Collectif  : Mémorial du Ve centenaire de la réhabilitation (1958)

De la condamnation à la réhabilitation 1431-1456 (Paul Doncœur)

27De la condamnation à la réhabilitation
1431-1456
Réalité et légende
par le R. P. Paul Doncœur

Si les dates du 30 mai 1431 — le supplice — et du 7 juillet — la réhabilitation — jalonnent solennellement l’histoire posthume de Jeanne, il serait trop facile de croire que cette dernière date ouvre une ère triomphale, en abolissant le souvenir de la condamnation infamante. Comme si, du mépris et de la haine, Jeanne passait subitement aux cultes enthousiastes qui aboutiraient, tardivement, à la canonisation. L’histoire est plus complexe.

Le personnage et le destin de Jeanne sont si étranges qu’ils déconcertent autant qu’ils s’imposent. On a souvent, avec Gabriel Hanotaux, son historien, et Charles Péguy, son poète, parlé de mystère. Les tentatives faites pour l’exorciser se sont montrées si décevantes, que l’on se voit contraint de l’enregistrer. Tout au plus a-t-on pu marquer les grands moments d’un culte qui s’affirme de plus en plus fervent et universel. De l’histoire à la légende, et De la légende au mythe ! a-t-on dit1. Simplification trop séduisante pour rendre compte des faits. La seule étude du quart de siècle qui sépare la réhabilitation de la condamnation montre combien, dès la première heure, réalité, légende et mythe ont composé une figure héroïque ou hagiographique, où toutes les passions et toutes les ferveurs ont reconnu les traits qui leur étaient chers.

C’est à discerner les perspectives contradictoires où les contemporains se sont placés, pour regarder celle qu’avec une insultante ironie ou une ardente foi, ils appelèrent la Pucelle, que la présente étude est consacrée.

Rien de plus simple apparemment qu’une fille d’un village médiocre, habile tout au plus aux travaux du ménage ; mais aussi, rien de plus déroutant que le génie se mêlant à cette ignorance, le diabolique au divin, le politique au mystique, l’exaltant triomphe au supplice le plus infamant.

28De 1431 à 1456, deux cours solennelles l’ont convaincue de crimes abominables, puis proclamée la toute pure victime de la haine ; il semblerait que la ligne est toute droite qui va de la catastrophe à la gloire. En fait, ce tracé juridique est une vue de l’esprit. L’opinion des peuples est autrement diverse dans ses fureurs et ses enthousiasmes.

Nous voudrions introduire quelque clarté dans cet imbroglio des jugements et dégager, précisément, la réalité de la légende.

Le procès de Cauchon

Le jugement le plus hautement inscrit dans l’Histoire est celui de la condamnation.

Le 30 mai, on sait le placard infamant cloué au poteau où Jeanne sera consumée. Il résume la sentence où le tribunal de l’Inquisition formule sa pensée sur Jeanne. L’évêque prévaricateur Cauchon proclame avec le dominicain Le Maître, pour la chrétienté et pour l’histoire, ce que la science théologique et juridique de l’Université de Paris, a découvert en cette femme, membre putride de Satan ; et que, schismatique, hérétique, relapse, idolatrique et invocatrice des démons, elle est, à la face de Dieu, excommuniée et livrée au feu du bras séculier.

Pour que son imposture soit connue de tous les peuples chrétiens, l’Université, lumière de l’Église, notifiera au pape, à l’empereur, puis aux cardinaux la clairvoyance et la fermeté avec laquelle, cum grandi sollemnitate et honoranda gravitate [avec une grande solennité et une vénérable gravité], ayant consulté viros litteratissimos [des hommes d’une grande érudition], l’évêque et l’inquisiteur ont mis au jour ses abominations secrètes et diaboliques2. Le roi de France et d’Angleterre, Henri VI, estimera que sa fidélité filiale à l’Église lui fait un devoir d’écrire lui-même à l’empereur, aux rois, ducs et princes de toute la chrétienté, aussi bien qu’aux prélats, ducs, nobles et aux cités de son royaume de France, pour leur faire part de cet heureux événement. Ainsi les autorités de l’Inquisition et de l’État scellaient pour les siècles, aux parchemins les plus officiels, les traits d’une démoniaque qui avait scandalisé la chrétienté de ses impostures.

Cauchon et Le Maître ne faisaient, disaient-ils, qu’enregistrer les déclarations des docteurs et maîtres de toutes les Facultés de l’Université de Paris. Les actes officiels du procès alignaient avec soin les noms des abbés et prieurs bénédictins, des chanoines de Rouen, de Beauvais, d’Évreux, des franciscains, 29des dominicains, des augustins, et enfin des évêques de Coutances et de Lisieux, confirmant les sentences de docteurs lesquels n’hésitaient pas à nommer les trois démons Bélial, Satan et Béhémoth qui hantaient cette sorcière3.

Ce verdict souverain devait à leurs yeux demeurer celui de l’histoire. Il ne faisait d’ailleurs que légaliser celui que, dès la première apparition de Jeanne, le parti anglo-bourguignon, avait proclamé à grand renfort d’injures.

À ses généreuses propositions de paix, la soldatesque des bastilles qui encerclaient Orléans ne répondaient que par des grossièretés. Coquarde, ribaude, paillarde, sorcière, putain des Armagnacs. Les capitaines avaient donné le ton aux troupes. Le chanoine de Paris, qui écrivait alors son pieux Journal, n’éprouvait aucune gêne à transcrire ces aménités4, dont témoignent les dépositions de 1456.

Le noble duc de Bedford, écrivant à Charles de Valois, qui se dit roi, pour le défier au combat, dénonçait cette

femme désordonnée et diffamée estant en habit d’homme et de gouvernement dissolut, [qui, avec certain frère Richard, était] abhominable à Dieu [induisant les sujets du roi (Henri VI)] a desloyauté et parjurement, [à cause de quoi le] poure peuple… à esté traictié et foulé et opprimé5.

Dans une autre lettre, déplorant les défaites de son armée, il les attribue à certaine

disciple and lyme of the Feend (le diable) called the Pucelle, that used fals enchauntements and sorcerie6.

