Jean Gerson  : Divers traités sur le discernement (2026)

Textes : Des bons et des mauvais signes (1400-1415)

De signis bonis et malis Des bons et des mauvais signes
(1400-1415)

Glorieux n° 439, IX, 162-166.

Introduction Le signe bon se reconnaît par son contraire : énumération de signes mauvais pour se garder du démon de midi

162Fac mecum signum in bonum [Ps. 85, 17]. Accomplis pour moi un signe bon (Psaumes 85, 17). Orat propheta ne sit de illorum grege dicentium : signa nostra non vidimus [Ps. 73, 9] ; et quia signum in bonum quod fit dum signatur lumen vultus Dei super nos, cognosci saepius habet per suum oppositum, placet enumerare quaedam signa in malum ne fallat nos daemonium meridianum, signa praetendens angelicae seu virtuosae sanctitatis. Le prophète prie pour n’être pas du troupeau de ceux qui disent : Nous ne voyons plus nos signes (Psaumes 73, 9) ; et parce que le signe bon, qui se produit quand la lumière du visage de Dieu est marquée sur nous, se reconnaît le plus souvent par son opposé, il me plaît d’énumérer certains signes mauvais, de peur que le démon de midi ne nous trompe en prétendant offrir des signes de sainteté angélique ou vertueuse.

1. Vouloir se connaître par soi-même en méprisant les conseils

Unum signum malum est velle per seipsum semetipsum cognoscere, spernendo aliorum consilium, quasi melius cognoscat se et sua quam alius quicumque. Un premier signe mauvais est de vouloir se connaître par soi-même, en méprisant le conseil d’autrui, comme si l’on se connaissait soi-même et ses propres affaires mieux que quiconque. Hoc signum reperitur in pusillanimi ; et tanto deterius quanto videtur humilius. Ce signe se rencontre chez le pusillanime ; et il est d’autant plus détestable qu’il paraît plus humble. Hoc fit dum se nimis dejiciens praeponit superbe judicium suum superiorum suorum aut prudentiorum judicio. Cela arrive quand l’homme, en s’abaissant trop, préfère orgueilleusement son propre jugement à celui de ses supérieurs ou des personnes prudentes.

2. Se diriger par inspirations miraculeuses en négligeant la loi divine et la raison

Alterum signum simile huic, est negligere regulas evangelicae legis aut etiam rectae rationis et se velle regere quasi per inspirationes miraculosas et per quaedam interiora sentimenta ; non quod ista sint abjicienda, sed quia debemus agere prius quod in nobis est secundum viam doctrinae divinae legis et rectae rationis, sperando quod ubi non sufficerent ista, Deus illuminaret et suppleret residuum, oratione mediante, mediantibus insuper angelis vel hominibus, vel intus per seipsum. Un autre signe, semblable à celui-ci, est de négliger les règles de la loi évangélique ou même de la droite raison, et de vouloir se diriger comme par des inspirations miraculeuses et par certains sentiments intérieurs ; non que ces choses soient à rejeter, mais parce que nous devons d’abord accomplir ce qui dépend de nous selon la voie de la doctrine de la loi divine et de la droite raison, en espérant que là où ces moyens ne suffiraient pas, Dieu éclairerait et suppléerait le reste, par la médiation de la prière, ou par celle des anges ou des hommes, ou intérieurement par lui-même.

3. Multiplier les consultations jusqu’à trouver un avis qui conforte sa première opinion

Alterum est multiplicare nimis consilia, dum non quiescit homo in hoc vel in illo consilio nisi dum quis sibi dixerit quod versatur in corde suo cum tamen omnis quaerens consilium debeat antea praeparationem animi talem habere quod, deposita omni affectione propria atque suo judicio, acquiescet sententiae illorum quorum petit consilium ; alioquin meretur illudi et merito fluctuat jugiter in incertum. Un autre est de multiplier à l’excès les conseils, quand l’homme ne trouve de repos dans tel ou tel avis que si on lui dit ce qui se trouve déjà dans son cœur ; alors que pourtant quiconque cherche conseil doit avoir auparavant l’âme si bien préparée que, déposant toute affection propre et son propre jugement, il acquiescera à la sentence de ceux qu’il consulte ; autrement il mérite d’être le jouet de l’illusion et, à juste titre, il demeure sans cesse dans l’incertitude.

