Collectif  : Mémorial du Ve centenaire de la réhabilitation (1958)

Le temps de Jeanne d’Arc (Régine Pernoud)

69Le temps de Jeanne d’Arc
par Régine Pernoud

L’an mil quatre cent vingt et neuf

Reprit à luire le soleil ;

Il ramène le bon temps neuf

Que l’on n’avait vu du droit œil

Depuis longtemps ; plusieurs en deuil

En vécurent ; j’en suis de ceux1

Mais plus de rien je ne me deuil

Quand ores2 vois ce que je veux.

C’est par ces vers — les derniers qu’elle devait écrire — que, du fond de l’abbaye qui abritait sa vieillesse, Christine de Pisan saluait, en juillet 1429, les exploits de Jeanne d’Arc. Pour l’immense majorité des Français, en effet, le rayon d’espoir qu’ils faisaient luire venait après une série d’événements si tragiques, et au milieu d’une confusion si totale que l’on pouvait à peine croire à sa réalité. Au cours du demi-siècle qui venait de s’écouler on avait vu crouler tour à tour toutes les puissances les plus légitimes, les mieux établies, celle du pape comme celle du roi, et s’effondrer aussi toutes les valeurs morale sur lesquelles l’existence, celle du plus humble paysan comme celle du plus haut seigneur, s’était jusqu’alors fondée.

Pourtant, lorsque, le 4 novembre 1380, l’archevêque de Reims avait posé la couronne de France sur la tête du jeune roi Charles VI, il semblait que le royaume, remis en bonne voie par les efforts conjugués de Charles V et de Duguesclin — le Sage et le Preux — dût continuer à vivre en paix. Le souvenir des trois grandes défaites, Crécy, Calais, Poitiers, était presque effacé, comme l’humiliation qu’elles avaient infligée à la chevalerie française ; les Anglais ne 70gardaient plus en France que Calais, Bordeaux et Bayonne ; l’ordre était rétabli, les finances sagement administrées. Et l’on pouvait croire liquidées les prétentions du roi d’Angleterre à l’héritage des fleurs de lys.

Mais l’héritier du trône n’était qu’un enfant de douze ans ; son père, sur le point de mourir, eut-il quelque prescience de la sombre destinée qui l’attendait ? Il y avait un peu d’angoisse dans les recommandations qu’il faisait à ses frères à son sujet : L’enfant est jeune et de léger esprit. Enseignez-lui tous les points et les états royaux qu’il devra tenir. Malheureusement, aucun des trois ne possédait les qualités qui font les bons enseignants. En revanche, les uns et les autres étaient marqués de cette légèreté, de cette insouciance égoïste propre aux Valois, et aussi, d’un appétit de luxe et de plaisirs qui allait se déchaîner dès l’instant où le royaume se trouverait à leur merci.

Le duc d’Anjou, poussé par ses ambitions italiennes, devait d’ailleurs mourir au bout de quatre ans au cours d’une expédition dans le royaume de Naples qu’il tentait vainement de disputer à Charles de Durazzo ; Jean, duc de Berry, ne songeait qu’à sa riche bibliothèque et à ses provinces du Midi, Guyenne et Languedoc, où d’ailleurs il se conduisait en souverain absolu et se faisait redouter des populations.

Quant au plus jeune, Philippe, qui avait gagné son surnom de le Hardi aux côtés de son père, à quatorze ans, durant le combat de Poitiers, ce n’était certes pas le sens avisé des affaires qui lui manquait, mais il était clair qu’à celles du royaume il préférerait celles de son beau duché de Bourgogne, auquel, par son mariage, il n’avait pas tardé à joindre la Flandre, l’Artois, les comtés de Nevers et de Rethel.

Dès les premières heures du règne, cependant, quelque malaise s’était fait sentir, qui aurait dû éclairer les oncles du roi sur leurs responsabilités. Un peu partout, des soulèvements populaires éclatent ; le bruit s’étant répandu que Charles V sur son lit de mort avait aboli les impôts (il n’avait en réalité supprimé que celui du fouage, le plus impopulaire), une agitation se déclenche ; on réclame la suppression de toutes les taxes, on refuse de les payer ; et bientôt ce sont, à Paris et en province, des rébellions, effrois et commotions qui répondent curieusement à ce qui se passait à l’étranger, qu’il s’agisse de la révolte des Ciompi à Florence, ou des insurrections de Londres. La harelle de Rouen, les Tuchins d’Auvergne et de Languedoc, les Chaperons blancs de Flandre, autant de révoltes sporadiques, non concertées, qui précèdent ou accompagnent celle des Maillotins à Paris.

