Collectif  : Mémorial du Ve centenaire de la réhabilitation (1958)

Jeanne d’Arc et Charles VII (Antoine de Lévis-Mirepoix)

9Jeanne d’Arc et Charles VII
par le duc de Lévis-Mirepoix
de l’Académie française

Lorsque Jeanne d’Arc, sur l’immense bûcher de Rouen, trop haut dans les flammes pour qu’aucun coup de grâce pût l’atteindre, eût exhalé son dernier souffle en un murmure de prières, son corps parut, aux yeux de ses ennemis, trop long à se consumer. Le bourreau, chancelant sous le poids du destin, reçut l’ordre de pousser le feu sur les restes de l’héroïne. Du brasier crépitant, chacun pensait qu’il ne resterait que cendre, et que, tout entière, serait effacée la trop éblouissante image.

Mais, quand les chairs se furent dissoutes, les os calcinés, quelque chose demeura qui ne pouvait ou ne voulait pas disparaître. Le cœur !

L’horreur éparse, le trouble qui envahissait les âmes, le remord et la fumée qui prirent les gens à la gorge, une gloire étouffée et toujours renaissante, tout faisait craindre aux juges meurtriers que la foule, tout à l’heure avide de cruauté, maintenant portée à l’admiration, ne voulût, de ce cœur, faire une relique. Cette fibre humaine avait la densité d’un diamant. Ne pouvant le détruire, on l’engloutit ! Le cœur de Jeanne fut jeté à la Seine.

Que devint-il ? Ici s’exprime le symbole avec la force du réel. Paris ! Le glorieux Paris avait péché contre la Sainte, encore que de généreux complots eussent, au sein même de son peuple, tenté de rejeter l’envahisseur. Tel ce groupe de Parisiens ayant à leur tête le baron de Montmorency, qui s’était échappé pour aller rejoindre la Pucelle et l’aider quand elle tenta de reprendre la capitale, ou cette conspiration du seigneur de L’Ours pour livrer Paris à Jeanne. Mais l’élite surtout, avait forfait. Son université, gloire de l’Europe et de l’Église, s’était égarée jusqu’à soutenir l’affreux procès.

Étrange comportement de la cité de l’intelligence et de la lucidité qui arrachera au président Hénault, trois siècles plus tard, cette réflexion mélancolique :

10On consent à devenir sujet d’un roi d’Angleterre et on refuse de reconnaître Henri IV !

Et vingt ans passèrent.

Sous l’opacité du fleuve, le cœur de Jeanne d’Arc avait remonté le courant par le mystère d’une divine influence, afin de rejoindre, de ranimer, de rendre à sa vieille foi le cœur de Paris !

Voici le grand jour.

Le 7 novembre 1455.

Sous les voûtes de Notre-Dame de Paris qui avait déjà retenti de tant d’émotions glorieuses, cruelles ou pathétiques, une immense clameur s’élevait.

Un cortège éblouissant de prélats et de clercs entourait et protégeait une vieille femme en pleurs qui se défendait avec peine du triomphe élevé sur ses pas.

Regardons-là bien, c’est la mère de Jeanne d’Arc. Hôte vénérée de la ville d’Orléans, elle a survécu au martyre de sa fille. Peut-on la nommer sans songer à ce qu’elle a souffert dans sa tragique impuissance, quand, peu à peu, la déchiraient, de quelque lenteur qu’on les enveloppât, les nouvelles qui révélaient le supplice. Le cri, poussé en d’autres temps, par Marie-Antoinette, aurait pu s’échapper de sa bouche : J’en appelle à toutes les mères !

Dans sa force et dans sa modestie, elle s’est recueillie en la pensée de Jeanne. Voyons-la s’approcher de l’autel, entourée de ses deux fils, dont l’un avait été fait prisonnier sous Compiègne avec l’héroïne. Entre ses doigts tremble le parchemin, scellé de l’emblème pontifical, c’est le rescrit du 11 juin 1455, par lequel le pape Calixte III, à la requête de Jean Bréhal, inquisiteur de France, ordonne d’introduire le procès de réhabilitation de Jeanne. Et c’est entre les mains de sa mère qu’a été remis le bref :

Il semble que les proches parents de Jeanne, dit la chronique, doivent avoir le pas sur les autres et être admis comme poursuivant l’injure faite à l’un des leurs dans le meurtre et le lamentable étouffement de la Pucelle.

La clameur fut telle, dans cette nef où fermente, à travers les siècles, le destin de la France, que l’assistance et l’édifice tremblaient ensemble, sous la rafale triomphante !

11On a peine aujourd’hui à se plier à cette procédure, tant il apparaît que la mémoire de Jeanne d’Arc ne pouvait inspirer que l’hommage et n’avait aucun besoin de justification. Ne s’agissait-il pas plutôt d’une amende honorable ?

Cependant, si l’on célèbre ce grand acte historique, c’est avec le dessein d’en pénétrer le sens et de nous transporter, de ce temps d’apothéose de Jeanne, où nous sommes, à celui de sa vie terrestre qui ne fut qu’une lutte frémissante contre le doute, la méconnaissance, la haine et l’obstacle.

