t-il, comme ledit déposant par plusieurs fois amenast icelle Jehanne du lieu de la prison au lieu de la jurisdiction, et passoit par-devant la chapelle du château, et icelui déposant souffrit, à la requeste de ladite Jehanne, qu’en passant elle feist son oraison : pourquoi il fut de ce plusieurs foys reprins par ledit promoteur (Jean d’Estivet), en luy disant : Truant, qui te faict si hardy de laisser approucher sans licence cette mauvaise fille excommuniée de l’église ? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras lune ne soleil d’ici à ung mois, si tu le fais plus. Et quand ledit promoteur apperceut que ledit deposant n’obeissoit point a ce, ledit Benedicite (surnom de Jean d’Estivet) se mit plusieurs foys au-devant de l’huys de la chapelle, entre iceulx déposants et Jehanne, pour empescher qu’elle ne feist son oraison devant ladite chapelle, et demandoit expressément ladite Jehanne, sy est le corps de Jésus-Christ ; meu aussi ad ce, car il la ramena en la prison de devant ses juges.

La quarte ou quinte journée, ung prestre appelé messire Eustache Turquet interrogua ledit déposant, en luy disant : Que te semble de ses responses ? sera-t-elle arse ?que sera-ce ? Auquel ledit déposant respondit : Jusques à cy je n’ay veu que bien et honneur à elle, mais je ne sçay quelle sera à la fin, Dieu le saiche ! Laquelle response feut par ledit prestre rapportée vers les gens du roy et fust relaté que ledit déposant n’estoit pas bon pour le roy ; et à cette occasion fut mandé par ledit M. de Beauvais, juge, en luy disant qu’il se gardast de mesprendre, ou on lui feroit boire une fois plus que de raison ; et luy semble que ce n’eust été le notaire Manchon qui le excusa, il n’en fust oncques échappé31.

À Rouen, comme à Poitiers, on rechercha si Jeanne avait observé son vœu de virginité. L’enquête eut lieu cette fois sous la conduite de la duchesse de Bedford ; et, quoique le résultat fût tout entier à l’avantage de Jeanne, on se garda bien d’en dire un seul mot dans les actes du procès, parce que, d’après les idées du temps, l’accusation de sorcellerie serait tombée d’elle-même. En effet, on croyait alors que le diable ne pouvait avoir aucune puissance sur une jeune fille demeurée pure, ni former aucun pacte avec elle.

Non content de harceler et d’embarrasser Jeanne par des questions difficiles et cauteleuses, Pierre Cauchon et ses affidés mirent tout en œuvre pour déterminer les greffiers à falsifier les réponses de l’accusée. Mais ceux-ci refusèrent constamment d’écrire autre chose que ce qu’elle disait ; cependant l’indigne évêque réussit, au moins une fois, par ses menaces, à faire omettre une des réponses de la Pucelle et le notaire Manchon l’avoua lui-même dans la suite. Jeanne s’en plaignit en s’écriant :

— Hélas ! vous escrivez ce qui est contre moy et vous ne voulez pas escrire ce qui faict pour moy !

Cependant Charles VII, dont l’honneur, à vrai dire, était en jeu dans ce procès, — car ce n’était pas pour elle-même, mais pour ce prince, que la Pucelle avait quitté la maison paternelle, et c’était lui qui avait confié sa royale épée à la bergère, — Charles VII ne faisait rien pour celle qui avait tant fait pour lui. La reconnaissance et le soin de son honneur lui imposaient pourtant le devoir sacré d’exiger hautement et publiquement du roi d’Angleterre qu’on l’entendit, lui et les siens, dans une affaire dont ils avaient été témoins, où ils se trouvaient même impliqués, et qu’on lui permit de surveiller les juges, afin de s’assurer si leur conduite était impartiale et légale. Son devoir était de soumettre au nouveau tribunal les actes de l’examen subi par Jeanne à Poitiers, ainsi que l’opinion des premiers dignitaires de l’Église française et de son royaume, opinion sur laquelle il s’était appuyé lui-même pour croire à la mission d’une paysanne inconnue et pour lui confier, en même temps que son armée, son propre honneur et les destinées de la France. Il pouvait même déclarer tout le procès nul, parce que ses ennemis et ceux de la Pucelle étaient accusateurs et juges dans leur propre cause. Il devait protester à la face de la chrétienté entière, de même que les Anglais de leur côté, après l’issue du procès, envoyèrent à l’empereur et à tous les princes chrétiens une déclaration dans laquelle ils insultaient à la fois le roi de France et Jeanne d’Arc. L’indolent Charles VII ne fit rien de tout cela ; deux lettres de l’université mentionnent seulement un projet ayant pour but de délivrer la prisonnière des mains de ses ennemis. Nous craignons fort, y est-il dit, que Jeanne n’échappe par la séduction et tromperie du diable, et par la ruse et méchanceté des mauvaises gens ; car, dit-on, ils mettent tout en œuvre pour la délivrer d une manière ou d’une autre en achetant ses gardes ou en payant sa rançon.

Du reste, si les Anglais s’étaient réellement souciés de la justice dans ce procès, ils auraient dû, pour leur propre honneur, y appeler Charles VII et ses adversaires, afin de convaincre tout le monde de leur équité.

Ainsi abandonnée de ses ingrats amis et livrée à ses ennemis mortels, entourée de pièges de tous côtés, tourmentée dans sa dure prison par les menaces et par les mauvais traitements, privée des consolations de l’Église, sans conseil et sans assistance, ayant sans cesse devant les yeux les flammes du bûcher dont la lueur se projetait sur chaque question de ses juges, Jeanne soutint alors le dernier et le plus rude de ses combats. Cependant la naïve jeune fille, qui n’avait appris de ses parents que le Pater noster, l’Ave Maria et le Credo, fixait sur ses ennemis un regard ferme et tranquille ; et plus d’une fois elle leur fit baisser les yeux et les remplit de confusion en déchirant tout à coup la trame de leur perfidie, et en leur apparaissant dans tout l’éclat de son innocence. Si naguère les plus braves chevaliers avaient admiré son courage héroïque au milieu des batailles, elle en montrait un bien plus grand encore, maintenant que, chargée de fers et mise en face d’une mort horrible, elle attestait à ses ennemis eux-mêmes la vérité de sa mission divine et prophétisait à ce tribunal, prêt à la condamner à une peine terrible au nom du roi d’Angleterre, la chute complète de la puissance anglaise en France et le triomphe de la cause nationale. Dans ces instants suprêmes, elle resta attachée avec un amour et une fidélité inébranlables à son roi dont l’ingratitude l’abandonnait, et elle supporta, sans impatience comme sans haine, les injustices et les cruautés de ses bourreaux. Les voix de ses saintes lui disaient qu’elle devait parler hardiment à ses juges ; elle suivit ce conseil, et la crainte demeura loin de son cour. En vérité c’est une bonne et honnête femme ; que n’est-elle Anglaise ! dit un des seigneurs anglais, saisi d’admiration en l’entendant parler. Et cependant, en déployant ce courage héroïque, elle restait toujours l’humble bergère, naïve et pieuse, qui, durant ses premières heures de souffrance, pleurait amèrement sur sa dure destinée et ne voulait pas y croire. Elle n’en continua pas moins de soutenir la vérité des divines apparitions de ses saintes : elle dit que chaque jour encore elles la consolaient, la fortifiaient et la conseillaient dans sa prison, et que, sans leur assistance, elle aurait depuis longtemps succombé sous le poids de ses maux.

Mais jamais la rectitude de son jugement ne se manifesta mieux que dans ses réponses aux questions les plus difficiles. Ces réponses étaient à la fois précises, claires, brèves, sans aucune recherche ; mais elles allaient toujours droit au but. Elles n’avaient rien qui portât un caractère d’exaltation maladive, de rêverie, d’incertitude ou de versatilité ; elles offraient au contraire la marque d’un esprit courageux, ferme, plein de piété et tout pénétré de la justice de sa cause. Jean Fabry, l’évêque de Démétriade dont nous avons parlé, et qui assista aux interrogatoires en qualité d’assesseur, déclara plus tard que, pendant ces trois semaines, les réponses de la Pucelle furent si parfaites, qu’il les regardait comme inspirées d’en-haut. Le sens droit et courageux de Jeanne se laissa si peu troubler par les dangers qui l’environnaient de toutes parts, que souvent sa présence d’esprit et la sûreté de sa mémoire furent un objet d’étonnement : elle se rappelait avec exactitude et répétait textuellement ses réponses précédentes. Une fois elle repartit à une question qu’elle y avait satisfait tel jour et de telle manière. Le notaire Guillaume Colles assura qu’il n’en était rien, mais plusieurs assesseurs se prononcèrent dans le même sens que Jeanne. On consulta les procès-verbaux du jour qu’elle avait indiqué, et l’on fut très surpris de voir qu’elle avait en effet répondu comme elle le prétendait. Jeanne, satisfaite du résultat, dit au notaire que, s’il se trompait encore une fois, elle lui tirerait les oreilles. Aussi ceux qui assistaient au procès rendirent-ils, vingt ans plus tard, le témoignage suivant à la Pucelle :

Elle était très simple, et cependant répondait avec prudence. Quoiqu’elle ignorât le droit, elle répliquait très habilement, et, malgré son jeune âge, elle était fort avisée dans ses réponses.

Elle répondait avec tant de sagesse, et d’une manière si conforme à la foi, ajoute Jean Riquier, que si un des docteurs qui l’interrogeaient eût répondu à sa place, il ne s’en serait pas mieux tiré.

On était stupéfait du merveilleux à-propos de ses réponses, disent de leur côté Pierre d’Aron et Jean Marcel.

Nous allons la laisser ici parler elle-même à ses juges, en réunissant et reproduisant d’une manière textuelle une faible partie des réponses qu’elle fit à leurs questions, la plupart du temps fort décousues.

Je suis venu de la part de Dieu, disait-elle, et je n’ai rien à faire ici. Abandonnez-moi au jugement de Dieu qui m’a envoyée. Par son ordre et par celui de ses anges, je suis allée trouver le roi et j’ai pris des vêtements d’homme, et j’aurais mieux aimé être tirée à quatre chevaux que de partir sans qu’il me l’eût commandé. S’il m’a choisie et non un autre, c’est qu’il lui a plu de faire chasser les ennemis du roi par une simple jeune fille. N’était la grâce de Dieu, je ne saurais que devenir.

Les saintes me disaient de porter courageusement ma bannière et que Dieu m’assisterait. J’accomplis de toutes mes forces et autant que je le comprends, l’ordre qu’elles me transmettent, et elles ne me commandent rien qui ne soit agréable à Dieu. J’aimerais mieux mourir que de renier ce que Dieu m’a fait faire.

J’ai déjà dit et je répète aujourd’hui au très respectable évêque de Beauvais : — Vous dites que vous êtes mon juge ; si vous l’êtes ou non, je n’en sais rien ; mais prenez garde de prononcer sur moi un jugement injuste et de vous mettre par là en grand danger. Je vous en avertis afin que, si vous êtes puni de Dieu, j’aie fait mon devoir en vous le disant.

Si vous étiez bien instruits sur mon compte, vous désireriez que je fusse hors de vos mains. Je n’ai rien fait que par révélation. Mes voix m’ont dit de vous répondre hardiment et d’avoir un visage joyeux.

Je vous le dis, seigneur évêque de Beauvais, pensez bien à ce que vous prétendez quand vous affirmez que vous êtes mon juge, car vous prenez une grande charge et vous me tourmentez beaucoup trop.

Je vous assure que je ne voudrais rien faire ni rien dire de contraire à la foi chrétienne, et si j’avais fait ou dit quelque chose que les savants me montrassent être opposé à la religion instituée de Dieu, je ne le soutiendrais pas, je le rejetterais. Je désire être conduite devant le pape, je lui répondrai comme je dois répondre.

Si vous avez des doutes sur ce que je dis des voix de mes saintes, envoyez à Poitiers où j’ai été d’abord examinée. Mon roi m’a cru sur de bons signes et d’après le jugement de l’autorité ecclésiastique.

À la septième audience, Jeanne s’exprima en termes prophétiques sur le sort futur de l’Angleterre et sur l’issue de la guerre avec la France. Voici ses paroles :

— Avant sept ans, les Anglais perdront un plus grand gage qu’Orléans ; ils perdront tout ce qu’ils possèdent chez nous. Ils feront la plus grande perte qu’ils aient jamais faite en France, et cela, grâce à une grande victoire que Dieu accordera aux Français. Je le sais par des révélations, et je le sais aussi sûrement que je vous vois devant moi. Du jour et de l’heure où la chose doit arriver, je ne sais rien.

À la dixième séance, elle répéta la même prophétie en disant :

— Vous verrez que les Français remporteront une grande victoire qui leur sera donnée par Dieu. Cette victoire sera si grande qu’elle ébranlera presque tout le royaume. Je vous dis ceci afin qu’on se souvienne de mes paroles quand elles s’accompliront.

Comme on lui demandait à quelle époque la chose arriverait, elle répondit brièvement :

— Je m’en rapporte à Dieu.

Ce qu’elle dit sur le duc d’Orléans n’est pas moins remarquable.

— Je sais de science certaine que Dieu aime le duc d’Orléans, et j’ai eu sur lui plus de révélations que sur aucun homme vivant, mon roi excepté.

Déjà, à Poitiers, elle avait prédit dans son interrogatoire que le duc reviendrait de sa captivité : cette prophétie s’accomplit en 1440 malgré le serment solennel du duc de Gloucester, et après que Charles d’Orléans eût langui vingt-cinq ans chez ses ennemis.

Ce fut précisément dans la maison de l’illustre captif que passa la couronne de France quand la postérité de Charles VII vint à s’éteindre. Pendant un règne d’un siècle, cette maison donna à la France de bons et de mauvais jours, auxquels faisaient sans doute allusion les paroles de la Pucelle. Mais en général elle ne communiquait à ses juges, qui étaient en même temps ses ennemis, que la moindre partie de ses révélations, car si je voulais raconter tout ce que je sais, disait-elle, huit jours n’y suffiraient pas.

Ces mêmes juges montraient un grand désir de savoir ce que les voix de la Pucelle lui avaient appris sur l’issue de son procès, si elle serait délivrée ou si elle devait mourir. Ils tenaient d’autant plus à lui arracher une réponse sur ce point, que l’affaire paraissait être entre leurs mains, et qu’il dépendait d’eux, croyaient-ils, de rendre complètement vaine la prédiction que Jeanne leur communiquerait au nom de ses saintes. Aussi les paroles de la Pucelle sont-elles d’autant plus remarquables qu’elles furent adressées aux hommes appelés eux-mêmes à les accomplir, écrites par eux, et qu’en condamnant Jeanne à mort comme atteinte et convaincue d’imposture, ils devaient justifier involontairement la vérité de ses prédictions.

Le lundi 1er mars 1431, c’est-à-dire trois mois avant sa mort qui eut lieu le 30 mai de la même année, les juges lui ayant demandé si ses saintes ne lui avaient pas promis autre chose que le triomphe de son roi et l’expulsion des Anglais, elle répondit :

— Oui, elles m’ont promis encore quelque chose, mais je ne vous le dirai pas ; cela ne regarde point le procès. Dans trois mois je vous ferai connaître cette autre promesse.

On lui demanda si les saintes en tendaient par là sa délivrance ; elle répondit :

— Cela n’a point trait à votre procès. Mais, du reste, je ne sais pas quand je serai délivrée ; ceux qui veulent me faire mourir pourraient bien s’en aller avant moi.

Et comme on renouvelait la même question :

— Parlez-moi de ceci dans trois mois, dit-elle, et je vous répondrai. En attendant, demandez aux assesseurs, sur la foi de leur serment, si cela touche au procès.

Les assesseurs ayant répondu d’une manière affirmative, on ne put cependant tirer d’elle autre chose, parce qu’elle s’était promis de taire les révélations qui lui étaient adressées pour elle-même, et non pour ses juges.

— Je vous ai déjà dit, répliqua-t-elle, que vous ne saurez pas tout de moi. Sans doute je serai libre un jour ; je demanderai permission de vous répondre là-dessus, mais il me faut du temps.