Les unes et les autres seront d’ailleurs durement matées. Une fois de plus, 71la partie s’est gagnée en Flandre — cette Flandre autour de laquelle tourne toute la politique des rois de France et d’Angleterre depuis trois quarts de siècle et plus : vainqueurs à Roosebeke, le roi de France et le duc de Bourgogne n’ont eu qu’à se montrer aux portes de Paris — à cette porte Saint-Denis dont, en signe de puissance, ils ont fait arracher les battants — pour que les bourgeois prennent peur et viennent faire leur soumission.

Cependant, avec l’Angleterre, une certaine détente se produit, favorisée un peu par la volonté de Richard II, qui semble avoir été sincèrement pacifique, et beaucoup par l’avortement des expéditions successivement projetées de part et d’autre. Jusqu’à la majorité de Charles VI, c’est ce que nous appellerions la guerre froide : préparatifs de guerre, menaces, défis, coupés de négociations ou au contraire d’escarmouches. Les épisodes les plus remarquables sont sans doute ce cartel lancé par le roi d’Angleterre, qui proposait d’en finir par un duel judiciaire, comme son prédécesseur Édouard III l’avait déjà suggéré à Philippe de Valois : les deux rois se battront l’un contre l’autre, ou, puisque de part et d’autre trois oncles surveillent la minorité de l’héritier du trône, trois oncles contre trois oncles ; l’offre n’était pas du goût de Jean de Berry, on s’en doute, et il n’en fut pas tenu compte. Divers projets de débarquement — dont l’un au moins fut mis à exécution, lorsque l’amiral Jean de Vienne prit pied en Écosse pour fournir à cette contrée, traditionnellement amie de la France, une aide contre l’Angleterre — n’aboutirent pas davantage : cela, en dépit de préparatifs spectaculaires, comme cette ville de bois construite près de Rouen avec les arbres de la forêt de Romare — une gigantesque enceinte en pièces démontables, haute de sept mètres et capable d’enfermer une superficie de quatre cents hectares, avec une tour tous les vingt-deux mètres — que soixante-douze nefs transportèrent jusqu’au port de l’Écluse et qui n’alla pas plus loin, le duc de Berry étant arrivé en retard au rendez-vous et ne se souciant pas d’affronter la mer au mois de novembre, la jugeant froide et orgueilleuse.

Entre temps, diverses médiations étaient tentées pour mettre fin à ces rivalités entre les deux couronnes. Un péril autrement grave ne menaçait-il pas la Chrétienté tout entière ? Le roi d’Arménie, chassé de son royaume et emprisonné au Caire jusqu’en 1382, vint, comme l’avait fait une vingtaine d’années auparavant le roi de Chypre Pierre de Lusignan, représenter successivement à Charles VI et à Richard II le danger que l’invasion turque faisait courir à une Europe divisée ; reçu fastueusement à Saint-Ouen, puis à Windsor, il ne fut pas écouté, pas plus que ne devait l’être, en 1400, l’empereur de Byzance, Michel Paléologue ; entre temps, il est vrai, une dernière tentative de croisade, menée 72contre le sultan Bajazet, en 1396, avait tourné au désastre à Nicopolis, en dépit de la bravoure des chevaliers français, parmi lesquels le futur duc de Bourgogne, Jean sans Peur, s’était distingué. Les princes sont désormais trop occupés de leurs querelles pour prêter grande attention à ce qui se passe dans un Orient devenu pour eux de plus en plus lointain. Même la prise de Constantinople ne se traduira pour eux que par un banquet — le Vœu du Faisan ; ils ne comprendront que lorsqu’ils verront les Turcs sous les murs de Vienne.

Et comment invoquer les intérêts de la Chrétienté quand celle-ci est elle-même divisée plus profondément que ne le sont la France et l’Angleterre ? Depuis 1378, pour le scandale des fidèles, il y à un pape à Rome et un autre en Avignon ; les troubles vont se prolonger pendant des années, jusqu’au moment où, en 1417, Martin V ralliera enfin, avec les suffrages des cardinaux, ceux des princes chrétiens. Et dans l’intervalle, combien d’hérésies se seront fait jour, menaçant l’unité de la foi : en Angleterre notamment se succèdent les agitations religieuses ; un Wycliffe nie la transsubstantiation et s’élève contre le droit d’asile du clergé. Il meurt en 1384, mais ses doctrines lui survivront ; on les retrouve en Bohême chez Jean Hus qui sera brûlé comme hérétique, mais dont les partisans resteront nombreux et entretiendront, jusqu’à leur défaite en 1471, des foyers d’hérésie ; surtout, une agitation permanente se manifestera en Angleterre même, celle des Lollards qui propagent les idées de Wycliffe sur l’Eucharistie et fondent une sorte d’église dissidente ; à plusieurs reprises, les rois d’Angleterre auront à sévir contre eux, et, en 1401, pour la première fois sur le sol anglais, l’un des tenants de leur doctrine, William Sawtre, sera livré au feu.