Le siècle qui l’a vu naître et mourir parut d’abord l’engloutir dans le désordre auquel il s’abandonnait.

Mais, de quelle nature était ce désordre ?

Désordre territorial, confusion d’autorités politiques, rivalités de chefs, ambitions et appétits déchaînés dans le chaos d’un royaume oscillant sur son destin.

L’habile enchevêtrement des institutions féodales, cette réciprocité des droits et des devoirs à tous les échelons, qui avait assuré, dans la mesure humaine, l’ordre et la paix pendant une durée rarement atteinte, et donné à l’histoire un de ses plus grands siècles, le treizième, cette organisation à la fois spontanée et savante, avait reçu un choc qui ébranlait tout son équilibre. Sa principale garantie de confiance lui échappait : la continuité dynastique, à laquelle se référait tout le système français, cessait d’être incontestée. L’armature entière se disloquait.

Or de la France de Philippe-Auguste, de Saint-Louis, de Philippe le Bel et de Charles V, de la France volontaire, raisonnable, prospère, il ne restait guère que des campagnes ravagées, à travers lesquelles les bandes armées erraient parmi les loups, des paysans désespérés qui se cachaient dans les bois, des villes pillées ou en perpétuelle alerte, tandis que les Français s’affrontaient en frères ennemis sous le nom d’Armagnacs et de Bourguignons.

Un contemporain disait :

La France devint comme la mer où chacun a tant de seigneuries comme il a de force.

La puissance restait mouvante comme la vague. Les intérêts particuliers, les intérêts de clan ruinaient l’intérêt général.

Cependant, regardons-y bien !

Au-dessus de cet océan de misères restait intacte l’unité de foi. Même le 12Grand Schisme d’Occident qui avait vu s’opposer deux, et bientôt, trois papes ne l’avait pas atteinte. Car, si les royaumes chrétiens s’étaient divisés sur la validité des élections pontificales, jamais ils n’avaient mis en doute le principal lui-même, l’hégémonie du siège de Pierre sur la chrétienté.

On peut dire que même le désordre des esprits, qui ne savaient à qui obéir, les absorbait sur le plan humain, sur le plan terrestre, mais n’atteignait pas au plan spirituel.

La croyance restait identique et incontestée entre les factions qui se déchiraient.

Combien se marque toute la différence avec ce que seront les troubles du seizième siècle, troubles dans la conscience religieuse, rupture d’unité de foi. Les ravages seront les mêmes, non leur cause. Et le seizième siècle aura perdu cette communauté spirituelle devant qui le quinzième pouvait porter encore ses conflits.

Voilà le grand ressort des deux procès de Jeanne d’Arc.

Le premier a voulu lui arracher son authenticité de foi, reconnue à Poitiers, siège provisoire du Parlement royal, par les docteurs que Charles VII, peu après qu’elle se fût présentée devant lui, avait commis à l’interroger. Il fallait la réparation solennelle du second pour lui rendre cette authenticité à la face du monde chrétien. En faisant condamner par un tribunal ecclésiastique, sous les apparences d’une légalité empruntée, cette jeune fille qui invoquait une mission céleste pour sauver son pays, les Anglais prétendaient annuler sa raison d’être et renverser son piédestal aux yeux mêmes de ceux qu’elle avait servis. L’invraisemblance magnifique et soudaine de sa vie, dont Bergson disait au cardinal Grente : On ne peut l’expliquer humainement, ils l’avaient retournée contre elle et ils avaient empoisonné, d’une accusation de sorcellerie, la source divine.

Ainsi croyaient-ils avoir ruiné le prestige du sacre de Reims, rendu caduc le retour offensif de l’héritier coutumier et dégagé les marches du trône de France, revendiqué par leur propre souverain.

Or que représentait ce droit éventuel du Plantagenêt ? Se réclamant d’une descendance, en ligne féminine, du roi Philippe le Bel, cette dynastie prétendait rompre, en France, la loi de succession masculine par primogéniture, plusieurs 13fois séculaire qui, selon l’expression de Michelet barrait le trône à l’étranger. Cette loi, dite salique, avait maintenu au-dessus de toute contestation l’autorité suprême, alors qu’en tous les pays voisins, sa transmission avait soulevé tant de luttes intestines.

Les Plantagenêts, eux-mêmes, le savaient bien. Et leur branche de Lancastre, alors régnante à Londres, ne devait-elle pas la couronne d’Angleterre à une révolution de palais, qui avait coûté la vie à Richard II, fils du fameux prince Noir, héritier légitime d’Édouard III ? Mais les Lancastres avaient eu, dès la seconde génération, en la personne d’Henri V, dont Shakespeare nous a laissé un si saisissant portrait, un prince qui avait ajouté une sorte de légitimation de gloire à son droit précaire. À Azincourt il avait décimé la chevalerie française puis, joignant l’habileté à la force, il insinuait, dans l’esprit de certains politiques bourguignons et même parisiens, l’idée qu’il pouvait ramener le repos et la paix dans cette France apparemment incapable de les retrouver par elle-même.

