Jean Gerson  : Divers traités sur le discernement (2026)

Textes : De l’épreuve des esprits (1415)

De probatione spirituum De l’épreuve des esprits
(1415)

Glorieux n° 448, IX, 177-185.

1. La nécessité d’éprouver les esprits c’est-à-dire déterminer s’ils viennent de Dieu, car le démon peut se déguiser en ange de lumière

1771. — Probate spiritus si ex Deo sunt [I Jo. 4, 1], jubet discipulus ille quem diligebat Jesus. 1. — Éprouvez les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu (I Jean 4, 1), ordonne le disciple que Jésus aimait. Neque enim nesciebat illam coapostoli sui sententiam : angelus Satanae transfigurat se in angelum lucis [II Cor. 11, 15], sic ut fiat daemonium meridianum, dum pro tenebris errorum quas ad tempus celare permittirur, lucem veritatis claram se fingit afferre. Car il n’ignorait pas cette sentence de son coapôtre : l’ange de Satan se transforme en ange de lumière (II Corinthiens 11, 15), de sorte qu’il devient le démon de midi, lorsqu’à la place des ténèbres de l’erreur qu’il lui est permis de cacher pour un temps, il feint d’apporter la claire lumière de la vérité. Patuit hoc apud sanctum 178Martinum visibiliter ; patet apud alios plurimos invisibiliter, dum teste Bernardo, sub specie magni boni et ardui, grande peccatum operit, suggerit et inducit. Cela fut manifeste chez saint Martin de manière visible ; et cela l’est chez beaucoup d’autres de manière invisible, lorsque, selon le témoignage de Bernard, sous l’apparence d’un bien grand et ardu, le démon couvre, suggère et induit un péché considérable.

2. Une charge réservée à certains ceux qui ont reçu du Saint-Esprit le don de discernement, conjointement à une fonction officielle dans l’Église

2. — Probare spiritus si ex Deo sunt, non cuilibet datum est, sed aliquibus per Spiritum sanctum, qui unus existens divisiones gratiarum distribuit singulis prout vult, ad aedificationem corporis Christi quod est Ecclesia [Eph. 4, 1] cui nunquam defuit in necessariis. 2. — Éprouver les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu n’est pas donné à n’importe qui, mais à certains par le Saint-Esprit qui, étant unique, distribue la diversité des grâces à chacun selon sa volonté, pour l’édification du corps du Christ qui est l’Église (Éphésiens 4, 1), laquelle n’a jamais manqué du nécessaire. Sicut igitur non omnium est prophetare, nec evangelizare omnium, nec omnium interpretari sermones, sed aliquorum ex officio usque in finem saeculi, sic non omnium est probare spiritus si ex Deo sunt, sed quibus datum est, quales sunt spirituales quos unctio docet de omnibus, qui et de omnibus dijudicant etiam inter diem et diem. Comme il n’appartient donc pas à tous de prophétiser, ni à tous d’évangéliser, ni à tous d’interpréter les discours, mais à certains par office jusqu’à la fin des siècles, ainsi il n’appartient pas à tous d’éprouver les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu, mais à ceux à qui cela a été donné ; tels sont les hommes spirituels que l’onction instruit sur toutes choses, et qui jugent de tout, discernant même entre un jour et un autre jour. Quale donum beatus Martinus et Antonius et alii plures leguntur habuisse. On lit que le bienheureux Martin, Antoine et bien d’autres ont possédé un tel don.

3. Compétence doctrinale et expérimentale l’érudition théologique confère une compétence doctrinale (pour juger de la conformité d’une vision avec l’Écriture) ; celui qui reçoit la vision acquiert une compétence expérimentale (certitude intérieure et incommunicable)

3. — Probare spiritus si ex Deo sunt contingit multipliciter. 3. — L’épreuve des esprits pour savoir s’ils sont de Dieu se fait de multiples manières. Uno quidem modo per modum artis et doctrinae generalis, sicut per eruditionem sacrarum Scripturarum, diligenti pioque studio conquisitam. D’une part, par mode d’art et de doctrine générale, comme par l’érudition des saintes Écritures, acquise par une étude diligente et pieuse. Sunt nimirum Scripturae in quibus putamus nos fidem habere, continentes artem falsos prophetas a veris et ab illusionibus revelationes cognoscendi. Car les Écritures auxquelles nous croyons avoir foi contiennent assurément l’art de reconnaître les faux prophètes des vrais, et les révélations des illusions. Alius invenitur modus per inspirationem intimam seu internum saporem, sive per experimentalem dulcedinem quamdam, sive per illustrationem a montibus aeternis, effugantem tenebras omnis dubietatis. On trouve un autre mode par l’inspiration intime ou la saveur interne, soit par une certaine douceur expérimentale, soit par une illustration venue des montagnes éternelles, chassant les ténèbres de tout doute. Hoc autem est manna absconditum, et nomen novum in calculo scriptum, quod nemo novit, nisi qui accipit. C’est là la manne cachée, et le nom nouveau écrit sur le caillou, que nul ne connaît, sinon celui qui le reçoit. Hoc Gregorius in Dialogo, hoc Augustinus in Confessionibus, de seipso et matre : hoc Hugo, de arrha animae, cum pluribus aliis notaverunt. Grégoire dans ses Dialogues, Augustin dans ses Confessions (au sujet de lui-même et de sa mère), et Hugues dans son Des arrhes de l’âme, ainsi que bien d’autres, ont noté cela.

4. Compétence officielle les deux compétences précédentes sont insuffisantes pour juger publiquement les visions d’autrui (analogie avec le rêveur qui ignore qu’il rêve ; exemple du prophète Nathan, lui-même faillible) : d’où la nécessité de la compétence officielle (don de discernement et habilitation hiérarchique)

