Jean Gerson  : Divers traités sur le discernement (2026)

Textes : Lettres sur Ermine la visionnaire, sur les superstitions liées aux jours, sur la preuve de l’existence de Dieu (1408-1428)

Lettre à son frère Nicolas
(Paris, début 1402)

Glorieux n° 11 (II, 49). — Lettre d’envoi du De distinctione verarum visionum a falsis. Il vient d’envoyer également une autre de ses leçons aux Chartreux. — Nicolas pourra voir comment la vraie monnaie divine se distingue de ses contrefaçons diaboliques : enseignement utile à tous ceux qui veulent s’adonner à la contemplation.

94Nuper unam ex lectionibus meis super non esu carnium apud ipsos Carthusienses recensui eisdemque transmisi [Glorieux 8]. J’ai récemment revu l’une de mes leçons sur l’abstinence de viande à l’usage des Chartreux, et la leur ai transmise. Nunc aliam quamdam similiter recensens tibi, germane frater, mitto. Je t’en envoie une autre à toi, mon cher frère, que j’ai également revue. Haec lectio generali quodam tropo aperit quemadmodum numisma verum divinae revelationis a falsato denario diabolicae illusionis secerni potest ne fallat nos angelus Satanae per transfigurationem sui in angelum lucis, sed probemus spiritus si ex Deo sunt et quod bonum est, obedientes Apostolo [I Thess. 5, 21], teneamus. Cette leçon expose, par une image générale, comment la vraie monnaie de la révélation divine peut être distinguée du denier falsifié de l’illusion diabolique, afin que l’ange de Satan ne nous trompe pas en se transformant en ange de lumière, mais que nous éprouvions les esprits pour savoir s’ils viennent de Dieu, et que nous retenions ce qui est bon, obéissant en cela à l’Apôtre (I Thessaloniciens 5, 21). Haec doctrina etsi cuilibet christiano utilis est, viris tamen religioni et contemplationi dedicatis, qualem te Pater coelestis elegit, saluberrima, immo necessaria judicatur. Bien que cet enseignement soit utile à tout chrétien, il est jugé souverainement salutaire, voire nécessaire, pour ceux qui se consacrent à la vie religieuse et à la contemplation, au nombre desquels le Père céleste t’a choisi.

Bene vale, frater cordis mei, in eo qui te jugiter custodiat et in quo bene valere patres et fratres tuos Coelestinos vehementer exopto, commendans me orationibus eorum atque ea quae tibi deputo volens esse ipsis communia; utinam et utilia fiant. Porte-toi bien, frère de mon cœur, en Celui qui te garde sans cesse ; je souhaite ardemment que tes pères et frères Célestins se portent bien eux aussi en Lui, me recommandant à leurs prières et désirant que ce que je t’adresse leur soit aussi commun ; puisse-t-il leur être également utile.

Haec autem lectio sic habet. Or cette leçon est ainsi conçue.

Lettre sur Ermine, la visionnaire de Reims
(1408)

Glorieux n° 25 (II, 93-96). — Lettre à Jean Morel, prieur de l’abbaye de Saint-Denis, dont le sous-prieur Jean le Graveur avait été le confesseur de la visionnaire Ermine de Reims.

93Religioso et bono viro ac fraterna caritate in Christo dilectissimo domino Johanni Morelli, canonico regulari sancti Dyonisii Remensis, Joannes de Gersonno cancellarius indignus ecclesiae Parisiensis, verae religionis portum attingere. À l’homme religieux et de bien, son frère très cher en la charité du Christ, le seigneur Jean Morel, chanoine régulier de Saint-Denis de Reims, Jean de Gerson, indigne chancelier de l’Église de Paris, souhaite d’atteindre le port de la vraie religion.

Pridem ac pluries nunc litteris nunc viva voce, postulasti ut librum unum in multis codicibus de vita, conversatione et obitu cujusdam simplicis ac piae mulieris, dictae Erminae, editum visitarem ; Depuis longtemps et à plusieurs reprises, tantôt par lettres, tantôt de vive voix, vous m’avez demandé d’examiner un livre, édité en de nombreux exemplaires, sur la vie, la conduite et la mort d’une certaine femme simple et pieuse, nommée Ermine ; praesertim quia liber ille continet mirabiles satis atque insolitas visiones quas sibi asserit mulier illa fuisse factas et vigilanter ostensas noviter a vigilia omnium Sanctorum anni nonagesimi quinti usque ad festum sequens beati Ludovici, quo die migravit a saeculo. surtout parce que ce livre contient des visions assez admirables et insolites, que cette femme affirme avoir reçues et contemplées à l’état de veille, récemment, depuis la veille de la Toussaint de l’an quatre-vingt-quinze jusqu’à la fête suivante de saint Louis, jour où elle passa de ce monde. Novissime autem magnis obtestationibus et obsecrationibus conjurasti me ita vehementer sane ut ultra differre non valuerim quatenus pro informatione minus eruditorum et ad obstruendum ora volentium subvertere fidem simplicium et famam bene et pie viventium laedere, in brevi descri­berem quid super contentis in ipso libello judicarem sentiendum. Tout récemment enfin, par de pressantes sollicitations et prières, vous m’avez conjuré si vivement que je n’ai pu différer davantage de mettre par écrit, pour l’instruction des moins instruits et pour fermer la bouche de ceux qui veulent renverser la foi des simples et nuire à la réputation de ceux qui vivent bien et pieusement, ce qu’il convient de juger et de penser du contenu de ce livret.

Parui tuo affectui quem secundum Deum esse non dubito ; J’ai obéi à votre désir, que je ne doute pas être selon Dieu ; vidi librum illum et legi quamdiu et quantum sufficere arbitratus sum ; j’ai vu ce livre et je l’ai lu autant que j’ai jugé nécessaire ; et absque temeraria affectione et cum submissione ad judicium sanctae Sedis Apostolicae et sedentis in ea Summi Pontificis ac omnium melius sentientium dico per modum conclusionis triplicis quae sequuntur : et sans prévention téméraire, en me soumettant au jugement du Saint-Siège Apostolique, du Souverain Pontife qui y siège et de tous ceux qui ont un meilleur sentiment, je propose sous la forme d’une triple conclusion ce qui suit :

941a conclusio : In praedicto libello nihil continetur quod debeat repu­tari contrarium fidei catholicae nec alicui articulorum credendorum. Première conclusion : Il n’y a rien dans ledit livret qui doive être jugé contraire à la foi catholique, ni à aucun des articles que nous devons croire. Cujus ratio est quoniam omnia quae ibi posita sunt, sunt in se vel suis similibus divinae omnipotentiae possibilia, lege etiam statuta permittente, quoniam similia omnino vel saltem talia de quibus idem haberi potest judicium leguntur in historiis authenticis de vita sanctorum Patrum, et impugnatione atque illusione demonum multi­pliciter et similiter eis facta. La raison en est que tout ce qui y est exposé est, en soi ou en des cas semblables, possible à la toute-puissance divine, la loi établie le permettant d’ailleurs ; car on lit des choses tout à fait pareilles, ou du moins dont on peut porter le même jugement, dans les histoires authentiques de la vie des saints Pères, touchant les attaques et les illusions que les démons exercèrent contre eux de bien des manières.