Le terrain ainsi préparé, il avait, comme l’on sait, épousé Catherine, fille de notre malheureux Charles VI et, par le traité de Troyes en 1421, s’était fait reconnaître pour son successeur.

Manœuvre audacieuse, parce qu’en s’avouant héritier de Charles VI il renonçait aux prétentions de ses ancêtres pour créer un droit propre et plus prochain. Comme le premier Lancastre avait précipité Richard II du trône d’Angleterre, le second Lancastre repoussait du trône de France le dauphin Charles. Il meurt en 1422 — en même temps que Charles VI —. Son fils, d’un an, est proclamé successeur unique des deux rois.

C’est face à cette situation désespérée qu’apparaît, dans toute sa clarté, la mission de Jeanne. Simple, droite, pure, au nom de cette même foi, dont les deux partis se réclament, elle apporte le message d’en haut qui doit légitimer Charles VII.

Bedford, régent d’Angleterre à Paris, aperçoit bien le danger, ce rayonnement mystique de Jeanne d’une si puissante influence sur des peuples croyants. Voilà pourquoi, dès qu’il a réussi à se la faire livrer, lui-même, le cardinal de Winchester, Warwick et tous les politiques qui les entourent, n’ont d’autre but que de détruire avant tout son prestige religieux.

C’est ainsi que le procès de Rouen — qui paraît, de notre temps, aussi bien 14aux Français qu’aux Anglais, d’une si évidente iniquité — eût une portée qu’on a peine à mesurer aujourd’hui et frappa d’abord la chrétienté d’une stupeur silencieuse.

Élevant sur le pavois leur petit roi Henri VI, les Anglais cherchèrent à opposer à la vierge martyre l’enfant prédestiné qui allait asseoir, sur deux royaumes, une grandeur nouvelle. Ils purent croire un moment qu’ils avaient réussi.

L’attraction était si forte qu’une partie de l’élite française penchait à accepter ce bouleversement du destin. L’Université de Paris, éprise d’idée d’empire, c’est-à-dire, à la fois d’extension et d’éloignement du pouvoir suprême, ne voyait dans ce drame qu’un élargissement de juridiction et, quel qu’en fut le prix, un moyen d’en finir avec les déchirements intérieurs.

Peu d’années suffirent à montrer combien elle se trompait. Cependant des historiens modernes, sur le plan théorique, tout en gardant intact leur respect pour la grandeur morale de Jeanne, accordent encore quelque complaisance au parti bourguignon et au projet d’Henri V.

Les faits leur apportent le plus formel démenti. Les premiers vagissements d’Henri VI semblaient bercés des plus vastes promesses. Or cet enfant qui fut proclamé, à la fois, à Paris et à Londres, roi de France et d’Angleterre, devait mourir n’étant plus, ni l’un ni l’autre !

Qu’est-ce à dire ? Un nouveau coup d’État, au profit de la branche d’York, plus sanglant que celui qui avait porté son grand-père au trône des Plantagenêts, devait le renverser, déchaînant sur l’Angleterre, pendant un demi siècle, la Guerre des deux roses ! Et ce fléau devait immanquablement s’étendre à la France, si elle eût dépendu de la même couronne.

Tandis qu’au lieu de la Guerre des deux roses, nous avons hérité, de Jeanne d’Arc, la paix de Charles VII.

Cependant, la Vierge lorraine ne fut jamais, pour l’Angleterre, une ennemie irréductible et elle a nettement exprimé le souhait qu’une fois chacun chez soi, les deux pays entretinssent une bonne amitié. L’Histoire a souscrit à ce vœu comme à tous ceux de la Pucelle.

Et comment ne pas s’arrêter ici un instant devant l’hommage inattendu d’un des plus grands génies de l’Angleterre — cent ans après la mort de Jeanne, à une époque où son souvenir était loin d’avoir atteint le rayonnement qu’il 15devait connaître. Au cours de sa tragédie d’Henri VI, Shakespeare, en une réplique si heureusement soulignée par Mme de Chambrun-Longworth, met dans la bouche du duc d’Alençon ces paroles saisissantes :

— Désormais ce n’est plus saint Denis que nous invoquons mais Jeanne la Pucelle, qui deviendra la Sainte tutélaire de la France.

Mais, au quinzième siècle, il fallait rétablir la France. Et Jeanne avait conçu la seule manière d’y parvenir. Les faits apparaissent à la jeune fille comme au plus avisé des hommes d’État.

Intelligente et fine comme elle est, supérieurement douée pour les interpréter, elle sait que le gentil dauphin est capable de régner, elle voit que lui seul peut accorder les consciences et garantir le rassemblement des efforts. On s’imaginerait à tort que Charles VII n’est pour elle qu’un symbole. Elle veut ranimer un pouvoir à la fois héréditaire et personnel. Elle a confiance dans l’homme en même temps que dans le prince. Maintes de ses paroles le prouvent.

Avec le sens le plus juste des nécessités de l’heure par rapport aux destinées permanentes, elle a compris que le sacre de Reims rendrait en même temps Charles à lui-même, la France à Charles VII, et Charles VII à la France.

