Collectif  : Mémorial du Ve centenaire de la réhabilitation (1958)

Jeanne d’Arc et le théâtre (Béatrix Dussane)

59Jeanne d’Arc et le théâtre
par madame Dussane

Que Jeanne d’Arc ait tenté, au cours des âges, les poètes et les auteurs dramatiques, on ne peut s’en étonner. Mais il est aussi peu étonnant qu’elle leur ait échappé, à tous, par quelqu’un de ses traits ou par quelqu’une de ses dimensions. Il n’a été réalisé, d’elle et de son destin, aucune célébration parfaite, du moins par l’expression scénique.

Et pourtant la première de ces tentatives remonte… au XVe siècle. On a célébré en 1435-39 ou 56, un Mystère du siège d’Orléans, à Orléans même. Les érudits penchent pour la date de 1456, car il semblerait que les fêtes qui, chaque année marquaient — et ont continué de marquer — l’anniversaire de la délivrance de la ville, aient pris cette année-là une ampleur particulière par le retentissement du procès de réhabilitation. Et le texte du Mystère lui-même offre, en plus d’un endroit, un écho des arguments, des thèses et des témoignages exposés devant l’auguste tribunal.

Comme tous les Mystères, celui-ci parcourt quantité de lieux : Londres, Chinon, Chartres, Orléans, Beaugency, Paris, Vaucouleurs… Il commence en Angleterre, à l’ouverture des États, et se termine à la bataille de Patay, le siège d’Orléans en demeurant le centre et l’âme.

Il abonde naturellement en défilés et en combats, en bateaux, ponts, tours, palais et bastilles… À travers beaucoup d’incohérence, de profusion et de gaucherie, l’auteur témoigne souvent cependant d’une exactitude de chroniqueur, en même temps que d’une ardeur patriotique sincère et mâle. La verve d’un combattant l’anime, sans lui faire dissimuler combien l’ennemi est redoutable. L’image revient constamment d’un grand péril suspendu sur la patrie et la cité demeurée fidèle, de même que se manifeste la grande pensée de Dieu veillant sur la France.

Et Jeanne ? Nous avons peut-être là une des œuvres où elle apparaît le plus proche de son portrait historique : ni mélancolique, ni grossière, débonnaire 60aux vaincus, respectueuse des morts, capable à l’occasion d’un mot vif et railleur, prompte aussi à la parole qui entraîne…

Ainsi commence — et assez bien en somme — à propos de Jeanne, une longue suite d’approximations, de déformations, et de malentendus plus ou moins pittoresques, plus ou moins émouvants, dont j’essaie ici d’évoquer les plus marquants, sans prétendre toutefois dresser une liste exhaustive ; son établissement excédait mes possibilités d’amateur…

En 1580, c’est la Lorraine qui revendique Jeanne pour faire ainsi valoir le service rendu à la couronne de France. Une Histoire tragique de la Pucelle de Domremy fut en effet composée par le P. Fronton du Duc, régent du collège de Pont-à-Mousson, pour être représentée devant Henri III et Louise de Lorraine qui se trouvaient aux eaux de Plombières. Une peste fit évanouir ces projets, et c’est le prince de Lorraine, Charles III, qui eut les honneurs de la représentation quelques mois plus tard.

Studieuse et pâle tragédie de collège, qui commence à Vaucouleurs pour finir au bûcher de Rouen, mais ne réussit pas à camper une Jeanne réellement vivante, malgré une connaissance manifestement exacte du procès. Le plus vif intérêt de l’œuvre est dans le prétexte qu’elle offre à promettre une union intime et durable entre la Lorraine et la France.

Les goûts littéraires de la Renaissance n’épargnent pas le thème de Jeanne : en 1600, à Rouen, un certain Virey, sieur des Graviers, édite une tragédie de Jeanne d’Arques, dite la Pucelle d’Orléans, où les figures de la mythologie sont plus nombreuses que les saints du Paradis, et, dans ce même Rouen, en 1613, Jeanne fournit un épisode à Nicolas Chrestien pour une rhapsodie dont le titre indique assez le style : Les Amants ou la Grande Pastorale.