Dans la onzième séance, elle s’exprima plus clairement sur sa mort douloureuse ; c’est dans cette même séance qu’elle dit prophétiquement à l’évêque de Beauvais : Je vous avertis afin que, si vous êtes puni de Dieu, j’aie fait mon devoir en vous le disant. Sur elle-même, elle ajouta :

— Sainte Catherine m’a dit que je recevrais assistance ; je ne sais pas si par là je dois entendre que je serai délivrée de la prison, ou si, pendant la lecture de ma sentence, il s’élèvera un tumulte auquel je devrai ma liberté : je pense que c’est l’un ou l’autre. Mes voix me disent, en outre, que je serai délivrée par une grande victoire et elles me disent aussi : Supporte tout avec patience et ne t’afflige pas de ton martyre ; c’est par là que tu arriveras à la fin dans le céleste royaume du paradis. Mes voix m’ont dit cela d’une manière toute simple et très précise. J’entends sous le nom de martyre les peines et la misère que je souffre ici en prison, et je ne sais pas si de plus grands maux m’attendent encore : je me confie pour l’avenir à Notre-Seigneur.

Dans cette mémorable réponse, la Pucelle distingue très bien ce que ses saintes lui ont dit et ce qu’elle même entend par leurs paroles. Elles lui avaient annoncé qu’elle serait délivrée de sa captivité avec l’assistance de Dieu, par une grande victoire. Elles avaient ajouté qu’elle devait prendre son sort en patience et ne pas s’affliger du martyre qui l’attendait, parce que ce serait pour elle le chemin du paradis. Évidemment, par ce grand triomphe, les saintes entendaient la pieuse résignation, l’amour, le courage et la patience par lesquels Jeanne, sans haine contre ses meurtriers, et ayant vaincu les tortures du supplice et souffert son martyre, serait délivrée de la prison de ce monde pour aller dans le ciel recevoir de la main de Dieu la couronne de l’éternelle victoire. Tel était le sens des images sous les quelles les voix enveloppaient leur prédiction.

Cependant Jeanne frémissait à l’idée de subir, dans la fleur de sa vie, une mort si horrible. Pleine de confiance en sa divine mission, elle ne pouvait supporter la pensée que ce fût là l’unique récompense de tout le bien que, par l’ordre de Dieu, elle avait fait à son pays, sans être arrêtée par les fatigues et le danger ; elle se refusait à croire que Dieu la laissât martyriser, innocente. Les murs étroits de sa prison, ses impitoyables gardiens et ses juges iniques étaient déjà, pour son esprit actif et infatigable, un si grand tourment, que, disait-elle, elle serait morte de chagrin sans les consolations de ses saintes. C’est pour cela que, se faisant illusion à elle même, elle expliquait par une victoire ou par un mouvement en sa faveur les paroles des voix célestes lui annonçant sa délivrance des mains de ses ennemis. Et cette différence entre les paroles des saintes et le sens qu’elle y attachait est précisément la preuve que ses révélations étaient vraies, et que ses visions n’étaient pas les vains fantômes d’une imagination exaltée.

Si, dans toute la période précédente de sa vie, ses paroles ne s’étaient pas accomplies avec une aussi merveilleuse exactitude, on aurait toujours pu dire, comme on l’a prétendu en effet, qu’elle s’était fait illusion à elle-même. Animée d’un brûlant amour pour son roi et pour sa patrie, dont le malheur ne lui laissait de repos ni jour ni nuit, et pour lesquels elle implorait avec tant de ferveur le secours de Dieu, il était naturel, eût-on pu dire, qu’elle s’imaginât voir ce qui était l’objet de ses vœux les plus ardents : le triomphe de son prince et du bon droit.

Mais cette explication ne peut en aucune manière s’appliquer à la prédiction qu’elle fit durant sa captivité. Comme naguère elle avait désiré le salut du royaume, ainsi maintenant elle désirait sa propre délivrance. Elle avait essayé de l’obtenir au péril de sa vie et même contre la volonté de ses saintes qu’elle priait souvent et instamment de lui rendre la liberté. Il lui semblait tout à fait incroyable que Dieu la laissât mourir sur un bûcher, après ce qu’elle avait souffert, et après qu’elle l’avait servi jusqu’alors avec tant de loyauté et de fidélité.

— Je ne crois pas, disait-elle formellement à ce sujet, que Dieu me laissera tomber si bas sans m’envoyer prochainement du secours et sans faire un miracle en ma faveur.

Toutes ses idées et tous ses vœux étant dirigés sur ce point unique, si ses apparitions n’avaient été que l’effet d’une imagination échauffée et malade, elle eût certainement cru recevoir la nouvelle tant désirée de sa délivrance personnelle, comme elle avait reçu celle de la délivrance du royaume ; et pourtant rien de semblable n’arriva. Les saintes continuèrent, il est vrai, de lui prédire en termes clairs et précis la chute des Anglais et le triomphe de son roi ; mais pour elle-même elles ne lui annoncèrent rien que le martyre et le royaume céleste, se servant d’expressions assez intelligibles pour que d’autres pussent les comprendre et cependant assez voilées pour lui épargner l’effroyable tourment d’avoir pendant trois mois les flammes du bûcher devant les yeux et de sentir approcher chaque jour l’heure où elle devait en être la proie. Car elle avait dit à ses juges qui lui demandaient quand elle serait délivrée :

— Interrogez-moi là-dessus dans trois mois, et je vous ferai connaître la promesse de mes saintes.

Ses voix lui disaient donc toute autre chose que ce qu’elle désirait ou regardait seulement comme admissible.

Elle fut tout particulièrement questionnée sur ses visions. Les juges désiraient vivement trouver dans ses réponses des contradictions, des inconvenances ou des particularités contre la foi. Souvent ces questions, qui furent innombrables, étaient posées d’une manière captieuse. Ce que Jeanne y répondit, nous l’avons déjà en partie raconté dans le quatrième chapitre de cette histoire. Elle disait que :

Maintenant encore ses saintes la visitaient tous les jours pour la consoler et la conseiller, et que jamais elle ne désirait leur assistance sans qu’elles lui apparussent rayonnantes de lumière et lui parlassent d’une voix douce, aimable et compatissante. Jamais, ajoutait-elle, je n’ai remarqué en elles la moindre contradiction. Je les vois des yeux de mon corps et aussi distinctement que je vous vois vous-mêmes. Dès que je désire obtenir quelque chose de sainte Catherine, elle le demande à Dieu avec sainte Marguerite et ensuite elles me répondent par l’ordre du Seigneur.

Je reconnus saint Michel au langage des anges ; je le crus aussitôt, et j’avais en moi la volonté de le croire. Si l’ennemi des hommes m’apparaissait sous la forme d’un ange, je le distinguerais sans peine de saint Michel.

Mais on voulait tout savoir de la façon la plus minutieuse, de sorte que Jeanne, ainsi pressée et ayant en outre à craindre un piège dans chaque question, en perdait souvent patience. Quand on lui demandait comment étaient faits les vêtements et les manteaux des saintes, si elles avaient un corps matériel, si elles étaient de son âge, si elles portaient des pendants d’oreilles, elle répondait : Je n’en sais rien, ou : Il ne m’est pas permis de le dire. On alla jusqu’à lui demander si saint Michel était nu :

— Croyez-vous, répliqua-t-elle, que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?

— Avait-il des cheveux ?

— Pourquoi les lui aurait-on coupés ?

— Comment vos saintes peuvent-elles parler, si elles n’ont pas de membres ? lui demandait-on encore.

— Je m’en rapporte à Dieu.

— Croyez-vous que Dieu les ait créées sous cette forme dès le principe ?

— Pour le moment vous ne saurez plus rien de moi, répondit Jeanne à cette question inutile.

Les demandes suivantes étaient plus insidieuses :

— Les voix de vos saintes vous ont-elles révélé dans votre enfance que les Anglais viendraient en France ?

— Les Anglais étaient déjà en France quand les saintes me visitèrent pour la première fois.

— Dieu hait-il les Anglais ?

— De l’amour ou de la haine de Dieu pour les Anglais je ne sais rien, mais je sais et je suis sûre qu’ils seront tous chassés de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu accordera la victoire aux Français.

On ne l’interrogeait pas d’une manière moins perfide sur tout ce que ses ennemis avaient répandu de méchant et d’odieux sur son compte, afin sans doute de la déclarer indigne des grâces et des visions surnaturelles, si elle s’avouait coupable en quelque point. Que si, au contraire, elle se fut déclarée pure de tout péché et eût présenté ses vertus comme étant sans tache, on lui aurait reproché de manquer d’humilité, on l’aurait également déclarée indigne des révélations divines et l’on eût prétendu que ses apparitions étaient des mensonges ou l’œuvre du diable. Mais au grand étonnement de ses ennemis, la Pucelle marcha d’un pas droit et ferme entre ces deux écueils. On lui demanda un jour :

— Savez-vous si vous êtes en état de grâce ?

Jeanne dit d’abord qu’il était fort difficile de répondre à une pareille question, et ce fut la cause d’une violente discussion entre les assesseurs, une partie d’entre eux étant d’avis de ne pas la presser sur ce point ; mais elle les étonna tous en jetant ces simples paroles au milieu de leurs débats :

— Si je ne suis pas en état de grâce, Dieu daigne m’y mettre ; si j’y suis, qu’il veuille m’y conserver, car si je me savais exclue de la grâce et de l’amour de Dieu je me regarderais comme la plus malheureuse des créatures et j’aimerais mieux mourir que d’en être privée.

— Croyez-vous, lui demanda-t-on une autre fois, que vous ne pouvez plus tomber en péché mortel après vos révélations ?

— Je n’en sais rien, répondit la Pucelle, et en toutes choses je me confie à Notre-Seigneur. Je ne crois pas être en état de péché mortel : si j’en ai commis un, c’est à Dieu d’en juger par la voix du prêtre dans la confession. Du reste, je crois que si j’étais en état de péché mortel les saintes m’abandonneraient aussitôt, et qu’on ne peut assez purifier sa conscience.

On lui faisait un crime tout particulier de s’être jetée du haut de la tour de Beaurevoir ; elle répondit qu’elle avait voulu non pas se tuer, mais seulement s’échapper des mains de ses mortels ennemis et porter secours aux braves gens de Compiègne. Elle a jouta qu’elle avait mal fait, parce que ses saintes le lui avaient défendu, et qu’elle s’en était confessée sur leur recommandation.

Quand on l’interrogea sur la manière dont elle demandait conseil et secours à ses saintes, elle répondit :

— Je les implore de la manière suivante : Très doux Seigneur, en l’honneur de ta sainte Passion, révèle-moi, si tu m’aimes, ce que je dois répondre à ces prêtres ; quant à mes vêtements d’homme, je sais très bien que je les ai mis par ton ordre, mais je ne sais si je dois les déposer ; c’est pourquoi daigne m’instruire sur ce point.

Telle était l’invocation qu’elle adressait à Dieu dans sa détresse, et cependant on s’efforçait de la présenter comme une sorcière impie qui avait évoqué les puissances infernales des abîmes de l’enfer.

Ce qui piquait le plus la curiosité des juges, c’était le désir de connaître le secret que Jeanne avait, à Chinon, révélé au roi, et grâce auquel il avait d’abord ajouté foi à sa mission divine. Mais Jeanne déclara net et ferme qu’il y avait des révélations qui concernaient son roi seul et non ses juges ; qu’elle ne les avait communiquées ni ne les communiquerait à personne autre qu’à lui, dût-on la faire mourir à l’instant.

— Envoyez vers le roi, disait-elle, afin qu’il vous le dise lui-même. J’ai promis de garder le silence sur le signe que je lui ai donné, et je ne vous le dirai pas.

Elle répéta cette déclaration plusieurs fois, ajoutant que ce ne pouvait pas être la volonté de ses juges de la rendre parjure. Cependant, comme ils revenaient sur ce point à chaque séance et ne cessaient de la tourmenter, elle leur présenta, sous le voile de paroles couvertes, sa propre mission auprès de Charles VII comme un signe qu’elle lui avait donné, voulant par ce moyen ne pas trahir le secret qu’elle gardait par amour pour son roi et satisfaire en même temps leur curiosité si pressante. Comme elle était apparue devant le roi en qualité d’envoyée de Dieu, conduite et accompagnée par son ange invisible, elle était elle-même un ange, c’est-à-dire une messagère d’en-haut qui, par la promesse du secours divin, lui avait rendu réellement la couronne perdue ; et celui qui avait cru à sa mission avait vu en elle un envoyé du ciel. Or, de même qu’elle avait relevé le trône de son roi comme un ange visible, de même elle était d’après ses propres aveux accompagnée et conduite par un ange invisible qui avait posé une couronne sur la tête du roi à Chinon, en signe de celle qu’il devait recevoir à Reims. Les juges crurent que c’était là le véritable signe qu’elle avait juré de taire, et poussés par la curiosité, ils lui adressèrent toutes sortes de questions, pour savoir de la manière la plus précise comment étaient cet ange et cette couronne. La Pucelle tomba par là dans un grand embarras, parlant tantôt d’elle-même sous une forme figurée, comme si elle était l’ange qui avait apporté la couronne au roi, et tantôt de l’ange réel qui l’accompagnait et qui, d’après le dire des témoins, n’avait jamais été vu de personne autre que d’elle-même. Mais plus elle répondait, plus ils désiraient en savoir, et ils prenaient plaisir à presser la pauvre fille de questions et à la tourmenter, de sorte que, ne voulant à aucun prix trahir son secret, elle ne savait quelquefois comment sortir de peine. Les questions toutes matérielles des juges et les réponses symboliques de Jeanne, la couronne royale de Reims et le royaume de France, l’ange invisible et l’envoyée visible, c’est-à-dire elle-même, se croisaient et se confondaient dans un singulier pêle-mêle.

Quand plus tard on lui demanda de nouveaux éclaircissements sur ses réponses, elle répondit :

— Ce que j’ai dit là-dessus, je l’ai dit parce que vous m’y avez forcée. J’avoue que Dieu m’avait chargée d’un message auprès de mon roi, et de lui annoncer que son royaume lui serait rendu ; qu’il serait couronné à Reims et délivré de ses ennemis. C’est pourquoi j’étais messagère de Dieu en lui disant qu’il me laissât avec confiance me mettre à l’œuvre et que je délivrerais Orléans.

Pendant le dernier et décisif interrogatoire qu’elle subit dans sa prison, et qui précéda immédiatement sa condamnation à mort, sommée de dire la vérité relativement à la couronne qu’elle était censée avoir remise au roi, à Chinon, elle répondit :

— J’ai dit la vérité sur toutes choses dans le procès aussi bien que je la savais et pouvais la dire.

D’où il suit qu’un couronnement symbolique par l’ange, et visible seulement pour elle, avait précédé celui de Reims. Cela n’a rien de contradictoire en soi, et est plutôt conforme à l’esprit d’une histoire surnaturelle.

Au reste, que le véritable signe donné au roi par Jeanne à Chinon fût le secret dont parle Sala, c’est ce qui nous est confirmé par l’extrait suivant d’une chronique d’Orléans et d’une manière encore plus détaillée que dans le récit du panetier de Charles VIII.

[Extrait du manuscrit d’Orléans quant au signe du roi (écrit pour Louis XII vers 1500)]

Et combien que ès croniques que j’ay veues, ne soit faict mention d’une chose que longtemps a, j’oys dire et reveler, non pas en une fois seulement, mais plusieurs, à grands personnages de France, qui disoient l’avoir veu en cronique bien authentique, laquelle chose redigée par escript dès lors tant pour l’authorité et réputation de celui qui le disoit que pour ce qu’il me semble que chose estoit digne de memoire, je l’ay bien voulu icy mettre par escript.

Après que le roy eust oy ladite Pucelle, il fut conseillé par son confesseur, ou aultres, de parler en secret et luy demander en secret, s’il pourroit croire certainement que Dieu l’avoit envoyée devers luy, affin qu’il se peust mieux fier à elle, et adjouter foy en ses paroles, ce que ledit seigneur fit ; à quoy elle respondit :

— Sire, si je vous dis des choses si secrettes, qu’il n’y a que Dieu et vous qui les sachés, croirez-vous bien que je suys envoyée de par Dieu ?

Le roy respond que la Pucelle lui demande :

— Sire, n’avez-vous pas bien mémoire que le jour de la Toussaint dernière, vous estant en la chapelle du château de Loches, en vostre oratoire tout seul, vous feistes trois requestes à Dieu ?

Le roy respondit qu’il estoit bien mémoratif de luy avoir faict aulcunes requestes, et alors la Pucelle luy demanda si jamais il avoit dict et revelé lesdictes requestes à son confesseur ne à aultres ? Le roy dist que non.

— Et si je vous dis les trois requestes que luy feistes, croirez-vous bien en mes paroles ?

