Liminaire à un hommage national (Jacques Duron)
VIILiminaire à un hommage national
directeur du service des lettres,
chargé des célébrations et commémorations
chargé des célébrations et commémorations
La légende et la réalité, qui sont les deux composantes de l’histoire, tirent dans des sens contraires l’événement historique : l’une glisse au merveilleux dans la mémoire des hommes, n’étant bientôt plus que prodige et mythe au-delà de tout récit attesté ; l’autre, entre les mains du savant, tend à se réduire à l’attestation toute nue. Il faut choisir entre l’une et l’autre, et ce choix est déjà une mutilation, car la puissance affective de la légende se détache de l’événement pour se fixer sur une imagerie d’Épinal qui vit sa vie propre, tandis que la réalité, dans le procès-verbal qui en reste, finit par se dépouiller de sa vertu, de sa signification, du halo qui l’entourait, c’est-à-dire de ce qui donnait à l’événement son importance précisément historique.
Or l’histoire de Jeanne d’Arc présente une suite de faits attestés aussi parfaitement qu’il est possible de l’être, en restant cependant chargés d’une signification qui non seulement n’a rien perdu de son pouvoir agissant, mais qui, même, se révèle après quatre siècles plus vivante, plus éclairante qu’elle ne le fut jamais depuis le sinistre matin du 30 mai 1431, — comme si, de l’ardent bûcher de Rouen, ne cessait de monter une lumière pour les nations. Les annales du monde chrétien n’offrent rien qui unisse pareillement l’authentique et l’incroyable, rien qui soit ensemble aussi vrai et d’une aussi puissante vertu. Pour une fois nous n’avons pas à choisir entre la légende et la réalité, car ici elles ne font qu’un. Fascinante pour l’esprit, populaire entre toutes, inépuisable à méditer, cette merveilleuse chanson de geste qui couronne la Légende dorée est au sens plein du terme un événement historique
.
Il faut même ajouter qu’elle l’est au degré suprême, car il y a des degrés dans l’historique. Innombrables certes sont les événements qui ont contribué, de près ou même de fort loin, à modeler ce perpétuel moment présent que VIIIl’avancement de l’avenir précipite incessamment au passé. La continuité qui relie tout ce qui arrive dans l’univers, pour parler comme Leibniz ou Claudel, fait qu’il n’est jamais rien survenu d’un peu marquant dont le retentissement ne se discerne encore aujourd’hui. Mais que dire de l’action exercée par Jeanne d’Arc ! Avec elle un âge s’achève, un autre prend naissance. En elle se résume l’honneur du monde féodal, et par elle aussi l’Europe des nationalités se dessine à l’horizon des temps qu’on appelle modernes. Sans doute est-elle loin de vouloir tout ce qui se met en marche avec elle. Voix toute pure d’un patriotisme qui se cherche, et qui en elle ne se sépare point d’une allégeance plus haute, Jeanne ne saurait prévoir ce qui plus tard gauchira le sentiment national, ni ce qui fera prévaloir, dans l’État et entre les États, la séparation sur la concorde, les intérêts sur le service, la politique sur la chevalerie. Innocente d’un avenir que les hommes rendront contraire à son propre message, elle ne peut faire pourtant qu’elle n’ouvre un tel avenir, et que tout ne soit après elle différent. Elle ne change pas seulement le destin de deux peuples, elle change le cours même de l’histoire.
Mais il y a plus, car il faut observer que l’importance des faits ne se mesure pas à leur seule influence. Ceux qui ont le plus marqué extérieurement ne sont pas tous actifs dans la mémoire des hommes. Ni l’échelle des causes, ni l’ampleur ou l’éclat des effets ne suffisent à porter une action au degré supérieur de l’importance historique, et la gloire non plus n’y suffit pas, même pour les peuples qui furent du côté heureux de la gloire. Il faut encore que l’âme collective reconnaisse dans l’événement des valeurs par lesquelles elle se sente exaltée. De là vient qu’une juste cause crée de plus fervents souvenirs que le seul orgueil des victoires : saint Louis nous est plus cher que Louis XIV. Or quelle plus juste cause que la patrie en danger luttant pour sa liberté ? Marignan, Rocroi, Austerlitz même résonnent en nous moins profondément que Valmy, la Marne ou Verdun. La délivrance d’Orléans est précisément l’un de ces souvenirs sacrés, et l’on saisit ici non certes le seul, mais le plus immédiat motif de la popularité de Jeanne d’Arc : elle est le miracle d’une patrie ressuscitant dans la justice de sa cause.
