Collectif  : Mémorial du Ve centenaire de la réhabilitation (1958)

Jeanne d’Arc écoutée par Péguy (Albert Béguin)

47Jeanne d’Arc écoutée par Péguy
par Albert Béguin

Comme vers 1922, on demandait à Georges Bernanos quel était son écrivain préféré, il répondit : Jeanne d’Arc écoutée par Péguy. On ne saurait mieux exprimer cette fidélité intérieure, comparable à celle d’un parfait miroir, ou plutôt encore à celle d’un vivant portrait, qui fait de Péguy le premier témoin de Jeanne, le seul qui nous donne l’impression d’entendre la voix même de la sainte. Les textes des Mystères et des Tapisseries peuvent, comme aucun autre, être lus à la suite des documents authentiques : ils ont, on osera le dire, la même force de vérité.

Péguy était prédestiné à cette mission poétique, et plus que poétique. On a dit souvent qu’il devait ce privilège, ou cette vocation, à son enfance orléanaise. Rien, en effet, n’est plus conforme au génie de celui qui a dit et répété que tout est joué avant l’âge de douze ans, et que lui-même n’avait plus rien appris après le catéchisme et le certificat d’études. L’histoire du siège d’Orléans, la figure locale de Jeanne durent hanter les rêves secrets du petit garçon du Faubourg Bourgogne, quand il s’en revenait des leçons, également aimées, de l’instituteur et du curé. Ce n’est pas sans de profondes raisons que, pour composer sa première Jeanne d’Arc, le drame en trois pièces de 1897, il choisit de se retirer chez sa mère, à Orléans. Et plus tard, une sorte de mystérieuse prédestination, comme en connaissent les poètes, devait si bien disposer les choses que le lieutenant Charles Péguy se trouva défiler, à la tête de ses hommes, devant la statue de Jeanne à Orléans, le 8 mai 1909 : c’était au moment où il revenait à la foi chrétienne, et quelques mois avant de reprendre son œuvre de jeunesse pour en faire le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc.

Georges Valois, qui le vit par hasard, a évoqué cette scène, si belle, dans un article publié l’année suivante :

L’an dernier, le 8 mai, à Orléans, cependant que j’attendais dans les rangs du 276e de ligne, l’heure du défilé devant la statue de Jeanne d’Arc, un lieutenant me rappela en quelques mots le caractère de la 48journée. Quelques mots qui révélaient le sentiment grave qu’il en possédait. Nous entrâmes dans Orléans l’un près de l’autre. Je le regardais : son visage, son allure me rappelaient je ne sais quelle journée dreyfusarde. Place du Martroi, il salua Jeanne d’Arc d’un mouvement plein d’une passion, d’un respect, d’un amour si forts que je pensai m’être trompé. Et pourtant mon souvenir n’était pas faux. Ce lieutenant, je l’entendis nommer peu après : c’était Péguy.

Si émouvantes que soient ces rencontres, et ces ressourcements dans l’enfance, ils ne suffisent pas à tout expliquer. Péguy était préparé autrement encore à devenir le porte-parole de Jeanne d’Arc et à la rendre vivante aux yeux des Français, qui l’avaient un peu oubliée. On sait que, chaque année, depuis vingt-cinq ans, les étudiants de Paris s’en vont, par dizaines de milliers, en pèlerinage à Chartres, et qu’à la Vierge de Beauce, régente de la mer et de l’illustre port, ils associent la fille de Lorraine à nulle autre pareille. Mais on sait moins que, dans les années 1930, ce pèlerinage de la jeunesse fut inauguré parallèlement par un petit groupe de maurrassiens et par des étudiants de la gauche chrétienne. Ce double hommage rendu à la restauratrice de la monarchie française et au poète républicain par les fractions les plus opposées des jeunes générations n’est pas un paradoxe fortuit. Il correspond à ce que fut, en profondeur, l’esprit de Péguy.

