Texte intégral : Chapitres 13 à 23
Chapitre XIII Comment Jeanne s’apprêta à partir pour Orléans et envoya aux Anglais son héraut d’armes
Le duc d’Alençon reçut alors du roi l’ordre de précéder la Pucelle à Blois, afin d’organiser un convoi de vivres et les forces nécessaires pour l’escorter. La Pucelle devait ensuite diriger elle-même l’expédition. Quand même le roi aurait eu en elle une confiance pleine et entière, il n’aurait pu alors rien entreprendre de plus ; il eut même beaucoup de peine à rassembler l’argent indispensable pour ces préparatifs.
Jeanne fut aussi équipée, comme devait l’être, à cette époque, un chef d’armée. Elle reçut du roi son armure et sa suite, mais de Dieu son épée et sa bannière. Ce furent, en effet, ses saintes qui lui révélèrent qu’il y avait pour elle, dans l’église Sainte-Catherine, à Fierbois, une épée enfouie dans la terre, près de l’autel. Jeanne fit, en conséquence, écrire aux prêtres de cette église une lettre dans laquelle elle leur demandait cette arme. Un armurier de Tours fut chargé d’ouvrir le sol près de l’autel, et l’on y trouva, à une faible profondeur, une épée marquée de cinq croix. Les prêtres enlevèrent sans peine la rouille dont elle était couverte et lui firent préparer un riche fourreau de velours rouge, semé de fleurs de lis. Les bourgeois de Tours, voulant surpasser les prêtres de Sainte-Catherine, offrirent à la Pucelle un fourreau de drap d’or, encore plus précieux. Mais Jeanne, toujours humble, s’en fit faire un en cuir, tout simple, mais solide, qu’elle portait habituellement dans ses expéditions.
Elle n’avoua au roi qu’après bien des instances, et comme un secret, que l’existence de cette épée lui avait été révélée par ses voix célestes, car elle tenait toujours cachées les grâces dont elle était l’objet. Elle se fit aussi préparer une bannière semblable à celle que sainte Catherine et sainte Marguerite lui avaient montrée en lui disant : Prends cette bannière, au nom du roi du ciel, et porte-la vaillamment.
Sur l’ordre de ses saintes, celle bannière fut faite de toile blanche, semée de lis. Le Sauveur des hommes y était représenté au milieu des nuages, assis sur son siège de juge, trônant sur un arc-en-ciel, et tenant le globe de la terre à la main. À droite et à gauche, deux anges étaient agenouillés à ses pieds. L’un d’eux portait à la main un lis, emblème du blason de France, auquel Dieu donnait sa bénédiction. On avait brodé, comme devise, sur le côté, ces deux mots : Jhesus Maria. Cette bannière avait, du reste, la même forme que celles des simples chevaliers. L’Annonciation, avec un ange offrant un lis à la sainte Vierge, était peinte sur la banderole particulière à ce genre de pennons.
Le Dauphin attacha au service de la Pucelle Jean d’Aulon, que le noble Dunois appelait son meilleur chevalier, deux pages, un maître d’hôtel, deux hérauts et deux servants d’armes. Il lui fit aussi faire à sa taille une armure complète la couvrant de la tête aux pieds. Quand elle chercha un prêtre pour l’office qui lui tenait certainement le plus à cœur, c’est-à-dire un confesseur, ou aumônier, comme on disait alors, son frère Pierre d’Arc et l’une des personnes qui l’avaient conduite à la cour, lui amenèrent Frère Jean Pasquerel, maître lecteur au couvent des Ermites-Augustins, à Tours. Fort édifiés de la grande piété de ce religieux et l’ayant déterminé à les accompagner, ils le présentèrent à la Pucelle en lui disant :
— Jeanne, nous t’amenons ce bon père ; tu l’aimeras certainement beaucoup, lorsqu’une fois tu auras appris à le connaître.
Elle répondit qu’elle avait déjà entendu parler de lui, qu’elle l’acceptait avec joie comme père spirituel, et se confesserait à lui le lendemain matin.
Le frère lui dit d’abord la messe, et fut, ainsi qu’il témoigna plus tard en justice, extrêmement édifié de sa confession. Elle le pria de rester toujours près d’elle en qualité de confesseur. Il le lui promit et il tint parole.
Jeanne, avant de prendre congé du Dauphin, confirma merveilleusement sa mission divine. Elle dit à Charles VII que sainte Catherine et sainte Marguerite lui avaient révélé qu’elle serait blessée en délivrant Orléans, mais que sa blessure ne l’empêcherait point d’accomplir son œuvre. Cette prédiction, qu’elle répéta à Orléans, le matin même du jour où elle fut réalisée, se trouve rapportée, d’une manière très remarquable, dans une lettre datée de Lyon et écrite par un gentilhomme flamand qui l’annonçait, avant l’accomplissement, comme une nouvelle curieuse ; de sorte qu’on ne peut élever le moindre doute sur son authenticité. Ici, comme pour le secret que la Pucelle découvrit au roi, et en général dans toute cette histoire, la Providence parait avoir voulu rassembler elle-même les preuves et les témoignages les plus décisifs, afin de confondre ceux qui ne veulent pas croire à la miraculeuse inspiration de Jeanne d’Arc.
[Lettre du sire de Rotselaer]
Ce gentilhomme, nommé le sire de Rotselaer, écrivait de Lyon au duc de Brabant :
… qu’il a appris, d’un conseiller et maître d’hôtel du seigneur Charles de Bourbon, qu’il se trouve maintenant auprès du roi Charles VII une jeune fille de la Lorraine, qui promet de délivrer Orléans et annonce qu’elle sera blessée d’une flèche dans un combat devant la ville, mais qu’elle ne mourra point de sa blessure. Le Dauphin (dit cette jeune fille) sera couronné à Reims, l’été prochain, et elle annonce encore plusieurs choses que le roi tient secrètes. Elle monte tous les jours à cheval, armée de pied en cap, la lance au poing, comme les autres chevaliers, et Charles et son entourage ont confiance en elle.
Cette lettre remarquable est datée de Lyon, le 22 avril : or, c’est le 29 que Jeanne fit son entrée à Orléans : elle fut blessée le 7 mai, et, le 11 juillet suivant, le roi était couronné à Reims.
Les préparatifs du duc d’Alençon étant à peu près terminés et maints braves chevaliers s’étant joints à lui, la Pucelle leva sa bannière et partit de Tours, le 21 avril, pour se rendre d’abord à Blois. Elle était accompagnée de l’archevêque de Reims, du grand maître de la maison du roi, et d’une petite troupe d’hommes d’armes.
Les gens de guerre n’avaient pas, au commencement, grande confiance dans la pieuse jeune fille, et quand ils l’entendaient dire qu’elle mettait tout son espoir, non dans le tranchant de l’épée, mais dans la bénédiction de Dieu
, ces paroles ne pouvaient faire beaucoup d’impression sur leurs farouches esprits. Jeanne, de son côté, avait horreur de l’impiété et des crimes au milieu desquels des guerres incessantes les avaient fait vivre, et elle voulait avant tout mettre un terme à leur licence.
Pendant les deux jours qu’elle passa à Blois, les prêtres de la ville se réunirent à sa demande, le matin et le soir, sous une bannière qu’elle avait fait faire dans ce but exprès par son confesseur, et sur laquelle était tracée l’image du Sauveur crucifié.
Les prêtres chantaient, en l’honneur de la Reine du ciel, des hymnes et des cantiques, tandis que Jeanne priait à genoux au milieu d’eux. Elle n’admettait à ce pieux exercice que les hommes d’armes qui s’étaie confessés le jour même, et ses prêtres étaient prêts à toute heure à les entendre. Jeanne les exhortait elle-même instamment à se réconcilier avec Dieu, car elle ne voulait, pour l’aider dans l’accomplissement de sa mission divine, que des mains pures et agréables à Dieu. Sur sa demande, une partie des prêtres accompagnèrent ces nouveaux croisés jusqu’à Orléans, la ville héroïque.
[Lettre aux Anglais]
Toutefois, avant de quitter Blois, la Pucelle envoya, aux Anglais, au nom de Dieu, comme ses saintes le lui avaient commandé, une sommation de quitter la France. Cette sommation, textuellement conservée, est ainsi conçue :
Jhesus Maria,
Roi d’Angleterre, et vous duc de Bethfort qui vous dites régent le royaume de France ; Guillaume Lapoule (Pole), comte de Suffort (Suffolk) ; Jehan, sire de Thalebot (Talbot), et vous, Thomas, sire d’Escales (Scales), qui vous dites lieutenants dudit Bethfort, faites raison au Roi du ciel de son sang royal ; rendez à la Pucelle cy envoyée de par Dieu le Roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées eu France. Elle est venue de par Dieu, le Roi du ciel, pour réclamer le sang royal ; elle est toute preste de faire paix, si vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous mettez sur (rendez) et paiez de ce que l’avez tenue. Entre vous, archers, compagnons de guerre gentils, et autres qui estes devant la bonne ville d’Orléans, allez-vous-en, de par Dieu, en vos pays ; et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir brièvement à vostre bien grand dommage. Roi d’Angleterre, si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre, et en quelque lieu que j’atteindrai vos gens en France, je les en ferai aller, veuillent ou non veuillent ; et s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous mourir, et s’ils veulent obéir, je les prendrai à merci. Je suis cy venue de par Dieu, le Roi du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France, encontre tous ceux qui voudroient porter trahison, malengir ni dommage au royaume de France. Et n’ayez point en vostre opinion, que vous ne tiendrez mie (que vous tiendrez jamais) le royaume de France de Dieu, le Roi du ciel, fils de sainte Marie, ains (mais) le tiendra le roi Charles, vrai héritier, car Dieu, le Roi du ciel, le veut ainsi et lui est révélé par la Pucelle : lequel entrera à Paris en bonne compagnie. Si vous ne voulez croire les nouvelles de par Dieu de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous ferrons (férirons, frapperons) dedans à horions, et si (ainsi) ferons un si gros hahaye, que encore a mil années (il y a mil ans) que en France ne fut fait si grand, si vous ne faites raison. Et croyez fermement que le Roi du ciel trouvera (ou envoiera) plus de force à la Pucelle que vous ne lui sauriez mener de tous assauts, à elle et à ses bonnes gens d’armes ; et adonc verront lesquels auront meilleur droit, de Dieu du ciel ou de vous. Duc de Bethfort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faites pas destruire. Si vous faites raison, encore pourrez venir en sa compagnie l’où que les Français feront le plus beau fait qui oncques fut fait pour la chrestienté. Et faites réponse en la cité d’Orléans, si vous voulez faire paix, et si ainsi ne le faites, de vos bien grands dommages vous souvienne brièvement.
Escrit le mardi de la semaine sainte,
De par la Pucelle.
Et au-dessus :
Au duc de Bethfort, soi-disant régent le royaume de France, ou à ses lieutenans estans devant la ville d’Orléans.
Chapitre XIV Comment la Pucelle partit pour Orléans, et avec quelle joie elle y fut reçue
Le 27 avril, le convoi partit de Blois pour Orléans. La Pucelle, qui avait, au nom du roi, le commandement supérieur de l’armée, ordonna de marcher de manière à arriver devant la ville par la rive droite de la Loire. C’était précisément de ce côté-là que le comte de Suffolk se tenait avec le principal corps d’armée des Anglais et que ces derniers avaient établi leurs meilleurs retranchements, qui fermaient complètement l’accès de la ville. Inquiets de cette détermination, les chevaliers représentèrent à Jeanne les grands dangers de cette route, et lui dirent, mais en vain, que le bâtard d’Orléans, si expérimenté dans l’art de la guerre, avait conseillé de prendre la rive gauche et d’aborder par eau. La Pucelle, qui ne craignait ni Suffolk, ni ses troupes, ni ses tours et ses retranchements, voulait percer tout d’abord les plus fortes lignes de l’ennemi, car ses voix lui avaient ordonné d’agir ainsi, et les chevaliers durent lui promettre d’obéir.
En tête du convoi marchaient les prêtres avec la sainte bannière du Sauveur. Jeanne venait ensuite, entourée des maréchaux de Sainte-Sévère et de Rais, de l’amiral de Culant, de Gaucourt, grand maître du palais, du brave La Hire, et de beaucoup d’autres vaillants chevaliers accourus à Blois pour l’accompagner. Elle était suivie d’une troupe de quatre à cinq-mille hommes, escortant les provisions et les troupeaux destinés à ravitailler la ville.
Pendant la marche, les prêtres chantaient en chœur, à haute voix, d’anciennes hymnes de l’Église ; ils faisaient surtout monter le chant sublime du Veni, Creator vers l’esprit enflammé de l’éternelle sagesse, afin que sa grâce se répandit sur l’armée. On était alors au mois de mai, dans cette riante saison où les oiseaux chantent dans les champs et dans les bois, où les fleurs brillent sur les arbres et dans les prairies, où tout ce qui a vie s’épanouit aux doux rayons du soleil ; et, pendant deux jours, la convoi se déroula processionnellement à travers ces plaines fleuries de la Loire, entrecoupées de prés et de vergers, que leur beauté a fait surnommer le Jardin de la France.
Ainsi précédée de ses prêtres chantant en chœur, l’armée ressemblait plutôt à un pacifique pèlerinage qu’à une expédition militaire, et le cour de ses farouches hommes d’armes était de plus en plus pénétré de respect pour la sainte conductrice du convoi. Jeanne les exhortait sans relâche à la pénitence, à la confiance en Dieu et en sa miséricorde infinie, assurant qu’il leur donnerait la victoire s’ils étaient en état de grâce. Elle-même reçut solennellement la sainte communion au milieu d’eux, en plein air, et l’esprit qui embrasait son âme enflamma bientôt tous les cœurs. Presque tous les soldats se confessèrent ; les femmes de mauvaise vie durent, par ordre de la Pucelle, quitter l’armée, et elle observa, pour elle-même, une si sévère discipline qu’ayant voulu passer la première nuit revêtue de son armure, elle en fut incommodée.
On arriva le troisième jour devant Orléans, la fidèle cité vers laquelle tous les vœux de Jeanne tendaient depuis si longtemps ; mais de quelle amertume sa joie fut mêlée lorsqu’elle reconnut, des hauteurs qui dominent la ville, que les chevaliers avaient violé leur promesse, et que l’armée se trouvait sur la rive gauche de la Loire ! Les funestes conséquences de cette méchante action se firent sentir aussitôt, et l’on vit quelle faute on avait commise en suivant, pour éviter un danger momentané, les conseils de la prudence humaine, au lieu de se fier à l’envoyée de Dieu. Le convoi se trouvait dans la plus fâcheuse position : il n’existait pas un seul pont sur cette rive et les eaux étaient si basses près de la ville, qu’on n’aurait pu qu’en un seul endroit décharger les provisions des chariots dans les bateaux. Or cet endroit était défendu par un solide retranchement, et l’on aurait eu à craindre, à chaque instant, une attaque de toutes les forces de l’ennemi. Les chefs, qui avaient préféré leur propre opinion à celle de la Pucelle, ne savaient plus que faire dans cette situation critique. Jeanne, toujours pleine d’assurance en la vertu divine, leur conseilla d’assaillir le retranchement. Mais ils n’osèrent s’y résoudre à cause de la disproportion de leurs forces.
Sur ces entrefaites, le comte de Dunois passa la Loire avec une nombreuse troupe de bourgeois.
— Êtes-vous le bâtard d’Orléans ? lui cria la Pucelle.
— Oui répondit-il, et je suis aise de votre arrivée.
— Est-ce vous, poursuivit-elle mécontente, qui avez donné le conseil de me faire venir par cette rive, et non directement du côté gardé par Talbot et ses Anglais ? Les vivres seraient entrés dans la ville sans qu’on eût besoin de leur faire traverser le fleuve.
Dunois ayant essayé de se disculper en disant que d’autres capitaines plus expérimentés que lui avaient été aussi de cet avis et que ce chemin était regardé comme le meilleur et le plus sûr.
— En nom Dieu, reprit Jeanne, le conseil de Dieu Notre-Seigneur est plus sûr et plus prudent que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et c’est vous-mêmes que vous avez trompés bien plus que moi, car je vous amène le meilleur secours qu’ait jamais reçu chevalier ou ville ; c’est le secours du Roi des cieux. Or ce secours ne vous arrive point pour l’amour de moi ; il vous vient de Dieu même qui, à la prière de saint Louis et de saint Charlemagne, a pris pitié de cette cité fidèle et ne veut pas souffrir que les ennemis aient à la fois le corps du duc d’Orléans et sa ville.
On résolut, à la fin, de remonter le fleuve, avec l’armée et les bateaux, jusqu’à deux lieues d’Orléans, vis-à-vis du château de Chécy, où il y avait garnison française, et où le passage était plus facile. Ce plan même semblait impossible à réaliser, car le temps étant orageux, la pluie tombait à torrents, la nuit approchait, et les bateaux ne pouvaient bouger de place à cause du vent contraire qui soufflait avec violence. Mais Jeanne prédit que le temps ne tarderait pas à changer.
— Attendez un peu, leur disait-elle, car, avec l’aide de mon Dieu, tout ira bien.
À peine avait-elle prononcé ces paroles, que selon le rapport de frère Pasquerel, témoin oculaire, l’eau se mit à croître d’une manière sensible. Dunois fut si frappé de cette merveille, qu’il dit à ce propos :
— La Pucelle et ses faits et gestes à l’armée me paraissent provenir de Dieu plutôt que des hommes, quand je pense au changement subit qui s’opéra dès qu’elle eut parlé de son espoir dans le secours du ciel, et comment Orléans fut ravitaillé, malgré les Anglais, qui pourtant étaient de beaucoup les plus forts.
Les bateaux passèrent, en effet, à pleines voiles, sous le canon des Anglais, sans recevoir un seul boulet, ce qui fut vraiment un prodige. Le courage des Français ne cessa de s’accroître, ainsi que leur confiance en leur miraculeuse conductrice. Les provisions arrivèrent sans obstacle à l’endroit convenu, et furent transportées de l’autre côté du fleuve. Quant à l’armée, comme le nombre des bateaux n’était pas suffisant pour la transporter, on résolut de la faire rétrograder jusqu’à Blois, pour y traverser le fleuve sur le pont et revenir avec de nouveaux renforts par le chemin que Jeanne avait d’abord voulu suivre.
Mais on pria la Pucelle d’entrer sur-le-champ dans la ville, dont les bourgeois l’attendaient avec tant d’impatience. On ne put pas la décider tout d’abord à se séparer de son armée.
— Mes gens, disait-elle, se sont confessés et repentis de leurs péchés ; ils ont bonne volonté, il faut les conduire à l’ennemi dans ces dispositions.
Ce fut seulement sur les instantes prières des principaux officiers, et après avoir reçu leur promesse de revenir avec des forces plus considérables, qu’elle entra enfin dans le bateau de Dunois et passa la Loire, tenant sa bannière à la main. Elle était accompagnée du brave La Hire, du maréchal de Boussac et d’autres chevaliers. Elle avait auparavant recommandé à son confesseur, frère Jean Pasquerel, de ne point s’éloigner des troupes et de marcher en tête, comme il avait pris l’habitude de le faire, en portant, au milieu d’un cortège de prêtres, le saint étendard de la croix.
Tandis que les Orléanais faisaient une sortie vigoureuse sortie contre un retranchement qui leur barrait le passage, et s’emparaient d’un drapeau ennemi, les provisions furent heureusement introduites dans la ville affamée. Ainsi s’accomplit cette prédiction de la Pucelle : que le convoi entrerait à Orléans sans être arrêté par les Anglais. Quant à Jeanne elle-même, afin d’éviter un trop grand concours de peuple, elle attendit, avec sa suite, jusqu’au soir, à l’endroit où elle avait débarqué. Il était six heures et demie lorsqu’elle se mit en marche, accompagnée de deux-cents lances qui avaient été détachées de l’armée, afin de lui servir d’escorte. Bien que cette petite troupe ne passât qu’à un jet d’arc des Anglais, ceux-ci ne tirèrent point l’épée contre l’envoyée de Dieu et n’essayèrent même pas de l’inquiéter, comme si la main divine eût retenu leurs bras et paralysé leur courage.
[Journal du siège d’Orléans]
Écoutons maintenant ce que rapporte sur l’entrée de Jeanne d’Arc un bourgeois d’Orléans, qui a reproduit, dans le langage encore naïf du XVIe siècle, une relation contemporaine du siège, conservée aux archives de l’Hôtel de Ville :
Car ainsi comme à huit heures au soir, malgré tous les Anglois qui oncques n’y mirent empeschement aulcun, elle entra armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc, et faisoit porter devant elle son estandart, qui estoit pareillement blanc, auquel avoit deux anges tenant chascun une fleur de lys en leur main ; et au panon estoit paincte comme une Annonciation, c’est l’image de Notre-Dame, ayant devant elle un ange luy présentant un lys. Elle ainsi entrant dedans Orléans avoit à son costé senestre le Bastard d’Orléans armé et monté moult richement. Et après venoient plusieurs aultres nobles et vaillants seigneurs, escuiers, capitaines et gens de guerre, sans aulcuns de la garnison et aussi des bourgeois d’Orléans, qui luy estoient allez au-devant. D’aultre part la vinrent recevoir les aultres gens de guerre, bourgois et bourgoises d’Orléans, portant grand nombre de torches et faisant telle joye comme s’ils veissent Dieu descendre entre eulx, et non sans causes ; car ils avoient plusieurs ennuys et travaulz et peines, et qui pis est grant doute de non estre secourus et de perdre tous corps et biens. Mais ils se sentoient jà tout reconfortez et comme desassiégez par la vertu divine qu’on leur avoit dit estre en cette simple pucelle, qu’ils regardoient moult affectueusement, tant hommes, femmes que petits enfans. Et y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle, et au cheval sur quoy elle estoit ; tellement que l’un de ceulx qui portoient les torches s’approcha tant de son estandart que le feu se print au panon. Pourquoy elle frappa son cheval des esperons, et le tourna autant gentement jusques au panon, dont elle esteignit le feu, comme s’elle eust longuement suivy les guerres ; ce que les gens d’armes tindrent à grandes merveilles et les bourgois d’Orléans aussi, lesquels l’accompagnèrent au long de leur ville et cité, faisant moult grant chiere (réjouissance) et par très grant honneur, etc.12
Quoique la Pucelle n’eût rien mangé ni bu depuis le matin, et qu’ayant passé à cheval toute la journée sous sa lourde armure, elle eût grand besoin de repos, cependant, avant toutes choses, elle se dirigea vers la cathédrale pour rendre grâces à Dieu. Le peuple l’y suivit avec un grand respect, comme un ange du ciel, et la saluait de ses joyeuses acclamations. Elle adressait, chemin faisant, d’amicales et douces paroles aux personnes qui l’entouraient, les exhortant à avoir confiance en Dieu et leur promettant la fin de leurs maux, s’ils avaient une foi véritable et une ferme espérance en sa miséricorde.