2a conclusio : Quamvis non sit necessarium ad salutem credere omnia et singula de facto contigisse et taliter qualiter in praedicto libello narratur, puto nihilominus esse temerarium et incivile talibus omnino pertinaciter dissentire aut animositate obstinata eadem impugnare. Seconde conclusion : Quoiqu’il ne soit pas nécessaire au salut de croire que tous ces faits sont arrivés précisément comme ils sont rapportés dans ledit livret, je pense néanmoins qu’il serait téméraire et discourtois de rejeter obstinément de tels récits ou de les attaquer avec une animosité opiniâtre. Ratio primi est quoniam plurima talium jacent in facto quod impertinens est ad fidem ; La raison du premier point est qu’une grande partie de ces récits repose sur des faits qui sont étrangers à la foi ; multa insuper ibidem ponuntur pro miraculis quae naturaliter salvari possent, licet etiam similia mira­culose contigerint ; de plus, on y donne pour miracles bien des choses qui pourraient s’expliquer naturellement, encore que des faits semblables soient arrivés par miracle ; non omnia tamen ut ponuntur possunt a miraculo defendi. toutefois, tout ce qui y est posé ne saurait être justifié comme relevant du miracle. Ratio secundi est quoniam naturalis aequitas hoc habet ut quilibet velit sibi credi in assertionibus suis praecipue juramento vallatis, aut saltem non impugnari pertinaciter de falsitate seu perjurio. La raison du second point est que l’équité naturelle veut que chacun soit cru dans ses affirmations, surtout lorsqu’elles sont fortifiées par le serment, ou du moins qu’on ne l’accuse pas opiniâtrement de fausseté ou de parjure. Periret itaque omnis politica conversatio si fides unicuique negaretur. Toute société humaine périrait en effet si l’on refusait d’ajouter foi à la parole de quiconque. Est vero principium juris naturalis divina lege firmatum, quod alio oderis fieri vide tu ne aliquando alteri facias. C’est d’ailleurs un principe du droit naturel, affermi par la loi divine : Ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît, prends garde de ne le jamais faire à autrui. Nemo propterea civiliter vivens debet pertinaciter negare fidem dictis alterius ubi non apparet falsitas vel laesio clarior veritatis. C’est pourquoi nul vivant en société ne doit nier avec obstination sa foi aux paroles d’autrui, là où n’apparaît pas une fausseté évidente ou une blessure manifeste de la vérité. Cum igitur contenta libelli de quo loquimur, sub tam gravi et multiplici attestatione et in mortis articulo posita sint, et veritas praecipue fidei nulla inde violatur, immo potius corroboratur et honoratur, nec ex illorum pia credulitate videtur quidquam in moribus emergere periculum, patet quod dictum est. Puis donc que le contenu du livret dont nous parlons s’appuie sur un témoignage si grave et si répété, rendu d’ailleurs à l’article de la mort, que nulle vérité de foi n’est violée, mais plutôt honorée, et qu’il ne semble naître aucun péril pour les mœurs d’une telle créance, ce que j’ai dit est manifeste. Addito quod non est abbreviata manus Domini qui similia et majora quam olim nostris temporibus possit operari. Ajoutons que la main du Seigneur n’est pas raccourcie, et qu’il peut opérer de nos jours des choses semblables et plus grandes qu’autrefois. Nec praeterea sequi oportet si multa talium possint absque miraculis salvari, quod negentur ex hoc esse miracula ; Il ne s’ensuit pas non plus que, si beaucoup de ces faits peuvent s’expliquer sans miracles, il faille pour autant nier qu’ils soient miraculeux ; nam sicut eadem mors diversis causis, ita idem effectus diversis modis potest evenire ; car de même qu’une même mort peut venir de causes diverses, ainsi un même effet peut se produire de manières différentes ; et ubi dubium incidit de miraculo, videtur divina omnipotentia magis honorari et christiana religio pie attribuere ad miraculum id quod evenit quam obstinate a miraculo defendere ; et lorsqu’un doute s’élève sur le miracle, il semble que la toute-puissance divine soit mieux honorée et la religion chrétienne mieux servie en attribuant pieusement au miracle ce qui arrive, plutôt qu’en l’en excluant avec obstination ; supposito semper quod doctrina veritatis maneat infracta ; à la condition toutefois que la doctrine de la vérité demeure entière ; nam cum publicatione haeresum mihi esset mortui etiam suscitatio suspecta prorsus et exsecratione plena. car s’il s’y mêlait la publication d’hérésies, la résurrection même d’un mort me serait suspecte et pleine d’abomination. In hoc enim verum 95est illud Sapientis : qui cito credit levis est corde [Eccli. 19, 4]. C’est ici que s’applique la parole du Sage : Celui qui croit trop vite a le cœur léger (Ecclésiastique 19, 4). Et profecto non vacat hoc unicum ab admiratione, ne dicam miraculo, si mulier idiota et rusticana tot et talia scivisset confingere qualia ibidem recitantur. Et assurément, ce seul point n’est pas sans causer l’admiration, pour ne pas dire le miracle, qu’une femme ignorante et de la campagne ait pu feindre tant et de telles choses que celles qui sont ici récitées.

3a conclusio : Tam ob parvam eruditionem multorum in sacris scripturis et historiis quam propter obstinatam quorumdam incre­dulitatem et duram cervicem, non expedit passim et generaliter modo publicare, sed illis dumtaxat quos verisimile erit ex hinc salubriter aedificari. Troisième conclusion : Tant à cause de la faible instruction de beaucoup dans les saintes Écritures et les histoires que par l’incrédulité obstinée de certains, il ne convient pas de publier ces écrits partout et indifféremment, mais seulement auprès de ceux qu’ils pourront salutairement édifier.