Et voici, vers la même époque, Jeanne vue par l’ennemi : Shakespeare (ou plus vraisemblablement Green, rapetassé par Shakespeare débutant). Jeanne apparaît dans Henri VI, telle sans doute qu’elle fut dépeinte aux soldats de Talbot : une virago redoutable, et pis encore : une authentique sorcière. On veut rêver que Green est le coupable, et que le génie de Shakespeare, s’il s’était appliqué à ces scènes, eût inventé autre chose.

Revenant en France, on a la surprise de voir le fameux d’Aubignac, régent du Parnasse dramatique, lui consacrer une tragédie en prose — dont je ne sais rien d’autre que cette mention.

L’épopée n’étant pas dans mon sujet, nous pouvons Dieu merci, négliger la Pucelle de Chapelain — et le burlesque nous échappant également, nous évitons la Pucelle de Voltaire.

61Il nous faut changer de siècle et de climat pour trouver une des Jeanne de théâtre les plus célèbres : celle de Schiller…

C’est en 1801, et le grand poète a plus de 60 ans. Il a traité un thème d’histoire (étrangère pour lui) avec les mêmes libertés dont nos tragiques et ceux de son pays avaient coutume d’user envers les héros de l’histoire ancienne. Il serait vain de lui en faire grief, mais il vaut la peine d’étudier les déformations que son imagination germanique, et ce qu’il jugeait être alors les conventions rigoureuses du théâtre, ont fait subir à notre petite paysanne lorraine.

Plus de saint Michel, plus de sainte Marguerite : c’est un très biblique Tout-Puissant qui se manifeste directement à Jeanne, et de quel ton ! Écoutez-la :

Car celui qui sur le sommet de l’Horeb descendit aux yeux de Moïse dans le buisson ardent pour lui ordonner de se présenter à Pharaon ; celui qui jadis envoya au combat ce jeune berger, pieux enfant d’Israël, celui-là fut toujours favorable au berger, celui-là m’a parlé à travers les branches de cet arbre : Va, a-t-il dit, tu dois témoigner pour moi sur la terre.

Tu enfermeras tes membres dans l’airain et tu vêtiras d’acier ta tendre poitrine. Que jamais l’amour d’un homme ne touche ton cœur des flammes coupables des vains plaisirs terrestres. Jamais la couronne nuptiale n’ornera ta tête, jamais un aimable enfant ne viendra fleurir ta poitrine ; mais je répandrai sur toi la gloire des armes ; tu seras illustre par-dessus toutes les autres femmes.

Quand les plus braves douteront du combat, quand le destin de la France touchera à son terme, alors tu porteras mon oriflamme, et, comme les moissonneurs abattent les épis, tu terrasseras les orgueilleux vainqueurs ; tu renverseras la roue de leur fortune, tu apporteras le salut aux héros de la France et tu couronneras ton roi dans Reims délivré.

Le Ciel m’a promis de m’envoyer un signe : c’est lui qui m’envoie ce casque ; c’est de là qu’il me vient. En le touchant j’ai senti une force divine et le courage des milices célestes a enflammé mon cœur. Je me sens entraînée dans le tumulte des armes, je m’y sens poussée avec la violence de l’ouragan ; l’appel de la guerre m’atteint de sa voix puissante : le coursier se cabre et les trompettes retentissent.

Elle tue allègrement, et verbeusement :

Jeanne

Tu es un homme mort. Une mère anglaise t’a donné le jour.

62Montgommery tombe à ses pieds.

Arrête guerrière redoutable. N’égorge pas un malheureux sans défense ! J’ai jeté mon épée et mon bouclier, je tombe à tes pieds, désarmé, suppliant. Laisse-moi la lumière de la vie ; accepte une rançon. Mon père possède de riches domaines, là-bas au beau pays de Galles, ma patrie, où la Saverne roule ses flots argentés en serpentant dans de vertes plaines, et cinquante villages le reconnaissent pour Seigneur. Il rachètera au prix de beaucoup d’or son fils chéri, quand il apprendra que je suis vivant et prisonnier des Français.