Cependant, à une année d’intervalle, Charles VI, en 1388, Richard II en 1389, ont fait reconnaître leur majorité et leur règne personnel à commencé ; et c’est en 1389 aussi que le roi de France fera dans Paris son entrée solennelle avec Isabeau de Bavière qu’il a épousée cinq ans plus tôt à Amiens : occasion de fêtes d’autant plus fastueuses qu’étaient en même temps célébrées cette année-là les noces du jeune et séduisant frère du roi, Louis d’Orléans, avec Valentine Visconti. Dans sa robe de soie semée de fleurs de lys d’or, la jeune reine, qui se montrait pour la première fois aux Parisiens dans une pompe solennelle, a fait sensation ; les plus notables bourgeois sont venus à sa rencontre, lui offrant de la vaisselle d’or et un tapis de drap d’or ; sur le champ de Sainte-Catherine des chevaliers du ray du soleil d’or ont jouté, et la foule a dansé et banqueté des journées entières — cette même foule qui ne tardera pas à prendre en haine la reine Vénus, à laquelle on reprochera publiquement les 73largesses qu’elle fait à sa famille bavaroise, le goût des vêtements somptueux et de ces hennins extravagants pour lesquels il faudra, en 1417, faire rehausser les portes des appartements du château de Vincennes, et bientôt, des désordres plus graves, ses débauches, puis sa trahison.

Pour l’instant, le peuple de Paris est tout à cette frénésie de fêtes et de plaisirs dont la cour donne l’exemple. Le roi régnant a toute sa sympathie ; déjà l’on accole à son nom le surnom de Bien-Aimé. Et ce roi, à l’occasion de sa majorité, vient de prendre une décision qui semble inspirée par la politique de son père, Charles le Sage : il a écarté ses oncles et repris à son service les fonctionnaires qui avaient précédemment fait leurs preuves, ceux que la noblesse appelle dédaigneusement les marmousets, Bureau de la Rivière, Jean le Mercier, Jean de Montagu et Clisson, Olivier de Clisson dont le nom rappelle celui de Duguesclin qui fut son compagnon, et auquel il a succédé dans la charge de connétable.

Et il semble que désormais le destin veuille lui sourire ; il fait un voyage triomphal dans le Midi, et du côté de l’Angleterre les négociations éternellement en cours acheminent peu à peu vers la détente. En 1393, Richard II, manifestant sa volonté de paix, rend Cherbourg à la France, et l’on projette une fois de plus d’unir par un mariage les deux royaumes ; Le roi d’Angleterre, veuf de la jeune reine Anne de Bohême, épousera Isabelle, fille du roi de France : elle a cinq ans et les ambassadeurs déclarent qu’elle sait fort bien faire la révérence et promet d’être une dame de haut honneur et de grand bien.

Ce sera le grand souci de la cour que cette union qui va sceller la paix ; jamais trousseau n’aura été préparé avec plus de soin, et plus de faste aussi : il s’agit d’éblouir le cousin et frère Richard ; les orfèvres parisiens mettront huit mois à ciseler et à sertir les deux couronnes et les trois diadèmes de pierreries qu’elle emportera, tandis que les couturiers s’affairent sur la robe de noces en velours vert et rouge, brodée d’oiseaux qui becquettent des fleurs de perles ; on n’a rien oublié, ni le patenôtre (chapelet) d’or, ni le livre d’heures enluminé, ni la série de tapisseries somptueuses, chef d’œuvre du maître Nicolas Bataille, représentant des scènes de chevalerie — ni, enfin, les poupées de la petite reine. Elle avait huit ans le jour où, à Ardres, son père mit sa main dans celle du roi d’Angleterre (30 octobre 1396) : Très cher fils, j’ai amené ici la créature que j’aime le plus au monde. Si elle est loyale et plaisante, je vous prie de bien la chérir. Que cette union soit le gage d’une paix perpétuelle entre nous et nos royaumes.

En ce même mois d’octobre 1396, Richard II supprimait sur ses pièces de 74monnaie le titre de roi de France et d’Angleterre que son grand-père Édouard III y avait inscrit quelque soixante ans plus tôt. En mars 1397, il rend à la France la ville de Brest. On pouvait enfin croire à la paix.

