Discours
289Discours
Député-Maire d’Orléans
le 7 mai 1956
Excellence,
Comme chaque année, j’ai la mission de vous confier la bannière de Jeanne d’Arc, emblème symbolique que vous me remettrez demain après une nuit et une journée émouvante de cérémonies et de méditation.
Comme chaque année aussi nos fêtes commémoratives sont l’occasion d’une sorte d’examen de conscience et de confrontation de nos pensées.
Toutefois, cette année un climat spécial vient créer une ambiance particulière à notre fête annuelle. Tout d’abord parce que c’est la commémoration du procès de réhabilitation de Jeanne et aussi parce que l’actualité présente incite chacun de nous à réfléchir et à comparer l’époque glorieuse et douloureuse à la fois de 1429 et la nôtre.
Quelle belle réhabilitation eut Jeanne d’Arc à la suite de son procès de condamnation qu’on voulût un bon procès
et qui ne fut, en fait, qu’une procédure de chicane qui, avec le recul du temps et une fois les passions apaisées, paraît encore plus mauvais et plus injuste. On pourrait considérer que ces procès ne sont qu’affaire de juristes et affaire intérieure de l’Église ; mais je suis sûr qu’en me répondant, Excellence, votre haute autorité démontrera quel est celui des jugements qui est serein, juste et inspiré par l’orthodoxie.
Permettez-moi seulement de dire que le peuple à jugé lui aussi et que l’intuition de tous, si elle n’a pas une valeur absolue, a cependant une valeur réelle. Le peuple de France à jugé et instinctivement, malgré le premier procès inique, il avait déjà réhabilité, si toutefois il avait jamais été entraîné à condamner Jeanne dans le tréfonds de son esprit.
Nos amis anglais ont voué, eux aussi, un culte spécial à leur adversaire des temps passés. Tous ceux qui, dans le monde, étudient notre histoire sont surpris et subjugués par ce fait unique dans toutes les histoires.
290À vrai dire, le bon sens a prévalu partout, il a dissipé, il a balayé les arguties et les attaques insidieuses dictées sous la pression de l’ennemi et par la raison d’État qu’on invoque si souvent de façon douteuse. La belle figure de Jeanne en est sortie grandie. La voix du passé médiéval si curieux mais si peu évolué n’a pas entraîné la ratification des esprits, même et surtout ceux des historiens. Les autres, non qualifiés pour juger, ont senti confusément et de façon irrésistible que les arguments de droit ne pouvaient prévaloir contre l’équité. Pour notre part, nous avons réuni et exposé des pièces rarissimes dans notre Musée. Certaines de ces pièces nous ont été confiées par vous-même, Excellence, d’autres par la Bibliothèque nationale, les Archives nationales et par l’Assemblée nationale.
Je suis sûr que ces témoignages susciteront chez tous ceux qui les admireront une émotion très vive.
J’ai déjà dit que je ne croyais pas strictement à l’histoire. Elle a, en tous cas, l’inconvénient d’étudier un fait en dehors de l’époque qui l’a vu se développer et qui la conditionne. Il est certain que les pièces originales de l’époque nous aideront à replacer Jeanne dans son temps ; temps déchiré par les guerres et subissant les rivalités internes des divers clans, subissant aussi le joug de l’occupant qui, sûr de lui ou voulant le paraître, donnait des leçons à la France et entendait accéder du rang d’occupant au rang de maître spirituel.
Je n’entends pas rappeler si longtemps après le joug des Godons, alors que depuis, la grande démocratie anglaise a été en fait notre guide tout pacifique cette fois, dans l’établissement de notre constitution basée, comme chez elle, sur des principes de liberté, de paix et de justice.
Mais quelles hésitations, quels doutes ne conduisent-ils pas beaucoup de Français à des rapprochements entre l’époque de Jeanne et la nôtre ?
Certaines analogies sont frappantes et on retrouve maintenant les mêmes découragements que jadis, nés sans doute des mêmes causes. En considérant le manque d’autorité, beaucoup craignent l’écroulement proche du régime, comme jadis celui du royaume. On guette, avec crainte chez nous les signes avant-coureurs de décadence qui annonceraient une anarchie qui ne peut profiter à personne.
Les pays étrangers tentent de se persuader que nous sommes l’homme malade de ce siècle dont ils pourront bientôt se partager les dépouilles. Ce qui est vrai, c’est que notre pays connaît à notre époque une nouvelle guerre de cent ans ; il souffre cruellement de cet état de guerre et d’incertitude que nous subissons depuis la première guerre mondiale. Il est non moins exact que notre situation 291matérielle reste précaire, que le niveau des habitants de la France est peu élevé ; mais une fois ces tristes constatations faites, il convient de se poser la question : manquons-nous d’idéal comme on nous le reproche ? Ne regardons-nous vraiment sans cesse que du côté de notre passé sans envisager en face les réalités du présent et sans préparer l’avenir ?
