Jean Gerson  : Divers traités sur le discernement (2026)

Textes : De l’examen des doctrines (1423)

De examinatione doctrinarum De l’examen des doctrines
(1423)

Glorieux n° 456, IX, 458-475.

Prologue Nécessité vitale de se protéger des fausses prophéties et des doctrines suspectes ; quatre modes d’examen (par la théologie, les exemples, la philosophie et la pratique) ; plan du traité, limité au premier mode : l’examen théologique ; protestation d’impartialité et dédicace aux Chartreux et aux Célestins

458Attendite a falsis prophetis, clamat Christus, supremus doctor noster. Gardez-vous des faux prophètes, s’écrie le Christ (Matthieu 7, 15), notre souverain docteur. Cui consonat Apostolus suus, doctor in veritate : doctrinis, inquit, variis et peregrinis nolite abduci. Son Apôtre, docteur en la vérité, lui fait écho lorsqu’il dit : Ne vous laissez pas égarer par toutes sortes de doctrines étrangères (Hébreux 13, 9). Patres et fratres, qui habet aures audiendi audiat. Pères et frères, que celui qui a des oreilles pour entendre entende. Quia nulla monitio salubrior, nulla si negligatur periculosior esse potest ; quia sicut venenum corpus enecat, sic prophetiae falsae, sic doctrinae variae et peregrinae trahunt animas ad interitum ; non qualemcumque sed aeternum. Car nul avertissement ne peut être plus salutaire, et nul, s’il est négligé, plus périlleux ; car de même que le venin tue le corps, ainsi les fausses prophéties et les doctrines diverses et étrangères entraînent les âmes à la ruine, et non point une ruine passagère, mais éternelle. Turbant insuper Ecclesiam ; politias omnes, temporales simul et spirituales evertunt. Elles troublent en outre l’Église et renversent toutes les sociétés, tant temporelles que spirituelles. Quapropter occasionibus intra cor ab extraque susceptis, proposuit sedulitas nostra opusculum componere quadruplici modo De examinatione doctrinarum : primo theologicaliter, deinde exemplariter ; tertio philosophicaliter ; quarto practicabiliter. C’est pourquoi, sous l’impulsion de motifs nés au-dedans du cœur comme au-dehors, notre zèle s’est proposé de composer un opuscule sur L’examen des doctrines selon quatre modes : premièrement théologiquement, ensuite par des exemples, troisièmement philosophiquement et quatrièmement pratiquement.

Primus modus, qui et praesentis est opusculi, sex considerationes de examinatoribus idoneis doctrinarum, et totidem de arte examina­tionis perstringet ; quae his versibus notantur : Le premier mode, qui est celui du présent opuscule, touchera brièvement six considérations sur les examinateurs idoines des doctrines, et autant sur l’art de l’examen ; elles sont résumées dans ces vers :

Concilium, papa, praesul, doctor bene doctus Le concile, le pape, l’évêque, le docteur bien docte,

Discretor quoque spirituum de dogmate censent. Puis le discerneur d’esprits sont tous juges du dogme :

Qualis sit doctrina, docens quis quique sodales Ce qu’est cette doctrine, qui l’enseigne et quels sont ses compagnons,

Si finis sit fastus, quaestus sive libido. Si sa fin est l’orgueil, le gain ou la luxure.

Imprimis protestamur, nihil nos in docendo vel narrando dicturos fore intentione corrupta, favore vel odio ; sed tamquam in articulo mortis positi, et coram judice Deo, cautelas insinuare volumus contra falsas prophetias, doctrinasque suspectas maxime diebus istis malis, quando studium refriguit theologiae, quando etiam magna ex parte dissipatum est, ubi potissimum florere solebat. En premier lieu, nous protestons que nous ne dirons rien, en enseignant ou en racontant, par une intention corrompue, par faveur ou par haine ; mais comme placés à l’article de la mort et devant Dieu pour juge, nous voulons suggérer des mises en garde contre les fausses prophéties et les doctrines suspectes, surtout en ces jours mauvais où l’étude de la théologie s’est refroidie, et où elle s’est même en grande partie dissipée là où elle avait coutume de fleurir le plus. Fiat insuper sermo 459praesens ad tales, qualis laudatur fuisse Job, qui sunt simplices et recti ac timentes Deum et recedentes a malo ; ne diabolus, cujus non ignoramus astucias, improvisos forte reperiat ac seducat. Que le présent discours s’adresse en outre à des hommes tels qu’on loue Job de l’avoir été : simples, droits, craignant Dieu et s’éloignant du mal ; afin que le diable, dont nous n’ignorons pas les ruses, ne les trouve pas par hasard dépourvus et ne les séduise point. Tales alloquimur venerandos Patres Carthusienses et Coelestinos, quos ut Job afflictos oportet esse in terra Hus, quod sonat consilium. C’est à de tels hommes que nous nous adressons — les vénérables Pères Chartreux et Célestins — eux à qui il convient d’être affligés comme Job au pays de Hus, nom qui signifie conseil. Convenit et Orientales esse, pro susceptione luminis gloriosi, quibus testimonium perhibendum est de lumine. Il convient aussi qu’ils soient des Orientaux, pour recevoir la lumière glorieuse et rendre ainsi témoignage à la lumière. Anima denique justi aliquando vera annuntiat, plusquam septem speculatores constituti in excelsa ad speculandum. Car l’âme du juste annonce parfois des vérités plus sûrement que sept sentinelles placées sur les hauteurs pour observer. Quibus praemissis, discurramus per unamquamque considerationem, duodecim veritates aliquas cautelasque miscendo. Cela posé, parcourons chaque considération en y mêlant douze vérités et quelques mises en garde.

Première partie Les six examinateurs

1. Le Concile général : juge final et infaillible

1.1 Fondement de son autorité et de son infaillibilité toute autre autorité particulière, même celle du pape, est sujette à l’erreur

1. Examinator authenticus et finalis judex doctrinarum fidem tangentium Concilium est generale. 1. L’examinateur authentique et le juge final des doctrines touchant à la foi est le Concile général. Deducitur haec consideratio primitius auctoritate generalis Concilii Constantiensis, cui forte par in duratione nullum fuit ; duravit enim annos tres et menses sex. Cette considération se déduit d’abord de l’autorité du Concile général de Constance, auquel nul ne fut peut-être égal en durée, car il siégea trois ans et six mois. Forma decreti sui satis habetur, et posita est in tractatu de Potestate Ecclesiastica [282 (VI, 210)] et in opusculo, An liceat a Papa appellare [288 (VI, 283)]. La teneur de son décret est bien connue et se trouve rapportée dans le traité De la puissance ecclésiastique ainsi que dans l’opuscule S’il est permis d’appeler du Pape. Sumitur insuper ab Evangelio cum ratione talis confirmatio. Une telle confirmation est tirée en outre de l’Évangile et de la raison. Christus fuit supremus et optimus institutor Ecclesiae, non deficiens in necessariis, quia et dixit : Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus usque ad consummationem saeculi [Mtt. 28, 20]. Le Christ fut le souverain et le parfait instituteur de l’Église, ne lui manquant point dans les choses nécessaires, car il a dit : Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècle (Matthieu 28, 20). Oportuit igitur in Ecclesia relinquere regulam infallibilem pro fide servanda, et dubiis emergentibus terminandis. Il fallut donc laisser dans l’Église une règle infaillible pour conserver la foi et trancher les doutes qui surgiraient. Non autem reperitur in terris altera talis infallibilis regula, nisi generale Concilium legitime congregatum. Or, on ne trouve sur terre aucune autre règle infaillible de ce genre que le Concile général légitimement réuni. Nam quaelibet persona singularis de Ecclesia, cujuscumque dignitatis, etiam papalis, circumdata est infirmitate, et deviabilis est, ut fallere possit et falli. Car toute personne particulière dans l’Église, de quelque dignité qu’elle soit revêtue, fût-elle papale, est environnée d’infirmité et sujette à l’erreur, de sorte qu’elle peut tromper et être trompée. Propterea non imparem posuit Augustinus auctoritatem in Ecclesia et in Evangelio : Non crederem, inquiens, evangelio, nisi me auctoritas Ecclesiae commovisset. C’est pourquoi saint Augustin n’a pas mis une moindre autorité dans l’Église que dans l’Évangile en disant : Je ne croirais pas à l’Évangile, si l’autorité de l’Église ne m’y avait poussé. Opponet forsan aliquis, quod in agibilibus et constitutionibus humanis vel sententiis, vel canonizationibus sanctorum, Ecclesia falli potest et fallere, secundum jura, cum experimentiis plurimis. Quelqu’un objectera peut-être que dans les actes et les constitutions humaines, les sentences ou les canonisations des saints, l’Église peut être trompée et tromper, conformément au droit et selon de multiples expériences. Respondemus, secus esse in his quae sunt facti vel juris humani, et in his quae sunt juris divini de necessitate salutis cognoscendi ; cujusmodi sunt veritates fidei, praesertim articulorum ; propterea Deus assistit specialius, ubi non sufficit auxilium humanum, sicut in determinatione veritatum fidei, quam in aliis in quibus non necessario salus consistit. Nous répondons qu’il en va autrement pour les questions de fait ou de droit humain que pour celles de droit divin qu’il est nécessaire de connaître pour le salut, comme sont les vérités de foi, surtout les articles ; c’est pourquoi Dieu apporte une assistance plus spéciale là où le secours humain ne suffit pas, comme dans la détermination des vérités de foi, plutôt que dans les autres choses où le salut n’est pas nécessairement engagé.

1.2 Trois degrés d’approbation des doctrines de foi certaine (obligation de croire) ; de piété (utiles sans être obligatoires) ; permises (tolérées malgré des imperfections)

Nihilominus attendendum est multiplicem esse doctrinarum per Ecclesiam seu Concilium vice sua, approbationem. Néanmoins, il faut remarquer que l’approbation des doctrines par l’Église, ou par le Concile en son nom, est de plusieurs sortes. Quaedam enim approbantur, ut certitudinaliter, vere, necessarioque credendae ; quaedam, ut utiles ad moralem religiosamque doctrinam, sine mixtione falsitatis noxiae ; non tamen sunt sic ut credantur obligatorie ; sed dicuntur sive nominantur de pietate fidei. Certaines sont en effet approuvées comme devant être crues avec certitude, vérité et nécessité ; d’autres le sont comme utiles à la doctrine morale et religieuse, sans mélange de fausseté nuisible, sans toutefois qu’on soit obligé de les croire ; on dit alors qu’elles relèvent de la piété de la foi. Quaedam vero solum permittuntur ut legantur, non quin in eis sint mixtae falsitates, sed habent plurimas utiles 460doctrinas, sicut sunt scripta doctorum multorum : D’autres enfin sont seulement permises à la lecture, non qu’il ne s’y trouve des faussetés mêlées, mais parce qu’elles contiennent de très nombreuses et utiles doctrines, comme le sont les écrits de beaucoup de docteurs ; et ita Augustinus scripta sua recipi voluit : Noli, inquit, meis litteris quasi canonicis scripturis deservire ; et iterum : Negare non possum, nec debeo, sicut in ipsis majoribus ita multa esse in tam multis opusculis meis, quae possunt justo judicio et nulla temeritate culpari. C’est ainsi que saint Augustin voulut que ses écrits fussent reçus, puisqu’il dit : Ne t’asservis pas à mes écrits comme s’ils étaient des Écritures canoniques (De Trinitate, III) ; et encore : Je ne puis ni ne dois nier qu’il se trouve dans mes si nombreux opuscules, comme chez les plus grands auteurs, bien des choses qui peuvent être blâmées par un juste jugement et sans nulle témérité (Retractationes).

1.3 Deux conséquences la canonisation n’oblige pas à adhérer à chacune des doctrines du saint ; toute définition dogmatique requiert une extrême prudence (mise en garde contre le schisme ; exemple de la Faculté de théologie de Paris, qui désigne des délégués plutôt que de statuer collectivement)

Sumitur hic duplex veritas. On en tire ici une double vérité. Canonizatio personae non compellit firmiter adhaerere cuilibet doctrinae suae ; patet hoc etiam in martyribus, ut in beato Cypriano. La canonisation d’une personne ne force pas à adhérer fermement à chacune de ses doctrines ; cela est manifeste même pour les martyrs, comme on le voit chez le bienheureux Cyprien. Patet insuper de pluribus canonizatis, quorum quotidie positiones a scolasticis palam negantur, aut cum reverentia, si fieri potest, exponuntur. C’est un fait également patent pour plusieurs saints canonisés, dont les positions sont chaque jour ouvertement contredites par les scolastiques, ou interprétées avec révérence, si cela est possible. Veritas altera : debet cum maturitate maxima et non sine grandi necessitate reipublicae determinatio fieri in materiis fidei, maxime condendo articulum obligantem ; alioquin formidandum est de scandalo, vel schismate non faciliter extirpabili si qui dissenserint. Seconde vérité : la détermination en matière de foi doit se faire avec une prudence extrême et non sans une grande nécessité pour la chose publique, surtout quand on établit un article obligatoire ; autrement, il est à craindre qu’un scandale ou un schisme difficile à extirper ne survienne si certains s’y opposent. Doceat nos de hoc schisma Graecorum. Que le schisme des Grecs nous instruise sur ce point. Hac ratione sacrae Theologiae Facultas Parisiensis, frequenter dum quaeruntur ab eadem decisiones dubiorum quasi neutrorum, solet non per se totam et per singula supposita sua dare determinationem, sed deputatos pro consilio dando, ordinare. C’est pour cette raison que la Faculté de sainte Théologie de Paris, lorsqu’on lui demande fréquemment des décisions sur des doutes qui semblent neutres, a coutume de ne pas donner de détermination par elle-même tout entière et par chacun de ses membres, mais de désigner des délégués pour donner un avis. Quanto amplius haec auctoritatis gravitas in generali est Concilio, necnon in summo pontifice conservanda ; nec tamen ita declinandum est ad nil determinandum ut apertum inde in fide et moribus scandalum radicetur. À plus forte raison cette gravité de l’autorité doit être maintenue dans le Concile général, ainsi que chez le souverain pontife ; il ne faut pas toutefois incliner à ne rien décider au point de laisser un scandale manifeste s’enraciner dans la foi et les mœurs.