Ratio primi est ne detur sanctum canibus et margaritae projiciantur ante porcos [Mtt. 7, 6], apud quos omnis cogitation de potibus est et crapula ; La raison du premier point est qu’il ne faut pas donner aux chiens ce qui est saint, ni jeter vos perles devant les pourceaux (Matthieu 7, 6), chez qui toute pensée se borne au boire et à la débauche ; quibus omnis sermo de religione, de Deo, angelis et daemonibus pro fabula est et tamquam aliquid indignum suo assensu et superbo et crasso ingenio contemnitur et calcatur. pour de tels hommes, tout discours sur la religion, sur Dieu, les anges et les démons, n’est qu’une fable, et leur esprit superbe et grossier méprise et foule aux pieds ce qu’ils jugent indigne de leur assentiment.

Ratio secundi est quoniam apud bene compositos et sollicitos de salute sua potest colligi per hoc multiplex profectus eorum quae ibidem enarrantur. La raison du second point est que les âmes bien disposées et soucieuses de leur salut peuvent tirer un grand profit de ce qui est ici raconté. Primo, quoniam mulier ista est in speculum poeni­tentiae et austeritatis et luctus ; Premièrement, parce que cette femme est un miroir de pénitence, d’austérité et de deuil ; est autem evangelica veritas quod poenitentibus appropinquat regnum coelorum ; or c’est une vérité de l’Évangile que le royaume des cieux approche pour ceux qui font pénitence ; propterea haec femina, paupercula, anus, absque litteris et opibus data mihi videtur in argu­mentum non mediocre veritatis illius apostolicae quod infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia [I Cor. 1, 27]. c’est pourquoi cette femme, pauvre, vieille, sans lettres ni richesses, me semble être un argument non négligeable de cette vérité de l’Apôtre : Dieu a choisi ce qui est faible selon le monde pour confondre ce qui est fort (I Corinthiens 1, 27). Et numquid demones sunt fortes de quorum principe dicit Scriptura quod non est fortitudo super terram quae huic debeat comparari. Et les démons ne sont-ils pas ces forts, eux dont l’Écriture dit que nulle puissance sur terre ne peut être comparée à celle de leur prince ? Sed quae confusio major fortibus illis potuit fieri, vel quae illusio insignior dari draconi qui factus est ad illudendum ei, quam a muliercula et tali muliere, tam crebro et turpiter vinceretur ? Mais quelle confusion plus grande pouvait-il arriver à ces puissants, ou quelle moquerie plus insigne être faite à ce dragon qui fut créé pour qu’on se joue de lui, que d’être si souvent et si honteusement vaincu par une femmelette, et une telle femme ? Plane mihi videtur vidisse, insanisse, fremuisse et frenduisse dentibus atque tabuisse cum periret desiderium pecca­torum. Il me semble voir ce dragon frémir de rage, grincer des dents et se consumer de dépit en voyant périr le désir des pécheurs. Qua in re nihil mirandum est si viris fortioribus similia non contingunt ; En quoi il n’y a rien d’étonnant si de telles choses n’arrivent pas à des hommes plus vigoureux ; divisiones enim gratiarum sunt quas operatur unus et idem spiritus dividens singula singulis prout vult ; car il y a diversité de grâces que produit l’unique et même Esprit, les distribuant à chacun comme il lui plaît ; nam pusillum ac magnum ipse fecit. car c’est lui qui a fait le petit et le grand.

Sed et multis qui mundum vicerunt, — hostes minores mundum loquor, — carnem et sanguinem, parcit Deus ut non permittat eos spiritualium tentationum mole premi et impugnari supra id quod possunt. Dieu épargne d’ailleurs à beaucoup qui ont vaincu le monde — cet ennemi moindre —, la chair et le sang, en ne permettant pas qu’ils soient pressés par le poids des tentations spirituelles au-delà de leurs forces. Istam vero pauperculam spiritu divitem in fide elegit Deus ut non glorietur omnis caro in conspectu ejus. Mais cette pauvre femme, riche en esprit par la foi, Dieu l’a choisie afin que nulle chair ne se glorifie devant lui. Ceterum ex gestis 96hujusmodi perpendere licet quanta est versuta malignitas demonum, quam improba et dira nocendi cupido, quantus furor et astutia ad seducendos homines, nunc terroribus, nunc blanditiis, nunc mille fallacium miraculorum artibus. Au reste, on peut voir par de tels faits combien est ruse la malignité des démons, combien leur désir de nuire est impie et affreux, et quel est leur acharnement à séduire les hommes, tantôt par la terreur, tantôt par les caresses, tantôt par mille artifices de faux miracles. Contra quae omnia requiritur et sufficit triplex virtutis auxilium quod in hac muliere legitur abundare : primum est humilitas profunda et vera qua se indignam omni bono et meritam omne malum judicat, non quidem ore solo ut multi, sed corde toto intrisecus ; Contre tous ces périls, le triple secours de la vertu est nécessaire, et il suffit ; or on lit qu’il abondait en cette femme : le premier est une humilité profonde et sincère par laquelle elle se juge indigne de tout bien et méritante de tout mal, non pas seulement des lèvres comme beaucoup, mais du fond du cœur ; et hoc ex consideratione vehementissima et assidua ¹ propriae fragilitatis et defectus respectu divinae potentiae atque bonitatis. et cela par une considération très vive et assidue de sa propre fragilité au regard de la puissance et de la bonté de Dieu. Talis humilitas est quae evadit laqueos ubilibet protensos secundum oraculum factum divinitus Antonio. C’est une telle humilité qui échappe aux filets tendus de toutes parts, selon l’oracle divin fait à saint Antoine.

Secundum est fides firma, viva et certa de Deo quod absque ejus nutu, providentia et voluntate nulla potest adversa potestas nocere homini, ita ut audacter provocetur inimicorum rabies ad sui nocu­mentum, ex fide certa quod nihil agent nisi quantum et qualiter licen­tiaverit Altissimus. Le second est une foi ferme, vive et certaine en Dieu, sachant que sans son ordre et sa providence, nulle puissance ennemie ne peut nuire à l’homme ; de sorte que l’on peut provoquer hardiment la rage des ennemis, dans la certitude qu’ils ne feront rien que ce que le Très-Haut aura permis. Hoc modo impletur illud, puto, de leone infer­nali : cui resistite, inquit, fortes in fide [I Petr. 5, 9]. C’est ainsi que s’accomplit, je crois, cette parole sur le lion de l’enfer : Résistez-lui en demeurant fermes dans la foi (I Pierre 5, 9).

