Historiographie et culte de Jeanne d’Arc (Pierre Marot)
85De la réhabilitation à la glorification de Jeanne d’Arc Essai sur l’historiographie et le culte de l’héroïne en France pendant cinq siècle1
membre de l’Institut
directeur de l’École nationale des Chartes
directeur de l’École nationale des Chartes
I La tradition de Jeanne à Orléans et à Domremy
Le souvenir de Jeanne s’est maintenu à travers les âges par la tradition et l’historiographie. Sa merveilleuse épopée s’est perpétuée, en même temps que les légendes qui l’ont entourée, et aussi parfois que les insinuations malveillantes de ses ennemis et les accusations de ses juges.
Orléans, Domremy et Rouen ont plus spécialement entretenu son culte. Charles VII avait, après la prise d’Orléans, demandé à ses bonnes villes de célébrer la victoire remportée sur les Anglais :
Prions et exhortons bien 86cordialement, — disait-il dans sa lettre aux gens de Narbonne du 10 mai 1429, — que, en reconnaissance de toutes ces choses, vous veuilliez, par de notables processions, prières et oraisons, louer et rendre grâces à notre Créateur…
Orléans
Il était naturel que les habitants d’Orléans apportassent à cette action de grâces tous leurs soins. La cité de saint Euverte et de saint Aignan (cet évêque qui avait défendu la ville contre les Huns) a commémoré constamment avec la participation des chapitres de Sainte-Croix, de Saint-Aignan et de Saint-Pierre, la victoire du 8 mai 1429.
Tout procédait de Dieu auquel louange appartient, et non à aultre, — dit un mémoire du XVe siècle. — Ce voyant monseigneur l’évesque d’Orléans avec tout le clergé et aussi par le moyen et ordonnance de monseigneur de Dunois, frère de monseigneur le duc d’Orléans, avec le conseil d’iceluy, et aussi des bourgeois et habitans dudit Orléans fut ordonné estre faicte une procession, le huitiesme dudit may, et que chacun y portast lumière, et que on iroit jusques aux Augustins et que partout où auraient esté le estour combat, on y feroit stacions et service propice en chacun lieu et oroisons… et aussi que ledit jour seroient 87dictes vigilles à Saint-Aignan et le lendemain messe pour les trépassés, et seroient portees chasses des eglises… On revient autour de la ville, c’est assavoir par devant l’église de N.-D. de Saint-Pol et de là à Saincte Croix, et le sermon est là, et la messe est là, et aussi, comme dessus, les vigilles audit Saint-Aignan, et le lendemain messe pour les trepassez et, pour ce, soit chacun averti de louer et de remercier Dieu. Ce par aventure il y a pour le present des jeunes gens qui grant paine pourraient ilz croire ceste chose ainsi advenue.
Ainsi, par cette procession et les messes, pour lesquelles le cardinal d’Estouteville (1452), puis les évêques Thibaut d’Aussigni (1458) et François de Brillac (1474), le cardinal Rolin (1482) enfin accordèrent des indulgences, devait-on proclamer, les prouesses de Jeanne la Pucelle
. Chaque année, une prédication
attestée depuis 1474 célébra, à la rentrée de la procession, la gloire de l’héroïne. Au cours de la procession on chantait des versets, des psaumes, des passages des écritures propres à évoquer l’événement, des cantiques et des motets de circonstance, tel le motet, mi-latin, mi-français, composé en 1483 par le maître de chapelle de la cathédrale, Éloi d’Amerval. L’étendard de Jeanne
était solennellement porté2.
Le mistère du siège d’Orléans
, pièce de 20.529 vers dont nous conservons le texte ébauché en 1435 et 1439 et qui, sous la forme où elle nous est parvenue due à Jacques Millet, daterait de l’époque de la réhabilitation (1453-1456), fut joué à plusieurs reprises dans cette ville ; il mettait Jeanne en scène — Jeanne que, sur l’ordre du Seigneur, l’archange Michel allait quérir — et rappelait tout au long les épisodes de la bataille.
Le Journal du siège fut composé vers 1461 au plus tôt en utilisant les chroniques du temps et des souvenirs des témoins. En 1560, le principal du collège d’Orléans, Jean-Louis Micqueau, s’en inspira pour composer une narration latine des péripéties des combats ; en 1576, Léon Tripault, conseiller au présidial, en publia le texte français, chez Éloi Gibier, et, la même année, aux dépens de la ville qui se réserva trente exemplaires, renouvela, chez Hollot, cette édition qui fut reprise, maintes fois, en 1611, 1619, 1621, 1626. Au XVIIIe siècle, une Histoire du mémorable siège due à Étienne Barrois présenta l’essentiel de cette chronique. Par ailleurs, les historiens d’Orléans, tel Symphorien 88Guyon (1647), consacrèrent à Jeanne une place importante dans leurs ouvrages.
Un monument commémorant la délivrance, remplaçant une croix qui avait été plantée en 1456, avait été élevé de 1502 à 1508 sur le pont de la Loire. Aignan II de Saint-Mesmin en avait demandé l’érection par testament du 10 avril 1498, que ses héritiers et les procureurs du pont
exécutèrent : Jeanne était représentée face au roi figuré sous les traits de Louis XII, agenouillée devant le Christ crucifié aux pieds duquel la Vierge se tenait debout. Ce monument fut mutilé, en 1567, par les protestants et, en 1570, l’échevinage le fit restaurer : la statue de Jeanne fut partiellement refondue ; au Christ fut substituée une croix et à la Vierge une pietà.
Un portrait peint de la Pucelle avait été placé à l’hôtel de ville sous le règne de Henri III. Une inscription latine due vraisemblablement à Germain Vaillant de Guélis, abbé de Paimpont, prévôt de Saint-Aignan, futur évêque d’Orléans, le rappelait en souhaitant la félicité au roi venu à Orléans en septembre 1576 : que l’héroïne, y lisait-on, qui avait été envoyée au secours de la patrie par Dieu et non par un artifice soit propice au règne du prince
(1581). Ce portrait où Jeanne amazone
tout empanachée vêtue d’une longue robe présentait son épée devait inspirer pendant plus de deux siècles les artistes.
La mémoire de l’héroïne était liée aussi à la chambre
où Jeanne avait séjourné dans l’hôtel de Jacques Boucher, trésorier général du duc d’Orléans, que l’on appelait au XVIIe siècle la Maison de la Pucelle
.
Domremy
Le pays natal de Jeanne conserva la mémoire de la bonne Lorraine
. À Domremy, on montrait la maison de la Pucelle
qu’en 1580 visita Montaigne et que racheta en 1586 Madame de Stainville, douairière de Salm, veuve du seigneur de Domremy. On ne cessa d’y voir, à travers les âges, la chaumière
où la Pucelle était née, près de l’église, au lieu même où elle entendit ses voix
.
Le souvenir de Jeanne était aussi attaché au Bois Chenu. Les juges du procès avaient voulu compromettre Jeanne en s’efforçant de lui faire avouer qu’elle s’était entretenue avec les dames fées
, sous la ramure des arbres qui couronnaient les coteaux de la vallée de la Meuse. Le bruit en avait couru au village et le frère de la Pucelle avait rapporté ce propos à l’héroïne. Jeanne le nia avec force. Elle ne croyait pas aux légendes qui voulaient que les fées hantassent ces lieux. Quant à elle, en tout cas, elle ne les avait jamais vues. 89Quand on interrogea les habitants de Domremy, lors de l’enquête du procès de réhabilitation, on les questionna spécialement sur l’arbre des fées
. Les témoins durent rappeler les légendes qui couraient sur le Bois Chenu ; ils déclarèrent aux enquêteurs que, selon certains, les fées avaient été vues près du vieil arbre, où, par ailleurs, les enfants de Domremy avaient l’habitude de se rendre certains jours de l’année en de joyeuses promenades. Mais aucuns ne dirent que Jeanne y avait reçu son fait. Est-ce cette insistance sur le Bois Chenu dans les interrogatoires du procès de réhabilitation qui contribua à associer la tradition de Jeanne à l’arbre des fées ? Toujours est-il que l’archidiacre de Verdun, Richard de Wassebourg, auteur de l’une des plus anciennes histoires de Lorraine, les Antiquités de Gaule Belgique (1547), raconte que l’on montrait l’arbre sous lequel Jeanne avait eu ses visions : jamais sous ses vastes branches ne neigeait ni pleuvait depuis lors
, dit-il à la fin du XVIe siècle, un membre de la famille Hordal qui se prétendait descendre de Hauvis, fille de Jean du Lys, frère de la Pucelle, Étienne, grand doyen de Toul, avait fait construire une chapelle au Bois Chenu, pour célébrer l’héroïne à l’endroit où, comme le porte le livre de raison de la famille Hordal, Jeanne avait entendu ses voix
. Il avait ordonné que des messes fussent dites aux fêtes de Notre-Dame. Cette chapelle était en ruine au XVIIIe siècle et l’on croyait au siècle suivant que le pierrier de la Pucelle
, amas de cailloux qui avaient été accumulés sur ces vestiges, représentait un oratoire où Jeanne allait prier. C’est à l’emplacement de la chapelle que fut élevée à partir de 1887 la basilique nationale
du Bois Chenu.
Rouen
À Rouen, on avait dressé, après la réhabilitation une croix en bronze doré, à proximité de l’endroit où Jeanne avait été brûlée, sur le mur qui séparait la place du Vieux-Marché du cimetière Saint-Sauveur. Puis, au début du XVIe siècle, on érigea sur la place du Marché-aux-Vaux une fontaine de style Renaissance dont le couronnement porté par trois lourds piliers abritait une statue de la Pucelle sans attribut militaire, encadrée des figures allégoriques, des preudes femmes
qui symbolisaient probablement les vertus et le courage de la bonne Lorraine
. Une gravure d’Israël Silvestre et une peinture du XVIIIe siècle nous ont conservé seules le souvenir de cette fontaine, car, usée par le temps, elle fut, nous le dirons, remplacée en 1754-17553.
90II Du moyen âge à l’époque classique : L’instrument de la Providence
Les chroniqueurs, français et bourguignons, avaient laissé de la reconquête du royaume une narration où le rôle de Jeanne était défini selon leurs tendances. La couronne des Valois, sauvée par une bergère envoyée de Dieu, fut le thème ordinaire des historiographes du royaume depuis le procès de réhabilitation. Les récits des exploits de Jeanne se répètent indéfiniment, avec plus ou moins de détail, inspirés de Jean Chartier, du héraut Berry ou d’autres chroniques ; nous les trouvons dans le De origine et gestis Francorum de Robert Gaguin, dans la Mer des Hystoires, dans les Chroniques de France, textes maintes fois édités, respectivement depuis 1476, 1488, 1495, ou encore de Nicolas Gilles dans les Annales (1525), souvent réimprimées elles aussi. Paul-Émile, auquel est commandée une histoire de France (1539), qu’il écrit à la mode de l’antiquité, met Jeanne en scène, sans beaucoup insister.
Après Christine de Pisan, qui avait chanté le renouveau de la France (1429), après Martin le Franc, qui, dès avant le procès de réhabilitation (1440), dans son Champion des Dames qu’il avait pourtant dédié à Philippe le Bon, duc de Bourgogne, avait défendu la mémoire de la Pucelle innocente
, Martial d’Auvergne, procureur au Parlement, rime les Vigilles de la mort de feu Charles sebtiesme, ouvrage terminé en 1484 et imprimé plusieurs fois depuis 1485, et y célèbre Jeanne, Jeanne dont
Les juges estoient parties.
91Il narre le procès de réhabilitation de Jeanne ordonné par le Saint-Siège et conclut :
Au procès de son innocence
Y a des choses singulières ;
Et est une grande plaisance
De veoir toutes les deux matières
Le dit procés est enchesné
En la librairie Nostre-Dame
De Paris, fut la donné
Par l’évesque dont Dieu ait l’âme.
Il s’agit là d’une expédition authentique du procès de réhabilitation provenant d’un juge du procès, Guillaume Chartier, évêque de Paris, qui fut légué par ce prélat à la bibliothèque du chapitre de son église actuellement conservée à la Bibliothèque nationale (ms. lat. 17013).
C’est aux procès de condamnation et de réhabilitation que se réfère également l’humaniste Valeran de La Varanne (Varanius), d’Abbeville, dans son poème latin De gestis Johannae virginis Franciae, egregiae bellatricis libri IV qu’il dédie au cardinal Georges d’Amboise, archevêque de Rouen, en 1516. Les procès de Jeanne constituent la source essentielle de cette œuvre qui suit la trame de l’histoire, mais comme l’a fait remarquer Quicherat,
l’exactitude des recherches se dérobe sans cesse sous l’emphase du rhétoricien.
Cette volonté de recourir à des documents pour retrouver Jeanne doit être notée. Les procès ont été connus de La Varanne grâce à la copie qui en avait été faite sur l’ordre de l’abbé de Saint-Victor Nicaise Delorme (1488-1516) et qui était conservée dans la fameuse bibliothèque de ce monastère. Delorme fit transcrire le texte du Journal du siège d’Orléans, ainsi que le texte des deux procès, le procès de condamnation ayant été copié d’après le manuscrit de Notre-Dame.
Ce manuscrit fut plus d’une fois utilisé du XVIe au XVIIIe siècle par ceux qui voulurent s’informer de l’histoire de Jeanne d’Arc4. Il est aujourd’hui au nombre des manuscrits de la Bibliothèque nationale (lat. 14665).
On peut observer qu’à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, la copie des procès fut souvent entreprise. On réunit parfois dans un même volume les 92deux procès, accompagnés de documents historiographiques annexes5. On en compte plus d’une dizaine sur une trentaine d’exemplaires des procès qui nous sont conservés. Cela dénote une curiosité certaine pour l’histoire de Jeanne. La copie du procès de réhabilitation qui est actuellement conservé à la Bibliothèque vaticane dans le fonds de la reine Christine fut exécutée en 1475 par deux notaires parisiens à la requête d’illustres personnages, consilio et instantia illustrium virorum.
Louis XII, sur les instances de l’amiral Louis de Graville, fit faire un recueil, représenté aujourd’hui par le ms. 518 de la Bibliothèque d’Orléans, où l’on trouvait, outre une vie de la Pucelle, une version du procès de condamnation en français (que le P. Doncœur, contre Quicherat, croit être dans son intégralité le texte de la minute française du procès) et une compilation abrégée du procès de réhabilitation.
Par ailleurs, une relation sommaire
des deux procès en latin fut composée peu après le procès de réhabilitation. Nous en conservons une copie destinée vraisemblablement à un grand personnage. Elle fut traduite en français : on possède plusieurs exemplaires de cette traduction remontant à un texte établi pour Diane de Poitiers vers 1540, récemment découvert par le P. Doncœur : l’un d’eux avait été donné, en 1569, au cardinal d’Armagnac.
Cependant, la substance des procès ne passa que de manière très succincte dans les œuvres des historiographes du XVIe siècle qui se copient les uns les autres.
Jeanne fut l’objet d’éloges sans originalité dans une suite d’ouvrages qui se donnent comme mission de célébrer les femmes vertueuses
: après la Ginevera de le clare donne de Giovanni Sabadino (v. 1483) et le De claris mulieribus de Jacques-Philippe Forest de Bergame, imprimé en 1497, où les fables se mêlent à l’histoire, ceux de Symphorien Champier (Nef des femmes vertueuses, 1503), Alain Bouchard (Mirouer des femmes vertueuses, 1546), François de Billon (Le fort inexpugnable de l’honneur du sexe féminin, 1555) célèbrent l’héroïne. Dans ce dernier traité apparaît pour la première fois l’appellation Pucelle Jane, dite d’Orléans.
Tous les chroniqueurs n’avaient pas admis sans réserve la révélation divine. 93Thomas Basin, évêque de Lisieux, qui avait été consulté à l’occasion de la réhabilitation sur la validité du procès de condamnation et avait conclu en faveur de la révision de la cause, termine toutefois le récit qu’il a consacré à Jeanne dans son Histoire de Charles VII, en laissant au lecteur la liberté d’opinion :
Sur sa mission, sur les apparitions et révélations affirmées par elle, nous laissons à chacun la liberté de penser ce qu’il voudra, ainsi que autrement, selon la capacité ou son jugement, pro suo captu et arbitrio.
Basin, qui avait servi Charles VII, s’était brouillé avec Louis XI et vivait en exil à Trèves après avoir été contraint d’abandonner son évêché quand il écrivit son livre en 1471-1472. Au reste, il est loin de se montrer incrédule et explique les raisons pour lesquelles Dieu, s’il se servit de Jeanne comme instrument, ne permit pas qu’elle accomplisse complètement sa mission :
Nous admettons que Dieu ait permis qu’elle fût prise par les ennemis et conduite au supplice à cause des démérites du roi et du peuple de France… Ceux-ci n’ayant pas rendu suffisamment à Dieu grâce des bienfaits dont il les avait comblés par Jeanne s’attribuaient à eux-mêmes les mérites de leurs victoires.
Basin répond ici à ceux qui niaient l’intervention divine, tirant argument de l’échec final après le sacre, argument qui a été retenu parfois jusqu’à une époque récente.
Tout en reconnaissant la grandeur de l’œuvre, le pape Pie II, Eneas Sylvius Piccolomini, avait réservé son jugement dans ses Mémoires, pour ce qui était de l’inspiration divine :
Ainsi périt cette vierge admirable et étonnante, — dit-il, — qui, devenue chef de guerre, a su garder, au milieu des soldats, sa pureté sans tache et dont la renommée ne reçut jamais aucune atteinte. Était-ce œuvre de Dieu ou intervention des hommes ? j’aurais peine à me prononcer sur ce point. Quelques-uns pensent qu’une profonde pensée politique fit imposer cet expédient de susciter une vierge qui se disait envoyée de Dieu…
Pie II fait écho ici aux insinuations des Bourguignons et spécialement à une harangue que Jouffroy, évêque d’Arras, alors au service de Philippe le Bon, prononça à Mantoue en 1459.
Parmi les chroniqueurs bourguignons, Monstrelet se montre particulièrement 94hostile à Jeanne et en fait un instrument politique. L’influence de la chronique de Monstrelet fut d’autant plus grande qu’imprimée par Vérard, vers 1490, elle fut maintes fois rééditée de 1500 à 1603.
Inspiré par Monstrelet et peut-être par des historiographes anglais, Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, avait, dans ses Instructions sur le fait de la guerre, publiées en 1548 par Robert Vascosan et rééditées jusqu’en 1592, considéré Jeanne comme un instrument inventé par la cour de France et la compare à la nymphe Égérie guidant Numa Pompilius. Cet homme d’action rompu aux négociations diplomatiques ne put se résigner à voir en Jeanne autre chose qu’une invention
des politiques. Lui qui reprit dans ses Ogdoades toutes les légendes sur les antiquités gallo-franques ne voulut pas accepter la légende de Jeanne
.
Par contre, Guillaume Postel, ce singulier esprit, déséquilibré génial
comme l’appelle Lucien Febvre, avait apporté à la défense de Jeanne plus de colère que de raison
dans son livre Les très merveilleuses victoires des femmes du nouveau monde (1553) : il voyait dans l’histoire de Jeanne
la démonstration très claire que Dieu a plus de providence de la France qu’il n’a dans tous les États temporels.
Puis, Girard du Haillan, dans son livre qui peut être considéré comme notre première histoire nationale publiée en français, De l’estat et mercy des affaires de France (1570), avait suspecté la mission
de Jeanne et sa chasteté :
Les uns disent, — remarque-t-il, — que cette Jeanne était la maîtresse de Jean, bastard d’Orléans, les autres du sire de Baudricourt, les autres de Pothon.
Du Haillan voulait faire preuve d’esprit critique : on se serait
servi d’un miracle composé d’une faulce religion…
Quelques uns ont trouvé et trouveront mauvais que je die cela, et que j’oste à nos François une opinion qu’ils ont si longuement d’une chose saincte et d’un miracle pour la vouloir maintenant convertir en fable. Mais je l’ay voulu dire, pour ce qu’il a esté découvert par le temps qui descouvre toutes choses ; et puis ce n’est chose si importante qu’on le doive croire comme article de foy.
L’historiographe François de Belleforest, rééditant et amplifiant Nicole Gilles en 1572-1573, s’indignait de pareils propos :
Plusieurs, — dit-il, — se sont aheurtez à cette sotte et perverse opinion, qu’à bon droit ceste fille a esté par les Anglois mise a mort et que tant s’en fault 95qu’elle fust pucelle. Je suis marry qu’un François s’aheurte aux fantaisies des estrangers et plus qu’il se glorifie en l’évidence d’une si impudente menterie, laquelle je luy veux prouver, non par seule raison ou verisimilitude, car chacun peut en icelle abonder, ains par le discours du procès mesme qui luy fut faict à Rouen par Pierre Cauchon, que j’ai recouvert de messieurs les religieux de Saint-Victor…
Belleforest analyse longuement les deux procès et s’efforce de montrer l’innocence et l’exceptionnelle valeur de Jeanne.
Jeanne devenait, en ce temps-là, la patronne des catholiques dans leur lutte contre les réformés. Les Huguenots avaient abattu son monument sur le pont d’Orléans. C’est alors, rappelons-le, en 1576, que le magistrat de cette ville ordonnait la publication du récit du siège trouvé dans les archives pour défendre la Pucelle des soupçons articulés par
aucuns des nostres, mesmes plus ennemis de l’honneur françois et de l’amour que Dieu porte à nos roys que les nations estranges.
C’est alors, avons-nous dit, que la ville faisait peindre le portrait de Jeanne. En 1578 les échevins firent relever le monument de la Belle-Croix :
C’est sous ce signe [la croix] que Clovis, — dit l’inscription gravée sur le socle du monument, — avait vaincu l’ennemi et que Jeanne la Pucelle libéra la France de l’asservissement anglais, le signe de notre foi depuis peu détruit par les impies, non diu ab impbiis diruta, a été rétabli.
Les ligueurs d’Orléans se placèrent sous la protection de Jeanne avec le frère Hilaret. Il est vraisemblable que l’épée, dite épée de Jeanne d’Arc, aujourd’hui conservée au Musée de Dijon, qui porte sur sa lame les noms de [Jehanne] de Vaucouleurs et Charles [VII], a été donnée par les ligueurs orléanais à Henri le Balafré, en 1591, quand il s’échappa de la prison de Tours en caressant de grands projets. Cette arme serait donc une relique
de la Ligue.
Étienne Pasquier, ce magistrat pour qui l’histoire devait viser à définir et à illustrer la patrie, noble cœur qui cherchait la réconciliation des Français troublés par les guerres de religion, fit une place à la Pucelle dans Les Recherches de la France (1580). Il stigmatise ceux qui veulent expliquer Jeanne par l’intrigue, la ruse, la fourberie et le vice, à ces hommes qui :
pour estre pires que l’Anglois, font le procez extraordinaire à la renommée 96de celle à qui toute la France a tant d’obligation. Ceux-là luy ostèrent la vie, ceux-cy l’honneur et l’ostent par un mesme moyen à la France, quand nous appuyons le restablissement de nostre estat sur une fille deshonnorée.
Grand pitié ! — ajoute Pasquier, — jamais personne ne secourut la France plus a propos et si heureusement que ceste Pucelle, jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée que la sienne.
Il trouve la preuve de sa mission dans sa
pudicité [qui l’a] accompagnée jusques a sa mort…, les nombreux succez de ses affaires…, la simplicité de ses réponses aux interrogatoires qui furent faits par ses juges tout vouez à sa ruine…, la mort cruelle qu’elle choisit…
Pasquier s’était pénétré de ces vérités en lisant le procès dans le manuscrit de Saint-Victor, dans une copie conservée dans la bibliothèque de François Ier à Fontainebleau, et aussi dans un autre exemplaire qu’il eut quatre ans entiers en sa possession
.
Au moment où Pasquier publiait ces propos, l’éditeur de la Description du pays et duché de Normandie, imprimée à Rouen en 1581, donnait en appendice à son ouvrage l’édition du procès-verbal des trois premières séances du procès de condamnation.
D’après un abrégé du procès, Jeanne fut mise, dans le même temps, sur la scène à l’Université de Pont-à-Mousson, un des centres les plus actifs de la contre-réforme,
… à l’honneur du païs de Lorraine
Au fruict de la jeunesse, affin qu’elle s’aprenne
Aux ars et aus vertus.