Mais dans l’intervalle, le drame avait éclaté à la cour de France, comme il devait éclater à la cour d’Angleterre l’année suivante, avec la déposition de Richard II : le roi Charles VI avait eu son premier accès de folie, le 5 août 1392, dans la forêt du Mans, au moment où il venait tirer vengeance d’un attentat dont le connétable de Clisson avait failli être victime ; on avait tout d’abord espéré sa guérison : la folie était intermittente ; le peuple en émoi avait multiplié les prières et l’on avait même assisté à un immense pèlerinage d’enfants — rappelant la fameuse croisade d’enfants de l’an 1212 — se rendant au Mont Saint-Michel pour implorer le retour du roi à la santé. Mais le roi ne guérissait pas ; s’il pouvait encore exercer en temps normal les devoirs de sa charge, les crises qui le guettaient faisaient de lui un simple figurant, à la merci des influences qui allaient dominer la cour. Et l’on assiste aussitôt à la liquidation du gouvernement des marmousets ; les oncles du roi rentrent en scène, tandis que son jeune et brillant frère, Louis d’Orléans, entend, lui aussi, jouer son rôle, et le fait savoir.

Et c’est ainsi que se dessine la rivalité Orléans-Bourgogne. Tant que Philippe le Hardi demeure en vie, rien d’irréparable ne se produit : le Bourguignon a eu tôt fait de comprendre qu’il lui suffirait d’assurer à son séduisant neveu les subsides nécessaires à ses tournois, à ses banquets et à ses bals masqués pour qu’il ne lui dispute pas le pouvoir ; et si les finances royales en souffrent, ils ne s’en soucient pas plus l’un que l’autre. Mais Philippe le Hardi meurt en 1404. Face à Louis d’Orléans va se trouver Jean Sans Peur, son cousin, le héros de Nicopolis, plus ambitieux encore et plus cynique que son père. Et aussitôt, les conflits éclatent : dès 1405, le duc de Bourgogne s’érige en porte-parole du peuple de Paris, qu’indignent les prodigalités de Louis (on l’accuse publiquement d’être l’amant de la reine Isabeau) ; il entre dans la ville avec 4.000 hommes d’armes et tient un conseil extraordinaire ; Isabeau et Louis fuient à Melun après avoir tenté inutilement d’enlever le dauphin, Louis de Guyenne. Une réconciliation spectaculaire des deux cousins suit ; mais, peu après, Orléans fait circuler son nouvel emblème : un bâton noueux avec la devise : Je l’ennuie ; Bourgogne y répond aussitôt par un rabot avec une devise flamande : Ich oud (Je l’aurai) ; personne ne se méprend sur la signification de ces jeux héraldiques.

Tout cela, au moment où le Lancastre, Henry IV, qui a pris le pouvoir aux 7576mains trop faibles de Richard II (ces belles mains que le fameux Diptyque de Wilton House nous montre jointes sous les yeux de la Vierge), mène une politique d’hostilités à l’égard du continent ; la carte anti-française est l’un des atouts de sa popularité ; à grand peine a-t-il consenti à rendre à son père la pauvre petite reine Isabelle, deux longues années après la disparition de son mari. Il a renforcé la garnison de Calais, devant laquelle Jean Sans Peur a fait, sans succès, une démonstration, et si l’on a cru mettre à profit l’agitation des sujets anglais de Bordeaux, attachés à la mémoire de Richard II, si l’on a exploité la défection de l’un d’eux, le célèbre Captal de Buch, Archambaud de Grailly, ces essais d’offensive n’ont pas eu plus d’effet que le tournoi de Montendre, où sept chevaliers français, tous de la maison d’Orléans, commandés par le sire de Barbazan (Cœur d’argent fin, fleur de chevalerie) ont rencontré sept chevaliers anglais et en ont tiré une victoire toute platonique, propre tout au plus à inspirer des poèmes de circonstance.

Encore les princes français ont-ils bénéficié de l’état de malaise dans lequel se trouve la cour d’Angleterre, aux prises avec des difficultés financières, et ayant à faire face à l’agitation des Lollards comme aux complots fomentés en Irlande et dans le Pays de Galles. Quel résultat n’auraient pas obtenu, en de telles conjonctures, l’esprit avisé d’un Charles V ou la bravoure sagement conduite d’un Duguesclin ! Mais on ne trouve ni l’un ni l’autre à la cour de France, où un roi réduit à l’état de fantoche se voit le jouet des deux rivaux, Orléans et Bourgogne.

Et soudain, c’est le drame. Le soir du 23 novembre 1407, au sortir de l’hôtel Barbette où il est allé rendre visite à la reine qui vient d’accoucher d’un fils mort-né (Philippe, son douzième enfant), Louis d’Orléans est assassiné par des hommes de main à la solde de Jean Sans Peur.