Tertium est prudens simplicitas et indocta, ut ita dixerim, sapientia quae non innititur prudentiae propriae sed omnia agit cum consilio. Le troisième est une simplicité prudente et une sagesse sans étude, pour ainsi dire, qui ne s’appuie pas sur ses propres lumières mais fait tout avec conseil. Et haec est columbina simul et serpentina discretio, rectrix et auriga virtutum, sine qua virtus prolabitur in vitium ; C’est là cette discrétion, à la fois de la colombe et du serpent, qui est la règle et le guide des vertus, et sans laquelle la vertu glisse vers le vice ; nam confestim ut aliquis sapiens est in oculis suis et spernit consilium, de illo actum est et exponitur omni demonum ludibrio ; car sitôt que quelqu’un est sage à ses propres yeux et méprise le conseil, c’en est fait de lui, et il est livré à toutes les moqueries des démons ; immo et secundum cujusdam sancti Patris sententias, sibimet ipsi jam demon effectus est. bien plus, selon la pensée d’un saint Père, il est déjà devenu un démon pour lui-même.

Patet ad extremum ex libello praefato quanto acerbitas suppli­ciorum in inferno erit et quanto in coelis suavitas gaudiorum. Il paraît enfin par ce livret combien sera grande l’âpreté des supplices en enfer, et quelle sera au ciel la suavité des joies. Nec sum nescius, frater in Christo dilectissime, quin multo plura utiliter de admirabili hujus devotae et piae mulieris vita dici possint, sed ista ad satisfactionem tuae petitionis aestimavi sufficere. Je n’ignore pas, mon très cher frère dans le Christ, que l’on pourrait dire encore bien des choses utiles sur la vie admirable de cette pieuse femme, mais j’ai estimé que celles-ci suffisaient à votre demande. Tempus aderit forsan quando plus dabitur otii ut latius de his scribam respondens objectionibus quae fieri possunt, sicut et in omnibus fere, etiam veris­simis, fieri posse non dubium est. Le temps viendra peut-être où j’aurai plus de loisir pour écrire plus longuement sur ces sujets, en répondant aux objections que l’on peut faire, comme il n’est pas de chose, même très vraie, qui n’en soit susceptible.

Subscripserunt huic litterae manibus propriis in testimonium paris mecum sententiae et consensus, illi quos tales esse cognoscis qui verisimiliter non possint nec velint decipere, quibus nec visum est impune posse mentiri. Ceux que vous savez être incapables de tromper ou de vouloir le faire, et qui ne pensent pas qu’on puisse mentir impunément, ont souscrit à cette lettre de leur propre main, en témoignage de leur accord avec mon sentiment. Bene vale. Portez-vous bien.

Lettre sur les superstitions liées aux jours
(1421)

Glorieux n° 48 (II, 227-232). — Lettre-traité De superstitiosa observantia dierum, praesertim SS. Innocentium.

227Gratia vobis et pax. La grâce et la paix vous soient données. Beatus vir, ait psalmista, cujus est nomen Domini spes ejus et non respexit in vanitates et insanias falsas [Ps. 39, 5]. Comme dit le psalmiste : Heureux l’homme dont le nom du Seigneur est l’espérance, et qui n’a pas regardé vers les vanités et les folies mensongères (Psaumes 39, 5). Dat rationem in alio psalmo loquens ad Dominum : Odisti, inquit, observantes vanitates supervacue [Ps. 30, 7]. Il en donne la raison dans un autre psaume lorsqu’en s’adressant au Seigneur, il dit : Vous avez haï ceux qui s’attachent inutilement aux vanités (Psaumes 30, 7). Inter quas nimirum supervacuas vanitates una est ex innumerabilibus de die Innocentium quam exponendo protinus refellere sic aggrediemini. Parmi ces vanités superflues, il en est une sans nul doute, entre d’innombrables, concernant le jour des Innocents, que vous entreprendrez de réfuter aussitôt en l’exposant ainsi.

Itaque si dies Innocentium dicitur infortunatus vel infaustus ad aliquid inchoandum, et alii dies consequenter per totum annum similiter situati, oportet dare causam radicalem hujus infortunii quia nullus effectus est sine causa sufficiente. Ainsi, si le jour des Innocents est dit infortuné ou de mauvais augure pour commencer quelque chose, et par voie de conséquence les autres jours situés de manière similaire tout au long de l’année, il importe d’en donner la cause radicale, car aucun effet n’est sans cause suffisante.

Sumetur ergo causa altero modorum sequentium, sufficienti divi­sione : primo vel ex dispositione siderum, secundum astrologiam ; 2° vel ex dispositione corporum inferiorum, secundum medicinam ; 3° vel a formali conditione, seu a tota specie, secundum naturalem philosophiam ; 4° vel ex indispositione morum, secundum moralem disciplinam ; 5° vel ex divina ordinatione, secundum theologiam ; 6° vel ex demonum actione secundum artem magicam ; 7° vel ex sanctorum Innocentum merito seu operatione, secundum religionem christianam ; 8° vel ex observantium phantasia vel imaginatione, quae allegat experientiam. La cause sera donc tirée de l’une des manières suivantes, selon une division suffisante : 1° soit de la disposition des astres, selon l’astrologie ; 2° soit de la disposition des corps inférieurs, selon la médecine ; 3° soit de la condition formelle ou de l’espèce tout entière, selon la philosophie naturelle ; 4° soit de l’indisposition des mœurs, selon la discipline morale ; 5° soit de l’ordonnance divine, selon la théologie ; 6° soit de l’action des démons, selon l’art magique ; 7° soit du mérite ou de l’opération des saints Innocents, selon la religion chrétienne ; 8° soit de la fantaisie ou de l’imagination de ceux qui les observent, laquelle invoque l’expérience.

Sed nulla causarum istarum sufficiens est aut rationabilis ut haec ponatur observatio, nec omnes simul. Mais aucune de ces causes n’est suffisante ni raisonnable pour que l’on pose cette observation, ni toutes ensemble. Talis ergo observatio vana est et reprobanda. Une telle observation est donc vaine et doit être réprouvée.

