Tome 1 : Avant-propos
Les deux procès de condamnation
les enquêtes et la sentence de réhabilitation
de
Jeanne d’Arc
(Tomes 1 & 2)
par
(1868)
Éditions Ars&litteræ © 2021

Tome premier
De ma part, je répute son histoire un vrai miracle de Dieu. La pudicité que je vois l’avoir accompagnée jusques à sa mort, même au milieu des troupes ; la juste querelle qu’elle prit ; la prouesse qu’elle y apporta ; les heureux succès de ses affaires ; la sage simplicité que je recueille de ses réponses aux interrogatoires qui lui furent faits par des juges, du tout voués à sa ruine ; ses prédictions qui, depuis, sortirent effet ; la mort cruelle qu’elle choisit dont elle se pouvoit garantir s’il y eût eu de la feintise en son fait : tout cela, dis-je, me fait croire (joint les voyes du ciel qu’elle oyoit) que toute sa vie et histoire fut un vrai martyre de Dieu.
— Étienne Pasquier, Recherches de la France, livre VI, chapitre V.
Avant-propos
Introduction
IIIOn ne s’était jamais tant occupé de Jeanne d’Arc1 que de nos jours, et depuis trente ans on a plus écrit sur elle qu’on ne l’avait fait pendant quatre siècles. Aujourd’hui, il n’est pas un esprit qui ne se sente entraîné vers elle. Quoique son culte soit toujours resté plus fervent et plus suivi dans un certain milieu traditionnel et religieux, tous nous la revendiquerions volontiers pour notre école ou notre parti. En Angleterre même, un écrivain serait jugé qui chercherait à amoindrir cette gloire, désormais incontestée. Mais, au milieu de cet ensemble harmonieux, la grande voix d’Orléans reste prépondérante, et les paroles qui, chaque année, descendent de sa chaire éloquente aux fêtes nationales du 8 mai, continuent de dominer cet universel concert.
Étrange effet des vicissitudes humaines ! marque certaine de la fragilité de nos jugements ! Une œuvre sans nom eut, il y a un siècle, la France entière pour complice ; alors ce crime du génie en délire souleva les applaudissements d’une société rongée de scepticisme et de corruption. Pour ce siècle ivre de sa raison et ne IVcroyant à rien de surnaturel, n’était-ce pas une chose impossible, un démenti à tous ses rêves présomptueux que cette humble enfant rendue, au souffle de Dieu qui l’inspire et qui la pousse, redoutable au point de renverser toutes les précautions de la sagesse humaine ? Rien ne s’était vu de pareil, depuis qu’à la voix de l’Homme-Dieu le monde avait échappé aux étreintes de la force pour gagner la sphère indépendante et libre où le Christianisme l’a désormais placé. Mais voilà qu’un siècle s’est à peine écoulé, et nous sommes aux pieds de celle qu’abreuvèrent tant d’outrages ! Il semble que de douloureuses épreuves nous aient rendu un don d’intelligence historique, une faculté d’intuition qui manquaient à nos pères.
Et cependant, combien nous nous égarons encore lorsqu’il s’agit d’apprécier ce phénomène aussi unique qu’étrange ! C’est que nous nous plaçons à des points de vue que la jeune fille ne soupçonnait même pas.
Comment, en effet, la reconnaître, cette enfant pieuse et croyante comme une vierge des légendes, toute pénétrée de la candeur et de la foi de ce moyen âge dont elle est restée comme un idéal accompli ; cette Française ne respirant que la haine de l’Anglais, l’amour du pauvre peuple de France dont elle est sortie, et le plus entier dévouement à son gentil seigneur Dauphin Charles VII, qui représente seul ce peuple à ses yeux : comment la reconnaître dans ces portraits de fantaisie, dans cette image, entre autres, qui tendrait à faire d’elle tantôt l’expression d’une lutte attardée du druidisme et du génie gaulois contre le Christianisme et le génie romain, tantôt l’expression anticipée d’une lutte Vde la réforme et de l’inspiration contre l’Église et l’autorité ?
Faisons abstraction de théories quand il s’agit d’une pauvre paysanne qui n’eut à son service, et ce fut sa grande force après Dieu, que sa foi dans une idée simple comme elle, en germe peut-être déjà dans les esprits, mais dont elle eut, par sa vie et par sa mort, l’immortel honneur de hâter l’explosion. Consentons, c’est bien le moins quand il s’agit de la juger, à être ce qu’elle fut elle-même, de sa foi, de sa charité, de son espérance ; en un mot, consentons à être de son temps.
Aujourd’hui nous nous empressons à l’envi autour d’elle ; notre curiosité est grande quand il s’agit d’elle. Notre avidité voudrait tout connaître, sa mort aussi bien que sa vie ; mais nous ne voulons l’étudier qu’aux sources les plus sûres, émanées de ceux qui l’ont vue, qui lui ont parlé, qui ont eu l’honneur insigne de vivre avec elle, qui ont été les témoins de son existence merveilleuse. Nous sommes avides de l’étudier dans les dossiers de sa condamnation et de sa réhabilitation ; dans le dossier de sa condamnation surtout, que sa personnalité illumine de tels rayons, œuvre aussi authentique que possible, dressée par le tribunal inique dans sa langue latine officielle, sur des notes prises à l’audience même par les greffiers dont le plumitif nous est resté.
Mais qui pourra expliquer que ce procès nous soit pour ainsi dire encore inconnu ? Naguère il n’existait que pour quelques érudits, dans des manuscrits contemporains d’une lecture difficile. Depuis vingt ans, ces documents précieux ont, il est vrai, été sauvés de la destruction, grâce au zèle d’une société savante et aux VIlumières de M. Quicherat, qui a le premier2 publié les textes officiels ; mais ces textes, d’un latin souvent obscur, sont inaccessibles à tous ceux qui n’ont ni le temps ni les moyens de se livrer à une étude longue et pénible.
Ces preuves d’une passion qui n’a au-dessus d’elle que la Passion d’un Dieu, et aussi incontestables, que nous devrions tous connaître, nous continuons de les ignorer ; car c’est les ignorer que d’en avoir une idée vague, incomplète et superficielle, sur la foi d’une tradition chaque jour plus effacée et moins sûre, ou sur la foi d’écrivains dont beaucoup n’ont pas étudié aux sources ou dont les aperçus systématiques sont perdus dans quelques pages d’une histoire générale3. Après quatre siècles, il est bien temps de mettre par une traduction textuelle ce grand procès à la portée de tous, afin que chacun s’en constituant le juge puisse, par un verdict rendu en connaissance de cause, flétrir comme ils le méritent les auteurs de ce grand attentat !
I. La France au moment où intervient Jeanne d’Arc
Lorsqu’on saisit l’ensemble de cette existence VIIqui devait si vite aboutir à la catastrophe, on reste confondu à la vue du contraste prodigieux entre les difficultés du point de départ, la fragilité de l’instrument et la grandeur du résultat. Où en était la France au moment où sa mission a commencé ! et où en était la France au moment où Jeanne vint expier à Rouen le crime de l’avoir sauvée !
Quand Charles V mourut en 1380, les passions étaient apaisées, le calme régnait partout, une longue ère de prospérité paraissait s’ouvrir. Ce roi, aussi prudent que sage, avait survécu de quelques années à son adversaire fougueux et tenace, et fini par l’emporter sur lui dans une longue compétition où, depuis plus de cinquante ans, ses deux prédécesseurs et lui-même avaient été successivement engagés. Dans cette lutte, où la France parut plusieurs fois à deux doigts de sa perte, Édouard III avait apporté une prétention déjà plusieurs fois discutée dans les conseils et réglée sur les champs de bataille, que notre droit national avait toujours fait exclure. Par Isabelle, sa mère, sœur du roi Charles IV, Édouard III, il est vrai, se trouvait être le neveu de celui-ci et par suite le plus proche héritier du roi Philippe V, mort en 1322 sans enfants. À ce titre, il prétendait évincer le chef de la branche des Valois, dont la parenté était, en effet, plus éloignée. Mais Édouard III ne se rattachait à la maison de France que par les femmes, tandis que Philippe VI descendait d’un frère de Philippe le Bel. Conformément à toutes nos traditions nationales, le droit, toujours affirmé dans le sens de la loi salique, avait fini par VIIIréduire à néant la prétention d’Édouard III. Une lutte sur ce terrain paraissait, à la mort de Charles V, irrévocablement terminée entre les maisons de France et d’Angleterre.
Qui eût pu prévoir qu’elle renaîtrait bientôt, et qu’elle aurait cette fois sa justification dans l’abandon du principe qui avait fait la force de la maison de France dans la lutte précédente ?
Charles VI sortait à peine de son orageuse minorité, quand un mal sans remède vint l’enlever au gouvernement4. Alors commence une longue régence y un interrègne de trente ans, durant lequel l’anarchie se répand partout, menant à sa suite une corruption dont la reine Isabeau de Bavière est demeurée la personnification. L’assassinat du duc d’Orléans, — 1407 — frère du Roi, œuvre certaine et avouée du duc de Bourgogne, vint peser sur les événements d’un poids incalculable. Il donna une raison d’être au parti Armagnac, qui fut une protestation contre ce crime audacieux : parti de la justice et du droit, mais par-dessus tout parti français. Il lui était réservé de prendre définitivement en main le drapeau national et d’arracher la France aux Anglais, non pas, il est vrai, par lui-même, mais par la main de Jeanne d’Arc : comme s’il eût été dans les suprêmes desseins que le royaume perdu par une femme criminelle eût pour rédempteur le sang d’une vierge innocente. Mais que de maux avant ce secours suprême !
Azincourt suit de près la descente des Anglais à Harfleur — 1415. — Montereau succède à ce désastre IX— 1419. — Comme si le sang eût appelé le sang, les Armagnacs vengent sur son meurtrier la mort du duc d’Orléans, sous les yeux du jeune Dauphin impassible. Alors Isabeau s’autorise de cette représaille pour se livrer tout entière aux Anglais et la France avec elle. Par haine et vengeance, elle ne recule pas devant son déshonneur et va jusqu’à dénier au jeune Dauphin son sang royal. Par le traité de Troyes, elle donne sa fille Catherine au roi d’Angleterre Henry V, et avec elle la France en dot. Voilà un droit nouveau, venant à l’appui de la conquête, dans cette œuvre destructive de notre nationalité. Il est vrai, la mort anéantit la royauté de Henry V avant qu’elle ait eu le temps de s’affirmer5, l’infortuné Charles VI ayant survécu de quelques Xmois à son cendre6. Isabeau, elle, survivra longtemps pour voir les suites funestes de son attentat aux lois fondamentales du pays ; elle vivra pour assister, méprisée et avilie, aux prodiges qui replaceront la France dans ses voies naturelles7. — Par la mort de Henry V, le droit antisalique écrit dans le traité de Troyes se trouve avoir pour représentant son propre fils, un faible enfant8, qui, sous le nom de Henry VI, devient maître de la double couronne d’Angleterre et de France. Combinaison sacrilège que des gens qui s’estiment de profonds politiques ont crue possible, confiants dans l’appui que lui prêtent les deux grandes forces matérielle et morale de ce temps, le duc de Bourgogne et l’Université de Paris. Et, en effet, les Anglais règnent sur toutes nos provinces : l’Île-de-France, la Normandie, la Picardie, la Flandre, l’Artois, la Champagne, la Guyenne, sont à eux sans conteste. Paris se prononce avec enthousiasme ; la ville des tombes royales a retenti en leur faveur9 ; bientôt la ville des sacres retentira elle-même. XIL’oncle et tuteur du jeune roi, le régent Bedford, en est si convaincu, qu’il ne voit aucun danger à retarder la conduite à Reims de son royal pupille.
Et en effet, d’où pourrait venir le péril ? Privé de capitale, de royaume et de sujets, le jeune héritier de Charles VI10 parcourt en fugitif plutôt qu’en roi un petit pays d’outre-Loire que les Anglais ont presque dédaigné d’occuper. Incertain de son sang que lui dénie une mère dénaturée, et de son droit que lui confisque un traité odieux, doutant qu’il ait en lui le principe salique qui eût fait sa force, ce faible roi de Bourges, ce triste prince des Armagnacs, est sur le point de quitter la France et de gagner les montagnes d’Écosse11 avec quelques soldats de cette nation, ses XIImeilleurs compagnons. Deux défaites ont achevé de l’abattre. Les murs d’Orléans à moitié renversés gardent seuls son honneur et sa fortune. Mais toutes les forces des Anglais y convergent ; ils s’y sont donné rendez-vous avec leurs généraux les plus redoutés et leurs troupes les plus aguerries, victorieuses en toutes rencontres12. D’où, pourrait venir désormais le salut ? La nation ne s’est pas montrée et elle ne se montrera pas : rien n’a pu l’émouvoir. On la chercherait en vain au milieu d’intrigues qui se croisent, de partis qui n’y songent guère, et dont l’unique souci va être d’obtenir de l’Anglais de moins dures conditions.
C’est du milieu de ces extrémités, du sein d’un peuple démoralisé par la guerre civile, et sans foi dans ses tuteurs naturels qui l’ont trahi, du sein d’une nation XIIIn’ayant pas conscience d’elle-même, que l’on voit surgir un sauveur d’une espèce nouvelle, une vierge de dix-huit ans, une simple paysanne dont toute la science consiste à ne rien connaître des choses de la politique et de la guerre. Tout entière à sa mission, à son génie, à la voix de Dieu que lui transmettent Catherine et Marguerite, ses deux saintes, on la voit s’imposer à un roi incrédule, hésitant ou hostile, entraîner à sa suite les capitaines les plus éprouvés, soumettre à ses vues surnaturelles les docteurs les plus rebelles, et soufflant à tous la fièvre patriotique qui la dévore, les pénétrant tous des accents de ses voix célestes, réaliser, avec une affirmation de succès qui n’a rien d’humain, une entreprise de tout point surhumaine, une série de prodiges devant lesquels pâlit toute autre histoire. Et pour cela il lui suffit de quelques mois13, de sorte que l’on arrive sans transition au dernier acte, au terme lugubre. Mais on l’a dit avec raison : que sont les éclats du triomphe d’Orléans et les pompes de Reims à côté des flammes de Rouen ? Jeanne d’Arc devant ses juges et sur son bûcher, c’est par là surtout qu’elle est grande. La voie glorieuse est facile à marquer : à Domrémy la naissance, l’inspiration ; à Poitiers, Orléans, Patay, Jargeau, Troyes, Reims, le triomphe ; à Paris et Compiègne, la trahison ; à Rouen, le procès et le martyre. Que cette cité ne répudie pas sa part ! cette dernière phase a jeté sur l’ensemble une auréole dont la figure de la chaste héroïne est demeurée illuminée à jamais !
XIVII. Préliminaire du procès
Ce fut le 24 mai 1430, quinze mois après son départ de Domrémy14, douze mois après la délivrance d’Orléans15, que Jeanne d’Arc fut prise sous les murs de Compiègne par des hommes de Jean de Luxembourg, vassal du duc de Bourgogne. La joie des Anglais fut grande16. Ils se croyaient déjà maîtres du royaume lorsqu’était apparue cette fille étrange qui s’était donné mission de bouter le dernier d’entre eux hors de toute France
. À cet adversaire d’apparence méprisable, il avait suffi de quelques mois pour relever le drapeau français et conduire, dans une marche d’une hardiesse et d’une habileté inconcevables, Charles VII à Reims, où l’Église lui avait imprimé le signe sacré que leur roi ne possédait pas. XVPour réagir contre ce résultat qui tenait du prodige, et lutter contre ce torrent qui menaçait de tout emporter, il fallait un acte solennel et éclatant ; et parce que Jeanne déclarait avoir reçu sa mission de Dieu, il fallait faire proclamer que sa mission lui venait de Satan : ce serait le seul moyen de la perdre dans l’opinion, et avec elle la cause de Charles VII. En agissant ainsi, les Anglais ne firent que réaliser leurs menaces sous les murs d’Orléans, de la brûler vive comme sorcière le jour où ils viendraient à la prendre17. Taire avec soin leurs rancunes, ne lui susciter que des griefs religieux, s’effacer eux-mêmes, lui donner pour juges des Français, pour tribunal l’Église, la faire condamner dans un débat public où tout viendra imprimer à la sentence une autorité souveraine et universelle, le respect des formes, le caractère, la science des juges, et Dieu même au nom duquel ces juges parleront, tel fut leur calcul, pour la réalisation duquel on ne peut trop s’étonner que des Français se soient présentés, et en si grand nombre qu’il resta aux Anglais l’embarras du choix entre gens tous capables de mener l’affaire aussi loin qu’il leur serait commandé de la conduire.