Qu’il nous soit permis de proclamer, malgré toutes les forces qui s’acharnent à nous diviser, et à nous abaisser que tout cela est faux, que la France est en train de revivre ! Nos ruines se relèvent, beaucoup de nos innovations sont meilleures qu’à l’étranger. Même dans notre propre cité, malgré nos moyens réduits, nos yeux d’Orléanais voient poindre enfin l’époque du logement pour tous. Toute la cité s’est mise au labeur avec acharnement et dans l’union ; et c’est peut-être ce dernier point qui est le plus remarquable et le plus réconfortant. Mieux même, en même temps que des efforts considérables sont faits pour améliorer la condition de vie des humbles, la vie intellectuelle et artistique se développe, la vie de notre jeunesse est intense et originale et le dévouement gratuit est le seul à déclencher l’enthousiasme dans les populations, ce qui est infiniment rassurant.
À l’étranger même, notre prestige est intact ; le monde, les yeux tournés vers nous, sent venir le sursaut nécessaire dont la France frissonne actuellement, sans peut-être croire à ses prémices qu’on constate. Chez nous justement, ce qui manque le plus c’est de croire à notre relèvement, d’avoir confiance et de bannir la peur comme Jeanne le fit jadis.
Elle a fait à son époque particulièrement triste jaillir une étincelle de confiance que maintenant il nous appartient de provoquer nous-mêmes. Nous avons la solution du problème dans les mains ; elle nous a montré la voie, à nous de faire l’effort nécessaire !
Excellence, il m’est particulièrement agréable de chercher avec vous les raisons d’espérer et de secouer nos énergies. Dans le respect et l’affection qui vous entourent, il est évident que votre autorité et votre bienveillance entrent pour une large part. Mais aussi, avant même que nous ne vous connaissions, nous avions confiance en vous à cause de votre passé digne et glorieux. Nous savions qu’à un moment douloureux de l’histoire, vous avez payé de votre personne.
Je suis sûr que vous vous joindrez aux Orléanais de bonne volonté, et surtout de volonté, pour lancer l’appel au courage qui nous fera revivre, et demain quand nous défilerons au milieu d’une foule enthousiaste, nous reviendrons avec une provision de courage grâce à l’exemple et au souvenir de notre héroïne nationale plus vivante que jamais parmi nous.
292L’esprit et le fond des manifestations que nous célébrons aujourd’hui sont concrétisés par la présence à vos côtés des éminents prélats : Mgr Martin, archevêque de Rouen, Mgr Terrier, évêque de Bayonne, Mgr Lallier, évêque de Nancy et Mgr Michon, évêque de Chartres que je tiens à saluer au nom de toute la population et en particulier Son Éminence le cardinal Tisserant, doyen du Sacré Collège, qui a bien voulu nous apporter, par sa présence, un témoignage d’estime et d’amitié et aussi de fidélité à Jeanne dont nous lui sommes profondément reconnaissants.
La personnalité officielle qui devait nous présider, M. le Président de l’Assemblée nationale, est retenu par une réception diplomatique qui accueille un chef d’État ami et allié. Nous nous en consolerons en pensant que les contacts avec nos amis et alliés sont toujours plus nécessaires pour éviter les incompréhensions qui firent précisément tant de guerres.
293Réponse
évêque d’Orléans
le 7 mai 1956
Monsieur le Député-Maire,
En me confiant ce soir l’Étendard de la Pucelle, vous venez de rapprocher deux époques, l’une et l’autre déchirées et constructives : le XVe siècle et notre temps. De leur similitude, vous avez tiré des leçons de courage et de confiance, auxquelles je suis heureux de m’associer pleinement.
Nos souvenirs communs nous montrent que l’espérance est toujours une vertu rémunératrice. Dans des moments tragiques, avec sérénité, vous avez cru en l’avenir de la France ; vous avez profité de l’épreuve pour développer en vous une compréhension et une bonté que les Orléanais apprécient hautement. Ces qualités permettent à la Cité temporelle et à la Cité spirituelle d’harmoniser leur vie pour le plus grand bien de tous.
Dans la réalisation de ses tâches généreuses la Municipalité trouvera toujours à ses côtés le Clergé.
À mon tour d’établir des comparaisons :
1456-1956 : ces deux dates marquent la montée toujours croissante de Jeanne d’Arc vers la gloire.
Vous me demandez, monsieur le Député-Maire, le jugement de l’orthodoxie catholique sur le procès de Jeanne, le voici :
En 1456, sur l’ordre du Souverain Pontife, le 7 juillet à 8 heures du matin, à Rouen, l’archevêque de Reims, Juvénal des Ursins lut la sentence de réhabilitation. Nous, dit-il, siégeant à Notre Tribunal et ayant Dieu seul devant les yeux, disons, prononçons, décrétons et déclarons que lesdits procès et sentences (de condamnation) entachés de dol, de calomnie, d’iniquité, de contradictions, d’erreurs manifestes en fait et en droit, ont été et sont nuls sans valeur, sans effet, anéantis.
294Ainsi la voix officielle de l’Église, interprétant la voix toute puissante de Dieu, rendait à Jeanne l’estime des hommes. C’était l’aurore de sa gloire.