4. Aimer les louanges et fuir les reproches

Alterum dum diligit homo laudantes se et fugit inculpantes seu redarguentes, contra illud : increpabit me justus in misericordia, oleum autem peccatoris etc. [Ps. 140, 5] Un autre est quand l’homme aime ceux qui le louent et fuit ceux qui le blâment ou le reprennent, à l’encontre de ce mot : Que le juste me reprenne avec miséricorde ; mais que l’huile du pécheur ne parfume point ma tête (Psaumes 140, 5). Et coloratur istud signum aliquando sub specie conservationis famae suae ad alterum, non quasi de se curet sed de aliorum scandalizatione ; propterea dicunt se velle honorari non culpari in publico. Et l’on colore parfois ce signe sous l’apparence de la préservation de sa renommée auprès d’un autre, non comme s’il se souciait de lui-même, mais pour éviter le scandale des autres ; c’est pourquoi ils disent vouloir être honorés et non blâmés en public.

5. Se justifier des rumeurs en se louant soi-même et en abaissant les autres

Alterum simile signum est quaerere se super omnibus rumoribus dictis de eo aut praesumptis excusare, laudes suas praeferendo et alios 163dejiciendo quasi sit hoc in utilitatem reipublicae, non in suam superbiam. Un autre signe semblable est de chercher à s’excuser de tous les bruits dits ou présumés sur son compte, en mettant en avant ses propres louanges et en abaissant les autres, comme si cela servait l’utilité publique et non son propre orgueil.

6. Négliger totalement sa renommée Au mépris du scandale d’autrui — adage lombard : Fais ce que tu dois, advienne que pourra.

Alterum est velut oppositum priori, negligere penitus famam suam sic vivendo quasi cunctorum vel judicia despiciat ; quod utique procedit ex falsa libertate vel inconsulta patientia, dum non facit homo quod in se est pro conservatione famae suae. Un autre est comme l’opposé du précédent : négliger totalement sa renommée en vivant comme s’il méprisait les jugements de tous ; ce qui procède assurément d’une fausse liberté ou d’une patience inconsidérée, quand l’homme ne fait pas ce qui dépend de lui pour la conservation de sa réputation. Facit autem hoc dum cavet diligenter a causis veris scandali, quamvis malevoli pervertant quae agit in malum ; non enim potest homo vel debet aliter conservare famam suam quam ab omni specie mali semet abstinendo quantum patitur humana fragilitas ; sic enim veritatem habet illud lombardicum : fac quod debes, eveniat quod poterit. Or, il le fait quand il se garde diligemment des causes véritables de scandale, bien que les malveillants pervertissent en mal ses actions ; car l’homme ne peut ni ne doit préserver sa renommée autrement qu’en s’abstenant de toute apparence de mal, autant que le permet la fragilité humaine ; ainsi s’exprime avec vérité cet adage lombard : Fais ce que tu dois, advienne que pourra.