On la conduisit solennellement de la cathédrale à la maison d’un des bourgeois les plus considérés de la ville, dont la femme avait une très grande réputation de vertu et d’honnêteté. Là seulement elle se dépouilla de son armure. Un magnifique banquet lui avait été préparé, mais elle se contenta de faire verser dans une coupe d’argent un peu de vin et d’eau où elle trempa cinq petites tranches de pain, et ce soir-là elle ne mangea ni ne but davantage. Elle passa la nuit dans la chambre et près de la fille de son hôtesse. Son frère Pierre, le chevalier d’Aulon, son écuyer, le bon Jean de Metz et Bertrand de Poulengy furent logés dans la même maison.
[Lettre au duc de Milan]
Il existe aux archives de Königsberg, en Prusse, une lettre qu’on suppose avoir été adressée à François Sforza, duc de Milan, et traduite pour l’Ordre teutonique ; on y lit le portrait suivant de Jeanne d’Arc :
Cette jeune fille a un extérieur agréable : elle est habile aux exercices de la guerre, parle peu et fait preuve dans ses discours d’une sagesse merveilleuse ; elle a la voix douce et les manières d’une femme. Elle mange peu, ne boit que très modérément du vin et aime les beaux chevaux, les belles armes, les gens de guerre et les gentilshommes qui se distinguent à la guerre, mais elle se fatigue vite des longs discours. Sa parole est vive et facile ; elle aime les joyeux visages, et supporte des fatigues inouïes ; il lui est arrivé par exemple de rester six jours et six nuits de suite sans quitter une seule pièce de son armure.
Chapitre XV Comment Jeanne d’Arc ordonna aux Anglais de se retirer
Le lendemain matin, il se tint chez le comte de Dunois un conseil de guerre auquel assistèrent tous les chefs et les capitaines. La Pucelle insista pour qu’on ne laissât pas refroidir la nouvelle ardeur des chevaliers et des bourgeois et qu’on attaquât aussitôt les bastilles de l’ennemi. Le brave La Hire et le chevalier Florent d’Illiers partageaient son avis ; d’autres, n’écoutant que la prudence humaine, le combattirent. Jeanne ayant alors exigé qu’on lui obéît, en rappelant que le roi l’avait investie de la direction suprême de la défense, le débat devint extrêmement vif. L’un des officiers de la vénerie du roi, le sire Jean de Gamaches, voyant tous les membres du conseil céder à l’éloquence inspirée de la Pucelle, entra dans une colère si violente, qu’il ne put contenir son dépit et s’écria :
— Puisqu’ainsi est, chevaliers azener l’advis d’une peronnelle de bas lieu mieulx que celuy d’un chevalier tel que je suis, plus me rebifferois à l’encontre ; je fairois parler en temps et lieux mon branc (épée) et seroi peut-estre occis ; mais ainsi le veul pour le roy et mon honneur, et donc dès ichi je deffais ma bannière et ne suis plus qu’ung pauvre escuier ; d’autant que j’aime mieulx homme noble pour maistre qu’une femme qui fust peut-estre, qui ç’a, onc ne sçais.
En même temps, il reploya sa bannière et l’offrit à Dunois, indiquant par là qu’il se mettait à son service. Le bâtard d’Orléans eut une peine extrême à apaiser cette funeste querelle ; il y réussit cependant à la fin, et en signe de réconciliation le chevalier baisa la joue de la Pucelle, ce que firent les deux avec rechin (à contre-cœur), dit la chronique. Quant à la proposition de la Pucelle, elle fut rejetée à la majorité des voix et l’on résolut simplement d’envoyer un renfort au-devant de l’armée française qui venait de Blois. Jeanne fut très affligée de cet insuccès. Le bouillant La Hire et Florent d’Illiers, qui l’avaient approuvée, voulant la consoler, firent une sortie pour leur propre compte et eurent un vif engagement avec les Anglais.
La Pucelle envoya alors, par ses deux hérauts d’armes, une seconde lettre à Talbot afin de l’engager à battre volontairement en retraite.
Cette proposition mit les Anglais en fureur ; ils injurièrent abominablement la Pucelle, l’appelant fille de mauvaise vie, vachère, et ils menacèrent de la brûler vive ; puis ils se mirent à tourner en dérision tout ce qu’elle leur avait écrit ; mais ce qui fut pis encore, la rage leur fit oublier les lois de la guerre et de l’honneur au point de retenir l’un des deux hérauts prisonnier et de vouloir le brûler. Ils jugèrent cependant plus sage d’écrire d’abord à l’Université de Paris pour en obtenir la permission. Quant au second héraut, ils le renvoyèrent à la Pucelle avec un message injurieux.
— Que dit Talbot ? lui demanda Jeanne dès qu’elle l’aperçut.
— Talbot, répondit le héraut, et les aultres Angloys disent de vous tous les maux qu’ils peuvent et que, s’ils vous tenoient, ils vous feroient ardoir (brûler).
— Or, t’en retourne, lui dit la Pucelle, et ne fais nul doute que tu rameneras ton compaignon et dis à Talbot que s’il s’arme, je m’armeray aussi, et qu’il se trouve en place devant la ville, et s’il me peut prendre, qu’il me fasse ardoir, et si je le desconfis, qu’il fasse lever les sièges et s’en aillent en leur pays.
Ce héraut, paraît-il, n’eut pas le courage de retourner tout de suite auprès des Anglais et d’affronter leur fureur. Jeanne, au contraire, n’avait pas la moindre inquiétude sur le compte de cet homme ; elle disait :
— En nom Dieu, ils ne luy feront point de mal.
Et il en fut réellement ainsi.
Le même samedi, dans la soirée, la Pucelle monta sur le retranchement élevé à l’extrémité du pont, près de Belle-Croix. De là elle ordonna derechef aux Anglais de se retirer pacifiquement, s’ils ne voulaient l’obliger, pour leur grand dommage, à les chasser les armes à la main.
Glasdale et ses compagnons lui renvoyèrent pour toute réponse leurs insultes et leurs menaces ordinaires. Il y en eut même un, nommé le bâtard de Granville, qui les surpassa tous en insolence.
— Penses-tu donc, lui cria-t-il, que des chevaliers fuiront devant une femme ?
Et il appela les Français magiciens et hérétiques, parce qu’ils obéissaient à une sorcière de cette espèce. Jeanne fut, au fond de son cœur, si blessée des insolentes et déshonnêtes paroles des Anglais, que, ne pouvant plus se contenir, elle cria à Glasdale qu’il mentait
. Elle ajouta que :
— Maulgré eux tous, ils partiroient bien brief ; mais il ne le verroit jà, et seroient grant partie de sa gent tuez.
Puis, après lui avoir envoyé cette prédiction menaçante, elle se hâta de rentrer dans la ville, car, avec un grossier compagnon comme était Glasdale, elle n’avait rien d’honorable à gagner dans une pareille dispute.
Le lendemain dimanche, ainsi qu’il avait été convenu, Dunois conduisit ses troupes du côté de Blois, à la rencontre des Français. Jeanne, armée de pied en cap, sortit aussi de la ville et plaça ses gens entre les remparts et les retranchements anglais, afin de couvrir la marche du comte. Les ennemis, malgré la supériorité de leurs forces, ne firent aucune démonstration hostile, bien que la Pucelle n’eût consenti à rentrer qu’après avoir entièrement perdu de vue le bâtard d’Orléans. Alors, marchant au petit pas de son cheval, elle cria une dernière fois aux Anglais :
— Retournez, de par Dieu, en Angleterre, sinon je vous ferai courroucer.
Les Anglais n’ayant répondu à sa proposition que par de grossières insultes, elle se retira en toute hâte.
Cependant les Anglais, malgré la violence de leur langage, n’étaient nullement rassurés. Ils avaient perdu leur ancienne confiance, car, c’est Dunois lui-même qui le rapporte, tandis que précédemment deux-cents Anglais mettaient facilement cinq-cents Français en fuite, il suffisait maintenant de l’arrivée de la Pucelle à la tête de deux-cents Français pour faire abandonner le terrain à quatre-cents Anglais. Bien plus, le gros de leurs forces était chaque jour attaqué par quatre ou cinq-cents hommes et refoulé dans leurs retranchements. Aussi le courage et l’entrain des défenseurs d’Orléans croissaient-il à mesure que s’augmentait leur confiance en la vierge envoyée de Dieu. Dans le conseil, elle se montrait supérieure aux meilleurs chevaliers, par son courage, son expérience, la justesse et la rapidité de son coup d’œil, et cependant elle menait la vie humble, pieuse et pure d’une sainte ayant renoncé au monde. Tous s’inclinaient devant son sublime enthousiasme, quand elle glorifiait la bonté et la magnificence de Dieu, et devant son humilité, lorsqu’elle parlait d’elle-même. Sa douceur et ses manières affables subjuguaient les cours les plus farouches, et elle eut bientôt fait pénétrer dans toutes les âmes ces paroles qu’elle ne se lassait point de répéter : Dieu m’a envoyée ici ; ayez seulement une ferme confiance en lui ; il vous délivrera infailliblement.
Le peuple contemplait son ardente piété avec un étonnement ému lorsqu’il voyait à la messe, au moment où le prêtre offrait au Seigneur l’hostie du saint Sacrifice, des larmes brûlantes couler de ses yeux, ou quand elle parlait de Dieu et de la sainte Vierge, en exhortant toutes les personnes présentes à un repentir sincère et durable.
La vie déréglée des gens de guerre était ce qui lui donnait le plus de souci, Tantôt elle les reprenait avec douceur, tantôt elle leur reprochait leurs désordres avec une inexorable sévérité dont ils étaient d’autant plus touchés, qu’ils ne s’attendaient pas à la rencontrer chez une jeune fille d’âge si tendre, et elle les pressait de renoncer à leur vie licencieuse et de penser au salut de leur âme immortelle. Elle parlait alors avec tant de force et d’autorité, qu’elle rappela à la vie spirituelle plus d’un cœur déjà glacé par le péché.
Le bon La Hire était, de tous, celui qui lui causait la plus grande peine. C’était un fougueux compagnon qui croyait fermement en Dieu et était dévoué de corps et d’âme à son roi ; mais pour tout le reste, il n’avait pas plus de scrupules que les autres hommes de guerre de cette époque et menait leur vie désordonnée ; il avait contracté, par exemple, la mauvaise habitude de jurer horriblement. Jeanne se donna, pour la lui faire perdre, toutes les peines imaginables. La Hire était de son côté plein de bonne volonté : il suivait docilement les exhortations de Jeanne, et se confessait souvent ; mais il ne parvenait pas à se déshabituer de ses jurons. Voyant qu’il n’y pouvait réussir, la Pucelle lui conseilla de jurer par son bâton, au lieu de renier Dieu et d’invoquer le diable ; et La Hire suivit le conseil, au moins tant qu’il était en sa présence.
Ce qui étonnait le plus les gens, c’était l’activité extraordinaire de Jeanne et les travaux sans nombre auxquels elle se livrait ; depuis le matin jusqu’au soir, on la voyait à cheval, revêtue de son armure, et dans toute la journée, elle ne mangeait souvent qu’un morceau de pain et ne buvait qu’un peu de vin trempé d’eau. On ne savait où elle prenait toutes ces forces, ou plutôt on voyait bien qu’elles lui venaient de Dieu. Les braves défenseurs d’Orléans après une si longue et si dure détresse, ne pouvaient contenir leur joie à la vue de tant de merveilles. Le peuple assiégeait, pour ainsi dire, les portes de la maison de Jeanne, et lorsque ce dimanche-là elle rentra dans les murs, on la pria si fort et si longtemps, qu’elle dut consentir à parcourir à cheval la ville entière. Les rues étaient si pleines, qu’à peine pouvait-on s’y frayer passage.
Celuy jour, dit l’Histoire et discours du siège, chevaucha par la cité la Pucelle accompagnée de plusieurs chevaliers et escuyers, parce que ceux d’Orléans avoient si grande volonté de la veoir, qu’ils rompirent presque l’huys de l’hostel où elle estoit logée ; pour laquelle veoir avoit tant grans gens de la cité par les rues où elle passoit, qu’à grant peine y povoit-on passer, car le peuple ne se povoit saouler de la veoir. Et moult sembloit à tous estre grandes merveilles comment elle se povoit tenir si gentement à cheval comme elle faisoit. Et à la vérité elle se maintenoit aussi hautement en toutes manières, comme eust sceu faire un homme d’armes suivant la guerre dès sa jeunesse.
Chapitre XVI Comment Jeanne d’Arc emporta d’assaut le premier retranchement des Anglais
Le lundi suivant, Jeanne fit une course à cheval hors des murs pour examiner les ouvrages des ennemis. Une grande foule de peuple la suivait. Elle passa devant les bastilles et les retranchements des Anglais en faisant le tour de la ville, sans qu’un seul trait fut lancé contre elle et sans qu’un seul homme tirât l’épée pour l’arrêter ; puis elle rentra tranquillement et alla entendre les vêpres à l’église de Sainte Croix.
Cependant les jours s’écoulaient et ni Dunois ni l’armée royale n’étaient de retour. Les gens de la ville en conçurent une vive inquiétude. Ils éprouvaient les mêmes craintes pour le maréchal de Sainte-Sévère, qui était aussi allé au-devant des renforts.
Mais Jeanne leur disait :
— Le maréchal vient, j’en suis certaine ; il ne lui sera fait aucun mal.
En effet, bientôt après, on annonça l’approche des troupes si impatiemment attendues. La Pucelle sortit à leur rencontre avec La Hire, d’Illiers et beaucoup d’autres chevaliers, afin de leur porter secours en cas d’attaque. Mais les Anglais, si supérieurs en nombre, se tinrent immobiles et silencieux dans leurs tours et leurs retranchements, comme s’ils avaient été frappés de la foudre, tandis que l’armée française, commandée par Dunois, défilait processionnellement devant eux. Frère Pasquerel, suivi des prêtres, marchait en tête, portant la sainte bannière, et ils entrèrent ainsi dans la ville en chantant des cantiques, et sans coup férir.
On vit encore, en cette circonstance, combien, le jour de son arrivée à Orléans, la Pucelle avait eu raison de refuser si vivement de quitter son armée, car à Blois, les chefs, ayant de nouveau tenu conseil, ils se seraient sans doute séparés si Dunois ne fût intervenu et n’eût rétabli la paix. Après que toutes les forces françaises furent réunies dans la ville, le bâtard d’Orléans informa Jeanne qu’il savait de source certaine que Fastolf allait avant peu amener aux ennemis de nouvelles troupes et des provisions. La Pucelle en fut très joyeuse. Mais comme on l’avait déjà trompée une fois, et qu’au grand détriment de l’entreprise, on avait écarté ses propositions, bien qu’elle fût investie de l’autorité suprême au nom du roi, elle dit alors, d’un ton de menace, au vaillant comte de Dunois :
— Bastart ! Bastart ! au nom de Dieu, je te commande que tantost que tu sçauras la venue du dit Fastolf, tu me le faces sçavoir ; car, s’il passe sans que je le sache, je te prometz que je te feray oster la teste.
Dunois, surpris de cette réponse énergique, en fut d’autant plus frappé qu’elle sortait de la bouche d’une jeune fille, et il dit à Jeanne avec un profond respect qu’elle pouvait être sans inquiétude ; qu’il agirait conformément à ses ordres.
Après que Dunois l’eut quittée, il arriva un merveilleux événement, qui nous est rapporté par les témoins oculaires eux-mêmes. D’Aulon, écuyer de la Pucelle, se sentant très fatigué, s’était jeté à midi sur un lit pour y prendre quelque repos. Jeanne avait fait de même avec son hôtesse. Or, à peine le chevalier venait-il de céder au sommeil, que Jeanne, se levant tout à coup de son lit, le réveilla en l’appelant à haute voix, et lui dit :
— Au nom de Dieu, mon conseil m’a dit que je voise (que j’aille) contre les Angloys ; mais je ne sçay si je doi aller à leurs bastilles, ou contre Fastolf qui les doit advitailler.
Tandis qu’elle parlait, frère Pasquerel et d’autres prêtres entrèrent et l’entendirent s’écrier :
— Où sont ceulx qui me doivent armer ? Le sang de nos gens coule par terre. En nom Dieu, c’est mal fait. Pourquoy ne m’a-t-on plus tost éveillée ? Nos gens ont bien à besoigner devant une bastille, et y en a de blecez. Mes armes ! apportez-moi donc mes armes, et amenez-moi mon cheval !
Il est évident que Jeanne parlait ainsi dans un moment d’extase : la bastille, le combat, le sang des siens, tout cela était présent aux yeux de son esprit, qui, même pendant le sommeil du corps, ne cessait point de veiller sur ceux que Dieu lui avait confiés.
D’Aulon ne savait quoi penser, car le calme le plus profond régnait dans les rues voisines ; cependant, avant qu’il eût pu lui présenter son armure, Jeanne avait déjà descendu l’escalier. Elle trouva son page, Louis de Contes, qui causait tranquillement sur le seuil de la maison.
— Ha ! sanglant garçon, lui cria-t-elle, vous me disriez pas que le sang de France feust répandu !
Elle demanda son cheval et remonta précipitamment dans sa chambre pour s’y revêtir de son armure. D’Aulon n’avait pas encore fini de la lui ajuster, qu’on entendit du tumulte dans les rues voisines. L’écuyer se mit en devoir de s’armer lui-même ; mais avant qu’il fût prêt, Jeanne s’était déjà mise en selle. Alors seulement elle s’aperçut qu’elle avait oublié sa bannière. Le page courut la chercher. Jeanne était si impatiente, qu’elle lui cria de la lui donner par la fenêtre, puis elle piqua des deux en la brandissant et se dirigea vers la porte de Bourgogne avec une rapidité si grande que les pas précipités de son cheval faisaient jaillir des étincelles du pavé. Les gens furent fort étonnés de la voir se rendre ainsi par le chemin le plus court vers un endroit qu’elle n’avait encore jamais visité.
Le page étant demeuré tout interdit, l’hôtesse lui dit qu’il devait suivre sa maîtresse, et il s’élança sur ses traces au grand galop de son cheval, avec le chevalier d’Aulon ; mais ils ne la rejoignirent qu’auprès de la porte de Bourgogne, où ils trouvèrent le passage intercepté par une foule de soldats français en déroute.
Voici ce qui venait d’arriver. Une troupe d’hommes d’armes avaient, le matin, sans consulter Dunois ni la Pucelle, attaqué un retranchement élevé par les Anglais près de l’église de Saint-Loup. L’attaque réussit d’abord ; mais ils ne tardèrent pas à être repoussés et mis en fuite. La Pucelle, voyant revenir un des blessés, dit : Je n’ai encore jamais vu le sang français couler sans que mes cheveux se soient dressés sur ma tête.
Et, en même temps, s’ouvrant un chemin à travers les fuyards, elle poussa son cheval vers le retranchement, bien qu’elle ne fût accompagnée que de quelques chevaliers. Les soldats français, en l’apercevant, l’accueillirent avec des transports de joie et retournèrent, au combat. Alors Jeanne, sûre de la victoire, commença par faire crier que personne ne se permit d’enlever la moindre chose de l’église de Saint-Loup, située au milieu des lignes anglaises
; puis elle donna le signal de l’assaut. Talbot, de son côté, fit venir les troupes des bastilles les plus proches pour mieux défendre le retranchement menacé ; mais en même temps le maréchal de Boussac et le baron de Coulonces amenaient d’Orléans six-cents chevaliers et hommes d’armes qui arrêtèrent en chemin les renforts de Talbot, tandis que la Pucelle, victorieuse, s’emparait après trois heures de combat du retranchement anglais. Tous les ennemis qui ne voulurent point se rendre furent tués sans miséricorde ; cent-quatorze Anglais restèrent sur la place, quarante furent faits prisonniers et deux-cents ne durent leur salut qu’à la fuite. Un certain nombre qui s’étaient réfugiés dans l’église de Saint-Loup revêtirent des ornements sacerdotaux pour se dérober aux Français ; mais ils furent découverts, et parmi ceux qui les prirent, les uns voulaient les massacrer et les autres les épargner, parce qu’ils avaient, disait-on des deux côtés, revêtu ce déguisement. Ce débat ayant été porté devant la Pucelle, la douce Jeanne ordonna de les traiter comme s’ils étaient des prêtres, et défendit de leur faire le moindre mal et même de les piller. Elle les fit, pour leur plus grande sûreté, conduire dans sa propre maison sans les perdre de vue, car les habitants d’Orléans, exaspérés de tous les maux qu’ils avaient soufferts, avaient derrière elle, et loin de ses regards, égorgé les autres prisonniers. Jeanne, animée de tout autres sentiments, pleurait avec amertume à la pensée qu’un si grand nombre de ses ennemis étaient morts sur le champ de bataille, et elle adoucissait, autant qu’elle le pouvait, les malheurs de la guerre. Elle se confessa sur-le-champ, car ce fut toujours son habitude de n’aller combattre pour son roi, sous le regard de Dieu, qu’avec un cœur pur ; mais, cette fois, brusquement tirée de son sommeil, elle n’avait pas eu le temps d’accomplir ce devoir pieux. Aussi voulut-elle le remplir alors ; elle ordonna même à tous ceux qui avaient pris part au combat de suivre son exemple, afin de remercier Dieu de la victoire qu’il venait de leur accorder ; autrement, disait-elle, Dieu ne serait plus avec eux dans les batailles et les abandonnerait pour leur ingratitude
.