[disciple et suppôt du Démon appelée la Pucelle, qui usa de faux enchantements et de sorcellerie]

Dans ce concert d’injures, c’est à peine si nous entendons une fois un grand seigneur anglais admirer son courage au point de regretter qu’elle ne soit Anglaise7. Nous aimons croire que les larmes versées, dit-on, le jour du supplice par des soldats anglais et singulièrement par le cardinal de Winchester, étaient autre chose que de pitié, et marquaient peut-être avec un repentir, l’aveu que leur victime était bonam ou sanctam mulierem8 [une bonne ou sainte femme].

En tout cas, aucun témoignage ne nous indique que, de la condamnation à la réhabilitation, l’opinion anglaise ait exprimé quelque volonté de réparation. Le silence des Anglais, de 1431 à 1456, est d’ailleurs assez surprenant, et l’on demeure persuadé que des recherches aux archives d’Angleterre révéleraient des témoignages intéressants.

30Le parti franco-bourguignon rallié

Les honteuses défaites infligées par Jeanne aux Anglais expliquent la rancœur, voire la haine, avec lesquelles ils voulurent accabler leur victime jusque dans son honneur. Il est plus pénible de constater que les Français ralliés — reniés, disaient les fidèles — installés confortablement dans le régime d’occupation, partagèrent envers Jeanne les passions anglaises. Nous avons vu les docteurs de Paris et de Rouen la charger des imputations les plus fausses et les plus déshonorantes. Il est parfaitement odieux d’entendre celui-là même que sa fonction de promoteur obligeait à une froide réserve, le chanoine de Beauvais, Jean d’Estivet, reprendre les grossières injures des soldats pour la traiter avec colère de paillarde, putain, ordure9.

On imagine que les gens d’armes ne devaient pas être en reste. Les honnêtes bourgeois prenaient le ton. Nous avons vu l’encre du dit Bourgeois de Paris. Ceux de Troyes, de Châlons et de Reims, sommés d’ouvrir leurs portes à Charles, répliquaient sans aménité aux courtoises lettres de Jeanne. Ils avaient juré sur le Corps de Notre-Seigneur, de résister jusqu’à la mort. Aussi ceux de Troyes mandaient-ils à ceux de Châlons et de Reims qu’ils avaient reçu de Jeanne — qu’ils traitaient de coquarde (fanfaronne), de folle pleine du diable — une lettre qui

n’avoit ni ryme ni raison et qu’après avoir fait lecture d’icelle et s’en être bien moqués, ils l’avaient jectée au feu, sans luy faire aucune réponse, d’autant que ce n’estoit que mocquerye10.

De son côté Jean de Chastillon, frère du capitaine de Reims, écrivait aux bourgeois de cette ville que

c’estoit la plus simple chose, qu’en son faict il n’y avoit ni rime ni raison, non plus qu’en le plus sot qu’il eust oncques vu11.

Lorsque Jeanne se présenta devant Paris, où elle espérait faire entrer Charles VII couronné, elle se heurta à une résistance farouche des habitants, qui avaient juré devant Bedford de demeurer fidèles au roi de France et d’Angleterre. L’émoi était grand, car on assurait que Charles ferait passer la charrue sur la ville et en massacrerait les habitants. La peur inspirait la haine ; et le Bourgeois de Paris est fier de rapporter qu’à la sommation de Jeanne, il ne fut répondu que par les mêmes injures que devant Orléans12.

31Que l’année suivante, les Parisiens aient, comme le rapporte Monstrelet13, montré grande joie, avec

grands cris et resbaudissemens

quand ils apprirent la saisie de Jeanne à Compiègne, on le doit croire. C’était bien ce que le duc de Bourgogne attendait de ses

très chiers et bien amez les habitans de SaintQuentin,

quand il leur annonçait la nouvelle, leur assurant qu’ainsi

sera congneue l’erreur et fole créance de tous ceulx qui es faiz d’icelle femme se sont rendus enclins et favorables14.

On pense bien que les chroniqueurs à la solde du duc ne manquèrent pas de faire écho. Monstrelet déclarait

qu’on la tenoit comme folle desvoyée en sa santé15.

Et Georges Chastelain se raillait des

folles fantommeries [de cette femme, que ceux de son parti] aouraient.

Le Bourgeois de Paris la traitait de

créature a forme de femme… que c’estoit, Dieu le scet16.

Et Jean de Wavrin, qui s’était battu à Patay dans les rangs anglais, la traitait de

femme monstrueuse, artificieuse, suscitée par Baudricourt pour venir au secours du Dauphin aux abois17.

Si tel était le sentiment bourguignon, on est vivement surpris qu’un poète, qui vers 1440 dédiait son œuvre au duc de Bourgogne, osât chanter Jeanne comme l’une des plus pures héroïnes de l’histoire. Martin le Franc, prévôt de la cathédrale de Lausanne, consacrait plus de mille vers dans son Champion des dames à narrer les victoires miraculeuses de Jeanne dont elle aura mémoire perpétuellement. En réplique aux attaques stupides de Court-Entendement, qui dénonce son art négromantique et sa farce controuvée, il établit qu’à considérer ses miracles on dira qu’il

ne se pust faire que Jhenne n’eust divin esprit18.

On ne nous dit pas si le duc Philippe agréa ces déclarations, ni ce qu’il pensa de la réhabilitation de celle qu’en 1430 il avait livrée aux Anglais.

Il est vrai que le vent de la fortune tournait et que les habiles, délivrés de leurs peurs, comprenaient qu’il fallait miser sur un autre tableau. Attentifs au sens que prenait l’histoire, ils allaient enchérir sur les loyaux admirateurs de la première heure.

Il est temps d’interroger maintenant les témoins du parti français.

32Les Français loyaux

Le premier accueil fait à Jeanne fut loin de reconnaître en elle une sainte, envoyée de Dieu.

Sans parler de son père qui, comprenant tout à l’envers ses intentions de partir avec les soldats, ne parlait que de la noyer dans la Meuse, le sire de Baudricourt, qu’elle affronta à Vaucouleurs, ne vit d’abord en elle qu’une folle de village, à renvoyer chez son père avec des gifles. Enfin vaincu, ce ne fut pas sans la faire exorciser par le curé, qu’il se risqua à l’envoyer au Dauphin. Advienne que pourra !