Les Orléanais avaient senti, avec cet instinct des peuples dont vous parliez tout à l’heure, monsieur le Député-Maire, que justice serait faite à leur libération. Depuis 1435, ils célébraient chaque année, le 8 mai, par une procession solennelle, comme nous le ferons demain, l’anniversaire de la délivrance de leur ville par celle qui porterait dans l’Histoire le nom de Pucelle d’Orléans.
Pour eux, Jeanne était vraiment l’envoyée de Dieu. Nous sommes donc fiers d’être aux origines de la gloire de Jeanne d’Arc !
1956. — Voici qu’aujourd’hui s’affirme, une fois de plus, dans nos murs, l’identité de vue entre le Saint-Siège et notre population. N’avons-nous pas l’honneur de recevoir la seconde personnalité de l’Église catholique ; Son Éminence le cardinal Tisserant, doyen du Sacré Collège ? En lui, nous vénérons la personne même du Saint-Père. Jeanne, la bonne Lorraine, dans laquelle la fidélité au pape et l’amour de la France se réunissaient doit se réjouir au Ciel de voir un Français et un Lorrain, à la tête des cardinaux de la Sainte Église romaine !
Je suis heureux d’unir au vôtre, monsieur le Député-Maire, l’hommage de ma gratitude envers Son Éminence le cardinal Tisserant.
La Lorraine n’est-elle pas aussi représentée parmi nous par son jeune primat : l’évêque de Nancy et de Toul ?
Rouen, qui va dans quelques semaines exalter la Pucelle dans le rayonnement d’une cathédrale ressurgie de ses ruines, se devait d’être présente à Orléans cette année et nous avons la joie de saluer un Orléanais en son archevêque.
Le Sud de notre France s’unira, demain à l’Est et à l’Ouest pour chanter la gloire de Jeanne, par la voix porteuse d’intelligence de l’évêque de Bayonne !
Notre nouveau voisin de Chartres complète auprès de moi cette délégation du Collège apostolique qui se plaît, aujourd’hui, à glorifier notre Sainte nationale.
La gloire de Jeanne d’Arc, comme celle de tout être humain est à la fois une réalité et un signe.
Réelle, en effet, cette mission de la jeune fille qui s’affirme par la délivrance 295d’Orléans, qui se développe en une marche triomphale jusqu’à Reims, la ville du sacre des rois. Réelle, cette royauté de Charles VII et sa légitimité solennellement proclamée. Réel aussi, le déclin de la gloire pour la Pucelle.
Paris qui lui résiste ; Compiègne qui l’emprisonne ; Rouen qui la brûle. Mais c’est ici qu’apparaît le signe d’une gloire plus haute.
Ne fallait-il pas que Jeanne souffrît pour entrer dans sa gloire
? Telle est la loi rédemptrice proclamée et pratiquée par le Christ lui-même. Aucun de ses disciples n’y peut échapper. Et le privilège de la vierge de Domremy est d’avoir réalisé en plénitude cette loi de la souffrance, signe certain de la gloire totale.
Aussi, voyons-nous, 500 ans après sa réhabilitation, la Pucelle d’Orléans admirée et invoquée par la multitude des hommes appartenant à des peuples et adhérant à des idéaux bien divers.
Les nations suivent les lois des individus qui les composent. Pour elles, la gloire est à la fois une réalité et un signe. Tantôt, elle éclate aux yeux de tous ; tantôt elle se cache. Ainsi en est-il de la France. En ce moment même, un nuage très lourd voile pour elle le soleil des jours paisibles ! Il nous faut plus que jamais, afin de ne point perdre cœur, contempler le mystère de Jeanne.
Puissent, les Orléanais, comme ils le firent au XVe siècle, entraîner les autres Français par leur confiance sans brisure en celle qui incarne vraiment la gloire de notre pays !
296Allocution
secrétaire d’État aux Arts et Lettres, prononcée, à l’occasion de l’exposition Jeanne d’Arc et son temps
à Rouen, le 19 juin 1956
Jeanne d’Arc et son temps
Mesdames,
Messieurs,
L’organisation d’une exposition sur Jeanne d’Arc et son Temps
à l’occasion du Ve centenaire de la réhabilitation, était particulièrement indiquée dans une ville où l’histoire de Jeanne a laissé tant de souvenirs. Des lieux aussi célèbres que le vieux donjon où elle comparut à plusieurs reprises devant ses juges, et cette place du Vieux-Marché, où la barbarie de ces temps atroces lui fit subir un supplice abominable, ont rendu familière aux habitants de cette vieille cité, la fin tragique de notre héroïne nationale. Le visiteur, lui aussi, devant ces vestiges du passé, voit surgir en son imagination tout un cortège d’images, toute une aventure dramatique qui a ému son enfance et qui éveille encore dans sa sensibilité des résonances douloureuses.
La magnifique exposition que nous inaugurons lui permettra de se recueillir devant des documents précieux que l’histoire a bien voulu nous léguer et que d’éminents archivistes et conservateurs ont su rassembler en ce musée prestigieux.