Et primo, de quinque prioribus causis arguitur per indirectum et per locum ab auctoritate, quod dari non possint. Et d’abord, concernant les cinq premières causes, on argumente de manière indirecte et par le lieu de l’autorité qu’elles ne peuvent être admises. Unde si detur causa per astrologiam interrogandi sunt astrologi, et invenietur hoc esse contrarium suis regulis atque principiis ; quoniam astrologi variant 228sua judicia secundum varietatem horoscopi, id est positionis siderum ita ut non possit confici almanach uniforme perpetuum, quia dies lunae, exempli gratia, quae modo est indisposita vel infausta secundum regulas eorum si etiam essent verae, erit hebdomada sequenti disposi­tionis alterius ; attento maxime quod in eis quae concernunt arbitrii libertatem astra non imponunt necessitatem, juxta dictum Ptolomei quod sapiens dominabitur astris. D’où, si l’on donne une cause par l’astrologie, il faut interroger les astrologues, et l’on trouvera que cela est contraire à leurs propres règles et principes ; car les astrologues font varier leurs jugements selon la variété de l’horoscope, c’est-à-dire de la position des astres, de sorte que l’on ne peut dresser un almanach uniforme et perpétuel, parce que le jour de la lune, par exemple, qui est maintenant mal disposé ou de mauvais augure selon leurs règles — si même elles étaient vraies —, sera d’une autre disposition la semaine suivante ; d’autant plus que, dans les choses qui concernent la liberté du libre arbitre, les astres n’imposent pas de nécessité, selon le mot de Ptolémée : le sage dominera les astres. Et haec ratio fieri solet efficaciter contra signationem quae reperitur in kalendariis de diebus aegyptiacis seu periculosis. Et cette raison est d’ordinaire invoquée avec efficacité contre le marquage que l’on trouve dans les calendriers au sujet des jours égyptiens ou périlleux.

Consequenter per locum ab auctoritate, sic argueretur de medicis, sic de philosophis naturalibus, [sic de philosophis moralibus], sic de theologis ; nam cuilibet experto in sua arte vel scientia, magis credendum est quam idiotis et insciis ; nec oportet satagere ad repro­bationem subtilem per principia praedictarum scientiarum contra tales inexpertos quia nec intelligerent nec assentirent ; si autem credere nolunt edoctis, gratis errant et ultro se seducunt. Par conséquent, par le lieu de l’autorité, on argumenterait ainsi pour les médecins, ainsi pour les philosophes naturels, ainsi pour les philosophes moraux, ainsi pour les théologiens ; car il faut davantage croire quiconque est expert dans son art ou sa science que les ignorants et les incultes ; et il n’est pas nécessaire de s’épuiser à une réfutation subtile par les principes des sciences susdites contre de tels hommes inexpérimentés, car ils ne comprendraient ni n’y donneraient leur assentiment ; si toutefois ils refusent de croire ceux qui sont instruits, ils errent de leur plein gré et se séduisent eux-mêmes.

Superest igitur discurrere per alias tres causas. Il reste donc à parcourir les trois autres causes. Et primo, de actione daemonum. Et d’abord, de l’action des démons. Si allegetur quod causant infortunium, hoc manifeste vergit in idololatriam si quaerant placari per nihil agendum, tamquam plus in hoc timeantur quam Deus ipse et sancti sui. Si l’on allègue qu’ils causent l’infortune, cela tend manifestement vers l’idolâtrie s’ils cherchent à être apaisés par l’inaction, comme s’ils étaient en cela plus craints que Dieu lui-même et ses saints. Rursus quia non in his tantum diebus sed assidue, sicut dicunt Petrus et Paulus, adver­sarius noster diabolus circumit quaerens quem devoret cui resistendum est fortiter in fide [I. Petr. 5, 8], non in vana superstitione, quia sicut dicunt sacri doctores, praecipue Augustinus, tales observationes sunt illicitae et contra baptismalem sanctitatem ita quod per tales observationes evenit christianis baptizatis illud de Evangelio : dum immundus spiritus exierit ab homine, scilicet in baptismo, sequitur quod revertens adducit septem spiritus nequiores se et fiunt novissima hominis illius qui eos recipit pejora prioribus [Mtt. 12, 43]. De nouveau, parce que ce n’est pas seulement en ces jours-là mais sans cesse que, comme le disent saint Pierre et saint Paul, votre adversaire, le diable, rôde cherchant qui dévorer ; et il faut lui résister fermement dans la foi (I Pierre 5, 8), non par une vaine superstition ; car, comme le disent les saints docteurs, et principalement saint Augustin, de telles observations sont illicites et contraires à la sainteté baptismale, de sorte que par de telles pratiques il arrive aux chrétiens baptisés ce que dit l’Évangile : quand l’esprit immonde est sorti de l’homme — à savoir dans le baptême — il s’ensuit qu’en revenant il amène sept esprits plus méchants que lui, et les dernières conditions de cet homme qui les reçoit deviennent pires que les premières (Matthieu 12, 43). Melius est enim veritatem non agnoscere quam post agnitionem perverse vivere eamque factis aut verbis abnegare. Il vaut mieux en effet ne pas connaître la vérité que de vivre de manière perverse après l’avoir connue, et de la nier par ses actes ou ses paroles.

Rursus attendatur hoc, nullam diem esse quae non plena sit infor­tuniis, nunc istorum nunc aliorum, pro quibus tamen non est dies quilibet evitandus aut timendus ; sed hominum infelicitas vel mise­randa est vel culpanda quorum operationes malae faciunt, juxta verbum Augustini, malos dies. De nouveau, que l’on considère ceci : il n’est aucun jour qui ne soit plein d’infortunes, tantôt pour les uns, tantôt pour les autres, pour lesquelles cependant il ne faut pas éviter ou craindre chaque jour ; mais c’est le malheur des hommes qui est soit à plaindre, soit à blâmer, eux dont les mauvaises actions font, selon le mot de saint Augustin, les mauvais jours.

