J. Gratteloup  : Documents sur le père Ayroles (2024)

Documentation : Vraie Jeanne, V (1901-1903)

La Vraie Jeanne d’Arc, t. V
1901-1903

La Petite Gironde
2 octobre 1901

Expulsion des congrégations : les pères jésuites de la rue Margaux à Bordeaux sont partis dimanche 29 septembre au soir.

Lien : Retronews

L’Exode des Congrégations. — Voici la liste des congrégations dont les membres ont quitté les établissements qu’ils occupaient à Bordeaux :

  • Carmes de la rue Mandron (partis la semaine dernière) ;
  • Pères jésuites de la rue Margaux (partis dimanche soir [29 septembre]) ;
  • Dames du Cénacle, de la rue Ségalier (parties lundi soir) ;
  • Carmélites de la rue Saint-Genès (parties depuis plusieurs jours).

Les pères Assomptionnistes, de l’Alhambra, qui ont refusé de demander l’autorisation, ne sont pas encore partis, aucun exploit d’huissier ne les ayant touchés jusqu’ici.

Revue catholique des institutions et du droit
novembre 1901

Compte-rendu élogieux de l’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc, écrite en réponse à une dissertation des auteurs du Cartulaire de l’Université de Paris.

Nul n’aurait pu faire [réponse] plus complète et plus victorieuse. Ce livre restera comme le complément indispensable des cinq volumes de la Vraie Jeanne d’Arc. Nous pensons qu’à Rome notamment il est d’un à propos des plus heureux.

Nous apprenons également que le père Ayroles, 73 ans, était alors en exil.

Voir : Comptes-rendus de Desplagnes

Source : Revue catholique des institutions et du droit, 29e année, 2e semestre 1901, 2e série, 27e volume, p. 476-480.

Lien : Gallica

L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine contre la Libératrice

Les lecteurs de la Revue connaissent le monument édifié par le P. Ayroles à Jeanne d’Arc, et dont on va publier le cinquième et dernier volume. Pendant que s’achevait cette œuvre, l’une des plus belles de notre époque, un autre ouvrage d’une grande importance également, le Cartulaire de l’Université de Paris, était publié par un Dominicain, le P. Denifle, archiviste du Vatican, et M. Chatellain, bibliothécaire de la Sorbonne. Ces auteurs y ont inséré une dissertation relative à la part prise par l’Université dans le procès et le martyre de Jeanne, et ce travail auquel ses auteurs ont donné, sous diverses formes, une très grande publicité, a paru, aux yeux du P. Ayroles et de bien d’autres, diminuer fort injustement la Libératrice. En travaillant à son cinquième volume, le P. Ayroles a étudié à nouveau tout ce qui touchait à l’Université, et il a jugé nécessaire de réfuter la dissertation. C’est de cette réfutation que nous venons parler aux lecteurs de la Revue.

Il y a peu de savants connaissant aussi bien que le P. Ayroles la première moitié du quinzième siècle, et nul ne pouvait, mieux que lui, donner une opinion autorisée sur les hommes et les événements qui l’ont remplie. Il suffit de lire un chapitre du volume sur l’Université pour voir quelle connaissance profonde, précise et détaillée il a de tous les personnages et de leurs actes. Il parle de tous, même des moindres, comme de gens avec qui il aurait vécu et de faits dont il aurait été témoin. Et ce n’est point une érudition risquée, apparente ou se contentant d’hypothèses. Tout est basé sur des documents précis, des preuves aussi matérielles que peut en donner l’histoire, et sur des raisonnements et des conséquences d’une logique et d’une clarté sans réplique. Aussi, on ne peut en aucune façon essayer même de résumer cet ouvrage, qui a certainement coûté un travail surhumain, mais on peut en donner une idée et citer quelques unes de ses conclusions.

L’auteur expose d’abord le rôle de l’Université dans l’Église et dans l’État au temps de Jeanne ; il montre qu’elle a constamment fomenté et soutenu le schisme, soit à Bâle, soit en France ; elle adoptait l’obédience d’un antipape, croyant qu’elle le dominerait mieux que le pape de Rome et par lui pourrait gouverner l’Église ; lorsque cet antipape repoussait ses exigences, elle l’abandonnait pour un autre. Inspirée par l’orgueil et la cupidité, elle se donnait elle seule comme la personnification de l’Église et prétendait faire des papes et des évêques les simples exécuteurs de ses décisions ; elle le déclarait elle-même avec une naïve audace, et entendait que la chrétienté entière écoutât les oracles des maîtres de Paris, non les décisions du Saint-Siège. Elle voulait de plus disposer souverainement des bénéfices et des dignités ecclésiastiques et se réserver les plus riches prébendes. Un impérieux orgueil et un impudent attachement aux biens matériels déshonoraient ce corps qui aspirait ouvertement à substituer son autorité à celle de l’Église. Dans l’État, le rôle de l’Université a été aussi déplorable. Elle a voulu l’asservir à ses caprices, sous Charles VI, puis elle a trahi la royauté française et s’est faite la servante empressée et lâche du roi d’Angleterre envahisseur de notre pays. Elle a poussé sans cesse aux mesures les plus violentes et les plus sanglantes contre le Dauphin et le parti national. Alliée et inspiratrice du duc de Bourgogne et des Anglais, il n’est pas de crime contre le roi légitime Charles VII et l’État français auquel elle ne se soit associée.

La mission divine de Jeanne d’Arc qui avait pour objet le relèvement de ce roi et de cet État était donc un coup mortel pour la criminelle Université qui les trahissait avec fureur. La Libératrice et ses exploits merveilleux accomplis au nom du ciel étaient pour le corps dévoyé une antithèse accusatrice et un solennel arrêt de condamnation. De là, chez ces intellectuels si coupables, une rage qui a commencé du jour de l’apparition de Jeanne, et qui n’a fait que s’envenimer à mesure de ses succès et de sa gloire. De 1429 jusqu’au martyre, l’Université l’a poursuivie d’une haine toute personnelle, sous le voile menteur du zèle religieux contre le schisme et la sorcellerie. Ces intellectuels, Français traîtres à leur pays, avaient reçu de la Libératrice un coup plus sensible même que l’ennemi étranger. Cette haine a doublé encore quand Jeanne a déclaré à Rouen que, pour elle, l’Église n’était ni dans les Maîtres de Paris ni dans les bourreaux qui se disaient ses juges, mais à Rome avec le Pape. C’est l’Université plus encore que l’Angleterre, qui a poussé au procès et au martyre de la Pucelle.

Le P. Ayroles démontre tout cela dans des chapitres qui sont de merveilleuses pages d’histoire, de logique et de clarté. Ce sont les livres I et II de l’ouvrage.

Après avoir établi ce double fait relatif à l’Église et à l’État, l’auteur arrive à la discussion des excuses alléguées pour l’Université. Il cite les textes du Cartulaire où il voit des erreurs, et chacune d’elles est réfutée dans un chapitre spécial. C’est le livre IIIe et dernier. Toutes les réponses sont d’une précision et d’une clarté qui ne laissent rien debout des allégations du Cartulaire. Il est évident que les savants historiens de l’Université ont montré pour elle une partialité, une complaisance excessives. Sans nier formellement les crimes qu’elle a commis, ils l’excusent sous les prétextes les plus étonnants, notamment parce qu’elle a eu des complices. Ils vont même jusqu’à porter au moins implicitement contre la Pucelle, avec une subtilité fâcheuse et une intention évidente de la diminuer au profit de sa persécutrice, des accusations plus ou moins vagues, qui peuvent impressionner, venant d’hommes ayant autorité, et qui paraissent l’admirer comme elle le mérite.

Le P. Ayroles a eu besoin, pour réfuter ces erreurs, de les poursuivre dans tous les détours où elles s’engagent, et de montrer, en prouvant de nouveau à chaque pas que 2 et 2 font 4, que ces subtilités sont simplement spécieuses, qu’elles ne reposent sur rien, et que les faits vrais sont tout autres qu’ils peuvent apparaître d’après la phrase ambiguë du Cartulaire. Il faut lire ces discussions qui ne sauraient être résumées. Ces réfutations donnent l’idée d’un homme portant un flambeau éclatant, qui poursuit dans les dédales d’un obscur souterrain quelqu’un qui fuit invisible dans les ténèbres. Arrivé au bout, après avoir exploré les moindres recoins, il constate qu’il n’y a personne, et qu’un rayon douteux, filtrant par quelque fissure, a fait croire à la présence d’un être vivant qui se cachait. Le P. Ayroles, en fouillant le dédale de la dissertation, démontre qu’il n’y a rien que des apparences qu’il fallait dissiper. On peut s’étonner que les savants auteurs du Cartulaire aient recouru, pour excuser les crimes des intellectuels du XVe siècle, à des arguments aussi peu sérieux et qui prouvent simplement que les savants s’égarent en voulant soutenir obstinément des thèses risquées.

Quelques esprits trouveront peut-être que l’auteur s’est ému hors de propos, et qu’il aurait pu laisser la dissertation sans réponse, l’erreur tombant d’ordinaire d’elle-même. Nous ne sommes pas de cet avis. Beaucoup d’erreurs, même grossières, survivent aux siècles. Ici il importait d’autant plus de répondre, que les erreurs venaient d’hommes ayant autorité parmi les savants, et que les taches, si légères, si imperceptibles qu’on voulût les dire, atteignaient la robe d’hermine d’une Vénérable et pouvaient retarder les déclarations de l’Église. Il y a des esprits sceptiques qui, épris d’internationalisme humanitaire, s’inquiètent peu des grands intérêts de la France chrétienne et sont indifférents pour la plus illustre des Françaises, pour la patronne de notre patrie. Le P. Ayroles, dont le cœur est ardemment français, est aux antipodes de ces esprits là. Nous croyons avec lui qu’une réponse était nécessaire. Nous ajoutons que nul n’aurait pu la faire plus complète et plus victorieuse. Ce livre restera comme le complément indispensable des cinq volumes de la Vraie Jeanne d’Arc. Nous pensons qu’à Rome notamment il est d’un à propos des plus heureux.

Et voilà qu’après avoir achevé son œuvre si éminemment française, le vénérable historien de la libératrice est lui-même, comme religieux, persécuté par les haineux ennemis de la France chrétienne. Il est, à 73 ans, réduit à prendre le chemin de l’exil ou de la dispersion. Ce grand Français trouve peut-être une amère joie à souffrir, comme la martyre de Rouen, pour la vraie France.

Nous espérons qu’il pourra bientôt revenir d’exil et retrouver sa patrie délivrée de ses odieux tyrans. Nous pensons aussi que les persécuteurs pourront, comme jadis ceux de Jeanne d’Arc, trouver à une heure imprévue un châtiment digne de leurs crimes. La justice immanente, dont ils ont parfois l’impudence de parler, les attend peut-être le jour où ils croiront achevée leur œuvre coupable contre la France et l’Église.

A. Desplagnes,
Ancien magistrat.

La Croix
14 novembre 1901

L’article constate les sages lenteurs de la canonisation de Jeanne d’Arc puis la solution proposée par le père Ayroles pour l’accélérer. Dans le tome V de sa Vraie Jeanne d’Arc, il prouve que Jeanne est morte en martyr, statut qui permet une canonisation simplifiée [canonisation dite équipollente, par simple décret du pape].

Lien : Retronews

La canonisation de Jeanne d’Arc. — On nous écrit :

Les sages lenteurs de l’Église dans un procès de canonisation ne doivent pas décourager la légitime impatience des catholiques. Un moyen canonique de hâter la solution désirée est d’ailleurs aujourd’hui suggéré par le grand historien de Jeanne d’Arc.

Dans son cinquième volume (qui paraît en ce moment), le savant P. Ayroles, S. J., s’applique à démontrer que Jeanne n’est pas seulement une vierge chrétienne héroïque, mais qu’elle mérite encore le nom de martyre, au sens théologique de ce mot.

La thèse est établie avec une si rigoureuse méthode et une argumentation si solide qu’il faut espérer la voir sous peu approuvée à Rome. La qualification de martyre une fois adoptée, l’issue du procès ne se ferait plus guère attendre. On sait combien Léon XIII est personnellement dévoué à la cause de Jeanne d’Arc, et combien l’illustre Pontife souhaite de pouvoir lui-même la proclamer Bienheureuse.

Quelle consolation pour l’auguste vieillard du Vatican et quelle joie pour son cœur, qui aime tant la France, s’il pouvait présider les fêtes de la canonisation, et — qui sait ? — inaugurer ainsi lé jubilé des années de Pierre !

H. D.

Le Soleil
18 novembre 1901

L’article revient sur la démonstration du père Ayroles que Jeanne est morte martyre, statut qui pourrait hâter sa canonisation (au moment où les loges s’agitent pour la contrer).

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La Franc-Maçonnerie contre Jeanne l’Arc. — Un mot d’ordre circule, paraît-il, en ce moment dans les Loges. Il s’agit de s’opposer à toute manifestation en l’honneur de Jeanne d’Arc.

On sait que les efforts les plus vifs sont en ce moment tentés à Rome pour obtenir l’approbation de la qualification de martyre, ce qui serait le meilleur moyen de hâter la canonisation. Dans son cinquième volume sur Jeanne d’Arc, qui paraît en ce moment, le savant Père Ayroles, de la Société de Jésus, s’applique précisément à démontrer que Jeanne d’Arc n’est pas seulement une vierge chrétienne héroïque, mais qu’elle mérite encore le nom de martyre, au sens théologique du mot.

Le Signal
20 novembre 1901

Article railleur du journal protestant (fondé et dirigé par Eugène Réveillaud, ancien franc-maçon converti au protestantisme en 1878) qui présente l’inextricable canonisation de Jeanne d’Arc et l’astuce soufflée à Rome par le père Ayroles : déclarer Jeanne martyre.

Le journal s’appuie sur un raisonnement anti-catholique classique, qui consiste à nier que la condamnation de Jeanne d’Arc (1431) a été annulée par le pape (1456), pour prétendre qu’elle est donc toujours considérée hérétique par l’Église et que la canoniser reviendrait à déclarer sainte une hérétique.

On cherche un expédient pour éviter à Rome le désagrément de se déjuger.

Lien : Retronews

Jeanne d’Arc martyre. — Les lenteurs de la cour de Rome commencent à impatienter les fervents du culte de Jeanne d’Arc. Voilà plusieurs années qu’elle est Vénérable, et elle ne parvient pas à dépasser ce grade inférieur de sainteté. En vain les promoteurs de sa cause multiplient les mémoires, les arguments sonnants, les instances de toute sorte. Rome persiste à ne pas la proclamer Bienheureuse, et l’on est encore bien loin du jour où elle sera canonisée définitivement comme Sainte.

On comprend ces hésitations romaines. Comment placer sur les autels celle qu’on a fait monter sur le bûcher ! Car il n’y a pas moyen d’écarter ce simple fait : Jeanne d’Arc a été condamnée comme hérétique par des juges ecclésiastiques parfaitement qualifiés et en pleine connaissance de cause. Et si elle a été condamnée c’est surtout, comme cela résulte de ses interrogatoires, parce qu’elle affirmait la possibilité d’une intervention divine en faveur du gentil roy de France. Son crime, aux yeux des théologiens, était de penser qu’une cause nationale peut être une cause sainte. C’est encore actuellement la pure doctrine romaine. Voyez plutôt la charge furieuse de M. Brunetière dans la Revue des Deux Mondes, — qu’on appellerait plus justement la Revue du Vatican — contre toutes les Églises nationales.

On cherche un expédient pour éviter à Rome le désagrément de se déjuger. Un jésuite, le père Ayroles, croit l’avoir trouvé. Dans le cinquième volume d’une série consacrée à Jeanne d’Arc, il s’applique à démontrer qu’elle ne fut pas seulement une vierge héroïque mais encore qu’elle mérite le nom de martyre au sens théologique de ce mot.

Je ne sais pas trop ce qu’est le sens théologique du mot martyr. Mais au sens propre, il veut dire un témoin. Et, de vrai, elle fut, et elle est encore un témoin irrécusable de la lâcheté des chefs militaires, de la hiérarchie sacerdotale et sociale de son temps. Abandonnée par le roi, par les soldats et par les prêtres, quelques-uns exploitent maintenant sa gloire, parce qu’ils supposent qu’elle peut favoriser leur solution des conflits modernes : l’appel au soldat, au prêtre et au roi.

Le procès de canonisation n’est plus à faire. Avec ou sans les arguments du jésuite, Jeanne d’Arc est depuis longtemps sacrée martyre par la conscience nationale et populaire. Ce que Rome ajoutera ou retranchera à ses décisions ne fera rien ni pour ni contre la gloire de l’héroïne de Domrémy.

A. B. C.

La Voix de Notre-Dame de Chartres
décembre 1901

Le père Ayroles et le chanoine Dunand ont été convoqués du 12 au 21 avril par la commission chargée de préparer les réponses aux objections de l’avocat du diable.

Source : La Voix de Notre-Dame de Chartres, 45e année, n° 12, décembre 1901, p. 283-284.

Lien : Archive

Cause de la vénérable Jeanne d’Arc. — Prières recommandées. — Les lenteurs de l’Église, dans un procès de canonisation, ne doivent pas décourager la légitime impatience des catholiques.

Cette lenteur de l’Église est sagesse. Cependant la Cause, qui nous est si chère, n’a pas sommeillé. Dès que Mgr l’Évêque a reçu les animadvertiones de Mgr le Promoteur de la foi, il a convoqué une commission, pour préparer les réponses aux objections de Mgr Lugari.

Cette commission, toujours présidée par Sa Grandeur et composée de théologiens, de canonistes et d’historiens, MM. Bruant et d’Allaines, vicaires généraux ; Branchereau, supérieur du Grand Séminaire ; le R. P. Ayroles et M. le chanoine Dunand, a tenu seize séances, du 12 au 21 avril 1901. Elle a notamment approuvé une dissertation sur la prétendue abjuration de Jeanne d’Arc au cimetière de Saint-Ouen, que Mgr l’Évêque, en prévision d’une objection sur ce point, avait demandée à M. le chanoine Dunand, et que celui-ci a mise en forme sous ses yeux et d’après ses conseils (Annales rel. d’Orléans).

Revue de Lille
décembre 1901

Bulletin de souscription pleine page, pour le tome 5 de la Vraie Jeanne d’Arc et pour l’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc.

Source : Revue de Lille, 13e année, n°2, décembre 1901.

Lien : Gallica

Anciennes Maisons Gaume et Cie et X. Rondelet et Cie, librairie catholique Emmanuel Vitte, 3 place Bellecour, Lyon, succursale à Paris, 14 rue de l’Abbaye (VIe).

Bulletin de souscription au Ve volume de la Vraie Jeanne d’Arc : La Martyre, d’après ses aveux, les témoins oculaires, son procès et la libre-pensée, par J.-B. J. Ayroles.

Je soussigné,

demeurant à :

déclare souscrire à _ exemplaire _ du 5e volume de la Vraie Jeanne d’Arc, la Martyre, au prix de 10 francs franco, et à l’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc au prix de 5 francs, au total, 15 francs, que vous trouverez ci-joint.

Signature (très lisible)

Bien indiquer la gare la plus rapprochée.

Nota. — On peut souscrire à la Martyre sans souscrire à l’Université de Paris.

La Croix
14 décembre 1901

Le journal revient sur l’idée proposée par certains qui, s’appuyant sur la démonstration par le père Ayroles que Jeanne est morte martyre, souhaite obtenir une canonisation simplifiée (sans la nécessité de miracles). Il est répondu que la procédure actuelle est bien engagée et qu’il serait difficile de retourner en arrière et de demander à plaider le martyre ; et qu’en outre les miracles ne manquent point.

Les autres miracles, car il y en a en dehors de ceux-là, serviront à prouver le grand pouvoir de Jeanne sur le cœur de Dieu.

Lien : Retronews

La cause de Jeanne d’Arc. — Mgr Touchet, évêque d’Orléans, est à Rome et y restera probablement jusqu’à la séance antépréparatoire de la cause de Jeanne d’Arc qui aura lieu la semaine prochaine.

Le livre du P. Ayroles sur le martyre de la Vénérable a remis cette question en discussion, et quelques personnes pensent qu’en suivant cette voie on arriverait bien plus rapidement à la béatification.

Le raisonnement est très juste, et la procédure de la Sacrée Congrégation est bien plus courte quand il s’agit du martyre. Une fois que celui-ci est dûment constaté, la cause est gagnée, et, en droit, les miracles ne sont même pas nécessaires. — Dans le nombre des martyrs annamites béatifiés par Léon XIII l’année dernière, il en est deux, Mgr Bories et un autre, auxquels on ne pouvait attribuer avec certitude aucun miracle. Mais leur martyre était tellement éclatant que le Souverain Pontife les a joints, et il le fait remarquer lui-même dans le Bref, à la glorieuse phalange de leurs compagnons.

On aurait donc parfaitement pu prendre cette voie quand on a introduit en Cour de Rome la cause de la Pucelle, mais on a cru alors qu’il valait mieux suivre la route ordinaire et on a commencé à en parcourir les nombreuses étapes qui la jalonnent. Or, il serait maintenant bien difficile de retourner en arrière et de demander à plaider le martyre.

La cause suivra dans son cours sa marche régulière, trop lente au gré de ceux qui voudraient voir Jeanne d’Arc sur les autels, mais qui conduira au but. Les miracles ne manquent point, et trois d’entre eux ont été l’objet d’un procès canonique qui sera porté devant la Sacrée Congrégation quand sera venu le temps de les examiner. Les autres miracles, car il y en a en dehors de ceux-là, serviront à prouver le grand pouvoir de Jeanne sur le cœur de Dieu.

[Autre article sur le même sujet :]

La cause de Jeanne d’Arc. — S. G. Mgr Touchet, évêque d’Orléans, adresse à son peuple une Lettre pastorale qu’il veut bien nous communiquer, dans laquelle il annonce la séance antépréparatoire de la cause de béatification de Jeanne d’Arc et prescrivant des prières à cette occasion.

La discussion de la cause s’ouvrira devant les consulteurs le 17 décembre.

Mgr l’évêque d’Orléans invite les religieuses et les personnes pieuses de son diocèse à communier le 17 décembre à cette intention. Il exhorte ses prêtres à offrir le Saint-Sacrifice. Il ordonne l’exposition du Saint Sacrement ce même jour dans les chapelles des communautés cloîtrées. Il autorise les curés de son diocèse à exposer aussi le Saint Sacrement à la même intention, partout où ils pourront compter sur un nombre suffisant d’adorateurs.

Mgr Touchet conclut sa Lettre par ces mots :

Nous pensons, en toute loyauté, que du côté de la terre, tout ce qui pouvait mener à bien l’entreprise a été fait. Maintenant la parole est à Dieu ; donc à la prière. Prions.

Nous sommes, convaincus que tous les lecteurs de la Croix voudront répondre aux intentions de Mgr l’évêque d’Orléans et s’uniront à sa prière et à celle de son diocèse. — La cause de Jeanne d’Arc, la Libératrice, intéresse la France entière.

Le Publicateur du Finistère
7 février 1902

Compte-rendu du tome V de la Vraie Jeanne d’Arc.

L’auteur concentre son propos sur l’idée que les ennemis de la France et de l’Église sont les héritiers des juges de Jeanne d’Arc, tout en exprimant avec ferveur son désir de voir sa béatification se réaliser rapidement.

Liens : Gallica.

La Vraie Jeanne d’Arc. — Stimulé par les encouragements de Léon XIII qui l’invitait à poursuivre allègrement son travail, le père Ayroles vient de mettre la dernière main au magnifique mouvement qu’il a élevé à la gloire de Jeanne d Arc. Dans un cinquième volume, ayant pour titre : La Martyre, il nous raconte avec quelle patience angélique, avec quel indomptable courage notre jeune héroïne a supporté, au lendemain de sa victoire, une année de captivité et de tortures et triomphé de la perfidie de juges acharnés à sa perte.