À côté des objets familiers, des lettres écrites de la main de Jeanne, nous pouvons admirer les manuscrits, les pièces remarquables relatives au procès de réhabilitation, le calice du Sacre remis à Charles VII, le bassinet
que le Metropolitan Museum de New-York a bien voulu nous confier venant rejoindre ici les précieuses collections prêtées par les archives d’Italie et d’Angleterre.
Que tous les prêteurs de documents, que les savants organisateurs de cette exceptionnelle exposition, soient ici justement remerciés. Ils ont droit à notre infinie gratitude.
298Sans doute, ces richesses inestimables demeureront-elles pour le visiteur le témoignage de l’épopée merveilleuse de Jeanne, mais elles nous permettront aussi de mieux comprendre la réalité historique du sacrifice qu’elle a consenti.
Il y a, en effet, des moments dans l’histoire des Nations, où, alors que tout semble perdu, des êtres d’élite, par leur exemple et par l’enthousiasme qu’ils savent communiquer à tout un peuple, parviennent à mettre fin aux désarrois, à rallier les énergies et à conduire vers la victoire un pays qui se résignait déjà à tous les abandons, à toutes les humiliations de la défaite.
Ces sursauts de patriotisme, ces réveils fulgurants de la conscience nationale, la France en a connu quelques-uns au cours de sa longue histoire.
Il y a plus de cinq siècles, l’appel de Jeanne d’Arc, en relevant les cœurs et en ranimant l’espoir, devait rallier tous les défenseurs du sol, unir les bonnes volontés et les courages et sauver la France de l’asservissement.
Non seulement cette héroïque jeune fille donna une impulsion décisive à la lutte contre les occupants de notre pays, mais c’est grâce à elle que, pour la première fois, les Français se sentirent unis dans la défense d’une même Patrie. En même temps qu’elle conduisait nos troupes vers leurs premières victoires, elle donnait aux Français le sentiment de leur unité, leur conscience nationale.
Alors qu’il y avait grand pitié au Royaume de France
, que le pays était divisé et déchiré, déprimé par la misère, rongé par les épidémies, envahi par l’armée ennemie, elle a trouvé la force de rassembler les énergies éparses.
C’est vraiment avec elle, en effet, que naît en France le sentiment patriotique. Ce qui n’était qu’une réunion fragile de provinces, un chaos de fiefs, devient avec elle une nation. La force de son exemple, la lutte commune contre l’envahisseur, vont donner enfin aux Français la conscience qu’ils appartiennent à une même patrie.
Écoutons ici, les phrases vibrantes de l’admirable historien de Jeanne d’Arc que fut Michelet :
Elle aima tant la France !… et la France touchée se mit à s’aimer elle-même…
On le voit, dès le premier jour qu’elle paraît devant Orléans. Tout le peuple oublie son péril. Cette ravissante image de la patrie, vue pour la première fois, le saisit et l’entraîne. Il sort hardiment hors de ses murs, il déploie son drapeau, il passe sous les yeux des Anglais qui n’osent sortir de leurs bastilles.
Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous…
Souvenons-nous, en effet, de l’exemple de Jeanne, aujourd’hui où la France, 299300à peine sortie d’une terrible guerre, traverse une des crises les plus graves de son histoire.
Aujourd’hui comme hier, comme dans le passé lointain, nous ne trouverons la voie de notre salut que dans l’union intime de toutes les forces patriotiques de notre peuple.
Rejetons les querelles stériles, les sectarismes desséchants, unissons-nous dans la même foi ardente. Sachons vouloir notre destin de toutes les forces de notre cœur, de notre intelligence, de toutes les ressources de notre âme.
Au désordre, au chaos, sachons opposer la fière détermination d’une nation qui veut assurer dans la justice et dans la dignité la sauvegarde de son prestige.
Notre pays qui a tant lutté pour la liberté et pour l’émancipation des peuples, fait face aujourd’hui, sur la terre d’Afrique, à des difficultés qui lui imposent de lourds sacrifices.
Il saura les consentir car il est pénétré de la grandeur de sa tâche et de la générosité de sa mission.
Que le monde ne se méprenne plus sur la volonté de la France. Elle ne se résoudra pas à la décadence et ne s’abîmera pas dans les abandons.
Elle veut la paix, la paix sereine et fraternelle entre les hommes qu’anime un même amour et qu’éclaire une même civilisation.
Puisons dans le souvenir de Jeanne, dans les richesses de notre passé de gloire, les forces qui nous permettront d’assurer la pérennité de la patrie.
Cette admirable exposition vient nous rappeler, s’il en était besoin, que les Français lorsqu’ils savent s’unir et oublier leurs dissentiments, sont capables de consentir les plus lourds sacrifices et d’accomplir les hauts faits qu’exige, parfois, la restauration de la grandeur de leur pays.
301Discours
Maire de Rouen
prononcé place du Vieux-Marché
le 24 juin 1956
le 24 juin 1956
Monsieur le Président de la République,
En venant aujourd’hui présider les cérémonies commémoratives du 500e anniversaire de la réhabilitation de Jeanne d’Arc, vous faites un insigne honneur à la ville, elle le ressent pleinement.