En 1580, l’année où Montaigne visita à Domremy la maison de Jeanne, le roi Henri III devait venir en Lorraine pour accompagner la reine Louise de Vaudémont qui projetait une cure aux eaux de Plombières comme remède à sa stérilité. Un Jésuite de la Faculté de théologie, le Père Fronton du Duc, composa l’Histoire de la Pucelle pour donner une représentation au roi. Malheureusement les souverains ne se hasardèrent pas en Lorraine touchée par la peste. La pièce fut jouée devant le duc de Lorraine Charles III qui, songeant à briguer le trône de France, applaudit avec plaisir, l’année même où se tenait une première assemblée de la Ligue à Nancy, la Pucelle qui, née sur les marches de Lorraine, sauva le royaume des lys. Un secrétaire du prince, Jean Barnet, publia cette tragédie (1584), sans même citer le nom de l’auteur. 97Les vers de Fronton du Duc ne manquaient pas de souffle. Le jésuite avait voulu pénétrer l’âme de Jeanne qui
Édifiait chacun par sa douleur humaine.
Il avait eu le mérite de mettre sur la scène un thème national et de le traiter en suivant la trame de l’histoire, dans le temps où, tandis que s’élaborait une forme nouvelle du théâtre, la tragédie
, l’on pensait plus aux thèmes antiques ou bibliques qu’aux fastes de notre passé, qui n’est guère représenté dans cette littérature que par des épisodes des annales mérovingiennes.
La Tragédie de Jeanne d’Arcques, due à Virey des Graviers, donnée à Rouen en 1600, puis jouée au théâtre du Marais, en 1603, et à l’hôtel de Bourgogne, en 1611, est encombrée d’allusions mythologiques et de fastidieux monologues à la manière de Jodelle. Elle fut, de 1600 à 1626, rééditée à Rouen et à Troyes à huit reprises, ce qui tend à démontrer son succès. Il n’est pas douteux que Jeanne était alors à la mode6.
La famille de l’héroïne, ou du moins ceux qui disaient lui appartenir, étaient intéressés à la renommée de la Pucelle. Charles du Lys, avocat général à la cour des Aides, qui prétendait descendre de Pierre, frère de l’héroïne, et avait épousé Catherine de Cailly, issue, croyait-on, d’un compagnon de Jeanne, publia, en 1610, puis réédita en 1612 et 1628, un traité sur la Naissance et parenté de la Pucelle. On sait que Charles VII avait anobli la famille de Jeanne, ainsi que toute la descendance masculine et féminine des frères de la bonne Lorraine
, les exemptant d’impôts, privilège que Louis XIII restreindra aux seuls mâles. Charles du Lys, qui pouvait s’enorgueillir de nombreuses amitiés, dont celle de Pasquier, sage Nestor
, mit au concours
des projets d’inscriptions pour les tables d’attente du monument du pont d’Orléans qui avait été rétabli récemment et, en 1613, en publia le recueil qu’il amplifia notablement dans une réédition, en 1628. Plusieurs beaux esprits, tant d’Italie, de Flandre, de Lorraine que de France, tels Malherbe, Pasquier, Mlle de Gournay, Jean Leblant, ami de Desportes, Julien Peleus, historien de Henri IV, Peiresc, Scévole de Sainte-Marthe, Pierre Patrix, Hugues Grotius, Scaliger, Annibal d’Ortigue, Jean Daurat, du Perrier, Jean Hordal et bien d’autres rivalisèrent dans ce genre difficile, où souvent la pédanterie tue le sentiment.
98Nicolas Bergier, Rémois, composa à la demande de du Lys, un poème de 418 vers pour célébrer l’entrée de Jeanne dans la ville du sacre, illustré par la reproduction d’une tapisserie du début du XVIe siècle représentant cet épisode, aujourd’hui perdue, qui nous est ainsi conservée par une gravure de Poinssart.
Jean Hordal, professeur de droit à l’Université de Pont-à-Mousson, qui prétendait descendre, lui aussi, de Pierre du Lys par une fille, Hauvis, avait eu quelque difficulté à faire admettre sa glorieuse origine par Charles du Lys. Il avait adressé à son bon cousin
des vers célébrant l’héroïne. L’année où celui-ci publiait la deuxième édition de ses recherches sur la famille de Jeanne (1612), il avait produit une histoire de la Pucelle composée de citations d’auteurs, propres à magnifier la très noble héroïne lorraine
et à la défendre contre ses adversaires : Heroinae nobilissimae Ioannae Darc Lotharingiae vulgo Aurelianensis puellae historia. L’auteur dit avoir consulté l’exemplaire du procès de réhabilitation du Trésor des Chartes, manuscrit déjà cité par Jean du Tillet en 1565.
En 1612 encore, Jean Masson, archidiacre de l’église de Bayeux, consacrait un petit livre à la Pucelle où il usait des
extraits des interrogatoires et réponses contenus au procès de sa condamnation et des dépositions des cent douze témoins ouys pour sa justification.
L’ouvrage était assez bref. Beaucoup plus ample, l’Histoire de la Pucelle d’Orléans, en quatre livres, que vers le même temps (1625-1630), composait Edmond Richer, ancien syndic de la Faculté de Théologie de l’Université de Paris, gallican convaincu, devait demeurer manuscrite pendant deux siècles. Richer voulait répondre à du Haillan, dont Pithou lui avait dit qu’il était homme téméraire et ignorant
:
Mesme les historiens anglois n’ont pas escrit tant au désavantage de la Pucelle que du Haillan,
déclare-t-il, rejoignant Pierre Grégoire (De Republica, 1609), qui avait vilipendé le détracteur de Jeanne, homo pejor Anglis qui id ipsum fatentur
[un homme pire que les Anglais, qui eux-mêmes le reconnaissent]. Richer utilise amplement les procès. Il se sert d’un des meilleurs manuscrits du procès de condamnation (lat. 5966) et de l’exemplaire du procès de réhabilitation de Notre-Dame, sans compter celui que Du Lys lui confia. Il réalise l’importance de ces textes capitaux pour l’histoire de Jeanne :
Vrayment, — disait-il, — il seroit à désirer que, pour conserver ces pièces originales, j’entend le procez et la revision d’icelluy, quelqu’un en fist imprimer cent ou six vingts exemplaires en un beau charactère, pour les mettre, 99en diverses bibliothèques, afin de les conserver et transmettre fidèlement a la postérité, car aultrement elles se perdront par l’injure du temps. Pour mon regard, j’offrirais volontiers ma peine et mon travail a recevoir et conférer les copies et impressions sur les originaux… Certes, attendu le secours miraculeux que la Pucelle apporta à la couronne de France et race royale, je m’esbahys fort que nos pères ayent eu si peu de soin de faire veoir la vérité de cette histoire.
La bonne volonté de l’ancien syndic de l’Université de Paris, dont les maîtres avaient naguère contribué à la condamnation de Jeanne, ne fut point mise à profit : les procès demeurèrent longtemps encore manuscrits. Nous verrons cependant que son histoire fut exploitée, mais plus d’un siècle après son achèvement.
Richer, comme Pasquier, avait répondu à du Haillan et aux détracteurs de Jeanne. Un jésuite, René de Ceriziers, aumônier de Louis XIII, s’indignait encore des propos de cet historiographe en 1639, lorsqu’il consacrait dans ses Trois estats de l’innocence un morceau à la Pucelle : Jeanne d’Arc ou l’innocente affligée (1634), qui fut tiré à part et reproduit à huit reprises jusqu’en 1696 :
Je m’estonne qu’il se trouve de l’ingratitude parmi nous et que quelqu’uns ayment mieux estre obligez de leur salut à une sorcière qu’à une sainte.
Nous regardons son envoi comme un des plus illustres miracles dont le ciel mérite notre reconnaissance,
disait-il encore.
C’est un coup de Dieu admirable
avait observé un autre jésuite, qui devint confesseur du roi en 1637, Nicolas Caussin, dans sa Cour sainte consacrée aux reines et aux dames (1624), ouvrage réédité quatorze fois de son vivant.
Le P. Porré, lui aussi de la Compagnie de Jésus, fit une place à Jeanne dans sa Triple couronne de la bienbeureuse Vierge Mère de Dieu (1630), de même que son confrère, le P. François Latrier, dans le Grand ménologe des Vierges (1645). Ainsi, ces fils de saint Ignace ne se contentaient pas de célébrer la geste
de Jeanne : annoncés par Fronton du Duc, ils eurent le mérite, comme l’observe Georges Goyau,
de faire de la Pucelle un thème de la littérature spirituelle.
Les livres sur les femmes et les hommes illustres abondent où Jeanne a 100naturellement sa place, œuvres du P. Lemoyne (La Gallerie des femmes fortes, 1647 [6e éd.] qui fut traduite en anglais par le marquis de Winchester et qui montra pour la première fois aux Anglais Jeanne sous un jour favorable) ou encore de Vulson de la Colombière (Les portraits des hommes illustres françois qui sont peints dans la gallerie du Palais du Cardinal de Richelieu, nombreuses éditions depuis 1650), etc…
Ces volumes sont accompagnés de portraits ; celui de Lemoyne est illustré d’une gravure de Mariette d’après Vignon, et celui de Vulson de la Colombière de la reproduction, gravée par Heinel et Bignon, du tableau de Vouet appartenant à la galerie du cardinal de Richelieu, aujourd’hui au Musée d’Orléans ; des planches gravées par Léonard Gaultier décorent les livres de Jean Hordal et de Charles du Lys. À la même époque remontent le portrait en buste peint par le peintre lorrain Claude Deruet, qui fut conservé dans la famille de l’héroïne, et le portrait exposé à l’Hôtel de Ville de Rouen. Il s’agit toujours d’amazones pimpantes brandissant l’épée ; cette image était tellement dans l’esprit des hommes de ce temps que le bon La Fontaine, visitant Orléans et considérant le monument du pont où Jeanne, bardée de fer, était modestement agenouillée devant la croix, se déclara déçu :
En allant sur le pont, écrit-il à sa femme, je vis la Pucelle. Mais, ma foi, ce fut sans plaisir. Je ne lui trouvai ni l’air, ni la taille, ni le visage d’une amazone… le tout fort chétif et de petite apparence. C’est un monument qui se sent de la pauvreté du siècle.
Tandis que la Pucelle du tableau de l’Hôtel de Ville d’Orléans et de toutes les œuvres qui en dérivent est vêtue d’un corsage aux manches bouffantes, la plupart des portraits que nous venons de mentionner la représentent le corps bardé d’une armure. Thévet rapporte que Charles de Lorraine, duc d’Aumale, lui avait dit, en 1582, qu’il possédait en son château d’Anet l’armure de Jeanne
: c’est peut-être cette cuirasse ornée de rinceaux gravés, très postérieure à l’héroïne, qu’il reproduit dans l’image de l’héroïne insérée dans ses Vrais pourtraits et vies des hommes illustres (1584), d’après un dessin jadis conservé au trésor de la ville d’Orléans qui lui avait été communiqué par le P. Hilaret, l’ardent ligueur dont nous avons parlé7. On sait que l’on prétendait 101conserver maints souvenirs de la Pucelle : on montrait, par exemple, au trésor de Saint-Denis, selon Doublet, une épée de Jeanne. Dès le règne de Louis XII, un inventaire de l’armeurerie
du château d’Amboise mentionne le harnoys de la Pucelle
. La famille Boucher où Jeanne avait reçu l’hospitalité à Orléans possédait son chapeau
.
Le siècle de Louis XIII et de Louis XIV célébra parfois en Jeanne celle qui vainquit les Anglais, mais il a peu exploité ce thème, bien que les occasions n’eussent pas manqué. En 1627, alors que le roi d’Angleterre apportait confort aux Rochellois, fut publié ce pamphlet : La Pucelle d’Orléans apparue au duc de Buckingham pour le tourner de sa folle entreprise et attentat contre le roi (1627). En 1629, Nicolas de Vernulz, Luxembourgeois, dédia au cardinal de Richelieu un poème en latin, Joanna Darcia vulgo Puella Aurelianensis, qui n’est pas indifférent. Cet historiographe de l’empereur avait offert son œuvre au vainqueur de La Rochelle, qu’il n’hésite pas à comparer à Jeanne d’Arc. Le Rouennais Saint-Amant, au retour d’un voyage en Angleterre, où il avait accompagné d’Harcourt (1643), publia son médiocre poème héroï-comique : Albion, où il célébra les victoires de Jeanne.
Une Jeanne, au gré du trône,
D’un Jean la prise vengea.
Sitôt qu’elle s’érigea
De bergère en amazone
Les milords furent rossés,
Les chasseurs furent chassés.
La Pucelle de Chapelain, pourtant bien pauvre poème, dont nous allons parler, suscita les vers d’un admirateur de ce rimeur à l’adresse des Anglais :
Sans doute elle revit et, malgré vos efforts,
Cet homme tout divin la retire des morts.
Anglais, contemplez-la dans cet œuvre parfait,
Afin qu’en apprenant ce que son bras a fait,
Vous conserviez la paix que la France vous donne.
En 1642, un ami de Chapelain, le fameux abbé d’Aubignac, fameux surtout par ses ridicules, consacra à la Pucelle une tragédie en prose écrite selon la vérité de l’histoire et les rigueurs du théâtre, c’est-à-dire en respectant les règles des trois unités dont l’abbé fut le théoricien. C’est lui qui, le premier, comme l’a fait observer Puymaigre,
tenta d’enfermer une si glorieuse existence 102dans vingt-quatre heures de prison.
Une telle exigence commanda bien des non-sens historiques chez d’Aubignac et chez ses successeurs. D’Aubignac imagina Warwick amoureux de Jeanne. Il s’était inspiré de Polydor Virgil, de du Haillan et du Chesne. La pièce, qui fut cependant mise en vers par Benserade, n’eut aucun succès et, comme à son ordinaire, d’Aubignac qui rendait responsables ses interprètes de ses échecs, accusa les comédiens du Marais. Une émule de ce précieux
, Mlle de Scudéry, qui lui disputa l’honneur d’avoir eu la première idée de la Carte du Tendre, défendit la chasteté de l’héroïne contre les propos offensants pour la mémoire de Jeanne d’un professeur de Leyde, Rivet ; elle organisa, sous les auspices de Conrart, un tournoi littéraire auquel participèrent Mlle du Moulin et Anne de Schurmann (1646) et exalta la sainte guerrière
. Malgré un langage quelque peu affecté, elle caractérise assez exactement la personnalité de Jeanne ; elle célèbre
l’innocence de son éducation, la modestie de ses regards, la simplicité de ses paroles, la pureté de ses mœurs, le peu de magnificence de ses habillements, le peu d’ambition qu’elle témoigne pour l’agrandissement de sa famille, le soin qu’elle a eu de faire chasser de l’armée toutes les personnes infâmes qui s’y trouvaient…, l’ardeur qu’elle avoit à implorer Dieu dans tous ses desseins.
D’Aubignac avait mis dans la bouche de Jeanne cette prédiction
:
Un poète doit venir qui établira l’immortalité de ma gloire par un ouvrage immortel.
Chapelain, qu’annonçait d’Aubignac, consacra six ans de sa vie à commettre son fameux poème en vingt-quatre chants de douze cents vers : La Pucelle ou la France délivrée (1656), qui fut attendu comme une Énéide
. Jeanne était célébrée dans un langage héroïque
, qui n’était qu’un galimatias mythologique. L’ouvrage fut publié avec luxe par l’éditeur Augustin Courbé, illustré de gravures d’Abraham Bosse d’après des dessins compassés de Vignon, ayant servi à composer des cartons de tapisseries d’Aubusson qui ont été assez répandues. Les portraits de Chapelain et du duc de Longueville, dus au vigoureux burin de Nanteuil, avaient été placés en frontispice. Le duc de Longueville, descendant de Dunois, auquel l’œuvre était dédiée, avait suscité en effet le poème dont il récompensa généreusement l’auteur. Six éditions se succédèrent en un an et demi, qui témoignent du succès dans les mois qui suivirent l’édition du poème ; mais les épigrammes plurent : un libelle se gaussa du 103malheureux Chapelain, sans regretter autrement d’ailleurs que cette Iliade n’ait pas été digne de la gloire d’une héroïne nationale :
Après une vie éclatante
La Pucelle fut autresfois
Condamnée au feu par l’Anglois,
Quoy qu’elle fut très innocente ;
Mais celle qu’on voit depuis peu
Mérite justement le feu.
Boileau s’acharna sur cette œuvre ridicule et c’est aux cruelles ironies de ce censeur qu’elle a dû en quelque sorte sa pérennité :
Maudit soit l’auteur dont l’âpre et dure verve,
Son cerveau tenaillant, rime malgré Minerve
Et de son lourd marteau martelant le bon sens
A fait de méchants vers douze fois douze cents.
M. Georges Collas, historien de Chapelain, a pu dire de ce méchant poème :
Banale dans sa conception, assez médiocrement conduite dans sa froide unité, dénuée d’intérêt, sans vraie grandeur et sans nulle émotion et, dans son exécution, d’une maladresse qui va jusqu’aux effets du plus irrésistible comique, la Pucelle a mérité sa renommée.
Certes, Chapelain avait traité Jeanne avec beaucoup d’égards. Il avait reconnu l’intervention continuelle de la Providence dans sa vie et cependant il conduisit son poème, dit-il,
de telle sorte que tout ce qu’il y fit faire par la puissance divine s’y puisse croire fait par la seule force humaine élevée au plus haut point où la nature est capable de monter ;
mais la médiocrité de son œuvre avait en quelque sorte compromis la cause de la Pucelle
dont le nom ne put plus être prononcé sans provoquer le rire.
Ainsi, Chapelain, qui était pourtant convaincu de la grandeur française, contribua peut-être par ce poème si dénué de poésie à diminuer la gloire de la Pucelle. Il n’en est pas moins vrai que Chapelain, comme ses contemporains, vénérait l’héroïne.
L’idée que le poète se faisait de Jeanne était le reflet de la pensée de l’honnête homme de son temps, sentiment qu’exprime dans son Histoire de France (1633-1651), Mézeray, esprit fort, pourtant peu enclin à admettre le miracle
La Providence qui a fondé cette monarchie avec tant de soin, suscite un moyen contre la pensée de tous les hommes pour la sauver. Il choisit une pauvre 104et ignorante bergère pour accomplir un ouvrage auquel tant de sages hommes avaient travaillé en vain. Son nom était Jeanne.
Mézeray présente l’histoire de cette
fille si divine [dont] le supplice fut un crime qui demandait vengeance à Dieu et aux hommes.
Certains libertins, contemporains et amis de Mézeray, mirent, par contre, en doute la mission
de Jeanne ; tel Naudé qui ne veut voir dans l’intervention de la Pucelle
qu’une subtilité politique et croit qu’elle ne fut brûlée qu’en effigie — (Lettre à Baldo Baldi, 1637),
tel Guy Patin, le médecin humaniste qui, dans ses conversations avec l’avocat Chrestien, déclare qu’elle n’a pas reçu de révélation (1643),
tout ce miracle avait été politique et belle finesse fondée de religion, tantum religio potuit suadere malorum.
L’histoire traditionnelle de Jeanne représentait pour ces hommes de vieilles crédulités
, pour reprendre le mot d’Anatole France.
Des sceptiques s’étaient aussi servi d’un passage de la Chronique dite du doyen de Saint-Thiébaut de Metz, où était mentionnée la venue, dans cette ville, en 1436, d’une fille se disant la Pucelle qui fut reconnue
par une partie de la famille de Jeanne et qui épousa un chevalier lorrain, Robert des Armoises. En 1647, dans son Histoire de Église et diocèse d’Orléans, Symphorien Guyon avait montré qu’il s’agissait d’une aventurière qui avait abusé ses contemporains. Un oratorien, le P. Vignier, qui aimait les faits à sensation, en les justifiant au besoin par des faux, prétendit, dans le Mercure galant de 1683, avoir trouvé des documents nouveaux sur Jeanne des Armoises, documents probablement fabriqués par lui. On sait que cette thèse a été reprise au XVIIIe siècle par Polluche et, depuis, par des écrivains
qui aiment se faire de la publicité à peu de frais.
Pourtant les Oratoriens vénéraient toujours Jeanne d’Arc. Ils conservaient, depuis 1631, dans leur couvent d’Orléans, le chapeau
de l’héroïne qui, provenant de la famille Boucher, leur avait été remis par Jean Metezeau, secrétaire du roi dont la femme était, par les Bongars, issue des Boucher (on se rappelle que Jeanne avait été, à Orléans, l’hôtesse de Jacques Boucher). C’est à un oratorien que l’on attribue le premier texte d’un panégyrique d’Orléans qui nous soit conservé et qu’Henri Stein a publié d’après un manuscrit de la Bibliothèque nationale. Faisant écho au Martyrologe gallican composé, en 1637, sur l’ordre de Louis XIII, par André du Saussay, prédicateur et aumônier du roi, qui avait placé Jeanne dans le catalogue des Pii, personnes mortes en odeur de sainteté
, et à l’instar de Symphorien Guyon qui avait, dans son Histoire 105de l’Église d’Orléans, cité la Bienheureuse Jeanne d’Arc
parmi les saints de ce diocèse, le P. Senault, un oratorien illustre, ancien supérieur de son ordre, l’un des premiers restaurateurs de l’éloquence
au XVIIe siècle, selon Voltaire, affirmait dans la chaire de Sainte-Croix, en 1672, que
l’Église entendait que nous la réclamions comme une sainte.
Un prêtre du diocèse de Langres (1705) inséra d’autorité dans le Martyrologe des saints et saintes
, au 30 mai,
Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans.
C’est aussi un oratorien, professeur au collège de Jully, dont nous possédons les leçons d’histoire manuscrites, qui parle fort longuement de la Pucelle (1715).
Bossuet avait fait moins d’efforts pour instruire son élève le Dauphin : l’évêque de Meaux dit peu de chose sur Jeanne dans son Abrégé de l’histoire de France à l’usage du jeune prince et encore y mêle-t-il la confusion, l’erreur même : il fait de l’héroïne une servante d’auberge
. Il parle toutefois de ses rares vertus
mais ne fait pas allusion aux voix
. Fénelon ne donna pas de place à la Pucelle dans ses Dialogues pour l’instruction du duc de Bourgogne. Le geste de Jeanne d’Arc aurait pu être, dans le siècle où s’épanouissait la théorie du droit divin de la royauté, un exemple, une preuve de l’action de la Providence. Force nous est de constater que l’auteur de la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte s’est peu soucié de la Pucelle d’Orléans. A-t-il eu des doutes sur la mission de Jeanne, comme l’insinue Anatole France ? Nous ne saurions le dire.
Il y a à la fin du siècle un ralentissement dans le rythme des publications concernant Jeanne. Si l’on a peut-être exagéré les conséquences de l’échec de Chapelain, il n’en est pas moins vrai que cette parodie du Tasse avait pu décourager les plus courageux.
La littérature historique est assez courte : sans doute, l’érudition de la seconde moitié du siècle a à son actif un livre fondamental : Denis II Godefroy, historiographe du roi, avait publié chez Cramoisy, en 1661, un recueil de 900 pages in-folio, véritable somme des textes concernant le règne de Charles VII : il avait édité les chroniques de Jean Chartier, du héraut Berry, de Mathieu d’Escouchy, la Chronique de la Pucelle de Cousinot, l’appréciation de Pie II sur Jeanne et la sentence de révocation du procès. Mais, on le sait, la substance de l’œuvre immense des érudits du XVIIe siècle ne passa pas dans le public avant longtemps. L’Histoire de Charles VII, de Baudot de Jully, publiée en 1697, est encore éloignée des documents, mais son auteur s’efforce de faire connaître 106Jeanne8. Dans sa fameuse Histoire de France (1696), où il témoigne d’esprit critique et du désir d’exploiter les sources, le P. Daniel, qui avait étudié les textes des procès, donna de Jeanne une image assez exacte, mais il fut gêné par la condamnation de l’héroïne, due à des juges ecclésiastiques qu’il s’efforça d’excuser.
Les classiques furent donc à la fin du grand siècle peu enclins à célébrer Jeanne d’Arc, peut-être trop gothique
à leurs yeux. Nous n’avons rien trouvé qui fût digne d’être retenu dans leurs écrits.