La République, notre royaume de France,

écrivait-il, et ailleurs il affirmait qu’en 1789 c’étaient les révolutionnaires qui étaient des hommes de l’ancienne France et les vrais continuateurs de l’histoire royale. La grande vertu de Péguy fut d’unir en son cœur, comme il disait, nos maîtres et nos curés, de ne pas creuser, au milieu de l’histoire de France, un fossé avant ou après lequel il n’y aurait que le mal, la tyrannie ou la déchéance. Cela ne veut pas dire que son esprit fût celui du compromis et des faciles conciliations : c’était, au contraire, l’esprit de synthèse vivante. Et cela le disposait à aimer comme il le fit la figure de Jeanne.

Qu’y avait-il, avant lui, dans la littérature johannique ? Le silence des historiens royaux ou leurs interprétations réalistes exprimaient l’incompréhension d’une monarchie à laquelle Jeanne avait été la dernière à reconnaître un sens pleinement sacral. Les légistes ne tardèrent pas à venir, et avec eux le culte machiavélique de la raison d’État ; à leurs yeux, Jeanne ne pouvait plus être qu’une commode figure allégorique (tel poète de cour en fait l’image de la volonté de Charles VII…) ou encore une subtile invention des politiques en quête de moyens de propagande. Il fallut, au début du XVIIe siècle, la libre intelligence d’un Étienne Pasquier pour protester contre ces pauvres habiletés et pour en déceler les mobiles : c’est, disait-il, qu’en ce siècle, pour se faire 49entendre, il faut machiavéliser. Durant trois cents ans, il ne se trouva guère, pour s’attacher à Jeanne d’Arc — en dehors du malheureux Chapelain, dont la loyale tentative échoua, faute de talent — que quelques individus peu recommandables : l’aventurier Guillaume Postel, qui réclamait des mesures de salut public contre quiconque parlerait sans respect de la Pucelle, Villon se souvenant de Jehanne la bonne Lorraine, plus tard Restif de la Bretonne écrivant son histoire et Jean-Jacques, qui, lors de sa réconciliation avec les Genevois, apporta en présent une Copie manuscrite des actes du procès de Rouen. Et cela dura ainsi jusqu’à Verlaine et son beau sonnet de jeunesse, auquel Péguy devait emprunter un vers… N’oublions pas Schiller : sa Pucelle d’Orléans, kantienne et désacralisée, au point que le poète allemand dût logiquement la frustrer de sa mort sur le bûcher, présente tout de même cet intérêt qu’elle est bien l’œuvre du citoyen Schiller, fils spirituel de la Révolution. Car ce n’est pas le moindre paradoxe de cette vie posthume de Jeanne que sa découverte par les athées et les républicains. Après Schiller et sur ses traces, les colonels de l’Empire en demi-solde, les néo-classiques en quête de beaux sujets, les celtisants séduits par l’arbre des Fées fabriquèrent en série des Jeanne nationalistes, revanchardes, amazones, druidiques, en attendant les quarante-huitards et la Jeanne fille du peuple d’Athanase Renard. À gauche, à droite, on se disputait l’héroïne, les uns ne voulant considérer que ses origines populaires, les autres que son dévouement au roi, les uns comme les autres restant aveugles à l’unité de sa foi, de son action, de son destin. C’est alors qu’intervient Péguy, l’homme de la double et unique fidélité.

Lorsque Péguy entreprit, en 1894, d’écrire sa première Jeanne d’Arc, il avait vingt-et-un ans. Arrivé à Paris trois ans plus tôt, il avait renoncé à toute pratique religieuse. Après un an de service militaire et un an de préparation à Sainte-Barbe, il venait d’être reçu, en août 1894, à l’École normale supérieure et, à la veille de la rentrée, était allé assister, à Orange, aux spectacles antiques, où il vit Mounet-Sully dans Œdipe. Sa ferveur pour les Grecs, apprise au lycée, reste sensible dans le drame de Jeanne d’Arc, où l’on a relevé des réminiscences d’Antigone. Durant l’année 1894-1895, des lettres inédites nous montrent un Péguy épris de théâtre et lancé à la découverte de tout ce que Paris offrait à un jeune provincial. Visiteur assidu du Louvre (où il admirait entre tous un tableau d’Hippolyte Flandrin), spectateur 50fidèle du Théâtre Français, pâlissant d’émotion quand il apercevait Mme Bartet dans la rue — comme Proust, vers la même date, ébloui par la Berma — il s’initiait aussi à la musique et suivait chez Colonne un cycle Berlioz. Il entendit un soir la Valkyrie, mais Wagner, il l’avoue, l’effara un peu.