Trois autorités françaises se sont disputé Jeanne d’Arc : un évêque, l’Université de Paris et l’Inquisition.
XVIPierre Cauchon18 : ce nom résume les passions et les haines qui s’attachèrent à l’immortelle jeune fille. C’était un ancien recteur de l’Université de Paris, un des premiers docteurs de son temps. Personne n’avait plus contribué à jeter l’Université et le haut clergé hors des voies nationales. Bourguignon jusqu’à avoir entrepris au concile de Constance la justification du meurtre du duc d’Orléans, ce service lui avait valu l’évêché de Beauvais. Chassé de son siège depuis que les Français y étaient rentrés à la suite de la réaction suscitée par Jeanne d’Arc19, Cauchon était à Rouen conseiller intime du régent Bedford. Sur ces entrefaites, le siège archiépiscopal de cette ville devint vacant par la nomination du titulaire au siège de Besançon. Bedford sut exploiter l’ambition de son confident : la promesse de l’archevêché de Rouen lui fut donnée comme prix d’un sanglant service20. Il est vrai, deux obstacles se présentaient ; deux incompétences protégeaient Jeanne XVIId’Arc. Cauchon n’était pas dans son diocèse21, et dès lors, en tant qu’évêque, il n’avait aucun droit. D’un autre côté, Jeanne, au début de sa mission, avait subi, devant une commission réunie à Poitiers sous la présidente de l’archevêque de Reims, métropolitain de Beauvais, un examen religieux qui avait mis en lumière son orthodoxie et sa vertu22. De quel droit allait-il se constituer juge de faits que son supérieur avait jugés et approuvés ?
Un instant les Anglais purent craindre que leur proie ne leur échappât et que le duc de Bourgogne ne fût pas leur allié jusqu’à la leur livrer. Bedford députa au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg, Cauchon, qui jusqu’à la fin du procès fut à la solde du gouvernement anglais, à raison de cent sols tournois par jour. Ils hésitaient : Cauchon recourut alors à cette sommation fameuse, dans laquelle il finit par leur offrir de Jeanne le prix d’une tête royale : Combien que la prise de la Pucelle ne soit pareille à prise de roi, prince, ou autres gens de grand état, néanmoins, je viens, au nom du Roi mon maître ; en réclamer la remise moyennant 10,000 livres23.
Somme énorme pour le temps, au prix de laquelle nos coutumes donnaient droit au Roi sur tout prisonnier de guerre, quel XVIIIqu il fût. Tous scrupules cédèrent devant ce tribut odieux, dont la Normandie eut à supporter la charge au moyen d’une contribution spéciale24.
De leur côté, l’Université et l’Inquisition obsédaient le Roi d’Angleterre25. Mais, sûr de son confident, Bedford ne voulait pas la leur livrer. Ce fut lui que le régent chargea de tout arranger. Que veulent-ils tous ? Anéantir une misérable femme, qui se croyant plus habile qu’eux dont c’est le métier, a soutenu que la France ne serait jamais anglaise et ne se courberait pas sous le joug étranger. Certes, ils ne seront pas trop, tous les trois, pour lui prouver son erreur… — Après beaucoup de difficultés, Cauchon les amena à un expédient où chacun trouva son compte : à l’évêque, la présidence du tribunal et la direction du débat ; à l’Inquisition, une sorte de vice-présidence nominale aux côtés de l’évêque ; à l’Université, la responsabilité collective et morale du procès.
Restait le choix du lieu où tiendraient ces assises solennelles.
L’Université réclamait vivement en faveur de Paris. Dans cette ville, qui avait si fort applaudi à la prise de Jeanne, le procès, écrivait l’Université, serait de plus grande réputation qu’en aucun autre lieu26.
Le XIXrégent ne se rendit pas aux raisons de l’Université. Le joug anglais commençait à lasser Paris, dont Bedford avait dû confier la garde au duc de Bourgogne27 ; et puis, il y avait à Paris un évêque dont on n’était pas sûr, qui eût pu revendiquer la cause. Cependant, les Français continuant d’occuper Beauvais, Cauchon ne pouvait y rentrer. Or, la vacance du siège de Rouen allait lui donner de grandes facilités. Avant tout elle le mettrait à l’abri d’une revendication et lui assurerait la paisible possession de sa victime. Dans cette crise suprême, Bedford avait concentré toutes ses forces à Rouen, où le siège du gouvernement de Henry VI avait été transféré28. Après la Guyenne, aucune province n’était aussi gagnée à la conquête que la Normandie. D’anciens liens, depuis Guillaume, rattachaient cette province à l’Angleterre : les aristocraties des deux pays avaient le même sang ; toutes relations de parenté n’étaient pas encore effacées ; on y parlait encore la même langue29. Notre grand fleuve était la voie naturelle, XXprompte et sûre, qui rattachait la conquête aux conquérants. Par lui, l’Angleterre alimentait et ravitaillait ses armées du continent. Il se fit à cette époque, entre la Normandie et l’Angleterre, à leur profit respectif, un grand commerce d’échanges dont Rouen était l’entrepôt : nul doute que cette ville n’y ait trouvé un aliment à ses appétits matériels, qui n’a pas dû être sans y exercer une grande influence sur l’esprit public.
Telles furent les causes diverses qui valurent à Rouen un choix à jamais regrettable.
Il restait à couvrir la situation d’une régularité apparente, car la compétence territoriale y manquerait au tribunal. Cauchon vint à bout de la difficulté en pesant fortement sur le chapitre, auquel il appartenait de statuer pendant la vacance du siège, et duquel il finit par obtenir des lettres de concession de territoire30.
L’état des affaires nécessitait une prompte solution. L’idée que Jeanne avait fait naître grandissait, grandissait XXIsans cesse. Le flot montait, menaçant de tout engloutir. Cependant les Anglais ne cédèrent pas à un entraînement qui leur aurait enlevé le sentiment de l’énormité qu’ils allaient commettre. Les préliminaires du procès durèrent huit mois ; ils eurent le temps d’y réfléchir. Ils y réfléchirent en effet et agirent froidement, après avoir tout calculé. On était dans un temps où tout prisonnier de guerre était rachetable, et il s’agissait d’une femme. Cette double raison leur commandait de s’arrêter. S’ils passèrent outre, c’est qu’ils pensèrent par là tout sauver. Pour en tirer tout le parti possible, ils résolurent de donner au procès un éclat exceptionnel ; dans ce but, Bedford décida d’y engager le jeune Roi lui-même. Henry VI, qui n’avait pas encore dix ans, quitta l’Angleterre, accompagné de Beaufort, son grand-oncle, cardinal de Winchester ou d’Angleterre31. Il fallait détruire à tout prix l’effet désastreux du sacre de Charles VII32, et faire sanctionner au jeune XXIIRoi, par sa présence, la mort de l’auteur inattendu de ces revers qui, comme la foudre au milieu d’un ciel serein, était venue ébranler jusque dans ses fondements l’édifice achevé de la conquête. Henry VI vint donc à Rouen sous ces sinistres auspices, accompagnée de son grand-oncle Beaufort, chef religieux de sa royale maison, qui allait par suite se trouver mêlé au procès. Henry VI amenait aussi avec lui Warwick, son gouverneur. L’illustre captive, transférée à Rouen sur ces entrefaites, fut confiée à la garde du propre gouverneur du jeune Roi33.
Ce jeune Roy estoit ung très beau filz […] estoient les rues de Rouen là où il devoit passer mieulx tendues qu’elles ne furent oncques le jour du Sacrement. Et y avoit à la porte Cauchoise draps où étoient les armes de France et d’Angleterre. […] Et ala le Roy à l’église Notre-Dame […] et crioit le peuple Nouël, tellement que le Roy dit que l’on cessast pour la noise que l’on lui faisoit. […] Dans les rues se jouoient les mistères, et les regarda le Roy. […] Et entra en son chastel, et sonnoient les cloches plus fort que si Dieu fust descendu du ciel34.
Ces chants de fête, ces cris de Noël, cette ivresse des conquérants, ce bruit de toutes les cloches de la ville mises en branle par ordre, ce mensonge de pompes officielles commandées et imposées, de sa prison et dans les fers, Jeanne entendît tout cela. Et voilà dans quelles situations opposées se trouvèrent en présence ces deux XXIIIpersonnalités qui étaient l’une à l’autre leur négation : d’un côté, l’extrême puissance et l’extrême exaltation, de l’autre l’extrême abaissement et l’extrême abandon !
Le 3 janvier 1430, un rescrit de Henry VI conféra officiellement à l’instigateur et à l’organisateur du procès le droit de le juger. Jeanne d’Arc lui fut remise, avec cette seule réserve de la reprendre, si ainsi étoit qu’elle ne fut convaincue d’aucun cas regardant la foi35
. Clause hypocrite, qui laissait entrevoir possibilité d’acquittement où il y avait certitude de condamnation.
Contrairement aux règles canoniques, dont il allait, en apparence, se montrer l’observateur minutieux, Cauchon permit que Jeanne, au lieu d’être détenue dans une prison ecclésiastique, sous la surveillance d’ecclésiastiques, restât dans une prison d’État sous la garde de soldats anglais36.
À cette époque, l’Inquisition avait pour la représenter en Normandie un obscur religieux de l’ordre des Frères Prêcheurs, auquel ce procès allait donner un renom bien inattendu. Il s’appelait Jean Lemaître37. Se fondant avec raison sur ce que Jeanne n’avait pas été prise dans sa province, il refusa son ministère, et pour le contraindre il fallut que Cauchon obtint un ordre formel de l’inquisiteur général38. Cet ordre n’arriva qu’après l’ouverture des débats, où Jean Lemaître ne XXIVsiégea d’abord que comme assesseur. Dans les desseins de Cauchon, le rôle de ce religieux timide et inexpérimenté devait être et fut tout passif en effet39. Mais sa présence allait couvrir le procès de l’autorité considérable attachée aux décisions de l’Inquisition.
Cauchon remit le soin de l’accusation à un chanoine chassé en même temps que lui de Beauvais : la justice des siècles a confondu le nom de d’Estivet et le sien dans une même réprobation40.
Plus de soixante docteurs furent appelés à siéger comme assesseurs, et, à leur tête, six des plus fameux de Paris : Beaupère, Jacques de Touraine, Midi, Gérard Feuillet, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles41, qui tous, à des titres divers, ont joué un rôle notable dans les événements du temps. Beaupère, ancien recteur de l’Université, dont il fut le représentant au concile général de Bâle ; Midi, le plus emporté alors, qui, changeant d’opinion au gré de son intérêt, devait haranguer six ans plus tard Charles VII à son entrée à Paris ; Thomas de Courcelles, jeune homme de mœurs austères et de doctrines absolues, partisan fanatique de l’Université dont il était la gloire, qui vingt-cinq ans plus tard prononcera à Saint-Denis l’oraison funèbre de Charles le Victorieux : tous voués corps et âme à la cause étrangère. Leur renom de science leur donna XXVune influence décisive sur leurs collègues. Ceux-ci furent pris en partie parmi les membres du chapitre de Rouen42 ; en partie parmi les gros bénéficiers normands que la crainte ou l’intérêt rendit maniables : les abbés ou prieurs de Fécamp, du Mont-Saint-Michel, de Jumièges, de Longueville, de la Trinité-du-Mont, de Cormeilles, de Préaux, de Saint-Ouen, de Saint-Georges de Boscherville, de Saint-Lô43, etc. Le reste se composa surtout de jeunes lauréats, aussi inexpérimentés aux choses du monde que brillants dans les tournois de l’école ; tous Français, mais engagés par des raisons diverses dans la cause dont l’accusée était la négation vivante44.
Trois prêtres de Rouen furent pris pour greffiers ; un autre, Massieu, fut chargé d’exécuter les mandements du tribunal45.
Entouré ainsi, aidé de toutes les forces d’un gouvernement, Cauchon put-il douter un instant du succès ?
III. Le premier procès
Les mois de janvier et de février furent employés en grande partie à l’organisation XXVIocculte du procès et à des recherches dans les diverses localités où Jeanne avait marqué son passage. La direction en appartint à d’Estivet, dont le nom dit assez à quelle source l’enquête dut puiser et quelles calomnies elle dut inventer. Une commission fut envoyée à Domrémy même et à Vaucouleurs ; mais, contre le gré de l’accusateur, les témoignages tournèrent contre l’accusation. Dans son mécontentement, d’Estivet alla jusqu’à refuser d’indemniser le commissaire enquêteur qui avait si mal compris sa mission et si mal gagné l’argent du Roi ; l’information fut supprimée, et les assesseurs n’en eurent pas connaissance46.
Déjà Jeanne était séquestrée et soumise aux outrages et aux brutalités dont elle devait souffrir jusqu’à la fin du procès.
La vraie lutte commença vers le milieu de février : elle devait se prolonger sans interruption jusqu’à la fin de mai47.
Dans les procès de cette nature, où les raisons de décider se prenaient dans le langage de l’accusé, les interrogatoires constituaient l’épreuve sérieuse : spectacle bien digne d’attention, certes, que ces luttes de doctrine, où l’intelligence seule est en jeu de part et d’autre ; mais à une condition, toutefois, sans laquelle une telle épreuve n’est qu’un abus criant : c’est que les chances seront équilibrées, et qu’il n’y aura pas d’un côté la force qui doit assurer le succès, de l’autre la XXVIIfaiblesse qui rend la défaite certaine à l’avance. Or, c’est bien dans ces conditions de tout point inégales que s’ouvrit la lutte. Que vit-on, en effet, pendant trois mois ? Une simple paysanne ne sachant, elle le répétait sans cesse, que son Pater et son Ave48, dont les notions se bornaient à ce que pouvait savoir une fille de ce temps ayant reçu, au fond de son village, une éducation ordinaire, éclairée, sans doute, aux lueurs d’un christianisme pur et élevé, mais peu faite pour marcher sur ce terrain de questions théologiques délicates et ardues. C’est une telle accusée qui, sans conseils, va lutter contre les plus fameux docteurs de son siècle, ses ennemis jurés, choisis avec soin et réunis dans le but avoué de la trouver en défaut et de la perdre. Elle va combattre seule contre eux tous, et, résultat prodigieux, avec une supériorité qui plus d’une fois accablera ses juges et qui les eût amenés à s’avouer vaincus, s’ils eussent lutté pour la seule justice et la seule vérité.
Pendant trois grands mois, on la vit combattre ainsi, et dans des conditions d’infériorité aggravées encore par la maladie, les souffrances, le jeûné, l’isolement, l’absence de repos, les attaques dont elle était jour et nuit l’objet de la part de ses gardiens, les rires et les moqueries auxquels sa sainte cause était sans cesse en butte sous ses yeux. Son assurance, son énergie, ne la quittèrent pas un instant. Tout en elle respirait la foi la plus ardente, l’enthousiasme le plus exalté. Sur ce champ de combat si nouveau, elle se trouva comme sur XXVIIIun terrain qu’elle eût elle-même choisi, plus maîtresse que ses juges, les dominant de son patriotisme, pleine de dédain pour les injures de la plèbe anglaise, impatiente de donner à sa cause ce dernier gage et de demander à ces Français compte de leur félonie.
Au seuil même du procès, son bon sens lui avait suggéré une demande qui eût dû être accueillie : c’était que le tribunal, pour juger ces prétendues questions religieuses, se composât d’ecclésiastiques pris en nombre égal dans le parti français et dans le parti anglais49.