4. — Probare spiritus, si ex Deo sunt per regulam artis generalem et infallibilem pro quolibet particulari casu, aut non potest aut vix potest humanitus fieri ; sed requiritur donum Spiritus sancti, quod Apostolus nominavit discretionem spirituum ; quo dono fit ut mens nedum in se et de se sciat probare spiritus si ex Deo sunt, sed etiam de aliis et in aliis noscit. 4. — Éprouver les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu par une règle d’art générale et infaillible pour chaque cas particulier est chose soit impossible, soit à peine réalisable par l’homme ; mais il y faut le don du Saint-Esprit, que l’Apôtre a nommé le discernement des esprits ; par ce don, l’esprit sait non seulement éprouver en soi et par soi si les esprits sont de Dieu, mais il le reconnaît aussi chez les autres et dans les autres. Hic autem est modus tertius alius a praedictis, probandi spiritus ; quoniam primus est doctrinalis, secundus est experimentalis, tertius officialis scilicet ex officio hierarchico atque spirituali dono concessus. C’est là le troisième mode d’éprouver les esprits, distinct des précédents ; car le premier est doctrinal, le deuxième est expérimental, et le troisième est officiel, c’est-à-dire concédé par un office hiérarchique et un don spirituel. Itaque sicut nemo novit quae sunt spiritus, nisi spiritus, ita nemo cognoscit infallibili certitudine ea quae per solam experimentalem notitiam vel sentimentum interius et sensum, aguntur in alterius animo. Ainsi, comme nul ne sait ce qui est de l’esprit, sinon l’esprit, nul ne connaît avec une certitude infaillible ce qui se passe dans l’âme d’autrui par la seule connaissance expérimentale, le sentiment intérieur ou le sens. Quemadmodum igitur tradere regulam generalem quae distingueret infallibiliter entre visionem somnialem et illam quae sit in vigilia, nullus facile posset, propter varias similitudines inter utrasque visiones, multo magis in proposito. De même donc que nul ne pourrait facilement livrer une règle générale qui distinguerait infailliblement entre la vision d’un songe et celle de l’état de veille, à cause des ressemblances variées entre ces deux types de visions, il en va de même à plus forte raison dans notre sujet. Scit nihilominus homo vigilans se certitudinaliter et experimentaliter vedere, quamvis non ignoret se habuisse in somniis visiones valde vicinas et similes suae vigiliae, adeo quod somnium suum narrare somniando quandoque 179videatur, quamvis dicat Seneca esse vigilantis somnium narrare. Néanmoins, l’homme qui veille sait par expérience et avec certitude qu’il voit, quoiqu’il n’ignore pas avoir eu en rêve des visions fort proches et semblables à son état de veille, au point qu’il lui semble parfois raconter son rêve tout en rêvant, bien que Sénèque dise que c’est le propre de celui qui veille de raconter son rêve. Scit similiter homo spiritualis in vigilia verae lucis divinae positus, vere vedere se divina quae videt, vere sentire, odorare et sapere. De même, l’homme spirituel placé dans la veille de la vraie lumière divine sait qu’il voit véritablement les choses divines qu’il voit, qu’il les sent, les flaire et les goûte véritablement. Quare ? quia vigilat. Pourquoi ? Parce qu’il veille. Potest nihilominus recogitare ex se vel aliis quod nonnunquam homo ponitur in quodam somnio naturalis cognitionis aut diabolicae illusionis, qui dum sic se habet et quodammodo dormit ad divina, putare potest quod vigilet ad ea, sicque falli. Il peut néanmoins considérer, par lui-même ou par autrui, que l’homme est parfois placé dans une sorte de rêve de la connaissance naturelle ou de l’illusion diabolique ; tant qu’il est dans cet état et qu’il dort en quelque sorte aux choses divines, il peut croire qu’il y veille, et ainsi se tromper. Vidit hoc beatus Gregorius asserens spiritus prophetarum non semper esse in potestate vel distincta cognitione prophetarum ; probans hoc per Nathan, qui ad David cogitantem aedificare domum Dei respondit : Omne quod est in corde tuo vade et fac, quoniam Dominus tecum est [II Reg. 7, 3]. Le bienheureux Grégoire a vu cela, affirmant que l’esprit des prophètes n’est pas toujours au pouvoir ou sous la connaissance distincte des prophètes ; il le prouve par Nathan qui, à David songeant à bâtir une maison à Dieu, répondit : Allez, faites tout ce que vous avez dans le cœur, car le Seigneur est avec vous (II Rois 7, 3). Cujus contrarium ipsa nocte revelavit ei Deus. Or, Dieu lui révéla le contraire la nuit même.

5. Synthèse doctrinale à partir de traités existants, dans le cadre du Concile de Constance amené à examiner doctrines et visions (notamment celles de Brigitte de Suède), afin d’éviter les deux périls symétriques : approbation trop facile ou réprobation systématique

5. — Probare spiritus si ex Deo sunt ex primo modo (qui magis est ad propositum), videlicet per Scripturam sacram et eruditos bonos in eadem, — quia de perverse viventibus quale judicium nisi perversum et illusorium reportare sperabimus, — contingit multipliciter et sufficienter quantum ad praesentem spectat materiam, et ad statum communem viatorum. 5. — Éprouver les esprits pour savoir s’ils sont de Dieu selon le premier mode (lequel convient le mieux à notre propos), à savoir par la sainte Écriture et par ceux qui y sont bien instruits — car de ceux qui vivent de manière perverse, quel jugement espérerions-nous rapporter, sinon un jugement pervers et illusoire ? — se fait de manière multiple et suffisante pour ce qui concerne la présente matière et l’état commun des voyageurs ici-bas. Qua super re nedum unum et ab uno, sed plures a diversis tractatus compositos invenimus, quod utinam manualiter habere nunc fas esset, et diligenter inspicere dum in hoc sacro Concilio, quaeritur tractari de canonizatione sanctorum, et examinatione doctrinarum suarum, praesertim unius quae Brigitta nominatur, assueta visionibus quas nedum ab angelis, sed a Christo et Maria et Agnete et caeteris sanctis, familiaritate jugi, sicut sponsus ad sponsam loquitur, se asserit divinitus suscepisse. Sur ce sujet, nous avons trouvé non pas un seul traité par un seul auteur, mais plusieurs composés par divers auteurs, qu’il plût à Dieu que nous pussions tenir en main et examiner diligemment, alors que dans ce sacré Concile on cherche à traiter de la canonisation des saints et de l’examen de leurs doctrines, particulièrement de celle d’une certaine Brigitte, accoutumée à des visions qu’elle affirme avoir reçues divinement non seulement des anges, mais du Christ, de Marie, d’Agnès et des autres saints, dans une familiarité constante, comme un époux parle à son épouse. Est autem utrobique, vel in approbatione vel in reprobatione, periculum. Or, il y a péril des deux côtés, tant dans l’approbation que dans la réprobation. Approbare enim falsas et illusorias aut frivolas visiones pro veris et solidis revelationibus, quid indignius, quid alienius ab hoc sacro Concilio ? En effet, approuver de fausses et illusoires ou de frivoles visions comme de véritables et solides révélations, quoi de plus indigne, quoi de plus étranger à ce sacré Concile ? Reprobare vero nunc eas quae multifarie multisque modis quaquaversum per diverse nationes probatae dicuntur, non parva est inde scandalorum in christiana religione et devotione populorum formidatio. Mais réprouver à présent des visions que l’on dit éprouvées de mille manières et en tous lieux par diverses nations, n’est pas une mince crainte au regard des scandales qui pourraient en naître dans la religion chrétienne et la dévotion des peuples. Denique in ipso etiam silentio et dissimulatione, ex quo res in medium posita est, non nihil inesse discriminis pertimescimus. Enfin, dans le silence même et la dissimulation, depuis que l’affaire a été portée au grand jour, nous redoutons fort qu’il n’y ait quelque danger. Invenire vero medium aliquod vel expediens inter haec extrema, laudabile quidem, sed an effectibile sit, necdum satis cernimus exploratum. Trouver un juste milieu ou un expédient entre ces extrêmes serait certes louable, mais nous ne voyons pas encore assez clairement si la chose est réalisable.