Leur but, que poursuivent encore aujourd’hui les ennemis de la France et de l’Église, c’était de démentir le caractère surnaturel et divin de la mission de Jeanne d’Arc, et au contraire par son procès et son supplice, ils ont à jamais établi ce caractère surnaturel et divin. La Pucelle est morte pour l’affirmer : c’est son plus beau titre de gloire.

Puisse l’éclatante lumière de son témoignage abréger le délai que la sagesse de l’Église impose au procès de canonisation ! Puisse Jeanne d’Arc être bientôt invoquée comme une libératrice pour la France qui a si grand besoin de son aide !

Rien de touchant comme les lignes qui terminent ce grand ouvrage. La France est retombée dans l’abîme d’où l’avait tirée Jeanne d’Arc. Mutilée par l’étranger, elle est la proie des traîtres et des intellectuels ligués pour sa perte. Les citoyens les plus vertueux, les plus bienfaisants, les plus utiles à leur pays sont persécutés et proscrits, et l’auteur écrit ces dernières lignes

à la veille du jour où il lui sera interdit de mettre le pied dans les maisons religieuses qui l’ont si doucement abrité pendant plus d’un demi-siècle. La proscription lui aura fermé ces hôtelleries de frères, où le nom de la Libératrice lui ménageait un accueil particulièrement fraternel. La Compagnie de Jésus ne pourra plus demain légalement exister en France. Qu’il lui soit permis de déposer ce volume en hommage à une mère d’autant plus aimée qu’elle est plus injustement persécutée.

Si les pages de la Vraie Jeanne d’Arc ne sont pas indignes d’un cœur catholique et français, si j’ai pu les écrire, ô Compagnie de Jésus, ma mère, c’est à toi que je le dois. Du jour où tu daignas m’ouvrir tes bras, tu ne m’enseignas qu’à aimer et à servir, ce qu’aima et servit notre vénérable Jeanne, Jésus-Christ, sa divine Mère et toutes les saintes choses chères à leurs cœurs. Sois donc à jamais bénie par quiconque n’est pas en rébellion contre la justice et la plus vulgaire honnêteté ! À toi mon cœur, à la vie et à la mort.

Puissent les femmes de France lire et méditer cette grande vie. En ce moment elles semblent animées d’un beau zèle pour le salut de la patrie. Mais elles ne réaliseront pas en un jour une offrande consacrée aux électeurs. C’est une œuvre de longue haleine pour laquelle elles ont besoin d’un modèle, d’un chef et d’un drapeau. Que, comme les dames de Saint-Étienne, elles forment partout une ligue permanente de Jeanne d’Arc. Qu’elles écoutent l’envoyée de Dieu qui leur dit que c’est par un retour à la vie chrétienne et par d’incessants combats qu’elle a mené ses soldats à la victoire. Que sous sa bannière, elles apprennent à travailler, à lutter et à souffrir, s’il le faut, pour briser une à une les chaînes qui nous enserrent.

Études
mars 1902

Compte-rendu des deux derniers ouvrages du père Ayroles, par Jules Peyré :

  • L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc (qu’il synthétise parfaitement en quelques mots) ;
  • Jeanne est-elle martyre au sens strict du mot ? (publication à part d’un chapitre du tome V de la Vraie Jeanne d’Arc).

Source : Études religieuses, etc., 39e année, t. 90 (janvier-février-mars 1902), p. 868-870.

Liens : Google.

L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc, et la cause de sa haine contre la Libératrice, par Jean-Baptiste-Joseph Ayroles, S. J. Paris, X. Rondelet, 1902. Gr. in-8, pp. XV-261.

Cette longue et savante dissertation est une réponse aux auteurs du Cartulaire, qui n’ont pas, sur le rôle de l’Université de Paris, au temps de Jeanne d’Arc, les mêmes idées que le R. P. Ayroles. À leurs yeux, l’antipathie de la célèbre corporation pour la Pucelle n’est pas toute sans excuse dans les circonstances, et l’accusation de schismatiques dont on charge les docteurs de Paris n’est nullement fondée, puisque le Concile de Bâle, s’il était convoqué au moment du procès de Rouen, ne fut constitué que vers la fin de juillet 1431.

Le R. P. Ayroles démontre largement que l’Université de Paris n’avait pas attendu cette date pour attaquer, dans ses doctrines, la constitution fondamentale de l’Église. Depuis le jour où elle avait embrassé le parti de l’antipape Clément VII, elle avait revendiqué l’hégémonie dans l’Église et une suprématie réelle devant laquelle tout le reste de la chrétienté, sans excepter les évêques et les papes, devait plier. Au point de vue politique, elle était, en 1430, avec les Anglais et les Bourguignons. Aussi, lorsque Jeanne vint, au nom de Dieu, lui dire, par d’éclatantes victoires, que sa position était fausse, qu’il fallait changer de camp et désavouer le passé, l’orgueilleuse Université trouva l’humiliation trop forte. Plutôt que de reconnaître la mission divine de la Libératrice, elle résolut sa mort. Là se trouve, d’après le R. P. Ayroles, le secret, la cause, non plus seulement de l’antipathie, mais de la haine profonde que l’Université de Paris déploya, durant tout le cours du procès, contre la Vénérable.

Dans la dernière partie de ce consciencieux travail, l’auteur suit pas à pas le texte du Cartulaire et réfute les raisons alléguées pour expliquer la conduite de l’Université. Certaines insinuations, qui semblent mettre en doute le caractère surnaturel des visions de la Pucelle, sont vigoureusement combattues. Quand il le croit nécessaire, le R. P. Ayroles ne craint pas de contredire le savant archiviste du Vatican, le R. P. Denifle. Il a sous la main une quantité de documents, et c’est merveille de voir avec quelle dextérité il les met en œuvre.

Jules Peyré.

La Vénérable Jeanne la Pucelle est-elle martyre au sens strict du mot ? par J.-B. Ayroles, S. J. Vienne, Ligugé, imprimerie Saint-Martin, 1901, pp. 44.

Cette brochure est un extrait du cinquième volume de la Vraie Jeanne d’Arc : La Martyre. L’auteur recherche les titres de la Vénérable aux honneurs du martyre proprement dit. D’abord, qu’enseigne la théologie ? Benoît XIV, dans son ouvrage de Beatificatione et Canonisatione Sanctorum, écrit :

Doit être regardé comme martyr quiconque souffre la mort pour refuser un acte en opposition avec les commandements de la religion ; ou qui, en raison des circonstances, serait nuisible à la religion ; ou pour faire, contre la défense du tyran, un acte approuvé par la religion.

N’est-ce pas le cas de la Pucelle ? Elle a été brûlée pour n’avoir pas voulu abjurer ses révélations. Or, prononcer une telle abjuration, c’était mentir à sa conscience bien formée, c’était se rendre coupable du péché de blasphème, d’infidélité, de désobéissance ; c’était priver la foi chrétienne d’un bien d’une incalculable étendue.

Suivent les objections. On lira avec intérêt la réfutation très nette qui les accompagne, ainsi que le chapitre V, intitulé : Les Prophéties de la Pucelle durant sa passion. La brochure se termine par un parallèle entre la mort de Jeanne et celle de Notre-Seigneur.

Jules Peyré.

Études
20 avril 1902

Compte-rendu positif du t. V de la Vraie Jeanne d’Arc, par l’historien Henri Chérot.

Le présent volume est à la fois la passion et le triomphe.

Passion car le dernier chapitre est une comparaison entre le martyre de Jeanne et du Christ. Triomphe sur les rationalistes qui se relèveront difficilement des rudes coups que leur porte le père Ayroles.

Chérot répond également aux accusations du linguiste allemand Edmund Stengel (Kritischer Jahresbericht) sur la fiabilité des textes fournis en pièces justificatives. Il défend les choix d’Ayroles par son objectif de vulgarisation ; tout en admettant qu’il aurait pu indiquer les numéros de feuillets des manuscrits.

Quant à l’attaque du critique allemand contre les faits surnaturels, elle procède de l’a priori et se retourne par conséquent contre lui.

Source : Études religieuses, etc., 39e année, t. 91 (avril-mai-juin 1902), p. 282-284.

Liens : Gallica, Google.

L’œuvre est terminée. Les quatre premiers volumes du P. Ayroles, la Pucelle devant l’Église de son temps, la Paysanne et l’Inspirée, la Libératrice, la Vierge guerrière, reçoivent ici leur digne couronnement. L’auteur nous annonce bien encore un épilogue intitulé l’Université de Paris et Jeanne d’Arc ; mais ce ne sera plus que la poursuite de l’ennemi après la victoire remportée. Le présent volume est à la fois la passion et le triomphe. Triomphe mystique, ou, si l’on préfère, surnaturel. La récompense de Jeanne l’attendait au ciel : Lui dient ses voiz qu’elle sera délivrée par grand victoire et après lui dient ses voiz. Pran tout en gré, ne te chaille pas de ton martyre, tu t’en vendras enfin en royaume de Paradis. (Séance du matin, 14 mars.)

Le présent volume se divise en sept livres. Le premier renferme les préliminaires du procès de condamnation ; le deuxième, les dépositions des trente-cinq témoins du procès de réhabilitation ; le troisième est consacré à l’instruction du procès ; le quatrième, au procès proprement dit, avant et après la prétendue abjuration. Dans le cinquième, les odieux artifices et les pièces mensongères mis en œuvre par les adversaires de Jeanne sont jugés à la lumière d’une sévère critique. Le sixième est une réfutation de Quicherat, lequel, malgré la renommée que lui ont valu ses travaux paléographiques, n’en a pas moins eu le tort de se constituer, dans ses Aperçus nouveaux, le défenseur de Cauchon. Michelet et Henri Martin se relèveront comme lui difficilement des rudes coups que leur porte le P. Ayroles.

Avec le septième livre, l’auteur sort du domaine historique, pour se constituer lui aussi avocat ; seulement, au lieu de plaider pour l’évêque de Beauvais, il se fait l’éloquent interprète du sentiment catholique, établit la thèse du martyre de Jeanne et expose ses titres aux honneurs de l’Église. Le dernier chapitre est une comparaison entre sa passion et celle de son divin Maître. Emporté par l’enthousiasme, l’auteur s’est laissé aller ici à tous les élans de sa foi, à toute la hardiesse de ses espérances, à toute l’ardeur de son amour pour la mémoire de la Vénérable. Mais cela ne l’a pas empêché, dans les chapitres didactiques qui sont de beaucoup les plus nombreux de serrer de très près les discussions de texte, et de se mouvoir dans le maquis de la procédure d’alors, avec l’aisance d’un vieux canoniste, doublé tantôt d’un théologien, tantôt d’un historien*.

* Je ne ferai pas, comme le critique du Jahresbericht über die Fortschritte der Romanischen Philologie (V, 3), un grand crime à l’auteur d’avoir recouru plutôt à La Curne de Sainte-Palaye qu’à Godefroy, celui-ci n’ayant fait souvent qu’abréger celui-là. Le reproche d’avoir plus ou moins modernisé les mots vieillis, même dans les pièces justificatives, ne saurait pas davantage s’adresser à un ouvrage tel que celui-ci, où l’auteur n’excluait pas un but de vulgarisation. Celui de ne pas se référer aux folios des manuscrits et de présenter une bibliographie trop sommaire, me paraît seul justifié. Quant à l’attaque du critique allemand contre les faits surnaturels, elle procède de l’a priori et se retourne par conséquent contre lui.

L’examen des prophéties faites par la voyante durant son procès est particulièrement intéressant ; l’auteur n’admet point la solution par voie de prophétie conditionnelle. Selon lui, tout ce qu’elle annonça fut prédit de façon absolue. Et de plus, tout se serait réalisé (p. 580).

Ainsi, elle déclare qu’avant sept ans, les Anglais perdront de leur domination un gage plus grand qu’Orléans. Or, cinq ans et quarante-cinq jours après, ils perdaient Paris. Ainsi, du reste s’ils gardent Calais jusqu’en 1558, c’est le cas d’appliquer l’aphorisme Parum pro nihilo reputatur. Au 17 juillet 1453, par la défaite de Castillon, où Talbot avait été tué, on peut dire qu’ils avaient été finalement boutés de toute la France, la Guyenne, qui était leur dernière possession ayant été reconquise par Charles VII. C’était vingt-quatre ans, jour pour jour, après le sacre du roi à Reims*.

* Bien que le P. Ayroles ne nomme point M. Choussy, auteur d’une récente Vie de Jeanne d’Arc, dont il a été question dans les Études (20 juillet 1901), on voit par cet exposé en quoi diffère le système explicatif des deux écrivains, par rapport à l’accomplissement des prophéties de la Vénérable. L’un nie l’accomplissement et, par suite, révoque en doute la véracité des documents ; l’autre affirme l’accomplissement et s’appuie sur les documents.

Conclusion : le secrétaire des Anglais, Tressart, ne se trompait point en s’écriant : Nous avons brûlé une sainte.

Sous une autre forme que Tressart et que le P. Ayroles, M. Wallon, un autre historien de Jeanne d’Arc, dans sa Notice sur Siméon Luce, troisième historien, lue récemment à l’Académie des Inscriptions et belles-lettres (15 nov. 1901) a, lui aussi, affirmé le caractère surnaturel de l’héroïne et l’inspiration céleste de sa vocation. Non seulement Jeanne fut absolument sincère, dit M. Wallon, mais lorsqu’on la suit d’un bout à l’autre de sa merveilleuse épopée, on doit repousser l’idée que son patriotisme eut pour inspiration des illusions mystiques, et l’on ne peut ne pas convenir que ce qu’elle affirma jusqu’à la mort, dans la sincérité de son âme, est bien la vérité.

Maintenant que l’histoire et la critique ont parlé, maintenant que laïques et religieux se sont rencontrés dans une commune affirmation en faveur de la mission de Jeanne, à Rome de dire le dernier mot.

Polybiblion
avril 1902

Compte-rendu élogieux 1. du tome V de la Vraie Jeanne d’Arc et 2. de l’Université de Paris, dans la chronique de Marius Sepet sur les Ouvrages récents sur Jeanne d’Arc.

1. Sa conclusion porte généralement sur l’ensemble des cinq volumes. Il applaudit la qualité de l’œuvre mais regrette les parties polémiques :

Avec ses qualités et ses défauts la Vraie Jeanne d’Arc constitue un ensemble considérable de matériaux, de recherches et de discussions dont les futurs historiens de la Pucelle pourront tirer un très grand profit. L’auteur, entre autres mérites, a eu celui de mettre en très vive lumière le caractère nettement et positivement surnaturel de la mission et de la carrière de l’héroïque vierge. La solidité de sa thèse et la valeur des arguments qu’il a fournis à l’appui auraient dû le prémunir contre certains entraînements de zèle et certains écarts de polémique qui n’ajoutent rien, bien au contraire, à l’excellente cause dont il s’est fait le champion.

2. Concernant la réfutation de la thèse de Denifle et Chatelain, qui ont tenté de minimiser la responsabilité de l’Université :

[Cette dernière partie] nous paraît mériter un vif et sérieux éloge. Non seulement l’auteur y est, selon nous, pleinement dans la vérité, mais il l’expose avec une vigueur courtoise et une émotion contenue, qui sont d’autant plus efficaces. Ces pages sont, à notre avis, ce qu’il a écrit de mieux et elles lui font un très grand honneur.

Source : Polybiblion, 1902, tome 94, p. 313-316.

Liens : Archive.

1. La Vraie Jeanne d’Arc. V. La Martyre […], par Jean-Baptiste-Joseph Ayroles. Lyon et Paris, Vitte, 1902, in-4 de XV-636 p., 15 fr.

C’est dans de cruelles circonstances, comme il l’explique avec une émotion bien naturelle, que M. J.-B.-J. Ayroles (précédemment le R. P. Ayroles, de la Compagnie de Jésus) a dû précipiter la rédaction des dernières pages du livre auquel il a consacré une si grande somme de vaillants et patients labeurs. Du moins aura-t-il eu la consolation de le conduire à son terme par la publication de ce cinquième volume de la Vraie Jeanne d’Arc, où l’auteur étudie plus spécialement la Martyre.

L’un des objets essentiels du Polybiblion étant, selon notre avis, de présenter à ses lecteurs une idée exacte du contenu des livres dont il les entretient, nous ne croyons pouvoir mieux faire, dans le cas présent, que de reproduire l’analyse donnée par M. Ayroles lui-même dans sa Préface :

Le présent volume, comme les précédents, — dit-il, — est divisé en sept livres d’une ampleur bien différente. [Suit la reproduction du reste de la préface.]

Les caractères distinctifs de l’élude par laquelle M. Ayroles vient d’achever son grand ouvrage sont pareils à ceux des volumes qui l’ont précédée. Nous nous en référons donc à l’appréciation que nous en avons nous-même précédemment faite.

Avec ses qualités et ses défauts la Vraie Jeanne d’Arc constitue un ensemble considérable de matériaux, de recherches et de discussions dont les futurs historiens de la Pucelle, s’ils en savent faire un judicieux usage, pourront tirer un très grand profit. L’auteur, entre autres mérites, a eu celui de mettre en très vive lumière le caractère nettement et positivement surnaturel de la mission et de la carrière de l’héroïque vierge. La solidité de sa thèse et la valeur des arguments qu’il a fournis à l’appui auraient dû le prémunir contre certains entraînements de zèle et certains écarts de polémique qui n’ajoutent rien, bien au contraire, à l’excellente cause dont il s’est fait le champion. Nous insisterions même plus fortement sur ce point si ce n’était la situation douloureuse faite au docte ecclésiastique par les tristes passions de l’heure présente.

2. L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine contre la libératrice, par le même. Paris, Rondelet, 1902, in-4 de XV-261 p., 7 fr.

Comme un complément à son grand ouvrage et pour répondre à une petite dissertation du R. P. Denifle et de M. E. Chatelain : Le Procès de Jeanne d’Arc et l’Université de Paris, inséré au t. XXIV des Mémoires de la Société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, M. Ayroles a publié un ample et fort instructif mémoire intitulé : L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine contre la libératrice. Ce travail est ainsi divisé et subdivisé : [Suit le sommaire détaillé du livre.]

Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans le débat un peu complexe dont il s’agit en ce mémoire et auquel M. Ayroles a rattaché quantité de faits, de questions, de personnages qui ne s’y relient peut-être pas aussi manifestement qu’il le pense. Nous aurions à lui présenter plus d’une objection critique. Mais c’est pour nous un devoir et aussi un plaisir de déclarer que la dernière partie de son travail, celle où il s’est plus particulièrement donné pour objet de dissiper les ombres qu’ont paru répandre sur la sainteté de Jeanne d’Arc les excuses invoquées en faveur de l’Université de Paris, nous paraît mériter un vif et sérieux éloge. Non seulement l’auteur y est, selon nous, pleinement dans la vérité, mais il l’expose avec une vigueur courtoise et une émotion contenue, qui sont d’autant plus efficaces. Ces pages sont, à notre avis, ce qu’il a écrit de mieux et elles lui font un très grand honneur. On y sent vraiment battre le cœur d’un bon Français, d’un vrai patriote.

Revue catholique des institutions et du droit
mai 1902

Compte-rendu du tome V et dernier de la Vraie Jeanne d’Arc, par Albert Desplagnes. Moins disert que sur les précédents volumes, Desplagnes déplore l’absence de reconnaissance des travaux du père Ayroles par le milieux académique laïque.

Par exemple, dans la notice sur Jeanne d’Arc de l’Histoire de France de Lavisse, pas un mot sur Ayroles ; en revanche on trouve dans les ouvrages à consulter, la Joan of Arc publiée à Boston par un juge américain, Francis C. Lowell, que nul ne le lira peut-être jamais en France.

Aussi suggère-t-il à l’Institut ou à l’Académie d’honorer l’œuvre du père Ayroles que la fausse science voudrait laisser ignorer à notre époque.

Nous émettons ici ce désir, auquel la presse pourrait donner de la valeur. Nous connaissons bien peu d’ouvrages contemporains aussi dignes du suffrage académique que l’œuvre du P. Ayroles.

Voir : Comptes-rendus de Desplagnes

Source : Revue catholique des institutions et du droit, 30e année, 1er semestre 1902, 2e série, 28e volume, p. 475-478.

Lien : Gallica

La Vraie Jeanne d’Arc, tome V et dernier, La Martyre, d’après les témoins oculaires, le procès et la libre-pensée

Voici la fin de l’œuvre considérable commencée il y a quinze à seize ans par le R. P. Ayroles. J’ai eu l’honneur et le plaisir de faire connaître aux lecteurs de la Revue chacun de ses volumes à mesure de leur publication. Je suis heureux de pouvoir leur annoncer l’apparition du cinquième et le couronnement de l’œuvre inspirée au savant Jésuite par l’admiration de la Vierge libératrice et l’amour de la France.

Ce travail est certainement un des plus beaux que notre époque ait produits relativement à l’histoire de notre nation, à coup sûr le plus complet qui existe sur la Libératrice. Il est important d’ajouter qu’il justifie pleinement son titre : la vraie Jeanne d’Arc. Parmi les très nombreux ouvrages que Jeanne a inspirés, il y a certainement quelques bonnes, même très bonnes histoires, mais il en est encore bien plus qui sont absurdes, peu intelligibles ou radicalement mauvaises et contraires soit à la vérité la mieux établie, soit au plus vulgaire bon sens.

Ce volume V contient tout ce qui est relatif au procès de Rouen ; non seulement le procès, c’est-à-dire la procédure, les interrogatoires et les décisions, mais tous les renseignements historiques concernant les faits annexes et les hommes qui ont pris une part quelconque à l’affaire.

Le P. Ayroles témoigne, dans ce volume comme dans tous les précédents, d’une loyauté scientifique que tous les écrivains devraient imiter. Après avoir établi tous les faits et les avoir jugés, il relate les opinions et jugements contraires ou différents des principaux écrivains libres-penseurs ou incroyants. Ici, c’est Quicherat, Michelet, Henri Martin, Vallet, Lavisse et Rambaud. Non seulement il donne leurs opinions, mais il cite leurs principaux passages qu’il veut combattre. Il démontre alors leurs erreurs à son point de vue, et il permet au lecteur de juger lui-même qui est dans le vrai. Voilà la vraie science et la discussion loyale.

Je disais que les auteurs devraient tous agir ainsi. Il faut regretter chez un certain nombre des procédés fort différents. Je citerai notamment la nouvelle Histoire de France de Ernest Lavisse, en cours de publication, chez Hachette, en collaboration avec quatorze professeurs de l’Université. La livraison relative à Jeanne d’Arc (fascicule 5 du tome IV, 2e) est de M. Petit-Dutaillis, professeur à l’Université de Lille. Comme tous ses collaborateurs, M. Petit, au commencement de chaque chapitre, indique les sources et les ouvrages à consulter. Le choix qu’il fait pour Jeanne d’Arc (page 48) est de nature à faire connaître bien plus ses opinions religieuses que les livres utiles à consulter au sujet de la Libératrice. En dehors de Quicherat, Wallon, Lanéry d’Arc, Luce et Sepet, il cite Michelet, Lowell (Joan of Arc, Boston 1896), Morosini et des articles d’Anatole France. Aucun autre n’a trouvé grâce ni créance devant ledit Petit. Quantité négligeable notamment le grand ouvrage du P. Ayroles, notoirement le plus considérable et le plus récent. Le nom du savant Jésuite n’est cité nulle part par l’universitaire Petit. Le P. Ayroles a sans doute contre lui sa qualité de Jésuite et sa ferme croyance que la vie de Jeanne a été une série de miracles et que Dieu est intervenu en 1429 pour sauver la France. Lisez les articles de revue d’Anatole France, vous dit ainsi M. Petit, e vous serez bien plus renseignés sur Jeanne d’Arc que par les cinq volumes du P. Ayroles, puisque je ne daigne même pas prononcer son nom. Lisez l’Américain Lowell, le seul excellent… mais négligez tout le reste, surtout ces abbés qui ont la prétention de s’occuper d’histoire et de science. Pour M. Petit, il y a évidemment une science laïque, seule sérieuse, et une science cléricale qui ne compte pas. La science laïque cite Morosini, dont la chronique est absolument sans valeur comme histoire, et il qualifie seul d’excellent le livre de Lowell, de Boston, fort inconnu en France, où nul ne le lira peut-être jamais. D’autres grands ouvrages français, infiniment supérieurs aux articles de A. France, n’ont pu trouver place devant M. Petit. Telle par exemple l’histoire complète de Jeanne par le chanoine Dunand. Encore un curé ; dira le savant laïque. M. Petit et M. Lavisse, son patron, diront ce qu’ils voudront : leur science laïque ne prendra pas crédit en rejetant la vérité qui vient d’ailleurs. La conspiration du silence ne prouve qu’une chose : le parti pris et l’impossibilité où l’on est de réfuter. Ce n’est pas de la science ; c’est simplement l’erreur ou le mensonge qui fuient la lumière et tentent de la cacher aux autres. Il n’y a pas deux sciences, l’une laïque, l’autre cléricale ; mais il y en a une seule vraie, qui cherche et montre la vérité partout où elle est, et à côté d’elle il y a sa contrefaçon, qui n’a rien de sérieux et ne laisse rien après elle, malgré les succès éphémères que peuvent lui ; faire le parti pris et certaines camaraderies.