Jeanne

Insensé ! Plus d’illusions ! Tu es perdu ! Tu es tombé sous la main implacable de la Pucelle ; il n’y a plus ni salut, ni délivrance à espérer.

Montgommery

Il faut donc mourir ! Déjà l’horreur de la mort me saisit.

Jeanne

Meurs, ami ! Pourquoi avoir peur et trembler devant la mort et l’inévitable destin ? Regarde-moi, je ne suis qu’une jeune fille, une bergère ; cette main n’est pas accoutumée à porter l’épée ; elle n’a jusqu’ici tenu que l’innocente et paisible houlette. Cependant, arrachée à ma campagne natale, à l’amour de mon père, à la tendresse de mes sœurs, je suis venue ici ; il le faut — c’est la voix de Dieu qui me pousse, et non mes désirs ; — fantôme terrible et implacable, il faut que pour votre malheur, et sans y trouver moi-même de joie, je répande la mort et lui serve finalement de victime ! Car je ne verrai pas le jour heureux du retour. Je donnerai la mort à beaucoup d’entre vous encore, je ferai bien des œuvres, mais à la fin je périrai moi-même et accomplirai mon destin. — Achève aussi le tien. Prends bravement ton épée et luttons pour la vie, doux prix de notre combat.

Montgommery se levant.

Eh bien, puisque tu es mortelle comme moi et exposée à la blessure des armes, il peut aussi bien être donné à mon bras de t’envoyer aux enfers et de mettre fin aux malheurs des Anglais. Je remets mon destin entre les mains miséricordieuses de Dieu. Toi, réprouvée, appelle à ton secours tes esprits infernaux : défends ta vie !

(Il saisit son épée et son bouclier et fond sur elle : une musique guerrière retentit dans le lointain ; après une courte lutte, Montgommery tombe.)

Enfin, ses vertus guerrières sont liées à son état de virginité ; elle tombe amoureuse (d’un ennemi évidemment) et elle perd son pouvoir. Il ne manque en vérité à tout cela que la musique de Wagner : la Jeanne de Schiller est déjà une Walkyrie.

Telle quelle, son succès fut considérable, et suscita peut-être pour une part 63les inspirations préromantiques en France. Davrigny, qui fit jouer en 1819 une Jeanne d’Arc (épisode du procès) où grands seigneurs et grandes dames des deux nations rivalisent autour d’elle de générosité et de noires intrigues, et une, un peu plus notoire, en 1825, de Soumet (d’abord tragédie, puis épopée). Il y eut même un peu plus tard, mais non représentée je pense, une Jeanne d’Arc, drame en prose, de Daniel Stern, la comtesse d’Agoult de Franz Liszt…

Des unes comme des autres, Sainte-Beuve pouvait également écrire :

Elle est toujours vierge et les poètes l’ont toujours manquée. C’était sa destinée d’être toujours immaculée, même dans la poésie, et de ne trouver aucun vainqueur.

En 1846 et 1849 [entre 1841 et 1849], les travaux de Quicherat et l’Histoire de France de Michelet ont un tel retentissement qu’il ne sera plus possible au théâtre de traiter Jeanne avec trop de fantaisie : les faits sont dorénavant fermement établis.

Jules Barbier, en 1869, édifie une imagerie, qui connaîtra un durable succès, parce qu’en 1873, Gounod y ajoutera des intermèdes et des chœurs. C’est cette Jeanne que Sarah Bernhardt joue en 1890. Elle y met tant de conscience et de feu qu’elle se blesse au genou en tombant trop durement en prière. La blessure laissera des séquelles qui dégénéreront vingt-cinq ans plus tard, causeront de terribles douleurs et finalement rendront nécessaire l’amputation de la jambe blessée.

