Textes : De la distinction des vraies révélations d’avec les fausses (1401)
De distinctione verarum revelationum a falsis
De la distinction des vraies révélations d’avec les fausses (1401)
Glorieux n° 90, III, 36-56. — Voir : Lettre d’envoi à son frère Nicolas.
I. Introduction cadre et problématique
I.1 La révélation du nom de Jean-Baptiste Point de départ et fil conducteur (comment distinguer révélation angélique et illusion diabolique ? sachant que Satan se transforme parfois en ange de lumière)
36Fuit Joannes baptizans in deserto [Mc. I, 4].
Jean parut, baptisant dans le désert
(Marc 1, 4).
In hac particula commendatio Joannis praecursoris ex tribus ostenditur : ex fama per nomen expressa : Fuit Joannes.
Dans ce verset, l’éloge de Jean le précurseur est montré sous trois aspects : par sa renommée exprimée par son nom : Jean parut
.
Glossa ; Gratia Dei.
Glose : Grâce de Dieu.
A gratia incipit nec nominari solent 37nisi famosi.
Il commence par la grâce, et on ne nomme habituellement que les hommes célèbres.
Secundo, ex sua operatione virtuosa : quia dicitur baptizans.
Deuxièmement, par son opération vertueuse : car il est dit baptisant
.
Tertio ex loci congruentia, in deserto.
Troisièmement, par la convenance du lieu : dans le désert
.
Circa nomen videre est ipsum revelatum fuisse coelitus secundum historiam Lucae I° scriptam [Lc. I, 13].
Concernant le nom, il faut voir qu’il a été révélé du ciel, selon l’histoire écrite en Luc 1 (Luc 1, 13).
Et non est haec mediocris laus habere nomen quod per angelum et talem angelum qualis est Gabriel, os Dominus nominavit [Is. 62, 2.] ; concluditur namque mirabilis vitae perfectio futura, ex praenuncia seu praesaga miraculosi nominis assignatione ; alioquin frustra fieret in nomine miraculi operatio, si non in re ipsa aliquid magnificum supraque naturam excessum designaret.
Et ce n’est pas un mince éloge d’avoir un nom que la bouche du Seigneur a nommé
(Isaïe 62, 2) par l’intermédiaire d’un ange, et d’un tel ange que Gabriel ; car on en conclut que sa vie future sera d’une merveilleuse perfection, d’après l’annonce ou le présage que constitue l’attribution d’un nom miraculeux ; autrement il serait vain qu’une opération miraculeuse s’accomplisse dans le nom, si elle ne désignait pas dans la réalité même quelque chose de magnifique et qui excède la nature.
Sed insurget statim curiosus investigator, et quaeret quo pacto scitur hanc praenuntiationem nominis istius fuisse angelicam plus quam illusionem diabolicam.
Mais aussitôt surgira un investigateur curieux, qui demandera comment on sait que cette annonce préalable de ce nom était angélique plutôt qu’une illusion diabolique.
Etenim angelus sathanae secundum Apostolum transfigurat se nonnumquam in angelum lucis [II Cor. 11, 14].
Car l’ange de Satan, selon l’Apôtre, se transforme parfois en ange de lumière (II Corinthiens 11, 14).
Et ista est dubitatio quae in novissima lectione est tacta et dilata in tempus alterum, quae petit artem discernendi revelationes angelicas ab illusionibus daemoniacis.
Et c’est là le doute qui a été abordé dans la dernière leçon et remis à un autre temps, lequel requiert l’art de discerner les révélations angéliques des illusions démoniaques.
Quocirca dicamus imprimis quod sicut vera religionis assertio per sophisticas et fallaces haereticorum argumentationes impugnatur, sic per mendaces angelos miraculorum verorum sanctorumque revelationum auctoritas, factis quibusdam sophisticis et magorum praestigiis, quaeritur infringi ; hoc dicit Petrus apud Clementem in Itinerario suo. C’est pourquoi disons d’abord que, de même que l’affirmation de la vraie religion est attaquée par les arguments sophistiques et trompeurs des hérétiques, de même l’autorité des vrais miracles et des saintes révélations est cherchée à être ébranlée par des anges menteurs, au moyen de certaines actions sophistiques et de prestiges de magiciens ; c’est ce que dit Pierre chez Clément, dans son Itinéraire. Cur ita ? Pourquoi en est-il ainsi ? quatenus per hoc abducantur homines a spiritualis veritatis cognitione quae per miraculorum aut revelationum media tradita est, quando ad falsitatem vident similia introduci. Afin que par là les hommes soient détournés de la connaissance de la vérité spirituelle qui a été transmise par l’intermédiaire des miracles ou des révélations, lorsqu’ils voient que des choses semblables sont introduites pour le mensonge.
I.2 L’absence de règle infaillible pourquoi Dieu ne permet pas une certitude d’évidence (qui supprimerait le mérite de la foi)
Dicamus praeterea quoniam non est humanitus regula generalis vel ars dabilis ad discernendum semper et infallibiliter quae verae sunt et quae falsae aut illusoriae revelationes. Disons en outre qu’il n’existe pas, pour les hommes, de règle générale ni d’art praticable permettant de discerner toujours et infailliblement quelles révélations sont vraies et quelles sont fausses ou illusoires. Tunc enim non haberetur solum fides de nostris prophetiis, et consequenter de nostra religione, sed esset evidentiae certitudo ; nam qui sciret evidenter aliquid esse a Deo vel ejus angelo revelatum, sciret profecto aliter quam per solam fidem illud esse verum. Car alors on n’aurait pas seulement la foi concernant nos prophéties, et par suite concernant notre religion, mais on aurait la certitude de l’évidence ; car celui qui saurait clairement qu’une chose a été révélée par Dieu ou par son ange, saurait assurément que cette chose est vraie autrement que par la seule foi. Quemadmodum si quis haberet scientiam claram de dissolutione fallaciarum et argumentationum contra veritatem fidei peccantium eandemque impugnantium, haberet utique notitiam non tantum certam ex fide, sed ex demonstratione de fidei articulis evidentem. De même, si quelqu’un avait une connaissance claire permettant de réfuter les sophismes et les arguments qui pèchent contre la vérité de la foi et qui l’attaquent, il aurait certes une connaissance non seulement certaine par la foi, mais évidente par la démonstration, concernant les articles de la foi. Constat igitur non esse quaerendum a catholico ut sibi fiat elucidatio perspicua et evidens de praenuntiatione hujus nominis Joannes facta Zachariae qualiter probabitur aut scietur esse revelatio angelica. Il est donc établi qu’il ne faut pas exiger d’un catholique qu’on lui fournisse une élucidation claire et évidente de la manière dont l’annonce préalable du nom de Jean faite à Zacharie sera prouvée ou connue comme révélation angélique. De hoc enim fides est, non scientia. Car en cela il y a foi, non science. Et sicut non omnium est fides secundum Apostolum, sed est donum Dei, sic non omnes veram a falsa revelatione secernunt, sed aut veram spernunt et falsam amplectuntur, vel sacrilega impietate et incredulitate talia negant, reprobant et contemnunt. Et de même que la foi n’appartient pas à tous selon l’Apôtre, mais est un don de Dieu, de même tous ne discernent pas la vraie révélation de la fausse, mais les uns méprisent la vraie et embrassent la fausse, ou bien nient, réprouvent et méprisent de telles choses par une impiété et une incrédulité sacrilèges.
I.3 La nécessité pratique de poser la question ni l’instruction ni la piété ne protègent — certains se croient destinataires de révélations extraordinaires (leur annonçant qu’ils seront pape, l’Antéchrist, etc.) ; d’autres y ajoutent foi
Nihilominus alia est quaestio, qualiter praesuppositis eis quae fidei sunt, cognoscere nos fideles poterimus, et secundum doctrinam Joannis probare spiritus si ex Deo sunt [I Jo. 4, 1], ne fallamur.
Il est néanmoins une autre question : comment nous, les fidèles, pourrons-nous, une fois présupposées les choses qui sont de foi, connaître et, selon l’enseignement de Jean, éprouver les esprits pour voir s’ils sont de Dieu (I Jean 4, 1), afin de ne pas être trompés.
Et in hanc quaestionem sciens incidi propter illusiones plurimas quas nostro tempore cognovi contigisse ; 38quas etiam in hoc senio saeculi, in hac hora novissima, in praecursore Antichristi, mundus tanquam senex delirus, phantasias plures et illusiones somniis similes pati habet, et multi dicent : Ego sum Christus, et recedentes a veritate conversi ad fabulas seducent multos.
Et c’est dans cette question que je suis sciemment tombé en raison des nombreuses illusions que j’ai connues pour s’être produites en notre temps ; illusions que dans cette vieillesse du siècle, en cette heure dernière, dans le précurseur de l’Antéchrist, le monde, comme un vieillard en délire, est appelé à souffrir en plus grand nombre, semblables à des songes, et beaucoup diront : Je suis le Christ,
et, s’éloignant de la vérité pour se tourner vers les fables, séduiront beaucoup de gens.
De multis jam audivi quorum quilibet sibi revelatum esse pro certo habebat quod erat futurus papa.
J’ai déjà entendu parler de beaucoup de gens dont chacun tenait pour certain qu’il lui avait été révélé qu’il serait pape.
Inter quos quidam bene litteratus et famosus hoc etiam propria manu in scriptis quae legi, reliquit et argumentis conjecturisque plurimis asserere conatus est.
Parmi eux, l’un, bien lettré et renommé, a même laissé cela de sa propre main dans des écrits que j’ai lus, et a tenté de l’affirmer par de nombreux arguments et conjectures.
De alio similiter litterato per relationem accepi primo persuasum esse sibi quod foret Papa, deinde quod Antichristus, deinde quod si non Antichristus saltem praecursor Antichristi ; novissime ut seipsum perimeret instigatus est vehementer, ne videretur tantum affere nocumentum populo christiano. D’un autre, également lettré, j’ai appris de source tierce qu’il avait d’abord été persuadé qu’il serait Pape, puis qu’il serait l’Antéchrist, puis que s’il n’était pas l’Antéchrist, du moins le précurseur de l’Antéchrist ; en dernier lieu il fut fortement poussé à se supprimer lui-même, afin de ne pas paraître apporter un si grand dommage au peuple chrétien. Tandem miserante Deo ad saniorem mentem conversus, ista de se scripsit ad eruditionem et cautelam aliorum. Finalement, Dieu ayant eu pitié de lui, revenu à un état d’esprit plus sain, il a écrit cela sur lui-même pour l’instruction et la mise en garde des autres. Porro de aliis multis in religione et austeritate vitae constitutis, incredibilia fore scripta quae idoneis testibus referentibus agnovi. Par ailleurs, j’ai reconnu, d’après le témoignage de témoins dignes de foi, que des faits incroyables avaient été écrits sur beaucoup d’autres engagés dans la vie religieuse et austère.
I.4 La recherche du juste milieu ni incrédulité systématique (qui scandalise les simples) ni crédulité aveugle
Si veniat aliquis igitur qui se revelationem habuisse contendat quemadmodum Zacharias et alii Prophetarum cognoscuntur ex historia sacra recepisse, quid agemus, quo pacto nos exhibebimus ? Si donc vient quelqu’un qui prétend avoir reçu une révélation, de même qu’on sait par l’histoire sacrée que Zacharie et d’autres parmi les Prophètes en ont reçu, que ferons-nous, comment nous comporterons-nous ? Si statim negemus omnia, vel irrideamus, vel inculpemus ; videbimur infirmare auctoritatem divinae revelationis quae nunc ut olim potens est ; neque enim manus ejus abbreviata est ut revelare non possit. Si nous nions aussitôt tout, ou si nous nous moquons, ou si nous accusons, nous paraîtrons affaiblir l’autorité de la révélation divine, qui est puissante aujourd’hui comme autrefois ; car sa main n’a pas raccourci au point de ne plus pouvoir révéler. Scandalizabimus praeterea simplices dicentes quod ita de nostris revelationibus et prophetiis potuerunt esse calumniae, et censendae erunt phantasiae vel illusiones. De plus, nous scandaliserons les simples qui diront que nos révélations et prophéties pourront alors faire l’objet de calomnies, en étant tenues pour des fantasmes ou des illusions. Tenebimus ergo medium et secundum Apostoli Joannis documentum, non credemus omni spiritui, sed probabimus spiritus si ex Deo sunt, et obedientes Apostolo quod bonum est tenebimus [I Thess. 5, 21]. Nous tiendrons donc le juste milieu et, suivant l’enseignement de l’Apôtre Jean, nous ne croirons pas à tout esprit, mais nous éprouverons les esprits pour voir s’ils sont de Dieu, et, obéissant à l’Apôtre, nous retiendrons ce qui est bon (I Thessaloniciens 5, 21).
I.5 La métaphore directrice : l’examinateur de monnaie spirituelle
I.5.1 L’examinateur prérogative des théologiens versés en théorie et en pratique (portrait en creux des mauvais examinateurs)
Erimus sicut nummularii seu campsores spirituales, ad solerter et acute examinandum numisma pretiosum et extraneum divinae revelationis ne forte daemones qui monetam quamlibet et divinam et bonam corrumpere falsarcque satagunt, subintroducant pro vera moneta et legitima falsatam et reprobam ; esset hoc in detrimento non mediocre ecclesiastici fisci vel aerarii, seu thesauri imperialis Dei. Nous serons comme des changeurs ou des banquiers spirituels, pour examiner avec soin et acuité la monnaie précieuse et étrangère de la révélation divine, de peur que les démons, qui s’efforcent de corrompre et de falsifier toute monnaie, même divine et bonne, n’introduisent subrepticement à la place de la vraie et légitime monnaie une monnaie contrefaite et réprouvée ; ce serait là un préjudice notable pour le fisc ou les finances ecclésiastiques, c’est-à-dire le trésor impérial de Dieu. Et tanto amplius quanto moneta pretiosior est et rarior, quemadmodum sunt actus virtutum heroïcarum, atque supernaturalium visitationum. Et d’autant plus que la monnaie est plus précieuse et plus rare, comme le sont les actes des vertus héroïques et des visites surnaturelles. Tanto igitur vigilantior adhibenda est ad discernendum cautela, quanto esset jactura damnosior. Il faut donc apporter d’autant plus de vigilance à discerner avec soin que la perte serait plus dommageable.
I.5.2 Les cinq signes de cette monnaie (comme cinq critères de discernement) 1. le poids (l’humilité), 2. la flexibilité ou malléabilité (la discrétion), 3. la durabilité (la patience), 4. la configuration ou forme générale (la vérité), 5. la couleur (la charité)
Et quoniam haec similitudo satis idonea est ad id palpabilius ostendendum quod intendimus, prosequamur eam dicentes primum quod examinator hujus monetae spiritualis debet esse theologus arte pariter usuque peritus, non quales sunt qui semper addiscentes nunquam ad scientiam veritatis perveniunt quales verbosi garrulosi, protervi, contentiosi 39moribusque pessimis dediti, et plus ad epulas vinaque gustu discernendum, quam ad actus suos dijudicandum industrii et seduli ; quibus omnis sermo de pietate ac religione fabula est vel onus ; postremo quicquid lingua magniloqua ostentet, vita qua mentiri nescit, contradicit et blasphemat.
Et puisque cette comparaison est assez apte à montrer de façon plus tangible ce que nous voulons dire, poursuivons-la en disant d’abord que l’examinateur de cette monnaie spirituelle doit être un théologien également versé en théorie et en pratique, non pas comme le sont ceux qui apprennent toujours et ne parviennent jamais à la connaissance de la vérité : les bavards verbeux, les arrogants, les querelleurs, adonnés aux pires mœurs, et plus actifs et appliqués à goûter mets et vins pour les discerner, qu’à juger leurs propres actes ; ceux pour qui tout discours sur la piété et la religion est une fable ou un fardeau ; enfin ceux dont la vie, qui ne sait pas mentir, contredit et blasphème tout ce dont leur langue grandiloquente se vante.
Apud tales nummularios nova quaelibet moneta divinae revelationis sic incognita est et barbara, ut confestim ad se deductam, cum grandi cachinno et indignatione rejiciant, irrideant et accusent.
Chez de tels changeurs, toute monnaie nouvelle de la révélation divine est si inconnue et si barbare que, à peine présentée devant eux, ils la rejettent, la raillent et l’accusent avec un grand éclat de rire et de l’indignation.
Alii sunt, nec nego, qui ex adverso in oppositum ruunt vitium ; qui superstitiosa etiam et vana et illusoria delirorum hominum facta et somnia, necnon aegrotantium vel melancholicorum portentuosas cogitationes revelationibus ascribunt.
À l’inverse, je ne le nie pas, il en est d’autres qui tombent dans le vice opposé et tiennent pour des révélations les moindres faits et songes — superstitieux, vains ou illusoires — d’hommes délirants, ou encore les pensées extravagantes de malades ou de mélancoliques.
Istis leve nimis cor ad credendum aliis, nimium intractabile et asperum esse videns, scio certissimum esse quod apud Nasonem scribitur : Medio tutissimus ibis.
Voyant que ceux-ci ont le cœur bien trop léger pour croire, et que ceux-là sont bien trop inflexibles et durs, je sais avec la plus grande certitude ce qu’écrit Ovide : Tu iras plus sûrement en tenant le milieu.