Le roy respondit que ouy. À donc la Pucelle luy dist :

— Sire, la première requeste que vous feistes à Dieu feut que vous luy priastes que si vous n’estiés vray héritier de France, que ce fust son plaisir vous oster le couraige de la poursuyvre, affin que vous ne feussiez plus cause de faire et soutenir la guerre, dont procedent tant de maux, pour recouvrer ledict royaulme. La seconde fust que vous luy priastes, que si les grandes adversités et tribulacions que le povre peuple de France souffroit et avoit souffert si longtemps procédoient de vostre péché et que vous en feussiez cause, que ce fust son plaisir en relever le peuple, et que vous seul en fussiez puni et portassiez la pénitence, soit par mort ou aultre telle peine qu’il luy plairoit. La tierce fust que, si le péché du peuple estoit cause desdictes adversités, que ce feust son plaisir pardonner audit peuple et appaiser son ire (colère) et mettre le royaulme hors des tribulacions ès quelles il estoit que jà avoit douze ans et plus.

Le roy, cognoissant qu’elle disoit la vérité, adjousta foy en ses paroles et creut qu’elle estoit venue de par Dieu, et eut grand espérance qu’elle luy aideroit à recoulvrer son royaulme ; et se délibéra soy ayder d’elle et croire son conseil en toutes ses affaires32.

On adressa aussi à Jeanne beaucoup de questions qui tendaient à donner à sa conduite une apparence de superstition et de magie. On lui demanda par exemple si elle s’était rendue invulnérable, ou avait ensorcelé ses armes et sa bannière.

— N’avez-vous jamais prié Dieu de rendre votre épée plus heureuse ?

— Belle demande ! Je désirais que toutes mes armes fussent heureuses. Je portais moi-même ma bannière quand j’attaquais les ennemis afin de ne tuer personne. Je n’ai jamais tué personne.

— Ne disiez-vous pas que tous les pennons faits sur le modèle du vôtre étaient heureux ?

— Je disais : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j’y entrais moi-même.

— Quand vous étiez sur le point de faire une attaque, ne disiez-vous pas à vos gens que vous arrêteriez au vol les flèches, les traits et les pierres des canons et des machines ?

— Non, vraiment, car il y en eut cent et plus de blessés à mes côtés ; mais je leur disais de n’avoir peur de rien et qu’ils délivreraient Orléans. Moi-même, j’ai été blessée par une flèche à l’assaut de la bastille du Pont ; mais sainte Catherine me donna bon courage, et je fus guérie en quinze jours.

— Qu’est-ce qui servait davantage de la bannière à vous-même, ou de vous-même à la bannière ?

— Ce qui regarde la victoire, qu’elle fût attachée à moi ou à la bannière, tout cela est de Dieu, répondait Jeanne dans son pieux héroïsme.

Et comme on lui répétait la question sous cette forme nouvelle :

— Votre espérance de victoire était-elle fondée sur votre bannière ou sur vous-même ?

— Elle était fondée uniquement sur Dieu, répliqua-t-elle.

— Pourquoi votre bannière fut-elle portée devant celles des autres capitaines dans l’église de Reims, le jour du couronnement ?

Jeanne répondit avec une admirable simplicité :

— Elle avait été à la peine, il était bien juste qu’elle fût aussi à l’honneur.

— Votre ange ne vous a-t-il pas trompée en vous promettant des biens terrestres, puisque vous avez été faite prisonnière ?

Elle dit avec une résignation pleine de calme :

— Puisqu’il a ainsi plu à Dieu, je crois que le meilleur pour moi était d’être prise.

Chapitre XXXI
Suite du procès de Jeanne d’Arc

Avec les procès-verbaux des interrogatoires, le promoteur Jean d’Estivet rédigea l’accusation en soixante-dix articles. Il en donna lecture aux juges le 26 mars, et il fut résolu que l’on entendrait la Pucelle sur les divers chefs de cette accusation. Ce devait être, à proprement parler, le commencement du procès, tout ce qui avait précédé n’étant qu’une instruction préparatoire.

Pierre Cauchon somma d’abord Jeanne de se choisir dans l’assemblée un ou plusieurs conseillers qui pussent lui prêter leur assistance ; mais elle le remercia en lui déclarant qu’elle ne voulait pas se séparer du conseil de Dieu. Une amère expérience lui avait trop appris combien ses ennemis s’inquiétaient peu de la conseiller et de l’assister. L’accusation entière, rédigée de la façon la plus malveillante par ses plus mortels ennemis, en fournissait une nouvelle preuve. Ce qui nous frappe le plus dans ce document, c’est qu’il ne produit aucun témoignage régulier contre la Pucelle, et qu’il accumule les incriminations les plus graves sans faire la moindre mention des vertus de l’accusée. Pendant près de deux ans, elle avait vécu sous les yeux du monde entier ; elle avait commandé une armée de dix à douze-mille hommes ; elle avait été en rapport avec des milliers de personnes ; elle avait eu à vaincre la fascination de la plus haute fortune et des hommages et des flatteries qu’une pareille fortune traîne à sa suite, ainsi que les souffrances et le désespoir du plus extrême malheur, et cependant ses persécuteurs les plus acharnés, tels que d’Estivet, ne purent produire contre elle aucun témoin. C’est là certes une plus grande preuve de sa vertu sans tache que tous les témoignages invoqués plus tard en sa faveur.

Sur tous les points où les paroles de Jeanne elle même ne forment pas la base de l’accusation, il est dit simplement et d’une manière générale que telle ou telle chose est notoire, ou bien qu’elle est racontée par beaucoup de personnes dignes de foi. Dans un petit nombre de cas seulement, les noms des accusateurs se trouvent articulés, et les incriminations sont alors de telle nature qu’elles ne méritent aucune créance, ou qu’elles feraient passer Jeanne pour folle si on les admettait, ce que personne pourtant n’avait osé prétendre. Ainsi, par exemple, d’après cette pièce monstrueuse, Robert de Baudricourt aurait dit avoir entendu Jeanne se vanter que, après l’accomplissement de sa mission, elle donnerait le jour à trois fils, dont le premier deviendrait pape, le deuxième empereur et l’autre roi, et, suivant une prétendue déposition de Catherine de la Rochelle, elle se serait fait honneur d’avoir eu pour inspirateurs deux esprits de l’arbre des Fées.

La plus grande partie de l’accusation est empruntée aux paroles de la Pucelle, mais travesties et mutilées, ou amplifiées et expliquées selon les convenances du promoteur, qui interprète d’une façon odieuse les expressions et les faits les plus innocents. Il part de ce principe que l’assertion de la Pucelle relative à sa mission divine et à ses visions est une imposture, ou un prestige du démon, ou une œuvre de sorcellerie, et tout ce qui s’y rattache forme dès lors à ses yeux une série sans fin de crimes atroces. Aussi Jeanne répondit-elle constamment à chacun de ces articles, qu’elle niait comme faux une partie des faits qu’ils contenaient ; que, quant au reste, elle s’en référait à ses déclarations précédentes ; et enfin, pour ce qui était des conséquences odieuses qu’on en voulait tirer, qu’elle en appelait à Dieu son souverain roi et seigneur, dont elle avait exécuté la volonté en toutes choses.

On la somma plusieurs fois de se soumettre, elle et sa cause, au jugement de l’Église, et comme ses juges entendaient par là leur propre jugement, elle leur donnait toujours sur ce point une réponse évasive.

Mais Jean de La Fontaine étant allé, avec deux frères prêcheurs, la visiter dans sa prison, lui dit que c’étaient le pape et les premiers pasteurs, et non Pierre Cauchon et ses docteurs, qui formaient l’Église ; de plus, frère Isambert lui ayant appris qu’au concile de Bâle, alors assemblé, il y avait autant de membres du parti de ses amis que du parti de ses adversaires, elle répondit, quand on la somma de nouveau de faire sa soumission :

— Oh ! s’il y a au concile quelques-uns des nôtres, je m’y rendrai volontiers et je me soumettrai à ce qu’il décidera. Je demande que l’on me conduise au Saint-Père : je ne me soumets pas au jugement de mes ennemis.

Pour toute réponse, Pierre Cauchon défendit au greffier de mentionner cette soumission dans le procès-verbal. Le vice-inquisiteur fut obligé de protéger contre la colère de l’évêque les deux religieux qui avaient ainsi renseigné la Pucelle, et quand ils retournèrent auprès d’elle par ordre des assesseurs, Warwick les menaça de les faire jeter dans la Seine. Jean de la Fontaine, qui avait d’abord présidé les séances, ne voulut plus dès lors prendre part à cette inique affaire et quitta Rouen. Dès lors aussi, d’après un ordre de Warwick, personne, pas même le vice-inquisiteur, ne put voir la prisonnière sans la permission spéciale de Pierre Cauchon.

Il était d’usage, dans les procédures relatives aux matières de foi, de soumettre à l’avis d’hommes savants les doctrines de l’accusé sans le désigner par son nom. Les ennemis de la Pucelle surent faire de cette pratique un poignard avec lequel des mains étrangères devaient, sans peut-être s’en douter, égorger l’innocence. Les juges, aidés de quelques assesseurs de leur choix, réduisirent tout le procès à douze articles, qui étaient censés former un extrait de leurs interrogatoires et ne contenir que des faits irrécusablement établis. Mais là, comme dans les soixante-dix articles, l’histoire de Jeanne était travestie de la manière la plus perfide et la plus odieuse.

On ne disait pas un mot de sa conduite si pieuse, de sa renommée si pure et du bon témoignage que lui rendaient toutes les personnes avec lesquelles elle avait eu des rapports ; et cependant, pour prononcer sur la nature de ses visions, il fallait connaître exactement toute sa vie. En revanche, on y disait que les saintes lui avaient parlé près de l’arbre des Fées, mais en passant sous silence l’horreur qu’elle avait hautement manifestée pour toute espèce d’opérations magiques et de sortilèges. Il était dit encore qu’elle avait suivi à l’insu de ses père et mère, une troupe de gens d’armes avec lesquels elle avait vécu jour et nuit ; mais les douze articles conçus dans le même esprit de mensonge laissaient de côté la déclaration qu’elle avait faite de n’avoir agi que d’après les ordres de Dieu, lesquels étaient pour elle au-dessus de tous les ordres des hommes ; on ne parlait pas non plus de la vie pure et sainte qu’elle avait menée au milieu des camps, et l’acte, écrit tout entier avec cette partialité mensongère, finissait par accuser Jeanne d’avoir refusé de se soumettre à l’Église.

Parmi le petit nombre d’individus appelés à rédiger ces articles, il y en eut un qui demanda qu’ils fussent rectifiés sur plusieurs points. On délibéra secrètement sur sa proposition, et, les rectifications ayant paru fondées, on résolut de les adopter. Cependant, comme on eût pu s’en servir facilement pour renverser tout l’échafaudage du procès, on eut recours au moyen ordinaire, c’est-à-dire qu’on les supprima. Mais l’imposture était si manifeste, que le notaire Manchon, comme on le découvrit plus tard, ajouta aux actes une petite note dans laquelle il disait que les douze articles n’étaient pas bien rédigés et qu’ils différaient, en partie du moins, des déclarations qui avaient été faites ; qu’ils avaient dû pour cela être rectifiés, et qu’on avait en effet décidé d’ajouter et de retrancher plusieurs choses, mais que les changements n’avaient point eu lieu. Et ces douze articles rédigés en secret, dont on ne donna pas même connaissance à l’accusée, tout d’abord ; d’où l’on supprima les rectifications adoptées, formèrent l’acte sur lequel cinquante savants, l’Université de Paris et le chapitre de Rouen condamnèrent la Pucelle !

Somme toute, il fut donné sur ces articles vingt-cinq consultations dont les auteurs, sauf un très petit nombre, méritent tous le reproche d’avoir exprimé leur avis sur des faits qu’ils connaissaient d’une manière si imparfaite. L’exactitude des articles ne fut pas mise en question et les juges ne demandèrent pas même à voir les actes du procès, les uns sans doute par haine, les autres par crainte, d’autres par négligence ou par ignorance. Les abbés de Jumièges et de Cormeilles eurent la conscience de déclarer qu’ils ne connaissaient pas assez la matière pour se prononcer. Jean Basset s’exprima dans le même sens. Raoul Saulvaige demanda que l’on soumit au Saint-Siège les douze articles et les consultations. Beaucoup de ceux qui avaient assisté aux interrogatoires de la Pucelle et l’avaient vue et entendue, hésitaient à se prononcer définitivement, comme s’ils eussent éprouvé des remords. Ils dirent qu’il fallait excommunier Jeanne et donner aux articles une interprétation défavorable dans le cas où ses révélations ne seraient point de Dieu, ce qui ne leur paraissait pas encore démontré. Ce furent là, du reste, les réponses les plus favorables. Le grand nombre, au contraire, trouvèrent dans les douze articles les crimes les plus graves, tels que le blasphème, la désobéissance aux parents, l’idolâtrie, la superstition, le mensonge, etc. Frère Isambert fut envoyé à l’évêque d’Avranches, vieillard très respectable et très considéré, pour lui demander son avis. L’évêque répondit que dans cette matière il se rangeait à l’opinion de saint Thomas d’Aquin, laquelle était que, pour les points relatifs à la foi, on devait toujours recourir au pape ou au concile général. Le chapitre de Rouen différa de se prononcer jusqu’après la sentence de l’Université de Paris.

Bien que la Pucelle eût exprimé le désir d’être conduite devant le concile et devant le pape, on l’avait sommée de nouveau de se soumettre à l’Église, lorsqu’elle fut soudainement atteinte d’une maladie mortelle. Warwick ordonna de la manière la plus pressante à deux médecins d’employer toutes les ressources de leur art pour la sauver, car, ajoutait-il, le roi (à peine alors âgé de neuf ans) ne voudrait pas pour tout au monde qu’elle mourût d’une mort naturelle ; il l’a achetée cher : sa volonté est qu’elle ne meure pas autrement que par la sentence du tribunal, et je crois qu’elle sera brûlée. Le promoteur Jean d’Estivet, suivant son habitude, n’épargna pas les injures à la Pucelle, de sorte que sa fièvre, qui avait diminué, reprit avec plus de violence, et que Warwick lui-même fut obligé de le faire taire. Jeanne, croyant qu’elle allait mourir, exprima le désir de se confesser et de communier ; mais on refusa de lui accorder sa demande à moins qu’elle ne se soumit, et on la menaça de l’excommunier comme une païenne. Elle répondit qu’elle était bonne chrétienne, et que telle elle avait été baptisée, telle elle voulait mourir, ajoutant qu’elle était prête à servir l’Église de toutes ses forces. La vigueur de la jeunesse triompha promptement de cette maladie.

Dans trois séances, la Pucelle fut solennellement adjurée de se soumettre. Les nombreuses preuves de la méchanceté et de l’injustice profonde de ses juges, les déclarations contradictoires des docteurs, — dont les uns, comme La Fontaine, ne soupçonnant pas de tromperie, lui conseillaient sérieusement de faire sa soumission à l’Église, tandis que les autres n’entendaient par là qu’une soumission à eux-mêmes, — tout cela devait nécessairement jeter dans la plus grande perplexité l’ignorante jeune fille, qui n’entendait rien à leur science. Aussi répondait-elle avec une réserve extrême, évitant toute déclaration précise et n’en appelant désormais qu’à Dieu, car elle avait perdu toute confiance dans les hommes. Or voilà précisément ce que voulait la perfidie de ses ennemis, car, malgré sa soumission antérieure, ils pouvaient encore la faire regarder comme déclinant le jugement de l’Église ; et ce fut alors, en effet, que le chapitre de Rouen donna sans hésiter son avis sur les douze articles.

En faisant à Jeanne une dernière sommation, le 9 mai, on essaya d’ébranler par la terreur la fermeté de son esprit. On lui déclara que la torture et les bourreaux l’attendaient, si elle persistait à ne pas vouloir avouer qu’elle avait menti. Elle répondit avec un admirable sang-froid :

— Si la douleur me fait faire de faux aveux, je proteste que vous me les aurez arrachés par la violence.

On délibéra réellement, le 12 mai, sur la question de savoir si l’on emploierait la torture : mais il n’y eut que deux membres du tribunal qui se prononcèrent pour l’affirmative. L’un deux, l’atroce Loiseleur, dit que la torture lui paraissait une bonne médecine pour Jeanne, mais qu’il s’en rapportait là-dessus à l’opinion des autres ; et la chose en resta là.