Jeanne fit alors mettre le feu à la bastille conquise, et commanda de la raser au niveau du sol. Lorsqu’ensuite elle rentra dans la ville avec les seigneurs et chevaliers, toutes les cloches sonnèrent pour célébrer sa première victoire, et l’on courut dans les églises rendre grâces à Dieu, par des chants et des prières, du secours qu’il avait envoyé à la bonne ville d’Orléans, alors qu’elle était plongée dans une si grande détresse. Quant aux Anglais, tous ces bruits de fête retentissaient tristement à leurs oreilles, car ils avaient, en cette journée, grandement perdu de leur force et de leur courage. La Pucelle déclara que, le lendemain étant le jour de l’Ascension, elle n’irait point au combat, qu’elle ne revêtirait même pas son armure, à cause de cette solennité, et que, pour la célébrer d’une manière agréable à Dieu, elle se rendrait d’abord au tribunal de la pénitence, puis à la sainte table.
Chapitre XVII Deuxième victoire de Jeanne d’Arc
Le jour de l’Ascension, les chefs et les chevaliers tinrent, en l’absence de la Pucelle, un grand conseil de guerre. Ils convinrent de diriger une fausse attaque contre les retranchements élevés en deçà de la Loire, puis, après avoir attiré l’ennemi de ce côté, de porter rapidement le gros de leurs forces sur l’autre rive, et de surprendre les Anglais restés pour la défendre. Ils décidèrent aussi de ne point instruire la Pucelle de cette seconde partie de leur plan, et de lui cacher la surprise qu’ils méditaient. Jeanne fut aussitôt mandée, et le chancelier d’Orléans, qui présidait le conseil, ne lui ayant communiqué que la partie du plan dont on était convenu de lui donner connaissance, elle répondit, d’un ton mécontent :
— Dites-moi tout ce que vous avez résolu ; je puis, soyez en sûrs, garder de plus grands secrets que celui-là.
— Ne soyez pas offensée, repartit Dunois, de la réserve que nous avons cru devoir garder tout d’abord ; et l’informant alors de tout ce qui avait été arrêté, il ajouta qu’il trouvait ce plan de bataille excellent.
Jeanne ne s’en montra pas moins satisfaite ; elle ajouta, néanmoins, d’un air de doute :
— Pourvu qu’on l’exécute comme vous venez de l’expliquer.
Et elle avait raison de douter, car, le soir même on changea d’avis, et l’on décida de donner l’assaut à la bastille Saint-Jean-le-Blanc, située de l’autre côté du fleuve.
Jeanne fit alors publier parmi les troupes que nul ne devait, un jour de bataille, sortir de la ville et marcher à l’assaut des bastilles, s’il ne s’était d’abord confessé ; que les gens d’armes devaient renvoyer toutes les femmes de mauvaise vie, et les empêcher spécialement d’approcher d’elle, car Dieu permet souvent la perte des batailles pour châtier les péchés des hommes
. Elle attacha en suite à une flèche une nouvelle lettre d’avertissement aux Anglais et la leur fit lancer par un archer qui cria :
— Voici un message.
C’est pour la troisième et dernière fois, disait-elle, que je vous écris, et ne vous écrirai plus désormais.
Ce message portait en tête : Jhesus-Maria
, et à la fin : Jehanne la Pucelle
. On y lisait en forme de post-scriptum : Je vous aurais envoyé cette lettre d’une façon plus courtoise, si vous ne reteniez mes hérauts d’armes ; vous ne m’avez pas encore renvoyé mon héraut Guyenne. Rendez-le-moi, et je vous ferai remettre quelques-uns de vos gens pris au combat de Saint-Loup, car ils ne sont pas tous morts.
Les Anglais répondirent par leurs insultes accoutumées.
— Voilà, crièrent-ils de toutes leurs forces, des nouvelles de la fille perdue des Armagnacs !
En entendant ces injures, Jeanne soupira et pleura amèrement ; puis, ayant pris le Roi du ciel à témoin de son innocence, elle se sentit aussitôt consolée d’en haut, et elle dit à ceux qui l’entouraient qu’elle venait de recevoir un message de son Seigneur.
Dunois, de son côté, sommait les Anglais de rendre le héraut d’armes de la Pucelle, les menaçant, s’ils le retenaient davantage, de faire mourir de malemort tous les prisonniers ainsi que les hérauts venus pour traiter de leurs rançons. Personne ne voulait porter ce message ; enfin le second héraut de la Pucelle, ayant reçu de Jeanne elle-même l’assurance qu’il reviendrait sain et sauf avec son compagnon, se rendit au camp des ennemis, et tout se passa en effet comme Jeanne l’avait annoncé.
Le lendemain, à la pointe du jour, frère Pasquerel offrit le saint sacrifice en présence de la Pucelle et de ses gens. La messe dite, Jeanne se confessa, puis sortit de la ville à neuf heures du matin avec les meilleurs chevaliers et environ quatre-mille hommes. Ils traversèrent un bras de la Loire et passèrent dans une petite île située près de la bastille de Saint Jean-le-Blanc. Ils préparèrent ensuite, au moyen de deux bateaux, un pont pour assaillir le fort ; mais Glasdale ne les attendit pas. Il mit le feu à la bastille et se retira, avec ses troupes, dans un retranchement plus large et mieux fortifié situé près de l’église des Augustins. Les généraux français, ne s’estimant pas assez forts pour attaquer une aussi forte position, étaient d’avis de battre en retraite ; mais Jeanne se porta en avant avec quelques hommes de bonne volonté, et alla planter sa bannière en face de la redoutable bastille. Le bruit s’étant alors répandu tout à coup que les Anglais de la rive droite passaient le fleuve en grand nombre, les Français effrayés reculèrent ; Jeanne fut, malgré sa résistance, entraînée par le flot des fuyards, et les Anglais, qui s’en aperçurent, lui crièrent, du haut de leur fort, de grosses injures. Elle avait regagné saine et sauve la petite île ; mais, ne pouvant supporter plus longtemps la honte de sa fuite, elle poussa son cheval dans une barque et ordonna aux rameurs de la reconduire sur l’autre rive. Le brave La Hire l’y suivit. Dès qu’ils furent débarqués et qu’ils se furent remis en selle :
— Maintenant, au nom de Dieu, s’écria-t-elle, courons hardiment sus aux Anglais.
Alors mettant tous les deux leur lance en arrêt, ils se précipitèrent avec tant d’audace sur les ennemis qu’ils les repoussèrent dans leurs retranchements en entraînant les soldats français à leur suite.
La Pucelle ayant, pour la deuxième fois, planté sa bannière en face de la bastille des Augustins, y fut bientôt rejointe par les troupes françaises, dont le nombre croissait sans cesse autour d’elle ; alors une lutte acharnée s’engagea, car Glasdale était un terrible capitaine et n’avait point l’habitude de fuir devant le danger. Jeanne se distinguait entre tous les combattants par son courage et son adresse ; maints beaux faits d’armes furent accomplis tant du côté des Français que du côté des Anglais. Dans les rangs des Français, se trouvait un chevalier espagnol d’une force et d’une intrépidité remarquable. Il se nommait Alfonso de Partada. L’ordre lui avait été donné, ainsi qu’à d’Aulon et à plusieurs autres, de garder le pont afin de protéger la retraite au besoin. Pendant qu’ils occupaient ce poste de confiance, survint un autre brave et vigoureux chevalier de leur compagnie, auquel d’Aulon commanda de s’arrêter. Ce chevalier n’ayant pas tenu compte de l’ordre, l’Espagnol lui cria tout en colère :
— Vous pourriez bien faire comme nous ; nous ne sommes pas moins braves que vous, et nous restons cependant où l’on nous a placés.
Là-dessus une violente dispute s’engagea. À la fin, ils convinrent de marcher de front à l’ennemi afin que l’on pût voir lequel des deux était le plus vaillant ; puis, s’étant donné la main, ils se précipitèrent vers la bastille, se disputant l’honneur d’en forcer les palissades. Mais au sommet du retranchement se tenait un Anglais de taille athlétique, qui maniait sa solide et tranchante épée avec tant de vigueur que personne ne pouvait y monter. D’Aulon, qui voyait de loin ce qui se passait, donna l’ordre à maître Jean le Lorrain de faire jouer sa coulevrine, et, au premier coup, l’Anglais tomba pour ne plus se relever. Les deux chevaliers pénétrèrent alors dans les palissades, et ils y furent suivis par une troupe nombreuse de soldats.
Ce fut ainsi qu’au moment où les cloches des églises d’Orléans appelaient aux vêpres, la bastille des Augustins fut emportée. C’était le plus fort retranchement des Anglais de ce côté du fleuve. On y trouva beaucoup de prisonniers français et une grande quantité de munitions de guerre. Quelques ennemis, mais en très petit nombre, parvinrent à se réfugier dans la bastille du pont ; le reste fut taillé en pièces. Quant au butin, la Pucelle y fit mettre le feu, afin d’éviter le désordre du pillage.
Les Français s’établirent, le soir même, en face de la bastille du pont. Jeanne ne rentra qu’à regret dans la ville pour y passer la nuit ; mais elle avait été blessée pendant l’action, et les chefs la prièrent instamment de prendre un peu de repos. Elle portait une si grande sévérité dans l’observation du jeûne, qu’on eut beaucoup de peine, après cette chaude journée, à la décider à prendre quelque nourriture avant l’heure fixée par l’Église. Un des principaux chevaliers vint, au milieu de ce léger repas, lui dire que les généraux et les capitaines étaient unanimes à considérer comme une grande grâce de Dieu, une victoire obtenue avec des forces si disproportionnées ; mais qu’ils n’étaient pas d’avis de recommencer le lendemain un combat qui n’était pas nécessaire, la ville étant bien approvisionnée de vivres et attendant de nouveaux renforts promis par le roi.
Jeanne, avec la prévision supérieure que lui donnait sa mission divine, répondit à ce chevalier :
— Vous êtes allé à votre conseil, et moi au mien ; mais, soyez assuré que le dessein de mon Seigneur s’accomplira, et que celui des hommes ira à néant.
Puis, se tournant vers son confesseur, elle lui dit d’être, le lendemain, encore plus matinal que de coutume :
— Car, ajouta-t-elle, j’aurai demain beaucoup à faire et plus que je n’ai fait jusqu’à présent ; demain, du sang de mon corps se répandra, et il coulera au-dessus de ma poitrine ; je serai blessée devant la bastille du pont.
Chapitre XVIII Comment les Français emportèrent la bastille du pont
La nuit fut, comme avait été le jour, fort agitée. Les Anglais mirent encore le feu à l’une de leurs bastilles au delà du fleuve, et à la faveur des ténèbres ils en rallièrent la garnison au gros de leur armée. La crainte que les siens fussent surpris par l’ennemi ne laissa pas Jeanne reposer de toute la nuit, car elle ne savait ce que signifiaient toutes ces secrètes manœuvres des Anglais. Elle assista avant l’aube au service divin et revêtit son armure. Comme elle allait partir de chez elle, un homme lui offrit une alose qu’il venait de pêcher. La Pucelle n’ayant encore pris aucune nourriture, son hôtesse lui dit :
— Jeanne, si vous m’en croyez, mangeons ce poisson ensemble avant votre départ.
— Gardez-le jusqu’à ce soir, répondit la Pucelle, je vous amènerai un Godon13 qui passera le pont pour venir ici après la prise des Tournelles, et qui en mangera sa part.
Toutes les personnes qui entendirent cette réponse en furent fort étonnées, car ils savaient que personne ne pouvait traverser le pont, plusieurs arches étant rompues.
La Pucelle se rendit à cheval à la porte de Bourgogne, au milieu d’un concours énorme de peuple et de gens de guerre. Le sire de Gaucourt, maître d’hôtel du roi et homme d’une inflexible fermeté, gardait ce poste. Il déclara qu’il ferait exécuter la résolution prise la veille en conseil, et ne laisserait passer personne. La foule exaspérée se répandit en cris et en menaces ; Jeanne, après lui avoir imposé silence, dit au sire de Gaucourt :
— Vous êtes un méchant homme ; mais, veuillez ou non, les gens d’armes viendront et obtiendront victoire aujourd’hui, comme hier ils ont obtenu.
Le peuple s’apprêtait à enfoncer la porte, lorsqu’elle fut ouverte, sur l’ordre de la Pucelle, par les hommes de Gaucourt, et ce dernier raconta, dans la suite, que la colère du peuple lui avait inspiré à ce moment-là de sérieuses inquiétudes pour sa vie.
Le soleil se leva tandis que Jeanne passait la Loire. Les chefs s’assemblèrent et convinrent de réunir toutes leurs forces pour donner l’assaut, car la forteresse du pont, entourée de hauts boulevards et de profonds fossés, était si bien retranchée qu’on pouvait à peine l’apercevoir ; elle était de plus défendue par une artillerie formidable et par l’élite de la chevalerie anglaise.
Il pouvait être dix heures lorsque les trompettes de la Pucelle sonnèrent l’assaut ; alors des deux côtés un effroyable tonnerre de canons fit entendre ses roulements.
Les Français s’avançaient par tous les endroits à la fois, ayant à leur tête le noble Dunois, l’orgueil de la France, d’Aulon, La Hire, les deux célèbres chevaliers de Xaintrailles, Florent d’Illiers, et tous les autres capitaines et héros éprouvés de Charles le Victorieux.
Les Anglais leur opposèrent une courageuse et glorieuse résistance.
Et y eut, dit la relation contemporaine d’un bourgeois d’Orléans, moult merveilleux assault, durant lequel furent faictz plusieurs biaulx faictz d’armes, tant en assaillant qu’en deffendant, pour ce que les Angloys estoient grant nombre forts combattans et garnis abundamment de toutes choses deffensables. Et aussi le monstrèrent ilz bien, car, nonobstant que les François les eschellassent par divers lieux moult espessement, et assaillissent de front au plus hault de leurs fortifications, de telle vaillance et hardiesse qu’il semblast, à leur hardy maintien, qu’ils cuidassent (crussent) estre immortelz, si les reboutèrent-ils (repoussèrent) par maintes fois et tresbuchèrent de hault en bas, tant par canons et aultres traicts, comme aux haches, guisarmes, mailletz de plomb et mesme à leurs propres mains.
Jeanne, bien qu’elle servit de point de mire principal à l’artillerie ennemie, guidait les siens avec une intrépidité et une habileté merveilleuses, encourageant ceux qui faiblissaient et faisant passer dans tous les cœurs l’enthousiasme et la confiance en Dieu dont elle-même était animée.
— Que chascun, criait-elle, ait bon cueur et bonne espérance en Dieu, car l’heure approuche où les Angloys seront desconfitz, et toutes choses viendront à bonne fin.
Cependant, malgré ses généreuses paroles et ses courageux exemples, la Pucelle vit peu à peu fléchir l’ardeur des siens. Il était déjà une heure de l’après midi ; un grand nombre gisaient, çà et là, morts dans les fossés ; les autres, épuisés de fatigue, avaient perdu l’espoir de vaincre. Alors Jeanne, se précipitant elle-même dans un des fossés, prit une échelle et l’appuya contre le rempart. Au même instant, la flèche dont elle avait prédit qu’elle serait atteinte, vint la percer entre l’épaule et le cou, et elle tomba presque évanouie. Les Anglais se jetèrent aussitôt sur elle, et la pressèrent si vivement, qu’elle ne réussissait qu’à grand peine à les écarter avec son épée.
Alors Jean de Gamaches, ce gentilhomme avec le quel Jeanne avait eu, peu de temps auparavant, une altercation dans le conseil, se fit jour à travers les ennemis, en frappant à droite et à gauche avec sa hache d’armes. Arrivé près de Jeanne, il lui offrit son cheval en disant :
— Acceptez ce don, brave chevalière, j’advoue mon tort quand j’ay mal présumé de vous.
— J’aurois grand tort, répondit-elle, de vous garder rancune, car oncques ne vis chevalier si bien appris.
Mais Jeanne s’obstinant à rester dans le fossé, il fallut l’emporter presque de force. On la déposa loin du lieu du combat, sur l’herbe, et on lui enleva son armure. Son confesseur, Dunois et les autres chefs se tenaient près d’elle. La flèche ressortait environ d’un demi pied derrière le cou. Elle pleura d’abord ; mais réconfortée bientôt par ses célestes visions, elle dit qu’elle était consolée, et retira le trait elle même. Plusieurs hommes d’armes s’étant approchés pour conjurer, par toutes sortes de paroles magiques, la blessure d’où le sang jaillissait avec impétuosité, Jeanne se fâcha et leur dit :
— J’aime mieux mourir que de faire aucune chose contre la volonté de Dieu.
Comme on lui demanda si elle mourrait du coup :
— Je sais, répondit-elle, que je mourrai un jour, mais j’ignore où quand, comment et à quelle heure. Si donc vous pouvez me donner sans péché un remède contre ma blessure, je me laisserai volontiers guérir.
Puis, après qu’on eut bandé sa plaie, elle pria les assistants de s’éloigner, et se confessa au frère Pasquerel en versant des larmes abondantes.
L’accident survenu à la Pucelle avait enlevé aux troupes découragées leur dernier espoir. Vainement cherchait-elle, malgré sa blessure, à ranimer l’ardeur d’hommes pusillanimes par de nobles et généreuses paroles qu’elle puisait dans son cœur inaccessible à la crainte ; elle entendit Dunois donner l’ordre de sonner la retraite, et vit les assaillants se retirer.
Personne, sans doute, ne croyait plus alors aux promesses que, le matin, elle avait faites avec tant de confiance ; or en ce moment même où tous désespéraient du succès, Jeanne, remplie d’une nouvelle force, dit à Dunois :
— En nom Dieu, vous entrerez bien brief dedans, n’ayez doubte. Quant vous verrez flotter mon estandart vers la bastille, reprenez vos armes, elle sera vostre. Adonc, reposez-vous ung peu, beuvez et mangez pour prendre des forces.
La Pucelle remit ensuite sa propre bannière à l’un des siens et le chargea de la tenir déployée ; puis, remontant à cheval aussi lestement que si elle n’était ni fatiguée ni blessée, elle se dirigea, avec un chevalier pour toute escorte, vers une vigne située à quelque distance du champ de bataille. Là, elle descendit de cheval, et après avoir commandé au gentilhomme qui l’avait suivie d’observer sa bannière avec attention et de l’avertir au moment où elle flotterait du côté de la bastille, elle s’éloigna de quelques pas et se mit à prier. Le chevalier ne tarda guère à lui crier que la bannière flottait dans la direction de la forteresse. Jeanne remonta aussitôt à cheval, et se précipita, sa bannière à la main, vers la bastille, en répétant sur son passage d’une voix haute et ferme :
— En avant ! en avant ! tout est vostre.
Au même instant, les Anglais sont saisis de terreur et la lutte recommence. Les plus considérables parmi les capitaines et chevaliers français racontèrent dans la suite qu’après avoir entendu l’appel de Jeanne, ils escaladèrent le boulevard aussi facilement que s’ils eussent monté un escalier, et qu’ils ne pouvaient s’expliquer le fait que par une action et un miracle de Dieu.
Ce fut cependant, même alors, une rude mêlée. Quand les habitants de la ville virent ce nouvel assaut, les vieillards, les infirmes, les femmes, les enfants se précipitèrent dans les églises pour implorer la victoire de la miséricorde divine, tandis que les jeunes gens et tous les hommes valides couraient au pont, à l’endroit où s’élevait le retranchement de Belle Croix, et rétablissaient, au moyen de grosses poutres qu’ils avaient traînées avec eux, les communications entre Belle-Croix et les Tourelles. Ce fut Nicolas de Giresme, commandeur de Saint-Jean de Jérusalem, qui passa le premier sur ces poutres chancelantes, revêtu de l’habit de son ordre, tenant sa hache d’armes dans la main droite et de la gauche son étincelant bouclier.
Lorsqu’il les eut traversées, il s’élança contre le rempart, et fut bientôt suivi d’un grand nombre des siens. Jeanne avait en même temps escaladé le retranchement par un autre côté, et planté dessus sa bannière victorieuse.
Les prisonniers anglais racontèrent plus tard qu’il leur avait semblé qu’en ce moment ils étaient enveloppés d’une multitude d’assaillants et qu’ils avaient vu dans les airs des jeunes hommes d’une beauté rayonnante, montés sur des chevaux blancs ; l’archange Michel lui-même leur était apparu marchant sur le pont à la tête des Français.