Est autem moneta ista spiritualis revelationis tanquam aurea, in quinque principaliter examinanda, scilicet in pondere, in flexibilitate seu tractabilitate ; in durabilitate, in configuratione et colore. Or cette monnaie de la révélation spirituelle, comme si elle était d’or, doit être examinée principalement selon cinq critères : le poids, la flexibilité ou malléabilité, la durabilité, la configuration et la couleur. Et hoc secundum quinque virtutes ex quibus sumitur argumentum monetae spiritualis legitimae. Et cela selon les cinq vertus à partir desquelles se tire l’argument de la monnaie spirituelle légitime. Humilitas dat pondus ; discretio flexibilitatem ; patientia durabilitatem ; veritas configurationem ; caritas dat colorem. L’humilité donne le poids ; la discrétion, la flexibilité ; la patience, la durabilité ; la vérité, la configuration ; la charité enfin, la couleur. Has quinque virtutes legimus Mariam habuisse in angelica revelatione sibi facta. Nous lisons que Marie possédait ces cinq vertus lors de la révélation angélique qui lui fut faite. Similiter in Zacharia et Elisabeth concluduntur extitisse ex serie evangelii Lucae I° dum Joannis nomen fuit revelatum. De même, on conclut qu’elles ont existé chez Zacharie et Élisabeth, d’après la suite de l’évangile de Luc 1, lorsque le nom de Jean fut révélé.
II. Les cinq critères du discernement
II.1 L’humilité une sainte défiance de soi face aux révélations
II.1.1 Se méfier de ceux qui se vantent ou se croient dignes de révélations (exemple des saints Pères résistant aux apparitions du démon déguisé en Christ)
Itaque quoad primam conditionem si cognoveris aliquem qui per superbam curiositatem et vanam laudem atque praesumptionem sanctitatis cupidus sit habere revelationes insolitas, qui se dignum istis reputet, qui in talibus de se narrandis gloriabundus delectetur scito quoniam illudi meretur, neque magnipendas si aliquam habuisse revelationem jactanter affirmet : deest enim pondus humilitatis. Ainsi, pour ce qui est de la première condition, si tu connais quelqu’un qui, par orgueilleuse curiosité, vaine louange et présomption de sainteté, désire avoir des révélations insolites, s’en croit digne et se complaît à raconter de telles histoires sur lui-même : sache qu’il mérite d’être trompé ; et ne fais pas grand cas s’il se vante d’avoir eu quelque révélation : car le poids de l’humilité lui fait défaut.
Praeterea de sanctis Patribus habemus narrationes plurimas super cauta humilitatis observatione compositas.
Par ailleurs, nous avons des récits nombreux sur les saints Pères, composés sur la pratique prudente de l’humilité.
Cuidam ex Patribus daemon apparuit transfiguratus non solum in angelum lucis sed in Christum ; dixit se ad hoc venisse in mundum ut ab hoc Patre videretur et adoraretur.
À l’un des Pères un démon apparut, transformé non seulement en ange de lumière, mais en Christ ; il dit être venu en ce monde pour être vu et adoré par ce Père.
Cogitabundus aliquandiu mansit sanctus ille pater, instar Mariae Virginis ; et cogitans qualis esset ista salutatio dicebat intra se : numquid non adoro quotidie Christum ?
Ce saint père demeura un moment pensif, à l’instar de la Vierge Marie ; et réfléchissant à la nature de cette salutation, il se disait en lui-même : Est-ce que je n’adore pas le Christ chaque jour ?
quid sibi vult talis apparitio ?
Que veut dire une telle apparition ?
Et ad humilitatem illico confugiens ait ad daemonem : Vide ad quem mitteris ; non enim dignus sum videre hic Christum.
Et se réfugiant aussitôt dans l’humilité, il dit au démon : Vois à qui tu es envoyé ; car je ne suis pas digne de voir ici le Christ.
Quo dicto tam humili, daemon confusus et punibundus abscessit.
À cette parole si humble, le démon se retira, confus et honteux.
Alius Pater clausit oculos in re simili : nolo, inquit, videre Christum in terris, illum in coelis videre contentabor [De Vitis Patrum, V (PL. 73, 965)].
Un autre Père, dans une circonstance semblable, ferma les yeux et dit : Je ne veux pas voir le Christ sur terre ; le voir au ciel me suffira
(Vie des Pères, V).
Et beatus Martinus ex superbo daemonis ornatu, falsitatem loquelae diabolicae qua se Christum dicebat agnovit.
Et le bienheureux Martin reconnut, à l’ornementation orgueilleuse du démon, le mensonge de la parole diabolique par laquelle il se disait Christ.
II.1.2 Se méfier de soi-même et ne pas s’en croire digne (exemple de Moïse, Jérémie, Jean-Baptiste et Paul résistant aux révélations)
Est igitur homini saluberrimum consilium contra 40tales daemonum illusiones pondus humilitatis observare, se reputare intellectu pariter et affectu indignissimum qui super alios homines revelationem accipiat, qui prae aliis a Deo mirabiliter visitetur.
Le conseil le plus salutaire pour l’homme, face à de telles illusions des démons, est de garder le poids de l’humilité et de se tenir, tant par l’intelligence que par le sentiment, comme tout à fait indigne de recevoir une révélation par-dessus les autres hommes, ou d’être visité de façon merveilleuse par Dieu de préférence aux autres.
Et si quae talia praeter solitum evenire circa eum contigerit, rejiciat a se cum sancto, humili verecundoque pudore.
Et si de telles choses extraordinaires devaient lui arriver, qu’il les repousse avec une sainte, humble et respectueuse pudeur.
Deputet talia vel laesioni propriae phantasiae, et se habere aliquid simile phreneticis, et maniacis aut melancholicis reformidet ; vel timeat ne propter enormitatem praecedentium peccatorum datus sit in reprobum sensum ut talibus illusionibus seducatur.
Qu’il les attribue à une lésion de sa propre imagination, en redoutant d’avoir quelque ressemblance avec les frénétiques, les maniaques ou les mélancoliques ; ou qu’il craigne qu’en raison de l’énormité de ses péchés passés, il ait été livré à un jugement égaré pour être séduit par de telles illusions.
Si talia sint diaboli machinamenta seu tentamenta, ex humilitate hujusmodi evanescent ; aut si velit Deus quod in his tolerandis exerceatur, non nocebunt.
Si ce sont là des machinations ou des tentations du diable, elles s’évanouiront devant une telle humilité ; ou si Dieu veut qu’on s’y exerce en les supportant, elles ne feront pas de mal.
Si vera sit divina revelatio, non ficta, humilitas haec pie renitens magis praeparabit locum ad ipsius susceptionem, et audire merebitur : amice ascende superius [Luc. 14, 10], quanto in loco plus infimo recumbere conabitur.
Si la révélation divine est véritable et non feinte, cette humilité qui résiste pieusement préparera davantage le lieu à sa réception, et il méritera d’autant plus d’entendre : Ami, monte plus haut
(Luc 14, 10), qu’il se sera efforcé de s’abaisser jusqu’à la dernière place.
Habes in Exodo quotiens Moyses a se repulit divinam jussionem dum ad Pharaonem mitteretur : Obsecro, inquit, Domine mitte quem missurus es, etc. [Exod. 4, 13]
L’Exode nous dit combien de fois Moïse repoussa loin de lui l’ordre divin d’aller trouver Pharaon : Je t’en supplie, Seigneur, envoie celui que tu dois envoyer
, etc. (Exode 4, 13).
Et Jeremias clamat : A a a Domine Deus : ecce nescio loqui quia puer ego sum [Jerem. 1, 6].
Jérémie, lui, s’écrie : Ah, ah, ah, Seigneur Dieu ! Je ne sais pas parler, car je suis un enfant
(Jérémie 1, 6).
Et Joannes Baptista non audet sanctum verticem Christi tangere, sed eum a se repulit dicens : Ego a te debeo baptizari, etc. [Mtt. 3, 14]
Quant à Jean-Baptiste, il n’ose toucher le saint chef du Christ, mais le repoussa en disant : C’est moi qui dois être baptisé par toi
, etc. (Matthieu 3, 14).
Et Apostolus Paulus se primum inter peccatores deputat, qui nec dignus sum, inquit, vocari Apostolus [I Cor. 15, 9].
Enfin, l’Apôtre Paul se compte au premier rang des pécheurs, lui qui dit : Je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre
(I Corinthiens 15, 9).
II.1.3 Distinction entre l’étalage par vaine gloire et la révélation par nécessité ou charité (exemples de Marie, Paul, Bernard de Clairvaux et Scipion l’Africain)
Et si quis objecerit quod Apostolus suas revelationes jactanter aperuit atque divulgavit, respondent sancti Doctores, inter quos Chrysostomus, sub hac sententia inquit : aliud est ex quadam necessitate vel habendi consilii vel ad utilitatem audientium, secretas gratias suas aut virtutes prodere seu manifestare ; aliud sine quavis sua aut aliorum utilitate talia per inanem gloriam ventilare.
Que si l’on objecte que l’Apôtre a exprimé et divulgué ses révélations avec ostentation, les saints docteurs répondent, et parmi eux Jean Chrysostome lorsqu’il dit : c’est une chose que de dévoiler ou manifester ses grâces particulières ou ses vertus lorsque nécessaire, pour un conseil ou pour l’utilité des auditeurs ; c’en est une autre de les étaler par vaine gloire, sans aucune utilité pour soi ni pour les autres.
Unde Maria Virgo, quae conservabat omnia verba haec conferens in corde suo [Luc. 2, 10], postmodum Apostolis, praesertim Lucae, sacra mysteria sibi soli credita et cognita deseruit, non ad jactantiam, quia non tantum tardasset cum vitium omne praeceps sit, sed ad Ecclesiae religionisque aedificationem.
Ainsi la Vierge Marie, qui conservait toutes ces paroles en les méditant dans son cœur
(Luc 2, 19), livra ensuite aux Apôtres, et surtout à Luc, les saints mystères qui lui avaient été confiés et qu’elle seule connaissait : non par vantardise, — car elle n’aurait point tant attendu, le vice étant toujours impatient —, mais pour l’édification de l’Église et de la religion.
Quinetiam devotus Bernardus qui totiens jussit ut plus homo virtutes suas abscondat etiam familiarissimis et devotissimis, quam alii vitia sua occultare satagunt ; pluries de suis donis et gratiis per contemplationem adeptis palam nedum loqui, sed scribere non esse superbiam arbitratus est.
De même, le pieux Bernard (de Clairvaux), qui recommanda si souvent que l’homme cache ses vertus, même à ses plus proches et à ses plus dévoués, plus encore que d’autres ne s’efforcent de dissimuler leurs vices, jugea néanmoins à plusieurs reprises que parler ouvertement des dons et des grâces acquis dans la contemplation, voire les consigner par écrit, n’était pas orgueil.
Quo pacto sic ?
Comment cela se peut-il ?
Quoniam hoc agere compellebat non vanitas, sed caritas, et jam in humilitatis terra radicem virtutis ne jactantiae aura velleretur, alte demiserat.
Car ce n’était pas la vanité qui le portait à agir ainsi, mais la charité ; et il avait déjà enfoncé profondément la racine de la vertu dans la terre de l’humilité, de peur qu’elle ne fût arrachée par le vent de la vaine gloire.
Haec caritas et aedificationis necessitas a praesumptionis suspicione beatum Paulum absolvunt, qui propter subintroductos falsos apostolos qui gloriosos se monstrabant, auctoritatis suae pondus impulsus est propalare ; quamquam plura sint in ejus etiam laudatione plena humilitatis et recognitionis propriae fragilitatis et ignorantiae : an in corpore, inquit, vel extra corpus 41nescio, Deus scit [II Cor. 12, 2] ; et iterum : factus sum insipiens, etc. [II Cor. 12, 11]
Cette charité et la nécessité d’édification absolvent le bienheureux Paul du soupçon de présomption : il fut poussé à faire valoir le poids de son autorité en raison des faux apôtres introduits subrepticement et qui se glorifiaient ; et pourtant, même lorsqu’il se loue lui-même, on trouve de nombreux traits d’humilité et de reconnaissance de sa fragilité et de son ignorance : Si ce fut dans mon corps ou hors de mon corps, je ne le sais ; Dieu le sait
, dit-il (II Corinthiens 12, 2) ; et plus loin : Me voilà devenu insensé
, etc. (II Corinthiens 12, 11).
Est igitur non quaelibet manifestatio revelationis sibi factae arrogans vel superba, sed ea tantummodo quae fit inaniter, vane et absque fructu aedificationis vel consilii ; sed fit ad exonerandum tumorem animi a vento jactantiae quo plenus est ; ad scalpendum denique prurientes aures adstantium curiosa hujusmodi narratione vanitatum. Ce n’est donc pas toute manifestation d’une révélation reçue qui est arrogante ou orgueilleuse, mais seulement celle qui se fait en vain, sans utilité et sans fruit d’édification ou de conseil ; celle qui se fait pour soulager l’enflure d’une âme gonflée du vent de la vantardise, et au final pour chatouiller les oreilles démangées d’une assemblée curieuse de tels récits de vanités. Et si non aliud afferret haec loquacitas incommodum, abunde illud est quod magnae rei maxime et inappretiabilis sit consumptio, dum scilicet tempus inutiliter dilabitur. Et quand bien même ces bavardages n’apporteraient pas d’autre inconvénient, celui-ci suffirait déjà : le gaspillage de l’une des choses les plus grandes et les plus inestimables, le temps, qui s’écoule inutilement. Quo circa non parum ad rem attinet, si res de qua fertur esse revelation, sit utilis ad mores, ad rempublicam, ad divini cultus honorem vel augmentum, aut si sit supervacuis rebus seu narrationibus mixta. C’est pourquoi il n’est pas sans importance de savoir si la chose que l’on présente comme objet d’une révélation est utile aux mœurs, à la société, à l’honneur ou à l’accroissement du culte divin, ou bien s’il s’y mêle des choses ou des récits superflus. Proinde in secularium historiis et actibus humanis sic reperire est, quod laudare se potest homo absque culpa jactantiae dum suae defensionis urget necessitas. Il en est de même dans les histoires séculières et les actions humaines, où l’on tient qu’un homme peut se louer sans encourir le reproche de vantardise lorsque la nécessité de sa défense le presse. Sic Tullius perorando ne pelleretur in exilium, conservationem civitatis romanae a se factam aliaque egregia opera sui consulatus commemoravit ; sic Africanus Scipio triumphum quem de Carthagine subjugata reportarat, in defensionis suae patrocinium contra accusatores suos allegavit ; et utrolibet absque imputatione ad jactantiam. Ainsi Cicéron, pour éviter l’exil, rappela la sauvegarde qu’il avait assurée à la cité romaine et les autres actions mémorables de son consulat ; ainsi Scipion l’Africain invoqua, pour sa défense contre ses accusateurs, le triomphe qu’il avait remporté sur Carthage soumise : et l’un et l’autre sans encourir l’imputation de vantardise.
II.1.4 La solidité de l’humilité dépend de l’ancienneté dans la vertu
Refert denique plurimum si quis novitius sit in exercitio virtutum aut veteranus ; quoniam virtus dum incipit, levissimo flatu convellitur ; invetarata autem sua stabilitate nixa consistit. Il importe enfin beaucoup de savoir si quelqu’un est novice ou vétéran dans la pratique des vertus ; car la vertu, quand elle commence, est renversée par le plus léger souffle ; mais enracinée depuis longtemps, elle subsiste appuyée sur sa propre stabilité.
II.1.5 Vérification sur Jean-Baptiste la réserve de Zacharie et Élisabeth confirme le poids de l’humilité
Has ex his primi signi qualemcumque delucidationem ; per quod dijudicari potest spirituale numisma verae revelationis a falsato denario diabolicae illusionis, quod signum est pondus humilitatis. Voilà quelque élucidation tirée de ces éléments pour le premier signe ; par lequel la monnaie spirituelle de la vraie révélation peut être distinguée du denier falsifié de l’illusion diabolique : ce signe est le poids de l’humilité. Et numquid hoc pondus haec habuit revelation facta Zachariae et Elisabeth super Joannis nominatione ? Ce poids, Zacharie et Élisabeth l’avaient-ils au moment de la révélation qui leur fut faite touchant le nom de Jean ? Lege historiam et videbis quod vicini et cognati vocabant puerum nomine patris sui Zachariam, quia non garrula et vana curiositate revelationem super nomine pueri parentes vulgaverunt ; illam dicere sola extorsit necessitas dum in circumcisione puer esset nomen adepturus. Relis l’histoire, et tu verras que leurs voisins et leurs proches appelaient l’enfant du nom de son père, Zacharie, parce que ses parents n’avaient point divulgué, par une curiosité vaine et bavarde, la révélation touchant son nom ; la seule nécessité les força à en parler lorsqu’au moment de la circoncision il fallut donner un nom à l’enfant. Sed et Elisabeth sancto, humili verecundoque pudore ornata, occultabat se mensibus sex. Mais Élisabeth aussi, ornée d’une honte sainte, humble et pudique, se cachait pendant six mois. Et Zacharias tantae humilitatis fuisse convincitur, ut ad verbum aspectumque angeli stupidus et gelido timore concussus, vix crediderit nuntianti. Et Zacharie se révèle avoir été d’une si grande humilité que, frappé de stupeur et saisi d’une froide terreur à la parole et à l’apparition de l’ange, il put à peine croire celui qui lui annonçait la nouvelle.
