Collectif  : Mémorial du Ve centenaire de la réhabilitation (1958)

Discours (Louis Jacquinot)

1Discours
prononcé par M. Louis Jacquinot
ancien ministre, président du Comité National de Jeanne d’Arc
le 13 mai 1956, à Paris, place du Théâtre-Français

Le Comité National de Jeanne d’Arc a pris l’initiative de célébrer la mémoire de l’Héroïne et de la Sainte, au lieu même où elle fut blessée sous les murs de Paris.

Certes, la statue de la place des Pyramides marque un point du passage de l’héroïque chevauchée, mais il était bon de l’évoquer mieux en la précisant davantage.

La blessure est un fait divers.

L’événement sera l’abandon.

Les faibles, les envieux et les incrédules arrêteront ici son élan.

Une lutte commence sans trêve ni repos entre l’incroyance et la foi, la volonté et la faiblesse, la loyauté et la trahison.

Ici, on lui refuse la victoire finale. Cependant ses prophéties seront réalisées.

Les desseins de la Providence sont insondables.

L’ennemi sera bouté hors de France. Mais, par son martyre, elle aura réussi sa plus grande conquête, celle des âmes et de l’éternité.

Elle sortit de Reims le 21 juillet 1429 avec Charles VII et son armée. Les villes se rendaient sans difficulté tant la crainte des uns et l’espérance des autres étaient puissantes.

Elle s’avance sur Paris, par Soissons, Château-Thierry, Montmirail, Provins, la Ferté-Milon, Crépy-en-Valois, Noisy-le-Sec, Compiègne, Senlis et, enfin, Saint-Denis.

Elle vient camper au bourg de La Chapelle le 7 septembre au soir et, du haut de la Butte Montmartre, contemple Paris serré dans l’enceinte de Charles V — Notre-Dame et la Sainte-Chapelle — l’Abbaye de la Montagne Sainte-Geneviève — Le Louvre de Philippe Auguste et, hors des murs, Saint-Germain-des-Prés.

Le 8 septembre, l’armée royale se dirige sur Paris. Les troupes prennent 2position à l’emplacement actuel du quartier de l’Opéra et, par colonnes, s’avancent sur la Butte des Moulins, d’où la rue tire son nom.

Au pied de la Butte, la porte Saint-Honoré, à l’emplacement même où nous nous trouvons aujourd’hui.

Elle attaque, non pas la porte, mais la muraille au nord. On suppose qu’elle avait des accointances dans la place. Elle franchit un fossé, puis un autre plus large, rempli des eaux de la Seine en crue. Elle porte son étendard. Avec sa hampe, elle sonde les profondeurs et fait jeter claies et fagots pour le passage à l’assaut.

Un trait d’arbalète lui traverse la cuisse. Elle veut quand même prendre la place. Elle refuse de reculer. Ses capitaines l’y contraignent ; elle regagne La Chapelle où sa blessure est soignée.

Le lendemain, elle veut reprendre l’attaque.

Le Roi s’y oppose, en fait détruire le dispositif. Il a déjà négocié et des trêves ont été signées.

Il préfère les châteaux de la Loire à la fureur des combats.

Mais l’élan de la Pucelle est brisé, qui eût emporté sans doute les dernières résistances et libéré le Royaume sans coup férir.

Voici que la France s’apprête à fêter le Cinquième centenaire de la Réhabilitation. Le chef de l’État va se rendre à Rouen pour le commémorer. Toutes les autorités civiles, militaires et religieuses se rassemblent chaque année plus nombreuses autour de son image et de sa mémoire.

Laïcs et clercs, croyants et incroyants, Français et Anglais, étrangers de quelque confession ou à quelque pays qu’ils appartiennent, admirent cette rencontre étonnante de l’humain et du divin, sa simplicité et son génie, son courage et sa gaîté, sa candeur et son ironie, sa crainte de la mort et sa résignation, toutes marques et manifestations d’une âme sereine et pure et si haute au dessus des vilenies, des calculs et des ambitions du monde.

Jeanne d’Arc s’est battue jusqu’au sacrifice pour son pays et pour son roi, pour la réconciliation et pour l’union des Français, mais son combat est d’un autre ordre. C’est véritablement cette lutte éternelle du bien contre le mal si souvent traduite par nos sculpteurs en ces temps de foi ardente, sur les portails et les voussures de nos églises et de nos cathédrales.

L’Angleterre est aux mains d’une oligarchie brutale et sanguinaire. On 3brûle les gens d’opinions suspectes. On assassine et on pille. Après Azincourt, 2.000 prisonniers sont massacrés.

