G. Görres  : Jeanne d’Arc (1843)

Dossier : Les différentes traductions

Les différentes traductions en français
de la Jeanne d’Arc de Görres

Traduction anonyme (1840)
Léon Boré en est-il l’auteur ?

Avant que Léon Boré ne publie sa traduction de la Jeanne d’Arc de Görres à Paris en 1843, une autre traduction avait paru à Bruxelles en 1840, sans que soit donné le nom du traducteur.

Plusieurs indices nous laissent à penser que Boré en est également l’auteur.

1. Imprimatur. — L’ouvrage de 1840, Histoire de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, d’après les chroniques contemporaines (Éd. Charles-Joseph de Mat, 1 vol. in-12, 240 p.) reçut l’imprimatur du vicaire-général du diocèse de Malines, J.-B. Pauwels, le 17 juin 1840.

À la même époque, Léon Boré fit paraître, sous son nom, au moins une autre traduction à Bruxelles autorisée par ledit vicaire-général Mgr Pauwels : Les stigmatisées du Tyrol, imprimatur du 10 août 1843. (Cet ouvrage est la réunion de trois textes dont l’un sur Marie de Mörl est de Joseph Görres, père de Guido.)

2. Style. — Les textes ne sont pas identiques mais présentent de profonde similitudes. Exemple :

Texte original (début du chapitre 5) :

Anders aber war nicht daran zu denken, daß er sie hätte ziehen lassen, es stand vielmehr von seiner strengen Ehrbarkeit das Schlimmste zu befürchten. Merkwürdigerweise hatte der alte Ark eine dunkle Ahnung von dem Schicksale seiner Tochter, und Johanna wurde darum aufs strengste von ihren Eltern bewacht.

Traduction de 1840 :

Il y avait, au contraire, tout à craindre de sa sévérité en tout ce qui concernait l’honneur. Chose étonnante ! Le vieux d’Arc avait un vague pressentiment des destinées de sa fille. C’est pourquoi Jeanne était surveillée avec la plus grande sévérité par ses parents.

Traduction de 1843 :

N’avait-elle pas plutôt tout à craindre de sa prudente sévérité ? Chose remarquable ! le vieux Jacques d’Arc avait un vague pressentiment de la destinée de sa fille, car de concert avec sa femme, il la surveillait de très près.

3. L’édition de 1886. — Léon Boré reprit son texte pour la seconde édition de sa traduction qui parut après sa mort. Les variantes entre les deux versions de 1843 et 1886, sont de même nature que celles d’entre les traductions de 1840 et 1843. De simples reformulations en conservant le découpage des phrases. Exemple :

Traduction de 1840 :

Pendant que ceux d’Orléans faisaient une sortie courageuse contre un retranchement anglais qui défendait le passage…

Traduction de 1843 :

Pendant que ceux d’Orléans faisaient une vigoureuse sortie contre un retranchement anglais qui défendait le passage…

2e édition de 1886 :

Tandis que les Orléanais faisaient une sortie vigoureuse contre un retranchement qui leur barrait le passage…

On remarque que sortie courageuse (1840) devient vigoureuse sortie (1843) puis sortie vigoureuse (1886).

4. Modification du texte. — C’est l’élément central qui fonde notre présomption. Görres a divisé son ouvrage en 40 chapitres. La traduction de 1840 est parfaitement fidèle aux 30 premiers (1-30), puis s’en écarte soudain et condense les 10 derniers (30-40) en trois gros chapitres, avec de nombreuses omissions (comme l’évocation des fausses Jeanne d’Arc).

Or la traduction de 1843 imite en tout celle de 1840. Elle reprend notamment la réduction des 40 chapitres en 33 qu’elle suit pas à pas, et avec les mêmes omissions.

Si Léon Boré n’est pas l’auteur de la traduction de 1840, du moins l’avait-il sous les yeux. Il est plus simple de penser qu’elle fut comme un premier jet avant la parution de sa version définitive trois ans plus tard.

Traduction de Léon Boré (1843)
Citations en français du XVe siècle

Comme exposé ci-dessus, les deux traductions de 1840 et 1843 ne se démarquent que par la forme, non par le fond. Avec une exception : les reproductions des sources contemporaines.

Dans la traduction de 1840, les chroniques ou autres actes des procès, sont traduits en français moderne, à partir de la traduction en allemand qu’en avait fait Görres. Dans la traduction de 1843, Léon Boré leur préfère les versions originales.

Exemple d’une citation du Journal du siège d’Orléans (au chapitre XII) :

Traduction de 1840 :

Au nom du ciel, disait-elle en chemin, je sais bien que j’aurai un rude travail à Poitiers où l’on me conduit. Mais le Seigneur me viendra en aide, c’est pourquoi allons au nom du Seigneur.

Traduction de 1843 :

En mon Dieu, disait-elle chemin faisant, je sçay bien que j’auray beaucoup à faire à Poictiers où on me meine ; mais messire m’aydera. Or, allons de par Dieu ! car c’estoit sa manière de parler.

Léon Boré emprunte sa transcription à Le Brun de Charmettes (Histoire, 1817, t. I, p. 393). Quicherat ne l’éditera qu’en 1847 (Procès, t. IV).

On remarquera que dans sa seconde édition de 1886, les transcriptions auront été révisées d’après les relevés de Quicherat des mêmes manuscrits. Par exemple, là où Le Brun avait lu : En mon Dieu, Quicherat lira avec raison : En nom Dieu, et Boré corrigera.

2e édition de 1886 :

En nom Dieu, disait-elle chemin faisant, je sçay bien…

2e édition de Léon Boré (1886)
Quarante années d’avancées historiques

En 1883 paraît en Allemagne la seconde édition de la Jungfrau von Orleans (Ratisbonne, éd. Georg Joseph Manz, 400 p.), avec illustrations du peintre munichois Alexander Strähuber. Léon Boré décide de reprendre son texte à partir de cette nouvelle édition. Il achèvera son travail mais la maladie l’emportera avant sa publication.

Fin 1885, le libraire parisien Victor Lecoffre annonce dans la presse la parution de la Vie de Jeanne d’Arc, deuxième édition revue et corrigée par le traducteur sur la dernière édition allemande.

Le titre : Jeanne d’Arc (1843) est devenu : Vie de Jeanne d’Arc (1886).

Mais la principale évolution par rapport à la première édition, est l’intégration des quarante dernières années d’avancées de la recherche historique consacrée à Jeanne d’Arc (1843-1883) marquées par une considérable multiplications de travaux érudits : Michelet, Quicherat, Vallet-de-Viriville, Joseph Fabre, etc. Boré s’en est servi pour enrichir ses notes et sa bibliographie, ainsi que pour corriger, voire augmenter, les citations des sources d’après les plus récentes transcriptions (par exemple le En mon Dieu lu chez Le Brun de Charmettes est corrigé en En nom Dieu d’après Quicherat, cf. le chapitre sur la 1e édition ci-dessus).

Sans changer au fond, Boré a également apporté à son texte tout un tas de petites retouches, qui rappellent certaines variantes entre la traduction anonyme de 1840 et sa première édition de 1843 (par exemple Pendant que ceux d’Orléans devient Tandis que les Orléanais, cf. le chapitre sur la traduction de 1840).

C’est le texte de la seconde édition (1886) qui nous a servi pour établir notre présente édition.

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