II.1.6 L’humilité véritable est obéissante (saint Grégoire) la pusillanimité qui refuse d’obéir au supérieur sous prétexte d’humilité est elle-même orgueil
Addendum tamen est quod vult beatus Gregorius in I° Dialogorum [Gregorius, Diaologorum, l. I, c. 2 (PL. 77, 160)], humilitatem veram non esse pertinacem, sed obtemperantem cum tremore, quemadmodum de quodam Libertino refert qui rogabatur et adjurabatur renitens suscitare puerum : virtutis, inquit, pectus non esset si hoc caritas non vicisset.
Car il faut ajouter, selon saint Grégoire, au premier livre de ses Dialogues, que la véritable humilité n’est point opiniâtre, mais obéissante avec tremblement ; ainsi rapporte-t-il le cas d’un certain Libertinus qui, prié et adjuré tandis qu’il résistait, ressuscita un enfant : Ce n’eût pas été un cœur de vertu si la charité ne l’avait emporté.
Et plane non jam humilitas sed superbum de sua aestimatione est indicium si quis praetendendo humilitatem contemnat praelatum aliquid operis ardui praecipientem.
Et ce n’est clairement plus de l’humilité, mais bien plutôt une marque d’orgueil, si quelqu’un, sous prétexte d’humilité, méprise le prélat qui lui commande une œuvre difficile.
Neque enim hoc ageret si non est sapiens in oculis suis, si non prudentiae 42propriae innitens, potius quam superioris sui judicio, sensui et arbitrio subjici paratus existeret.
Car jamais il n’agirait de la sorte s’il ne se tenait pour sage à ses propres yeux et ne se fiait à sa seule prudence, plutôt que d’être disposé à se soumettre au jugement, au sentiment et à l’arbitre de son supérieur.
Vide ergo quemadmodum pusillanimitas etiam ex superbia generetur.
Vois donc comment la pusillanimité naît, elle aussi, de l’orgueil.
II.1.7 Le miracle comme confirmation (saint Grégoire) distinction entre les miracles qui attestent la parole et ceux qui attestent la sainteté de la personne
Addit ipse Gregorius pro regula quod miraculum et humilitas duo sunt signa quae ad manifestandam alicujus sanctitatem sufficiunt.
Ce même Grégoire ajoute comme règle que le miracle et l’humilité sont deux signes qui suffisent à manifester la sainteté de quelqu’un.
Neque enim miracula per se valent cum a malis justo Dei judicio permittantur fieri in aedificationem Ecclesiae.
Car les miracles ne valent pas par eux-mêmes, puisque le juste jugement de Dieu permet qu’ils soient accomplis par les méchants pour l’édification de l’Église.
Mens quae divino spiritu impletur, inquit Gregorius [Gregorius, Diaologorum, l. I, c. 1 (PL. 77, 156)], habet evidentissime signa sua, veritatem scilicet et humilitatem, quae si utraque in unam mentem perfecte conveniunt, liquet quod de praesentia sancti Spiritus testimonium ferunt.
L’âme remplie de l’Esprit divin, dit Grégoire, possède à l’évidence ses signes propres, à savoir la vérité et l’humilité ; si l’une et l’autre se trouvent parfaitement réunies dans une même âme, il est clair qu’elles témoignent de la présence du Saint-Esprit.
Quamquam refert multum si miraculum fiat in attestationem fidei verae, aut ad sanctitatis alicujus manifestationem.
Encore qu’il importe beaucoup de savoir si le miracle se fait en attestation de la vraie foi, ou pour manifester la sainteté de quelqu’un.
Nam et mali primo modo faciunt miracula prout scribitur Matth. 7, [Matt. 7, 22] quoniam veritas a quocumque spiritu dicatur, a Spiritu Sancto est, nec eam vincit malitia.
Car les méchants aussi font des miracles, lesquels relèvent du premier cas, comme il est écrit en Matthieu (7, 22) ; en effet la vérité, de quelque esprit qu’elle procède, vient de l’Esprit-Saint, et la malice ne saurait la supplanter.
Sed in approbationem sanctitatis propriae, malis absque Dei contradictione publica et sufficienti, nullo modo convenire potest miraculorum operatio, alioquin Deus esset fallax testis mendacii.
Or les méchants ne sauraient en aucune manière opérer des miracles pour prouver leur sainteté, sans que Dieu n’y oppose une contradiction publique et suffisante ; autrement, Dieu serait faux témoin du mensonge.
Quare sic ? Quia signum propriae manus, id est potentiae, a se solo factibile, appenderet litteris falsis praetensae sanctitatis nec reclamaret.
Pourquoi en est-il ainsi ? Car il apposerait, sans s’y opposer, aux lettres mensongères d’une prétendue sainteté, un signe qu’il est seul à pouvoir accomplir, de sa propre main, c’est-à-dire par sa puissance.
Additur hoc nec reclamaret
propter Antichristi miracula quae nonnulli vera fore contendunt ad probationem electorum et reproborum subversione ; licet tamen Antichristus minister miraculi mendacissimus erit et vitae sceleratissimus.
On ajoute ce sans s’y opposer
à cause des miracles de l’Antéchrist qui, selon certains, seront véritables, afin d’éprouver les élus et de subvertir les réprouvés ; et cela, bien que l’Antéchrist soit le plus mensonger des faiseurs de miracles et le plus scélérat par la conduite.
Sed Deus ipsi suisque miraculis ne crederetur per suas aliorumque praenuntiationes innumeras reclamavit atque contradixit ; propter quod inexcusabilis erit sibi credens.
Mais Dieu, afin qu’on ne croie ni en lui ni en ses miracles, s’y est opposé et a parlé contre, par ses innombrables avertissements préalables, ainsi que par ceux des autres ; c’est pourquoi celui qui croira en lui sera inexcusable.
II.2 La discrétion la soumission de son jugement au conseil d’autrui (plutôt qu’à sa seule discrétion)
II.2.1 Sécurité de ceux qui suivent les règles et les conseils sans chercher les grandes choses
Secundum signum in legitimo numismate spirituali, est discretio quae dat flexibilitatem. Le deuxième signe dans la monnaie spirituelle légitime est la discrétion, qui donne la flexibilité. Hanc flexibilitatem intelligo promptitudinem ad credendum consilio, quae humilitatis est filia. Par cette flexibilité, j’entends la promptitude à croire le conseil, qui est fille de l’humilité. Si videris aliquem exemplo Zachariae et Elisabeth incedentem via regia et corde simplici in omnibus justificationibus Dei, qui non vult ambulare in magnis neque in mirabilibus super se, sed medio quodam tenore regulas vivendi sequitur a patribus institutas, nec transgreditur fines quos patres sui posuerunt, de tali noli credere leviter quod fallatur per daemonum illusiones, quem et credere consilio et in omnibus caeteris moderamen discretionis observare perspexeris. Si tu vois quelqu’un marcher, à l’exemple de Zacharie et d’Élisabeth, sur la voie royale et d’un cœur simple dans tous les préceptes de Dieu, quelqu’un qui ne cherche point à s’engager dans les grandes choses ni dans les merveilles qui le dépassent, mais qui suit avec une juste mesure les règles de vie établies par les Pères, sans franchir les limites qu’ils ont posées, ne crois pas aisément qu’un tel soit trompé par les illusions des démons, lui que tu auras vu à la fois se soumettre au conseil et garder en tout la mesure de la discrétion.
II.2.2 Danger de ceux qui se gouvernent seuls jeûnes excessifs, refus de tout conseil, cerveau troublé
At vero sunt alii quibus placet propria sententia duci, et ambulant in adinventionibus suis ; ducit eos periculosissimus rector, aut verius impellit propria opinio, jejuniis supra modum se macerant, protendunt vigilias, lacrymis plus quam oportet cerebrum turbant et extenuant ; et inter haec nullius credunt monitis, consilio neminis acquiescunt, ut temperatius se habeant. Mais il en est d’autres qui se plaisent à se laisser conduire par leur propre jugement et à suivre leurs propres inventions (c’est là un guide très dangereux, ou plutôt leur propre opinion qui les pousse). Ils se macèrent par des jeûnes excessifs, prolongent les veilles, troublent et épuisent leur cerveau par des larmes au-delà de toute mesure ; et cependant ils ne croient aux avis de personne, n’écoutant aucun conseil qui les inviterait à plus de modération. Doctores praeterea et in lege Domini eruditos audire seu consulere non curant et consultos spernunt : nimirum 43quia se magnum jam aliquid esse persuaserunt sibi ipsis, et quid eos agere conveniat plus omnibus sapere arbitrantur. Ils ne se soucient ni d’entendre ni de consulter les docteurs et ceux qui sont instruits dans la loi du Seigneur, et ils méprisent ceux mêmes qu’on consulte ; sans doute parce qu’ils se sont déjà persuadés d’être exceptionnels et se croient plus sages que tous sur ce qu’il leur convient de faire. De talibus pronuntio, quia cito prolabuntur in omnem daemonum illusionem, cito impingunt ad lapidem offensionis, quia caeca praecipitatione et nimia velocitate rapiuntur. De ceux-là, j’affirme qu’ils glissent bientôt dans toutes les illusions des démons et se heurtent vite à la pierre d’achoppement, tant ils sont emportés par une précipitation aveugle et une vitesse excessive. Propterea quicquid de revelationibus insolitis pronuntiaverunt, habeto suspectum. C’est pourquoi tout ce qu’ils ont déclaré au sujet de révélations insolites, tiens-le pour suspect.
II.2.3 Exemple de la femme d’Arras une abstinence orgueilleuse et désordonnée hors de tout encadrement
Pauci sunt menses dum eram Atrebati, audivi de quadam muliere conjugata et habente liberos quod aliquando per duos dies, nonnunquam per quatuor et amplius manebat absque cibo ; erat proinde multis admirationi. Il y a peu de mois, alors que j’étais à Arras, j’entendis parler d’une femme mariée et ayant des enfants qui restait parfois deux jours, et parfois quatre jours et davantage, sans nourriture ; ce qui était pour beaucoup un sujet d’admiration. Feci ut loquerer cum ea ; examinavi eam multis sermonibus ; reperi hanc abstinentiam non sobrietatem esse, sed vanam superbamque pertinaciam. Je fis en sorte de m’entretenir avec elle ; je l’examinai par de nombreux échanges ; je trouvai que cette abstinence n’était pas sobriété, mais vaine et orgueilleuse opiniâtreté. Nam et post tale jejunium dira fame excruciata, inexplebili voracitate comedebat. Car après un tel jeûne, torturée par une faim cruelle, elle mangeait avec une voracité insatiable. Nullam insuper afferebat solidam causam quare sic ageret nisi quod dicebat se indignam quae pane vesceretur. Elle n’apportait par ailleurs aucune raison solide pour agir ainsi, sinon qu’elle se disait indigne de manger du pain. Fatebatur praeterea neque a confessore suo neque ab altero habere hanc vivendi regulam : nam a dimidio anno et amplius, nullius habuerat confessoris vel absolutionem vel consilium. Elle avouait en outre n’avoir soumis cette règle de vie ni à son confesseur ni à personne, puisqu’elle n’avait reçu, depuis plus d’un an et demi, ni absolution ni conseil d’aucun confesseur. Expavi fateor et exhorrui ; dissimulans tamen coepi ostendere daemonis hos esse laqueos, et eam periculo insaniae vicinam esse, nam et erat vultu attonito et color similis jamjam moriturae videbatur. Je l’avoue, je fus saisi d’effroi et d’horreur ; dissimulant cependant, je commençai à lui montrer que c’étaient là des pièges du démon, et qu’elle était proche du danger de la folie, car elle avait le visage hébété et le teint semblable à celui d’une mourante. Petebam si sciret aliquos quorum auctoritas, fides et prudentia, majoris essent ponderis et reputationis apud eam quam propriae aestimationis judicium. Je lui demandais si elle connaissait des personnes dont l’autorité, la foi et la prudence avaient plus de poids et de réputation auprès d’elle que le jugement de sa propre estime. Respondit illico suspirabunda et gemens, demissis humi oculis, se miseram, se peccatricem, se indoctam plus omnibus et insciam. Elle répondit aussitôt en soupirant et en gémissant, les yeux baissés vers la terre, qu’elle était misérable, pécheresse, plus ignorante et incompétente que tous. Subintuli quaerens, si vere ita de se sentiret, quo pacto sine cujusquam alterius consilio tam insolitam et ab aliis sanctioribus et fortioribus non observatam abstinentiam sequeretur. J’ajoutai en demandant, si elle pensait vraiment ainsi d’elle-même, comment sans le conseil de qui que ce soit d’autre elle suivait une abstinence si insolite et non pratiquée par d’autres plus saints et plus forts qu’elle. Coepit nescio quas responsionum ambages volvere ; quia quamvis evadere nesciret, deerat humilitas, et possidebat mentem ejus quaedam arrogantia, qua se victam erubescebat confiteri. Elle se mit à dérouler je ne sais quels détours de réponses ; car bien qu’elle ne sût pas s’en tirer, l’humilité faisait défaut, et une certaine arrogance possédait son esprit, dont elle rougissait de s’avouer vaincue. Tandem monui eam bona fide et sub attestatione maximi discriminis sui in anima et corpore, ut fatuam desereret hanc jejunandi obstinationem, et absque peritorum consilio nihil singulare et ab aliis inobservatum sequeretur ; maxime quia viro suo displicebat, et pejor erat edacitas insaturabilis sequens. Je la conseillai enfin de bonne foi et en attestant le très grand danger pour elle en âme et en corps, d’abandonner cette folle obstination à jeûner, et de ne suivre rien de singulier et non observé par les autres sans le conseil de personnes expertes ; surtout parce que cela déplaisait à son mari, et que la gloutonnerie insatiable qui s’ensuivait était pire encore. Non respondit ad haec. Elle ne répondit pas à cela. Plane discessi et quid postmodum egerit ignoro. Je me retirai clairement et j’ignore ce qu’elle fit par la suite.
II.2.4 Le don de conseil savoir recevoir et suivre un conseil ; celui qui ne suit que lui-même devient son propre démon (Jean Climaque)
Haec idcirco introduxi ut exemplo perspicuum facerem quantae est in quibusdam discretionis defectus, qui non permittit flecti ad credendum consilio. J’ai introduit ceci pour montrer par l’exemple combien est grand chez certains le défaut de discrétion, qui ne permet pas de se plier à croire un conseil. Non mirandum si numisma quod a talibus fabricatum est repudiatur tanquam si ex ferro sit, non aureum. Il n’est pas étonnant que la monnaie fabriquée par de tels gens soit rejetée comme si elle était de fer, et non d’or. Qua in re saluberrimum est Sapientis consilium, ne homo sit sapiens in oculis suis, et ne innitatur prudentiae propriae [Prov. 3, 5], sed omnia agat cum consilio et in aeternum non poenitebit. En cela, le conseil du Sage est des plus salutaires : que l’homme ne se tienne pas pour sage à ses propres yeux et ne s’appuie pas sur sa propre prudence (Proverbes 3, 5), mais qu’il fasse tout avec conseil, et jamais il ne s’en repentira. Nec sufficit quotidianis interrogationibus fatigare prudentes, sed ut fides et obedientia praestetur necesse est ; alioquin stultus erit homo hujusmodi, prout loquitur Sapiens, qui non recipit verba prudentiae seu 44consilii, nisi ea dixerit quae versantur in corde suo [Prov. 1, 2]. Et il ne suffit pas de fatiguer les prudents par des interrogations quotidiennes ; il faut encore accorder foi et obéissance : car, selon la parole du Sage, est insensé l’homme qui refuse les paroles de prudence ou de conseil dès lors qu’elles ne confirment pas ce qui est déjà établi dans son propre cœur (Proverbes 1, 2).
Est sane donum non mediocre Spiritus Sancti hoc donum consilii, quo scilicet dari possit vel haberi vel credi rectum consilium. Ce n’est assurément pas un mince don du Saint-Esprit que ce don de conseil, par lequel un conseil droit peut être donné, reçu ou cru. Ait itaque Joannes Climacus [J. Climacus, De Scala perfectionis, Grad. XXIII (PG. 88, 970)], De gradibus pertingendi ad Deum, quod homo arrogans et seipsum ducem sui constituens, non indiget daemone tentante, quia factus est sibi ipsi daemon. Aussi Jean Climaque, dans son livre Des degrés pour parvenir à Dieu (De l’échelle de la perfection, 23e degré), affirme que l’homme arrogant qui se constitue lui-même pour guide n’a pas besoin d’un démon pour le tenter, puisqu’il est devenu démon pour lui-même. Aestimo denique quod nunc maximorum malorum cumulus quem in schismate patimur et experimur, ab hac indiscretionis peste processerit, nullius acquiescere consilio permittentis. Enfin, je crois que l’accumulation des plus grands maux dont nous souffrons aujourd’hui dans le schisme découle de ce fléau qu’est le manque de discrétion, qui empêche chacun d’accepter les conseils. De hac discretionis virtute tractavit abunde Cassianus in Collationibus Patrum [Jo. Cassianus, Collatio IIa (PL. 49, 523 ss)]. Cassien, dans ses Conférences des Pères, a traité abondamment de cette vertu de la discrétion. Tandem in persona illius magni Antonii concludit solam hanc virtutem esse quae imperturbato calle deducit ad regnum, et ab insidiis et seductionibus daemonum tutos reddit. Par la figure d’Antoine le Grand, il conclut que c’est la seule vertu qui mène sans encombre au royaume et qui préserve des pièges et des séductions des démons. Subjunguntur exempla quibus hoc astruitur. Des exemples viennent ensuite qui l’établissent. Miserabiles praeterea exitus illorum quibus haec virtus defuit memorantur. On rappelle en outre les fins misérables de ceux à qui cette vertu a fait défaut.