6. Méthode générale l’examinateur, qui doit posséder les trois compétences, conjecture en examinant les signes comme faisceau d’indices, regroupés en six questions (qui, quoi, à qui, pourquoi, comment, d’où)

6. — Probare spiritus per modum artis et doctrinae, sicut tota deinceps versabitur intentio, nemo perfecte potest per solam sacrae Scripturae eruditionem, qui non etiam expertus sit in seipso variam affectionum spiritualium pugnam, tamquam ascenderit nunc in coelos, nunc descenderit in abyssos et viderit mirabilia Dei in profundo. 6. — Éprouver les esprits par mode d’art et de doctrine, ce qui sera désormais toute notre intention, nul ne le peut parfaitement par la seule érudition de la sainte Écriture s’il n’a aussi expérimenté en lui-même le combat varié des affections spirituelles, comme s’il était tantôt monté aux cieux, tantôt descendu aux abîmes (Psaumes 106, 26) et qu’il eût vu les merveilles de Dieu dans les profondeurs. Nam qui navigant mare hoc mysticum diversarum affectionum, quasi collidentium se fluctuum, enarrant mirabilia ejus. Car ceux qui naviguent sur cette mer mystique des diverses affections, comme des flots qui s’entrechoquent, en racontent les merveilles. Inexpertus autem talium, quid novit eorum ? Mais celui qui n’a point l’expérience de telles choses, qu’en sait-il ? Hic autem est quartus modus probationis 180spirituum. C’est là le quatrième mode d’épreuve des esprits. Cuterum puto differentiam inter homines quos loquimur, unum theologum, alterum contemplativum, talem esse, qualis est inter peritum in arte medicinae, et inter expertum seu practicum in eadem ; quae duo posse convenire in eodem nullus dubitaverit. Au reste, je pense que la différence entre les hommes dont nous parlons, l’un théologien, l’autre contemplatif, est semblable à celle qui existe entre celui qui est instruit dans l’art de la médecine et celui qui en possède l’expérience ou la pratique ; et nul ne doutera que ces deux qualités puissent se rencontrer chez le même homme. Sic fieri potest, et fit, Domino propitio, ut idem sit in Scripturis sacris eruditus, qui simul in contemplationis exercitatione probatus est. Ainsi peut-il se faire, et se fait-il par la grâce du Seigneur, que le même homme soit érudit dans les saintes Écritures et en même temps éprouvé dans l’exercice de la contemplation. Hunc vero talem habere vult materia praesens, sicut alias scripsisse, dum de tractatu quodam spiritualium nuptiarum sermo fieret, meminimus. Or, c’est un tel homme que requiert la présente matière, comme nous nous souvenons l’avoir écrit ailleurs, lorsqu’il fut question d’un certain traité sur les noces spirituelles. Probare vero spiritus isto modo doctrinaliter dum quaerimus, in alienis personis quorum corda neque vedere neque scrutari datur, oportet ut ab operibus signa sumamus, dicente Christo : A fructibus eorum cognoscetis eos [Mtt. 7, 16, 20]. Mais quand nous cherchons à éprouver les esprits de cette manière doctrinale chez d’autres personnes dont il ne nous est pas donné de voir ni de scruter le cœur, il nous faut tirer des signes de leurs œuvres, comme le dit le Christ : Vous les reconnaîtrez à leurs fruits (Matthieu 7, 16). Fallit tamen unum vel alterum signum vel pauca, si non in unum plura conglobaverimus ; ita enim tradit Tullius, ita Boëtius, ita Aristoteles in conjecturali causa faciendum. Toutefois, un signe ou deux, ou même quelques-uns, peuvent tromper si nous n’en regroupons pas plusieurs en un seul faisceau ; c’est ainsi que Cicéron, Boèce et Aristote enseignent qu’il faut agir dans une cause conjecturale. Sed quoniam infinita est quidem hujusmodi signorum confusio, coarctemus ad pauciora et dicamus sub hoc metro. Mais puisque la confusion de ces sortes de signes est infinie, limitons-les à un petit nombre et disons-les selon ce vers : Tu quis, quid, quare, cui, qualiter, unde require. Qui, quoi, pourquoi, à qui, comment, d’où : recherche ces points. Quis est cui fit revelatio. Qui : celui à qui se fait la révélation. Quid ipsa continet et loquitur. Quoi : ce qu’elle contient et ce qu’elle dit. Quare fieri dicitur. Pourquoi : la raison pour laquelle on dit qu’elle se produit. Cui pro consilio detegitur. À qui elle est révélée pour conseil. Qualiter venire et unde venire reperitur. Comment et d’où l’on trouve qu’elle provient.

7. Premier critère : Qui la personne qui reçoit les visions (le visionnaire)

7.1 Santé mentale et équilibre dangers des passions, de la mélancolie

7. — Probatio spirituum dum quaeritur fieri consideretur imprimis persona suscipiens visiones, si sit boni si discreti judicii, rationis naturalis, quoniam laeso cerebro turbatur judicium rationis. 7. — Quand on cherche à faire l’épreuve des esprits, que l’on considère d’abord la personne qui reçoit les visions, si elle est de bon et de discret jugement, de saine raison naturelle, car lorsque le cerveau est lésé, le jugement de la raison est troublé. Si laesus phantasias patiatur, non magnopere quaerendum est a quo spiritu veniant melancholicae illusoriaeque visiones ut patet in phreneticis, in aegrotis variis qui vigilantes talia vedere se putant, audire, gustare, etc. qualia somniantes patiuntur. S’il souffre de fantasmes dus à une lésion, il ne faut pas chercher de quel esprit viennent ces visions mélancoliques et illusoires, comme on le voit chez les frénétiques et divers malades qui, à l’état de veille, croient voir, entendre, goûter, etc., ce que les rêveurs éprouvent. Habet praeterea quaelibet passio profundata suam laesionem, suam ebrietatem, suum, ut Origenes loquitur, daemonium. De plus, toute passion profonde a sa propre lésion, son ivresse, et, comme le dit Origène, son propre démon. Patet in philocaptis, in zelotypis, in iracundis, et in invidis et avaris. Cela se voit chez ceux qui sont captifs de l’amour, chez les jaloux, les colériques, les envieux et les avares. Unde poëta : An qui amant sibi somnia fingunt. D’où le poète : Ceux qui aiment ne se forgent-ils pas des songes ? (Virgile).

7.2 Ancienneté dans la vie spirituelle méfiance envers la ferveur du novice, surtout des adolescents et des femmes

Quaeritur ergo si persona sit novitia in zelo Dei, quia novitius fervor cito fallitur si regente caruerit ; praesertim in adolescentibus et foeminis, quarum est ardor nimius, avidus, varius, effrenis, ideoque suspectus. On demande donc si la personne est novice dans le zèle de Dieu, car une ferveur novice se trompe vite si elle manque d’un guide ; surtout chez les adolescents et les femmes, dont l’ardeur est excessive, avide, changeante, effrénée, et par conséquent suspecte.