Il dut dès lors paraître évident à la Pucelle que la mort serait l’issue inévitable du procès, car Jean de Luxembourg étant allé la voir et lui ayant dit qu’il était venu pour traiter de sa rançon, elle répondit :

— Par mon Dieu, vous vous moquez de moi, car je sais que vous n’en avez ni la volonté ni le pouvoir. Je sais bien que les Anglais me feront mourir, parce qu’ils croient pouvoir s’emparer de la France après ma mort ; mais quand même il y aurait cent-mille Godons33 de plus qu’il n’y en a aujourd’hui, ils n’auront pas le royaume.

À ces mots, un Anglais, le comte de Stafford, devenu furieux, leva son poignard contre la jeune fille sans défense ; mais Warwick l’arrêta. Jean de Châtillon, qui avait sommé Jeanne, au nom de Pierre Cauchon, de se soumettre, déclara plus tard à l’évêque qu’une procédure conduite avec tant d’injustice était tout à fait nulle ; cela le fit tomber en disgrâce, comme Jean de La Fontaine, et il ne prit plus aucune part à cette odieuse affaire.

Enfin on reçut aussi l’avis de l’Université de Paris. Il était tel qu’on devait l’attendre de la passion que ce corps de savants avait montrée dans tout le cours du procès. Les docteurs parisiens, n’ayant point assisté aux audiences, tombèrent plus facilement dans tous les pièges et s’abandonnèrent sans scrupule à leur haine. Ce que les articles avaient laissé indécis fut regardé par eux comme entièrement avéré, et de cette manière il n’y avait pas eu un seul crime qu’ils n’en eussent tiré par voie de conclusion.

En outre, dans une lettre spécialement adressée au roi d’Angleterre, ils louèrent fort la manière dont le procès avait été conduit, disant qu’elle était sainte et juste, que tout le monde devait en être satisfait, et demandant qu’il fut terminé au plus tôt. Cependant ils ajoutaient cette restriction à leur avis, qu’ils ne le regardaient comme valable que si Jeanne était saine d’esprit quand elle avait avoué le contenu des douze articles.

Alors les juges résolurent enfin de communiquer ces articles à la Pucelle avec les opinions des docteurs et de procéder sans délai au jugement, si elle refusait encore de se soumettre. Sans lui expliquer préalablement la signification et l’importance de cet acte judiciaire et sans lui laisser le temps de se prononcer sur chaque partie, Pierre Maurice, le 23 mai, lui lut la pièce entière d’une seule haleine, ajoutant à chaque paragraphe : Vous avez dit. De son côté la Pucelle s’en référa à ce qu’elle avait dit réellement dans ses interrogatoires, et elle ajouta :

— Quand même je verrais le feu préparé, le bûcher allumé et le bourreau prêt à m’y jeter, je ne dirais pas au moment de ma mort, autre chose que ce que j’ai dit au procès.

Là-dessus on lui signifia que le lendemain elle entendrait, au cimetière de Saint-Ouen, la sentence qui serait rendue.

La Pucelle devant désormais être conduite au supplice, ses ennemis craignirent que la voix du peuple ne les condamnât comme meurtriers. Aussi mirent-ils la plus grande importance à lui arracher une rétractation de ses erreurs et un aveu de ses prétendus forfaits. Dans ce dessein ils avaient rédigé d’avance deux jugements, dont l’un la livrait au bras séculier, comme convaincue d’hérésie et de blasphème et l’autre la condamnait (en cas qu’elle fit sa soumission) à une prison perpétuelle pour y faire pénitence et pour y expier ses crimes.

Le 24 mai au matin, la Pucelle fut conduite au cimetière, où le bourreau se tenait prêt et où le bûcher était préparé. Une grande foule de peuple était à l’entour. Alors maître Érart prononça contre Jeanne un sermon dans lequel étaient énumérés les méfaits mis à sa charge. Elle écouta patiemment toutes les insultes qui lui étaient personnelles, mais quand le prédicateur attaqua l’honneur de Charles VII, et dit qu’il s’était attaché à une mécréante et hérétique, Jeanne, fidèle à son roi même en face de la mort, interrompit le sermon en s’écriant :

— Parlez de moi, mais ne parlez pas du roi, il est bon chrestien.

Et comme il continuait :

— Par ma foi, sire, révérence gardée, reprit-elle, je vous ose bien dire et jurer sur peine de ma vie, que c’est le plus noble chrestien de tous les chrestiens, et qui mieulx ayme la foi et l’Église et n’est point tel que vous dictes.

Le prédicateur et l’évêque de Beauvais crièrent alors en même temps à l’appariteur Jean Massieu :

— Faites-la taire.

Ensuite on lui présenta un papier écrit, en la sommant d’abjurer ce qu’il contenait ; après quoi, lui disait-on, elle serait tirée de la prison des Anglais. Jeanne répondit au prédicateur

… qu’elle n’entendoit point que c’estoit abjurer, et que sur ce elle demandoit conseil.

Érart dit alors à l’appariteur Jean Massieu

… qu’il la conseillast sur cela.

Jean Massieu s’excusa d’abord, mais il fallut obéir. Alors, sans s’en gager dans des définitions inutiles, et croyant faire saisir à l’accusée le vrai point de la question, il lui dit

… que c’estoit à dire que s’elle alloit à l’encontre d’aulcun desditz articles, elle seroit arse, mais luy conseilloit qu’elle se rapportast à l’Église universelle si elle devoit abjurer lesdicts articles ou non.

Jeanne le crut et s’écria :

— Je me rapporte à l’Église universelle si je les dois abjurer ou non.

— Tu les abjureras présentement ou tu sera arse ! lui répondit l’impitoyable Érart.

Jeanne reprit :

— J’ai déjà répondu à ce qui concerne la soumission à l’Église, par rapport à mes actions et à mes paroles ; je consens qu’on envoie mes réponses à Rome, et je m’y soumets ; mais j’affirme en même temps que je n’ai rien fait que par les ordres de Dieu. Au surplus, j’ajoute qu’aucun de mes faits ni de mes discours ne peut être à la charge de mon roi, ni d’aucun autre ; s’il y a quelques reproches à me faire à ce sujet, ils viennent de moi et non d’autres.

Alors on lui demanda positivement si elle se soumettait aux docteurs ?

— Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père, répondit-elle encore une fois.

On lui déclara sèchement que l’on ne pouvait pas aller chercher le pape qui était trop éloigné, et qu’elle se trouvait en présence de ses juges naturels, à la sentence desquels elle devait se soumettre ; c’est-à-dire qu’elle devait elle-même se déclarer impie, hérétique, parce que tel était le bon plaisir de ses ennemis, aveuglés par la haine. Sommée trois fois de répondre, elle refusa trois fois avec une inébranlable fermeté ; alors Pierre Cauchon se mit à lire la sentence de condamnation préparée dès la veille, et malgré ce qui venait de se passer, malgré l’appel de Jeanne au Saint-Siège, il eut l’audace éhontée de terminer par ces paroles :

— De plus, vous avez d’un esprit obstiné et avec persévérance, refusé plusieurs fois de vous soumettre à notre Saint-Père le pape et au concile général.

Dans ce moment terrible, où la mort du feu la menaçait, on la pressa de tous côtés de céder :

— Oh ! dit-elle, vous vous donnez bien de la peine pour me séduire.

La plus grande partie du jugement était déjà lue quand le courage de Jeanne commença à chanceler. Elle cria qu’elle était disposée à faire ce que l’Église lui ordonnait et ce que ses juges décideraient. Après cette déclaration, l’appariteur Massieu lui lut un papier contenant six ou huit lignes, lesquelles, d’après le témoignage de Massieu lui-même, contenaient l’engagement de ne plus porter ni vêtements d’homme, ni armes, ni cheveux courts et quelque autre chose dont le souvenir lui avait échappé. Jeanne refusa d’abord de souscrire à cet engagement ; mais bientôt après, s’en rapportant à la conscience de ses juges sur ce qu’elle devait rétracter, elle répéta enfin la formule. Cela fait, on exigea sa signature.

Il s’éleva alors un grand tumulte parmi les Anglais, qui s’attendaient à sa mort. Ils se moquèrent de l’abjuration comme d’une niaiserie sans importance, et se mirent à crier que Pierre Cauchon et les siens étaient complices de la Pucelle. Un chapelain du cardinal d’Angleterre accusa même l’évêque de Beauvais, auteur de cette abjuration, d’être un traître. Celui-ci répondit que c’était un mensonge ; que dans les affaires de foi l’on devait chercher le salut et non la mort de l’accusé, et qu’il ne passerait pas outre jusqu’à ce qu’on lui eût fait satisfaction. Ainsi parlait maintenant Cauchon lui-même, le plus dévoué serviteur des Anglais et l’âme de cet injuste procès. Le cardinal termina la dispute en ordonnant à son chapelain de se taire. Cependant Jeanne demanda que le papier fût d’abord soumis à l’Église universelle, sur l’ordre de laquelle elle était prête à signer.

— Signe maintenant, lui cria maître Guillaume Érart, autrement tu finiras aujourd’hui tes jours par le feu.

Elle céda enfin. Un secrétaire anglais lui dirigea la main et elle fit une croix au-dessous. Mais au lieu de la courte déclaration que l’appariteur lui avait lue, on lui fit signer, ou du moins on accola aux actes du procès comme signée par elle, une autre pièce dont voici le texte :

Toute personne qui a erré et mespris en la foy chrestienne, et depuis par la grâce de Dieu est retournée en lumière de vérité, et à l’union de notre mère saincte Eglise, se doibt moult bien garder que l’ennemi d’enfer ne la reboute et face rencheoir en erreur et en dampnation. Pour cette cause, Je, Jehanne, communément appelée la Pucelle, misérable pecheresse, après ce que j’ay congneu le laz d’erreur auquel je estois tenue, et que, par la grâce de Dieu, suis retournée à nostre mère saincte Eglise, affin que on voye que non pas faintement, mais de bon cueur et de bonne voulenté, suis retournée à icelle : Je confesse que j’ay très griefvement pechié, en faignant mensongeusement avoir eu revelations et apparitions de par Dieu, par les angles (anges) et saincte Katherine et saincte Marguerite ; en séduisant les ames ; en créant (croyant) follement et legièrement ; en faisant superstitieuses divinations ; en blasphémant Dieu, ses saincts et ses sainctes ; en trespassant la loi divine, la saincte Escripture, les droicts canons ; en portant habit dissolu, difforme et deshonneste, contre la décence de nature, et cheveux rongnez en ront en guise d’homme, contre toute honnesteté du sexe de femme ; en portant aussi armeures, par grant presumption et désirant crueusement effusion de sang humain ; en disant que toutes ces choses j’ay faict par commandement de Dieu, des angles et des sainctes dessus dictes, et que en ces choses j’ay bien faict et n’ay point mespris en mesprisant Dieu et ses sacrements ; en faisant séditions ; en ydolastrant par adourer maulvais esprits et invocant iceulx. Confesse aussi que j’ay esté scismatique, et par plusieurs manières ay erré en la foy. Lesquels crimes et erreurs de bon cueur et sans fiction, Je, de la grâce de Dieu nostre Seigneur, retournée à voie de vérité par la saincte doctrine et par le bon conseil de vous, et des docteurs et maistres que m’avez envoyez, abjure, déteste, regnie et du tout y renonce et m’en depars, et sur toutes ces choses devant dictes me soubmetz à la correction, disposition, amendement et totale determination de notre mère saincte Eglise et de vostre bonne justice. Aussi je jure, voue et prometz à Monseigneur sainct Pierre, prince des apostres, à nostre Sainct Père le pape de Roume, son vicaire, et à ses successeurs, et à vous, Messeigneurs Réverend père en Dieu Monseigneur l’évesque de Beauvais et religieuse personne maistre Jehan Le Maistre, vicaire de monseigneur l’inquisiteur de la foy, comme à mes juges, que jamais par quelque exhortement ou autre manière, ne retourneray aux erreurs devant dictz, desquels il a pleu à Nostre Seigneur nous oster et délivrer ; mais à toujours demourray en l’union de nostre mère saincte Église, et en l’obéissance de notre sainct Père le pape de Roume. Et cecy je dis, affirme et jure par Dieu le tout puissant et par ses saincts évangiles. Et en signe de ce, j’ay signé ceste cédule de mon signe. Jehanne.✝

Et ce sont de pareilles lâchetés, des aveux à la fois si bas et si absurdes, qu’on eut l’infamie de faire signer, à son insu, par la Pucelle, ou de substituer, dans les procès-verbaux, à la cédule qu’elle avait signée par déférence pour les gens d’Église !

Pierre Cauchon donna ensuite lecture du second jugement qui condamnait Jeanne à une prison perpétuelle. Jeanne demanda à être conduite, comme on le lui avait promis, dans une prison ecclésiastique. Plusieurs d’entre les assesseurs appuyèrent sa requête, bien fondée, disaient-ils, puisqu’elle était condamnée par l’Église ; mais l’évêque de Beauvais s’écria :

— Ramenez-la à l’endroit où vous l’avez prise.

C’est à-dire ramenez-la entre les mains des soudards dissolus, ses gardiens. Cela ne satisfit point les Anglais, et ils se retirèrent si irrités, qu’ils menaçaient Pierre Cauchon de leurs épées.

La Pucelle quitta ses vêtements d’homme dans l’après-midi, et, les deux premiers jours, elle se conduisit exactement comme on le lui avait prescrit. Le vice-inquisiteur lui conseilla de ne pas faire de rechute, parce qu’autrement, lui dit-il, elle serait perdue. Pierre Maurice et quelques autres lui adressèrent les mêmes exhortations, ce qui les mit en grand danger d’être battus par les Anglais.

Précisément à cette époque, Poton de Xaintrailles et plusieurs anciens frères d’armes de la Pucelle, tentèrent de surprendre Rouen et de s’emparer du roi d’Angleterre et de son conseil ; mais ils tombèrent dans une embuscade. Xaintrailles ayant été fait prisonnier, Talbot, pour payer sa dette de Patay, le relâcha sans rançon.

Pendant ce temps, la pauvre Jeanne, oubliée et abandonnée, semble-t-il, de Charles VII, était plus malheureuse que jamais, car c’en était fait désormais de la paix de sa conscience et du repos de son âme. Ses saintes la réprimandaient sévèrement, dans leurs apparitions, d’avoir cédé à la crainte. Aussi prit-elle la résolution héroïque de soutenir sa mission divine et de marcher avec résignation dans la voie où Dieu voulait la conduire. Elle ne pouvait plus se fier à ses habits de femme pour la protéger contre ses gardiens qui voulaient lui faire violence. Elle se plaignait au frère Ladvenu d’avoir été tourmentée, battue et traînée par les cheveux. Isambert lui-même la vit un jour tout en larmes et défigurée par les mauvais traitements. L’appariteur Massieu raconte que les Anglais, lui ayant enlevé ses vêtements de femme le jour de la Trinité, elle fut obligée, quand elle voulut se lever, de reprendre son ancien costume. Dès qu’on en fut informé, Pierre Cauchon lui envoya deux docteurs de l’Université de Paris pour l’avertir de se garder d’une rechute. Mais les Anglais leur crièrent avec menaces, dans la cour du château, que celui qui les jetterait à l’eau ferait une chose très louable. Les assesseurs et les greffiers qui furent chargés, le même dimanche, de s’assurer qu’elle avait changé de vêtements, se virent accueillis comme des traîtres par quatre-vingts Anglais furieux, et s’en retournèrent plus vite qu’ils n’étaient venus, devant les haches d’armes et les épées levées sur leurs têtes. Toutefois André Marguerie parvint, avec quelques-uns, à s’introduire dans la prison ; mais quand il voulut commencer à parler, un Anglais lui cria :

— Tais-toi, de par le diable, et un autre le menaça de sa hache d’armes.

Telle était la manière juste et sainte de conduire le procès, et dont tout le monde devait être satisfait, que l’Université de Paris avait comblée d’éloges.