Chaque fois elle fut requise de jurer de dire la vérité, elle ne voulut jamais prêter serment qu’avec réserves :
— Je ne sais, disait-elle un jour, sur quoi vous voulez m’interroger ; mais je dois vous dire que vous me demanderez peut-être telle chose que je ne vous dirai pas… ; sur mon père et sur ma mère, et sur ce que j’ai fait en France, je jurerais volontiers de dire ce que je sais ; mais vous pourriez me demander telle autre chose que je ne vous dirai pas50…
Requise de jurer de ne pas s’évader, elle s’y refusa également :
— Oui, j’ai voulu m’évader et je le voudrais encore ; c’est chose licite à tout prisonnier51…
Elle était enfermée dans la forteresse que Philippe Auguste avait bâtie pour tenir la ville en respect au moment où la Normandie avait perdu le régime de ses ducs. Elle y était dans une tour, et, pour plus de précaution, dans une cage de fer fabriquée exprès52. Trois XXIXAnglais53, chargés de sa garde, avaient juré de ne la laisser communiquer avec qui que ce fût. Par ce raffinement, par cet isolement absolu, il fut au moins constaté qu’aucun conseil ne pourrait lui venir du dehors, et qu’elle aurait à trouver en elle-même réponse à toutes leurs questions.
Ils l’interrogèrent avec une insistance interminable sur toute sa vie54 : son enfance, ses mœurs, sa mission, sa bannière, son épée, son vêtement, ses confidences à Charles VII, ses apparitions, ses révélations, ses voix, sa prétention de n’avoir fait en tout qu’obéir aux ordres de Dieu. Leurs procédés ajoutaient encore aux périls de l’épreuve. Pendant que les Anglais la troublaient par leurs clameurs55, soixante docteurs acharnés après elle comme une meute, s’adressaient à elle à la fois, lui posant questions subtiles ou cauteleuses, bizarres ou insolubles, auxquelles les grands clercs XXXet autres gens bien lettrés à grand-peine eussent su répondre
. Mais son sang-froid et son inspiration ne lui firent jamais défaut.
— Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre, leur disait-elle avec calme, quand au milieu de ces attaques qui se croisaient, elle ne savait auquel entendre.
Mise en face de ces docteurs tout infatués d’eux-mêmes, qui avaient cru facile de la réduire, elle sortit chaque fois plus grande de cette lutte sans précédent, leur répondant en termes toujours vrais, souvent sublimes, qui plus d’une fois les frappèrent de stupeur. Ses réponses sont dans toutes les mémoires, car elles ne s’oublient plus quand elles ont une fois frappé l’esprit, et elles traverseront les siècles malgré leur mutilation. Mais quel effet ne durent-elles pas produire quand elles vinrent, toutes vives, frapper eu plein visage ces Français renégats !
Son langage portait un caractère évident de sincérité et de bonne foi ; et il y aurait eu péril à le soumettre dans sa nudité à l’appréciation des docteurs, dont Cauchon tenait à prendre les avis, voulant entourer son œuvre de tous les semblants d’une justice scrupuleuse. Un véritable travail précéda les consultations.
La procédure et les interrogatoires furent remis à d’Estivet56, qui s’occupa de dresser ce qu’on peut appeler l’acte d’accusation. Il noya les interrogatoires, seules pièces sur lesquelles un tel procès eût dû être jugé, dans un ramassis de calomnies absurdes, d’articulations de divination et de sorcellerie, dans des attaques contre la pureté de cette vierge sans tache. XXXICe travail se compose de soixante-dix articles, dans lesquels les dires de l’accusée ne se distinguent plus57.
Le 26 mars, l’évêque donna lecture de ces soixante-dix articles à quelques assesseurs qui avaient sa confiance particulière. Il fut décidé que Jeanne serait encore interrogée sur ce document.
Les deux jours suivants y elle subit interrogatoire sur chacun de ces soixante-dix articles, après qu’on lui eut fait jurer, les deux mains sur les Évangiles, de dire la vérité sur tout ce qui touchait le procès
, car elle avait persisté à refuser de rien dire au delà, et on n’y revenait plus. Trente-huit assesseurs assistèrent à ces interrogatoires58, car leur nombre variait à chaque séance. Jeanne eut à répondre de nouveau à des énormités qu’elle avait déjà combattues victorieusement. Combien son âme dut souffrir ! Elle, la pureté même, d’Estivet la représentait comme une fille souillée et flétrie dès son enfance ! Elle, l’honneur et l’abnégation même, qui avait tout sacrifié, sa famille, ses amis, son repos, ses chères compagnes, sa vie, au salut de son pays, d’Estivet la représentait comme ayant accepté de jouer un rôle de comparse ! Elle, la douceur, l’humanité même, qui avait au plus haut degré l’horreur du sang, d’Estivet la représentait comme une femme barbare et cruelle, souillée de meurtres et de rapines !
XXXIIÀ la suite de cette épreuve, une crise mit ses jours en danger. Warwick en fut effrayé, il fit venir des médecins auxquels il prescrivit d’y veiller. Pour rien le Roi ne veut qu’elle meure de mort naturelle ; elle lui est trop chère pour cela, il l’a achetée trop chèrement ; elle doit mourir brûlée, mais après que le tribunal aura accompli son œuvre59.
Ces nouveaux interrogatoires terminés, l’acte d’accusation fut remis à l’universitaire Nicole Midi. Il s’agissait de reprendre le travail de d’Estivet, d’en élaguer des énormités trop flagrantes qui auraient pu aller contre le but que l’on se proposait et de réduire la cause à quelques propositions de pur fait, de nature, par leur netteté et leur précision, à frapper l’esprit. Midi parvint à renfermer la cause en douze articles60, de quelques lignes chacun, dans lesquels les interrogatoires de l’accusée n’existent plus ; douze articles d’une grande importance, à tous les points de vue. D’une part, ils furent la seule pièce à consulter sur laquelle, désormais, tout le débat dut porter. D’autre part, ils prouvent à quoi se sont trouvés réduits, en définitive, les griefs des Anglais contre leur victime. Après les avoir lus, on n’a plus à se demander si c’est un procès religieux celui où les seuls griefs relevés ont trait à cette merveilleuse entreprise qui, à la voix d’une vierge inspirée, avait ranimé en quelques jours la France expirante.
- Le premier de ces articles concerne les affirmations de Jeanne au sujet de ses apparitions surnaturelles ;
- XXXIIILe deuxième, le caractère surnaturel qu’elle attribue à sa mission ;
- Le troisième, l’avenir que lui ont révélé sainte Catherine et sainte Marguerite ;
- Le quatrième, son affirmation que les Français seront vainqueurs des Anglais ;
- Le cinquième, le costume d’homme que, depuis son départ de la maison paternelle, elle n’a cessé de porter, même devant ses juges ;
- Le sixième, les lettres écrites par elle au nom de Jésus et de Marie, aux principales villes de France ;
- Le septième, son départ de la maison paternelle sous la conduite de soldats ;
- Le huitième, sa tentative d’évasion lorsqu’elle s’était précipitée du haut d’une tour pour ne pas être livrée aux Anglais ;
- Le neuvième, la promesse du ciel que lui ont faite sainte Catherine et sainte Marguerite ;
- Le dixième, l’amour qu’elle déclare que Dieu porte aux Français ;
- Le onzième, son culte envers sainte Catherine et sainte Marguerite ;
- Le douzième, son refus de se soumettre à l’Église.
Sur tous ces points, Jeanne s’était expliquée de la manière la plus naturelle. Il faudra, pour tout envenimer, la haine et la prévention. En effet, tout se dénature sous une plume aveuglée par la passion. Les révélations et les apparitions sont certaines, mais elles sont l’œuvre des démons. L’habit qu’elle porte par pudeur, depuis qu’elle vit au milieu des soldats, et surtout depuis qu’elle est livrée sans défense à d’indignes XXXIVgardiens, c’est une violation des lois naturelles, une impiété. La croix dont elle avait l’habitude de précéder ses lettres est une profanation ; son départ de chez ses parents, une révolte contre leur autorité ; sa tentative d’évasion, une tentative de suicide ; son affirmation d’innocence n’est qu’orgueil ; sa prétendue inspiration, témérité ; sa vénération pour ses saintes, idolâtrie ; enfin, son refus de soumettre ses révélations à leur jugement est une révolte contre l’autorité de l’Église : grief postérieur, il faut bien le remarquer, aux faits mêmes qui avaient amené le procès, mais qui en devint le prétexte le plus sérieux, les docteurs ne pouvant admettre qu’on mit en doute leur infaillibilité.
L’instrument sur lequel il y aurait à statuer étant dressé, Cauchon s’occupa de recueillir de nombreuses consultations61. Toutes lui seraient favorables, il n’en doutait pas. Elles devaient former autour de son propre ouvrage autant de corps avancés destinés à en défendre les approches.
Et avant tout, il lui fallait l’assentiment de l’Université de Paris, autorité suprême en matière de doctrine, devant laquelle l’Europe entière avait coutume de s’incliner. Cet assentiment, il l’avait à l’avance. N’était-ce pas l’Université qui la première avait sollicité le procès ? qui l’avait ensuite revendiqué avec une persistance telle que Cauchon avait pu craindre de XXXVse le voir enlever ? N’était-ce pas elle, enfin, qui, par ses docteurs les plus renommés, en soutenait à Rouen le poids et l’honneur ?
Donc, le 20 avril. Midi, l’auteur des douze articles, se mit en route pour Paris avec trois autres universitaires62. Ils n’y parvinrent qu’avec peine, car le soulèvement d’une partie de la population rendait les chemins périlleux. Xaintrailles battait les campagnes intermédiaires. Quel beau coup s’il eût pu enlever les suppôts de l’Université ! Aussi, à leur retour à Rouen, firent-ils valoir leur service comme très-méritoire ; et le gouvernement le jugea tel en donnant à chacun d’eux une gratification de vingt-cinq livres tournois en sus de leur gratification quotidienne63.
En même temps, Cauchon mit les théologiens de Rouen et de toute la Normandie en demeure de se prononcer. Pour leur éviter toute erreur d’appréciation, il eut soin de joindre aux douze articles une lettre où il provoquait à déclarer les propositions portées aux douze articles scandaleuses, perturbatrices de la paix publique, téméraires, injurieuses, immorales, contraires à l’Église et aux canons. Une réponse autre que celle qu’il souhaitait eût été la perte de celui qui l’eût signée. Sur plus de cinquante théologiens normands consultés, pas un ne fut d’avis d’absoudre64 ; les plus XXXVIosés parlèrent en termes ambigus d’un appel au Saint-Siège, ou déclarèrent n’être pas suffisamment éclairés. Oubliant leur devoir et leur caractère, deux avocats allèrent jusqu’à condamner65 ; d’autres, en plus grand nombre, émirent un avis favorable, pour le cas où il viendrait à être démontré que les révélations émanaient de Dieu, chose peu vraisemblable, eurent-ils la prudence d’ajouter66. Le chapitre se montra d’abord sympathique à l’accusée. Une première fois, les chanoines ne répondirent pas. Menacés de peines disciplinaires, ils comparaissent pour émettre l’avis67 qu’il y aurait lieu, avant tout, d’expliquer à l’accusée les douze articles en langue française (on n’avait, il paraît, oublié que cela). Sur le fond, ils déclarèrent attendre la réponse de l’Université de Paris.
Une vraie terreur planait sur la province et sur la ville. Cauchon, persuadé que son procès sauverait la conquête, pesait de tout son poids et de tout le poids du gouvernement anglais, dont il avait les influences à sa disposition ; esclave en même temps des terreurs de l’armée anglaise, qui croyait un charme attaché à la personne de Jeanne68, et refusait, elle vivante, d’entrer XXXVIIde nouveau en campagne. Aussi tous ceux qui osèrent exprimer un avis tant soit peu favorable furent-ils menacés, chassés, emprisonnés. Et lorsque, à vingt-cinq ans de là, une enquête loyale se fit sur ce grand procès, quoique bien des années eussent passé et bien des témoins disparu, et que bien des faits soient, par suite, restés sans révélation, cependant on en apprit encore assez pour juger de la violence exercée sur les consultants : l’instructeur Delafontaine69 et l’assesseur de Châtillon mis hors du procès ; plusieurs chanoines incarcérés ; l’huissier Massieu menacé d’être jeté dans la Seine ; Stafford poursuivant, l’épée dans les reins, un clerc coupable d’un timide conseil, Warwick menaçant des dernières rigueurs un moine qui parlait d’appel au concile, etc. Les excès de l’accusation ont voué à l’exécration le nom de d’Estivet. Jean Lohier, solennel clerc normand, s’était rendu à Rouen sur ordre. Un jour, Cauchon, le rencontrant dans la cathédrale, lui demande son avis : il fut arrêté, puis forcé de sortir de la ville, pour avoir osé dire que le procès ne valait rien parce que les assesseurs et les théologiens consultés, soumis à la terreur des Anglais, n’étaient pas en pleine et pure liberté de faire leur pleine et pure volonté ; parce qu’on touchait à l’honneur du Roi de France, sans l’avoir appelé ni personne pour lui ; parce qu’on n’avait donné à l’accusée aucun conseil pour répondre, en si grande matière, à tant de docteurs :
— Je vois bien qu’il faut juger ou me préparer à la mort, avait dit le vice-inquisiteur au XXXVIIImoment où Cauchon se l’était adjoint de force. Un prêtre, Houppeville, fut mis en prison pour avoir déclaré que ni l’évêque ni ses assesseurs ne pouvaient connaître du procès, sous peine de se constituer juges dans leur propre cause et de réviser une décision émanée d’un tribunal supérieur.
Le travail des consultations nécessita un mois entier, et, pendant ce temps, les interrogatoires recommencèrent. Son refus de se soumettre par avance à leur décision était devenu le grief capital. Mais purent-ils sérieusement espérer l’amener à voir en eux l’Église, cette Église à laquelle, en bonne chrétienne, elle déclarait vouloir faire entière soumission ? Combien, sur ce point, dut souffrir son âme candide, étrangère aux mobiles honteux que ses ennemis cherchaient à couvrir ainsi ! Les faits merveilleux de sa vie ne pouvaient avoir à leurs yeux une source divine, sous peine d’être conduits à l’abandon de la cause à laquelle la présomption, l’orgueil ou l’intérêt les tenaient attachés. Soumettre à leur appréciation tout humaine sa mission surnaturelle, sa sainte entreprise que des voix célestes lui avaient transmises, c’eût été détruire son œuvre de ses propres mains. Aussi, malgré leur insistance, sut-elle se maintenir dans le vrai, à l’aide d’une distinction pleine de sens et véritablement étonnante, quand on pense que c’est une jeune fille abandonnée à elle-même qui a su s’y tenir, malgré les efforts de grands esprits acharnés à la faire tomber en défaut sur ce terrain subtil et glissant :
— Oui, leur disait-elle70, je m’en rapporte à l’Église, XXXIXmais pourvu qu’elle ne me commande pas chose impossible à faire, et je répute chose impossible de déclarer que mes révélations et visions n’ont pas été faites de par Dieu… Ce que Notre Seigneur m’a fait faire, commandé ou commandera, je ne le laisserai juger par homme qui vive. Et en cas que l’Église me voudrait faire faire chose contraire, je ne le ferai… et si l’Église me dit que mes révélations sont illusions, erreurs diaboliques, superstitions ou mauvaises choses, je ne m’en rapporterai pas à l’Église… Ce qui est contenu en mon procès m’est venu de par le commandement de Dieu… j’obéirai à l’Église, mais Dieu premier servi… Je ne réponds rien que je prenne en ma tête ; ce que je réponds, c’est du commandement de mes voix… Je veux obéir à l’Église, mais Notre-Seigneur premier servi…
À côté de son refus de reconnaître ses ennemis pour juges, se place son appel au Saint-Siège, appel décisif au point de vue de l’invalidité canonique de la décision, et qui est resté constant, malgré tous leurs efforts pour le faire disparaître. Poussé à bout par cet appel, Cauchon finit un jour par lui dire qu’elle ne pouvait réclamer le Pape de si loin, et qu’il y aurait pour elle nécessité d’accepter leur décision sans aucun recours.
Elle persista en face de la torture.
Conduite, le 9 mai, dans la tour du vieux château qui subsiste encore aujourd’hui, elle eut sous les yeux les instruments horribles71. On la pressait de se rétracter, XLsous peine de subir dans un instant le supplice dont elle entrevoyait l’horreur :
— Vous ne me ferez pas ce que vous dites qu’il ne vous en prenne mal au corps et à l’âme… Vraiment, si vous me deviez distraire les membres et me faire partir l’âme du corps, si ne vous dirais-je autre chose, et si autre chose vous dirais-je, après dirais-je toujours que vous me l’aviez fait dire par force…
Paroles admirables, qui sapent par sa base ce mode affreux d’instruction ! Sur quatorze assesseurs présents, trois seulement furent d’avis de l’y soumettre, et parmi eux Loyseleur, homme infâme entre tous, qui l’avait approchée en se prétendant Français et captif, dans l’espoir de lui surprendre des aveux que les greffiers du tribunal apostés à cet effet auraient certifiés72 !