7.3 Environnement social et moral éducation, habitudes, fréquentations et condition (risque d’orgueil chez le riche, de simulation chez le pauvre)

Rursus plurimum refert attendere qualis sit et fuerit persona, qualiter erudita, quibus assueta, quibus delectata, cum quibus conversata, si dives vel egena. De nouveau, il importe beaucoup d’observer quelle est et a été la personne, comment elle a été instruite, à quoi elle est accoutumée, à quoi elle prend plaisir, qui elle fréquente, si elle est riche ou pauvre. In prima, superbiam vel secretam voluptatem, in altera fictionem timebimus. Chez la première, nous craindrons l’orgueil ou une secrète volupté ; chez la seconde, la fiction.

7.4 Signe principal à détecter : l’orgueil spirituel peut se cacher sous des pratiques ascétiques (saleté, jeûnes, virginité), et se traduire par une obstination de l’intellect (rejet des conseils) et de la volonté (refus d’obéir)

Hoc super omnia conveniet observare ne lateat interior superbia spiritualis, quam Bernardus vere nominat subtile malum, quoniam et de humiliatione sua nascitur, de sordibus et cilicio, de jejuniis, de virginitate, immo et de sua morte suoque contrario trahit originem. Par-dessus tout, il conviendra d’observer que ne se cache point un orgueil spirituel intérieur, que Bernard nomme avec justesse un mal subtil, puisqu’il naît de sa propre humiliation, de la saleté et du cilice, des jeûnes, de la virginité, et tire même son origine de sa propre mort et de son contraire. Quid igitur erit tutum a superbia, cum nec ipsa virtus tuta sit ab ea ? Qu’est-ce qui sera donc à l’abri de l’orgueil, puisque la vertu elle-même n’en est pas exempte ? Est autem superbia quaedam in intellectu, dum non vult subjici alieno judicio, sed innititur proprio : quaedam in voluntate, dum renuit obedire ; et haec citius deprehenditur ; ideoque facilius corrigitur quam prima. Or, il y a un certain orgueil de l’intellect, lorsqu’il ne veut pas se soumettre au jugement d’autrui mais s’appuie sur le sien propre ; et un certain orgueil de la volonté, lorsqu’elle refuse d’obéir ; celui-ci est plus vite découvert et par conséquent plus facilement corrigé que le premier.

8. Deuxième critère : Quoi le contenu des visions

8.1 Unicité de la vérité un seul mensonge disqualifie tout (le démon dissimule une erreur dans mille vérités)

1818. — Probatio spirituum respicit nedum personam quae visiones patitur, sed visionum qualitatem, si vera sint omnia, etiam usque ad minimam propositionem ; quoniam in spiritu veritatis falsitas non est ; in spiritu autem mendacii mille quandoque sunt veritates apertae, ut in unica latenti falsitate decipiat. 8. — L’épreuve des esprits regarde non seulement la personne qui reçoit les visions, mais la qualité des visions, pour voir si tout y est vrai, jusqu’à la moindre proposition ; car dans l’esprit de vérité, il n’y a point de fausseté ; tandis que dans l’esprit de mensonge, il y a parfois mille vérités manifestes afin de tromper par une seule fausseté cachée. Hac ratione prohibuerunt a testimonio veritatis quam fatebantur, Christus daemoniacos, et Paulus pythonissas. C’est pour cette raison que le Christ a interdit aux démoniaques, et Paul aux pythonisses, de rendre témoignage à la vérité qu’ils confessaient.

8.2 Fruits chez le visionnaire incitation à être pur, pacifique, modeste, facilement persuadé, consentant au bien, plein de miséricorde, sincère dans ses jugements

Si praeterea sit in visionibus sapientia quae desursum est cum suis titulis quos Jacobus enumerat [Jac. 3, 17], primum, inquit, pudica est, deinde pacifica, modesta, suadibilis, bonis consentiens, plena misericordia, et fructibus bonis, judicans sine simulatione. Si, en outre, il y a dans ces visions la sagesse qui vient d’en haut avec ses caractères que Jacques énumère (Jacques 3, 17) : elle est premièrement pure, dit-il, puis pacifique, modeste, facile à persuader, consentant au bien, pleine de miséricorde et de bons fruits, jugeant sans simulation.

8.3 Non-redondance de la révélation Dieu ne se répète pas : la vision doit avoir une utilité que la raison naturelle ou l’Écriture seule ne suffisent pas à fournir

Si rursus excedant hae visiones communem intelligendi modum, vel in Scriptura sacra positum, vel in ratione naturali vel morali collocatum ; quia si non, videretur illud adscribi frustra revelationi. Si, d’autre part, ces visions excèdent le mode commun de l’entendement, soit celui qui est posé dans la sainte Écriture, soit celui qui est placé dans la raison naturelle ou morale ; car sinon, il semblerait vain d’attribuer cela à la révélation. Quod in Scriptura semel locutus est Deus, sicut Job loquitur [Job. 33, 14] idipsum non repetit. Ce que Dieu a dit une fois dans l’Écriture, comme le dit Job (Job 33, 14), il ne le répète pas.

8.4 Dangers d’une multiplication infinie des révélations (comme des canonisations) alourdissement de la foi, abandon de l’Écriture (par attrait pour la nouveauté) ; rôle des théologiens de filtrer ce superflu pour préserver le nécessaire

Onerosum quippe esset, ne dicamus vanum, visiones super visiones in immensum multiplicatas debere recipere tamquam ab ore Dei prolatas, ac proinde certissima fide credendas. Il serait assurément onéreux, pour ne pas dire vain, de devoir recevoir des visions sur visions, multipliées à l’infini, comme proférées par la bouche de Dieu et par conséquent devant être crues d’une foi très certaine. Sicque demum nostra fides nostraque religio quam Deus, teste Augustino, voluit sub paucissimis contineri, redderetur plus, absque ulla comparatione, quam lex vetus onerosa. Et ainsi notre foi et notre religion, que Dieu a voulu, au témoignage d’Augustin, contenir en très peu de préceptes, deviendraient, sans aucune comparaison, plus onéreuses que la loi ancienne. Hinc clarae memoriae magister Henricus de Hassia comprimendam esse tot hominum canonizationem scripsit. C’est pourquoi Maître Henri de Hesse, de claire mémoire, a écrit qu’il fallait limiter la canonisation de tant de personnes. Hinc alia ratio sumitur, quod omisso divinarum Scripturarum studio magna christianorum pars ad has visiones, ideo placentiores quia recentiores, converterent oculos et aures prurientes ; sicque necessaria nescirent, quia juxta Senecae verbum, supervacua didicissent. De là on tire une autre raison : c’est que, l’étude des divines Écritures étant délaissée, une grande partie des chrétiens tourneraient leurs yeux et leurs oreilles avides vers ces visions, d’autant plus plaisantes qu’elles sont plus récentes ; et ainsi ils ignoreraient le nécessaire, parce que, selon le mot de Sénèque, ils auraient appris le superflu. Sint oportet in omni revelatione Moyses et Helias, hoc est secundum venerabilem Richardum, testimonia legis et prophetarum, per totum ; alioquin suspecta est. Il faut que dans toute révélation se trouvent Moïse et Élie, c’est-à-dire, selon le vénérable Richard, les témoignages de la loi et des prophètes, d’un bout à l’autre ; sinon, elle est suspecte. Et inde fit perspicuum quam necessarii sunt theologi in canonizationibus sanctorum, et examinationibus doctrinarum. Et de là il devient manifeste combien les théologiens sont nécessaires dans les canonisations des saints et les examens des doctrines.