Le lundi, Pierre Cauchon parut dans la prison avec huit assesseurs. Jeanne s’excusa d’avoir changé d’habits, en disant qu’on lui avait promis de la faire sortir de la prison séculière et de la mettre dans une prison ecclésiastique sous la surveillance d’une femme, mais qu’on n’avait pas tenu cette promesse, ni celle de lui permettre d’entendre la messe et de communier ; qu’elle aimait mieux mourir que de rester plus longtemps dans ses fers ; que si on voulait la laisser aller à la messe et lui ôter les chaînes dont elle était chargée, elle était prête à faire tout ce qui lui serait ordonné par l’Église. On n’eût aucun égard aux plaintes réitérées de la Pucelle contre les violences de ses gardiens, et cependant on lui reprochait avec une rigueur pharisaïque d’avoir repris ses habits d’homme. Au lieu de la délivrer de ses bourreaux, Pierre Cauchon se mit à lui parler de ses apparitions, et lui demanda si elle les avait revues. Jeanne répondit avec une héroïque fermeté, sans craindre les conséquences de ses paroles :

— Oui, les saintes m’ont apparu de nouveau et Dieu m’a fait connaître, par leur voix, la grande pitié de la trahison que j’ai commise et de l’abjuration que j’ai faite pour sauver ma vie. Avant jeudi dernier, elles m’avaient avertie que j’agirais ainsi et que je ferais ce que j’ai fait. Lorsque j’étais sur l’échafaud, elles m’ont dit de répondre hardiment à celui qui prêchait, et je dis que c’était un faux prédicateur, parce qu’il m’avait accusée d’avoir fait des choses que je n’ai pas faites. Oui, Dieu m’a donné une mission ; depuis jeudi les deux saintes m’ont déclaré que j’avais fait une grande faute, et que je les avais offensées en reconnaissant que c’était mal agir de se conduire comme je l’ai fait. Enfin, tout ce que j’ai dit et fait depuis jeudi dernier m’a été arraché par la crainte du feu. Mais à toutes les questions qui m’ont été adressées, j’ai toujours répondu la vérité autant que je l’ai sue.

Alors les juges lui représentèrent qu’étant sur l’échafaud du cimetière de Saint-Ouen, elle avait déclaré s’être vantée faussement que c’étaient les voix de ses deux saintes, qui lui parlaient. Jeanne repartit :

— Ce n’était pas mon intention de nier la réalité des apparitions, ni de dire que ce n’étaient point les voix des deux saintes qui me parlaient. Si j’ai dit quelque chose de semblable, j’ai manqué à la vérité. J’aime mieux faire ma pénitence tout d’un coup et mourir que de souffrir plus longtemps tout ce que j’endure en prison. Au surplus, je n’ai jamais rien dit ni fait contre Dieu et contre la foi, quelque chose qu’on m’ait ordonné de rétracter. Je n’ai pas compris ce qu’il y avait sur le papier qu’on m’a présenté, et je n’ai rien rétracté que dans le cas où cette rétractation plairait à Dieu. Enfin, si on l’exige, je reprendrai l’habit de femme, mais pour ce qui est du reste, je n’en sais rien, et je ne puis rien dire.

Les juges se retirèrent alors, dans la crainte que Jeanne ne changeât quelque chose à ces paroles, et, sans lui faire aucune représentation, sans lui déclarer que, la tenant pour relapse, ils allaient la remettre en jugement, ils fermèrent à la hâte leur procès-verbal par ces paroles : Ce qu’ayant entendu, nous nous sommes retirés pour procéder ultérieurement ; expressions dont il est à croire qu’ils ne lui donnèrent pas connaissance.

Tel fut le dernier interrogatoire de la Pucelle.

L’évêque de Beauvais sortissant de la prison, advisa le comte de Warwick et grant multitude d’Angloys entour luy, auxquieulx, en riant, dit à haute voix intelligible : Farowelle ! farowelle ! qui signifie : Faites bonne chère ! il en est fait34.

Oui, c’en était fait de Jeanne d’Arc. La proie que ces hommes cruels avaient relancée jusqu’à la mort gisait garrottée devant eux ; mais de combien d’or, de peines, de ruses, d’iniquités, de mensonges et de violences n’avaient-ils pas eu besoin pour réduire à cet état une jeune fille de dix-neuf ans, dénuée de tout secours humain. Le lendemain, — c’était le mardi 29 mai, — la cour fut convoquée de nouveau pour prononcer le jugement définitif.

Chapitre XXXII
De la belle et chrétienne mort de Jeanne d’Arc

À cette dernière séance, où le jugement définitif fut mis en délibération, il y eut quarante-deux membres présents. La plupart adoptèrent l’avis de l’abbé de Fécamp, qui pensait que Jeanne était relapse, mais que cependant il était à propos qu’on lût encore une fois devant elle la cédule de son abjuration, et qu’on lui exposât les doctrines de l’Église ; après quoi les juges devaient la déclarer hérétique et la livrer à la justice séculière avec la clause : ut mite agat, c’est-à-dire en recommandant l’indulgence dans l’application de la peine. Mais comme, en pareil cas, il n’y avait aucune indulgence à attendre, c’était en réalité la peine de mort que les juges venaient de prononcer.

Le plus grand nombre opina de la même manière, sans doute dans la persuasion que les douze articles étaient véritables ; que Jeanne avait réellement fait l’abjuration supposée, et que ne l’eût-elle pas faite, elle pourrait s’expliquer à cet égard après une nouvelle lecture. Mais cette partie de la sentence, ordonnant que la rétractation serait lue de nouveau à la Pucelle, fut précisément écartée par les juges, tandis que sur les autres points ils furent de l’avis des assesseurs. Ceux-ci, du reste, ne furent pas admis à la rédaction du jugement.

Pierre Cauchon et Jean Le Maistre, qui devaient prononcer, en leur qualité de juges proprement dits, remercièrent les assesseurs de la peine qu’ils avaient prise, et sans s’expliquer davantage sur le jugement même, ils ordonnèrent à la Pucelle de comparaître devant eux, le lendemain matin, à huit heures, sur le Vieux-Marché, près de l’église de Saint-Sauveur, pour entendre sa sentence.

Maintenant que la victime était étendue et liée sur la table du sacrifice, Pierre Cauchon envoya vers elle, dès le point du jour, frère Martin Ladvenu, pour lui annoncer sa mort prochaine et l’exhorter au repentir et à l’aveu de ce qu’on appelait ses crimes. Quand le frère lui eut fait connaître la mort horrible qu’elle devait subir le jour même, l’âme si grande et si courageuse de Jeanne fut au premier moment saisie de terreur : elle éclata en gémissements et en cris, se jeta à terre, s’arracha les cheveux, et soulagea son pauvre cœur oppressé en gémissant et se lamentant sur les mauvais traitements de toute espèce dont on l’avait accablée dans la prison. Écoutons ici, dans son propre langage, un des témoins de cette scène, d’abord déchirante de douleur, puis sublime de résignation :

Le matin, l’évêque de Beauvais envoya à Jeanne frère Martin Ladvenu, pour lui annoncer la mort prouchaine (elle était donc déjà condamnée de fait avant d’être jugée) et pour l’induire à vraye contrition et pénitence, et aussi pour l’ouyr de confession ; ce que ledit Ladvenu fist moult soigneusement et charitablement.

L’appariteur Jean Massieu et frère Jean Toutmouillé étaient présents ; il paraît probable que le frère avait accompagné Ladvenu.

Et quant il (Ladvenu) annonca à la pauvre femme la mort de quoy elle devoit mourir ce jour-là, que ainsi ses juges le avoient ordonné et entendu, et oy (ouï) la dure et cruelle mort qui luy estoit prouchaine, commença à s’escrier et arracher les cheveulx : — Hélas ! me traite l’on ainsi horriblement et cruellement, qu’il faille mon corps net en entier, qui ne fust jamais corrompu, soit aujourd’huy consumé et rendu en cendres ! Ha ! j’aymerois mieuls estre décapitée sept fois que d’estre ainsi bruslée. Hélas ! si j’eusse été en la prison ecclésiastique, à laquelle je m’estois soubmise, et que j’eusse esté gardée par les gens de l’Église, non pas par mes ennemys et adversaires, il ne me fust pas si misérablement meschou comme il est. O ! j’en appelle à Dieu, le grant juge, des grans torts et ingravances qu’on me faict. — Elle se complaignoit merveilleusement en ce lieu des oppressions et violences qu’on lui avoit faictes en la prison.

Mais aussitôt que la première douleur se fut ainsi exhalée, et que le frère lui eut donné quelque consolation, le pur éclat de son âme sainte et soumise à Dieu brilla à travers ses larmes, comme le soleil se dégage des tempêtes et des nuages de la nuit. Dès lors son esprit, se détachant des soins de la terre, se tourna uniquement vers Dieu. Elle ne pleura plus que pour implorer la divine miséricorde en faveur d’une pécheresse repentante et près de paraître devant le souverain juge. Elle se confessa au frère Ladvenu, et demanda avec un ardent désir la sainte communion, qu’on avait si longtemps refusée à ses instances les plus vives. Le frère, ne sachant pas s’il pouvait lui accorder sa demande, en donna connaissance à l’évêque qui, après avoir pris l’avis de plusieurs docteurs, fit répondre de lui donner la communion et tout ce qu’elle désirerait. Par là, les juges absolvaient réellement la Pucelle ; ils se reconnaissaient eux-mêmes coupables en permettant au prêtre de la délier des fautes pour lesquelles ils étaient sur le point de l’excommunier. Si l’absolution du prêtre était valide et Jeanne digne de recevoir le divin corps de Notre-Seigneur, ils ne pouvaient plus l’exclure de l’Église comme entachée d’hérésie.

Le frère fit donc apporter le saint sacrement à la condamnée, mais sans aucune des cérémonies d’usage, soit par crainte des Anglais, soit de peur que la chose ne vint à se divulguer. Le religieux s’en indigna très fort, et exigea qu’on accomplit les prescriptions rituelles. Alors le divin corps de Jésus-Christ fut apporté en grande pompe, au milieu de nombreux cierges allumés, et ceux qui l’accompagnaient chantaient les litanies des agonisants, disant à chaque répons : Priez pour elle. Jeanne reçut pour la dernière fois la communion des mains du frère avec la plus humble piété et en répandant beaucoup de larmes.

Pierre Cauchon, dont la conscience était chargée d’un crime si lourd, étant venu aussi la visiter, entendit sa propre condamnation de la bouche de la condamnée. Quand la Pucelle le vit entrer, elle lui adressa ces simples paroles, qui lui mettaient tout son crime devant les yeux :

— Évesque, je meurs par vous.

Et il luy commença à remonstrer, en disant :

— Ha, Jehanne ! Prenez en patience. Vous mourés parce que vous n’avés tenu ce que vous nous aviés promis et que vous estes retournée à vostre premier maléfice.

Et la pauvre Pucelle luy respondit :

— Hélas ! se vous m’eussiez mise aux prisons de court d’Église, et rendue entre les mains de concierges ecclésiastiques, compétens et convenables, cecy nefust pas advenu, pour quoy je appelle de vous devant Dieu.

En ce moment, Jean Toutmouillé, à qui nous empruntons ce détail, apparemment révolté de tant d’iniquités et n’en pouvant plus soutenir le spectacle, sortit dehors,

… et n’en oyt plus riens.

Jeanne aperçut alors Pierre Maurice, qu’elle pensait avoir toujours eu pour elle de bonnes intentions.

— Ah ! maître Pierre, s’écria-t-elle, où serai-je aujourd’hui ?

Et ledict maître Pierre répondit :

— N’avez-vous pas bonne espérance au Seigneur ?

Laquelle répondit que ouy, et que, Dieu aydant, elle seroit en paradis.

À neuf heures du matin, Jeanne monta sur la lugubre charrette dans la cour du château. Elle portait un habit de femme ; à ses côtés étaient assis frère Martin Ladvenu, son confesseur, et l’appariteur Jean Massieu ; le bon frère Isambert était aussi près d’elle, et il ne la quitta qu’au dernier moment. Plus de huit-cents Anglais, armés de haches, de lances et d’épées, l’escortaient ; personne, au milieu de cette garde terrible, ne put lui adresser la parole, excepté son confesseur et l’appariteur du tribunal.

Tandis que le convoi s’avançait ainsi par les rues de Rouen vers le lieu du supplice, un homme se fit jour au milieu de la masse épaisse et farouche des Anglais avec tant d’empressement et d’inquiétude, qu’on eût pu croire que le bûcher allait s’allumer pour lui et non pour la Pucelle. C’était Nicolas Loiseleur, le Judas qui avait souillé son vêtement sacerdotal du sang de l’innocence. Il parvint à traverser la foule et s’élança sur la charrette pour demander pardon à Jeanne du grand tort qu’il lui avait fait. La Pucelle, qui au milieu des champs de bataille pleurait sur les blessures de ses ennemis et soutenait dans ses bras la tête des mourants afin qu’ils pussent faire leur paix avec Dieu avant d’expirer, lui eût sans doute aussi volontiers tendu la main. Mais les Anglais, irrités au plus haut point de cet éclatant repentir d’un homme qui était auparavant leur âme damnée, tournèrent leurs armes contre lui, et ils l’eussent immolé à leur rage, si Warwick, pour le sauver, ne lui avait ordonné de quitter la ville à l’instant.

S’il y a, dans toute l’histoire de la Pucelle, un témoin qui ait rendu un témoignage irrécusable de son innocence, c’est assurément ce Nicolas Loiseleur. Lui, le confident de Pierre Cauchon et de Warwick, lui qui s’était glissé près d’elle à la faveur d’un déguisement et d’un langage hypocrite pour pénétrer jusqu’aux secrets les plus intimes de son cœur ; lui qui avait cherché à la perdre par de faux avis ; lui qu’on avait donné pour confesseur à la pauvre Jeanne, et qui, dans une délibération des juges, avait conseillé la torture comme une bonne médecine pour elle, vaincu maintenant par son innocence, il la suppliait à genoux de lui pardonner, et, devenu dès lors l’objet de la fureur des Anglais dont il avait été l’odieux instrument, il était obligé de s’enfuir du théâtre du crime !…

Cependant la charrette avançait toujours vers le Vieux-Marché, c’est-à-dire vers le lieu du supplice.

— Rouen ! Rouen ! mourray-je icy ? s’écria Jeanne.

Et ceux qui l’entendaient se recommander à Dieu et aux saints avec tant de dévotion et de repentir de ses fautes, ne pouvaient s’empêcher de pleurer.

Le lieu de l’exécution était déjà encombré par la foule. Trois échafauds s’y dressaient : l’un pour les juges, le second pour les prélats et les personnages de distinction, le troisième, près du bûcher, pour Jeanne d’Arc. Un grand nombre de personnages, tant anglais que français, étaient là présents, et au milieu d’eux se tenaient Pierre Cauchon et Jean Le Maistre avec onze assesseurs du tribunal. Mais le peuple assistait à ce triste spectacle avec un visible mécontentement ; il était unanime à dire qu’on commet tait une grande iniquité.

Alors Nicolas Midi commença un sermon sur ce texte des livres saints : Quand un membre souffre, les autres souffrent de même. Il dit que l’Église avait déjà pardonné une fois à Jeanne, mais que maintenant elle était obligée de la repousser et ne pouvait la protéger davantage. Jeanne écouta ce discours avec une grande patience et une complète résignation. Le prédicateur termina par ces paroles :

— Jeanne, allez en paix : l’Église ne peut plus vous défendre et vous livre au bras séculier.

Après cela Pierre Cauchon, au lieu de lire l’acte d’abjuration, exhorta la Pucelle à penser à son salut éternel, à exciter au fond de son âme un véritable repentir de ses fautes, et surtout à suivre les conseils des deux frères prêcheurs. Sans attendre cet avis, et au moment où Nicolas Midi avait achevé son sermon, Jeanne s’était jetée à genoux ; elle invoquait avec ferveur la miséricorde de Dieu et l’assistance de tous les saints. Elle implorait particulièrement le secours de ses saintes chéries qui l’avaient jusqu’alors fidèlement accompagnée dans toutes ses voies. Au nom du Sauveur mourant, elle suppliait aussi, avec une entière humilité, tous les assistants de quelque état et de quelque parti qu’ils fussent, les Anglais ses ennemis aussi bien que ses amis les Français, de lui pardonner la peine qu’elle pouvait leur avoir jamais faite, comme, de son côté, elle leur pardonnait toutes les injustices commises à son égard. Ensuite elle demanda à tous le secours de leurs prières, et aux prêtres présents, de vouloir bien lui faire la charité de dire une messe pour le repos de son âme.

À ce moment suprême, où, pour récompense de ses fidèles services, elle était à genoux sur le bûcher, pensant encore à Charles VII et préoccupée de l’honneur de ce prince, elle dit tout haut devant le peuple que ce qu’elle avait fait, fût-il bien ou mal, ne devait point être mis au compte du roi. Elle lui avait consacré le fruit et l’éclat de ses victoires, et ne désirait pour elle-même que les outrages et les souffrances.