Car au moment de la venue de Jeanne d’Arc, la France est perdue. Aliéné par traité, aux trois quarts livré à l’occupation ou à la sécession, un peuple déchiré par les factions se désespère, misérable, éperdu, fasciné par la grande danse macabre où Michelet nous montre cette malheureuse époque tout près de s’abîmer. Jeanne paraît, et voici que ce peuple à l’agonie se redresse dans le plus étonnant des sursauts. Une bergère surgie des confins d’un IXroyaume en lambeaux opère le miracle de rendre l’espérance à ce royaume et de le libérer. Par elle, humble et pauvre, et d’abord seule à ne pas douter, va se rassembler une France arrachée au malheur, assurée maintenant de son avenir, consciente enfin d’être et de se vouloir indivisible dans la diversité de ses coutumes. Jeanne d’Arc ne verra pas, si ce n’est par les yeux de la foi, l’entier accomplissement de ce qu’elle a prédit et rendu possible : du moins tout est certain dès qu’elle s’avance. Il faudra encore un long temps, — très exactement vingt-quatre ans, — pour que Charles VII sacré à Reims le 16 juillet 1429 achève à Castillon, le 17 juillet 1453, le recouvrement de la terre française. Mais cette lente reconquête n’est que la manifestation progressive d’une libération acquise dès les glorieuses journées de mai 1429, où la délivrance d’Orléans renverse le rapport des forces et déroute l’histoire. En fait, il n’avait fallu à Jeanne elle-même que cinq mois, depuis Vaucouleurs jusqu’à Reims, pour faire éclater au monde le mystère du salut accordé à ce royaume perdu.
Étonnante aventure en vérité, toute pleine de sens pour la confusion des sceptiques ou des habiles. Symbole de la patrie et de son droit, symbole aussi de ce que la faiblesse peut contre la force quand la faiblesse est portée par la foi, Jeanne d’Arc est un éclatant démenti opposé à ce faux réalisme où sombrent les âmes défaites. Considérons cette fille des champs, paupercula bergereta
sans lettres et sans expérience, ignorante des choses de la guerre, inexperte aux affaires du siècle. Quelle folie que son entreprise ! Quelle apparence y a-t-il qu’elle l’emporte sur l’impossible ! C’est pourtant cela qui va se produire, c’est cette folie qui est ici la vraie sagesse ; quand tout est perdu, c’est à l’impossible qu’il faut croire. Étrangère aux prudences humaines, pure des intérêts et des intrigues, mais forte d’une invincible espérance, Jeanne fidèle à ses voix est porteuse d’une mission qu’elle se sent assurée d’accomplir envers et contre tout ce qui, autour d’elle, doute, complote ou déjà trahit, — et voici qu’en effet tout s’accomplit comme elle l’a dit. Une reine d’iniquité avait précipité le destin qui condamnait la France ; il fallait une vierge héroïque pour dire non à ce destin, et le vaincre. Il est vrai qu’il y fallait aussi son martyre, puisque la foi manquait autour d’elle et que surabondait l’injustice.
Mais il reste encore autre chose à dire pour expliquer que la vie et la mort de Jeanne d’Arc nous élèvent si haut dans l’émotion de la réalité historique. Nous sommes là en effet, nous le sentons bien, devant le fait le plus bouleversant qui se soit produit dans l’histoire du monde depuis cette Passion Xde Jésus dont Péguy voit en celle de Jeanne sa plus fidèle et prochaine Imitation1. Que ce fait soit un fait de l’histoire de France, quel cœur français ne s’en trouverait remué et du plus profond de lui-même exalte dans l’assurance pour notre peuple d’une vocation, — le chrétien dira d’une élection
, nulle part ailleurs manifestée. Car est-il rien d’analogue dans les chroniques d’aucun autre peuple ? Et dans la nôtre aussi bien, est-il rien qui atteigne à la charité de Jeanne au combat, à la sublimité de Jeanne au bûcher ? Comme le dit dans ce livre le représentant de cette cité d’Orléans restée toujours fidèle au culte de sa libératrice même aux siècles les plus fermés à l’intelligence du mystère spirituel :
Tous ceux qui dans le monde essaient d’étudier notre histoire sont surpris et subjugués par ce fait unique dans toutes les histoires.
Unique certes, et point seulement dans ce qui s’en aperçoit de l’extérieur. La suite des événements sans doute est singulière, mais ce qui surtout est unique, c’est la lumière qui les éclaire, c’est Jeanne elle-même. Rien ne le montre mieux précisément que la levée du siège d’Orléans. Les faits déjà sont surprenants, mais les circonstances le sont plus encore, qui toujours nous ramènent à ce beau visage inconnu. Qu’une petite armée de secours parvienne à s’introduire de jour dans une ville assiégée, sous les yeux de l’ennemi et par la voie la plus exposée à ses coups, c’est là chose peu explicable : voulue par Jeanne, imposée par elle, voici que l’invraisemblable opération réussit. Inertes sur leurs remparts, les Anglais seraient-ils fascinés ?
On eût dit, — écrira un de leurs bons historiens2, — qu’une puissance plus qu’humaine les enchaînait dans leurs retranchements.