9. Troisième critère : À qui le confident à qui le visionnaire confie ses visions

9.1 Attitude requise du confident : grande prudence chercher la raison qui pousse le visionnaire à se confier ; ne pas la flatter ni l’admirer, mais s’y opposer et la réprimander si elle s’imagine digne de révélations et prétend recevoir son salut via une familiarité quotidienne avec les anges et Dieu même (plutôt que par les voies humaines communes) ; l’appeler à une humilité sincère

9. — Probatio spirituum requirit ut persona cui visiones hujusmodi recitantur, habeat se prudentissime et cautissime : praesertim in principio consideret acriter quare movetur haec persona secretum suum pandere, super quo fiet ista consideratio. 9. — L’épreuve des esprits requiert que la personne à qui de telles visions sont racontées se tienne avec la plus grande prudence et précaution ; qu’elle considère surtout avec acuité pourquoi cette personne est poussée à livrer son secret, point sur lequel portera cette considération. Cave preterea quisquis eris auditor aut consultor, ut non applaudas tali personae, non obinde laudes eam, non mireris quasi sanctam dignamque revelationibus atque miraculis. Garde-toi en outre, qui que tu sois, auditeur ou conseiller, d’applaudir une telle personne, de la louer pour cela, ou de t’en émerveiller comme d’une sainte digne de révélations et de miracles. Obsiste potius, increpa dure, sperne eam cujus sic exaltatum est cor et elevati sunt oculi ut ambulet in magnis et mirabilibus super se, ne digna sibi videatur quae non humano aliorum more operetur salutem suam, per doctrinam scilicet Scripturarum et sanctorum, cum dictamine rationis naturalis, nisi consilium habere praesumat et putet nedum ab angelis sed a Deo, nedum semel et in necessitatibus, sed pene jugiter, velut in quotidianis collocutionibus. Oppose-toi plutôt, réprimande durement, méprise celle dont le cœur s’est ainsi exalté et les yeux se sont levés au point de marcher dans des choses grandes et merveilleuses qui la dépassent, de peur qu’elle ne se croie digne de ne pas œuvrer à son salut à la manière humaine des autres, c’est-à-dire par la doctrine des Écritures et des saints avec le jugement de la raison naturelle, à moins qu’elle ne présume recevoir conseil non seulement des anges mais de Dieu même, et non pas une fois dans les nécessités, mais presque continuellement, comme dans des entretiens quotidiens. Talem admone non sublime sapere sed sapere ad sobrietatem, quoniam 182verissime ait qui dixit : Superbia meretur illudi, et eo dignius quo instar pharisaei latentem haerentemque ossibus superbiam, sicut nec ptisicus febrilem calorem, superbus attendit. Avertis une telle personne de ne pas avoir de pensées trop hautes, mais de rester dans la sobriété, car celui qui a dit : L’orgueil mérite d’être bafoué a dit vrai ; et cela est d’autant plus juste que, semblable au pharisien, l’orgueilleux ne remarque pas l’orgueil latent qui lui colle aux os, pas plus que le phtisique ne remarque sa chaleur fébrile. Quid enim facilius quam se vilissimum peccatorem dicere ; sed veraciter simpliciterque ita sentire ex intimis, hoc divini muneris, est non humani solius exercitii. Quoi de plus facile en effet que de se dire le plus vil des pécheurs ? Mais le sentir ainsi véritablement et simplement du plus profond de soi, cela relève du don divin et non du seul exercice humain.

9.2 Exemples des Pères qui ont fui la curiosité des visions et des miracles

Enarrentur exempla sanctorum Patrum, qui curiositatem hujusmodi visionum vel miraculorum perniciosissimam fallacissimamque refugerunt. Que l’on raconte les exemples des saints Pères, qui ont fui comme très pernicieuse et trompeuse cette sorte de curiosité pour les visions ou les miracles. A qua Augustinus se liberatum in suis Confessionibus gloriatur in Domino ; quam praeterea dominus Bonaventura abhorrendam nimis esse determinat, totoque conatu repellendam, nunc orationibus, nunc increpationibus seu flagellationibus propriae mentis et corporis ; exemplo illius, qui, ut tentatione careret superbiae, quaesivit et obtinuit a Domino, ut per tres menses daemoniaca vexaretur obsessione. Augustin, dans ses Confessions, se glorifie dans le Seigneur d’en avoir été délivré ; notre maître Bonaventure détermine en outre qu’elle est extrêmement abhorrée et qu’il faut la repousser de tout son effort, tantôt par des prières, tantôt par des réprimandes ou des flagellations de son propre esprit et de son corps ; à l’exemple de celui qui, pour être délivré de la tentation de l’orgueil, demanda et obtint du Seigneur d’être tourmenté pendant trois mois par une obsession démoniaque. Alter sanctorum Patrum dum sibi daemon transfiguratus in Christum diceret : Ego sum Christus personaliter te visitans, quia dignus es, confestim clausit oculos utraque manu vociferans : nolo hic Christum vedere, satis est ipsum in gloria si videro ; moxque dispa­ruit. Un autre des saints Pères, alors que le démon transfiguré en Christ lui disait : Je suis le Christ te visitant personnellement, car tu en es digne, ferma aussitôt les yeux de ses deux mains en criant : Je ne veux pas voir le Christ ici-bas, il me suffit de le voir dans la gloire ; et aussitôt le démon disparut. Alter sub aliis verbis, similem in hujusmodi illusionis servavit humilitatem : vede, inquit, ad quem missus sis ; ego certe talis non sum qui dignus sim hic vedere Christum. Un autre, avec d’autres mots, garda une humilité semblable dans une telle illusion : Regarde bien vers qui tu es envoyé, dit-il ; je ne suis certainement pas de ceux qui sont dignes de voir le Christ ici. Alterum, qui nolebat intrare templum, dicens sibi satis esse, quod oculis corporeis adspexisset Christum, colligaverunt catenis duabus, solvere jejunium, carnibus vesci, vinumque bibere compulerunt, sicque tumore compresso sanatus est. Un autre, qui ne voulait plus entrer dans le temple, disant qu’il lui suffisait d’avoir contemplé le Christ de ses yeux corporels, fut lié de deux chaînes ; on le força à rompre son jeûne, à manger de la viande et à boire du vin, et ainsi, son enflure ayant été comprimée, il fut guéri.