229Denique nihil est fallacius stulti vulgi traditionibus quia, ut saepius, faciunt de non causa causam. Enfin, rien n’est plus trompeur que les traditions du sot vulgaire car, le plus souvent, ils font une cause de ce qui n’en est pas une. Exempli gratia praecipitabitur aliquis ab equo effreni et indomito in via lubrica, vel in flumine submergetur ; confestim vulgares ut audierint, assignabunt huiusmodi infortunii causas diversi diversimode, quae tamen nullatenus causae sunt hujus casus : dicet unus quod in exitu domus obviam habuerat unum cattum vel leporem, vel quod in egressu ostii offenderat pede, vel quod mane camisiam eversam induerat aut calceus dexter pro sinistro acceptus fuerat, quod signum Caesar Augustus sibi reputabat infaustis­simum. Par exemple, prenons le cas d’un homme qui aura été jeté à terre par un cheval fougueux et indompté sur un chemin glissant, ou qui se sera noyé dans une rivière. À peine la nouvelle du malheur se sera répandue parmi le peuple, que chacun lui attribuera des causes aussi diverses que variées, pourtant sans lien avec l’accident : l’un dira qu’en sortant de chez lui il avait croisé un chat ou un lièvre ; un autre qu’il avait trébuché sur son seuil ; un autre que le matin-même il avait mis sa chemise à l’envers ou son soulier droit à la place du gauche — ce que l’empereur Auguste tenait pour le plus funeste des présages. Dicet alius : ego sic somniaveram : crocitaverat corvus super tectum, aut bubo cum stridore supravolitaverat, vel gallus praeter horam vocem dederat. Un autre dira : Je l’avais vu en rêve, ou qu’un corbeau avait croassé sur le toit, ou qu’une chouette avait traversé le ciel en lançant son cri strident, ou qu’un coq avait chanté à une heure inhabituelle. Dicet alius : ecce mala dies erat et infortunata vel aegra. Un autre dira que c’était un jour mauvais, malchanceux ou funeste. Dicet alius : luna quarta erat vel septima, aut sol in ortu nubibus obvolutus palluerat, aut stella decidens per aera micaverat. Un autre dira que la lune était dans son quatrième ou son septième jour ; ou que le soleil à son lever s’était voilé de nuages et avait pâli ; ou encore qu’une étoile filante avait traversé le ciel. Vel sicut apud Comicum legitur : introiit in aedes ater alienus canis, anguis per impluvium decidit de tegulis, gallina cecinit ; interdixit ariolus aruspex (supple vel astrologus) vetuit ante brumam novi negotii aliquid incipere. Ou bien, comme on le lit chez le Comique, qu’un chien noir étranger était entré dans la maison, qu’un serpent était tombé des tuiles dans l’impluvium, et qu’une poule avait chanté (Térence, L’Hécyre, IV, 1) ; que le devin haruspice (ajoutez : ou l’astrologue) l’avait interdit, et défendu d’entreprendre quoi que ce soit avant le solstice d’hiver. Alii vero traducent ad mores dicentes : homini tali non poterat bene contingere quia sic et sic egerat vel rapiendo bona vicinorum vel fraudando vel adulterando vel blasphemando, aut quoniam ex injustis et reprobis parentibus traxerat originem. D’autres encore rapporteront cela aux mœurs, disant : Il ne pouvait rien arriver de bon à un tel homme parce qu’il avait agi de telle et telle manière, soit en ravissant les biens de ses voisins, soit en fraudant, soit en commettant l’adultère ou en blasphémant, ou parce qu’il tirait son origine de parents injustes et réprouvés. Longum esset omnia prosequi quibus falluntur et fallunt homines, inducentes pro non causa causam et de non experientia experientiam quasi certam et fundatam asserentes. Il serait long de poursuivre tout ce par quoi les hommes se trompent et trompent les autres, introduisant une cause pour ce qui n’en est pas une, et affirmant une expérience comme certaine et fondée là où il n’y a pas d’expérience.

Si autem allegetur altera causa, quod propter rationem occisionis Innocentum provenit istud infortunium in tali die, nedum in proprio et solo festo sed consequenter per totum annum, illud caret ratione ; Si cependant on allègue l’autre cause, à savoir que c’est en raison du massacre des Innocents que survient cette infortune un tel jour, non seulement lors de leur propre et unique fête mais par conséquent tout au long de l’année, cela manque de raison ; alioquin theologi et viri religiosi atque devoti deberent istam obser­vantiam magis cognoscere et custodire ; autrement les théologiens et les hommes religieux et dévots devraient mieux connaître et observer cette pratique ; cujus oppositum invenitur, quia dissuadent illa, reprobant et irrident. dont on trouve l’opposé, car ils en dissuadent, les réprouvent et s’en moquent. Dicunt praeterea quod hoc agere non cedit in honorem Dei vel sanctorum Innocentum vel ad salutem corporalem aut spiritualem ; sed vergit ad contumeliam Dei et sanctorum Innocentum, et ad perniciem corporum et animarum. Ils disent en outre qu’agir ainsi ne tourne pas à l’honneur de Dieu ou des saints Innocents, ni au salut corporel ou spirituel ; mais tend à l’outrage de Dieu et des saints Innocents, et à la perte des corps et des âmes.

Rursus talis honor magis deberetur, si esset rationabilis, Domino nostro Jesu Christo et gloriosissimae Matri suae, in suis et pro suis festivitatibus quam in festis Innocentum. De nouveau, un tel honneur serait plutôt dû, s’il était raisonnable, à notre Seigneur Jésus-Christ et à sa très glorieuse Mère, lors de leurs propres festivités, qu’aux fêtes des Innocents.

Relinquitur ergo pro causa octava et ultima quod talis observatio confingitur vel timetur vel exercetur ex sola hominum phantasiatione 230et melancolica imaginatione. Il reste donc, pour la huitième et dernière cause, qu’une telle observation est forgée, crainte ou pratiquée par la seule fantaisie des hommes et par une imagination mélancolique. Et haec phantasiatio superstitiosa et falsa et corrupta provenit in hac materia sicut et in mille, et in mille millibus aliis similibus, ex variis seductionibus seu corruptela multiplici virtutis phantasticae in hominibus, tam ex laesione intrinseca cerebri, sicut testantur medici quod infinitae sunt species melancholiae, sicut in somniantibus ita frequenter in vigilantibus aut quasi vigilantibus et semidormientibus, et manifeste in multis aegritudinibus. Et cette fantaisie superstitieuse, fausse et corrompue survient en cette matière, comme dans mille et des milliers de milliers d’autres semblables, par diverses séductions ou par la corruption multiple de la faculté imaginative chez les hommes, tant par une lésion intrinsèque du cerveau — comme l’attestent les médecins, car il y a d’infinies espèces de mélancolie — que chez ceux qui rêvent, ou souvent chez ceux qui veillent ou qui sont comme à demi endormis, et manifestement dans de nombreuses maladies. Provenit rursus haec laesio ab intrinseco, justo Dei judicio permittente, per diabolicas illusiones, sicut per auctoritates et historias posset introduci. Cette lésion provient de nouveau de l’intérieur, par le juste jugement de Dieu qui le permet, par des illusions diaboliques, comme on pourrait le démontrer par des autorités et des récits historiques.