Cependant, il songeait à Jeanne d’Arc. Son premier projet ne fut pas d’écrire un drame, mais une étude, une histoire. Il s’entoura de documents ; le registre de la Bibliothèque de l’École garde mention de ses premiers emprunts, à l’automne de 1894 : les deux Procès édités par Quicherat, les chroniques publiées par Vallet de Viriville, l’ouvrage de Henri Wallon. Il lut certainement aussi Michelet. Ses camarades le voyaient faire des fiches et s’étonnaient un peu de son intérêt pour Jeanne d’Arc, d’autant qu’à la même époque il leur annonçait avec quelque solennité qu’il s’était

officiellement classé avec les socialistes

et qu’il attendait du ralliement de la jeunesse à l’extrême-gauche

un mouvement au moins aussi important que la Révolution française [avec majuscule] ou la révolution chrétienne [avec minuscule].

En septembre 1895, il fit le pèlerinage de Domremy — son seul grand voyage, avec celui d’Orange — et, au retour, se mit en congé à l’École pour se retirer à Orléans et

écrire le bouquin prêt [qui, disait-il,] bien ou mal, veut être écrit.

L’année orléanaise est décisive. Péguy, rattaché à un cercle socialiste, est devenu un militant convaincu. Mais en même temps, il passe de l’étude historique à l’évocation poétique de Jeanne. La première des trois pièces qui composeront son drame, Domremy, est achevée en juin 1896, juste à temps pour que Péguy puisse en donner lecture à son ami Marcel Baudouin, convoqué exprès à Orléans et qui devait mourir quelques semaines plus tard. Baudouin avait, dans une mesure difficile à préciser, participé à la première élaboration de l’œuvre, que Péguy acheva seul durant l’été 1897. Il la publia, sous le pseudonyme de Marcel et Pierre Baudouin, à la veille d’épouser la sœur de son ami et de fonder la Librairie Socialiste de la rue Cujas.

Tel est le climat personnel où naquit sa Jeanne d’Arc ; on y relève sans peine la trace de ces influences multiples (auxquelles il faut sans doute ajouter le drame de Pierre-Jules [Paul-Jules] Barbier, mis en musique par Gounod, que Sarah Bernhardt jouait à la Porte-Saint-Martin et d’où proviennent en droite ligne les fameux Adieux à la Meuse, d’ailleurs repris de Schiller). Dans cette œuvre d’une originalité telle que personne — sinon Georges Renard, dans la Revue socialiste — ne comprit son importance, s’expriment les préoccupations et les inquiétudes philosophiques du jeune normalien.

Péguy a beau hésiter visiblement entre la simple reconstitution historique (surtout dans les scènes 51de la deuxième pièce, Les Batailles, et de la troisième, Rouen) et l’évocation de la vie intérieure de Jeanne (qui inspire, en particulier dans Domremy, les prières de l’héroïne et toutes les méditations en alexandrins insérées dans le dialogue en prose). Jeanne apparaît d’abord comme une adolescente que tourmente jusqu’à l’angoisse totale l’existence du mal sur la terre et l’apparente victoire, toujours recommencée, de la guerre destructrice sur les œuvres de paix. Aux luttes mortelles des hommes pour leurs cités terrestres, Péguy confronte le patient labeur paysan, non point pour opposer une tradition à l’entreprise de l’humanité en marche, mais dans un dilemme vraiment pascalien. Jeanne ne supporte pas l’idée du mal et de son pouvoir. Elle n’arrive plus à prononcer les paroles soumises du Pater : Que votre volonté soit faite, puisque la volonté divine comporte les horreurs de la guerre. Bien pire encore : puisqu’il y a l’enfer, la damnation, des âmes vouées à la souffrance éternelle. Et si elle prie, c’est pour offrir témérairement son propre salut en échange de la libération des damnés. Mais les voix viennent l’appeler à agir pour lutter contre le mal régnant sur terre. Elle obéira, après s’être débattue, parce qu’elle croira de tout son cœur que le mal est réparable.