Mais ce qui suit est proprement extravagant. Car manifestement c’est une entreprise insensée que tente la Pucelle, et dans une conjoncture si XIcontraire au succès. À l’avantage probable du nombre, l’ennemi joint les supériorités offensives et défensives d’une position dominante ; il a les meilleurs chefs de l’époque et l’habitude de la victoire. Face à un tel adversaire, la bravoure française est certaine, mais Jeanne sera presque seule à l’entraîner. Son autorité est contestée, ses ordres sont contrariés par des lieutenants qui ne sont pas tous des Dunois ou des La Hire. Peu importe ! le génie des combats étincelle en cette Minerve chrétienne ; toujours heureux, ses mouvements sont irrésistibles et répandent l’enthousiasme. Le bon peuple orléanais la vénère, les hommes pour elles se feraient tuer. Dans un assaut collectif dont elle est l’âme, franchissant les fossés, escaladant les murs, l’Angélique à la tête de ses troupes emporte toutes les bastilles d’un assiégeant de partout débusqué. En cinq jours la fortune change de face, l’impossible devient l’évidence : une jeune fille de dix-sept ans a mis en fuite l’arrogante armée de ce Talbot qui se voyait déjà cueillant comme un fruit mûr une cité épuisée par sept mois de siège.
Que l’Anglais vaincu se dise ensorcelé, crie aux enchantements, c’est évidemment pour lui la seule manière d’y rien comprendre. Or justement, tout au contraire de la sorcière qu’il imagine, insultée par lui des noms les plus vils et qu’il brûle déjà dans son cœur enragé en attendant de trouver pour ce crime des collaborateurs qui en prennent la honte, il se trouve que l’auteur de sa défaite est une vierge et une bonne chrétienne, la plus pieuse qui soit née aux marches de Lorraine, la plus sainte depuis Geneviève qui ait paru au pays des Francs ; et la plus pure, d’âme et de corps, au témoignage de tous ; et de cœur la plus pacifique car la guerre lui fait horreur, la plus charitable aussi, prompte à soulager toute misère ; et la plus exempte d’orgueil, car elle ne fait rien que par les conseils du ciel, rapportant à Dieu la victoire si elle prend pour elle la bataille ; et la plus rayonnante : elle apparaît aux hommes comme un ange, elle chasse les ribaudes, les jurons cessent autour d’elle. Et la plus loyale avant le combat, car elle a d’abord et par trois fois sommé l’occupant de rentrer chez lui3 ; et dans le combat la plus hardie, toujours la première à l’assaut, même venant d’être blessée ; mais après le combat la plus clémente, car elle ne veut à l’adversaire aucun XIImal, elle défend qu’on l’accable dans sa retraite, elle s’oppose au massacre des prisonniers. Malheureuse du sang versé, cette guerrière de par le Roy du ciel
ne brandit l’épée qu’en symbole ; son arme vraie, c’est un étendard porteur des noms sacrés : Jhesus Maria. Rien ne s’était vu ni ne se verra de tel à la guerre. Profonde est l’intuition de Péguy quand il appelle tout cela le mystère de la charité de Jeanne d’Arc.
Mais ce qui a précédé Orléans, comme aussi bien ce qui le suit, le trouvera-t-on moins extraordinaire, ou moins riche de sens ? Mystère déjà que la vocation de cette petite paysanne dans le décisif prélude à Domremy : ces voix qui l’appellent, les apparitions qui les confirment, la mission qui mûrit, invraisemblable, irrécusable, — la longue et vaine résistance, l’indéfectible assurance enfin qui envahit cette enfant une fois acquis le consentement — j’allais dire l’oblation — de la victime indispensable. Car le Seigneur ne peut rien sans sa servante, et le royaume ne sera point réuni, le peuple français ne sera point libérée si Jeanne refuse le oui libérateur. Va, fille de Dieu
, et elle va, — elle ne cessera d’aller, de ce pas vif, de ce prompt et clair mouvement qui anime aussi ses paroles et lui inspirera d’inoubliables réponses.
Va, fille de Dieu.
Et plutôt à présent que demain, et plutôt demain que plus tard.
La voici maintenant en route. Ce n’est pas d’elle que viendront les retards ; ils pourront ralentir sa marche, mais ne l’arrêteront point que ne soit inscrite à l’horizon une victoire dont elle n’a jamais douté. Car Jeanne n’est que certitude. Nulle faiblesse dans ce cœur féminin où l’allégresse porte l’héroïsme à la simplicité heureuse du génie. En elle point d’hésitation ni de crainte. Elle entraîne ou rassure chacun. Allez hardiment
, n’ayez crainte
, n’ayez doute
: ce sont ses constantes paroles. Aux hommes d’armes qui l’escortent vers Chinon : Ne faites doute que ni vous ni moi n’auront nul mal et nul empêchement. Ne craignez rien, Dieu saura bien me frayer la route.
À la duchesse d’Alençon qui s’inquiète pour le gentil duc
: Dame, n’ayez crainte : je vous le rendrai sain et sauf et en tel ou meilleur état qu’il n’est.
Aux gens d’Orléans : N’ayez doute et n’auront les Anglais plus de force sur vous.
Au roi, avant le sacre : N’ayez doute, les bourgeois de Reims viendront jusqu’à vous.