Pour rehausser la solennité de cette fête, nous ne pouvions espérer plus illustre patronage. Les mots me semblent impuissants à exprimer exactement notre reconnaissance, mais heureusement de façon éloquente, l’accueil enthousiaste de la foule vous a traduit nos sentiments de gratitude et prouvé notre respectueux attachement.
Au nom du conseil municipal, je salue avec une toute spéciale déférence les éminentes personnalités étrangères et françaises, civiles, militaires et religieuses ; je les remercie d’avoir accepté notre invitation et de contribuer par leur présence à conférer à cette manifestation un caractère universel, une portée et un éclat à la mesure du sublime sacrifice de l’humble bergère de Domremy.
Lorsque prit fin la sanglante hécatombe de 1914-1918 et que la victoire étendit sur les armées alliées ses ailes d’or, nos soldats qui, à l’exemple de Jeanne, venaient à leur tour de sauver le pays, cherchèrent dans le lointain passé de notre histoire parmi tous les héros, parmi tous les martyrs, une figure symbolisant les vertus qu’ils voulaient exalter, une figure qui soit humainement près d’eux mais qui cependant les domine par l’exceptionnel mérite de son holocauste, une figure fidèle écho de leur idéal, la virginale image de celle qui dans une période obscure et tragique de la vie nationale sut reconnaître le chemin du devoir et s’y faire le guide inspiré de tout un peuple pour le conduire à la victoire et à l’indépendance et qui ici même subit pour la plus noble cause le plus cruel des supplices, rallia tous leurs suffrages, et le 10 juillet 1920 le Parlement consacra officiellement ce choix :
302Il sera élevé en l’honneur de Jeanne d’Arc sur la place de Rouen, où elle a été brûlée vive, un monument avec cette inscription :
À Jeanne d’Arc
le peuple de France reconnaissant
Nulle occasion n’a paru mieux choisie pour donner vie à cette disposition législative que ce jour où est célébré le cinquième centenaire de la révision du procès de 1431, le cinquième centenaire de la sentence par laquelle fut solennellement proclamée l’innocence de Jeanne et effacé la flétrissure dont les juges avaient voulu souiller sa mission pour atteindre la France qu’elle avait sauvée et le roi Charles replacé par elle sur le trône de ses aïeux.
Ce monument élevé à la gloire de l’héroïne nous le souhaitons d’une grande sobriété, il sera proche de la future basilique placée sous le vocable de la sainte, proche aussi de l’émouvante statue de Real del Sarte dans ce cadre du Vieux-Marché où tout nous parle d’elle.
Cette place n’est-elle pas un de ces hauts lieux chers à Maurice Barrès, un de ces lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, un de ces lieux baignés de lumière où l’émotion naît spontanément.
Ici, cette émotion est puisée à des sources si profondes et si pures, elle prend si naturellement son essor, elle est si chargée de mystère que l’on est amené à considérer ce lieu comme le seul où l’on puisse revivre avec une pareille intensité la tragédie du 30 mai 1431.
Le souvenir des abominables tortures endurées par l’innocente victime et celui de ses prodigieux exploits doivent y être présents.
Là, doivent palpiter les grandes heures de sa vie, Domremy, Vaucouleurs, Chinon, les heures glorieuses, Orléans et Patay, l’heure triomphale de Reims, mais y palpitera aussi et surtout l’heure dramatique du bûcher.
Devant le monument dont aucun détail superflu ne devra distraire l’attention de tout ce qui dans cette incomparable épopée émeut et élève, rayonne et réconforte, le passant doit pouvoir capter le message de courage et d’audace, de fidélité, de confiance et d’espoir, qu’à travers les siècles nous adresse sans trêve Jeanne, libératrice du territoire ; première résistante de France.
En cet instant, quand on évoque le procès, la condamnation, la mort, devant une telle assistance et dans une telle ambiance, on est naturellement conduit à 303rapprocher le passé tragique du présent triomphal et l’on demeure interdit d’un tel revirement.
1431, la sentence ignominieuse et l’atroce supplice ;
1956, la commémoration solennelle de la réhabilitation dans un climat d’apothéose.
Sur les juges de 1431, quelle revanche !
L’apostate, l’hérétique, la relapse de jadis est la sainte que l’Église vénère.
Vers la sorcière d’antan monte l’hommage du pays tout entier, l’hommage aussi des nations amies et parmi elles de celle-là même qui poursuivit sa perte.
Il ne devait rien rester d’elle. Ses cendres avaient été dispersées à tous les vents.
Et voilà que sur l’aile de la brise la magnifique histoire est parvenue jusqu à la plus petite bourgade, jusqu’au hameau le plus reculé.
Il ne devait rien rester d’elle.
Son cœur que les flammes impuissantes n’avaient pu consumer avait été jeté dans le fleuve.