107108III La Pucelle au siècle des Lumières
Le poème de Voltaire et les recherches historiques
siècle des Lumières
Le siècle des philosophes est marqué par la popularité d’une œuvre scandaleuse, la Pucelle, épopée romanesque
de Voltaire. Arouet voulut faire de l’esprit sur un sujet que Chapelain, dit-il, dans une lettre à Rousseau (30 avril 1755), avait eu
la bêtise de traiter sérieusement.
À force d’ennui, — remarque Sainte-Beuve, — Chapelain appela les représailles. Voltaire eut le malheur de s’en charger et tout son siècle celui d’y applaudir.
On peut être homme de génie et manquer de goût, Voltaire l’a largement prouvé dans cette circonstance. C’est à Cirey, non loin de Domremy, tout près de Blaise dont Baudricourt fut le seigneur, qu’il entreprit la composition de son trop fameux poème. Pourquoi choisit-il Jeanne comme passe-temps ? Comment osa-t-il travestir l’histoire de cette manière et faire d’un drame un conte graveleux pour plaire à une société frivole ? Une compatriote de Jeanne, un cœur sensible
, Mme de Graffigny, dame d’Happoncourt et de Greux, dont l’oncle, chambellan du duc de Lorraine Léopold, Antoine Soreau, était seigneur de Domremy, s’amusa fort à la lecture de la Pucelle dont Voltaire l’avait gratifiée à Cirey, en 1738, en la mettant dans la confidence de son œuvre qui circula sous le manteau. La Pucelle fut l’objet d’éditions subreptices depuis 1755, mais c’est seulement en 1762 que Voltaire, poussé peut-être par la vanité d’auteur, se décida à donner lui-même une édition du poème. Plus de soixante éditions ou réimpressions se succédèrent jusqu’en 1790, témoignant de son extraordinaire succès qui nous confond aujourd’hui. Les plus honnêtes gens
, tel Malesherbes, en savaient des chapitres entiers. Voltaire avait voulu, disait-on, par ce persiflage
faire connaître combien, avant la civilisation et les lumières, les guerres étaient cruelles, les mœurs dissolues, le moines libertins, la religion fanatique, la superstition grossière.
Ce roi de l’intelligence
était incapable de comprendre le moyen âge, siècle d’ignorance
et de barbarie
. Il ne voit, dans l’histoire, que le 109jeu des intrigues et des passions. Le Dictionnaire philosophique, l’Essai sur les mœurs bafouent Jeanne d’Arc. Quoiqu’il eût déclaré qu’elle aurait eu
des autels dans le temps où les hommes en élevaient à leurs libérateurs,
Arouet donne une définition sommaire de la fille au grand cœur
, une malheureuse
idiote…, menée par un fripon nommé frère Richard.
Préparant les voies à Voltaire, Beaumarchais avait dans ses Lettres sérieuses et badines (1740), après Laboureur et d’Artigny, soutenu cette thèse qui trouva des contradicteurs, notamment en la personne de Daniel Polluche, mais qui fut à nouveau exposée dans l’Encyclopédie. Montesquieu voyait dans le miracle
de Jeanne d’Arc une pieuse fourberie :
Dans un fait de cette nature, pour peu que l’histoire se prête à une pareille explication, on doit l’embrasser, parce que la raison et la philosophie nous apprennent à nous défier d’une chose qui les choque si fort l’un et l’autre.
Il serait faux toutefois de croire que, du fait des blasphèmes de Voltaire, Jeanne avait été une nouvelle fois condamnée, et à jamais. Un anonyme publia en guise de réponse à Arouet une épître de Belzébuth à l’auteur de la Pucelle (1760) ; le diable dit à Voltaire
Un de tes vers me fait mille sujets ;
Les médecins, la peste et les Anglais,
Moins que ta plume, ont peuplé mon empire.
En 1786, Gabriel-Henri Gaillard, historien assez médiocre du reste comme nombre d’historiens de ce temps, auteur de la Rivalité de la France et de l’Angleterre (1771-1777), constatait, au sein de l’Académie française dont il était membre, que Voltaire
avait parodié l’épisode le plus épique et le plus dramatique de notre histoire… :
L’homme juste et sensible, — disait-il, — qui, avec les talents de Voltaire, se pénétrant du pathétique d’un tel sujet, le traiterait en ami de l’innocence et de l’infortune, en ennemi des tyrans et des oppresseurs serait le plus lu des poètes épiques.
Avant Gaillard, dès 1784, Bernardin de Saint-Pierre, qui, en conclusion à ses Études de la nature, proposant les principes d’une société nouvelle et les moyens de l’éduquer, recommandait pour donner aux spectacles toute leur valeur, de substituer à la tragédie antique, qui
nous remplit d’une pitié étrangère…, [le modèle de] nos héros qui, présentés sur la scène, suffiraient pour 110porter jusqu’à l’enthousiasme le patriotisme du peuple.
Il cite, comme exemple, la
mort de Jeanne d’Arck (sic)
en rappelant les épisodes du martyre de l’héroïne. C’était bien là un thème qui pût
contribuer à rapprocher les citoyens.
On s’était contenté de donner, en 1778, à Marly, devant le roi et la reine, une pantomime
, consacrée à l’héroïne, due à Regnard de Pleinchesne9, gouverneur des pages du roi. Cette pantomime qui n’était point certes la tragédie nationale
à laquelle songeait Bernardin de Saint-Pierre, transportée au théâtre Nicolet, jouit d’une grande faveur auprès du public.
Malgré les ricanements des philosophes, Jeanne n’avait pas cessé d’être vénérée dans les villes qui l’honoraient d’ancienneté. À Rouen, à la fontaine construite au début du XVIe siècle, qui, tombant en ruine, est détruite en 1754, est substituée, selon les dispositions d’un arrêt du Parlement du 5 avril de cette même année, un nouveau monument dû à l’architecte Dubois, couronné par une statue due à Paul-Antoine Slodz qui avait été
exposée au concours des connaisseurs de la capitale du royaume,
où l’artiste, disait-on, avait su concilier
l’attitude noble et guerrière [et] la modestie et les grâces [de l’héroïne].
Elle fut inaugurée avec la participation des poètes de l’Académie de Rouen : de Chaligny et l’abbé Guyot des Fontaines. À Orléans, le monument de la Pucelle, lors de la démolition du vieux pont en 1745, avait été relégué dans une salle basse de l’hôtel de ville. En 1762, on avait demandé à Pigalle le projet d’une nouvelle statue. Le fameux artiste imagina de représenter Jeanne en Pallas, foulant le léopard anglais, face à une personnification de la ville d’Orléans dépouillée de ses chaînes ; mais on se contenta, en 1771, de remonter l’ancien monument à l’intersection des rues Nationale et de la Vieille-Porte :
Pietatis in Deum / Reverentiae in Dei-Param / Fidelitatis in Regem / Amoris in Patriam / Grati animi in Puellam / Monumentum / Instauravere cives Aureliani / Anno Domini M DCC LXXI.
[En témoignage de piété envers Dieu, de vénération envers la Mère de Dieu, de fidélité au Roi, d’amour pour la Patrie et de gratitude envers la Pucelle, les citoyens d’Orléans ont rétabli ce monument en l’an de grâce 1771.]
L’iconographie de Jeanne est abondante dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, preuve d’une popularité certaine. Au siècle de la vignette
, on multiplie les images de l’héroïne à mi-corps, gravées à l’eau-forte en petit format d’après la peinture de l’hôtel de ville d’Orléans : tels les portraits gravés par A. de Marcenay (édité par Wille en 1769), par de Laire d’après F. M. Queverdo, par N. Le Mire en 1774 (et offert au fameux intendant d’Orléans, M. de Cypierre, par Couret de Villeneuve fils), etc… Nous possédons la représentation en taille-douce des scènes de la vie de l’héroïne : Charles VII et la Pucelle par 111Prevost, d’après C.N. Cochin, le Siège d’Orléans par Marchand, d’après Borel (1789), Jeanne devant Reims, par Moret, d’après Desfontaines, Jeanne envoyant sa lettre aux Anglais (gravure en couleurs de Roger, dans la Collection des portraits des grands hommes de Sergent (1788-1792), Jeanne célèbre héroïne française par J. Voyez (1787), etc. Elle est naturellement figurée en guerrière, bardée d’une armure, drapée dans une ample robe aux plis mouvementés, mais la grâce facile de l’époque adoucit toujours son allure martiale, si bien que la représentation de Jeanne à l’assaut d’Orléans illustre la vignette d’un parfum de Dissey et Piver : l’eau des héroïnes
. L’armure de Jeanne
, on la montrait à l’arsenal de Chantilly en ce temps-là. Carré, dans la Panoplie (1783) ; nous rapporte la tradition de cette relique
; elle passa au Musée de l’artillerie, à Saint-Thomas d’Aquin, où on la présenta, vers 1800, à la duchesse d’Abrantès. C’était une armure de champ-clos des environs de 1520 !
À Orléans, Étienne Barrois publia à nouveau, en 1739, une Histoire du mémorable siège. Les évêques, Mgr Fleuriau d’Armenonville (1706-1726) et Mgr Louis-Sextius Jarente (1758-1788), entendirent donner à la commémoration de la victoire de la Pucelle le dernier éclat
. Le recueil des prières, psaumes et cantiques de la procession est imprimé en 1718 et réédité maintes fois jusqu’en 1790.
Les éloges
de Jeanne n’avaient pas cessé d’être prononcés à Sainte-Croix ; la municipalité d’Orléans, rétribuait les prédicateurs et imprimait parfois l’éloge qu’ils prononçaient. Le Père Claude de Marolles, de la Compagnie de Jésus, fut le premier à bénéficier de la publicité des presses en 1759 et 1760. Ces orateurs s’efforçaient d’édifier leur auditoire. Ils combattaient les tendances philosophiques, quoique l’un d’eux, le P. Géry, supérieur des Génovéfains, décida, en 1779, de ne pas insister sur les révélations de Jeanne pour ménager la délicatesse du siècle
.
Lorsque la politique anglaise fut tournée contre la France, certains orateurs, comme le P. Géry, prirent occasion de leurs sermons pour stigmatiser
cette puissance étrange où les sujets sont indociles, où les maîtres sont impies, où le schisme règne.
Le même religieux railla la
manie avilissante [de plusieurs] à copier les manières et les usages de cette nation ennemie.
Il se plaignait que ce pays
ébranlât, par des principes insensés de quelques uns de ses écrivains, les fondements de la religion et des mœurs.
Il pensait naturellement à l’anglophilie des philosophes et spécialement de l’auteur de la Pucelle mort l’année précédente.
112En 1781, année au cours de laquelle on devait assister à la capitulation de Cornwallis, le prédicateur, J. R. P. Soret, prieur de Saint-Donatien, voit dans l’histoire de Jeanne d’Arc la preuve de la colère vengeresse du Seigneur
, qui se manifeste au cours des âges à l’égard d’une perfide nation
, comme elle se révèle encore au cours de la guerre d’Indépendance de l’Amérique :
Puisse Dieu rendre les Anglais plus clairvoyants, — disait-il, — et leur faire respecter l’indépendance de ce nouvel État républicain que le génie, la patience, la fermeté et le courage d’un homme aussi étonnant par ses connaissances que par sa politique vient de fonder en Amérique.
Ainsi, sous le règne de Louis XVI, les victoires de Jeanne paraissaient annoncer la défaite que subissait l’Angleterre. Une petite gravure de Bertet nous montre le buste de Jeanne inscrit en médaillon flanqué de ceux de Dugay-Trouin et de Tourville réunis, sous le titre
les vainqueurs des Anglais,
avec ce commentaire :
cette héroïne fut le fléau des Anglais.
Il y avait donc des Français qui croyaient
encore en la Pucelle ; ce qui n’était pas du goût de Beaumarchais :
[des] hommes graves, — ricanait l’auteur du Mariage de Figaro, — pardonnaient beaucoup moins à Voltaire d’avoir ri aux dépens de Jeanne d’Arc qu’à Pierre Cauchon de l’avoir brûlée.
Le P. Buffier présente aux pensionnaires
du collège Louis-le-Grand Jeanne
fille suscitée de Dieu comme par un miracle en faveur de la France — (Nouveaux éléments d’histoire et de géographie, 1752).
La mémoire de l’héroïne fut défendue en de nombreux ouvrages. Après Guyot de Pitaval, qui s’inspire du Père de Cériziers (L’innocence opprimée par les juges, 1743), G. Berthier, dans l’Histoire de l’Église gallicane de Longueval (1747), fait justice des allégations de Rapin-Toyras, protestant français réfugié en Grande-Bretagne, qui, dans son Histoire d’Angleterre (1724-1736, t. IV), avait pris le parti des Anglais et suivi la Chronique de Monstrelet sur la
prétendue inspiration de la Pucelle.
Gaspard de Toustain-Richebourg réfute, en 1754, dans les Annonces de Rouen, les Affiches de Haute-Normandie où l’on se demandait si Jeanne avait été brûlée. Villaret, continuateur de l’Histoire de France de Velly (1765-1785), tout en affirmant son rationalisme, reconnaît le rôle de Jeanne et se targue d’avoir lu un manuscrit du procès. L’abbé Millot (Éléments d’histoire de France, 1770 ; Éléments d’histoire d’Angleterre, 1776) contredit les historiographes anglais. Richer, avocat au Parlement, consacre de longs développements à l’histoire de la Pucelle dans les Causes célèbres et intéressantes (t. XVII, 1780) 113et fait des réserves sur l’interprétation politique
de la mission.
L’érudition enfin tend à renouveler l’histoire de Jeanne. Les dernières décades de l’ancien régime nous apportent des œuvres qui jusque-là n’avaient pas eu leur équivalent dans la littérature imprimée. On s’intéressa aux procès jusque-là inédits. Notons qu’un recueil manuscrit de ces textes compilés sous Louis XII appartint à Jean-Jacques Rousseau et fut donné par lui à la République de Genève.
Un homme qui avait en partie consacré sa vie à l’histoire, assez indépendant pour avoir été plusieurs fois embastillé, l’abbé Nicolas Lenglet-Dufresnoy publia, en 1753-1754, une Histoire de Jeanne d’Arc vierge, héroïne et martyre d’État, suscitée bar la Providence pour rétablir la monarchie française, tirée des procès et autres pièces originales du temps (3 vol. in-12). En vérité, l’œuvre de Lenglet-Dufresnoy n’était point originale. L’abbé s’était contenté de démarquer, sans produire la moindre référence, Richer, qui s’était attaché, au début du XVIIe siècle, comme nous l’avons dit, à renouveler l’histoire de Jeanne dans un ouvrage demeuré manuscrit. Le libraire de Bure avait confié un exemplaire du livre de Richer à Lenglet-Dufresnoy qui avait vu tout le parti qu’il en pouvait tirer. La supercherie fut révélée au public par l’abbé d’Artigny en 1756, un an après la mort de Lenglet-Dufresnoy (16 janvier 1755). Celui-ci avait projeté une nouvelle édition de son livre sans pouvoir donner suite à son dessein. Quoi qu’il en soit, Lenglet-Dufresnoy avait compilé une étude sur les procès, indiqué les manuscrits, relevé les témoignages sur la Pucelle, donné une sorte de bibliographie du sujet. L’abbé était trop de son temps pour adopter la thèse de la mission divine :
De croire que cette petite fille ait eu des visions, des apparitions, des révélations de saints et de saintes, j’abandonne cette pieuse créance à des personnes d’un esprit moins rétif que le mien. Mais, à ces apparitions, je substitue une persuasion intérieure, une méditation réfléchie qui frappe, qui anime, qui agite fortement l’imagination… Soyez persuadés qu’en matière de piété la chose se passe de même. C’est ainsi qu’on doit expliquer grand nombre de visions et d’apparitions que l’on trouve dans la vie de ces saintes âmes, qui sont le sujet de notre admiration.
Ainsi, Lenglet, qui, en 1751, avait publié un Traité sur les apparitions, où il avait fait preuve d’esprit critique, expliquait-il Jeanne d’Arc. Il reconnaissait que,
prévenu sur Jeanne, il s’était rendu à la beauté de son caractère 114après la lecture des deux procès.
S’il ne crut pas que Jeanne reçut vraiment sa mission de Dieu même, il imagina que la Providence avait permis qu’elle pensât être commandée par des saints. Ses réserves sur le merveilleux pouvaient inspirer confiance à ses contemporains. Les documents devaient imposer progressivement, même aux esprit libertins, la geste de Jeanne. Lenglet-Dufresnoy avait montré la voie.
Un ancien conseiller au Parlement de Paris, Clément de L’Averdy, qui, pendant peu de mois, fut contrôleur général des Finances, avait consacré sa retraite à la pratique de l’érudition qui l’avait conduit à l’Académie des Inscriptions. Il entreprit l’étude des deux procès qu’il considéra séparément, isolément, afin d’aboutir à des conclusions plus sûres, en recherchant les manuscrits et en démontant le mécanisme de la procédure. Il a édité, en 1790, dans le troisième volume des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, publié par ladite Académie, un mémoire très minutieux de plus de 600 pages. Sans doute, n’a-t-il pas compris le caractère inquisitorial de la procédure de la condamnation, ce qui contribua à fausser ses conclusions ; mais, comme l’a observé Jules Quicherat,
l’honneur lui restera néanmoins d’avoir composé sur la Pucelle le premier répertoire exact, le premier ouvrage digne de la science moderne.
L’Averdy devait trouver, en 1793, la mort sur l’échafaud. Accusé de méfaits en grande partie imaginaires, il fut condamné par le tribunal révolutionnaire.
L’Averdy reste prudent sur le problème de la mission. Il produit les arguments des thèses opposées. Il ne prend pas parti sur les probabilités
,
pure affaire d’opinions sur laquelle les suffrages sont absolument libres.
Mais ce qui ne fait pas de doute pour lui, c’est que Jeanne
étoit de bonne foi dans la ferme croyance de l’inspiration divine…, [qu’elle] a toujours tenu la conduite la plus pure et la plus pieuse.
Il entend faire connaître les témoignages du procès de réhabilitation :
Puisque le venin de la calomnie a voulu avilir cette héroïne dans les ouvrages de quelques historiens, puisqu’un poète célèbre a souillé de nos jours ses talens, jusqu’au point de présenter Jeanne comme digne de la qualification de dissolue, que ses ennemis et ceux de la France lui avaient si injustement attribuée, il est dû à la mémoire de cette pieuse et illustre fille, de ne pas taire les témoignages…
115IV De la Révolution à la Monarchie de Juillet : Jeanne réhabilitée
par le patriotisme de la France nouvelle
réhabilitéepar le patriotisme de la France nouvelle
Les temps nouveaux allaient apporter au culte de Jeanne d’Arc un regain de vie. Celle que l’on avait célébrée comme l’instrument de la Providence en faveur de la dynastie allait progressivement devenir comme le symbole de l’idée de patrie transfigurée par la Révolution et l’Empire.
Sans doute, les débuts de l’époque révolutionnaire ne lui furent point favorables. En 1790, la fête de Jeanne à Orléans se confondit avec celle de la Fédération, mais elle fut interrompue en 1793. Le monument d’Orléans où était représenté le roi de France en même temps que Jeanne, aux yeux des Jacobins, insultait à la liberté du peuple français
; en août 1792, la municipalité avait pourtant déclaré, que ce monument,
loin de pouvoir être regardé comme un signe de féodalité, était un hommage envers l’Être suprême et un témoignage glorieux de la valeur de nos ancêtres qui ont délivré la nation du joug anglais.
On le détruisit néanmoins, mais on donna, à l’un des canons qui fut coulé dans son métal, le nom de l’héroïne. Des énergumènes, au chant du Ça ira, brûlèrent le chapeau de Jeanne d’Arc
que les Oratoriens, après la suppression de leur couvent, avaient confié à Mme de Saint-Hilaire (3 septembre 1792).
La statue de pierre — une Jeanne d’Arc agenouillée provenant probablement de la chapelle ruinée du Bois Chenu — qui était encastrée au-dessus de la porte de sa maison à Domremy faillit être anéantie par des vandales, mais fut sauvée par un ancien membre de l’Assemblée législative, François-Joseph Henrys, le trisaïeul du général Henrys, l’un des chefs de la guerre de 1914-18. La statue de Rouen aussi, malgré une pétition de la Société populaire, fut sauvée par le maire, M. de Fontenay, qui affirma qu’elle devait être conservée parce que l’héroïne était du Tiers État
.
Celle qui avait défendu la couronne de Charles VII était une patriote
; aussi certains jacobins la considéraient comme une des leurs. Jeanne républicaine
116est chantée, en 1795, par un jeune Anglais, Robert Southey, épris des idées révolutionnaires, dans un poème qui ne compte pas moins de dix livres où la geste de la Pucelle est contée avec quelque fantaisie. Southey avait lu Chapelain et plusieurs historiographes de Jeanne, mais s’était toujours refusé à jeter les yeux sur le poème de Voltaire. Lui qui incarnait la nouvelle poésie se vante d’avoir choisi comme thème de son œuvre une défaite de sa nation :
Parmi les lecteurs, — dit-il, — s’il en est un qui puisse désirer le succès d’une cause injuste parce que son pays la soutint, je ne désire pas l’approbation de cet homme.
D’ailleurs, depuis William Gunthree (1747) et Hume (1761), Jeanne recevait l’hommage des historiens anglais. Dans le poème de Southey, Jeanne annonce, au sacre de Reims, la déclaration des droits de l’homme et les bienfaits de la Révolution, la liberté et l’égalité ! Elle est comparée à Mme Roland !
La Jeanne d’Arc de Southey fut très appréciée, comme le prouvent les éditions qui ne cessèrent de se succéder. Les Anglais ne considéraient plus Jeanne comme une ennemie. Dans une de ses préfaces, le poète rapporte qu’une pantomime sur l’héroïne avait été donnée au théâtre de Covent-Garden, à l’issue de laquelle Jeanne était entraînée par les démons et emmenée en enfer : le public protesta. Dans les représentations suivantes, on introduisit un ange qui la porta au ciel.
Avant Southey, en 1790, P. J. B. Choudard consacre à Jeanne une pièce jouée aux Italiens et J. Aude lui donne un rôle dans son Momus aux Champs-Élysées. Enfin, Louis-Sébastien Mercier, député à l’Assemblée Constituante, futur conventionnel, qui, répondant au vœu de Bernardin de Saint-Pierre, voulait que l’auteur dramatique enseignât la vertu et que son œuvre fût le reflet de l’intérêt de la nation, avait représenté au théâtre des Délassements comiques une Jeanne d’Arc en quatre actes et en vers10. En 1802, il préfaça une traduction du drame de Schiller, Die Jungfrau von Orléans, que Cramer, qui avait été chassé de Kiel pour ses idées révolutionnaires, éditait à Paris. Il y évoquait
cette fille si extraordinaire qui, si elle eût vécu de nos jours, fidèle à la cause et au cri du peuple, aurait monté avec nous à la prise de la 117Bastille et à la destruction d’un trône horriblement entaché de trahison et de sanglants parjures.
Le drame de Schiller, écrit en 1800-1801, avait été représenté pour la première fois à Leipzig, le 18 septembre 1801, et à Berlin, le 23 novembre de cette année ; il avait joui d’un éclatant succès. Cette romantische Tragoedie — entendez tragédie historique — a été de grande conséquence pour le culte de Jeanne. La Jungfrau de Schiller est une réponse, la première réponse du préromantisme, à la Pucelle de Voltaire, au scepticisme railleur du philosophe. Southey n’avait jamais voulu lire le poème de Voltaire : c’est en le lisant, au contraire, que Schiller conçut sa tragédie. Dans une poésie publiée en 1802, il s’adresse a Jeanne :
Ô Vierge, ravalant en toi une incomparable image de l’humanité, la raillerie t’a traînée dans la plus épaisse poussière. C’est bien le fait de l’esprit moqueur, en lutte éternelle avec le beau, il ne croit ni à Dieu, ni à l’ange ; il veut ravir au cœur des trésors. Mais, comme toi, Ô pieuse bergère, la poésie est fille de race candide. Elle te tend sa main divine, et elle s’élance, avec toi, vers les astres éternels. Sainte création de la pitié, une auréole entoure ta tête. Tu vivras immortelle. Le monde aime à noircir ce qui rayonne et à traîner le sublime dans la fange. Mais sois sans crainte, il y a encore de belles âmes qui s’enflamment pour ce qui est grand. Il est encore de nobles esprits qui aiment les nobles figures.