7. Préférer ses innovations aux traditions de l’Église

Alterum est praeponere judicium suum novum priscis sanctorum patrum institutis, quasi non habuerint notitiam vel experientiam talem qualem ipse habet ; et hoc signum maxime fallit in moralibus seu agibilibus, in quibus sancti patres diligentissime laborarunt, quorum sententiae magis imitandae sunt, etiam ubi non apparet manifesta ratio ; immo ubi videtur oppositum faciendum ex quibusdam conjecturis quam sint novitates praesumendae ex zelo non secundum scientiam. Un autre est de préférer son propre jugement nouveau aux antiques institutions des saints Pères, comme s’ils n’avaient pas eu une connaissance ou une expérience égale à la sienne ; ce signe trompe surtout dans les choses morales ou les actions, auxquelles les saints Pères ont travaillé avec la plus grande diligence et dont les avis doivent être imités, même là où n’apparaît pas de raison manifeste ; bien plus, là où il semble qu’il faille agir autrement selon certaines conjectures, il faut se garder de présumer des nouveautés par un zèle qui n’est pas selon la science. Hoc signum declarat Bernardus de duodecim gradibus superbiae, gradu quinto. Saint Bernard expose ce signe dans son traité Des douze degrés de l’orgueil, au cinquième degré.

8. Manifester une ferveur inquiète et précipitée

Signum malum : fervor inquietus et qui male cuncta ministrat impetus ; et quia vitium praeceps virtus tarda vel matura ; et quia non est in commotione Dominus sed in pace factus est locus ejus, ipseque cum tranquillitate judicat, jubens per Sapientiam in mansuetudine perfici opera ; propterea diffidendus est talis fervor quousque sit in potestate operantis velut equus sub freno. Signe mauvais : une ferveur inquiète et un élan qui administre mal toute chose ; car le vice est précipité, tandis que la vertu est lente ou mûre ; et parce que le Seigneur n’est pas dans l’agitation, mais que son lieu a été établi dans la paix, et qu’il juge lui-même avec tranquillité, ordonnant par la Sagesse d’accomplir les œuvres dans la mansuétude ; c’est pourquoi il faut se défier d’une telle ferveur jusqu’à ce qu’elle soit au pouvoir de celui qui agit, comme un cheval sous le frein.

9. Afficher une scrupulosité excessive et tourmentée

Signum malum, scrupulositas nimia et conturbata. Signe mauvais : une scrupulosité excessive et troublée. Haec provenit ex negligentia nolente quaerere, vel ex superbia nolente accipere sapientiorum consilia, nec conscientiam suam captivare ut eisdem conformetur. Celle-ci provient soit d’une négligence qui refuse de chercher, soit d’un orgueil qui refuse de recevoir les conseils des plus sages, et de captiver sa propre conscience pour se conformer à eux.

10. Présumer ou se désespérer du secours divin Le premier le tient pour acquis, l’autre cesse de l’attendre

Signum malum : utrobique praesumptio et desperatio de divino auxilio. Signe mauvais : de part et d’autre, la présomption et le désespoir quant au secours divin. Praesumptio renuit cooperari Deo ; desperatio autem non expectat cooperationem Dei secum. La présomption refuse de coopérer avec Dieu ; le désespoir, lui, n’attend pas la coopération de Dieu avec soi. Medium iter est sic operari ut totum gratiae divinae tribuatur, et sic de gratia confidere quod non deseratur operatio, faciendo quod in se est. Le chemin du milieu est d’agir de telle sorte que tout soit attribué à la grâce divine, et de se confier en la grâce de telle sorte que l’on n’abandonne pas l’action, en faisant ce qui dépend de soi.

11. Se glorifier de ses infirmités et défauts

Signum malum : gloriatio in infirmitatibus et defectibus, praesertim culpabilibus, quasi Deus mittat eos ne magnitudo virtutum extollat mentem ; et ob hoc veluti superbire unde humiliari debuerat. Signe mauvais : la glorification dans ses infirmités et ses défauts, surtout ceux qui sont coupables, comme si Dieu les envoyait pour que la grandeur des vertus n’exalte pas l’esprit ; et par là s’enorgueillir en quelque sorte de ce qui aurait dû l’humilier. Ob hoc praeterea negligenter agere ad tollendum defectus hujusmodi, nec super his debite poenitere. Et, à cause de cela, agir négligemment pour faire cesser de tels défauts, et ne pas s’en repentir comme on le doit.