Revenons au P. Ayroles, un vrai savant, celui-là, et qui laissera après lui, tout Jésuite et persécuté qu’il est, le monument le plus précieux et le plus splendide que notre époque ait élevé à Jeanne d’Arc. Il ne songe guère sans doute aux récompenses terrestres, ce savant Religieux, membre d’une Compagnie que les puissants du jour traquent comme des malfaiteurs, oubliant peut-être qu’ils intervertissent les rôles. Notre auteur désire surtout, pour son travail, de le voir répandre la lumière que tant d’autres s’efforcent de cacher. Or, il y a encore en certains lieux des hommes qui la veulent aussi, qui la cherchent souvent et la mettent non sous un boisseau, mais en bonne place pour que le public là voie. L’Académie, l’Institut ont des prix pour cela, les prix Gobert, Baudin, bien d’autres encore. Est-ce que l’Institut ne verra pas dans les cinq volumes principaux du P. Ayroles et les deux autres volumes supplémentaires qu’il a publiés sur la plus illustre des Françaises, une œuvre importante et précieuse pour la France et pour l’histoire nationale ? Ne jugera-t-il pas qu’il faudrait signaler cette œuvre, que la fausse science voudrait laisser ignorer à notre époque ? Assurément une distinction venant de l’Institut ou de l’Académie aurait un résultat pour la science sérieuse, par le témoignage d’hommes connus et respectés. Nous émettons ici ce désir, auquel la presse pourrait donner de la valeur. Nous connaissons bien peu d’ouvrages contemporains aussi dignes du suffrage académique que l’œuvre du P. Ayroles.

Je sais que des livres immortels n’ont jamais été couronnés par l’Académie, de même que des écrivains remarquables ne sont pas entrés sous la coupole et que des hommes éminents n’ont pas reçu le moindre bout de ruban. Mais on s’honore soi-même en honorant qui le mérite, et je crois que l’Académie serait loin de perdre à récompenser un travail remarquable dont l’objet est l’un des personnages principaux et l’une des époques les plus controversées de notre histoire. Le témoignage de notre grand corps savant ne ferait certainement que précéder et annoncer le jugement de l’avenir.

Le tome V contient d’abord une table des matières du volume, puis une table alphabétique des documents de tout genre reproduits ou analysés dans les cinq volumes de la Vraie Jeanne d’Arc. Une troisième table générale des matières pour les cinq volumes sera publiée avant peu et envoyée aux souscripteurs.

Il est impossible de résumer une partie quelconque de ce tome V. On ne peut dire que ceci : il n’y a aucun autre ouvrage, pas plus Quicherat que les autres, qui contienne le procès et tout ce qui ‘s’y rapporte d’une façon aussi complète que le livre du P. Ayroles. L’indication des divisions du volume peut en donner idée.

Le volume est divisé en sept livres.

  • Le premier contient les préliminaires du procès, jusqu’à la comparution de Jeanne, le 21 février 1431.
  • Le second donne les dépositions des 35 témoins entendus à la réhabilitation sur le procès de Rouen.
  • Le troisième contient l’instruction du procès, c’est-à-dire l’enquête faite au lieu d’origine et les 17 séances du 21 février au 24 mars 1431.
  • Le quatrième est consacré au procès proprement dit, qui est double, le premier se terminant à Saint-Ouen, le second, dit procès de rechute, et se terminant, au supplice de la Pucelle.
  • Le cinquième expose les artifices et les mensonges des bourreaux ayant pour but de tromper les contemporains de Jeanne et la postérité.
  • Le sixième est la réfutation des historiens libres-penseurs.
  • Le septième expose les titres de Jeanne, déclarée Vénérable, à être honorée comme martyre. Ce livre a été tiré en brochure spéciale sous ce titre : La Vénérable Jeanne d’Arc est-elle martyre au sens strict du mot ? La brochure était destinée principalement à Rome.

À tous ceux qui veulent réellement s’instruire sur la vie si exceptionnelle de la Libératrice et sur notre histoire nationale pendant la première partie du XVe siècle, nous répéterons ce que nous avons dit pour les premiers volumes : lisez la Vraie Jeanne d’Arc. C’est de la grande, de la vraie science historique, de celle qui ne veut ni ne peut tromper, puisqu’elle expose loyalement les opinions contraires à la sienne et les discute avec vivacité mais avec des armes que tout, lecteur peut apprécier et juger lui-même.

A. Desplagnes,
Ancien magistrat.

Revue des questions historiques
1er juillet 1902

Article de Marius Sepet le Journal d’Antonio Morosini et sa contribution à l’histoire de Jeanne d’Arc, suite à la publication du 4e et dernier tome de la Chronique par Germain Lefèvre-Pontalis et Léon Dorez.

C’est au zèle ardent du R. P. Ayroles pour la gloire de l’héroïque vierge que revient l’honneur d’avoir mis en mouvement la science française.

Source : Revue des questions historiques, 37e année, tome 72e (nouvelle série, tome 28), livraison du 1er juillet 1902, p. 249-259.

Lien : Gallica, Archive

249Le Journal d’Antonio Morosini et sa contribution à l’histoire de Jeanne d’Arc

La récente publication par MM. Germain Lefèvre-Pontalis et Léon Dorez des extraits relatifs à l’histoire de France, contenus dans la chronique d’Antonio Morosini, tâche à eux confiée par la Société de l’histoire de France, avec M. le marquis de Beaucourt pour commissaire responsable, mérite à plusieurs titres d’attirer tout spécialement l’attention des lecteurs de la Revue, mais ce qui doit exciter surtout leur intérêt, comme ce qui constitue principalement la valeur de ce précieux document aux yeux du public français, c’est le rapport longtemps négligé qu’il présente avec l’histoire de Jeanne d’Arc.

Le texte dont il s’agit, et dont le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque impériale de Vienne, avait pourtant été, dès 1843, l’objet d’une description par Tommaso Gar, dans le tome V de l’Archivio storico italiano, où cet érudit avait publié le catalogue des manuscrits historiques de la collection Foscarini, avec laquelle l’œuvre de Morosini avait passé, en 1801, de Venise à Vienne. Cette 250description était la transcription pure et simple d’une notice annexée aux feuillets de garde du manuscrit même, pièce rédigée au temps de Foscarini, c’est-à-dire au XVIIIe siècle, et fournissant sur l’ouvrage en question, sur son auteur et sur son contenu, une série de renseignements assez précis et suffisamment circonstanciés.

Ces indications avaient passé inaperçues, du moins en France. On n’y remarqua point non plus d’abord, malgré la mention qui en fut faite dans un recueil périodique, une étude publiée à Trieste, en 1892, par Mme Adèle Butti : Di Giovanna d’Arco resuscitata dagli studi storici e del vecchio poema di Giovanni Chapelain, dans laquelle elle signalait les renseignements fournis sur la Pucelle par l’ouvrage de Morosini, dont une copie, exécutée en 1888, sur le manuscrit de Vienne, existait a la bibliothèque Marcienne de Venise.

C’est au zèle ardent du R. P. Ayroles pour la gloire de l’héroïque vierge que revient l’honneur d’avoir mis en mouvement la science française. Averti par son confrère, le R. P. Rivière, de l’existence du livre de Mme Butti et de l’indication, dans cet ouvrage, d’une source historique nouvelle, le docte religieux s’efforça de se procurer la transcription des passages relatifs à Jeanne d’Arc dans le manuscrit de Venise. Les difficultés qu’il éprouva le décidèrent à demander, pour en triompher, le bienveillant appui de M. Léopold Delisle, de qui, en effet, il obtint une assistance efficace. Une première traduction des pages dont il s’agit a été publiée par le R. P. Ayroles, dans les Études religieuses (octobre 1895 à février 1896), puis une seconde, revue et accompagnée d’intéressantes remarques, et suivie du texte correspondant de Morosini, au tome III (p. 567-608, 644-660) de son grand ouvrage intitulé : La vraie Jeanne d’Arc.

Cependant la perspective ouverte au regard vigilant de M. Léopold Delisle par la communication du P. Ayroles ne pouvait manquer d’exciter l’activité scientifique de l’illustre académicien.

Une révélation aussi inattendue, — dit M. G. Lefèvre-Pontalis, — appelait une enquête approfondie. Aussitôt entreprise, une suite de recherches, conduites avec cette sûreté et cette décision dont chacune de ses œuvres quotidiennes porte si personnellement l’empreinte, fournissait en peu de temps à M. Léopold Delisle la solution définitive d’un problème posé de façon si soudaine, et lui permettait d’en divulguer promptement au public les résultats les plus essentiels et les plus convaincants. Bientôt, en effet, une communication faite au conseil de la Société de l’histoire de France, dès sa séance du 4 juin 1895, puis une étude plus complète, parue dans le Journal des Savants du 251mois d’août suivant, venaient coordonner et préciser les notions les plus intéressantes et les plus inattendues sur la source historique en question, son identité, son auteur et sa portée.

(Étude sur Antonio Morosini et son œuvre, p. 6. Tome IV de la publication faite pour la Société de l’histoire de France.)

C’est à la suite de cette communication que le Conseil de la Société de l’histoire de France décida de confier à MM. Germain Lefèvre-Pontalis et Léon Dorez la mission d’extraire et de publier tous les extraits de l’œuvre d’Antonio Morosini relatifs à l’histoire française, c’est-à-dire non pas seulement les passages relatifs à la Pucelle, mais tous ceux qui, depuis le début original de la composition dont il s’agit, peuvent, à un degré quelconque, intéresser nos annales. Tout en se prêtant un mutuel appui dans leur tâche respective, les deux collaborateurs se partagèrent la besogne selon leurs connaissances particulières. M. Léon Dorez demeura spécialement chargé de l’établissement et de la traduction du texte, traduction dont la difficulté n’était pas petite, puisque l’ouvrage est rédigé dans le dialecte vénitien du moyen âge ; M. Lefèvre-Pontalis prit à son compte l’ample et nécessaire commentaire historique et critique dont le texte devait être accompagné, et l’étude destinée à mettre en aussi pleine lumière que possible le caractère et la valeur de l’ouvrage et la personnalité de son auteur.

Nous ne pouvons que renvoyer sur ces deux points à l’excellent travail où sont exposés les résultats de cette étude. Disons seulement, pour ce qui regarde l’auteur vénitien, qu’Antonio Morosini, né dans la seconde moitié du XIVe siècle et qui certainement vivait encore en 1434, appartenait à l’une des plus anciennes et plus illustres maisons de Venise. Toutefois, s’il fut de bonne heure membre du conseil d’État, il ne paraît avoir rempli aucune des grandes fonctions auxquelles aurait pu l’appeler sa naissance. On a des raisons de croire qu’il se consacra aux affaires de banque et de commerce maritime, puis, arrivé à un certain âge, outre les œuvres de piété et de charité, donna une part notable de son temps à la constitution de l’œuvre historique qui, utilisée à son époque, puis si longtemps oubliée, jette aujourd’hui de nouveau une assez vive lueur sur son nom.

Commencée en forme de chronique, où les sources consultées, les documents recueillis par l’auteur sont fondus et condensés en une rédaction suivie, personnelle et littéraire, l’ouvrage de Morosini se transforme, à dater de l’année 1404, en un journal, c’est-à-dire en une série successive de notations, d’informations, de transcriptions immédiates et, pour ainsi dire, instantanées, qui se poursuit, dans l’état présent du texte, jusqu’à la fin de l’année 1433. On voit d’abord le prix pour nous de ces renseignements, de ces documents recueillis au jour le jour sur les événements contemporains et, eu égard à la 252situation politique et commerciale de Venise, affluant dans les mains de l’auteur du journal de tous les points de l’univers.

L’édition due aux soins de MM. Lefèvre-Pontalis et Dorez se borne, nous l’avons dit, aux parties de l’ouvrage d’Antonio Morosini qui sont relatives à l’histoire de France. Mais, à partir du moment où cette œuvre prend un caractère original, soit comme chronique suivie, soit comme journal successif, elle nous donne de ces parties une publication intégrale, quelle que soit leur importance relative, même minime, et en excluant par méthode toute exception préconçue.

Le premier volume s’étend de l’année 1396 à l’année 1413. Il est principalement occupé par les diverses entreprises soit en Italie, soit en Orient, du célèbre maréchal de Boucicaut, gouverneur de Gênes, devenue possession française. On y remarque quelques curieux récits, anecdotes ou rumeurs, au sujet du pape d’Avignon Benoît XIII, notamment cette singulière entrevue, d’ailleurs manifestement légendaire, entre Benoît et le duc d’Orléans, frère de Charles VI (p. 190-193) :

Au cours du même millésime (1405), nous apprîmes encore… comment, avant le temps où messire le pape d’Avignon avait quitté Avignon pour venir à Gênes, messire le duc d’Orléans en personne s’avança en sa présence, et le trouvant prêt à se vêtir pour dire sa messe, le pape fit dire à messire le duc qu’aussitôt après la messe il lui donnerait audience ; à ces paroles, messire le duc se disposa à y assister, et lorsque le pape en fut a élever le Corpus Domini, messire le duc le prit dans ses bras, et le Fils de Dieu étant déjà entre ses mains dans l’hostie consacrée, le duc tenait le pape, le sommant, par le Christ tout-puissant qu’il avait en ses mains, de lui dire sur sa foi s’il était ou non le vrai pape. Se voyant alors pris en telle sommation, le pape se mit à lui dire qu’il ne se regardait ni ne se tenait pour le vrai pape, mais bien que c’était celui de Rome. Puis le duc le quitta une fois sa messe dite, partit et s’en vint au roi de France, auquel il raconta les susdites choses et déclara qu’il était en état de péché mortel en favorisant ce pape et en lui prêtant aide et secours pendant si longtemps ; et de la sorte, avec d’autres discours encore, il lui déclara qu’il était l’ennemi du Christ, que jamais il ne connaîtrait la prospérité tant qu’il persévérerait dans ce schisme, que toujours, dans toutes ses guerres, il perdrait de sa gent et qu’il s’en pouvait déjà bien aviser.

C’est dans le second volume (1414-1428) que se multiplient, jusqu’à devenir l’intérêt principal de l’édition française du journal de Morosini, les nouvelles reçues à Venise sur les terribles péripéties de la guerre décidément rallumée entre la France et l’Angleterre, et sur les discordes civiles qui en accrurent si affreusement les désastres pour 253notre malheureux pays. Notons, à titre d’échantillons de ces renseignements, qui ne sont pas tous également exacts, la relation de la bataille d’Azincourt, contenue dans la copie d’une lettre écrite de Paris le 30 octobre (1415), et reçue à Venise le 1er décembre, et suivie de la liste des principaux seigneurs français tués ou faits prisonniers dans ce désastre (p. 70 et suiv.), et le récit envoyé de Flandre par messer Andréa de Molino, capitaine des quatre galères formant le convoi vénitien de cette région*, de la grande bataille navale livrée devant Harfleur le 15 août 1416 (p. 106 et suiv.).

* Sur le caractère de ces convois ou voyages de marchandise, voyez les intéressantes explications de M. G. Lefèvre-Pontalis, t. IV, p. 88 et suiv.

Voici enfin en quels termes Morosini consigna dans son journal la nouvelle du honteux traité de Troyes :

Le 9 juillet 1420, par lettres reçues de Bruges et datées du 15 juin, nous apprîmes que le roi d’Angleterre était arrivé à Troyes eu Champagne depuis plusieurs jours déjà, et qu’ensuite il avait épousé la fille du roi de France et conclu l’accord, lequel, dit-on, a été fait en cette forme, que le susdit roi doit être gouverneur de France et succéder à la couronne après la mort du roi, et ils doivent tous partir de bref pour venir à Paris (p. 188-191).

Le troisième volume (1429-1433) est hors de pair avec les deux autres, puisque c’est lui qui renferme, de 1429 à 1431, les inappréciables correspondances relatives à la Pucelle et aux merveilles de son œuvre (t. IV, p. 88). Ces lettres ont été non pas toutes, mais pour la plupart, envoyées de Bruges par un membre d’une vieille et importante famille vénitienne, Pancrazio Giustiniani, temporairement fixé dans la cité flamande, à son père Marco, qui résidait à Venise et donnait au fur et à mesure communication de ces pièces à l’auteur du journal.

* M. G. Lefèvre-Ponlalis a consacré une notice spéciale aux Giustiniani (Annexe XII, t. IV, p. 300-305).

Elles forment vingt-cinq groupes de documents successifs, tout à fait contemporains, et reflétant fidèlement les informations et les impressions vraies, fausses ou exagérées, qui, parties de France sous l’action même des faits auxquels elles se rapportent, se répandaient de proche en proche en Europe au sujet de l’héroïque vierge et de son étonnante carrière.

Ainsi qu’il est naturel, la première mention de la Pucelle est un peu confuse et comme accessoire. On y remarque l’écho des doutes et des dissidences que souleva d’abord cette intervention extraordinaire.

Il y a quinze jours, et depuis encore, — écrit Pancrazio Giustiniani au cours de sa lettre du 10 mai 1429*, — on n’a cessé de parler de 254beaucoup de prophéties trouvées à Paris et d’autres choses qui s’accordent pour annoncer que le dauphin doit grandement prospérer ; et, en vérité, j’étais d’une même opinion avec un Italien sur l’état des choses, et beaucoup en faisaient les plus belles moqueries du monde, surtout d’une gardeuse de moutons, née devers la Lorraine, venue il y a un mois et demi vers le dauphin, et qui voulut parler à lui seul et non à autre personne ; et, en résumé, elle lui exposa que Dieu l’envoyait vers lui, et lui dit que sûrement d’ici à la Saint-Jean du mois de juin il entrerait dans Paris et y serait couronné, qu’ensuite il devrait faire effort de sa gent et porter vivres à Orléans et livrer bataille aux Anglais, que sûrement il serait vainqueur et leur ferait lever le siège avec grande confusion. Et clairement d’ailleurs je vous pourrais mentionner que celui-ci a eu révélation de grands faits et cela me tint en suspens comme tous les autres… N’était la lettre que j’ai reçue à ce sujet de Bourgogne, je ne vous en dirais rien ; car aux oreilles des auditeurs, tout cela paraît être plutôt fables qu’autres choses ; comme je les ai achetées je vous les vends. (P. 38-49, 52-53.)

* Au sujet de la date de cette lettre, cf. la note de M. Lefèvre-Pontalis, t. III, p. 36, note 2.

Toutefois, dès lors Pancrazio est manifestement sympathique à Jeanne d’Arc, dont les belles réponses à l’examen de Poitiers sont, dans leur ensemble, arrivées d’une façon juste à sa connaissance :

Rien ne se voit clairement comme sa victoire sans conteste dans la discussion avec les maîtres en théologie, si bien qu’il semble qu’elle soit une autre sainte Catherine venue sur la terre, car à beaucoup de chevaliers, l’entendant parler et dire tant de merveilleuses choses et de nouvelles chaque jour, il semble que c’est grande merveille, après l’avoir entendue parler de tant de notables choses.

Et il termine ainsi cette même lettre :

Il fut dit ensuite que ladite damoiselle doit accomplir deux autres grands faits et qu’ensuite elle doit mourir. Que Dieu lui prête aide, comme tous disent, et qu’il ne nous oublie pas, et nous donne longue et bonne vie avec allégresse ! Amen. (P. 52-55.)

Ce n’est plus seulement une sympathie tempérée par l’hésitation et le doute, c’est l’enthousiasme qui se montre, qui éclate dans une lettre envoyée d’Avignon à Venise, le 30 juin 1429, par messer Giovanni da Molino et consignée par Morosini dans son journal :

Toutes ces choses me paraissent grand-merveille, qu’en deux mois une fillette ait conquis tant de pays sans gens d’armes ; et on peut facilement connaître que cela ne peut venir d’humaine vertu, mais que tel a été le plaisir de Dieu, considérant la longue tribulation subie par le plus gentil pays du monde, et ceux-ci qui sont plus chrétiens que personne au monde croient que Dieu, ayant purgé leurs péchés et leur orgueil, a voulu, sur le point de leur finale destruction, les aider de sa main, ce qui n’était point possible à d’autres. 255Et je vous promets que, s’il n’en eût pas été ainsi, deux mois ne passaient pas sans que le dauphin dût fuir et tout abandonner, lui qui n’avait pas de quoi manger et n’avait pas même un gros pour vivre avec cinq cents hommes d’armes. Et voyez de quelle manière Dieu l’a aidé : de même que par une femme, c’est-à-dire Notre-Dame sainte Marie, il sauva la race humaine ; ainsi, par cette jeune fille pure et sans tache, il a sauvé la plus belle partie de la chrétienté, ce qui est bien une grande preuve de notre foi ; et si me semble-t-il que ce fait soit le plus solennel qui ait été et sera (crois-je) jamais, tel que tous verront et viendront l’adorer avec tous les miracles. (P. 78-83.)

Les correspondants vénitiens dont les témoignages sont venus se grouper dans le journal de Morosini sont de plus en plus confiants, à mesure des succès de la Pucelle, dans le plein accomplissement d’une mission dont, avec l’opinion publique en France, ils étendent l’objet au delà même de la conquête de Paris et de Rouen et de l’expulsion totale des Anglais du royaume de France. Il y a là de précieuses indications à recueillir et à rapprocher d’autres textes relatifs à l’héroïque vierge ou même directement émanés d’elle*.

* Notamment la célèbre lettre aux Anglais.

La glorieuse damoiselle, — écrit Giovanni da Molino dans la lettre précitée, — a promis au dauphin de lui donner, après la couronne de France, un autre don qui vaudra plus que le royaume de France, et ensuite lui a déclaré qu’elle lui donnerait la conquête de la Terre sainte et qu’elle serait de sa compagnie, comme l’on dit. (P. 82-85.)

Dans une autre lettre du même correspondant, résumée antérieurement par Morosini, Rouen et Paris étaient déjà donnés comme occupés par les Français, la paix comme faite et la réconciliation comme opérée par Jeanne entre les deux peuples.

Ladite damoiselle fit cette réconciliation en cette manière, que pendant un ou deux ans les Français et les Anglais avec leur seigneur devraient se vêtir d’étoffe grise avec la petite croix cousue dessus, ne prendre toute cette année, le vendredi de chaque semaine, que du pain et de l’eau pour chaque semaine ; être tous en bonne union avec leurs femmes et ne plus dormir charnellement avec d’autres femmes, et faire promesse à Dieu, sauf pour la défense de leur patrimoine, de ne vouloir user, en nulle manière, d’aucune discorde de guerre*. (P. 64-65.)

* En ce qui concerne les termes précis de la mission de Jeanne et ses intentions, ainsi que l’instinct général de l’opinion, relativement à la marche sur Paris après le sacre de Reims, on consultera très utilement les correspondances utilisées par Morosini (t. III, p. 94, 97, 172-175) et les notes de M. Lefèvre-Pontalis qui y sont jointes.

