Collectif  : Mémorial du Ve centenaire de la réhabilitation (1958)

Jeanne d’Arc et son mythe (Thierry Maulnier)

5Jeanne d’Arc et son mythe
par Thierry Maulnier

Deux années seulement furent données à Jeanne d’Arc pour aller de l’arbre des fées au bûcher du supplice en se faisant donner, paysanne obscure, le commandement d’un peuple en guerre, en ressuscitant une nation du tombeau de Lazare, en cueillant la gerbe de victoires d’un grand capitaine, en touchant le front d’un roi pour y faire briller la couronne, en recevant elle-même le sacre de la torture et de l’abandon, en faisant de son dialogue avec ses juges une des scènes majeures de la tragédie éternelle qui oppose la liberté dans sa force et dans sa faiblesse, à l’appareil de la persécution ; et depuis cinq siècles l’étendard blanc de la cavalière angélique et les flammes du Vieux Marché palpitent ensemble à l’horizon de l’imagination humaine. Aventure plus surprenante encore, s’il est possible, pour ceux qui refusent d’en rendre compte par l’intervention, par l’incarnation du surnaturel : miracle plus inexplicable s’il n’y eut pas de miracle.

Le rayonnement de la légende a été si prompt, si puissant qu’il a presque effacé l’histoire. Sur les événements du temps de Jeanne d’Arc, sur les combinaisons de la politique, les intrigues des cours, les traités, les luttes des factions, la vie quotidienne et les mœurs, les documents et les témoignages sont abondants, se corrigent les uns par les autres en cas d’incertitude, constituent un ensemble de données précises. Mais, en dépit des textes des deux procès, toute l’aventure de Jeanne d’Arc se dérobe dans un éblouissant éclat de mystère aux méthodes rigoureuses de l’historien. Nous connaissons par l’iconographie les visages de ses grands contemporains, non le sien. Il n’est pas un des épisodes les plus célèbres de sa vie qui ne prête à une discussion, à une remise en question permanente. Était-elle bien la fille de ceux qu’on lui donne pour parents ? La thèse qui fait d’elle une fille du duc d’Orléans, peut-être même une fille adultérine du duc d’Orléans et d’Isabeau de Bavière, ne manque pas d’arguments séduisants. Sa mort sur le bûcher de Rouen a été contestée. 6Comment put-elle si facilement approcher le roi et convaincre son entourage ? Quel rôle — chef de guerre ou simple conseillère spirituelle — joua-t-elle dans la campagne de libération ? Pourquoi ne fut-il pas offert de rançon pour elle quand elle fut prisonnière ? Quelles furent les circonstances — les textes la font se contredire sur ce point — qui l’amenèrent à revenir sur l’abjuration du cimetière de Saint-Ouen ? Pour chaque chapitre, une marge immense est laissée à l’interprétation et au rêve. Jeanne a directement inscrit dans l’histoire, non son histoire mais sa légende.

Merveilleusement dérobée à la prise trop matérielle des collectionneurs de documents et des déchiffreurs de grimoires, elle ne s’est pleinement livrée qu’à la foi des croyants, à la vertu créatrice de l’esprit qui, depuis cinq siècles et dans le nôtre avec plus de respect peut-être, de ferveur que dans nul autre, l’a tant de fois réinventée. Surnaturelle et naturelle, elle semble se rattacher en même temps par les racines de l’arbre des fées à l’antique tradition du merveilleux pré-chrétien, par la ferme de Domremy et la saine et sublime familiarité de tant de répliques célèbres au sol paysan de la France, par l’évidence du divin qui l’habite à la mysticité du moyen âge, par l’audace avec laquelle, suivie de tout un peuple dont elle affirme la volonté, elle fausse le jeu de la guerre féodale où l’on se dispute provinces et couronnes comme des biens, à l’irruption de la conscience collective des nations modernes comme force agissante dans l’histoire, par la hauteur du débat qui l’oppose à ses tourmenteurs à l’éternel combat du juste et des puissants, par les victoires, le cheval et l’armure, à la lignée des vierges guerrières qui ont depuis Penthésilée voulu surmonter la condition féminine et défier dans le combat la force du mâle, par son martyre aux martyrs, par sa passion à la Passion de son Christ dont il semble qu’elle ait vécu, trahie comme il fut trahi, jugée comme il fut jugé, abandonnée dans Gethsémani comme il fut abandonné, conduite au supplice comme il y fut conduit, une prodigieuse imitation. La voici de nouveau parmi nous, renouvelée pour notre temps par la souffrance et la révolte des peuples opprimés, les procès d’abjuration où l’on arrache aux innocents l’aveu du crime pour discréditer leur cause.

Je demande ce que l’on doit tenir pour le plus extraordinaire : qu’un Dieu ait choisi une faible enfant de la terre, pour une telle aventure, ou que cette enfant ait trouvé en elle seule la force de la courir sans lui. Quelque interprétation qu’on choisisse, il s’agit d’un des plus audacieux défis qui aient été jamais lancés au cours habituel du monde, et les historiens qui, devant Jeanne, ont voulu la réduire aux mesures ordinaires me semblent s’être placés devant elle dans la position même où s’étaient placés ses juges : celle de la médiocrité acharnée à 7se venger de ce qui la dépasse. Pour toujours, Jeanne appartient à ceux-là et à ceux-là seuls qui sentent et savent, fût-ce pour l’insulter, au-dessus de l’homme ou dans l’homme même, la présence du sacré.