Le sacre ! On ne retiendra jamais assez la touchante obstination de l’héroïne à conduire son souverain jusqu’à Reims. Le sacre était la triple désignation qui, aux yeux des Français, à formé, durant un millénaire la légitimation de nos chefs, désignation héréditaire, désignation populaire et désignation divine. Depuis le sacre de Hugues Capet jusqu’à celui de Louis XVI, le prélat consécrateur regardant tour à tour le clergé, les hauts dignitaires et le peuple s’écriait :

L’acceptez-vous pour roi ?

Et l’assistance répondait par acclamation :

Fiat ! Fiat. Qu’il en soit ainsi !

Cette cérémonie qui touchait aux moelles de la vie française, Jeanne d’Arc l’a recherchée avant tout. Elle savait que, dans ce recueillement, auquel, de près ou de loin, tout le royaume avait coutume de participer, il retrouverait les battements de son cœur oppressé.

Une seule personne vivante représentait alors la France permanente. C’était 16Charles de Valois. Jeanne le savait mieux que quiconque. Et une telle certitude, son premier soin sera de la communiquer à Charles, si peu sûr de lui-même.

Ainsi la destinée de Jeanne d’Arc est-elle indissolublement liée à celle de Charles VII.

Les ennemis de Jeanne le savaient bien. Et, quand ils l’ont jugée et condamnée à Rouen, c’est Charles VII qu’ils ont jugé et condamné en même temps.

Lorsque s’instruit le second procès, celui de la réhabilitation, nous les trouvons encore réunis. Le triomphe posthume de Jeanne confirmera celui de Charles VII.

L’Histoire ne peut les séparer, ni dans leur siècle, ni dans notre mémoire, sans se mettre d’abord en contradiction avec Jeanne elle-même. Elle n’a jamais douté un seul instant de lui. Dès la première rencontre à Chinon, même avant, elle a le pressentiment du règne. Ses entretiens avec le prince confirment son attachement et son respect. L’immortelle journée de Reims ne l’a pas surprise. Elle l’a vécue comme l’accomplissement d’une prophétie.

Plus tard, à la fin, aux moments les plus cruels, prisonnière, ne sachant rien du roi, séparée de lui par un infini de silence, elle se redresse, dès qu’on le met en cause et clame sa conviction :

Révérence gardée, je vous ose dire et jurer sur peine de ma vie que c’est le plus noble de tous les chrétiens et qui aime mieux la foi et l’Église et n’est point tel que vous dites.

Paroles précises. Aux yeux de Jeanne, Charles n’est pas une figure dynastique impersonnelle, mais il est lui-même et non un autre, et, tel qu’il est, l’élu du destin.

Quel était donc cet homme enveloppé d’un clair-obscur ?

N’est-ce pas répondre au souhait le plus constant de l’héroïne que d’écarter les brumes et les contradictions qui le cachent ? Charles VII fut un homme et non un surhomme, ses faiblesses font ressortir la grandeur et la double victoire que ses qualités remportèrent sur ses défauts, comme sur les événements. Jeanne l’a bien senti qui l’a tiré de sa léthargie, toujours menaçante, et replacé sur sa véritable voie.

C’était un homme d’aspect chétif, sujet à des dépressions nerveuses et qui 17avait vu déjà quatre frères aînés le précéder et mourir dans le rang de dauphin. Il avait dix-sept ans à la signature du traité de Troyes. Non seulement il se trouvait écarté de la plus belle couronne du monde, mais encore, renié comme fils de son père, ce qu’on n’avait jamais vu depuis la fondation de la monarchie capétienne, c’est-à-dire depuis plus de quatre siècles. Soit comme prince, soit comme particulier, il était condamné à n’être plus qu’une épave et cela au moment même où le pays, qui avait si brillamment affirmé sa personnalité, semblait se résigner à la perdre.

On parle trop peu de la réaction immédiate de Charles, dauphin, à ce moment crucial. À vrai dire, ce n’était pas le pays tout entier qui cédait ainsi à la fatalité. Malgré l’adhésion de la capitale, plusieurs villes du Nord ne se résolvaient pas à un renversement d’obédience, même en Bourgogne, elles sentaient combien il est différent de conserver ses habitudes, ses coutumes, ses traditions, ses préférences, ou de vivre sous des gouverneurs étrangers, de se laisser inspirer les modes d’existence d’une autre communauté nationale.

À la résistance de ces îlots épars, s’ajoutait, derrière la Loire, celle du compact Languedoc. Le drame du XIIIe siècle, où s’était anéanti son séparatisme, ne l’avait en rien diminué par rapport à la France du Nord devant laquelle les rois l’avaient toujours traité en égal. Leur magnanimité avait conquis son loyalisme. Et il s’accommodait fort bien de cette unité d’ailleurs très souple, instituée sous la couronne de Saint-Louis. À peine signé le traité de Troyes, Charles VI vivant, son fils, loin de se laisser accabler par la ruine où il était plongé, entreprend, pour en sortir, une lutte énergique.