Les premiers qui, timidement, crurent en elle, furent Jean de Nouillepont et Bertrand de Poulengy qui la conduisirent à Chinon. La cour se montra très défiante ; et le Dauphin, à qui on faisait craindre des sortilèges, ne lui fit confiance qu’après l’examen des théologiens de Poitiers. Le premier jugement porté sur Jeanne, attestait qu’après six semaines d’enquête sur

sa vie, sa naissance, son entencion, [en elle] on ne trouvait point de mal, fors que bien, humilité, virginité, dévotion, simplesse ; et de sa naissance et de sa vie, plusieurs choses merveilleuses sont dittes comme vrayes19.

Jugement très sage, et qui ne faisait que rapporter discrètement que des choses merveilleuses se racontaient déjà20.

Bientôt, avec le signe annoncé par Jeanne qui éclatait à Orléans, ces choses merveilleuses allaient soulever les enthousiasmes et faire flamber les imaginations.

La réalité était si extraordinaire qu’il eût été inutile de recourir à la légende. C’est cependant ce qui, dès la première heure et peut-être avant, se produisit. Ainsi ne peut-on discerner le temps de la fiction du temps de l’histoire.

Quoique désavouée par Jeanne, la légende naquit aussitôt de l’enthousiasme populaire, et un halo merveilleux auréola sa figure, dont les traits authentiques allaient se noyer dans ceux de la fable.

33Le fait le plus notable et le plus curieux est celui de la fameuse prophétie, dite de Merlin, qui par d’innocents (?) faussaires allait être appliquée à Jeanne. Non sans astucieuse intention. Dans la détresse des peuples, les prophéties surgissent de partout, annonçant les miracles. De mystérieux grimoires jetteraient sur cette paysanne l’éclat de plus que princesse.

Le poème de Christine de Pisan, daté du 31 juillet 1429, proclamait que

Merlin et Sébile et Bède

Plus de cins cens21 a, la veirent

En esperit…

Laissons Sébile et Bède, dont l’inquisiteur Jean Bréhal dissertera longuement en 145622 ; avec Merlin nous sommes en pleine féerie. Au sens le plus précis du mot. A-t-on assez reproché à Jeanne, à Rouen, d’avoir fréquenté les fées qui hantaient le Bois Chesnu, qu’on voyait de chez son père à une demie lieue ! Ne racontait-on pas, au dire de son frère, que

c’étoit là, des fées, qu’elle avoit pris son fait ?

C’est absolument faux ! protestait Jeanne23.

Mais exorcise-t-on jamais le merveilleux dans l’âme populaire ? Jeanne à rapporté qu’arrivée près du Dauphin,

aulcuns demandoyent si en son pays avoit point de boys que on appelast le Boys Chesnu. Car il y avoit prophécies qui disoyent que, de devers le Boys Chanu debvoit venir une pucelle qui venoit faire merveilles. Mais en ce n’a point adjousté de foy24.

Il apparaît ainsi que, dès son arrivée à Chinon, en mars, la légende avait déjà pris son essor et l’avait précédée à la cour. Nous sommes mal renseignés sur le texte de Merlin et ses origines25, mais nous en savons assez pour saisir comment il donna naissance à la légende de Jeanne.

Le bénédictin Pierre Migier, l’un des assesseurs de Cauchon, déposait, en 1456, avoir lu dans un vieux livre la prophétie de Merlin annonçant qu’une pucelle viendrait

ex quodam nemore canuto de partibus Lotharingie26. [d’un certain bois canus des régions de Lorraine]

Dunois la même année déposait que, quinze jours après la prise de Jargeau (12 juin 1429), le comte de Suffolk avait reçu un papier portant quatre vers parlant 34d’une pucelle qui viendrait du

Bois Chanu (sic), chevauchant sur le dos des archers27.

Nous sommes en plein essor de ces bobards, comme on disait déjà, nés de textes ou mal compris ou faussés au gré des imaginations surexcitées. Or ici l’équivoque est flagrante. Elle joue sur les mots chesnu-chanu, dont la prononciation se confondait facilement. Il y avait, en effet, à Domremy un bois de chênes, dit le Bois Chesnu, que l’on devait nommer en latin nemus quercosum. Le glissement fort explicable à Chanu, qui traduisait canutum (signifiant : tout blanc de vieillesse), reliait de la plus étrange façon Domremy et Merlin : Cette Pucelle qui venait d’un Bois Chesnu ne pouvait être autre que celle que présidait Merlin28.

Malgré ses protestations, Jeanne entrait obliquement dans la légende.

Le développement de la légende

Il en est ici comme de toutes les légendes épiques. L’imagination populaire, soutenue par la fiction poétique ou par l’éloquence hagiographique, ne connaît plus de limites, non pas même celles de l’absurde. Jeanne serait la victime des plus étranges commérages et nous savons que ni la raison ni les preuves les plus formelles ne peuvent faire triompher le bon sens29. Sur sa naissance, dès le 21 juin 1429, un homme aussi grave que Perceval de Boulainvilliers, conseiller-chambellan de Charles VII, écrivait au duc de Milan qu’en la nuit de l’Épiphanie les villageois, réveillés par le chant intempestif de tous les coqs, coururent en tous sens pour en savoir la cause, et, fous de joie, apprirent la merveilleuse naissance chez les Darc30 !

Un poème anonyme latin contemporain se devait naturellement d’enchérir : évoquant cette mirabilis Puella, il rapporte qu’à sa naissance :

Insonuit tonitru, fremuit mare et terra orbis tremescit

Aethera flammavit…

[Le tonnerre gronda, la mer mugit et la terre entière se mit à trembler

Elle enflamma les airs…]

35et qu’au milieu de ces tonnerres, saint Michel salua Jeanne choisie de Dieu. Sur quoi le poète humaniste la compare à Penthésilée, à Sémiramis et à Camille31.

Plus gentiment, on racontait, jusqu’à Paris, qu’enfant

les oiseaux des bois et des champs, quand les appeloit, ilz venoient mangier son pain dans son giron, comme privés32.

En Allemagne, on racontait avoir vu à l’assaut des Tourelles

deux oiseaux blancs voltiger sur ses épaules33.

Après les victoires, le culte dont les bonnes femmes l’entouraient la mettait en colère. Aux dévotes qui voulaient qu’elle touchât leurs patenôtres ou leurs médailles :

— Touchez-les vous-mêmes, faisait-elle en riant. Ils seront aussi bons touchés par vous que par moi34.