Dans une lettre du mois de juillet 1429, contenant elle-même l’analyse 256de lettres de Bretagne du 4 juin, et reçue à Venise le 2 août, on remarque une belle peinture du caractère et des mœurs de Jeanne d’Arc, de ses sentiments religieux et, dans une certaine mesure, de ses dispositions politiques :

Sa nourriture ne consiste qu’en deux onces de pain par jour ; elle boit de l’eau, et si pourtant elle boit du vin, elle y met trois quarts d’eau ; chaque dimanche, elle se confesse, très dévote, très pieuse et très simple, toute pleine de l’Esprit saint. Elle fait à chacun des recommandations telles en substance : elle veut qu’elle-même avec tous ses capitaines et seigneurs de la cour aillent à confesse et qu’ils se confessent du péché de fornication, ainsi que toutes les damoiselles ; car ceux et celles qui vont contre Dieu avec leurs corps et qui sont les gens les plus cruels et les plus mauvais qu’il y eut jamais en toute espèce de vice, elle les a tous réduits avec les autres à sa volonté, en sorte qu’ils ne sont plus en péril (et je ne m’étends pas à tout raconter) et viennent à la miséricorde de Dieu et à leur salut.

Dès qu’elle a été faite capitaine et gouverneur de tout l’ost du dauphin, elle commanda que personne ne fût si hardi que de prendre par force sur ses sujets aucune chose qu’elle ne fût payée, qu’autrement il encourrait la peine de la vie ; et elle fit beaucoup d’autres commandements tous honnêtes et que je ne m’étends à raconter.

Ensuite elle voulut qu’en faisant la communion, le dauphin avec tous ses sujets, tout en larmes, se missent à l’épreuve et promissent librement et de bon cœur de pardonner à tout homme qui fût contre eux et leur ennemi et rebelle, et que toutes les terres où ils entreraient fussent pacifiquement traitées, sans faire vengeance contre aucun, ni sur les personnes ni sur les biens, leur expliquant que s’ils promettaient de bouche et qu’ils fissent le contraire de cœur et de fait, tout le dam serait leur, et que sûrement en très peu de temps le dauphin, avec toute sa gent de France, serait perdu sans plus de remède ; mais que s’il faisait selon ses ordres, en bref espace de temps Dieu lui donnerait bonne grâce dans sa miséricorde et le ferait seigneur de tout son pays. (P. 100-105).

L’intérêt historique du journal de Morosini, en ce qui concerne Jeanne d’Arc, réside plutôt, croyons-nous, dans les impressions d’ensemble que dans les détails, très souvent inexacts, qu’il renferme. Néanmoins, ces détails mêmes, dans tel et tel cas, ne devront pas être négligés. Par exemple, dans la lettre du 9 juillet précitée, nous relevons un témoignage de plus au sujet de la prédiction par Jeanne, avant l’événement, de la blessure qu’elle reçut a l’assaut des Tourelles, prédiction si bien attestée d’ailleurs et si capitale au point de vue de l’existence positive d’un élément surnaturel dans la vie et dans la mission de la Pucelle.

Je note, — dit le correspondant vénitien, — 257que ladite Pucelle fut blessée d’un vireton à la gorge, et on dit que ce jour-là, elle dit aux capitaines qu’elle serait blessée, mais qu’elle n’en aurait pas mal dangereux, grâce à la bonté de Dieu*. (P. 120-121.)

* M. Lefèvre-Pontalis a relevé en note (p. 120, note 3) les témoignages déjà connus relatifs à cette prédiction. — Nous avons insisté sur l’importance philosophique de ce fait dans notre article intitulé : Jeanne d’Arc et le surnaturel (Revue catholique de Bordeaux, livraison du 10-25 mai 1894).

Nous trouvons dans la même lettre (p. 110-111) une description du fameux étendard de Jeanne qui, de l’avis de M. Lefèvre-Pontalis, est sur certains points la plus complète et la plus précise qui existe*.

* T. III, p. 110, note 1. — Cf. t. IV, p. 313, l’annexe XV intitulée : Étendards de Jeanne d’Arc.

Le caractère même, non seulement religieux, mais surnaturel, de l’intervention de la Pucelle dans la lutte engagée entre la France et l’Angleterre, rend vraisemblable que des démarches aient été faites à son sujet auprès du Saint-Siège dans un sens opposé, selon les dispositions contraires des autorités des deux partis. Il faut donc prendre bonne note de la double indication fournie à cet égard par le journal de Morosini. Il y est question (p. 54-55, 58-59) d’une lettre écrite par Charles VII au pape Martin V. D’autre part, dans une lettre de Pancrazio Giustiniani, datée du 20 novembre 1429, nous lisons ce curieux passage :

On conte de nouveau, depuis quelques jours, tant de choses des actions de celle-là (Jeanne), que si c’est la vérité, elle est capable d’émerveiller tout le monde ; il y en a qui croient et il y en a qui ne croient pas ; chacun, à mon avis, selon sa volonté, dresse et arrange, augmente et diminue comme il lui semble ; mais toujours est-il que tout le monde tombe d’accord qu’elle est toujours avec le roi, et il se voit clairement, aux choses faites sous son ombre, qu’elle a été envoyée par Dieu, que ce qui a été accompli l’a été en faveur du roi, qu’elle a fait la conquête du pays, et que tout ce qu’elle fait, je le répète, n’est que dans ce but. Croire n’est pas une faute, et ceux qui ne croient pas ne pèchent pourtant pas contre la foi. — Me trouvant, ces jours passés, avec quelques religieux à parler de cette affaire, il m’a paru que l’Université de Paris ou, pour mieux dire, les ennemis du roi ont envoyé à Rome près du pape, pour accuser la Pucelle d’hérésie, elle et ceux qui croient en elle ; ils prétendent qu’elle pèche contre la foi en voulant être crue et savoir dire les choses qui doivent advenir. (P. 280-235.)

Bien que, jusqu’ici, les recherches faites aux archives du Vatican aient été vaines, il ne faut donc pas désespérer de découvrir quelque jour, soit dans ce célèbre dépôt, soit ailleurs quelque part, des documents diplomatiques sur Jeanne d’Arc, nouveaux et de haute importance.

258C’est une chose bien remarquable que, en dépit du revirement que la capture de Jeanne à Compiègne dut naturellement produire dans un certain nombre d’esprits, et qui se manifesta, hélas ! surtout dans l’entourage de Charles VII, ce terrible revers et ses douloureuses conséquences n’ébranlèrent point l’admiration de Pancrazio Giustiniani pour la Pucelle ni non plus sa confiance dans le triomphe final de la cause française.

Il est certain, — écrivait-il le 24 novembre 1430, — que la Pucelle a été envoyée à Rouen au roi d’Angleterre, et en cette occurrence messire Jean de Luxembourg, qui l’a faite prisonnière, a touché 10,000 couronnes pour la livrer aux Anglais. Ce qui s’ensuivra d’elle, on ne le sait ; mais on redoute que les Anglais ne la fassent mourir, et vraiment ce sont là grandes et étranges choses.

Des faits de la Pucelle, — ajoute Morosini, — il (Pancrazio) écrit qu’il en a parlé avec plusieurs personnes depuis qu’elle a été faite prisonnière, et qu’universellement tout le monde dit qu’elle est vraiment de bonne vie et très honnête et très sage. Ce qui s’ensuivra, il faudra qu’on le voie d’ici à peu, parce que, de l’avis de tous, il faut que ces affaires prennent fin et que l’on voie à qui restera le dessus. Les fers sont très chauds d’une part et de l’autre, et chaque jour la gent du roi de France augmente et prospère, et sagement se gouverne. Que Dieu pourvoie au bien des chrétiens ! Nous n’avons pour le moment rien d’autre de nouveau. (P. 332-337.)

Les mêmes sentiments se manifestent dans une correspondance ultérieure de Bruges, celle où est relaté le supplice de la Pucelle.

1431. Par plusieurs lettres venues de Bruges à Venise en plusieurs fois, une du fils de ser Giovanni Giorgi, fils de feu messer Bernardo de San Moïse, datée du 22 juin, et une autre, dit-on, arrivée à ser Andréa Corner, gendre de feu ser Luca Micheli de la Maddalena, on écrit de là que l’honnête damoiselle était tenue par les Anglais dans les parties de Rouen, et que sa personne était très étroitement gardée. On a dit par deux ou trois fois que les Anglais avaient voulu la faire brûler comme hérétique, n’eût été le dauphin de France qui fit parvenir force menaces aux Anglais*. Mais ce nonobstant, à la troisième fois, les Anglais, comme par dépit et n’ayant pas bon conseil, à la troisième fois ils la firent brûler à Rouen, et l’on dit qu’avant 259ce martyre, comme elle était très contrite et extrêmement bien disposée à la mort, avant qu’elle n’allât au martyre, madame sainte Catherine vierge lui apparut, la réconfortant et lui disant : Fille de Dieu, sois assurée en ta foi, car tu seras au nombre des vierges en la gloire du paradis ! Et il paraît qu’elle mourut dans la contrition. Messire le dauphin, roi de France, en ressentit très amère douleur, se promettant d’en tirer terrible vengeance sur les Anglais et femmes d’Angleterre, selon sa juste puissance, déclarant que Dieu en montrera aussi très grande vengeance, et dès maintenant et jusqu’aujourd’hui il paraît qu’il en sera ainsi ; la ville de Paris est mal en point, elle tombera d’un jour à l’autre, ne pouvant plus tenir ni résister ; tout le monde s’en échappe et en sort, chassé par la disette et la faim. On est convaincu que les Anglais l’ont fait brûler à cause de ses grands succès, parce que les Français prospèrent et vont prospérant de tout temps ; car, — disaient toujours les Anglais, — une fois morte cette damoiselle, la fortune ne sera plus favorable au dauphin. Qu’il plaise au Christ qu’advienne le contraire, si, comme on l’a dit, les choses sont ainsi en vérité ! (P. 348-357.)

* Cf. le passage suivant, d’une date antérieure, du journal de Morosini, résumant des nouvelles orales apportées de Bruges à Venise (décembre 1430-janvier 1431) :

On entendit d’abord dire que la damoiselle était aux mains du duc de Bourgogne, et beaucoup de gens de là répétaient que les Anglais l’auraient pour de l’argent ; qu’à cette nouvelle le dauphin leur manda (aux bourguignons) une ambassade pour leur dire qu’à aucune condition du monde ils ne devaient consentir à telle affaire ; qu’autrement il ferait pareil traitement à ceux des leurs qu’il a entre les mains. (P. 336-339.)

On ne doit pas négliger, sans vouloir en tirer un argument décisif dans une question obscure et complexe, de noter l’opinion des Vénitiens de Bruges sur les sentiments et l’attitude de Charles VII à l’égard de Jeanne d’Arc pendant et immédiatement après son martyre. Ce sont textes et indications à rapprocher d’autres indications et d’autres textes relatifs à ce grave problème.

Au reste, d’une façon générale, l’importance du journal de Morosini pour l’histoire de Jeanne d’Arc est surtout confirmative et indicative. Cette importance, il n’est que juste de le remarquer en terminant, est singulièrement augmentée par le commentaire critique, encore plus abondant et plus précis pour cette partie que pour toutes les autres, joint par M. Germain Lefèvre-Pontalis au texte si bien établi et traduit par M. Léon Dorez. On voit se manifester dans cette belle annotation, avec une connaissance approfondie des événements de cette époque, toutes les qualités d’un esprit actif, patient, net, judicieux et perspicace, qui fait déjà beaucoup d’honneur à la science française et qui lui en promet plus encore.

Marius Sepet.

Revue des sciences ecclésiastiques
novembre 1902

Comptes-rendus de quatre ouvrages récents sur Jeanne d’Arc par Jean-Arthur Chollet.

1. Commentaire favorable du tome V de la Vraie Jeanne d’Arc (avec résumé) :

L’œuvre est donc complète et, du haut du Ciel, l’héroïne est fière de son valeureux et savant champion.

2. Commentaire tout aussi favorable de l’Université de Paris ; excellente synthèse.

3 et 4. Les études des chanoines Dunand et Chevalier sur l’abjuration de Saint-Ouen. Étonnamment, Chollet ne mentionne pas la note hostile de Chevalier envers Ayroles [Voir].

Source : Revue des sciences ecclésiastiques, tome 85 (9e série, tome 5), n° novembre 1902, p. 453-458.

Lien : Archive

Quelques contributions récentes à l’histoire de Jeanne d’Arc

  • La vraie Jeanne d’Arc. V. La Martyre, d’après les témoins oculaires, le procès et la libre-pensée, un vol. in-4° de XV-636 pages, prix 15 fr., pour les souscripteurs 10 fr.
  • L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine contre la libératrice, un vol. in-4° de XV-221 p. prix 7 fr., pour les souscripteurs 5 fr. ; par J-B.-J. Ayroles, s. j. Paris, X. Rondelet, 14, rue de l’Abbaye, 1902.
  • L’abjuration du cimetière Saint-Ouen, d’après les textes. Étude critique par l’abbé Ph.-H. Dunand, un vol. in-8 de X-189 p. Paris, Poussielgue, 15, rue Cassette, Toulouse, E. Privat, 45, rue des Tourneurs, 1901.
  • L’abjuration de Jeanne d’Arc au cimetière de Saint-Ouen et l’authenticité de sa formule, étude critique par le chanoine Ulysse Chevalier, Paris, Picard, 82, rue Bonaparte, 1902, une brochure grand in-8, 88 pages.

En attendant que la sainteté de Jeanne d’Arc soit proclamée par l’Église, si l’Esprit-Saint veut bien accorder cette satisfaction aux désirs de tous les français et de beaucoup d’autres chrétiens, l’histoire de l’héroïne se précise de plus en plus. Nous signalons ici plusieurs ouvrages qui ont contribué beaucoup, depuis un an, à cette précision.

I

Et d’abord voici terminé le travail important et précieux entrepris par le Rév. Père Ayroles sur La vraie Jeanne d’Arc. Nous avons signalé les volumes précédents à mesure qu’ils paraissaient, nous sommes heureux d’annoncer aujourd’hui le tome V et dernier. Nous en aurons fait tout l’éloge quand nous aurons dit qu’on y rencontre la même méthode, les mêmes procédés de reproduction et de discussion de documents, les mêmes qualités de chaleur et de clarté, que dans les autres tomes. C’est donc une œuvre, peut-être un peu touffue, de vulgarisation et en même temps de lecture agréable que termine le P. Ayroles.

Le tome V, intitulé : La Martyre, est, comme son titre l’indique, consacré au drame final.

Il est divisé en sept livres d’une ampleur bien différente. Le premier renferme les préliminaires du procès, jusqu’à la comparution de l’inculpée devant le prétendu tribunal, le 21 février 1431.

Le second reproduit les dépositions des trente-cinq témoins entendus à la réhabilitation sur ce qui s’était passé à Rouen. Quatre enquêtes eurent lieu à ce sujet et certains témoins furent entendus jusqu’à quatre fois. Après avoir rapporté la déposition la plus juridique, l’auteur a cherché dans les autres les particularités qui apportaient de nouveaux éléments de conviction. Signalons en passant, pour son intérêt, la déposition de Guillaume Manchon.

Le troisième est consacré à l’instruction du procès. Par ordre de Cauchon, une enquête avait été faite à Domrémy et aux environs. Le rapport ne satisfit pas Cauchon qui le désirait accusateur et qui le trouvait justificateur. Le greffier, Nicolas Bailly, fut molesté pour cela. L’enquêteur Gérard Petit aurait voulu savoir sur le compte de sa sœur tout ce qu’il avait entendu dire de la Pucelle. Mécontent, l’évêque de Beauvais s’efforça de tirer au moins de l’accusée de quoi échafauder une sentence de condamnation. Le troisième livre contient les dix-sept interrogatoires, dix-sept supplices, qui vont du 21 février au 24 mars.

L’objet du quatrième est le procès proprement dit. Il est double. Le premier se termine à Saint-Ouen par la condamnation, après une abjuration prétendue, à la prison perpétuelle. Le second, un simulacre de procès, est intitulé procès de rechute, et a pour sanction l’abandon de la Pucelle au bras séculier.

Les bourreaux, par des pièces menteuses, ont tenté d’égarer l’opinion sur leur conduite. Leurs artifices et les documents par lesquels ils ont travaillé à les ourdir, sont la matière du cinquième livre.

La libre-pensée a essayé de travestir l’histoire de Jeanne et de sa condamnation. Quicherat, en particulier, s’est constitué l’avocat de Cauchon. Il faut le réfuter avec d’autant plus de soin que sa réputation de paléographe et la confiance de certains catholiques ont accrédité plusieurs de ses idées. Le sixième livre répond donc à Quicherat et aux objections de quelques autres chefs de la libre-pensée.

L’auteur produit enfin, avec une logique serrée, et que nous espérons voir bientôt couronnée de succès, les titres de la vénérable au titre de martyre et aux honneurs du culte.

L’œuvre est donc complète et, du haut du Ciel, l’héroïne est fière de son valeureux et savant champion.

II

Quelque complète que lut son œuvre, le P. Ayroles a encore voulu lui donner un très utile supplément dans le volume où il traite du rôle de l’Université de Paris dans le procès et la condamnation de Jeanne d’Arc.

C’est, en effet, l’Université de Paris qui apparaît comme la grande coupable. Le P. Ayroles l’affirme avec de solides preuves. C’est elle qui conduit le lugubre et glorieux drame. Cauchon est habituellement entouré de six maîtres des plus renommés, mandés de Paris ; il délibère avec eux et se règle d’après leurs conseils. L’Université de Paris est au commencement, au milieu et à la fin du procès : elle couvre tout de l’autorité de son nom et tous ceux sur lesquels retombe le sang de l’innocente victime peuvent, dans une certaine limite, s’être illusionnés eux-mêmes, en se disant qu’ils ne faisaient que se conformer à l’avis de celle qui se donnait pour le soleil de la chrétienté et du monde.

La haine de l’Université de Paris pour Jeanne, son activité incroyable pour amener la perte de la Pucelle : voilà le fait historique incontestable. Après l’avoir établi, l’auteur en cherche le pourquoi. Il le trouve dans la double position, religieuse et politique, prise par la grande Institution, dans l’Église et dans l’État.

Dans l’Église, l’Université de Paris s’était définitivement déclarée pour l’antipape Clément VII, et revendiquait l’hégémonie sur toute la chrétienté. Chose curieuse, elle obéit déjà au rationalisme, ses maîtres sont les précurseurs de nos intellectuels modernes. On accorde au Pape le pouvoir exécutif ; mais le pouvoir législatif, ou plutôt encore quelque chose de supérieur, appartient à la science, lisez : à l’Université de Paris. À elle seule de déterminer le vrai et le faux, le juste et l’injuste. Elle décide doctrinalement de tout : et le pouvoir ecclésiastique ne peut rien promulguer que conformément aux arrêts de la lumière dont l’Université détient le flambeau.

Dans l’État, l’Université a pris parti résolument pour les Bourguignons. Tout ce qui est Armagnac a été expulsé de son sein. À la mort de Jean-sans-Peur, elle a juré de venger son idole, dût la France en périr comme nation et devenir une province anglaise.

La divinité de la mission de la vénérable, en condamnant le passé politique de l’Université, telle que l’avait faite la révolution de 1418, portait un coup violent aux prétentions de la corporation, d’être la directrice des esprits, la lumière du monde, l’arbitre du vrai et du faux, du juste et de l’injuste. Le ciel lui signifiait que, depuis vingt-cinq ans, non seulement elle errait, mais qu’elle avait entraîné dans l’erreur Paris, et, autant qu’il avait été en elle, la France entière. Jeanne venait pour forcer à la soumission le Bourguignon dont l’Université avait fait la puissance ; elle venait pour expulser l’Anglais sympathique à l’Université ; elle venait imposer le Dauphin viennois que l’Université avait déclaré déchu de tout droit : et qui était elle ? une pauvre paysanne de dix-sept ans qui ne savait ni a ni b. C’était trop de prétention de sa part, trop d’humiliation pour la maîtresse du savoir. Celle-ci ne voulut pas l’accepter : elle s’insurgea et mit toutes les ressources de sa casuistique au service de Cauchon, et des Anglais. Jeanne succomba.

L’ouvrage du P. Ayroles développe savamment, et d’une façon intéressante, ces considérations. Enfin, tout en rendant un hommage qui s’impose au Cartulaire de l’Université de Paris, publié par Denifle et Chatelain, il discute la dissertation que ces savants ont consacrée à Jeanne d’Arc. La joute est ardente, elle est instructive. On aime à suivre les phases du combat.

III

On lira enfin avec intérêt le volume moins important, mais grave aussi pour l’histoire de l’héroïne, où M. le chanoine Dunand précise la valeur de la prétendue abjuration de Jeanne au cimetière de Saint-Ouen. Les conclusions de cette étude en diront tout le prix : [Reproduction de sa conclusion en douze point.]

IV

M. Ulysse Chevalier fait plus que défendre les mêmes conclusions dans l’étude critique dont il nous reste à parler. C’est un mémoire lu à la Sorbonne, au Congrès des Sociétés savantes, le 1er avril 1902. On y trouve la science qui distingue cet érudit : le style est sobre, les renseignements nombreux, toujours appuyés sur des autorités sérieuses. La brochure, par son titre, est restreinte au seul problème de l’abjuration de Jeanne d’Arc au cimetière de Saint-Ouen, mais, par son texte, elle dépasse de beaucoup les limites de cette question. En réalité, c’est à peu près toute l’histoire de Jeanne qui nous est racontée. […]

J.-A. Chollet.

L’Éclair
11 novembre 1902

Article plein d’enseignements d’Octave Lebesgue (alias Georges Montorgueil), qui aborde l’impatience de l’opinion devant les lenteurs de la canonisation.

Les points principaux :

  • Une rumeur ridicule prétend que Rome fait volontairement traîner la canonisation pour punir la France de s’être choisi un gouvernement anticlérical. L’auteur, — qui a tenu entre les mains le dossier de vénérabilité, un volume de 595 pages — note au contraire que la cause de Jeanne a bénéficié d’une faveur toute spéciale :

    Plus de trois cents causes étaient inscrites avant la sienne, qui, par décision du pape, fut placée la première.

  • Le père Ayroles fut l’un des nouveaux témoins les plus important du procès orléanais de béatification :

    La déposition d’un seul d’entre eux, le R. P. Ayroles, a occupé les journées entières du tribunal pendant plus d’une semaine.

  • Une une note sur Jeanne d’Arc insérée par le père Denifle dans son Cartulaire suscita une inquiétude. Le père Ayroles la dissipa complètement en publiant l’Université au temps de Jeanne d’Arc. Les causes de la haine de l’institution envers Jeanne est ainsi résumée :

    Si la mission de Jeanne est providentielle, c’est que le ciel réprouve les conseils que l’Université donna.

  • L’article conclut en comparant l’activité de Rome pour la canonisation, à celle de la République pour l’institution d’une fête nationale de Jeanne d’Arc, proposition votée par le Sénat en 1894, sans lendemain.

    Où a-t-on, pour la Libératrice, montré le plus de zèle ? À Rome, où les commissions pour son apothéose n’ont pas cessé de fonctionner un jour, ou à Paris, ou elles n’ont fonctionné jamais ?

Lien : Retronews

Opinions : le procès de Jeanne d’Arc. — Une petite note aigrelette bondit de feuille en feuille, qui prétend nous donner des nouvelles de la béatification de Jeanne d’Arc. Rome bouderait un pays qui a mis à son gouvernail un de ses ennemis les plus aveugles, et, pour l’en punir, se refuserait à faire monter sur les autels la libératrice de la France. Ce ne sont point les informations les plus ridicules qui jouissent du plus faible crédit, et celle-ci a quelque succès. Elle n’en mérite pas. Le procès en béatification suit son cours et voici, toute récente, une information de bonne source qu’on pourra méditer.