Ainsi parlait la Pucelle en face de la mort. Elle demandait pardon à ceux qui lui avaient fait une si horrible injustice, à ceux qui avaient torturé son âme et qui allaient martyriser son corps. Ces grandes et belles paroles traversèrent tous les cœurs comme une épée tranchante, et ses ennemis aussi bien que ses amis, les juges eux-mêmes, commencèrent à pleurer et à sangloter. C’est la plus magnifique victoire qu’elle ait jamais remportée.

Elle était là dans tout l’éclat d’une âme sainte, sans colère et sans haine sur le bûcher, comme saint Michel sur le dragon infernal, et, le regard levé vers Dieu, elle adressait aux hommes des paroles de pardon et d’amour. Ce fut une victoire plus glorieuse que celle où, suivie des plus braves chevaliers, elle planta au bruit des trompettes, aux acclamations du peuple, sa bannière triomphante sur la plus forte bastille anglaise, devant Orléans délivré, et se vit saluée comme l’héroïne du jour et la libératrice de la France. Alors coulait le sang de ses ennemis vaincus, et maintenant c’étaient ces ennemis qui, vainqueurs, versaient des larmes sur la victime innocente et près d’être immolée, qu’ils avaient condamnée eux mêmes.

Elle pria ainsi durant une demi-heure. Ensuite l’évêque de Beauvais reprit la parole et déclara que des constatations faites, il résultait que cette femme n’avait jamais abandonné ses erreurs et ses crimes horribles ; qu’elle s’était cachée par une malice diabolique sous une fausse apparence de conversion et de pénitence, en parjurant le saint nom de Dieu, en tombant dans des blasphèmes plus damnables encore que les précédents, ce qui la rendait obstinée, relapse dans l’hérésie et indigne de la grâce et communion de l’Église qui lui avait été miséricordieusement accordée par la dernière sentence ; qu’en conséquence, après avoir tout considéré et entendu la mûre délibération de plusieurs personnes habiles, son collègue et lui, les juges réguliers de Jeanne, avaient rendu leur sentence définitive. Il en donna aussitôt lecture.

Cette sentence est, comme la première, adressée à la personne de l’accusée. On y lit de nouvelles réflexions morales sur le devoir imposé aux pasteurs, lorsqu’un membre de l’Église est obstiné et hérétique, d’empêcher la contagion de son mal en le séparant du milieu des justes, suivant les règles des saints Pères, plutôt que de laisser le venin se répandre dans le corps entier.

… Sur quoi, continue la sentence, nous, juges compétents, nous vous avons déjà déclarée coupable de diverses erreurs, de schisme, d’idolâtrie, d’invocations de démons et de plusieurs autres crimes ; puis nous vous avons admise à résipiscence parce que vous avez promis de n’y plus retomber, suivant la cédule par vous souscrite. Cependant, votre cœur étant séduit par le prince du schisme et du mensonge, vous êtes, de votre aveu, retombée, ô douleur ! dans vos erreurs premières, comme le chien qui retourne à son vomissement ; vous avez reconnu que c’est avec un cœur dissimulé, sans sincérité ni bonne foi, que vous y avez renoncé ; c’est pourquoi nous, étant sur notre tribunal, vous déclarons relapse et hérétique par notre présente sentence ; nous prononçons que vous êtes un membre pourri, et, comme telle, pour que vous ne corrompiez pas les autres, nous vous déclarons rejetée et retranchée de l’Église, et nous vous livrons à la puissance séculière en la priant de modérer son jugement, et de vous éviter la mort et la mutilation des membres. Et si vous montrez de vrais sentiments de repentir, le sacrement de pénitence vous sera administré.

Ces dernières paroles prouvent que la sentence avait été rédigée la veille, avant qu’on eût accordé à Jeanne la faveur de communier, et qu’on n’avait pas songé à y faire les changements rendus nécessaires par ce qui s’était passé depuis.

D’après l’ancien principe, que le pouvoir ecclésiastique ne doit pas verser le sang, Jeanne fut dès lors abandonnée à l’autorité séculière pour subir sa peine. On aurait pu croire alors que cette autorité examinerait l’affaire de son côté, pour voir jusqu’à quel point ses lois avaient été violées par l’accusée, et si elle était digne de l’indulgence que l’évêque réclamait en sa faveur ; mais rien de tout cela n’eut lieu, et c’était malheureusement un abus trop commun introduit dans les procès en matière de foi. Il n’y eut pas même de jugement prononcé, et la Pucelle fut remise immédiatement au bourreau qui se tenait tout prêt à remplir son office.

Jeanne demanda une croix pour se fortifier dans cette dernière lutte. Un Anglais compatissant s’empressa de lui en faire une avec un bâton et de la lui donner. Elle la prit avec un grand respect, et la fixa dans sa robe, sur sa poitrine. Elle ne cessa de la couvrir de baisers et de larmes en implorant l’assistance du divin Rédempteur, qui, lui aussi, mourut innocent sur la croix. Elle pria ensuite l’appariteur Jean Massieu et le frère Isambert d’apporter la croix de l’église voisine, et de la tenir constamment levée devant ses yeux, afin qu’elle put regarder jusqu’au moment de sa mort l’image du Sauveur crucifié.

Quand un prêtre de cette église la lui eut apportée, elle la tint longtemps embrassée avec une ferveur singulière, en se recommandant à la miséricorde de Dieu et en implorant le secours de Dieu, de l’archange saint Michel et de sainte Catherine, son guide. Mais laissons Jean Massieu nous raconter lui-même cette scène, dont il fut témoin.

Et quant elle fut délaissée par l’Eglise, celluy qui parle estoit encore avec elle. Et à grande devocion demanda à avoir la croix : et, ce oyant, un Angloys qui estoit là présent, en feit une petite de boys, du bout d’un baston, qu’il luy bailla : et devotement la reçut et la baisa en faisant piteuses lamentacions et recognicions à Dieu nostre Rédempteur, qui avoit souffert en la croix pour nostre redempcion, de laquelle croix elle avoit le signe et la representacion, et mist icelle croix en son sein, entre sa chair et ses vestements. Et oultre demanda humblement à celluy qui parle, qu’il luy feit avoir la croix de l’Eglise, affin que continuellement elle la puisse veoir jusque à la mort35. Et celluy qui parle feit tant que le clerc de la paroisse de Sainct-Sauveur la luy apporta : laquelle apportée, elle l’embrassa moult estroictement et longuement, en se recommandant à Dieu, à sainct Michel et à saincte Catherine. En tant qu’elle faisoit lesdites dévocions et lamentacions, fut fort précipitée par les Angloys, et mesmes par aulcuns de leurs cappitaines, de la leur laisser en leurs mains pour plus tost la faire mourir, disant à celluy qui parle, qui, à son entendement, la reconfortoit en l’escherffaud : — Comment, prestres, nous ferez-vous icy disner ! Et incontinent, sans aucune forme ou signe du jugement, la envoyèrent au feu, en disant au maistre de l’œuvre : Fais ton office.

Ce triste spectacle était en effet trop long pour une partie de la soldatesque, inaccessible à tout sentiment de pitié. Ces misérables, dans leur impatience furieuse, demandèrent qu’on leur livrât la victime et crièrent d’une voix menaçante à l’appariteur qui l’exhortait sur l’échafaud, de se retirer. Après cette violente démonstration, ils la remirent au bourreau en lui disant :

— Fais ton devoir, sans que le juge séculier, qui était là présent avec son substitut, prononçât aucune sentence36.

Deux valets du bourreau s’approchèrent alors de Jeanne pour la faire descendre de l’échafaud où elle était montée. Elle embrassa la croix une dernière fois, fit un dernier salut d’adieu aux assistants et descendit accompagnée de frère Martin Ladvenu. Quelques Anglais se précipitèrent sur elle avec une rage brutale et la traînèrent jusqu’au bûcher. Cependant elle ne cessait d’invoquer le nom de Jésus d’une voix lamentable et elle s’écriait douloureusement :

— Ah ! Rouen ! Rouen ! seras-tu ma dernière demeure ?

Ces plaintes retentirent aux oreilles des juges comme l’arrêt de leur propre condamnation. Saisis d’horreur, ils se hâtèrent de s’éloigner pour ne pas être spectateurs du crime. Et ce fut là véritablement un fait très significatif en ce temps où le cœur humain, endurci par de longues et terribles guerres civiles, était comme habitué aux plus effroyables forfaits.

Lorsque Jeanne fut arrivée au pied du bûcher, on ceignit sa tête d’une mitre ignominieuse :

Et estoient escripts en la mitre qu’elle avoit sur la tête, les mots qui s’en suyvent : hérétique, relapse, apostate, ydolastre. Et en ung tableau, devant l’eschaffault, estoient escripts ces mots : Jehanne qui s’est fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse du peuple, divineresse, superstitieuse, blasphemeresse de Dieu, malcréant de la foi de Jhésus Crist, vanteresse, ydolastre, cruelle, dissolue, invocateresse de diables, scismatique et hérétique.

Alors Jeanne monta sur le bûcher, où elle fut liée à un poteau. Près d’elle se tenait le frère Martin Ladvenu, comme un vrai ministre de Celui qui appela les affligés en disant : Venez à moi, vous tous qui êtes accablés de travail et de douleur, et je vous soulagerai. (Matthieu, XI, 28.) Déjà les flammes montaient jusqu’à lui, et le frère restait toujours à la même place, uniquement occupé de l’âme dont Dieu l’avait fait le gardien. Mais Jeanne, quoique menacée et entourée elle-même par le feu, trouva encore assez de force en ce moment suprême pour veiller sur lui, et elle le conjura de se retirer avant que la flamme l’atteignit. Ainsi la mort, qui touchait déjà aux vêtements de Jeanne, ne put briser son courage ferme et tranquille, et dans un moment où la plupart sont trop abattus pour penser à eux-mêmes, elle eut encore la présence d’esprit de s’occuper des autres. Elle pria ce vaillant frère prêcheur de descendre du bûcher, et ensuite de tenir la croix levée devant elle, en continuant de l’exhorter et de l’encourager à haute voix.

En cet instant, Pierre Cauchon s’approcha d’elle encore une fois. Jeanne qui avait pardonné à tous ses ennemis, Jeanne déjà entourée par les flammes, dit à ce juge oublieux de Dieu, pour tirer sa conscience du sommeil de mort où elle était ensevelie et lui mettre son crime devant les yeux :

— Hélas ! je meurs par vous ; car se m’eussiés baillée à garder aux prisons de l’Eglise, je ne fusse pas icy.

Elle ne cessa, jusqu’à son dernier souffle, d’attester la vérité de ses révélations.

Toujours jusqu’à la fin de sa vie, dit le frère Martin Ladvenu dans sa déposition, elle maintint et assura que les voix qu’elle avoit eues estoient de Dieu ; et que, quoi qu’elle eust faict, elle l’avoit faict par ordre de Dieu et ne croyoit point par lesdictes voix avoir esté trompée.

Aussi, avec le profond sentiment qu’elle avait de son innocence et de l’iniquité de ses juges, s’écriait-elle en jetant autour d’elle un regard douloureux :

— Ha, Rouen ! j’ay grant paour que tu ne ayes à souffrir de ma mort !

Tous ceux qui entendirent la Pucelle, au milieu des flammes, protester de son innocence, et qui la virent à peine âgée de dix-neuf ans, endurer, dans la fleur de sa vie, les effroyables tortures de cette mort horrible avec un si héroïque courage, Français et Anglais, juges et spectateurs, furent saisis d’une immense compassion, et ne purent retenir leurs larmes. Un des assesseurs, Jean Fabri, évêque de Démétriade, déposa plus tard :

… qu’il ne croyoit pas qu’il y eust au monde un seul homme dont le cœur fust assez dur pour, s’il eust été present, ne pas estre ému jusqu’aux larmes.

Lui-même ne put supporter ce lamentable spectacle et s’en alla. L’émotion de l’évêque de Thérouanne éclata avec tant de force, qu’elle attira sur lui tous les regards. Beaucoup murmuraient, révoltés d’une si grande injustice, et se plaignaient qu’on eût choisi Rouen pour y donner le spectacle d’une telle exécution.

Cependant quelques Anglais, dont la haine avait endurci le cœur, furent assez barbares pour en rire avec une joie infernale. D’autres, au contraire, louaient Dieu et le remerciaient de leur avoir fait la grâce d’assister à une mort si belle et si chrétienne. Eux, les ennemis et les persécuteurs de la Pucelle, ils étaient forcés de lui rendre justice à l’heure de sa mort que leur propre fureur avait causée.

Lorsque le bourreau avait mis le feu au bûcher et que Jeanne avait vu la flamme s’élever, elle s’était écriée à haute voix : Jésus ! Mais le bûcher était si haut, que le feu montait avec peine et n’atteignit que lentement l’infortunée victime. Le bourreau lui-même, qui eût volontiers abrégé les souffrances du supplice, fut pris d’une grande pitié.

Lorsqu’enfin la fumée et les flammes entourèrent la Pucelle de tous côtés, elle demanda encore qu’on lui jetât de l’eau bénite, puis elle invoqua une dernière fois le secours de l’archange Michel et des autres saints, et remercia Dieu de toutes les grâces dont il l’avait comblée. Enfin, le feu étant devenu maître de son corps, elle pencha sa tête mourante en criant d’une voix assez haute et assez intelligible pour être entendue de tous les assistants :

— Jésus ! Jésus ! Jésus37 !

Ce furent ses dernières paroles.

Ce nom de l’éternel amour, qu’elle envoyait en expirant comme un adieu à la terre et un salut au ciel, perça les cœurs même les plus durs. Près du bûcher se tenait un Anglais, qui, dans sa haine farouche, avait juré d’apporter de ses propres mains le bois nécessaire pour alimenter les flammes qui devaient consumer l’ennemie maudite de son pays. Au moment où il allait accomplir son cruel serment, il entendit le dernier cri de la victime. Ses sens l’abandonnèrent aussitôt : il crut voir une colombe blanche qui s’élevait des flammes vers les cieux ; et, frappé de terreur, il tomba sans connaissance à terre. On fut obligé de l’emporter et il ne revint à lui qu’après avoir bu un peu de vin. Mais sa conscience ne lui laissa point de repos qu’il ne se fût confessé au frère, ce qu’il fit le jour même, et ne lui eût exprimé ses remords de son cruel dessein. Beaucoup racontaient avoir vu le nom de Jésus écrit au milieu des flammes.

Lorsque tout fut consumé autour de Jeanne, et qu’elle s’affaissa, déjà morte, sur le poteau auquel elle était attachée, les Anglais firent retirer le feu pendant quelque temps, pour que le peuple fût bien assuré qu’elle n’était plus de ce monde et qu’on ne dît pas qu’elle avait échappé au supplice d’une manière miraculeuse. Mais il se produisit un fait merveilleux. On eut beau répandre d’énormes quantités d’huile, de soufre et de charbon sur le cœur et les entrailles de la Pucelle, le feu ne parvint pas à consumer son cœur. Le fait a été attesté sous la foi du serment par le bourreau lui-même, qui en fut étonné au plus haut point, comme d’un miracle. Aussi le cardinal d’Angleterre ordonna-t-il de jeter dans la Seine le cœur, les cendres et tout ce qui subsistait de Jeanne, afin qu’il ne demeurât rien d’elle qui pût être un objet de vénération.

Telle fut la mort de la Pucelle d’Orléans. Ainsi périt celle qui s’était sacrifiée pour la France et à laquelle le peuple français doit de n’avoir pas été rayé de la liste des nations indépendantes. Quoique de lâches serviteurs de l’Église, la trahissant comme Judas trahit le Seigneur, l’eussent livrée à la mort, elle n’en resta pas moins fidèle à l’Église avec une inaltérable constance, et ne lui imputa point la faute de ses indignes ministres. De même elle ne renia point sa patrie, quoique des juges français l’eussent condamnée ; et, malgré l’ingratitude de son roi, elle lui resta attachée avec une constance inébranlable. Et c’est par là qu’elle a mérité que sa mort fût présentée comme le modèle achevé d’une mort sublime et vraiment chrétienne.