Cette présence avait été éprouvée dès le vivant de Jeanne par ses compagnons d’armes et par le peuple ; peu d’années après le supplice, le Mystère composé et représenté par les soins de celui qui avait été le plus attentif et le plus fraternel des chevaliers de Jeanne, Gilles de Rais — Gilles de Rais, autre personnage à la fois réel et mythique dont l’énigme nocturne se trouve ainsi liée à l’énigme radieuse de l’héroïne par une parenté insondable — est le porche par lequel la jeune fille miraculeuse entre dans la littérature. Christine de Pisan, Martin Le Franc, Martial d’Auvergne la saluent. Et déjà, voici que Villon la nomme parmi les Dames de la Fable, et voici que Shakespeare insulte au passage cette adversaire préoccupante, sans pouvoir l’exorciser en lui. Notre XVIIe siècle, il est vrai, ne délègue à son culte qu’un de ses écrivains les plus médiocres, le laborieux Chapelain ; et le XVIIIe siècle, que le plus malveillant Voltaire, pour une démonstration convaincante de ce que peut être, devant ce qui le dépasse, la misère d’un grand esprit.

Les Casimir Delavigne et autres Barbier, les Joseph Fabre et les Émile Moreau, au XIXe siècle, nous consolent mal de l’indifférence d’un Hugo, qui n’a point fait de place à cette guerrière lumineuse parmi les rois assyriens, les empereurs germaniques, les conquérants et les burgraves de sa galerie légendaire. Le Hugo allemand, Schiller, a été moins distrait. Mais sa Jeanne est humaine, trop humaine, ou pas assez. L’hommage du romantisme germanique à Jeanne, c’est Kleist, qui eût pu le rendre, le Kleist de Penthésilée. Mais Jeanne était française. Le poète du XIXe siècle qui a le mieux parlé de Jeanne n’est pas un poète : c’est Michelet.

Le XXe siècle, lui, a paradoxalement apporté à Jeanne le tribut d’une ironie rationaliste, celle d’Anatole France, de Bernard Shaw, respectueuse et comme troublée, bien différente déjà de celle de Voltaire : tandis que son plus grand poète chrétien, Claudel, se détournait d’elle. Mais Péguy était là… Et j’incline à penser — certains de nos jeunes écrivains et dramaturges m’ont confirmé dans cette opinion depuis quinze ans — qu’il fallait les grandes convulsions de ce temps, ses oppressions et ses supplices, ses peuples bâillonnés et ligotés, en qui une indomptable espérance reste plus vivante que la vie même, pour que Jeanne se rapprochât de nous, pour qu’elle vint prendre place à nos côtés, fraternelle, dans la grande lutte, qui n’a pas fini avec le procès de Rouen, qui n’a pas fini avec le triomphe de celui qu’elle avait fait roi à Formigny et à 8Castillon, qui n’aura peut-être pas de fin.

Quelle Jeanne ? Non pas celle qui se dresse dans une pose un peu trop avantageuse place des Pyramides, non pas une sainte de Saint-Sulpice, une héroïne de Déroulède, mais celle qu’elle dut être, fragile et courageuse, raisonnable et obstinée, non pas inhumaine, non pas parfaite, sensible à la louange et à l’adoration des foules, coquette — pourquoi non ? nous le savons, elle aimait les beaux habits, les belles armes — un peu enivrée et tremblante dans les victoires, avec dans les yeux la fièvre de ceux qui ont à porter une charge trop lourde et ne la déposeront pas, meurtrie, défaite et vacillante au terme d’une longue captivité, d’un procès implacable, épuisée, ployée au cimetière de Saint-Ouen comme une enfant vaincue qui s’abandonne, l’humiliation et le désespoir collant à sa peau comme une sueur refroidie, et soudain se relevant trébuchante pour la dernière bataille, trouvant au fond d’elle-même, après que tout a été perdu et cédé et que toute raison de lutter encore semble abolie, la force imprévisible et inéluctable de choisir le feu. Incroyable disproportion de cette faiblesse à ces victoires, de cette vigueur retrouvée à cette déchéance et à cette déréliction.

Plus que jamais en une époque où tant de puissances issues de l’homme même semblent conjurées pour écraser l’homme, où tant de conseils lui sont donnés de se laisser aller à ce qui l’abaisse et le décompose, Jeanne reste pour nous tous au-delà même des frontières de la nation dont elle fut l’une des fondatrices, de celles de la foi dont elle est une des saintes, un des mythes privilégiés de la littérature parce qu’elle reste un de ces archétypes dans lesquels le subconscient humain, alors même qu’il s’en défend, discerne la figure de cette grandeur inexplicable pour le témoignage de laquelle il vaut la peine de mourir.

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