II.2.5 Les excès ascétiques peuvent provoquer des lésions cérébrales et des troubles mélancoliques dont les fantasmes peuvent être confondus avec des illusions démoniaques (et qui relèvent du médecin autant que du directeur spirituel)
Itaque ad par exitium vergunt abstinentia nimia et crapulosa voracitas ; nisi quod irremediabilior est excessus in abstinentia ; quia abstinens affert incurabiles ex laesione cerebri et rationis perturbatione, quo fit ut per maniam aut furiam vel caeteras passiones melancolicas sic profundantur et intime radicantur phantasmata interius reservata in cerebro, quod esse reputantur verae res extrinsecus apparentes, et audire se putat homo, videre vel tangere quod nullo modo sensu exteriori percipitur. Ainsi l’abstinence excessive et la voracité crapuleuse tendent au même terme funeste ; mais l’excès dans l’abstinence est plus difficile à guérir, car l’abstinent contracte des maux incurables, causés par la lésion du cerveau et le trouble de la raison : si bien que sous l’effet de la manie, de la fureur ou d’autres passions mélancoliques, les fantasmes conservés intérieurement s’enracinent si profondément qu’ils sont tenus pour des réalités extérieures, et l’homme croit entendre, voir ou toucher ce qui n’est en aucune façon perçu par les sens extérieurs. Invalescit autem haec passio usque ad hanc aliquando insaniam ut judicet se homo aliud esse quam est ; quemadmodum repertus est qui se murilegum, alius qui se gallum, alius qui se asinum, alius qui se mortuum reputaret. Cette passion peut s’aggraver jusqu’à la folie, où l’homme en vient à se croire autre qu’il n’est : ainsi en a-t-on vu qui se croyait chat, qui coq, qui âne, et même qui mort. Unde fuerunt nonnulli doctorum qui hac aegritudine percussum arbitrati sunt fuisse ipsum Nabuchodonosor, ut brutum animal se esse crederet et non veraciter induerit corpus belluinum. De là, certains docteurs ont pensé que Nabuchodonosor avait été frappé d’un tel mal, puisqu’il en était venu à se prendre pour une bête sauvage, sans avoir réellement revêtu un corps de bête.
Pleni sunt medicorum libri de portentuosis hujusmodi apparitionibus et judiciorum corruptionibus ex laesione virium interiorum nascentibus. Les livres des médecins sont pleins de ces apparitions monstrueuses et de corruptions du jugement naissant de la lésion des facultés internes. De his ait Hieronymus quod magis indigent fomento Hypocratis quam aliorum consilio. À leur sujet, Jérôme dit qu’ils ont davantage besoin des remèdes d’Hippocrate que du conseil des autres. Multos talium vidi, multos etiam examinavi quorum aliqui in pleris negotiis sanissimam videbantur habere sententiam, desipiebant tamen in certis casibus et responsionibus ubi phantasiae suae laesio certius eminebat. J’en ai vu beaucoup, j’en ai aussi examiné beaucoup dont certains paraissaient avoir un jugement très sain sur la plupart des affaires, mais qui déraisonnaient dans certains cas et réponses où la lésion de leur imagination apparaissait plus clairement. Ceterum qui perscrutatur acutius artium magicarum traditiones impias faciliter agnoscit plurima ibidem observanda proponi super immoderatis jejuniis et aliis quae non ad aliud quam ad sensus et rationis perturbationem ordinantur ; quo fit ut etiam plerumque talibus dediti cadant in insaniam, et vultus oculorumque horrorem terrificum patiantur. Par ailleurs, quiconque se penche un tant soit peu sur les traditions impies des arts magiques s’aperçoit vite que beaucoup impliquent des jeûnes excessifs et d’autres pratiques ordonnées uniquement à troubler les sens et la raison ; de sorte que ceux qui s’y adonnent tombent souvent dans la folie et présentent un aspect terrifiant du visage et du regard.
II.2.6 Cas particulier de Jean-Baptiste son austérité est justifiée par la perfection de son tempérament naturel excellent, soustrait aux influences astrales par le miracle de sa conception (non imitable par tous)
Attamen ne quis ea quae dicta sunt, contra Joannem Baptistam et ejus abstinentiam valeat retorquere, hic advertendum 45est diligenter quod hominum diversae sunt gratiae, tum ex naturali bonitate complexionis, tum ex dono illius qui dividit singulis prout vult [I Cor. 12, 11]. Cependant, pour que personne ne puisse retourner ce qui a été dit contre Jean-Baptiste et son abstinence, il faut ici noter soigneusement que les grâces des hommes sont diverses, tant en raison de la bonté naturelle du tempérament, qu’en raison du don de celui qui distribue à chacun comme il le veut (I Corinthiens 12, 11). Quo circa fieri potest quod absque culpa et nota indiscretionis arripiat unus modum vivendi austeriorem qui non omnibus conveniret : exemplum habemus in Joanne nostro. C’est pourquoi il peut se faire que, sans faute ni reproche d’un défaut de discrétion, l’un adopte un mode de vie plus austère qui ne conviendrait pas à tous : nous en avons l’exemple en notre Jean. Fuit enim ille complexionis optimae naturalis et harmoniam virium inferiorum ad superiores, quantum natura lapsa patiebatur pulchram integramque possedit. En effet il était d’un tempérament naturel excellent, et possédait, dans la mesure où la nature déchue le permettait, une belle et intégrale harmonie des facultés inférieures avec les supérieures. Quod si cui forsan fit hoc ambiguum, sciat quoniam secundum Scripturam, Dei perfecta sunt opera. Sed nonne Joannes Baptista a Deo miraculose productus est ? Que si quelqu’un ne trouve pas cela clair, qu’il sache que, selon l’Écriture, les œuvres de Dieu sont parfaites. Or, Jean-Baptiste n’a-t-il pas été miraculeusement suscité par Dieu ?
Semen igitur materiale ex quo corpus compaginandum erat, nec durum nimis nec rursus fluidum abundantius fuit, sed tale prorsus fuit quale disponere et ministrare talem et tantum decebat artificem Deum. La semence matérielle à partir de laquelle le corps devait être formé ne fut donc ni trop épaisse ni trop fluide et abondante, mais exactement telle qu’il convenait à Dieu, si grand et si habile artisan, de la disposer et de la fournir. Dic aliquem defectum monstruosum incidisse : quid sequitur ? Suppose qu’un défaut monstrueux se soit produit : qu’en serait-il résulté ? Jam non naturae quae non operabatur, sed Deo miraculose causanti fuisset imputata talis imperfectio, quod dicere nefas est. Une telle imperfection aurait été imputée non à la nature, qui n’agissait pas, mais à Dieu, comme cause miraculeuse : or c’est chose impie que de le dire. Ex hoc amplius liquet quod Joannis complexio non melancolica, sed sanguinea fuit et quod in sua conceptione et animatione constellationibus caeli nequaquam subdebatur. De plus, il apparaît clairement que le tempérament de Jean n’était point mélancolique, mais sanguin, et qu’il ne fut en rien soumis aux constellations du ciel ni lors de sa conception ni lors de son animation. Fefellerunt insuper aut fallere potuerunt regulae astronomorum de judiciis circa eum nec ad ipsum extendi potuerunt : aperta est ratio, conceptionis miraculum. Qui plus est, les astronomes se sont trompés ou ont pu se tromper sur lui, car leurs règles n’ont pu s’y appliquer ; la raison en est évidente : le miracle de sa conception.
Ex his quid rursum concludatur ? Nimirum vide quod Joannes dum puer eremum concupivit et introivit, hoc non ex laesione cerebri, non ex melancolica passione egit, sed potius a Spiritu Sancto ductus est in desertum. Qu’en conclure encore ? Que lorsque Jean, enfant, aspirait au désert et s’y retirait, il n’agissait certes ni suite à une lésion du cerveau ni sous l’effet d’une passion mélancolique, mais qu’il y était conduit par l’Esprit-Saint. Similiter victus sui singularitas et caetera hujusmodi (quae etiam ante ejus conceptionem praenuntiata sunt), virtuosa sagacitate observabantur a Joanne quae ab aliis admirari poterant, sed non cum discretionis virtute penitus imitari. De même, la singularité de son régime et d’autres choses semblables (annoncées dès avant sa conception), étaient observées par Jean avec une sagacité vertueuse ; choses que les autres pouvaient admirer, sans toutefois pouvoir les imiter entièrement avec la vertu de discrétion.
II.2.7 La vie commune et l’obéissance comme apprentissage, avant la solitude (Benoît)
Non omnium avium par est volatus ad aquilam, nec bestiae omnes in cursu tigridem aequant : sic in virtutibus dispar est cuique partitio. De même que tous les oiseaux n’égalent pas l’aigle pour le vol, ni toutes les bêtes le tigre pour la course, de même la répartition des vertus varie selon chacun. Nonne sanctus Benedictus desertum locum puer incoluit ? Saint Benoît n’a-t-il pas habité un lieu désert lorsqu’il était enfant ? Et ipsius tamen documentum est ut non permittantur passim et pro libito monachi solitudinem aggredi. Et pourtant, il enseigne lui-même que les moines ne doivent pas être autorisés à s’engager dans la solitude çà et là selon leur bon plaisir. Non quispiam adhuc tirunculus inexpertus leviores insultus pugnae spiritalis, quomodo tute committit se bello graviori gigantis ? Comment un novice, encore inexpérimenté face aux assauts les plus légers du combat spirituel, pourrait-il s’engager en sécurité dans un combat autrement plus grave contre un géant ? Nam qui communem vitam agunt in societate, magis experiuntur bella mundi et carnis tanquam rudiores potentioresque pugnarum congressus. Car ceux qui mènent une vie commune ont l’expérience des luttes du monde et de la chair, et des combats contre des assauts plus rudes et plus puissants. Qui autem solitarii degunt contra gigantem immanissimum diabolum dimicaturi et fraudibus subtilioribus atque fortioribus aggrediendi, fatigandi, et nisi discretionis gratia succurrerit turpiter dejiciendi exponuntur. Mais ceux qui vivent dans la solitude s’exposent à combattre le géant de cruauté qu’est le diable, à subir des attaques plus subtiles et plus vigoureuses, et à être honteusement terrassés, à moins d’être secourus par la grâce de la discrétion. Agnoscitis igitur quantum necessaria est discretionis virtus quam parit, nutrit et salvat humilitas verae obedientiae copulata. Vous voyez donc combien est nécessaire la vertu de la discrétion, que l’humilité, jointe à la véritable obéissance, engendre, nourrit et préserve. Expediamus reliqua sub brevitate majori. Traitons le reste en plus grande brièveté.
II.3 La patience la constance dans l’épreuve des outrages et des contradicteurs (qu’il faut distinguer de l’obstination orgueilleuse)
II.3.1 Ce signe est positif mais insuffisant seul l’obstination contrefait la patience, certains se glorifient sottement de leurs souffrances
Tertium igitur signum in numismate spirituali diximus esse patientiam quae dat durabilitatem, dum per ignem tribulationis examinatur, et dum per contumelias et probra pulsatur.
Le troisième signe dans la monnaie spirituelle, avons-nous dit, est la patience, qui donne la durabilité, quand elle est éprouvée par le feu de la tribulation, et quand elle est battue par les outrages et les opprobres.
Doctrina viri, inquit 46Sapiens, ex patientia cognoscitur [Prov. 18, 11].
La doctrine d’un homme se reconnaît à sa patience
, dit le Sage (Proverbes 19, 11).
Si quis itaque ex manifestatione illorum quae sibi dicit fuisse revelata, reportet non nisi dejectionem, irrisionem et opprobria, facilius inducit credere sibi, quam ubi suspicio de vanae laudis captatione rationabiliter suboritur.
On sera plus facilement porté à croire celui qui, en manifestant ce qu’il dit lui avoir été révélé, n’aura suscité que rejet, dérision et opprobre, que s’il est, à juste titre, soupçonné de rechercher la vaine louange.
Fallax tamen est hoc signum non dubito, nisi cautissima circumspectione cum aliis adjunctis examinetur ; nam et obstinatio saepe patientiam simulat et nonnulli ex contumeliarum fatua perpessione gloriantur quemadmodum ipsae etiam quandoque sordes vestium et cilicium aliquando superbiae vermem mordacissimum generant et nutriunt.
Ce signe est toutefois trompeur, à n’en pas douter, s’il n’est pas examiné avec la plus grande circonspection et conjointement avec le reste ; car l’obstination feint souvent la patience, et certains se glorifient sottement des outrages qu’ils endurent, tandis que la saleté même de leurs vêtements ou le port d’un cilice engendrent et nourrissent le ver le plus mordant de l’orgueil.
Arbitrantur quippe isti se justis et sanctis esse similes, quibus tot adversa contigerunt vel qui egerunt similia.
Ces gens-là s’imaginent en effet être semblables aux justes et aux saints, à qui sont arrivées tant d’adversités ou qui ont agi de façon semblable.
Impleri rursus in se putant illam Christi promissionem : Beati qui persecutionem patiuntur, quoniam ipsorum est regnum coelorum [Mtt. 5, 10].
Ils s’imaginent en outre que s’accomplit en eux cette promesse du Christ : Heureux ceux qui endurent la persécution, car le royaume des Cieux est à eux
(Matthieu 5, 10).
Non satis advertentes quod addit Christus, propter justitiam
; sed tantae caecitatis est ipsa mentis arrogantia, tam similis esse virtutibus vult videri temeritas.
Mais il ne tiennent pas suffisamment compte de ce qu’ajoute le Christ : (ceux qui endurent la persécution) pour la justice
, tant l’arrogance de l’esprit est par nature aveugle, et tant la témérité veut paraître semblable aux vertus.
II.3.2 Danger d’une conscience arrogante qui interprète ses propres défauts comme des aiguillons utiles à la manière de Paul
Ceterum numquid non, obsecro, reperiuntur qui de suis etiam defectibus, de negligentiis et necessatibus improbissime gloriantur, absurdum dictu, sed ita gloriantur certe deputantes talia sibi a Deo permitti, ne cum Paulo magnitudo revelationum aut virtutum eosdem extollat [II Cor. 12, 7].
Or, je te le demande, ne trouve-t-on pas de ces gens qui se glorifient impudemment de leurs défauts, de leurs négligences et de leurs misères — chose absurde à dire —, se comparant à Paul et regardant ces choses comme permises par Dieu afin que la grandeur de leurs révélations et de leurs vertus ne les exalte pas
(II Corinthiens 12, 7) ?
Et vide quanta conscientiae arrogantis calamitas, quia nec humiliatur, nec a suis defectibus spoliatur : nam quia utili dispensatione sibi datos putat stimulos negligentiarum culpabilium, ut eis careat nequaquam enititur, quin potius in suae perfectionis traducit argumentum.
Vois combien est grande la calamité d’une conscience arrogante : elle ne s’humilie pas, ne cherche pas à se corriger de ses défauts, persuadée qu’ils lui ont été donnés comme autant d’aiguillons par une utile disposition de Dieu ; bien loin de s’en départir, elle les fait valoir comme preuve de sa propre perfection.
II.4 La vérité la conformité de la révélation au coin
de l’Écriture sainte et de la foi
II.4.1 La fausseté peut être habilement dissimulée parmi de nombreuses vérités nécessité d’un examen théologique
Quartum signum est veritas, quae dat configurationem et inscriptionem legitimam. Le quatrième signe est la vérité, qui donne la configuration et l’inscription légitime. Est namque sacra Scriptura locus vel officina ubi cunus regius monetae spiritualis reconditur ; quod si in aliquo vel minimo puncto denarius discrepat in sua figuratione et superscriptione ab hoc cuno regio, absque ulla dubitatione falsatus est. Car la sainte Écriture est le lieu, ou plutôt l’atelier, où se conserve le coin royal de la monnaie spirituelle ; et si, en quelque point, fût-il le plus minime, le denier s’écarte, dans sa forme ou son inscription, de ce coin royal, il est sans aucun doute falsifié. Attamen tanta est nonnumquam similitudo denarii falsi ad verum, ut vix nisi a doctissimis possit falsitas deprehendi ; quia inter tot veritatis lineas ad fraudem positas, non statim unus falsitatis punctus semet aperit. Cependant, la ressemblance du faux denier avec le vrai est parfois si grande que la fausseté ne peut être découverte que par les plus savants ; car, au milieu de tant de fils de vérité disposés pour la fraude, le point de fausseté n’apparaît pas au premier coup d’œil. Visi sunt haeretici qui magnos catholicae doctrinae compingebant libros ut solam haeresim inter tot veritates latenter insererent et cautiori efficaciorique fraude publicarent. On a vu des hérétiques composer de grands ouvrages de doctrine catholique pour y insérer subrepticement une seule hérésie au milieu d’innombrables vérités, afin que leur fraude fût propagée avec plus de prudence et d’efficacité. Haec res indicat ex quanta necessitate talis quaelibet moneta revelationum insolitarum debet a theologis priusquam admittatur examinari, quorum praecipue interest inter veram et falsam religionem, moresque concernens discernere. Cela montre combien il est nécessaire que toute monnaie de révélations insolites soit examinée par des théologiens avant d’être admise, ceux-ci ayant pour rôle principal de discerner ce qui relève de la vraie ou de la fausse religion, ainsi que des mœurs. Palam est insuper quam perniciosa sit Scripturae sacrae rejectio et ad Antichristi susceptionem praeparatio certissima. Plus encore, cela fait voir combien le rejet de la sainte Écriture est pernicieux, et qu’il constitue une préparation très certaine à la réception de l’Antéchrist. Hoc signum quartum manifeste traditur in lege, Deut. 13. et 18. Ce quatrième signe est expressément enseigné dans la loi, Deutéronome 13 et 18.