Repoussé par sa propre mère, et se rendant compte que l’état mental du roi ne permet aucune démarche auprès de lui, il va parcourir le Languedoc pour en faire le levier de son bon droit. Le voilà lancé dans une action de propagande, combien pathétique, si l’on songe que ce jeune homme débile, renié des siens, privé de tous ses protecteurs naturels, représentait, à cette époque, la seule chance que gardât la France de rester elle-même.

Or, il n’agit point par personne interposée. On ne peut même pas dire que Yolande d’Anjou, mère de la reine, qui exerça sur son gendre une si bienfaisante influence, ait tenu en cette occurrence, aucun rôle. Elle se trouvait alors occupée, loin du prince, par les affaires de son duché. C’est seul qu’il prend la décision de chevaucher à travers le pays, de se montrer à ses sujets, de chercher à ranimer, dans l’obscur instinct des uns ou dans la clairvoyance des autres, la valeur de symbole qu’il porte en soi, la fidélité qui lui est due de par les lois fondamentales du royaume.

18Le Languedoc était, à cette époque, sous le gouvernement d’un très habile homme, Jean de Grailly, comte de Foix, qui réprimait énergiquement le pillage et gardait à cette province autant d’ordre et de tranquillité qu’il se pouvait dans le désarroi général.

Les deux partis opposés, c’est-à-dire le parti anglais — nominalement encore celui de Charles VI — et le parti français, celui du dauphin, lui confirmèrent en même temps ses fonctions. Il eut l’audace de les exercer au nom de l’un et de l’autre, mettant provisoirement tout le monde d’accord. Tant que vivait Charles VI, il pouvait, en effet, jouer d’une équivoque et confondre des pouvoirs qu’il tenait du père et du fils. Mais, lorsqu’en 1422 mourut le monarque Valois, en même temps qu’Henri V, le comte de Foix ne pouvait prolonger son étrange dualité de pouvoirs et, dès lors, sans ambiguïté, il se prononça pour Charles VII.

Précaire et triste avènement que celui de ce prince, dont la capitale héréditaire acclamait un autre souverain ! Cependant les Anglais et les Bourguignons avaient beau l’appeler roi de Bourges et le représenter comme une épave, ballottée sur la houle de ses infortunes, il avait déjà révélé, à dix-neuf ans, par sa politique languedocienne, des qualités d’homme d’État auxquelles il n’avait pas manqué d’ajouter des preuves non douteuses de bravoure militaire. Il les renouvellera tout au long du règne.

Voici qu’une étrange éclipse va se produire dans son activité au moment où la disparition de son père l’appelle à soutenir, comme chef de sa dynastie, des droits qu’il n’a cessé de revendiquer. Tandis que le régent d’Angleterre, Bedford et le duc de Bourgogne s’appliquent à le chasser de sa position précaire, le voilà devenu apathique, indolent, caché dans quelque château, au milieu des bois, presque insensible à ses malheurs.

Le docteur Brachet, dans sa curieuse Pathologie des rois de France, semble avoir donné le mot de l’énigme. Après avoir reconnu la vigueur intellectuelle de Charles, il décrit la fragilité de son système nerveux, qualités et défauts qui se retrouveront dans le génie politique et les bizarreries de Louis XI. Et c’est une commotion physique, ajoutée à une commotion morale, qui plonge le souverain dans cette déficience passagère.

Pendant un séjour à La Rochelle, en 1422, le plancher de la salle où il tenait conseil s’effondra et, à peine blessé, il reçut un choc violent sans le dérivatif 19qu’eût apporté, au dire du clinicien, une véritable blessure. À ce malaise latent s’ajoutait la mort de Charles VI et l’émotion de se trouver tout à coup, sans intermédiaire, face à face avec le destin à la fois le plus tragique et le plus grandiose qu’homme de ce temps pouvait avoir à porter. La maîtrise de soi lui échappe. Il lutte contre la mélancolie par l’insouciance et une fièvre de plaisir.

En cet état Jeanne le trouve à Chinon. Elle reconnaît le roi qu’elle n’a jamais vu. Elle le rappelle à lui-même. Elle lui fait partager sa mission. Puis c’est la délivrance d’Orléans, la marche sur Reims, la journée du sacre, et le drame après le triomphe !

Ce serait une étrange légèreté que de dénier au langage du quinzième siècle l’emploi du mot patrie. Sans doute l’idée qu’il représente se mêle-t-elle alors à celle de suzeraineté et de fief. Il n’en est pas moins vrai qu’on le trouve employé dès ce temps, non à titre exceptionnel, mais le plus simplement du monde et dans sa plus complète acception, tel qu’en cette phrase de Jean Chartier, frère du poète, historiographe du roi :

Il est licite à un homme et louable de combattre pour sa patrie.

Quant à l’idée, elle est, pour Jeanne, toute vivante en la personne de son souverain.

Il ne fut pas donné à la bonne Lorraine d’assister à l’achèvement de son œuvre, à cette joie du royaume de France, succédant à la pitié qui avait ému son cœur et fait lever son étendard. Elle ajoutait un suprême sacrifice à celui de sa vie.