2. Le pape examinateur juridique ordinaire

2.1 Fondement et limites de son autorité accessible en permanence contrairement au Concile, mais faillible ; recours toujours possible au Concile en cas de refus ou d’erreur

2. Examinator juridicus doctrinarum fidem tangentium, papa est supremus in terris, post generale Concilium, vel cum ipso. 2. L’examinateur juridique des doctrines touchant à la foi est le pape, souverain sur terre après le Concile général, ou avec lui. Deducitur auctoritate canonum cum ratione morali, praesupposita fide. Cela se déduit de l’autorité des canons jointe à la raison morale, la foi étant présupposée. Quoniam supremus in omni politia judex habet dubia circa politiam emergentia determinare, vel interpretari, vel declarare, cum appositione poenarum in rebelles ; hoc autem est judicium auctoritativum. Car le juge suprême dans toute société doit trancher, interpréter ou déclarer les doutes surgissant au sujet de cette société, en infligeant des peines aux rebelles ; or, c’est là le propre du jugement d’autorité. Sed dicet aliquis : non oportet ita fieri, cum papa sit deviabilis ; non est enim magis confirmatus quam Petrus fuit ; unde reprehensus est a Paulo, eo quod non recte ambularet ad veritatem Evangelii. Mais quelqu’un dira : il ne convient pas qu’il en soit ainsi, puisque le pape peut errer ; il n’est pas en effet plus affermi que ne le fut saint Pierre, lequel fut repris par saint Paul parce qu’il ne marchait pas droit selon la vérité de l’Évangile. Confirmat haec objectio considerationem praecedentem, sed plus tamen infert quam oportet : neque enim potest Concilium assidue praesentialiter haberi pro decisione dubiorum, nec expediret ita passim fieri. Cette objection confirme la considération précédente, mais elle en déduit pourtant plus qu’il ne convient : en effet, le Concile ne peut se tenir sans cesse et en personne pour décider des doutes, et il ne serait pas expédient qu’il en fût ainsi à tout propos. Supremus autem in Ecclesia faciliter additur ; qui si nollet omnino pertinaciter ea quae sunt fidei declarare, aut si, declarando erraret, superest judicium Concilii. Or, le chef de l’Église est aisément accessible ; et s’il refusait avec obstination de déclarer ce qui est de foi, ou si, en le déclarant, il s’égarait, il reste toujours le recours au jugement du Concile. Porro non sequitur : papa potest in definiendo fallere vel falli, igitur non est judex idoneus, sicut similiter et in aliis patet instantia. En outre, il ne s’ensuit pas que, si le pape peut tromper ou être trompé en définissant, il n’est pas pour autant un juge idoine, ainsi que l’exemple le montre pareillement dans d’autres domaines.

2.2 Deux conséquences en matière de foi, la détermination du seul pape n’oblige pas à croire ; elle oblige néanmoins à ne pas enseigner le contraire (sauf erreur manifeste contre la foi, auquel cas la résistance devient obligatoire pour éviter le scandale)

Concluditur, ex hac radice duplex veritas : prima, quod determinatio solius papae in his quae sunt fidei, non obligat, ut praecise est talis, ad credendum ; alioquin staret in casu quod quis obligaretur vel ligaretur ad contradictoria, vel ad falsum et contra fidem. On conclut de ce principe une double vérité : premièrement, que la détermination du seul pape dans les choses de foi, prise précisément comme telle, n’oblige pas à croire ; autrement, il pourrait arriver qu’un homme fût obligé d’adhérer à des propositions contradictoires, ou à ce qui est faux et contraire à la foi. Secunda veritas : quod sententia papae ligat omnes fideles ad non dogmatizandum contrarium, nisi illos et apud illos qui manifestum contra fidem deprehendunt errorem, et scandalum grande fidei suo silentio, si non opponerent se fieri 461cognoscunt. Seconde vérité : que la sentence du pape oblige tous les fidèles à ne pas enseigner le contraire, excepté ceux qui découvrent une erreur manifeste contre la foi, et qui comprennent qu’un grand scandale naîtrait de leur silence s’ils ne s’y opposaient pas. Quod si fieret prosecutio sententiarum et poenarum contra eos, sciant beatos esse qui persecutionem patiuntur propter justitiam. Que si l’on engageait contre eux des poursuites par des sentences et des peines, qu’ils sachent qu’heureux sont ceux qui sont persécutés pour la justice (Matthieu 5, 10).

2.3 Réaffirmation de la soumission du pape au Concile ceux qui continuent de s’y opposer par faveur excessive envers le souverain pontife sont dans l’erreur, voire dans l’hérésie, depuis la condamnation expresse du Concile de Constance

Superest quoque remedium Concilii generalis, cujus finalis, auctoritativa, judicialisque potestas, fundata est indestructibiliter in illo verbo Christi de correctione fraterna : si Ecclesiam non audierit, sit tibi sicut ethnicus et publicanus [Mtt. 18, 17]. Il reste aussi le remède du Concile général, dont la puissance souveraine d’autorité et de jugement est fondée de manière inébranlable sur cette parole du Christ concernant la correction fraternelle : S’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain (Matthieu 18, 17). Cui legi haud dubie subest papa, licet hactenus haec veritas multis non placeret, propter inordinatum favorem ad summum pontificem, vel scripta sua male suscepta, plus quam ad Christum et Evangelia. À cette loi est indubitablement soumis le pape, bien que jusqu’ici cette vérité n’ait pas plu à beaucoup, par une faveur excessive envers le souverain pontife ou par une lecture erronée de ses écrits, préférée au Christ et aux Évangiles. Nunc autem oppositum falsitas est, ut haeresis expresse damnata per Constantiense Concilium, cum aliis multis, in magnam utilitatem totius politiae christianae. Mais à présent, l’opinion opposée est une erreur, voire une hérésie expressément condamnée par le Concile de Constance, parmi bien d’autres points, pour le plus grand bien de toute la république chrétienne.

3. L’évêque et l’Inquisiteur examinateurs juridiques ordinaires locaux

3.1 Fondement et limites de leur autorité le diocèse

3. Examinator juridicus et ordinarius doctrinarum hujusmodi, est praelatus quilibet in sua jurisdictione, cui communicat Inquisitor. 3. L’examinateur juridique et ordinaire de ces doctrines est tout prélat en sa juridiction, à laquelle participe également l’Inquisiteur. Deducitur haec consideratio per canonicas monitiones, et censuras praelatorum exhortativas, ut dioeceses suas extirpare studeant ab haeresibus perniciosisque doctrinis. Cette considération se déduit des avertissements canoniques et des censures par lesquelles on exhorte les prélats à travailler pour purger leurs diocèses des hérésies et des doctrines pernicieuses. Sumitur praeterea ratio propor­tionabilis ad auctoritatem papae, necnon per ordinem hierarchicum figuratum in consilio dato Moysi per Jethro socerum suum. On en tire en outre une raison proportionnée à l’autorité du pape, ainsi que de l’ordre hiérarchique préfiguré dans le conseil donné à Moïse par son beau-père Jéthro.

3.2 Deux conséquences la détermination de l’évêque ne s’étend pas à toute l’Église ; compétent pour les cas simples (hérésies évidentes ou manifestes pour les savants), il doit rapporter au Siège apostolique les causes majeures : cas dont la difficulté ou l’étendue excède le cadre diocésain, et qu’il serait périlleux de trancher localement sans risque de scandale

Sed notetur hic duplex veritas : Prima ; nullus episcopus inferior condere potest articulum fidei catholicae, qui videlicet ad totam Ecclesiam se extendat : non enim potest in eos obligationem ferre quos non habet in jurisdictione subjectos. Mais que l’on note ici une double vérité : premièrement, nul évêque de rang inférieur ne peut établir un article de foi catholique qui s’étende à toute l’Église, car il ne peut porter d’obligation sur ceux qui ne sont pas ses sujets. Differt idcirco determinatio papae, quoniam generalis est, et ad omnes catholicos se extendit quoad poenam. En cela diffère la décision du pape, car elle est générale et s’étend à tous les catholiques quant à la peine encourue. Sic intelligere debent dicentes nullum praeter papam condere posse articulum, alioquin falleretur ; quoniam in suis dioece­sibus praelati jus hoc habent cum approbatione tamen consilii. C’est ainsi que doivent l’entendre ceux qui affirment que nul autre que le pape ne peut établir d’article, sans quoi ils se tromperaient ; car dans leurs propres diocèses, les prélats possèdent ce droit, pourvu qu’ils aient l’approbation de leur conseil. Pro quo sit secunda veritas, distinctione praemissa, quod aliquae sunt doctrinae palam haereticales apud omnes, aliae dubiae simplicibus, sed manifestae sapientibus, et peritis ; tertiae veluti neutrae, habentes pro se doctores, cum rationibus ad utramque partem probabilibus ; nec in una tantum dioecesi vel paucis, sed apud omnes christianos, aut longe plurimos. À ce sujet, voici la seconde vérité, après avoir posé cette distinction : certaines doctrines sont ouvertement hérétiques aux yeux de tous ; d’autres sont douteuses pour les simples, mais manifestes pour les savants ; d’autres enfin sont comme neutres, ayant pour elles des docteurs qui avancent des raisons probables de part et d’autre, et ce non dans un seul diocèse, mais chez presque tous les chrétiens. Est ergo veritas, quod in primis et secundis, auctoritas inferiorum praelatorum se extendit et ad suos tantummodo : in tertiis vero nequaquam ; quoniam merito dicuntur majores causae fidei, propter difficultatem decisionis cum periculo scandali, ideo sunt ad Sedem Ecclesiae, vel ad sedentem in ea Summum scilicet Pontificem referendae ; juxta illud, si quid ambiguum vel dificile, etc. vocans causam grandem, non ratione materiae, sed ambiguae diffi­cultatis in determinatione ; cujus distinctionis ignorantia vel dismu­latio culpabilis, non paucos depulit in errores, scandalosaque judicia contra ordinariam et doctrinalem potestatem, nostra tempestate. C’est donc une vérité que, pour les premières et les secondes, l’autorité des prélats inférieurs s’exerce sur leurs seuls sujets ; mais pour les troisièmes, nullement ; car on les appelle à juste titre causes majeures de la foi, en raison de la difficulté d’une décision qui risquerait de causer un scandale, et elles doivent donc être rapportées au Siège de l’Église ou au Souverain Pontife ; selon ce mot : s’il se présente quelque chose d’ambigu ou de difficile, qualifiant la cause de grande non par sa nature, mais par la difficulté d’en décider. L’ignorance ou la dissimulation coupable de cette distinction a jeté de notre temps bien des gens dans l’erreur et dans des jugements scandaleux contre le pouvoir ordinaire et doctrinal.

4. Le docteur en théologie examinateur à la fois juridique (par la licence) et doctrinal (par la science)

4.1 Fondement et limites de son autorité licence universelle accordée par l’autorité apostolique

4624. Examinator partim authenticus, partim doctrinalis hujusmodi doctrinarum, est quilibet in sacra theologiae facultate licentiatus aut doctor. 4. L’examinateur, partie authentique et partie doctrinal de ces doctrines, est quiconque est licencié ou docteur en la Faculté de sainte Théologie. Deducitur haec consideration per formam verborum, quibus datur licentia magistralis. Cette considération se déduit de la forme même des paroles par lesquelles on confère la licence magistrale. Dicit enim Cancellarius : ego auctoritate Apostolica do tibi licentiam legendi, regendi, disputandi, docendi in sacra theologiae facultate hic et ubique terrarum, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Le Chancelier dit en effet : Moi, par l’autorité apostolique, je te donne la licence de lire, diriger, disputer et enseigner en la Faculté de sainte Théologie ici et partout sur terre, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen. Amen.

4.2 Deux conséquences le docteur a le droit d’exercer (et ne peut être écarté par l’évêque sans réel motif) ; mais il n’a pas le devoir d’enseigner (propre au pasteur), sauf lorsqu’il est pasteur-docteur (figure parfaite) ; le simple docteur peut néanmoins être obligé d’exercer en cas de nécessité (hérésies) ou si envoyé par un supérieur

Ex his absque prolixiori deductione, sumitur duplex veritas. De là, sans plus de détours, on tire une double vérité. Prima, quod doctores theologici non sunt arcendi sine causa rationali ab exercitio actuum praedictorum, quoniam papalis auctoritas licentiam eis confert : non ita tamen quin dioecesani, seu locorum ordinarii, possint obsistere vel non consentire pro rationabili voluntate. Premièrement, on ne doit pas écarter les docteurs en théologie, sans motif raisonnable, de l’exercice des actes susdits, puisque l’autorité du pape leur en donne la licence ; toutefois, les évêques diocésains ou les ordinaires peuvent s’y opposer s’ils ont pour cela une volonté juste. Exemplum de potestate sacerdotali quae aequalis est in quolibet quoad corpus Christi verum, sed diversificatur quoad mysticum, quod respicit potestatem jurisdictionis. L’exemple en est le pouvoir sacerdotal, qui est égal chez tous quant au corps véritable du Christ, mais qui diffère quant au corps mystique, lequel relève du pouvoir de juridiction. Exemplum etiam de magistris in Artibus qui non legunt semper Artes ubi volunt, nisi scholasticorum consensus habeatur. Un autre exemple est celui des maîtres ès Arts, qui n’enseignent pas toujours où ils le souhaitent s’ils n’ont pas le consentement des écoliers. At vero ex hac declaratione sumitur veritas altera, quod doctores theologici non obligantur praecise ex potestate sibi tradita praedictos actus omnes, legendi scilicet, regendi, praedi­candi, etc. passim exercere. Mais de cette explication on tire cette autre vérité : les docteurs en théologie ne sont pas obligés, par le seul pouvoir qui leur est remis, d’exercer partout tous les actes de lire, diriger ou prêcher. Secus de praelatis ordinariis, quorum officio pastorali annexum est debitum vel obligatio docendi, praedi­candi, etc. subdito sibi gregi, sicut jungit Apostolus haec duo, pastores et doctores ; quod ratio manifesta convincit. Il en va autrement pour les prélats ordinaires, à l’office pastoral desquels est joint le devoir d’enseigner et de prêcher au troupeau qui leur est confié, ainsi que l’Apôtre unit ces deux termes : les pasteurs et les docteurs ; ce qu’une raison manifeste démontre. Oportet enim esse quosdam in Ecclesia, qui sint ex officio constituti tales actus exercere ; alioquin non fuisset perfecte instituta, contra illud : Dei perfecta sunt opera. Il faut en effet qu’il y ait dans l’Église des hommes établis par office pour remplir ces devoirs ; autrement elle n’aurait pas été parfaitement instituée, contrairement à ce mot : les œuvres de Dieu sont parfaites. Non autem sunt alii sic obligati per officium quam pastores simul et doctores, et non soli doctores. Or, il n’y en a pas d’autres qui soient ainsi obligés par leur charge que ceux qui sont à la fois pasteurs et docteurs, et non les simples docteurs. Possent consequenter inferri veritates multae salubres de necessitate studii theologici, nisi brevitatis amor silentium indiceret. On pourrait en déduire bien d’autres vérités salutaires sur la nécessité de l’étude théologique, si le désir d’être bref ne m’imposait le silence. Dictum est supra praecise, et passim, quoniam aliunde potest doctor theologus obligari praedicare vel docere, aut scripto vel verbo interpretari Scripturas, dum necessitas imminet haereses convellendi ; aut videretur ingratus donis Dei : quemadmodum loquuntur, quaerentes si sacerdos non beneficiatus possit sine peccato ab omni celebratione missarum vacare. On a dit plus haut qu’un docteur en théologie peut être par ailleurs obligé de prêcher ou d’interpréter les Écritures quand il est nécessaire de détruire les hérésies, sous peine de paraître ingrat envers les dons de Dieu ; ainsi en discute-t-on lorsqu’on demande si un prêtre sans bénéfice peut, sans péché, s’abstenir de toute célébration de la messe. Additur tertia causa ; dum, scilicet specialiter mittitur per ordinarium suum ; quo casu tenetur sibi iisdem mittens de sustentatione sua sufficienter providere ; qua data, contrahitur jam obligatio quasi pastoralis in praefato doctore ; neque enim hinc dicere potest in sui velamine otii quia nemo me conduxit. On ajoute une troisième cause : lorsqu’il est envoyé spécialement par son supérieur ; auquel cas celui qui l’envoie est tenu de pourvoir à ses besoins. Dès lors, le docteur contracte une obligation presque pastorale, et il ne peut plus dire, pour justifier son oisiveté : personne ne m’a loué.

