Dossier : Le traité sur la Pucelle à la lumière des écrits de Gerson sur le discernement
Le traité sur la Pucelle à la lumière des écrits de Gerson sur le discernement
Après avoir synthétisé les divers enseignements de Gerson en matière de discernement, la question se pose de savoir si son traité sur Jeanne d’Arc — son dernier relevant du discernement — s’inscrit dans leur pleine continuité, ou s’il ne constitue pas au contraire une incongruité dans sa production : un cas isolé où certains critères seraient omis, d’autres tordus, d’autres encore proposés pour la première fois afin de parvenir à une conclusion arrêtée d’avance. En d’autres termes :
Gerson applique-t-il à Jeanne d’Arc les principes de discernement qu’il avait élaborés tout au long de sa vie ?
Il ressort de l’analyse que la cohérence est totale : on y trouve une application méthodique et cohérente des principes généraux au cas particulier de Jeanne d’Arc — et même une application pédagogique, puisque plusieurs de ces principes sont exposés avant d’être mis en œuvre. Notre démonstration s’articulera en deux temps : une analyse de la structure argumentaire du traité, puis une réflexion sur l’interprétation par Gerson de la libération d’Orléans comme signe de l’origine divine de la mission de Jeanne.
1. Structure argumentaire du traité
Le cœur du traité — c’est-à-dire ce qui relève directement du discernement — tient dans ses deux premières parties. La première établit le cadre : ce qu’est un tel avis, quelle est sa portée, et qui est habilité à le formuler. La seconde contient l’avis lui-même et sa justification.
Dans la première partie, Gerson rappelle avec pédagogie deux principes relatifs à la nature d’un tel avis. Premièrement, il existe deux degrés d’approbation selon la nature de la matière — exposés dans De necessitate salutis ou dans De examinatione doctrinarum : le vrai relève de la nécessité de foi
(chacun est tenu d’y croire pour son salut), le vraisemblable de la piété de foi
(chacun est libre d’y croire sans errer). Deuxièmement, seul un examinateur habilité est apte à formuler un tel avis — point sur lequel il revient constamment dans ses traités. Appliqués au cas présent, ils conduisent à la conclusion qu’en l’absence de règle infaillible pour établir avec certitude la vérité d’une vision ou révélation privée (De distinctione revelationum), la croyance en celle-ci ne peut relever que de la piété de foi
(6e degré du De necessitate salutis), dès lors qu’un examinateur compétent — Gerson en tant que docteur en théologie — la jugerait vraisemblable, conforme et bénéfique à la foi et aux mœurs.
Dans la deuxième partie, il applique au cas de Jeanne d’Arc les critères généraux d’examen de la vision et du visionnaire, pour conclure qu’il est permis de croire au fait
de Jeanne — c’est-à-dire à la mission qu’elle dit tenir de Dieu par ses visions et révélations. Conformément à sa méthode, il examine tant le contenu de la mission (sa cause finale) que la conduite de Jeanne (humilité, mœurs, etc.). Il ajoute d’autres circonstances favorables qui, sans constituer des critères à proprement parler, viennent conforter le verdict : l’adhésion de la cour et des chefs de guerre, la confiance du peuple, la terreur qu’elle inspire aux ennemis, son refus de tenter Dieu — c’est-à-dire de requérir une intervention divine lorsque d’autres moyens existent —, et les résultats des enquêtes sur sa vie et son enfance.
Le reste du traité ne relève plus directement du discernement, mais en découle, une fois admise la mission divine de Jeanne. Ainsi, dans la troisième partie, Gerson formule quelques mises en garde : l’irruption de Jeanne est un secours divin, mais Dieu peut se raviser si le peuple ne s’en montre pas digne. Dans une quatrième partie, manifestement annexe et absente de certaines copies, il justifie le port de l’habit d’homme : l’interdiction du Deutéronome ne s’applique plus dans sa lettre, mais le principe moral de décence demeure dans son esprit ; et si Dieu l’a ordonné, il serait téméraire de le contester.
Le traité applique donc l’ensemble des principes sans en omettre, en déformer ou en ajouter aucun.