Que cette espérance chrétienne, pour le Péguy de 1895, coïncide avec son propre optimisme révolutionnaire, la singulière dédicace du livre le dit :

À toutes celles et à tous ceux qui auront vécu,

À toutes celles et à tous ceux qui seront morts pour tâcher de porter remède au mal universel ; […]

Parmi eux,

À toutes celles et à tous ceux qui auront connu le remède, c’est-adire :

À toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine,

À toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour l’établissement de la République socialiste universelle,

Ce poème est dédié.

Prenne à présent sa part de la dédicace qui voudra.

Mais Péguy s’est bien gardé de se servir de Jeanne pour traduire seulement une angoisse philosophique et une conviction politique. Jeanne est trop vivante à ses yeux, il a trop revécu sa vie intérieure pour courir le risque d’aucune simplification de cette espèce. À travers l’œuvre se déroule un autre drame, plus personnel.

Si la promesse d’un remède au mal est sans cesse contredite par la force adverse de la guerre qui ne cesse de diviser les humains, elle l’est encore 52par un conflit plus cruel, plus radical, qui a pour champ de bataille le cœur des vivants, du fait qu’ils sont des vivants. Pour quitter la maison de son père et suivre l’appel des Voix, Jeanne a dû mentir, et ce mensonge fait tache sur sa vocation jusqu’aux derniers jours. C’est lui qui, en réalité, provoquera finalement sa défaite, sa capture, ses défaillances. La faute est nécessaire, mais elle est inexpiable. Le germe d’impureté est associé même à la pure volonté, guidée par les injonctions du ciel. Ici, dans cette fidélité à une conception toute chrétienne du mal, réapparaît à la fois l’humilité de Péguy devant son sujet, qu’il ne saurait moderniser sans trahir l’héroïne aimée, et la dimension pascalienne qui subsiste en lui, même en ces temps où il croyait pouvoir dire que son éducation chrétienne n’avait laissé aucune trace dans son âme.

Douze années passèrent, après la publication et l’insuccès de Jeanne d’Arc. Péguy s’était lancé à corps perdu dans l’Affaire Dreyfus, avait fondé ses Cahiers de la Quinzaine, connu bien des déconvenues, bataillé seul pour des causes perdues, multiplié les dialogues et les essais sans conquérir plus qu’une audience très limitée. Cependant, une lente et secrète évolution se faisait en lui. Depuis De Jean Coste, en 1903, où la méditation sur la misère et la pauvreté retrouvait des accents proches du christianisme, depuis Notre Patrie, en 1905, où devant la menace allemande l’internationaliste redécouvrait les valeurs nationales, jusqu’aux Situations de 1906-1907, où la prose peu à peu devenait litanie, une oreille attentive pouvait deviner le lent éveil de l’âme qui, en 1908, ramena Péguy à la foi chrétienne.

Pas une fois, pourtant, le nom de Jeanne ne paraît dans tous ces écrits. Mais la fidélité profonde demeure. En 1909, au retour de cette période militaire durant laquelle nous l’avons vu défiler à Orléans devant la statue de Jeanne d’Arc, Péguy rouvre son œuvre de jeunesse et y met un nouveau titre : Le mystère de Jeanne d’Arc (qui deviendra bientôt Le mystère de la vocation de Jeanne d’Arc, puis Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc). Et il remue ciel et terre, va trouver les amis qu’il peut avoir dans les ministères, arrive à les persuader que, pour les fêtes de 1910 à Orléans, c’est son œuvre à lui qu’il faut faire jouer. Il sait bien, pourtant, que le drame de 1897 ne suffit plus, qu’il faut le reprendre.

Mais, avant de s’y mettre, il commence un grand livre de prose, Clio, qui restera posthume : dans la partie qui fut écrite en 1909, sa réflexion sur l’histoire s’organise peu à peu autour d’une vue explicitement chrétienne et, dans une admirable prose lyrique, il y introduit un grand récit 53de la Passion. C’est alors que la figure de Jeanne d’Arc s’impose à lui de nouveau et que, laissant là Clio inachevée, il se jette dans la refonte de Domremy en mystère. Trois mois à peine lui suffiront à achever l’œuvre nouvelle, qui correspond à la première des trois parties de Domremy, soit à moins du dixième de l’ancienne Jeanne d’Arc.