9.3 Objection : risque de repousser une vraie vision ? le Saint-Esprit ne se retire pas d’une âme qui rejette une vision par humilité, au contraire

Opponet forsitan aliquis ex Apostolo jubente : Nolite, inquit, spiritum extinguere [I Thess. 5, 19] : si sit igitur visio vere a Spiritu sancto, quae nihilominus repellitur, quid hoc est nisi Spiritui Sancto resistere, quamque nascentem gratiam suffocare ? Quelqu’un opposera peut-être le commandement de l’Apôtre : N’éteignez pas l’esprit (I Thessaloniciens 5, 19). Si donc la vision vient véritablement du Saint-Esprit et qu’elle est néanmoins repoussée, qu’est-ce sinon résister au Saint-Esprit et étouffer une grâce naissante ? Sed profecto Spiritus Sanctus, qui se dat humilibus, nequaquam ex humiliatione qualem praediximus se subtrahet ; intrabit potius, et in beneplacito suo deducet victor super excelsa animam hanc in oculis suis vilem, et absque ulla ruga fictionis humilem et simplicem. Mais assurément le Saint-Esprit, qui se donne aux humbles, ne se retirera nullement à cause d’une humiliation telle que celle que nous avons dite ; il entrera plutôt, et selon son bon plaisir, il conduira victorieuse sur les hauteurs cette âme qui est vile à ses propres yeux, et humble et simple sans aucune ride de fiction.

9.4 Dangers de l’attrait pour les prophéties et les miracles le désir de connaître l’avenir et les choses cachées, ou de voir et faire des miracles est source d’erreurs et de superstitions populaires

Porro dici non potest quantum haec curiositas vel cognoscendi futura et occulta, vel miracula videndi vel faciendi, fefellerit plurimos, et a vera religione frequenter averterit ; En outre, on ne saurait dire combien cette curiosité de connaître l’avenir et les choses cachées, ou de voir et faire des miracles, a trompé de gens et les a fréquemment détournés de la vraie religion ; hinc superstitiones in populis quae religionem inficiunt christianam, dum sicut olim Judaei sola signa quaerunt, quae non fidelibus sed infide­libas data sunt, secundum Apostolum dum imaginibus exhibent latriae cultum, dum insuper hominibus, nedum canonizatis, scripturis quoque non authenticis, plus quam sanctis vel Evangelio, praestant fidem. de là viennent les superstitions chez les peuples qui infectent la religion chrétienne, tandis que, comme autrefois les Juifs, ils ne cherchent que des signes (lesquels n’ont pas été donnés aux fidèles mais aux infidèles, selon l’Apôtre) ; tandis qu’ils rendent aux images un culte de latrie, et qu’ils accordent plus de foi à des hommes, même non canonisés, et à des écritures non authentiques, qu’aux saints ou à l’Évangile.

10. Quatrième critère : Pourquoi la finalité des visions

10.1 Recherche des buts lointains ou cachés le but immédiat peut paraître bon (risque de scandale différé, ex. : Jean de Varennes, Jean Hus) ; risque de tentation de Dieu (solliciter une intervention divine là où l’intelligence et l’effort humain suffiraient)

10. — Probatio spirituum considerat causam quare fieri dicuntur visiones, praesertim quo fine nedum proximo, nedum aperto, sed occulto et longinquo. 10. — L’épreuve des esprits considère la cause pour laquelle on dit que les visions se produisent, et surtout dans quel but, non seulement prochain et ouvert, mais caché et lointain. Potest itaque finis proximus apparere bonus, 183salubris et devotus ad aedificationem aliorum, qui tandem prolabetur in multiplicius scandalum, dum vel non respondebunt ultima primis, vel aliud falsum fictumque deprehendetur in personis fuisse, quod reputabatur sanctitatis devotionisque. Ainsi le but prochain peut paraître bon, salutaire et dévot pour l’édification des autres, mais finir par sombrer dans un scandale multiple, soit parce que la fin ne répondra pas aux commencements, soit parce qu’on découvrira chez ces personnes quelque chose d’autre, de faux et de feint, là où l’on croyait voir sainteté et dévotion. Docuit hoc aetas nostra de praedicationibus dominorum Joannes de Varennis, et Joannis Huss, atque similium. Notre époque l’a montré avec les prédications de messieurs Jean de Varennes, Jean Hus et leurs semblables. Rursus, dum aliquid fieri potest per humanam indus­triam, sit hoc in vita, sit hoc in doctrina, quare necesse est, vel quaerere vel expectare divinam coelitus allocutionem ? De nouveau, quand quelque chose peut se faire par l’industrie humaine, que ce soit dans la vie ou dans la doctrine, pourquoi est-il nécessaire de chercher ou d’attendre une allocution divine venue du ciel ? hoc nempe tentationi Dei, quam honorationi apparet similius. Cela ressemble plus, en effet, à une tentation de Dieu qu’à un acte d’honneur.

10.2 Recherche des motivations du visionnaire en communiquant ses visions par ostentation ou par quête sincère de conseil ; est-elle disposée à les suivre ? (une personne qui n’écoute qu’elle est son propre démon)

Cuterum finis attendendus est, quare fit communicatio talium visionum alteri personae, utrum ad ostentationem vel ad necessitatem ; utrum ad dandum vel reci­piendum consilium ; utrum fiat experto vel inexperto talium ? Au reste, il faut considérer le but pour lequel de telles visions sont communiquées à une autre personne : est-ce par ostentation ou par nécessité ? Est-ce pour donner ou recevoir un conseil ? Est-ce fait auprès d’un expert ou d’un inexpérimenté en la matière ? Quod si vedeatur haec persona quaerere tantummodo consilium ne fallatur, videndum est si paratam se monstrat obedire consilio ; alioquin jam de curatione vix spes erit quoniam talis, ut dicit Joannes Climacus, jam non eget daemone tentante se quia factus est sibi daemon. Si cette personne semble chercher seulement un conseil pour ne pas se tromper, il faut voir si elle se montre prête à obéir à ce conseil ; sinon, il n’y aura plus guère d’espoir de guérison car une telle personne, comme le dit Jean Climaque, n’a plus besoin d’un démon pour la tenter puisqu’elle est devenue son propre démon.