2. La délivrance d’Orléans comme signe de l’origine divine de la mission de Jeanne
Les traités de Gerson rassemblés dans ce recueil sont peu diserts sur les miracles. Il évoque brièvement le fait qu’un miracle peut servir à confirmer la véracité d’une révélation dans De necessitate salutis, ou associé à l’humilité dans De distinctione revelationum, mais l’importance d’un signe extérieur pour confirmer une mission prophétique n’y est pas abordée explicitement. On la trouve en revanche chez Pierre d’Ailly, son maître et ami, dans ses traités sur les faux prophètes écrits peu avant : un prophète (quelqu’un qui se dit envoyé de Dieu) doit prouver sa mission par un signe manifeste : soit un miracle, soit une annonce scripturaire ; et s’il s’agit d’un miracle, celui-ci doit avoir été enjoint
par Dieu à son prophète. La faculté de Décrets de l’Université de Paris la reprendra pour justifier son avis lors du procès de Jeanne d’Arc en mai 1431 (article IV) — ce qui atteste de son ancrage dans la théologie de l’époque, et autorise à supposer que Gerson en admettait l’idée.
Or, lors de son examen à Poitiers, à la demande des examinateurs qui lui réclamaient un signe, Jeanne avait répondu : Je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des signes ; mais menez-moi à Orléans, je vous montrerai les signes pour lesquels je suis envoyée.
Par ailleurs, trois indices suggèrent que Gerson interprétait la levée du siège d’Orléans comme le miracle enjoint, et donc comme le signe requis pour confirmer la mission de Jeanne. Premièrement, le traité sur la Pucelle se présente comme ayant été écrit après le signe (post signum) donné à Orléans dans la levée du siège anglais
. La formule constitue l’incipit de la plupart des copies contemporaines1. La levée du siège y est qualifiée de signe. Deuxièmement, lorsqu’il évoque les informations recueillies sur la vie et l’enfance de Jeanne (c’est-à-dire au cours de l’enquête ordonnée par les examinateurs de Poitiers), Gerson montre qu’il était au fait de cet examen, ce qui autorise à supposer qu’il connaissait également le signe que Jeanne y avait annoncé. Troisièmement, dans ses mises en garde, il parle explicitement de miracle, lorsqu’il prévient qu’un premier miracle (primum miraculum) ne garantit pas la suite.
Nous estimons donc que cette formule — après le signe donné à Orléans
— est l’application rigoureuse et consciente du principe exposé par Pierre d’Ailly au cas de Jeanne : la libération d’Orléans, annoncée par Jeanne comme une injonction divine et comme un signe, reconnue par Gerson comme un miracle, est admise par lui comme le signe requis2. C’est du reste ce que confirme le vocabulaire employé ensuite : il parle de grâce de Dieu manifestée en la Pucelle
(gratia Dei ostensa in hac Puella), de secours divin si manifestement et miraculeusement engagé
(divinum tam patenter et mirabiliter auxilium inchoatum), pour conclure par une citation du Psaume 117 : C’est là l’œuvre du Seigneur.
Les docteurs de Poitiers — l’élite théologique de France restée fidèle à Charles VII — avaient approuvé Jeanne avec prudence, le signe annoncé restant encore à venir. Gerson, lui, écrit après la libération, donc après le signe accompli. Il l’atteste, et peut dès lors rendre une approbation pleine et entière : on peut pieusement croire en Jeanne, et la libération d’Orléans est le miracle qui confirme sa mission divine.
3. Conclusion
Ainsi se révèle la cohérence profonde de l’ensemble : les traités de discernement, rédigés sur plusieurs décennies, trouvent leur aboutissement dans cette mise en œuvre au sujet de Jeanne d’Arc — comme si, toute sa vie durant, Gerson n’avait fait que préparer et disposer les instruments de cet ultime traité.
- [1]
Dont les exemplaires authentiques du procès en nullité ; nous ne l’avons trouvée en explicit que dans le ms. latin 14904 de la BnF, utilisé par Glorieux.
- [2]
Nous ne sommes pas les premiers à proposer cette interprétation. Déborah Fraioli l’avait déjà avancée dans Joan of Arc: The Early Debate (2000), et d’autres sans doute avant elle. L’ensemble du corpus étudié ici paraît toutefois fournir plusieurs éléments convergents en sa faveur.