Jeanne, debout sur la crête du rempart, s’écriait, en brandissant sa glorieuse bannière :
— Glacidas ! Glacidas ! (Glasdale) rends-toi au Roi du ciel ; tu m’as appelée une fille de mauvaise vie ; j’ai grande compassion de toi et de ton âme.
L’effroi saisit alors jusqu’au cœur farouche de l’orgueilleux capitaine : il voulut s’enfermer dans la forteresse avec ses hommes ; mais le pont, ayant été rompu par une bombe, croula sous le poids de cette masse d’hommes qui furent précipités les uns sur les autres, et roulèrent dans le fleuve en poussant des cris d’épouvante, car à mesure qu’ils y tombaient, ils y disparaissaient engloutis par le poids de leurs armures. Ainsi s’accomplit la prédiction faite, dès le premier jour, à Glasdale par la Pucelle : Les Anglais seront contraints de se retirer ; mais vous et beaucoup de vos gens ne verrez point cette retraite.
Jeanne, que les injures et les outrages de cet homme avaient fait pleurer naguère, versait maintenant des larmes sur son triste sort, car elle pensait aux âmes de ces morts qui paraissaient, en ce moment, devant le tribunal de Dieu, et lui rendaient compte de tous leurs méfaits et de toutes leurs cruautés. Quelque temps après, le corps de Glasdale fut retiré de l’eau, et rendu aux siens pour qu’il reçût les honneurs de la sépulture. Des cinq-cents chevaliers ou écuyers qui avaient combattu sous ses ordres dans la bastille du pont avec les Français infidèles à leur patrie (c’étaient les meilleurs hommes d’armes du roi d’Angleterre), deux-cents seulement survivaient, et ils étaient tous prisonniers.
Ainsi finit Glasdale, ce redoutable capitaine qui avait si outrageusement insulté la Pucelle, et menacé les Orléanais, quand il entrerait dans leur ville, de tout passer au fil de l’épée, hommes, femmes et enfants. Ce que Jeanne avait annoncé le matin était désormais un fait accompli. L’héroïne blessée, mais victorieuse, rentra par le pont rompu, en compagnie de Dunois, son brave compagnon d’armes, et au milieu des acclamations d’une foule immense. Toutes les cloches de la cité fidèle sonnaient de nouveau, et des feux de joie annonçaient au près et au loin la magnifique victoire du roi de France et de Jeanne la Pucelle. Le peuple délivré et la triomphante envoyée du ciel en rendaient grâces à Dieu et à ses saints dans les églises, où les prêtres chantaient le Te Deum, et l’hymne joyeux des Français était, pour l’orgueil des Anglais, un chant funèbre. Immobilisés par la terreur, ces derniers avaient, sur l’autre rive, assisté au combat du pont, sans oser attaquer la ville ni secourir leurs compatriotes. Après tous les travaux, toutes les fatigues d’un siège de sept mois, ils assistaient à la perte de leur meilleur retranchement, de leurs plus braves chevaliers, de leur honneur même, et se voyaient contraints à battre en retraite.
Jeanne avait, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, porté le poids de sa lourde armure, sans rien manger ni boire ; elle avait combattu sans défaillance morale et guidé les siens au combat ; et pourtant, c’est Dunois qui le rapporte, après une journée si fatigante elle ne prit qu’un peu de pain et de vin ; encore le vin était-il trempé de beaucoup d’eau.
Chapitre XIX De la retraite des Anglais
Cette même nuit, les Anglais consternés tinrent un conseil de guerre, et résolurent de lever le siège. C’était un dimanche, le 7 mai, jour où l’Église célèbre l’apparition de saint Michel sur le mont Gargan en Sicile. Au lever du soleil, l’armée anglaise, partagée en deux corps, se plaça en ordre de bataille devant ses retranchements et son camp, toute prête à opérer sa retraite. Les chevaliers français, pensant que la ville allait encore être attaquée, se précipitèrent hors des murs. Jeanne quitta son lit en toute hâte et, après les avoir rejoints, elle les rangea en bataille devant l’ennemi.
Ce jour-là, elle ne portait, à cause de sa blessure, qu’une légère cotte de mailles. Défense fut faite en son nom à tout le monde, par amour et respect pour la solennité du dimanche, d’attaquer les Anglais, ni de rien exiger d’eux.
— C’est la volonté de Dieu, disait-elle, que, s’ils veulent partir, on les laisse aller ; mais s’ils vous assaillent, deffendez-vous fort et hardyment et n’ayez nulle paour, car vous serez les maistres.
Elle fit ensuite dresser en plein air un autel, devant lequel elle s’agenouilla avec l’armée entière et les bourgeois d’Orléans. Deux messes furent ainsi célébrées en présence de l’ennemi et au milieu du plus profond silence. Les Anglais eux-mêmes n’osèrent point troubler le calme sacré du service divin. Quand la dernière messe fut finie, Jeanne, toujours agenouillée, ordonna de s’assurer si les ennemis avaient le visage dirigé vers les Français. Lorsqu’on lui eut répondu qu’il était tourné du côté de Meung :
— En nom Dieu, s’écria-t-elle, ils s’en vont, laissez-les partir et rendons grâces à Dieu. Nous ne les poursuivrons pas outre, parce que c’est aujourd’hui dimanche.
Plus d’un homme de guerre, avide de gloire et de butin, fut grandement contrarié de voir l’ennemi se retirer ainsi en bel et bon ordre, bannières déployées. Il y en eut même qui s’élancèrent à sa poursuite et lui prirent quelques pièces d’artillerie ; mais la Pucelle refusa de les suivre :
— Laissez aller les Anglais, disait-elle, ne les tuez point ! Ils se retirent ; leur départ me suffit.
Cette heureuse journée fut encore témoin d’une aventure comique, qui égaya beaucoup les Français. Il y avait, racontent les chroniques, parmi les prisonniers que les Anglais gardaient dans leurs bastilles devant Orléans, un capitaine d’une bravoure extrême, nommé Le Bourg de Bar. On lui avait chargé les pieds de chaînes pesantes, de sorte qu’il ne pouvait marcher. Talbot, qui espérait tirer de lui une grosse rançon, l’avait confié à la garde de son propre confesseur, un moine augustin. Quand ce dernier s’aperçut que les Anglais battaient précipitamment en retraite, il chargea le prisonnier tout enchaîné sur ses épaules, et le porta ainsi à la distance d’un jet d’arc. Mais Le Bourg de Bar, dès qu’il se fut aperçu que l’ennemi s’en allait pour ne plus revenir, saisit le moine de ses mains vigoureuses en lui défendant de faire un pas de plus du côté des Anglais et en lui disant que, s’il ne le portait, à l’instant même, à Orléans, il allait jouer avec lui un jeu qui ne lui plairait guère.
Le bon frère augustin fut donc, au grand divertissement de toute l’armée française, forcé d’obéir à son prisonnier, de le ramener sur son dos dans la ville, et de donner, en outre, des renseignements sur les forces et les projets des Anglais, car on le savait intime confident de Talbot. Ce fut ainsi que l’ennemi se retira, après avoir perdu de six à huit-mille hommes. Les retranchements qu’il avait élevés furent brûlés ou démolis, et une grande quantité, de grosse artillerie et de munitions de guerre tomba entre les mains des Français.
La Pucelle, les capitaines et les chevaliers rentrèrent ensuite dans la ville, où ils se joignirent au clergé et aux habitants, pour rendre grâces à Dieu. Les prêtres, après avoir adressé au peuple, du haut de la chaire, de pieuses exhortations, firent une procession solennelle par les rues et sur les remparts de la ville délivrée ; puis ils célébrèrent, et avec beaucoup de pompe et de magnificence, un service funèbre pour les âmes de ceux qui avaient succombé. La procession, le service et le sermon institués, le 8 mai 1429, par Jeanne, par les plus nobles chevaliers de France, et par les prêtres et les bourgeois d’Orléans, ont eu lieu depuis lors tous les ans à la même époque, en souvenir de la délivrance de cette fidèle cité qui, après un siège de sept mois, fut, en sept jours, arrachée à la plus extrême détresse par une jeune fille de dix-huit ans, alors que l’on désespérait de tout secours venant d’une main humaine.
Ce miracle était si manifeste, que non seulement les bons bourgeois d’Orléans, mais aussi les grands capitaines et tous les héroïques chevaliers qui com battirent à côté de la Pucelle, en furent fermement convaincus. Le vaillant Dunois l’attestait encore en justice dans les dernières années de sa vieillesse. D’Aulon, l’écuyer de Jeanne, termine son récit de cette lutte merveilleuse, récit fait sous la foi du serment, par les paroles suivantes, d’une simplicité significative :
— Les Anglais, vaincus et consternés, firent leur retraite, et ainsi, grâce au secours de Notre-Seigneur et avec l’aide de la Pucelle, la ville d’Orléans fut délivrée de ses ennemis.
Ce que nous avons jusqu’à présent raconté est tiré, pour la plus grande partie, de documents français, c’est à-dire soit des témoignages rendus devant les tribunaux, soit des chroniques contemporaines. Aussi sera-t-il, sans doute, agréable à bien des lecteurs d’apprendre ce qui se racontait alors en Allemagne au sujet de Jeanne d’Arc.
[Chronique allemande d’Éberhard Windeck]
Précisément à cette époque vivait, à la cour de l’empereur Sigismond, Éberhard Windeck, son trésorier. Employé par l’empereur en maintes circonstances, et chargé surtout de pourvoir à ses fréquents besoins d’argent, Windeck eut l’occasion, dans ses longs voyages comme à la cour, d’apprendre bien des choses. Il a consigné ses souvenirs dans une chronique, écrite avec beaucoup de charme et de naïveté, où il mêle le récit de ses propres aventures à l’histoire de l’empire et de son maître, ou au récit des événements remarquables accomplis dans la chrétienté. Or, à la date de 1429, il rapporte ce qu’il a entendu dire de la Pucelle d’Orléans. Nous allons donner un extrait de cette chronique, parce qu’il prouve que la cour impériale d’Allemagne était instruite des merveilleuses actions de Jeanne d’Arc, et que, tout en confirmant, sur tous les points essentiels, les sources françaises, il fait en outre connaître d’intéressantes particularités.
C’est sur le manuscrit même d’Éberhard Windeck que nous avons copié les passages suivants, le texte publié par Menke dans son recueil étant très incomplet, et le chapitre relatif à la Pucelle en ayant été complètement supprimé. Ce chapitre, le deux-cent-cinquante-deuxième de la chronique, est intitulé :
Ici le roi de France envoie son beau message à la Pucelle, laquelle accomplit en France des choses extrêmement merveilleuses14.
En ces temps-là, le roi de France et les Anglais étant en guerre, il parut dans la Lorraine une pucelle qui opéra des miracles dont les Anglais furent grandement affaiblis, et le roi de France grandement fortifié, car il rentra en possession de son royaume, comme vous allez l’entendre.
Et d’abord, quand la servante arriva auprès dudit roi, elle lui fit promettre trois choses, à savoir : 1. de remettre son royaume entre les mains de Dieu, de qui il le tenait ; 2. de pardonner à tous ceux de ses sujets qui l’avaient combattu ou lui avaient fait quelque tort ; 3. d’être assez humble pour bien accueillir quiconque, pauvre ou riche, ami ou ennemi lui demanderait une grâce.
Les personnes chargées par Charles VII d’examiner la Pucelle, pour savoir si l’on devait ou non ajouter foi à ses paroles (c’étaient de savants maîtres en la Sainte Écriture et autres docteurs), furent d’avis que le roi, en considération de sa propre détresse et de celle de son royaume, ainsi que du repentir, de la pénitence persévérante et des prières de son peuple, ne devait point repousser cette servante, mais l’écouter, quand même ses promesses ne seraient que des promesses humaines. Il devait, toutefois, ne pas croire légèrement, mais pratiquer le précepte de l’apôtre saint Paul, qui dit d’éprouver les esprits pour voir s’ils sont de Dieu, et, par conséquent, scruter la vie et les mœurs de la Pucelle et supplier Dieu de manifester par signes visibles ce qui provenait de lui.
Le roi tint aussi cette conduite à l’égard de Jeanne d’Arc. Il ordonna d’abord de prendre des informations sur sa naissance, ses mœurs, son caractère et ses projets ; puis il la retint auprès de lui durant plus de six semaines. Là, il la fit interroger par des hommes d’âge et d’expérience, par de doctes prêtres et des laïques, par des hommes et des femmes, en public et en secret : mais on ne découvrit en elle aucun mal ; on y vit, au contraire, toutes sortes d’excellentes choses : l’humilité, la virginité, la piété, la modestie, la sobriété, et l’on reconnut la vérité de toutes les bonnes informations qu’on avait eues de sa naissance et de sa conduite. Le roi demanda aussi à la Pucelle un signe qui prouvât la vérité de ses promesses. Elle répondit :
Je donnerai ce signe devant Orléans, mais pas plus tôt, parce que telle est la volonté de Dieu.Puis, après avoir pris autant de renseignements qu’il le pouvait, ne trouvant rien de mal en elle, et entendant qu’elle donnerait devant Orléans la preuve de ses promesses ; voyant, en outre, la constance avec laquelle elle demandait qu’on la laissât aller dans cette ville, où l’on reconnaîtrait bien qu’elle venait de Dieu, le roi, plein de confiance en la bonté divine, résolut de la laisser partir, avec un train honorable, car il craignait qu’en la repoussant et la renvoyant sans raison, il ne péchât contre l’Esprit-Saint et ne se rendit indigne du secours de Dieu.
Éberhard Windeck donne ensuite une traduction de la lettre adressée aux Anglais par la Pucelle, — traduction qui concorde exactement avec le texte français ; — puis, reprenant son propre récit :
Après tous ces préliminaires, ajoute-t-il, la Pucelle prit congé du roi à Chinon, et se dirigea vers Blois où elle attendit, jusqu’au jeudi 28 avril, l’armée et le convoi qu’elle devait conduire à Orléans. Elle portait une bannière de soie blanche, sur laquelle Notre-Seigneur Dieu était représenté assis sur un arc-en-ciel, montrant ses plaies et ayant à ses côtés deux anges tenant un lys à la main.
La Pucelle avait ainsi sa bannière ; elle était accompagnée du maréchal de Boussac, des seigneurs de Foix et de Gaucourt, de beaucoup d’autres gentilshommes et capitaines, et d’une foule de gens de guerre, cavaliers ou fantassins, s’élevant bien à trois-mille hommes. Elle emmenait avec elle toutes ses provisions ; soixante voitures et quatre-cents têtes de bétail. Quand le convoi fut arrivé devant Orléans, les gens de la ville vinrent par eau prendre ces provision et les emportèrent, du mieux qu’ils purent, dans des bateaux ou d’autre manière, à la barbe des Anglais qui, bien que supérieurs en nombre, ne tentèrent rien pour les en empêcher.
La servante, s’étant aperçue qu’on la conduisait le long du fleuve, et non droit aux Anglais campés devant Orléans, en fut extrêmement troublée et affligée et se mit à pleurer. Cependant, elle renvoya l’armée chercher à Blois d’autres provisions dont l’escorte lui fut encore confiée. La servante entra ensuite elle-même dans la ville en petite compagnie, et elle disait à ceux qui chevauchaient autour d’elle de ne rien craindre, car il ne leur arriverait aucun mal, ce qui eut lieu en effet.
Les Anglais, assemblés au nombre d’environ quatorze-cents, pour empêcher le débarquement du convoi, n’osèrent pas en venir aux mains. Ce fut la servante qui, la première, attaqua l’une de leurs bastilles, dont elle s’empara en très peu de temps, et l’on croit qu’elle ne perdit à cet assaut que deux hommes, tandis que, du côté de l’ennemi, cent-soixante-dix hommes restèrent sur la place, et treize-cents furent capturés avec une grande quantité d’armes et de vivres.
Un vendredi, la servante ayant levé sa bannière, feignit de vouloir attaquer une autre bastille. Lorsqu’elle vit que les Anglais lui opposaient une résistance sérieuse, elle battit en retraite ; puis, l’ennemi la serrant de près elle et sa troupe, elle fit tout à coup volte-face avec les seigneurs qui l’accompagnaient, et quoique sa troupe fût bien inférieure en nombre, elle le chargea si vigoureusement qu’elle le fit reculer et lui ôta toute en vie de revenir. Les Anglais perdirent dans ce combat une trentaine des leurs et abandonnèrent en outre une de leurs plus fortes bastilles, celle des Augustins, avec tout ce qu’elle contenait de munitions. Quand ils eurent ainsi perdu trois bastilles l’une après l’autre, ils se réfugièrent tous dans celle du pont. La Pucelle et les siens campèrent en face d’eux durant toute la nuit.
Le lendemain samedi, dès l’aube, la servante et ses gens se disposèrent à forcer l’ennemi dans ce dernier retranchement, très fort et difficile à emporter. Il s’y trouvait en outre une quantité considérable de gens de guerre et une nombreuse artillerie. Les Anglais, pensant pouvoir conserver cette bastille, résistèrent vaillamment. La Pucelle ne cessa d’assaillir les remparts et d’y lancer toutes ses troupes depuis le point du jour jusqu’à l’après-midi. Elle fut alors percée d’une flèche au-dessus du sein droit ; mais elle ne s’en inquiéta point, et après avoir fait verser sur sa blessure un peu d’huile d’olive, elle reprit son armure et s’écria :
Les Anglais n’ont plus de force !Or il faut savoir que la Pucelle avait prédit qu’elle serait blessée devant Orléans. S’étant alors retirée du champ de bataille, elle s’agenouilla et invoqua le Père céleste ; puis elle rejoignit les siens et leur indiqua l’endroit où ils devaient renouveler l’assaut. Ses troupes lui obéirent avec autant de bonne volonté que de confiance, et se rendirent, en peu d’instants, maîtresses de la bastille. Elles y tuèrent ou prirent environ cinq-cents hommes. Au nombre des morts se trouva un puissant capitaine nommé Klassidas (Glasdale). La servante rentra dans Orléans à une heure avancée de la soirée, toute joyeuse, avec son monde, et rendit grâces à Dieu, car dans ce combat acharné elle n’avait eu que cinq hommes tués et quelques blessés. Plusieurs prétendirent avoir vu, pendant ce terrible assaut, deux oiseaux blancs voltiger sur ses épaules. Les prisonniers assurèrent que les forces de la Pucelle leur avaient paru bien supérieures à leur propre armée, et que ce fut là le principal motif qui les détourna de lui résister davantage. Une trentaine d’Anglais, qui s’étaient réfugiés sur un pont, s’y croyaient en sûreté, lorsque par un miracle de Dieu, le pont se brisa et ils furent tous précipités et noyés dans le fleuve.
Le dimanche matin, les Anglais campés sur l’autre rive de la Loire, se sentant miraculeusement vaincus, abandonnèrent leurs retranchements. Leur armée comptait trois-mille hommes en état de porter les armes. Les Français voulaient les poursuivre et les détruire ; mais la Pucelle ne le permit pas à cause de la solennité du dimanche, et ils se retirèrent sans être inquiétés. Ainsi fut délivré Orléans ; ainsi furent prises toutes les bastilles avec une grande quantité de provisions ; ainsi se retira l’armée ennemie. Elle se replia sur la Normandie, laissant des garnisons à Meung, Beaugency et Jargeau.
Chapitre XX Comment Jeanne d’Arc retourna auprès du roi et l’exhorta de se rendre à Reims pour s’y faire couronner
Après la délivrance d’Orléans, les chevaliers qui avaient défendu cette cité fidèle se séparèrent. Les bourgeois prirent congé d’eux avec tristesse, car ils avaient partagé leurs peines et leurs maux en loyaux et fidèles compagnons. Le brave Florent d’Illiers, craignant que les Anglais ne fissent en passant une tentative sur Châteaudun, dont le roi lui avait confié la défense, partit, le dimanche même, avec ses gens. Les beaux faits d’armes accomplis à Orléans par ce digne chevalier le mirent en grande réputation et en grand honneur, et les bourgeois reconnaissants donnèrent son nom à l’une de leurs rues (elle le porte encore aujourd’hui), afin de rappeler à la plus lointaine postérité qu’il leur avait le premier annoncé la venue de Jeanne d’Arc. Florent d’Illiers arriva juste à temps à Châteaudun, et il en trouva les habitants très inquiets de la proximité des bandes ennemies. Mais la triomphante nouvelle dont il était porteur leur causa une si vive allégresse, qu’ils résolurent de fêter, chaque année, par des réjouissances publiques, la délivrance miraculeuse d’Orléans et le retour de leur bon chevalier. Les jeunes filles de Châteaudun ont, pendant plus de deux siècles, célébré cet anniversaire sous le nom de Fête de la Pucelle.
Jeanne partit d’Orléans dès le lendemain, avec le maréchal de Rais et bien d’autres chevaliers et écuyers, pour porter au roi l’heureuse nouvelle et le mener sacrer à Reims, comme elle en avait reçu l’ordre de Dieu. Elle était toujours stimulée par la croyance que sa mission serait courte, et qu’on avait déjà perdu trop de temps en délais inutiles. Les bons bourgeois d’Orléans la remercièrent très humblement à son départ ; ils lui dirent en pleurant de reconnaissance qu’elle pouvait, à son gré, disposer d’eux et de leurs biens
. Jeanne, de son côté, les remercia de cette offre affectueuse ; puis elle s’engagea dans la route que Dieu lui avait tracée.