II.4.2 Quatre conclusions sur la vérité des révélations (reprises d’un sermon de 1392 sur saint Michel)
Et pro elucidatione majori placet hic repetere quatuor conclusiones verae revelationis, quoad veritatis inscriptionem, alias per me positas et pronuntiatas in quadam collatione de Angelis [Sermo : Factum est proelium… Draconi quem propheta].
Pour une plus grande élucidation, il me paraît bon de reprendre ici les quatre conclusions sur la vraie révélation, quant à l’inscription de la vérité, que j’ai précédemment posées et exposées dans une contribution sur les anges (sermon Contre le dragon, que le prophète…
pour la fête de saint Michel, 29 septembre 1392).
II.4.2.1 Les faits annoncés par une prophétie doivent s’accomplir
Prima conclusio : Nullus angelorum 47sanctorum sive prophetarum quicquam esse futurum praenuntiat, quin veraciter futurum sit in sensu quem ipse vel Spiritus Sanctus intendebant.
Première conclusion : aucun des saints anges ni des prophètes n’annonce qu’une chose sera future sans qu’elle soit véritablement future, selon le sens qu’eux-mêmes ou l’Esprit-Saint entendaient.
Sic non est responsum daemonum quia et fallunt et falluntur.
Il n’en est pas ainsi de la réponse des démons, car ils trompent et sont trompés.
Et haec conclusio habetur Deuter. 18 [Deut. 18, 20].
Et cette conclusion se trouve en Deutéronome 18, 20.
Si tacita cogitatione responderis : quomodo possum intelligere verbum quod locutus est Dominus, sequitur responsio : Hoc habebis signum : si quod in nomine Domini propheta ille praedixit, hoc non evenerit, hoc Dominus non locutus est, sed per tumorem animi sui propheta confinxit.
Si, dans le secret de ta pensée, tu te demandes : Comment puis-je reconnaître que c’est bien le Seigneur qui a parlé ?
, voici la réponse : Tu auras ce signe : si ce que le prophète a annoncé au nom du Seigneur ne s’est pas accompli, ce n’est pas le Seigneur qui a parlé, mais le prophète qui l’a forgé dans l’enflure de son esprit.
Contra hoc videtur esse instantia fortis de Jona qui praedixit destructionem Ninivitarum, et de Isaia respectu mortis Ezechiae, et de Nathan.
Contre cela cependant, il semble y avoir une objection forte tirée de Jonas, qui prédit la destruction des Ninivites, d’Isaïe concernant la mort d’Ézéchias, et de Nathan.
II.4.2.2 Le mode d’interprétation de la prophétie doit être indiqué à l’avance (sens littéral, conditionnel, ou figuré)
Pro quo ponitur secunda conclusio : Si idipsum quod angelus aut propheta praedixit non eo modo quod vocaliter praetendebatur eveniat, prius super hoc a Spiritu Sancto revelationem accipiet de prophetia aut revelatione sic vel sic intelligenda, conditionaliter aut mystice, vel litteraliter.
D’où la deuxième conclusion : si la prédiction d’un ange ou d’un prophète ne se réalise pas comme il l’avait annoncé verbalement, c’est qu’il aura reçu au préalable de l’Esprit-Saint une révélation sur la manière dont la prophétie doit être comprise : conditionnellement, mystiquement ou littéralement.
Sic factum est in Jona et Isaia ; alias debuissent lapidari secundum legem Deuter. 18, scriptam.
C’est ce qui s’est produit pour Jonas et Isaïe ; autrement ils auraient dû être lapidés selon la loi écrite en Deutéronome 18.
Et hoc est quod prius appellavi Deum reclamare vel contradicere, vel de suo intellectu salubriter informare.
Et c’est ce que j’entendais précédemment en disant que Dieu s’oppose
, ou parle contre
, ou informe salutairement sur son intention
.
II.4.2.3 Le contenu de la révélation doit être conforme à la foi et aux bonnes mœurs
Tertia conclusio : Nihil bonis moribus aut sincerae fidei contrarium, angeli sancti et prophetae veri praedicant aut praecipiunt : non sic daemones vel Antichristus quorum signa dicuntur signa mendacii, quia ad mendacium credendum inducunt. Troisième conclusion : les saints anges et les vrais prophètes ne prêchent ni ne prescrivent rien de contraire aux bonnes mœurs ou à la foi sincère ; il n’en est pas ainsi des démons ou de l’Antéchrist, dont les signes sont dits signes de mensonge, parce qu’ils induisent à croire au mensonge. Haec conditio habetur, Deut. 13 [Deut. 13, 1 sq.]. Cette condition se trouve en Deutéronome 13, 1 et suivants. Si quis instet de praecepto dato Abrahae super immolatione filii [Gen. 22, 2], responsio est quod Deo jubente seu dispensante non fuisset illicita mortis hujus inflictio. Et si quelqu’un objecte l’ordre transmis à Abraham concernant le sacrifice de son fils (Genèse 22, 2), on lui répondra que, puisque Dieu l’avait commandé ou autorisé, cette mise à mort n’eût pas été illicite. Sed ita diceret pertinax idolatra immolans filios suos et filias suas daemoniis. Mais n’est-ce pas là ce que rétorquerait l’idolâtre obstiné, qui immole ses fils et ses filles aux démons ?
II.4.2.4 Plus une révélation commande une chose hors de l’ordinaire, plus son origine divine doit être certaine
Pro quo ponitur quarta conclusio : Revelatio angelica sive prophetica super aliquo quod bonis moribus obviaret, nisi divina interveniret jussio sive dispensatio, taliter circumstantionata est aut esse debet quod de ea revelationem accipienti, vel eis pro quibus fit revelatio, dubitare non liceat ;
D’où la quatrième conclusion : toute révélation angélique ou prophétique, portant sur quelque chose de contraire aux bonnes mœurs, doit, à moins qu’un commandement ou une dispense divine n’intervienne, être entourée de telles circonstances qu’il ne soit permis d’en douter, ni à celui qui la reçoit ni à ceux pour qui elle est faite ;
oportet enim ut tam clare cognoscatur revelatio esse a Deo quam clare scitur aliquid esse Scripturae Sacrae vel rationi conforme.
car une révélation doit être reconnue comme venant de Dieu avec autant de clarté que l’on sait qu’une chose est conforme à la sainte Écriture ou à la raison.
Et in hoc casu maxime necessarium est donum quod Apostolus vocat discretionem spirituum [I Cor. 12, 10].
Est alors plus que nécessaire le don que l’Apôtre appelle discernement des esprits
(I Corinthiens 12, 10).
II.4.3 Le don de discernement des esprits une saveur intime
qui ne s’enseigne pas (Grégoire, Bernard, Augustin)
Quaeres quid agit hoc donum quod discretionem spirituum appellamus ?
Comment agit-il ce don que nous appelons discernement des esprits
?
Agit equidem ut sapore quodam intimo et illuminatione quadam experimentali sentiat homo differentiam inter veras revelationes et deceptorias illusiones.
Il agit assurément comme une saveur intime, une illumination vécue qui donne à l’homme de sentir et de discerner les vraies révélations d’avec les illusions trompeuses.
Hoc tradit beatus Gregorius in Dialogis [Gregorius, Diologorum, l. IV, c. 48 (PL. 77, 411)].
C’est ce qu’enseigne saint Grégoire dans ses Dialogues.
Hoc idem de seipso beatus Bernardus in suis miraculis fatebatur.
Et c’est ce que saint Bernard attestait lui-même au sujet de ses miracles.
Sentiebat enim et, ut sic dixerim, gustabat interno quodam afflatu et odore quando ad faciendum miracula sibi virtus aderat, utpote ad sanitates operandum, quemadmodum de Domino nostro Jesu Christo dicit Evangelista, quod sensit virtutem de se exisse [Luc 8, 46], dum sanata est mulier ex contactu fimbriae vestimenti ;
Car il sentait, et pour ainsi dire goûtait, par un certain souffle et parfum intérieur, quand la vertu lui était présente pour accomplir des miracles, notamment pour opérer des guérisons, tout comme l’Évangéliste dit de Notre Seigneur Jésus-Christ qu’il sentit qu’une vertu était sortie de lui
(Luc 8, 46), lorsque la femme fut guérie au contact du bord de son vêtement.
alioquin idem et alii similes nulla ratione fuissent aliquando 48excusabiles a temeritate aut a tentationis divinae peccato, dum ad operandum miracula semet ingerebant.
Autrement, lui-même et d’autres comme lui n’auraient jamais pu être excusés de témérité ou du péché de tenter Dieu lorsqu’ils entreprenaient d’accomplir des miracles.
Augustinus quoque refert in suis Confessionibus [Augustinus, Confession, l. VI, 13 (PL. 32, 731)] matrem suam isto modo inter veras et falsas nocturnae quietis imagines et visiones discrevisse.
Augustin rapporte encore, dans ses Confessions, que c’est de cette manière que sa mère avait discerné les vraies des fausses images ou visions pendant son sommeil.
Cur ergo mirabitur aliquis si regula universalis aut doctrina certa et infallibilis nequeat tradi super hac materia, de discretione spirituum, aut de revelationum veritate, cum ista res plus in experientia et conditionum particularium, quae infinitae sunt, concursu quam in arte versetur.
Dès lors, pourquoi s’étonner qu’on ne puisse enseigner de règle universelle ni de doctrine certaine et infaillible en cette matière, à savoir le discernement des esprits ou la vérité des révélations, puisqu’elle relève moins d’un art que d’une accumulation d’expériences et de cas particuliers, lesquels sont infinis ?
II.4.4 Digression sur l’impossibilité d’une règle universelle analogie entre l’état de veille et le rêve
II.4.4.1 Constat il n’existe aucun critère absolu permettant de prouver que l’on est éveillé plutôt qu’endormi — seule la connaissance expérimentale de la veille permet de les distinguer
Videamus similem in re pari, immo longe faciliori difficultatem.
Voyons une difficulté comparable dans une matière bien plus facile.
Ridebunt ad exemplum forsan aliqui, sed attendant ne semet irrideant.
L’exemple fera peut-être rire certains ; qu’ils prennent garde à ne pas rire d’eux-mêmes.
Petamus ab aliquo dari nobis sub arte et doctrina universali per quam sciri poterit evidenter de seipso vel alio semper quando somniis illuditur aut veris vigiliis exercetur.
Demandons à quiconque de proposer un art ou une doctrine universelle permettant de savoir avec certitude, pour soi-même ou pour autrui, en toute circonstance, si l’on est trompé par des songes ou bien dans un vrai état de veille.
Attende imprimis quod visiones somniorum plerumque discursivae sunt, rationales et super se reflexae : nam quaerit homo si somniat ; utrinque insuper arguit et tandem deliberate concludit quod adeo vigilat.
Observe d’abord que les visions oniriques sont, pour la plupart, discursives, rationnelles et tournées vers le sujet lui-même : l’individu se demande s’il rêve, argumente dans les deux sens, et conclut délibérément qu’il est bien éveillé.
Adde quod tanta nonnumquam est somnii ad vigiliam propinquitatis similitudo, ut haesitet homo etiam vigilans ac visa secum retractans, si tunc vere dormiebat.
Ajoute que la ressemblance du songe avec la veille est parfois si grande que l’individu, même éveillé, et repassant dans son esprit ce qu’il a vu, hésite encore s’il dormait alors vraiment.
Rursus apud quosdam dormientium, prout scribit Philosophus et experientia loquitur, vigilantium opera in cursu, voce et aliis plurimis reperire est.
De plus, chez certains dormeurs, comme l’écrit le Philosophe et comme l’expérience le montre, on trouve des actions propres aux éveillés : la marche, la parole et bien d’autres choses encore.
Denique tot et tales occurrunt aliquando similitudines somnii ad vigiliam quod sola videtur experientia ad discernendum sufficiens.
On trouve tant et de telles ressemblances entre le songe et la veille que finalement seule l’expérience paraît permettre de les discerner.
Interroga aliquem ex vigilantibus quomodo scit an vigilat. Respondebit illico forte insulsam hanc quaestiunculam tuam.
Demande à un homme éveillé comment il sait qu’il est éveillé. Il répondra d’abord : Ta question est absurde.
Sed urgere non desinas, respondebit substomacans : bene scio.
Mais si tu le presses, il dira avec quelque impatience : Je le sais bien.
Persiste ultra et dic : quomodo bene scis ? dicet quod maxima est inter somnium suum et vigiliam dissimilitudo.
Et si tu insiste : Comment le sais-tu ?
, il répliquera que la différence entre le songe et l’état de veille est énorme.
Si similitudines varias adduxeris quas praetetigimus, aestimo quod nullus suae responsioni alius erit exitus quam ut dicat : certe scio, quia sic experior.
Si tu lui présentes alors les diverses ressemblances que nous avons exposées, à mon avis personne ne trouvera d’autre issue que de répondre : Je le sais avec certitude, parce que c’est ainsi que je l’éprouve.
Sed perge ultra insistere et affer quod similem crebo habere se judicat experientiam dum somniat, credens scilicet loqui, legere et audire, immo et non somniare. Ad haec quid iste respondebit, nisi dicere : verum est, et tunc decipior.
Mais si tu poursuis, en lui faisant valoir que, lorsqu’il rêve, il croit souvent éprouver les mêmes choses, parler, lire et entendre, ou même ne pas rêver ; à cela, que pourra-t-il répondre, sinon : C’est vrai ; donc je me trompe.
Quod si amplius protervire et contra niti volueris dicens : ita nunc, o bone vir, etiam tu falleris quamquam ignoras, videat ipse quid ultra obmutire aut sufficienter allegare valeat ad liberandum pedes suos ab hoc labyrintho, praeter solam experimentalem notitiam ipsius vigiliae, quae valde dispar est a somniis, fortior scilicet atque lucidior, per quam non se tam opinatur quam scit et intelligit vigilare.
Et si tu voulais l’acculer complètement, tu lui dirais : Brave homme, et si, en ce moment même, tu te trompais sans le savoir ?
Que pourrait-il alléguer de plus pour s’extraire de ce labyrinthe, sinon la simple connaissance expérimentale de l’état de veille lui-même, très différent du rêve, plus intense et plus lucide, connaissance par laquelle il ne se contente pas de croire qu’il est éveillé, mais le sait et le comprend.
II.4.4.2 Application morale de même, l’homme orgueilleux rêve sa propre vertu sans le savoir — seul l’éveil par la grâce de l’humilité révèle la tromperie de soi
Transferatur haec similitudo quae videtur puerilis, ad rem sublimissimam quae tractatur ; comprimetur per eam si non erro, insolens arrogansque humana curiositas, quae fidei sacramenta si non penetrat, indignatur, quando nec quotidiana puerilia et ludicra sufficit attingere.
Transposons ce problème qui paraissait enfantin à la chose bien plus sublime dont il est question ; j’ose espérer que cela réprimera l’insolente et arrogante curiosité humaine, qui s’indigne de ne pouvoir pénétrer les mystères de la foi, alors même qu’elle est incapable d’atteindre les choses enfantines et frivoles de la vie quotidienne.
Haec etiam nos 49consideratio cautiores efficiet ; non in revelationibus tantummodo secernendis sed in omnibus generaliter nostris actibus dijudicandis.
Cette considération nous rendra aussi plus prudents, non seulement pour discerner dans les révélations, mais pour juger en général de tous nos actes.
O quotiens sibi videtur homo sapiens, sibi justus, sibi humilis et sibi dicit quia dives est in virtute, et nescit quia miser est et miserabilis et pauper et coecus et nudus [Apoc. 3, 18].
Ô combien de fois l’homme se croit sage, juste et humble, se tenant pour riche en vertu, sans savoir qu’il est misérable, pauvre, aveugle et nu
(Apocalypse 3, 17) !
Praevalet in vanitate sua, et in multitudine spiritualium divitiarum suarum gloriatur [Ps. 48, 7] ; dicit in excessu suo, non movebor in aeternum [Ps. 29, 7].
Il triomphe dans sa vanité et se vante de la multitude de ses richesses
spirituelles (Psaume 48, 7) ; dans son excès, il se dit : Rien ne m’ébranlera jamais !
(Psaume 29, 7).
Sed pro certo, alto somno pressus fallitur, quia omnia haec aspicit non in luminosa veritatis vigilia sed sub involucro somniculosae vanitatis experitur.
Mais, à coup sûr, accablé d’un profond sommeil, il s’abuse : car il ne contemple pas ces choses dans la lumineuse veille de la vérité, mais les éprouve sous l’épais voile d’une vanité soporifique.
Hanc fraudem tunc primum homo percipit dum Deo propitio excitatur a somno peccati, et nihil invenit divitiarum somniatarum in manibus suis.
L’homme ne réalise la tromperie que lorsque, réveillé du sommeil du péché par la grâce de Dieu, il ne trouve plus entre ses mains aucune des richesses qu’il voyait en songe.
Fit hoc dum regreditur ad luminosum et praefulgidum diem humilitatis et sibi vigilat qui vanitati dormiebat ; videt tunc errorem suum, et illum secum diuque retractans quod ipse patiebatur quidve desipiat obstupescit.