5. Le savant en théologie (sans grade) examinateur-conseiller doctrinal

5.1 Fondement et limites de son autorité par la science (peut suppléer le docteur en cas de nécessité, et mérite alors salaire)

5. Examinator hujusmodi doctrinarum est per modum doctrinae quilibet in sacris litteris sufficienter eruditus. 5. L’examinateur de ces doctrines est aussi, par mode d’enseignement, quiconque est versé dans les saintes lettres. Deducitur haec consi­deratio per illam maximam a Philosopho positam : Quod eorum quae quisque novit est judex bonus. Cette considération se déduit de la maxime posée par le Philosophe : Chacun est bon juge de ce qu’il connaît. Iterum, quia nullis existentibus quibus conferretur licentiae gradus, eo quod nollent recipere, vel nemo qui 463conferret, possunt nihilominus praelati secum assumere, pro plebis eruditione et fidei consilio, sufficienter in sacris litteris eruditos. De plus, s’il n’existait personne à qui conférer le grade de licence, ou personne pour le donner, les prélats pourraient néanmoins s’adjoindre, pour l’instruction du peuple et le conseil de la foi, des hommes savants dans les Écritures. Hoc tamen observato, quod dignus est mercenarius mercede sua ; contra illos qui pretiis et magnis pensionibus conducunt procuratores, et advocatos, vel sollicitatores causarum profanarum ; theologos vero vix vel gratis assumere dignantur ; adeo terram sapit animalis homo, adeo quaerit non quae Dei sunt sed sua, nec jam sua frequenter ex abusu. Observons toutefois que l’ouvrier mérite son salaire ; contrairement à ceux qui paient de grosses pensions à des procureurs ou des avocats pour des causes profanes, mais daignent à peine engager des théologiens, ou alors sans salaire ; tant l’homme animal a le goût des choses de la terre, cherchant non ce qui est à Dieu mais ses propres intérêts, et encore s’égare-t-il souvent par ses abus.

5.2 Deux conséquences un simple érudit peut avoir raison contre le pape si l’Évangile le confirme ; il peut même s’opposer à la majorité durant un Concile si elle s’écarte de l’Évangile (exemple de saint Hilaire résistant à l’arianisme)

Jungatur huic considerationi duplex veritas cum sua declaratione. Joignons à cette considération une double vérité. Prima : staret quod aliquis simplex non auctorisatus, esset tam excellenter in sacris litteris eruditus, quod plus credendum esset in casu doctrinali suae assertioni, quam declarationi papae ; constat enim plus esse credendum Evangelio quam papae ; si igitur doceat talis eruditus veritatem aliquam in Evangelio contineri, ubi papa nesciret, vel ultro erraret, patet cujus sit praeferendum judicium. Premièrement : il se pourrait qu’un homme simple et sans titre officiel fût si savant dans les saintes lettres que, dans un point de doctrine, il faille croire à sa parole plutôt qu’à celle du pape ; car il est certain qu’il faut croire l’Évangile plus que le pape. Si donc un tel homme démontre qu’une vérité est dans l’Évangile, là où le pape l’ignorerait ou se tromperait, il est clair que son jugement doit l’emporter. Altera veritas : talis eruditus deberet in casu, si et dum celebraretur generale Concilium, cui praesens esset, illi se opponere, si senteret majorem partem ad oppositum Evangelii, malitia vel ignorantia declinare. Seconde vérité : un tel érudit devrait, au cas où se tiendrait un Concile général où il serait présent, s’opposer à lui s’il voyait la majeure partie s’écarter de l’Évangile par malice ou par ignorance. Exemplum dedit beatissimus Hilarius. Le bienheureux Hilaire en a donné l’exemple. Unde quamvis ab initio mili­tantis Ecclesiae, quae componebatur ex Apostolis et immediatis successoribus, noviter et certitudinaliter a Christo doctis de multis quae non sunt scripta, plus credendum fuerit auctoritati talis Ecclesiae quam cuicumque evangelio, priusquam ab ea esset receptum, vel autorisatum ; nihilominus post autorisationem quatuor Evangeliorum per dictam Ecclesiam, plus est credendum Evangelio, quam alteri cuicumque auctoritati humanae ; non dicitur quam totius Ecclesiae, quoniam illa est auctoritas Dei et Evangelii, ne errare possit in fide, lege stante. D’où, bien qu’au début de l’Église, alors qu’elle était formée des Apôtres instruits directement par le Christ, il fallût croire à l’autorité de l’Église plus qu’à n’importe quel évangile avant qu’il ne fût reconnu par elle ; néanmoins, depuis que les quatre Évangiles ont été autorisés par elle, il faut croire l’Évangile plus que toute autre autorité humaine. On n’excepte pas l’Église entière, car son autorité se confond avec celle de Dieu et de l’Évangile, puisqu’elle ne peut errer dans la foi.

6. Celui qui possède le don de discernement des esprits examinateur par don du Saint-Esprit, infaillible en lui-même mais à éprouver

6.1 Fondement théologique ce don confère un jugement privé infaillible et dispense de la loi générale celui qui a reçu une loi privée ; il peut être donné pour l’instruction personnelle (ex. Monique, mère de saint Augustin) ou pour l’édification de l’Église (à l’instar du don de prophétie, de langues ou de guérison) ; il peut même se trouver chez les réprouvés ; nul ne doit être cru s’il n’apporte la preuve de sa mission (ex. Jean-Baptiste)

6. Examinator hujusmodi doctrinarum, est omnis habens discre­tionem spirituum, quantum hoc donum Spiritus Sancti in eo vult extendi. 6. L’examinateur de ces doctrines est quiconque possède le discernement des esprits, pour autant que le Saint-Esprit veuille lui accorder ce don. Deducitur ex terminis, quoniam Spiritus Sanctus in mani­festatione veritatis intima, nec fallere nec falli potest ; quemadmodum theologi fundant quod nec fidei, nec sensui litterali Scripturae subesse potest falsum ; alioquin nihil auctoritatis ad credendum, nihil roboris ad persuadendum sibi subsisteret. Cela découle de la nature même des choses, car le Saint-Esprit, dans la manifestation intérieure de la vérité, ne peut tromper ni être trompé ; de même que les théologiens posent que nulle fausseté ne peut se trouver sous la foi, ni sous le sens littéral de l’Écriture ; autrement il ne resterait aucune autorité pour croire, ni aucune force pour persuader. Est autem sensus litteralis, non solum grammaticalis, sed nec stricte logicalis, verum ille quem Spiritus Sanctus principaliter intendebat, qui ex circumstantia litterae, cum causis dicendi et modis exponendi, magis patet. Or, le sens littéral n’est pas seulement celui de la grammaire ou de la stricte logique, mais celui que le Saint-Esprit visait principalement, et qui se révèle par le contexte de la lettre, les motifs du discours et les modes d’exposition. Unde generaliter in parabolicis locutionibus sensus litteralis est, non qui per verba, sed per res et facta designatur, ut de lignis constituentibus sibi regem, etc. Ainsi, dans les paraboles, le sens littéral n’est pas celui des mots, mais celui qui est désigné par les choses et les faits, comme dans la parabole des arbres se choisissant un roi (Juges, 9, 8-15). Porro donum discretionis spirituum, quandoque datur ad privatam instructionem recipientis quasi privata lex de qua canon tradit eos 464qui privata lege ducuntur generali non teneri. En outre, le don du discernement des esprits est parfois accordé pour l’instruction privée de celui qui le reçoit, comme une loi particulière au sujet de laquelle le canon enseigne que ceux qui y sont soumis ne sont pas tenus par la loi générale. Est autem operatio sua facere quodam intimo sapore cum illustratione certa cognitam esse veritatem. Son action consiste à faire connaître la vérité par une sorte de goût intérieur joint à une lumière certaine. Exemplum de Monica matre sancti Augustini, secun­dum relationem ejus in Confessionibus. L’exemple en est sainte Monique, mère de saint Augustin, selon le récit qu’il en fait dans ses Confessions. Datur aliquando discretio spirituum specialiter ad aedificationem Ecclesiae, sicut et donum prophetiae vel linguarum vel gratia sanita­tum cum similibus ; et hoc reperitur in reprobis secundum Apostolum et evangelium ; quibus si semper et quomodo credere debeant fideles, grandis questio est ; quam videtur summatim absolvere canon dicens : nemini dicenti se missum desuper, oportere credi nisi de sua doceat missione exemplo Joannis Baptistae. Le discernement des esprits est parfois donné spécialement pour l’édification de l’Église, comme le don de prophétie, des langues ou des guérisons ; or on le trouve aussi chez les réprouvés selon l’Apôtre et l’Évangile. Savoir si les fidèles doivent les croire et de quelle manière est une grande question, que le canon semble trancher en disant qu’il ne faut croire personne affirmant être envoyé d’en haut, s’il n’apporte la preuve de sa mission à l’exemple de saint Jean-Baptiste.

6.2 Deux conséquences pour les autres : tenir pour suspects ceux qui prétendent posséder ce don, surtout si leurs doctrines sont étranges, et attendre le jugement des cinq degrés précédents ; pour celui qui s’en croit doué : se soumettre au jugement humain (ex. Vincent Ferrier)

Juxta quod sumitur prima veritas quod habendi sunt suspecti, vel non statim admittendi in doctrinis suis, maxime si sint extraneae, tales qui se dicunt discretionem et visionem spirituum dono Sancti Spiritus possidere ; alioquin qui cito credunt, leves sunt corde et faciles ad errorem. D’où l’on tire cette première vérité : il faut tenir pour suspects ceux qui prétendent posséder le discernement et la vision des esprits par un don divin, surtout si leurs doctrines sont étranges ; autrement, ceux qui croient trop vite font preuve de légèreté de cœur et s’égarent facilement. Quid fiet igitur ? Que doit-on faire alors ? Certe judicium exspectabitur secundum praemissos quinque gradus examinandi doctrinas, ab infimo usque tandem ad supremum. On doit attendre le jugement selon les cinq degrés d’examen susdits, depuis le plus bas jusqu’au plus élevé. Quod est consilium si res apparuerit prioribus ambigua et urgens decisio reputetur. C’est là le conseil à suivre si la chose paraît ambiguë et que la décision soit jugée pressante.

Altera veritas : nemo facile debet aestimare se privata lege moveri quin humano se paratus sit subdere parereque judicio, quoniam non est dissensionis Deus. Seconde vérité : personne ne doit s’imaginer être mû par une loi privée sans être prêt à se soumettre au jugement humain, car Dieu n’est pas un Dieu de dissension. Neque formidet qui hujusmodi est, si vera cum humilitate consilium quaerit alienum, se propterea decipiendum vel a Spiritu Sancto deserendum, exemplo praedicatoris nostrae aetatis egregii magistri Vincentii. Que celui qui est dans ce cas ne craigne pas, s’il cherche humblement le conseil d’autrui, d’être pour cela trompé ou abandonné par le Saint-Esprit, à l’exemple de l’éminent prédicateur de notre temps, maître Vincent.

6.3 Triple remède de Bonaventure suspendre son jugement, demander conseil à autrui, implorer le secours divin (à propos du problème de l’adoration du diable sous les traits du Christ ; analogie avec l’adoration de l’hostie peut-être non consacrée)

Concludit dominus Bonaventura pro praemissis, ubi quaerit si quis posset excusari adorando diabolum ostendentem se vice Christi, quod nequaquam. Le seigneur Bonaventure conclut sur ce point en demandant si quelqu’un pourrait être excusé d’adorer le diable se présentant sous les traits du Christ, et il répond que nullement. Ratio : quia superest tali casui triplex remedium, videlicet suspensio judicii proprii, petitio alieni consilii, aut tandem imploratio divini auxilii, quod non deerit faciendo quod in se est primis duobus modis, exemplo beatissimi Martini et aliorum pluri­morum. La raison en est qu’il reste alors un triple remède : suspendre son propre jugement, demander conseil à autrui, et enfin implorer le secours divin ; celui-ci ne fera pas défaut si l’on fait ce qui dépend de soi par les deux premières voies, à l’exemple de saint Martin et de bien d’autres.

Objicit idem Bonaventura de adoratione hostiae quandoque non consecratae in manibus sacerdotis ; et respondet casum istum commu­nem esse qui semper implicitam habet vel conditionem vel praesumptio­nem quod sacerdos fecerit secundum debitum Ecclesiae ritum ; quae licet conditio non debeat exprimi in adoratione, salvatur tamen adoration ne peccatum sit, propter morem fidelium ; exemplum de adoratione imaginum. Le même Bonaventure soulève l’objection de l’adoration de l’hostie parfois non consacrée dans les mains du prêtre ; il répond que c’est un cas commun qui suppose toujours une condition ou une présomption implicite que le prêtre a agi selon le rite de l’Église. Bien que cette condition ne doive pas être formulée, l’adoration est préservée du péché par l’intention des fidèles, comme pour le culte des images. Non sic de adoratione panis in mensa, etiam si conditio poneretur dicendo : adoro te si tu sis consecratus ; non enim sunt tales circumstantiae prout in altari. Il n’en va pas de même de l’adoration du pain sur la table, même si l’on disait : Je t’adore si tu es consacré ; car les circonstances ne sont pas les mêmes qu’à l’autel. Sumitur inde consequenter cautela pro laicis circumstantibus altari quod hos etiam non adorent 465nisi cum elevatur, et postmodum. On en tire cette mise en garde pour les laïcs entourant l’autel : qu’ils n’adorent l’hostie que lorsqu’elle est élevée, et ensuite. Sed nec sacerdos caute facit non abscondendo visionem a populo dum consecrat ; aut cortinarum usus deberet apponi, aut a circuitu altaris arcendi essent alli, maxime populares. Mais le prêtre lui-même n’agit pas avec prudence s’il ne cache pas la vue au peuple pendant la consécration ; ou bien l’on devrait user de courtines, ou bien écarter les gens du pourtour de l’autel.