12. S’enorgueillir de ses bonnes œuvres Comme si elles avaient une dignité propre, indépendante de la grâce divine

Signum malum : offerre Deo opera sua vel gratias quasi dignum aliquid habeant ex persona operantis et non potius sint foeditates quasi pannus menstruatae aut sicut panniculi leprosorum qui per continuam saniem defluentem sordidantur. Signe mauvais : offrir à Dieu ses œuvres ou ses grâces comme si elles avaient quelque dignité propre à la personne qui agit, et qu’elles ne soient pas plutôt des souillures, comme le linge de la femme menstruée, ou comme les lambeaux des lépreux qui sont salis par le pus s’écoulant sans cesse. Sic omnes justitiae nostrae quantumcumque pulchrae sint ex divino munere, nihilominus contaminantur 164quodammodo ex continuo fluxu peccatorum et defectuum saltem venialium, per vulnera et ulcera mentis et per desideria orientia ex infectione peccati originalis et quadam vulneratione. Ainsi toutes nos justices, si belles soient-elles par le don divin, sont néanmoins contaminées d’une certaine manière par le flux continu des péchés et des défauts au moins véniels, par les blessures et les ulcères de l’esprit, et par les désirs naissant de l’infection et de la blessure du péché originel.

13. Rechercher excessivement les consolations spirituelles et se plaindre de leur absence 12 raisons pour lesquelles Dieu nous les retire

Signum malum : quaerere nimis consolationes spirituales et de earum carentia murmurare vel impatientem esse, hoc est de divina providentia minus humiliter sentire quae consolationes hujusmodi tollit rationabiliter : primo quandoque ad humiliationem pro praeterito vel futuro ; secundo quandoque ad desideriorum augmentationem ; tertio quandoque ad propriae fragilitatis recognitionem ; quarto quandoque ad habendum compassionem super aliorum desolatione ; quinto quandoque ad poenitentiam propriam ex tali carentia consolationum peragendam, sicut humanitas Christi derelicta est ut pro nobis dolens satisfaceret ; sexto quandoque ad aliorum aedificationem vel adjutorium impendendum ; septimo quandoque ad impletionem eorum quae jussa sunt ne videant hostes sabbata eaque derideant, dum operatio debita deseritur ; octavo quandoque ad sollicitudinem ingerendam de retinendo dum habentur per evitationem omnium defectuum, etiam venialium ; nono quandoque ad clare sentiendum quod tales consolationes non sunt volentis et currentis per industriam humanam, sed Dei miserentis ; decimo quandoque ad purgandum peccata contracta ex quiete nimia mentis, sicut mare commovendo se purgatur ; undecimo quandoque ad experiendum si vult anima servire Deo expensis propriis aut gratis, sicut cum talibus consolationum stipendiis ; duodecimo quandoque ne praemietur anima hic in praesenti pro benefactis quibusdam, punienda in futurum pro malefactis ; sunt enim tales consolationes gratiae gratis datae quae stant cum peccato, immo per quas et cum quibus anima fornicatur a Deo, sicut regina fornicaretur cum pulchro regis nuntio ; quandoque, postremo, ne faciat anima de corpore suo in lacrymis et aliis abstinentiis expensas poenitentiae graves et excessivas. Signe mauvais : rechercher à l’excès les consolations spirituelles et murmurer ou s’impatienter de leur absence, ce qui revient à avoir un sentiment trop peu humble de la providence divine qui retire de telles consolations pour des raisons justes : premièrement, parfois pour l’humiliation à cause du passé ou du futur ; deuxièmement, parfois pour l’augmentation des désirs ; troisièmement, parfois pour la reconnaissance de sa propre fragilité ; quatrièmement, parfois pour avoir de la compassion envers la désolation des autres ; cinquièmement, parfois pour accomplir sa propre pénitence par ce manque de consolations, tout comme l’humanité du Christ fut délaissée afin qu’il pût satisfaire pour nous par sa douleur ; sixièmement, parfois pour l’édification des autres ou pour leur porter secours ; septièmement, parfois pour l’accomplissement de ce qui est ordonné, de peur que les ennemis ne voient les sabbats et ne s’en moquent, si l’on délaisse l’œuvre due ; huitièmement, parfois pour inspirer la sollicitude de les conserver quand on les possède en évitant tous les défauts, même véniels ; neuvièmement, parfois pour sentir clairement que de telles consolations ne sont pas le fait de celui qui veut ni de celui qui court par l’industrie humaine, mais de Dieu qui fait miséricorde ; dixièmement, parfois pour purger les péchés contractés par un trop grand repos de l’esprit, tout comme la mer se purge en s’agitant ; onzièmement, parfois pour éprouver si l’âme veut servir Dieu à ses propres dépens ou gratuitement, plutôt qu’avec de tels salaires de consolations ; douzièmement, de peur que l’âme ne soit récompensée ici-bas pour certains bienfaits alors qu’elle doit être punie plus tard pour ses méfaits ; car de telles consolations sont des grâces données gratuitement qui peuvent subsister avec le péché, bien plus, par lesquelles l’âme peut forniquer loin de Dieu, tout comme une reine forniquerait avec le beau messager du roi ; enfin, de peur que l’âme ne s’impose, par les larmes et les abstinences, des pénitences trop lourdes et excessives pour son corps.