Mais ce qui est digne de remarque, c’est que, pour la partie reprise, le texte absolument intégral de 1897 a été conservé dans le mystère écrit en 1909 et publié en janvier 1910. Péguy n’a pas eu à en supprimer ou à en modifier un seul mot. Il l’a gonflé de l’intérieur, comme s’il eût rempli les grandes marges et les nombreuses pages blanches ménagées dans la somptueuse édition de sa jeunesse. Rien, après son retour à la foi, ne dut être retiré de ce qu’il avait dit autrefois. Les vastes apports nouveaux, cependant, changent à tel point les proportions et l’éclairage que tout semble nouveau. Entre les parties dialoguées, il y avait déjà de brèves prières ; elles gagnent en étendue et surtout en profondeur spirituelle, tandis que dans les parties dialoguées elles-mêmes, l’angoisse de Jeanne devant la guerre et le règne du mal trouve des réponses que lui donnent soit sa petite compagne Hauviette, soit la jeune nonne, Mme Gervaise. Celle-ci figurait déjà dans Domremy, mais à la ferveur exaltée de Jeanne elle semblait opposer par moments une affirmation rigide et les leçons d’une sévère orthodoxie. Dans la nouvelle version, l’angoisse de Jeanne et ses intuitions mystiques sont mieux encore mises en lumière, mais la voix de Mme Gervaise y apporte moins la contradiction que le complément d’une spiritualité plus disciplinée. Certes, aux yeux de Péguy, Jeanne à toujours raison de vouloir que sa foi soit active et l’engage dans une lutte courageuse en pleine réalité terrestre. Mais Gervaise n’a pas tort, qui représente la vie de contemplation. En un sens, cette interlocutrice est devenue maintenant comme l’une des voix intérieures de Jeanne et contribue à lui faire découvrir la véritable signification de sa vocation.

Rien n’a changé des sentiments qui lient la destinée de Jeanne à sa famille temporelle, à sa nation et à son roi. Mais, dans les grandes méditations de Gervaise, ou dans les prières alternées des deux femmes, on voit s’éclairer les liens de la communion. L’Église, jadis à peine présente, et sous des contours assez incertains, est là désormais, non pas majestueuse et étrangère, mais toute proche, familière comme une patrie. Du coup, le dilemme qui déchire Jeanne est infiniment approfondi. L’horreur que lui inspire la guerre reste la même, mais sa vocation veut qu’elle combatte la guerre en devenant elle-même un chef de bataille. Elle est appelée à sauver sa patrie terrestre, occupée par l’étranger, mais cette œuvre d’ici-bas n’est pas en contradiction avec l’œuvre de salut. 54C’est son âme qu’elle a à sauver, et avec elle, l’âme des Français, l’âme de la France. Si son tourment est toujours le même, le tourment du temps qui corrompt toute pureté et détruit l’innocence première, elle sait maintenant, et Mme Gervaise sait mieux encore, que c’est là la loi de la créature pécheresse : seulement, cette loi de déperdition, de perdition, n’est pas sans recours. La Passion du Christ est garante des promesses éternelles, l’Église les conserve et les transmet à travers l’histoire. Pour le regard qu’a exercé la contemplation, il n’est pas vrai que la présence de Jésus fait homme soit un événement lointain, qui n’est survenu qu’une fois, qui ne se reproduira jamais.

Il est là. Il est là comme au premier jour.

Ou, comme Péguy le dit ailleurs :

Tous les siècles sont des siècles de Jésus.

Parce que le Sauveur est venu dans le temps, le temps tout entier est sauvé, les cités de ce monde sont l’essai et le commencement de la Cité de Dieu.