On lui prêtait à Paris toutes sortes de pouvoirs. Elle-même se serait vantée de faire le tonnerre, si elle voulait35.

Ces témoignages suffisent à établir que, si légende ou mythe il y a, ce n’est pas au lendemain de la réhabilitation que la postérité les créa. Ceux qui la virent et vécurent avec elle pendant des mois ne se sont pas fait faute de compromettre sa mémoire par les plus sottes fantaisies36.

La réalité

La réalité, déjà si extraordinaire, ne va pas sans susciter des défiances. Il n’en est que plus nécessaire d’interroger les témoignages des contemporains les mieux informés et les plus sages.

Et entre tous, que pensa Charles de celle à qui il devait sa couronne et son royaume ?

On sait que, du jour où elle fut capturée, nous ne connaissons rien de l’attitude de Charles VII. Ingratitude ? Trahison ? Simple inertie ? Le silence de celui qu’on a appelé le Mystérieux est impénétrable. Mais de Chinon à Compiègne, ses actes du moins le montrent tour à tour confiant ou refusé. De nature inquiète, doutant des autres encore plus que de lui, le pauvre fils désavoué de 36sa mère ne pouvait qu’hésiter sur la fortune qui lui tombait du ciel, apportée par quelles mains ? On comprend qu’il ait voulu en référer à une commission ecclésiastique qui examinerait le cas. Solennellement présidée par le Chancelier de France, archevêque de Reims, nous avons vu le jugement qu’elle formula. Charles se rallia au sentiment des docteurs.

En mai 1429, Jacques Gélu, devenu évêque d’Embrun, confirma le Dauphin par une longue consultation qui définissait en détail les titres divins de la mission de Jeanne. Ses victoires, tout d’abord, marquaient que Dieu entendait bien venir par elle au secours de la royauté. Après avoir écarté des arguties proférées par des hommes savants, pour qui Jeanne était trompée par des artifices diaboliques et n’agissait que par leurs sortilèges, il traçait de Jeanne un portrait nuancé où Quicherat a tort de ne voir que fatras théologique. Tout en elle révèle une envoyée de Dieu : elle est bonne et fidèle chrétienne ; — elle sert Dieu, le vénère et l’adore ; elle a le respect des sacrements de l’Église, y recourt fréquemment et notamment reçoit souvent le Corps du Seigneur ; — elle est irréprochable dans ses paroles et dans sa conduite ; — silencieuse ; — sobre dans le manger ; — il n’y a rien à reprendre en elle ; — aucune manifestation de cruauté, elle ne veut que la paix. Quant à l’habit d’homme, il est normal qu’elle le porte au milieu des soldats. Le roi devra donc la consulter, comme s’il interrogeait la sagesse divine elle-même. Gélu observe néanmoins qu’aux choses où la sagesse humaine suffit, questions techniques, armements, ravitaillement, finances, etc, c’est cette sagesse qu’il faut suivre. Mais si la sagesse divine parlait, la prudence humaine devrait s’incliner, et il ne faudrait rien entreprendre qui offense la divine majesté37. Par conséquent, le conseil de la Pucelle doit être premier et principal ; il faut recourir à elle de préférence à tous autres conseillers.

De son côté le vénérable chancelier de Notre-Dame de Paris, Jean Gerson, avait rédigé à Lyon, datée du 14 mai, veille de la Pentecôte, une consultation théologique disant qu’attendu la cause très juste qu’elle servait et la vie très pure qu’elle menait, on pouvait pie et salubriter [avec piété et dans une intention salutaire] soutenir le fait de la Pucelle. Il fermait donc la bouche des calomniateurs :

Obstruatur et cesset os loquentium inique… A domino factum est istud38.

[Que la bouche de ceux qui profèrent l’iniquité soit close et réduite au silence… C’est là l’œuvre du Seigneur.]

L’avis de personnages aussi vénérés agirent fortement sur la conscience du Dauphin. Il leur fit confiance et laissa Jeanne engager sa campagne de la Loire.

37Les victoires remportées contre toute attente l’émurent certainement. Une lettre du 10 mai aux habitants de Narbonne loue avec chaleur

les vertueux faits et choses merveilleuses… de la Pucelle39.

Ce fut sans doute une circulaire qui porta aux villes fidèles ce bulletin de victoire. L’opinion du pays, sinon celle des princes et des politiques, saluait en Jeanne la libératrice du royaume. Quelques jours plus tard Charles, anoblissant Guy de Cailly, compagnon d’armes de la Pucelle, proclamait que

c’est à l’illustre Pucelle, qui a infiniment mérité de nous, Jeanne, qu’il doit la victoire d’Orléans, [protestant qu’il lui est impossible de récompenser Jeanne comme elle le mérite.] Jeanne, [disait-il,] notre très chère40.

On sait qu’à cet enthousiasme succédèrent bien vite les réticences. Retombé sous la coupe des politiques, il s’opposa tant qu’il put à la marche sur Reims. À peine sacré, l’influence de La Trémouille le ferma complètement aux propositions de Jeanne. Amusé par les trêves du duc de Bourgogne, il contrecarra le plan de campagne qui devait lui rouvrir sa capitale. Il obligea Jeanne à lever le siège de Paris, la sépara de son grand ami le duc d’Alençon, licencia l’armée et entraîna la pauvre abandonnée sur la Loire, où enfin il la tiendra prisonnière tout l’hiver de 1429-1430. On ne peut pas lire sans tristesse les belles paroles qu’il multiplie dans l’acte d’anoblissement signé en décembre41. Il parle du celebri ministerio Puelle [célèbre ministère de la Pucelle] ; il invoquera ejus officii merita [les mérites de son office], et louera laudabilia grataque et commodiora servitia [les services louables, agréables et des plus profitables] rendus par Jeanne au royaume. Il l’accablera de privilèges honorifiques et financiers. Mais Jeanne ne sera pas dupe. On sait qu’elle ne considéra jamais ces armoiries comme siennes ; elle en laissait la vanité à ses frères.