Ici une ombre passe. Comment Charles VII, tiré de son engourdissement par le robuste appel de Jeanne, l’aurait-il ainsi laissée misérablement périr ?

Notons d’abord que la prise de l’héroïne devant Compiègne causa, chez ses partisans, une stupéfaction, un découragement profond. Il y avait une sorte de croyance en son infaillibilité qui sembla s’évanouir.

Charles a-t-il été repris de ses doutes sur sa propre mission en même temps que sur celle de Jeanne ? Ne lisait-il pas ces mêmes sentiments sur le visage des capitaines les plus exaltés en faveur de la Pucelle ? À un chagrin bien naturel, à ce désarroi, s’ajoutait le fait que le procès de Jeanne le visait personnellement. C’est elle qui avait proclamé sur le champ de bataille sa légitimité. Si une assemblée ecclésiastique la condamnait comme sorcière, que devenait aux yeux de ses sujets l’épopée d’Orléans, de Patay et de Reims ?

On le devine déconcerté par ce nouveau coup. Après l’élan matériellement 20brisé de l’héroïne, la politique royale peut se croire encore loin du succès et ne pas apercevoir — qui donc l’aperçoit alors ? — que cet élan va rebondir dans la destinée française.

Cependant, de curieux témoignages laissent échapper des lueurs impressionnantes sur cette période trouble. Deux lettres de l’Université de Paris, hélas hostile à Jeanne — figurant d’ailleurs au procès — et écrites peu après la catastrophe de Compiègne, s’expriment ainsi.

La première est adressée au duc de Bourgogne :

Doubtons moult que par malice et subtilité des mauvaises personnes, vos ennemis et adversaires, qui mettent toute leur cure, comme l’on dit, à vouloir délivrer icelle femme par voyes exquises, elle soit mise hors de votre subject, par quelques manières.

On lit encore, dans la seconde adressée, le 13 juillet 1430, à Jean de Luxembourg :

Comme on dit aucuns adversaires soy vouloir efforcier de faire (délivrer la Pucelle) et appliquer à ce tous leurs entendements par toutes voyes exquises et qui pis est par argent et rançon.

Les personnages qui écrivaient occupaient des situations importantes à la source des renseignements. À cette activité secrète qu’ils signalent peuvent se rattacher les expéditions de La Hire et de Dunois qui, sans doute apparaissent mystérieuses parce qu’elles n’ont pas abouti. Le roi ne pouvait les ignorer. Dunois reçut du souverain l’ordre de rejoindre La Hire à Louviers avec sa troupe et donna quittance une première fois de 3.000 livres, une seconde de 1.200.

Il faut aussi voir combien la position du roi demeurait difficile, avec un Paris bourguignon et une grande partie de la France qui lui resterait hostile tant qu’il n’arriverait pas à se concilier Philippe le Bon. Il ne faut point confondre un total abandon, qui paraît peu vraisemblable, avec une prudence orientée par la politique du temps.

Son sens politique — qui ne fait plus de doute aujourd’hui — lui montrait la nécessité de se rallier l’instable et difficile Bourguignon. Jeanne ne pensait pas autrement, elle avait, elle-même, proposé la paix au duc de Bourgogne.

Mais le souci de ménager le grand vassal restait entier après Compiègne et ne facilitait pas les moyens de la délivrer.

L’Église universelle était presque aussi troublée que le royaume. Elle sortait 21du Grand Schisme. Les pères du concile de Bâle et le pape s’opposaient. Ce grave litige absorbait leur attention au détriment de tout autre problème.

D’un autre côté, les Anglais gardaient leur prisonnière avec un soin jaloux.

Lui ayant intenté un procès de sorcellerie, grâce à la complicité du triste évêque Cauchon et, on doit le dire, des clercs de Paris qui avaient tenu à envoyer un important cortège de juges, ils refusaient, par cette simulation de légalité, de la traiter en belligérante, donc de la libérer contre rançon. Or le roi paya celle de Pierre d’Arc, prisonnier avec sa sœur. Cet acte prouve assez qu’il n’a pas été possible d’étendre la rançon à Jeanne, elle-même.

Quand on examine de près la situation et tout l’intérêt qu’avait Charles VII, ne fût-ce que pour son propre prestige, à délivrer la Pucelle, on voit que l’ingratitude qu’on lui a reprochée se ramène surtout à une disproportion effrayante entre le peu de moyens dont il disposait et la rigueur implacable de la captivité de Jeanne.

Le sacrifice consommé, il fut loin d’oublier sa bienfaitrice. Mais il fallut encore patiemment, énergiquement, habilement recoudre, morceau par morceau, les terres et les villes, afin de réunir les conditions qui permettraient de poursuivre la réhabilitation de la bonne Lorraine devant la chrétienté.

Le souverain devait en appeler à Paris, à Rouen, au prestige de la monarchie retrouvée devant le Saint-Siège, à une transformation de l’opinion publique qui, pour inconcevable que cela paraisse aujourd’hui, était alors très divisée sur la Sainte de la patrie, et dont une grande partie avait partagé la misérable opinion du tribunal de Rouen, et, par conséquent, sa responsabilité.