Cela se produit lors du retour à la lumière éclatante et radieuse de l’humilité ; alors, celui qui somnolait dans la vanité se réveille, découvre son erreur et, méditant longuement sur lui-même, demeure saisi de ce qu’il a enduré et commis d’insensé.
Nam et vere superbum et arrogantem et tumidum aut aliter vitiosum se fuisse deprehendit, quamquam aliter prius existimabat.
Car il découvre avoir été réellement orgueilleux, arrogant, fier, et chargé de bien d’autres vices, alors qu’il se croyait jusque-là tout le contraire.
Quare sic ?
Pourquoi en est-il ainsi ?
quia mentiebatur iniquitas sibi.
Parce que l’iniquité lui mentait.
Et quid mirum si mentitur iniquitas sibi plus quam si somnians de somniis, et maniacus de furia, et stolidus de sapientia corruptissime judicarint ; sic est plane quod vitiosi de propriis vitiis ut de tenacitate parcus, de arrogantia superbus perverse conjecturant, et tanquam acrisia percussi palpant in meridie.
Et quoi d’étonnant à ce que l’iniquité se mente à elle-même plus encore que le rêveur ne se trompe sur ses rêves, le maniaque sur sa fureur, et l’insensé sur sa sagesse ? De même que les méchants se méprennent sur leurs propres vices, comme l’avare sur son avarice et l’orgueilleux sur son arrogance ; comme frappés d’aveuglement, ils tâtonnent en plein midi.
Quamobrem elucescit quantum, immo quam necessarium sit eis alieni consilii ducatum habere et sequi ; quia de somniante alius vigilans perfectius judicat.
Ainsi, il apparaît non seulement utile, mais nécessaire, de recevoir et de suivre les conseils d’autrui ; car celui qui veille est un meilleur juge que celui qui rêve.
II.4.4.3 Conséquence pratique nécessité de recevoir le conseil d’autrui — celui qui veille juge mieux que celui qui rêve (malheur à l’homme seul
)
Ideo vae soli, quia cum ceciderit non habebit sublevantem [Eccl. 4, 10].
C’est pourquoi malheur à l’homme seul : s’il tombe, il n’aura personne pour le relever
(Ecclésiaste 4, 10).
Et vae caeco si caeca eum ducat impietas et illusio, quia ambo in foveam cadunt.
Et malheur à l’aveugle si une impiété et une illusion aveugles le conduisent, car tous deux tombent dans la fosse.
O formidandas ergo jugiter fraudes, quis non expavescet ?
Ô ces fraudes perpétuellement redoutables, qui ne les craindra ?
O fallaces ubilibet mille deceptionum tendiculas, quis has evadet ?
Ô ces mille pièges trompeurs partout répandus, qui les évitera ?
Quis arcto tramite sic obscuro, sic obsesso securus ambulabit ?
Qui marchera en sécurité sur ce sentier étroit, si obscur, si infesté ?
Profecto solus ille beatus et decies beatus humilis et pauperculus, qui Sapienti obediens semper est pavidus, qui in Dei timore instanter se tenet ne cito subvertatur domus sua.
En vérité, lui seul est heureux, et dix fois heureux, cet humble et pauvre qui, tremblant, obéit au Sage et se maintient constamment dans la crainte de Dieu, afin que sa maison ne soit pas vite renversée.
Putasne fuerat hoc expertus qui dicit : Custodiens parvulos Dominus, humiliatus sum et liberavit me [Ps. 114, 6].
Penses-tu qu’il ait été éprouvé, celui qui s’écrie : Le Seigneur garde les petits ; j’ai été humilié, et il m’a délivré
(Psaume 114, 6) ?
Denique hoc testatur oraculum illud digne divinum et sempiterne memorandum de humilitate Antonio monstratum [De Vitis Patrum (PL 73, 953)].
Enfin, il y a le témoignage sur l’humilité montré à Antoine par cet oracle, vraiment divin et mémorable à jamais.
Conformiter ad hoc jurat devotus Bernardus talium expertissimus super Cantica, Hom. 54 [Bernardus, In Cantic. homil., 54 (PL. 183, 1042)] : In veritate, inquit, didici nihil aeque nec efficax esse ad gratiam Dei promerendam, retinendam, recuperandam, quam si omni tempore inveniaris coram Deo non altum sapere sed timere.
En accord avec tout cela, le pieux Bernard, le plus expérimenté en ces choses, jure dans son 54e sermon 54 sur le Cantique des Cantiques : J’ai appris, en vérité, qu’il n’est rien de plus efficace pour mériter la grâce, pour la conserver et pour la recouvrer, que de se tenir continuellement devant Dieu, non dans une haute estime de soi, mais dans la crainte.
Beatus homo qui semper est pavidus [Prov. 28, 14].
Heureux l’homme qui est toujours craintif
(Proverbes 28, 14).
Hanc humilitatis lucem quisquis intraverit, per medios tentationum laqueos quantumlibet absconditos tutus incedet ; frustra rugiet adversarius ut leo ; frustra circumiet quaerens quem devoret ; frustra insidiabitur 50in spelunca sua ut rapiat pauperem et pauperculum et contritum ; quoniam tibi, Domine, derelictus est ille pauper, et orphano adjutor es [Ps. 10, 14].
Quiconque sera entré dans cette lumière de l’humilité marchera en sûreté à travers les pièges des tentations, si cachés soient-ils ; en vain l’adversaire rugira comme un lion ; en vain il rôdera en quête d’une proie ; en vain il se tapira dans son antre pour saisir le pauvre, le nécessiteux ou l’accablé : car sur toi, Seigneur, repose le faible ; c’est toi qui secours l’orphelin
(Psaume 10, 14).
II.4.5 Retour au premier signe l’humilité comme condition de toute certitude spirituelle
Hoc est primum et praecipuum signum inter signa nostrae monetae spiritualis discretivum. C’est là le premier et le principal des signes distinctifs de notre monnaie spirituelle. Nam monitiones omnes itaque intrusae et omnes instinctus vehementes, omnis revelatio, omne miraculum, omnis amor extaticus, omnis contemplatio, omnis raptus, omnis denique nostra interior exteriorve operatio, si humilitas praecedat et comitetur et sequatur, si nihil eam perimens misceatur, crede mihi, signum habent quod a Deo sunt aut bono ejus angelo, nec falleris. Car, qu’il s’agisse d’un pressentiment, d’un instinct véhément, d’une révélation, d’un miracle, d’un amour extatique, d’une contemplation ou d’un ravissement, en un mot de toute expérience personnelle, intérieure ou extérieure, si l’humilité la précède, l’accompagne et la suit, si rien de corrupteur ne s’y mêle, crois-moi, elle porte le signe qu’elle vient de Dieu ou de son bon ange, et tu ne seras pas trompés.. Si vero praedictorum aliquod sumat originem a superbia, si eam secum duxerit suspecta habe omnia. Mais si l’une d’elles procède de l’orgueil ou en est accompagnée, tiens tout pour suspect. Humilitatis ergo signum si perfecte nosceretur, frustra multiplicarentur alia ; quoniam superbia et humilitas numisma spiritualium operationum sufficienter condistingunt. Par conséquent, une fois le signe de l’humilité parfaitement reconnu, il serait vain de multiplier les autres : car l’orgueil ou l’humilité suffisent à discerner la monnaie des opérations spirituelles. Hanc nihilominus sublimissimam parvitatem et paupertatem ditissimam sed in Deo, hanc sapientissimam, ut sic loquar, insipientiam quae sibi de se diffidit, quae nemini se praeponit, quae idcirco suasibilis est et nemini detrahens aut indignans disponit omnia suaviter, hanc inquam quisquis propria virtute, studio vel industria adipisci et servare crediderit, errat proculdubio, etiam superbissimus est : Cette sublime petitesse et cette très riche pauvreté (mais en Dieu), cette très sage folie, pour ainsi dire, qui se défie d’elle-même, ne s’impose à personne et dispose tout avec douceur sans dénigrer ni s’indigner : quiconque s’imagine pouvoir l’acquérir ou la garder par sa propre vertu, son zèle ou son mérite se trompe assurément, et se montre des plus orgueilleux. praeparat se homo ad eam, non negabo, sed ab eo solo gratis infunditur et custoditur, a quo omne donum optimum est [Jac. 1, 17], et hoc scire et sentire jam magnum Dei donum et humilitatis initium. L’homme s’y prépare, je ne le nie point ; mais c’est Dieu seul qui l’infuse et la conserve gratuitement, lui de qui viennent les dons les meilleurs (Jacques 1, 17). Le savoir et le sentir est déjà un grand don de Dieu et le commencement de l’humilité.
Ecce, magistri venerabiles et fratres dilectissimi, ecce quomodo relapsus sum de quarto signo ad primum ; ita est ; sed numquam profecto satis crebro, numquam verbis sufficientibus potest apud nostram elationem perditissimam inculcari laus hujus virtutis ; nunquam nimis sub pedibus reprehensionis valet adversa superbia dejici, conculcari et conteri. Voici, vénérables maîtres et très chers frères, comment je suis retombé du quatrième signe au premier ; car, assurément, la louange de cette vertu ne saurait être inculquée assez souvent et en termes suffisants à notre orgueil si effréné ; et jamais cet orgueil ennemi ne pourra être assez abattu, écrasé et broyé sous les pieds du blâme. O monstrum horrendum ingens ! Ô monstre horrible et immense ! O portentuosissimum superbiae negotium. Ô épouvantable affaire que l’orgueil ! Nam heu, calcata resurgit fortior, instar fabulosi Anthei ; evulsa repullulat uberior ; sua demum recisione, velut hydrae poeticae caput, redit foecundior ; sic ex suo nedum contrario, ut ex humilitate, ex sordibus, ex pallore sed ex sua morte rediviva generatur. Car, hélas, foulé aux pieds, il se relève plus fort, à l’instar du fabuleux Antée ; tranché, il repousse plus abondant ; et de cette entaille enfin, il renaît plus fécond, telle la tête de l’Hydre des poètes ; de ses contraires mêmes — comme de l’humilité, d’habits misérables, de la pâleur, et même de sa propre mort —, il renaît plus vivace.
At vero tandem revertamur si placet, ad quartum signum in quo eramus quod diximus esse veritatem, quae dat configurationem legitimam monetae nostrae spirituali :
Maintenant, si vous le permettez, revenons où nous étions, à ce quatrième signe que nous avons dit être la vérité, et qui donne la configuration légitime à notre monnaie spirituelle.
ubi quaeso, animadvertere nequaquam omittamus quod aliqua sic se habere possunt ut quamvis non sint palam et directe obviantia divinae omnipotentiae, quae per Scripturam Sacram extollitur, quin absolute possint fieri, sunt nihilominus refellenda tanquam inania et fatua et divinae sapientiae incongrua nec cuneo veritatis legitime formata, sed aliunde protracta ;
Là, de grâce, il convient de remarquer que certaines révélations, qui ne s’opposent pas ouvertement ni directement à la toute-puissance divine telle que la sainte Écriture l’exalte, et qui peuvent même être absolument réalisables, doivent toutefois être rejetées comme vaines, sottes, incongrues à la sagesse divine, et non frappées légitimement au coin de la vérité, mais tirées d’ailleurs.
quemadmodum si quis diceret sibi esse revelatum, quod totus mundus cras movebitur motu recto ; quod unus Angelus annihilabitur, postmodum 51recreabitur, non adducens aliam utilitatem ; quod quilibet praelatorum debet solus aut nudus incedere et bajulare crucem materialem super humeros suos, alias tota peribit Ecclesia ; talia inquam, velut delira et divina revelatione indigna statim abjicienda sunt.
Par exemple, si quelqu’un disait qu’il lui a été révélé que le monde entier serait mû, dès demain, d’un mouvement rectiligne ; ou qu’un ange serait anéanti puis recréé sans qu’aucune utilité en soit alléguée ; ou encore que chaque prélat devrait marcher seul, ou nu, portant une véritable croix sur ses épaules, sans quoi l’Église tout entière périrait : de telles choses, dis-je, doivent être aussitôt rejetées comme délirantes et indignes d’une révélation divine.
Neque enim relucet tantummodo in divinis operibus potentia ; sed bonitas et sapientia quam effudit super omnia opera ejus.
Car ce n’est pas seulement la puissance qui resplendit dans les œuvres divines, mais la bonté et la sagesse qu’il a répandue sur toutes ses œuvres.
Omnia, inquit Psalmista, in sapientia fecisti [Ps. 103, 24].
Tu as tout fait avec sagesse,
dit le Psalmiste (Psaume 103, 24).
Ad hoc refertur quod antea dictum est de narrationibus supervacuis phantasticarum apparitionum et de inutili per eas temporis consumptione.
À cela se rapporte ce qui a été dit plus haut touchant les récits superflus, les apparitions fantaisistes et le temps qu’ils font perdre.
Pro hoc valet quod habemus ex determinatione doctorum et glossa Matth. 4, super illo verbo : Si filius Dei es, mitte te deorsum [Mtt. 4, 6. Glossa ord. in h. l.].
Ici s’applique ce que nous avons tiré de la détermination des docteurs et de la Glose sur cette parole : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas
(Matthieu 4, 6).
Miraculum si pia utilitate aut necessitate careat, eo facto suspectum est aut rejiciendum ; sicut fuisset Christum volare per aera, et ut communiter sunt omnia magorum sacrilega praestigia.
Un miracle dépourvu d’utilité pieuse ou de nécessité est de fait suspect, voire à rejeter ; tel aurait été celui d’un Christ volant dans les airs, et tels le sont communément les prestiges sacrilèges des magiciens.
Fuit nostris temporibus mulier in talibus famata revelationibus, quam hoc signum, nisi fallor, delirasse convincit.
De notre temps, une femme s’était rendue célèbre par des révélations de ce genre : ce signe, si je ne me trompe, suffit à nous convaincre de son délire.
II.5 La charité l’amour divin comme signe — mais le plus équivoque
II.5.1 La dilection peut être viciée sans que celui qui l’éprouve le sache (familiarité dangereuse des hommes et des femmes, même dévots)
Expediamus ad postremum nos de quinto et ultimo signo : Illud est si meministis, caritas seu divinus amor qui dat colorem aureum numismati. Expédions enfin le cinquième et dernier signe : c’est, si vous vous en souvenez, la charité, autrement dit l’amour divin, qui donne à la monnaie sa couleur dorée. Hoc signum non usquequaque statim sufficiens est, propter sophisticum et fuscatum colorem aureum vanae seu carnalis dilectionis. Ce signe n’est pas toujours ni d’emblée suffisant, car la dilection vaine ou charnelle peut également revêtir une couleur dorée, mais trompeuse et ternie. Siquidem expertum est mulierculas quasdam fuisse quae circa Deum vel alios viros sanctos magis afficiebantur dilectione vitiosa, quamvis ignoranter, quam vera, sancta et sincera caritate moverentur. Car l’expérience a montré que certaines femmes, quoique par ignorance, étaient portées vers Dieu ou d’autres hommes saints par une dilection viciée, plutôt que mues par une charité vraie, sainte et sincère. Et de idolatris constat, quia Deum se diligere licet errantes existimant. Et il est certain que les idolâtres croient aimer Dieu, bien qu’ils se trompent. Propterea primum hic incidenter infero non esse tutam mulierum quantumcumque sanctarum cum viris etiam religiosissimis cohabitationem et familiaritatem. J’en tire, au passage, cette première conséquence que la cohabitation et la familiarité des femmes, si pieuses soient-elles, avec les hommes, même les plus religieux, n’est pas sans danger.
Quare sic ? quia potest fieri ut amor a spiritu incipiat, sed vehementer formidandum est ne per blanditias sensim carne consumatur.
Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que s’il peut arriver que l’amour commence par l’esprit, il est fort à craindre qu’à force de flatteries, il ne finisse par se consumer dans la chair.
Non deerit, inquit Hieronymus, viscus diaboli : nam et ferreas mentes libido domat et carpit vires, uritque videndo foemina, inquit Virgilius [Virgilius, Georgica, III, 215].
Le diable ne manquera pas d’appâts
, dit Jérôme, car la passion dompte jusqu’aux esprits de fer
; et la femme leur ravit leurs forces et les consume du regard
, chante Virgile (Géorgiques, III, 215).
Quocirca scripsit quaedam devota mulier, nihil ita se habere suspectum sicut dilectionem, et plus quam diabolum, etiam dum circa divina et personas probatae sanctitatis versatur.
C’est ce qui poussa une femme dévote à écrire qu’elle ne tenait rien de plus suspect que la dilection, plus encore que le diable lui-même, même lorsqu’elle s’attachait aux choses divines et à des personnes d’une sainteté éprouvée.
Hoc non muliebriter traditum est ; quoniam passio seu motio quanto vehementior, tanto praecipitio facilior invenitur et regi difficilior.
Ceci n’a pas été enseigné à la légère, car plus une passion ou un mouvement de l’âme est véhément, plus il s’avère facile à nous entraîner et difficile à gouverner.
Amplius hanc ob causam inter caeteras videntur errasse Begardi et Begardae, ob indiscretam scilicet dilectionem nomine devotionis palliatam.
C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles Béguards et Béguines paraissent avoir erré, à cause d’une dilection équivoque, voilée sous le nom de dévotion.
II.5.2 Le cas de Marie de Valenciennes (Marguerite Porète, Miroir des âmes simples) une dilection divine mal appliquée conduit à s’affranchir des commandements divins
Argumentum hujus rei est in quodam libello incredibili pene subtilitate ab una foemina composito, quae Maria de Valenciennes dicebatur ; haec agit de praerogativa et eminentia dilectionis divinae, ad quam si quis devenerit fit secundum eam ab omni lege praeceptorum solutus, adducens pro se illud ab Apostolo sumptum : Caritatem habe, et fac quod vis.