Plaçons, comme pendant, l’outrage qui lui fut infligé de l’ordre de la duchesse de Bedford, et qui amena de sa vertu une preuve irrécusable73.
L’avis de l’Université de Paris survint sur ces entrefaites74. Le voici en deux mots : La vie de Jeanne est une œuvre démoniaque dont on ne peut faire trop tôt justice.
Dans son impatience de s’absoudre en la condamnant, l’Université, dans une lettre à Henry VI qu’elle XLIremit aux assesseurs qui retournaient à Rouen, réclamait une prompte solution75.
Au fait de la Pucelle, il a été tenu grande gravité, saine et juste manière de procéder dont chacun doit être bien content… Si quelque chose reste sur ce à dire et exposer, nos révérends pères qui de présent retournent vers votre haultesse pourront plus amplement le dire et exposer… Votre magnificence voudra bien leur ajouter foi et les avoir pour singulièrement recommandés, car véritablement ils ont fait bien grande diligence, sans avoir égard aux périls qui sont notoirement ès chemins… Finalement nous prions votre haultesse que très diligemment cette matière soit menée à fin ; car en vérité la longueur et dilation est très périlleuse… Sur ce, notable et grande réparation est très nécessaire pour que ce peuple qui par icelle femme a été moult scandalisé soit réduit à bonne et saine doctrine et crédulité.
La voilà condamnée par tous ; et il semblait que le tribunal n’avait plus qu’à rendre sentence.
Mais le gouvernement anglais n’avait pas atteint son but. Il ne lui suffisait pas que Jeanne fût condamnée par l’Université, l’évêque, l’Inquisition et les docteurs : il fallait qu’elle se condamnât elle-même. Quel succès si on pouvait l’amener à renier sa mission, à proclamer elle-même ses mensonges, et à impliquer dans sa chute l’honneur et le droit de Charles VII ! Tel était le résultat qu’il leur fallait atteindre à tout prix.
Le 19 mai, Cauchon donne lecture au tribunal de la XLIIdélibération de l’Université76 : les apparitions de l’accusée procèdent des démons Bélial, Satan et Béhémoth ; ses assertions sont autant de mensonges. C’est une femme pleine de présomption et de vanité, avide de sang humain, blasphématrice, idolâtre et schismatique.
Tous les assesseurs s’inclinèrent devant cette autorité prépondérante77.
Il restait à lui obtenir l’assentiment de Jeanne elle-même. Cette pauvre fille, dont la foi n’a d’égale que l’ignorance, n’osera pas, sans doute, tenir contre une décision par laquelle l’Université lui affirmera que ses révélations sont l’œuvre de démons dont cette lumière de toute science peut lui citer les noms ! L’épreuve tourna contre eux. Le 23 mai, en présence de Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne et chancelier de France, et de William Alnwick, garde du sceau privé, qui s’étaient, ce jour-là, joints aux assesseurs, un des docteurs qui revenait de Paris, Pierre Maurice, fut chargé de lui faire connaître cette décision de l’Université et de lui adresser une pressante exhortation :
— Quant à mes faits et à mes dits, je m’y rapporte et les veux soutenir ; et si je vois les bourrées allumées et le bourreau prêt à bouter le feu, si n’en dirai-je autre chose et le maintiendrai-je jusqu’à la mort78…
Je sais bien, avait-elle dit déjà, que les Anglais me feront mourir, croyant, après ma mort, gagner XLIIIle royaume de France : mais quand ils seraient cent mille godons plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auront pas le royaume79…
Cet échec détermina les Anglais à frapper un grand coup et à avoir raison de sa résistance n’importe par quel moyen, car ils commençaient à trouver le procès long et dispendieux. Leurs affaires ne faisaient qu’empirer. Ils n’avaient plus de temps à perdre. Sur toute l’étendue de la conquête, la nation frémissait. Sans comprendre, eux et les Français égarés à leur suite, la force de l’idée de Patrie mise au jour par la faible enfant qu’ils détenaient, ils commençaient à sentir qu’il y avait là quelque chose avec quoi ils avaient à compter pour la première fois, un élément qui n’était pas entré en ligne dans les luttes précédentes. Mais la mort de l’être infernal auteur de leurs revers leur paraissait toujours un remède certain. Ils décidèrent d’y recourir au plus tôt. On était au 23 mai : encore une semaine, et l’acte sera accompli, et la conquête sera sauvée, et Henry VI régnera sans conteste sur ses deux États !
IV. Saint-Ouen — Abjuration — Première condamnation
Ici se place la scène fameuse dont Rouen fut témoin le 24 mai, et que rendit nécessaire l’insuccès de la tentative de la veille.
On employa la nuit à préparer une épreuve destinée à la faire tomber dans le piège. Le matin la garnison anglaise prit les armes et se rendit autour du cimetière de LXIVSaint-Ouen, où deux amphithéâtres venaient d’être dressés. Les deux juges y arrivèrent bientôt au milieu d’une foule de personnages de la cour d’Angleterre, ayant à leurs côtés Beaufort, cardinal d’Angleterre ou de Winchester, Louis de Luxembourg, chancelier de France, de Mailly, évêque de Noyon, Alnwick, évêque de Norwich et garde du sceau privé ; l’abbé du Mont-Saint-Michel, Robert Jollivet, et tous les autres membres du grand conseil de régence, artisans, avant tous les autres, de ce grand procès80. Devant eux se déployait la bannière écartelée d’Angleterre et de France, en signifiance des deux royaumes désormais conjoints.
Le matin même, Beaupère, le plus renommé des docteurs de Paris81, avait été envoyé à Jeanne et lui avait répété sur tous les tons qu’elle devait, en bonne chrétienne, s’en remettre à eux du parti à prendre. Cet homme à peine sorti, Loyseleur avait été introduit auprès d’elle82, et ce fut sous la conduite de ce misérable qu’elle fit le trajet de sa prison à Saint-Ouen. Ainsi préparée et assistée, elle arrive au milieu de cette foule imposante. Un prédicateur de grand renom, Évrard, chanoine de Beauvais et chapelain du Roi d’Angleterre, succède à Loyseleur ; il était chargé de lui porter le dernier coup83.
— France, s’écria-t-il au cours LXVd’une violente diatribe dont il ne croyait pas un mot, mais que la peur lui arrachait, et qui lui valut les applaudissements des Anglais84, France, tu as toujours été la nation très-chrétienne, et Charles, qui se dit ton roi, s’est attaché une fille inutile, diffamée, de tout déshonneur pleine, hérétique et schismatique, et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie !
Il était difficile d’en dire plus et de mieux confondre la royauté et le clergé resté français dans ce procès dont le dénouement devenait imminent. Jeanne ne put se contenir :
— Par ma foi, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sous peine de ma vie, que mon roi est le plus noble chrétien de tous les chrétiens et qui mieux aime la foi et l’Église85…
Le zèle emporté d’Évrard allait tout perdre ; Loyseleur l’a compris, et, le discours achevé, il s’approche de Jeanne : pour échapper aux flammes qui la menacent et au bourreau qui est là avec sa charrette, elle n’a pas à se préoccuper de ce qu’elle vient d’entendre ; elle n’a qu’à prononcer un mot. Que veut-elle ? Échapper aux Anglais, à leurs brutalités, sortir des mains de ses ennemis :
— Eh bien, abjure, et tu seras délivrée des Anglais ; abjure, et tu seras remise à l’Église !
En présence de cette promesse, sans défiance XLVIcontre le piège qui lui est tendu, sans conscience de ce qu’on exige d’elle, devant la lecture commencée par l’évêque de la sentence qui va la conduire au feu, sur l’assurance qu’elle va échapper aux outrages des Anglais et sauver ce qu’elle a de plus cher au monde, la pauvre fille hésite… On n’attendait que cet instant de faiblesse : dût-elle se rétracter bientôt, le but n’en sera pas moins atteint. On lui présente une formule d’abjuration longuement préparée. De bonne foi et par pitié pour elle, Massieu joint ses instances à toutes les autres, et finit par amener Jeanne à y apposer une croix ; on ne s’en contente pas, et un Anglais lui prenant la main lui fait tracer son nom. Comme si c’eût été là quelque chose de contraire à leurs prévisions, Cauchon consulte Winchester sur ce qu’il doit faire :
— Admettre l’accusée à la pénitence, répond celui-ci.
Sur quoi le juge lut une longue sentence dont il s’était muni à l’avance :
— Puisque, par le secours de Dieu, d’un cœur contrit et d’une foi sincère, tu as rétracté tes erreurs, nous te délions de l’excommunication… Mais pour ce que tu as péché témérairement, nous te condamnons, pour accomplir une pénitence exemplaire, à la prison perpétuelle, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse, afin que tu pleures tes péchés et que tu n’en commettes plus à l’avenir86.
Si quelqu’un doutait du rôle de Jeanne d’Arc dans cette miraculeuse résurrection de notre nationalité, il lui suffirait de voir le parti que les Anglais se hâtèrent de tirer de cette rétractation. Espérant détruire l’effet XLVIIprodigieux de cette marche foudroyante et de ces revers multipliés dont toute l’Europe avait été émue, ils crurent réagir sur l’opinion en se hâtant d’en aviser l’Europe. Dans une proclamation sortie sans doute de la plume de Cauchon, ils représentèrent la cause de Charles VII comme irrévocablement perdue avec cette vile intrigue d’une sorcière et d’une hérétique dont ils avaient eu raison devant le tribunal le plus respectable et le plus compétent. Ils représentaient Jeanne comme ayant solennellement confessé avoir grièvement péché en feignant mensongèrement révélations et apparitions, en faisant superstitieuses divinations, en blasphémant Dieu, ses saints et ses saintes, en portant habit dissolu, difforme et déshonnête contre décence de nature, et cheveux rognés en genre d’homme contre toute honnêteté du sexe de femme, en portant armure par grande présomption, en désirant cruellement effusion de sang humain, en disant mensongèrement que tontes choses faites par elle l’avaient été du commandement de Dieu87
.
Pour les politiques, cette abjuration était un succès. Mais la masse des Anglais étaient venus à Saint-Ouen dans un tout autre but, dans l’espoir que la menace qu’ils lui avaient faite dès Orléans allait enfin se réaliser. Furieux que leur proie leur échappât encore une fois, quand ils virent qu’on la reconduisait en prison, ils manifestèrent leur colère par de tels excès que tout le tribunal se retira comme il put, dans une confusion extrême, injurié et menacé de l’épée88. Le gouverneur XLVIIIde Henry VI, le gardien de Jeanne, n’avait pas, il paraît, été mis dans le secret, car il était irrité entre tous, et il fallut qu’un des confidents de l’évêque lui confiât ce qui allait suivre :
— N’ayez souci, seigneur, nous saurons la reprendre, et bientôt89 !
V. Jeanne relapse — Le deuxième procès — Le privilège de Saint-Romain
Le procès officiel raconter que le vice-inquisiteur aurait accepté la mission de visiter Jeanne dans sa prison et de lui remontrer combien le tribunal avait été indulgent, et combien, en retour, il lui importait de revenir à de meilleurs sentiments. N’oublions pas que ce sont ses ennemis qui ont tenu la plume ; que bien des fourberies sont restées dans l’ombre, et que les juges se sont étudiés à faire cadrer leur compte rendu avec l’abjuration qu’ils venaient de surprendre et le crime qui allait bientôt suivre. S’il fallait en croire ce compte rendu, le vice-inquisiteur aurait trouvé la jeune fille dans l’état désirable, entièrement soumise ; elle se serait laissé couper les cheveux et aurait repris de bonne grâce des vêtements de femme90. Mais sous la foi de quelle promesse ? Sur leur parole qu’elle allait être délivrée des Anglais et remise à des ecclésiastiques. Or, un seul point est constant : c’est qu’au lieu de la retirer de leurs mains, les juges furent forcés de la laisser dans la même prison, avec les mêmes gardiens, exposée aux même outrages, et sans XLIXdéfense désormais, car ils ne seraient plus là pour les contenir et elle n’aurait plus l’habit qui, dans sa pensée, l’avait seul protégée. Elle vit le cas qu’il fallait faire de leur promesse, et revenue d’un égarement passager dont elle eut aussitôt un repentir extrême, moins de quarante-huit heures après, elle demanda son juge. Malgré son empressement, il ne put pénétrer auprès d’elle qu’à grand-peine, et seulement le lundi 28. Les Anglais craignant une nouvelle procédure qui aurait amené de nouveaux retards, avaient refusé, la veille, l’entrée de la prison, et menacé des assesseurs que le bruit de cette rechute avait attirés.
Que s’était-il passé pendant ces trois jours et ces trois nuits où la chaste et pure fille était restée à la discrétion de ses ennemis ? Le procès officiel s’est efforcé de couvrir toutes ces turpitudes d’un voile impénétrable. Des témoins, lors de la révision, laissent entendre que non pas même des Anglais, ses gardiens ordinaires, mais des lords auraient eu l’infamie de tenter sur elle les derniers outrages. Jeanne s’excusoit de ce qu’elle avoit revestu habit d’homme, disant et affirmant publiquement que les Anglois lui avoient fait violence quand elle estoit vestue d’habits de femme, […] et de fait, ajoute le témoin Ysambard de la Pierre, je la vis éplorée, son visage plein de larmes, défigurée et outragée en telle sorte que, moi qui parle, j’en eus compassion et pitié91.
LEt Martin Ladvenu, son confesseur : Elle me révéla qu’on l’avoit tourmentée, molestée, battue, et qu’un milord d’Angleterre avoit voulu la prendre de force ; que c’étoit pour cela qu’elle avoit repris habit d’homme.
Lorsque Cauchon fut en sa présence, le 28 mai, que de reproches mérités elle dut lui adresser92 !
Voici le langage que lui prête le procès officiel :
— Oui, j’ai repris habit d’homme. Je l’ai repris de ma seule volonté et sans nulle contrainte. Étant avec des hommes, il m’est plus licite d’avoir cet habit qu’habit de femme. Je l’ai repris parce qu’on n’a point tenu ce qu’on m’avait promis… J’aime mieux mourir que d’être traitée ainsi… J’ai ouï de nouveau mes voix ; Dieu m’a mandé par saintes Catherine et Marguerite la grande trahison que j’ai consentie en faisant abjuration pour sauver ma vie ; mes saintes m’ont dit que je me damnais en agissant ainsi… Avant mon abjuration, elles m’avaient bien dit que je faillirais… si je disais que Dieu ne m’a pas envoyée, je me damnerais… la vérité est que Dieu m’a envoyée… mes voix sont sainte Marguerite et sainte Catherine, elles me viennent de Dieu… LIje n’ai point entendu révoquer mes voix, je les maintiens…
Ce langage la constituait relapse. Les Anglais peuvent être tranquilles : le procès cette fois ne sera pas long, il va suffire de la constatation de ses dires. Cauchon se retirait la joie sur le visage, lorsqu’il rencontra l’impatient Warwick :
— Farewell, lui dit-il, farewell, c’est-à-dire : Elle est à nous, c’est fait : nous la tenons93.
Là-dessus il réunit son tribunal en toute hâte pour le lendemain.
Pour la seconde fois depuis le commencement du procès, il siégea dans la chapelle de l’archevêché94 : armé des lettres territoriales qu’il avait arrachées à la faiblesse du chapitre, il poussa l’intrusion jusqu’à s’établir dans l’archevêché même, profitant de la vacance du siège et de l’assistance du gouvernement anglais qui rendait ses volontés irrésistibles. L’avis de tous fut qu’il y avait lieu de la déclarer relapse. Pas une voix ne s’éleva pour elle ! pas une n’osa émettre un avis mitigé95 !
Cauchon, sans autres préliminaires, déclare qu’il y a lieu de procéder contre Jeanne comme relapse, et remet la suite au lendemain.
Ce jour-là, quoi qu’il puisse advenir, leur haine aura satisfaction.
LIIEt cependant, il y aurait eu encore un moyen de la sauver ; ce moyen, le chapitre métropolitain l’eût dû prendre deux semaines plus tôt, et il l’eût pris, sans doute, sans la force qui le dominait.