Et voilà que la Seine à gardé son précieux dépôt et que de là sont parties sans cesse des ondes miraculeuses qui ont porté son nom et diffusé la merveilleuse aventure jusqu’aux rivages des plus lointains continents.
Elle devait sombrer dans l’oubli.
Pendant quatre siècles, la ferveur de l’âme populaire a soutenu seule son souvenir mais grâce à elle, en dépit du silence des officiels et des littéraires, il est resté vivant et bien vivant dans le cœur des Français.
Elle devait sombrer dans l’oubli.
Et cependant après cinq siècles révolus :
Entre les plus beaux noms, son nom est le plus beau.
Et comme ferait une mère
La voix d’un peuple entier la berce en son tombeau.
[Victor Hugo]
304Discours
Président de la République
prononcé à Rouen
le 24 juin 1956
le 24 juin 1956
Parmi tant de héros qui ont illustré et façonné l’histoire tourmentée et magnifique de notre pays, seule, une héroïne est, de par la loi, chaque année, célébrée par un solennel hommage de toute la Nation.
Hommage simple et silencieux. À l’éblouissante auréole de Jeanne, quel discours pourrait ajouter un rayon nouveau ?
Je n’y prétendrai certes pas en cette ville de Rouen, qui a été élue pour que s’y dresse le monument national de la reconnaissance française. Jeanne y a été au sommet de la peine ; c’est justice qu’elle y soit au sommet de la gloire.
Rouen, qui, il y a un quart de siècle commémorait le cinquième centenaire de la passion de Jeanne d’Arc, célèbre aujourd’hui, et avec quel éclat ! le demi-millénaire de son ascension vers le plus haut ciel de gloire.
La réhabilitation, ce fut, en effet, l’acte de naissance officiel d’un culte national dont je voudrais montrer, à l’honneur d’une époque trop amèrement décriée, qu’il est de nos jours plus vivant et plus vibrant qu’il ne le fut jamais.
De ce second procès, qu’un contemporain a appelé le procès de l’innocence
, nous pourrions être tentés de penser : à quoi bon ? Ils n’avaient pas attendu la sentence de 1456, les compagnons de Jeanne. Les assiégés des cités délivrées savaient qui les avait sauvés. Nul ne pouvait nier que la Pucelle eût changé le cours de l’histoire.
Et pourtant des gens se rencontraient encore pour penser, sur la foi d’un jugement en bonne et due forme, que la geste
prodigieuse de Jeanne ne pouvait être que sortilège diabolique. Quand sera mise à néant cette ignominieuse accusation, il restera, pure de toute tache et de tout soupçon, l’histoire vraie, la merveilleuse histoire de Jeanne d’Arc.
306Pour en prouver l’humaine authenticité, il y avait déjà, certes, le premier procès où nous pouvons encore entendre la voix de cette toute jeune fille qui à dix-neuf ans va mourir et qui, étonnante de courage, de clair bon sens et de franche hardiesse, fait face, sans peur comme sans haine, à cet amas de questions perfides et captieuses dont s’acharnent à l’embarrasser et à l’accabler les scribes, les princes des prêtres et les docteurs de la loi qui ont été assemblés pour la condamner.
Mais dans l’instance de réhabilitation, c’est Jeanne elle-même qui nous est restituée dans sa vie tout entière, depuis la simplicité de son enfance jusqu’à l’héroïque sainteté de son martyre.
Tous les témoins sont là. Ceux mêmes qui ont pris part au crime ont été appelés. Aucun n’a été châtié. Tous parlent librement. À Chinon, à Poitiers, à Orléans, les anciens viennent dire l’émerveillement de leur jeunesse devant la bergère dont la seule présence desassiégea
Orléans. Trente-quatre villageois de Domremy égrènent leurs lointains souvenirs sur l’enfance de Jeanne. Voici ses parrains et marraines. Et voici Hauviette, Mengette, Isabellette, et les compagnes d’antan qui témoignent que Jeanne était une bonne et sainte fille
, douce et de bonne condition
, zélée à remplir ses devoirs religieux, et joyeuse d’aller avec les autres le dimanche de Lætare manger les petits pains et danser sous l’arbre des fées.
Cette enquête si abondante, si minutieuse, toute frémissante encore de vie, c’est le socle d’irréfutable vérité sur lequel pourra dorénavant s’élever l’image de celle qui va devenir la Sainte de la Patrie. Et quand viendra le temps de la science, quand s’instituera devant l’histoire, pièces en main, comme un troisième procès de Jeanne, c’est avec plus d’évidence encore que sa mémoire en sortira triomphante.
Sans doute est-ce une des raisons de ce renouveau de ferveur qui, au siècle dernier et davantage encore en notre siècle, va monter vers la Pucelle d’Orléans.
Mais comment ce printemps s’il n’y avait eu un hiver ?