Certes, tout ne va pas très bien chez nous et Jeanne n’a pu toujours éviter les erreurs et les excès ; mais, humaine, charitable et douce, elle défend, en la personne du roi, les vertus chrétiennes reçues dans son enfance et que la politique n’a ni amoindries, ni altérées. Les pillages, les incendies et les meurtres dont elle a été le témoin en son village de Domremy, puisqu’elle a dû fuir pour n’en pas être la victime, la trouvaient prête à entendre ses Voix, et le salut du royaume était aussi celui de l’âme.

Le combat engagé contre l’ennemi l’est en même temps contre la médiocrité, la bassesse, la fatuité et l’orgueil des maîtres et des docteurs.

Avec un rare courage elle domine ces érudits et ces juristes, ces casuistes et ces intrigants, ces affairistes qui paraissent être de tous les temps, puisque notre époque en a sa large part.

Elle ne combat pas en accusant son roi, son pays. Au contraire, elle stimule les siens. Elle ne leur donne pas mauvaise conscience.

Elle flétrit l’envahisseur et ne lui cherche pas d’excuses.

Ne pouvait-elle pas se plaindre des faiblesses et des hésitations du roi ? Mais, une telle attitude encouragerait l’ennemi.

Cependant, autour d’elle, la mauvaise besogne s’accomplit chaque jour dans le gouvernement et dans l’armée.

C’est, en définitive, une gêneuse en face des timorés, des jouisseurs et des lâches.

Elle se bat, mais, à son insu, on négocie.

La victoire est à sa portée, mais la trêve offre des combinaisons plus rentables aux intermédiaires.

Est-il d’ailleurs supportable de laisser à une jeune fille ignorante, le bénéfice d’une victoire ? Son désintéressement ainsi couronné ne serait-il pas une arme contre les intérêts sordides de la plupart de ceux qui l’entourent ? Pour s’être dressée contre les pillards, les assassins et l’ennemi, le préambule des soixante-dix articles de l’acte d’accusation la dépeint en ces termes : trouble-paix, empêcheresse de paix, belliciste, cruellement assoiffée de sang humain.

L’Histoire, Mesdames et Messieurs, dit-on, se renouvelle.

Y aura-t-il donc sans cesse, par une sorte de perversité intellectuelle et morale, des Français toujours prêts à faire le procès de leur pays et, ainsi, favoriser et excuser l’adversaire ou l’ennemi ?

À l’heure du combat, ne se rendent-ils pas compte que cette attitude est 4criminelle parce qu’elle entretient l’équivoque, prolonge la guerre, accroît nos sacrifices.

Des organisations racistes ont entrepris de chasser de certains territoires, par la peur et par le crime, des hommes qui les ont fait prospérer par leur travail, leur sang et leurs armes et dont les droits valent bien les leurs.

Des États soi-disant indépendants, les appuient, non pour le bien des masses insuffisamment développées — (qu’ils songent donc à leurs propres peuples) — mais dans un esprit de conquête animé d’un fanatisme religieux dont beaucoup d’esprits distingués se plaisent à dire qu’il est comme une manifestation légitime des temps modernes, le signe d’une évolution bienfaisante des choses et des hommes.

Ces casuistes et ces docteurs, Jeanne d’Arc les reconnaîtrait à leur suffisance et à leur vanité, comme elle reconnaîtrait les serviteurs des intérêts de l’étranger, les intrigants prêts à toutes négociations pour leur profit et leur situation au sein d’un pays fatigué par de longs conflits, parfois enclins à suivre les voies de la facilité, sans se douter qu’elles conduisent à la catastrophe et à leur propre ruine.

À quoi servirait cette cérémonie si nous n’en sortions pas fortifiés par l’exemple d’une fille du peuple loyale, héroïque et généreuse, afin de sauver tous ensemble, comme seule elle le fit hier, la patrie, c’est-à-dire l’idéal humain de tolérance et de charité, qu’à travers les âges la France a le plus souvent personnifié et défendu.

Un tel héritage ne peut pas être dilapidé. Oui, il nous donne une bonne conscience ! Nous triompherons des intrigues, de la violence, de la barbarie, de l’aveuglement des uns et de la complicité des autres.

Nous pouvons un instant fléchir sous le poids des injustices et des convoitises.

Une réponse de Jeanne d’Arc à ses juges, traîtres à leur pays et à leur foi, porte un message millénaire que, Françaises et Français, nous nous engageons à remplir.

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