Dès cette époque, en effet, il existait à Rouen un antique usage, privilège royal entre des mains ecclésiastiques, vraiment admirable et unique en son espèce, a dit l’historien Pasquier96, singulier pour tout le royaume de France, que les Anglais, en politiques habiles, avaient déclaré vouloir maintenir et défendre en l’honneur et révérence du glorieux patron de la ville, saint Romain97
, privilège que le peuple avait en singulière dévotion et qui devait se perpétuer jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, malgré les droits du pouvoir royal et les susceptibilités des corps judiciaires. Qui ne connaît le privilège de la fierte, en vertu duquel le chapitre de la cathédrale déclarait98, LIIIchaque année, à la fête de l’Ascension, un prisonnier libre et absous, dans une cérémonie à laquelle prenait part tout le clergé de la ville, escortant en grande pompe la châsse de saint Romain, levée
par le prisonnier que l’Église venait de rendre à la vie et à la liberté ? Qu’eût fait le gouvernement anglais si le chapitre eût désigné Jeanne99 ? Et qu’eût fait le peuple de Rouen, si le gouvernement anglais eût refusé Jeanne au chapitre ? De précédents refus avaient ensanglanté la ville. Mais le courage manqua au chapitre, et cette année-là, par une ironie vraiment amère, au lieu de cette vierge innocente, le chapitre désigna un prisonnier vulgaire, coupable de viol100.
VI. La place du Vieux-Marché — Le martyre
Le 30 mai allait être le jour suprême. De grand matin, Massieu se rendit auprès d’elle pour lui remettre la citation qui l’intimait, le jour même, sur la place du Vieux-Marché101 : il la trouva calme et résignée. Prends LIVtout en gré, lui avaient dit ses voix pendant la nuit, ne te trouble pas de ton martyre ; attends-toi à Notre-Seigneur, il t’aidera… Tu t’en viendras aujourd’hui en son royaume de paradis102…
Bientôt survint son confesseur. Les premières paroles qu’elle lui adressa furent un adieu à la vie.
— Hélas ! me traite-t-on ainsi, horriblement et cruellement, qu’il faille que mon corps, net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendre ! J’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être brûlée ainsi… C’est pourquoi j’en appelle à Dieu, le souverain Juge, des torts et ingravances qu’on me fait103 !
Cauchon se trouvait à la prison lorsqu’elle en sortit :
— Je meurs par vous, lui dit-elle ; tout ceci ne serait pas arrivé si vous m’aviez mise aux prisons d’Église, et donné des gardiens ecclésiastiques : c’est pourquoi j’en appelle à vous devant Dieu104.
On la fit monter avec son confesseur et l’huissier Massieu dans une charrette qui traversa la ville, escortée de huit cents Anglais105. Elle pleurait et LVse lamentait :
— Rouen ! ô Rouen ! dois-je donc mourir ici ?
Mais que pouvait cette patriotique cité dont les plaies étaient encore toutes saignantes du siège meurtrier qui, douze années auparavant, l’avait livrée aux Anglais ?
Trois échafauds avaient été dressés sur une vaste place appelée alors comme aujourd’hui le Vieux-Marché : l’un pour la cour, le cardinal et les prélats ; l’autre pour le tribunal, le juge séculier et la victime ; le troisième était le bûcher destiné à l’immolation. Et ce jour-là, comme à Saint-Ouen, se déployait en face de Jeanne, comme un défi à son immortelle entreprise, la bannière de Henry VI, écartelée de France et d’Angleterre, en signifiance des deux royaumes désormais conjoints
.
L’histoire a recueilli les moindres détails du sacrifice, tels que les ont fixés les récits déjà merveilleux des contemporains106 :
Une immense population française107, sympathique, mais morne et terrifiée ; la victime dans toute l’humilité d’une chrétienne prête à paraître devant son Dieu, mais dans toute l’exaltation de son martyre ; l’impression LVIproduite par ses derniers accents ; sa malédiction envers son juge ; Loyseleur venant réclamer un tardif pardon ; l’impatience des Anglais, leurs fureurs, leurs menaces ; l’évêque éperdu, prononçant sa sentence et se retirant précipitamment, lui et les siens ; l’innocente victime saisie violemment et traînée au bûcher avant même que le juge séculier l’ait ordonné ; son attitude, liée au poteau qui domine le bûcher, seule avec le religieux qui lui présente la croix et son confesseur qui l’entretient de son triomphe prochain ; son invocation à Jésus et à Marie ; ses protestations en faveur de ses voix, de ses apparitions, de ses saintes et de la cause à laquelle elle se sacrifie ; le nom de Jésus sortant une dernière fois de ses lèvres expirantes ; le silence qui suit cette suprême invocation ; le bourreau arrêtant le feu pour montrer aux Anglais avides son corps encore intact, mais nu et sans vie ; les flammes reprenant leur action destructive ; son cœur retiré des cendres net et entier ; ce qui reste d’elle jeté dans la Seine ; la foule s’écoulant épouvantée ; un Anglais frappé tout à coup de vertige ; le bourreau reculant d’horreur devant son propre ouvrage ; la malédiction populaire s’associant aussitôt à celle de la victime ; ces paroles d’un secrétaire de Henry VI : Nous sommes tous perdus, nous venons de faire mourir une sainte !
et ces autres d’un soldat anglais impatient de porter une bourrée au bûcher, qu’au moment où elle cria Jésus pour la dernière fois, il avait vu comme une blanche colombe sortir de France108
.
LVIIVII. Les meurtriers exploitent leur crime — Abstention inexplicable de Charles VII
Les meurtriers ne se laissèrent pas aller à cette impression, et plus encore qu’après leur exploit du 24 mai, ils s’empressèrent de se justifier par la bouche même du Roi. Celui-ci voulut bien notifier à la France et à l’Europe que tout s’était passé avec la solennité et la gravité désirables, et qu’après un procès où le crime religieux était apparu si clairement, force avait été au pouvoir séculier de faire justice. C’était l’Église qui avait contraint, presque à leur regret, les Anglais de brûler Jeanne !
Dans une lettre109 adressée en latin et en français à tous les princes de la chrétienté, au clergé, à la noblesse et aux villes de France, ils firent, bien contre leur gré, parler Henry VI dans les termes le plus à l’honneur possible de leur victime :
Il s’était élevé LVIIIune femme d’une grande présomption appelée Pucelle, d’un orgueil tel qu’elle s’était déclarée l’envoyée de Dieu… Pendant plus d’une année, elle avait séduit les peuples, les avait détournés de la vérité et gagnés au mensonge. Le bruit de ses hauts faits s’était répandu dans presque tout l’univers, fere per universum orbem (les écrivains français n’en ont jamais tant dit)… Enfin, Dieu a eu pitié de notre peuple et a fait tomber cette misérable femme entre nos mains… Malgré le trouble extrême qu’elle avait mis dans nos États, nous ne l’avons pas livrée à la justice séculière… Requis par le prélat dans le diocèse duquel elle avait été prise, nous la lui avons remise pour être jugée pour ses crimes graves et scandaleux envers l’orthodoxie et la religion. L’évêque et le vice-inquisiteur lui ont fait un éclatant procès : cum grandi solemnitate et honoranda gravitate processum celeberrimum ; et il a été établi que cette femme était superstitieuse, devineresse, idolâtre, invoqueresse du diable, blasphématrice, schismatique et errante en la foi… Enfin, de l’ordre de l’Église, elle a été abandonnée au bras séculier, qui a décidé qu’elle serait brûlée… Telle a été la fin de cette fausse prophétesse… Nous vous la notifions, afin que vous puissiez la bien connaître et la divulguer…
L’Université, qui ne voulait pas être en reste, adressa de son côté au Pape, à l’Empereur et aux cardinaux, une lettre, témoignage historique non moins concluant que le précédent, où l’on invoque pour justifier la condamnation le texte relatif aux faux prophètes, LIXcapables d’entraîner, s’il était possible, les élus eux-mêmes110.
Néanmoins, comme s’ils eussent eu conscience déjà de l’énormité de leur action, ils songèrent à se précautionner contre toutes recherches ultérieures. Dans ce but, ils se firent délivrer, dès le 12 juin, des lettres dans lesquelles Henry VI, prenant leur fait et cause, attestait le bien jugé de leur sentence et s’en portait garant111 :
Pour ce que, par aventure, aucuns de ceux qui ont eu les erreurs et maléfices de Jeanne pour agréables pourraient traduire par devers notre Saint-Père, par devers le concile général, ou autre part, les révérend père en Dieu, vicaire, docteurs, maîtres, promoteur, clercs, avocats, conseillers, notaires et autres qui se sont entremis audit procès… nous, comme protecteur de notre sainte foi catholique, voulons les soutenir et défendre en tout ce qu’ils ont dit et prononcé touchant le procès… mêmement, nous sommes informé que ce procès a été fait mûrement et canoniquement, justement et saintement, en sur ce délibération de notre très-chère et aimée fille l’Université de Paris… promettons en parole de Roy que s’il advient que quelconque personne de quelque état ou dignité les recherche à cause dudit procès, nous Roy, les aiderons et défendrons, les ferons aider et défendre, en jugement et dehors, à nos propres coûts et dépens…
LXLe meurtre était consommé : on avait tout fait pour en pallier l’honneur et en tirer profit ; il restait à en dresser la formule officielle. Cauchon s’y employa de son mieux. Dans ce but, il se fit remettre par les greffiers le plumitif du procès, écrit pour partie en langue vulgaire. Un des universitaires de Paris, Thomas de Courcelles, fut chargé avec l’assistance du greffier Manchon de le mettre en latin et de lui donner figure définitive112. Son travail fut tellement agréé de Cauchon que celui-ci pensa y trouver sa justification ; et alors, soit politique, soit amour-propre, il en demanda cinq exemplaires originaux, cinq minutes qui furent dressées, avec tout le soin possible, dans la plus belle écriture du temps, pour le Pape, le Roi, le cardinal et les deux juges. Paris possède trois de ces témoins irrécusables, marqués du propre sceau des deux juges, et signés des trois greffiers : parmi eux, l’exemplaire destiné à Henry VI, resté en France au milieu de la confusion de ces temps. Circonstance remarquable : le plumitif lui-même existe encore en partie : il avait été égaré pendant trois siècles ; il a été rétabli de nos jours par le savant auquel est due la première publication latine du procès113.
On en a discuté la régularité en la forme : avec de tels juges, dont le savoir égalait la prudence ; avec de tels politiques, qui recherchaient avant tout leur salut personnel, il ne faut pas s’étonner que l’injustice se soit couverte de toutes les apparences de l’exactitude et de LXIla régularité, que les formes aient été observées, et que la procédure la plus parfaite du temps ait été suivie114. Mais de tels dehors ne peuvent tromper. L’iniquité se cacha mal aussi derrière le prétendu caractère religieux du tribunal. À coup sûr, Charles VII ne s’y méprit pas. Et cependant, sauf un mouvement de Xaintrailles aux portes de Rouen, qui y produisit une grande émotion, on ne voit pas que Charles VII ait rien fait pendant et après le procès. Quant à ses conseillers, quant aux légistes dont c’eût été le devoir de parler, ils s’abstinrent : pas la moindre réclamation, pas la moindre revendication. Leur silence étrange pendant la longue agonie de celle qui les avait sauvés tous, est demeuré inexplicable. Que penser surtout de Regnault de Chartres ? Chancelier de France pour Charles VII, archevêque de Reims, et, à ce double titre, premier fonctionnaire ecclésiastique et judiciaire ; métropolitain de Beauvais, président de la commission devant laquelle Jeanne s’était produite au début de sa mission, puis bientôt un de ses compagnons dans cette campagne merveilleuse du sacre, Regnault de Chartres était en quelque sorte le garant, le tuteur de cette noble vie. Comment comprendre que ce personnage ne se soit pas prévalu de son droit pour empêcher une poursuite qui en était la violation ? qu’il ne soit pas, pendant le procès, intervenu pour l’arrêter ? qu’il ne se soit pas, après le procès, opposé à l’exécution ? et, le LXIImeurtre consommé, qu’il n’ait rien fait pour en avoir justice ? Il ne reste rien de lui, pas même une protestation, en présence de l’odieux factum que le gouvernement anglais se hâta de répandre dans toute l’Europe. Loin de là, la catastrophe de Compiègne semble avoir été un succès pour le chancelier de Charles VII, en ce qu’elle délivra sa politique tortueuse d’une rivalité à ciel ouvert qui était en voie de le perdre.
Il fallait en appeler au pays de sa propre injure, déférer au chef de la chrétienté l’outrage d’un tribunal pour lequel la religion n’avait été qu’un masque, opposer à la sentence de Rouen celle de Poitiers, entreprendre, en un mot, sur l’heure, l’œuvre de réparation qui fut entreprise vingt-cinq ans plus tard, et par d’autres.
Mais les hommes qui entouraient Charles VII avaient conçu une jalousie profonde contre Jeanne. Le crime consommé, ils parlèrent de leur expérience115 et de leurs conseils. La catastrophe n’aurait pas eu lieu si elle les eût écoutés ; Jeanne s’était perdue par sa témérité ; elle ne devait s’en prendre qu’à elle de sa triste fin : langage des égoïstes de tous les temps, en présence des dévouements qui les sauvent !
Nul doute que ces graves personnages qui, infatués LXIIIde leur orgueil et de leur savoir, laissaient la France perdre jusqu’à son nom, n’eussent évité la catastrophe de Rouen ; mais ils eussent du même coup évité Orléans, Patay, Jargeau, Reims, toute une année d’immortels services et d’immortelle gloire, le salut du pays enfin. Grâce au ciel, leurs obstacles ne parvinrent pas à produire l’avortement d’une œuvre voulue de Dieu. S’ils en empêchèrent l’entier achèvement par celle-là même qui affirmait encore sa mission à travers les flammes, le mérite de notre glorieuse délivrance n’en remonte pas moins à elle, à elle seule ; et c’est avec toute raison que la patrie reconnaissante lui a rendu à ce sujet un hommage immortel et exclusif.
VIII. Ce qu’il advint des prédictions de Jeanne d’Arc — Comment finirent ses persécuteurs — Expulsion des Anglais
Pasquier, au seizième siècle, fut le premier qui porta la lumière de la critique sur cette sublime histoire116. Il fut frappé de la précision avec laquelle se réalisèrent ses prédictions.
LXIVElle était aux mains du duc de Bourgogne lorsqu’elle déclara avoir eu révélation qu’elle verrait le Roi d’Angleterre117 : ce fait était alors contraire à toutes les vraisemblances : Jeanne était dans l’Artois et Henry VI n’était pas encore à Rouen. Ils se virent cependant, et sans doute plus d’une fois, pendant qu’ils furent tous deux à Rouen, du mois de décembre au 30 mai, logés sous le même toit, Jeanne prisonnière dans le palais même du Roi.
Avant sept ans, avait-elle dit aux Anglais, vous perdrez un gage plus considérable qu’Orléans.
En 1436, Paris tombait aux mains de Charles VII118.
Vous ne ferez pas ce dont vous me menacez sans LXVen éprouver dommage à vos corps119.
Après avoir traversé les rayons de cet astre lumineux, la plupart de ceux qui ont joué un rôle dans ce drame sont rentrés dans leur obscurité : comment ont-ils fini ? On n’a pu le savoir que pour quelques-uns ; et, en présence de cette menace, constatée au procès même, voici ce qu’atteste l’histoire :
Dès 1432, la mort emporte la duchesse de Bedford120 : c’était elle qui avait infligé à Jeanne un outrage sanglant : sœur du duc de Bourgogne, elle brise avec elle le lien qui retient celui-ci à la cause anglaise.
Trois ans après, Bedford lui-même est enlevé dans la force de l’âge121, attristé de l’inanité de ses efforts ; LXVIl’union avec le duc de Bourgogne est rompue, et il entrevoit l’évanouissement des rêves dont s’étaient nourries son ambition et celle de son frère Henry V. Il meurt à Rouen, sur le théâtre de son crime ; de royales funérailles lui sont faites dans cette cathédrale dont les voûtes s’émurent tant de fois alors aux cris des Anglais ; un mausolée lui est élevé dans le chœur même122, témoignage de la vérité des dires de sa victime, qui subsistait encore au temps de Farin, et qui subsisterait encore aujourd’hui, sans les changements dont cette antique métropole a tant souffert123.