Oh ! certes, Jeanne a toujours été vénérée en France, et même à l’étranger. Nous savons l’enthousiasme de ses contemporains qui l’avaient appelée l’Angélique
, et qui allaient répétant les magnifiques litanies qu’au lendemain du Sacre lui avait dédiées Alain Chartier : Ô fille vraiment extraordinaire, tu ne viens pas de la Terre, tu es descendue du Ciel… Tu es digne de toute louange et de tout hommage… Tu es la lumière du royaume, l’éclat des fleurs de lis…
Mais où donc est Jeanne, parmi la prestigieuse floraison des lettres et des arts, au siècle de la Renaissance, au grand siècle, au siècle des lumières ? J’y cherche 307en vain une œuvre qui soit digne d’elle : tant ce qui est gothique est devenu inintelligible aux esprits classiques. Or Jeanne d’Arc, c’est le moyen âge qui, avant d’expirer, jette son cri le plus sublime.
Elle est de ce menu peuple qui était plus proche des puissants et des riches en ces temps qui avaient fait les communes et les corps de métiers et où poètes et chroniqueurs, enlumineurs et tailleurs de pierres, œuvraient et créaient pour tous, petits et grands.
Oui, même quand, de très haut, elle domine tous autres, par la grandeur de sa mission, comme par la ferveur de sa foi, cette petite paysanne est à l’image et à la ressemblance du bon peuple de France.
Qu’elle est simple et naturelle dans la spontanéité de son franc-parler ! Les pieds collés à sa terre natale, elle a ce clair bon sens qui ne s’en laisse pas conter, cette fierté qui est, chez nous, la noblesse des humbles, cette gentillesse souriante et enjouée, qui est comme la fleur des vertus françaises. Avec cela, une pointe de coquetterie féminine, et l’amour-propre de nos ménagères, elle qui affirme à ses juges qu’elle ne craint femme de Rouen pour filer et coudre
.
Mais la bergère de Domremy, si attachée à sa famille, à ses compagnons, à ses champs, quand elle sera bien assurée que Dieu le veult
, elle quittera tout, elle partira comme tant d’autres étaient partis de nos villages et de nos villes, par dizaines de milliers, pour s’en aller à l’autre bout du monde connu délivrer les Lieux Saints, comme tant d’autres de nos jours sont partis, par millions, pour soudain se muer en héros.
Le miracle de Jeanne, n’est-ce pas aussi comme la personnification du miracle collectif de ces foules affluant à la voix de leurs évêques pour dresser, avec leurs pauvres moyens, au-dessus de villes alors bien exiguës, ces cathédrales majestueuses comme la forêt, exquises en leurs détails comme les fleurs des champs ? Telle est notre chère, notre magnifique cathédrale, rebâtie par ces maîtres d’œuvre, ces tailleurs de pierre, ces ymagiers
et tous ces compagnons qui ont retrouvé et fait revivre la ferveur et le patient génie de leurs lointains ancêtres, témoignant de la sorte, eux aussi, que c’est notre siècle qui sait le mieux communier avec l’inspiration médiévale. Comme vous avez eu raison, Monseigneur, de vouloir obstinément, en accord avec messieurs les édiles de Rouen, que cette étonnante résurrection de la cathédrale de Normandie soit célébrée le même jour que la réhabilitation de Jeanne, sainte comme elle et comme elle martyre.
Au vrai, c’est dès le dix-neuvième siècle, quand l’âme populaire recommence de vibrer à plein dans la pensée et dans les lettres françaises que va commencer 308d’un même coup la redécouverte et de la splendeur du moyen âge et de l’incomparable grandeur de Jeanne d’Arc.
Michelet, ce plébéien qui écrit l’histoire au rythme des battements de son cœur, saura enfin chanter ce qu’il y a d’unique dans l’épopée de Jeanne, et surtout dans son martyre, le jour le plus auguste, écrit-il, qui se soit levé sur le monde depuis le Golgotha
.
Mais, c’est notre siècle qu’on tient pour sceptique, léger et frivole, c’est notre siècle qui, avec Barrès, avec Péguy, avec Claudel et avec bien d’autres, devait le mieux comprendre, ressentir et exalter ce qu’il y a de jaillissement à la fois populaire et mystique en Jeanne d’Arc comme dans les temps qui l’ont enfantée.
À ce puissant élan de ferveur allait répondre d’abord cette canonisation qui institua à travers le monde sur tous les autels de la catholicité le culte de Jeanne d’Arc que célèbrent en leur cœur toutes les familles spirituelles. C’est pour la France un privilège insigne que son héroïne nationale soit aussi une héroïne internationale, magnifiée par de grands écrivains dans tous les pays, dans ceux en particulier dont je suis heureux de saluer ici les éminents représentants et plus qu’en aucun autre chez nos nobles amis de Grande-Bretagne.
C’est au lendemain de la grande guerre que la République éleva officiellement au plus haut de nos gloires nationales celle qui mena le roi à Reims pour y être sacré.
Quel temps aurait pu mieux admirer et plus tendrement aimer Jeanne d’Arc que celui de la Marne et de Verdun, que celui de cette Résistance où nous avons vu se renouveler la farouche révolte de nos ancêtres du quinzième siècle, qui dans le grand mouvement de libération nationale suscité par la Pucelle d’Orléans, se soulevèrent contre l’occupant sans redouter ni la mort ni la torture. Tels ces paysans de Normandie dont tant et tant furent branchés vifs
comme furent décapités ces cent quatre de Rouen qui s’étaient audacieusement emparés du château qui dominait leur cité.