Secunda pars principalis Deuxième partie Les six critères d’examen

1. Conformité de la doctrine à l’Écriture (fond et forme)

1.1 Principe l’Écriture est une règle suffisante et infaillible ; toute doctrine qui ne s’y conforme pas doit être rejetée comme hérétique ou suspecte d’hérésie ; de même pour toute doctrine transmise selon un mode nouveau et curieux (ex. les volumes de Raymond Lulle, rejetés par la Faculté de théologie de Paris)

1. Attendendum in examinatione doctrinarum primo et principaliter si doctrina sit conformis Sacrae Scripturae, tam in se quam in modi traditione. 1. Il faut veiller, dans l’examen des doctrines, d’abord et principalement, à ce que la doctrine soit conforme à la Sainte Écriture, tant en elle-même que dans le mode de sa transmission. — Declaratur ex auctoritate beati Dionysii dicentis in sententia : nihil audendum dicere de divinis nisi quae nobis a Scrip­tura Sacra tradita sunt. Cela est confirmé par l’autorité de saint Denys disant : On ne doit rien oser dire des choses divines, sinon ce qui nous a été transmis par la Sainte Écriture. Cujus ratio est quoniam Scriptura nobis tradita est tamquam regula sufficiens et infallibilis pro regimine totius ecclesiastici corporis et membrorum usque in fidem saeculi. La raison en est que l’Écriture nous a été donnée comme une règle suffisante et infaillible pour le gouvernement de tout le corps de l’Église jusqu’à la fin des siècles. Est igitur talis ars, talis regula, vel exemplar, cui se non conformans alia doctrina vel abjicienda est ut haeretica, vel de haeresi suspecta, aut sicut impertinens ad religionem prorsus habenda. Elle est donc la règle et le modèle ; toute doctrine qui ne s’y conforme pas doit être rejetée comme hérétique, ou suspectée d’hérésie, ou tenue pour totalement étrangère à la religion. Hinc glossa quaedam super illud : Apparuerunt Moyses et Helias loquentes cum eo, scilicet cum Jesu in transfiguratione : Suspecta est, inquit, omnis revelatio, quam non confirmat Lex et Propheta cum Evangelio : quae tria significant Moyses, Helias et Christus ; alioquin delusiones daemo­num potius, aut proprii capitis phantasiationes, quam revelationes habeantur. De là vient cette glose sur le récit de la Transfiguration, où Moïse et Élie apparurent s’entretenant avec Jésus : Toute révélation est suspecte si elle n’est pas confirmée par la Loi et les Prophètes avec l’Évangile, lesquels sont signifiés par Moïse, Élie et le Christ ; autrement, qu’on y voie des tromperies du démon ou des rêves de l’esprit plutôt que des révélations. Talibus idiotis objiciatur illud Christi : erratis nescientes Scripturas. À de tels ignorants, on doit opposer cette parole du Christ : Vous errez, ne connaissant pas les Écritures. At vero dicet aliquis : ecce quot a principio et usque nunc doctrinae salubres tam verbis quam scriptis insertae sunt, quas Scriptura sacra non continet. Mais quelqu’un dira : voyez combien de doctrines salutaires ont été introduites depuis l’origine, que la Sainte Écriture ne contient pas. Immo continet, respondemus, secundum aliquem gradum veritatum catholicarum ; quos gradus, quoniam alibi explicavimus, brevitas hic non apponit. Au contraire, répondons-nous, elle les contient selon un certain degré des vérités catholiques ; ces degrés, que nous avons expliqués ailleurs, ne seront pas détaillés ici par souci de brièveté. Quaeret aliquis alius : quid sibi vult finis hujus considerationis, loquens de modo traditionis Scripturae ; numquid potest alia quam salubris doctrina taliter tradi, et reddatur inepta et nociva ? Un autre demandera : que signifie la fin de cette considération parlant du mode de transmission de l’Écriture ? Une doctrine peut-elle être transmise de telle sorte qu’elle en devienne inepte et nocive ? Potest utique. Elle le peut certainement. Cujus rei ponitur ad praesens exemplum de doctrina Raymundi Lullii, quae quidem alta et vera ac copiosa multa continet, non tamen in multis absque ponibili calumnia, de quibus nihil ad praesens. On en voit l’exemple dans la doctrine de Raymond Lulle, laquelle contient certes des choses hautes et vraies, mais non sans qu’on puisse en bien des points la critiquer, ce dont nous ne traiterons pas maintenant. Hoc unum tantum hic placet inserere, temporibus nostris in sacra theologiae facultate Parisiis institutum. Il nous plaît seulement de rapporter ici ce qui a été décidé de notre temps par la Faculté de théologie de Paris. Habet enim ipse Lullius, modum traditionis specialem redactum sub magnis voluminibus, ad certa nomina, characteres, et figuras. Car Lulle utilise un mode de transmission spécial, consigné dans de grands volumes, reposant sur certains noms, caractères et figures. Sensit eadem Facultas nonnullos de suis suppositis, ut proni sumus ad novitates, traditionem hujusmodi velle multiplicare per studium : nam et in Arragonia dicitur edoceri. Ladite Faculté a vu que certains de ses membres, comme nous sommes enclins aux nouveautés, voulaient multiplier cette méthode par l’étude ; car on dit qu’elle est enseignée en Aragon. Constituit protinus statutum, quod et patribus Carthusiae, prope Parisios significavit per litteram (habent enim copiam librorum dicti Lullii), quo statuto prohibebatur omnibus suppositis suis ne derelinquentes modum doctrinalem sanctorum doctorum per Ecclesiam approbatorum, et qui hactenus tentus est in sacra theologiae facultate, transirent ad hanc novam phantasiandi curiositatem. Elle a aussitôt établi un règlement, notifié par lettre aux Pères de la Chartreuse près de Paris (lesquels possèdent de nombreux livres dudit Lulle), par lequel il était interdit à tous ses membres de délaisser la méthode des saints docteurs approuvés par l’Église pour passer à cette nouvelle et curieuse fantaisie.

1.2 Deux règles rejeter toute doctrine n’ayant pas été approuvée par l’un des six examinateurs ; ou usant de nouveautés de langage

Elicitur ex his cum praecedentibus, duplex cautela, nedum pro examinatoribus, sed et receptoribus doctrinarum, maxime religiosis, quos sua sancta, non dicam rusticitas, cum Hieronymo, sed humilis et Deo amabilis simplicitas, commendat ; nam qui ambulat simpliciter, ambulat confidenter [Prov. 28, 18]. De cela et de ce qui précède, on tire une double mise en garde pour les examinateurs et pour ceux qui reçoivent les doctrines, surtout les religieux, que leur humble simplicité, agréable à Dieu, recommande ; car celui qui marche simplement marche avec assurance (Proverbes 28, 18). Simpliciter intellige non ignoranter, non infantili sensu, non negligenti vel hebeti intellectu, sed absque plica dolositatis, versutiae, curiositatis, superbiae ; alioquin qui ignorat ignorabitur. On doit entendre par simplement : non par ignorance ou par esprit enfantin, mais sans le pli de la ruse, de la curiosité ou de l’orgueil ; autrement, celui qui ignore sera ignoré. Prima sit eis cautela nullam recipere doctrinam absoluto judicio, nisi altero sex modorum primae partis approbatam, et eo magis ; secus non recipiant si sermo vel modus sit extraneus a communi sermone doctorum ; quamvis sententiae graves apparerent morales vel philosophicae. Que leur première règle soit de ne recevoir aucune doctrine d’un jugement absolu si elle n’est approuvée par l’un des six modes susdits ; et qu’ils ne la reçoivent pas si le langage ou le mode est étranger au discours commun des docteurs, quand bien même les sentences paraîtraient de graves sentences morales. Theologizat aliquando daemon, ait Climacus ; et patet in evangeliis, etiam coram Jesu, quem tentare praesumpsit et dicere : Scriptum est, quoniam angelis suis mandavit de te, etc. [Mtt. 4, 6] ; nihilominus prohibuit Christus. Le démon fait parfois de la théologie, dit saint Jean Climaque ; on le voit dans les évangiles, devant Jésus même, qu’il osa tenter en disant : Il est écrit qu’il a commandé pour toi à ses anges, etc. (Matthieu 4, 6) ; néanmoins, le Christ le fit taire. Cui Paulus et alii se conformant, ne testimonium quantumlibet in superficie verum, acciperent a daemo­niacis vel pythonibus vel simulacris, aut prophetis insanientibus, ut Sibyllae sunt et ventriloqui, cum caeteris magicis maledictis. Saint Paul et d’autres s’y conforment, refusant de recevoir un témoignage, fût-il vrai en apparence, de la part des démoniaques, des pythons, ou des prophètes en délire comme les Sibylles, avec les autres magiciens maudits. Nam quae communicatio lucis ad tenebras et Christi ad Belial [II Cor. 6, 15]. Car quelle société y a-t-il entre la lumière et les ténèbres ? et quel accord entre le Christ et Bélial ? (II Corinthiens 6, 15). Ratio prima, quia sunt excommunicati ; secunda, quia nullum verum bono fine dicunt ; tertia, quia continuo aut tandem falsitatem ingerunt etsi mille praemiserint veritates : non est enim doctrina fallens, quae vera non intermisceat, ut Beda testatur. D’abord parce qu’ils sont exclus ; ensuite parce qu’ils ne disent aucune vérité pour une bonne fin ; enfin parce qu’ils finissent toujours par introduire la fausseté, même s’ils ont d’abord avancé mille vérités ; car il n’est point de doctrine trompeuse qui ne s’entremêle de vérités, comme l’atteste Bède. Altera cautela est, conferre protinus doctrinam quae habet terminos extraneos, aut sententias novas et peregrinas, ad terminos doctorum communium et sententias eorum. L’autre mise en garde est de confronter aussitôt la doctrine qui emploie des termes étranges ou des pensées nouvelles au langage et au sentiment des docteurs communs. Hoc Christus contra diabolum egit ; hoc magnus Antonius docuit ; hoc Paulus intellexit, cum ad discipulum diceret : profanas vocum novitates devita [I Tim. 6, 20]. C’est ainsi que le Christ agit contre le diable ; ainsi que le grand Antoine l’enseigna ; ainsi que Paul l’entendit en disant à son disciple : Évite les nouveautés profanes dans le langage (I Timothée 6, 20). Hoc Augustinus : nobis, inquit, ad certam regulam loqui fas est. Ainsi parle saint Augustin : Il nous est permis de parler selon une règle certaine. Hoc Hieronymus : Ex verbis, inquit, inordinate prolatis, oritur haeresis. Ainsi encore saint Jérôme : De paroles proférées de manière désordonnée naît l’hérésie. Hoc severissime custodivit sacra theologiae facultas Parisiensis, cujus unum e multis sit hoc exemplum. La Faculté de théologie de Paris a observé cela très sévèrement, dont voici un exemple entre beaucoup. Licenciatus unus posuit in Vesperiis quod Pater erat causa Filii, id est Pater generat Filium. Un licencié avança lors d’un acte académique que le Père était la cause du Fils, voulant dire que le Père engendre le Fils. Confestim oppressum est ejus, neque sibi permissum talibus uti terminis, licet exponendo ostenderet se verum tenere sensum. Il fut aussitôt réprimé, et il ne lui fut pas permis d’user de tels termes, bien qu’il démontrât en s’expliquant qu’il en possédait le vrai sens. Sic Augustinus loquens de fato, juxta quorumdam philoso­phorum veram sententiam, quod Deus erat fatum : Tene, inquit, sententiam, sed corrige linguam. De même Augustin, parlant du destin, au sujet d’une conclusion exacte de certains philosophes disant que Dieu était le destin : Gardez la conclusion, mais corrigez la langue.

2. Condition du promoteur de la doctrine

2.1 Critères à considérer (science, âge, mœurs, jugement, sexe) ; profils suspects

2. Attendendum in examinatione doctrinarum, cujus conditionis sit docens, publicans, seu scribens. 2. Il faut considérer, dans l’examen des doctrines, quelle est la condition de celui qui enseigne, publie ou écrit. Declaratur : quia non modicum refert inter doctum rei quam loquitur, et inter indoctum ; inter senem et juvenem ; inter morigeratum et dissolutum ; inter hominem boni judicii naturalis et patientem in cerebro, inter prudentem et stolidum : 467demum inter virum et mulierem. Car il importe beaucoup que l’on ait affaire à un homme instruit de ce qu’il dit ou à un ignorant ; à un vieillard ou à un jeune homme ; à un homme de bonnes mœurs ou à un débauché ; à un homme de bon jugement ou à un malade de l’esprit ; à un homme prudent ou à un sot ; et enfin à un homme ou à une femme.