Un jour, l’apoplexie foudroie Cauchon124 : il n’avait pas eu, grâce à Dieu, le siège de Rouen, qu’il avait cru LXVIIacheter au prix de ce sang innocent. Bedford lui-même l’en avait reconnu indigne, et, après un premier insuccès, il n’avait pas continué à Rome ses instances dans ce but. Cauchon meurt en 1442, en présence des désastres de la conquête et au bruit de la chute de l’édifice qu’il avait cru cimenter dans le sang.
L’auteur des douze articles, l’universitaire Midi, est dévoré de la lèpre125.
Bourrelé de remords sous la malédiction de sa victime, Loyseleur s’était enfui de Rouen et rendu à Bâle, où l’apoplexie aussi le foudroie126.
Et d’Estivet ! Peu de temps après le supplice, il fut un jour trouvé noyé dans un bourbier, aux portes de Rouen127.
Malgré la perfidie et l’iniquité avérées des juges, on ne les poursuivit pas criminellement comme ils le méritaient, dit l’historien Villaret ; ils jouirent de l’impunité jusqu’à la fin du règne de Charles VII. Mais Louis XI, son successeur, soit par sentiment de justice, soit pour accuser tacitement la conduite de son père, aurait ordonné une procédure contre eux. Presque tous étaient morts, et la plupart misérablement. Deux vivaient encore, ils auraient été arrêtés et punis du dernier supplice…
Villaret, dans ce récit que la critique moderne paraît avoir rejeté à bon droit, a oublié de dire les noms des deux juges contre lesquels se serait exercée cette justice tardive128.
LXVIIIRéduit bientôt à la seule couronne d’Angleterre, Henry VI expiera, par la perte de ses deux couronnes, par sa liberté et par sa propre vie, le crime dont ses auteurs ont entendu le rendre solidaire129. Avec lui finira une race que Jeanne a frappée de malédiction.
Je sais que les Anglais seront tous boutés hors de France130, avait-elle dit à ses juges, tous, excepté ceux qui y mourront : je le sais par révélation, aussi clairement que je vous vois… Écrivez-le, afin que quand ce sera advenu, on ait mémoire que je l’ai dit…
Cette solennelle prédiction devait s’accomplir aussi ponctuellement que les autres.
IX. Rouen délivré — Entrée de Charles VII à Rouen — Agnès Sorel
De revers en revers, les Anglais en vinrent à ne plus posséder que la Normandie et la Guyenne. Il fallait en finir. Après avoir obtenu de son argentier Jacques Cœur les sommes nécessaires pour cette campagne, Charles VII part pour la Normandie pendant l’été de 1449.
D’abord de Brézé s’empare de Verneuil : les Anglais LXIXréfugiés dans la citadelle sont eu vain secourus par Talbot ; Dunois le contraint à se retirer, et la citadelle capitule bientôt. Cette prise est suivie de la réduction de Lisieux et de Mantes, dont les habitants avaient contraint les garnisons anglaises à signer des capitulations. Dangu, Gournay, Harcourt, Neufchâtel, Gisors, Chambrai, Fécamp, ont le même sort. Charles VII fait en personne le siège de Château-Gaillard, forteresse réputée imprenable dont il s’empare. Tous ces préliminaires avaient demandé moins de trois mois.
Alors, au mois d’octobre, les troupes de Charles VII, sous le commandement de Dunois, paraissent sous les murs de Rouen : le Roi, resté à Pont-de-l’Arche, envoie ses officiers d’armes vers ceux de la ville et cité de Rouen
pour les sommer de se rendre. Mais les Anglais ne permettent pas aux officiers d’entrer, agissant par ce refus contre tout ordre de chevalerie131
. Cependant, les habitants parviennent à nouer des relations avec Dunois, auquel ils promettent de livrer deux des tours de la ville. Trois cents hommes sont envoyés par Dunois à l’endroit indiqué ; à peine quarante d’entre eux ont-ils eu le temps d’escalader la muraille que Talbot survient, qui les passe au fil de l’épée132. Cet acte LXXsanglant soulève la population : toute la ville fermente, et, de ce jour, les Anglais n’en sont plus maîtres.
Les bourgeois se rassemblent à l’archevêché, et conviennent de remettre la ville à Charles VII. Huit cents d’entre eux, ayant à leur tête l’archevêque, osent aller trouver le gouverneur anglais Somerset et lui faire part de leurs intentions. Somerset, qui se voit impuissant, autorise une conférence. Des délégués de la ville et de la garnison anglaise se rendent à Port-Saint-Ouen, où se trouvent de Brézé, Dunois et d’autres représentants de Charles VII133. Les conditions que proposent LXXIles habitants sont acceptées : amnistie générale, faculté pour ceux qui ont tenu pour les Anglais de partir avec LXXIIeux, sauf-conduit pour la garnison, qui sortira avec armes et bagages. Mais Somerset et Talbot refusent de souscrire à cette capitulation. Le peuple, alors, prend les armes. Après deux jours passés en observation, les Anglais sortent de leurs postes et tentent un mouvement contre la ville. Ils sont repoussés. Après avoir réduit le fort Sainte-Catherine, Dunois vient à la porte Martainville recevoir les clefs et la soumission que lui apportent les bourgeois. Tous les postes où les Anglais s’étaient réfugiés sont emportés, à l’exception du château, où Somerset et Talbot se sont retranchés avec douze cents hommes. Mais toute résistance serait inutile. Somerset l’a compris ; porteur d’un sauf-conduit, il va trouver Charles VII, mais il revient bientôt sans avoir pu se résoudre à la capitulation que lui offre encore le Roi, et qui est autre que celle qu’avaient, quelques jours auparavant, acceptée les bourgeois. Dix jours sont encore employés à des pourparlers, pendant lesquels les troupes françaises investissent le château. Réduit à un entier abandon, Somerset capitule enfin, et se voit alors forcé de subir de plus dures conditions. Il se retirera et toute sa garnison, avec armes et bagages, moins l’artillerie ; de plus, toutes les villes du littoral de la Seine, Caudebec, Tancarville, Lillebonne, Honfleur, Montivilliers, feront leur soumission ; il donnera comme otages ses propres enfants ainsi que LXXIIITalbot, l’invincible Talbot, qui, presque octogénaire alors, rendu bientôt à la liberté, ira, à quelque temps de là, terminer sa vie tourmentée sur les champs de bataille qui nous rendirent la Guyenne.
Charles VII avait longtemps insisté pour que le souverain port de Normandie
, Harfleur, fût compris dans la capitulation. Mais Somerset ayant déclaré qu’il se résoudrait aux dernières extrémités plutôt que de livrer cette place importante, la première et la plus ancienne des conquêtes de Henry V, Harfleur resta encore aux Anglais.
Dunois avait depuis quelques jours pris possession de la ville, lorsque Charles VII y fît son entrée solennelle le 10 novembre134 :
Fit le roy de France sa feste de Toussaints au lieu de Saincte-Catherine, près de Rouen ; puis partit le lundy ensuivant pour entrer en la ville, accompagnié de seigneurs de son sang, en moult grands et riches habillements. Le comte de Sainct-Pol, monté sur un destrier enharnaché de satin noir semé d’orfèvrerie ; après lui ses pages vestus et leurs chevaux harnachés de mesme comme celui de leur seigneur ; après, le palefrenier, vestu et harnaché comme les aultres pages, lequel menoit un grand destrier en main, tout couvert de drap d’or jusqu’aux pieds. Le comte de Nevers avoit douze gentilshommes après lui, leurs chevaux couverts de satin vermeille à grandes croix blanches. Le Roy de LXXIVFrance estoit monté et armé de toutes pièces, sur un coursier couvert jusques aux pieds de velours d’azur, semé de fleur de lys d’or de brodure ; en sa teste avoit un chappel de velours vermeil où avoit une houppe de fil d’or ; après lui ses pages vestus de vermeil, les manches toutes couvertes d’orfèvrerie, lesquels portoient ses harnois de teste couverts de fin or de diverses façons et plumes d’autruche de diverses couleurs. À sa dextre estoit le Roy de Sicile ; à sa sénestre, le comte de Maine, son frère, armés touts à blanc, leurs chevaux richement harnachés et couverts de croix blanches semées de houppes de fil d’or, et leurs pages semblablement. Le sieur de Cullant venoit après, sur un coursier moult richement couvert ; en son col une escharpe de fin or pendant jusqu’à la croupe de son cheval, et devant lui ses pages ; lequel estoit gouverneur de bataille où il y avoit six cents lances, et en chacune un panoncel de satin vermeil, à un soleil d’or. Derrière le grand maistre d’hostel estoit un escuyer qui portoit l’estendard du Roy de France ; lequel estoit vestu de satin cramoisi, semé de soleils d’or ; après lui estoient les six cents lances. Un peu devant, son escuyer tranchant, monté sur un grand destrier, qui portoit le penon, lequel estoit de velours azuré à trois fleurs de lys d’or de broderie, bordées de grosses perles. Devant le Roy, tout joignant, estoit le grand escuyer du Roy, monté sur un grand destrier, enharnaché de velours azuré ; lequel portoit en écharpe la grande espée de parement du Roy, dont le pommel, la croix et le morges et la bouterolle de la gayne, estoient d’or. Debvant lui, chevauchoit l’escuyer d’escurie, armé, LXXVmonté et harnaché comme l’aultre. Devant icellui, estoit Guillaume Juvénal des Ursins, chancellier de France, vestu en estat royal de robbe et chapperon fourré, et un mantel d’escarlate ; devant lui, une haquenée blanche couverte de fleurs de lys d’or de brodure sur velours azuré pareil du Roy, et dessus icelle couverture, un petit coffre semé de fleurs de lys d’or : auquel coffre estoient les grands seaux du Roy de France. Joignant icelle hacquenée, estoient plusieurs héraux du Roy, et autres seigneurs qui là estoient, richement habillés et vestus de leurs cottes d’armes, et devant eux neuf trompettes avec les bannières de leur seigneur et maistre. Après alloient tous les premiers, les archiers du Roy de France, vestus de jaquettes de couleur rouge, blanc et verd, semés d’orfèvrerie ; après, ceux de plusieurs autres seigneurs d’icelle compagnie, jusques au nombre de six cents archiers bien montés, tous ayant brigaudines et jacquettes dessus, de plusieurs et diverses factions, harnois de jambes, espées, dagues et harnois de teste, couverts et tout garnis d’argent. Le Roy de France chevaucha en telle manière et ordonnance jusques près la porte Beauvoisine. Et là vint au devant de lui l’archevesque, accompagnié de plusieurs abbés, évesques, et autres gens d’Église constitués en dignité ; lesquels lui feirent la révérence moult honorablement. Incontinent après, vint le comte de Dunois, lieutenant général du Roy, monté sur un cheval couvert de velours vermeil à grande croix blanche, vestu d’une jacquette pareille, fourrée de martres zibelines ; en sa teste un chappel de velours noir, et à son costé une espée garnie d’or et de pierres précieuses, LXXVIqui fust prisée vingt mille escus d’or…
Dunois prit la parole pour les citoyens et dit : Sire, voicy vos bourgeois de Rouen, qui vous supplient humblement que les ayez pour excusés de ce que si longuement ils ont attendu à retourner et se remettre en votre obéissance. Car ils ont eu de fort grands affaires, et ont esté fort contraints par les Anglois vos anciens ennemis ; et ils vous prient aussi qu’ayez souvenance des grandes peines et tribulations que jadis ils souffrirent, avant qu’ils se voulussent rendre auxdits Anglois vos adversaires.
Auxquelles paroles le Roy respondit qu’il estoit content d’eux, et qu’il les tenoit bien pour excusés…
Venoit ensuite maistre Guillaume Juvénal des Ursins, chancelier de France, lequel estoit monté sur une hacquenée blanche, et estoit vestu de robbe, manteau et chapperon d’écarlate, fourrée selon l’estat royal, devant lequel un homme de pied menoit un petit cheval d’Irlande, sellé d’une selle à dame qui avoit une couverture de velours couverte de fleurs de lys d’or, et sur icelle selle il y avoit un coffret bandé d’or d’un pied de long ou environ, dedans lequel estoient les seaux du Roy…
Messire Guillaume Cousinot, lequel naguères, de par le Roy, avoit été fait bailly de Rouen, lui fit la révérence fort humblement, en s’offrant du tout à luy requérant qui lui pleust les recevoir en sa grâce, et que doresnavant il les tinst pour ses vrays et loyaux subjets, et qu’ils le tiendroient au réciproque, et ses successeurs, pour leur Roy et souverain seigneur, sans jamais aller au contraire. À quoy le Roy répondit, qu’il estoit très LXXVIIcontent d’eux, et qu’il les tenoit et conserveroit en toutes leurs droitures, franchises et libertés. Or, après les paroles dessusdites et autres semblables, il y eut un des plus notables bourgeois qui luy présenta les clefs de la ville ; mais à grand’peine put-il parler, à force de pleurer, dont il fit mal au Roy, qui en eut pitié…
À ceste heure, il fut ordonné que toutes les cloches de la ville sonnassent, et que tous citoyens généralement cessassent, huit jours entiers durant, de tous ouvrages, et qu’ils fissent bonne chère à la venue du Roy. Il y avoit, outre cela, très grand nombre de ménestreux jouant, ès rues et carrefours où le Roy debvoit passer, de divers instruments de musique…
Quant aux petits enfants, disposés pour crier Noël, il y en avoit sans nombre…
Si estoient aux fenestres, en plusieurs lieux et en grande abondance, les dames et les damoiselles et bourgeoises, fort bien parées et ornées de riches habillements ; entre lesquelles y estoit la comtesse de Dunois ; avec laquelle on avoit amené le seigneur de Tallebot et tous les autres ostagers anglois ; lequel seigneur de Tallebot avoit vestu ce jour-là une fort longue robe de velours fourrée de martres, que le Roy lui avoit donnée, avec un chapperon violet découpé, à cornette ; et fut là tant que toute la compagnie fust passée. Il avoit auparavant esté devers le Roy à Saincte-Catherine, où il l’avoit receu et honnoré très joyeusement ; car à sa venue, après qu’il luy eut fait les salutations, comme il appartenoit, et qu’il se fust mis à genoux, le Roy le prit par la main, et en le levant luy dit par joyeuseté : Tallebot, vous soyez le bienvenu ; nous sommes bien LXXVIIIjoyeux de vostre venue, et entendons que venez faire le serment à nous.
À quoy ledit seigneur de Tallebot répondit : Sire, pardonnez-moy, je ne suis point encore conseillé à ce faire.
Après lesquelles paroles, il fut très bien recueilly et festoyé, tant du Roy comme des autres princes et grands seigneurs ; et bien y avoit raison ; car pour ce temps on le tenoit pour le plus prudent et vaillant chevalier en armes de tout le party du Roy d’Angleterre.