Séparée par le roi de ses amis fidèles, sans armée, ces honneurs, qui la laissaient indifférente, lui cachaient mal la défaveur croissante. Le malheur était proche. On chercherait en vain, à partir de janvier 1430, un geste ou un mot de Charles VII qui exprimât la confiance. On sait le désespoir que conçut Jeanne quand elle comprit qu’elle serait désormais impuissante : la fuite de Sully, le guet-apens de Compiègne (très probablement ourdi par Flavy), la Capture. Jeanne avait dit au roi qu’elle ne durerait pas plus d’un an ; douze mois après Orléans elle disparaissait. C’était le triomphe des Anglais auquel ne répondit que le silence de Charles VII. Désormais Jeanne semble avoir disparu 38de sa pensée même. Ni la prison, ni le procès, ni le supplice ne provoqueront chez lui un geste, ne réveilleront, semble-t-il un souvenir. Le seul témoignage qu’on apporte de son émotion est un mot très tardif de Pie II qui, en 1463, affirmera que Charles

supporta très amèrement la mort de la Pucelle42.

Il n’en donne aucune preuve.

Il est pénible de ne voir ce silence rompu que lors de l’équivoque rencontre de Charles VII avec la dame des Armoises, la fausse Pucelle. C’est un varlet de Louis XI et de Charles VIII, Pierre Sala, qui nous rapporte avoir appris d’un chambellan de Charles VII que celui-ci, ému de ce que l’on racontait de cette femme, la voulut voir et l’accueillit,

en la saluant bien doulcement, lui dist : Pucelle m’amye, vous soyez la très bien venue, au nom de Dieu qui sçait le secret qui est entre vous et moy.

Sur quoi l’aventurière s’effondra et avoua

toute la trayson43.

Pierre Sala affirme que, du martyre de Jeanne, le roi

fut moult doulent, mais remédier n’y peut.

Il faudrait encore dix ans pour que, rentrant victorieux à Rouen, Charles se souvînt de celle qui, jusque sur l’échafaud de Saint-Ouen, défendit fièrement la mémoire de son roi. Le 15 février 1450, il donna commission à son conseiller Guillaume Bouillé d’ouvrir une enquête sur la façon cruelle dont Jeanne avait été condamnée et brûlée par les Anglais. On sait d’ailleurs qu’aucune suite ne fut alors donnée à cette enquête44. Deux ans plus tard, le cardinal d’Estouteville, désireux de regagner les bonnes grâces du roi, reprit l’enquête, qui encore une fois n’aboutit pas. On ignore si Charles intervint en 1455 pour obtenir l’ouverture du procès de réhabilitation canonique. Il crut sans doute plus politique de s’effacer, pour ne point engager le Saint-Siège dans une affaire désagréable pour les Anglais. Ce fut à la requête d’Isabelle, mère de Jeanne, que le pape Callixte III constitua le tribunal de révision. En tout cas, Charles ne manifesta aucune joie lorsque, le 7 juillet 1456, la sentence de cassation fut proclamée à Rouen.

Se conformant au silence du maître, celui de la Cour témoigne d’une égale ingratitude, où l’on ne voudrait pas devoir soupçonner une revanche assez mesquine de ceux que son action et sa gloire avait certainement offensés. Georges de La Trémouille fut, à coup sûr, très heureux de la disparition de celle qui 39contrecarrait ses négociations avec le duc de Bourgogne. On le savait l’ennemi déclaré de Jeanne45. Il est plus pénible d’entendre le chancelier du royaume, archevêque de Reims, Regnault de Chartres, à qui Jeanne avait rouvert sa ville et sa cathédrale, tout faire pour anéantir son pouvoir et son crédit. Ce fut lui qui, avec La Trémouille et Gaucourt, obtint du roi qu’après le premier assaut sur Paris, il fût interdit au duc d’Alençon de demeurer près de Jeanne46. Or, au lendemain de la capture de Jeanne, Regnault ne put dissimuler sa satisfaction en annonçant aux Rémois — si fidèles à Jeanne — l’événement :

Comme elle ne vouloit croire conseil, ains faisoit tout a son plaisir. Dieu avoit saouffert prendre Jehanne la Pucelle, pour ce qu’el s’estoit constitué en orgueil, et pour les riches habitz qu’el avoit pris ; et qu’el n’avoit faict ce que Dieu lui avoit commandé ; ains avoit faict sa volonté47.

Nous ne savons pas quelle fut la réaction des Rémois. Tout donne à croire que leur deuil fut grand, comme nous savons qu’il fût à Tours, à Orléans, et en maintes villes du royaume48. Quoi qu’il en soit, il fallut attendre l’ouverture des enquêtes de réhabilitation, en 1450, 1452, et 1455, pour qu’enfin les protestations pussent se faire entendre.

Les témoins de la réhabilitation

Il convient ici de discerner les témoignages : 1° de ceux, princes, soldats, bourgeois, qui avaient vécu avec Jeanne en campagne ; 2° de ceux qui furent acteurs, assesseurs ou témoins au procès de condamnation ; 3° enfin des paysans de Meuse.

Il n’est pas possible de rapporter tous ces témoignages qui remplissent les registres des notaires. Ils constituent pour la postérité un monument incomparable. Mieux que la sentence même de cassation, ils nous donnent un portrait de Jeanne d’une vérité et d’une vie saisissantes.

40Les compagnons d’armes et les hôtes

De mars 1429 à mai 1430, innombrables sont ceux qui ont approché la Pucelle et gardé d’elle un ineffaçable souvenir. Devant les enquêteurs pontificaux, ils ont parlé librement, honnêtement, sans réticence ni flatterie. Ni le roi, ni la mère ou les frères n’ont comparu. On le comprend. Mais c’est le tout-venant, le peuple de France, qui répond aux questions précises qui lui sont posées. Un archevêque, deux évêques, un dominicain, leur font jurer sur les Évangiles de dire la vérité. Rien ne permet de les soupçonner. Les voici, princes, comme d’Alençon et Dunois, soldats, comme Gaucourt ou d’Aulon, le page de Jeanne, Louis de Coutes, son chapelain, frère Pasquerel, puis les artisans ou bourgeois et bourgeoises d’Orléans, mêlés aux chanoines, qui font la queue pour dire quelle vénération ils gardent pour celle qui combattit avec eux, les délivra, logea chez eux, pria avec eux.