Quatre siècles et demi se sont écoulés depuis que Jeanne d’Arc subit le martyre du feu à Rouen, sur la place du Vieux-Marché, à la grande terreur de ses juges coupables et à la haute édification du peuple, afin d’attester sa mission divine. Son supplice eut lieu juste trois mois après qu’elle eut dit les paroles suivantes à ses juges qui les ont consignées pour les siècles à venir dans les actes du procès :

— Interrogez-moi dans trois mois sur ma délivrance. Mes saintes m’ont fait une promesse sur laquelle je vous répondrai dans trois mois. Elles m’ont dit de prendre courage ; que je recevrais du secours et serais délivrée par une grande victoire ; que je ne devais point m’inquiéter de mon martyre et que j’irais à la fin dans le paradis.

Qu’elle ait dit vrai en cela, c’est ce que ses propres juges durent attester à l’heure de la mort.

Beaucoup dirent qu’elle était morte d’une mort sainte et chrétienne et comme une martyre pour son roi. Jean Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre, dit en revenant tristement de l’exécution : Nous sommes tous perdus, car on vient de brûler une sainte dont l’âme est maintenant dans la main de Dieu. Le bourreau lui-même, pressé par une grande angoisse, alla le jour même, comme un désespéré, trouver le frère Martin Ladvenu. Il craignait que Dieu ne lui pardonnât point d’avoir mis à mort une vierge si sainte, et il disait que jamais encore exécution ne lui avait causé tant de peine. Le repos ne rentra dans son âme qu’après que le frère Martin l’eut confessé.

Le notaire Manchon fut tellement ému de ce supplice, que pendant un mois il en resta terrifié. C’est lui-même qui l’a raconté :

Jamais ne ploura tant pour chose qui luy advinst, et par ung mois après ne s’en povoit bonnement apaiser.

Maître Jean Alespée, chanoine de Rouen, dit en fondant en larmes à Jean Riquier, qui se trouvait à côté de lui :

— Plust à Dieu que mon âme fust dans le même lieu où je crois l’âme de ceste femme estre en ce moment !

Chapitre XXXIII
Comment justice fut rendue à Jeanne d’Arc et comment sa mémoire devint un grand honneur

Le bruit s’étant répandu parmi le peuple que Jeanne avait été immolée par la haine des Anglais comme une victime pour la France, les juges, dans la crainte d’une nouvelle enquête, se firent délivrer au nom du roi d’Angleterre des lettres patentes en vertu desquelles ils ne pouvaient être cités, pour ce motif, ni devant un concile œcuménique, ni devant tout autre tribunal. En outre, il fut adressé à l’empereur, aux princes de la chrétienté et aux villes de France une lettre-patente circulaire dans laquelle on rendait compte du procès de la même manière qu’il avait été conduit, c’est-à-dire avec une entière mauvaise foi. Quiconque osait parler de l’injustice de cette affaire abominable était sévèrement puni.

Mais le sort réservé aux principaux coupables inspira à beaucoup de personnes la pensée que Dieu, le juge suprême, avait cité devant son tribunal et s’était chargé de punir ceux qui croyaient échapper à toute justice humaine. On rapporte que Pierre Cauchon mourut subitement, en 1442, dans les mains de son barbier. La Pucelle lui avait dit : Je ne sais si vous êtes mon juge ou si vous ne l’êtes pas ; mais prenez garde de mal juger et de vous mettre en grand péril : je vous donne cet avis afin que si vous êtes puni de Dieu, j’aie fait mon devoir en vous le disant. Le dur et méchant promoteur, Jean d’Estivet, fut trouvé mort sur un fumier, aux portes de Rouen ; Loiseleur fut également frappé de mort subite dans une église de Bâle, et Nicolas Midi, qui avait prêché avant l’exécution, fut quelques jours après atteint de la plus effroyable maladie de cette époque. Il mourut misérablement de la lèpre. Ainsi périrent ceux auxquels Jeanne d’Arc avait dit : Vous ne ferez pas ce dont vous me menacez sans en éprouver du dommage dans votre corps et dans votre âme.

Ce qu’elle avait prophétisé aux Anglais avec tant de courage dans les fers, ayant déjà la mort du bûcher devant les yeux, à savoir la ruine de leur puissance en France, s’accomplit également. Avant six ans, leur avait-elle dit, vous perdrez un gage plus considérable qu’Orléans. Précisément à cette époque, c’est-à-dire en 1436, Paris, la capitale du royaume, tomba entre les mains du roi. Et en 1437, quand il fit son entrée au son des trompettes et à la tête de ses chevaliers, dans cette même ville qui l’avait autrefois reçu à coups de canon et dans les fossés de laquelle Jeanne d’Arc était tombée blessée, les paroles suivantes, qu’elle avait fait dire aux Anglais par son héraut devant Orléans, se réalisèrent à la lettre : Le roi entrera à Paris en bonne compagnie.

Rouen fut repris en 1449 : toute la Normandie et la Guyenne furent reconquises bientôt après, et enfin, en 1558, lorsque la bannière fleurdelisée flotta sur Calais, le plus fort et le dernier boulevard de la puissance anglaise sur le continent, ce mot que la Pucelle avait prononcé à Rouen, dans sa prison, fut aussi vérifié : Les Anglais perdront tout en France.

La justice qui avait été refusée à Jeanne d’Arc pendant sa vie devait de plus lui être accordée après sa mort. Charles remplit ce devoir sacré qu’il avait négligé si longtemps. S’il avait fait avant la condamnation ce qu’exigeaient de lui l’honneur et la reconnaissance, il eût peut-être sauvé la vierge héroïque à laquelle il était redevable de la couronne et qui avait été chargée de chaînes pour l’avoir trop bien défendu. Il ne lui était plus possible désormais que de remettre en honneur la mémoire de sa libératrice. L’enquête qu’il ordonna fut conduite avec tant de conscience et une si sévère impartialité, et en même temps avec une indulgence si miséricordieuse, que personne, pas même parmi les ennemis les plus acharnés de la Pucelle, n’a osé l’attaquer. Les juges eux-mêmes ont conservé les actes, afin que la postérité pût se convaincre par ses propres yeux que, dans cette importante affaire, ils n’avaient eu en vue que la vérité et la justice.

La première audition de témoins eut lieu à Rouen, en 1449, par ordre du roi, dès que la place fut rentrée sous sa domination. Le cardinal archevêque, cédant aux plaintes réitérées des bourgeois sur l’iniquité qui avait souillé leur ville, ordonna une nouvelle enquête. En 1455, le pape Calixte III, sur la prière des parents de Jeanne d’Arc, adressa à l’archevêque de Reims, aux évêques de Paris et de Coutances, ainsi qu’à l’inquisiteur, un bref dans lequel il les chargeait d’examiner le procès, d’écouter les deux parties et de prononcer d’après le droit et la justice. Le 17 novembre 1455, la mère de Jeanne d’Arc, accompagnée des frères et de plusieurs parents de la victime, se présenta tout en larmes devant les juges, demandant humblement justice pour son enfant innocente qu’elle avait élevée dans la crainte de Dieu, et que les ennemis, en haine du roi, avaient condamnée et exécutée comme hérétique, contre tout droit et toute équité. Alors commença l’enquête, et l’on entendit les témoins à Rouen, à Lyon, à Domrémy, à Orléans et à Paris, tant sur la vie et les actes de la Pucelle que sur son procès et sa mort. Les dépositions, au nombre de 144, proviennent des plus nobles princes, des plus célèbres capitaines et des plus braves chevaliers de la France, aussi bien que de pauvres paysans de Domrémy ; elles subsistent encore aujourd’hui. L’ensemble de ces actes fut soumis aux premiers savants et jurisconsultes par les juges eux-mêmes, qui, s’étant adjoint un conseil de docteurs, examinèrent ensuite toute l’affaire à nouveau et prononcèrent après mûre délibération. La monstrueuse iniquité du procès s’étalait maintenant devant leurs yeux ; ils virent tout ce qui avait été omis, falsifié, retranché et ajouté ; comment, pour effrayer l’accusée, on avait usé de la menace et de la violence, et comment on l’avait maltraitée de toutes manières sans observer les règles, même les plus simples, de la justice. Aussi déclarèrent-ils que ce procès était dans toutes ses parties entaché de nullité. Quant aux apparitions de la Pucelle, ils décidèrent que si l’on s’en rapportait aux signes qui doivent accompagner de pareilles révélations pour qu’elles soient jugées véritables, celles de Jeanne étaient d’une nature telle, qu’il n’y avait pas de motifs légitimes de les rejeter. Sa vie pieuse et irréprochable, son vœu de virginité fidèlement gardé, le malheur extrême de la France qui avait si grand besoin du secours de Dieu, étaient autant de raisons de croire à la réalité de ses apparitions et à la vérité de sa mission divine. En outre, ses prédictions sur des choses futures et humainement impossibles à prévoir, s’étaient accomplies de telle manière qu’elles ne pouvaient avoir été inventées. Enfin elle s’était réellement soumise à l’Église, et l’abjuration de ses prétendus crimes lui avait été frauduleusement arrachée.

Le 7 juillet 1456, dans une assemblée solennelle tenue en présence de la mère et des frères de Jeanne, dans le palais épiscopal de Rouen, l’archevêque de Reims prononça la sentence de réhabilitation. Il rendit compte en détail de la marche suivie dans la nouvelle enquête, exposa les motifs du nouveau jugement, et déclara que les douze articles qui formaient la base du premier procès, étant faux, calomniateurs, frauduleusement arrangés et contraires aux déclarations de l’accusée elle-même, étaient cassés par la justice comme nuls et sans valeur. Nous donnerons seulement la conclusion de cet arrêt d’une si haute importance.

Ayant imploré le secours du ciel, afin que notre jugement émane de Dieu même qui pèse les esprits, qui est le seul juge véritable et le seul instruit de la réalité des révélations ; de ce Dieu dont l’esprit souffle où il veut, qui choisit quelquefois les faibles pour confondre les puissants, et qui, n’abandonnant pas ceux qui espèrent en lui, vient les secourir dans le malheur et les tribulations ;

Ayant délibéré mûrement tant sur les préliminaires de l’affaire que sur la décision de la cause, avec des personnes habiles et remplies de probité ; vu leurs solennelles délibérations dans leurs traités, et ayant eu leur avis, tant de vive voix que par écrit, par lesquels elles ont estimé que les faits de la défunte sont dignes d’admiration plutôt que de condamnation ; que tout ce qui a été fait contre elle est vicieux au fond et dans la forme, nous déclarons les douze articles susdits infidèlement, calomnieusement, frauduleusement et malicieusement extraits des déclarations de Jeanne, éloignés de la vérité, faux dans plusieurs points, afin d’entraîner les délibérants dans un autre avis que celui qu’ils auraient embrassé, enfin coupables d’ajouter des circonstances qui ne sont pas contenues dans lesdites déclarations, et d’en altérer plusieurs autres.

En conséquence, nous les cassons comme faux, calomnieux, pleins de dol, non conformes aux déclarations de Jeanne, et les condamnons à être judiciairement lacérés.

Cette pièce du procès de condamnation ainsi jugée et désormais enlevée pour toujours d’une instruction dont elle était l’unique base, il restait encore à prononcer sur les deux jugements rendus contre Jeanne d’Arc, c’est-à-dire sur le fond même de l’affaire. C’est ce que firent tous les juges par un second arrêt dont la teneur suit :

Vu tout ce qui est au procès ; vu principalement les deux jugements rendus contre Jeanne d’Arc, dont le premier est qualifié jugement de chute, parce qu’il la condamne à une prison perpétuelle ; l’autre jugement de rechute, parce qu’il la condamne comme relapse ;

Considérant 1°, la qualité des juges ;

2° La manière dont Jeanne était détenue ;

3° Les récusations de ses juges ;

4° Ses soumissions à l’Église ;

5° Les appels et réquisitions multipliés par lesquels elle a soumis au pape et au saint-siège ses actions et ses discours, et très instamment requis plusieurs fois que le procès fût envoyé en entier au pape ;

6° Considéré que l’abjuration insérée au procès est fausse ; que celle qui a eu lieu était l’effet du dol ; qu’elle a été arrachée par la crainte en présence du bourreau et du bûcher, et est par conséquent tortionnaire et imprévue, et que de plus elle n’a pas été comprise par Jeanne d’Arc ;

Vu enfin les traités des prélats et docteurs de droit divin et humain, concluant tous à l’injustice et à la nullité du procès ;

Tout considéré et n’ayant que Dieu en vue, les juges prononcent que le procès, l’abjuration et les deux jugements rendus contre Jeanne contiennent le dol le plus manifeste, la calomnie et l’iniquité, avec des erreurs de droit et de fait, et en conséquence le tout est déclaré nul et invalidé, ainsi que tout ce qui s’en est suivi, et en tant que de besoin est cassé et annulé comme n’ayant ni force ni vertu.

En conséquence, Jeanne, les demandeurs et leurs parents sont déclarés n’avoir encouru aucune note ni tache d’infamie à leur occasion, dont en tout événement ils sont entièrement lavés et déchargés.

Le surplus du dispositif concerne les réparations dues à la mémoire d’une accusée innocente, condamnée et suppliciée injustement ; voici en quoi elles consistent :

1° Le jugement que l’on rend sera solennellement publié dans la ville de Rouen.

2° Il y sera fait en outre deux processions solennelles : la première à la place Saint-Ouen, où s’est passée la scène de la fausse abjuration ; la seconde, le lendemain, au lieu même où, par une cruelle et horrible exécution, les flammes ont étouffé et brûlé Jeanne d’Arc.

3° Il y aura une prédication publique dans les deux endroits.

4° Il sera placé une croix au lieu de l’exécution, en souvenir perpétuel.

5° Enfin il sera fait dans toutes les villes du royaume, et dans tous les lieux remarquables que les juges eux-mêmes jugeront à propos de déterminer, une notable publication du jugement intervenu (pro futura memoria).

Ainsi fut placée sur le cénotaphe de Jeanne, comme un signe réparateur de justice, la croix devant laquelle elle avait prié dans son enfance, qu’elle avait portée au milieu des batailles et dont ses regards ne s’étaient détachés qu’au moment où ils avaient été fermés par la mort.

Depuis lors, quatre siècles et demi se sont écoulés, et avec eux bien des générations ; mais le souvenir de la Pucelle et de ses glorieux hauts faits vit toujours dans la mémoire reconnaissante des hommes : il brille, au ciel des temps passés, comme une étoile rayonnante, signe admirable de la miséricorde divine, modèle de la confiance humaine dans le secours céleste, du courage héroïque, de la fidélité au roi et à la patrie et d’un amour miséricordieux et compatissant envers les hommes. Aussi, bien des couronnes de fleurs ont-elles été suspendues à sa tombe, et plus d’un hommage a-t-il été rendu à sa mémoire dans sa patrie et dans les pays étrangers.

On conserve encore aujourd’hui un grand nombre de manuscrits des actes des deux procès. Plusieurs de ces manuscrits, tout à fait authentiques, paraphés et certifiés conformes par les notaires, se trouvent à la bibliothèque royale et au dépôt des chartes à Paris, au Vatican à Rome, aux bibliothèques de Cambridge, d’Orléans, de Genève, de Dijon et de Munich. De plus, nous possédons une foule de chroniques contemporaines de Jeanne d’Arc, dont les auteurs avaient pour la plupart consigné sur les lieux mêmes les faits dont ils ont été témoins. Car l’époque de Charles VII, si féconde en événements, et pendant laquelle la couronne de France, profondément abaissée, ne fut relevée et ne recouvra son indépendance qu’au prix d’efforts héroïques, a éveillé dans plus d’un cœur le désir de faire passer à la postérité le souvenir de tant de faits mémorables. C’est ainsi que nous possédons sur la Pucelle et son temps une quantité de chroniques et d’annales dont l’histoire d’Allemagne n’offre malheureusement aucun exemple.

Enfin, cette histoire merveilleuse a paru à la postérité plus digne que toute autre d’une attention spéciale et d’un examen approfondi. Tous les états et toutes les classes ont trouvé dans son infinie variété une matière inépuisable. Jeanne d’Arc a été célébrée dans les domaines les plus divers de la science humaine, par des historiens, des romanciers, des théologiens, des philosophes, des jurisconsultes, des tacticiens et des politiques, des généalogistes et des écrivains héraldiques, des prédicateurs et des orateurs, des poètes épiques, tragiques et lyriques, des démonologues et amateurs de sorcelleries, des rapsodes, des encyclopédistes, des journalistes et des critiques. Un auteur français a formé une liste de quatre-cents ouvrages consacrés soit entièrement, soit partiellement à l’histoire de la Pucelle. On pourrait augmenter cette liste de bon nombre d’écrits qui ne s’y trouvent pas indiqués, de sorte que l’on aurait plus d’un ouvrage pour chaque année écoulée depuis la mort de Jeanne d’Arc.