Le bruit de sa grande victoire l’avait partout devancée ; de toutes parts et de bouche en bouche courait la merveilleuse nouvelle que Dieu, après avoir longtemps et rudement châtié la France pour ses péchés, la prenait enfin en pitié, et allait faire luire pour elle de nouveaux jours de triomphe. Et ce n’était pas devant quelques personnes seulement et en secret, c’était aux yeux de tout un peuple qu’avait eu lieu le miracle. Les Anglais en rendaient eux mêmes témoignage, car ils ne savaient comment l’expliquer, sinon par un pacte criminel de Jeanne avec le diable.
Tous les regards de la chrétienté étaient alors tournés vers l’Angleterre et la France, et l’on attendait avec anxiété l’issue de leur lutte, qui durait depuis si longtemps. Aussi l’étonnement causé par ces prodigieux événements fut-il universel, et se demandait-on partout quelle puissance les avait opérés.
[La Sibylla Francica]
Parmi les nombreux documents contemporains que le temps a épargnés, il en est un qui, comme la relation déjà citée d’Éberhard Windeck, mérite d’autant plus de foi, qu’il fut écrit en Allemagne, loin de l’influence des partis qui s’agitaient en France. L’auteur est le prêtre de Landau dont nous avons précédemment parlé. Il l’écrivit à la demande de maître Pierre de Grumbach, vicaire général de Raban, évêque de Spire, et chapelain dans la même ville de l’église paroissiale de Saint-Germain. Il le termina le 17 septembre 1429, avant d’avoir pu rien savoir du couronnement de Charles VII et de la manière dont Jeanne d’Arc l’effectua.
Bien que ce mémoire soit rempli d’une science bizarre et de toutes sortes de digressions oiseuses sur la magie et les anciennes sibylles, néanmoins il renferme plusieurs bons renseignements, comme, par exemple, ceux-ci :
Dans le pays de France, on parle beaucoup d’une Voyante qui vient de se révéler, et qui possède une grande réputation de prophétesse. Tout le monde s’accorde à vanter l’excellence de ses mœurs et de sa conduite. Le peuple dit qu’elle vit en état de sainteté ; qu’elle est très entendue aux choses de la guerre et connaît d’avance l’issue des combats. Les gens du commun interrogent les prêtres sur ces miracles et leur demandent, en termes couverts, ce qu’on en doit penser. Cela m’est arrivé à moi-même, il y a trois jours, lorsque les hommes d’armes du sire de N. sont revenus du siège de la ville de N. et l’un d’eux m’a pressé de questions à ce sujet.
Ces questions mettaient le bon chapelain dans un grand embarras. Il raconte qu’il a d’abord, par des réponses ambiguës, fermé de son mieux la bouche à ses interlocuteurs ; et qu’ensuite il examina et pesa plus attentivement la chose au fond de son âme ; puis, il expose les raisons pour lesquelles il croit à la mission divine de Jeanne d’Arc.
La France, dit-il, ayant été perdue par une femme, il était juste qu’elle fût sauvée par une vierge. Le sexe féminin, humble dans ses voies et dévoué à Dieu, est plein de douceur et de compassion envers les affligés. Aussi Dieu lui a-t-il fait, de notre temps, de grandes grâces pour nous détourner du mal et nous ramener au bien, non par l’effroi de ses jugements, mais par l’ardeur de son amour. La France, gonflée d’orgueil, s’était placée par sa puissance et ses armes, au-dessus de tous les royaumes chrétiens. Comme un lion, elle avait réduit ses voisins au repos, et ses rugissements étaient toujours l’indice de l’envahissement et de la dévastation de quelque pays. Trop confiante en son habileté et en ses trésors, elle s’élevait jusqu’aux astres. Et, maintenant, la voilà abattue sur son propre sol, ne pouvant se redresser ni par sa bravoure ni par la puissance de ses armes. Afin qu’elle craigne le Seigneur de toutes les forces d’une créature raisonnable, et reconnaisse Celui qui sème la paix, la Providence a résolu de la relever, ce qu’elle ne peut faire d’elle-même, étant tombée et gisant au plus profond de l’abîme. Il est possible que la Pucelle ne trouve point, parmi le peuple, toute la considération et la créance dues à une envoyée de Dieu, bien qu’elle soit vraiment une Voyante, comme le prouvent sa vie et ses actes. Elle lave et purifie souvent, en effet, sa conscience à la sainte piscine de la confession, et se fortifie dans l’esprit de la sagesse, en recevant le corps sacré de Notre-Seigneur ; elle est humble et modeste dans sa conduite ; elle vit en bonne intelligence avec les honnêtes gens, déteste les rapines commises sur les pauvres et les veuves, et l’oppression des orphelins. La nation française brille par sa finesse ; la nation allemande par sa bravoure. Aussi redouté-je fort, lorsqu’une fois cette Voyante aura accompli ses prédictions et ses promesses, que les Français, emportés par leur fougue et rejetant le joug de la loi sainte, ne veuillent plus écouter la Pucelle et ne l’envoient en exil. C’est vraiment une fille de Dieu ; elle recherche tout ce qui plaît au Seigneur, afin de rester pure d’esprit, et de garder sans taches son âme et son corps.
Dans la seconde partie de sa dissertation, le prêtre de Landau raconte :
… qu’un voyageur arrivé récemment d’Angleterre, lui a dit dans un château, en causant auprès du foyer, que dans son pays on maudit la Pucelle, parce qu’elle accomplit ses merveilles, non par l’inspiration de Dieu, mais par celle du diable et au moyen de la magie.
Puis il se met à réfuter toutes les objections élevées contre Jeanne, sous la réserve toutefois que l’Église ne portera pas un autre jugement.
Elle ne se sert, continue-t-il, d’aucun moyen magique, et jamais il ne s’est élevé contre elle d’accusation capable de la convaincre ni même de la faire soupçonner de ce crime. Tout le monde, en France, reconnaît qu’elle professe la foi catholique et est solidement attachée aux devoirs et pratiques de sa religion. Elle a un profond respect des Sacrements, mène une vie exemplaire et se montre soumise à la volonté divine dans toutes ses paroles et ses actions. Tout ce qu’elle entreprend, elle le fait au nom de la très sainte Trinité ; elle affermit la paix, soulage la misère du pauvre, aime à pratiquer la justice, et, insensible aux vanités du monde, ne recherche ni les louanges ni la richesse.
[Traité de Jean Gerson sur la Pucelle]
Nous possédons sur le même sujet un autre mémoire datant de la même époque. Il porte la suscription suivante :
Voici ce qu’a écrit, à Lyon, monsieur le chancelier, le quatorzième jour de mai, la veille de la Pentecôte, après le miracle qui a eu lieu à Orléans, par la levée du siège des Anglais.
Si cette indication est authentique, on serait autorisé à croire que ce mémoire a pour auteur le célèbre théologien Jean Gerson, chancelier de l’Université de Paris. C’est lui qui, après l’assassinat du duc d’Orléans, prononça, dans son église, à Paris une oraison funèbre où il s’éleva contre le meurtrier, et contre les tentatives qu’on faisait pour justifier le meurtre, et qui étaient, à certains égards, plus scandaleuses que le crime même. Il ne craignit pas de les flétrir sévèrement, bien que le duc de Bourgogne l’honorât de sa faveur. La faction ennemie pilla sa maison, et il fut obligé de se cacher d’abord, puis de fuir en Allemagne sous l’habit de pèlerin, afin d’échapper à la colère de Jean sans Peur et de ses adhérents. Il se retira dans les montagnes de la Bavière, où il écrivit son livre sur la consolation de la sagesse divine. Le duc d’Autriche lui accorda plus tard l’hospitalité, et l’on conserve encore aujourd’hui, à l’abbaye de Melk, sur le Danube, plusieurs ouvrages qu’il y composa pendant son exil. Quelques années après, il revint en France, mais pour s’ensevelir à Lyon, dans la solitude du couvent des Célestins, dont son frère était prieur.
Là l’illustre chancelier de l’Université de Paris, l’ambassadeur des rois et des papes, l’orateur admiré du concile de Constance, l’un des hommes les plus savants de son siècle, exerça humblement, et pour l’amour de Dieu, l’office de maître d’école. Il enseignait la parole divine aux petits enfants. Il leur faisait dire, chaque jour, dans l’église de Saint-Paul : Dieu ! prends pitié de ton serviteur Gerson
; et ils répétèrent cette prière jusqu’à la veille de sa mort. C’était l’unique salaire qu’il leur demandât ici-bas. Le 12 juillet 1429, peu de temps après la délivrance d’Orléans et la victoire de son roi, il alla recevoir l’éternelle récompense qui l’attendait dans les cieux. Gerson avait ordonné de graver sur sa tombe : Faites pénitence, et croyez à l’Évangile.
Si le mémoire dont nous parlons a vraiment été composé par cet homme éminent, son témoignage en faveur de la Pucelle mérite la plus haute considération. En voici la substance :
Son entreprise, dit l’auteur, est la plus juste du monde, car elle a pour but le rétablissement de Charles VII en son royaume de France, la défaite et l’expulsion de ses ennemis. Elle n’emploie pour l’accomplir aucun des moyens interdits par l’Église, soit magie, soit pratiques superstitieuses, ni aucun artifice humain ; elle n’a nullement en vue son intérêt personnel, car, pour rendre témoignage à sa foi, elle expose sa personne aux plus grands périls. Alors même qu’ils ne la voient pas, ses ennemis — les forts aussi bien que les faibles — sont saisis d’effroi, et abattus comme des femmes prises des douleurs de l’enfantement. Que l’on songe en outre qu’elle a déterminé le roi et les gens de guerre à répondre à son appel et à s’exposer à tous les dangers, sans craindre la honte qui les couvrirait, s’ils étaient vaincus en combattant sous les ordres d’une femme.
Il faut aussi considérer que son pieux enthousiasme contribue à la gloire de Dieu et à l’humiliation des ennemis. Ses partisans, du reste, n’agissent pas avec témérité ; ils n’en suivent pas moins les règles de la prudence et de l’art militaire : preuve que la Pucelle n’est pas obstinée dans ses opinions, bien qu’elle se croie conseillée et dirigée par Dieu même. On pourrait encore citer beaucoup d’autres circonstances de sa vie et de son enfance, dont nous ne disons rien ici.
L’auteur termine son exposé par cette belle exhortation chrétienne :
De ce que la grâce divine s’est manifestée dans la Pucelle, on ne doit point s’en faire un prétexte de vaine sagesse, ni de profit mondain, ni s’en servir pour autoriser des haines de partis ou la vengeance de vieilles injures ; on doit, au contraire, en tirer des incitations à la douceur, à la prière, aux actions de grâces, et chacun doit s’appliquer à faire entrer la paix sous son toit et à travailler au service de Dieu en toute sainteté et justice, car tous ces événements sont arrivés par la volonté de Dieu.
Il semblait que la victoire fût sortie d’Orléans avec Jeanne d’Arc. Les chevaliers demeurés dans la ville après son départ, ayant tenté une attaque sur Jargeau, revinrent sans avoir réussi. Dunois, qui avait fait partie de cette expédition, se hâta de rejoindre la bannière victorieuse de le Pucelle, et arriva le même jour qu’elle au château de Loches, où se trouvait alors le Dauphin.
Charles fit à Jeanne une réception magnifique et la combla d’honneurs. Tous les seigneurs agirent de même par respect pour sa vie pieuse, et en reconnaissance des merveilleux faits d’armes par lesquels elle avait réalisé ses promesses. Cependant, lorsqu’elle pressa le Dauphin de partir sans retard pour aller se faire couronner à Reims, le doute, l’hésitation, tous les calculs de l’habileté mondaine reprirent possession de l’esprit de Charles et de ses conseillers. Au lieu de marcher d’un pas rapide et ferme dans le chemin, désormais ouvert, de la victoire, on perdait le temps en longues et fastidieuses délibérations, quoi que Jeanne répétât souvent au roi : Je ne durerai qu’un an et pas davantage, il faut donc s’appliquer à bien employer cette année là.
Mais les prudents donneurs d’avis répondaient qu’il était trop périlleux de se rendre dans une ville aussi lointaine que Reims à travers un pays occupé par l’ennemi ; qu’on aurait de plus à passer trois grandes rivières ; bref, qu’il valait mieux commencer par le commencement, et reprendre d’abord des villes et des provinces situées plus près
. Mais Jeanne persistait dans son avis, car ce n’étaient point les lumières de la sagesse humaine qui l’avaient déterminée à quitter la chaumière de ses pauvres parents, et à se rendre à Orléans pour y planter sa bannière en face des retranchements anglais. Aussi ne se lassait-elle pas de dire que la marche sur Reims était ordonnée de Dieu, qu’une fois que le Dauphin aurait reçu l’onction sainte et la couronne, la puissance des ennemis ne cesserait de décliner ; qu’ils ne pourraient d’ailleurs ni l’arrêter elle-même, ni causer le moindre dommage au roi.
Cependant les instances de Jeanne demeuraient sans résultat. Un jour que le Dauphin était seul, avec son confesseur l’évêque de Castres et avec son ancien chancelier, dans un de ses appartements réservés, elle frappa soudainement à la porte. Charles lui commanda d’entrer. Elle obéit, et, s’avançant d’un air humble et affligé, elle s’agenouilla devant lui et lui embrassa les genoux :
— Noble Dauphin, lui dit-elle, ne tenez plus tant ni de si longs conseils ; mais allez au plus tôt à Reims recevoir votre glorieuse couronne.
L’évêque de Castres lui ayant demandé si ce conseil lui venait d’une inspiration divine, elle répondit qu’elle était fréquemment et de divers côtés poussée à le répéter
.
— Ne voudriez-vous point, reprit l’évêque, nous dire ici, en présence du roi, de quelle manière ce conseil vous est donné ?
— Je comprends bien, répondit Jeanne, ce que vous désirez savoir, et je vous le dirai volontiers.
Charles l’interrompit pour lui demander si elle n’avait point répugnance à faire cette révélation devant les personnes présentes. Elle répondit que non et continua en ces termes :
— Quand je m’afflige qu’on ne veuille point croire à ce que j’annonce au nom de Dieu, je me retire dans un endroit solitaire, j’invoque Dieu et je lui demande en gémissant pourquoi l’on ne veut point m’écouter. Ma prière finie, j’entends une voix que me dit : Fille de Dieu, va ! va ! va ! je serai avec toi, va !…
et alors je sens une grande joie, et je voudrais être toujours ainsi.
La Pucelle, en répétant ces mots : va ! va ! va !
était remplie d’une conviction si profonde, l’extase divine transfigurait si manifestement son visage, que les trois assistants se la représentaient encore, dans leur vieillesse, telle qu’ils l’avaient vue alors, les yeux inspirés et tournés vers le ciel.
Le roi consentit enfin à se mettre en marche sur Reims, mais en exigeant que les places fortes de la Loire encore occupées par l’ennemi au-dessus et au dessous d’Orléans, seraient d’abord reconquises.
Charles fit, à cet effet, publier une levée d’hommes dans les provinces restées sous son autorité. Mainte armure fut alors bouclée, maint coursier enharnaché ; la noblesse française accourait de toutes parts et amenait ses vassaux pour recommencer la lutte contre les ennemis héréditaires du royaume, sous la bannière de la Pucelle. La vénération du peuple pour Jeanne était déjà si grande, que l’humble jeune fille avait peine à se défendre de l’impétueux empressement dont elle était l’objet. Des femmes âgées et respectables se jetaient à genoux devant elle ; beaucoup la priaient de leur montrer ses mains et ses pieds, afin de s’assurer s’ils étaient réellement de chair et de sang ; on baisait ses vêtements et jusqu’aux sabots de son cheval. Tout cela causait à Jeanne un grand déplaisir, car elle y voyait une idolâtrie condamnable. Elle s’en fâchait souvent ; mais souvent aussi elle craignait de faire de la peine à ces braves gens en leur parlant avec dureté, de sorte qu’un jour maître Pierre de Versailles lui adressa des reproches à ce sujet :
— Vous avez tort, dit-il, de vous laisser rendre de pareils honneurs ; vous ne devriez pas le souffrir. Il faut vous garder à l’avenir de changer ainsi des chrétiens en idolâtres.
— En vérité, répondit-elle, je ne sais comment empêcher ces choses, si le bon Dieu lui-même ne les empêche.
Hélas ! elle ignorait encore quel amer calice lui destinait la divine Providence, et que des hommes appartenant à la même race que ceux qui baisaient maintenant les sabots de son cheval, souffleraient un jour les flammes de son bûcher.
Pendant le séjour de Jeanne à Loches, un autre de ses frères vint du fond de leur tranquille village la trouver au château du roi. Il lui conta, entre autres choses que les gens de leur pays disaient qu’elle avait reçu sa force miraculeuse près de l’arbre des Fées. Elle lui répondit que le peuple se trompait grandement en parlant ainsi, et qu’elle abhorrait, du plus profond de son cour, toute magie et toute sorcellerie.
Les préparatifs étant enfin achevés, Charles confia au duc d’Alençon le commandement en chef de l’armée, dont il réserva cependant la direction supérieure à la Pucelle. Jeanne en fut très satisfaite ; mais la duchesse ne voulait pas laisser partir son mari, qui avait été retenu durant de longues années prisonnier en Angleterre, n’ayant pu payer plus tôt l’énorme rançon exigée de lui, et dont le père était resté sur le champ de bataille d’Azincourt. Jeanne exhorta la princesse à avoir bon courage.
— Gracieuse dame, lui dit-elle, ne craignez rien ; je vous ramènerai votre époux sain et sauf, et en aussi bon, sinon en meilleur état qu’il est aujourd’hui devant vous.
La duchesse eut confiance dans ces paroles de Jeanne, et Jeanne, nous le verrons bientôt, n’oublia point sa promesse à l’heure du danger. Elle obtint aussi du Dauphin la permission de faire, cette fois, des prisonniers, car elle prédit que, malgré l’ordre donné par Henri V à ses frères sur son lit de mort, de ne jamais relâcher le duc d’Orléans, celui-ci serait un jour rendu à la liberté, et elle voulait que l’échange des prisonniers qu’elle pourrait faire servit à payer sa rançon.
[Lettre de Guy de Laval]
Mais, avant de suivre la Pucelle dans cette nouvelle expédition, nous voulons reproduire une lettre qu’écrivit précisément à cette époque un généreux chevalier français, qui vint à la cour offrir au roi ses biens et son sang. Cette lettre, dans sa naïve simplicité, nous a conservé et fait retentir jusqu’à nous comme une voix vivante de ces âges lointains. Guy de Laval, auquel nous la devons, était un des plus puissants seigneurs du royaume, et il avait vu la Pucelle la veille du jour où il adressait à sa mère et à sa grand-mère les lignes suivantes15 :
Mes très redoutées dames et mères, depuis que je vous écrivis de Saincte-Catherine-de-Fierbois, vendredy dernier, j’arrivay le samedy à Loches, et allay voir monsieur le Dauphin au Chastel, à l’issue de vespres, en l’église collégiale ; qui est très bel et gracieux seigneur, et très bien formé et bien agile et habile, de l’aage d’environ sept ans qu’il doit avoir ; et illec vis ma cousine, la dame de La Trémoille, qui me fit très bonne chère ; et, comme on dit, n’a plus que deux mois à porter son enfant.
Le dimanche, j’arrivay à Sainct-Agnan, où estoit le roy, et envoiai querir et venir dedans mon logis le seigneur de Trèves, et s’en alla au chastel avec luy mon oncle, pour signifier au roy que j’estois venu, et pour sçavoir quand il luy plairoit que je allasse devers luy : et je eus response que je y allasse sitost qu’il me plairoit ; et me fit très bonne chère, et me dit moult de bonnes paroles. Et quand il estoit allé par la chambre ou parlé avec aucun aultre, il se retournoit chacune fois devers moy, pour me mettre en paroles d’aucunes choses, et disoit que j’estois venu au besoing, sans mander, et qu’il m’en sçavoit meilleur gré. Et quand je luy disois que je n’avois pas amené telle compaignie que je desirois, il respondoit qu’il suffisoit bien de ce que j’avois amené, et que j’avois bien pouvoir d’en recouvrer greigneur (plus grand) nombre. Et dit le sire de Trèves, à sa maison, au seigneur La Chapelle, que le roy, et tous ceux d’environ luy avoient esté bien contents des personnes de mon frère et de moy, et que nous leur revenions bien ; et jura bien fort qu’il n’estoit pas mention que à pas un de ses amis et parents qu’il eust, il eût faict si bon accueil, ne si bonne chère, dont il n’est pas meshistre (chiche), comme il disoit.
Et le lundy, me party d’avec le roy pour venir à Selles en Berry, à quatre lieues de Sainct-Agnan ; et fit le roy venir au-devant de luy la Pucelle, qui estoit de paravant à Selles. Disoient aucuns que ce avoit esté en ma faveur, pour ce que je la veisse ; et fit la dite pucelle très bonne chère à mon frère et à moy, armée de toutes pièces, sauf la teste, et tenant la lance en main. Et après que feusmes descendus à Selles, j’allay à son logis la voir ; et fit venir le vin, et me dit qu’elle m’en feroit bientost boire à Paris ; et semble chose toute divine de son faict, et de la voir et de l’ouïr. Et s’est partie ce lundy aux vespres de Selles, pour aller à Romorantin, à trois lieues en allant avant, et approchant des advenues, le mareschal de Boussac, et grant nombre de gens armés et de la commune avec elle ; et la veis monter à cheval, armée tout en blanc, sauf la teste, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir, qui à l’huis de son logis se demenoit très fort, et ne souffroit qu’elle montast ; et lors elle dit : — Menés-le à la croix, qui estoit devant l’église auprès, au chemin. Et lors, elle monta, sans qu’il se meust, comme s’il fust lié. Et lors se tourna vers l’huis de l’église, qui estoit bien prochain, et dit en assez voix de femme : — Vous, les prestres et gens d’église, faites procession et prières à Dieu. Et lors se retourna à son chemin, en disant : — Tirés avant ! tirés avant ! son estendart ployé que portoit un gracieux page, et avoit sa hache petite en la main. Et un sien frère qui est venu depuis huit jours, partoit aussy avec elle, tout armé en blanc.