2.1.1 Le savant reconnu, débordant de son domaine de compétence ex. Galien, médecin, parlant de logique

Fuit Galienus in arte sua peritissimus, scilicet medicinae ; memini dum puerulus studerem in Artibus, ipsum irrisum, quia posuit quartam figuram in syllogismis ; mittit, inquiunt, falcem suam in messem alienam, quia non logicus, sed medicus est. Galien fut très expert en son art, la médecine ; je me souviens, alors qu’enfant j’étudiais les Arts, qu’on se moquait de lui parce qu’il avait posé une quatrième figure dans les syllogismes ; on disait qu’il mettait sa faux dans la moisson d’autrui, car il n’était pas logicien, mais médecin. Loquitur adversus eum Rabbi Moyses simul medicus ; quia praesumens de scientia medicinae, praesumpsit consequenter de multis, tamquam illa sicut medicinam cognosceret, in quibus tamen turpiter ipsum errasse notavit. Rabbi Moïse, également médecin, s’éleva contre lui ; car Galien, s’appuyant sur sa science médicale, présuma trop de lui-même sur bien d’autres sujets qu’il croyait connaître aussi bien, alors qu’il s’y était lourdement trompé. Est hic error familiaris admodum sapientibus hujus saeculi, qui dum se honorari vident pro aliqua scientia, sit legum, sit canonum, sit industriae mundialis, laxant impudenter ora de sermo­nibus quos nesciunt, ut de theologia, et alio quolibet quasi verecun­dentur aliquid ignorare ; aut quandoque majori dementia, quae non cognoscunt in se, haec despiciunt in aliis, tamquam supervacua vel noxia, ne videantur ea quae utilia sunt usquequaque ignorare. C’est là une erreur fort familière aux sages de ce siècle qui, se voyant honorés pour une certaine science, qu’il s’agisse des lois ou des affaires du monde, parlent impudemment de ce qu’ils ignorent, comme de la théologie, comme s’ils rougissaient de ne pas tout savoir ; ou bien ils méprisent chez les autres ce qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes, de peur de paraître ignorer ce qui est utile. Quanto consultius jubet Sapiens prudentiae, inquiens [Prov. 23, 4], tuae pone modum ; quoniam magna pars scientiae est, dicit Hieronymus, scire quod nescis ; magnae demum modestiae taliter agnoscere. Combien plus sagement le Sage ordonne-t-il : Mets une borne à ta propre prudence (Proverbes 23, 4) ; car c’est une grande part de la science, dit saint Jérôme, que de savoir ce que l’on ignore ; et c’est une grande modestie que de le reconnaître.

2.1.2 Le jeune, le débauché, ou le mélancolique

Porro differentiae patent reliquae ; patent de senibus expertis quibus ideo est sapientia quia experti ; de bene morigeratis quasi hominibus naturaliter pruden­tibus respectu juvenum, quos, ut ait Aristoteles, nemo eligit, cum constet eos non esse prudentes propter inexperientiam ; respectu quoque malivolorum quos sua excoecat malitia ; respectu denique melancholicorum, qui seipsos vel domum propriam regere nesciunt, deficientes in manifestis. Le reste des différences est manifeste : il en va de même pour les vieillards qui possèdent la sagesse par l’expérience ; pour les hommes de bonnes mœurs, naturellement plus prudents que les jeunes gens que personne ne choisit pour guides, comme dit Aristote, puisqu’ils manquent d’expérience ; pour les malveillants que leur malice aveugle ; et enfin pour les mélancoliques, qui ne savent se diriger eux-mêmes ni gouverner leur maison.

2.1.3 La femme se méfier de celles qui enchaînent les visions, tiennent pour miracle ce qui relève de lésions cérébrales, et parlent au nom de Dieu sans aucune révélation ; exemples de cas contemporains, avertissement de Virgile, de saint Paul, Ève dans la Genèse

Postremo sexus muliebris ab apostolica prohibetur auctoritate ne palam doceat ; doctrinam intellige, seu verbo seu scripto, nomine suo publicatam, maxime si fuerit ad viros, nec qualescumque, sed sapientes, sed eruditos, sed status in devotione et religione praecellentis. Enfin, le sexe féminin se voit interdire par l’autorité apostolique d’enseigner publiquement ; on entend par là toute doctrine publiée en son nom, par parole ou par écrit, surtout si elle s’adresse à des hommes sages, érudits, ou d’un haut état de religion. Sententia Gregorii est praesumptionem esse magnam velle docere sanctiorem doctioremque. C’est la pensée de saint Grégoire qu’il y a une grande présomption à vouloir enseigner un homme plus saint et plus instruit que soi. Culpat Hieronymus eos qui, proh pudor, a foeminis discunt quod viros doceant. Saint Jérôme blâme ceux qui, ô honte, apprennent des femmes ce qu’ils doivent ensuite enseigner aux hommes. Quid si talis sexus apposuerit ambulare in magnis et mirabilibus super se, visiones quotidie super visiones addere, laesiones quoque cerebri per epilepsiam vel congelationem, aut aliam melan­choliae speciem ad miraculum referre, etc., nihil denique dicere nisi vice Dei sine medio revelationis ; appellare sacerdotes Dei filios suos ; docere eos professionem suam in qua nutriuntur assidue, qualiter obedire superioribus deberent, etiam ubi diabolus esset incarnatus ; quod si dolent in adversis pro sensualitatis amore, imperfecti sunt ; cum nec Paulus nec Maria, immo nec Christus, haud dubie perfec­tissimi, fuerint dolores expertes ; nam, si desunt pene sensus, qualis erit patientiae virtus. Que dire si un tel sexe entreprend de marcher dans des grandeurs et des merveilles qui le dépassent (Psaume 130) : accumulant jour après jour vision sur vision ; présentant comme miracle ce qui relève de lésions cérébrales causées par l’épilepsie, la catalepsie ou quelque autre forme de mélancolie ; ne s’exprimant plus enfin qu’au nom de Dieu, sans l’intermédiaire d’aucune révélation ; appelant les prêtres de Dieu ses fils ; les instruisant sur leur propre état — dans lequel ils sont pourtant nourris assidûment —, et comment ils doivent obéir à leurs supérieurs, fussent-ils le diable incarné ; et soutenant que s’ils souffrent dans l’adversité en raison de l’amour des sens, ils sont imparfaits — alors que ni Paul, ni Marie, ni le Christ lui-même, qui furent assurément les plus parfaits, ne furent exempts de douleurs ; car, si la perception de la douleur fait défaut, que devient la vertu de patience ? Dicit altera se fuisse annihilatam pro morula temporis : alia quod mirabiliori unione se Deus uniebatur sibi quam 468humanitati susceptae Christus uniebatur, et talia sine numero, quae nec magnis voluminibus referrentur, aut relata continerentur per singula. L’une dit qu’elle a été annihilée l’espace d’un instant ; une autre, que Dieu s’unissait à elle par une union plus merveilleuse encore que celle par laquelle le Christ était uni à l’humanité qu’il avait assumée ; et tant d’autres affirmations si nombreuses qu’elles ne pourraient être entièrement consignées dans de grands volumes, ou y tenir en détail. Dictum est graviter a Poeta : varium est genus mutabile foemina semper [Virgile, Æneid. IV, 570] ; quales describens Apostolus, vitare docuit curiosas, verbosas, ductas variis desideriis. Le Poète a dit avec gravité : La femme est une créature variable et toujours changeante (Virgile, Énéide, IV, 570) ; et l’Apôtre a enseigné d’éviter celles qui sont curieuses, babillardes et menées par des désirs variés. Et vae parenti nostrae primae, quae primo verbo, super relatione divini praecepti, bis mentita est : praecepit, inquiens nobis Deus ne comederemus et ne tangeremus ; hoc addidit, ne tangeremus, et secuta adjunxit, ne forte moriamur [Gen. 3, 3], incertum referns quod erat certissimum. Et malheur à notre première mère qui, dès sa première parole au sujet du commandement divin, mentit par deux fois : Dieu nous a ordonné, disait-elle, de ne ni manger ni toucher. Elle avait ajouté de son propre chef : ni toucher, puis à la suite : de peur peut-être que nous ne mourions (Genèse 3, 3), présentant comme incertain ce qui était parfaitement certain.

2.2 Deux règles tenir pour suspecte toute doctrine venant d’une femme, sans l’examen préalable d’un des six examinateurs (la loi divine les écarte de ce rôle ; elles sont plus facilement séduites, et séduisent plus facilement ensuite ; elles n’ont pas la science requise, et même les plus doctes d’entre elles se sont abstenues d’écrire) ; soumettre toute doctrine aux docteurs approuvés, se méfier des doctrines à l’apparence flatteuse mais sans fruit réel

Neque tamen ista dicentes, derogamus gratiae Dei, neque mulierum quas elegerit privilegiatae sanctitati ; sed nobis vigilandum est adversus astutias diaboli jam ab initio per easdem coeptas ; et cautela duplex inter alia hic sumenda est. Ce disant, nous ne dénigrons pas la grâce de Dieu, ni la sainteté des femmes qu’il a choisies ; mais nous devons veiller contre les ruses du diable commencées par elles dès l’origine ; et une double règle doit être ici observée. Prima, omnis doctrina mulierum, maxime verbis solemnis scripto, reputanda est suspecta, nisi prius fuerit altero sex modorum quos supra tetigimus diligenter examinata, et multo amplius quam doctrina virorum. Premièrement, toute doctrine venant de femmes, surtout si elle est solennelle, doit être tenue pour suspecte, à moins d’avoir été auparavant examinée par l’un des six modes susdits, et ce bien plus rigoureusement encore que la doctrine des hommes. Cur ita ? Pourquoi donc ? Patet ratio, quia lex communis nec qualiscumque sed divina tales arcet. La raison est claire : parce que la loi divine les écarte d’un tel rôle. Quare ? Pourquoi ? quia levius seductibiles, quia pertinacius seductrices, quia non constat eas esse sapientiae divinae cognitrices. Parce qu’elles sont plus faciles à séduire, plus opiniâtres à séduire les autres, et parce qu’il n’est pas établi qu’elles possèdent la science de Dieu. Aliud etiam est garrire quae venerint ad phantasiam ; aliud, de Scripturis sacris proferre sermonem ; istud cum artis soliditate subsistit ; illud dilabitur sine firmitate. C’est une chose que de babiller ce qui vient à l’esprit, et une autre que de parler sur les saintes Écritures ; l’un s’appuie sur la solidité de l’art, l’autre s’évanouit sans fermeté. Ubi sunt scripta tot eruditissimarum ac devotissimarum foeminarum : Paulae, Eustochium similiumque ? Où sont les écrits de tant de femmes doctes et dévotes, les Paule, les Eustochium et leurs pareilles ? Certe nulla supersunt, quia nulla praesumpserunt. Certes, il n’en reste aucun, car elles n’ont rien osé écrire. Secunda cautela : doctrina quae jam tacta est, conferatur statim per singulas sententias et verba, si scilicet sit conformis ad doctores approbatos ; et si sic quid addat ad illos in pondere sententiarum, vel religionis aedificatione diligenter pensetur ; sunt enim doctrinae quaedam habentes folia verborum quasi speciosissima, quae si discutiantur, invenientur similes ficulneae cui maledixit Dominus ; quia sunt sine fructu, aut pro fructu reddunt instar pomorum Sodomae solum cinerem, quo turbatur sensus, non reficitur affectus, nec tandem illuminatur intellectus. Seconde règle : que la doctrine en question soit aussitôt confrontée aux docteurs approuvés, phrase par phrase et mot à mot ; et si elle leur est conforme, qu’on pèse soigneusement ce qu’elle leur ajoute en poids de jugement ou en édification religieuse. Car il existe des doctrines aux feuilles de mots quasi splendides, qui, si on les examine, se révèlent semblables au figuier maudit par le Seigneur : elles sont sans fruit, ou ne donnent pour fruit que la cendre des pommes de Sodome, qui trouble les sens, ne nourrit pas le cœur et n’illumine pas l’intelligence.

2.3 Note la bienveillance d’interprétation accordée aux saints et aux docteurs approuvés n’est pas due à ceux qui prophétisent avant qu’il soit établi que leur inspiration vient de Dieu

Notetur ad extremum quod sancti prophetae et doctores jam universaliter approbati recipiunt in suis verbis obscuris vel ambiguis interpretationem, qualis non debetur novellis de corde suo prophe­tantibus, aut quasi de suo, priusquam constiterit, quamvis divino. Que l’on note enfin que les paroles obscures des saints prophètes et des docteurs approuvés admettent une interprétation bienveillante, laquelle n’est pas due à ceux qui prophétisent de leur propre cœur avant qu’on ne sache si leur inspiration vient de Dieu.

3. Condition des partisans du promoteur de la doctrine

3.1 Danger de l’adulation les flatteurs entretiennent les ignorants dans leurs illusions

3. Attendendum in examinatione doctrinarum, cujus conditionis sunt hujusmodi doctrinas vel audientes, vel conducentes, vel reci­pientes. 3. Il faut considérer, dans l’examen des doctrines, quelle est la condition de ceux qui les écoutent, les favorisent ou les reçoivent. — Dixit Sapiens de principe, quod ad omnes trahi potest : Qui libenter audit verba mendacii, omnes ministros habet impios [Prov. 29, 12]. Le Sage a dit au sujet du prince — ce qui peut s’étendre à tous : Celui qui écoute volontiers des paroles de mensonge n’a que des ministres impies (Proverbes 29, 12). Quid nempe efficacius est ad corrumpendam omnem doctrinam, quam adulatio subdola vel consulentium, vel conscribentium, vel audientium, vel recipientium cum indiscreta laude, gloria simul et admiratione ? Quoi de plus efficace en effet pour corrompre toute doctrine que l’adulation sournoise de ceux qui conseillent, qui écrivent, qui écoutent ou reçoivent avec une louange aveugle, mêlée de gloire et d’admiration ? 469O quotiens videmus impletum illud Comici de adulatore : Hic profecto ex stultis insanos facit. Oh ! combien de fois voyons-nous s’accomplir ce mot du Comique au sujet de l’adulateur : Celui-ci assurément rend les sots complètement fous. (Térence, L’Eunuque, II, 254.) Quod in De Amicitia vetuit Cicero, dicens homines adulationis impletos vento, species sibi sumere improbissimas, vel errore suo fundatas ; unde nihil superest ipsis nisi discrimen et perditio ; dum hi se tales reputant, quales audiunt, doctos videlicet, sapientes, devotos, eloquentes. C’est ce que dénonce Cicéron dans son traité De l’Amitié, disant que les hommes gonflés par le vent de l’adulation adoptent les postures les plus grotesques, ou fondées sur leur propre erreur, et finissent par se croire tels qu’ils s’entendent décrire : savants, sages, dévots et éloquents, ce qui les mène à leur perte. Quo contra nihil est optabilius ad virtutem humilem, quam libenter, nedum audire, sed inquirere dili­genter qui dicat ei cum omni libertate veritatem. Au contraire, rien n’est plus désirable pour une humble vertu que d’entendre volontiers, ou mieux, de rechercher diligemment, quelqu’un qui lui dise la vérité en toute liberté. Sit in exemplum nobis Lucifer cum Angelis suis, quos quid aliud quam propria fefellit adulatio ? Que Lucifer nous serve d’exemple avec ses Anges : qu’est-ce qui les a trompés, sinon leur propre adulation ? Sint qui se tanquam deos, hac tracti vesania, coli jusserunt ac extorserunt. Voyez ceux qui, par cette folie, ont exigé d’être adorés comme des dieux. At vero quid hoc ad rem spectat quae nunc agitur, quaeret aliquis ? Mais en quoi cela regarde-t-il l’affaire qui nous occupe, demandera quelqu’un ? Multum certe per omnem modum, quod sub cautela duplici notabimus. Beaucoup, assurément, ce que nous noterons sous une double règle.