Au commencement de 1903 se tiendra, à Rome, une séance importante entre toutes dans la cause de Jeanne d’Arc : c’est la congrégation préparatoire sur les vertus : les cardinaux français y seront convoqués. Autant qu’un juriste peut, d’après la connaissance du droit et des faits proposés au jugement à un tribunal quelconque, en présager la sentence, de la même façon, les spécialistes du droit canon qui ont suivi la cause de Jeanne d’Arc peuvent en prédire l’heureuse issue. Il ne croient pas téméraire d’affirmer que, malgré les nombreuses formalités restant encore à remplir, Léon XIII pourra, lui-même, avant la fin de son pontificat, proclamer Jeanne d’Arc bienheureuse.

L’opinion semble montrer quelque impatience, même le public indifférent en matière religieuse. C’est ce que Sarcey expliquait fort bien :

Il est clair que Jeanne, alors même qu’elle ne serait pas béatifiée en plein conclave, n’en resterait pas moins la patronne de la France. Mais comme son culte en recevra un nouvel éclat, le jour où toutes les églises du monde s’ouvriront à la fois pour célébrer ses louanges, et lui réserveront, comme à la madone, une chapelle ou une niche, que les femmes viendront parer de fleurs !

Aussi, était-il attentif, lui le libre-penseur, à ce procès et combien d’autres que lui, irrités par l’attente et même déçus. Jeanne occupe en notre admiration une place si haute ; nous lui vouons un culte si pur, que nous nous demandons comment n’est pas encore allumée l’auréole mystique autour de ce beau front.

Jeanne d’Arc était déclarée vénérable en 1894. C’est un titre attribué le jour où est rendu le décret d’ouverture officielle des formalités de la béatification. Un de nos amis a eu entre les mains le dossier attribué aux cardinaux en cette circonstance. C’est un petit in-folio relié de rouge et portant sept signets faits d’étoffe également rouge. Il comprend cinq fascicules d’inégale longueur formant ensemble un volume de 595 pages. Ce détail donne à juger de la somme de travail qu’accumule une semblable instruction.

Ce n’est là qu’une préface. La seconde étape du procès, commencée en 1894, est plus laborieuse encore et impose de plus longs délais. Notre impatience a peine à s’y accoutumer. Pourtant, la bonne Lorraine a bénéficié d’une faveur toute spéciale. Plus de trois cents causes étaient inscrites avant la sienne, qui, par décision du pape, fut placée la première.

Un second procès, par commission apostolique, a donc été ouvert à Orléans. Mgr Touchet, encore qu’il fût à bout de forces, en a lui-même dirigé les nombreuses sessions. On aura une idée des développements que prend une telle enquête, où rien n’est laissé au hasard, quand on saura qu’outre les témoins antérieurs, l’évêque d’Orléans a fait appeler à sa barre dix témoins nouveaux, parmi lesquels les plus connus des historiens de Jeanne d’Arc. La déposition d’un seul d’entre eux, le R. P. Ayroles, a occupé les journées entières du tribunal pendant plus d’une semaine.

Ce procès, terminé heureusement et d’une façon très favorable à la cause, a été porté à Rome où, depuis quatre ans, il subit les examens exigés par les canons catholiques. Les études en étaient triomphales.

Soudain,un léger nuage ternit l’azur de ce beau ciel. Un des deux sous-archivistes du Vatican, le R. P. Denifle, dominicain, donna un instant, aux dévots de Jeanne, l’ombre d’une crainte. Le savant archiviste, avec la collaboration de M. Châtelain, bibliothécaire de la Sorbonne, publia le Cartulaire de l’ancienne Université de Paris. À propos du rôle joué par les professeurs de ce grand corps dans la condamnation de Jeanne d’Arc, à Rouen, les auteurs du cartulaire ont rédigé une note accordant des circonstances vraiment trop atténuantes aux juges, bourreaux de Jeanne, et contenant des figures un peu troublantes sur l’inspiration de la Pucelle.

L’appréciation de ces savants éminents pouvait avoir un contre-coup sur les prélats de la Congrégation des rites. Il était nécessaire qu’une réponse décisive fût faite sans retard. Ce fut au R. P. Ayroles que ce soin incombait. Il s’en chargea dans une étude lumineuse, d’un grand souffle français : L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine de la Libératrice.

L’Université de Paris était alors le foyer de ce qu’on nommerait aujourd’hui les intellectuels, foyer orgueilleux, et par le droit de culture, prétendant à l’infaillibilité. Elle entendait régenter les peuples, les princes, les rois. Reniant Rome avec l’antipape et la patrie avec le roi anglais, elle ne fait de vœux que pour la victoire de ce dernier. Pour venger la mort de son idole Jean-sans-Peur, elle n’a pas hésité à faire de la France une province anglaise. Jeanne paraît, elle remplit sa mission, qui est nationale et orthodoxe. C’est la bonne chrétienne dans toute la simplicité de son âme, et la bonne Française. Elle reprend les villes perdues et boute, hors nos foyers, l’ennemi qui les déshonore. Comment accomplit-elle cette prouesse ? Elle est, dit-elle, l’envoyée, la commissionnée de la Providence. Si la mission de Jeanne est providentielle, c’est que le ciel réprouve les conseils que l’Université donna. Pour condamner tant de superbe, pour troubler l’orgueil de ces lettrés qui dictent des lois jusqu’à Rome, Dieu susciterait une pastoure sans culture ! L’Université ne le veut pas admettre. C’est de l’enfer qu’elle vient, la sorcière. Et retenez ceci : ce n’est pas l’Anglais qui provoque son supplice, c’est l’Université qui le demande à l’Anglais, dès la première heure, avant tout examen. Cauchon est l’obligé de l’Université de Paris : il sera l’instrument de sa haine.

La démonstration est faite, neuve et puissante. Le P. Ayroles ne veut pas trouver de circonstances atténuantes au crime des bourreaux de Jeanne d’Arc ; il ne veut pas non plus que sa mission reste sur le plan des actions humaines. Il s’insurge même contre cette observation profonde, mais, à son gré, trop profane, des auteurs du Cartulaire :

Il semble vraiment qu’à cette triste époque, la France ne comptait qu’un homme sous les traits d’une vierge, âgée de vingt ans, et ce héros qui avait sauvé sa patrie fut livré au feu.

Croyants ou indifférents, ce culte n’a que des fidèles. D’où notre impatience à connaître où en est l’instance en cour de Rome. Mais que chez certains cette impatience est bouffonne ! Que voilà des simagrées, s’écrient-ils, pour instruire une cause limpide ! Est ce lenteur ou mauvaise grâce ? Et sous les mitres là-bas, êtes-vous bien sûrs de n’avoir pas, une seconde fois, revu les traits sinistres de Cauchon ? Écoutez :

Au commencement de l’année 1894, une proposition tendant à décréter fête nationale le 8 mai, jour de Jeanne d’Arc, était déposée sur le bureau du Sénat, par M. Joseph Fabre. Entre autres noms, elle portait ceux de MM. Trarieux, Ranc et Combes. Dans la séance du 8 juin 1894, le Sénat, l’urgence ayant été prononcée, adoptait cette proposition.

C’est, il y a trois mois — c’est-à-dire huit ans après le prononcé de l’urgence — que M. Fallières a transmis cette proposition à la Chambre.

Elle y a trouvé un rapport de M. de Mahy sur une pétition des Femmes de France, qui avait pour objet le même projet de loi. Il se terminait ainsi :

La commission vous demande, très respectueusement, la permission de recommander à votre sollicitude la ratification de cette loi, suprême hommage de la patrie à la plus pure, à la plus noble, à la plus glorieuse, à la plus héroïque, à la plus dévouée de notre race, et qui paya de son martyre le salut de la nation, préparé et assuré par son génie politique autant que par ses victoires.

Depuis, M. Ranc a été occupé par la Haute-Cour, M. Trarieux par la Trahison, M. Combes par sa politique d’expulsion et de haine. C’est il y a six semaines que M. Fallières, dans ses vieux papiers, a retrouvé ce projet de loi qui y traînait depuis huit ans, et qu’il a négligemment envoyé au Palais-Bourbon.

Si l’on veut faire un rapprochement, à qui profitera-t-il ? Où a-t-on, pour la Libératrice, montré le plus de zèle ? À Rome, où les commissions pour son apothéose n’ont pas cessé de fonctionner un jour, ou à Paris, ou elles n’ont fonctionné jamais ? D’ici à deux ans, le procès en béatification sera instruit. Le Vatican aura mis Jeanne d’Arc sur les autels chrétiens avant que le Parlement ne l’ait placée sur l’autel de la patrie.

Georges Montorgueil.

Réponse à quelques critiques de la Vraie Jeanne d’Arc, notamment à M. Ulysse Chevalier
1903

Texte ajouté à la suite de la Table analytique et alphabétique des matières contenues dans la Vraie Jeanne d’Arc, paru en début d’année 1903.

En lire le résumé dans : Écrits du père Ayroles.

Dans l’ensemble, le père Ayroles maintient ses positions et les justifie. Sa réponse vise essentiellement les attaques du chanoine Chevalier, exprimées dans une étude sur l’Abjuration de Jeanne d’Arc, parue dans l’Université catholique de Lyon en juin 1902, et qui sont selon Ayroles,

la seule critique acerbe, violente, qui ait été faite à la Vraie Jeanne d’Arc.

On y apprend que le tome I de la Vraie Jeanne d’Arc fut tiré à 1500 exemplaires, soit quatre fois le tirage habituel pour ce type d’ouvrage :

[Et l’éditeur] dira à M. Ulysse qu’il n’en reste pas deux cents ; ce qui équivaut à une 4e édition.

La Vraie Jeanne d’Arc, tome V, complété par la Table analytique et la Réponse à quelques critiques, Archive

Étude du chanoine Ulysse Chevalier dans l’Université catholique de Lyon, 1902, numéros de juin (p. 242-278), NumeLyo, et juillet (p. 536-575), NumeLyo

Revue des questions historiques
1er janvier 1903

Compte-rendu du tome V de la Vraie Jeanne d’Arc sous forme d’un bref sommaire des sept livres par l’historien Gaston du Fresne de Beaucourt.

Que Dieu bénisse cet ouvrage, dont les conclusions porteront sur l’avenir un grand éclat.

Il est suivi d’un compte-rendu analogue de l’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc.

Source : Revue des questions historiques, 37e année, tome 73e (nouvelle série, tome 29), livraison du 1er janvier 1903, p. 320 et 321.

Lien : Gallica

La vraie Jeanne d’Arc. V. La Martyre d’après les témoins oculaires, le procès et la libre-pensée.

Dans ce cinquième volume, le R. P. Ayroles poursuit la laborieuse enquête où il a entrepris de reproduire et de condenser tous les documents relatifs à la Pucelle. Il divise son exposé en sept livres :

  1. Préliminaires du procès jusqu’à la comparution de Jeanne devant ses juges, le 21 février 1431.
  2. Dépositions des trente-cinq témoins entendus au procès de réhabilitation sur ce qui se passa à Rouen.
  3. Instruction du procès ; détail complet des interrogatoires, depuis le 21 février jusqu’au 17 mars.
  4. Le procès proprement dit : préliminaires du réquisitoire, les soixante-dix articles du réquisitoire ; les douze articles ; séances des 2 et 9 mai ; sentence de l’Université de Paris ; la prétendue abjuration du cimetière Saint-Ouen ; sentence de condamnation prononcée par Cauchon ; procès dit de rechute ; séances des 29 et 30 mai ; sentence définitive ; exécution.
  5. Efforts des bourreaux pour tromper les contemporains et la postérité : actes posthumes ; lettre à Sigismond, aux rois et princes de toute la chrétienté ; lettres aux prélats, nobles et villes ; lettre de l’Université au pape et aux cardinaux ; lettres de garantie en faveur des juges ; nombre de ces coupables ; principal d’entre eux.
  6. La libre-pensée en face de la martyre et du procès ; réfutation des assertions de Quicherat ; inanité des raisons invoquées pour justifier les irrégularités du procès ; conclusion sur le procès de condamnation ; dérogation des procès de réhabilitation ; de l’opinion sur la Pucelle ; le procès de la martyre d’après Michelet, remarques sur le procès d’après Henri Martin et d’autres rationalistes.
  7. La vénérable Jeanne d’Arc en martyre au sens strict du mot, tel qu’il constitue le martyre dans l’Église : la vénérable aux honneurs du martyre ; la vénérable considérée comme martyre dans son enfance, ses âges ; réponses aux objections des prophéties de la Pucelle ; sa passion ; la passion de la mort de la Pucelle vie privée ; sa mort, qui est une mort de l’Homme-Dieu. — Conclusion.

Nous nous bornons à recommander ce dernier volume du R. P. Ayroles, qui représente une somme d’études et de recherches, et par lequel il termine le volume commencé avec la ferveur de la foi chrétienne et la connaissance des documents relatifs à la Pucelle. Que Dieu bénisse cet ouvrage, dont les conclusions porteront sur l’avenir un grand éclat.

L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine contre la libératrice.

Le R. P. Ayroles ne s’est pas contenté d’écrire les cinq gros volumes de l’ouvrage qu’il a intitulé la Vraie Jeanne d’Arc. Il a voulu protester contre certaines assertions qu’il a rencontrées sous la plume du savant éditeur du Cartulaire de l’Université de Paris, le R. P. Denifle, archiviste du Vatican. Cela l’a conduit à écrire un ouvrage spécial, consacré à montrer :

  1. ce qu’était l’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc ;
  2. quelle a été l’attitude de l’Université à l’égard de la Pucelle.

Il examine d’abord le rôle de l’Université dans l’Église au XVe siècle, son attitude au concile de Bâle ; le rôle de ses principaux représentants dans les délibérations du concile ; son intervention dans le procès de la Pucelle, engagé sur ses instances ; l’acharnement déployé par elle contre Jeanne d’Arc ; la haine constante dont elle la poursuivit. Chacune des assertions émises pour justifier la conduite de l’Université est discutée, et les incriminations et insinuations contre la Pucelle victorieusement réfutées.

Un chapitre particulièrement intéressant est celui intitulé : De l’attitude de Charles VII et de ses conseillers vis-à-vis de la Pucelle prisonnière. Le P. Ayroles y réfute l’opinion, généralement répandue, que le roi n’a rien fait pour la délivrance de celle à laquelle il devait la couronne.

L’Univers
11 janvier 1903

Compte-rendu du tome V de la Vraie Jeanne d’Arc et de l’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc par Louis Robert, dans sa Chronique des bibliothèques ecclésiastiques (feuilleton).

Lien : Retronews, Gallica

Le Livre d’or de Jeanne d’Arc qu’éditait, l’année même où la Pucelle fut déclarée Vénérable, M. Pierre Lanéry d’Arc, l’un de ses arrière-neveux, nous révélait des productions littéraires innombrables sur la grande Française. C’est un volume in-4° énorme qui nous fournit cette bibliographie glorieuse. Depuis, il s’est produit toute une floraison d’œuvres à la gloire de la vierge de Domrémy. Entre beaucoup d’autres, il convient de s’occuper particulièrement de la Vraie Jeanne d’Arc en cinq gros volumes, in-8°que publie avec un zèle et une science dignes d’éloges, le R. P. J.-B.-J. Ayroles, de la Compagnie de Jésus, ouvrage auquel devront recourir ceux qui font des recherches sur la martyre de Rouen. Comme on le sait, le savant religieux nous présente une Jeanne d’Arc d’après les textes anciens. Le cinquième volume, qui vient de paraître, a pour objet la Martyre.

Tout l’ouvrage a eu pour but premier de mettre en vive lumière le caractère surnaturel de la carrière et de la mission de Jeanne. Dans ce cinquième volume, l’auteur a établi sept livres, Le premier renferme les préliminaires du procès jusqu’à la comparution de l’inculpée devant le tribunal (21 février 1431). Le deuxième reproduit les dépositions des trente-cinq témoins entendus au procès de réhabilitation sur ce qui s’était passé à Rouen. Quatre enquêtes eurent lieu à ce sujet et certains témoins furent entendus jusqu’à quatre fois. Pour ceux-ci, après avoir rapporté leur déposition la plus juridique, le père Ayroles a cherché dans les autres les particularités qui n’étaient pas contenues dans la première. Le troisième livre est consacré à l’instruction du procès. Par ordre de Cauchon, une enquête avait été faite au lieu d’origine de la Pucelle. Elle fut confiée à Gérard Petit, prévôt d’Andelot, ayant pour greffier Nicolas Bailly. Elle ne fut pas ce que Cauchon désirait et Gérard fut virement molesté. Il fallait à l’évêque de Beauvais de quoi échafauder une sentence de condamnation. De là, les interrogatoires qui commencent le 21 février et se poursuivent jusqu’au 24 mars.

L’objet du quatrième livre est le procès proprement-dit. Il est double. Le premier se termine à Saint-Ouen par la condamnation de Jeanne, après la prétendue abjuration, à la prison perpétuelle. Le second, simulacre de procès, est intitulé le procès de rechute. Sous prétexte que l’accusée est retombée dans les crimes abjurés, elle est abandonnée au pouvoir séculier. Les bourreaux, par des pièces menteuses, ont essayé de tromper les contemporains et la postérité. Leurs artifices et les pièces par lesquelles ils ont tenté de les ourdir sont la matière du cinquième livre.

La libre-pensée, (dit le Père Ayroles), a essayé de travestir cette troisième partie, comme elle a fait pour les deux autres. Quicherat, dans ses Aperçus nouveaux, s’est constitué l’avocat de Cauchon. Il faut le réfuter avec d’autant plus de soin que certains catholiques, entraînés par le renom mérité que la collection intitulée Double Procès de Jeanne d’Arc a valu au paléographe, ont trop facilement admis plusieurs de ses idées. Il sera fait aussi une rapide réfutation des autres chefs de la libre-pensée.

[La Vraie Jeanne d’Arc, t. V, préface, p. XIV-XV.]

C’est le sixième livre. Dans le septième, sont produits les titres tendant à prouver que la vénérable a été honorée comme martyre.

Comme complément à son chef-d’œuvre, — et, aussi, pour répondre à une dissertation du R. P. Denifle, archiviste du Vatican, et de M. E. Chatelain : Le procès de Jeanne d’Arc et l’Université de Paris, publiée au tome XXIV des Mémoires de la Société d’histoire de Paris et de l’Île de France, — le P. Ayroles livre à la publicité un très instructif mémoire : L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine pour la libératrice.

L’ouvrage est ainsi divisé :

  1. L’Université de Paris dans l’Église au temps de Jeanne d’Arc. Il s’agit ici du rôle de ladite Université dans le grand schisme, soit à Constance, soit à Bâle.
  2. L’Université de Paris dans l’État, au temps de Jeanne d’Arc ; c’est-à-dire son rôle dans la politique de l’époque.
  3. Discussion des raisons alléguées pour expliquer la conduite de l’Université, où il est traité du rôle de l’Université dans le procès et la condamnation de Jeanne.

Le mémoire se termine par un Appendice remarquable, dont le dernier paragraphe est consacré à la part qui revient dans le procès, aux ordres de Saint-Benoît, de Saint-François et de Saint-Dominique.

La partie de ce travail où le savant religieux s’applique surtout à dissiper les ombres qu’ont semblé répandre sûr la sainteté de la Jeanne d’Arc les excuses invoquées en faveur de l’Université, mérite les meilleurs compliments pour la distribution et la force des, arguments, aussi bien que pour sa forme vive et courtoise. On y sent l’érudition d’un patient et heureux chercheur et le cœur d’un patriote ému.

Louis Robert.

Dans la même édition, un article sur la cause de béatification.

Les Annales religieuses d’Orléans publient la note suivante :

La seconde séance pour la discussion sur les vertus héroïques de la Vénérable Jeanne d’Arc aura lieu le mardi 17 mars prochain. [S’en suivent une description de ce qui s’est passé lors de la première séance et le programme de la séance à venir.]

L’Éclair
25 janvier 1903

L’article répond à une rumeur lancée par un journal anticlérical affirmant que de nouvelles pièces rendent la canonisation de Jeanne impossible.

Il s’agit du sempiternel argument anti-catholique niant que la condamnation de 1431 a été annulée en 1456, faisant de Jeanne une hérétique, difficilement canonisable sans subterfuge (Cf. le Signal du 20 nov. 1901).

Le pape est très ennuyé. Pour tourner la difficulté, il ordonnera probablement la révision du procès de Rouen.

Un expert, consulté, réfute l’objection en une phrase :

Le procès de Rouen n’a pas à être révisé pour la raison qu’il est révisé depuis plus de quatre siècles.

En revanche celui-ci rapporte que le tribunal de béatification s’est heurté à un autre problème, celui de l’abjuration de Jeanne : telle qu’indiquée au procès de condamnation, elle aurait fait obstacle à l’héroïcité des vertus. L’évêque d’Orléans consulta diverses personnalités, dont le R. P. Ayroles ; les chanoines Dunand puis Ulysse Chevalier rédigèrent chacun une étude ; et l’obstacle fut levé.

Lien : Retronews

Faux introduit dans les pièces du procès de Jeanne d’Arc : — Les objections des consulteurs à Rome.— Jeanne d’Arc a-t-elle abjuré ? — Devant Cauchon et les universitaires. — La cédule fausse. — La démonstration du chanoine Ulysse Chevalier. — Le dernier obstacle.

Un de nos confrères a publié cette note il y a quelques jours :

En dehors de la question d’argent, il y a une autre difficulté qui s’oppose à la béatification de Jeanne d’Arc. L’advocatus diaboli, qui représente la partie adverse, invoque le fait que Jeanne d’Arc a été légalement et justement condamnée comme hérétique par le tribunal ecclésiastique de Rouen.

Le pape est très ennuyé de l’entêtement de ce ministère public. Pour tourner la difficulté, il ordonnera probablement la révision du procès de Rouen.

[Note parue dans le quotidien républicain et anticlérical : le Rappel, du 5 janvier (ou dans son édition intitulée le XIXe siècle), et datée de notre correspondant particulier, Rome, 3 janvier.]

Une information antérieure nous a fait une première fois remettre les choses au point. Aujourd’hui, nous nous sommes rendu auprès de personnages instruits de ce qui se passe en cour de Rome.

— Va-t-on réviser, pour les raisons que vous venez de lire, le procès de Jeanne d’Arc ?

Et l’un de ceux que nous interrogeons de répondre :

— Le procès de Rouen n’a pas à être révisé pour la raison qu’il est révisé depuis plus de quatre siècles. Mais il est certain que le profond désir de Léon XIII est de voir, sous son pontificat, Jeanne d’Arc élevée sur les autels. Tout récemment encore, le pape adressait une lettre signée de sa main à l’un des plus éminents historiens de Jeanne d’Arc, M. le chanoine Henri Debout, pour le féliciter, dans son admirable Vie de Jeanne d’Arc que lui ont dictée sa vive piété et son ardent patriotisme, d’avoir montré en Jeanne d’Arc le modèle achevé des plus nobles vertus. Le désir du pape est manifeste ; il a rencontré toutefois quelques obstacles.

Ils sont, à l’heure présente, aplanis : on en aura la preuve officielle en mars prochain. De magnifiques fêtes seront données à Rome pour le 25e anniversaire du Souverain Pontife ; une foule de grands personnages seront appelés dans la Ville Éternelle à cette occasion. Quelques-uns resteront pour la séance préparatoire sur l’héroïcité des vertus de Jeanne d’Arc. Cette séance est fixée au 27 mars. On ne croit pas qu’elle sera remise, et pourtant il y manquera celui qui était le protecteur de la cause, qui mettait en mouvement, en France, toutes les intelligences susceptibles d’opposer des raisons triomphantes aux objections.

— Jeanne d’Arc a donc des adversaires à Rome ?

— Jeanne d’Arc n’a point d’adversaires à Rome. Son souvenir y est vénéré ; mais le fait de l’abjuration arrête assez longuement les consulteurs, ce qui a donné créance au bruit que vous nous signalez.