Et arriva ce lundy à Selles monseigneur le duc d’Alençon, qui ha très grosse compaignie ; et ay aujourd’hui gaigné de luy à la paulme une convenance (un pari). Et n’est encor point icy venu mon frère de Vendosme. J’ay ici trouvé des gentilshommes de mon frère de Chauvigny, pour ce qu’il avoit desjà ouy que j’estois arrivé à Saincte-Catherine ; et m’a dit qu’il avoit escrit aux nobles de ses terres, et qu’il pense estre bientost par deça ; et dit que ma sœur est bien sa mie, et plus grasse qu’elle n’a accoustumé. Et dict l’on icy que monseigneur le Connestable vient avec six cents hommes d’armes et quatre cents hommes de traict, et que Jehan de la Roche vient aussy ; et que le roy a n’eut piéça si grande compaignie que on espère estre icy ; ne oncques gens n’allèrent de meilleure volonté en besongne, que ils vont à ceste-cy. Et doit ce jourd’huy arriver icy mon cousin de Rays et croist (croît) ma compaignie ; et quoy que ce soit, ce qu’il y a est bien honneste et d’appareil ; et y est le seigneur d’Argenton, l’un des principaux gouverneurs, qui me fait bien bon recueil et bonne chère ; mais de l’argent n’y en a-il point à la cour, que si estroittement, que pour le temps présent je n’y espère aucune rescousse ny soutenuë. Pour ce, vous, madame ma mère, qui avés mon sceau, n’espargniés point ma terre par vente ne par en gage ; ou advisés plus convenable affaire, là où nos personnes sont à estre sauvés ou aussy par deffault abbaissés, et par adventure en voie de périr ; car si nous ne faismes ainsy, veu qu’il n’y a point de soulde, nous demeurerons tous seuls. Et jusques icy nostre faict a encore esté et est en bon honneur ; et a esté nostre venuë au Roy et à ses gens tous, et aussy aux autres seigneurs qui viennent de touttes parts, bien agréable ; et nous font tous meilleure chère que ne vous pourrions escrire.
La Pucelle m’a dit en son logis, comme je la suis allé y voir, que trois jours avant mon arrivée, elle avoit envoyé à vous, mon aïeulle, un petit anneau d’or ; mais que c’estoit bien petite chose, et que elle vous eust volontiers envoyé mieulx, considéré vostre recommandation. Ce jourd’huy, Monseigneur d’Alençon, le bastard d’Orléans et Gaucourt doivent partir de ce lieu de Selles, et aller après la Pucelle. Et avés fait bailler je ne sçay quelles lettres à mon cousin de la Trimoille et seigneur de Trèves, par occasion desquelles le roy s’efforce de me vouloir retenir avec luy jusques à ce que la Pucelle ait esté devant les places angleisches d’environ Orléans, où l’on va mettre le siège ; et est desjà l’artillerie pourvue ; et ne s’esmayd point la Pucelle qu’elle ne soit tantost avec le roy, disant que lorsqu’il prendra son chemin à tirer avant vers Reims, que je irois avec luy ; mais jà Dieu ne veuille que je le face et que je ne aille. Et entretant en dit mon frère, et comme monseigneur d’Alençon, ce qua abandonné qui seroit celuy qui demoureroit. Et pense que le roy partira ce jeudy d’icy, pour s’y approcher plus près de l’ost ; et viennent gens de touttes parts chacun jour. Après, vous feray sçavoir sitost qu’on aura aucune chose besongné, ce qui aura esté exécuté. Et espère l’on que, avant qu’il soit dix jours, la chose soit bien advancée de costé ou d’aultre. Mais tous ont si bonne espérance en Dieu, que je croy qu’il nous aidera.
Mes très redoutées dames et mères, nous nous recommandons, mon frère et moy, à vous, le plus humblement que pouvons ; et vous envoye des blancs signés de ma main, affin, si bon vous semble, du datte de ceste présente, escrire aucune chose du contenu cy-dedans, à monseigneur le duc, que luy en escrivez ; car je ne lui escripts oncques puis ; et vous plaise aussy sommairement nous escrire de vos nouvelles, et vous, madame ma mère, en quelle santé vous vous trouvés après les médecines qu’avés prises, car j’en suis à très grand malaise.
Et vous envoye dessus ces présentes, minute de mon testament, afin que vous, mes mères, m’avertissés et escrivés par les prochainement venans, de ce que bon vous semblera que j’y adjouste ; et y pense encore de moy adjouster entre deux ; mais je n’ay encor eu que peu de loisir.
Mes très redoutées dames et mères, je prie le benoist fils de Dieu qu’il vous doint bonne vie et longue, et nous recommandons aussy tous deux à nostre frère Loys ; et pour le liseur de ces présentes, que nous saluons, le sieur du Boschet, et nostre cousine sa fille, ma cousine de la Chapelle, et toute vostre compaignie. Et pour l’accès et, … solliciter de la chevance au mieulx que faire se pourra ; et n’avons plus en tout qu’environ trois cents escus du poids de France.
Escrit à Selles, ce mercredy huictiesme de juin.
Et ce vespres sont arrivés icy monseigneur de Vendosme, monseigneur de Boussac et aultres ; et La Hire s’est approche de l’ost, et aussi on besongnera bientost : Dieu veuille que ce soit à vostre désir !
Vos humbles fils Guy et André de Laval.
Chapitre XXI De la prise de Jargeau et de la grande victoire de Patay
Quand la Pucelle eut rejoint l’armée à l’endroit où elle s’était réunie, un nouveau désaccord s’éleva entre les chefs. Quelques-uns disaient qu’il fallait attendre ; qu’on n’était pas assez nombreux pour attaquer Jargeau, une ville aussi forte, où le comte de Suffolk, l’un des meilleurs capitaines de son temps, tenait garnison avec une troupe d’élite. À cela Jeanne, pleine de confiance en sa mission divine, répondait :
— Ne soyez point effrayés de la supériorité des forces ennemies, et n’hésitez pas à attaquer ces Anglais, car si l’on ne m’avait affirmé, et si je n’étais certaine que Dieu lui-même conduit cette grande œuvre, j’aimerais mieux, en vérité, garder mes moutons que de m’exposer à tant de contradictions et de périls.
Jeanne réussit cette fois encore à faire partager sa confiance au conseil, et la petite armée du roi, forte de quatre ou cinq-mille hommes, s’avança vers Jargeau.
Lorsqu’on fut arrivé près de la ville, au moment où l’on croyait prendre tranquillement possession des faubourgs, on s’aperçut que l’habile et intrépide Suffolk avait rangé son armée en ordre de bataille devant les remparts et se tenait prêt à recevoir les Français à coups d’épée. Le premier choc des Anglais fut même si violent, qu’il fit reculer l’armée du roi ; mais alors Jeanne, agissant toujours en héroïne inspirée de Dieu, arracha sa bannière des mains de son écuyer et se jeta au milieu de ce flot impétueux d’ennemis. Les chevaliers, honteux de ce qui venait d’arriver, s’empressèrent de l’y suivre, et les Anglais furent refoulés dans la ville.
Dès le lendemain matin, des pièces de siège, placées sous la direction de la Pucelle, commencèrent à tirer et en quelques heures elles ruinèrent tours et murailles ; si bien que tout le monde s’émerveillait de voir Jeanne conduire si habilement l’artillerie. Mais une chose plus étonnante encore est ce qui arriva au duc d’Alençon, et dont il a lui-même rendu témoignage en justice. Pendant que les canons et les mortiers de la ville répondaient au feu de la Pucelle, le duc s’étant arrêté un instant pour examiner les approches de la place :
— Jetez-vous de ce côté, lui cria tout à coup Jeanne, sinon une pièce qu’on s’apprête à tirer de là-haut va vous tuer.
Et en effet, à peine d’Alençon eut-il suivi son conseil, que le coup partit et enleva la tête d’un gentilhomme (le sire de Lude), à l’endroit même que le duc venait de quitter. Bien des années après, le duc racontait qu’un frisson involontaire l’avait alors saisi et que cette prédiction de la Pucelle l’avait rempli d’étonnement et d’admiration.
Alors même que se livrait ce combat d’artillerie, quelques chefs parlèrent encore de battre en retraite, le bruit s’étant répandu que Fastolf, le vainqueur redouté de Rouvray-Saint-Denis, s’avançait pour faire lever le siège. Jeanne dut relever encore une fois le courage des chevaliers en leur représentant la honte d’une pareille retraite. Ce jour-là, la nuit suivante et le lendemain, on ne cessa de battre la ville en brèche ; plusieurs attaques et sorties sanglantes furent en outre exécutées. Le matin du troisième jour, Suffolk demanda une suspension d’armes de deux semaines ; mais la Pucelle répondit :
— Que les Anglais s’en aillent en leur petite cotte, la vie sauve, sinon ils seront pris d’assaut.
Aussitôt les trompettes sonnent, Jeanne met son casque et crie au duc d’Alençon :
— En avant ! noble duc, à l’assaut !
Et le duc hésitant :
— N’ayez nul doute, lui dit-elle, l’heure sonne quand il plaît à Dieu.
Et le voyant indécis encore, elle reprit :
— Ah ! noble duc, avez-vous peur ? Ne savez-vous pas que j’ai promis à votre femme de vous ramener sain et sauf ?
En même temps elle courut aux remparts. Le combat dura plus de quatre heures, et fut acharné et sanglant. Les Anglais se battaient comme des lions furieux. La Pucelle descendit elle-même dans les fossés de la forteresse, sa bannière à la main, et se hissa sur une échelle à l’endroit où le combat était le plus violent. Un des ennemis, exaspéré par le désespoir, fit alors rouler sur elle une pierre énorme. Le projectile atteignit sa bannière et se brisa en morceaux sur son casque. Précipitée au bas de l’échelle, Jeanne tomba sur ses genoux. Aussitôt, du haut de la forteresse, retentit un cri de joie auquel un cri d’effroi répondit dans le fossé ; mais l’envoyée de Dieu se releva aussitôt en criant :
— Amis, sus ! sus ! ayez bon courage ; Notre-Seigneur a condamné les Anglais, ils sont nôtres à cette heure.
Au cri de la Pucelle, les Français se précipitèrent dans la place, et Jargeau, cette ville si forte et si bien défendue, fut prise trente-sept jours après la délivrance d’Orléans. Suffolk, voyant que tout était perdu et qu’une foule d’assaillants se précipitaient sur lui parce que chacun brûlait du désir de faire prisonnier un si noble capitaine, le brave Suffolk, qui ne voulait se rendre qu’à un chevalier, demanda à un jeune homme qui s’élançait sur lui :
— Es-tu gentilhomme, toi ?
— Non, répondit ce jeune homme avec une noble sincérité. Un autre, auquel il demanda :
— Es-tu chevalier ? lui ayant répondu de même, il le fit approcher, lui donna l’accolade et lui remit son épée.
Onze-cents Anglais périrent dans ce combat. Les Français, cédant à une cupidité honteuse, massacrèrent encore un grand nombre de prisonniers. Ils les tuaient par jalousie les uns des autres, parce qu’ils n’avaient pu s’entendre sur le chiffre de la rançon à leur demander. Souvent même ils tiraient l’épée, et les choses en vinrent au point que le duc d’Alençon et la Pucelle durent, pour mettre en sûreté Suffolk et plusieurs autres seigneurs anglais, les faire conduire par eau à Orléans. Après ce nouveau fait d’armes, le duc et Jeanne furent accueillis avec des transports de joie dans la cité fidèle.
[Lettre du duc de Bedford à Henri VI]
Cependant le duc de Bedford s’inquiétait de plus en plus à Paris de l’issue de la guerre. Il écrivait lettres sur lettres en Angleterre, où les grands étaient fort divisés. Dans une de ces lettres, conservées à la Tour de Londres, on lit, entre autres choses :
Tout vous a réussi en France jusqu’au siège d’Orléans, entrepris, Dieu sait par quel conseil. Depuis la mort déplorable de mon cousin Salisbury, à qui Dieu fasse miséricorde, vos hommes, rassemblés en grand nombre audit siège, ont reçu de la main divine un coup terrible, occasionné surtout par une funeste crédulité et par la crainte pusillanime qu’ils conçurent d’une personne dressée par l’esprit malin comme un limier, et appelée la Pucelle, laquelle use contre nous de la sorcellerie et des arts magiques défendus. Ces coups et défaites n’ont pas seulement beaucoup diminué le nombre de vos soldats en France et abattu d’une manière étonnante le courage des survivants ; ils ont encore enhardi vos ennemis à former de grands rassemblements de troupes16.
Bedford avait raison. L’armée royale grossissait à Orléans avec une extrême rapidité ; elle s’éleva bientôt à six ou sept-mille hommes. Elle marcha en avant, prit d’assaut le pont de Meung, et entra dans Beaugency que Talbot venait de quitter pour opérer sa jonction avec Fastolf, près de Janville. Cependant Beaugency, dont le château était très fort et défendu par une garnison anglaise résista quelque temps. Pendant qu’on canonnait cette place, l’ancien connétable de France, Arthur, duc de Richemont, arriva avec ses comtes et chevaliers, formant un corps de douze-cents hommes d’armes et de huit-cents arbalétriers. Il envoya demander au duc d’Alençon la permission de joindre ses forces à l’armée royale. Cette requête jeta la Pucelle et les capitaines dans une grande perplexité. Un renfort de cette importance venait sans doute bien à propos ; mais d’anciennes inimitiés divisaient Richemont et La Trémoille, le favori le plus puissant de Charles VII, et l’orgueil démesuré de l’ancien connétable l’avait fait tomber dans la disgrâce du roi, qui lui avait défendu de sortir de ses domaines, le menaçant, s’il méconnaissait ses ordres, comme il l’avait déjà fait, de l’y contraindre par la force. À cette menace Richemont avait fièrement répondu que ce qu’il en faisait était pour le plus grand bien du royaume et du roi lui-même, et qu’il serait curieux de voir celui qui entreprendrait de l’attaquer
. Puis il avait continué sa route, et maintenant il campait devant Beaugency, demandant à combattre les Anglais sous les drapeaux du roi.
À cette occasion, un débat très vif s’éleva, comme d’ordinaire, dans le conseil. Les uns voulaient obéir aux ordres du roi ; les autres, transportés d’aise par l’arrivée de Richemont, conseillaient de ne point refuser un secours de cette importance. Les choses en vinrent à cette extrémité que le duc d’Alençon menaça de quitter l’armée si l’on acceptait l’aide de l’ancien connétable. La Pucelle l’appuyait. Mais les capitaines qui soutenaient l’opinion contraire lui répondirent que, si elle voulait entrer en lutte avec Richemont, elle trouverait en lui un capitaine capable de lui tenir tête, et qu’elle s’apercevrait bientôt qu’il y avait près d’elle des gens à qui ce vaillant chef, avec son nombreux corps d’armée, paraissait préférable à toutes les pucelles du royaume
.
Pendant ce débat, la nouvelle arriva que les troupes anglaises s’avançaient sous la conduite de Talbot. Déjà l’on entendait de tous côtés retentir des cris de guerre, et le duc de Richemont se rapprochait en toute hâte. Alors Jeanne, cédant à la nécessité, dit au duc d’Alençon que l’on se devait une mutuelle assistance, et elle accorda à l’ancien connétable la permission désirée, mais à condition qu’il jurât, devant elle et en présence des autres seigneurs, d’être toujours un fidèle serviteur et sujet du roi, et de ne jamais rien dire ni rien entreprendre contre lui. Elle fit aussi promettre aux capitaines placés sous les ordres du connétable, d’observer ce serment dans le cas où leur chef le romprait plus tard. Lorsque ensuite le duc de Richemont vint saluer la Pucelle, il lui dit :
— Jeanne, on m’a rapporté que vous aviez voulu me combattre. J’ignore si vous êtes de Dieu ou non. Si vous êtes de Dieu, je ne vous crains pas, car Dieu connaît ma bonne volonté ; mais si vous êtes du diable, je vous crains encore moins.
Le lendemain, la garnison de Beaugency se rendit sous la condition qu’on la laisserait librement partir.
Mais à peine les Anglais venaient-ils de quitter le château, qu’un messager vint annoncer aux chefs français l’approche d’une nombreuse armée ennemie, dont l’avant-garde seule comptait plusieurs milliers d’hommes.
— Ah ! beau connétable, dit alors la Pucelle au duc de Richemont, vous n’êtes pas venu de par moi ; mais puisque vous êtes ici, vous serez bien venu.
Lorsque l’armée fut rangée en bataille, le duc d’Alençon ayant demandé à Jeanne ce qu’il fallait faire :
— Avez-vous de bons éperons ? lui répondit-elle à haute voix, de manière à être entendue de toutes les personnes qui les entouraient.
On se récria sur sa réponse :
— Que dites-vous ? Nous tournerons donc le dos à l’ennemi ?
— Non, répliqua Jeanne, ce sont les Anglais qui fuiront sans se défendre, et vous aurez besoin de bons éperons pour les suivre.
Elle annonça de plus que cette victoire ne coûterait, pour ainsi dire, pas une goutte de sang au roi, et que du côté des Français un seul homme serait tué, — prédiction merveilleuse que le chevalier Thibaut d’Armagnac, alors présent, certifia plus tard en justice.
Cependant les généraux anglais, Talbot, Scales et Fastolf, s’avançaient en bon ordre dans la plaine de Beaugency. Alors Jeanne cria aux siens :
— Chargez les hardiment, il ne se passera pas longtemps sans qu’ils ne prennent la fuite.
Mais avant que les Français pussent les atteindre, les ennemis se dirigèrent à la hâte vers Janville, en passant sous les murs de Meung, dont ils recueillirent la garnison. Les Français tout d’abord ne se souciaient pas beaucoup de les poursuivre et de les attaquer en rase campagne, car le redoutable souvenir des sanglantes défaites de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, était encore présent à la mémoire de tous. Mais la Pucelle les pressait sans cesse d’avancer, au nom de Dieu, leur annonçant une victoire certaine :
— Chevaulchez hardyment, répétait-elle, vous aurez bon conduict. En nom Dieu, il les faut combattre ; s’ils estoient pendus aux nues, nous les arons, car Dieu nous les envoie pour les punir. Le gentil roy ara aujourd’hui la plus grande victoire qu’il eût pièça (de longtemps) ; et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nostres.
On résolut de suivre son avis, et de s’attacher à la poursuite des Anglais. Mais malgré toute sa confiance en Dieu, la Pucelle, toujours prévoyante, ne laissa le principal corps d’armée se lancer à cette poursuite qu’après avoir pris des mesures pour qu’il gardât toujours ses rangs. Les mieux montés furent détachés pour harceler l’ennemi, le tenir en échec, et l’empêcher de se retrancher, suivant sa coutume, derrière des pieux fichés en terre. On choisit pour cet office quinze-cents des plus braves chevaliers et l’on mit à leur tête l’audacieux La Hire. Jeanne eût volontiers pris le commandement de cette cavalerie volante, et quand on le lui refusa, elle en ressentit un vif chagrin, car elle voulait, avec l’aide de Dieu, toujours frayer, à l’avant-garde, le chemin de la victoire.
Ces chevaliers d’élite partirent aussitôt. Soixante à quatre-vingts des plus intrépides et des mieux montés prirent les devants pour aller reconnaître l’ennemi, qui avait, pendant ce temps, gagné beaucoup de terrain. Après une marche de cinq lieues à travers une plaine boisée, ils n’avaient pas encore aperçu les Anglais. Le découragement et aussi la crainte d’avoir fait fausse route commençaient à ralentir leurs pas, lorsqu’un cerf bondit tout à coup d’un taillis naissant et s’élança du nord-est à travers les fourrés. Bientôt après, ils entendirent de grands cris dans la direction qu’il avait prise, et ces cris, poussés par l’arrière-garde anglaise à la vue de l’animal fugitif, leur apprirent qu’ils se trouvaient dans son voisinage. Le reste de l’avant-garde française fut aussitôt averti de se préparer au combat et elle s’avança en toute hâte, mais en bon ordre. Les Anglais, quand ils se virent serrés de près, reculèrent jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus près d’un village nommé Patay, où ils s’établirent dans une forte position sur la lisière d’une forêt, derrière un monastère fortifié. Mais le bouillant La Hire ne leur laissa pas le temps de planter leurs palissades ; il les fit charger avec tant d’impétuosité par ses cavaliers, qu’il les refoula de toutes parts.
Lorsque le corps d’armée principal, placé sous les ordres de la Pucelle, arriva sur le champ de bataille, il lui suffit de quelques instants pour rompre entièrement les rangs des Anglais, et alors un effroyable carnage commença. Fastolf et nombre d’autres capitaines ou chevaliers ne durent leur salut qu’à la vitesse de leurs chevaux, et ce jour-là leurs éperons furent pour eux la meilleure et la plus utile des armes. Les fantassins et ceux qui, avant le combat, étaient descendus de cheval se dispersèrent dans les bois.
Deux ou trois-mille morts couvraient le terrain où le combat s’était livré.
Talbot, abandonné des siens, se battit en chevalier et en héros. À la fin, cependant, voyant que tout était perdu, il se rendit à un simple archer de Xaintrailles. Le sire de Scales et quantité de braves capitaines et barons furent aussi faits prisonniers. Cette grande victoire ne coûta aux Français, comme l’avait prédit la Pucelle, qu’un seul gentilhomme. Beaucoup furent, en ce jour glorieux, armés chevaliers. Les fuyards anglais essayèrent de se sauver dans Janville ; mais les bourgeois fermèrent les portes, et quand les vainqueurs survinrent, ils les accueillirent avec des trans ports de joie.