La preuve s’en trouve dans un petit livre, composé avec une subtilité presque incroyable par une femme appelée Marie de Valenciennes (Marguerite Porete, Le Miroir des âmes simples) ; elle y traite de la prérogative et de l’éminence de la dilection divine, qui affranchit du joug de tout commandement celui qui y parvient, alléguant à l’appui cette parole de l’Apôtre : Aie la charité, et fais ce que tu veux.
Recolitis opinor, ut apud 52Virgilium in Bucolicis [Virgilius, Bucol., VIII, 108] quaesitive ponitur : An qui amant, sibi somnia fingunt.
Vous vous souvenez, je pense, de la question que pose Virgile dans les Bucoliques (VIII, 108) : Ceux qui aiment ne se forgent-ils pas eux-mêmes des songes ?
Et certe res sic se habet, quoniam amor inter omnes animae passiones magis penetrativus et alienativus ; et si verus est, castus et sanctus, juvat incogitabiliter ad cognoscendum coelestia.
La chose ne fait aucun doute, puisque l’amour, de toutes les passions de l’âme, est la plus pénétrante et la plus aliénante. S’il est vrai, chaste et saint, il contribue d’une manière insoupçonnée à la connaissance des choses célestes ;
Si autem vanus sit, erroneus et libidinosus varias sibi format illusiones, ita ut credat videre seu cogitare quae prorsus ignorat.
mais s’il est vain, erroné et libidineux, il façonne pour celui qui l’éprouve toutes sortes d’illusions, si bien que celui-ci croit voir ou penser ce qu’il ignore absolument.
Experimentum hujus rei in amore ereos conspicimus.
Nous en voyons l’expérience dans l’amour érotique.
Etenim si praedicta Maria non de viatoribus utique praeceptorum divinorum impletioni ligatis, sed de statu beatorum, dilectionem quam describebat applicasset, vix altius quicquam de divina fruitione, quoad aliqua, dici potuerat ; sed fallebat eam sua tumiditas animi tantae passioni dilectionis immixta.
En effet, si ladite Marie avait appliqué l’amour qu’elle décrivait non pas aux voyageurs (de passage sur terre, l’Église militante), assurément tenus à l’obéissance des préceptes divins, mais aux bienheureux (au ciel, l’Église triomphante), on n’aurait guère pu écrire quoi que ce soit de plus profond sur la fruition divine (la jouissance béatifique de Dieu). Mais l’enflure de son âme, mêlée à une si grande passion d’amour, l’égarait.
Putabat itaque jugiter se frui Deo dum vigebat haec passio fortis circa Deum in ejus animo, quantumcumque a divinis praeceptis longe esset.
Elle s’imaginait donc jouir continuellement de Dieu, tant que cette forte passion envers Dieu s’épanouissait dans son âme, quand bien même elle vivait très éloignée des préceptes divins.
II.5.3 Deux exemples de corruption de la dilection l’homme qui prenait la fornication pour de la charité ; et celui dont l’amitié spirituelle pour une religieuse glissa vers l’amour charnel
Accepi a narrante quodam Carthusiensi, se ab uno magno viro audivisse, sed in hoc stultus erat, quod peccatum mortale non semper corrumpebat caritatem, nec impediebat dilectionem Dei super omnia, immo ad gratias agendum et divinam dulcedinem admirandum, laudandum, concupiscendum, nonnumquam inflammabat.
Je tiens d’un chartreux l’histoire d’un homme de grande importance — quoique insensé en l’occurrence — qui prétendait que le péché mortel ne corrompait pas toujours la charité ni n’était le plus grand obstacle à l’amour de Dieu, mais qu’au contraire il pouvait enflammer à rendre grâce, et à admirer, louer et désirer ardemment la douceur divine.
Exemplum dabat de fornicationis delectatione.
Il donnait pour exemple le plaisir de la fornication.
Errabat utique delirus ille qui sic phantasiabatur, dum motum omnem amoris passionalem vel ex consuetudine aut aliunde genitum circa Deum, vocabat caritatem, quae tamen non gaudet super iniquitate [I Cor. 13, 6] et quae Deo per inobedientiam praecepti cujusvis nequaquam inimicatur.
Il errait absolument, celui qui dans son délire se livrait à de telles fantaisies, en appelant charité
tout mouvement d’amour envers Dieu, qu’il fût passionnel, né par accoutumance ou de causes diverses ; car la charité ne se réjouit pas de l’iniquité
(I Corinthiens 13, 6) et ne se rend nullement ennemie de Dieu par la désobéissance à quelque précepte que ce soit.
Novi hominem qui ex devotione et sapientia plane laudabili, cujusdam virginis religiosae amicitiam ejus in Domino familiarem amplexatus est ; deerat primo focus omnis carnalitatis ; tandem paulatim ex convictu crebro accrevit amor, sed non penitus in Domino usque adeo ut ea visitanda aut recogitanda, si aberat, vix divelli valeret.
J’ai moi-même connu un homme qui, par une dévotion et une sagesse tout à fait louables, avait noué avec une vierge consacrée une amitié intime en le Seigneur ; au début, il n’y avait pas la moindre étincelle de désir charnel ; puis, peu à peu, par des rencontres fréquentes, l’amour grandit, mais plus exclusivement en le Seigneur, au point que, lorsqu’elle était absente, il ne pouvait presque plus se détacher du désir de la voir ou de penser à elle.
Nihil tamen pro tunc carnale, nihil subdolum, nihil fraudis diabolicae suspicabatur, donec aliquando discedendum fuit longius ab ea ; sensit vir ille tunc primum quia non pura et omnino sincera et casta fuerat haec dilectio, et quod magno malo, nisi Deus propitius avertisset proximabat.
Il n’y soupçonnait pourtant rien de charnel, rien de sournois, rien d’une ruse diabolique, jusqu’au jour où il dut s’éloigner d’elle plus longtemps ; alors seulement il sentit que cette affection n’avait été ni pure ni sincère et chaste, et qu’il s’approchait d’un grand mal, si Dieu, dans sa bonté, n’en avait détourné le cours.
Omnis quippe vehementia est ad virtutem periculosissima comes, ut ad dilectionem, ad zelum, ad correctionem et similes.
Car la véhémence est une compagne très dangereuse pour toute vertu, qu’il s’agisse de dilection, de zèle ou de correction fraternelle, etc.
Verissime propterea quidam enuntiavit qui dixit : Male cuncta ministrat impetus.
Il n’aurait pu parler plus vrai, celui qui a dit : L’impétuosité gâte tout.
Haec demum fraus apud illos frequens est, qui in cultu aut dilectione proximorum decorem corporis, aut florem aetatis, aut divitias aut alias fortunae dotes attendunt, ac inde vehementius ad eorum dilectionem accenduntur ; qui profecto cavere habent ne sordide et carnaliter exurantur.
Cette fraude est encore fréquente chez ceux qui, dans le soin ou la dilection envers leur prochain, accordent de l’importance à la beauté du corps, à la fleur de l’âge, aux richesses ou aux autres dons de la fortune, et s’enflamment dès lors avec véhémence dans leur dilection : ceux-là doivent absolument veiller à ne pas se consumer d’une ardeur vile et charnelle.
Alioquin si tantummodo virtutem diligunt, sedem ejus unicam, spiritum videlicet, qualecumque corpusculum inhabitet, aeque ament, colant et frequentent.
Autrement, s’ils n’aiment que la vertu, qu’ils aiment, servent et fréquentent également son unique siège, à savoir l’esprit, quel que soit le petit corps qu’il habite.
Non adversor tamen usquequaque Poëtae dicenti.
Je ne m’oppose pas cependant entièrement à ce que dit le Poète :
53Gratior et pulchro veniens e corpore virtus. Adjuvat.
La vertu semble plus belle dans un beau corps. Cela aide.
(Virgile, Énéide, V, 344.)
Sed affirmo quod si gratior, non ob hoc tutior aut sincerior invenitur.
Mais j’affirme que si elle semble plus belle, elle n’en est pas pour autant plus sûre, ni plus sincère.
II.5.4 L’illusion la plus subtile le démon de midi
(le dévot dépouillé de la charité par Dieu, qui continue d’agir par habitude en croyant agir par l’Esprit)
Denique ut sentias quam nihil tutum sit in ipsa etiam Dei dilectione, dum peregrinamur a Domino, recogitatione profunda circumspice quod apud exercitatos in amore Dei et caeteris virtutibus suboriri potest horribilis deceptio.
Enfin, pour que tu comprennes à quel point rien n’est sûr, même dans la dilection de Dieu, tant que nous voyageons loin du Seigneur, médite profondément sur cette horrible illusion, capable de surprendre même ceux qui sont exercés dans l’amour de Dieu et les autres vertus.
Et qualis deceptio ?
De quelle illusion s’agit-il ?
Talis quippe ut ipsi devoti, justa sed occulta Dei permissione, aut pro erudiendo, aut pro perdendo deludantur a daemonio meridiano superbiae, transfigurante se in angelum lucis sub specie grandis boni ; declinat tunc ab eis Deus et veste nuptiali caritatis spoliat.
Celle-là même qui fait que des dévots — par une juste mais secrète permission de Dieu, soit pour leur éducation, soit pour leur perte — sont la proie du démon de midi de l’orgueil, qui se déguise en ange de lumière sous les traits d’un bien immense. Alors Dieu s’écarte d’eux et les dépouille du vêtement de noce de la charité.
Omnia tamen prioris devotionis et dilectionis indicia sentire et habere praesumunt, errantes utique in via et experientia morum, quemadmodum si quis aberret oculis apertis in via pedum ; arbitrantur itaque quod agantur spiritu Dei, dum ex solo informi habitu et usu virtutis prioris nondum abolito moventur.
Ils s’imaginent ressentir et posséder encore tous les signes de leur dévotion et de leur dilection passée. Ils s’égarent dans leur voie et leur pratique morale, comme un homme qui les yeux ouverts marcherait pourtant à côté du chemin. Ils croient être mus par l’Esprit de Dieu, alors qu’ils ne suivent que le mouvement d’une vieille habitude et de restes de de vertu n’ayant pas encore totalement disparu.
Et quis non obstupescat hoc audiens ?
Qui ne serait frappé de stupeur en entendant cela ?
Quis non vehementer exhorrescat ?
Qui n’en frémirait pas d’horreur ?
Quis non obtemperet Apostolo dicenti : qui se existimat stare videat ne cadat [I Cor. 10, 12].
Qui ne se soumettrait pas à l’Apôtre quand il dit : Que celui qui se croit bien ferme sur ses pieds prenne garde de ne pas tomber
(I Corinthiens 10, 12) ?
Credo hoc contemplatus fuerat Sapiens qui dicebat : Est via quae videtur homini justa, et novissima ejus ducunt ad mortem [Prov. 5, 4].
Je crois que c’est ce qu’avait en vue le Sage quand il disait : Il y a un chemin qui semble droit à l’homme, mais qui finit par conduire à la mort
(Proverbes 14, 12).
Et ille qui ait : Nescit homo an amore vel odio dignus sit [Eccl. 9, 1].
Et celui qui dit : L’homme ne sait s’il est digne d’amour ou de haine
(Ecclésiaste 9, 1).
Super hanc abyssum multam judiciorum Dei verterat aciem suae contemplationis qui pavescens exclamavit : O altitudo divitiarum sapientiae et scientiae Dei ; quam incomprehensibilia sunt judicia ejus [Rom. 11, 33].
C’est sur cet abîme profond des jugements de Dieu qu’avait tourné le regard de sa contemplation celui qui, tremblant d’effroi, s’écria : Ô profondeur des richesses, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles !
(Romains 11, 33).
Et alter inquiens : Terribilis in consiliis super filios hominum [Ps. 65, 5].
Et cet autre qui affirme : Il est terrible dans ses desseins sur les fils des hommes
(Psaume 66, 5).
Et ad humiliationem nostrae miseriae haec conderatio si non sufficiat, quid aliud erit satis ignoro.
Et si cette considération ne suffit pas à nous humilier dans notre misère, j’ignore ce qui pourrait suffire.
III. Conclusions pratiques
III.1 Une même personne peut recevoir tantôt de vraies révélations, tantôt de fausses (exemple de Nathan)
Porro non est praetereundum quod eadem persona sicut nunc potest esse bona et ornata caritate, nunc declinare in vitium et rursus a malitia in justitiam converti, sic possibile est eamdem personam nunc veris revelationibus visitari, nunc fatigari vel tentari falsis illusionibus.
Par ailleurs, il ne faut pas ignorer que, de même qu’une personne peut être tantôt bonne et parée de charité, tantôt glisser vers le vice, pour ensuite revenir de la malice à la justice ; de même il est possible que cette même personne reçoive tantôt de véritables révélations, et soit tantôt accablée ou assaillie par de fausses illusions.
Nam et prophetae nostri ut David, et Elisaeus et Nathan, non semper ad nutum praesto habebant, secundum Gregorium et historiam, propheticum spiritum.
Car même nos prophètes, comme David, Élisée et Nathan, n’avaient pas toujours l’esprit prophétique à leur disposition, ainsi que l’enseignent Grégoire et l’histoire.
Unde Nathan ex frequenti usu propheticae visionis credidit propriam aestimationem esse revelationem, dum ipsi David quaerenti de aedificatione templi respondit : Fac quaecumque habes in corde tuo, quia Dominus tecum est [II Sam. 7, 3].
C’est ainsi que Nathan, à force de recevoir des visions prophétiques, finit par prendre son avis personnel pour une révélation. Il répondit à David qui le consultait sur la construction du Temple : Fais tout ce que tu as en tête, car le Seigneur est avec toi.
(II Samuel 7, 3).
Valet hoc exemplum ad ea quae de usu dilectionis divinae praetacta sunt.
Cet exemple s’applique parfaitement à ce qui a été exposé plus haut concernant l’usage de la dilection divine.
Quamobrem qui in talibus se existimat proprio sensu, arte vel industria discernere, videat ne erret ; quoniam si praesumptionis spiritus obrepserit, subintrabit facile vanitas illusionis.
C’est pourquoi, celui qui s’imagine, en de telles matières, discerner par son propre sens, par l’art ou par l’industrie, doit prendre garde de ne pas s’égarer ; car si l’esprit de présomption se glisse en lui, la vanité de l’illusion s’y introduira sans peine.
III.2 Pourtant, la certitude des révélations existe chez les saints mais elle vient de la lumière divine, non de l’enquête humaine
Cave tamen hoc audiens et pavescens ne deteriorem infidelitatis aut desperationis foveam incurras, tanquam si videlicet nulla sit aut fuerit in sanctis revelationis et bonae spei certitudo.
Pourtant, ne va pas, sous le choc de ces paroles, tomber dans une fosse plus grave encore, celle de l’incrédulité ou du désespoir, comme s’il n’y avait pas, ni jamais eu, chez les saints, de certitude dans la révélation et dans la bonne espérance.
Sicut de revelatione dicit 54Apostolus : scio hominem, etc. [II Cor. 12, 2] ; et de spe inquit : Certus sum quia neque mors, etc. [Rom. 8, 38] Habetur sane certitudo, sed a divino lumine, non humana solum investigatione aut aestimatione.
Comme le dit l’Apôtre au sujet de la révélation : Je connais un homme…
(II Corinthiens 12, 2) ; et au sujet de l’espérance : Je suis certain que ni la mort…
(Romains 8, 38). Il existe bel et bien une certitude, mais elle vient de la lumière divine, et non de la seule enquête ou appréciation humaine.
Scis praeterea quia non sequitur : cadit deceptio et illusio in judicando de somno et vigilia, igitur vigilantibus fides indubia.
Tu sais, du reste, que le fait de pouvoir se tromper et s’illusionner en jugeant du sommeil ou de la veille, n’impliquait pas que ceux qui sont éveillés n’en aient aucune certitude.
Vigilabant sancti in divino lumine ; nos peccatis obruti et obvoluti plerumque portenta vitiorum aut illusionum somniamus, nimirum si fallimur ; illi nequaquam.
Les saints veillaient dans la lumière divine ; mais nous, écrasés et ensevelis sous nos péchés, rêvons le plus souvent aux mirages de nos vices et de nos illusions. Rien d’étonnant si nous nous trompons, et eux, jamais.
Novi hominem qui post multum tentationis involucrum super uno ex fidei articulis, in tantam subito lucem veritatis et certitudinis introductus est, ut nullae prorsus residerent dubietatis reliquiae, nulla vacillatio ; sed serenitas multa jubente eo qui fluctibus imperat.
J’ai connu un homme qui, après s’être longtemps empêtré dans les replis de la tentation sur un seul article de foi, fut soudain introduit dans une telle lumière de vérité et de certitude qu’il n’en resta plus aucun résidu de doute, aucune vacillation ; mais une profonde sérénité, par l’ordre de Celui qui commande aux flots.
Addebat quod non ex ratione aliqua nova, sicut tunc se interrogabat, et optime meminit : sed ex sola humiliatione et captivatione intellectus in obsequium fidei et omnipotentiae Dei istud meruerat ut non plus dubitaret de illa fide quam de sui existentia.
Il ajoutait que ce n’était par aucun raisonnement nouveau — il se souvenait parfaitement s’être posé la question — mais par la seule humiliation et l’asservissement de son intellect à l’obéissance de la foi et à la toute-puissance de Dieu, qu’il avait mérité de ne pas plus douter de cette foi que de sa propre existence.