3.2 Deux règles pour le visionnaire : fuir humblement les visions et les miracles, ainsi que l’adulation (exemples à venir des témoignages recueillis par les confesseurs en vue des canonisations) ; pour les prélats et les confesseurs : se défier d’approuver trop vite les doctrines des visionnaires et leurs miracles, car rien ne les encourage davantage à feindre (exemple de Grégoire XI, séduit au point d’exposer l’Église au péril du schisme)

Sicut nullum vir vel mulier efficacius habet remedium pro illusionibus evitandis quam visiones cum humilitate sedula fugere, nec regi quaerere per miracula et revelationes, spreto humano sapientum consilio ; sic aliorum respectu, nihil fugibilius habere debet quam adulationem indoctorum vel pravorum ; De même que nul homme ni nulle femme n’a de remède plus efficace contre les illusions que de fuir humblement les visions, et de ne pas chercher à être conduit par des miracles et des révélations en méprisant le conseil des sages ; de même, on ne doit rien fuir davantage que l’adulation des ignorants ou des pervers. nihil quoque desiderabilius, quam haerere comitibus, sint confessores qui de nonnullis quos vel quas audiunt, verba faciunt in bonum dicentes : ō quam pura mens, quam integra, quam sine mortali delicto ; essem utinam talis cum mei similibus. Car rien n’est plus confortable que de s’entourer de tels compagnons, ou pire, de confesseurs se répandant en éloges sur certains de leur pénitents : Ô, combien cette âme est pure, combien intègre, combien exempte de péché mortel ! Puissé-je être tel, ainsi que mes semblables. Non advertentes qui taliter agunt, se per indirectum culpare reliquos eis confitentes, quos non ita praedicant ; simul et occasionem dare suis laudatis, non qualiterque, sed vel in confessione mentiendi aut alias de sua laude superbiendi. Ceux-là ne voient pas qu’ils blâment ainsi indirectement leurs autres pénitents, qu’ils ne louent pas de la sorte, tout en donnant à leurs protégés occasion non seulement de mentir en confession, mais encore de s’enorgueillir de ces louanges. Esset hic habendus latior sermo, praesertim in materia canonizationis et testificationis sumptae per confessores. Il faudrait ici un plus long discours, surtout sur les témoignages recueillis par les confesseurs en vue des canonisations. Sed super his et aliis, particularior erit inquisitio facienda, dum modus exemplaris, id est per narrationes exemplorum tractabitur. Mais une enquête plus précise sera faite lorsque nous traiterons du mode par les exemples, c’est-à-dire par le récit d’exemples.

Sequitur altera cautela pro praelatis specialiter et doctoribus, apud inferiores praesertim idiotas, ac sine litteris mulierculas. Voici une autre règle pour les prélats et les docteurs à l’égard du vulgaire, des ignorants ou des simples femmes sans instruction. Caveant qui dati sunt in regimen et exemplum, ne leviter suis verbis aut factis approbent doctrinas earum, et visiones insolitas seu miracula, ipsis maxime scientibus, aut coram eis : nulla plane posset altera dari talibus ad fingendum fortior occasio. Que ceux qui sont chargés de les gouverner et de leur servir d’exemple prennent garde à ne pas approuver à la légère, par leurs paroles ou leurs actes, leurs doctrines, leurs visions insolites ou leurs miracles, surtout en leur présence ou à leur connaissance : rien assurément ne les encouragerait davantage à feindre. Experti pluries loquimur, et Gregorius XI papa testis fuit idoneus, sed tardus nimis. Nous parlons d’expérience, et le pape Grégoire XI en fut un témoin idoine, mais trop tardif. Hic positus in extremis, habens in manibus sacrum Christi corpus, protestatus est coram omnibus, ut caverent ab hominibus, tam viris quam mulie­ribus, sub specie religionis visiones loquentibus sui capitis ; quia per tales ipse seductus esset, dimisso suorum rationabili consilio, ut se 470et Ecclesiam ad discrimen schismatis tunc imminentis traxerit, nisi misericors provideret sponsus Ecclesiae Jesus ; quod horrendus usque adhuc nimis heu patefecit eventus. Lui-même, à l’article de la mort, tenant le corps sacré du Christ, protesta devant tous qu’il fallait prendre garde à ceux qui, sous l’apparence de la religion, rapportent des visions de leur propre tête ; car il avait été lui-même séduit par eux, au point de délaisser le conseil des siens et d’entraîner l’Église au péril du schisme, si le Christ n’y avait pourvu ; ce qu’un événement affreux n’a que trop révélé.

4. Finalité de la publication de la doctrine l’honnête, l’utile ou l’agréable

4.1 L’orgueil, source des hérésies rappel des huit causes de leur invention (Somme des vices et des vertus) ; critique des nouvelles visions contemporaines

4. Attendendum, quis finis sit hujusmodi publicationis doctrinarum, secundum alterum trium finium, qui sunt honorabile, utile, delectabile. 4. Il faut considérer la finalité d’une telle publication des doctrines : vise-t-elle l’honnête, l’utile ou l’agréable ? Et primo de honorabili et de fastu describens Augustinus haereticum, dicit eum esse, qui alicujus temporalis commodi, et maxime gloriae, principatusque sui gratia, falsas et novas opiniones vel gignit vel sequitur. Sur l’honneur et l’orgueil, saint Augustin, décrivant l’hérétique, dit qu’il est celui qui, en vue de sa propre gloire et de sa domination, engendre ou suit des opinions fausses et nouvelles. Notat Summa de vitiis et virtutibus, in tractatu de fide octo causas confectionis haeresum. La Somme des vices et des vertus note huit causes à la fabrication des hérésies. Remittamus ad illam quam libenter hic et alibi commemoramus ; quoniam ex optimis undecunque collecta est : cujus auctor contemporaneus satis fuit Guillelmo Pari­siensi, et sancto Thomae de Aquino, vir sine gradu, de conventu Prae­dicatorum Lugdunensium. Nous renvoyons à cet ouvrage, recueilli partout parmi les meilleures sources ; son auteur fut contemporain de Guillaume de Paris et de saint Thomas d’Aquin, un homme simple du couvent des Prêcheurs de Lyon. Hic nihil in compilatione illa de phantasia proprii capitis, sed de communi acervo Scripturarum, doctrinam nectit. Il ne tire rien de sa propre imagination, mais tisse sa doctrine à partir des Écritures. Cui si comparentur novellae visiones nostrorum vel nostrarum, ō sapientissime Deus, quantum solidiores et non umbratiles invenientur ; ab eis tamen, quibus adversus Sapientis consilium, persuasum non est, quod aquae furtivae dulciores sunt, et panis absconditus suavior, quique magis mirantur quae vel non intelligunt vel insolita sunt, separatum volentes habere convivium, similes Atheniensibus, volentes semper audire aliquid novi, prurientes auribus. Si l’on y comparait les visions nouvelles des hommes et femmes de notre temps, ô Dieu très sage, combien elles paraîtraient moins solides et plus illusoires ! Du moins pour ceux qui, contre l’avertissement du Sage, se sont laissé persuader que l’eau qu’on a volée est plus douce, et le pain pris en secret plus savoureux (Proverbes, 9, 17), ou ceux qui s’émerveillent davantage de ce qu’ils ne comprennent pas ou de ce qui est insolite, voulant tenir leur banquet à part, semblables à ces Athéniens toujours désireux d’entendre quelque chose de nouveau et que les oreilles démangent.

4.2 Deux règles pour son promoteur qu’il examine continuellement ses motivations (exemple de l’examen de conscience proposé par un contemporain, de saint Grégoire renvoyant à Augustin) ; qu’il soumette ses doctrines à l’examen public de son vivant (afin de corriger ses erreurs et d’écrire avec plus d’exigence)

Quo contra sit cautela duplex. Que l’on y oppose une double règle. 1a : Ruminet assidue docens, scribens vel studens, quis suus sit finis intentus. La première : que celui qui enseigne, écrit ou étudie médite sans cesse sur la fin qu’il vise. Pauci enim admodum sunt qui non respondeant, ut tandem salvus fiam ; sed saepe sub generalitate mentitur iniquitas sibi, dum ad particulares et proximos venitur fines, et sub negotio charitatis, negotium agitur vanitatis. Il en est fort peu qui ne répondraient : pour gagner mon salut ; mais, sous le couvert de cette généralité, l’iniquité se ment bien souvent à elle-même dès qu’on en vient aux fins particulières et immédiates, et sous l’apparence de la charité, on travaille pour la vanité. Tentationem superbiae ideo Augustinus difficile cognoscibilem reputavit ; quia non habet homo fas experiri quemadmodum paratus est gloriam contem­nere ; sicut non est fas homo vivere ne laudetur. Augustin estimait ainsi la tentation de l’orgueil difficile à identifier ; car l’homme n’a guère l’occasion d’éprouver s’il est prêt à mépriser la gloire, de même qu’il lui est impossible de vivre à l’abri de toute louange. Accipiebat autem sibi quidam nostri temporis tale signum : Quaerebat a seipso coram Deo, de doctrinis propriis, quas vel pro officio, vel pro laudabili contra iners otium, exercitio ; vel pro acquisiti distributione talenti ; vel pro temporis necessitate scribebat. Un homme de notre temps s’appliquait à lui-même le critère suivant : il s’interrogeait devant Dieu au sujet de ses propres écrits, qu’il composait par devoir, comme un louable exercice contre une oisiveté stérile, pour faire fructifier le talent reçu, ou encore par nécessité des circonstances. Ecce, inquiens, servetur integra tibi merces tua a Domino ; conservetur et aliunde proximis tuis per alienam doctrinam aedificatio, seu per tuam quasi alienam, tamquam mortuus sis a corde. Quid respondes ? Numquid non adhuc in publicum prodire tua cupis scripta ? Imagine, se disait-il, que, sans rien perdre de la récompense divine accordée par le Seigneur, l’édification du prochain soit assurée par la doctrine d’un autre, ou par la tienne mais attribuée à un autre, comme si tu étais déjà mort au monde. Que répondrais-tu ? Désirerais-tu toujours que tes écrits fussent publiés ? Si tandem inveniebat in conscientiae suae serenitate quod aequo animo celari scripta sua tali casu vellet, gratias agebat Deo, tamquam excussus a palea vanitatis ; sin autem, gemebat sub pondere vanae gloriationis. Si alors, dans la sérénité de sa conscience, il acceptait de bon cœur que ses écrits soient cachés, il rendait grâces à Dieu, comme délivré de la paille de la vanité ; mais dans le cas contraire, il gémissait sous le poids de la vaine gloire. Quaesiti fuerunt a beato Gregorio libri sui ; remisit ad libri Augustini, suadens in illis potius exerceri. De même, lorsqu’on demanda à saint Grégoire ses propres livres, il renvoya à ceux d’Augustin, conseillant de s’y appliquer de préférence.

Altera cautela suadet habere promptitudinem, quod doctrinae quas quis legit, aut studet, aut scribit, publicum subeant examen, et potius in vita, quam post mortem ; ut si quid erroris deprehensum fuerit corrigat vivens. La seconde consiste à être prêt à soumettre les doctrines que l’on enseigne, étudie ou écrit à l’examen public, et de préférence de son vivant plutôt qu’après la mort, afin de corriger soi-même toute erreur découverte. Sonant hanc promptitudinem protestationes fieri solitae in actibus publicis sacrae theologiae. C’est ce que signifient les protestations habituelles dans les actes publics de théologie. Hoc intendebat qui dixit : haereticare potero, sed haereticus non ero. C’est ce que visait celui qui a dit : Je pourrai me tromper, mais je ne serai pas hérétique. Quare ? quia nemo nisi pertinax haereticus est ; nemo quoque paratus corrigi, pertinax est. Pourquoi ? Parce que nul n’est hérétique s’il n’est obstiné ; et nul n’est obstiné s’il est prêt à être corrigé. Respicit haec cautela venerabilem et Deo sacratum patrem, cujus occasione praesumptum est opusculum praesens, qui libros alios sui temporis novellos voluit examen habere. On voit cette règle à l’œuvre chez le vénérable père consacré à Dieu pour lequel le présent opuscule a été entrepris, puisqu’il voulut que les livres nouveaux de son temps fussent examinés. Respicit et omnes in communi doctores, quatenus ea studiositate doctrinas suas componant, tanquam protinus interrogandas ab hominibus. Elle vaut aussi pour tous les docteurs, afin qu’ils composent leurs doctrines avec autant de soin que s’ils devaient être aussitôt interrogés par les hommes. Fuit iste, ut arbitror, non parvus stimulus beato Hieronymo, qui se tot conspiciebat habere observatores, et aemulos, ut quam optime scriberet vel transferret. Ce fut là, je crois, un stimulant non négligeable pour saint Jérôme, qui, se voyant entouré de tant d’observateurs et d’émules, s’appliquait à écrire et à traduire le mieux possible.

5. Finalité de la doctrine un gain temporel

5.1 La cupidité comme source de corruption des doctrines et de rivalité entre fausses doctrines : Satan divisé contre lui-même

5. Attendendum in examinatione doctrinarum de fine, si sit ad commodum temporale, vel quaestum. 5. Il faut considérer, dans l’examen des doctrines, leur finalité : vise-t-elle un avantage temporel ou un gain ? Dici non potest quam mendax est cupiditas ; nec enim divinis parcit nec humanis. On ne saurait dire combien la cupidité est menteuse, car elle n’épargne ni les choses divines ni les humaines. Hoc in advocatis pluribus eruditis ad mendacium qualibet in causa ; hoc in doctrinis usurariorum et simoniacorum ; hoc in quaestoribus publicis, super confectione miraculorum, reliquiarum, vel indulgentiarum ; On le voit chez de nombreux avocats formés au mensonge dans toute cause ; dans les doctrines des usuriers et des simoniaques ; chez les quêteurs publics, dans la fabrication de miracles, de reliques ou d’indulgences. haec heu, dolorosius quo perniciosius et indignius, in praedicatoribus nonnullis ad populum suas ultra modum concessiones, privilegia, dignitates, praejudicialiter amplificantibus ; ubi quoque crebro miserabiliter est videre, quemadmodum Satanas in se est divisus ; habent namque doctrinas suas suorumque certatim praeferunt, exaltant, per fas nefasque defendunt. On le voit aussi — hélas ! et c’est d’autant plus douloureux que c’est pernicieux et indigne — chez certains prédicateurs qui amplifient à l’excès, au détriment d’autrui, leurs concessions, privilèges et dignités : il est ici aussi courant que lamentable de voir comment Satan est divisé contre lui-même, car chacun rivalise pour imposer sa propre doctrine ou celle de ses partisans, qu’il exalte et défend par tous les moyens, licites ou non. Ac proinde quot in fide, quot in bonis moribus scandala, quot errores etiam circa nobis naturaliter impressa prima legis principia, viderit aetas nostra. De fait, que de scandales contre la foi et les bonnes mœurs notre époque a connus, que d’erreurs même touchant aux premiers principes de la loi naturelle gravés en nous ! Plangere nunc magis quam in medium producere libet, duplicemque notare cautelam. Il nous plaît maintenant d’en pleurer plutôt que de les exposer, et de noter une double règle.