10.3 Objection : le visionnaire ne croit pas au jugement d’autrui parce qu’il tire sa certitude d’une révélation l’examinateur doit suspendre son jugement (le temps comme révélateur : la vraie vision sera fortifiée, la fausse se dissipera), avec humilité (comme Pierre)

At vero, dicit aliquis, haec idcirco persona non credit alieno judicio, quia de suo certa est per revelationem intimam et secretam. Mais, dira-t-on, cette personne ne croit pas au jugement d’autrui parce qu’elle est certaine du sien par une révélation intime et secrète. Sed profecto non est divisionis Deus, ut uni timenti se revelet unum, et per alterum similiter timentem eum dicat contrarium. Pourtant Dieu n’est pas un Dieu de division, au point de révéler une chose à l’un qui le craint, et de dire le contraire par un autre qui le craint tout autant. Itaque si visio ex Deo est, non dissipabitur in humiliante se sub alieno judicio propter Deum, sed vigorabitur amplius et vincet. Ainsi, si la vision vient de Dieu, elle ne se dissipera pas chez celui qui s’humilie sous le jugement d’autrui à cause de Dieu, mais elle s’en trouvera fortifiée et triomphera. Quocirca tradimus pro cautela quod in hujusmodi visionibus nedum suspensum teneatur judicium, exemplo Ambrosii et Luciani presbyteri, sed dicatur reverenter cum Petro : Exi a me Domine, quia peccator sum [Luc 5, 8], quia vilis sum, quia visionibus tuis indignus sum, quas neque hic quaero neque hic accepto, sed repello : sit in alio, non in hoc saeculo, visio tua tota merces mea, Domine Deus, et sufficit. C’est pourquoi nous donnons comme mise en garde que, dans de telles visions, non seulement le jugement soit tenu en suspens, à l’exemple d’Ambroise et du prêtre Lucien, mais qu’on dise avec révérence comme Pierre : Seigneur, retirez-vous de moi, car je suis un pécheur (Luc 5, 8), car je suis vil, car je suis indigne de tes visions, que je ne cherche ni n’accepte ici-bas, mais que je repousse. Que ta vision, dans l’autre siècle et non dans celui-ci, soit toute ma récompense, Seigneur Dieu, et cela suffit. Quid ad me de visionibus tuis in hac vita ; quid de superiorum meorum monitionibus ; mitte potius obsecro, quem aliquando missurus es ; et me meus spiritus, humili tegat obscuroque loco. Qu’ai-je affaire de tes visions en cette vie ? Qu’ai-je affaire des avertissements de mes supérieurs ? Envoie plutôt, je t’en prie, celui que tu dois envoyer un jour ; et que mon esprit me garde dans un lieu humble et obscur.

10.4 Mise en garde contre les révélations privées ni rejet absolu, ni adhésion irréfléchie (analogie avec les songes prémonitoires) : les considérer comme un rappel à faire le bien ou à fuir le mal

Altera potest addi super hujusmodi visionibus recipiendis vel non recipiendis cautela, qualem de somniis tradidit unus dicens : si moni­tiones aliquae bonae, inquit, fieri vedeantur in somniis, vel ex persona defunctorum vel aliunde, recipiantur ; eas non quasi somnia penitus abjiciendo, neque eis ex adverso velut authenticis seu divinis adhae­rendo ; recogitentur potius tamquam rememorationes aliquae ad faciendum bona, vel mala declinandum juxta somniorum qualitatem. On peut ajouter une autre mise en garde au sujet de la réception ou non de telles visions, semblable à celle qu’un auteur a donnée sur les songes : si de bons avertissements, dit-il, semblent se produire en rêve, venant de défunts ou d’ailleurs, qu’on les reçoive ; sans les rejeter totalement comme de simples songes, ni y adhérer à l’inverse comme s’ils étaient authentiques ou divins ; qu’on les considère plutôt comme des rappels à faire le bien ou à décliner le mal, selon la qualité des songes.

11. Cinquième critère : Comment la manière de se comporter du visionnaire

11.1 Conduite extérieure le visionnaire cherche-t-il le secret ou la publicité ; la vie active ou contemplative ; l’abjection ostentatoire ou des mœurs communes (notamment dans les vêtements)

11. — Probatio spirituum considerat qualiter et quomodo persona quae visiones se habere dicit, conversatur, an in secreto vel publico, an in vita activa vel contemplativa, an in dejectione nimia, quae notam 184affert in vestimentis et caeteris, aut si communem habet conversa­tionem accommodam his quibus convivit. 11. — L’épreuve des esprits considère comment et de quelle manière se comporte la personne qui dit avoir des visions : si c’est en secret ou en public, dans la vie active ou contemplative, dans une abjection excessive qui se remarque dans ses vêtements et le reste, ou si elle a une conduite commune et adaptée à ceux avec qui elle vit.

11.2 Dangers des entretiens spirituels interminables notamment des femmes avec leurs confesseurs — curiosité affective insatiable, perte de temps qui détourne de la vérité

Hoc praecipue considerare necesse est, si sit mulier, qualiter cum suis confessoribus conversatur et instructoribus, si collocutionibus intendit continuis, sub obtentu nunc crebrae confessionis, nunc prolixae narrationis visionum suarum, nunc alterius cujuslibet confabulationis. Il est particulièrement nécessaire de considérer, s’il s’agit d’une femme, comment elle se comporte avec ses confesseurs et ses instructeurs, si elle recherche des entretiens continuels sous prétexte soit de confessions fréquentes, soit de longs récits de ses visions, soit de tout autre entretien. Expertis credite, praesertim Augustino ac domino Bonaventurae ; vix est altera pestis vel efficacior ad nocendum, vel insanabilior. Croyez-en les experts, particulièrement Augustin et notre maître Bonaventure : il n’est guère d’autre peste qui soit soit plus efficace pour nuire, soit plus incurable. Quae si nihil haberet aliud detrimenti, nisi temporis pretiosi latissimam hanc consumptionem, abunde diabolo satis esset. Si elle n’avait d’autre dommage que cette immense consommation d’un temps précieux, cela suffirait amplement au diable. Habet aliud scitote ; habet insatiabilem videndi loquendique, ut interim de tactu silentium sit, pruriginem ; evenitque illud de Didone, apud poetam : Elle a autre chose, sachez-le : elle a une insatiable démangeaison de voir et de parler, pour passer sous silence le toucher ; et il arrive ce que le poète (Virgile, Énéide, IV, 4-5) dit de Didon :

… haerent infixi pectore vultus, … ses traits et ses paroles restent gravés dans son cœur,

Verbaque, nec placidam membris dat cura quietem. Et le tourment refuse à ses membres le calme du repos.

Cum tamen in pace sit Dei locus. Alors que pourtant le lieu de Dieu est dans la paix. Nullus idcirco mirabitur si tales ad fabulas conversi, avertuntur a veritate ; si praeterea mulieres hae curiose agentes, sunt quales notat Apostolus : semper discentes et nunquam ad scientiam veritatis pervenientes [II Tim. 3, 7]. Nul ne s’étonnera donc si de telles personnes, se tournant vers des fables, se détournent de la vérité ; et si, de plus, ces femmes agissant avec curiosité sont telles que les décrit l’Apôtre : apprenant toujours et ne parvenant jamais à la connaissance de la vérité (II Timothée 3, 7). Ubi autem non est veritas, sit vanitas et falsitas necesse est. Or, là où n’est pas la vérité, il y a nécessairement vanité et fausseté.