Mais les deux livres où les sources ont été consultées de la manière la plus détaillée et la plus sûre sont la grande dissertation de L’Averdy, insérée dans le troisième volume des Notices et Extraits des manuscrits de la bibliothèque du roi, et l’Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, par Le Brun de Charmettes38. Ces deux ouvrages ont été surtout mis à contribution dans cette histoire, et particulièrement chaque fois que l’auteur n’a pu remonter lui-même aux sources.

Parmi les particularités qui prouvent combien Jeanne fut généralement connue et honorée, même dans les pays étrangers, dès le temps où elle parut, nous citerons la note suivante, extraite des comptes de la ville de Ratisbonne en 1430, époque à laquelle s’y rendit l’empereur Sigismond :

Item, nous avons payé vingt-quatre deniers pour voir le tableau qui représente comment la Pucelle a combattu en France.

Les bourgeois d’Orléans lui élevèrent, sur le pont de leur ville, un monument en bronze deux ans après le jugement de révision. On y voyait la mère des douleurs assise sous la croix et ayant sur ses genoux le corps du Sauveur ; à ses pieds étaient agenouillés Charles VII et la Pucelle. En souvenir de l’érection de ce monument, une médaille fut frappée, sur laquelle on lisait d’un côté cette légende : A Domino factum est istud (c’est-à-dire : Ceci s’est fait par le Seigneur), et sur le revers : Les Orléanais reconnaissants ont fait ériger ce monument après la délivrance de leur cité. Renversé en 1567, pendant les guerres de religion, il fut rétabli trois ans après. La Révolution française en fit des canons ; mais, en 1805, des souscriptions volontaires élevèrent un nouveau monument représentant la Pucelle sa bannière à la main.

On frappa également une médaille commémorative sur un côté de laquelle on voit l’effigie de Jeanne d’Arc, et sur l’autre, celle de Napoléon, premier consul.

La mère, et, après sa mort, le frère de la Pucelle, le chevalier Pierre d’Arc, reçurent une pension de la ville. Le dernier descendant mâle de sa famille mourut le 29 juin 1760, et après sa mort on supprima la pension qu’il recevait du roi comme appartenant à la maison de la libératrice de la France. On voit encore aujourd’hui, dans une chapelle de l’église de Domrémy, la tombe des Dulis, ce qui a fait surnommer cette partie de l’église : la chapelle de Notre-Dame de la Pucelle. Dans les environs du village il y a un chemin, un vignoble et une fontaine qui n’ont pas cessé de porter le nom de l’héroïne, et à l’époque de la Terreur, quand la garde nationale de Vaucouleurs se souleva contre la tyrannie de la Convention, elle mit sur son drapeau les armes des Dulis.

La procession que la Pucelle célébra le 8 mai 1429, à Orléans, avec les chevaliers et les bourgeois, pour remercier Dieu de la délivrance de la ville, est encore célébrée chaque année en grande pompe. Voici l’ordre des cérémonies tel qu’il était observé avant la Révolution française : La fête commençait par une messe solennelle dans la cathédrale, et par un sermon qui rappelait au peuple la détresse d’Orléans en 1429 et sa délivrance miraculeuse par la grâce de Dieu et la main de la Pucelle. Ensuite la procession allait visiter, en chantant des hymnes et des prières, les divers lieux où les ancêtres avaient combattu contre les Anglais. Pendant tout ce temps, les cloches, les canons et les trompettes résonnaient alternativement. Un jeune garçon représentant la Pucelle marchait revêtu d’un habit de guerre du XVe siècle, l’épée au côté et la bannière à la main. Pour retracer le souvenir des souffrances de Jeanne d’Arc dans sa prison et rappeler qu’elle n’avait pas seulement parcouru avec courage la voie de la prospérité, mais qu’elle avait aussi marché patiemment dans le sentier de la douleur, ce jeune garçon était pendant quelque temps chargé de fers. Le lendemain était consacré à la mémoire de ceux qui n’avaient pas eu le bonheur d’être témoins de la victoire et de la délivrance, étant tombés en combattant pour le roi et la patrie, et l’on disait une messe solennelle pour le repos de leurs âmes. Le cardinal d’Estouteville et trois autres évêques, dans l’intention d’ajouter encore à l’éclat de cette belle fête, et afin qu’elle fût un jour de salut en même temps que de joie, avaient accordé une indulgence plénière à tous ceux qui, après s’être pieusement confessés, approcheraient avec dévotion de la sainte Table.

À Rouen, Charles VII fit construire une fontaine de pierre à l’endroit même où Jeanne avait péri dans les flammes. Au-dessus de ce monument s’élevait une croix : un peu plus bas on voyait la Pucelle et, au-des sous, les statues de plusieurs autres femmes célèbres. En 1755, la fontaine, ayant été dégradée par le temps, fut reconstruite dans une autre forme. La révolution de 1793 voulut aussi la détruire ; mais le maire la sauva en disant que Jeanne d’Arc était du tiers état, et qu’à ce titre on devait honorer son image.

Un troisième monument lui a été élevé dans ces derniers temps, par la reconnaissance des rois et du peuple français, à Domrémy, son village natal. En 1819, le département des Vosges, en vertu d’une résolution prise à l’unanimité, acheta la petite maison de la Pucelle située dans ce village. Cette maison appartenait alors à un ancien dragon, nommé Gérardin. Bien qu’un étranger lui en eût offert six-mille francs pour avoir la statue de pierre placée au-dessus de la porte, il préféra la vendre deux-mille-cinq-cents francs au département, afin qu’un monument si respectable ne fût pas perdu pour son pays. La ville d’Orléans, voulant récompenser la noble action de Gérardin, a fait frapper en l’honneur de Jeanne d’Arc une médaille où le fait est rappelé.

Louis XVIII fit bâtir dans le voisinage de cette maison une école gratuite pour les jeunes filles de Domrémy, de Greux et des environs, et affecta une rente à l’entretien de l’institutrice. Grâce à cette belle fondation, le souvenir de Jeanne d’Arc est encore aujourd’hui une source de bénédictions pour le lieu de sa naissance, et par là, Louis XVIII a payé de nouveau la dette et promesse que son ancêtre Charles VII avait contractée à Château-Thierry envers Jeanne d’Arc et qui fut fidèlement acquittée par tous ses successeurs jusqu’à la Révolution française, à savoir d’exempter de tout impôt la patrie de la libératrice de la France. Outre l’école, Louis XVIII fit aussi ériger devant l’église de Domrémy un monument avec un buste en pierre de la Pucelle.

Le 10 septembre 1820, l’inauguration eut lieu avec une grande solennité, et au milieu des députés de plusieurs autres villes, on remarqua ceux qu’Orléans avait envoyés pour assister à cette fête de son héroïne. Il s’y trouvait aussi un descendant de la famille de Jeanne d’Arc par les femmes et il prononça un discours en l’honneur de la Pucelle. Le curé de la paroisse bénit, à cette occasion, une bannière faite sur le modèle de celle que Jeanne portait autrefois dans les batailles, et, entre autres paroles, il dit à ceux qui la tenaient :

— Ayez la foi et la piété de la Pucelle ; travaillez comme elle à mériter la grâce de Dieu, et vous trouverez toujours, comme elle, secours et appui dans le bras du Tout-Puissant. Jamais il n’a abandonné ceux qui se sont adressés à lui dans la pureté de leur cœur. Si un jour la paix était rompue et si cette bannière, qui est aujourd’hui un signe de fête, devait se déployer sur le champ de bataille, rappelez-vous alors et répétez à vos frères d’armes cette belle leçon que la Pucelle nous a donnée, à savoir : que nous devons chercher la victoire dans le secours de Dieu seul.

Ces paroles que le curé de Domrémy adressait à des Français, nous pouvons, nous, Allemands, nous les appliquer aussi. Car la Pucelle n’a pas vaincu et souffert seulement pour la France, elle a souffert et vaincu pour tous les peuples. L’image de la bergère avec sa sainte bannière et son épée, avec les lis, emblème de sa pureté virginale, avec la double auréole de la victoire et du martyre, entourée de ses saintes, brille comme un signe éclatant dans les annales du passé, pour instruire et consoler les temps futurs : elle montre que la puissance et l’habileté des hommes ne peuvent pas disposer des peuples au gré de leurs caprices, et que le sort des nations repose dans une main plus haute, dont la justice punit l’orgueil des oppresseurs, dont la miséricorde écoute la prière des opprimés, et dont la sagesse infinie gouverne le genre humain.

Sans doute une mort douloureuse fut la récompense donnée par le monde à la Pucelle pour ses grands services ; mais c’est ainsi qu’elle obtint la couronne que ses saintes lui avaient promise dans sa captivité, sans qu’elle-même comprît cette prédiction qu’un examen attentif du procès autorise à regarder comme un miracle. Or, en suivant, non pas des historiens éloignés d’elle par le temps et la distance, ou des traditions incertaines, mais cent-douze témoins oculaires déposant sous la foi du serment, qui l’ont vue dans toutes les circonstances de sa vie, elle nous apparaît au village natal, parmi les pauvres gens de la campagne, comme une enfant pleine d’affabilité, de soumission, de réserve et de modestie ; dans les batailles et au milieu des chevaliers, comme le modèle du courage le plus héroïque, de la pitié la plus compatissante et de la plus sévère chasteté ; dans l’éclat du triomphe à Reims, en présence du roi et des grands du royaume, elle donne l’exemple de l’humilité la plus profonde ; enfin, à Rouen, dans ses souffrances, devant ses juges qui sont en même temps ses ennemis, et sur le bûcher, elle est une image sublime de patience, de pardon, d’amour et d’inébranlable fidélité à son roi. En un mot, dans toutes les phases de son existence terrestre, elle nous apparaît comme l’idéal d’une âme pure entièrement attachée et consacrée à Dieu. Puissent donc tous les yeux s’élever vers cette figure sainte, et tous les cœurs se laisser pénétrer de son éclat ! Alors son souvenir deviendra pour nous une source inépuisable de bénédiction, comme ses victoires l’ont été pour la France, et comme la vénération de la postérité le fut pendant quatre siècles et demi, et l’est encore aujourd’hui pour la vallée qui l’a vue naître.

L’antiquité grecque et romaine a inscrit sur les tables de l’histoire les noms superbes de ses grands hommes : des héros qui sacrifièrent avec joie leur vie pour le bonheur et l’honneur de la patrie, qui lui soumirent des pays et des peuples, et posèrent sur son front les lauriers sanglants de la domination universelle ; ou d’autres qui offrirent généreusement leur poitrine au fer levé sur leurs concitoyens, et s’ensevelirent avec gloire sous des ruines croulantes : mais pourrait-elle en citer un seul qui, comme la Pucelle, ne porta point le glaive pour son propre honneur ni pour des avantages terrestres, mais uniquement pour l’honneur et le service de l’Éternel ; qui, sur le champ de bataille, ne regarda jamais son épée avec orgueil, mais leva toujours avec humilité ses regards vers Dieu, auteur de la victoire, et les abaissa avec amour sur l’ennemi vaincu ; qui, se déclarant indigne de la couronne, la déposa volontairement sur l’autel, et se servit ainsi des choses vaines et passagères pour rendre hommage à l’Être infini et éternel ?

Autrefois la patrie reconnaissante donna à son vaillant chevalier du Guesclin le glorieux surnom d’Épée de la France ; le surnom qui convient à sa pieuse héroïne, à Jeanne la Pucelle, est celui d’Épée de Dieu.

Fin

Notes

  1. [27]

    Équivalant à 61,125 francs de notre monnaie actuelle (1843).

  2. [28] Le lecteur français ne doit pas oublier que l’auteur est allemand. De ce point de vue, la plainte patriotique de Guido Görres est tout à fait légitime. L’histoire impartiale adressera toujours le même reproche à Napoléon, qui, au lieu d’attacher l’Allemagne entière à la France par ses bienfaits, la divisa trop souvent par les calculs de son ambition égoïste. (Note du traducteur).

  3. [29]

    C’est-à-dire à peu près six francs de la monnaie actuelle (1843).

  4. [30]

    Frère Isambert de La Pierre, l’un des assesseurs, ayant seulement voix consultative, déclara sur ce point dans le procès de révision :

    … que l’on demandoit et proposoit à la povre Jebanne, interrogatoires trop difficiles, subtils et cauteleux, tellement que les grants clercs et gens bien lectrez qui estoient là présens, à grant peine y eussent sceu donner responses ; par quoi plusieurs de l’assistance en murmuroient.

    Dans le même procès de révision, frère Martin Ladvenu dit et rapporte :

    … que, à sa conscience, on luy proposoit et demandoit questions trop difficiles, pour la prendre à ses paroles et à son jugement, car c’estoit une povre femme assez simple, qu’à grant peine savoit Pater noster et Ave Maria.

    Les personnes qui veulent connaître tous les détails du procès de Jeanne d’Arc devront recourir à l’ouvrage de L’Averdy, publié en 1790. C’est le travail le plus étendu et le plus savant que nous ayons sur cette matière. Il a été imprimé dans le tome III des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, et le remplit presque tout entier. On trouve l’analyse et de nombreux extraits des interrogatoires dans le livre de M. Le Brun des Charmettes et dans le troisième volume de la Nouvelle Collection des mémoires pour servir à l’Histoire de France, publiée par MM. Michaud et Poujoulat. (Note du traducteur, édition de 1843.)

    Depuis l’époque où nous donnions ces indications dans la première édition de cet ouvrage, de nombreuses publications ont été faites sur Jeanne d’Arc. Nous nous contenterons d’indiquer pour les personnes qui veulent remonter aux sources, les éditions des Procès de condamnation et de réhabilitation de MM. Jules Quicherat, Auguste Vallet de Viriville et Ernest O’Reilly, et la Jeanne d’Arc de M. Henri Wallon (de l’Institut). (Note du traducteur, édition de 1886.)

  5. [31]

    Déposition de Jean Massieu (Manuscrit de Soubise).

  6. [32]

    M. Buchon a publié pour la première fois cette chronique dans le tome XXXIVe de sa collection des Chroniques nationales. L’ouvrage dont on vient de lire un extrait paraît avoir été traduit du latin sous le règne de Louis XII. Son auteur est, avec Sala, le seul historien qui ait parlé d’une manière positive du secret révélé par Jeanne d’Arc à Charles VII. Le manuscrit porte le numéro 411 de la Bibliothèque d’Orléans. (Note du traducteur.)

  7. [33]

    Voir la note 13.

  8. [34]

    Premières dépositions de Martin Ladvenu et d’Isambert de La Pierre. Les deux religieux, n’entendant pas l’Anglais, paraît-il, ont écrit : Farowelle pour Farewell. (Note du traducteur.)

  9. [35]

    Elle fit la même demande à frère Isambert, qui rapporte ainsi cette particularité :

    Dict oultre plus, que la piteuse femme luy demanda, requist et supplia humblement, ainsi qu’il estoit près d’elle en sa fin, qu’il allast en l’église prochaine, et qu’il lui apportast la croix, pour la tenir eslevée tout droict devant ses veux jusques au pas de la mort, affin que la croix où Dieu pendist fust en sa vie continuellement devant sa vue.

  10. [36]

    Dans le procès de révision, une foule de témoins déposent que Jeanne fut conduite à la mort sans qu’aucune sentence eût été prononcée par les juges séculiers. Frère Isambert donne sur ce point les détails les plus positifs :

    Dict et depose avoir bien veu et clairement apperceu, à cause qu’il a toujours esté présent, assistant à toute la déduction et conclusion du procès, que le juge séculier ne l’a point condamnée à mort, se à consumption de feu, combien que le juge lay et séculier ne soit comparu et trouvé au lieu même où elle fust preschée derrenièrement et délaissée à justice séculière. Toutefois, sans jugement ou conclusion dudict juge, a esté livrée entre les mains du bourreau et brulée en disant au bourreau tant seulement, sans aultre sentence : Fais ton devoir.

  11. [37]

    Frère Isambert, qui lui aussi ne l’avait pas quittée un seul instant,

    … dict en oultre qu’elle estant dedans la flambe, oncques ne cessa jusques en la fin de résonner, confesser à haulte voix le sainct nom de Jhesus, en implorant et invocant sans cesse l’ayde des saincts et sainctes du paradis, et encore, qui plus est, en rendant son esprit, et inclinant la teste, proféra le nom de Jhesus…

  12. [38]

    Voir la fin de la note 30.

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