Jeanne d’Arc abjure. Notre bienveillant interlocuteur s’excusa, avec modestie, de reprendre la question d’on peu haut :

— Six jours avant son supplice, le 24 mai 1431,dans le cimetière de l’Abbaye Saint-Ouen, la Pucelle avait été prêchée. C’est-à-dire que, montée sur une sorte d’échafaud appelé ambon, et devant le bourreau n’attendant qu’un signe, on lui demanda de choisir, entre la vie sauve par l’abjuration, ou la mort cruelle et immédiate sur le bûcher. Jeanne, croyez-moi, lui avait dit Loiseleur, il ne tient qu’à vous d’être sauvée. Reprenez votre habit et faites ce qu’on décidera, sans cela vous serez en péril de mort. Cauchon l’admonesta ; Érard, recteur de l’Université de Paris, l’accusa d’avoir erré dans la foi catholique. Elle répondit qu’elle s’en rapportait à Dieu et au pape.

Cauchon avait préparé la crédule d’abjuration, qu’Érard lut à haute voix. Elle la signa d’une croix.

Le texte de l’abjuration est annexé aux pièces du procès. Vous le connaissez. Il y est écrit en substance :

Je Jehanne, communément appelée Pucelle, après que j’ai reconnu l’erreur où j’étais tombée, je confesse que j’ai grièvement péché en feignant d’avoir eu des tentations et apparitions ; en faisant des supercheries divinatoires ; en blasphémant Dieu et ses saints, en portant un habit dissolu, difforme et déshonnête ; en désirant cruellement l’effusion du sang humain.

Les consulteurs de la Congrégation des Rites objectèrent que si Jeanne d’Arc avait abjuré, ils ne pouvaient passer outre. Si la cédule versée au procès était inattaquable, Jeanne d’Arc avait manqué de l’héroïsme nécessaire, et il fallait renoncer à sa béatification. Le cardinal Parocchi en avisa l’évêque d’Orléans qui s’adressa à diverses personnalités. Le R. P. Ayroles, qui est l’auteur d’une histoire de Jeanne d’Arc, remarquable à tous les points de vue, fut appelé en consultation, vous l’avez dit. M. le chanoine Dunand fit une étude spéciale de ce point particulier. En janvier de l’année dernière, cet érudit ecclésiastique sollicita le concours d’un de ses confrères, dont les travaux font autorité, M. le chanoine Ulysse Chevalier, membre correspondant de l’Institut.

M. Ulysse Chevalier a achevé son lumineux travail depuis quelque temps.

— Le résultat en est maintenant connu ?

— Et il est impressionnant. Il établit que la formule d’abjuration n’est, ni comme contenu, ni comme étendue, celle que Jeanne a signée. Pas un des témoins au procès en révision n’a attesté l’identité de cette pièce ; cinq l’ont niée. La pièce que nous possédons est extrêmement longue. De La Chambre, Taquel, Monnet, ont dit : Nous étions tout près, nous avons vu la cédule, elle ne contenait que sept ou huit lignes. Sa lecture dura autant qu’un Pater, a dit Migiet, témoin. Et, formellement, un autre témoin a déclaré : Je suis absolument sûr que la cédule (lue par la Pucelle) n’était pas celle dont il est fait mention au procès. Or, ce témoin, c’est Massieu qui a lui-même lu et fait prononcer à Jeanne la formule d’abjuration.

En réunissant les fragments des dépositions des témoins dans un ordre méthodique, M. le chanoine Dunand a reconstitué la formule authentique perdue, et dont le texte serait celui-ci :

Je, Jehanne, promets de ne plus porter l’habit d’homme, ni armes, ni les cheveux courts ; je confesse avoir commis le crime de lèse-majesté et avoir séduit le peuple. Je me soumets à la détermination, au jugement, aux commandements de l’Église ; et pour les apparitions et révélations que j’ai dit avoir eues, je m’en rapporte totalement à notre Mère la sainte Église.

Quicherat n’avait pas cru Cauchon capable d’avoir forgé une pièce et de l’avoir placée dans le dossier de l’accusée ; et cette affirmation a pu impressionner la Congrégation des Rites, mais M. le chanoine Chevalier observe qu’on a parfois supposé à Cauchon des scrupules que l’ensemble du procès ne justifie pas.

Jeanne, troublée, de l’aveu des témoins, n’entendit, ni ne comprit la formule. Elle ne signa que contrainte, par frayeur, et sans prononcer de serment, sans avoir la pleine conscience de son acte.

Ses voix lui avaient dit : Ne te chaille de ton martyre, tu t’en viendras enfin au royaume du Paradis. Elle eut la faiblesse de céder pourtant et fit le jeu de ses bourreaux.

Cette explication est bien conforme aux textes et ne les contraint en aucune façon. Il n’en est plus de même si l’on rattache les avertissements des saintes à la crainte de la mort ou à la peur du feu. Ces sentiments qualifiée par les théologiens de primo primi sont involontaires et ne constituent, par eux-mêmes, aucune faute.

Il résulte aujourd’hui, pour Rome, que la formule d’abjuration n’est point celle que Jeanne a signée ; que la formule authentique ne constituait pas une abjuration canonique en matière de foi, et que si, en s’y soumettant, Jeanne a contrevenu à ses voix, son acte a manqué des conditions essentielles de volonté et de connaissance.

Notre renseigné interlocuteur conclut :

— Il y eut des objections ; elles étaient inévitables ; elles étaient nécessaires. Je vous ai exposé la plus grave. Au point de vue canonique, il n’en reste rien… rien… !

L’Autorité
24 mars 1903

Mention du père Ayroles parmi les auteurs d’importants travaux consacrés à Jeanne d’Arc.

Lien : Retronews

Article repris dans d’autres journaux de province : le Journal de Saint-Denis, le Guetteur de Saint-Quentin et de l’Aisne.

Un érudit vient de soulever, à nouveau, dans l’Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, la question de l’instruction de Jeanne d’Arc. Oui ou non, Jeanne d’Arc savait-elle écrire, tout au moins signer ?

Les très importants travaux qui ont été consacrés à Jeanne d’Arc par les chanoines Dunand, Ulysse Chevalier et Debout, par les Pères Denifle et Ayroles, sont muets sur ce point. […]

Revue catholique des institutions et du droit
avril 1903

Compte-rendu de la table analytique la Vraie Jeanne d’Arc parue fin 1902, par Albert Desplagnes.

Rien ne manque plus à l’œuvre du père Ayroles.

Desplagnes déplore néanmoins (comme dans sa chronique de mai 1902) que Ayroles ne soit pas reconnu par le monde académique comme l’un des siens.

Voir : Comptes-rendus de Desplagnes

Source : Revue catholique des institutions et du droit, 31e année, 1er semestre 1903, 2e série, 30e volume, p. 381-382.

Lien : Gallica

Nous avons parlé (V. le n° de mai 1902) du tome V et dernier de ce grand ouvrage. Mais ce volume avait un complément annoncé, et qui vient de paraître à la fin de décembre. Ce complément est une table analytique et alphabétique des cinq volumes. Nous n’en parlerions pas si cette table n’était à elle seule un ouvrage considérable de 104 pages. C’est un programme assez détaillé de tout ce que contiennent les cinq volumes, pour qu’en y cherchant un mot, on y trouve l’indication complète de tous les volumes, chapitres et pages où il est question de ce qui concerne le point spécial dont on s’occupe. Pour un ouvrage aussi considérable, une table s’imposait, afin d’y faciliter les recherches. L’auteur, par son travail final, non seulement rend ces recherches fort aisées, mais donne même un résumé, au moins un programme de ce que les 5 volumes contiennent sur le sujet qu’on étudie. C’est vraiment un livre, bien plus qu’une table. Rien ne manque plus à l’œuvre du P. Ayroles qui est à la fois une histoire et une somme historique et théologique relative à la Libératrice. Cet ouvrage, ainsi parachevé, est un des grands monuments littéraires de notre temps. Il fixe, on peut dire d’une façon définitive, l’histoire d’une des époques les plus critiques de la France.

L’auteur a ajouté, après cette table, une réponse assez détaillée (16 pages) à quelques critiques de son œuvre. Cette réponse est pleine d’intérêt parce qu’elle démontre les erreurs de quelques publicistes qui ont attaqué l’ouvrage sans le connaître suffisamment ou sous l’empire de certains mauvais courants contemporains. Aujourd’hui l’on n’aime pas la vérité intégrale, et une école nombreuse et accréditée ne l’admet que très voilée et entourée de doutes et de contradictions. La science moderne, c’est surtout le scepticisme et la négation de ce qu’on a cru au temps passé. Enfin les savants officiels et à succès n’admettent pas de contradiction à leurs théories et à leurs opinions. Ce sont toujours les gens en ce connaissant de l’Université de 1430. Malheur à qui les accuse d’erreur et surtout à qui leur démontre qu’ils se trompent.

Le très réellement savant P. Ayroles l’a éprouvé mieux que beaucoup d’autres. Il nous rappelle un jurisconsulte très connu il y quelque cinquante ans et qui avait procédé comme lui. Marcadé avait adopté pour son traité du Code civil une épigraphe caractéristique de son enseignement :

La science du droit consiste autant dans la réfutation des faux principes que dans la connaissance des véritables.

C’est précisément ce qu’a pensé et dit le P. Ayroles au sujet de l’histoire de Jeanne d’Arc. Suivant sa méthode, Marcadé signalait et combattait avec ardeur, presque à chaque page, tout ce qui lui paraissait faux dans les livres de droit.

Un grand nombre de ses chapitres portent en tête de leurs résumés : Erreurs étranges de Toullier, ou de Delvincourt, Demante, Grenier, Duranton, Ortolan, Valette, Zacharioe, Malleville, Dalloz, etc., etc. Malgré sa science incontestable, Marcadé, dit-on, ne put jamais se faire recevoir docteur en droit. Les savants professeurs ne lui pardonnaient pas ses critiques indépendantes et un peu vives, et il paraît qu’il est resté doctus non doctor, victime de certains dont on pourrait dire : doctor non doctus.

C’est bien le fait du très savant auteur de la Vraie Jeanne d’Arc. Il a le tort de trop aimer la vérité intégrale et évidente, et de critiquer avec trop de raison certains qui ne l’aiment pas ou lui préfèrent des hypothèses plus que risquées. Il a eu contre lui soit la conspiration du silence, soit des critiques qui n’ont même pas lu son ouvrage. Ce sont les héritiers des gens en ce connaissant de 1430. Ceux-ci ont condamné Jeanne d’Arc. Ceux-là peuvent bien condamner l’écrivain qui a montré Jeanne telle qu’elle a été, qui a proclamé la vérité complète et a glorifié la victime des Anglais, la plus grande des Françaises.

La fausse science n’a qu’un temps. La vérité se dégagera de tous les voiles dont on la veut obscurcir. De plus en plus Jeanne sera non seulement la Libératrice, mais la sainte envoyée, sans laquelle la France aurait été effacée en 1430 du livre des nations. Et de plus en plus l’ouvrage du P. Ayroles sera pour les vrais savants un témoignage irrécusable de l’époque où eut lieu cette crise nationale, une histoire fidèle de la Vierge qui a sauvé la France par l’ordre de Dieu.

A. Desplagnes,
Ancien magistrat.

Études
20 avril 1903

Compte-rendu de la table analytique, par Henri Chérot.

Source : Études religieuses, etc., 40e année, t. 95 (avril-mai-juin 1903), 20 avril 1903, p. 291-292.

Liens : Gallica, Google.

Table analytique et alphabétique des matières contenues dans la Vraie Jeanne d’Arc. Réponse à quelques critiques de la Vraie Jeanne d’Arc, notamment à M. Ulysse Chevalier, par J.-B.-J. Ayroles. In-8, 637-738 et XVI pages.

M. l’abbé Ayroles vient de terminer, disons mieux, couronner son monumental ouvrage par deux suppléments intéressants. Le premier est une table très abondante comprenant les matières de tous les volumes, même du premier, la Pucelle devant l’Église de son temps, qui avait déjà eu sa table particulière.

Les procès de Jeanne d’Arc étant, comme tous les procès d’ailleurs, quelque chose d’assez confus et de souvent contradictoire, cet instrument de recherches était ici indispensable. La qualité de l’exécution répond à sa nécessité. L’auteur ne s’est pas contenté d’indications purement numériques mettant le lecteur ou le travailleur en présence d’un tableau de chiffres ; il a lui-même résumé chaque question, en sorte qu’il suffit de parcourir un article de la table pour avoir une synthèse nette et complète du sujet spécial que l’on étudie.

Que l’on prenne par exemple les articles Michelet, Quicherat, Mission de Jeanne d’Arc, Michel (saint), Domrémy, Luce (Siméon), ce sont autant de dissertations en plusieurs pages, formant des canevas précieux pour le critique et l’historien. De même aux mots Messe, Communion, Confession, etc., les panégyristes rencontreront les témoignages suivis concernant les saintes tiques de la Vénérable.

De la Réponse aux critiques et à M. Ulysse Chevalier, je ne puis qu’indiquer l’origine et signaler quelques éléments. L’auteur s’en prend d’abord à une revue allemande, dont il a oublié le nom, et au Jahresbericht über die Fortschritte der romanischen Philologie (V. 3). Déjà, dans les Études (20 avril 1902, p. 283), nous avions fait remarquer le faible de certains de ces reproches adressés à l’œuvre de M. Ayroles par l’érudition germanique.

Une attaque à laquelle il paraît avoir été justement plus sensible, est celle de M. le chanoine Ulysse Chevalier, dans son étude critique intitulée : L’Abjuration de Jeanne d’Arc au cimetière de Saint-Ouen et l’authenticité de sa formule, dont le commencement a paru dans l’Université catholique (de Lyon), du 15 juin 1902. M. l’abbé Ayroles maintient la légitimité du titre de Brigandage, Latrocinium, donné par lui au tribunal de Rouen et le bien fondé de ses reproches à l’adresse de divers membres de l’Université de Paris, les mêmes qui devaient se poser en adversaires du pape, au concile de Bâle. S’il reconnaît avoir confondu, après tant d’autres, Guillaume Érard et Guillaume Éverardi, sur tous les autres points il s’efforce de maintenir rigoureusement ses positions.

Henri Chérot.

La Gazette
28 août 1903

Extrait des Actualités bibliographiques de Fontanelle ; commentaire des Nations apôtres de Georges Goyau, qui s’est appuyé sur le savant ouvrage du P. Ayroles.

Lien : Retronews

Les Nations Apôtres : Vieille France, Jeune Allemagne, par Georges Goyau. — Perrin éditeur.

M. Georges Goyau a réuni dans ce volume un certain nombre d’études dont quelques-unes contiennent des curiosités historiques : par exemple celle où il nous apprend avec le savant ouvrage du P. Ayroles que le grand dessein de Jeanne d’Arc, était, après avoir bouté l’Anglais dehors et rendu son royaume à Charles VII, d’entreprendre une grande croisade. Le bruit s’était même répandu jusqu’en Orient de l’arrivée d’une armée de Francs commandée par une femme. […]

Le Moyen âge
novembre-décembre 1903

Compte-rendu de l’édition de la chronique allemande d’Eberhard Windeck par Lefèvre-Pontalis, qui mentionne celle de Quicherat et du père Ayroles.

Source : Le Moyen âge : bulletin mensuel d’histoire et de philologie, tome 16, 2e série, tome 7 (Paris, Bouillon), novembre-décembre 1903, p. 454-457.

Lien : Gallica

Germain Lefèvre-Pontalis. Les sources allemandes de l’histoire de Jeanne d’Arc. Éberhard Windecke. Paris, A. Fontemoing, 1903, in-8°, XVI-228 p.

La récente publication de la chronique d’Ant. Morosini, signalée par l’ouvrage italien d’A. Butti et savamment éditée par MM. Germain Lefèvre-Pontalis et L. Dorez, a attiré l’attention des érudits sur le parti que pouvaient tirer les historiographes de Jeanne d’Arc des témoignages d’auteurs étrangers contemporains. C’est cette préoccupation qui donne lieu à la présente publication de l’éditeur même d’Antonio Morosini. Il semble qu’il s’agisse d’une série, dont ce volume serait le premier il est consacré il la chronique d’Éberhard Windecke.

Ceux qui, insuffisamment informés des sources de l’histoire de la Pucelle, s’attendraient à un texte inédit analogue à celui du vénitien maintenant célèbre, devraient se hâter d’être détrompés. Éberhard Windecke est très connu et depuis fort longtemps. Il existe une dizaine de manuscrits de sa chronique. Celle-ci a été publiée dès 1728-1730 à Leipzig par Mencken dans les Scriptores rerum germanicarum (I, 1073-1288) ; G. Görres dans sa Die Jungfrau von Orléans (Munich, 1834, in-8°), en a reproduit une partie cette partie, qui concernait l’héroïne de Domrémy, traduite en français, a été donnée en 1840, à Bruxelles, dans l’Histoire de Jeanne d’Arc d’après les chroniques contemporaines (in-16) rééditée à Paris en 1843, puis en 1886, par M. Léon Boré (Jeanne d’Arc d’après les chroniques contemporaines, in-8°) ; insérée par Quicherat dans le Procès de condamnation de Jeanne d’Arc (t. IV, p. 486-501) et par le P. Ayroles dans sa Vraie Jeanne d’Arc (t. IV, p. 269-275).

Tous ces éditeurs, il est vrai, n’avaient pas connu ou avaient négligé, certains fragments de cette chronique — exactement sept — mentionnant des faits miraculeux, principalement. Ces fragments se trouvaient dans le manuscrit 2913 de la Bibliothèque impériale de Vienne. En 1893, M. Wilhelm Altmann en a publié le texte complet, — y compris ces fragments, sous le titre de Denkwürdigkeiten zur Geschichte des Zeitalters Kaiser Sigmunds (Berlin, in-8°, 592 p.). C’est une édition excellente, parfaitement établie d’après les manuscrits, à laquelle il y a peu à reprendre et qui paraît définitive.

L’auteur lui-même, Eberhard Windecke, et son œuvre ont été l’objet de bon nombre de travaux critiques dans lesquels ont été examinés avec attention les problèmes que soulevait la chronique Le même Wilhelm Altmann, puis A. Wyss, J. Aschbach, Th. von Kern, J. G. Droysen, Mone, Reifferscheid, Dümge, Max Lenz et Fichard ont, successivement appliqué leur sagacité à quelque point concernant le sujet qui nous occupe. Il était difficile après eux de renouveler beaucoup celui-ci. Pour ce qui est donc de l’établissement du texte ou de son commentaire général, M. Germain Lefèvre-Pontalis qui n’ignore pas ces travaux ne pouvait pas espérer donner un travail qui fut une révélation ou présentât une grande originalité. De fait, il paraît avoir plutôt visé à vulgariser davantage chez nous en le traduisant un auteur peu connu du public. La valeur intrinsèque de la chronique méritait-elle cet effort ?

[Suivent une présentation de Windecke et de sa chronique.]

Le très grand et très méritoire labeur qu’il a fourni est trop au-dessus de l’importance de la tâche qu’il s’est assignée.

Louis Batiffol.

L’Univers
17 novembre 1903

Long article (en feuilleton) de l’historien Geoffroy de Grandmaison qui prend prétexte de l’imminente reconnaissance à Rome de l’héroïcité des vertus de Jeanne, pour rendre hommage à l’ensemble des travaux du père Ayroles, l’homme de France le plus averti des choses de Jeanne d’Arc.

La première partie expose l’essence des cinq volumes de la Vraie Jeanne d’Arc et de Jeanne sur les autels ; tandis que la seconde dissèque le procès de condamnation.

Lien : Retronews

Le Martyre de la Pucelle

Demain, 17 novembre, à Rome, la Congrégation générale des Rites tiendra séance devant le Pape, afin de donner son vote dans la question de l’héroïcité des vertus de vénérable Jeanne d’Arc.

Moment décisif pour cette grande cause et qui tient en éveil tous les cœurs français, anxieux de pouvoir respecter comme une sainte de leurs autels, celle qu’ils saluent déjà comme la libératrice de leur patrie.

Personne certainement ne se réjouira davantage de l’heureux événement que le P. Ayroles.

C’est qu’il est l’homme de France le plus averti des choses de Jeanne d’Arc, le mieux au courant de son histoire, à sa mémoire le plus fidèle. Depuis vingt ans, il s’est appliqué à recueillir la moindre ligne laissée par le XVe siècle sur la merveilleuse aventure de notre héroïne nationale. C’est un labeur prodigieux, et sa foi l’a soutenu non moins que sa science.

Évidemment, parenthèses et dissertations ne permettraient pas toujours de se reconnaître d’une manière fort aisée, dans ces épais volumes, comme il nomme modestement lui-même son travail, si sa table des matières, rédigée d’ailleurs sur l’excellent modèle qu’avait tracé Quicherat, n’offrait le fil conducteur. On ne doit pas l’oublier, c’est ici un livre de recherches, non de lecture.

Son érudition a permis à l’auteur de vulgariser les documents connus avant lui, — le Double Procès édité par Quicherat en forme la base, — et d’en utiliser de nouveaux : les Lettres de Jacques Gélu, archevêque d’Embrun, au roi Charles VII, et surtout la si curieuse Chronique d’Antonio Morosini, maintenant publiée par la Société de l’Histoire de France.

Ses conclusions sont éminemment catholiques, son cœur est d’accord avec son esprit. L’histoire n’est pas seulement l’enregistrement matériel des faits, elle doit montrer le ressort des événements et nous conduire aux pieds de Dieu, le maître des temps et des hommes. Or, les sources de l’histoire de la Pucelle, plus, accessibles aujourd’hui qu’elles ne le furent jamais, offrent une richesse incomparable pour démontrer mieux qu’aucun autre fait historique, l’existence du surnaturel. Sauver sa patrie était pour Jeanne servir son Dieu. Son premier mot au Dauphin est de s’annoncer comme envoyée du Roi du ciel ; Jésus est le dernier cri de ses lèvres expirantes sur le bûcher de Rouen.

Entre ces deux dates extrêmes le surnaturel éclate jusque dans les moindres événements de la mission de la vierge libératrice. Pas un mot de sa bouche, pas un détail de sa vie, pas un souvenir des contemporains, pas un témoignage de la postérité, pas une définition théologique de l’Église qui disjoignent le faisceau de cette unité merveilleuse. Les conclusions du Père Ayroles étant dans leur ampleur et leur loyauté, je dirai, dans leur intransigeance, dignes de cette beauté catholique, ennemie des ombres, il est amené à réfuter le naturalisme des écoles gallicanes et régaliennes. Sur sa route, il rencontre tout d’abord Quicherat : il rend hommage à sa science paléographique, dans ses publications de textes, il fait justice de son scepticisme et de ses préventions. L’imagination dévergondée de Michelet ne l’éblouit guère, et il n’a que trop souvent lieu de montrer combien la passion de cet écrivain autant qu’elle rend sa plume légère, autant lui fait perdre le calme bon sens et l’impartialité qui caractérisent l’historien. Les lourdes fadaises d’Henri Martin ne sont pas à leur tour pour le satisfaire et il prend en flagrant délit d’ignorance l’écrivain surfait, prétentieux et malavisé. Le P. Ayroles n’hésite pas davantage à réfuter les données trop hâtives et par suite souvent fantaisistes de Siméon Luce qui avait compris Du Guesclin mieux que Jeanne d’Arc. Et pour M. Joseph Fabre, parlementaire doucereux qui prétendait inféoder la Pucelle à un parti politique et faire de son nom une arme contre l’Église, il suffit de rappeler la comparaison qu’il se permettait de Jeanne avec Socrate, Danton et Hoche pour justifier pleinement le ton dédaigneux des ripostes du Père Ayroles.

Est-il étonnant, n’est-il pas légitime qu’il ait déployé un élan, une fougue dont tout autre sujet historique s’accommoderait mal ?

Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout entier.

Son zèle ecclésiastique enflammé par les beautés d’une âme sainte s’est trouvé soulevé encore en considérant la façon toute matérialiste dont certains écrivains rabaissaient la mission de Jeanne d’Arc en prétendant l’expliquer et dénaturaient plus ou moins loyalement cette fille de Dieu, présentée par eux comme une paysanne hallucinée et d’ailleurs victime des prêtres.