Quaerebat rationem tantae soliditatis et pacis in credendo ; nihil aliud reperiebat nisi quod sic experiebatur et in alium transfudisse nescisset.
Il avait beau chercher la raison d’une telle solidité et d’une telle paix dans cette conviction, il n’en trouvait pas d’autre sinon qu’il l’éprouvait ainsi, et qu’il aurait été bien incapable de la transmettre à un autre.
Non credent forsan mundani sapientes tales fieri illuminationes, quoniam verissime pronuntiatum est ad Deum per prophetam : Illuminas tu mirabiliter a montibus aeternis, turbati sunt omnes insipientes corde [Ps. 75, 5], qui non sapiunt videlicet quae cordis sunt et spiritus, quia nec secum habitant in corde suo, sed foris in plateis vanitatum.
Les sages du monde ne croiront peut-être pas à la réalité de telles illuminations, ainsi que le prophète l’a très justement proclamé à Dieu : Tu illumines merveilleusement depuis les montagnes éternelles ; tous les insensés au cœur troublé en ont été bouleversés
(Psaume 75, 5). Ce sont, de toute évidence, ceux qui n’ont aucun goût pour les choses du cœur et de l’esprit : ils n’habitent pas en eux-mêmes, mais au-dehors, sur les places publiques des vanités.
III.3 L’accès à cette certitude l’anéantissement devant Dieu de sa propre puissance, sa science et sa justice (c’est-à-dire la prétention à se juger juste par ses propres lumières)
Sic constat justos in spem suae salutis certam erigi ; certam dico non in se, sed in eo qui afflatu secreto dicit animae : salus tua ego sum ; qui in mediis incertisque tentationum humanarum fluctibus anchoram spei firmam figit, qui etiam dilectam in tranquillitatis cubiculum, ex tot irruentibus humanae vicissitudinis turbinibus introducit.
Il est donc établi que c’est ainsi que les justes sont élevés à l’espérance certaine de leur salut ; certaine, dis-je, non en elle-même, mais en Celui qui dit à l’âme, dans un souffle secret : Je suis ton salut
; en Celui qui, au milieu des flots incertains des tentations humaines, jette l’ancre ferme de l’espérance ; en Celui, enfin, qui introduit sa bien-aimée dans la chambre de la tranquillité, à l’abri des violents tourbillons des vicissitudes humaines.
Haec sunt plane mirabilia Dei in profundo humani cordis quae vident illi qui descendunt mare contritionis amarae et fortis in navibus virtutis ; et per contemplationem et meditationem sedulam non curiosam, sed piam et fidelem, faciunt operationem in aquis multis tam divinorum judiciorum, quam humanorum affectuum.
Ce sont là clairement les merveilles de Dieu dans la profondeur du cœur humain, que voient ceux qui descendent la mer de la contrition amère et forte dans les navires de la vertu ; et qui, par une contemplation et une méditation assidue, non curieuse mais pieuse et fidèle, font leur œuvre dans les grandes eaux, tant des jugements divins que des affections humaines.
Vis videre hanc visionem magnam ; vis ad ista conscendere ?
Veux-tu voir cette grande vision ? Veux-tu monter jusque-là ?
Non opus est viribus humanis ; tuum posse est non posse ; tuum scire, ut Socrates dicebat, est quod nescias ; tua justitia, nihil de justitia tua confidere.
Nul besoin de forces humaines : ta puissance est ton impuissance ; ton savoir, comme le disait Socrate, est ton ignorance ; ta justice est de ne point te fier à ta propre justice.
Quomodo sic ?
Comment faire ?
Accede ad cor altum et tibi exaltabitur Deus [Ps. 63, 8], videbis quod non tu solus, sed omnes gentes, juxta dictum Prophetae, quasi nihilum et inane sunt in conspectu ejus [Is. 40, 17].
Accède au fond de ton cœur et Dieu sera exalté pour toi (Psaume 63, 8) ; tu verras qu’en sa présence, non seulement toi, mais aussi, comme le dit le Prophète, toutes les nations ne sont que néant et vacuité
(Isaïe 40, 17).
Ecce tuum nihil posse.
La voilà, ton impuissance.
Exclamabis nihilominus cum propheta : mirabilis facta est scientia tua ex me, confortata est et non potero ad eam [Ps. 138, 6].
Tu t’écrieras néanmoins avec le Prophète : Ta science est devenue pour moi une chose merveilleuse ; elle est si forte que je ne pourrai l’atteindre
(Psaume 138, 6).
Ecce tuum nihil scire, fateberis.
La voilà, ton ignorance : tu devras l’avouer.
Denique cum alio propheta : Omnes justitiae nostrae quasi pannus menstruata sic sunt ante te [Is. 64, 6].
Enfin, avec cet autre prophète : Toutes nos justices ne sont devant toi que linge souillé
(Isaïe 64, 6).
Ab hac insipientiae tuae valle, ab hoc pulvere humilitatis et stercore 55vilis reputationis vocabit te Deus in montem, loquens tibi de caligine atque suscitans de pulvere egenum et de stercore pauperum erigens.
De cette vallée de ta folie, de cette poussière de l’humilité et du fumier de ta vile réputation, Dieu t’appellera sur la montagne ; il te parlera depuis la nuée obscure
(Exode, 20, 21), et te relèvera comme l’indigent de la poussière ou les pauvres du fumier.
Sed dices : scio jam me nihil posse, nihil scire, nihil deinceps habere justitiae, nihil tamen tale quale polliceris experior.
Mais tu diras : Je sais déjà que je ne peux rien, que je ne sais rien, que je n’ai plus de justice, et pourtant je n’éprouve rien de ce que tu promets.
Verumtamen, precor, attende quomodo scire dixeris ; videto ne audias illud improperium : Ex ore tuo te judico serve nequam [Luc. 19, 22].
Prends cependant garde, je t’en prie, à la façon dont tu as dit savoir
; veille à ne pas t’attirer ce reproche : C’est sur tes propres paroles que je te juge, serviteur indigne
(Luc 19, 22).
Nam si vere et absque ulla dubitatione ita esse judices, forte per intellectum et per ratiocinationem ut fere omnes ; cur affectio, cur operatio contradicunt ?
Car, si tu juges vraiment et sans l’ombre d’un doute qu’il en est ainsi, par ton intellect et tes raisonnements — comme presque tout le monde —, pourquoi tes sentiments et tes actes disent-ils le contraire ?
cur vel non conformiter afficeris et agis ; aut cur sic afficeris et sic agis quasi posses tuis viribus, tua industria tuaque justitia, dignum aliquid operari ?
Pourquoi ne sont-ils pas conformes à ce savoir
? Ou pourquoi ressens-tu et agis-tu comme si tu pouvais, par tes propres forces, ton industrie et ta justice, accomplir quoi que ce soit de digne ?
Laudo judicium tuum quale dixisti ; sed experimentalem gustationem coexigo.
Je loue ton jugement tel que tu l’as formulé ; mais j’exige en plus que tu en goûtes l’expérience.
Aliter quippe judicant se nescire idiotae qui difficultates alicujus scientiae nunquam attendunt, aliter sapiens et expertus qui sciendi impossibilitatem ex ipsa rei conditione aut rationum perplexitate considerat, sentit et masticat.
Car les ignorants, qui n’ont jamais été confrontés aux difficultés d’une science, jugent autrement leur propre ignorance que le sage éprouvé ; lequel mesure, ressent et rumine l’impossibilité de savoir, à partir de la nature même des choses ou de la complexité des raisonnements.
Nullo pacto insuper culpo neque prohibeo te conari, te operari, te totis viribus exerceri ; sed arrogantiam in istis penitus exsecror et exulo ; alioquin noli mirari si tua spes nutat et fluctuat, dum vel in modico tuis viribus quas fateris invalidas innitetur.
En aucun cas, je ne te blâmerais ni ne t’interdirais d’essayer, de travailler, de t’y exercer de toutes tes forces ; ce que j’exècre et bannis entièrement, c’est l’arrogance en ces choses. Autrement, ne t’étonne pas si ton espérance vacille et fluctue, tant qu’elle s’appuie, fût-ce légèrement, sur tes propres forces, que tu reconnais pourtant défaillantes.
Si praeterea cum convenerit tibi pes superbiae, claudicas et corruis, ubi ceciderunt omnes qui operantur iniquitatem [Ps. 35, 13].
Ne t’étonne pas non plus si, lorsque le pied de l’orgueil vient te frapper, tu boites et t’écroules là même où sont tombés tous ceux qui commettent l’iniquité
(Psaume 35, 12).
In Deo qui solus est immutabilis, spes duntaxat figenda est cum illo qui dicit : mihi adhaerere Deo bonum est, etc. [Ps. 72, 28].
C’est en Dieu seul, qui est immuable, que l’espérance doit être fixée, avec celui qui dit : Pour moi, mon bien est de m’attacher à Dieu…
(Psaume 73, 28).
Intellige praeterea, ut ad coepta regrediar unde diverti longius persequendo superbiam, intellige, inquam, quid Salomon reperit, dum solo humanae industriae studio ad cognitionem divinorum nisus est pertingere, qualis est praesens inquisitio de veris atque falsis revelationibus.
Comprends en outre — pour revenir à mon propos dont je me suis écarté en m’étendant longuement sur l’orgueil — comprends, dis-je, ce que Salomon découvrit alors qu’il s’efforçait de parvenir à la connaissance des choses divines par la seul zèle de l’ingéniosité humaine ; telle est d’ailleurs notre présente enquête sur les vraies et les fausses révélations.
Cuncta, inquit, tentavi in sapientia ; dixi : sapiens efficiar, et ipsa longius recessit a me, multo magis quam erat, et alta profunditas quis inveniet eam [Eccl. 7, 25].
J’ai tout tenté par la sagesse
, se lamenta-t-il ; j’ai dit : Je deviendrai sage, et elle s’est encore plus éloignée de moi, à une profondeur abyssale ; qui saura jamais la trouver ?
(Ecclésiaste 7, 23-24).
Et nunquid non aspicitis, doctissimi viri, nunquid non animadvertitis simile aliquid in proposita quaestione quae plane tanto amplius mihi visa est exaltari quanto plus quaesita est penetrari.
Ne voyez-vous donc pas, hommes très savants, ne remarquez-vous pas quelque chose de semblable dans la question qui nous est soumise ? Plus on a cherché à la pénétrer, plus il m’a semblé qu’elle se dérobait.
Et ibi vere deficiunt scrutantes scrutinio.
Et c’est là véritablement que la recherche nuit aux chercheurs.
Attamen bene actum est ; non perdidimus operam, vos audiendo, ego loquendo, si de nobis, non de Dei munere diffidimus : si perinde jugiter habeamus ad Dominum sursum corda petentes ne fallamus et fallamur.
Pourtant, tout cela est pour le mieux ; nous n’avons pas perdu notre peine, vous en m’écoutant et moi en vous parlant, si nous nous défions de nous-mêmes, mais non du don de Dieu ; si désormais nous tenons constamment nos cœurs élevés vers le Seigneur, en le priant de nous garder de tromper autrui et de nous tromper nous-mêmes.
Nam homini bono in conspectu suo dedit Deus sapientiam et scientiam, inquit Salomon [Eccl. 2, 26].
Car, dit Salomon, à l’homme qui lui est agréable, Dieu a donné la sagesse et la science
(Ecclésiaste 2, 26).
III.4 Règles pour l’examinateur de révélations suspendre son jugement, attendre l’issue des révélations et se méfier des vérités partielles par lesquelles le démon introduit l’erreur
Si monetae spiritualium revelationum nos examinatores esse contigerit, studeamus esse quales descripsimus : adhaereamus Deo et Scripturae ejus per quam et in qua semel loquitur nobis Deus, et idipsum non repetit. S’il nous incombe un jour d’être les examinateurs de la monnaie des révélations spirituelles, appliquons-nous à être à l’image de ce que nous venons de décrire : attachons-nous à Dieu et à son Écriture, par laquelle et dans laquelle Dieu nous a parlé une fois pour toutes, sans besoin de se répéter. Debemus, meo quidem judicio, in omnibus, tamen praecipue in ista examinatione, non praecipitare sententiam ; sed usque ad plenissimam 56examinationem suspensum tenere judicium, maxime nisi falsitas aut fatuitas cognata falsitatis aperta sit ; ubi vero nihil primo aspectu falsum vel delirum conspicitur, non solum explorare convenit quae acta sunt sed exitum expectare. Nous devons, à mon avis, en toutes choses et plus encore dans celle-ci, ne point précipiter notre sentence ; bien plutôt devons-nous tenir notre jugement en suspens jusqu’à ce que l’examen soit pleinement achevé, à moins d’une fausseté flagrante ou d’une sottise (qui est sœur de la fausseté). Mais lorsque rien, au premier regard, ne révèle ni fausseté ni délire, il faut non seulement vérifier ce qui a été accompli, mais encore en attendre l’issue. Nam praemittit aliquando daemon veritates plurimas, et post temporis tractum quando persuasit hominibus, tunc id quod fallit subministrat ; Le démon, en effet, commence souvent par avancer de nombreuses vérités ; puis, avec le temps, une fois les esprits persuadés, il leur présente ce qui doit les tromper. et hoc vel ad deceptionem singularis personae, vel ad impugnationem miraculosarum operationum nostrae religionis quibus fides innixa subsistit ; vel ad vituperium totius devotionis, aut ad scandalum verbi divini. Tantôt il vise à égarer une personne en particulier ; tantôt il s’attaque aux œuvres miraculeuses de notre religion, fondement de la foi ; tantôt encore il cherche à couvrir de mépris toute forme de dévotion, ou à faire naître le scandale autour de la parole divine.
III.5 Les effets pervers d’une révélation reconnue vraie puis démentie scandale des simples, discrédit de toute dévotion
Etenim dum cadit unus quem antea magni esse nominis talium revelationum fama vulgavit, irrident deinceps ipsi saeculares saeculariter viventes unum quemlibet qui religiosa simplicitate vitam agere decreverit. Car dès qu’un homme, que la rumeur de ses révélations avait rendu célèbre, vient à tomber, les gens du monde attachés aux choses du monde, se mettent à railler ceux qui ont choisi de vivre dans la simplicité religieuse. Appellatur confestim illusor et illusus, clamatur phantasticus, exsibilatur Papelardus, Beguinus et Begardus, et sic occasione accepta, irridetur justi simplicitas. Aussitôt, on le traite d’imposteur et de dupe, on crie au fantasque, on siffle le papelard, le béguin ou le bégard ; et l’on saisit l’occasion pour tourner en dérision la simplicité du juste. Sed et simplices per talia palam decepti aut vix aut nunquam possunt ad viam veritatis reduci. Bien plus, les simples qui ont été ainsi ouvertement trompés ne peuvent que difficilement, voire jamais, être ramenés sur la voie de la vérité. Quae causa est ? Quoniam neque audiunt clericos quos hypocrisi, invidia et malignitate laborare credunt ; neque emendantur per laicos, quos ignorantes ut seipsos esse cognoscunt. Pourquoi ? Parce qu’ils n’écoutent plus les clercs, qu’ils soupçonnent d’agir par hypocrisie, envie ou malignité ; et qu’ils ne se laissent pas davantage corriger par les laïcs, qu’ils savent tout aussi ignorants qu’eux.
III.6 Récapitulation des cinq signes et leur application dans la révélation du nom de Jean-Baptiste
Praedictorum omnium haec summa est, ut examinetur numisma divinae revelationis, si habeat pondus humilitatis absque curiositate et tumoris vanitate ; si flexibilitatem discretionis absque superstitiosa obstinatione et abjectione consilii ; si durabilitatem patientiae in adversis, absque remurmuratione et ficta aemulatione ; si veritatis configurationem absque mendositate aut inepta affectione ; si colorem vividum et sincerum divinae caritatis absque carnalitatis scoria et faece.
De tout ce qui vient d’être dit, voici le résumé : pour examiner la monnaie de la révélation divine, il faut voir si elle possède le poids de l’humilité (sans curiosité ni vanité orgueilleuse) ; la flexibilité de la discrétion (sans obstination superstitieuse ni rejet du conseil) ; la durabilité de la patience dans l’adversité (sans murmure ni zèle feint) ; la configuration de la vérité (sans mensonge ni affection déplacée) ; et enfin la couleur vive et sincère de la charité divine (sans les scories ni la lie de la chair).
Et quoniam haec omnia circa Elisabeth et Zachariam extiterunt in revelatione eis facta de Joanne et ejus nomine, commendari non irrationabiliter dictus est ipse Joannes tanquam habens nomen revelatum, quod os Domini nominavit [Is. 62, 2] ; quod notari dictum est in prima nostri textus particula : Fuit Joannes, etc.
Et puisque toutes ces conditions se trouvèrent réunies chez Élisabeth et Zacharie dans la révélation qui leur fut faite au sujet de Jean et de son nom, ce n’est pas sans raison qu’on a loué ce même Jean pour avoir reçu un nom révélé, que la bouche du Seigneur a nommé
(Isaïe 62, 2) ; comme nous l’avons développé dans la première partie de notre traité : Jean parut,…
Cujus meritis ab omni nos errore custodiat ipsa veritas Christus Jesus qui est benedictus in saecula saeculorum. Amen. Par ses mérites, puisse la vérité même, Jésus-Christ, qui est béni pour les siècles des siècles, nous garder de toute erreur. Amen.