14. S’irriter contre soi-même après le péché Exemple de l’enfant qui tombe

Signum malum : scilicet post peccatum sic irasci sibi, sic indignari quasi fuerit in potestate sua stare ; propterea non statim resurgere ad auxilium ex alto sed in seipso misere contabescere. Signe mauvais : à savoir, après le péché, s’irriter contre soi-même et s’indigner comme s’il avait été en son propre pouvoir de rester debout ; c’est pourquoi l’on ne se relève pas aussitôt pour chercher le secours d’en haut, mais l’on se consume misérablement en soi-même. Exemplum de puero qui avellens se a manu matris cadit in terram ; de hoc irascens percutit terram cervice sua, nolens assurgere protinus ut manum matris rursus apprehendat. Tel l’enfant qui, s’arrachant à la main de sa mère, tombe à terre ; de dépit, il frappe le sol de son front, refusant de se lever aussitôt pour saisir à nouveau la main de sa mère.

15. Minimiser son péché Et négliger, par paresse, de s’en repentir ou confesser

Signum malum : desidiae post peccatum sic sibi blandiri, sic negligere, quasi sit humanum peccare nec hoc magni pendere ; praesertim quia patet statim medicina per contritionem vel confessionem ; hoc est enim peccare in spe cum taliter abstinere debeamus a peccato quasi nunquam pateret remissio ut in morte. Signe mauvais : par paresse après le péché, se flatter ainsi et se négliger, comme s’il était humain de pécher et que cela n’avait pas grande importance ; surtout parce que le remède de la contrition ou de la confession est aussitôt disponible ; c’est en effet pécher dans l’espérance, alors que nous devrions nous abstenir du péché comme si la rémission ne devait jamais s’ouvrir, comme à l’heure de la mort.

16. Fuir le péché seulement pour éviter la confession

Signum malum : peccatum ideo fugere quia postea confitendum, et magis dolere super hoc quam super offensa Dei. Signe mauvais : fuir le péché parce qu’il faudra ensuite le confesser, et en souffrir davantage pour cette raison que pour l’offense faite à Dieu. Praeponitur itaque honor proprius honori divino, dum plus movet verecundia confessionis vel ejus poenalitas quam offensa creatoris. On préfère ainsi son propre honneur à l’honneur divin, quand la honte de la confession, ou sa pénibilité, touche davantage que l’offense faite au Créateur.