Après cette tâche de recherches, de discussions, de redressements, restait à vulgariser les données acquises. Et c’est le mérite propre du persévérant auteur ; ayant exposé son vœu dans un petit volume dont le titre est à la fois un programme et une espérance : Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France, il déroule son plan, il appuie sa thèse, dans cette ample série intitulée : la Vraie Jeanne d’Arc, dont les cinq gros in-quartos passent en revue les moindres détails de la vie de la Pucelle, appelant en témoignage, pour étudier la paysanne, l’inspirée, la libératrice, la guerrière, la martyre, tous les documents des contemporains ; toutes les pièces de ses procès de condamnation et de réhabilitation.

Si j’insiste sur l’abondance de cette œuvre vaste et laborieuse, comme la caractérise un Bref élogieux de Léon XIII, c’est pour en rappeler le mérite aux lecteurs de l’Univers, non pour le leur apprendre. Je n’oublie pas les articles que l’abbé Peyron (7 septembre) ou l’abbé Morel (7 mai 1888) ont donnés sur le premier volume ; les feuilletons de M. d’Assigny ([Lecoy de La Marche], 19 avril 1890), de l’abbé Davin (17-20 octobre de la même année) sur la Pucelle devant l’Église de son temps ; la façon remarquable — c’était à propos de la Paysanne et de l’Inspirée — dont ont parlé, qui le 11 mars, qui le 25 mai 1894, M. Eugène Tavernier et M. d’Assigny. Ils en ont dit beaucoup, ils n’en ont pas trop dit, peut-être même décourageraient-ils de prendre après eux la plume, si leurs savantes remarques n’étaient antérieures à l’apparition des derniers volumes.

Maintenant que nous possédons dans son intégrité et son amplitude cette enquête colossale, où l’aridité et les répétitions matérielles des pièces sont enchâssées dans la variété et la vivacité des commentaires, nous pouvons mieux considérer l’œuvre et rendre justice à l’ouvrier. Le cinquième tome peut passer pour le résumé de cette tragédie unique, il en est le dénouement, il couronne l’édifice, et en nous montrant la Martyre, il évoque la guerrière, la libératrice, l’inspirée.

Je m’y arrêterai, trouvant dans ses chapitres, les dépositions des trente-cinq témoins qui, survivants lors du procès de réhabilitation, en 1456, avaient vu, de leurs yeux, en 1431, le drame de Rouen, bien plus qui, pour la plupart, y parurent en acteurs. Le P. Ayroles montre toute la différence morale des deux procès ; il expose pourquoi la révision était impossible tant que les Anglais demeureraient maîtres de la Normandie : on ne possédait pas l’instrument judiciaire et on ne pouvait convoquer les témoins.

Charles VII entra dans Rouen, le 10 novembre 1449 ; dès le 15 février 1450 il ordonnait de procéder à la révision. Tâche souverainement délicate, car revenir sur la chose jugée est toujours grave et ici, en particulier, c’était s’exposer aux ressentiments de l’Angleterre, puissance forte et respectée.

Les enquêtes furent aussitôt entreprises à Rouen, Domrémy, Paris et Orléans. Ce sont toutes ces dépositions qui nous sont offertes ; beaucoup avaient étayé déjà les autres faits et gestes de Jeanne, dans les volumes précédents ; ici, ils nous mettent à même de connaître les préliminaires du procès de Rouen, la constitution du tribunal, l’instruction, tous les interrogatoires depuis le 21 février 1431, jusqu’au 17 mars, les soixante-douze articles du réquisitoire, les séances, l’intervention de l’Université de Paris, la sentence, la scène du cimetière Saint-Ouen, le procès de rechute, la condamnation et la mort.

Pièces en main, nous suivons les efforts des bourreaux pour influencer les contemporains et tromper la postérité, et nous accompagnons ces personnages, pour le moins bien mal avisés, jusqu’à l’expiation de leur propre trépas.

J’en crois, (disait Pascal, en parlant des martyrs), des témoins qui se font égorger.

En face des réponses du procès de révision nous pouvons croire des gens qui avouent leurs fautes ou n’apportent de leur conduite que des explications honteuses, des réticences embarrassées et des contradictions.

II

Si dans ces dépositions on écarte pour un instant la part toute personnelle de responsabilité réservée à chaque individu, on découvre bientôt un moteur commun, une puissance secrète qui a tenu les fils de toute l’affaire, et l’on sent passer sur le front des juges comme un souffle qui les conduit à un but : Spiritus flat ubi vult. [L’Esprit souffle où il veut.]

C’est l’Université de Paris.

Le crédit de ce corps puissant avait été acheté en beaux deniers, en places, en honneurs et en prébendes par le duc, Jean sans Peur, un homme qui ne craignait pas les coups de force, comme le meurtre du duc d’Orléans l’a prouvé, mais aussi un politicien plein d’adresse et qui ne répugnait pas aux habiletés lucratives. Quand il pénétra à Paris, en 1418, il trouvait donc l’Université de la ville toute bourguignonne. Avec lui, elle se rangeait du parti anglais, et se déclarait l’ennemie du roi de Bourges, puis de la Pucelle.

L’orgueil théologique de ses membres s’accordait ainsi avec leurs avantages politiques ; dans la position difficile où le grand schisme plaçait le Souverain Pontife, au milieu des déchirements de la chrétienté, la Sorbonne s’était arrogé une sorte de primauté intellectuelle ; l’extraordinaire vanité des docteurs parisiens prétendait faire des évêques de France les agents de leurs propres maximes ; et elle préconisait très fort la tenue fréquente de conciles où l’éloquence de ses orateurs aurait conquis la première place. S’estimant impeccable dans la doctrine, elle n’entendait pas paraître erronée dans la conduite ; or, le rôle inspiré de la Pucelle devenait la condamnation flagrante du corps puissant qui contre Charles VII soutenait la querelle des Anglais.

À prouver que Jeanne était un suppôt de Satan (et c’était son mot), un grand lustre venait orner l’orthodoxie parisienne. L’Université s’employa à y parvenir. C’est elle, dès que Jeanne est prisonnière à Compiègne, qui met en branle son procès et demande qu’elle soit remise aux Anglais. Elle possède un agent intermédiaire parfait dans l’espèce : Cauchon, ancien recteur de l’Université, actuellement membre du conseil royal d’Angleterre, et évêque de Beauvais pour Henri VI. Les rancunes personnelles s’ajoutent à l’ambition du politique qui a déjà endormi dans son esprit la conscience du prélat : les habitants de Beauvais l’ont chassé quand Jeanne, s’en allant à Reims, s’est avancée vers leur ville. Il se vengera de ce grief nouveau.

Aussi, arguant de ce que la Pucelle a été prise sur une parcelle du sol de son diocèse (le fait depuis a été démontré inexact*), il la réclame à son tribunal et demande et obtient du chapitre de Rouen des lettres de territorialité pour y pouvoir instruire le procès en personne.

* Juridiquement, ce fut sur le territoire de Noyon. Gallia Christiana, tome IX, p. 335. — Richer, Histoire de la Pucelle, mss., livre I et II. — Chanoine Dunand, Histoire de Jeanne d’Arc, tome II, p. 412, appendice XLIV.

Dès lors, il s’y dévoue sans relâche : dans sa propre maison ont lieu — en janvier 1431 — des séances secrètes, avec six maîtres de l’Université de Paris, arrivés en hâte et délégués à cet effet. Comme ils n’ont pas d’instrument régulier pour commencer avec compétence un procès d’orthodoxie, ils s’efforcent d’y intéresser l’Inquisition. Celle-ci y répugne, et de guerre lasse désigne seulement pour siéger un Dominicain de Rouen : Jean Lemaître.

Tout ainsi machiné dans les conciliabules de l’Université — le mot, est de Quicherat — on convoque un assez grand nombre de juges ecclésiastiques, quitte à ne les faire paraître qu’à certaines audiences ; et au milieu de ces pressions et de ces irrégularités, personne qui ne tremblât comme en déposait plus tard le propre greffier Guillaume Manchon. Les contraintes vinrent au point que Jean Fontaine, assesseur de Cauchon, s’enfuit, que Houppeville fut jeté en prison et que Jean Lohier pour éviter pareil sort quitta précipitamment la ville.

Ces procédés contre les juges font deviner ce que pourrait être la conduite vis-à-vis de l’accusée. Tortures physiques et morales, rien ne fut épargné à Jeanne. Dans une étroite prison, où cinq soudards entouraient jour et nuit une femme, elle gisait, sortie d’une cage de fer, chaîne aux mains, à la taille et aux pieds. Les interrogatoires étaient incessants, longs, insidieux, insultants, pénibles, remplis pour elle, à qui on avait refusé tout conseil, d’injures et de menaces. Dans la salle où elle comparaissait, les greffiers tenaient mention de ses dires, mais, cachés derrière un rideau, des notaires surveillés parle chanoine Loyseleur, écrivaient ce que ce mauvais prêtre voulait et omettaient sur son ordre les réponses qui paraissaient favorables. Ces réponses, quand on lui accordait le temps ou la permission de les faire, Jeanne les donnait courtes, nettes, brèves et fermes.

Toutefois, sous cette violence, dans cette angoisse, brutalement privée des sacrements, elle tomba malade. Toute la sollicitude de ses geôliers s’émut, dans la crainte qu’elle expirât avant une condamnation officielle ; des médecins furent aussitôt mandés de Paris ; Cauchon alla l’exhorter dans son cachot ; de son grabat de moribonde, la prisonnière lui répondit avec un calme mépris.

Dès qu’elle fut rétablie, le procès continua par la lecture d’un long réquisitoire en 72 articles, que dans un faux manifeste on réduisit à la fin à 12 extraits, disait-on, des réponses de Jeanne et qu’on eut d’autant plus soin de ne pas lui communiquer qu’ils avaient été obtenus en tronquant, interpolant ses soi-disant aveux.

Le greffier Manchon aurait voulu protester contre un texte si différent de celui qu’il avait rédigé quotidiennement, bientôt il se tut, n’osant (ce sont ses propres paroles au procès de révision) se mettre en opposition avec des hommes si haut placés.

La rédaction calomnieuse des douze articles — remarque charitablement le Père Ayroles — permet de mettre hors de cause la plupart de ceux qui ont jugé la vénérable d’après cet exposé imposteur ; elle atténue la culpabilité de ceux qui pouvaient en soupçonner la fausseté ; mais elle accroît d’autant plus la responsabilité de ceux qui les ont composés, et du grand coupable qui les a ainsi acceptés et expédiés.

Cauchon tenait beaucoup à l’adhésion des théologiens ; il ne leur communiqua que les douze articles mensongers. Encore plusieurs hésitaient-ils. À une grande séance, le 2 mai, devant 70 ecclésiastiques présents, après une harangue préliminaire de Cauchon, Jeanne fut introduite ; on lui adressa un sermon comminatoire, auquel elle n’eut qu’un mot : Menez-moi au Pape et je lui répondrai.

On pense bien que Cauchon n’était pas pressé de faciliter ce voyage. Il possédait d’ailleurs comme meilleur argument des lettres instantes d’adhésion et d’excitation de l’Université de Paris qui avait délibéré en grand apparat sur les douze articles. Il donna lecture de ces lettres, et tout aussitôt, les assesseurs, s’inclinant devant une autorité théologique si imposante, votèrent la culpabilité de Jeanne.

Ce n’est pas que les consciences ne demeurassent troublées ; Cauchon sentait à merveille que l’opinion n’était pas convaincue ; il rêva d’obtenir de la Pucelle un désaveu de sa mission qui ruinerait son honneur ; et à peine satisfait d’une condamnation prononcée du bout des lèvres, il prétendit contraindre l’accusée à une abjuration, tout au moins, à son simulacre, ce qui était équivalent.

Ici se place dans le martyre de Jeanne l’épisode du cimetière Saint-Ouen.

Entrer dans les détails de cette journée du 24 mai 1431, n’est pas le fait d’un court feuilleton, elle a d’ailleurs suscitée une série d’études remarquables que mon rôle est tout justement de signaler*.

* Par ordre de date : le Père Ayroles : La Pucelle devant l’Église de son temps, et la Martyre. — M. le chanoine Dunand, le tome III de son Histoire complète et surtout la thèse particulière de ses Études critiques : L’Abjuration du cimetière Saint-Ouen. — La brochure de M. le chanoine Ulysse Chevalier : L’Abjuration du cimetière Saint-Ouen et l’authenticité de sa formule, qui donne plus que le titre ne promet, car avant d’aborder ce point spécial de l’histoire de Jeanne, il trace de son existence, un résumé d’une extrême clarté, dont le mérite est d’enchaîner les faits, en évitant toute digression, presque toute opinion personnelle. — Enfin, dans la Revue des questions historiques (avril 1903), M. Marius Sepet a mis en parallèle les controverses avec la conscience droite et la méthode impartiale que chacun lui connaît ; — La Revue théologique française (septembre 1903) a plus récemment encore présenté des conclusions d’une modération très sagace qui semblent bien se rapprocher de la vérité.

Il semble établi que Jeanne en face des prélats (cardinal de Winchester, évêque de Beauvais, etc.), placée sur une estrade, eut à subir publiquement de Guillaume Érard une admonition que le docteur Richer, dans son Histoire manuscrite, qualifie de pleine d’impostures. — Aux prières doucereuses succédèrent les menaces pour la conduire à une rétractation, et le bourreau sur sa charrette, bien en vue, était un argument jugé parfait. Cauchon avait, suivant l’occurrence, deux sentences en poche : l’une condamnait à mort, l’autre à la prison perpétuelle ; il lut la première avec une suffisante lenteur qui permit à Jeanne de tomber dans le piège ; pendant ce temps, la sainte fille, dans le vacarme des cris de la populace et les jurons des archers, déclarait se confier à l’Église, s’en rapporter aux clercs, et demandait à être conduite dans une prison ecclésiastique. Alors, on lui guida la main pour tracer une croix et un rond au bas d’un papier qui contenait une courte et banale formule qu’elle ne pouvait vérifier, ne sachant pas lire, et qu’un greffier lui soufflait.

Cauchon s’arrêta, substitua la seconde condamnation à la première, au milieu des huées furieuses des Anglais qui croyaient voir échapper leur proie. L’évêque de Beauvais les rassura en expliquant à voix basse son stratagème. On ramena Jeanne dans son cachot (violant sur l’heure sa promesse faite d’une prison ecclésiastique) et aux six lignes de grosse écriture où la Pucelle avait mis son paraphe, on substitua, dans les actes authentiques du procès, un texte qui couvre sur le manuscrit 47 lignes de petits caractères. Cette amplification permettait d’insérer les rétractations souhaitables, on n’y a pas manqué*.

* On me permettra de revenir sur l’abjuration en étudiant prochainement le remarquable volume de M. le chanoine Dunand : Les visions et les voix.

Tout le procès portait en fait sur une puérilité bien digne de la pudibonderie anglaise : que Jeanne revêtait des habits d’homme. Elle promit de les quitter, et les quitta. On s’arrangea de façon que, pour défendre sa pudeur, elle n’eût pas le choix, dans sa prison, d’en prendre d’autres. La constatation en fut faite avec une joie triomphante. La condamnation à mort comme relapse suivit le piège, et c’est ainsi qu’elle fut conduite le matin du 30 mai 1431 du château de Rouen au bûcher du Vieux-Marché.

J’estime parmi les plus curieuses de ses curieux volumes les pages où le Père Ayroles relate les efforts posthumes des bourreaux de Jeanne pour se disculper. C’est une lettre apologétique de la cour d’Angleterre à l’empereur Sigismond contre cette femmelette condamnée après un très célèbre procès ; une autre dans le même sens aux prélats, gentilshommes et bonnes villes de France ; celle-ci fut lue en grande cérémonie à Paris, après un furieux sermon d’un prédicateur de l’Université ; — une lettre de l’Université elle-même au Pape.

Les documents les plus caractéristiques sont des Lettres de garantie accordées par le roi d’Angleterre aux juges et toutes autres personnes impliquées dans la procédure, au cas d’un procès qui leur serait fait par le Souverain Pontife ou le Concile. Quel aveu plus implicite d’une mauvaise conscience ? Bientôt, chacun rejeta sur autrui la responsabilité : Cauchon avait agi sur l’ordre des Anglais ; les Anglais sur la demande expresse de l’Université de Paris quand, par hasard, Jeanne était tombée entre leurs mains. (Ils oubliaient qu’ils l’avaient achetée 10,000 livres, soit environ 200,000 francs de notre monnaie actuelle, ce qui constitue un joli denier.)

Laissons s’il est possible leur mémoire flétrie pour ne songer qu’à la pure gloire de leur victime, vénérable et sainte qui ne peut être aimée, comprise, chantée que par des cœurs, des esprits, des bouches catholiques. S’attacher à ses pas est un honneur, parler, écrire d’elle, une récompense. Et parmi ceux qui ont droit à cette couronne achetée par la science, la conscience et le temps, l’immense labeur du Père Ayroles peut, d’une façon bien particulière, trouver dans les décisions de Rome, le seul prix digne de son amour et de son désintéressement.

Il a amassé des documents, mis en place des matériaux, retrouvé des filons perdus, vulgarisé surtout ces pièces décisives des procès jusqu’ici réservées aux savants, il a éclairé la plus noble page de notre histoire nationale, il a fait davantage : il a mis dans nos âmes ce mot mystérieux que Jeanne portait si haut, même en ses tourments, et qui nous réconforta après elle dans les épreuves de l’Église et les misères de la patrie : Espérance !

Geoffroy de Grandmaison.

L’Éclair (du Midi)
18 novembre 1903

Béatification. — Dernière séance à Rome sur l’héroïcité des vertus. Le journal rappelle les historiens qui avaient été convoqués à Orléans : M. Wallon, M. Goyau, le P. Ayroles, M. Dunand, M. Baguenault de Puchesse.

Lien : Gallica

La cause de la Vénérable Jeanne d’Arc.

Rome, 17 novembre.

La dernière séance de la congrégation des Rites, réunie sous la présidence du Pape pour discuter l’héroïcité des vertus de Jeanne d’Arc, a eu lieu aujourd’hui, et tout permet d’espérer, de la part de Pie X, une décision prochaine et favorable à la cause.

Le cardinal Richard, archevêque de Paris, ainsi que les autres cardinaux et consulteurs faisant partie de la congrégation des Rites assistait à la séance de ce matin, présidée par le Pape.

Mgr Touchet avait envoyé les dossiers du tribunal d’Orléans contenant près de quatre pages in-folio. Les témoins furent : M. Godefroy Kurth, l’illustre professeur d’histoire à l’Université de Liège : M. Wallon, M. Goyau, le P. Ayroles, M. Dunand, M. Baguenault de Puchesse, le président de la société d’histoire de France, etc.

Orléans, 17 novembre.

Mgr Touchet, en demandant à ses diocésains des prières spéciales à l’occasion de l’importante congrégation cardinalice qui s’est tenue aujourd’hui mardi à Rome, résume toute l’histoire de cette cause si intéressante pour la France chrétienne. Il ajoute, pour préciser les espérances permises, que si la congrégation du 17 novembre nous est favorable, il ne faudra pas se hâter de conclure que la béatification de la vénérable est toute prochaine. La béatification de Jeanne comme toute béatification, devait, pour ainsi parler, parcourir deux stades successifs. 1er stade : Les juges Orléanais et les théologiens devaient démontrer que la vénérable a pratiqué héroïquement les vertus théologiques de foi, d’espérance et de charité, et les vertus morales de prudence, de force, de tempérance, de justice, d’humilité et de chasteté.

Les juges romains, c’est-à-dire les consulteurs dans la première réunion, puis les consulteurs et les cardinaux dans la seconde réunion, enfin, les consulteurs, les cardinaux et le Pape dans la troisième devaient délibérer.

Le 17 décembre prochain, au soir, tout cela sera accompli. Supposé que son opinion soit faite à l’issue de ce prochain débat sur le travail des théologiens et celui des juges, le Pape, après avoir prié, rendra un décret affirmant que Jeanne pratiqua les vertus chrétiennes héroïquement, et ce que j’ai appelé le premier stade sera parcouru.

Le 2e commencera. Il s’agira uniquement d’établir que 4 miracles au moins ont été accomplis par l’intercession de la vénérable. Mgr Touchet termine par ces mots : Espérons et prions !

Paris, 17 novembre, 7 h. 25 soir.

La Croix reçoit les détails suivant sur la congrégation générale des Rites pour l’héroïcité des vertus de Jeanne d’Arc :

La congrégation, qui a commencé à 10 heures et quart, a duré jusqu’à midi moins 10. Quinze cardinaux présents ont émis leur vote sur l’héroïcité des vertus de Jeanne. Étaient présents aussi quatre auditeurs de rote, dont Mgr Mourrey et tous les consulteurs, sauf 2 ou 3. À en juger par l’impression des cardinaux en sortant, l’ensemble des vœux a dû être favorable. Rien de précis toutefois ne peut être connu, étant donnée la loi du secret. Le Pape réserve le jugement définitif durant quelques semaines.

La Vérité
23 novembre 1903

Reproduction de la lettre de Mgr Touchet annonçant la troisième et dernière séance à Rome du procès sur l’héroïcité des vertus de Jeanne (17 novembre). L’évêque en profite pour résumer toutes les étapes de la cause (depuis la supplique de Dupanloup en 1869), et celles à venir (la prochaine étant la reconnaissance de quatre miracles au moins accomplis par l’intercession de la Vénérable).

À propos de la première phase du procès sur l’héroïcité, à Orléans (du 1er mars au 22 novembre 1897, 122 sessions de 8 à 10 heures par jour, 3000 pages produites) :

Nos principaux témoins furent le Père Ayroles, l’homme le plus renseigné que je sache au monde sur Jeanne d’Arc…

Lien : Retronews

La cause de Jeanne d’Arc

Les Annales religieuses du diocèse d’Orléans publient cette intéressante lettre circulaire de Mgr Touchet, annonçant au clergé et aux fidèles de son diocèse, la troisième congrégation pour la cause de la Vénérable Jeanne d’Arc.

Voici cet important document :

Lettre circulaire de Mgr l’évêque d’Orléans annonçant au clergé et aux fidèles de son diocèse la troisième congrégation pour la cause de la Vénérable Jeanne d’Arc

Mes très chers frères,

Dans une lettre datée du 10 novembre 1901, je crus bon de vous annoncer la première séance de la Congrégation des Rites, à Rome, pour la cause de béatification de la Vénérable Jeanne d’Arc.

Ce n’est ni d’aujourd’hui, ni d’hier, vous disais-je alors, que les hommes ont cru aux vertus admirables de Jeanne d’Arc.

Et je vous rappelai, entre autres, le témoignage des gens de Domrémy, qui, ayant bien connu la Pucelle, estimaient devoir la tenir au-dessus de quelque personne que ce fût, pour l’ingénuité du caractère, la pureté du cour, la pitié envers les pauvres, l’amour du Bon Dieu.

Je vous citai encore le chanoine Orléanais Compaing, qui se souvenait de lui avoir vu pleurer tant de larmes pieuses — étaient-elles douces ? étaient-elles amères ? — devant le Saint-Sacrement et la Vierge, dans la chapelle de Notre-Dame-des-Miracles. Je vous nommai d’Aulon l’écuyer, l’Augustin Pasquerel, le duc d’Alençon, vingt autres, lesquels, familiers de Jeanne firent des dépositions si précises, si éloquentes, si concordantes, si originales parfois sur le parfum de vertu qui s’exhalait de sa personne, embaumant les plus rebelles, parfois les plus dissolus.

J’aurais été impardonnable d’oublier, dans cette rapide revue, notre La Saussaie : il inscrivit Jeanne en son martyrologe ; Benoît XIV, lequel, au dire de l’avocat Alibrandi, s’étonnait que la cause de la Pucelle d’Orléans n’eût pas été introduite ; Symphorien Guyon, qui appelle Jeanne la Martyre de la Vertu ; tant de panégyristes du 8 mai, qui, des Cordeliers mentionnés en nos comptes de ville, à Mgr Freppel, ont traité de l’âme admirable de la Libératrice.