Mercier (on l’a appelé le singe de Jean-Jacques), qui avait accusé Voltaire
de n’avoir pas su détruire la superstition sans attaquer les mœurs,
disait avec Schiller :
Vengeons les attentats commis par un cerveau dépravé et libertin contre un nom qui n’aurait jamais dû cesser de demeurer pur et honoré si la frivolité ne rendait pas insensible à la gloire des armes protectrices immortelles des États.
Mme de Staël considérait la Jungfrau de Schiller, comme la meilleure réponse faite à Voltaire qui avait réussi à déconsidérer Jeanne auprès de certains Français :
C’est un trait de notre nation de ne pas résister à la moquerie quand elle lui a été présentée sous des formes piquantes,
disait-elle. Le poète allemand vengeait Jeanne d’Arc de l’insulteur de la pieuse voyante
, selon l’expression d’Auguste-Guillaume Schlegel, l’ami de Mme de Staël.
118Cependant Schiller défigure l’histoire, cette histoire de Jeanne à laquelle Frédéric Schlegel, le frère d’Auguste-Guillaume, le fondateur de l’École romantique qui manifestait une curiosité universelle, devait consacrer, en 1802, un livre d’après les sources françaises réunies par Denis Godefroy. Le poète s’inspire de certains épisodes que Shakespeare avait imaginés dans son Henri IV (1593), traduit alors en allemand avec bonheur par Auguste-Guillaume Schlegel. Ce drame singulier, influencé par les calomnies des chroniques anglaises, mais où
il y a un rayon divin dans les sortilèges,
dit très finement James Darmesteter, a suggéré l’accusation de sorcellerie de Jacques d’Arc à l’endroit de sa fille11.
C’est à Voltaire que le poète d’Iéna emprunte l’intrigue amoureuse ; Arouet ayant présenté, sous des traits burlesques, la virginité de Jeanne comme le palladium de la France, Schiller a transposé ce thème dans le domaine tragique. Il a imaginé, en outre, de faire mourir Jeanne sur le champ de bataille. Tout cela nous étonne, nous déconcerte.
Un contemporain dont nous allons parler, Chaussard, a qualifié la Jungfrau de Schiller de monstre
. Il n’en est pas moins vrai qu’elle a inspiré des drames français, celui de Henri-François Dumolard, joué à Orléans le 18 floréal an XIII, et celui de Maurin, imprimé à Metz en 1809, tous deux assaisonnés d’intrigues nouvelles, et spécialement d’intrigues amoureuses. Ici c’est Talbot qui déclare sa flamme à Jeanne, là c’est Lionel. Le lyrisme de Schiller a glorifié en Jeanne l’héroïne de la libération nationale, et c’est probablement ce qui a contribué auprès des Allemands, comme des Français, au succès de la tragédie. Deux cent quarante représentations de la Jungfrau furent données de 1801 à 1843. La Jungfrau de Schiller a servi, à la fin de l’Empire, la cause de la libération de l’Allemagne contre la France, tout comme les Memoirs of Joann d’Arc de George an Grave (1812), alors que Napoléon ambitionnait l’empire du monde
, donnèrent en exemple aux Anglais l’héroïne qui
sut à force d’espérance chasser l’ennemi.
La fête du 8 mai avait été interrompue à Orléans depuis 1793, mais la tradition fut reprise en 1803 : le fameux Bernier, évêque d’Orléans, l’un des 119négociateurs du Concordat, ordonna le rétablissement de la commémoration de la délivrance. Il avait écrit à Portalis :
La religion ne peut être étrangère au souvenir d’un événement qui prouve jusqu’à quel point elle peut enflammer le courage des guerriers et donner au sexe le plus faible des sentiments au-dessus de ses forces.
Il avait mis en parallèle le sublime ouvrage de Bonaparte
et la délivrance d’Orléans :
Nous ferons à la délivrance que la France partage avec nous des allusions assez fortes pour que la reconnaissance publique les entende et les sente.
Alors que sous l’ancien régime, c’était le maire qui invitait les autorités à la cérémonie, l’évêque fut chargé d’organiser la fête de la délivrance. Le gouvernement pouvait lui faire confiance.
Dès 1802, la municipalité, présidée par Crignon-Desormeaux, avait décidé d’ouvrir une souscription pour l’érection d’un nouveau monument :
Quelle époque plus favorable à la réédification du monument national que l’on propose, disait-on dans l’appel, que celle où un héros donne la paix à l’Europe, après avoir vengé par d’innombrables victoires, l’éclat de nos armes, terni jadis par les défaites, fruit de nos discordes intestines.
Bonaparte confirma ces considérations dans sa réponse à l’envoi de la délibération du Conseil municipal concernant la nouvelle statue :
L’illustre Jeanne d’Arc à prouvé qu’il n’est pas de miracle que le génie français ne puisse opérer lorsque l’indépendance est menacée.
Ainsi fut élevé le monument dû à Gois fils, grandiloquente amazone, protégée par une armure, drapée dans une longue robe, qui ressemble à une héroïne de mélodrame. Acquiesçant au désir du préfet du Loiret, Pieyre, qui souhaitait que l’image de l’héroïne fût un des principaux ornements de son hôtel
, le maire lui remit une copie ancienne du portrait conservé à l’hôtel de ville. Orléans avait renoué une tradition.
Les incrédules pouvaient ironiser sur Jeanne. Un ci-devant, le baron de Frévilly, qui voyait avec humeur les gardes d’honneur
de Bonaparte célébrer la Pucelle à Orléans, en 1808, nous raconte qu’
une aimable jeunesse [égayait] l’ennuyeux panégyrique par des citations de la Pucelle de Voltaire qu’elle se jetait à demi-voix de l’un à l’autre.
Mais ce n’était pas certes l’état d’esprit le plus courant. Un Allemand de passage à Orléans, C. Bertuch, note 120que les paysans s’agenouillaient devant la statue de la Pucelle, et priaient l’héroïne.
Des éditions populaires vulgarisèrent l’épopée de Jeanne, à Orléans, chez Letourmy ou Ratier-Boulard, ainsi qu’à Rouen et Paris. Poirier, dit le Boiteux, chanteur de Paris, Rouen, Versailles
, compose une complainte sur l’air de L’Empereur en Flandre, maintes fois rééditée et amplifiée, qui prend place dans la Bibliothèque bleue (1814). L’abbé Jacques-François Delafosse, d’Orléans, tourne de naïfs couplets (1808) :
Quand le Seigneur veut,
Sur le champ il peut
D’une simple pucelle
Faire en un moment
De son bras puissant
Une fille immortelle.
En 1814, Lecrène-Labbey, imprimeur-libraire
, édite à Rouen une Histoire populaire de Jeanne d’Arc accompagnée de complaintes. Quelques années plus tard, vers 1820, l’organisateur de la victoire
, Lazare Carnot, proscrit par les Bourbons, rimera, exilé à Magdebourg, des vers de même style sur la Pucelle.
La bibliographie de la Pucelle s’enrichit de quelques ouvrages sérieux. En 1803, Ph. Guilbert prononce, à l’Académie de Rouen, l’Éloge historique de Jeanne d’Arc et l’édite en le faisant suivre de notes de pièces justificatives de son procès
. En 1806, un professeur du lycée d’Orléans, Chaussard, résume l’ouvrage de L’Averdy et donne une bibliographie de l’héroïne où il stigmatise Voltaire, dont il admire toutefois le talent, et nous apprend que le poète Le Brun (Le Brun-Pindare qui avait été pourtant le protégé du vieillard de Ferney), indigné de la profanation du plus pur et du plus noble sujet
, se proposait de venger l’héroïne dans une ode qu’il n’eut probablement le temps de publier, car elle est inconnue dans son œuvre. Chaussard, ce dévot de Jeanne, Agricola Chaussard, auteur de la France régénérée, était un ci-devant jacobin théophilanthrope, disciple de La Réveillière-Lepeaux. S’il ne croyait pas Jeanne inspirée du ciel
, Chaussard entendait cependant glorifier l’action patriotique de la Pucelle.
Pour expliquer Jeanne selon la raison
, on inventa parfois d’étranges systèmes : Pierre Caze composa en 1802 une tragédie, La Mort de Jeanne d’Arc 121publiée en l’an XIII, où il imagina que, si l’héroïne avait pu s’imposer à la cour de Charles VII, c’est parce qu’elle était une fille adultérine d’Isabeau de Bavière. Il devait reproduire cette thèse singulière dans un livre d’histoire
qu’il publia sous la Restauration. On sait qu’après un long oubli, cette stupéfiante hypothèse, mal étayée, a été reprise de nos jours par des auteurs voulant se distinguer par la nouveauté. Caze nourrissait une solide inimitié pour l’Angleterre : Jeanne avait, pour lui, le mérite d’avoir vaincu une nation qui avait été toujours notre ennemie et dont la politique était oppressive, comme il s’était efforcé de le démontrer dans un ouvrage qu’il avait publié après un séjour qu’il avait fait en Grande-Bretagne en 1790-1791. Imitant Schiller, comme nous l’avons dit, Dumolard, en 1805, s’enhardit à composer sa tragédie en ressentant
l’animosité toujours croissante de nos plus anciens ennemis.
En 1813, au Cirque olympique, Jeanne faisait l’objet d’une pantomime due à J. G. Antoine Cuvelier, le Crébillon du mélodrame. C’était la reprise d’une pièce de cet auteur jouée pour la première fois, le 15 avril 1803, au théâtre de la Gaîté où étaient représentés les exploits, les amours, le supplice
de la Pucelle mêlés de combats et de danses
, où Jeanne et Dunois, dont les rôles étaient tenus par Mlle Paris et Dumontel, étaient donnés comme deux amants, mais la pantomime se terminait par l’apothéose de l’héroïne : du bûcher une colombe s’envolait vers le ciel et la reproduction de la statue de Gois, que l’on venait d’élever à Orléans, se profilait sous un arc de triomphe. Cuvelier donna une forme nouvelle à son œuvre : il en fit une pantomime héroïque et chevaleresque
; il la débarrassa des fantaisies les plus fâcheuses. Au dénouement, des anges emportaient la Pucelle vers le ciel. Mme Franconi tint le rôle de Jeanne avec beaucoup de noblesse et de fierté
. Le renouvellement de cette pièce est significatif : Jeanne ne peut plus être que l’objet d’une œuvre sérieuse et édifiante. En 1812, au Vaudeville, on avait représenté un fait historique en trois actes
, Jeanne d’Arc ou le siège d’Orléans.
La chute de Napoléon, les invasions des Alliés inspirèrent les poètes, les derniers classiques
qui se tournèrent vers la Pucelle pour lui demander des leçons d’espérance. Le chantre de la grande armée, Pierre-Antoine Lebrun (l’homonyme de Lebrun-Pindare), donne, en 1814, une ode à la mémoire de Jeanne. En 1815, après Waterloo, il s’arrête à Domremy, et, devant la maison natale, écrit un nouveau poème :
France, au lieu de pleurer l’éclipse de ta gloire
Reporte ici tes yeux et pense à ton histoire :
122Rappelle à ton esprit quels merveilleux exploits
T’ont de tes oppresseurs délivrée autrefois.
Apprends, quelque revers que le ciel te destine,
À garder ton courage, à croire à ton destin.
Deux ans plus tard, tandis que les Alliés évacuaient la France, Casimir Delavigne, qui exprime le sentiment public, qui partage les goûts, les émotions, les enthousiasmes du grand nombre
, produit ses fameuses Messéniennes ; en exaltant les vaincus, il pleure les malheurs et les humiliations de la patrie ; il évoque le bon roi Henri qui chassa l’étranger. En 1819, ajoutant de nouvelles Messéniennes aux premières, il en consacre deux à Jeanne d’Arc. Lui aussi, donnant l’héroïne en exemple, après Lebrun, dit aux Français quelles raisons ils avaient de croire à leur destin ; il célèbre le martyre et l’héroïsme de la bonne Lorraine
sur le bûcher :
Du Christ, avec ardeur, Jeanne baisait l’image…
Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents…
Au pied de l’échafaud, sans changer de visage,
Elle s’avançait à pas lents.
Delavigne trouve ainsi de touchants accents. Sa sensibilité nous change de la déclamation ordinaire qui jusque-là avait chanté Jeanne.
En cette même année 1819, M.-T. Perroux d’Albany publiait l’Amazone française, roman édifiant, et les comédiens du roi créèrent la tragédie de Leuillart d’Avrigny : Jeanne d’Arc à Rouen écrite en vers pompeux, où l’on ne retrouve rien, bien entendu, des réponses si directes que Jeanne fit à ses juges. De plus en plus, dans notre théâtre, aux thèmes antiques se substituent des sujets empruntés à notre histoire nationale. L’Odéon donnait successivement, en 1823 et 1825, la tragédie de Philibert-François Claude, dit Nancy, et celle d’Alexandre Soumet, l’une et l’autre consacrée à la mort de Jeanne. Solennelle, mais non moins emphatique que celle de d’Avrigny, la pièce de Soumet d’un style brillant, où l’influence de Schiller se fait sentir avec plus ou moins de bonheur (le père de l’héroïne apparaît comme le dénonciateur de sa fille) fut longtemps au répertoire. Après Mlle George qui l’interpréta d’abord, le rôle de Jeanne fut tenu, en 1845, par Rachel et, en 1888, par Mme Segond-Weber. Les gravures fixèrent l’image des artistes en des poses héroïques. Mlle George, au talent tour à tour énergique, brillant et passionné
, brandissait un drapeau en montant au bûcher :
123… Drapeau victorieux,
Dans les rangs des ennemis nous combattions ensemble,
Que le même bûcher tous les deux nous rassemble !
Viens de tes plis sacrés m’entourer aujourd’hui.
Anglais, disparaissez, la France vous rejette,
Et, de vos corps sanglants dispersant les lambeaux,
Pour ses vainqueurs d’un jour n’a plus que des tombeaux.
Elle a brisé ses fers, a relevé sa gloire
Et mon âme s’envole au bruit de la victoire !
Dans les alexandrins de d’Avrigny, Nancy, Soumet, la patrie est sans doute exaltée, mais l’histoire assez maltraitée.
Les Français avaient subi l’occupation des Alliés. Les habitants de Domremy avaient vu s’incliner sur le seuil de la chaumière l’étranger : princes autrichiens ou allemands s’y étaient recueillis ; l’un d’eux avait offert d’acheter la maison qui était alors la propriété d’un vigneron, ancien soldat de l’Empire. Celui-ci ne se laissa pas tenter : il refusa cette proposition malgré sa pauvreté. Cet épisode fut l’objet d’une pièce de théâtre qui fut donnée au Favart et au Vaudeville sous le titre : La Maison de Jeanne d’Arc. C’est alors que le département des Vosges décida, à l’unanimité, avec enthousiasme
, d’acheter le pâté de maisons où était encastrée la maison de la Pucelle. L’acte de vente fut passé le 20 juin 1818. Le Conseil municipal d’Orléans, toujours attentif à la gloire de Jeanne, qui, en 1817, avait donné plus d’éclat encore à la fête de la libération
, décidait d’offrir une médaille d’or au vieux soldat qui avait conservé à la France la maison où naquit la Pucelle. Le gouvernement décerna à ce brave homme la Légion d’honneur. Louis XVIII accorda les crédits nécessaires pour l’érection, devant la maison, d’un monument en l’honneur de la bonne Lorraine
et fonda une école pour les jeunes filles de Domremy.
Ainsi, en 1820, étaient inaugurées les transformations du site historique où Jeanne avait entendu ses Voix
; les maisons qui entouraient la bâtisse réputée la maison natale de Jeanne furent rasées. La chaumière
, qui était devenue une étable et une cuverie, fut restaurée
. Le monument était constitué par une fontaine, sommée du buste de l’héroïne par Legendre-Héral, qui reproduisait l’amazone du tableau d’Orléans : il avait été conçu par l’ingénieur en 124chef des ponts du département Jean-Baptiste-Prosper Jollois, neveu par sa femme de Soufflot. Les Messéniennes de Delavigne et la tragédie de Leuillart d’Avrigny, reliées par Simier dans un même volume, étaient scellées dans les assises du monument. La maison allait faire l’objet d’un pèlerinage qui fut de plus en plus fréquenté. Les registres de signatures des visiteurs que nous conservons depuis 1820, document unique, nous renseignent sur l’état d’âme des dévots de Jeanne, sur leurs aspirations, leur patriotisme, leurs espérances, sur l’idée qu’ils se faisaient de la bergère
de Domremy.
Ces visiteurs voulaient retrouver le souvenir de la Pucelle dans les murs d’une maison qui avait subi bien des transformations depuis le XVe siècle, mais où ils reconnaissaient, le moindre doute ne pouvant effleurer leur imagination, la chambre de l’héroïne, les poutres qu’elle avait vues, le placard où elle plaçait son trousseau
et l’étroite lucarne d’où elle pouvait embrasser l’église du regard.
La personnalité de Jeanne ne fut point seulement révélée alors par les créations des poètes et des romanciers. On se mit enfin à scruter l’histoire de la sainte de la patrie, on la retrouva dans les textes. Richer, Lenglet-Dufresnoy et surtout L’Averdy avaient montré l’importance des procès. En 1817, l’année où la ville d’Orléans inaugurait la croix de la Pucelle que l’on venait de planter près de l’emplacement des Tournelles, deux ouvrages concernant l’histoire de Jeanne étaient publiés, l’un dû à Berriat-Saint-Prix, l’autre à Lebrun de Charmettes. Le premier était la reproduction d’un mémoire présenté à une académie, nécessairement bref, mais où une abondante annotation s’efforçait d’être critique en rassemblant les témoignages ; Berriat-Saint-Prix considère qu’il ne nous appartient pas de déterminer les moyens que peut employer la divinité :
il ne faut point lui attribuer le projet d’agir par des merveilles lorsque les événements sont susceptibles d’une explication naturelle,
c’est une explication naturelle qu’il donne de l’histoire de Jeanne. Il veut que l’on juge Jeanne selon son temps et s’irrite que l’on prétende
changer en philosophes une pauvre bergère et des soldats grossiers :
Tant que la pudeur, la piété, la bravoure, la générosité seront honorés par les Français, le souvenir de Jeanne vivra pour eux et ils la présenteront à leurs enfants comme un modèle plus facile à imiter qu’à atteindre.
Le livre de Le Brun de Charmettes est beaucoup plus développé. Il comprend 125quatre volumes. Il est fondé essentiellement sur les propres déclarations de Jeanne et les 144 dépositions des témoins oculaires :
Chaque page et, pour ainsi dire, chaque mot de cet ouvrage appartiennent, — dit l’auteur, — à l’un ou l’autre de ces témoins. [Le récit] garde sa physionomie naïve et première.
De ce point de vue, cette œuvre constituait un progrès dans l’historiographie de Jeanne. Par ailleurs, Le Brun de Charmettes avait travaillé depuis 1805 à un poème consacré à la Pucelle, l’Orléanide qui, publié en 1819, compte 28.000 vers ! Le Brun de Charmettes se proclame français et chrétien
; sous-préfet du gouvernement des Bourbons, issu d’une famille dont plusieurs membres furent condamnés à mort sous la Révolution, il donne à son œuvre une portée politique : il la fit valoir d’ailleurs pour une promotion au rang de préfet qu’il n’obtint qu’à la veille des journées de juillet, récompense éphémère.
Jeanne d’Arc était au pinacle. Elle était l’espoir de ceux qui avaient la nostalgie de Napoléon et l’idéal de ceux qui se réjouissaient du retour des Bourbons. Le patriotisme moderne était né : pour les uns comme pour les autres, elle ne pouvait être que l’objet de la vénération. Chateaubriand l’a noté dans son Analyse raisonnée de l’histoire de France (1845) :
Avant l’établissement de nos institutions, nous n’avions que des mœurs privées ; nous avons maintenant des mœurs publiques et, partout où celles-ci existent, les grandes insultes à la patrie ne peuvent avoir lieu. Voltaire serait forcé d’être français par ses sentiments comme par sa gloire.
Les générations actuelles, — disent Michaud et Poujoulat, — éprouvées par de longs malheurs, ont mieux senti la véritable grandeur, le véritable patriotisme, et, mieux que les derniers âges, elles ont compris et admiré l’héroïque dévouement de la vierge de Domremy. C’est à nos enfants qu’il appartiendra de sentir d’une manière complète tout le merveilleux des exploits de Jeanne, les événements qui, dans le dix-huitième siècle, furent livrés à la moquerie, seront environnés de plus de respect que les actions héroïques de l’antiquité.
Michaud et Poujoulat ont écrit ces lignes dans leur Notice sur Jeanne d’Arc qui figure dans le tome III de leur Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l’histoire de France (1837).
126V Le renouveau romantique La transfiguration de Jeanne : l’histoire et la foi
Les documents, les sources narratives étaient à l’honneur : la génération romantique entraînée par Chateaubriand, l’éveilleur de la vocation d’un Augustin Thierry, ne se contentait plus de l’histoire grandiloquente ou abstraite, elle voulait le pittoresque, elle croyait que l’on ne pouvait comprendre l’histoire qu’en la sentant ; Michaud et Poujoulat disaient à propos de Jeanne d’Arc :
Il y a dans les annales françaises plusieurs grandes époques qui ne peuvent être comprises que par le sentiment religieux et le sentiment patriotique.
Les collections de documents, qui n’étaient pas seulement réservées à des spécialistes, mais au public cultivé, font une place à Jeanne d’Arc : Petitot publie une suite de Mémoires concernant la Pucelle d’Orléans dans le tome VIII de sa Collection (1819). Buchon édite les Chroniques et procès de la Pucelle d’Orléans (1827) (manuscrit d’Orléans contenant notamment la minute française du procès de condamnation
), puis un Choix de chroniques concernant l’époque de Jeanne (1830). Enfin, Michaud et Poujoulat, déjà cités, donnent un volume de Mémoires sur Jeanne d’Arc et Charles VII (1837). Certes, ces éditions étaient faites hâtivement ; elles avaient toutefois le mérite de mettre commodément les textes sous les yeux des historiens, et aussi des curieux.
La première histoire en date de la Pucelle qui se rattache au courant nouveau est celle de Barante. Celui-ci s’est efforcé, dans son Histoire des ducs de Bourgogne (1824-1826), de présenter un récit où il cherche avant tout le pittoresque en se rapprochant le plus possible du style de ses sources.
En 1826, un Allemand issu d’une famille française émigrée après la révocation de l’édit de Nantes, dont un ancêtre avait combattu à Azincourt, le baron François de La Motte-Fouqué, preux du moyen âge égaré
dans la société nouvelle, fougueux romantique, publiait une traduction abrégée de Lebrun de Charmettes. C’est à Guido Gœrres qu’il appartenait de produire 127128en langue allemande une œuvre originale. Celui-ci, fils du fameux Jean-Joseph Gœrres, l’ennemi de Napoléon, édita en 1834, dans une collection catholique, un volume solidement écrit sur Jeanne, fondé sur tous les documents connus alors. L’ouvrage qui fut traduit en français a souvent été utilisé, à cause de la conscience dont il témoigne. Partout
, l’auteur retrouvait le souffle de Dieu
. Le duc de Bordeaux fit compliment de son livre à l’auteur allemand en 1840, à l’occasion d’une traduction française ; Grégoire XVI avait félicité Gœrres, lorsqu’une traduction italienne avait été publiée en 1838.
Henri Martin, dans le même temps réservait une place importante à l’héroïne dans son Histoire de France (1833-1836). Il devait reprendre son étude après l’édition des procès par Quicherat, dans un ouvrage spécialement consacré à la Pucelle qu’il publia en 1856. Il voulait répondre à l’ingratitude des siècles passés. Dégageant la vie et la mort de la libératrice de la France des
voiles qu’avaient entassés sur sa cendre à peine refroidie ceux qui la réhabilitèrent après l’avoir sacrifiée.
Il clame la grandeur de Jeanne :
Il faudra bien qu’on se résigne à la voir telle que Dieu l’avait faite.
Jeanne d’Arc illustre la thèse soutenue tout au long de l’Histoire de France, le druidisme
: Jeanne, la fille des Gaules
, issue du peuple, est l’expression de l’esprit celtique
qui se manifeste à travers les siècles. Elle a été le Messie de la France
malgré Charles VII, le Messie de la nationalité
, elle est venue sauver le génie autochtone.