Au cours de ces années difficiles et incertaines, il avait saisi toutes les circonstances de témoigner à la famille d’Arc et à son lieu d’origine, sa sollicitude royale. Lorsqu’il confiait à Jean Chartier le soin d’écrire son histoire, il réservait à celle de Jeanne une large part.

Malgré toutes les difficultés, il ne perd pas de temps. Entré à Rouen en novembre 1449, il met en train la révision du procès dès février suivant. Pour recueillir les témoignages de hautes personnalités sur la brève carrière de Jeanne et le déni de justice dont elle fut victime, ses enquêteurs, porteurs de lettres patentes, ont été jusqu’à l’étranger.

Et le geste suprême d’Isabelle Romée, mère de Jeanne, tenant le bref à la 22main, est dû à la délicatesse de Charles VII qui, après des efforts persévérants pour en arriver là, a jugé bon de s’effacer devant elle.

Et pourtant, reconnaissons-le, non pas volontiers, mais tristement, au contraire, il manque ici, dans cette période de la vie du roi, il manquera toujours un grand cri, un cri de rage, de douleur et même de désespoir, devant le drame de Rouen.

Cette lacune grave, pénible, mais dans la nature du roi, être replié, caché — et refoulé, comme dirait le langage moderne — cette carence de l’homme, le souverain va la réparer en remplissant magnifiquement la mission dictée par l’héroïne.

Suivant un véritable parti pris contre lui, plusieurs historiens, ne pouvant nier la grandeur de l’œuvre et du règne, se sont obstinés à le tenir pour étranger au relèvement qui s’accomplît en son nom. À ces détracteurs opposons d’abord la brève et calme réponse du maréchal Joffre à propos de la bataille de la Marne : On aurait toujours su me retrouver comme responsable si je l’avais perdue.

Ce n’est pas tout. Il y avait, sous Charles VI, beaucoup des mêmes hommes qui s’illustrèrent sous Charles VII et qui, sans chef, sans rassembleur, n’employaient qu’à s’entre-déchirer les talents qu’ils devaient consacrer, plus tard, à la restauration du royaume. Pourquoi ce changement, si ce n’est parce que quelqu’un, au centre de l’action, choisissait les êtres, coordonnait les efforts ? Si on l’a nommé le bien servi, c’est qu’il a su se faire servir !

Il y a plus que des indices. Veut-on voir Charles VII à la guerre ? Le voici à l’assaut de Montereau, un peu avant son entrée dans Paris, où il tient à se faire précéder par la gloire. Il se jette dans le fossé, ayant de l’eau par dessus la ceinture et, l’épée au poing, monte des premiers à l’échelle ! Le voilà encore au siège de Pontoise, dans la tranchée, sur la brèche et, ainsi, de ville en ville, de bataille en bataille, non avec la furie aveugle des vaincus de Crécy et d’Azincourt, mais avec la lucide ardeur du chef entraînant ses troupes à une victoire qu’il a vue avant de la remporter.

Quand il délaçait son armure, on s’étonnait qu’une silhouette si mince, si grêle eût supporté et donné tant de coups. Mais, sur sa face, rayonnait la volonté du chef.

Veut-on le suivre au Conseil ? Écoutons un contemporain, Chastelain qui, étant du parti bourguignon, ne figure point parmi ses flatteurs :

Avait merveilleuse industrie, vive et fraîche mémoire, était historien grand, 23beau raconteur, bon latiniste et bien sage en conseil. Finalement en devint si duit que de toutes qualités en quoi un homme pouvait servir, il en tira à lui les plus excellentes, et, selon leur vocation, chacun en son état, les employa à utilité telle qui leur séait… Et ainsi mit son ordre et règle en son royaume.

Par ailleurs, Alain Chartier dira :

Le sens des rois, est plus en bien croire conseil qu’en bien le donner. Car, bien le donner compète à chacune personne privée. Mais élire, du sens des autres, conseil profitable est le propre du roi.

Et voici encore ce qu’un poète du temps disait du retour de la prospérité au royaume de France :

Marchands gaignaient en toutes marchandises,

Drap de soye et pierrettes exquises.

Celiers, greniers étaient combles et pleins

De vins, blés, foing, avoine et tous grains.

Si la postérité a souvent déformé l’image de Charles, les contemporains ne s’y sont pas trompés qui l’ont appelé le bien servi, le victorieux, le roi des rois !

Quel règne ! Par la réconciliation avec le duc de Bourgogne et avec le duc de Bretagne, par son activité soutenant celle des généraux, par les victoires qui arrachèrent, peu à peu, la terre française aux Anglais, par l’établissement des francs archers, l’assainissement des finances et des routes, la protection rendue aux travaux des champs et au commerce des villes, par l’autorité restituée aux lois, le prestige, à la couronne, la révérence et l’assistance, à l’Église, par sa politique religieuse, civile et militaire, qui commença trop exactement avec lui pour qu’il n’en fût pas l’instigateur et le mainteneur, Charles VII a rendu le sang libre aux veines de la France et rétabli dans ses destinées le beau royaume blessé que Jeanne d’Arc avait remis entre ses mains.