Celui-ci, deux jours après, avouait en plein conseil son crime commis par l’introduction du diable et quittait Paris pour la Flandre. Mais bien vite il tirera parti de la situation. Louis d’Orléans était impopulaire ; on se scandalisait, et non sans raison, des sommes énormes qu’il soutirait au roi pour satisfaire son appétit de plaisirs. Jean Sans Peur affiche des idées libérales qui plaisent à la bourgeoisie ; lorsqu’en 1408 on l’autorise à rentrer à Paris, cette rentrée prend des allures de triomphe ; et il n’a pas de peine à faire justifier son acte par l’Université de Paris, où, déjà, il possède des maîtres à sa dévotion, comme ce Pierre Cauchon qu’il va faire nommer évêque de Beauvais, ou ce Jean Petit, porte-parole de l’Université sur la question du Grand Schisme, qui rédigera la Justification du crime.

77Mais c’est alors que s’éveillent les inquiétudes de ceux qui redoutent la puissance de Jean Sans Peur ; personne ne peut ignorer à quel point Bourgogne et Angleterre ont en Flandre partie liée ; de quoi vivraient les tisserands, les teinturiers, les foulons des villes flamandes, sans parler des changeurs et des marchands, sans la laine d’Angleterre ? Dès 1396, un traité particulier a uni Bourguignons et Anglais, et Charles VI à autorisé Philippe le Hardi, en 1403, à conclure séparément des trêves avec l’Angleterre en cas de conflit avec la France ; des accords commerciaux ont été conclus en 1407, et renouvelés en 1408. Et chose curieuse, c’est encore en Flandre que va se jouer le destin de Jean Sans Peur, lorsqu’il écrase à Othée (1408), comme jadis son père à Roosebeke, une rébellion. Tout réussissait au Bourguignon, et le roi, la reine, les enfants d’Orléans (Valentine Visconti, qui à la mort de son époux, avait pris pour devise Plus ne m’est rien, rien ne m’est plus, ne lui avait survécu qu’un an) n’avaient plus qu’à signer avec lui à Chartres, une paix fourrée, tandis qu’il persistait à dire qu’il n’avait fait mettre à mort le duc d’Orléans que pour le bien public.

Un parti se constituait au moment même autour de la mémoire de ce dernier ; il va réunir les princes — ducs de Berry, de Bourbon et de Bretagne, comtes de Clermont et d’Alençon, et le connétable Charles d’Albret — autour du fils de la victime, bien sûr, Charles d’Orléans, mais surtout de son beau-père, Bernard VII d’Armagnac. L’alliance sera définitivement scellée entre eux, et le parti orléanais constitué, lorsqu’ils auront vu, avec indignation, Isabeau de Bavière faire alliance avec Jean sans Peur et mettre sous sa tutelle le dauphin Louis.

Au moment même où il se croyait maître de la situation, où il était effectivement maître de Paris, le duc de Bourgogne recevait, le 10 août 1411, un cartel de défi de Charles d’Orléans, auquel il répondit aussitôt, en termes injurieux. Il n’y avait plus possibilité d’entente, désormais, entre Armagnacs et Bourguignons ; la guerre civile commençait.

Elle allait se poursuivre pendant des années sur notre sol et partager les Français en deux factions ennemies, en attendant qu’il en fût de même du territoire ; Paris sera le premier enjeu des luttes, qui peu à peu s’étendront à la France entière ; celle-ci, nef sans gouvernail, sera livrée aux routiers, aux capitaines de compagnie, au service de l’un ou de l’autre parti, mais dont le poids retombe inévitablement sur les pauvres gens des villes et des campagnes, impitoyablement razziés. De cette époque terrible, un mot est demeuré dans notre vocabulaire : celui de brigand (de brigandine, une sorte de cuirasse faite de plaques 78de métal assemblées et cousues sur une toile forte), héritage tristement significatif.

Mettant à profit ces querelles intérieures, le roi d’Angleterre allait aussitôt s’ériger en arbitre de la situation. Dès 1411, Jean sans Peur, chassé de Paris demandait son alliance et une aide militaire pour y rentrer ; pareille offre représentait pour Henry IV une occasion longuement attendue, et des préparatifs sont aussitôt faits pour une attaque contre Calais que l’état de santé du roi fit cependant éluder ; mais il ne manqua pas d’envoyer au Bourguignon un corps auxiliaire (800 hommes de pied et 2.000 archers) commandé par le comte d’Arundel aux côtés duquel Jean sans Peur, accueilli par 3.000 Parisiens coiffés du chaperon bourguignon, mi-partie bleu et vert, fit sa rentrée dans Paris. Après quoi l’insurrection populaire se déchaîne : la bourgeoisie parisienne, en particulier la puissante corporation des bouchers, entend se faire octroyer des franchises et une participation au gouvernement. Bientôt les Armagnacs prêteront eux-mêmes aux accusations de trahison, car, croyant jouer au plus fin, ils rechercheront à leur tour l’alliance anglaise, et signeront, en avril 1412, avec Henry IV, une alliance dont les termes, révélés à Paris, provoqueront la stupeur, puis l’indignation. Et ce sera la terreur cabochienne : on court sus aux Armagnacs, on pille, on massacre. Jean sans Peur, débordé, promulguera, pour satisfaire l’Université et la haute bourgeoisie qui le soutiennent, l’ordonnance dite Cabochienne qui institue une réforme du haut personnel de l’État, mais il est trop tard pour endiguer la violence ; si elle apaise les doléances bourgeoises, l’ordonnance n’apporte rien aux émeutiers eux-mêmes, conduits par l’écorcheur Caboche et le bourreau Capeluche ; Paris est mis à feu et à sang, et l’on s’attaque bientôt à ceux-là même qui avaient le plus contribué à la victoire du duc de Bourgogne, Pierre des Essarts, nommé par lui prévôt de Paris, que la foule exécute le 1er juillet 1413, ainsi que le sire de la Rivière.