L’œuvre de Michelet est plus exaltante ; lui aussi a réservé une place importante à Jeanne dans le tome V de son Histoire de France (1841). Il en a brossé un pénétrant portrait. Il la représente en quelque sorte comme une martyre de l’inspiration
résistant à ses juges,
brisant les cadres où l’on s’efforçait de la tenir enfermée.
Grâce à sa vive sensibilité, à son art de peindre, il a restitué l’héroïne en recourant aux textes, et grâce aussi à ses dons divinatoires, marque de son génie.
Quand il écrivit sa Jeanne d’Arc, Michelet n’était pas encore arrivé à cette conception purement imaginative de l’histoire qui ne vaut que par l’éclat du style et la puissance du système. Le chef de la Section ancienne des Archives du royaume s’efforçait de remonter aux sources : il ne connut toutefois les procès que par L’Averdy et la publication de Buchon. Certes, il y a souvent de la légèreté dans sa méthode, comme, dans une étude attentive, M. Gustave Rudler a pu le constater ; son esprit critique est parfois en défaut. Quoi qu’il en soit, Sainte-Beuve ne se trompait pas en disant que
la Jeanne d’Arc de M. 129Michelet était plus vraie qu’aucune des précédentes.
Michelet s’était efforcé de pénétrer la personnalité de Jeanne ; il a reconnu son bon sens
et aussi son bon cœur
, son intelligence, sa pureté, son désintéressement ; l’image qu’il a laissée de l’héroïne reste dans ses grandes lignes celle qui s’est imposée aux Français du XIXe siècle. Un catholique ardent, comme Montalembert, a admiré
ce récit de Jeanne d’Arc
12. Michelet toutefois demeure vague pour ce qui est de l’inspiration de Jeanne. Il habille de mots magiques la pensée rationaliste de Lenglet-Dufresnoy :
Elle fut une légende vivante… mais la force de vie, exaltée et concentrée, n’en devint pas moins créatrice. La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées, elle en faisait des êtres, elle leur communiquait, du trésor de sa vie virginale, une splendide et toute-puissante existence, à faire pâlir les misérables réalités de ce monde. Si poésie veut dire création, c’est là sans doute la poésie suprême.
Un jeune érudit, Jules Quicherat, rendit compte, dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, avec enthousiasme du tome V de l’Histoire de Michelet. Il y avait lu
l’histoire de Jeanne la plus philosophique et la plus touchante qui ait encore été faite.
Quicherat avait été chargé, deux ans auparavant, de publier les Procès dans la collection de la Société d’histoire de France. Cette association, qui avait été créée huit ans auparavant, par Guizot, pour donner des éditions critiques des documents narratifs concernant notre histoire nationale, s’était émue du projet nourri par Gœrres de publier les Procès. Celui-ci était venu en France en 1835, avait visité les lieux illustrés par Jeanne et avait commencé les premières recherches dans les bibliothèques françaises. Il eût semblé humiliant de laisser ce soin à un érudit étranger. La société confia donc précipitamment à Jules Quicherat cette tâche difficile. Ce devait être la première œuvre importante de ce savant dans le domaine de l’histoire. On sait qu’il allait être l’un des fondateurs de l’archéologie nationale en France comme professeur, puis directeur de l’École des Chartes. Quicherat s’acquitta 130de cette énorme besogne avec une maîtrise exceptionnelle. Cinq volumes furent publiés de 1841 à 1849 où prirent place, outre les procès, quantité de textes narratifs et de documents divers concernant Jeanne. L’introduction historique fut publiée à part, en 1850, sous le titre : Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc ; en un style d’une admirable fermeté, Quicherat proposait à la réflexion de ses lecteurs les observations que lui avait suggérées une étude laborieuse des textes
. Abordant les questions essentielles, ce libre penseur déclare, pour ce qui est de la révélation :
Comme sur ce point la critique sincère n’a pas de soupçon à élever contre [la] bonne foi, [de Jeanne], la vérité historique veut qu’à côté de ses actions on enregistre le mobile sublime qu’elle leur attribuait.
Maintenant il est clair que les curieux voudront aller plus loin et raisonner sur une cause dont il ne leur suffira point d’admirer les effets. Théologiens, psychologues, physiologistes, je n’ai point de solution à leur indiquer, qu’ils trouvent, s’ils le peuvent, chacun à leur point de vue les éléments d’une appréciation qui défie tout contradicteur…
… Je prévois de grands périls pour ceux qui voudront classer le fait de la Pucelle parmi les cas pathologiques. Mais que la science y trouve ou non son compte, il n’en faudra pas moins admettre les visions.
Il conserve une entière indépendance. Il éclaire d’un jour nouveau les procès, explique la procédure de la condamnation, que L’Averdy n’avait point interprétée comme il convenait, et montre les faiblesses du procès de réhabilitation, dont les dépositions avaient été aveuglément suivies par L’Averdy et Le Brun de Charmettes ; ces réserves, qui ont été accentuées par Anatole France, furent contestées par certains historiens catholiques.
Quicherat a été et reste la source à laquelle ont puisé tous ceux qui depuis son édition ont étudié Jeanne. Jules Claretie rapporte que Michelet disait devant lui :
Le véritable historien de Jeanne d’Arc, c’est Quicherat,
jugement qui fait honneur à Michelet et qui est très vrai.
C’est à ceux qui se sentent la force d’aborder un tel sujet, — disait Quicherat, — de poursuivre l’œuvre de justice si lentement, si péniblement commencée. La sainte du moyen-âge, que le moyen-âge a rejetée, doit devenir celle des temps modernes.
Cette œuvre a été poursuivie grâce à l’étude des procès que Quicherat avait patiemment édités et des documents que la sagacité des érudits a mis à jour depuis, à la suite d’innombrables recherches. Des écrivains se sont efforcés de
131dégager des pièces publiées par Quicherat une Jeanne d’Arc à la fois sincère, sublime et naturelle.
L’histoire est la poésie de nos jours, — disait Chasles en 1851 en évoquant la destinée historique de Jeanne d’Arc ; — c’est une sorte de culte de la vérité dont les desservants se passionnent et s’enthousiasment.
Ainsi, à l’amazone, à la virago que l’âge classique avait léguée, s’était substituée une fille robuste et saine, ardente et droite, courageuse et simple, compatissante et résolue, plus proche des hommes par sa sensibilité retrouvée dans ses propos, mais plus éloignée aussi de l’humanité ordinaire par le mystère de sa mission que ne dissipent que fort incomplètement les textes. Ce changement se manifeste dans son iconographie : à l’héroïne grandiloquente que Gois campe à Orléans en 1803, qu’une gravure en couleurs de 1815 figure sur un socle recevant le serment des amazones françaises
, au portrait de l’Hôtel de Ville d’Orléans, maintes fois reproduit encore par la lithographie notamment, se substitue une fille douce et inspirée ; ce nouveau type apparaît en 1817. Il y a au Salon de cette année, l’année où sont publiées les Histoires de Berriat-Saint-Prix et Lebrun de Charmettes, deux représentations de Jeanne d’Arc, l’une de Millin du Perreux, l’autre de Jean-Antoine Laurent, d’origine lorraine, peintre-miniaturiste qui fut un des précurseurs du genre troubadour. Celui-ci donne une image de l’héroïne agenouillée dans un oratoire devant une statue de la Vierge appuyée sur l’épée qu’elle avait consacrée à la délivrance de son pays
. Cette Jeanne d’Arc, qui se différencie fort heureusement de actrice des scènes d’histoire
que donnent Ch.-Abraham Chasselat, dans une suite d’estampes (1819-1820), ou P. H. Revoil (1819), et Louis Ducis (1825), élèves de David, par exemple, annonce celle qui devait avoir une extrême popularité : la statue due au ciseau féminin
de la princesse Marie, la fille du roi-citoyen. Louis-Philippe, qui consacrait Versailles à nos gloires nationales, commanda à Pradier une statue de Jeanne d’Arc. L’œuvre du sculpteur ne plut pas. Le souverain s’adressa à sa fille et ainsi modela-t-elle, en 1838, cette Jeanne d’Arc,
la tête inclinée dans la modestie et dans la douceur,
sûre de son épée, sûre de sa foi, qui, pour être bardée d’une armure, n’en exprime pas moins la piété13. Ainsi transparaissait l’héroïne que les textes faisaient découvrir aux hommes de ce temps :
132Vous avez restitué cette gloire française dans toute sa grâce, disait Buchon à la princesse, en lui dédiant le deuxième volume de documents qu’il publiait sur Jeanne. Il me serait doux de penser que son interrogatoire en langue française et les propres expressions tombées de cette bouche si pure, publiées pour la première fois par moi ont contribué à vous faire retrouver les traces de cette belle et simple physionomie d’une bergère de dix-neuf ans.
Le développement de l’illustration, de la gravure sur bois comme de la lithographie permettra de vulgariser les images de Jeanne, les scènes de sa vie, les lieux qui rappelaient son souvenir.
La Pucelle revivait. N’était-elle pas pour les romantiques le plus passionnant des sujets ? N’était-elle pas la fille du peuple
qui sauva le peuple
, le pauvre peuple de France
, l’expression même de la patrie
? Aussi s’interrogèrent-ils sur le secret de sa vie et voulurent-ils livrer à l’admiration d’un public de plus en plus vaste, de plus en plus ardent l’un des plus beaux épisodes que les annales humaines pussent offrir à la méditation
, cette incontestable histoire plus belle qu’une légende
, ce drame extraordinaire, ce drame national
, cet évangile
.
Rappelant l’état d’esprit des admirateurs de la Pucelle de Voltaire, les tendances qu’ils exprimaient, Sainte-Beuve disait :
Il y a dans un siècle de ces courants d’influence morale auxquels on n’échappe pas. Aujourd’hui on est passé à une extrémité contraire. Cette disposition, après tout, même dans son exagération, est des plus respectables ; elle est la plus juste et la plus vraie, et ce n’est pas moi qui m’aviserai d’y porter atteinte.
Ainsi, ceux mêmes qui ne se sentaient pas irrésistiblement portés
par ce courant s’inclinaient de bonne grâce.
On vulgarise la vie de Jeanne dans le temps où les historiens la ressuscitent ; Alexandre Dumas la romance ; avant que ne paraissent les Trois Mousquetaires (1844), son chef-d’œuvre, il donne une Jehanne la Pucelle (1842). Il fait de l’héroïne le Christ de la France
. En 1848, on lisait aux ouvrières de bonne volonté
, dans les Sociétés chrétiennes d’ouvrières de la Ville de Paris
, l’histoire de Jeanne dans l’Histoire des ducs de Bourgogne de Barante. En 1852, Lamartine présente au peuple le miracle de Jeanne d’Arc
qu’il publie dans le Civilisateur, ce Plutarque
où il voulait évoquer, de Moïse à Mirabeau,
un petit nombre de personnages bien choisis, suffisant pour faire passer toute 133la revue des temps connus devant les yeux et devant l’imagination des masses :
Ange, femme, peuple, vierge, soldat, martyre, Jeanne était, pour lui, l’image de la France popularisée par la beauté, sauvée par l’épée, survivant au martyre, et divinisée par la sainte superstition de la patrie.
De 1827 à 1867, vingt-deux histoires populaires sont publiées, sans compter les histoires pour les jeunes. La plus touchante de cette série, l’Histoire de notre petite sœur ou l’enfance de Jeanne d’Arc, fut écrite et dessinée par une jeune fille, une Nancéienne qui vint souvent méditer à Domremy pour y retrouver l’âme de Jeanne. Elle devait mourir en 1871, victime de son dévouement, après avoir soigné les blessés de la guerre franco-allemande, parmi lesquels son frère, le futur général Pau.
Il y a bien peu de poésie dans les poèmes consacrés à Jeanne d’Arc jusqu’au milieu du XIXe siècle. Il semble que les derniers classiques
aient trouvé de nombreux imitateurs. Lamartine a chanté Jeanne en prose, mais Victor Hugo, dont la famille paternelle était pourtant originaire de Baudricourt-en-Vosges, ne prononça jamais le nom de Jeanne d’Arc : hasard ou calcul ; on a peine à croire qu’il n’y ait pas eu une volonté dans ce silence obstiné. Des innombrables poèmes qui se sont succédé, il n’y a à peu près rien à retenir, digne de la postérité du moins.
Le poème de J.-G. Ozaneaux, inspecteur général de l’Université (1835), compte douze chants (8.000 vers), ceux de l’abbé Jacquet dix-huit (1843), Guillemin, avocat, douze (1844, deux fois réédité) ; la trilogie de Soumet (1846) est interminable. Les drames en vers et en prose sont innombrables ; là non plus, rien n’est saillant : on compte seize drames en vers, de 1829 à 1869 ; de 1821 à 1867, une douzaine de drames en prose, celui de Scribe (1867) n’est pas le moins mauvais. Puymaigre, en 1843, fut l’un des premiers auteurs dramatiques à rompre avec la règle des trois unités. À défaut d’autres mérites, ces œuvres ont du moins celui de suivre l’histoire d’assez près. On ne transfigure plus, en général, la vie de Jeanne dans des intrigues de mélodrame.
Jeanne fut pour les Français le symbole des causes qu’ils défendaient : elle avait délivré une nationalité opprimée. Aussi les philhellènes lui recommandaient-ils le sort du peuple grec, notre politique orientale pouvait être placée sous ses auspices. Au reste, l’éternelle Albion se révélait toujours la rivale de la France. Jeanne, brûlée par les Anglais, ne devait-elle pas ranimer notre orgueil national blessé par Palmerston que le gouvernement de Louis-Philippe ménageait trop aux yeux des Français ? Jeanne bénéficiait du prestige d’avoir 134vaincu l’ennemi héréditaire
. Le biographe le plus illustre de Jeanne, Michelet, n’aimait point l’Angleterre. Dans le sentiment populaire la Pucelle rejoignait Napoléon, dont les cendres étaient, dans le même temps, ramenées à Paris. Jeanne et Napoléon sont souvent réunis dans le même hommage, dans les déclarations enflammées qu’écrivent, sur le registre mis à la disposition des visiteurs de la maison de Jeanne
, les pèlerins de Domremy :
Jeanne, Napoléon, salut, nobles victimes…,
s’exclame-t-on. Ces sentiments s’amplifiaient, par un singulier paradoxe dans le temps même où les Anglais, Britannia mœrens, rendaient communément hommage à Jeanne. Ainsi se confirmaient les prévisions d’un capucin du XVIIe siècle, le P. Zacharie de Lisieux, qui, ayant longtemps vécu en Angleterre, avait déclaré dans son Saeculi Genius (1653) que, lorsque les Anglais ne haïraient plus la France, ils célébreraient Jeanne :
Au lieu de bûcher, c’est un trône qui s’élev[erait], un trône du haut duquel elle resplendir[ait] sans brûler.
Dix ans après que Thomas de Quincey eut rendu un pathétique hommage à Jeanne dans le Tait’s Edinburgh Magazine (1847), en un substantiel essai où il répondait toutefois à l’anglophobie de Michelet. On entendit un évêque anglais, Mgr Gillis, vicaire apostolique d’Edimbourg, faire, dans la chaire de Sainte-Croix d’Orléans,
l’aveu du crime de ses pères,
après être allé à Domremy pour se recueillir au pays de la Pucelle.
Si les principaux ouvrages historiques concernant la Pucelle, parus en France sous la monarchie de Juillet, qui sont restés les plus fameux, (ceux d’Henri Martin, Michelet ou Quicherat) étaient d’inspiration rationaliste et, en tout cas, n’étaient pas dus à des écrivains d’obédience catholique, par contre, nombre des œuvres de vulgarisation, des livres d’enfants consacrés à l’héroïne affirmaient le caractère divin de sa mission. Jeanne, dans ces ouvrages qui ont bénéficié d’une ample diffusion, était considérée par leurs auteurs comme un instrument de la Providence. Le livre de J. J. E. Roy (Histoire de Jeanne d’Arc dite la Pucelle d’Orléans, 1833), résumé de celui de Lebrun de Charmettes, approuvé par une société d’ecclésiastiques
, a pris place dans la Bibliothèque de la Jeunesse chrétienne, où, de 1839 à 1867, il a été l’objet de dix-huit éditions et fut traduit en espagnol (1841), puis en allemand (1842). Le petit livre d’Antonine Leclerc (Dieu, la France et Jeanne d’Arc) a été dix-sept fois édité de 1846 à 1891.
Un prêtre lorrain, l’abbé Rohrbacher, avait fait une place importante à Jeanne d’Arc dans sa monumentale Histoire universelle de l’Église (première 135éd., 1842-1844), plusieurs fois rééditée ; cette-histoire de l’héroïne fut tirée à part, comme celles dues à Henri Martin et Michelet avaient été extraites des Histoires de France écrites par ces auteurs. Le chanoine Barthélémy de Beauregard écrivit deux gros volumes pour démontrer que Jeanne
ne s’expliquait que par l’intervention et l’inspiration divines.
Il réfuta vivement les rationalistes, même s’ils étaient fervents admirateurs de Jeanne d’Arc, en particulier Michelet :
Ce que celui-ci a écrit sur Jeanne d’Arc, — disait-il, — est d’autant plus déplorable que l’erreur et le paradoxe y sont recouverts d’un brillant vernis de mysticisme et de poésie.
À deux reprises, ce qui était assez rare, en 1850 et 1853, le chanoine de Beauregard fut invité à faire le panégyrique de Jeanne à Orléans.
C’est à Orléans que nous observons le mieux le rôle de l’Église dans la renaissance du culte de la Pucelle. Le clergé avait une place essentielle dans la Célébration annuelle de la délivrance de la ville quoiqu’il fût absent, de 1831 à 1852, du cortège où prenaient place toutes les autorités civiles et militaires, tous les corps constitués, toutes les sociétés. Nous avons rappelé les conditions dans lesquelles l’évêque constitutionnel avait rétabli les cérémonies liturgiques pour commémorer cet anniversaire à Sainte-Croix. Comme par le passé, depuis 1803, un panégyrique fut prononcé qui, à dater de 1817, fut imprimé de plus en plus souvent, parfois aux frais de la ville. Les orateurs eurent ainsi l’occasion de proclamer, du haut de la chaire, le caractère providentiel de la mission de Jeanne. En 1817, par exemple, le futur cardinal Bernet, alors aumônier de la maison royale,
prouve que la protection de Dieu s’est montrée d’une manière spéciale et surnaturelle dans le triomphe de l’immortelle Jeanne d’Arc et que ces succès ont été surtout la récompense de la foi de nos pères.
D’illustres sermonnaires se firent entendre : Mgr Freyssinous, le futur ministre des cultes (1819), l’abbé Feultrier, le futur évêque de Beauvais et ministre des cultes (1823), Parisis, le futur évêque d’Arras (1827), l’abbé Deguerry, le futur curé de la Madeleine (1828), l’abbé Le Courtier, le futur évêque de Montpellier (1830), l’abbé Pie, le futur cardinal (1844).
Depuis 1849, l’évêque d’Orléans était Mgr Dupanloup ; c’est en 1855 qu’il se chargea lui-même du panégyrique, à l’occasion de l’inauguration du nouveau monument de Jeanne, la statue équestre due à Foyatier, qui remplaça sur la place du Martroi celle de Gois14 : une Jeanne moins déclamatoire que l’œuvre 136de celui-ci, montée sur son cheval et bardée de fer. L’illustre orateur félicita ses diocésains d’avoir maintenu le culte de Jeanne à travers les âges :
La sainte religion des aïeux, le culte des immortels souvenirs n’a point péri parmi vous ! et depuis quatre cent-vingt-six ans vous apprenez à vos fils à prononcer avec respect le nom de la fille généreuse qui sauva vos pères. Que dis-je avec respect ? c’est l’enthousiasme, c’est la reconnaissance et l’amour, c’est la compassion qui sont aujourd’hui dans tous les cœurs pour cette pieuse et héroïque mémoire.
Il rappelle
ce que Dieu a fait de si grand pour les habitants d’Orléans,
il retrouve l’œuvre de Dieu à travers Jeanne d’Arc :
Dans toutes les grandes œuvres entreprises pour la gloire du ciel ou le salut des nations, il se rencontre toujours trois grandes choses : l’inspiration qui fut ici accordée à l’innocence, l’action où se trouve la gloire, avec le pouvoir où est la vraie grandeur.
Celui qui avait ardemment combattu l’esprit de Voltaire, dans une campagne retentissante, rendait ce témoignage à la victime du roi des philosophes
. Celui qui stigmatisait les méfaits de l’incrédulité, qui défendait avec zèle l’éducation chrétienne de la jeunesse, celui qui exaltait la France, fille aînée de l’Église, était devenu le zélateur de Jeanne d’Arc. Toute une suite de prédicateurs notables se succédèrent dans la chaire de Sainte-Croix : Mgr Gillis, l’abbé Freppel, alors professeur à la Sorbonne (à deux reprises, 1860, 1867), l’abbé Perreyve (1862), le futur cardinal Mermillod (1863).
En 1868, on parlait d’ériger une statue à Voltaire. Cette idée qu’on allait, avec de l’argent du peuple
, glorifier l’auteur de la Pucelle révolta Mgr Dupanloup ; elle lui perçait l’âme
: de la douleur qu’il ressentit, comme aussi dans une inspiration de patriotisme, l’idée lui était venue d’opposer une grande manifestation religieuse
à ce projet. C’est dans ces conditions qu’il fit à nouveau, en 1869, le panégyrique :
J’avais offert, — dit-il, — le tribut de mon ardente sympathie à sa pure et vaillante mémoire ; aujourd’hui c’est l’hommage d’une tendre et religieuse vénération que je lui apporte. Je salue la sainte en elle ; avec l’héroïsme du courage, et plus haut encore, je veux saluer l’héroïsme des vertus. Vous avez vu l’inspirée, l’héroïne, la martyre. Aujourd’hui, après une étude plus attentive encore et plus profonde, je m’élèverai plus haut et pénétrerai plus avant : 137mon dessein est de vous révéler une Jeanne d’Arc que vous ne connaissez pas encore assez : la sainte dans la jeune fille, la sainte dans la guerrière et dans la suppliciée.
L’évêque d’Orléans avait largement usé de l’édition des procès de Quicherat, alors que, dans son premier panégyrique, il s’était surtout servi de l’ouvrage de Gœrres. Sainte
, il lui paraissait que Jeanne l’était. Nous avons observé que plusieurs avaient proclamé depuis longtemps la sainteté de la bonne Lorraine
. Plus récemment des hommes éloignés de l’Église l’avaient affirmée. En 1845, Auguste Comte, dans sa Lettre sur les commémorations sociales à Clotilde de Vaux, avait dit :
N’avez-vous pas remarqué avec surprise et indignation l’étrange lacune de nos calendriers théologiques (sic) envers l’héroïque vierge qui sauva la France au XVe siècle.
Michelet, lui-même, avait déclaré :
Oui, selon la religion et selon la patrie, Jeanne d’Arc fut une sainte.
Dans la chaire de Sainte-Croix, en 1860, l’abbé Freppel avait souhaité que l’Angleterre, en réparation, prît l’initiative d’une instance de béatification auprès du pape. En 1867, à la veille de son élévation à l’épiscopat, il était revenu sur la sainteté de la Pucelle dans un second panégyrique, en démontrant l’héroïcité de Jeanne prouvée par ses miracles authentiques
.
Dupanloup se tournait donc vers le pape en disant son espérance :
Ce grand et solennel hommage, peut-être un jour, la sainte Église romaine le décernera-t-elle à Jeanne, ce jour-là je l’attends et je l’appelle. Ô France, Ô ma patrie, mère de Jeanne d’Arc, ce jour-là de quel incomparable diamant l’Église aura orné son front.
C’est, dans ces circonstances, qu’après avoir entendu ce panégyrique, les évêques invités à participer aux fêtes d’Orléans s’adressèrent au Souverain Pontife pour lui demander la canonisation de Jeanne d’Arc.
138VI L’ardeur patriotique après la défaite de 1870-71 La Bonne Lorraine
symbole de l’espérance
Bonne Lorrainesymbole de l’espérance
De graves événements devaient bientôt troubler la France. Nos revers de 1870-71, qui amenèrent un changement de régime politique, la défaite et l’occupation eurent le même résultat que ceux de 1814-1815. La dévotion pour Jeanne, qui s’était accentuée à la chute du premier Empire et qui ne s’était point ralentie au cours du siècle, fut encore stimulée par les malheurs de l’année terrible
. La bonne Lorraine
devait être invoquée avec ardeur, tandis que le territoire national était mutilé par le traité de Francfort, tandis que la marche où Jeanne avait vu le jour était démembrée. La sainte de la patrie de Michelet, l’héroïne dont l’évêque d’Orléans venait de demander à Rome la canonisation, était implorée par les Français, les croyants comme les libres penseurs.