5.2 Deux règles pour les dévots : s’en tenir aux Écritures et, au besoin, préférer les théologiens défunts et compétents en la matière (distinction entre la compétence du théologien et celle du canoniste) ; pour les chefs de la chrétienté : maintenir l’étude de la théologie comme rempart contre les hérésies

Prima consulit simplicitati devotorum, quorum non interest curiosos esse super intentionibus occultis scribentium, quatenus expeditam regiamque viam incedant legendo scripturas, quas sciunt ab Ecclesia receptas, quales utique sufficiunt. La première conseille aux dévots de ne pas être curieux des intentions cachées des auteurs, mais de suivre la voie droite et royale en lisant les Écritures que l’Église a reçues, lesquelles suffisent amplement. Aut si pro dubiorum decisione nonnunquam occurrentium, habendum sit consilium, quaerantur tales quos minus est probabile favore vel odio, quaestu vel fastu trahi ; Si, toutefois, pour trancher les doutes qui surviennent parfois, il est nécessaire de prendre conseil, que l’on recherche des hommes qu’il est moins probable de voir entraînés par la faveur ou la haine, le gain ou l’orgueil. quales sunt jam mortui, viventes in scripturis suis ; videatur denique si materiam quae quaeritur attigerint ; si praeterea fuerint in illa tam intenti quam experti ; multi enim multa scribunt velut in transcursu ; Tels sont les morts, qui vivent encore dans leurs écrits : que l’on vérifie s’ils n’ont pas abordé la matière en question ; et surtout s’ils s’y sont montrés aussi appliqués qu’expérimentés. multa etiam quandoque non satis ad suam spectantia facultatem, ut si theologus purus, velit de punctis exquisitis canonum pure positi­vorum, aut purus canonista de apicibus theologiae declarandis, ferre sententiam, Car beaucoup écrivent comme en passant, et parfois sur des sujets qui ne relèvent pas suffisamment de leur domaine : comme si un pur théologien voulait se prononcer sur les points délicats des canons purement positifs, ou un pur canoniste sur les sommets de la théologie. sed cuilibet in arte sua potior est danda fides, si non alia ratione pactum, ut aiunt, reformetur ; Or, c’est à chacun dans son art qu’il faut accorder la plus grande confiance, à moins qu’il n’existe quelque bonne raison de rompre ce pacte, comme on dit. quod medicorum est promittunt medici, tractant fabrilia fabri, refert ab Horatio Hieronymus. Que les médecins s’occupent de médecine, et les forgerons de leur forge, dit saint Jérôme d’après Horace. Grandis 472autem inquisitio hic caderet de doctrinarum haereticalium cognitoribus ac judicibus earumdem, qualis sit aptior ad hoc scientia, an theologica vel canonica. Dès lors se pose la grande question de savoir qui doit connaître et juger des hérésies, et laquelle de la théologie ou du droit canonique est la science la plus apte à le faire ? Sed distinctio concordiam facit, quae suum cuilibet tribuit officium : theologo de veritate catholica, et haeresi eidem opposita ; juristae de poenis et modo judicii confert partem suam. Une distinction permet toutefois d’établir l’accord en attribuant à chacune son office propre : au théologien reviennent la vérité catholique et l’hérésie qui lui est opposée ; au juriste, les peines et la manière de juger. Cujus declarationem alibi traditam hic non inferimus, secundam illico ponentes cautelam. Cette explication ayant été donnée ailleurs, nous ne la reproduisons pas ici et passons directement à la seconde règle.

Providendum est sedulo per rectores christianitatis, ne studium theologicae veritatis depereat, sed alicubi velut in fonte resideat ; alioquin, timendum est ne superseminentur haeresum zizania, propter varietatem tot capitum, tot insuper passionum diversarum, unde multiplicatio sequitur judiciorum ; ubi si desit recursus ad theologos non depravatos, et in unum collectos, quis oro providebit ? Les chefs de la chrétienté doivent veiller avec soin à ce que l’étude de la vérité théologique ne périsse pas, mais qu’elle demeure quelque part comme à sa source ; autrement, il est à craindre que l’ivraie des hérésies ne soit semée, en raison de la diversité de tant d’esprits et plus encore de tant de passions variées, d’où résulte une multiplication des jugements. Et si l’on ne peut plus recourir à des théologiens intègres et assemblés en un même lieu, qui donc, je vous le demande, y pourvoira ? Si dixerit aliquis : recursus fiet ad sedem et curiam summi Pontificis, non nega­bimus hoc, si tamen theologia illic suos habuerit doctores non partiales, non seductos, non fastuosos, quaestuosos, aut invidos, non denique potestati sive seculari, sive spirituali, plus quam veritati faventes ; alioquin tolerabilius esset nullum habere quam tales pati. Si quelqu’un dit : On pourra toujours recourir au pape et à la curie, nous ne le nierons pas, pourvu toutefois que la théologie y possède ses propres docteurs : des hommes qui ne soient ni partisans, ni corrompus, ni orgueilleux, ni cupides, ni envieux, ni portés à favoriser la puissance séculière ou spirituelle au détriment de la vérité ; autrement, il vaudrait mieux encore n’en avoir aucun que de supporter de tels hommes. Acclamantes hic et deridentes novimus aliquos de satrapis ecclesiarum : quid nobis et Ecclesiae de theologis ? Nam per quos alios haereses oriuntur et ortae sunt ? Certe per eos et eis similes oriuntur quotidie, et si non semper in publica praedicatione, saltem in verbis domesticis et opera­tione. Nous savons que certains satrapes d’églises s’écrient avec dérision : Qu’avons-nous à faire, nous et l’Église, des théologiens ? Car par qui d’autre les hérésies naissent-elles et sont-elles nées ? C’est assurément par eux et par leurs semblables qu’elles surgissent chaque jour, sinon dans la prédication publique, du moins dans la vie privée. Sed esto proveniant haereses per theologos depravatos ; non enim theologia, sicut nec canonica scientia, confirmat hominem in veritate. Soit, admettons que les hérésies viennent de théologiens corrompus ; car la théologie, pas plus que la science canonique, ne confirme l’homme dans la vérité. Numquid tamen eo casu plus eniti convenit suscitare contra tales reprobos et noxios, plures alios potentes obsistere suis haeresibus palliatis, quas soli theologi vel deprehendere sufficiunt vel convincere ? Ne convient-il pas alors de s’efforcer davantage de susciter, contre ces réprouvés nuisibles, d’autres hommes capables de résister à leurs hérésies déguisées, que seuls les théologiens sont en mesure de déceler ou de réfuter ? Illi vero culpantur rationabiliter haereses introducere, qui ex officio resistere debentes facti sunt speculatores coeci, canes muti, nautae stulti, navem Ecclesiae naufragiis omnibus quod in se est, exponentes, quam regere nec sciunt nec volunt ; scientibus denique volentibusque succurrere, viam claudunt, ipsos abjiciunt, infamant, spernunt. Ceux qu’il convient plutôt de blâmer d’introduire des hérésies, ce sont ceux qui, tenus par leur charge d’y résister, sont devenus des sentinelles aveugles, des chiens muets, des capitaines insensés exposant le navire de l’Église à tous les naufrages, ne sachant ni ne voulant le gouverner ; et qui, fermant le passage aux savants qui voudraient lui porter secours, les rejettent, les diffament et les méprisent.

6. Finalité de la doctrine la luxure

6.1 La luxure comme source de corruption des doctrines luxure charnelle (exemple des Turlupins qui utilisent leurs doctrines pour séduire les femmes simples) ; luxure spirituelle (curiosité malsaine de savoir ce qui ne nous convient pas, signe d’orgueil)

6. Attendendum est in examinatione doctrinarum de fine, si sit bonum delectabile, ut carnalis luxus seu spiritualis. 6. Il faut considérer, dans l’examen des doctrines, leur finalité : vise-t-elle une satisfaction voluptueuse, comme la luxure charnelle ou spirituelle ? Et sicut mani­festum est quod omnis excellens affectio trahat ad se judicium rationis, verumtamen sicut nulla est vehementior quam luxuriosa libido, sic ad errandum falsumque docendum nulla perniciosior. Car s’il est manifeste que toute affection dominante emporte avec elle le jugement de la raison, nulle pourtant n’est plus violente que la passion de luxure, ni par conséquent plus pernicieuse pour induire en erreur et enseigner le faux. Patet in sectis Turelupinorum, quorum sequaces non desunt usque hodie, quando et ubi latere putaverint, serpunt ubilibet, Epicurei sub tunica Christi ; qui mulierculas primo devotionem fingentes specietenus, paulatim eis fidem, tanquam lumen et oculos tollere quaerunt, 473quatenus licentius eas ad desideria sua maligna prostituant. On le voit dans les sectes des Turlupins, dont on trouve encore aujourd’hui des adeptes, partout où ils croient pouvoir se cacher. Épicuriens sous la tunique du Christ, ils se glissent partout ; ils commencent par feindre la dévotion auprès de femmes simples, afin de leur enlever peu à peu la foi comme on arrache la lumière aux yeux, pour enfin les prostituer plus librement à leurs perfides désirs. Non est nostrum foeditates eorum horrendas detegere, considerantes illud Apostoli : quae in occulto fiunt ab eis, turpe est dicere. Il ne nous appartient pas de révéler leurs horribles turpitudes, eu égard à cette parole de l’Apôtre : Ce qu’ils font en secret, il est honteux de le dire (Éphésiens 5, 12). Porro luxus spiritualis accipitur omnis curiositas improba sciendi quae non oportet, vel plus quam oportet, juxta personae qualitatem. Par ailleurs, on entend par luxure spirituelle toute curiosité malsaine de savoir ce qu’il ne convient pas de savoir, ou d’en savoir plus qu’il ne convient, selon la condition de la personne.

6.2 Règle générale et finale joindre les principes du traité à la vigilance des supérieurs dans tout collège, université ou monastère sur la qualité des doctrines enseignées (autant que sur celle du pain servi)

Sit igitur prima cautela, non plus sapere velle quam oportet, sed ad sobrietatem, quia non ad omnes doctrinae omnes conveniunt : Que la première règle soit donc de ne pas vouloir en savoir plus qu’il ne convient, mais de rester dans la sobriété ; car toutes les doctrines ne conviennent pas à tous. sed a studentibus talia jubentur cognosci quae vel a religionum professoribus, vel ab omnibus parum idoneis ad apices subtilium doctrinarum prohibentur, quibus lacte opus est, non solido cibo ; qui diligentius ad inflammationem affectus piam et devotam nutriendi sunt quam ad intellectus eruditionem. Les étudiants sont tenus de connaître des choses qui sont interdites aux religieux profès ou à tous ceux qui sont peu aptes aux sommets des doctrines subtiles ; ceux-là ont besoin de lait et non de nourriture solide, et ils doivent être nourris avec plus de soin par une inflammation pieuse et dévote du cœur (affect), plutôt que par une érudition de l’esprit (intellect). Non quod spernenda sit intellectus seu rationis illuminatio, sine qua praeceps in seductionis baratrum coecus iret affectus ; sed curiositas inconcessa sciendi superba videtur. Non que la lumière de l’intelligence ou de la raison soit à mépriser — sans elle, le cœur se précipiterait aveuglément dans le gouffre de la séduction ; mais la curiosité illicite est une marque d’orgueil. Unde generalem finalemque statuimus cautelam, praepositum Apostoli verbum : Doctrinis variis et peregrinis nolite abduci ; C’est pourquoi nous établissons comme règle générale et finale cette parole de l’Apôtre citée en tête : Ne vous laissez pas égarer par toutes sortes de doctrines étrangères. (Hébreux 13, 9.) quod ut prudentius observari valeat, non minimam dabunt praemissae considerationes occasionem, juncta sedulitate solertiaque superiorum in omni collegio vel Universitate vel monasterio ; Et pour que cette règle soit observée avec plus de prudence, les considérations qui précèdent fourniront une aide d’autant plus précieuse qu’elles seront jointes à la vigilance et au soin des supérieurs dans tout collège, université ou monastère. sed providerint non minori sollicitudine quales apud suos doctrinae frequententur ad animae fomentum, quam panis qualis apponatur ad corporis nutrimentum. Qu’ils veillent avec autant de soin à la qualité des doctrines dispensées chez eux pour le soutien de l’âme, qu’à la qualité du pain servi pour la nourriture du corps. Supersunt alia plurima eo fortassis accommo­datiora quo sermo de moralibus particulariter et exemplariter seu practicabiliter traditus, et citius accipitur in aestimatione et plus haeret in recordativa notione ; sed ad praesens ista cursim dicta sufficiant. Il resterait bien d’autres choses à ajouter, et d’autant plus appropriées sans doute qu’un enseignement moral exposé à l’aide de cas particuliers et d’exemples pratiques est plus rapidement saisi par le jugement et s’ancre plus durablement dans la mémoire ; mais, pour le moment, ces quelques remarques sommaires suffiront.

Conclusion pourquoi les trois autres modes n’ont pas été traités ; considérations pratiques finales

Supererat ex quatuor modis examinandi doctrinas propositis, prosequi de tribus. Il restait, des quatre modes proposés pour l’examen des doctrines, à traiter des trois autres. Sed cur istud non sit ad notitiam deductum, tangunt considerationes quae sequuntur. Les considérations qui suivent donnent quelque idée des raisons pour lesquelles cela n’a pas été développé.

1. S’abstenir de relever les erreurs de ses contemporains pour ne pas ternir les réputations, fournir des armes aux ennemis de la foi, ni laisser croire que tout ce qu’on ne relève pas est sans erreur

Prima consideratio, quod in examinatione doctrinarum non semper expedit notificare particulares defectus qui reperti sunt apud eos qui se alios docere jactabant. Premièrement, dans l’examen des doctrines, il n’est pas toujours opportun de pointer quelques erreurs particulières chez ceux qui se vantaient d’enseigner les autres. Primo, ne datum a viventibus et notis violetur. D’abord, pour ne pas porter atteinte à la réputation de personnes vivantes et connues. Secundo, ne veris doctrinis et canonicis miraculis seu prophetiis apud simplices aut malignos calumniae locus detur. Ensuite, pour ne pas donner aux simples ou aux malveillants l’occasion de calomnier les vraies doctrines et les miracles ou prophéties authentiques. Tertio, ne particularis enumeratio paucorum sufficiens pro singulis aestimetur. Enfin, de peur qu’une liste de quelques cas ne soit considérée suffisante pour les juger tous.