C’est dans ces méditations que Péguy enracine toute l’aventure de Jeanne, et grâce à cet arrière-plan mystique qu’il parvient à la faire revivre comme personne, et pas même Michelet, n’y était parvenu. Son premier projet était de consacrer à la Pucelle une douzaine de mystères, qui eussent été en même temps son histoire, telle que l’évoque le drame de 1897, de Domremy au bûcher de Rouen, et l’exposé lyrique de tous les principaux mystères de la foi. Les traverses de la vie de Péguy et les sollicitations de l’œuvre elle-même firent dévier ce plan primitif. Dès 1909, pressé par la nécessité de publier le premier mystère et de ne pas dépasser les dimensions d’un cahier de 250 pages, Péguy avait retranché toute la fin de son texte, et il faut d’autant plus le regretter que, dans cet admirable finale, les voix un moment discordantes de Jeanne et de Gervaise retrouvaient l’harmonie d’une même espérance1.

Des ouvrages de prose, Notre Jeunesse, Victor-Marie comte Hugo, Un nouveau théologien vinrent s’interposer, et c’est à la fin de 1911 seulement que Péguy put publier Le porche du mystère de la deuxième vertu, que suivit, au début de 1912, Le mystère des Saints Innocents. Jeanne d’Arc n’y est plus qu’un personnage muet. Elle écoute l’immense monologue de Mme Gervaise, qui est la suite de ses propos du premier mystère. Mais c’est bien encore de la vocation de Jeanne qu’il s’agit au fond, et en même temps de la vocation propre de Péguy, qui voit s’ouvrir devant lui toute la profondeur de la vision chrétienne du monde.

55Désormais, disait Péguy le 1er avril 1910, toute ma production se réalisera dans le cadre de ma Jeanne d’Arc. Ce propos ne s’est pas vérifié à la lettre, mais il est vrai que Jeanne est sans cesse présente dans les œuvres des trois dernières années. La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc (1912) évoque la patronne de Paris regardant venir, à travers les âges, comme une aïeule voit sa plus arrière fille, Jeanne, la sainte la plus grande après sainte Marie.

En 1913, le grand poème épique d’Ève, qui retrace toute l’histoire humaine, de la Chute au Jugement et lui donne pour axe la Croix, s’achève sur un finale en mineur évoquant les vies parallèles de sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc. Au terme de ce vaste hymne à la louange de la terre, lieu de l’incarnation, Jeanne figure à la place d’honneur, non seulement parce que, sainte, elle est la plus parfaite fille d’Ève, mère des humains, mais aussi parce que, née de la terre française, et ayant accompli très tôt sa destinée terrestre, elle n’est, en paradis même, qu’une jeune enfant. Car une vocation réalisée ici-bas ne laisse pas à Dieu même la liberté de changer ce qui est l’œuvre de la terre. Jamais Péguy n’avait mieux exprimé que dans ces strophes la lumineuse certitude de la valeur du temporel, qu’il opposait désormais à son angoisse devant les ravages du temps.

Les dernières œuvres en prose n’oublient pas Jeanne. Elle est, dans Victor-Marie comte Hugo (1910),

une fille de France ; une fille de la campagne ; une fille de paysans [qui n’a jamais vécu qu’avec des gens qui] étaient identiquement des gens comme tous ceux où nous avons vécu étant petits.

Elle occupe, bien entendu, une place centrale dans Un nouveau théologien (1911), puisque ce pamphlet est la réponse de Péguy à un malheureux qui avait publié une sotte critique de son premier mystère. Péguy insiste ici sur la perfection des vertus profanes chez Jeanne d’Arc :

Elle fut une fleur de vaillance française, une fleur de toutes les vertus héroïques.

Mais elle les dépassa, car dans ce conflit entre la religion de l’honneur et la religion de Dieu qui traversa tout le règne de la féodalité, Jeanne eut la plénitude de l’héroïsme et de l’honneur, mais par son ascension de sainteté, se plaça au-dessus de tout code de morale humaine. Cependant — et voici, chez Péguy, un nouveau paradoxe pascalien —

appelée par une vocation divine en terre humaine, envoyée en mission divine en terre humaine, non seulement elle n’opéra jamais, mais elle ne demanda jamais d’opérer, elle ne pria jamais d’opérer que par des moyens humains. Vivant dans ce miracle perpétuel d’être assistée par des voix propres (…) qui lui étaient pour 56ainsi dire personnellement affectées, elle ne demanda jamais un secours surnaturel directement militaire. Elle ne demanda jamais que les murailles s’écroulassent au son des trompettes. Et pourtant elle savait son histoire sainte.