La Jeanne qu’ils ont connue est une belle fille vigoureuse, au corps bien pris, hardie à affronter les hommes, à dormir près d’eux à la paillade ou à se faire armer sous leurs yeux, d’une telle chasteté que les plus jeunes ou ardents regards ne se sont jamais mués en désirs ; douce aux pauvres et pleurant sur les blessés et les morts. Elle est galopante, fière de ses beaux chevaux et amoureuse de la prière solitaire ; elle chasse, à briser son épée sur leur dos, les femmes de débauche, et boit joyeusement à la victoire avec les jeunes princes nouveaux venus au camp ; elle a la réplique cinglante ou malicieuse en face des pédants, mais la voix douce pour prier avec les enfants ; elle est fière comme une princesse dans la cathédrale du sacre, et écrit de bonne encre aux ducs, fussent-ils frère ou oncle du roi ; elle se confesse comme une petite paroissienne et réplique aux théologiens qu’elle croit à Dieu mieux que vous ! Elle saute la première aux échelles, et interdit qu’on touche aux prisonniers ; elle court la lance sur des chevaux que personne ne réduit, et renvoie à l’évêque de Senlis sa haquenée de curé ; elle parle aux princes comme une messagère de Dieu et aux anges comme une fille du catéchisme ; elle ironise sur les grimoires des scribes et se fait gloire de la créance qu’elle ne tient que de sa mère.

Quand ils n’ont rien à dire, les bonnes gens disent qu’ils n’ont rien à dire sur tels articles ; ou se rappellent qu’elle avait horreur du jeu de dés ou des jurons ; ou qu’elle gifla le benêt Jeannotin Simon qui, lui essayant une tunique, risqua une caresse ; ou qu’elle pleurait à l’élévation de l’hostie… Bref qu’elle était courageuse autant que douce, bonne chrétienne et sans reproche.

41Nulle hagiographie. Un Gaucourt, soldat peu loquace, parlera comme au garde-à-vous devant son chef ; des femmes, intimidées devant ces messeigneurs, seront la sobriété même ; les clercs, curés ou chanoines, seront encore plus discrets. Messire Regnault Thierry, doyen de l’église de Mehun-sur-Yèvre, dira sa bonne vie ; Messire Robert de Farciaulx, curé de Saint-Aignan, que, simple et jeune fille, elle était néanmoins fort entendue aux choses de la guerre ; le chanoine André Bordes assure qu’elle tira du mal les soldats les plus débauchés…

Mieux qu’aux chroniqueurs et aux poètes toujours enclins à la littérature, c’est à ces bonnes gens que le procès de réhabilitation et l’histoire, doivent leurs meilleurs témoignages. Ils disent, sans embellissement, ce qu’ils ont vu d’elle, il y a 25 ans.

Les survivants du procès de 1431

Lorsqu’ils seront interrogés à Paris ou à Rouen, les survivants, assesseurs, notaires ou témoins, seront beaucoup plus contestables. Ici parleront, empressés, les habiles qui, avertis du sens que prend l’histoire, savent s’aligner sur les événements. En cela fidèles à leur passé de bons courtisans, souples à se ranger aux désirs des vainqueurs. De 1431 à 1456 tout a changé. Les prédictions de Jeanne se sont accomplies. En 1436, Charles VII, acclamé, est rentré à Paris, d’où Cauchon vient de s’enfuir dans les fourgons des Anglais ; en 1449, Rouen lui a ouvert ses portes, tandis que capitaine et garnison se voient chassés par la population. En 1453, la Guyenne elle-même redevenait française, après trois siècles d’occupation anglaise. Ce retournement militaire et politique ouvrait à la mémoire de Jeanne un destin nouveau.

Il faudrait ne rien savoir de l’homme pour s’étonner que les plus zélés panégyristes de Jeanne furent alors ceux-là qui avaient plus de choses à se faire pardonner, plus de choses à oublier eux-mêmes.

La mort avait été pour plusieurs opportune. Cauchon était mort à Rouen, en 1442, avant que ses maîtres anglais n’en fussent chassés. On imagine difficilement le langage qu’il eût tenu devant les juges de la révision. Sa conscience d’évêque se fût-elle obstinée à couvrir Jeanne de ses vertueux anathèmes ? Il semble avoir été trop entier dans ses passions partisanes pour augurer de lui une palinodie. Il est plus probable qu’en 1449 il eut cherché refuge en Angleterre, auprès de son ami et complice le cardinal de Winchester.

Son co-juge, l’inquisiteur dominicain, Jean le Maître, dont on sait le manque de caractère, 42était-il mort ? Fit-il le mort ? Fut-il constant avec soi-même, en s’enfonçant dans un silence si profond que toute trace de lui avait disparu ? Il eut, s’il eût parlé, invoqué la perplexité où le plongeait l’autorité redoutable de l’évêque, soutenu par les archers de Warwick.

Quant au promoteur d’Estivet, il avait disparu depuis longtemps dans un égout, hors de la ville.

De tous les complices de Cauchon, il restait assez pour apporter à leur victime le témoignage de leur repentir. Ce que pas un ne fit. Plusieurs, vieillis et chenus, couverts d’honneurs et de prébendes, Nicolas Caval, Jean de Mailly, évêque de Noyon, entre autres, bredouillèrent qu’ils ne se souvenaient plus… À l’envi, docteurs de toute robe, chanoines, bénédictins, dominicains, ceux qui avaient déclaré Jeanne relapse et l’avaient livrée au bras séculier, ne gardaient aucun souvenir de leurs votes. Celle qu’ils avaient jugée hérétique, sorcière, démoniaque, etc. ils en proclamaient, au bord des larmes, la sainteté. Les dépositions de frère Ysambard ou de frère Martin Ladvenu, de maître Jean le Fèvre, devenu évêque de Démétriade49, du prieur Pierre Migier, dénonçant la peur qui faisait fléchir leurs collègues, offraient maintenant des vénérations que Jeanne eût repoussées. On aime peut-être mieux cet aigre Jean Beaupère, qui, accouru de Besançon pour défendre ses droits de bon Français à son canonicat de Rouen, maintenait devant le commissaire du roi qu’à son avis

les apparitions estoient plus de cause nature et humaine que de cause surnaturelle ; [et que] quant à l’innocence d’icelle Jeanne, qu’elle estoit bien de subtilité appartenant à femme50.

Lui du moins ne cédait pas aux sollicitations de l’opinion.