En 1909, Émile Moreau (le même qui avait apporté à Sardou la première idée de Madame Sans-Gêne) donne une possibilité à Sarah d’être encore Jeanne d’Arc (à 65 ans !) en mettant à la scène les prodigieux dialogues du procès.

Mais déjà était apparue — pièce ? ou poème ? — la Jeanne d’Arc de Péguy sur laquelle je reviendrai plus loin. Péguy semble avoir quelque temps rêvé que Mme Simone tenterait une réalisation scénique, mais elle-même a précisé voici peu de temps que l’œuvre lui avait toujours paru offrir, en même temps que ses beautés, des difficultés matérielles à peu près insurmontables.

Une comédienne originale, sociétaire retraitée de la Comédie Française, et qui toute sa vie se dévoua à toutes les hardiesses (c’est elle qui eut l’honneur de risquer la première L’Annonce faite à Marie de Claudel, en 1912) Mme Lara (la mère du cinéaste Autant-Lara) essaya, en 1920, dans son théâtre d’application, une série de scènes de la Jeanne d’Arc et de fragments du Mystère de la Charité de Péguy : premier en date, à ce que je puis savoir, de tant d’essais plus ou moins somptueux, plus ou moins heureux que nous avons vu se multiplier depuis lors.

1920 : c’est la date de la canonisation de Jeanne. Les Pitoëff nous apportent, 64en 1925, la révélation de la Sainte Jeanne de Shaw, créée à New-York en 1923 et quelque peu transfigurée d’ailleurs par leur propre génie.

À vrai dire, il y eut, à propos de la Jeanne de Shaw, une autre Jeanne qui bouleversa Paris : la Jeanne de Ludmilla Pitoëff.

Cette Jeanne-là était menue, frêle, enfantine, miraculeusement éclairée et têtue, avec une logique de petite fille et des intonations suspendues à mi-chemin entre ciel et terre, une déroutante autorité faite de certitude hallucinée et d’incandescente innocence. Peu d’êtres ont pu donner, comme le faisait Ludmilla, l’impression de vivre tout naturellement dans ce qui n’était pas naturel : fantaisie, féerie, ou sainteté, selon les cas. Ce n’était pas de l’art, mais un comportement ingénu dont son art tirait nourriture…

Sur la fin de sa carrière, après la mort de Georges Pitoëff, et privée de tout moyen matériel de remonter la Sainte Jeanne de Shaw, elle fut encore une fois Jeanne — comme Sarah Bernhardt — grâce à une adaptation scénique du procès. On en possède les enregistrements. Il serait curieux de les confronter avec le texte de Shaw, tel qu’il apparaît dans la nudité du livre.

Shaw décrit minutieusement son héroïne à son entrée en scène, en s’inspirant d’un croquis naïf connu pour avoir été fait sans doute de son vivant :

C’est une robuste campagnarde… Le visage est peu ordinaire. Les yeux sont très écartés l’un de l’autre et sortants… Le nez est long et bien formé, les narines larges. Le menton est beau, combatif. Sa voix est naturellement cordiale, caressante, très confiante. On y résiste difficilement…

On sait le ton de Bernard Shaw : il apporta, dans un tel sujet, une nouveauté qui ne nous est plus guère perceptible : depuis 30 ans, le théâtre a tant abusé des artifices revigorants de l’irrévérence et de l’anachronisme ! En 1925 les critiques les plus délicats crièrent leur sentiment de libération :

Enfin, dit Étienne Rey, nous avons une Jeanne d’Arc qui n’est pas en carton-pâte, en papier doré, qui n’a pas d’ailes dans le dos, et qui ne parle pas en vers. Dans une pièce étrange, riche d’idées, agressive, spirituelle, bouffonne,… [l’auteur nous a donné] la figure la plus nette, la plus pure et la plus vivante de Jeanne d’Arc…

Et le plus pénétrant de tous, Henry Bidou :