Sentant le vent tourner, voyant qu’on commence à arborer dans Paris, par réaction contre la terreur cabochienne, les casaques violettes à la croix blanche des Armagnacs, Jean sans Peur abandonne la partie, après avoir vainement tenté d’enlever le roi Charles VI, pauvre otage ballotté d’un parti à l’autre. Et c’est la rentrée à Paris des Armagnacs. Or, souhaitée par la population qui en espère la paix et l’union, cette rentrée n’apporte ni l’une ni l’autre ; la terreur a seulement changé de camp. Bernard VII d’Armagnac se conduit en homme de guerre, il fortifie Paris devant lequel échoue une attaque des Bourguignons (ils doivent se contenter de Saint-Denis, dont ils s’emparent le 7 février 1414), enlève 79Soissons et menace l’Artois. Finalement, il oblige Jean sans Peur à signer la paix à Arras — une paix à laquelle ni l’un ni l’autre parti ne consent sincèrement.

Quelqu’un pourtant suivait de près les événements : le jeune roi Henry V qui venait de succéder à son père et qui, dès son avènement, renouvelait les revendications anglaises sur le sol de France ; il allait jusqu’à rappeler ses droits sur la Normandie dont Guillaume le Conquérant avait joui comme roi d’Angleterre. Au cours des négociations engagées entre ses délégués et le duc de Berry, celui-ci fut assez habile pour ne donner que des réponses évasives : il était question d’offrir d’abord en mariage au roi d’Angleterre Catherine, fille de Charles VI, et l’on examinerait plus tard la question de savoir si les territoires cédés lors du traité de Brétigny seraient ou non remis entre les mains du Lancastre. Or, tandis que les négociations se poursuivaient, Henry V poussait activement ses préparatifs de guerre. Si activement même que, convoqués à Winchester, en juin 1415, pour examiner à nouveau la double question du mariage français et des revendications territoriales, les ambassadeurs du roi de France se virent quelques jours plus tard brusquement congédiés tandis qu’Henry V, le 6 juillet, gagnait Southampton où il avait concentré ses troupes ; quatorze cents nefs étaient rassemblées sur la côte et, le 12 août suivant, toute la flotte abordait sur la côte normande, autour du camp royal pour lequel on avait choisi le plateau de Sainte-Adresse. La campagne allait être rapidement menée : Harfleur, assiégée le 17 août, capitulait le 22 septembre, et le 25 octobre suivant c’était Azincourt.

Sept mille morts du côté français, quatre à cinq cents du côté anglais, quinze cents prisonniers parmi lesquels le duc Charles d’Orléans lui-même, espoir du parti Armagnac — tel fut le bilan de la terrible journée qui ramenait la France aux heures sombres de Crécy et de Poitiers ; enlisés dans une boue gluante, les chevaliers français, qu’alourdissait leur armure, avaient été une cible facile pour les archers anglais légèrement équipés. Le désastre était total. L’Université de Paris, faisant célébrer un service pour les morts, déclarait qu’il n’y avait personne qui n’ait perdu ce jour-là quelque membre de sa famille. En revanche, pour le vainqueur, quel triomphe : il n’avait pas de peine à se poser en champion de Dieu, venu pour châtier les mauvais vices qui régnaient en France ; une grandiose procession se déroulait à Westminster en son honneur et l’on créa, à Oxford, un collège (All Souls College) en souvenir de la retentissante victoire.

Deux mois plus tard, le dauphin Louis de Guyenne mourait ; son cadet Jean duc de Touraine se trouvait devant une situation inextricable : la défaite d’Azincourt avait littéralement brisé le parti Armagnac ; les finances du 80royaume étaient employées et mangées jusqu’au mois de juin suivant ; le royaume de France était plus que jamais une nef qui menace de sombrer. Quant à Jean sans Peur il ne faisait pas de doute pour lui que l’alliance anglaise était la seule voie où pût s’engager la politique bourguignonne et en octobre 1416, à Calais, il reconnaissait Henry V et ses descendants comme héritiers du trône de France. Dès lors le roi d’Angleterre se trouvait libre d’agir à sa guise et, en 1417, un nouveau débarquement lui permettait d’occuper toute la basse Normandie : Caen, Lisieux, Bayeux, Argentan, Alençon, et même Falaise malgré sa longue résistance. Au milieu de l’année 1418, Cherbourg ayant succombé après tout le Cotentin, cette occupation était totale, à l’exception du Mont Saint-Michel. Isolée, la fière forteresse, elle, ne se rendra jamais.