Laissons ces trop habiles diseurs. Ce sont les braves gens de la Meuse qu’il nous faut entendre, si nous voulons recueillir sur Jeanne les témoignages les plus sincères et les plus véridiques.

Les gens du pays de Jeanne

Ceux-là n’ont pas bougé. Ni les victoires ne leur ont empli la tête de merveilles imaginaires, ni les catastrophes ne les ont fait douter de la Jeannette toute simple, qu’ils avaient connue et aimée.

43En 1429, plusieurs étaient accourus à Châlons et à Reims, avec le vieux Jacques Darc, pour entendre Jeanne raconter ses combats. Le bon Gérard d’Épinal, tout bourguignon qu’il avait été, lui ayant demandé si elle n’avait pas peur dans la bataille, elle lui avait répondu qu’elle ne craignait rien que la trahison51.

En 1431, Cauchon, ayant envoyé dans le pays des enquêteurs, ceux-ci étaient revenus à Rouen, ravis, les innocents, de rapporter qu’ils n’avaient appris d’elle que ce qu’ils eussent aimé entendre dire de leur sœur52 ! Sur quoi Cauchon, furieux, les avait renvoyés sans même payer leurs dépenses. En 1456, à Domremy, à Vaucouleurs et à Toul, ces paysans ne dirent pas autre chose. Au travers du latin des notaires, on les entend répéter que c’était une bonne fille ; qu’elle allait tous les samedis mettre un cierge à Notre-Dame de Bermont ; qu’elle gardait à son tour les troupeaux du village ; qu’elle donnait aux pauvres de passage sa soupe et son lit ; qu’elle chantait avec les filles à l’arbre des Fées ; qu’elle savait bien, pour sûr, ses Pater et Ave ; qu’elle menait parfois la herse ou la charrue ; qu’elle allait à la moisson ; qu’elle filait, cousait, et faisait le ménage ; qu’elle allait à la messe, quand on la sonnait ; qu’elle se confessait à Messire Fronte, not’curé ; que le duc de Lorraine lui avait donné un cheval de poil noir ! Ils savent tout cela, les parrains et marraines, Jean Morel, Jean le Langart, Jean Rainguesson, Jeanne, veuve Thiesselin, Jeannette, femme Thevenin : Je le sais bien, j’étais son voisin.Et moi, sa petite amie, qui aimais coucher avec elle ; même que j’ai bien pleuré, dit Hauviette, quand elle est partie ! Et encore, ajoute Mengette, que les filles la trouvaient trop dévote, et que les gars s’en moquaient.

Ce qui donne au dossier paysan sa valeur unique, c’est que l’événement n’a en aucune façon allumé en ces têtes solides les fièvres de l’imagination. Ni les victoires, ni le supplice ne colorent leur témoignage ou d’enthousiasme ou d’horreur. On est frappé du ton calme et même froid de leur parole. Les légendes du Bois Chanu, de l’arbre des Fées, des Fontaines, ne sont retenues par personne. Ce qu’on raconte est de l’ordre des enfantines promenades, et des jeux ou goûters qui les accompagnent. Des voix miraculeuses, on ne dit mot ; et, si la dévotion de Jeannette a frappé garçons et filles, nul, pensez-vous ! n’aurait l’idée de parler de sainteté.

Cette réserve donne à leur parole leur caractère de document d’histoire. 44Et c’est cela qu’il faut admirer. Depuis les jours de l’enfance si tragiques, ils en restent aux souvenirs d’il y a trente, quarante ans, sur une bonne petite fille, bonne chrétienne, sans plus.

N’eût-elle provoqué et recueilli pour les siècles que ces réponses, réduites par les greffiers latinistes à leur plus sèche expression, l’enquête de la réhabilitation marque, pour la survie de Jeanne, une date décisive.

Conclusion

On a peut-être un peu rapidement affirmé qu’au procès de réhabilitation

la légende dorée avait pris corps53.

Nous avons vu que la légende avait accompagné, sinon devancé les premiers pas de Jeanne vers Chinon. Il était fatal que l’extraordinaire destin de cette Pucelle suscitât chez les poètes, les panégyristes et le peuple, une vision passionnée, ici d’amour, là de haine.

Le procès de condamnation, et tout spécialement sa sentence, relève de cette seconde passion.

Par contre, il est remarquable que la sentence de réhabilitation, loin d’enflammer les imaginations, ne se proposait que d’exorciser cette affaire de tout esprit de parti. Ce qu’elle dénonce, c’est précisément la passion qui a dominé les juges de 1431. Elle casse donc une sentence qui ne respire que la haine. Annulation qui, à vrai dire, peut sembler assez platonique. Nulle sanction n’est prise contre les prévaricateurs, insaisissables dans la mort. Quant à Jeanne, ce qu’on dit d’elle est d’une réserve qui déçoit, mais qui est au fond très heureuse. Nulle émotion. Le style juridique le plus sec54.

Attendu la requête de la famille Darc contre l’évêque de Beauvais, le promoteur des affaires criminelles et l’inquisiteur à Beauvais…

Vu les informations,… les consultations juridiques,…

Vu les faits,…

Vu les articles infamants,…

Afin que notre sentence soit prise sous le regard de Dieu,…

Nous déclarons que ces articles sont falsifiés, avec dol et calomnie, frauduleusement et malicieusement rédigés,…

Nous les cassons, annulons, et déclarons qu’ils doivent être lacérés…

4546Vu l’appel de Jeanne au Saint-Siège,…

Vu les menaces de torture, etc.

Nous proclamons que Jeanne n’a contracté aucune note d’infamie, et qu’elle en sera, qu’elle en est, lavée ; et, s’il en est besoin, nous l’en lavons absolument.

La répétition, qui est de style, n’ajoute pas un mot qui ressemble à une glorification, ou qui l’annonce à venir.

On se contente de décréter que la sentence sera proclamée au cimetière de Saint-Ouen sans délai, et le lendemain au Vieux-Marché, par une prédication solennelle et l’érection d’une croix

en mémoire perpétuelle, et pour qu’on y prie pour le salut de son âme et celui des autres défunts.

Proclamation qui devra être faite dans les villes notables du pays.