17. Désespérer du salut d’un pécheur et juger inutile de le prêcher Comme si son salut dépendait principalement de soi — image de celui qui plante ou arrose

Signum malum : 165desperatio de aliorum salvatione quasi nihil utiliter fiat eis vel praedicando vel monendo ; hoc enim redundat in injuriam medici omnipotentissimi, sapientissimi et optimi. Signe mauvais : le désespoir du salut d’autrui, comme si rien n’était fait utilement pour eux par la prédication ou l’avertissement ; cela tourne en effet à l’injure du Médecin très-tout-puissant, très-sage et très-bon. Hoc praeterea venit ex radice quinta superbiae quasi sit aliquid qui plantat aut qui rigat. Cela vient en outre de la cinquième racine de l’orgueil, comme si celui qui plante ou celui qui arrose était quelque chose.

18. Se réjouir ou rire des défauts d’autrui

Signum malum : collaetari vel ridere super aliorum defectibus ; non enim hoc fieret sic ab eo qui se judicaret similiter et magis deliquisse. Signe mauvais : se réjouir ou rire des défauts d’autrui ; car celui qui se jugerait avoir failli pareillement ou davantage n’agirait pas ainsi.

19. S’indigner contre les pécheurs plutôt que d’en avoir compassion

Signum malum : indignatio ad peccatores quibus debetur compassio. Signe mauvais : l’indignation envers les pécheurs à qui la compassion est due. Oritur nimirum haec indignatio a reputatione justitiae propriae quasi nunquam eum similia perpetrare contingeret. Cette indignation naît assurément de l’estime de sa propre justice, comme s’il ne pouvait jamais lui arriver de perpétrer des actes semblables. Ad idem spectat correctio cum exprobratione vel exsecratione et contumelia. À cela se rapporte la correction accompagnée de reproches, d’exécrations ou d’outrages.

20. Vouloir être exempt de toutes tentations

Signum malum ; velle carere tentationibus utputa velle sic in mente et corpore quietari velut innocens Adam ; hoc enim frustra quaeretur, immo et superbe, immo et noxie frequenter, cum gaudium existimare debeamus si in tentationes varias inciderimus quatenus exercitati per virtutum victoriam coronemur. Signe mauvais : vouloir être exempt de tentations, c’est-à-dire vouloir être apaisé en son esprit et son corps comme l’innocent Adam ; car on le cherche en vain, bien plus, orgueilleusement et souvent de manière nocive, alors que nous devons regarder comme une joie d’être tombés dans des tentations variées, afin que, éprouvés par la victoire des vertus, nous soyons couronnés.

21. Rechercher la contemplation dans la vie active Au détriment de l’une et de l’autre

Signum malum apud eos qui positi sunt ex officio ad laborem activae, quaerere sollicite quietem simul et suavitatem contemplativae velut in solitudine vel otio ; torquet enim ac distrahit mentem hoc studium, ut neque sufficienter exequatur actio nec contemplatio habeatur. Signe mauvais chez ceux qui sont placés par office au travail de la vie active, de rechercher avec sollicitude à la fois le repos et la suavité de la vie contemplative, comme dans la solitude ou l’oisiveté ; car cette recherche torture et distrait l’esprit, de sorte que ni l’action n’est accomplie suffisamment, ni la contemplation n’est obtenue.