Je vous montrai Mgr Dupanloup saisissant toutes ces traditions, les méditant, se les incorporant, pour ainsi parler, dans un acte de conviction profonde, les soumettant à la critique et à l’approbation de plusieurs de ses collègues en 1869 ; finalement, une fois son opinion solidement établie, ouvrant en 1874, avec M. Branchereau comme président et MM. Desnoyers et Collin comme postulateurs, le procès de vénérabilité.

Le 11 octobre 1878, l’illustre évêque léguait à son coadjuteur, aujourd’hui archevêque de Lyon, comme l’une des parts les plus aimées de sa lourde succession, le souci de poursuivre le débat commencé.

Mgr Coullié ne changea rien à la composition et au mode d’activité du tribunal qu’il avait trouvé en fonction, et vingt ans juste après l’ouverture de l’affaire, en 1894, il eut la joie de la voir aboutir. Jeanne d’Arc fut déclarée Vénérable.

Dès lors, nous nous trouvâmes, de par le droit ecclésiastique, dessaisis, à Orléans, de toute initiative. Nous ne pouvions plus marcher que sur l’invitation de la cour romaine.

Léon XIII, alors dans la dix-septième année de son règne, était par bonheur très sympathique à la cause. Esprit plein de contrastes apparents et tout en unité réelle, il savait créer et remuer les plus vastes conceptions et tout autant s’appliquer aux plus menus détails de l’immense administration du monde catholique. Aussi bien, par lui, les détails se subordonnaient-ils logiquement à l’ensemble et concourraient-ils merveilleusement à le produire.

Je crois que la cause de Jeanne d’Arc, à ce premier point de vue, lui paraissait importante. Il me l’a plus d’une fois laissé deviner. En tout cas, poète autant que politique et philosophe social, la pathétique figure de la jeune fille, inspirée, intrépide, sauteuse du peuple et du roi, martyre, l’avait séduit. Un jour que je le suppliais de daigner presser un peu la Congrégation :

— Ils ne peuvent faire plus qu’ils ne font, me répondit-il. Ils sont (ce qui était vrai) très chargés et chargés par les Français, Dieu merci. Ainsi, voyez, je vais bientôt avoir la cause de la vénérable de Lestonnac…

À ce moment quoique sachant bien qui était la vénérable de Lestonnac, j’affectai un peu d’ouvrir de grands yeux où il y avait une question. Léon XIII voyait tout. Mon geste, et j’y comptais bien, ne lui échappa point. Il condescendit à s’interrompre.

— Vous voulez signifier que la Lestonnac, reprit-il, n’est que la Lestonnac, qu’on la connaît peu en France et que Jeanne est Jeanne, l’idéal, l’incarnation de votre race, le diamant unique de votre histoire ; et, tandis que le vieux Pontife parlait ainsi, son regard flambait.

— Ah ! Saint-Père, oui, c’est cela, c’est bien cela, et que Votre Sainteté dit bien les choses !

— Oui, reprit-il doucement, oui Monseigneur, je comprends aussi bien que vous ; n’importe, ne vous montrez pas trop pressé ; ici il ne faut pas être trop pressé, mais croyez que j’aime, votre Vénérable et que je voudrais la béatifier.

C’était sincère. Dès le commencement de 1895, je reçus de la Préfecture des Rites commission d’ouvrir le procès de non cultu, c’est-à-dire un procès qui établirait que Jeanne n’avait encore reçu aucun culte ecclésiastique. Ce fut vite terminé, et en 1896 la Congrégation admit nos conclusions.

Le terrain étant ainsi déblayé, il me vint, en 1897, l’ordre de constituer un tribunal nouveau afin d’examiner la question au fond, et de voir si Jeanne d’Arc avait pratiqué à un degré héroïque les vertus théologales de foi, d’espérance, de charité, de religion, et les vertus morales de force, de prudence, de tempérance, de justice, d’humilité, de chasteté.

J’avais présidé déjà personnellement le tribunal dans la cause de non cultu : je résolus de le présider de nouveau dans la cause des vertus héroïques. Je m’adjoignis à titre de juges : M. le vicaire général d’Allaines et MM. les chanoines Agnès, Dulouard, Génin, Castera, que la mort nous ravit bientôt et qui fut remplacé par M. le chanoine Garnier ; MM. Boullet et Despierre acceptèrent les fonctions importantes de promoteurs ; M. le chanoine Filiol remplit l’office de notaire, office surchargé de détails de procédure et de rédaction. M. Clain, représentant de M. Hertzog notre postulateur à Rome, devint lui-même postulateur près de nous.

Je saisis avec bonheur l’occasion qui m’est offerte de dire à ces messieurs toute ma gratitude.

Le procès n’alla pas, en effet, sans de réelles fatigues. Ouvert le 1er mars 1897, il fut fermé le 22 novembre de la même année. Dans l’intervalle nous avions eu cent vingt-deux sessions de huit à dix heures par jour, et recueilli des témoignages que couvrent plus de trois mille pages in-folio. Nos principaux témoins furent le Père Ayroles, l’homme le plus renseigné que je sache au monde sur Jeanne d’Arc, avec le chanoine Dunand de Toulouse, Kurth, l’illustre historien belge ; Georges Goyau, Baguenault de Puchesse, président de la Société d’histoire de France ; de la Rocheterie, etc.

À tous ceux-là aussi je dis un merci très sympathique.

Lorsque j’allai porter le procès à Rome, le Pape voulut bien me demander pourquoi j’avais voulu présider en personne le tribunal. Il devinait que ç’avait dû être un lourd fardeau ajouté à mon administration, principalement à une administration qui débutait.

Qu’on me pardonne de citer ma réponse, elle peut dissiper certaines préventions :

— Très Saint Père, j’ai eu trois raisons de garder cette présidence : 1° J’ai pensé que, par ce moyen, le tribunal serait plus actif, plus rapide ; 2° J’ai pensé encore que, s’il y avait une fatigue à supporter, autant valait-il qu’elle tombât sur moi que sur un autre ; 3° et c’est là le capital, j’ai voulu me faire une conviction.

Lorsque je fus nommé évêque d’Orléans, je n’avais pas l’idée précise sur la sainteté de Jeanne d’Arc. J’admirais comme tout le monde l’héroïne ; mais la sainte ?… Je l’avais entrevue, peut-être, à coup sûr c’était tout ; je ne l’avais jamais bien regardés.

Je voulais la voir… ou ne pas voir. Et je supplie Votre Sainteté de daigner me permettre de lui affirmer que, si je ne l’avais pas vue, j’aurais apporté le procès que je viens de terminer : je l’aurais déposé sur la table de la Sacrée Congrégation ; et jamais plus je n’aurais soufflé mot de la béatification. Mais, Très Saint-Père, mon opinion est établie. Je crois de toutes mes forces en la sainteté de Jeanne. Après l’historien Godefroy Kurth, un Belge, que Sa Sainteté connaît, je ne me ferais guère prier pour affirmer que depuis le Christ et la Vierge Marie, Jeanne est le plus idéal des êtres et que donc rien de plus haut, de plus noble, de plus suave ne peut être placé sur nos autels. Bien des fois au cours de nos laborieuses séances, il nous est arrivé, à mes assesseurs et à moi, de nous interrompre, de nous regarder les larmes aux yeux, et de nous dire : Se peut-il que le Bon Dieu ait créé une âme telle que celle-là ! Aussi, dès le lendemain du jour où Votre Sainteté aura prononcé la béatification, je la supplierai de passer à la canonisation.

— Bien, prononça brièvement et fermement le Pape.

Il avait senti, je crois, que si nous avons l’enthousiasme français facile, à propos de Jeanne — on nous l’a reproché, et ce reproche nous plaît, — ce n’était cependant pas, par cet unique sentiment, que nous avions travaillé, et continuerions de le faire. Il est utile que plusieurs le sachent.

En 1898, le tribunal de la Rote étudia le procès par nous rédigé, sous le simple aspect de la procédure. Il déclara que nous avions observé fidèlement et scrupuleusement les règles du droit canonique qui régissent la matière.

En 1899, l’archevêque de Paris et l’évêque d’Orléans firent la preuve de la fidélité des publications de Quicherat, relatives à Jeanne. Le promoteur de la foi, Mgr Lugari, et le cardinal préfet des rites, Mazella, agréèrent les documents par une reconnaissance sommaire, dont Léon XIII lui-même avait indiqué la marche.

Cette même année, notre avocat Minetti commence son plaidoyer sur l’héroïcité des vertus de Jeanne. Il le continue en 1900. En 1901, le promoteur produit ses objections. Elles nous parviennent ici en avril. Je réunis immédiatement une commission d’historiens, de canonistes et de théologiens, sous ma présidence, pour aviser. Nous transmettons nos réponses. L’avocat travaille sur cette matière par nous fournie ; et le 17 décembre 1901, les consulteurs réunis sous la présidence du cardinal Parocchi discutent en commun, pour la première fois, les vertus de la Vénérable.

C’est ici le lieu de rendre hommage à la mémoire, à l’intelligence supérieure, à la bonté du cardinal Parocchi.

Né dans un moulin des environs de Mantoue, le cardinal Parocchi, ancien archevêque de Bologne, ancien vicaire de Léon XIII, devenu chancelier de la Sainte Église Romaine, était un des plus savants hommes de l’Italie. Ses connaissances théologiques, canoniques, scripturaires, linguistiques étaient admirablement étendues. Sa souplesse d’esprit allait parfois jusqu’à la subtilité, jamais jusqu’à la déloyauté. Sa charité était grande ; son cœur haut.

On parlait couramment de son indépendance. Ce Romain dont le seul aspect éveillait le souvenir des Césars Flaviens, avec sa carrure puissante, sa taille ramassée, sa tête de dimension étonnante, sa chevelure drue et bas tombante sur un front étroit et bombé, ses yeux pétillants sous deux buissons de sourcils, son nez fin et quoique peu busqué, ses lèvres facilement dédaigneuses, son menton énergiquement dessiné, ce Romain, dis-je, aimait, entre toutes les littératures étrangères, la nôtre ; et parmi tous nos auteurs, La Fontaine, qu’avec son goût très affiné il estimait le plus lyrique de nos poètes.

Il s’était épris de Jeanne. Il l’appelait la mia carra Pucella ma chère Pucelle. Lors du décret de vénérabilité il avait prononcé une harangue si impressionnante que quelques cardinaux enthousiasmés avaient eu, paraît-il, un instant la pensée d’aller auprès du Pape supplier qu’elle fût déclarée bienheureuse par acclamation. Depuis, il a publié un discours traduit par nos soins, sous ce titre : Le surnaturel dans la vie de Jeanne d’Arc. Son avis n’était pas que Jeanne fut béatifié par voie extraordinaire.

— Il faut qu’elle entre à la congrégation, répétait-il, comme elle entra dans Orléans, casquée, cuirassée, lance haute, par les grandes portes ouvertes, et tous les ponts-levis baissés.

La semaine qui précéda le 17 décembre, ce fervent eut une attaque du mal qui nous le devait enlever. On craignait qu’il ne pût présider les consulteurs et diriger leurs débats. Il tint bon, au prix d’un cruel effort. Le lendemain quand nous allâmes lui offrir nos hommages en quittant Rome, il ne put nous recevoir tant il était las.

— Exprimez à Monseigneur d’Orléans le vif regret que j’ai de ne le point recevoir, nous fit-il dire ; ajoutez que nous avons bien combattu avec Jeanne et pour elle. Tout s’est bien passé. Je crains… ou j’espère que ce sera ma dernière lutte.

Tout s’est bien passé. Léon XIII me l’avait déjà dit. La séance anté-préparatoire nous avait été heureuse.

Le cardinal Parocchi, après avoir tant contribué au succès, ne se releva guère. Le mal ne fît qu’empirer. Il devait mourir quelques mois plus tard.

En l’année 1902, Mgr Verde, qui avait succédé, en qualité de Promoteur de la foi, à Mgr Lugari, produisit de nouvelles animadversions contre l’héroïcité des vertus de Jeanne.

L’avocat Minetti vieilli, attristé par des deuils de famille, résolut de passer à un plus robuste le soin de répondre. Il jeta les yeux sur un avocat jeune encore, vraiment instruit, gracieux, ardent, M. Mariani.

M. Mariani se mit sérieusement à la besogne. Comme pour les premières objections j’avais réuni une commission et envoyé nos réponses. Mariani les reçut. Non content de cela, il alla voir le cardinal Parocchi pour avoir ses conseils. Ils furent comme toujours excellents. Mais le chancelier de la Sainte Église se sentait atteint. Monsieur l’avocat, dit-il en congédiant son interlocuteur, traitez-moi bien ma chère petite Jeanne. Elle vous rendra ce que vous aurez fait pour elle, et, j’espère, à moi aussi.

Cela était une prophétie. Mariani travailla durement à la Cause en novembre et décembre 1902. C’est alors, me racontait-il, que je me sentis de plus en plus attiré vers le sacerdoce. Je dois l’affermissement de ma vocation à Jeanne.

Il revêtit la soutane en janvier 1903. Présentement il est sous-diacre.

Nous lui avons offert un bréviaire aux armes de la Pucelle d’Orléans.

Quant au cardinal Parocchi, il s’éteignit au commencement de 1903. Il fallut lui choisir un remplaçant.

La pensée nous vint de nous adresser au cardinal Ferrata. Ancien nonce à Paris, très dévoué à la France par souvenir, par relations, par goût ; d’autre part, très autorisé à Rome pour sa maturité d’esprit et sa sagesse, il nous paraissait providentiellement marqué pour succéder, en qualité de défenseur de la cause, au regretté Parocchi. Le cardinal Ferrata consentit à se charger de la tâche. Nous avons été émerveillé de la rapidité, de la compréhension parfaite avec laquelle, en quelques semaines, il devint maître de son sujet. Rien, semblait-il, d’une histoire fort complexe ne lui échappait. Il avait tout classé, analysé, disséqué.

À toutes les difficultés il trouvait la solution utopique. À tous les avantages, il donnait un extraordinaire relief. Et comme je m’étonnais un peu de cette admirable prestesse :

— Question d’habitude, me répondit-il modestement, ne savez-vous pas que j’ai débuté dans la carrière par être avocat à la Congrégation des Rites ? Puis, j’en suis devenu préfet…

Cependant, la date du 17 mars, jour de la seconde audience solennelle approchait. Les nouvellistes, aussi nombreux à Rome qu’en quelque lieu de l’univers, se donnaient carrière. Le grand nombre était orienté vers le pessimisme. L’un annonçait que la congrégation exigerait une seconde séance préparatoire ; l’autre que la cause serait remise sine die, sans date ; celui-ci qu’on avait soulevé une difficulté invincible ; il la précisait ; celui-là que le gouvernement français entendait qu’on ne passât point outre. Nos amis s’apeuraient et allaient trouver votre évêque qui se contentait de répondre : Pourquoi vous troublez-vous ? Nous avons fait, nous, notre devoir : laissez la sainte Église faire le sien suivant qu’elle l’entendra. Vous, cependant, mes frères, vous, priiez ; et on priait de même dans toutes les communautés et les sanctuaires de France.

L’audience eut lieu. Les juges s’y rendirent nombreux. De mémoire d’homme on n’en avait vu autant en pareille occurrence : vingt et un consulteurs et dix-sept cardinaux étaient présents.

La veille, le cardinal préfet, l’Éminentissime Cretoni, me confiant quelque chose de son avis sur l’affaire m’avait dit :

— Il me semble que l’on pourrait résumer ainsi le débat de demain : en un temps où presque personne ne pensait à se tourner vers le Pape, Jeanne fit appel au Pape : le Pape était loin, il ne la put entendre. Aujourd’hui que tout le monde se tourne vers le Pape, Jeanne en appelle pour la seconde fois à lui. Maintenant qu’il est partout présent par son autorité, il l’entendra.

Ces paroles, pleines d’une théologie profonde sous leur simplicité voulue, étaient de bon augure. Elles ne nous trompèrent point. Léon XIII ayant, en effet, par une grâce qui mit le comble à beaucoup de bontés, permis que le secret de l’audience fût levé par rapport à votre évêque, celui-ci apprit que des vingt-et-un consulteurs pas un n’avait soulevé une difficulté qui lui parût comporter le rejet de la cause : sur les dix-sept cardinaux, pas un n’avait été d’avis qu’il y eût même lieu d’en retarder la marche. Le Pape avait donc demandé au cardinal-préfet à quel moment pourrait avoir lieu, en sa présence, la troisième et dernière audience.

— Ce sera le 14 juillet ou le 17 novembre, avait répondu le cardinal Cretoni.

— Eh bien ! plutôt le 14 juillet que le 17 novembre, avait repris le Pape.

Le 14 juillet, comme vous le savez, Léon XIII était sur son lit de mort. Cette journée-là, il eut encore un souvenir pour notre chère héroïne.

— Je sais, dit-il à un familier, qu’on prie pour Nous Jeanne d’Arc à Orléans et ailleurs. Aujourd’hui nous aurions dû présider la troisième congrégation sur l’héroïcité de ses vertus… et il rentra dans le silence.

Pie X a succédé à Léon XIII. Il a daigné lui aussi s’intéresser à la grande cause. Et il a décidé de lui consacrer la première journée qu’il donnera aux Rites. Nous avons vivement senti cet honneur et cette bonté. Nous espérons bientôt lui en rendre grâce de vive voix ; en attendant, que Sa Sainteté agrée le filial et attendri merci que nous lui adressons d’ici en votre nom, mes Frères, et au nôtre.

Cette audience devant le Pape aura lieu le 17 novembre.

Qui de nous, Orléanais, ne serait frappé de cette occurrence de date comme d’un présage ?

Orléans est une ville singulière : la ville où Dieu se montre ; le point géographique au-dessus duquel, quand tout semble désespéré de la chose publique, soudain, derrière la nuée d’orage qui crève, jaillit le rayon qui porte l’espoir et le renouveau national ; le rempart prédestiné où se brise, pour le moins subit un échec, un temps d’arrêt, tout flot d’envahisseur.

Mille ans juste avant Jeanne d’Arc, le saint évêque centenaire Aignan, l’élu de de Dieu par la voix d’un enfant, le successeur d’Altin le martyr et d’Euverte le pasteur à la colombe, plus admirable qu’Altin et qu’Euverte, le sublime priant égal à Martin de Tours, avait délivré sa ville et les Gaules d’Attila et de ses Huns. Il est notre premier libérateur.

Et nous célébrons sa fête le 17 novembre. C’est ce jour même que l’héroïcité des vertus de Jeanne sera discutée pour la dernière fois.

Ne voyez-vous pas la premier libérateur présenter à l’Église sa seconde libératrice ? Ne voyez-vous pas le vieil évêque se porter garant de la pure jeune fille ? Beaux astres, pures étoiles de la patrie qui vous êtes levés d’abord sur le ciel de l’Orléanais, puisse votre lumière éclairer toujours, pour nous, les sentiers du devoir, de la vertu, du dévouement au pays.

Que si la congrégation du 17 novembre nous est favorable, il ne faudra pas se hâter de conclure que la béatification de la Vénérable est toute prochaine.

La béatification de Jeanne, comme toute béatification, devait, pour ainsi parler, parcourir deux stades successifs.

Premier stade : les juges orléanais et les théologiens devaient démontrer que la vénérable a pratiqué héroïquement les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité, et les vertus morales de prudence, de force, de tempérance, de justice, d’humilité et de chasteté.

Les juges romains, c’est-à-dire les consulteurs dans la première réunion, puis les consulteurs et les cardinaux dans la seconde réunion, enfin les consulteurs, les cardinaux et le Pape dans la troisième devaient délibérer. Le 17 prochain au soir, tout cela sera accompli.

Supposé que son opinion soit faite, à l’issue de ce prochain débat, sur le travail des théologiens et celui des juges, le Pape, après avoir prié, rendra un décret affirmant que Jeanne pratiqua les vertus chrétiennes héroïquement. Et ce que j’ai appelé le premier stade, sera parcouru.

Le deuxième commencera. Il s’agira uniquement d’établir que, quatre miracles au moins ont été accomplis par l’intercession de la Vénérable.

La sacrée congrégation, assistée de médecins jurés, examine avec la plus profonde circonspection les faits miraculeux. L’aventure de Benoît XIV est connue. C’est ce pontife qualifié par Voltaire le plus savant homme de son siècle, qui a codifié les règles de la béatification et de la canonisation des saints. Un jour, un protestant reçu par lui en audience l’interrogeait justement sur l’objet de ses études.

— L’Église, je pense, disait-il, doit se montrer parfois assez coulante soit à l’égard des vertus, soit à l’égard des miracles de ses saints.

— Prenez répondit Benoît XIV, le dossier que voici ; c’est un procès d’héroïcité de vertus et de miracles ; lisez-le vous m’en direz votre avis.

Quelques semaines plus tard, le protestant était de nouveau aux pieds du Pape.

— Vraiment, confessa-t-il, cette cause est traitée avec le plus absolu sérieux ; et si toutes lui ressemblent, c’est parfait.

Le Pape l’interrompit doucement :

— Mon ami, n’allez pas plus avant ; vous vous perdez. La sacrée congrégation fut plus difficile que vous. Elle a repoussé ce saint.

En voici assez pour vous dire où nous en sommes et où nous allons. Beaucoup a été fait ; il reste beaucoup à faire.

Espérons, et prions.

La Justice sociale,
12 décembre 1903

Annonce de l’issue favorable de la Congrégation sur l’héroïcité des vertus. Le père Ayroles, témoin au procès d’Orléans, est surnommé le bollandiste de Jeanne d’Arc.

Lien : Retronews

Déclarée vénérable en 1894, héroïne aujourd’hui, demain bienheureuse et sainte : Jeanne d’Arc entre dans la plénitude de la gloire, en un vol de splendeurs.

La Congrégation plénière des Rites, coram sanctissimo, s’est prononcée, en effet, au Vatican, sur la question de savoir si la Pucelle a pratiqué à un degré héroïque les vertus théologales de foi, d’espérance, de charité, de religion et les vertus morales de force, de prudence, de tempérance, de justice, d’humilité, de chasteté. Le vote favorable se trouve acquis ; et le 6 janvier, anniversaire de la Naissance de la vierge, doit paraître le décret canonique. […]

Seul, le procès d’Orléans, ouvert le 1er mars 1897, fermé le 22 novembre, remplit 122 sessions de huit à dix heures par jour ; les témoignages recueillis couvrent plus de trois mille pages in-folio, sous la dictée du P. Ayroles, le bollandiste de Jeanne d’Arc ; de M. Dunand de Toulouse, si compétent ; de MM. Wallon, de Godefroy Kurth, qui dénomment la Pucelle le plus idéal des êtres ; de MM. Georges Goyau, Raguenault de Puchesse, président de la société d’histoire de France, de la Rocheterie, etc., de tous les spécialistes.

L’Univers
15 décembre 1903

Longue critique de l’historien Geoffroy de Grandmaison sur les récents ouvrages du chanoine Dunand : son Histoire complète (3 vol. 1898-1899), et ses récentes Études critiques et l’Abjuration du cimetière de Saint-Ouen (1903).

Les principales sources de l’article sont les cinq volumes de Quicherat et les cinq du père Ayroles.

Lien : Retronews

[…] Son Histoire complète sans faire oublier ses devanciers, Henri Wallon ou Marius Sepet, possède ses propres mérites ; il a utilisé les travaux antérieurs, suivi avec bonheur des pistes à demi explorées et multiplié les déductions, les analyses, les commentaires. On ne peut plus parler de la Pucelle sans consulter ses trois volumes, où l’on trouve, dans l’agrément d’un récit suivi, les textes publiés par Quicherat, les volumineuses notes du Père Ayroles, et toutes les contributions modernes qui affluent comme une auréole, autour de la figure inspirée de l’héroïne. […]

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