Sunt praeterea causae particulares aliquae, tam per se quam per accidens, quae tales phantasias et superstitiones et prout vulgariter dicitur sorcerias causant aut nutriunt ; quae omnes ad duas radices praemissas possunt trahi. Il y a en outre certaines causes particulières, tant par soi que par accident, qui causent ou nourrissent de telles fantaisies, superstitions et, comme on dit vulgairement, sorcelleries ; lesquelles peuvent toutes être ramenées aux deux racines susdites. Proveniunt enim hujusmodi falsae creduli­tates et confictae observationes quandoque primo vel ex demonum suggestione et illusione, ad animarum damnationem et fidei christianae subversionem, et sanctorum infamationem ; En effet, ces sortes de fausses croyances et d’observations feintes proviennent parfois, premièrement de la suggestion et de l’illusion des démons, pour la damnation des âmes et la subversion de la foi chrétienne, ainsi que pour l’infamie des saints ; vel secundo ex gentilium et paganorum et aliorum infidelium derelictione, sicut in principio conversionis ad fidem Christi frequenter inveniebatur ; ou deuxièmement, d’un reste des gentils, des païens et des autres infidèles, comme on en trouvait fréquemment au début de la conversion à la foi du Christ ; vel tertio ex poetarum confictione ; ou troisièmement, d’un récit des poètes ; vel quarto ex magicorum maligna traditione ; ou quatrièmement, de la tradition maligne des magiciens ; vel quinto ex fomitis originali corruptione sicut in vi concupiscibili ita et in rationali ; ou cinquièmement, de la corruption originelle du foyer de péché, tant dans la force concupiscible que dans la force rationnelle ; vel sexto ex phantasiae et imaginativae virtutis debilitatione ; cujus signum est quod vetulae, et puellae et idiotae proniores sunt ad tales superstitiones credendas vel observandas ; unde ortum habuit illud de vetulis epitheton : vetulae sortilegae ; gallice : vieilles sorcières ; juxta quod unus praedicans aliquando coram rege et nobilibus dixit : solebat, inquit, appropriate dici vieilles sorcières ; videant domini nobiles ne trahant ad se ut dicantur nobiles sortilegi, gallice nobles sorciers ; et qui vidit testimonium perhibuit. ou sixièmement, de l’affaiblissement de la faculté de fantaisie et d’imagination ; dont le signe est que les vieilles femmes, les jeunes filles et les ignorants sont plus enclins à croire ou à observer de telles superstitions ; d’où a pris naissance cette épithète concernant les vieilles femmes : vieilles sorcières (en français dans le texte) ; selon ce qu’un prédicateur dit un jour devant le roi et les nobles : On avait coutume, dit-il, de dire de manière appropriée vieilles sorcières ; que les seigneurs nobles voient s’ils ne l’attirent pas sur eux au point d’être appelés nobles sorciers, (en français) ; et celui qui a vu en a rendu témoignage. Attendendum est illud psalmistae ad Dominum : in manibus tuis sortes meae [Ps. 30, 6], qui dat per hoc intelligi non in superstitionibus et sorti­legiis hujusmodi fictitiis et plerumque noxiis esse confidendum ; Il faut prêter attention à ce mot du psalmiste au Seigneur : Mes sorts sont dans tes mains (Psaumes 30, 16), par lequel il donne à entendre qu’il ne faut pas mettre sa confiance en de telles superstitions et sorcelleries fictives et le plus souvent nuisibles ; retrahunt enim spem a Deo, suspicionibus occupant, in moribus inquietant, obsunt aliquando reipublicae et viam ad haereses aperiunt. car elles détournent l’espérance de Dieu, occupent l’esprit de soupçons, troublent les mœurs, nuisent parfois à la chose publique et ouvrent la voie aux hérésies. Vel septimo provenit haec corruptio judicii rationis ex primaeva a puero per stultas matres et nutrices enarratione ; Ou septièmement, cette corruption du jugement de la raison provient du récit fait dès l’enfance par de sottes mères et nourrices ; delectantur enim dicere fabulas admirabiles, et puerilis aetas imbuta talibus vix repellit quia quod nova testa capit inveterata sapit. car elles se plaisent à dire des fables admirables, et l’âge enfantin imbu de telles choses les rejette à peine, car le vase garde longtemps l’odeur de la première liqueur qu’il a reçue. Vel octavo ex humano timore, diffidentia divini auxiliii et curiosa sciendi futura libidine, 231sicut patuit in Saul et in aliis sine numero. Ou huitièmement, de la crainte humaine, de la méfiance envers l’aide divine et du désir curieux de connaître l’avenir, comme cela fut manifeste en Saül et en d’autres sans nombre. Vel nono ex superba praesumptione hominum qui volunt reputari scire mirabilia et despi­ciunt eruditos in scientiis et inducunt pro auctoritate quidquid ima­ginantur, et maxime si fuerint in terris longinquis et audierint stultitias aliarum sectarum aut hominum sibi similium. Ou neuvièmement, de l’orgueilleuse présomption des hommes qui veulent passer pour connaître des merveilles, méprisent ceux qui sont instruits dans les sciences et introduisent comme faisant autorité tout ce qu’ils imaginent, et surtout s’ils ont été dans des terres lointaines et ont entendu les sottises d’autres sectes ou d’hommes semblables à eux. Vel decimo ex certa et excogitata confictione ad fallendum alios et irridendum, quemad­modum fit apud aliquos pueros scolasticos vel alios trufatores. Ou dixièmement, d’une invention certaine et préméditée pour tromper les autres et se moquer d’eux, comme cela se fait chez certains écoliers ou autres plaisantins. Vel undecimo ex lectione quorumdam romanciorum, id est librorum compositorum in gallico, quasi poeticorum de gestis militaribus in quibus maxima pars fabulosa est, magis ad ingerendum quamdam novitatem et admirationem quam veritatis cognitionem. Ou onzièmement, de la lecture de certains romans, c’est-à-dire de livres composés en français, comme des œuvres poétiques sur les exploits militaires, dont la plus grande partie est fabuleuse, plutôt pour inspirer une sorte de nouveauté et d’admiration que pour la connaissance de la vérité. Vel duode­cimo ex inobedientia ad divinam legem et ex modica ejus reverentia vel cognitione ; Ou douzièmement, de la désobéissance à la loi divine et du peu de révérence ou de connaissance qu’on en a ; cujus signum est quod tales superstitiosi citius crederent verbis vel scriptis vel narrationibus fabulosis, quantumlibet inappa­rentibus, quam divinae auctoritati et suis doctoribus, immo et facilius inducuntur difficilia valde operari ut in jejuniis et ceteris orationibus et certis votis, prout dicuntur vota sanctae Catharinae, quam possent induci ad opera legis christianae facilia, sicut sunt jejunia per Ecclesiam instituta, qualia citius frangerent quam dimitterent suas supersti­tiones longe graviores quae nec utiles sunt sed in damnationem ani­marum et saepe corporum vergunt, quae praeterea faciunt et accer­siunt infortunium, sicut dicitur quod imaginatio facit casum. dont le signe est que de tels superstitieux croiraient plus vite à des paroles, à des écrits ou à des récits fabuleux, si peu vraisemblables soient-ils, qu’à l’autorité divine et à leurs propres docteurs ; bien plus, ils se laissent plus facilement amener à accomplir des œuvres très difficiles comme des jeûnes et d’autres prières et certains vœux, tels qu’on appelle les vœux de sainte Catherine, qu’ils ne pourraient être amenés aux œuvres faciles de la loi chrétienne, comme sont les jeûnes institués par l’Église, qu’ils rompraient plus vite qu’ils ne délaisseraient leurs propres superstitions bien plus lourdes, lesquelles ne sont point utiles mais tournent à la damnation des âmes et souvent des corps, et qui en outre causent et attirent l’infortune, selon le mot : l’imagination provoque la chute.