Après Dunois, venoit aussi Jacques Cœur, argentier du Roy ; par le moyen duquel Jacques Cœur le Roy avoit ainsi concquis la Normandie, parce qu’il avoit presté au Roy une partie des deniers pour payer ses gens d’armes ; laquelle armée eust esté rompue, se n’eust esté icellui Jacques Cœur, lequel estoit extrait de petite génération, mais il menoit si grand fait de marchandises, que tout le royaume avoit de ses facteurs qui marchandoient de ses deniers, pour lui, et très tant que sans nombre ; et mesme en avoient plusieurs qui oncq ne l’avoient veu. Icellui Jacques Cœur, lequel estoit monté sur destrier, vestu et couvert comme le comte de Dunois. Puis vindrent les bourgeois de la cité en grand nombre, vestus de bleu et chapperons rouges, lesquels firent la révérence au Roy, et lui remonstrèrent des choses passées, plusieurs en moult beau langage […] et les récent bénignement. Puis après vindrent les gens d’Église revestus de cappes, en moult grande multitude, tant séculiers que religieux, chantants et portants les reliques avecques la croix, en chantant le Te Deum laudamus. Et ainsy entra le Roy par la porte Beauvoisine, et là fust fait chevallier un LXXIXjeune enfant, asgé de douze à treize ans. Ceux de la ville et cité firent porter un ciel sur le Roy par quatre des plus notables de la ville, et firent tendre le boullevert de ladite porte, l’entrée et tours d’icelle, de drap de la livrée du Roy, et ses armes au milieu ; et par où il passoit estoient les rues toutes tendues à ciel et couvertes moult richement, pleines de peuple criant Noël !…
Entre les autres, y avoit une fontaine armoyée des armes de la ville, qui sont Agnus Dei ; ailleurs avoit un tigre et ses petits qui se miroient en miroirs ; et au plus près de Nostre-Dame, avoit un cerf-vollant moult bien faict, portant sur son col une couronne, qui s’agenouilla par mystère devant le Roy. Le Roy descendit à la grande église de Nostre-Dame, où il feut reçu par l’évesque et touts ceux de l’église richement revestus, et là feit son oraison, puis s’en alla à l’hostel de l’archevesque, où il fut logé, et chacun en son logis. Ceux de la ville firent grande feste celle nuict, et feirent grands feus par toutes les rues, jusques au vendredy ensuivant ; et le lendemain feirent procession générale et solempnelle où fut le susdit archevesque ; et gardèrent la journée de toutes œuvres terriennes. Pareillement, le mercredy et le jeudy ensuivant, les tables estoient mises, et vin et viandes dessus emmy les rues, à tous venants. Ils feirent des grands dons au Roy, à ses officiers, ses héraux et poursuivants qui là estoient ; puis proposèrent devant le Roy de France, les gens de l’église et de la ville, et autres bourgeois et marchands, lui remonstrants qu’il ne laissast pas pour l’hyver à faire la guerre et poursuivre ses ennemis les LXXXAnglois ; car par le moyen des villes qu’ils tenoient encore en Normandie, pourroient faire plusieurs maux énormes au pays ; et, à ce faire, lui offroient l’aider et de corps et de chevance. Le Roy, assis en la salle de l’archevesque, les oyt bénignement et volontiers, puis feit faire la response par son chancellier, tellement qu’ils en feurent très contents…
Après avoir séjourné une dizaine de jours dans la ville de Rouen, Charles VII se rendit à Harfleur, au cœur même de l’hiver, accompagné de son fameux maître d’artillerie, Jean Bureau, qui allait y faire, sous les yeux du Roi, l’essai de canons d’un calibre extraordinaire. Charles VII emmenait avec lui Dunois et dix mille hommes. Vingt-cinq vaisseaux de guerre étaient allés bloquer Harfleur. Malgré la pluie et un froid excessif, la ville capitula le 24 décembre, après seize jours de siège.
Charles VII le Victorieux, Charles VII le bien servi, se rendit alors à l’abbaye de Jumièges, où il passa quelque temps. Agnès Sorel, la dame de Beaulté
, était alors à quelques minutes de l’abbaye, dans son manoir du Mesnil, en pleine possession de la faveur de son royal maître. Elle y avait devancé le Roi, et mourut bientôt sous ses yeux135, au milieu des fêtes qui suivirent l’expulsion des Anglais.
LXXXIAu sujet de cette mort, on ne peut taire une réflexion qu’amène le rapprochement des dates :
Charles VII était entré en Normandie vers le mois de juillet. Rouen s’était déclaré pour lui au commencement d’octobre. Dès cet instant, Charles VII, qui avait avec lui Juvénal des Ursins, grand chancelier de France, et tout un personnel de gouvernement, avait arrêté les mesures de réparation qu’allait accompagner et suivre la reprise de Rouen, dès lors certaine. Il avait séjourné une partie du mois d’octobre à Pont-de-l’Arche, où, par des conférences de chaque jour avec des émissaires de la ville, lui et son entourage avaient été initiés au régime sous lequel la ville avait gémi pendant trente années de conquête. Le Roi avait reçu notamment une délégation de bourgeois à la tête de laquelle était l’archevêque ; il avait donc été mis au courant de ce grand procès, si tant est qu’il eût pu jusque-là en ignorer les odieuses particularités. Bientôt Dunois et Xaintrailles avaient sans coup férir pénétré dans la ville avec l’aide de la population, et il s’était établi entre la ville et le Roi un véritable courant d’idées et d’opinion qui avait mis les cœurs et les esprits à l’unisson. Sur ces entrefaites, Charles VII s’était transporté au mont Sainte-Catherine, où il avait séjourné quinze jours, ayant à ses pieds cette grande ville et sous ses yeux le lieu de cette grande catastrophe. Que de pensées cette vue avait dû lui inspirer et de souvenirs faire renaître ! Plus de quinze jours après la capitulation des Anglais, le 10 novembre, Charles VII avait fait son entrée solennelle à Rouen, et nul des roys de France longtemps auparavant n’était entré en aucunes LXXXIIvilles de son royaume si honorablement ni en plus bel effet et suffisant arroy que n’avait fait Charles VII ce jour-là dans la ville de Rouen
. Il y avait séjourné une dizaine de jours, au milieu de toute sa cour, où se trouvait Agnès Sorel, partageant l’exaltation et l’ivresse de la population. Pendant tout ce temps, qu’avait-il fait pour Jeanne d’Arc ? Rien ! Pas un souvenir pour celle à laquelle les Anglais eux-mêmes attribuaient leur ruine, pour celle qui avait expié sur ce lieu même le crime de l’avoir sauvé. Pour aller assiéger Harfleur, le Roi quitte cette ville sans rompre ce silence inexplicable. Il prend Harfleur le 24 décembre et se rend à Jumièges, où il séjourne avec Agnès Sorel jusqu’au 9 février, jour où Agnès ferme les yeux. Rien pour Jeanne d’Arc pendant ces trois longs mois ! Le Roi revient à Rouen ; alors, et pour la première fois, le 15 février, on voit de lui un acte où il est question d’elle136. En vérité, il semble qu’un autre sentiment l’ait jusque-là détourné de cette sainte et pieuse mémoire ; et pour que la pensée de Charles VII revînt à Jeanne d’Arc, il semble qu’il ait fallu qu’Agnès Sorel ne fût plus137 !
LXXXIIIX. La réhabilitation
Une chose ne saurait trop étonner, c’est que dans ce moment de réaction énergique et honnête, sous cette pression patriotique de toute notre population affranchie, Charles VII n’ait point, à Rouen même, anéanti sur l’heure cette sentence monstrueuse. Tout le lui commandait : la mémoire de la victime, l’étendue du service, sa rentrée dans cette ville où elle était morte pour lui, l’outrage fait par sa mort au pays tout entier, et cette hypocrisie sans égale qui avait sacrifié l’honneur et la vertu d’une sainte à une haine antifrançaise. Il fallait un acte prompt et éclatant. Certes, il eût été facile, dans le traité de réduction et d’amnistie intervenu entre Charles VII et la population française, d’inscrire à côté du pardon des fautes l’anéantissement de la sentence et la réhabilitation de la victime. Les habitants de Rouen, qui prenaient tant de précautions pour stipuler dans ce traité octroi et abolition générale de tous crimes, délits et fautes quelconques à raison des choses avenues au temps passé
, auraient pu songer aussi à laver leur ville de cette tache sanglante138.
Au lieu de cela, on voit, au bout de quatre mois, LXXXIVCharles VII manifester timidement une velléité de révision dans une commission adressée par lui, de Rouen, le 15 février 1450139, à Bouillé, universitaire de Paris, un des membres de son grand Conseil :
Comme Jeanne la Pucelle eut été prise par nos anciens ennemis et adversaires et amenée en cette ville, ils lui firent faire tel quel procès, la firent mourir iniquement, contre raison et très-cruellement voulons avoir la vérité sur ce procès et la manière dont il a été déduit pour ce, vous mandons et commandons que vous enquerrerez sur ce bien diligentement… et l’information faite, l’apportirez, close et cachetée, par devers nous et les gens de notre grand Conseil, pour pourvoir sur ce ainsi que nous verrons être à faire…
Un commencement d’information eut lieu en vertu de cette commission ; quelques témoins furent entendus, et tout demeura en suspens140.
Craignait-on de raviver des haines mal éteintes ? Le caractère de la sentence imposait-il ? En vérité, c’était trop de respect pour une œuvre de colère que la politique seule avait inspirée.
La réparation se faisait toujours attendre, et on l’eût sans doute attendue longtemps. Deux années s’étaient écoulées depuis cette commission donnée à Bouillé, et, depuis longtemps, Bouillé n’y travaillait plus, lorsque le cardinal d’Estouteville vint en France comme légat LXXXVdu pape Nicolas V. Il eut occasion de se rendre en Normandie, son pays natal. Étant à Rouen, dont il devait bientôt occuper le siège métropolitain, le chapitre l’initia aux monstruosités de la condamnation. Pénétré de l’indignation la plus vive, et sentant la nécessité d’exonérer l’Église d’un forfait dont on avait voulu se décharger sur elle, il usa de sa qualité de représentant du Saint-Siège pour informer contre une sentence ecclésiastique exécutée malgré l’appel dont elle avait été frappée. D’office et en dehors de tout concours de l’autorité temporelle, il fît procéder dans notre ville à une enquête qui lui mit aux mains des documents nombreux. Bientôt il retourna à Rome, muni de ces preuves, qu’il put appuyer de son expérience personnelle. Il avait eu soin de se munir d’une demande en révision signée de la mère de Jeanne et de ses deux frères. Cette supplique, qui ôtait à l’affaire son caractère politique pour ne lui laisser qu’un caractère religieux et privé, devait, dans la pensée de d’Estouteville, déterminer Rome sans difficulté. Mais d’Estouteville trouva le pape Nicolas V hésitant : la crainte de compromettre la paix à peine rétablie entre les deux couronnes de France et d’Angleterre l’arrêtait. Plusieurs années s’écoulèrent, et la mort vint le saisir avant qu’il eût pris un parti.
Calixte III eut l’énergie de surmonter les graves considérations qui avaient fait hésiter son prédécesseur. À lui devait revenir l’honneur de la réhabilitation. Peu de temps après son exaltation, par décret du mois de juin 1455141 il ordonna solennellement la révision du LXXXVIprocès, et en même temps désigna pour procéder à cette affaire délicate trois des membres les plus autorisés du clergé français, que d’Estouteville lui avait indiqués : l’archevêque de Reims, successeur de Regnault de Chartres, et les évêques de Coutances et de Paris, auxquels il adjoignit Jean Bréhal, grand inquisiteur de France.
Le 7 novembre 1455, la nouvelle instance s’ouvrit, avec une grande solennité à Paris, dans la cathédrale, en présence de la mère de Jeanne, d’un des frères de celle-ci et de beaucoup de personnages considérables142. Les pièces de la procédure constatent que, ce jour-là, les juges, en promettant à la mère de Jeanne de faire droit, ne dissimulèrent pas les difficultés de leur tâche143.
Ce nouveau procès allait nécessiter, d’après les règles du temps, la mise en cause personnelle des deux juges, l’évêque et le vice-inquisiteur, Cauchon et Jean Lemaître. Ils furent l’un et l’autre intimés à comparaître, le 20 décembre, à l’archevêché de Rouen144. Mais tous LXXXVIIdeux étaient morts. Jean Lemaître n’avait d’autre répondant que son institut, il fut mis hors de procès. Cauchon, lui, avait des héritiers, enrichis de sa fortune gagnée à la solde des Anglais : ils comparurent, mais pour désavouer son œuvre et pour déclarer que Jeanne n’avait été condamnée, malgré son innocence, qu’à cause de son attachement au Roi de France et de sa guerre aux Anglais. Puis ils se fondèrent sur l’amnistie générale qui avait suivi la reprise de la Normandie pour obtenir qu’on ne fit pas retomber sur eux les conséquences pécuniaires du crime de Cauchon145.
LXXXVIIITout cela se passait à Rouen, où le tribunal vint tenir ses premières assises.
Les greffiers de Cauchon vivaient encore : ils remirent le cinquième exemplaire original du procès en latin et la minute du plumitif qu’ils avaient conservée. Les juges de la réhabilitation obtinrent l’enquête laïque qui, en 1450, avait été commencée à Rouen, de l’ordre du Roi. Ils avaient aussi sous les yeux l’enquête ecclésiastique faite en 1452 par d’Estouteville. Toutes deux servirent de point de départ à une instruction qui s’ouvrit dans plusieurs des localités où Jeanne avait séjourné146. Il n’y avait pas de temps à perdre : beaucoup LXXXIXde témoins étaient âgés ou infirmes, et si l’on différait de les entendre, il était à craindre que leur témoignage ne manquât ; aussi le promoteur du procès obtint-il que plusieurs témoignages de Rouen fussent reçus d’urgence. Sortant de son long silence, on vit, après vingt-cinq ans, le pays déposer en faveur de sa libératrice un tribut tardif de reconnaissance et d’admiration. On appela ceux qui l’avaient connue et que la mort avait épargnés, ses voisines du hameau, ses amies d’enfance. À Rouen eut lieu l’examen qui mit en lumière les horreurs de sa détention et les infamies de ses persécuteurs. Cette vaste enquête terminée, les juges, se conformant, loyalement cette fois, aux règles canoniques, firent appel aux lumières des théologiens. On trouve, parmi les nombreuses consultations qui furent produites alors, l’avis de Gerson : l’illustre chancelier était mort peu de temps après la campagne de Reims, laissant d’elle cette opinion : Gratia Dei ostensa est in hac puella : a Domino factum est istud147.
Munis de tous ces documents, les juges se livrèrent à un long examen, à une longue étude : puis ils revinrent une dernière fois à Rouen.
Ils y retrouvèrent le chapitre, qui fournit à la justice un concours puissant. Ils y trouvèrent aussi, et en grand nombre, ceux qui avaient été acteurs, instruments ou témoins du drame. Sur le lieu même du martyre, entourés de souvenirs vivants, sous les yeux, sous l’inspiration de d’Estouteville, dont les vœux les plus XCchers allaient être exaucés ; en présence de la famille de Jeanne ; sous le coup de l’indignation publique qui ne s’était pas calmée, ils purent, une dernière fois, apprécier l’affaire à ses sources. Ils chargèrent l’un d’eux, le grand inquisiteur Bréhal, de résumer en quelques articles les points sur lesquels leur décision paraissait devoir porter. Le travail du grand inquisiteur, sorte de rapport préjudiciel, concluait à l’anéantissement complet de la procédure de Cauchon.