Rien n’est plus émouvant que de lire les cris de détresse, les paroles d’espérance inscrites sur les registres des visiteurs de Domremy tandis que les Prussiens
occupaient encore la région. Sur ces feuillets, les signatures des Allemands se mêlent à celles des Français, car les compatriotes de Schiller avaient conservé à l’héroïne le culte dont leurs pères avaient témoigné en 1814-1815, lors de l’invasion ; sous les yeux des Prussiens
en quelque sorte les Français affluent à Domremy : Alsaciens-Lorrains
fuyant M. de Bismarck, Lorrains non-annexés
ou Français des autres provinces. Parmi les Parisiens, nous relevons le nom d’Antoine Tenant de La Tour, familier de la maison d’Orléans, ancien précepteur du prince de Montpensier, dévot de Jeanne d’Arc, qui plusieurs fois déjà s’était rendu à Domremy et qui y venait à nouveau pour confier à la Pucelle son angoisse :
Jeanne où donc étais-tu que, huit mois sans pitié,
L’étranger a foulé cette terre chérie ?…
Je t’apporte le cri de la grande infortune.
139Je viens en pénitent, avec le seul dessein
De traîner à tes pieds, de cacher dans ton sein
Mon front chargé du poids de la honte commune.
En 1872, Théodore de Banville perçoit le long sanglot qui vient des marches de Lorraine
; il gémit, s’indigne, mais laissait poindre l’espérance. Dans les Exilés, il insère son poème Lorraine :
Jeanne, à présent c’est toi, c’est la Lorraine même
Que tient dans ses deux poings l’étranger qui blasphème
Et qui brave ta haine aux farouches éclairs.
Mais laisse venir Dieu, le juge souverain
Que servit ton génie, et qui voit ta souffrance,
Ne désespère pas, regarde vers la France.
Les patriotes se pressent devant la statue de Jeanne modelée par Frémiet, que l’on venait d’élever à proximité de l’emplacement de la porte Saint-Honoré, place des Pyramides (1875), à côté du château des Tuileries en ruine, incendié par les Communards ; la vierge, dressée sur son cheval, brandissant son étendard, rayonnante d’une joie pure, deviendra aussi populaire que la timide jeune fille en armes de la princesse Marie. Devant le monument,
les couronnes s’entassent jusqu’à menacer de le recouvrir et les soldats de la République rendent les honneurs à l’étendard fleurdelysé.
C’est à la Jeanne d’Arc de Frémiet que Déroulède s’adressa dans cette poésie, imprimée dans les Nouveaux chants du soldat qui ont compté cinq éditions, de 1875 à 1879 :
Tu ne comprends donc pas que cet être qui plane,
Ce bras levé, ces yeux ravis,
C’est elle, c’est la sainte et grande paysanne,
Ta paysanne, Ô mon pays !
L’histoire de la bonne Lorraine
est un gage d’espérance :
Ah ! quel présage ardent que cette époque sombre,
Quel avenir que ce passé !
Quand vaincu par la force, et broyé par le nombre,
Ce peuple gisait terrassé,
Et que, le croyant mort, et que s’en croyant maître
L’enroulant dans son noir drapeau
140L’étranger avait fait un tombeau pour l’y mettre,
Jeanne a surgi de son tombeau.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Et, reîtres d’Allemagne ou routiers d’Angleterre,
Archers saxons ou lansquenets,
Quel que soit le vainqueur qui détienne sa terre,
La France retourne aux Français.
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Laissons donc railler ceux qui, prompts à se distraire,
Sont lents à plier les genoux ;
Laissons la foule aveugle ignorer sa guerrière,
Nous, les vaincus, prosternons-nous.
Et, vouant notre espoir, consacrons notre haine,
Consacrons nos cœurs recueillis
À Jeanne la Française, à Jeanne la Lorraine
La patronne des envahis.
À Orléans, en 1872, le futur cardinal Perraud tire la leçon des événements. La France n’a-t-elle pas mérité ses revers ? Elle doit préparer son relèvement par des actes de foi : Jeanne l’aidera, si elle s’aide. L’Église de plus en plus met sa marque dans les manifestations consacrées à la sainte de la patrie. Après l’évêque d’Orléans, l’évêque de Saint-Dié, l’évêque de Domremy
, qui jusque-là n’avait pris que peu de part à la glorification de Jeanne d’Arc entend célébrer la bonne Lorraine. En 1869, avant de prononcer son second panégyrique, Mgr Dupanloup était venu en pèlerinage à Domremy et c’est là qu’il avait en partie écrit le nouvel hommage qu’il allait rendre à Jeanne. Il avait retrouvé dans la patrie de Jeannette la simplicité des champs
qu’il aimait dans l’âme de la Pucelle. On lui avait montré les ruines de la chapelle que la piété d’Étienne Hordal avait dressée au Bois Chenu et que l’on croyait être alors un oratoire où Jeanne avait entendu ses Voix
. Le prélat avait dit au curé de Domremy, l’abbé Bourgaut, l’opportunité de relever ce modeste monument au flanc du coteau d’où l’on découvrait le site si évocateur de la vallée de la Meuse. Le curé avait souscrit à ce vœu ; au lendemain de la guerre, il s’ouvrit de son désir de réédifier le sanctuaire à son évêque qui l’encouragea.
Voici qu’en 1878, se fait jour le projet de commémorer le centenaire de la mort de Voltaire, et justement en mai, le mois de Jeanne d’Arc par excellence, le mois de ses plus belles victoires, le mois de son supplice, car il se trouve 141que Voltaire mourut justement le jour où Jeanne périt sur le bûcher. Une fois encore le souvenir du philosophe suscite par réaction des initiatives en faveur de l’héroïne. Des femmes patriotes
, ayant à leur tête la duchesse de Chevreuse, s’indignent des hommages que l’on voulait prodiguer à Arouet, tandis que Dupanloup obtient du gouvernement que celui-ci s’abstiendrait de participer à l’hommage rendu à l’insulteur de la Pucelle
. La duchesse vient à Domremy pour un pèlerinage de réparation : le curé lui fait part du projet de la reconstruction d’une chapelle. Elle voit plus grand que l’humble prêtre. Le curé s’efface devant les vastes desseins de la visiteuse, qui prennent corps avec l’approbation de l’évêque de Saint-Dié, Mgr de Briey. On construira, au Bois Chenu, une grande église, une basilique nationale
. Un appel est lancé par le prélat et, répondant à cette invitation, une foule immense pour le temps (15 à 20.000 personnes) se rend à Domremy ; c’est là un premier pèlerinage national qui sera suivi par de nombreux autres. L’architecte Sédille qui s’est fait remarquer par ses créations à Paris, notamment à l’exposition universelle de 1878, dresse les plans de l’édifice dont la première pierre est posée en 1881 et qui, édifié sous les épiscopats de NN. SS. de Briey, Foucault et Marmottin, ne sera terminé qu’après la première guerre mondiale. La basilique de Domremy devient le siège de l’archiconfrérie Notre-Dame des Armées et de l’œuvre nationale des Prières et des Tombes qu’animent les Pères eudistes. Ainsi, répondait-on au désir exprimé par Jeanne d’Arc à son confesseur, le frère Paquerel, de faire prier pour les soldats. Le Bois Chenu servait de cadre à un sanctuaire patriotique où les ex-voto des militaires, décorations, épaulettes et épées, étaient déposés aux pieds de la Vierge sous les auspices de Jeanne d’Arc. La religion et la patrie y étaient exaltées par des orateurs sacrés, comme Mgr Turinaz, évêque de Nancy, l’évêque de la frontière
, qui venaient haranguer de vastes auditoires.
À Rouen, Mgr Thomas, exécutant le projet de Mgr Bonnechose, élevait le monument de Bon-Secours dû à l’architecte Lisch au-dessus de la chapelle Notre-Dame des Soldats, qui fut inaugurée par son successeur en 1892.
Jeanne est partout. Ses images pullulent. Ainsi fut réalisé le vœu du précurseur des historiens de Jeanne, Richer, qui déclarait que la Pucelle
devroit autant avoir de statues en France que jadis on en dressa à Démétrius Phalareus en Grèce, le méritant beaucoup mieux.
On a jalonné sa geste sur la terre de France par ses statues, comme l’avait demandé Henri Martin. Orléans avait depuis longtemps donné l’exemple. Neufchâteau avait, en 1856, dressé sur sa 142plus belle place un monument dû au sculpteur messin Pétre qui s’était inspiré d’Ingres. Chapu, qui avait exposé une Jeanne entendant ses Voix qui fut acquise par le Luxembourg, sculpta un médaillon pour rappeler le passage de celle-ci à Saint-Aspais de Melun. En 1882, à Compiègne, dans la ville où fut capturée la Pucelle, une statue due à Leroux, est inaugurée par Sadi Carnot, ministre des Travaux publics. La cavalière de Frémiet avait été érigée, en 1875, place des Pyramides ; en 1891, le boulevard Saint-Marcel servit de cadre à une nouvelle statue de bronze, de E. F. Chatrousse, exposée au Salon de 1887. C’est une variante de la statue de Frémiet qui fut offerte, en 1890, par Osiris à la ville de Nancy où Jeanne avait rencontré le duc de Lorraine Charles II. La même année, on rappelait à la cathédrale de Toul, par une statue de Jeanne, celle qui avait été placée au XVIe siècle par Claude Hordal, détruite par les révolutionnaires. En 1891, on commanda à Mercié la statue de Domremy : Jeanne recevant son épée de la France meurtrie, tandis que l’on inaugura à Beauvais un monument évoquant la prison de Jeanne au château de cette ville. Au Crotoy fut placée son effigie par Athanase Fossé pour commémorer son passage. Deux ans après (1893), la ville de Chinon campait, sur son champ de foire, une cavalière dont la monture intrépide escaladait des cadavres anglais, sculpture due à J. P. Rouleau (qui avait été préféré à Falguière) et demandait à Paul Mounet, pour célébrer cette nouvelle image, de déclamer l’ode à Jeanne d’Arc de Roger Milès. En 1894, le Sénat décidait qu’un monument national
(qui n’a pas été exécuté jusqu’ici) serait élevé à Rouen au lieu de la mort de l’héroïne. Paul Dubois concevait une Jeanne d’Arc s’élançant à la reconquête du royaume, qu’en 1896 Félix Faure, président de la République, inaugura à Reims ; une réplique de cette statue avait été placée cour Visconti, à l’Institut de France ; elle fut transférée au Panthéon où elle se détache en relief devant l’ardente chevauchée vers la gloire de Detaille
. En 1896, on décida, à Mehun-sur-Yèvre, d’ériger une statue due à la duchesse d’Uzès. Jargeau s’enrichit, en 1898, d’une œuvre de Lançon qui rappelait la blessure de Jeanne. En 1896, Saint-Nicolas-de-Port marquait le pèlerinage de la bonne Lorraine
par une statue qu’avait offerte John Macklay, de New-York. Saint-Pierre-le-Moûtier, qui avait donné, en 1868, le nom de Jeanne à l’une de ses places, célébrait, en 1900 le souvenir de sa délivrance par la Pucelle en élevant une statue à l’héroïne, avec la participation de la ville de Tournai, dont les habitants avaient été honorés d’une lettre de Jeanne. Et nous ne citons là que les principaux monuments qui évoquent une action de la fille au grand cœur
. Des statues ont été élevées un peu partout (Langres, Albi, le Mont-Saint-Michel, etc…), 143comme un signe de protection. Dans la région lorraine ces statues furent innombrables (Coussey, Laveline, Mirecourt, Villotte devant Saint-Mihiel, etc…) :
Dans ces vallons charmants où tout nous parle d’elle,
Il n’est ville, bourg du bon pays lorrain
Qui ne se soit donné Jeanne pour sentinelle.
Sentinelle, Jeanne l’était sur les frontières, à Mousson où l’on planta, sur le clocher de l’église, une statue due à la duchesse d’Uzès, haute de trois mètres (1895) : elle dominait la vallée de la Moselle où la silhouette de la cathédrale de Metz captive
pointait à l’horizon ; elle était le présage des victoires prochaines. Sentinelle, elle l’était aussi au Ballon d’Alsace, devant Belfort qui avait résisté à l’ennemi, sous l’aspect d’une guerrière au cheval cabré, et à Mars-la-Tour, où, à proximité du champ de bataille de 1870, sa statue, due à Robertson, inaugurée en 1906 en présence du député de Briey Albert Lebrun, était le point de ralliement des Lorrains annexés et des Lorrains de France. Pensant à la guerrière
du Ballon d’Alsace, Ducrocq disait :
Au jour où le barbare foulerait de nouveau notre terre française, sa noble gardienne, sentinelle avancée, animerait sa monture, de nouveau reprendrait sa marche triomphale pour écraser à jamais l’envahisseur.
Les artistes ont évoqué tous les aspects de la vie de Jeanne avec plus ou moins de bonheur : Ingres l’a peinte, sereine, mais sans envolée, dans la gloire du sacre (1855), Rude l’a surprise alors que, paysanne, elle entendait ses Voix
(1852), Chapu l’a vue agenouillée, méditant les mains jointes ; à Domremy Bastien-Lepage, son compatriote, dans une composition plus vigoureuse, l’a représentée dans le jardin de son père, comme effrayée, recevant le message divin. J.-E. Lenepveu a suivi toutes les étapes de sa vie pour que sa geste figurât, comme une fresque, sur les murailles du Panthéon. De la paysanne à la guerrière, de l’inspirée à la martyre, dans la sérénité des champs ou dans l’ardeur des combats, rayonnante ou torturée, les artistes l’ont montrée inlassablement, répondant aux commandes de l’État, des villes, de l’Église, à l’admiration inassouvie des hommes, en un temps où la peinture d’histoire était à l’honneur et s’offrait pour collaborer à la résurrection
du passé et pour exalter les grandeurs de la patrie.
La plupart de ces productions qui peuplent les réserves des musées, après avoir été l’orgueil des Salons, ne sont plus maintenant, pour nous, que des documents qui révèlent la sentimentalité d’une époque, telles Jeannette aux champs de Mme Demont-Breton, Jeanne et ses Voix, de Louis-François Cabanes, 144de J.-A. Benouville, de François Lafon ou de Maillart, l’Entrée à Orléans de J.J. Schurer ou d’Aman-Jean, le Sommeil de Jeanne à Jargeau de George William Joy, pour ne citer que ces œuvres15.
Le théâtre, dans le même temps, nous a donné des héroïnes du même style ; il s’est voulu historique et a été déclamatoire, qu’il s’agisse de pièces pour patronages ou de pièces à grand spectacle.
De toutes les œuvres dramatiques dont Jeanne a été l’objet depuis le milieu du siècle dernier (il y en a plus d’une trentaine de 1870 à 1900), celle qui a eu peut-être le plus de succès est le drame légende
de Jules Barbier accompagné d’une musique de Gounod. Cette pièce — assez médiocre pour tout dire — placée à juste titre par son auteur sous les auspices de la mémoire de Ponsard, suivait l’histoire pas à pas ; elle avait été écrite en 1869 et fut mise à la scène après nos revers, vers 1873. Offenbach l’avait acceptée à la Gaîté, pensant qu’elle ne jouirait que d’une estime passagère, avec le dessein de lui substituer rapidement son Orphée aux enfers ; ce fut tout le contraire qui se produisit : à l’étonnement des critiques, ce drame souleva l’enthousiasme avec Lilia Félix, la sœur de Rachel, qui tenait le rôle de Jeanne d’Arc. L’héroïne s’écriait :
Je connais mon pays. Il m’a donné son âme.
Il se redressera comme moi sous l’affront
C’est quand il est perdu qu’il relève le front,
Faites, faites sur lui peser le joug des armes,
Noyez-le tout entier dans le sang et les larmes,
Reculez sa frontière, ivre de vos succès.
La France renaîtra dans le dernier Français.
Avec quelle émotion, — disait en 1890 Sarcey qui avait été finalement conquis par le délire des
galeries supérieures, — avec quelle émotion, on écoutait ces beaux vers qui nous disaient que la France n’avait été que blessée, qu’elle n’était point morte, et qui nous consolaient de nos revers, en faisant luire à nos yeux l’espoir du relèvement et de la revanche.
Offenbach, pressé de passer à un autre genre de spectacle, interrompit la représentation de l’œuvre de Barbier après trois mois d’un succès qui n’avait point faibli. Cependant, un opéra de Mermet consacré à Jeanne d’Arc tomba à plat en 1876, malgré une mise en scène qui coûta 250.000 francs. En 1890, Duquesnel reprit la pièce de Barbier à la Porte-Saint-Martin, dans un fort beau 145décor, en confiant l’interprétation de Jeanne d’Arc à Sarah Bernhardt. L’accueil fut égal à celui de 1873. Ce spectacle satisfaisait le patriotisme des Français et permettait aux mères de famille de faire applaudir Sarah par leurs filles dans un spectacle moral
. Des représentations furent données à Londres au Her Majesty Theatre. Sarah devait abandonner le rôle de Jeanne à Mlle Forgue et le reprendre, en 1909, à l’âge de 65 ans, dans une pièce d’Émile Moreau : Le procès de Jeanne. Le drame de Barbier fut plus d’une fois remis à l’honneur : on le jouait encore en 1906.
En 1890, Houcke avait monté à l’hippodrome, sur une musique de Widor dont le talent s’accordait au mysticisme du sujet, une légende mimée
de Jeanne qui eut un immense succès. De féeriques tableaux se succédaient et se terminaient par le bûcher qui dévorait l’héroïne ; puis apparaissait la statue irradiante de Frémiet, tandis que la musique de Widor scandait un hymne à la France de A. Dorchain :
La pauvre fille, ils ont brûlée
Par traîtrise dans un grand feu,
Et Jeanne d’Arc s’en est allée
Dans un manteau de flammes bleues
Cendres de la grande Lorraine,
Ô cendres ne vous perdez pas !
Tombez comme une bonne graine !
Nous sommes encor tes soldats,
Ton ardeur encor nous anime,
Guerrière qui nous tend les bras,
Du haut de ton bûcher sublime,
Les morts suscitent les vivants
Et, pour les fières épopées,
Leur cendre éparse aux quatre vents
Va germer en moisson d’épées !
Dorchain faisait écho à Barbier. En 1891, on donna encore la légende de Widor, tandis que l’on montait au Châtelet, avec une partition de Benjamin Godard, un drame en prose, dû à l’infatigable dévot de Jeanne, Joseph Fabre, où Mme Segond-Weber tint le rôle de l’héroïne.
Il convient de signaler aussi une suite de spectacles de caractère populaire : à dater de 1895, un curé de village lorrain, le curé de Ménil-en-Xaintois, fit 146jouer à ses paroissiens une manière de mystère qui trouva des spectateurs, pendant plusieurs années, parmi les curistes de Contrexéville et de Vittel. Les braves cultivateurs de Ménil, étaient en même temps, disait Barrès, des personnages épiques
! En 1904, Maurice Pottecher créait, au Théâtre du Peuple de Bussang, une Passion de Jeanne d’Arc et, en 1909, le curé de Saint-Joseph de Nancy substituait temporairement, sur la scène du théâtre de la Passion
de sa paroisse, une vie de Jeanne d’Arc à la Passion du Christ pour les nombreux visiteurs de l’exposition internationale, qui eut lieu cette année dans la capitale lorraine.
Les musiciens et les poètes rivalisèrent ; après Théodore de Banville et François Coppée, Sully-Prudhomme l’implorait :
Ô Jeanne, car t’aimer, c’est aimer la patrie.
Les humbles rimeurs, les élèves des collèges qui n’avaient pas alors perdu l’habitude d’user de la langue des Muses ont imité les poètes notoires.
Au reste, la popularité de la Pucelle s’est exprimée par les moyens les plus divers et aussi les plus inattendus. Le nom de Jeanne d’Arc a été mêlé à toutes les activités. Les boutiques, les restaurants, les hôtels se sont parés du nom de l’héroïne. Les objets les plus dissemblables ont été mis sous sa marque : ustensiles, produits de beauté, bonbons, spécialités alimentaires, liqueurs, bières, savons, jusqu’au ciment ! Cela est à peine croyable. Les couvertures de cahiers d’écoliers ont évoqué sa bannière, les jeux d’enfants ont été placés sous son signe, les jeux d’oie
ont suivi les épisodes de la vie de Jeanne ; la maison de Domremy comme la place du Vieux-Marché ont été des thèmes de jeux de construction
.
On enseignait son histoire aux bambins. Jules Lemaître avait appris, dans une école d’Orléans, les Messéniennes, les vers quelque peu démodés de Casimir Delavigne. Il avait
su la passion de Jeanne en même temps que celle du Christ… : l’une me faisait presque l’effet d’une version française de l’autre,
disait-il. Il avait applaudi Jeanne d’Arc écuyère au cirque Franconi.
Son histoire, — observe-t-il, — me touchait d’autant plus que je voyais en elle une sœur des petits enfants, des humbles et des pauvres :
il annonçait son compatriote Péguy. Beaucoup de petits Français éprouvaient ce sentiment ; ils découvraient Jeannette dans les albums qui avaient été publiés nombreux depuis le milieu du siècle : la maison Pellerin, d’Épinal, et bien d’autres éditeurs leur livraient sa geste coloriée.
Les ouvrages de vulgarisation s’étaient multipliés, ainsi que les travaux 147historiques, les travaux d’érudition ou prétendus tels : leur cadence s’accrut encore de 1860 à 1900. On répète la vie de l’héroïne à satiété, on en commente les moindres détails avec plus ou moins de bonheur. On suit la chevauchée de Jeanne. Le patriotisme local s’en mêle et l’on s’efforce de prouver le passage de l’héroïne dans les localités où la vraisemblance le rend possible. On se dispute avec ardeur sur la nationalité
de la Pucelle : est-elle Lorraine, est-elle Champenoise ?
La littérature du sujet, — constatait dans ses Sources de l’histoire de France (1904) Émile Molinier, — est extrêmement abondante, mais à parcourir les répertoires qui en ont été dressés, on reconnaît bientôt que cette abondance apparente ne cache que le vide, et que cette production intense comporte beaucoup d’inutilités et d’ouvrages malvenus…
Ces propos n’ont pas cessé, hélas ! d’être vrais. C’était bien entendu aux procès qu’il convenait de revenir sans cesse. Certains voulurent les mettre à la portée d’un plus grand nombre. C’est pour cette raison qu’un magistrat de Rouen, O’Reilly, avait publié, dès 1863, en traduction Les deux procès de condamnation, les enquêtes et la sentence de réhabilitation de Jeanne d’Arc et que, quelques années plus tard (1867), Vallet de Viriville publia intégralement, pour la première fois, une traduction du Procès de réhabilitation de la Pucelle, que Joseph Fabre raconta
et traduisit
derechef en 1888, après avoir donné une traduction, avec éclaircissements, du Procès de condamnation (1884). Léo Taxil et P. Fesch, en 1890, donnèrent une traduction fidèle et complète
de ce procès.
En 1863, Vallet de Viriville avait publié, dans la tradition des écrivains rationalistes, le tome II de son Histoire de Charles VII qu’il avait consacré à la période de Jeanne d’Arc
. Il s’était
attaché, — disait-il, avec une modestie prudente et intéressée, — à traiter la figure de la Pucelle en subordonnant l’art à l’exactitude…
Nous avons contenu, chez nous, ces battements de cœur qui troublent la main, bien convaincu que, même sans interprète, l’émotion, dans un pareil sujet, se propage directement du fait au lecteur.
Vallet de Viriville voyait, dans l’héroïne du XVe siècle
,
une femme supérieure par la droiture de son esprit et de son cœur.
Il entendait la rapprocher des visionnaires
nombreux qui, depuis la fin du XIVe siècle au milieu du siècle suivant, s’étaient succédé. Elle lui paraissait le type d’une époque.