En dépit de l’auteur, qui l’appelle A Chronicle play [une pièce historique], la pièce de M. Bernard Shaw n’est rien moins qu’une chronique. C’est un essai d’explication du cas de Jeanne d’Arc, et toute Sainte Jeanne que l’on écrira de notre temps sera pareillement un essai d’explication. Le mystère de cette histoire est trop fort… Il nous a montré autour de Jeanne des hommes très semblables à ceux de tous les temps, quelques-uns 65brutaux, quelques-uns bornés, quelques-uns bienveillants. Ils sont mus par des passions dont quelques-unes sont à leur taille et dont d’autres sont beaucoup plus grandes qu’eux… Et Jeanne, cette petite chose de Dieu, est un grain de sable dans ces rouages. Elle arrête seule le mouvement entier de l’univers… Il est inévitable qu’elle soit broyée. De là cette pitié tragique, que le public ressent. La pensée de Bernard Shaw est bien claire. Elle tient en quelques phrases. Les choses ne pouvaient pas se passer autrement qu’elles se sont passées. Si Jeanne d’Arc revenait, toute canonisée, elle serait brûlée de nouveau. Tel est l’ordre du monde, qui n’est pas préparé pour recevoir des saints. C’est le dernier mot de la pièce.

Paradoxal et irrévérencieux par tempérament et par principe, Shaw insiste sur l’aspect camarade et le ton relativement populaire de Jeanne, sans toutefois jamais tomber dans la vulgarité. Il n’hésite pas à lui faire tutoyer même le Dauphin, à lui faire soutenir des discussions sur l’avenir de l’artillerie, à proclamer aussi que le menu peuple comprend et pratique la guerre mieux que les chevaliers. Illuminée, irrésistible, sportive, ni belle ni féminine, portant les habits d’homme par une sorte de vocation, acceptant d’avoir entendu ses Voix dans le son des cloches ou dans son imagination, sans toutefois douter de leur message, ni qu’elles viennent de Dieu ; en lutte, j’allais écrire en bagarre, avec l’Église et avec l’État au nom de sa mission et aussi de son jugement personnel…

À vrai dire chaque auteur qui s’est approché de Jeanne, a reflété en elle quelque chose de lui. Schiller avait fait de Jeanne une Walkyrie, Shaw est bien près d’en faire une ancêtre des suffragettes de son époque : en tout cas, il n’hésite pas à la désigner, et dans la pièce même, comme une sorte de pré-protestante.

L’amère et corrosive beauté de l’épilogue marque peut-être le sommet de l’œuvre. En 1456, la nuit qui suit sa réhabilitation, Jeanne apparaît en songe à Charles VII, et tous les personnages de son destin surgissent tour à tour, depuis Dunois et Warwick jusqu’à Cauchon (traité par Shaw avec une subtilité psychologique très méritoire) et au soldat qui porta une croix devant son bûcher… Enfin un Monsieur, en vêtements modernes, leur annonce la grande nouvelle de la récente canonisation. Ils éclatent tous en hymnes de louanges et s’agenouillent devant elle… Mais elle s’écrie :

Gare aux saintes ! elles peuvent faire des miracles. Que feriez-vous si je ressuscitais et si je revenais parmi vous vivante ? Quoi ? Est-ce que je devrais être brûlée à nouveau ? Aucun de vous n’est prêt à m’accueillir ?

Les uns après les autres, alors, se dérobent et s’évanouissent. Et Jeanne, 66demeurée seule, soupire :

Ô Dieu qui as fait cette belle terre, quand sera-t-elle prête à recevoir tes saints ? Dans combien de temps, Seigneur, dans combien de temps ?