Sa confiance est prophétique. Elle annonce les victoires, elle annonce le couronnement, elle prédit qu’avant sept ans Paris sera libéré, elle assure que le captif de la Tour de Londres reverra sa bonne ville d’Orléans, et de ce qu’elle affirme tout se vérifiera. On dirait qu’elle lit à livre ouvert dans l’avenir. XIIIY lit-elle aussi les prisons, le procès, le bûcher ? Si par miséricorde la vision lui est épargnée du haut mât de flamme et de gloire où elle sera exaltée, il semble pourtant qu’elle ne se fasse pas d’illusions à son propre sujet. Six semaines avant Compiègne, ses voix l’avertissent : Jeanne, tu seras prise avant la Saint-Jean. Il faut qu’il en soit ainsi fait. Prends tout en gré.
À Rouen : Je sais bien que ces Anglais me feront mourir
, dit-elle à un chevalier bourguignon qui vient la visiter. Elle a toujours su que son temps serait bref. Elle l’avait dit au roi : Je ne durerai guère plus d’un an. Prenez garde de me bien employer pendant cette année.
D’où sa hâte habituelle, à Vaucouleurs déjà : Il faut qu’avant le carême je sois auprès du roi, et j’y serai, dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux.
Elle y est en effet.
Mais le plus étonnant n’est pas qu’elle parvienne à Chinon à travers une France d’est en ouest occupée, il est que, forçant jusqu’à la personne même du prince de plus épais barrages que des garnisons ennemies, elle réussisse à ranimer enfin ce petit roi fantôme, ce cagneux dauphin troublé sur sa naissance, monarque incertain de l’être et quasiment détrôné, — à vaincre la méfiance de cette âme fermée, à lui rendre l’assurance du sceptre, à la détourner des chemins où le royaume se perd pour l’entraîner sur la route où il revivra, et qui est la grand-route de Reims. Le sacre en effet, l’idée-force du sacre, voilà pour cette chrétienne des anciens jours la certitude centrale et qui commande tout. La délivrance du royaume exige premièrement l’évidence du roi, que l’onction sainte, plus nécessaire encore que la naissance, peut seule manifester au pays de Clovis et de saint Remy4. Tant XIVque cette évidence ne sera pas administrée, la cause de Charles de Valois est douteuse : le vrai roi est celui que Reims démontrera. Mais pour Jeanne d’Arc qui sait cela depuis le début, le difficile est d’obtenir que tout soit conduit dans cette perspective, que tout lui soit subordonné de ce qui peut sembler plus urgent ou moins chimérique. C’est à cela que tendent ses constants efforts, et la vertu de cette âme incomparable éclate dans ce réalisme du spirituel obstinément affirmé. Mais c’est en cela aussi que commence obscurément sa Passion, qui est d’abord de n’être pas vraiment acceptée sur le plan qui est le sien, de venir trop tard pour sa plus haute mission, comme le dira si fortement Péguy, de venir vers un roi de baronnage et de trouver un roi de courtage5, dans un monde où la chevalerie est déjà un anachronisme.
Car la Passion de Jeanne ne commence pas à Compiègne. Sur cette route de Reims qui est une route de victoires, les plus dures batailles de la Pucelle ne sont pas Jargeau, Beaugency ou Patay, ni même Orléans, ce sont celles qu’il lui faut, dès Chinon et sans cesse, gagner sur tout ce que la vraie grandeur irrite ou gêne : l’ironie des courtisans, la suffisance des médiocres, l’amour-propre des capitaines, la prudence ou la courte vue des gens en place. Que d’intérêts, que d’indigences ligués contre cette sainte fille guettée par les habiles, mollement soutenue par un souverain alors bien mal servi, seule bientôt contre les Ganelons qui ne manquent jamais aux grands rendez-vous de l’héroïsme ! Elle en a le pressentiment : Je ne crains que la trahison.
Seule ? Non pas tout à fait, au début surtout. En face des incapables et des jaloux, du brutal Gaucourt, du vil La Trémoille, homme à toutes mains et de tous moyens, de l’intrigant Regnault de Chartres, l’archevêque du sacre, lointain successeur de Turpin sur le siège de Reims, ingrate nature pétrie d’orgueilleuse sottise, comme il est réconfortant de voir aux côtés de Jeanne d’Arc des chevaliers fidèles, de loyaux soldats, une reine pour lui aplanir les voies, un théologien même pour l’accréditer, sans parler de tout un peuple pour l’aimer et croire en elle ! Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, XVcompagnons de la première heure, après Durand Laxart qui ouvre la marche, d’Aulon le bon écuyer, Jean d’Alençon aussitôt conquis, le sage et mystique Gerson, l’honnête frère Pasquerel, Yolande d’Aragon qu’on devine bénéfique, La Hire et Dunois dévoués entre tous et qui tenteront désespérément d’arracher la libératrice à ses geôles : ce beau cortège de fidélités sauve l’honneur de la race humaine.