22. Se dire assuré d’être en état de grâce À moins d’en avoir la certitude par révélation

Signum malum : judicare esse se in gratia cum certitudine nisi per revelationem claram habeatur, cum sufficiat pro statu praesenti probabilis conjectura : nescit quippe homo an amore vel odio dignus sit [Eccl. 9, 1] ; Signe mauvais : juger avec certitude que l’on est en grâce, à moins qu’on ne le tienne par une révélation claire, alors qu’une conjecture probable suffit pour l’état présent : car l’homme ne sait s’il est digne d’amour ou de haine (Ecclésiaste 9, 1) ; tum quia nescit an opera sua acceptantur coram Deo, tum quia ignorat qua districtione judicentur aut quo fine terminentur ; d’une part parce qu’il ne sait pas si ses œuvres sont acceptées devant Dieu, d’autre part parce qu’il ignore avec quelle rigueur elles seront jugées ou vers quelle fin elles aboutiront ; tum quia mentalis oculus coecutiens est, putans aliquando de gratiis gratis datis vel acquisitis, gratiam esse gratum facientem ; ensuite parce que l’œil de l’esprit est chassieux, prenant parfois pour la grâce sanctifiante ce qui n’est qu’une grâce donnée gratuitement ou acquise ; tum denique quia angelus satanae transfigurat se in angelum lucis, exsuflans per aliquam latentem superbiam flammam caritatis, conservans nihilominus lucem quamdam acquisitae seu consuetudinalis virtutis. enfin parce que l’ange de Satan se transforme en ange de lumière, soufflant par quelque orgueil latent la flamme de la charité, tout en conservant néanmoins une certaine lumière de vertu acquise ou coutumière.

23. S’appliquer à la contemplation par curiosité ou plaisir

Signum malum : studere contemplationi vel ad curiositatem sciendi quid est, vel ad solam voluptatem, et non principaliter ad humilitatem et ad Dei dilectionem sincerius exercendam. Signe mauvais : s’appliquer à la contemplation soit par curiosité de savoir ce qu’elle est, soit pour le seul plaisir, et non principalement pour l’humilité et pour exercer plus sincèrement l’amour de Dieu.

24. Se vanter de sa fermeté dans les bonnes résolutions par des formules bravaches Je préférerais mourir que de commettre ce mal.

Signum malum : jactantia de stabilitate in hoc vel illo bono proposito, quae dicere facit : mallem mori, mallem omnia mala pati quam hoc malum facere vel ab illo bono resilire ; nollem habere totum mundum et hoc bonum amittere. Signe mauvais : la jactance au sujet de la fermeté dans telle ou telle bonne résolution, qui fait dire : Je préférerais mourir, je préférerais souffrir tous les maux plutôt que de commettre ce mal ou de reculer devant ce bien ; je ne voudrais pas posséder tout le monde et perdre ce bien. Sufficit namque ad humilitatem ut pro stabilitate in bonis exoretur Deus ne nos inducat in tentationem qualemcumque per quam cadere contingat nos fragiles ; aut si talia dicenda videntur, addatur secundum affectum praesentem qualis sentitur aut adesse creditur. Par humilité, il nous suffit en effet de demander à Dieu notre persévérance dans le bien, et de ne pas nous exposer à une tentation où notre fragilité nous ferait tomber ; mais si de telles paroles semblent devoir être dites, qu’on les prononce selon l’état d’âme du moment, tel qu’on le ressent ou croit le ressentir.

25. Se glorifier de sa pureté extérieure au détriment de l’intérieur

Signum malum : gloriatio de conservatione exterioris hominis ab occupationibus peccatorum carnalium, si derelinquitur interior homo 166in conculcationem vitiorum spiritualium ; exempli gratia : silet lingua carnis in Ecclesia tempore divini servitii ; vide ne perstrepet assidue lingua mentis in conspectu Dei vel rixando de defectibus fratrum, vel respondendo injuriis eorum, vel admittendo diverses fabulationes vitiorum sub specie virtutum, ut correctionis vel instructionis et similium. Signe mauvais : la glorification de la préservation de l’homme extérieur des occupations des péchés charnels, si l’homme intérieur est délaissé au foulage des vices spirituels ; par exemple : la langue de chair se tait dans l’église au temps du divin service ; mais prends garde que la langue de l’esprit ne résonne pas assidûment en présence de Dieu, soit en se querellant au sujet des défauts des frères, soit en répondant à leurs injures, soit en admettant divers récits de vices sous apparence de vertus, comme sous prétexte de correction ou d’instruction et autres choses semblables. Indignaris dum cernis apud clericos seniores fieri fabulationes in ecclesia Dei cernente populo ; indignare tibi ipsi qui saepe deteriora agis, vidente toto coelorum choro. Tu t’indignes quand tu vois chez des clercs plus âgés des bavardages se faire dans l’église de Dieu à la vue du peuple ; indigne-toi contre toi-même qui fais souvent pire encore sous les yeux de tout le chœur des cieux.