Enfin, la suprême méditation sur Jeanne d’Arc se lit dans une œuvre posthume de Péguy, la Note conjointe sur M. Descartes qu’il laissa inachevée sur sa table, le 1er août 1914, en partant pour la guerre où il devait tomber le 5 septembre suivant. Ces pages sont aussi les plus profondément mystiques que Péguy ait consacrées à sa sainte préférée. Il y évoque d’abord la tragédie intérieure de la Pucelle qui, portant en elle tout le sens sacré de la royauté, connut

la plus grande détresse secrète de [sa] vie, et son point de douleur, et sa catastrophe tragique [le jour où] elle pensait faire sacrer un roi, et elle en fit sacrer un autre. [Car] elle pensait trouver un roi de baronnage et de courtoisie, un roi de grâce et de chevalerie, un roi de croisade et de chrétienté. Elle trouva un roi homme d’affaires et un roi de courtage… Et elle était venue vers un roi mystique, et elle ne trouva qu’un roi politique et politicien… Elle était venue vers une antique maison, et déjà elle trouvait un roi moderne… Quelques mois plus tard, elle faisait sacrer à Reims un roi qui n’était pas de l’ordre du sacré.

Le vrai roi de Jeanne d’Arc, poursuit Péguy, ce n’était pas Charles VII, c’eût été Saint Louis. Mais elle est encore supérieure à Saint Louis. D’abord à cause de son jeune âge (et l’on rejoint ici la finale d’Ève) :

La sainteté même est temporelle. Elle est soumise aux saisons et aux temps. Elle est soumise aux âges de la vie. Si rien n’est aussi beau que le jeune génie, et si rien, dans toute l’œuvre et dans toute la carrière du génie, ne vaut les premières fermetés de la jeunesse — rien et pas même les plus profondes expériences ; et pas même les plénitudes des maturités ; et pas même les lointains éloignements de la vieillesse — que sera-ce parallèlement de la jeune sainteté ?

Ensuite, Jeanne fut sainte et martyre au deuxième degré parce que, à la différence de Saint Louis qui n’avait eu affaire qu’à des infidèles, elle fut

comme un soldat qui ne se battrait pas seulement aux frontières, mais à qui son propre foyer serait une immense, une universelle frontière.

Il lui fallut affronter la résistance des siens, faire la guerre à ses frères, connaître l’abandon de la part de tous, être finalement reniée par

un peuple habituellement tombé en état d’infidélité.

Et par là, Jeanne d’Arc est la plus parfaite des imitations de Jésus-Christ, car elle eut à l’imiter jusque dans l’épreuve de l’abandon et du reniement universels.

Tel est bien le dernier mot de Péguy sur Jeanne d’Arc :

Rien dans Saint Louis qui rappelle l’agonie au Mont des Oliviers et l’abandonnement 5758et ce qu’il faut bien nommer le doute et le Mon Père, que ce calice s’éloigne de moi, et l’effrayant Mon Père, pourquoi m’avez-vous abandonné ?

Tout, au contraire, dans les prisons et l’agonie et la mort de Jeanne d’Arc est un reflet, un écho, un rappel, tout y est une fidélité au jugement, à l’agonie, à la mort de Jésus.

D’autres ont scruté profondément l’histoire de Jeanne d’Arc. Aucun, ni historien ni poète, n’a fait revivre la fille de Lorraine et la martyre de Rouen comme Péguy y est parvenu. Et cela parce que tout ce qu’il a écrit sur elle est d’un ordre qui n’est ni celui de la réflexion historique ni même celui de la recréation poétique. Sa relation à Jeanne est l’analogue de la relation qu’il aperçoit entre Jeanne et le Christ : il l’a imitée, il s’est conformé intérieurement à elle, au point de devenir son plus sûr témoin.

Notes

  1. [1]

    Le texte complet figure pour la première fois dans l’édition du Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc que je viens de donner (décembre 1956) au Club du Meilleur Livre.

page served in 0.037s (1,3) /