— N’est-il pas vrai, messire Talbot, dit le duc d’Alençon à l’illustre prisonnier après la victoire, que ce matin vous ne vous attendiez à rien de semblable ?
— C’est le sort de la guerre, répondit froidement Talbot.
On lui montra alors, ainsi qu’à Suffolk, les anciennes prédictions répandues sous le nom de Merlin, et annonçant que la France serait délivrée par la main d’une vierge. L’après-midi, vers deux heures, les chefs de l’armée se réunirent sur le champ de bataille, et, rapporte une chronique, ils y rendirent humblement et dévotieusement grâce à Dieu de cette magnifique victoire qui les avait grandement réjouis et dont ils se félicitaient les uns les autres.
Telle fut cette chasse sanglante de Patay, que la Pucelle avait annoncée aux Anglais dans la lettre qu’elle leur écrivit. Ceux qui avaient orgueilleusement dédaigné le message de la pieuse jeune fille, ou qui lui avaient répondu par des insultes, Suffolk, Scales, Talbot, Glasdale, étaient maintenant en sa puissance, ou gisaient sur les champs de bataille, théâtres de ses triomphes ; et auprès et au loin, dans tous les pays de l’Europe, nul héros n’était aussi renommé ni aussi redouté que Jeanne la bergère.
Et cependant on vit de nouveau cette grande victorieuse pleurer sur le champ de bataille. Elle versait des larmes brûlantes sur tant de chrétiens tombés sous le fer de ses soldats, et elle avait une compassion extrême des pauvres Anglais faits prisonniers et mal traités par les vainqueurs ivres d’orgueil et enflammés parla cupidité, quand ils ne pouvaient pas leur offrir une forte rançon. Un Français s’étant laissé emporter par le dépit jusqu’à frapper au front son prisonnier, et l’Anglais étant tombé mourant à terre, Jeanne descendit de cheval avec empressement. Elle souleva le blessé dans ses bras comme une sœur de charité ; puis, voyant qu’aucun remède humain ne pouvait guérir le coup mortel qu’il avait reçu, elle l’exhorta, les yeux mouillés de pleurs, au repentir de ses fautes ; elle le consola affectueusement et lui soutint la tête, afin qu’il pût se réconcilier avec Dieu par l’entremise du prêtre, et que son âme s’envolât purifiée dans le céleste séjour, où il n’y a ni combats, ni blessures, ni larmes, mais où règne l’éternelle paix.
Chapitre XXII Comment le roi partit pour Reims avec Jeanne d’Arc et comment elle lui ouvrit les portes de Troyes
La victoire de Patay remplit de terreur et d’émoi les Anglais et les partisans qu’ils comptaient encore en France. La mort lamentable de tant de leurs chevaliers, et la honte dont étaient couvertes leurs armes autrefois constamment victorieuses, étaient pour eux des choses si pénibles et si inattendues, que lorsque la nouvelle en fut apportée à Paris, ils ne purent s’empêcher de pleurer en plein conseil royal. Bedford, dans le premier mouvement de la colère, arracha l’ordre de la Jarretière à Fastolf, l’un des fugitifs de Patay, sans tenir compte de ses précédents services, ni de sa courageuse conduite au combat de Rouvray-Saint-Denis. Cet ordre de chevalerie lui fut cependant rendu plus tard.
Les bourgeois de Paris, alors dévoués de corps et d’âme aux Anglais, s’imaginèrent, dans le premier moment de la panique, que les Armagnacs étaient déjà aux portes de la ville, et ils firent aussitôt tous leurs préparatifs de défense. Une nouvelle municipalité fut instituée, et des guets plus nombreux parcoururent les rues jour et nuit. Le duc de Bedford mit, de son côté, tout en œuvre afin de tenir tête à la puissance, si merveilleusement ressuscitée, de son adversaire, qu’on appelait naguère, par dérision, le petit roi de Bourges. Il envoya au duc de Bourgogne qu’il avait offensé, une ambassade solennelle pour l’inviter à revenir à Paris, lui rendit toutes sortes d’honneurs, et le pria humblement de l’aider de ses conseils et de ses secours dans le grand danger où se trouvait le royaume.
Voulant, en outre, réveiller dans le cœur des Parisiens et des Bourguignons leur ancienne haine contre le roi légitime et ses partisans, et ne point laisser refroidir le sanglant esprit de vengeance héréditaire, qui avait donné aux Anglais tant de puissance dans le royaume déchiré par la guerre civile, Bedford convoqua les bourgeois les plus notables dans la cour du palais. Il vint les y trouver, entouré des membres du Parlement et des grands dignitaires de la couronne, assisté surtout de Philippe le Bon. L’histoire du perfide assassinat de Jean Sans-Peur sur le pont de Montereau fut alors rappelée et mise devant les yeux de l’assemblée sous les couleurs les plus noires. Le fils du duc traîtreusement tué prit ensuite lui-même la parole, pour se plaindre de la rupture de la paix et de la mort de son père ; et le peuple entier, levant les mains, jura de nouveau foi et fidélité au duc de Bourgogne et au gouverneur anglais. Les seigneurs firent, de leur côté, serment de défendre la bonne ville de Paris contre ses ennemis. Bedford écrivit aussi au Conseil royal d’Angleterre pour obtenir de nouvelles levées d’hommes. Mais le Conseil ne trouva, pour le moment, rien de mieux à faire que de conclure, avec un grand-oncle du roi, le cardinal de Winchester, l’ignominieux traité par lequel ce dernier, moyennant une somme d’argent, tourna contre la France les croisés qu’il venait de lever en Angleterre pour les envoyer combattre les Hussites.
Tandis que les Anglais réunissaient toutes leurs forces, Jeanne ne restait pas oisive. Elle se rendit, avec les généraux, à Sully, auprès de Charles VII. Retombé dans son indolente indécision, le Dauphin s’était tenu jusqu’alors éloigné des champs de ba taille ; il n’était même pas allé, après la délivrance d’Orléans, visiter cette ville fidèle, dont les rues avaient été ornées de tapis et de fleurs pour le recevoir. Il était, du reste, doux et bienveillant. Il permit au noble Xaintrailles de renvoyer Talbot sans rançon, et Talbot traita plus tard Xaintrailles, devenu prisonnier, avec la même générosité chevaleresque.
La Pucelle ne réussit point à réconcilier Richemont avec son suzerain, bien qu’elle représentât au roi tout le bon vouloir du duc. Charles consentait bien à pardonner à Richemont pour l’amour de Jeanne ; mais il refusait absolument ses secours, disant qu’il aimerait mieux n’être jamais couronné que de l’être en présence de son ancien connétable
. Force fut donc à Richemont de se retirer avec ses vaillantes troupes, qu’on eût pu si avantageusement utiliser dans de périlleuses expéditions. Le comte de La Marche et ses vassaux durent agir de même, et le faible Dauphin demeura, comme auparavant, au pouvoir de ses favoris, qui ne souffraient auprès de lui nulle personne pouvant leur porter ombrage.
C’était chose merveilleuse que le zèle avec lequel la Pucelle pressait, tantôt à Orléans, tantôt à Sully, les préparatifs du départ pour Reims. Elle allait au devant des gens de guerre à leur arrivée, hâtait leur convocation, pourvoyait à leurs besoins, n’épargnait aucune peine. L’insouciant Dauphin, qui ne prenait pas, à beaucoup près, autant de soin de sa couronne, raconta souvent, dans la suite, l’avoir vue un jour si épuisée de toutes ses fatigues, qu’il eut pitié d’elle et lui ordonna de se reposer. Jeanne, se mettant alors à pleurer, dit à Charles VII (auquel, paraît-il, manquait encore la foi en la mission divine de la Pucelle) de n’avoir nul doute ; que le royaume entier serait bientôt reconquis et lui-même couronné
. Elle l’assurait qu’il aurait alors bien assez d’hommes, et qu’une grande foule le suivrait, qu’il devait seulement avoir bon courage
; puis, s’adressant aux siens, elle leur répétait :
— Combattez hardiment, vous aurez bon conduict.
Vers le même temps, un gentilhomme de haut rang ayant proféré, sur la place du marché d’Orléans, en présence de la Pucelle, un de ces jurements par lesquels, selon un usage trop commun, on reniait le saint nom de Dieu, elle alla droit à lui, et lui dit avec une vive émotion :
— Ah ! messire, osez-vous bien renier notre Seigneur et maître ! Vous allez, par mon Dieu, retirer vos méchantes paroles avant que je sorte d’ici.
Et, en effet, le gentilhomme, touché de cette sévère remontrance, rétracta son blasphème.
Un nouveau conseil de guerre fut, au grand déplaisir de Jeanne, tenu à Gien, quartier général de l’armée, pour décider si, avant de marcher sur Reims, on ne prendrait pas encore quelques places fortes ; elle ne réussit qu’à grand-peine à faire remettre ce projet au retour du roi, après le sacre. Cependant les gentilshommes accouraient de toutes parts sous la bannière de la merveilleuse Pucelle. Quelques-uns, trop pauvres pour se procurer un équipement complet, s’offrirent comme simples archers ou se présentèrent armés à la légère, sur de petits chevaux. Il en vint un si grand nombre, qu’à la fin les favoris du roi en eurent de l’inquiétude. On aurait pu, dit une vieille chronique, reconquérir le royaume entier, si l’on avait admis tous ceux qui arrivaient ; mais personne n’osait, à cette époque, contredire ou blâmer La Trémoille.
Une chose certaine, c’est que l’argent eût manqué pour payer et entretenir une armée aussi nombreuse. Jeanne pressait sans cesse le départ en disant : Ne craignez rien, vous ne rencontrerez personne qui soit en état de vous faire du mal ; vous n’éprouverez presque point de résistance.
Enfin, le mercredi 23 juillet, la Pucelle, précédant le reste de l’armée, se mit en marche avec ses deux frères et les troupes placées spécialement sous ses ordres. Quatre-vingts lieues à peu près séparent Gien de Reims. Toutes les places fortes, tous les ponts, toutes les villes et les chemins étaient occupés par l’ennemi. L’armée française n’avait pas de moyens de subsistance assurés. Une ville pouvait, à elle seule, l’arrêter tout entière devant ses murailles ; il eût suffi d’un seul échec pour lui couper la retraite et l’anéantir ; mais la Pucelle n’en marchait pas moins en avant, se confiant toujours en Celui qui déjà l’avait conduite à travers ses ennemis, sans l’abandonner jamais en aucun péril. Charles VII la suivit le lendemain, accompagné des héros d’Orléans, d’un grand nombre de ducs, de maréchaux, de comtes, de chevaliers. Son armée était forte d’environ douze-mille hommes pleins de courage, d’audace et de vigueur, comme ils l’avaient déjà montré et devaient le prouver encore.
Auxerre fut la première ville importante et fortifiée devant laquelle ils arrivèrent. Elle tenait pour les Anglo-Bourguignons, et ferma ses portes aux Français. Jeanne ainsi que plusieurs capitaines, était d’avis de donner l’assaut et promettait bonne réussite. Mais Charles et ses favoris préférèrent négocier avec la ville révoltée. On arrêta d’un commun accord que l’armée continuerait sa route sans l’inquiéter, à condition qu’elle fournirait des vivres et promettrait au roi la même obéissance que Troyes, Châlons et Reims, qu’il allait rencontrer sur sa route. Jeanne et plusieurs capitaines exprimèrent leur vif déplaisir d’un accord si peu honorable. La Trémoille reçut, dit-on, deux-mille écus des bourgeois d’Auxerre pour ménager cet arrangement, alors qu’il eut fallu ou contraindre la ville à ouvrir ses portes au prince légitime, ou entrer par la brèche. L’armée se remit en route ; elle grossissait sans cesse, car dans tous les endroits où flottait la bannière de l’héroïne d’Orléans, quiconque était en état de porter les armes venait se joindre à elle. La ville de Saint-Florentin ouvrit volontairement ses portes ; Troyes, au contraire, tint les siennes fermées et renvoya le héraut du roi ; en même temps les bourgeois assaillirent intrépidement l’avant-garde de l’armée et ne rentrèrent derrière leurs solides remparts qu’après un combat opiniâtre.
Ainsi la ville où, huit années auparavant, le conquérant anglais avait célébré son mariage avec Catherine de France, sœur du roi Charles ; où s’était conclu l’ignominieux traité qui anéantit la liberté du royaume et déclara déchu de tous ses droits l’héritier légitime ; cette même ville semblait devoir ruiner l’expédition destinée à replacer la couronne sur la tête du Dauphin. Bien fortifiée, bien pourvue, elle restait sourde à toutes les sommations. L’armée française manquait d’artillerie de siège. Elle tomba bientôt dans une détresse si grande, que, durant huit jours, cinq ou six-mille hommes ne purent se procurer un seul morceau de pain. Les riches barons parvenant seuls à obtenir quelques vivres à prix d’argent, les pauvres soldats n’avaient, pour apaiser leur faim, d’autre ressource que les épis, encore verts, des champs de blé. Enfin on fut assez heureux pour découvrir une immense plaine couverte de fèves que les habitants de Troyes avaient semées d’une manière vraiment miraculeuse.
Ce frère Richard dont les sermons avaient si vivement touché les Parisiens, qu’ils jetèrent au feu leurs dés, leurs cartes et leurs frivoles objets de toilette, ayant été (comme on l’a dit plus haut) chassé de Paris par les Anglais, se rendit en Bourgogne et alla prêcher à Troyes. Le peuple, dans cette ville, ne l’écouta pas avec une moins grande dévotion. Or, une fois, frère Richard dit en termes allégoriques dans un sermon : Semez, bonne gens, semez à foison des fèves, car celui qui doit venir, viendra bientôt.
Les bons habitants de Troyes, prenant ses paroles à la lettre, s’en allèrent, dit une chronique, semer en grande abondance les fèves qui rendirent si bon service à l’armée française. Mais les fèves elles-mêmes furent bientôt épuisées ; et le découragement revint avec la disette dans le camp du Dauphin.
La garnison et les bourgeois de la ville continuaient à ne tenir aucun compte des sommations de Charles VII qui, faute d’artillerie, ne pouvait leur parler le langage de la guerre. Alors le roi, selon son habitude, convoqua de nouveau les ducs, les comtes, les seigneurs, tous ses conseillers en un mot, pour prendre leur avis. Mais, devant la ville de Troyes, les bons conseils étaient alors aussi rares que le pain, bien qu’il n’y eût point faute de longs discours. Et d’abord, l’archevêque de Reims, qui parla le premier, en qualité de chancelier du royaume, exposa aux assistants, dans un discours prolixe et diffus, que le roi et son armée ne pouvaient pas assiéger Troyes plus longtemps, pour plusieurs raisons qu’il déduisit méthodiquement. Les principales étaient le manque d’argent et la famine. Ce siège, ajouta l’archevêque, présentait d’ailleurs de grandes difficultés, parce que la ville et la forteresse étaient défendues par de profonds fossés et de solides murailles, bien pourvues, en outre, de munitions et de gens de guerre, et que les bourgeois, loin d’être disposés à se soumettre, paraissaient résolus à faire une opiniâtre résistance. Enfin, il fallait bien remarquer qu’on n’avait sous la main ni mortiers, ni canons, ni matériel de siège pour battre les murs, pratiquer la brèche et donner l’assaut ; que, du reste, la place française la plus prochaine d’où l’on pût attendre secours et assistance, était Gien-sur-Loire, éloignée d’au moins trente lieues17.
De ces motifs et de beaucoup d’autres qu’il développa, l’archevêque de Reims conclut que, prolonger devant Troyes le séjour de l’armée serait l’exposer à de grands dommages. En conséquence le roi lui ordonna de consulter l’assemblée afin de savoir ce qu’il y avait à faire, et le chancelier du royaume se mit à recueillir les voix, exhortant chacun à donner un avis sincère et fidèle. Presque tous exprimèrent la même opinion, c’est-à-dire que : Eu égard aux raisons qu’on venait d’entendre, et, en outre, vu que la ville d’Auxerre, bien moins forte que celle de Troyes, avait déjà refusé d’ouvrir ses portes (et par d’autres considérations que chacun exposa selon sa science ou son ignorance), le parti le plus sage, pour le roi, était de revenir sur ses pas, parce qu’il ne pouvait rien espérer, sinon une ruine certaine et totale, soit en restant devant cette place forte, soit en continuant de marcher vers Reims, la ville du couronnement.
Ainsi, malgré tous les miracles opérés par la Pucelle, sa grande œuvre était près d’échouer contre le manque de foi et la lâcheté d’hommes qui s’estimaient plus habiles qu’elle, car c’était le petit nombre qui se montrait animé du courage dont on avait fait preuve devant Auxerre, et conseillait de poursuivre l’expédition jusqu’à Reims. Et cependant, sur toute la route, le pays était riche, et l’on devait y trouver des vivres en abondance. Mais à peine était-il question de Dieu dans tout ces discours et de l’aide promise par son envoyée. C’est, hélas ! que les hommes acceptent volontiers les miracles, quand ils n’ont rien autre chose à faire, sinon de boire l’eau changée en vin, mais qu’aussitôt qu’ils doivent y contribuer eux-mêmes par leur foi et mettre la main dans le brasier, ils reculent presque tous par crainte de se brûler.
Dieu voulut cependant que les choses advinssent autrement que ces sages conseillers ne venaient de le résoudre dans leur grande réunion. Lorsque l’archevêque de Reims demanda l’avis de Robert le Maçon, sire de Trèves, vieillard plein de sagesse et d’expérience, qui avait été lui-même chancelier du royaume, et qui, depuis de longues années, servait son roi en fidèle et prudent conseiller, ce seigneur demanda d’abord qu’on appelât la Pucelle au conseil ; puis il ajouta :
— Le roi, lorsqu’il commença cette expédition, ne s’y est point engagé par confiance en son armée, alors fort petite, ou dans son trésor, car il n’avait même pas assez d’argent pour entretenir son armée ; il ne l’a point entreprise, non plus, parce qu’elle était possible ou lui semblait telle, mais purement et simplement sur les exhortations de la Pucelle, qui l’avait toujours pressé d’aller se faire couronner à Reims, en lui donnant l’assurance qu’il y trouverait peu d’obstacles, car tels étaient le dessein et l’ordre de Dieu. C’était donc à la Pucelle qu’il fallait demander conseil, car elle était seule capable de fournir à l’armée les moyens de sortir d’embarras. Si, ne pouvant les lui procurer, elle n’a rien autre chose à dire que ce qu’on vient d’entendre et se range à l’opinion commune, je m’y rangerai moi-même, je voterai pour que le roi et l’armée reviennent sur leurs pas.
Pendant que les conseillers discouraient et discutaient de la sorte, on frappa très distinctement à la porte de la salle, et, quand on l’entrouvrit, ce fut Jeanne la Pucelle qui entra. Après qu’elle eut salué Charles VII avec les marques d’un profond respect, l’archevêque de Reims lui dit :
— Jehanne, le roi et son conseil sont dans une grande perplexité, et ne savent à quoi se résoudre.
Et l’ayant mise au courant de la délibération, en l’informant, sans rien omettre, de ce qui venait d’être dit, il la pressa de faire connaître sa propre opinion au roi. La Pucelle, se tournant alors vers Charles VII, lui demanda s’il croirait à ses paroles. Le roi répondit :
— Je ne sçais. Si vous dictes choses qui soient raisonnables et prouffitables, je vous croiray voulentiers.
— Seray-je creue ? dit-elle, répétant sa demande.
— Oui, reprit le roi, selon ce que vous direz.
— Gentil Dauphin, répliqua Jeanne, ordonnez à votre gent de venir assiéger Troyes, et ne tenez pas plus longs conseils, car, au nom de Dieu, avant trois jours, je vous introduirai en la cité de Troyes par amour ou par puissance ; et sera la fausse Bourgogne bien stupéfaite ; de cela n’ayez nul doubte.
— Jehanne, répliqua l’archevêque de Reims d’un air incrédule, qui seroit certain dedans six jours, on attendroit bien ; mais je ne sçay s’il est vray ce que vous dictes.
La Pucelle, mécontente des dernières paroles de l’archevêque, répéta au roi :
— Gentil Dauphin, n’ayez doubte, vous serez demain maître de la ville.
Cette prédiction, faite en un moment de détresse profonde, devait être si prochainement confirmée ou convaincue de faussetés, que l’on ne pouvait reprocher à Jeanne d’avoir pris prudemment son temps afin de laisser l’événement s’accomplir par les moyens naturels. Quant à la prédiction même, ce ne sont pas seulement les chroniques contemporaines, ce sont aussi les dépositions judiciaires qui attestent qu’elle fut réellement faite en présence des seigneurs et des capitaines assemblés.
La délibération finie, Jeanne monta à cheval, prit en main sa bannière, et conduisit l’armée devant les remparts de la ville. Les chevaliers, les écuyers, les archers, les capitaines comme les simples soldats, tous furent obligés d’apporter fascines, poutres, portes, fenêtres, bref, ce qu’ils trouvèrent dans le camp ou dans les environs, afin de combler les fossés et de préparer des retranchements pour la grande attaque du lendemain. Ce travail, dirigé par la Pucelle, fut continue durant toute la nuit sans interruption, et avec tant d’habileté que deux ou trois des capitaines les plus exercés aux choses de la guerre n’en auraient pu faire autant. C’est Dunois, ce capitaine d’une si grande expérience, qui l’a plus tard affirmé.