26. Se laisser influencer par des inclinations sensibles dans le service de Dieu Exemple : préférer confesser un bel homme qu’un laid, une femme qu’un homme, etc.

Signum malum : affectio carnalis ad aliquid dum tractandum est sincerum Dei negotium, quemadmodum scilicet in confessione audienda libentius auditur pulcher quam turpis, juvenis quam senex, mulier quam homo, peccatum carnale quam spirituale. Signe mauvais : une affection charnelle pour quelque chose alors qu’il faut traiter de la sincère affaire de Dieu, comme par exemple, dans l’audition d’une confession, on écoute plus volontiers un bel homme qu’un laid, un jeune qu’un vieux, une femme qu’un homme, un péché charnel qu’un spirituel. Aut si in collocando homine pro salute sua plus attenditur locus proprius aut consolatio propria quam suae animae salvatio et quam universalis Ecclesiae aedificatio. Ou si, en conseillant un homme pour son salut, on a plus d’égard pour son propre avantage ou sa propre consolation que pour le salut de son âme et pour l’édification de l’Église universelle.

27. Être incapable de renoncer à des gratifications Honneur, liberté, plaisir

Signum malum : dum aliquis loqui vult, aut claustrum exire, aut dominationem recipere, aut generaliter aliquid quod credit in honorem vel in quamdam libertatem aut voluptatem suam agere, si non mallet pro tunc, quantum in ipso est, silere, quiescere, subjici ac honore tali vel libertate aut voluptate carere ; signum quippe est latentis vanitatis et non aedificantis caritatis. Signe mauvais : quand quelqu’un veut parler, ou sortir du cloître, ou recevoir un commandement, ou généralement faire quelque chose qu’il croit accomplir pour son honneur ou pour une certaine liberté ou pour son plaisir, s’il ne préférait pas, pour lors, autant qu’il est en lui, se taire, rester en repos, être soumis et manquer d’un tel honneur, de cette liberté ou de ce plaisir ; c’est assurément le signe d’une vanité latente et non d’une charité qui édifie.

28. Ne poursuivre les bonnes œuvres que tant que durent les applaudissements

Signum malum : praedicare vel quidquam aliud laudabiliter facere dum arridet favor et plausus et dum super alios collaudatur operans ; si cessantibus istis cessat et ipse ab actione, impellebat quippe eum non caritas sed vanitas ; simile cognoscitur dum cupiditas lucri movet, non veritas. Signe mauvais : prêcher ou faire toute autre chose louable tant que sourient la faveur et les applaudissements, et tant que celui qui agit est loué au-dessus des autres ; si, ces choses cessant, il cesse lui-même l’action, c’est que ce n’est point la charité mais la vanité qui le poussait ; on reconnaît la même chose quand c’est la cupidité du gain qui meut, et non la vérité.

29. Préférer faire moins bien soi-même, qu’un autre fasse mieux

Signum malum : si quis mavult rem aliquam per se fieri minus bene quam melius per alterum ; nisi ratio altera concurrat proprii meriti vel exercitationis virtuosae. Signe mauvais : si quelqu’un préfère qu’une chose soit faite par lui-même moins bien, plutôt que mieux par un autre ; à moins qu’une autre raison ne s’y joigne, tenant au propre mérite ou à un exercice vertueux.

30. Tout signe contraire à celui du Christ

Signum universaliter malum est quod contradicit signo Christi. Un signe universellement mauvais est celui qui contredit le signe du Christ.

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