Il est vrai que ces fidélités ne pourront rien pour conjurer les puissances mauvaises, depuis Reims semble-t-il étrangement actives et qui vont se déchaîner maintenant, comme si l’heure avait sonné pour la rançon de cette merveilleuse histoire. Hic est hora vestra et potestas tenebrarum. [Mais c’est maintenant votre heure et le pouvoir des ténèbres. (Luc 22, 53)] Tout ce temps perdu après le sacre, quand la pauvre enfant voyait si clairement ce qu’il fallait faire, et qu’on ne fit point, les retards, les détours, les manœuvres désordonnées, le soutien royal qui de plus en plus se dérobe, la solitude croissante de l’héroïne, ces conseils dont elle est évincée, ces négociations obliques qu’on lui cache, ces trêves de duperie avec le Bourguignon : tout cela, qui sera cher payé, c’est déjà la Passion de Jeanne d’Arc qui s’annonce. Elle approche, évidente dans cette fortune maintenant toujours contraire : c’est le malheureux engagement de la porte Saint-Honoré, et Jeanne blessée pour la seconde fois, c’est l’échec de La Charité-sur-Loire, et c’est la montée du Calvaire qui commence à Compiègne. La victime est livrée, le bourreau peut entrer en scène. Le mystère d’iniquité va se dérouler jusqu’à son terme, irrévocable, par l’instrument de ce qu’il y a de plus implacable dans l’être humain joint à ce qui peut s’y rencontrer de plus vil.
Encore doit-on distinguer des degrés dans la malice des bourreaux. Un même crime unit l’occupant et son sanhédrin de complices, mais ceux-ci, bons valets, ajoutent la servilité à la haine. Français reniés
, juges iniques, clercs perfides, ils couronnent le forfait d’une triple forfaiture. Ils font pis que de commettre le meurtre, ils le couvrent, ils le légalisent. Ils ont le sang du juste sur les mains, autant et plus que ceux qui ont décidé de le verser. Sans eux, la force devait tuer à visage découvert : ils lui procurent un masque de justice, ils lui forgent de toutes pièces l’alibi qu’elle cherchait, et d’abord à ses propres yeux.
Car sans le moindre doute Jeanne d’Arc est perdue. La haine que les Anglais lui portent, leur mortification des revers subis, bien saisie par Michelet, l’extrême conscience du péril que Jeanne vivante, même captive, représente pour leur cause, ce complexe d’ulcération et de panique XVIcondamne leur plus redoutable adversaire. Mais il y a plus. On ne peut intérieurement se relever d’une humiliation trop grande qu’en l’évacuant dans une représentation dégradante de la cause qui l’a infligée : seuls des maléfices ont pu donner à l’ennemi ces victoires invraisemblables. Il faut donc que la libératrice d’Orléans soit convaincue de sorcellerie, il faut qu’elle périsse de la mort des sorcières. La raison d’État joue dans le même sens, et veut qu’on fasse justice de ces bruits de miracles si avantageux pour l’ennemi. Dieu ne peut pas être pour les Français. S’il s’avère que celle qui parle en son nom est du parti du diable, ses révélations prétendues sont fausses, et fausses du même coup les prétentions du Valois : le couronnement est nul, la cause du petit roi Henri VI est bien la bonne. Même conclusion par conséquent : pour que la mauvaise cause tombe avec elle, il ne faut pas seulement que meure la messagère du sacre, il faut qu’elle périsse convaincue d’imposture, d’orgueil, d’hérésie, de blasphème, de vingt autres crimes. Soit qu’elle se rétracte, soit qu’elle s’obstine dans l’erreur, elle est vouée au bûcher. L’habile et cruel Bedford, l’âpre et puissant Winchester, ces grands fauves de la shakespearienne maison de Lancastre tiennent solidement la proie qui les a fait trembler. Le tout sera pour eux de conduire le jeu de telle sorte qu’il se termine, quoi qu’il arrive, sur cette mort infamante seule capable de rétablir l’occupant dans ses titres et dans sa bonne conscience.
D’où le procès, et d’abord cet appareil insensé pour s’assurer d’une victime si opportune, achetée d’ailleurs à si haut prix, ce cachot de forteresse déclaré contre tout droit prison ecclésiastique, ces geôliers en permanence, et quels geôliers ! ces chaînes de fer pour des membres si tendres. Mais ils sont dans la terreur qu’elle leur échappe, ou meure de mort prématurée : c’est une vivante qui doit marcher au supplice. D’où surtout l’idée géniale de ce procès par procuration, et qui mette Dieu lui-même du bon côté ; et d’un procès au spirituel, mené par des gens d’Église, Français de surcroît ; d’un procès qui conduise par toutes les règles à la fin voulue ; d’un procès en bonne et due forme d’où la sentence ait l’air de résulter librement.
Ce sont les despotes maladroits, dira Camille Desmoulins, qui se servent des baïonnettes ; l’art de la tyrannie est de faire la même chose avec des juges.
Un assassinat par voie de justice, voilà justement ce qui convenait ici. Il n’y fallait que des juges, et il s’en trouva.
Dante venant plus tard les eût logés dans son Enfer, n’hésitant que sur le cercle où les mettre, le huitième avec les hypocrites et les conseillers de XVIIfraude, ou le neuvième avec les traîtres. Au livre du mépris leurs noms sont indélébiles, et nulle version ou révision ne les en retirera. Odieux entre tous, celui de l’inexorable Cauchon, le plus entendu des complices, au reste le plus intéressé à complaire sous les dehors d’un zèle tout pur, — Cauchon infatigable qui conduit tout, règle tout, déclenche la cause, requiert l’inquisiteur, impose la procédure, compose le tribunal, mobilise les docteurs parisiens, presse les consultants, surveille les assesseurs, intimide tout le monde, — l’ambitieux évêque Cauchon, heureux rival de Judas dans l’ignominie, et qui ne se pendra point de remords. L’endosseur du crime, c’est lui, très délibérément. Jeanne au pied du bûcher le désigne : Évêque, je meurs par vous.