Le lendemain, qui était le jour où sa prédiction devait s’accomplir, Jeanne, après avoir fait sonner l’assaut dès le matin, conduisit elle-même les troupes aux fossés, qu’elle ordonna de remplir. Les déloyaux bourgeois de la ville, en voyant au pied de leurs remparts la vierge envoyée de Dieu, sa bannière en main, et pleine de confiance en sa force céleste, sentirent retomber sur leur cœur tout le poids de leur rébellion contre leur roi légitime. Ils se rappelèrent avec angoisse comment la Pucelle avait miraculeusement délivré la fidèle cité d’Orléans, quels rudes coups son épée avait portés aux Anglais et aux Français traîtres à leur patrie. Perdant tout courage, ils ne purent supporter davantage la vue de Jeanne, et le peuple demanda la paix à grands cris. Les bourgeois de Troyes ont eux mêmes raconté depuis, qu’au moment où l’héroïne avait, dans le conseil, pressé le roi de commander l’assaut, ils avaient été saisis d’une inexplicable terreur, et que, durant toute la nuit, le peuple s’était pressé dans les églises pour y implorer la miséricorde divine. Le lendemain matin, à l’heure où l’assaut devait commencer, ils avaient cru voir une multitude de papillons blancs voltiger autour de la bannière de Jeanne, ce que, dans leur épouvante, ils avaient regardé comme un nouveau miracle.
L’évêque de Troyes, plusieurs des principaux capitaines et bourgeois se rendirent alors en grande crainte dans le camp français, auprès de leur roi qu’ils avaient si profondément offensé. C’était, fait observer une ancienne chronique, comme si Dieu leur eût soudainement touché le cœur et donné bon vouloir.
Charles VII accueillit avec une extrême bienveillance les députés repentants de la ville et conclut avec eux une convention par laquelle Troyes se soumettait respectueusement à son seigneur et roi légitime et se replaçait sous son autorité, les bourgeois lui promettant d’être à l’avenir ses fidèles et loyaux sujets. Le roi, de son côté, accordait à leurs prières l’oubli et le pardon du passé, et permettait, en outre, aux Anglais et aux Bourguignons de se retirer avec tout ce qu’ils possédaient personnellement.
Les habitants de Troyes, afin de remercier le roi d’une clémence à laquelle ils étaient loin de s’attendre, préparèrent une grande fête pour sa réception. Leur joie était si grande, qu’ils envoyèrent aux soldats français affamés toutes les provisions et vivres qu’ils désirèrent. Lorsque ensuite les Anglais se retirèrent pour faire place aux Français, une contestation s’éleva au sujet des prisonniers. Comme ils n’avaient été l’objet d’aucune stipulation, les Anglais prétendirent qu’ils faisaient partie des biens personnels et des bagages, dont la libre sortie leur était assurée, et ils voulurent les emmener. Mais la Pucelle ne le souffrit pas. S’étant placée devant la porte de la ville au moment du départ des Anglais, elle leur criait :
— Par mon Dieu, vous ne les emmènerez point !
Et elle leur commanda de faire halte. Les pauvres prisonniers se jetèrent à ses genoux, en la suppliant de les sauver. Les Anglais et les Bourguignons soutenaient, au contraire, que c’était là une déloyale infraction à la convention conclue la veille, et demandaient justice. On se rendit auprès du roi, qui s’amusa fort de cette dispute, parce que la soumission de la ville l’avait mis en belle humeur. Il termina le différend par un acte de générosité, en payant lui-même la rançon des prisonniers. Les Anglais furent charmés de sa munificence et le bénirent comme un prince juste et fidèle à sa parole ; mais quelques Français murmurèrent en disant : Ces coquins d’Anglais ont obtenu plus qu’il ne leur revenait, car ils n’avaient droit qu’à se retirer vies et bagues sauves ; et, si cela ne leur suffisait point, le roi aurait dû les faire noyer ou pendre.
Après cet incident, la Pucelle entra la première dans Troyes afin de placer, pour l’entrée solennelle du roi, les archers tout le long des rues, depuis la porte de la ville jusqu’à celle de la cathédrale. Les habitants envoyèrent le frère Richard à sa rencontre. Le frère, qui n’était pas encore tout à fait sûr si elle était inspirée de Dieu ou possédée du diable, fit prudemment le signe de la croix en l’abordant et l’aspergea d’eau bénite.
— Approchez sans crainte, lui dit la Pucelle en souriant, je ne m’envolerai pas comme une sorcière.
Le frère s’approcha d’elle aussitôt, et il la suivit, depuis ce jour, dans toutes ses expéditions, exhortant partout le peuple à se soumettre au vrai roi de France. Quand les Parisiens l’apprirent, ils furent tellement irrités contre frère Richard qu’ils reprirent, pour le narguer, leurs dés, leurs cartes, leurs vaines parures, en un mot toutes les superfluités mondaines que ses édifiants sermons leur avaient fait abandonner.
Lorsque tout fut disposé pour la réception du roi, Jeanne alla le retrouver. Charles VII se rendit à l’église à cheval et en grande pompe. La Pucelle chevauchait à son côté sa bannière à la main ; derrière eux venaient les princes, les maréchaux, les capitaines, tous richement vêtus et magnifiques à voir sur leurs fiers palefrois. Le service divin terminé, le roi reçut dans l’église l’hommage et le serment de fidélité de la ville, et fit ensuite publier à son de trompe, à travers les rues : Que personne, ni grand, ni petit, ne devait se permettre, envers ses fidèles habitants de Troyes, aucune parole d’injure pour le passé.
Ainsi s’accomplit ce que la veille, dans la salle du conseil, au milieu des capitaines découragés, Jeanne avait prédit au roi et à son chancelier : Vous serez demain maîtres de la ville.
Chapitre XXIII Couronnement du roi Charles VII à Reims
Dès le lendemain, l’armée prit en bel ordre la route de Reims au son des trompettes et au milieu des cris de joie du peuple, car la Pucelle ne cessait de presser le roi, au nom de Dieu, de hâter ce voyage. Elle-même, armée de pied en cap, chevauchait en tête des troupes ; et cependant, comme elle avait toujours du temps pour le service de Dieu, elle avait encore trouvé le moyen, malgré ce départ précipité, de tenir, à Troyes, un enfant sur les fonts du baptême.
La ville la plus prochaine était Châlons-sur-Marne. L’évêque vint respectueusement au-devant du roi, au milieu d’un grand concours de peuple, et après lui avoir remis les clefs des portes, il l’introduisit dans la ville. Jeanne, qui n’était plus très éloignée de son pays natal, trouva dans cette ville quatre hommes de Domrémy venus tout exprès pour contempler, dans l’éclat de ses victoires, la miraculeuse enfant qu’ils avaient vue grandir modestement au milieu de l’affection générale, dans la solitude de leur vallée. L’un d’eux lui ayant demandé, entre autres choses, si elle n’avait point peur des grands dangers et des batailles :
— Je ne crains rien, si ce n’est la trahison, répondit-elle.
Elle fit cadeau de son vêtement rouge à l’un de ces braves gens, qu’elle ne revit jamais.
L’armée s’approchait de plus en plus de l’antique cité où les rois de France reçoivent l’onction sainte. Mais Charles n’avançait qu’à contre-cœur, craignant d’éprouver devant cette ville la même résistance et la même détresse que devant Troyes. La Pucelle lui rendit encore une fois courage en lui faisant cette réponse prophétique :
— Soyez sans inquiétude, les bourgeois de Reims viendront à votre rencontre ;ils feront même leur soumission avant votre arrivée ; avancez donc sans hésitation et sans crainte. Conduisez-vous seulement en homme et vous regagnerez tout votre royaume.
Cette merveilleuse prophétie sur la reddition volontaire de Reims fut aussi plus tard attestée en justice, sous la foi du serment.
Lorsque le roi et son armée ne furent plus qu’à quatre lieues de la ville, les capitaines anglais et bourguignons convoquèrent les bourgeois de Reims pour savoir s’ils étaient résolus à tenir ferme contre l’armée qui s’avançait. Les bourgeois demandèrent, à leur tour, aux capitaines s’ils se sentaient assez forts pour les protéger. Les capitaines répondirent :
— Nous ne le sommes pas en ce moment ; mais si vous voulez, pendant six semaines, faire bonne défense, nous pouvons vous promettre de grands secours de la part tant du duc de Bedford que du duc de Bourgogne.
Les Rémois n’ayant point voulu prendre cet engagement, une violente altercation s’éleva, et de part et d’autre on échangea de blessantes paroles, de sorte qu’à la fin les chefs anglais et bourguignons durent promettre d’évacuer la place. Dès qu’ils eurent quitté la ville avec leurs troupes, les partisans du roi et de son chancelier, l’archevêque de Reims, prirent la direction des affaires et conseillèrent au peuple de se soumettre. Le peuple y consentit aussitôt, et la ville envoya au roi, comme l’avait prédit la Pucelle, une députation composée des principaux dignitaires ecclésiastiques et laïques. Cette députation déposa les clefs de Reims aux pieds de Charles VII, qui lui promit en retour le pardon et l’oubli du passé. Le chancelier, précédant le roi, prit, ce même jour et pour la première fois, possession de son siège archiépiscopal, et il en fut redevable à la Pucelle, en qui pourtant il avait eu si peu de confiance au conseil de guerre tenu devant Troyes, malgré la délivrance d’Orléans et la victoire de Patay.
Dans la soirée, le Dauphin, escorté de la Pucelle et de ses chevaliers, entra solennellement dans la ville avec l’armée entière. Mais entre tous les puissants seigneurs et les illustres chevaliers chevauchant à ses côtés, les regards de la foule cherchaient uniquement l’illustre héroïne qui l’avait conduit dans la cité du sacre, comme elle l’avait prédit, alors qu’elle n’était encore qu’une pauvre et obscure petite bergère. La cathédrale de Reims a conservé, jusqu’à l’époque où le vandalisme révolutionnaire a détruit tous les souvenirs du passé, une ancienne tapisserie représentant cette entrée solennelle du roi Charles VII et de la Pucelle.
Le sacre et le couronnement eurent lieu, disent les chroniques, selon l’antique cérémonial, et de la manière suivante :
La veille, Charles VII prit place sur une estrade élevée dans l’église. Il était entouré des princes du royaume, qui le montrèrent au peuple assemblé en prononçant ces paroles traditionnelles : Voyez votre Dauphin que nous, pairs de France, nous couronnons roi et maître souverain du royaume. Si quelqu’un y trouve à redire, nous sommes ici pour lui faire droit ; car, demain, le roi sera consacré par la grâce de l’Esprit-Saint, si personne n’y contredit.
Le peuple cria ensuite : Noël ! Noël !
afin de témoigner que ce jour était pour lui un jour de grande fête.
Pendant la nuit, tandis que tout le monde s’occupait des préparatifs et qu’on cherchait, dans la ville, de nouveaux insignes pour le couronnement, les anciens étant à Saint-Denis aux mains des Anglais, la Pucelle ne demeura pas oisive. Elle écrivit une seconde lettre au duc de Bourgogne, révolté contre son roi, afin d’achever sa grande œuvre en terminant, par une réconciliation, la vieille querelle qui déchirait le royaume. Cette lettre, datée de Reims, le 17 juillet 1429, jour du sacre, est conservée à Lille aux archives du département du Nord. Elle est ainsi conçue :
[Lettre de Jeanne au duc de Bourgogne]
Au duc de Bourgogne :
Jhésus Maria
Hault et redoubté prince, duc de Bourgoingne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain seigneur, que le roy de France et vous, faciez bonne paix ferme, qui dure longuement. Pardonnez l’un à l’autre de bon cuer, entièrement ainsi que doivent faire loyaulx christians ; et s’il vous plaist à guerroier, si alez sur les Sarazins. Prince de Bourgoingne, je vous prie, supplie et requiers, tant humblement que requerir vous puis, que ne guerroiez plus en sainct royaulme de France, et faictes retraire incontinent et briefment voz gens qui sont en aulcunes places et forteresses dudit sainct royaulme ; et de la part du gentil roy de France, il est prest de faire paix à vous, sauve son honneur, s’il ne tient en vous. Et vous faiz à savoir de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain seigneur, pour vostre bien et vostre honneur et sur voz vies, que vous n’y gaignerez point bataille à l’encontre des loyaulx François, et que tous ceulx qui guerroient au dict sainct royaulme de France, guerroient contre le Roy Jhesus, roy du ciel et de tout le monde, mon droicturier et souverain seigneur. Et vous prie et requiers à joinctes mains que ne faictes nulle bataille, ne se guerroiez contre nous, vous, voz gens ou subgiez ; et croiez seurement que, quelque nombre de gens que vous amenez contre nous, qu’ilz n’y gaigneront mie, et sera grant pitié de la grant bataille et du sang qui sera respendu de ceulx qui y viendront contre nous. Et a trois sepmaines que je vous avoye escript et envoiyé bonnes lettres par ung herault, que feussiez au sacre du roy qui, aujourd’hui, dimanche XVIJe jour de ce présent mois de juillet, ce faict en la cité de Reims : dont je n’ay eu point de response, ne n’ouy oncques puis nouvelles du dict hérault. A Dieu vous commens et soit garde de vous, s’il lui plaist ; et prie Dieu qu’il y mecte bonnes pacs. Escript au dict lieu de Reims, le dict XVIJe jour de juillet18.
Le matin du sacre, quatre pairs allèrent, selon l’ancienne coutume, à l’abbaye de Saint-Rémi demander la sainte ampoule, c’est-à-dire la fiole contenant le saint chrême. Après qu’ils eurent juré, suivant la formule consacrée, de la bien garder, l’abbé, entouré de ses moines, la prit avec un grand respect et la transporta, sous un magnifique dais, jusqu’à la cathédrale, où l’archevêque, qui l’attendait à la tête de son clergé, la reçut des mains de l’abbé et alla lui-même, en grande cérémonie, la déposer sur le maître-autel, en présence des prélats, des princes, des comtes et des chevaliers que le roi avait amenés à sa suite. La Pucelle, sa bannière en main, se tenait debout à côté de l’autel.
Le héraut d’armes ayant appelé par leurs noms les pairs du royaume et désigné ceux qui devaient remplacer les absents, le roi s’approcha de l’autel et se mit à genoux. L’archevêque, s’avançant alors vers lui avec son clergé, lui adressa la requête suivante :
— Nous te requiérons de nous octroyer que à nous et à nos églises à nous commises, conserves le privilège canonique, loy et justice due, nous gardes et deffendes comme roy est tenu en son royaulme à chascun evesque et à l’église à lui commise.
Le roi répondit conformément à l’usage :
— Je, par la grâce de Dieu, prouchain d’estre ordonné roy de France, promets au jour de mon sacre, devant Dieu et ses saincts, que je conserveray le privilège canonique, loy et justice à chascun de vous prelats et vous deffendray, Dieu aydant, comme ung roy doibt par droict deffendre en son royaulme chascun evesque, et l’église à luy commise.
Puis il ajouta, se conformant toujours au cérémonial adopté :
— Je promets au nom de Jhesus Christ au peuple chrestien à moy subject ces choses : Premièrement que tout le peuple chrestien je garderay à l’église, et, tous temps, la vraye paix par vostre advis. Item, que je le deffendray de toutes rapines et iniquitez de tous degrés. Item, que en tous jugements je commanderay équité et miséricorde, affin que Dieu clémant et miséricordieux m’octroye et à vous sa misericorde. Item, que de bonne foy je travailleray à mon povoir mectre hors de ma terre et jurisdiction à moy commise, tous les herectiques declarés par l’Eglise. Toutes choses dessus dictes je confirme par serment.
Après que Charles VII eut ainsi juré devant Dieu de remplir tous ses devoirs de Roi, le duc d’Alençon l’arma chevalier, car, à cette époque, la dignité de chevalier était encore tenue en si grande estime, qu’un roi était obligé de s’en faire investir. Deux des pairs présents lui posèrent alors la couronne sur la tête, et levèrent le siège sur lequel il était assis pour montrer au peuple son nouveau roi.
Charles ayant été de la sorte revêtu des insignes de la puissance temporelle par les grands du royaume, l’archevêque confirma cette investiture par la divine bénédiction de l’Église et l’oignit de l’huile sainte, qui faisait de lui aux yeux de ses sujets chrétiens un prince institué et sacré par Dieu même, et devant dès lors les gouverner, non plus en son propre nom et pour sa propre gloire, mais au nom et pour la gloire de Dieu.
Lorsque cette belle solennité, où l’on suivit scrupuleusement l’ancien cérémonial, fut terminée, on vit s’avancer vers le roi celle dont la main l’avait conduit jusqu’à cet autel à travers un pays occupé tout entier par ses ennemis, et que ni dangers, ni fatigues, ni outrages n’avaient empêchée d’accomplir sa divine mission. Elle s’agenouilla devant lui et lui dit en pleurant à chaudes larmes :
— Gentil roy, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouloit que levasse le siège d’Orléans et vous amenasse en ceste cité de Rheims recepvoir vostre sainct sacre, en monstrant que vous estes vray roy, et celluy auquel le royaulme de France doibt appartenir.
Ainsi parla l’humble jeune fille d’une voix brisée par les larmes, et tous ceux qui la virent et l’entendirent en furent tellement émus, qu’ils ne purent eux-mêmes se retenir de pleurer, et louèrent Dieu de la grâce miraculeuse dont il les avait comblés.
Le père et le frère aîné de Jeanne, qui assistaient à cette fête, furent hébergés aux frais de la ville.
La création de nouveaux chevaliers, des largesses royales, des festins et autres réjouissances terminèrent cette magnifique journée. La Pucelle, admirée de tous, ne se départit pas un instant de son humble altitude :
— Ce que j’ai fait, disait-elle, n’estoit qu’office de servante.
Et quand on lui objectait qu’on n’avait jamais rien lu de semblable en aucun livre, elle répondait :
— Messire Dieu a un livre auquel ne lit nul clerc, si parfait soit-il en cléricature.
Afin de clore dignement toutes ces fêtes, le roi fit, le troisième jour, le pèlerinage traditionnel au tombeau du saint ermite Marcoul, près du château de Corbeny. Saint Marcoul, suivant la tradition locale, était issu du sang royal de France, et communiquait aux princes de ce pays, lorsqu’ils avaient été sacrés, le pouvoir de guérir, au nom de Dieu, la maladie des écrouelles19, par l’imposition de leurs mains ointes du chrême de la sainte ampoule. C’est devant le tombeau de ce saint que les clefs de la ville de Laon furent apportées et remises à Charles VII.
Pendant que les Français célébraient le sacre de leur roi, le duc de Bedford, désespéré, écrivait aux états d’Angleterre :
… qu’ils ne devaient qu’à la fidélité du duc de Bourgogne de n’avoir pas perdu Paris et toute la France. On vous mandera, leur disait-il, comment le Dauphin s’est, de sa propre personne, mis en campagne avec une puissante armée ; comment plusieurs bonnes villes, forteresses et châteaux se sont rendus à lui sans attendre d’être assiégés. Il doit arriver aujourd’hui, 16 juillet, à Reims ; on lui ouvrira demain les portes ; il se fera sacrer lundi, et il compte, immédiatement après son sacre, marcher sur Paris et entrer dans la ville.
Tel était maintenant le langage des Anglais.
Notes
- [12]
L’Histoire et discours du siège qui fut mis devant la ville d’Orléans, le 12 octobre 1428, avec la venue de Jeanne la Pucelle et comment elle feit lever le siège de devant aux Anglois, prise d’un vieil exemplaire escript a la main et mise en lumière par la diligence de Léon Trippault. Orléans, Satur Hotot, 1576, in-4°. — Cette curieuse relation a été plusieurs fois réimprimée.
- [13]
C’était le sobriquet que le peuple d’Orléans donnait alors aux Anglais, à cause du juron de God-dam (Dieu me damne) qu’ils avaient souvent à la bouche. (Note du traducteur.)
- [14]
Outre qu’elle renferme un grand nombre de nouvelles qui lui donnent l’air d’une gazette contemporaine, cette chronique est remarquable par son caractère profondément chrétien. (Note du traducteur.)
- [15]
Cette lettre, si charmante et d’un si grand intérêt, se trouve dans La Roque, chapitre XLIII de la Noblesse, et dans Godefroy, Recueil des historiens de Charles VII. Les détails que donne le sire de Laval sur la Pucelle sont d’autant plus précieux, qu’il s’était entretenu avec elle l’avant-veille du jour où il écrivait. (Note du traducteur.)
- [16]
On trouve cette lettre imprimée dans les Actes de Rymer, édition de 1725, tome X, p. 408. — Bedford mourut à Rouen, quatre années après la Pucelle, dans le château où elle avait été enfermée, et de la douleur et de la honte que lui faisait éprouver le déclin de la puissance anglaise en France. (Note du traducteur.)
- [17]
Plus de 150 kilomètres. [NdÉ]
- [18]
Cette lettre, imprimée pour la première fois en 1817, est écrite, avec beaucoup d’abréviations, sur parchemin, en caractères gothiques. Son format est d’environ un demi-pied de haut, sur un pied de large. Elle est pliée à peu près comme nos lettres ordinaires. Des bandes de parchemin la fermaient, suivant l’usage du temps, et le cachet était appliqué sur ces bandes. On voit encore les fentes à travers lesquelles les bandes passaient, et les traces de la cire rouge qui a servi pour le sceau. C’est à peu près la forme des lettres de cachet de l’ancien régime. (Note du traducteur.)
- [19]
Maladie d’origine tuberculeuse provoquant des fistules purulentes au niveau des ganglions lymphatiques.