Cette Sainte Jeanne de Shaw inaugurait la longue série des Jeanne de plus en plus délibérément anachroniques, de plus en plus vouées à traduire les méditations personnelles de leurs auteurs : la Jeanne avec nous de Vermorel (1942), qui soulignait au temps de l’occupation allemande, le caractère résistant de la mission de Jeanne, et qui, de ce fait, fut rapidement interdite ; Pucelle, d’Audiberti, fantasque et haute en couleurs ; Jeanne et ses juges, de Thierry Maulnier, en proie au démon de l’analyse ; l’oratorio somptueux de Claudel : Jeanne au bûcher. Enfin l’habile et désinvolte Alouette, d’Anouilh, très proche par beaucoup de traits de la Sainte Jeanne de Shaw : notamment par l’essai de réhabilitation de Cauchon et par l’accentuation du ton de camaraderie, poussé cette fois jusqu’à la trivialité ; mais on n’y retrouve plus le bel envol de l’épilogue (Jeanne ici accepte de mourir sur une réminiscence des arguments de l’Antigone du même auteur : pour ne pas déchoir en vieillissant…).

Rappelons enfin les principales aventures théâtrales de la Jeanne d’Arc de Péguy, qui fait, dans ce même livre, l’objet d’une étude particulière d’Albert Béguin. À de nombreuses reprises, divers groupements en animèrent des fragments en plusieurs lieux, à partir des années 40. On sait que les proportions de l’œuvre interdisent une représentation intégrale. Une version relativement brève a été donnée au théâtre Hébertot vers 1949, avec Madeleine Ozeray dans le rôle de Jeanne. En 1952, une autre version a été représentée à Lyon, sur le parvis de la cathédrale Saint-Jean avec un grand déploiement de mise en scène. Maria Casarès y fit une impression inoubliable, notamment dans les adieux à la Meuse, dans les scènes guerrières et dans la grande lamentation finale. Une troisième version, dont la présentation décorative était bien décevante, a été donnée à la Comédie Française avec la jeune Claude Winter (1955).

Il faut noter aussi dans les spectacles consacrés à Jeanne, un certain nombre de films. Le premier en date est de Georges Méliès (1897). Il y en eut un en Italie (1913), un en Amérique (1917) par Cecil B. de Mille, un en France (1928), plus une séquence dans le film Destinées, de Jean Delannoy (1954), avec Michèle Morgan. Un autre, américain, Joan of Lorraine, de Victor Fleming, avec Ingrid Bergman (1947), s’est fait estimer par de riches et scrupuleuses reconstitutions historiques : le siège d’Orléans, le sacre de Charles VII à Reims.

Mais le plus remarquable demeure un film muet tourné en France (1927-28) 67par Carl Dreyer, sur un scénario de Joseph Delteil. Intitulé : La Passion de Jeanne d’Arc, il est consacré au procès et au supplice. L’interprète de Jeanne, Falconetti, morte il y a quelques années, lui doit la survie de son nom. Le film reparaît encore — et toujours pour des séries assez longues — sur les écrans, et provoque toujours une émotion profonde. Falconetti demeure sans doute, avec Ludmilla Pitoëff, une des deux plus belles incarnations scéniques de Jeanne.

Enfin, je commettrais une omission peu pardonnable en ne mentionnant pas ici une réalisation d’un genre inattendu, qui s’est montrée particulièrement éloquente. Les Marionnettes Saint-Michel, de Nancy, qui sont animées, dans tous les sens du terme, par le R. P. Brandicourt et ses disciples, ont monté, en 1955, une chronique de sainte Jeanne d’Arc. L’exiguïté du cadre, le nombre restreint des personnages (jamais plus de trois à la fois) l’extrême simplicité des moyens : tout ce qui eût pu sembler un obstacle à finalement servi, avec, il faut le dire aussi, l’originale beauté des poupées, et la pure ferveur du texte. Si bien qu’on peut se demander, en somme, si la grâce d’une approche de Jeanne — sinon d’une totale rencontre avec elle, sans doute impossible — n’était pas réservée aux troupes matériellement pauvres, riches seulement de leur âme : ces poupées qui se prodiguent dans des villages, des hôpitaux, des prisons — et le théâtre indigent et chimérique de Georges et Ludmilla Pitoëff…

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