À ses côtés, à proprement parler seul juge avec lui, le vice-inquisiteur Jean le Maistre, peu voyant et peut-être à contre cœur présent, mais qui couvre. Autour de lui, tous ces compères petits ou grands, appointés d’espérances et même d’espèces : le promoteur d’Estivet, l’avocat général dirions-nous, sorte de bouffon furieux surnommé Benedicite par antiphrase, — le haineux Nicolas Midy, promis à la lèpre comme d’Estivet à l’égout, plus efficace dans ses douze articles que l’autre dans ses soixante-douze, — le répugnant Loiseleur, mouton de basse police, — et l’important Beaupère, homme déjà considérable, théologien renommé, tourmenteur captieux qui ne pardonnera pas à Jeanne ses triomphantes répliques, — et tous les autres, ou presque tous, clercs, moines, docteurs, chanoines, pour opiner aux ordres, complaisants ou terrorisés.
C’est qu’il faudrait du courage ici pour différer, ou simplement pour compatir. Il en faudra à Jean Lohier pour contester la cause, comme à Houppeville pour contester le juge ; il en faudra aussi à Jean de la Fontaine, à Jean de Saint-Avit, évêque d’Avranches, pour conseiller l’appel au pape ou au concile, — et non moins à Guillaume Manchon pour rester un greffier honnête. Au livre des justes, leurs noms à eux sont inscrits. Et quant à ces deux dominicains secourables, Isambart de la Pierre et Martin Ladvenu, s’ils n’eurent qu’en de rares moments le courage de parler, et s’ils votèrent avec les autres, du moins faut-il leur savoir gré, comme au bon huissier Jean Massieu, d’avoir assisté Jeanne à l’heure de l’agonie, sur cette place du Vieux-Marché où nous voyons le frère Martin si étreint de compassion au pied même du bûcher qu’il faut que la sainte victime le presse de s’éloigner des flammes qui déjà la saisissent.
Ils sont décidément peu nombreux, les amis de Jeanne ou de la vérité dans ce tribunal d’injustice ; mais le seraient-ils davantage qu’ils ne changeraient XVIIIrien à la sentence. Les jeux sont faits, tous le savent, et tous en témoigneront quand les langues pourront se délier dans Rouen libérée. Les enquêtes qui conduiront au procès de réhabilitation de 1456, l’enquête royale de Guillaume Bouillé, puis, ordonnée par le cardinal d’Estouteville au nom du pape Nicolas V, l’enquête ecclésiastique de l’Inquisiteur Jean Bréhal, feront paraître au grand jour toute l’iniquité du procès et de la condamnation, flétris et annulés à Rouen même par l’archevêque de Reims, Jean Jouvenel des Ursins.
Nous connaissons bien maintenant les pièces de l’un et l’autre procès, éditées par Quicherat en 1841. Cette inestimable publication allait ouvrir la voie à une étude scientifique de la question, reprise aujourd’hui avec la dernière rigueur dans des travaux comme ceux du R.P. Doncœur et du professeur Tisset, dont la contribution au présent ouvrage éclaire magistralement tous les aspects d’un procès sans honneur et qu’on peut bien dire sans valeur d’un bout à l’autre. Faux en effet dans son principe même, les fins avouées n’étant pas les fins réelles de la cause, ce procès n’est d’autre part qu’un tissu d’irrégularités. La compétence de l’évêque est discutable, sa partialité manifeste, et le mandat de l’inquisiteur n’est pas certain non plus. La concession de territoire est une sinistre fiction, Jeanne étant détenue en prison séculière et aux mains de ses ennemis déclarés. L’instruction est tendancieuse ; les délibérations ne sont pas libres, elles sont au surplus mal informées. L’accusée elle-même ne sait rien, pour commencer, des charges recueillies dans une enquête des plus vagues. Les interrogatoires sont épuisants, les questions difficiles et fallacieuses, les réponses falsifiées, tronquées, dénaturées, par exemple sur le point essentiel de la soumission à l’Église. La comparaison des minutes et des procès-verbaux révèle des omissions et des altérations graves ; on fait dire à l’accusée ce qu’elle n’a jamais dit ni voulu dire. On lui impute des crimes insensés, qu’on tient pour prouvés contre toute raison. On résume l’accusation dans des articles qui ne lui seront point lus. On lui tend des pièges, on l’entoure d’espions. On lui extorque une abjuration douteuse. On s’arrange pour l’amener fatalement à reprendre ses habits d’homme, afin de motiver contre elle une cause de relaps qui la livrera de droit au bras séculier, ce qui était la conclusion posée d’entrée de jeu.