Sur ces entrefaites le dauphin Jean était mort à son tour. Celui qui lui succédait, Charles, était le onzième des douze enfants d’Isabeau de Bavière et de Charles VI dont la plupart étaient morts en bas âge (seules vivaient encore Jeanne, Marie, qui, entrée en religion, devait mourir prieure de Poissy en 1438, Michelle et enfin Catherine, promise au roi d’Angleterre). Le douzième enfant d’Isabeau, Philippe, dont les mauvaises langues attribuaient la paternité au duc d’Orléans, était mort au moment même de sa naissance. Plus tard, lorsqu’elle aura définitivement rallié le clan anglo-bourguignon, Isabeau, sans vergogne, laissera courir le même bruit à propos de Charles.

À Paris la situation était confuse. Jean sans Peur, par un étrange coup d’audace, enleva Isabeau de Bavière qui, devenue suspecte aux Armagnacs, s’était retirée près de Tours, dans le couvent de Marmoutier, et l’installa à Troyes, la dotant d’un gouvernement avec parlement et chancellerie. Bientôt, dans les actes publics, elle s’intitulait : par la grâce de Dieu reine de France par députation de monseigneur le roi, le gouvernement et l’administration de ce royaume. C’était éliminer le dauphin Charles — il n’avait, il est vrai, que quinze ans — et bien entendu le malheureux Charles VI.

Le 29 mai 1418, un complot, qui réussit pleinement, livrait Paris aux Bourguignons et le prévôt en exercice, Tanguy du Châtel, n’avait que le temps d’aller prendre le dauphin en pleine nuit et de l’emmener à la Bastille Saint-Antoine d’où il put s’enfuir à Melun. L’infortuné Charles VI, demeuré à l’hôtel Saint-Pol, fut traité en détenu. La journée se passa en émeutes ; on poursuivait partout les Armagnacs, on en profitait pour piller les banques des financiers génois et florentins que l’on accusait, non sans quelque raison vraisemblablement, de faire fortune à la faveur des troubles ; Paris était redevenu bourguignon.

81Et la guerre reprit ; le dauphin tentait inutilement un assaut sur Paris le 1er juin 1418, tandis qu’à l’intérieur, ce même jour, sévissait un regain de terreur et que Bernard VII d’Armagnac était massacré à la Conciergerie. Le 14 juillet suivant, Jean sans Peur et Isabeau de Bavière rentraient à Paris en grand cortège ; le Bourguignon s’y conduisait en maître, son premier soin étant d’ailleurs de faire exécuter le bourreau Capeluche qui avait mené les émeutiers à l’assaut des Armagnacs, mais qui se révélait un allié par trop compromettant. Quinze jours plus tard, Henry V, qui ne perdait pas de vue ses opérations militaires, entreprenait le siège de Rouen ; la ville ne devait se rendre que le 2 janvier suivant, après avoir connu une famine atroce au cours de laquelle on mangea les chiens, les chats et les rats. La Normandie était redevenue anglaise à l’exception du seul Mont Saint-Michel.

Il sembla un instant que, devant un tel péril, la France se retrouverait elle-même. Il y eut le 11 juillet 1419, à Pouilly, une entrevue entre Jean sans Peur et le dauphin Charles : ils échangèrent des serments d’amitié qui, à Paris, furent salués par un Te Deum à Notre-Dame et un débordement de joie populaire qui montrait bien à quel point on aspirait à la paix par l’union. Une nouvelle entrevue fut projetée entre les deux princes. Le 10 septembre ils se rencontraient au milieu du pont de Montereau ; il était environ 5 heures du soir, chacun d’eux était accompagné d’un petit groupe de seigneurs, mais très vite l’entretien prit une tournure fâcheuse ; des paroles violentes furent échangées, et tandis que le dauphin, découragé, redescendait le pont, on en vint aux mains derrière lui. Jean sans Peur tomba, le crâne fendu d’un coup de hache, qui, prétend-on, lui fut porté par Tanguy du Châtel. C’en était fait désormais de tout espoir d’union.