Postremo hoc unum pro talibus est salubre remedium credere peritioribus et specialiter eis qui in lege Dei recte vivunt et docent ; Enfin, il est un seul remède salutaire pour de tels hommes : croire les plus experts, et spécialement ceux qui vivent et enseignent avec droiture selon la loi de Dieu ; alioquin contra tales, prout supra tangebatur, fiunt in cassum ratio­cinationes et portabunt judicium suum. autrement, contre de tels hommes, comme on le touchait plus haut, les raisonnements se font en vain et ils porteront leur propre jugement. Sed utinam soli ; Mais plût à Dieu qu’ils fussent les seuls ; quoniam voluntarie se seducunt et alios secum trahunt ; puisqu’ils se séduisent volontairement et en entraînent d’autres avec eux ; prout unus principum tempore nostro dum induceretur ut quaereret consilium a sapientibus quos sciebat esse tales et sibi benevolos, utrum licitae essent supersti­tiones quas exercebat et credebat, respondit : cur inquirerem a talibus ; ego enim scio quod disconsulerent mihi ; ego tamen sic agere et sic credere penitus disposui, nec omittam. comme l’un des princes de notre temps, alors qu’on l’amenait à demander conseil à des sages qu’il savait être tels et bienveillants envers lui pour savoir si les superstitions qu’il pratiquait et croyait étaient licites, répondit : Pourquoi les interrogerais-je ? car je sais qu’ils m’en détourneraient ; j’ai pourtant résolu d’agir et de croire ainsi, et je n’y renoncerai pas. Et in hac infelicitate positus et praeventus morte repentina destitit, vellet nollet, aut si melius dici potest, in tormentis continuabit aeternis quae sanis noluit deserere consiliis. Et placé dans ce malheur, surpris par une mort soudaine, il a cessé, qu’il le voulût ou non, ou, s’il est possible de mieux dire, il continuera dans les tourments éternels ce qu’il n’a pas voulu délaisser par de sains conseils.

Suppleat ad extremum sub hiis paucis raptim annotatis vestra sapientia omnia quae dilatanda vel addenda videbuntur, ad honorem 232Jhesu Christi pro quo passi sunt Innocentes, qui nec aliquid tale quaerunt superstitiosum, vanum et noxium. Que votre sagesse supplée enfin, sous ces quelques notes rapidement annotées, tout ce qui paraîtra devoir être développé ou ajouté, pour l’honneur de Jésus-Christ pour qui les Innocents ont souffert, lequel ne demande rien de tel qui soit superstitieux, vain et nuisible. In quo bene valete. En Lui, portez-vous bien.

Lettre sur la preuve de l’existence de Dieu
(1428)

Glorieux n° 77 (II, 320-321).

320Ista est veritas : actus est prior potentia et perfectum imperfecto. C’est une vérité : l’acte est antérieur à la puissance, et le parfait à l’imparfait. Est illa super quam fundatur resolutorie omnis demonstratio probandi Deum esse ; C’est sur elle que se fonde, par mode de résolution, toute démonstration prouvant que Dieu est ; nec apparet mihi veritas aliqua certior et evidentior dum 321bene resolvo terminos. et aucune vérité ne me paraît plus certaine ni plus évidente lorsque je résous bien les termes. Itaque actus purus et perfectio sine imperfectione et Deus sunt convertibiliter idem ; Ainsi, l’acte pur, la perfection sans imperfection et Dieu sont, de manière convertible, une seule et même chose ; non enim potest aliquid majus et melius cogitari quam actus purus et perfectio sine imper­fectione ; car on ne peut rien concevoir de plus grand ni de meilleur que l’acte pur et la perfection sans aucune imperfection ; et quoniam Deus. et puisqu’il en est ainsi de Dieu. Aristoteles ponit in forma, IX° Meta­physicae, veritatem praedictam et exemplificat in multis sicut homo vir prius est quam puer quia puerum generat, et semen posterius est quam homo, sicut ovum quam gallina. Aristote expose formellement cette vérité au livre IX de la Métaphysique, et l’illustre par de nombreux exemples : ainsi l’homme fait est antérieur à l’enfant parce qu’il l’engendre, tandis que la semence est postérieure à l’homme, comme l’œuf l’est à la poule. Hanc veritatem assumit Boetius in De consolatione, post illud metrum : O qui perpetua, etc. ad probandum Deum esse, ubi dicit quod natura semper incipit a perfecto. Boèce reprend cette vérité dans le traité De la consolation, après ce mètre : O qui perpetua, etc., pour prouver que Dieu est, là où il dit que la nature commence toujours par le parfait. Et ita tandem oportet devenire ad primum perfectum quod est Deus. Et ainsi faut-il enfin parvenir au premier parfait, qui est Dieu.

Ego pridie ludens mecum composui hos duos versiculos : L’autre jour, m’amusant en moi-même, j’ai composé ces deux petits vers :

Esse Deum verum probat imperfectio rerum ; L’imperfection des choses prouve que Dieu existe,

Quas sine perfecto fingere nemo potest. Car nul ne saurait concevoir l’imparfait sans l’idée du parfait.

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