Le livre sur Jeanne qui correspond à l’introduction de l’instance de sa canonisation 148est dû à Henri Wallon. Celui-ci l’avait écrit tandis qu’ayant abandonné, momentanément, la politique, il se consacrait exclusivement à son enseignement de la Faculté des lettres de Paris. L’ouvrage fut publié en 1860. Cette histoire narrative sérieusement documentée, conçue dans le sens catholique, à eu une grande importance pour la connaissance de la Pucelle. Pour Wallon, il n’y avait aucun doute : les révélations de Jeanne lui venaient bien de Dieu. L’érudit Natalis de Wailly s’efforça de démontrer que les conclusions de Wallon étaient en parfaite concordance avec les inductions de Quicherat qui, rationaliste, n’avait pas pris parti. Wallon entendait répondre en outre à ceux qui considéraient que la mission de Jeanne, telle que l’héroïne l’avait annoncée, n’avait point été remplie parce qu’elle s’était arrêtée au sacre. Destinée à un vaste public, la Jeanne d’Arc de Wallon fut très lue, bien que Veuillot et Sainte-Beuve ne la considérassent point comme un ouvrage entraînant. Elle fut deux fois couronnée cependant par l’Académie française qui lui conféra le prix Gobert. Une édition abrégée fut publiée en 1867, qui, de 1869 à 1880, fut cinq fois réimprimée. Une édition enrichie d’illustrations documentaires, généralement bien choisies, fut présentée sous la forme d’un gros volume in-quarto, en 1876, l’année qui suivit le vote des lois constitutionnelles de la IIIe République dont Wallon, rentré en 1871 dans la vie politique, était le père
. Par bref du 25 octobre 1875, le pape Pie IX félicita l’auteur, alors ministre de l’Instruction publique et des Cultes, de son œuvre, lui donnant en quelque sorte l’investiture de l’Église.
Un élève de Jules Quicherat, Marius Sepet, publia, plusieurs années après l’ouvrage de Wallon (1869), une histoire de Jeanne d’Arc, écrite, elle aussi, dans le sens catholique, qui jouit d’une grande audience. Vingt-cinq éditions de ce livre n’épuisèrent pas son succès. En 1885, ce volume parut sous une forme nouvelle, plus ample, avec des illustrations composées par des artistes de ce temps, Hanoteau, J.-P. Laurens, Rochegrosse, J.C. Blanc, A. de Curzon, etc. Par son esprit, comme par sa présentation, la Jeanne d’Arc de Marius Sepet est un des ouvrages les plus caractéristiques de son époque. Sepet, disciple de Léon Gautier, l’apôtre de la Chevalerie, avait présenté la
suprême et radieuse personnification du moyen-âge [qui] apparaît à l’aube des temps modernes, comme un ange de salut, pour la patrie, dont par sa vie et par sa mort, elle a réparé et expié les fautes et resserré l’alliance avec Dieu.
Une importante Histoire de Charles VII était publiée par G. du Fresne de Beaucourt de 1882 à 1891, qui fit faire un notable progrès à la connaissance du XVe siècle ; elle était conçue dans un sens très favorable, trop favorable probablement au roi.
149De plus en plus les travaux d’érudition permettaient de pousser plus avant l’étude de l’histoire du XVe siècle, de la mieux comprendre, de mieux situer Jeanne dans son époque. Siméon Luce, qui, à l’École des Chartes, continuait la tradition de Jules Quicherat et de Vallet de Viriville, s’efforça, dans sa Jeanne d’Arc à Domremy (1886), de découvrir
l’héroïne avant sa mission, de déterminer les influences héréditaires, locales, provinciales, les circonstances de temps et de lieu qui se sont réunies
pour faire produire à ce génie, incarné dans une nature d’élite, les fruits merveilleux que l’on sait.
Il s’était abstenu, comme son maître Quicherat, de se prononcer sur la question de l’origine divine de l’inspiration, certains crurent voir dans son œuvre comme une expression du déterminisme historique, ce fut le cas du P. Ayroles.
De 1890 à 1898, ce religieux de la Compagnie de Jésus, se proposa de révéler La vraie Jeanne d’Arc en cinq gros volumes ; dans le dessein de réfuter les écrivains libres-penseurs
, ce qu’il fit parfois avec une acrimonie singulière et une ardeur un peu naïve
, selon l’expression de Marius Sepet16 ; croyant abolir l’œuvre de ceux qui l’avaient précédé
, il reprit, dans un sens catholique, l’étude en profondeur de toutes les sources pour retrouver la paysanne et l’inspirée (ainsi que la prophétesse
), la libératrice, la guerrière et la martyre, s’attachant à mettre en lumière
les traits surnaturels de la fille de Dieu.
Des documents nouveaux avaient été mis à jour ; le P. Ayroles fut un des premiers à utiliser la chronique italienne d’Antonio Morosini, dont la Société d’histoire de France édita, avec une traduction française due à L. Dorez et G. Lefèvre-Pontalis, la partie intéressant l’histoire de notre pays et spécialement Jeanne d’Arc (1898-1902). Le savant jésuite s’efforçait ainsi de fournir les matériaux nécessaires à ceux qui voulaient introduire le procès de béatification. Il avait annoncé son œuvre par un livre dont le titre est expressif : Jeanne sur les autels (1885)17.
De nombreux ouvrages sur Jeanne furent alors publiés par le clergé, tels ceux du chanoine Debout (1890) ou du chanoine P.-H. Dunand, qui, après avoir écrit une Histoire complète de la bienheureuse Jeanne d’Arc et, voulant rendre hommage au premier historien de Jeanne
, édita l’Histoire de la Pucelle d’Orléans d’Edmond Richer, demeurée manuscrite depuis le XVIIe siècle (1911-1912). Ces livres trouvèrent d’ardents contradicteurs.
150VII Des luttes politiques et religieuses à l’union sacrée
: Jeanne patronne de la France et sainte
l’union sacrée: Jeanne patronne de la France et sainte
Les libres penseurs, les hommes qui entendaient renouer avec les traditions républicaines
ne voulaient pas laisser à l’Église le monopole
de Jeanne d’Arc. La Pucelle qui avait été si indignement condamnée par un tribunal ecclésiastique, pensaient-ils, allait être en quelque sorte confisquée par le clergé.
Ils redoutaient que
la mainmise de l’Église sur Jeanne d’Arc canonisée [fût] le prélude de la mainmise de l’ultramontanisme sur la France.
À propos des fêtes qui eurent lieu à la cathédrale de Rouen le 1er juin 1886, en présence des autorités, l’Estafette s’indignait :
Oui, l’Église veut reprendre Jeanne d’Arc ! après l’avoir emprisonnée, accusée, torturée, souillée, condamnée, brûlée vive, elle prétend la canoniser… Le Parlement laissera-t-il ainsi enlever au culte de l’Humanité cette figure immaculée et qui personnifie si glorieusement l’amour de la France ?
Les discussions politiques étaient ardentes : Jeanne qui avait fait l’union des Français ne réussissait pas à faire l’unanimité de ses dévots. Son histoire, sa vie étaient désormais trop connues pour ne pas imposer à tous l’admiration. Mais il s’agissait de savoir en somme si l’on pouvait admirer tout à la fois Jeanne d’Arc et Voltaire, en reconnaissant peut-être que celui-ci en avait usé à l’endroit de Jeanne avec légèreté ; Voltaire, celui qui avait stigmatisé l’infâme
, représentait l’anticléricalisme et l’antireligion chers à nombre de républicains. Gambetta, à la mémoire duquel Joseph Fabre dédiait, en 1884, son livre sur le Procès de condamnation, avait proclamé en même temps sa dévotion
pour Jeanne et son admiration
pour Voltaire. La majorité du Conseil général des Vosges, présidé par Jules Ferry, positiviste convaincu, lorsqu’elle vota, en 1891, sur la proposition de Jules Méline, l’érection d’une statue de Jeanne d’Arc devant la maison de Jeanne d’où l’on avait évincé les religieuses gardiennes, voulait 151152opposer un monument laïc à la basilique de Domremy :
Jeanne recevant son épée de la France meurtrie
devait, en quelque sorte, s’opposer au groupe sculpté par Allar pour la basilique : Jeanne entendant ses Voix.
La lutte devait être d’autant plus vive que la politique de parti se mêlait aux questions confessionnelles. Les conservateurs, les monarchistes soutenaient publiquement les initiatives du clergé. Le comte de Chambord, auquel Dupanloup recommandait la cause de Jeanne à la veille de sa mort, les représentants de la maison d’Orléans avaient joint leurs efforts à ceux des évêques pour faire aboutir la canonisation de Jeanne. En 1888, le comte de Paris était allé faire un pèlerinage à Domremy avant d’obéir à la loi d’exil et son voyage avait fait l’objet de commentaires.
Un Comité républicain de la fête civique de Jeanne d’Arc se constitua, vers 1884, sous la présidence du docteur Robinet, un rationaliste, ancien maire du VIe arrondissement, auteur de travaux sur l’époque révolutionnaire. Pour être admis dans le comité, il fallait être républicain
et reconnaître le caractère naturel et humain de l’œuvre de Jeanne d’Arc
. Chaque année un appel était adressé aux habitants de Rouen pour faire une manifestation place Saint-Ouen :
Comment ne serait-elle pas chère aux républicains la grande citoyenne qui fut victime d’une alliance incestueuse que la séparation de l’Église et de l’État rendra à tout jamais impossible ? Jeanne d’Arc et la République ont donc servi la même cause, la Patrie qui domine tout, et rencontré le même adversaire, le cléricalisme qui met l’esprit de caste sacerdotale et nobiliaire au-dessus de l’intérêt public.
Depuis 1887, une démonstration semblable à celle de Rouen se déroula devant la statue de la place des Pyramides.
Quelques années après la création de la fête nationale du 14 juillet, un député radical, un des hommes les plus passionnés de Jeanne, professeur qui consacra sa plume à célébrer l’héroïne, Joseph Fabre, prit l’initiative d’une loi en vertu de laquelle
la République française célébrerait annuellement la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme.
En 1884, deux-cent-cinquante députés de tous les bords la proposèrent à la Chambre. Mais le vote se heurta aux résistances de ceux qui redoutèrent que cette reconnaissance officielle ne fût une concession à la thèse catholique, et ne contribuât à l’accaparement d’une cérémonie nationale par le clergé.
Le 28 juin 1890, à Nancy, à l’occasion de l’inauguration de la statue de Jeanne donnée à la ville par Osiris, une vive polémique s’institua entre le doyen 153de la Faculté des lettres, l’historien Debidour, qui avait déclaré Jeanne sainte laïque
et l’évêque, Mgr Turinaz, qui ne pouvait admettre que l’épithète laïque pût être appliquée à cette pieuse fille. Le pasteur protestant avait déclaré ce jour-là dans son prône :
Rome la trouvera toujours suspecte et non sans raison, du point de vue de l’orthodoxie. Elle a été, en effet, une chrétienne si foncièrement évangélique que ses juges ne se sont point trompés en la condamnant comme hérétique.
Christian Pfister, patriote alsacien, alors professeur à la Faculté des lettres, qui devait devenir, en 1919, le premier doyen de la Faculté de Strasbourg recouvré, à propos de ces discussions passionnées observait :
S’il y eut discordance dans la manière de comprendre Jeanne, il y eut entente complète pour célébrer l’héroïne ; et cette entente paraîtra peut-être plus tard un trait caractéristique de notre époque où les Français, malgré leurs divisions, partagent les mêmes espérances.
L’année suivante le président Carnot venait présider les fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans.
En 1892, Fabre, devenu sénateur, Fabre dont Sarcey admirait la passion idéale, enthousiaste et tenace
, faisait voter par la Haute-Assemblée la proposition de loi qu’il avait déposée à la Chambre neuf ans auparavant et que soutint le gouvernement, mais on retrouva chez les députés les oppositions qui s’étaient manifestées à cette époque. Le président du Conseil Charles Dupuy, rappelant ses souvenirs de professeur, avait dit, au Sénat, les
mouvements d’âme [que] l’on pouvait provoquer dans la jeunesse en évoquant le nom de Jeanne d’Arc [et] l’occasion unique [qui était ainsi offerte] d’animer le cœur du pays par la consécration solennelle du plus grand de nos souvenirs, où reposait aussi la plus grande de nos espérances.
En 1893, Raymond Poincaré, ministre de l’Instruction publique, peu suspect de cléricalisme, assistait à la pose de la première pierre de l’église-forteresse de Vaucouleurs que l’évêque de Verdun, Mgr Pagis, voulait élever à côté des restes de la crypte de la chapelle castrale où l’héroïne avait prié, oubliée depuis la destruction du château où Jeanne avait été reçue par Baudricourt, que l’on avait, quelques années auparavant, débarrassée de l’écurie qu’elle abritait :
Jeanne n’est prisonnière d’aucune secte, d’aucun groupe, d’aucune école, — disait l’homme d’État lorrain. — Ce serait diminuer et fausser son souvenir que de le mêler à nos luttes politiques. Chacun de nous a le même droit et le même devoir de l’admirer et de l’aimer, car elle incarne et résume l’inaltérable dévouement à la patrie, la passion de l’indépendance et de la grandeur nationale.
154Pendant que le républicain
Fabre travaillait à faire de la commémoration de Jeanne une fête nationale, Rome étudiait le dossier des enquêtes que l’évêque d’Orléans, Mgr Touchet, zélateur de la cause de la Pucelle après Dupanloup et le successeur de celui-ci, le cardinal Coullié, avait transmises au Saint-Père.
Jeanne était considérée à Rome comme un héroïne célèbre
plutôt que comme une sainte
. Cependant, l’idée dont Dupanloup s’était fait l’apôtre cheminait. Vingt-deux archevêques, soixante-treize évêques de la chrétienté tout entière, parmi lesquels vingt-cinq anglais, dont Manning et Newman, se Joignaient aux évêques français pour demander la béatification de Jeanne :
Partout, — disait Newman, répondant en quelque sorte au vœu qu’avait exprimé Mgr Freppel en 1860 de voir l’épiscopat anglais prendre l’initiative de l’introduction du procès de canonisation, — partout on admire le choix fait de cette humble fille par la divine Providence pour sauver la nation française.
Le 27 janvier 1894, Léon XIII décidait l’introduction de la cause. Jeanne devenait vénérable
. C’était le premier pas vers la canonisation.
L’éventualité de la béatification de Jeanne irrita les libres penseurs. Adriano Lemmi adressa en mai 1895, aux Loges du Grand Orient, une lettre circulaire appelant l’attention des Parfaits initiés de France
à réagir contre l’agitation des prêtres sur le nom de Jeanne d’Arc… Il faut, — disait-il, — paralyser ce mouvement par tous les moyens. Nous avons appris avec peine que des esprits libéraux avaient cédé eux-mêmes à l’entraînement.
Les luttes religieuses continuaient dans l’effervescence de l’affaire Dreyfus. Pris par l’ardeur du combat, les ennemis du clergé en arrivaient parfois à s’attaquer à Jeanne d’Arc elle-même.
Un journaliste de l’Action (14 avril 1904) s’emportait :
Nous avons tous été façonnés, dans les lycées, avec le culte de l’imagerie patriotique tel qu’Henri Martin et Michelet le mirent à la mode il y a trente ans (sic), si bien que, malgré nous, nous conservons encore à la
bonne Lorraineune idolâtrie dont il serait vraiment temps que nous nettoyions nos cerveaux. Maladive, hystérique, ignorante, Jeanne d’Arc, même brûlée par les prêtres, ne mérite pas nos sympathies. Aucun des idéaux, aucun des sentiments qui inspirent l’humanité d’aujourd’hui n’a guidé l’hallucinée de Domremy. Puisque les Calottes prétendent imposer le fétichisme [de Jeanne] à la République, nous saurons répondre à cette provocation comme il convient. Déjà des meetings s’organisent dans toutes les grandes villes… Vous avez brûlé votre 155Pucelle, il y a six siècles, et vous la canonisez aujourd’hui. À bas le culte de Jeanne d’Arc…
Les patriotes conservateurs
s’indignèrent de ces bassesses sacrilèges
.
Les esprits étaient très montés quand éclata, à Paris, un incident à propos des explications données à ses élèves, le 14 novembre, par un professeur du lycée Condorcet, A. Thalamas, qui, tout en respectant la haute figure
de Jeanne d’Arc, voulait démontrer que les victoires de l’héroïne s’expliquaient uniquement par des raisons humaines en s’appuyant sur des textes, et spécialement le procès de condamnation. Il s’inspirait d’articles d’Anatole France parus de 1889 à 1897, et du livre d’un Américain Lowell qui, disait-il, a pu travailler sans nos préjugés
(Joan of Arc, Boston, 1896)18. Il résuma ses explications dans une brochure (1904) à laquelle il donnait cette conclusion :
Puisse ce modeste récit contribuer à rendre au respect du peuple de France la mémoire de cette fille du peuple encore plus exploitée peut-être après sa mort que de son vivant, et par ceux-là même qui n’auraient droit qu’à sa dédaigneuse pitié.
L’affaire eut des conséquences au Parlement : Combes y défendit Thalamas. Celui-ci entreprit une campagne de conférences devant des auditoires populaires et la Ligue de l’enseignement soutint l’action du professeur.
En guise de protestation, un meeting nationaliste
auquel prirent part François Coppée, Jules Lemaître, E. Drumont, Auguste Longnon, Léon Daudet, Antoine Baumann, exécuteur testamentaire d’Auguste Comte, Louis Dimier, etc. se tint, sous les auspices de l’Action française
, le 5 décembre de cette année. Tous les orateurs flétrirent
l’insulte
faite à Jeanne d’Arc. Le P. Ayroles répondit de son côté vivement au professeur.
Les fêtes traditionnelles d’Orléans furent troublées, en 1907, par une mesure prise par Clemenceau. À la suite de la loi de séparation des Églises et de l’État, le président du Conseil interdit aux magistrats, fonctionnaires, officiers d’assister, en tant que tels, aux manifestations en l’honneur de Jeanne d’Arc, en raison de la participation du clergé, ce qui mit le Maire dans une situation délicate. Le clergé s’abstint finalement de paraître à la procession du fait de la présence des membres de la Loge maçonnique. Interdiction fut notifiée 156aux fonctionnaires de prendre part aux fêtes l’année suivante parce que la municipalité avait invité le clergé. Puis, sous la municipalité Rabier, à la veille de la guerre, les difficultés se reproduisirent : le clergé s’abstint.
En 1908, paraissait la Vie de Jeanne d’Arc, d’Anatole France, annoncée par des articles que celui-ci avait publiés depuis longtemps. C’était un événement littéraire
, et aussi politique. L’histoire de Jeanne était scrutée par un libre-penseur affirmé, et aussi par un anti-clérical, un disciple de Voltaire, mais, à la différence d’Arouet, France parle de Jeanne avec respect et même avec admiration. Il la croit hallucinée
, quoique le professeur G. Dumas n’eût pas conclu nettement sur la pathologie de Jeanne dans la consultation
qu’il avait donnée à sa demande. Obéissant à une tendance qui s’était manifestée chez plusieurs auteurs et qu’avait exprimée quelques années auparavant l’Allemand Mahrenholz, il s’efforce d’expliquer les victoires de Jeanne par les conditions mêmes et les insuffisances de l’occupation anglaise, par les difficultés politiques des envahisseurs. Point n’est besoin de prêter à Jeanne une valeur exceptionnelle,
elle fut une fille des champs naïve et pure, dont la dévotion sincèrement visionnaire fut excitée et dirigée par des influences ecclésiastiques.
Les historiens laïcs
acceptèrent en général avec faveur les explications du romancier qui s’était fait historien : ils surent gré d’avoir osé toucher à ce qui était considéré par beaucoup comme intangible : Gabriel Monod fut sensible à la critique de l’érudit
, au tact et à la pénétration du psychologue
, au don créateur de l’artiste
. Il loua cette interprétation de Jeanne parce que France avait, selon lui,
rendu intelligible et naturel chacun des événements de cette merveilleuse histoire.
La narration de France était pourtant bien éloignée de l’admirable récit
de Michelet où Monod, biographe de ce dernier, se plaisait à retrouver le naïf et attendrissant héroïsme
de la Pucelle. Monod n’admettait point cependant, comme le voulait Anatole France, que Jeanne fût l’instrument d’une faction d’ecclésiastiques.
Naturellement ce livre suscita des réactions de la part de ceux qui croyaient à la mission. Les plus vives peut-être vinrent d’un historien anglais, auteur d’un livre sur Jeanne : Andrew Lang. Celui-ci crut voir dans l’œuvre d’Anatole France un procès de tendance et releva dans ce livre des erreurs, confusions ou contradictions. En vérité, malgré les efforts de France, malgré la grâce d’un style discrètement archaïque
, son scepticisme railleur ne parut pas en accord avec la foi ardente de la Pucelle. Le romancier n’avait pu se départir, comme l’observait René Doumic, de l’esprit de Monsieur
Bergeret et de Jérôme Coignard. Il avait en partie chassé la poésie, la grandeur que les romantiques 157avaient exaltées dans l’âme de Jeanne et qui avaient permis aux agnostiques de parler de l’héroïne sans trop heurter ceux qui croyaient à l’intervention divine. France avait voulu adapter à l’esprit de Voltaire l’histoire de Jeanne telle qu’on l’avait conçue depuis la publication et l’étude des procès.
Notre Jeanne d’Arc, — aurait-il dit à son secrétaire J. J. Brousson, — ce sera l’analogue de la Vie de Jésus de Renan.
Dans sa Jeanne d’Arc parue trois ans plus tard, Gabriel Hanotaux sonda quelques uns des mystères
de la vie de la Pucelle.
Désireux de savoir et de comprendre, — déclare cet historien, — je me suis approché et j’ai admiré ;
il étudie la formation, la mission, l’abandon, la condamnation. Il définit le surhumain
qu’il a découvert chez Jeanne. Il voit dans la bonne Lorraine
une mystique, mais ne va pas jusqu’à la dire fille inspirée de Dieu. Jeanne d’Arc, c’est le Héros et ce héros est très près d’une sainte. Politique et historien, Hanotaux a glorifié en Jeanne le symbole du patriotisme. Avec une vue plus large que la plupart des biographes de la Pucelle sur l’histoire du temps de Jeanne d’Arc, avec l’expérience d’un homme public, avec l’art d’un écrivain, ce parent d’Henri Martin, dont il avait hérité la passion pour la nation française
, a adapté l’histoire de Jeanne à la philosophie en vogue, celle de l’intuition et des données immédiates de la conscience
, comme l’observait son confrère de l’École des Chartes, Alfred Coville, sans avoir toujours fait bénéficier son enquête des résultats acquis par l’érudition contemporaine.
Charles Péguy, fils d’Orléans, n’est point un historiographe de Jeanne, quoique l’illustre écrivain ait prétendu se faire le Joinville de la Pucelle
, un témoin historique
. Dans la trilogie consacrée à Jeanne (1897), dont il entassait les feuillets
, à l’École normale, dans un extraordinaire coffre
, disent les Tharaud, tandis qu’il militait pour Dreyfus, puis dans son Mystère de la Charité de Jeanne, il a présenté la fille au grand cœur
comme le modèle des vertus chrétiennes ; il a essayé de surprendre chez Jeanne les premiers mouvements de la sainteté héroïque
. Il faut se garder de trouver cette analyse sûre en tout point : vivant de plain-pied avec les saints
, Péguy a fait passer dans Jeanne beaucoup de lui-même, le mouvement de sa propre pensée
; mais, en évoquant un aspect de la sensibilité au début de notre siècle, il convient de rappeler ici, animées par un aspect bien différent des conceptions de France, les productions d’un écrivain d’une trempe extraordinaire qui a montré dans la vie de Jeanne le miracle de l’amour et de la charité. L’esprit du Mystère de Péguy a paru particulièrement fortifiant aux générations qui se sont affirmées après la première guerre mondiale.
158Jeanne avait été proclamée bienheureuse, le 18 avril 1909,
dans des fêtes d’une splendeur toute romaine et d’un enthousiasme tout français,
comme le dit Mgr Touchet, qui avait suivi, pas à pas depuis trois lustres, les étapes du procès. Soixante-sept évêques français assistaient à la cérémonie à Saint-Pierre, tandis que deux évêques anglais se levaient pour faire réparation au nom de l’Angleterre. Le lendemain, Pie X auquel on présentait les pèlerins français parla de la patrie
digne non seulement d’amour, mais de prédilection.