Dans cette monstrueuse comédie de justice, où tout est ourdi contre l’innocence, la malheureuse Jeanne n’a aucune chance d’échapper à son destin terrestre. Harcelée. pressée, menacée de la torture, sans assistance XIXd’avocat, sans amis sinon muets ou vite réduits, seule avec ses voix qui se font rares, seule dans sa merveilleuse pureté, obstinément loyale envers ce roi lointain dont elle peut se croire abandonnée, invinciblement fidèle à la vérité intime de sa foi, elle atteint au sublime dans le spectacle qu’elle donne au monde d’un courage qui ne fut jamais plus clair ni plus indompté. Un rayon surnaturel émane de ses étincelantes réponses : elle s’y montre aussi hardie que sage, et même pour ses ennemis emplie de charité chrétienne. Et voici dans les flammes Jeanne transfigurée. Jamais la force de l’âme n’aura brillé autant qu’en cette messagère du ciel dont il va ne rester sur la terre qu’une poignée de cendres aussitôt dispersées dans la Seine, — et, au dire du bourreau, un cœur inconsumé.
Unique assurément dans toutes les histoires est la page écrite par cette fille de France. Il faudrait le plaindre, celui qui la lirait ou qui la relirait sans en être bouleversé comme au passage d’un ange, — car nulle créature humaine n’impose plus évidente image de ces êtres de lumière qu’en effet on appelle les anges.
La réhabilitation de Jeanne d’Arc, solennellement acquise le 7 juillet 1456, n’était qu’un commencement de justice. À cinq siècles de distance, l’étonnant est qu’il ait fallu si longtemps pour que celle qui est aujourd’hui la sainte de la patrie, — canonisée en 1920, proclamée en 1921 héroïne nationale, — obtienne enfin les plus hautes consécrations du patriotisme et de la foi. C’est que l’histoire posthume de Jeanne d’Arc devait traverser les siècles les moins accordés et à ce qu’elle représentait de son temps et à ce qu’elle peut représenter dans le nôtre.
Pouvait-on, — demande Régine Pernoud6, — réellement comprendre Jeanne à l’époque classique, — une époque où l’on brisait les vitraux des cathédrales pour les remplacer par des vitres blanches ?
En effet, la bonne Lorraine
appartient trop à la chrétienté médiévale pour qu’elle ne paraisse pas d’abord s’estomper avec elle dans un passé qu’on dédaigne. Après Christine de Pisan, après Villon, l’esprit du temps devient exactement contraire à sa gloire. Ce n’est pas dans une Renaissance éblouie par l’éclat de l’antique et sa propre joie de vivre, ce n’est pas non plus sous les feux XXde Versailles et c’est moins encore au siècle dit des lumières que la lumière de Jeanne peut rayonner. Il faudra la grande commotion révolutionnaire, l’enthousiasme romantique, la révélation de l’âme populaire, il faudra aussi de douloureuses épreuves pour que les écrivains et les artistes découvrent dans tout ce qu’elle a d’exaltant la figure de celle en qui s’est incarnée le plus purement l’âme de la patrie. Et il faudra que l’on puisse accéder aux sources pour que Jeanne apparaisse enfin dans la vérité intégrale de son être et de sa Passion. Comme le dit M. Pierre Marot dans la précieuse étude qu’on trouvera plus loin et qui est précisément la première histoire posthume de Jeanne d’Arc,
sa résurrection a été d’abord l’œuvre de l’érudition du XIXe siècle, [en sorte que, juste châtiment de l’injustice,] ce sont les bourreaux de Jeanne qui par le procès de condamnation ont assuré sa pérennité.
C’en était fait d’une longue ingratitude. Remuée dans ses profondeurs et mieux instruite, rejoignant enfin une vénération populaire qui, elle, n’avait jamais cessé, l’intelligence française allait édifier peu à peu à la mémoire de l’héroïne un monument fait d’amour autant que de science. Michelet, Quicherat, Péguy, ces trois noms significatifs marquent les grands moments non seulement de la redécouverte de Jeanne d’Arc en France, mais bien de la redécouverte par la France de la plus haute image d’elle-même que son histoire puisse lui offrir, et de son image la plus unifiée. Le cinquième centenaire de son martyre l’avait déjà montré en 1931, le cinquième centenaire de sa réhabilitation vient d’en apporter l’émouvante confirmation : en Jeanne d’Arc tous les Français se sentent unis d’où qu’ils viennent, et non seulement parce qu’elle fut l’incarnation de notre patrie et que son image en demeure le palladium, mais aussi bien parce qu’ayant chrétiennement souffert pour la justice elle a illustré à tout jamais ce visage spirituel qui est inséparable de la France.
Le présent mémorial est né précisément de ce cinquième centenaire, qui fut célébré en 1956 avec un exceptionnel éclat et sous les plus hauts auspices. Il reproduit d’ailleurs quelques-uns des discours les plus représentatifs prononcés sur le trajet de cette célébration, à Domremy et à Vaucouleurs, à Orléans, à Paris, à Rouen enfin, où l’hommage de M. le Président René Coty lui conférait toute sa signification.