Et, dominant cette grande œuvre, le pardon à ses ennemis, l’amnistie générale, l’inoubliable entrée dans Paris, où tant de consciences troublées n’attendaient que le châtiment : Le roi a tout oublié ! En cela aussi, vivait l’héritage de Jeanne. Ce n’était pas Jeanne qu’il avait oubliée, ce qu’il avait oublié, ou plutôt voulu oublier, c’était toutes les injures et toutes les trahisons dont il avait été abreuvé pendant plus de vingt ans, jusqu’au triomphe de la France qu’il avait mené à bien.

Il n’est pas trop de dire qu’il fut l’exécuteur testamentaire de Jeanne d’Arc.

24Charles était si pénétré de cette transmission que le premier usage qu’il fit de la puissance recouvrée fut de prendre l’initiative du procès de réhabilitation.

Le 15 février 1450, tandis que s’achevaient ses campagnes victorieuses de Normandie et de Guyenne, il confiait à Guillaume Bouillé, membre de l’Université de Paris, une première enquête sur les conditions de révision du procès. Ce procès, comme le dit M. René Adrien Meunier, ne devait-il pas servir à décourager les dernières bandes d’Anglais sur le territoire ?

Sans doute n’appartenait-il qu’à l’autorité ecclésiastique de rouvrir une procédure sur une condamnation d’ordre religieux. Mais on ne saurait assez reconnaître l’importance que prenait, aux yeux de l’Église, l’initiative du roi.

Sa fermeté devant Rome dans l’affaire de la Pragmatique sanction de Bourges ne l’avait pas empêché de soutenir, devant le concile de Bâle, l’autorité du Saint-Siège et de rallier, en 1448, autour de Nicolas V, la chrétienté qu’avait menacée un rebondissement du Grand Schisme. Il avait acquis un rôle d’arbitre indiscuté.

La grande audience qu’il possédait auprès du Saint-Père lui fut continuée par son successeur Calixte III qui donna un nouvel essor au procès de réhabilitation.

Le second procès fut beaucoup plus long que le premier. C’est que l’un fut précipité par la menace et la contrainte, tandis que l’autre se déroula dans le souci — excessif à nos yeux, mais non à ceux des contemporains — de recueillir librement tous les témoignages et d’observer, pour le recouvrement de justice, toutes les garanties qui avaient été refusées à la victime d’une iniquité.

Enfin, le 7 juillet 1456, à Rouen, dans la grande salle de l’archevêché, est rendue la sentence : L’archevêque de Reims préside, entouré de quatorze juristes. Il prononce que le procès et la sentence de 1431 étaient entachés de dol, de calomnie, d’impiété, de contradictions, d’erreur manifeste en fait et en droit et que toutes leurs conséquences avaient été nulles, sans valeur et sans autorité.

Le jour même se déroula une procession solennelle sur la place Saint-Ouen, et, le lendemain, sur la place du Vieux-Marché, où s’était érigé le bûcher de la sainte.

WU La sentence aboutissait à une réparation et à un hommage. Elle signifiait 2526autre chose encore, elle apportait à Charles VII, d’une façon qui eût comblé les vœux les plus chers de la Vierge lorraine, la consécration de son règne.

De ce règne, il nous reste à dégager, en quelques mots, l’une des constantes de notre histoire.

Il y a, dans le caractère français, un profond individualisme de tempérament qui s’est manifesté depuis nos origines les plus lointaines et a produit nos grandes réussites, comme nos grandes épreuves. À la fois personnels et généreux, disputeurs et sociables, faciles à tromper, difficiles à conduire, faibles dans la prospérité et parfois obstinés dans le malheur, nous aspirons à être gouvernés, quand nous ne le sommes pas et, quand nous le sommes, à ne pas l’être. La discipline nous pèse. Nos divisions exercent sur nous un charme étrange.

Remarquons que, dans nos crises les plus douloureuses, telle l’époque où parut Jeanne d’Arc, pour ne parler que d’un lointain passé, ce n’est pas du manque de valeurs humaines que nous avons souffert. On dirait presque le contraire. Mais l’intérêt général s’étant éclipsé, les personnalités ne s’affirment plus que par le choc des factions.

Qu’une vue claire du destin national réapparaisse, les forces du pays qui se heurtent et s’entre-détruisent vont concourir ensemble au bien public. Voilà les conditions que nous avons toujours connues aux périodes glorieuses de notre histoire !

Mais, il faut au pays, quand il est désuni, un appel vivant. Tel fut l’appel de Jeanne. Et c’est avec ces mêmes français qui se heurtaient, sous le regard satisfait de l’envahisseur, que Charles VII, rendu à sa vocation nationale, à libéré le territoire et reconstruit la France.

Pourquoi ? Parce que Jeanne d’Arc à restauré, en la personne d’un chef réunissant les conditions de l’Histoire, la seule autorité qui convienne au tempérament de la race — sous quelque régime que ce soit — non pas une autorité de contrainte, mais une autorité d’attraction !

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