Le pape baisa le drapeau français. D’innombrables manifestations religieuses se déroulèrent dans tout le pays spécialement à Orléans, à Domremy et, sous la présidence du cardinal Mercier, à Reims où le panégyrique fut prononcé par le P. Wyndham, en présence de l’archevêque de Westminster. En 1910, on comptait vingt mille statues de Jeanne dans les églises.
L’année 1912 fut celle du cinq centième anniversaire de la naissance de la Pucelle, on le célébra ; mais le projet de Fabre n’avait pas encore abouti. La béatification de Jeanne d’Arc n’avait fait qu’écarter davantage encore certains esprits de la création d’une fête nationale à laquelle le philologue Louis Havet conseillait de surseoir :
Jeanne d’Arc a été brûlée par des prêtres français, — dit-il, — elle vient d’être béatifiée par un prêtre étranger qui feint d’ignorer son côté patriotique.
Gabriel Monod disait de même :
L’Église catholique, en béatifiant Jeanne d’Arc l’a mêlée à nos querelles religieuses et patriotiques.
Pourtant Fabre, qui n’était plus parlementaire, conservait l’espoir de cette fête qu’il souhaitait depuis de nombreuses années :
Oui, le temps est proche, — disait-il, — où tous les Français comprendront enfin que sectes et partis doivent certain jour du mois de mai, consentir une trêve civique pour célébrer l’indépendance de la grandeur française19.
La guerre allait réaliser l’union des Français. Depuis longtemps, l’armée avait fait de Jeanne son inspiratrice. Pendant les grandes manœuvres de l’Est, qui souvent se déroulèrent dans la vallée de la Meuse, jamais une unité
ne passait devant la maison natale de la bonne Lorraine
sans présenter les armes. Foch avait conservé le souvenir ému de la visite qu’il avait faite de la chaumière, en 1894, avec l’état-major du général Berge. Dans le culte de l’héroïne, dit le maréchal, l’armée
avait renforcé sa valeur et sa foi patriotique pour continuer l’œuvre de Jeanne d’Arc.
Le général Cherfils s’adressait à Jeanne à l’occasion des fêtes d’Orléans de mai 1914 :
159Ô Jeanne… demain tu seras la sainte patronne de la France que tu as sauvée… Tu la sauveras une deuxième fois… Puis, par la bataille qui se prépare devant un autre Orléans, tu feras passer dans nos cœurs la volonté qui renverse les bastilles et la confiance ailée qui emporte les victoires.
Cette prophétie se réalisa en août 1914. Naguère le peintre Lucien-Pierre Sergent avait représenté Jeanne entraînant, avec les glorieux capitaines de la Révolution et de l’Empire, à l’assaut de l’ennemi les soldats de la Troisième République en pantalons rouges (1895). En 1914-15 cette image fut transposée dans des cartes postales populaires qui, en ce temps-là, émouvaient les âmes simples des poilus
. Le barde
Botrel la traduisit dans ses vers : il montrait l’héroïne guidant nos hommes devant Neuville-Saint-Vaast en mai 1915 :
Qui vous a dit qu’elle était morte
La vierge si tendre et si forte,
Qui boute dehors l’ennemi ?
La voici venir radieuse et plus vivante
Qu’a son matin de Domremy.
Mgr Baudrillart voyait dans la miraculeuse conservation de la statue de Jeanne, demeurée indemne sur le parvis de la cathédrale de Reims bombardée et incendiée, comme un symbole (panégyrique du 16 mai 1915 à N.-D. de Paris) :
Devant la cathédrale mutilée, devant ce portail, naguère l’orgueil de notre pays, à présent l’opprobre de la barbarie germanique, se dresse intacte, immortelle d’espérance, la statue de Jeanne d’Arc. Elle lève son épée, la pointe légèrement inclinée en avant, et, au trot de son cheval, semble entraîner quiconque veut la suivre.
Jeanne protégeait les Anglais, disait-on, comme les Français, dans cette lutte commune. Jean Aicard imaginait la cavalière de Frémiet conduisant les soldats de S.M. Britannique
:
Et je vis aux rayons d’un clair soleil levant,
Droite sur son cheval, héroïque et sereine,
En tête des Anglais, la bergère lorraine,
Son épée au fourreau, son étendard en main,
Devant elle, au galop chasser le loup germain…
L’aurore d’un grand jour baignait toute la terre
Et sainte Jeanne d’Arc criait :
Vive l’Angleterre.
160Place du Vieux-Marché, à Rouen, auprès du mur que décore l’inscription tragique : Ici fut brûlée Jeanne
, les militaires anglais qui se trouvaient dans le pays, entretenaient des fleurs nouées d’une écharpe aux couleurs britanniques
.
Le 22 décembre 1914, Maurice Barrès qui avait si souvent rappelé et la gloire et le mystère de Jeanne, le pèlerin de Domremy qui,
en foulant un sol qui, du fond des temps celtiques, nous arrive chargé de pressentiments,
se plaisait à retrouver Jeanne dans son terroir, déposait une proposition de loi sur la fête nationale de Jeanne d’Arc. Après
le pacte de l’union sacrée du 4 août, après la victoire de la Marne
n’était-ce pas le moment de l’adopter, cette fête ? Ne fallait-il pas
saisir cette minute sacrée ?
L’heure n’avait-elle pas sonné,
une de ces heures magnanimes qui portent en elles la vertu de hausser tous les esprits et de réconcilier les cœurs ?
Viviani demanda à Barrès de surseoir pour des considérations diverses. On attendit jusqu’au lendemain de la victoire qui restitua l’Alsace-Lorraine à la France.
Le retour des provinces perdues
put être placé sous les auspices de la bonne Lorraine
. Que de fois avait-on invoqué l’héroïne, symbole de la faiblesse au service du droit
, tandis que gémissaient les patriotes alsaciens-lorrains sous le régime allemand ? En 1910, on avait remis à l’abbé Wetterlé, sortant des geôles allemandes, une statuette de l’héroïne par Mercié. Avec nos armées, Jeanne triomphait
une fois de plus de la force à la solde de l’injustice
.
Foch vint assister, le 8 mai 1920, aux fêtes traditionnelles d’Orléans, reprises dans leur ancienne splendeur. Le panégyriste pouvait rapprocher, en présence du généralissime des armées alliées, les deux victoires, celle de 1429 et celle de 1918, les deux miracles
. Quelques mois après, le 23 août, le maréchal venait communier à la basilique de Domremy, pour rendre hommage à la protection
que la sainte de la patrie avait accordée aux troupes qu’il commandait.
Jeanne fut canonisée par Benoît XV le 16 mai 1920, en présence de 15.000 pèlerins français, de 6 cardinaux français, de 69 archevêques et évêques français, de 16 évêques missionnaires français et d’environ 300 évêques étrangers.
Gabriel Hanotaux, en qualité d’ambassadeur extraordinaire, représentait le gouvernement de la République. L’historien fervent
de Jeanne d’Arc tira la leçon de l’événement dans un article qu’il publia dans la Revue des Deux Mondes. Cette canonisation lui paraissait comme le couronnement de la victoire.
La propagande contre la France, — écrit-il, — a été ardemment poursuivie 161avant la guerre, pendant la guerre, depuis la guerre : la France
impie, la Francematérialiste, la Franceperverse, telle était la théorie répandue par les incendiaires de Louvain, les destructeurs de Reims, les naufrageurs du Lusitania. Et voici que le Pape répond en désignant l’héroïne française et la France à l’admiration de l’univers !En canonisant Jeanne d’Arc, Rome ne nous ouvre-t-elle pas la voie de la politique internationale ? En face de la Société des nations, une
société de magnifique espérance verbale, il y aurait quelque grandeur pour la France à reprendre son rôle séculaire, à se faire le grand agent de l’universel et à rechercher, avec sa passion et son action ordinaires, cette large pacification des peuples et des âmes à laquelle le monde aspire et que Rome, en canonisant la Française Jeanne d’Arc, recherche elle-même dans l’idéal qui est le nôtre, le triomphe du patriotisme désintéressé.
Après les cérémonies de Rome, le Parlement devait adopter, le 24 juin, la proposition de Maurice Barrès et de nombreux de ses collègues, renouvelée de celle de Fabre ; la fête de Jeanne était déclarée fête nationale :
La République française célébrera annuellement la fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme.
Nous n’irons pas plus avant dans l’histoire du culte de la bonne Lorraine
.
L’histoire de Jeanne trouvait ainsi sa double sanction. Nous avons vu cheminer pendant plus d’un demi-millénaire dans l’esprit des Français l’idée que l’on se fit de sa personne. Ses exploits sont demeurés vivants, transmis au cours des âges dans la mémoire des hommes. Comment aurait-on pu oublier si extraordinaire aventure ? La légende voulait que le cœur de Jeanne eût été épargné par les flammes, comme le dit le vieux poète20 :
On a du grand brasier la masse escartelée,
Où tout au beau milieu son chaste cœur estoit,
Qui, entier dans le feu, vermeil encor restoit,
Comme on voit quelquefois entre un fesseau d’espines
Une rose rougir en ses feuilles crespines.
Le beau symbole, et si vrai : il est resté vivant chez les Français. D’âge en âge, Jeanne fut considérée comme le providentiel soutien de la monarchie. Certains — les politiques surtout qui ne se font pas d’illusions
sur les 162mobiles des hommes — ont douté d’elle, parce qu’ils ont pensé qu’une simple fille des champs, normalement incapable de faire de si grandes choses, avait été inventée
par l’entourage du roi. D’autres ont vu en elle une manière d’hallucinée
. La forme de ces interprétations a été naturellement le reflet des tendances politiques, philosophiques et religieuses des différentes époques. Toutefois jamais, ou presque, depuis sa condamnation, on a osé, en France, faire de Jeanne une sorcière, même aux siècles où la croyance à la sorcellerie fit tant de ravages chez les humbles comme dans les milieux les plus relevés.
Le scepticisme a été, pendant sa vie comme après sa mort, le plus grand ennemi de Jeanne. Ceux qui ont nié la valeur d’un idéal ont nié Jeanne d’Arc.
L’hommage qu’on a rendu à la Pucelle du XVIe au XVIIe siècle était sincère, mais le plus souvent figé dans les redondances. Il a été émouvant par sa continuité, à Orléans surtout où il était resté vraiment populaire. Les romantiques ont transfiguré, en une vivante image, le portrait stéréotypé des vieux maîtres. La poésie a vengé Jeanne des railleries des philosophes
, de ce que Spronck appelait le coupable badinage
de Voltaire. Croyants ou incroyants, les hommes ont été conquis par cette paysanne robuste et saine, par son courage et sa charité, par sa noblesse et son désintéressement. Elle est devenue ainsi le symbole de l’union et de l’espérance d’une nation. La fille du moyen âge a inspiré le monde nouveau ; Jeanne, qui avait voulu sauver la monarchie française par la vertu du sacre, devint vraiment l’âme de la patrie lorsque la royauté de droit divin se fût effondrée.
Cette fille du peuple a été une trouvaille de la démocratie du peuple prenant la parole, — a dit Barrès… — La démocratie arrivant au pouvoir se reconnut en cette fille. D’époque en époque, on découvrit dans Jeanne d’Arc des choses qu’elle portait, ignorées d’elle-même, invisibles à tous, inconnues dans son âme.
Les hommes les plus divers ont voulu retrouver en elle leur idéal. Jeanne est devenue une sainte de l’Église romaine, et les protestants se sont plu à reconnaître en elle une hérétique
, annonciatrice de l’esprit de la Réforme. Les uns ont cru à sa grandeur parce qu’ils l’ont reconnue comme l’instrument de Dieu. D’autres l’ont déclarée plus grande encore parce qu’ils étaient persuadés qu’elle tirait ses forces d’elle-même. Jeanne, apôtre de la patrie française, a été invoquée par tous les nationalismes, même en Angleterre où longtemps on l’avait dit inspirée du diable. Son amour de la concorde a permis 163de considérer cette noble guerrière comme un guide pour la paix. Jeanne, génie de la guerre ! génie de la paix !
, écrivait Alain21.
Ce sont les bourreaux de Jeanne qui par l’instrument du procès de condamnation ont assuré la pérennité de l’héroïne. Le texte des procès qui n’a jamais été complètement oublié, qui transparaît dans maints écrits anciens, a été exploité depuis le XIXe siècle, publié, étudié : il a été livré non seulement aux savants, mais à tous ceux qui voulaient connaître Jeanne, si bien qu’aujourd’hui il est peu d’hommes qui ignorent les plus belles paroles de la fille au grand cœur
. C’est grâce au procès de condamnation que Jeanne, par les dépositions qu’elle a faites à ses juges, a découvert à la postérité sa belle âme
. Sa résurrection a été d’abord l’œuvre de l’érudition du XIXe siècle. Les inventeurs et les éditeurs de documents ont fait connaître à l’humanité l’une des plus belles figures de l’histoire de tous les temps, la plus noble figure de l’histoire de France. Certes, les passions humaines, peu soucieuses d’objectivité, ont pu mêler Jeanne aux préoccupations de tous les jours, sans trop tenir compte de l’histoire du temps de Charles VII. Anatole France à dit à propos de Jeanne d’Arc :
Pour sentir l’esprit d’un temps qui n’est plus, pour se faire contemporain des hommes d’autrefois, une lente étude et des soins affectueux sont nécessaires. Mais la difficulté n’est pas tant dans ce qu’il faut savoir que dans ce qu’il faut oublier.
Il n’a pas su lui-même toujours oublier l’ambiance de son époque.
Jeanne est devenue pour la plupart l’image sacrée de la patrie. Aucun personnage de notre histoire n’a eu ce privilège d’être à ce point un guide et un symbole, de sorte que ce qui a paru diminuer Jeanne à semblé un sacrilège ; ceux mêmes qui ont voulu se distinguer par des interprétations hasardeuses, voire absurdes, de sa mission se sont généralement défendus de ne pas reconnaître sa grandeur. Parfois, sans doute, les zélateurs de la bonne Lorraine
164ont manqué de goût ou de mesure dans l’expression de leur hommage. D’ailleurs, cette expression a varié avec les temps et les modes. Aux XIXe et XXe siècles, les querelles ont été d’autant plus vives à propos de sa mission
que le patriotisme de ceux qui l’invoquaient était engagé dans la vie de leur temps. Malgré les obscurités qui continuent et continueront longtemps à planer sur certaines circonstances de la geste de Jeanne, son clair langage, ses nobles accents, sa spontanéité, sa finesse, sa rude franchise, son inébranlable foi toucheront profondément à travers les âges le cœur des hommes : les textes qui nous ont transmis les propos de la sainte fille l’emportent sur tous les poèmes, sur toutes les évocations, même les plus sincères.
Notes
- [1]
L’historiographie et le culte de Jeanne mériteraient une vaste étude. Nous n’avons fait que l’esquisser ici du point de vue français à l’occasion de la publication de ce volume consacré au cinquième centenaire de la réhabilitation. Nous n’avons pu donner à ce travail ni son ampleur ni ses justifications : nous avons systématiquement banni l’annotation critique qui eût été nécessaire. Nous n’avons fait qu’exposer succinctement les systèmes proposés pour l’explication de Jeanne. Nous nous sommes contenté d’une esquisse en fonction de l’évolution des conceptions philosophiques et politiques des Français, en nous efforçant de ne négliger aucune des manifestations essentielles dans tous les domaines.
La Bibliographie raisonnée et analytique des ouvrages relatifs à Jeanne d’Arc dressée par Pierre Lanéry d’Arc (Paris, 1894, in-8°, XXVIII-1007 p.) est un répertoire très riche qui, s’il est assez mal conçu du point de vue de l’histoire de Jeanne, est commode pour l’historiographie de l’héroïne. Malheureusement il s’arrête à 1893. L’auteur avait repris son œuvre et avait composé un nouveau répertoire en trois volumes où il avait
relevé, mentionné et analysé tout ce qui avait été publié sur l’héroïne
, répertoire dont l’impression fut interrompue par la guerre de 1914. Pour la période postérieure à 1893, nous possédons les dépouillements de Miss Elizabeth Altha Terry, Jeanne d’Arc in periodical literature 1894-1929 (New York, Institute of French Studies, 1930, in-8°, XIII-127 p.).De nombreux travaux ont été consacrés à l’historiographie de Jeanne, aux morceaux littéraires qu’elle a inspirés, à l’idée que l’on s’est faite en France et à l’étranger de sa personne, de sa mission. Marius Sepet, Gustave Chouquet, Claudius Lavergne ont ajouté des études sur Jeanne dans les lettres, la musique et sur son iconographie au volume de Henri Wallon sur Jeanne d’Arc. Les principaux ouvrages sur la Pucelle (de Sepet, G. Hanotaux, J. Fabre, etc.) ont réservé à ces questions quelques pages dans leur conclusion. Georges Goyau a consacré à la mémoire et au culte de la Pucelle la plus grande partie de son volume : Les étapes d’une gloire religieuse. Sainte Jeanne d’Arc, Paris, 1920 (p. 71-151). On pourrait trouver des indications complémentaires dans le travail du même auteur : Jeanne d’Arc devant l’opinion allemande, Paris, 1907. On consultera également, outre le livre récent du docteur Robert Hanhart (Das Bild der Jeanne d’Arc in der französischen Historiographie vom Spätmittelalter bis zur Aufklärung, Basel u. Stuttgart, 1955, Basler-Beiträge zur Geschichtswissenschaft, Bd. 51), les ouvrages de Eduard von Jan, Das literarische Bild der Jeanne d’Arc (1429-1926), Halle, 1928 (Beibefte zur Zeitschrift für romanische Philologie, 76) et de Egide Jeanne, L’image de la Pucelle d’Orléans dans la littérature française depuis Voltaire, Paris, 1935. Pour le culte de Jeanne avant et pendant la première guerre mondiale, on peut avoir recours à Pierre Lanéry d’Arc, Jeanne d’Arc et la guerre de 1914, Paris-Nancy, 1916.
Il existe une très abondante littérature sur le culte de Jeanne à Orléans représentée notamment par de nombreux articles parus dans les Bulletins et Mémoires de la Société historique et archéologique de l’Orléanais (spécialement les travaux de Joseph de La Martinière). Nous avons publié, en 1956, une étude sur Le culte de Jeanne d’Arc à Domremy, son origine, son développement (Nancy, édition du
Pays lorrain
). Plusieurs ouvrages ont été consacrés à l’opinion des Anglais sur Jeanne (Félix Rabbe, Arsène Darmesteter, L. Robert, etc.). - [2]
Orléans ne fut pas la seule ville du royaume à célébrer par une procession traditionnelle la victoire de Jeanne. À Bourges, jusqu’à la Révolution, avec moins d’éclat sans doute qu’à Orléans,
chaque année, le dimanche après l’Ascension
, on rappelait par une procession à laquelle prenaient part le clergé de la ville, les maires et échevins ainsi que les officiers municipaux,la délivrance des Anglais par la Pucelle
. - [3]
On rappelait le souvenir de Jeanne dans d’autres lieux. À Poitiers on montrait, au témoignage de Jean Bouchet, l’
hostellerie
où Jeanne avait été logée, ainsi qu’une pierre où elle avaitpris avantage pour monter sur son cheval
. - [4]
C’est le manuscrit de Saint-Victor que l’on fit partiellement recopier pour compléter, au début du XVIe siècle, un recueil de textes des procès datant du règne de Charles VII et qui avait perdu le tiers de ses cahiers, manuscrit qui a appartenu à Claude d’Urfé, le fameux bibliophile père de l’auteur de l’Astrée (ms lat. 8838).
- [5]
Le manuscrit des procès de la Bibliothèque de Genève, donné par J.-J. Rousseau à cette République, datant du règne de Louis XII, contient en outre le Journal du siège d’Orléans.
- [6]
Jeanne d’Arc apparaît dans les intermèdes d’une pastorale, les Amantes de Nicolas Chrétien (1608), après la conversion de Clovis, la prise de Compostelle par Charlemagne, la prise de Jérusalem : par Godefroy de Bouillon, la prise de Damiette par Saint Louis.
- [7]
Peu d’œuvres ont reproduit, alors, les épisodes de la vie de Jeanne en dehors des illustrations de la Pucelle de Chapelain ; signalons, toutefois, la bataille de Patay par Conin qui figure dans les Mémorables journées des Français, de P. Girard (1641).
- [8]
Le P. Doncœur a récemment signalé (1955) l’histoire de Beauvais demeurée manuscrite, (copiée par une religieuse de Port-Royal), due à un fameux docteur en Sorbonne, Godefroy Hermant, chanoine du chapitre cathédral de cette ville, notoire janséniste, qui comporte une copieuse étude sur Jeanne d’Arc, curieuse du point de vue de l’interprétation canonique. L’auteur, qui avait eu en main le manuscrit de Saint-Victor, en 1680, avait
lu et traduit les actes du procès
. - [9]
Elle fut publiée et 1786, à Rouen.
- [10]
La même année, le 10 mai, Rodolphe Kreutzer avait fait représenter, aux Italiens, une comédie mêlée d’ariettes, avec le concours de Mme Dugazon.
- [11]
Shakespeare avait mis dans la bouche de l’héroïne qui se disait
vierge chaste et sainte, choisie par le ciel inspiré par Dieu
, des accents d’un patriotisme ardent et dans celle de Charles VII cette affirmation :C’est Jeanne la Pucelle qui sera désormais la sainte de la France.
- [12]
Nous conservons à ce propos un billet de Montalembert à Michelet, publié par J.-M. Carré, qui est tout à fait significatif. Michelet s’est défendu d’avoir fait une œuvre d’inspiration religieuse quand il eût rompu avec le catholicisme. Il dit avoir présenté Jeanne comme la
révolte de la conscience contre l’Église
. Il parla cependant avec éloge du livre de Guido Gœrres :Comment ne pas être touché, — dit-il, — du pèlerinage qu’accomplit M. G. Gœrres à travers toutes les bibliothèques d’Europe pour recueillir les manuscrits, les traductions, les moindres traces d’une si belle histoire ?
- [13]
Elle avait également représenté Jeanne d’Arc sur son cheval qui s’arrêtait devant un cadavre. Cette statuette, bien oubliée aujourd’hui, se voit encore dans les collections du duc d’Aumale à Chantilly.
- [14]
Ce monument fut érigé après plusieurs projets dont le plus ancien remonte à 1820. La statue de Foyatier fut élevée grâce au produit d’une loterie nationale. Son paiement causa de nombreuses difficultés.
- [15]
Les illustrateurs et les imagiers ont rivalisé avec les peintres et les sculpteurs. On dénombre des milliers d’estampes (3.000 à la fin du siècle).
- [16]
À propos de cet ouvrage, l’érudit catholique Sepet regrettait que l’ardeur de l’auteur l’eût entraîné
hors des justes bornes
. - [17]
Aux ouvrages du P. Ayroles, il convient d’ajouter ceux de l’abbé V. Mourot,
prêtre lorrain spolié par l’État, propagandiste de la basilique de Domremy
, œuvres d’édification, qui ne sont pas exemptes d’esprit de polémique. (Jeanne d’Arc en face de l’Église romaine et de la Révolution, 1886, etc.). - [18]
C’est une thèse très voisine, mais plus nuancée, qu’après l’
excellent
livre de Lowell, Ch. Petit-Dutaillé avait soutenue dans le volume qu’il a consacré au XVe siècle dans l’Histoire de France de Lavisse (t. IV2, 1902). - [19]
Le projet de Fabre fut d’ailleurs repris par le député Millevoye en 1912.
- [20]
Fronton du Duc.
- [21]
Après la victoire, on put croire que Jeanne devait aider à neutraliser sur les rives du Rhin et de la Moselle l’
esprit prussien
, responsable de la guerre.Juste après l’armistice
, Barrès avait conduit au monument de la place des Pyramides unedélégation des habitants de la Sarre
qui marchaiten tête du cortège de la Ligue des patriotes, en glorifiant la sainte française
. La vierge de Domremy, célébrée par Schiller,poète inspiré
, qui, ouvrant la voie à Gœrres et Quicherat, avait vengé la Pucelle des railleries de Voltaire, les Rhénans l’avaient aiméeavec ardeur
. Ne devait-elle pas, pensait l’auteur de l’Appel du Rhin, devenir l’emblème des bonnes volontés franco-rhénanes, une figure de la lumière et de la paix française
, celle qui, ayantfait l’union sacrée entre nous au pire moment de nos haines et de nos divisions
,de la victoire française attendait la paix chrétienne du genre humain
? Tous les espoirs semblaient permis.