XXIL’idée première en revient à M. le Ministre Louis Jacquinot qui, avec l’entier appui et l’aide efficace de MM. Jean Berthoin et René Billères, Ministres de l’Éducation Nationale, et de M. Jacques Bordeneuve, secrétaire d’État aux Arts et Lettres, fonda le Comité national de Jeanne d’Arc, non seulement pour coordonner et soutenir sur le plan national les initiatives de cette exceptionnelle année commémorative, mais aussi bien pour assurer en permanence l’étude et la réalisation de toutes manifestations commémoratives de l’histoire de Jeanne d’Arc
. Le Directeur Général des Arts et des Lettres, M. Jacques Jaujard, était représenté dans ce Comité aux côtes des délégués des villes johanniques
et des meilleurs spécialistes de Jeanne d’Arc.
Entre autres projets qu’il put mener à bien, comme celui d’un hommage rendu à l’héroïne sur les lieux mêmes où elle fut blessée le 8 septembre 1429, devant ce qui était alors la porte Saint-Honoré et qui est maintenant la place du Théâtre-Français, le Comité s’attacha tout spécialement à élaborer celui d’un ouvrage qui, en étant d’abord le livre d’or des principaux hommages recueillis, fût en outre l’occasion d’une vue rétrospective de l’histoire de Jeanne d’Arc à la lumière des plus récents travaux des spécialistes, — et à la lumière aussi de ce qu’est pour nous cette admirable figure, plus présente en notre siècle qu’elle ne le fut en aucun autre depuis le sien. Les concours les plus autorisés répondirent à ce vœu, et c’est ainsi que l’on trouvera dans cet ouvrage collectif des essais très divers d’histoire et de littérature. Cette diversité même fait d’un tel Mémorial le plus significatif des hommages.
Je ne suis ici que l’interprète du Comité pour exprimer sa gratitude des concours ainsi réunis. Et je suis assuré de l’être aussi pour dire tout ce qu’un tel Mémorial doit aux soins patients de M. le préfet Marcel Chapron et de M. André Dubois, secrétaire général du Comité qui, aux côtés de M. Louis Jacquinot, en furent les maîtres d’œuvre avec autant de goût que de sollicitude.
Notes
- [1]
Rencontre significative avec Michelet qui écrivait :
L’Imitation de Jésus-Christ, sa Passion reproduite dans la Pucelle, telle est la rédemption de la France. — (Histoire de France, t. V, 1841, p. 19.)
- [2]
David Hume, cité par Lucien Fabre dans sa Jeanne d’Arc (p. 235), qui reste une très bonne et émouvante biographie. L’auteur était le fils de Joseph Fabre, qui fit beaucoup pour populariser la figure de Jeanne d’après le texte des procès édités par Quicherat et s’employa avec ténacité à faire instituer la fête nationale de l’héroïne.
- [3]
Ce qu’il y a peut-être de plus beau dans les Procès, dit Péguy qui écrit là-dessus des pages étincelantes, c’est cette sommation au roi d’Angleterre :
Roy d’Angleterre et vous duc de Bedford, qui vous dictes régent le royaume de France : vous, Guillaume de la Poule, comte de Sulford ; Jehan, sire de Talebot ; et vous, Thomas, sire d’Escales, qui vous dictes lieutenants dudit duc de Bedford, faictes raison au Roy du ciel.
— (Note conjointe, p. 196.) - [4]
Michelet :
Le peuple de ce temps ne reconnaissait un roi qu’à deux choses : la naissance royale et le sacre. Charles VII n’était pas roi selon la religion, et il n’était pas sûr qu’il le fût selon la nature. Cette question, indifférente pour les politiques qui se décident suivant leurs intérêts, était tout pour le peuple ; le peuple ne veut obéir qu’au droit. Une femme avait obscurci cette grande question de droit ; une femme sut l’éclaircir. — (Ibid., p. 44.)
Jean de Pange précise bien tout ce qui était en jeu.
En apparence, entre Charles de Valois et Henri de Lancastre, il ne s’agit que d’une querelle dynastique. Mais en réalité, il s’agit de bien autre chose. En attribuant au sacre une valeur constitutive, Jeanne d’Arc conteste le principe même du traité de Troyes. Il n’est en effet rien autre que la renaissance du droit païen dans l’ordre de la succession au trône. Dans ce traité, qui n’a pas été reconnu par la papauté, la consécration religieuse est ignorée : le pouvoir se transmet comme un bien réel. Le chef d’État affirme son droit d’adopter un héritier de son choix. Ainsi, ce qui est en jeu, c’est le caractère même de la royauté française. Dans l’ancienne tradition dont Jeanne d’Arc est l’héritière, il n’y a pas d’autre souverain que le Christ, dont le lieutenant est le Roi Très Chrétien. — (Le Roi Très Chrétien, p. 29.)
- [5]
Les historiens ne souscrivent pas tous à la sévérité de Péguy. Le duc de Lévis-Mirepoix, qui connaît bien la vieille monarchie française, propose dans ce recueil une vue plus favorable de Charles VII.
- [6]
Régine Pernoud, Vie et mort de Jeanne d’Arc, p. 276.