2. Consulter les experts confrontés aux cas concrets de leur temps

Rursus in examinatione doctrinarum consulendi sunt experti circa particulares casus et eventus, quos suis temporibus invenerunt. Deuxièmement, dans l’examen des doctrines, il faut consulter les experts sur les cas particuliers et les événements qu’ils ont rencontrés de leur temps. Primo, quia certius secundum Aristotelem judicat experientia quam ars, et expertus quam artifex. D’abord, parce que, selon Aristote, l’expérience est un juge plus sûr que la théorie, et l’homme d’expérience que le théoricien. Secundo, quia non sunt actiones humanae circa generalia sed in individuis, sicut medicus non sanat hominem, sed hunc hominem ; ita moraliter agens non dicitur facere opus in 474genere, sed hoc opus in singulari, scilicet cum circumstantiis debitis omnibus, istis et illis. Ensuite, parce que les actions humaines ne se traitent pas de manière générale, mais individuelle ; de même que le médecin ne guérit pas l’homme en général, mais cet homme-ci, de même l’homme qui agit moralement n’accomplit pas une action générique, mais telle action singulière, avec toutes les circonstances requises, celles-ci et celles-là. Tertio, quia prudentia quae doctrix est operum humanorum, praesupponit experientiam tam ex praeteritis quam ex praesentibus, ex quibus futura conjecturat. Enfin, parce que la prudence, maîtresse des actions humaines, présuppose l’expérience des faits passés aussi bien que présents, à partir desquels elle conjecture l’avenir.

3. Se défier des récits extraordinaires retour critique sur Ermine de Reims

Amplius in examinatione doctrinarum cavendum est ne decipiatur examinans vel examinanti credens propter relationes insolitas nunc ab illis nunc ab istis perceptas vel auditas, praesertim a foeminis aut a laicis usurpantibus sibi nomen sanctitatis et docentis. Troisièmement, dans l’examen des doctrines, l’examinateur ou le confident doit veiller à ne pas se laisser tromper par des récits extraordinaires, entendus ou rapportés tantôt par les uns, tantôt par les autres, surtout lorsqu’ils viennent de femmes ou de laïcs usurpant le titre de sainteté ou de docteur. Primo, juxta vulgatum auctorem, rara fides ideo quia multi multa loquuntur, et hoc fit saepe sine consequentia, sine ratione, sed ex fantasia capitis perturbati. D’abord, parce que selon un auteur bien connu, rare est la foi ; beaucoup de gens disent beaucoup de choses, et souvent sans suite, sans raison, mais par la seule fantaisie d’un esprit dérangé. Secundo, quia multi sunt qui decipiuntur, quamvis se decipi nesciant, nec decipere vellent. Ensuite, parce que beaucoup sont trompés sans le savoir et sans vouloir tromper eux-mêmes. Tertio, quia sunt alii multi qui se decipi non credunt, alios tamen decipere volunt fingendo mirabilia et illa quae sciunt esse falsa ; Enfin, parce qu’il en est beaucoup d’autres qui ne se croient pas trompés, mais veulent tromper les autres en feignant des merveilles et des choses qu’ils savent être fausses. et istorum infinitus est numerus, et a me qui loquor frequenter expertus, ita quod ex istorum relatione si credere, si referre, si scribere, voluissem, grandis effectus fuisset liber atque mirabilis apud curiosos. Et leur nombre est infini. J’ai eu moi-même l’occasion d’en éprouver souvent ; et si j’avais voulu ajouter foi à leurs récits, les rapporter ou les mettre par écrit, il en serait sorti un livre aussi volumineux que merveilleux aux yeux des curieux. Benedictus Deus qui per talium irrisionem et contemptum me totiens a seductione servavit. Béni soit Dieu qui, par le dédain et le mépris qu’il m’a inspirés pour de telles gens, m’a tant de foi préservé de la séduction. Fui pridem, fateor, per relationes aliquorum magnae merito reputationis, proximus seductioni de quadam Hermina, Remensi, nisi modum responsionis propriae, Deo volente, temperassem. J’avoue qu’autrefois le récit de personnes pourtant dignes d’une grande estime faillit me séduire au sujet d’une certaine Ermine de Reims, si, par la volonté de Dieu, je n’avais tempéré la teneur même de ma réponse. Circa quod tempus opusculum compilavi, seu lectionem unam de distinctione revelationum verarum a falsis [Cf. 90. III, 36]. C’est vers ce temps-là que je composai un petit traité, ou plutôt une leçon, sur la Distinction des vraies révélations d’avec les fausses.

4. Ne pas exiger de règles universelles et définitives (en théologie mystique) s’en remettre au Saint-Esprit selon la vocation de chacun ; aux moines suffit ordinairement la dévotion du cœur

Subinde in examinatione doctrinarum, maxime circa doctrinam theologiae mysticae, quae consistit in affectibus et spiritualibus senti­mentis, non est fas homini magisterium assumere sibi in omnibus ; sed Spiritui Sancto debet haec gratia praecipue derelinqui. Quatrièmement, dans l’examen des doctrines, surtout en ce qui concerne la théologie mystique, qui porte sur les affections et les sentiments spirituels, il n’appartient pas à l’homme de s’arroger le magistère en toutes choses ; cette grâce doit être laissée principalement au Saint-Esprit. Primo, quia spiritus ubi vult spirat, et vocem ejus audis et nescis unde veniat aut quo vadat [Jo. 3, 8] ; D’abord, parce que l’Esprit souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va (Jean 3, 8). propterea non debet ejus inspiratio sub certis regulis aut terminis comprehendi, sicut nec gratuita visitatio ; C’est pourquoi son inspiration ne doit pas être enfermée dans des règles ou des limites fixes, pas plus que sa visite gratuite. quae ideo gratuita dicitur quia pure gratis datur, quamvis ut plurimum non conferatur nisi praeparatis et facientibus quod in se est ; quales sunt qui exemplo mulieris fortis considerant semitas domus suae. Celle-ci est dite gratuite parce qu’elle est donnée par pure grâce, même si, le plus souvent, elle n’est accordée qu’à ceux qui s’y sont préparés et qui font ce qui est en leur pouvoir, à l’image de la femme forte attentive à la marche de sa maison (Proverbes 31, 27). Secundo, quia divisiones gratiarum sunt, et unicuique dedit Deus mensuram fidei, solitariis aliter, aliter scholasticis, et ita de reliquis. Ensuite, parce que les grâces sont diverses et que Dieu a donné à chacun sa mesure de foi : telle aux solitaires, telle aux scolastiques, et ainsi de suite. Tertio, quia semel loquitur Deus et idipsum non repetit : dedit itaque Deus per Scripturam suam sacram et per expositores suos, hunc sufficienter intellectum in omnibus, juxta vocationem uniuscujusque. Enfin, parce que Dieu parle une fois et ne se répète pas : il a donc donné, par sa sainte Écriture et par ses interprètes, une intelligence suffisante à chacun selon sa vocation. Ceterum vocatio solitariorum et monachorum ista est, ut plus studeant affectui devotionis quam intellectus eruditioni ; Ainsi, la vocation des solitaires et des moines est de s’attacher davantage à l’affection de la dévotion qu’à l’érudition de l’intelligence. nihilominus quia dedit Deus mundum disputationi hominum [Eccl. 3, 11], tamquam occupationem pessimam, saltem malitia poenae, ne per otium deterius homines torpescerent, ne praeterea prae fastidio deficerent abominantes manna coelicum, 475condescendendum est humanae fragilitati ; Néanmoins, puisque Dieu a livré le monde aux disputes des hommes (Ecclésiaste 3, 11) comme à une occupation bien misérable (du moins par la rigueur du châtiment), il faut condescendre à la fragilité humaine, de peur que les hommes ne s’engourdissent dans l’oisiveté ou ne viennent, par dégoût, à prendre en horreur la manne céleste. permittendum est idcirco religiosis aliquibus inquirere de doctrinis scholasticorum, quae tractari solent circa libros Sententiarum. C’est pourquoi il faut permettre à certains religieux d’étudier les doctrines des scolastiques, telles qu’elles sont habituellement traitées dans les livres des Sentences.

5. Se reporter à Bonaventure, le modèle du théologien

Porro si quaeratur a me, quis inter caeteros doctores plus videatur idoneus, respondeo sine praejudicio, quod dominus Bonaventura, quoniam in docendo solidius et securius, pius insuper, justus et devotus. Cinquièmement, si l’on me demande lequel des docteurs me paraît le plus recommandable entre tous, je réponds, sans parti pris, que c’est notre maître Bonaventure : car son enseignement est plus solide et plus sûr, et il est en outre pieux, juste et dévot. Praeterea recedit a curiositate quantum potest, non immiscens posi­tiones extraneas vel doctrinas saeculares dialecticas aut philosophicas terminis theologicis obumbratas more multorum ; sed dum studet illuminationi intellectus, totum refert ad pietatem et religiositatem affectus. De plus, il se tient autant qu’il le peut éloigné de la curiosité, n’introduisant pas, comme beaucoup le font, de thèses étrangères ou de doctrines séculières, dialectiques ou philosophiques, masquées sous des termes théologiques. Et, tout en s’appliquant à illuminer l’intelligence (intellect), il rapporte le tout à la piété et à la dévotion du cœur (affect). Unde factum est ut ab indevotis scholasticis, quorum proh dolor, major est numerus, ipse minus extiterit frequentatus, cum tamen nulla sublimior, nulla divinior, nulla salubrior atque suavior pro theologis sit doctrina. C’est pourquoi il est délaissé par les scolastiques sans dévotion, — hélas, les plus nombreux, — alors que pour un théologien, il n’existe aucune doctrine plus sublime, plus divine, plus salutaire ni plus douce. Quanto denique diligentius in senectute mea sum revolutus ad studium ipsius, tanto facta est amplius confusa garrulitas mea. Plus je me suis appliqué, en vieillissant, à l’étude de ses œuvres, plus mon propre bavardage m’est devenu confus. Dixique mecum : sufficit haec doctrina ; ut quid stulto labore consumeris, quid dictas, quid scribis ? Et j’ai fini par me dire : Cette doctrine suffit ; pourquoi t’épuiser dans un labeur insensé ? pourquoi enseigner ? pourquoi écrire ? Multiplicentur protinus et transcribantur opera doctoris istius, de quo vere dicitur illud Christi de Joanne : erat lucerna ardens et lucens [Jo. 5, 35]. Qu’on multiplie donc et qu’on recopie les œuvres de ce docteur, de qui l’on peut dire en vérité ce que le Christ disait de Jean : Il était la lampe ardente et brillante (Jean 5, 35). Praeterea sicut apud grammaticos Donatus, de partibus orationis, et apud logicos, summulae Petri Hyspani traduntur ab initio novis discipulis ad memoriter recolendum, etsi non statim intelligant ; sic apud theologicos discipulos Breviloquium Bonaventurae, quod incipit Flecto genua videretur valde salubriter imponendum juncto Itinerario suo mentis in Deum, quod incipit In principio, primum principium. Et de même qu’on donne à apprendre par cœur aux jeunes grammairiens le Donat, sur les parties du discours, et aux jeunes logiciens les Summules de Pierre d’Espagne, avant même qu’ils les comprennent pleinement, de même il me semblerait tout à fait salutaire d’imposer aux étudiants en théologie le Breviloquium de Bonaventure (qui commence par Flecto genua) et son Itinéraire de l’esprit vers Dieu (qui commence par In principio, primum principium). Itaque laus omnis inferior est his duobus opusculis, quorum vim agnoscere etiam sola credulitate non parvus est profectus. Toute louange de ces deux opuscules demeure au-dessous de leur mérite ; admettre leur valeur sur parole est déjà un grand profit.

6. Se disposer, par la foi et l’obéissance aux maîtres, à goûter ce qu’on ne peut comprendre sans l’expérience et préférer à toute méthode l’abandon confiant au Saint-Esprit

Denique sermo de sentimentis spiritualibus in contemplatione, et devotione receptis, nullatenus intelligitur, si non experiatur ; Sixièmement, un discours sur les sentiments spirituels reçus dans la contemplation et la dévotion ne peut être compris tant qu’on ne l’a pas expérimenté ; et si non intelligitur, non amatur, non libenter auditur, sed negligitur vel spernitur, nisi quis ita fuerit institutus quod firmiter et pie credat, se praeparans ut sapiat et [non] intelligat ; neque sequatur phantasias proprii capitis, vel alicui, sed doctores approbatos et eruditos in utraque theologia, scholastica et mystica, pro ducibus amplectatur. et s’il n’est pas compris, il n’est pas aimé, on ne l’écoute pas volontiers, et on le néglige, voire on le méprise : à moins d’avoir été formé de telle sorte qu’on y croie fermement et pieusement, en se préparant à goûter sans comprendre, et qu’on ne suive pas les fantaisies de son propre esprit ni celles de quiconque, mais qu’on prenne pour guides les docteurs approuvés et versés dans les deux théologies, scolastique et mystique. Sunt industriae quaedam notatae super hujusmodi negotio theologiae mysticae, quamvis saepe maxima sit industria deserere quamlibet industriam, et quod homo secum habitans magisterio Spiritus Sancti tota fide, tota spe, tota charitate, tota se demum devotione committat. Sur la théologie mystique, il existe un grand nombre de recueils de méthodes pour la pratiquer, quoique, bien souvent, la meilleure méthode consiste à renoncer à toute méthode et à se recueillir en soi-même pour s’en remettre au Saint-Esprit avec toute sa foi, son espérance, sa charité et sa dévotion. Sunt aliqua scripta de impulsibus, et de conceptibus, et de concordia theologiae mysticae cum scholastica, et similia multa quae proficiunt ad examinationem doctrinarum. On trouve enfin quelques écrits sur les impulsions, sur les concepts, sur la concordance de la théologie mystique avec la scolastique, et sur beaucoup d’autres choses semblables qui contribuent à l’examen des doctrines. Sed haec interim suffecerit ad consummationem hujus opusculi subnotasse. Mais qu’il suffise pour l’instant d’avoir noté cela pour finir cet ouvrage.

Explicit de examinatione doctrinarum a Joanne Cancellario Parisiensi. Fin du traité De l’examen des doctrines, par Jean, chancelier de Paris.

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