Ce fut une consternation ; et l’indignation suscitée par un meurtre qu’une propagande habile allait présenter comme le résultat d’un guet-apens, retourna l’opinion en faveur du duc de Bourgogne, tandis que le dauphin apparaissait comme un obstacle à la paix. Aucune autre solution ne semblait possible que de négocier avec Henry V. Et tandis que le dauphin tente vainement de rallier la bourgeoisie parisienne, qu’autour d’Isabeau de Bavière des familiers s’entremettent pour la convaincre de réconcilier son fils, qu’elle n’a pas vu depuis plusieurs années, avec son gendre (Philippe le Bon, fils et héritier de Jean sans Peur, avait épousé Michelle de France) des émissaires vont et viennent entre Paris et Mantes où le roi d’Angleterre s’est établi. Le 21 mai 1420 leurs négociations aboutiront : ce sera le traité de Troyes qui consacrait la déchéance du royaume.

82Les deux couronnes de France et d’Angleterre toujours mais perpétuellement demeureront ensemble et seront à une même personne ; c’est à savoir en la personne de notre fils le roi Henry tant qu’il vivra et de là en avant ès personnes de ses hoirs. C’est ainsi qu’était énoncé le principe de la double monarchie qui faisait de la France un héritage anglais, en éliminant son héritier légitime, le dauphin Charles.

L’université de Paris, lors de la conclusion du traité, avait envoyé à Troyes quelques-uns de ses maîtres les plus notables ; parmi eux était Pierre Cauchon, l’un des théoriciens les plus enthousiastes du concept de la double monarchie.

C’est cet arrière-plan de guerres, de haines, de divisions qui sert de toile de fond à la mission de Jeanne d’Arc. Pour pénétrer ce qu’a eu de radieux, aux yeux de tous les Français de bonne foi, son apparition, il faut s’être penché sur ce temps de misère et de confusion générales. Que Paris, ballotté entre Armagnacs et Bourguignons, ait connu l’émeute, la terreur, l’atroce atmosphère des vengeances particulières à la faveur du désordre général, que les souffrances physiques se soient aggravées de ces fléaux qui semblent, par une loi fatale, accompagner inévitablement la guerre : épidémies de peste qui vinrent à plusieurs reprises ravager la population, hivers terribles (l’an 1407, celui qui vit le meurtre du duc d’Orléans, la gelée fut telle qu’on put passer la Seine à pied sec), cela n’est rien encore auprès de la confusion qui avait pu gagner les esprits : les Français ne savaient littéralement à qui se vouer. Dans cette confusion, Jeanne, pour tous ceux qui l’ont acceptée, a été d’abord celle qui voyait clair, qui n’avait aucun doute sur la voie à suivre, qui discernait le droit légitime et rendait aussi naturellement hommage au roi de France qu’au pape de Rome.

À distance, ce qui nous stupéfie encore, c’est qu’il ait suffi d’une seule année — suivie il est vrai du sacrifice entier de sa personne — à cette extraordinaire Fille du peuple pour renverser la situation, remettre les esprits dans le droit chemin et les armées royales dans la bonne direction, celle de la reconquête du royaume. En fait, ce qui restait à faire après la délivrance d’Orléans et le sacre du roi à Reims pouvait être fait par d’autres. Mais discerner la vérité là où s’étaient accumulées tant d’erreurs, d’égoïsme, d’impardonnables légèretés, de basses trahisons, elle seule s’est révélée capable de le faire.

Et il n’est que trop facile aux historiens d’aujourd’hui de mettre en parallèle avec les sombres années sur lesquelles se profile la silhouette de Jeanne enfant 83(elle avait huit ans quand fut conclu le traité de Troyes) l’époque de sa réhabilitation : le roi peu à peu a reconquis son royaume ; il est rentré à Paris en 1437 (avant qu’il soit sept ans, disait Jeanne en 1431, les Anglais perdront plus grand gage qu’ils n’ont jamais eu en France), après avoir réussi à effacer le souvenir de Montereau en se réconciliant avec Philippe le Bon ; il a recouvré une à une les cités normandes et, dernier coup porté à la puissance anglaise, il est rentré en possession de Bayonne et de Bordeaux. Il peut faire frapper des médailles à sa propre gloire : Ô roi Charles VII qui, après avoir mis en fuite tes ennemis, es rentré en possession du royaume de tes aïeux et tiens en paix les fleurs de lis…

Et la chrétienté entière semble se reprendre à vivre à l’exemple de la France : après le Grand Schisme, une papauté rendue elle-même, l’administre à nouveau et déjà projette la reconstruction de Saint-Pierre de Rome, tout en appelant autour d’elle, à l’occasion du grand jubilé de 1450, des foules venues de toutes les extrémités de l’Europe. Il semble que la paix française, revenue dans le sillage de Jeanne, ait consacré la restauration de la paix universelle.

Notes

  1. [1]

    Je suis l’un d’eux.

  2. [2]

    Aujourd’hui.

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