La suprême gloire de Jeanne, c’est le sacrifice suprême du bûcher de Rouen. Or, jamais le peuple de France ne s’était librement imposé autant et d’aussi douloureux sacrifices que ceux dont nous avons été les témoins — que ceux dont il nous faut encore être les témoins.
De longues trêves avaient interrompu la guerre de Cent Ans. Or, en ce dernier demi-siècle, nos soldats n’ont guère cessé de lutter, non seulement dans ces deux effroyables guerres mondiales qui ont composé ce qu’on a pu appeler 309une guerre de Trente Ans, mais encore, avant et après, sur les terres lointaines d’Afrique et d’Asie.
Partout et toujours ils ont fait tout leur devoir comme le font aujourd’hui courageusement et humainement nos soldats d’Algérie, si dignes de notre admiration, de notre reconnaissance et de notre plus chaude affection.
Ce peuple de France, qui s’est tant battu, allait-il consentir encore à envoyer là-bas ses fils et ses frères, dont beaucoup sont des époux et des pères de famille ? Ceux-là en pouvaient douter qui jugent la France sur certaines apparences.
Une fois de plus, les Français se montraient passionnément divisés, comme notre vieux pays l’a été tant et tant de fois depuis nos aïeux les Gaulois jusqu’à nos jours, comme il l’était plus violemment que jamais dans cette guerre de Cent Ans qui fut presque autant une guerre civile qu’une guerre étrangère. Ce sont nos discordes intestines, ne l’oublions jamais, qui ont livré à l’ennemi la plus pure, la plus sublime des filles de notre peuple et qui ont concouru à condamner et à brûler Jeanne d’Arc pour ne donner ensuite à ses cendres d’autre tombeau que ces flots de la Seine, où vos jeunes filles iront tout à l’heure, comme à chaque printemps, jeter par brassées les fleurs de l’impérissable souvenir.
Il y avait, voici cinq cents ans, dans notre pays quelques grands clercs, laïques et ecclésiastiques, pour se distinguer des gens du commun en soutenant des théories savamment élaborées en faveur de l’ennemi. Face à leurs subtiles ratiocinations, la petite paysanne lorraine c’est le symbole de cet instinct national qui, aux heures les plus graves, monte du plus profond de l’âme populaire et du plus profond de la terre de nos aïeux. Dans la grande pitié qui est au royaume de France, Jeanne ne veut ici-bas connaître d’autre commandement que celui du roi légitime, quel qu’il soit. Quand aujourd’hui, au nom du peuple souverain, le gouvernement légitime issu de la représentation nationale se voit contraint d’appeler au drapeau les enfants de la patrie, oh ! alors, par-dessus le tumulte des controverses, c’est la voix de la France qui s’élève. Et, dès lors, c’est la nation entière qui, solidaire avec sa plus belle jeunesse, doit faire dans le combat le front uni du patriotisme.
Un pays ne survivrait pas, dont les fils hésiteraient à tout donner jusqu’à leur vie pour son service et pour son salut.
Mais cet esprit de sacrifice comment pourrait-il dresser au-dessus de lui-même un peuple qui ne croirait plus à son destin ? Sans doute devons-nous nous garder de la lâche facilité d’un optimisme aveugle. Mais ce que surtout je redoute, c’est le pessimisme sceptique et chagrin, le pessimisme déprimant et démoralisant 310de ceux qui, dressant les unes contre les autres, avec trop de passion, avec trop d’orgueil, leurs certitudes doctrinales, désapprennent d’aimer tout simplement leur patrie, notre patrie charnelle, telle qu’elle est.
Ne vous doubtez
, jetait Jeanne d’Arc à ses compagnons.
Ne vous doubtez
et Vive Labeur
, ces deux devises de Jeanne doivent être, plus que jamais, le mot d’ordre de notre France. Nous aussi, nous avons vu notre territoire national foulé par l’ennemi. Et nous avons vécu les affreuses années où, dans notre vieille France, il n’y avait même plus de royaume de Bourges, où il n’y avait plus rien qu’au-delà des mers une lueur d’espoir. Quand même la foi en la patrie à sauvé l’honneur avec l’indépendance de la patrie.
Parmi les grandes leçons que nous enseigne la fulgurante épopée de Jeanne d’Arc, comme la longue suite d’heurs et de malheurs dont est faite la grandiose histoire de notre pays, il en est une qu’aujourd’hui je veux spécialement recommander à la méditation des Français : qu’il leur souvienne que la vertu d’espérance est dans l’épreuve la force suprême d’une nation qui ne veut pas périr et n’entend pas déchoir.
Que toujours leur confiance en la France et en la grandeur de son immortel destin se ranime et s’enflamme à la simple, à la sainte, à l’exaltante parole par où s’achève l’apothéose de Jeanne au bûcher : C’est l’espérance qui est la plus forte.