C’est, on le voit, un acte purement négatif qui annule l’acte de 1431. L’Église, mise en cause, proteste qu’elle désavoue la sentence de l’Inquisition, œuvre de haine partisane, et qu’elle ne veut retenir aucune des accusations ni de révolte, ni d’inconduite, ni de crimes quelconques. La mémoire de la Pucelle est juridiquement blanchie. L’histoire pourra dire librement la vérité.

On ignore si Charles VII manifesta de la joie, tout au moins, de voir sa couronne dégagée des imputations anglaises qui l’attribuaient aux œuvres d’une sorcière. On ignore les manifestations populaires. Le silence que les chroniqueurs eux-mêmes gardent sur cet acte considérable semble indiquer que la France ne réalisa pas alors ce que, dans l’avenir, serait cette date dont nous venons de fêter avec un éclat qu’elle n’a jamais connu, le Cinquième Centenaire.

Notes

  1. [1]

    Jeanne d’Arc, par Édith Thomas (Gallimard).

  2. [2]

    Voir Quicherat, Procès, I, 485 sqq.

  3. [3]

    Quicherat, I, 337, 402, 414 sqq.

  4. [4]

    Journal du Bourgeois de Paris, dans Quicherat, IV, 463, sqq ; et III, 108.

  5. [5]

    Quicherat, IV, 382 sqq.

  6. [6]

    Quicherat, V, 136.

  7. [7]

    Quicherat, III, 48.

  8. [8]

    Quicherat, II, 6, 352.

  9. [9]

    Quicherat, III, 52, 49, 162.

  10. [10]

    Quicherat, IV, 292.

  11. [11]

    Quicherat, IV, 296.

  12. [12]

    Quicherat, IV, 465.

  13. [13]

    Quicherat, IV, 402, 447.

  14. [14]

    Quicherat, V, 166-167.

  15. [15]

    Quicherat, IV, 362.

  16. [16]

    Quicherat, IV, 464.

  17. [17]

    Quicherat, IV, 406.

  18. [18]

    Quicherat, V, 45.

  19. [19]

    Quicherat, III, 391.

  20. [20]

    Maître Jean Érault, qui l’examina à Poitiers, rapportait de son côté avoir entendu dire que Marie d’Avignon (Marie Robin, dite la Gasque d’Avignon, dont les prédictions firent grand bruit au début du XVe siècle, Quicherat, III, 83 sq.) qu’une pucelle viendrait après elle, porterait les armes et délivrerait le royaume de France des ennemis. Érault croyait fermement que de Jeanne avait parlé cette prophétesse. Voir le témoignage de Jean Barbin, docteur en décret, avocat au Parlement, qui était alors à Poitiers (Quicherat, III, 83-84).

  21. [21]

    Quicherat, V, 12, lirait plutôt : Mil.

  22. [22]

    Voir Belon et Balme, Jean Bréhal, et Quicherat, III, 340 sqq.

  23. [23]

    Voir notre édition de la Minute du procès, pp. 106-109.

  24. [24]

    Minute, p. 109.

  25. [25]

    Voir Belon et Balme, op. cit., p. 71, la discussion du texte consigné dans l’opuscule Geoffroy de Monmouth, De prophetiis Merlini.

  26. [26]

    Quicherat, III, 133.

  27. [27]

    Quicherat, III, 15.

  28. [28]

    Il est remarquable qu’au procès Jeanne, ayant parlé du Bosc Chesnu ou Chanu, le mot fut traduit correctement quercosum par le notaire, tandis que le promoteur Jean d’Estivet, qu’on connaît pour un faussaire, traduit dans son réquisitoire : nemis canutum, qui appelle le texte de Merlin, dont il entend accabler Jeanne. V. La Minute, p. 108 sqq.

  29. [29]

    Telle, absurde entre toutes, la fable de la naissance royale de Jeanne, qu’une littérature de feuilleton ressuscite encore impudemment chaque saison.

  30. [30]

    Quicherat, V, 116.

  31. [31]

    Quicherat, V, 27. Ce poème, s’arrêtant à la délivrance d’Orléans, date sans doute de l’été 1429.

  32. [32]

    Quicherat, IV, 463.

  33. [33]

    Quicherat, IV, 495.

  34. [34]

    Quicherat, III, 82 et 87.

  35. [35]

    Quicherat, IV, 470.

  36. [36]

    On peut lire dans la Chronique d’Antonio Morosini (édition de Lefèvre-Pontalis) quels fabuleux racontars circulaient en Bretagne, en Flandre et en Allemagne sur la Pucelle.

  37. [37]

    Quicherat donne un abrégé de la lettre de Gélu, III, 395-410.

  38. [38]

    Quicherat donne cette consultation t. III, 298-306. Gerson devait mourir le 12 juillet. Ce rapport serait sans doute son dernier écrit.

  39. [39]

    Quicherat, V, 101 sqq.

  40. [40]

    Quicherat, V, 343 sqq.

  41. [41]

    Quicherat, V, 150 sqq.

  42. [42]

    Quicherat, IV, 518.

  43. [43]

    Quicherat, IV, 281.

  44. [44]

    Voir notre étude sur l’Enquête ordonnée par Charles VII… (Paris, d’Argences) qui reproduit les dossiers en partie inédits.

  45. [45]

    Assez mystérieusement on ne trouve rien dans les archives de La Trémouille qui parle de Jeanne. Tout semble avoir été détruit.

  46. [46]

    Quicherat, IV, 30.

  47. [47]

    Quicherat, V, 168 sq. On a souvent observé que Cauchon, évêque de Beauvais, avait instrumenté à Rouen sans se référer à son métropolitain l’archevêque de Reims. Ce recours n’était peut être pas possible ; en tout cas les Anglais ne l’auraient pas toléré. Mais on se demande si Regnault de Chartres, consulté, aurait pris en mains la défense de celle qu’il venait de désavouer si laidement.

  48. [48]

    Quicherat, V, 253, 274. On sait que la ville d’Orléans fut généreuse envers la mère et le frère aîné de la Pucelle.

  49. [49]

    Lequel ne fut aucunement gêné de présider des séances de la Révision.

  50. [50]

    Voir L’Enquête ordonnée par Charles VII, p. 56 sq.

  51. [51]

    Quicherat, II, 423.

  52. [52]

    Quicherat, II, 193.

  53. [53]

    É. Thomas, op. cit., p. 208.

  54. [54]

    Quicherat, III, 355.

page served in 0.05s (1,5) /