12. Sixième critère : D’où l’esprit à l’origine de la vision

12.1 Difficulté de connaître l’origine d’une vision l’aveu d’ignorance des saints (Bernard) rend la certitude suspecte chez un moins savant

— Probatio spirituum considerat unde spiritus veniat aut quo vadat. 12. — L’épreuve des esprits considère d’où l’esprit vient et où il va. Bernardus testatur hoc in se nunquam sciri datum esse, qui tamen expertum se pluries asserit humiliter sancti Spiritus prae­sentiam ex intimo motu cordis sive mentis. Bernard témoigne qu’il ne lui a jamais été donné de savoir cela en lui-même, lui qui pourtant affirme humblement avoir plusieurs fois éprouvé la présence du Saint-Esprit par un mouvement intime du cœur ou de l’esprit. Mirabitur ideo fortassis aliquis, quo pacto persona status inferioris dicat se frequenter agnoscere unde spiritus veniat, praesertim cum dixerit Christus Nicomedo : Vocem, inquit, ejus audis et nescis unde veniat, aut quo vadat [Joan. 3, 8]. Quelqu’un s’étonnera donc peut-être qu’une personne de condition inférieure dise reconnaître fréquemment d’où vient l’esprit, surtout quand le Christ a dit à Nicodème : Vous entendez sa voix, mais vous ne savez d’où il vient ni où elle va (Jean 3, 8).

12.2 Similitude des visions produites par les quatre esprits possibles Dieu, le bon ange, le mauvais ange, l’esprit humain (le rationnel, ou l’animal)

Quid porro, quod in spiritibus diversis multa inspirationibus invenitur similitudo ? Qu’en est-il, de plus, du fait qu’une grande ressemblance se trouve entre les inspirations d’esprits divers ? Est enim spiritus Deus, spiritus angelus bonus, spiritus angelus malus, spiritus humanus, tam rationalis quam animalis. Car Dieu est esprit, l’ange bon est esprit, l’ange mauvais est esprit, et l’homme est esprit, tant rationnel qu’animal. Potest autem similis visio spirari per quemlibet hunc spiritum suo modo, longeque diverso ; sed diversitatem faciliter percipi, quaedam similitudo non sinit apud inexpertos talium spirationum, qui neque per seipsos ea acumine ingenii, neque per eruditionem in theologicis et philosophicis disciplinis, neque per aliorum traditionem sciunt talia distinguere. Une vision semblable peut être insufflée par chacun de ces esprits à sa manière, fort différente ; mais une certaine ressemblance ne permet pas d’en percevoir facilement la diversité chez ceux qui n’ont pas l’expérience de telles inspirations, et qui ne savent pas distinguer ces choses ni par eux-mêmes et la finesse de leur esprit, ni par l’érudition dans les disciplines théologiques et philosophiques, ni par la tradition d’autrui. Certe nec mirandum, cum paucissimos inveniamus qui plene sciunt secernere cogitationes et affectiones suae rationalis animae, ut rationalis est, ab illis quae sunt animales, videlicet in sensu communi vel organo phantasiae. Et certes, ce n’est pas étonnant, car nous trouvons bien peu de gens qui sachent pleinement discerner les pensées et les affections de leur âme rationnelle, en tant que rationnelle, de celles qui sont animales, c’est-à-dire situées dans le sens commun ou l’organe de l’imagination. Quem invenies, precor, ex timentibus Deum peccataque fugientibus, qui semper et in omnibus ad liquidum perspiciat, dum tentationes vigent, si sensus eorum sit tantummodo in imaginatione, vel consensus in ratione ? Qui trouveras-tu, je te prie, parmi ceux qui craignent Dieu et fuient le péché, qui voie toujours et en tout avec clarté, lorsque les tentations font rage, si leur sensation réside seulement dans l’imagination ou si leur consentement réside dans la raison ? Adeo non facile est discernere sensum a consensu. Tant il n’est pas facile de discerner le sentiment du consentement. Quanto plus habet difficultatis probatio quadru­plicis praenominati spiritus, dum videlicet instinctus unus, vel inspiratio 185vehemens tangit mentem, si sit vel a Deo vel ab angelo bono, vel a malo, vel a proprio spiritu humano, cui rursus portio duplex, superior et inferior, adscripta est ; cujus sentire divisionem perfecte dat illud verbum Dei, quod pertingit usque ad divisionem anime et spiritus [Hebr. 4, 12] qualem in se divisionem passa erat quae exclamavit : Magni­ficat anima mea Dominum [Luc. 1, 46] ; de hinc secernens spiritum ab anima, subjunxit : Et exultavit spiritus meus in Deo salutari meo. Combien plus de difficulté présente l’épreuve des quatre esprits mentionnés, lorsqu’un instinct ou une inspiration véhémente touche l’esprit, pour savoir s’il vient de Dieu, de l’ange bon, du mauvais, ou de son propre esprit humain, auquel on attribue à son tour une double part, supérieure et inférieure ; sentir parfaitement cette division est ce que permet cette parole de Dieu qui pénètre jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit (Hébreux 4, 12), division telle que l’avait éprouvée celle qui s’écria : Mon âme magnifie le Seigneur (Luc 1, 46) et qui, séparant ensuite l’esprit de l’âme, ajouta : Et mon esprit a tressailli de joie en Dieu mon Sauveur.

Conclusion ces douze considérations sont sommaires ; elles servent de cadre pour descendre aux cas particuliers

Haec interim sub compendio cursim notata sint, quatenus dum ad singularia descendendum erit, facilius hac occasione data, sapientiores dijudicent, persuasum habentes vivere hominem, cujus nomen sit in libro vitae, cui pluries et in pluribus personis hujus temporis, datum est experiri et practicare omnia quae dicta sunt. Que ces notes soient prises entre-temps de manière sommaire et rapide, afin que lorsqu’il faudra descendre aux cas particuliers, cette occasion étant donnée, les plus sages jugent plus facilement, étant persuadés qu’il vit un homme dont le nom est au livre de vie, à qui il a été donné plusieurs fois et chez plusieurs personnes de ce temps d’expérimenter et de pratiquer tout ce qui a été dit.

[Expliciunt 12 considerationes super spirituum probatione composite a domino Jo. can. parisien. anno 1415, die 3 augusti, in civitate constan. dum generale concilium illic esset, add. N.] [Ici finissent les douze considérations sur l’épreuve des esprits, composées par monsieur Jean, chancelier de Paris, l’an 1415, le 3 août, dans la cité de Constance, alors que le concile général s’y tenait.]

page served in 0.042s (1,0) /