Enfin, la sentence fut proclamée le 7 juillet 1456, dans la grande salle de l’archevêché, rendu cette fois à sa destination légitime148 :
Vu l’information entreprise de l’ordre du Saint-Père […], la requête de la famille d’Arc ; […]
Les procès de condamnation, […] l’enquête du cardinal d’Estouteville et celle faite par les juges eux-mêmes ou leurs commissaires ;
Ayant égard aux dires unanimes des témoins, […] ayant aussi égard à la décision du tribunal de Poitiers que présidait l’archevêque de Reims, métropolitain de l’évêque de Beauvais ;
Considérant ce qu’ont présenté de merveilleux tous les faits de la vie de Jeanne, la délivrance d’Orléans, le voyage à Reims et le couronnement du Roi ; […]
Après avoir rapproché des interrogatoires les douze y articles que l’évêque déclare en avoir extraits ; […]
Vu l’opinion des docteurs nouvellement consultés qui regardent les actions de Jeanne comme dignes d’admiration, tout en s’abstenant de rien affirmer sur XCIl’origine de ses révélations, saint Paul lui-même n’ayant déclaré, au sujet des siennes propres, ne savoir si elles lui venaient de la chair ou de l’esprit, et, sur ce point, s’en rapportant à Dieu ; […]
Après en avoir mûrement délibéré, et désireux de rendre un jugement conforme aux desseins de Dieu, pondérateur des esprits, seul juge de ses propres révélations, qui se communique à qui il lui plaît, choisissant souvent le faible pour confondre le fort, n’abandonnant jamais ceux qui espèrent en lui, mais y étant leur secours dans les tribulations ; […]
Les juges déclarent que les douze articles, base de la condamnation, ont été dressés d’une manière dolosive, calomnieuse, frauduleuse et malicieuse, et prononcent la cassation et en ordonnent la lacération ; […]
Et quant aux deux sentences :
Considérant la qualité des juges et de ceux qui leur avaient commandé le procès ; considérant l’appel au Saint-Siège, dont il n’a pas été tenu compte ; considérant que l’abjuration a été extorquée par fraude et violence, en présence du bourreau et sous menace du feu, sans que l’accusée en ait compris la portée et les termes ; considérant, enfin, que les crimes proclamés ne résultent aucunement du procès :
Ils déclarent les deux sentences l’œuvre de la calomnie, de l’iniquité, de l’erreur et du dol, à tous ces titres nulles et non avenues ; proclament que Jeanne n’a encouru aucune infamie, mais est demeurée pure de toute souillure, et la relèvent, en tant que de besoin, des suites de la condamnation ;
Et, pour que leur décision acquit la plus haute XCIInotoriété, ils ordonnent qu’elle sera lue en leur présence et en celle de tout le clergé de Rouen, à deux jours consécutifs, sur la place Saint-Ouen et sur la place du Vieux-Marché, se réservant de se transporter ensuite dans les autres principales villes de France pour y procéder avec la même solennité, […] Et pour l’éternel souvenir de la victime et de sa réhabilitation, ils ordonnent qu’une croix soit élevée in loco ubi Johanna crudeli et horrenda crematione suffocata est149 !…
XI. Le Cardinal d’Estouteville
Quatre siècles avaient passé sur ces événements, les plus grands dont Rouen ait été témoin. Les deux procès et tout ce qui s’y rattache avaient été enlevés de cette ville, où il n’en restait aucuns vestiges. Ensevelis dans la poussière des bibliothèques de la capitale et ayant toujours échappé à la publicité, ils étaient l’objet d’une admiration de convention et d’une sorte de renom mystérieux. Faute de remonter aux sources (les plus abondantes, peut-être, qu’aucun point d’histoire puisse fournir), la personnalité de Jeanne d’Arc s’éloignait chaque jour de la réalité, disparaissant dans un demi-jour ténébreux qui aurait fini par la rendre entièrement méconnaissable. De nos jours seulement toutes les particularités de ce grand drame auront été remises en pleine lumière ; nous aurons pu connaître enfin cette sublime épopée dans tous ses détails. Comme fond de tableau, le Rouen du moyen âge nous est apparu vivant, le Rouen du temps de Jeanne d’Arc, avec sa population émue et troublée XCIIIqui subit en frémissant une domination que ses efforts héroïques n’ont pu que retarder, instrument involontaire d’un crime contre lequel elle proteste, accablant déjà de son mépris les ambitieux ou les lâches que les conquérants ont trouvés pour auxiliaires. Et alors, au lieu d’une image usée et fruste, aussi éloignée que possible de la vérité, il nous est apparu une Jeanne d’Arc prise sur le vif et tout actuelle, dans tout l’éclat de sa riche nature, dans toute la vérité de ses admirables proportions, mélange étonnant d’humanité pieuse et de rudesse guerrière, de douceur angélique et d’énergie virile, telle en un mot qu’il la fallait pour cette entreprise colossale et telle que saura la faire renaître l’artiste inspiré auquel il est temps de faire appel !
Chose étonnante : le procès dressé pour la flétrir est devenu, on en aura la conviction en le lisant, le gage le plus sûr de son immortalité, et ce sont ses ennemis eux-mêmes qui ont écrit la page immortelle et vengeresse qui atteste le mieux l’infamie du juge et l’innocence de la victime. On y sent la présence d’un être inspiré qui, contre le gré de ses juges, a marqué leur œuvre de sa vive empreinte. Quelque soin qu’ils aient pris de ternir son éclat et de mutiler son langage, la jeune fille est encore là, dans sa fière attitude, avec ses illuminations soudaines qui apparaissent en dépit de leurs efforts, aussi vivante qu’il y a quatre siècles, telle qu’elle fut à ses heures héroïques, le cœur le plus français, la patrie, en un mot, personnifiée dans une faible femme, telle qu’elle fit tressaillir nos pères à sa première apparition !
Honneur aux juges de la réhabilitation ! Saisissant XCIVles témoignages au moment où ils allaient disparaître, ils les ont fixés pour la postérité d’une manière ineffaçable. Nous leur devons cette foule de particularités dont nous sommes aujourd’hui si avides, ces circonstances précises, ces détails touchants que sans eux le temps allait emporter à jamais150. Et alors, pour apprécier cette créature merveilleuse, il nous fut resté les seuls écrits de Cauchon, dont sur bien des points le contrôle et la contradiction eussent manqué.
Honneur au cardinal d’Estouteville ! c’est lui qui, prenant en main cette noble cause, au titre de Normand, de Français, d’archevêque de Rouen et de représentant du Saint-Siège, a su la mener à fin avec autant de prudence que de fermeté.
Alors, pour la première fois, le pouvoir qu’il représentait fut véritablement appelé à prononcer. Car nous devons avec Jeanne refuser de voir cette grande autorité, — refuge au moyen âge de l’innocence et de la vertu contre l’oppression de la tyrannie et de la force, — dans une commission à la solde des Anglais, vicieuse dans son principe, vicieuse dans ses éléments, vicieuse dans son mobile, vicieuse dans son président (fonctionnaire anglais se cachant mal sous un caractère auguste qu’il prostitue), vicieuse, enfin, dans tous ses membres, ambitieux, lâches ou complices, que Cauchon ne s’était attachés qu’à l’un de ces titres. Un tel tribunal n’a jamais représenté que les haines implacables et les instincts honteux qui le mirent en mouvement. Qualifions-le donc et flétrissons-le comme l’a fait Jeanne XCVd’Arc, et refusons avec elle d’y voir autre chose que les ennemis de sa sainte cause !
Honneur au pape Calixte III ! Les circonstances étaient difficiles : bien des obstacles pouvaient entraver ou faire échouer la noble entreprise. Devant ces circonstances et ces obstacles Nicolas V s’était arrêté. Depuis vingt-cinq ans, Cauchon, l’Université et le gouvernement anglais avaient inondé l’Europe de leurs mensonges ; ils avaient égaré Rome elle-même, qui avait reçu comme vérités les infamies de d’Estivet et les diatribes de l’Université ; enfin, avec un exemplaire original du procès, Rome avait reçu une sorte d’enquête extrajudiciaire et rétrospective, calomnie imaginée après coup et d’une nature telle que les greffiers de Cauchon avaient refusé de la fondre dans le procès.
En présence de ces efforts du parti anglais pour tromper la religion du Saint-Siège, qu’avait fait Charles VII ? Rien, hélas ! au procès, à la condamnation, au meurtre, il avait répondu par un silence absolu, et ce silence, il l’avait constamment maintenu depuis.
D’Estouteville vient en Normandie ; instruit par le chapitre de Rouen et par la population redevenue française des énormités de ce meurtre juridique, il rend compte au Saint-Siège. Alors, pour la première fois, Rome connaît cet appel que Cauchon lui avait dissimulé avec tant d’artifice ; elle apprend qu’une sainte fille avait expié dans les flammes son patriotisme et sa vertu ; qu’elle avait été brûlée, sous les prétextes les plus insensés, pour avoir soulevé les Français pour la cause la plus sainte et la plus légitime. Alors le souverain Pontife se met en mesure d’agir, et il s’y décide XCVIsur les instances de d’Estouteville, malgré les difficultés de l’entreprise, le long temps écoulé, le danger de blesser Charles VII, le danger plus grand de blesser le gouvernement anglais, et malgré le péril de jeter une nouvelle discorde entre deux grandes nations à peine sorties d’une lutte affreuse. Car, si la révision du procès conduisait à la réhabilitation de la victime, elle allait tourner par là même à la confusion de ceux qui n’avaient été alors que ses bourreaux.
En remuant ce foyer mal éteint, on risquait de se heurter à des intérêts considérables. Charles VII laisserait-il faire ? Il pouvait lui suffire d’un mot pour tout arrêter. L’amnistie rendue après l’expulsion des Anglais couvrait tous les Français de sa généreuse protection. Elle aurait permis d’empêcher toutes les recherches qu’allait rendre nécessaires pour aboutir l’instance de révision. On l’avait bien vu quand, en 1450, l’ordonnance signée Charles VII était restée lettre morte entre les mains de l’universitaire Bouillé.
Certes, son amour-propre y poussait le Roi. Car son ingratitude allait revivre. Et quelle ingratitude ! Qu’avait-il fait depuis la catastrophe de Compiègne ? Qu’avait-il fait à Rouen ? Une tentative de Xaintrailles, qui y fut pris151, et dont l’initiative ne remonte pas jusqu’au Roi. XCVIIMais pas de négociations avec le duc de Bourgogne ni plus tard avec le gouvernement anglais ; pas de démarches pour une rançon, ou pour un échange. La procédure en révision allait remettre au jour tous ces torts. Cependant le Roi laissa faire. D’Estouteville, ce grand négociateur, si utilement employé pour la paix entre l’Angleterre et la France, sut lui démontrer qu’il y allait de l’honneur de son gouvernement. Par là, Charles VII a expié sa faute, et, en laissant réhabiliter Jeanne, il s’est réhabilité lui-même.
Mais eût-il dû laisser les choses aller jusque-là ? Non, encore un coup ; et le jour même où il franchissait victorieux les murs de Rouen, il aurait dû flétrir et brûler la sentence indigne. La France y eût applaudi ; l’Angleterre se serait tue, Rome éclairée aurait approuvé.
Sachons gré de leur modération aux juges de la réhabilitation. Ils ne firent point une œuvre de colère. Ils ménagèrent les juges du procès et ne prononcèrent les noms que de ceux qui n’étaient plus. On était à une époque d’apaisement et de calme ; on respirait enfin, après une lutte qui avait épuisé plusieurs générations. Que de haines, que de rancunes mal éteintes, que d’amours-propres blessés, que d’intérêts froissés, que de revanches qui n’attendaient que l’occasion ! D’un autre côté, beaucoup qui avaient joué un rôle autour de Cauchon ou dans le gouvernement de Henry VI s’étaient loyalement ralliés au drapeau de Charles VII qui les couvrait de son ombre généreuse. Que de Français, XCVIIIen Normandie surtout, avaient été entraînés à des faiblesses ou à des fautes pendant la domination anglaise ! D’Estouteville et les juges qui suivirent son inspiration surent s’inspirer des besoins du temps, en suivant la voie de la prudence et de la modération.
Sans doute, la réhabilitation n’a pas eu autant de renom que la condamnation qu’elle est venue anéantir. La France garde une douleur éternelle de celle-ci : qui se souvient que Rouen fut ému aussi par un grand acte de réparation ? Le nom de Cauchon traverse les siècles, couvert de honte et de mépris : qui se préoccupe des généreux efforts de d’Estouteville pour avoir raison d’une sentence dont le gouvernement de Henry VI s’était porté garant même vis-à-vis de Rome ? C’est que la justice est chose naturelle et passe inaperçue, tandis que l’iniquité révolte et soulève. Si aucune condamnation n’a autant ému que celle-là, c’est qu’il n’en a été aucune, ou bien peu, où avec plus de duplicité et d’hypocrisie, et pour des causes moins avouables, on ait plus cruellement foulé aux pieds tout ce qu’il y a d’honnête et de sacré en ce monde : la vertu, la patrie, l’honneur, Dieu même en la personne d’une femme, d’une vierge, presque d’une enfant !
XII. Ce qu’a fait Rouen en souvenir de Jeanne d’Arc — Ce que cette ville doit à sa mémoire
Lorsque Charles VII vint à Rouen en 1449, lorsqu’il y revint l’année suivante, le sentiment national, longtemps comprimé, fit explosion ; l’ivresse de la délivrance XCXIXremit en souvenir le drame sanglant ; le nom de Jeanne d’Arc fut dans toutes les bouches.
Cependant, on ne voit pas que ni le Roi, ni, après son départ, la ville, aient fait aucune démonstration, aucune cérémonie expiatoire pour affranchir la population de la solidarité dans laquelle les Anglais s’étaient efforcés de l’engager. Charles VII institua, il est vrai, une fête religieuse et nationale qui, chaque année, devait rappeler à la Normandie sa délivrance ; mais le Roi n’avait aucunement entendu honorer par là le souvenir particulier de celle qui en avait le mérite par-dessus tout152.
Le seul acte public dans lequel le nom de Jeanne fut prononcé, serait cette commission royale153 donnée de Rouen au conseiller Bouillé, pour informer sur les causes de la mort de la Pucelle, laquelle aurait été condamnée iniquement, contre toute raison et très-cruellement
. Comme s’il fut resté à cet égard quelque chose à apprendre !
L’amnistie rendue en faveur des Français compromis au service des anciens ennemis et adversaires
dut être pour beaucoup dans cette incroyable réserve. On aima mieux éviter d’honorer Jeanne que de risquer de troubler ses juges et leurs adhérents.
Il fallut encore cinq années avant que Rouen payât Cà Jeanne un premier tribut. Pendant ce temps, une autre cité ne restait pas oisive. Par les bienfaits dont elle comblait la mère et la famille de sa libératrice, par le monument commémoratif qu’elle lui élevait, par une procession destinée à rappeler le grand événement passé dans ses murs, Orléans, dès cette époque, honorait Jeanne, et comme aujourd’hui donnait un patriotique exemple.
Sans doute la situation de Rouen n’était pas la même : cette ville n’avait pas été témoin d’un triomphe inouï, d’une victoire inespérée. Mais pour avoir une cause différente, ses sentiments ne devaient pas moins se manifester. Cette ville avait contracté une dette envers cette illustre mémoire, il fallait l’acquitter.
L’honneur en revint aux juges de la réhabilitation.
Ils furent les premiers qui comprirent qu’à un outrage public, sanglant et perpétuel dans la pensée de ses auteurs, il fallait répondre par une manifestation publique, éclatante et durable.
Dans ce but, et le jour même où ils rendaient leur sentence, ils voulurent que la ville manifestât ses sentiments avec éclat.
Ce jour-là, 7 juillet 1456, ils traversèrent la ville en grande pompe, précédés d’une procession générale qui vint s’arrêter sur la place du Cimetière de Saint-Ouen ; et là, à l’endroit où vingt-cinq ans auparavant, le 24 mai 1431, Jeanne avait entendu prononcer sa première condamnation après extorsion de son abjuration, un sermon vint célébrer sa mémoire, les douze articles et la condamnation inique furent lacérés et brûlés, et la réhabilitation solennellement proclamée.
CILe lendemain, le même spectacle se produisit de nouveau. La même procession expiatoire parcourut une seconde fois la ville. D’Estouteville, en possession alors du siège de Rouen, dut assister avec une bien vive satisfaction à cette consécration publique du grand acte auquel il avait tant contribué. Cette fois, la procession, qui comptait dans ses rangs tout le clergé et tous les notables, vint stationner sur le Vieux-Marché. Au lieu où, le 30 mai 1431, Jeanne avait péri dans les flammes, son innocence et sa vertu furent exaltées ; puis on lacéra et brûla l’indigne sentence, et lecture solennelle fut donnée de sa réhabilitation.
Ces témoignages passagers ne pouvaient suffire : pour rendre durable le souvenir de leur action, en signe, ont-ils dit eux-mêmes, mémoire et certification notable de l’exécution de leur sentence
, ils ordonnèrent qu’une croix digne et honnête serait plantée sur le lieu où Jeanne avait été cruellement et horriblement brûlée et suffoquée
.
L’exécution ne s’en fit pas attendre. Elle eut lieu, comme ils l’avaient prescrit, sur le Vieux-Marché, près de l’église Saint-Sauveur.
Mais bientôt le monument expiatoire subit un premier déplacement. Vers le commencement du seizième siècle, il fut établi non pas encore sur l’emplacement du monument actuel, mais vers l’endroit où se trouve aujourd’hui la rue qui de la place de la Pucelle conduit au Vieux-Marché154.
CIIDe quelle importance était le premier monument élevé à Jeanne d’Arc par la piété des juges de la réhabilitation ?
Il n’en est resté aucune reproduction : aucun écrivain ne l’a décrit ; on en est réduit aux conjectures ; et à en juger par le peu qu’en ont dit les juges dans leur sentence, on peut douter de son importance. Les juges, en effet, ordonnèrent tout simplement la plantation d’une croix digne et honnête, en souvenance et perpétuelle mémoire de la Pucelle défunte
.
Mais il n’en est pas de même du monument qui lui a succédé : celui-là, nous le connaissons par des descriptions et des reproductions.
Du Lys, un parent de Jeanne d’Arc, l’a ainsi décrit en 1610 :
Une croix posée au sommet d’un petit édifice ingénieusement taillé et élabouré en pierres de carreau, d’où surgit une belle et claire fontaine qui jette son eau par divers tuyaux : au-dessus de la fontaine est la statue de Jeanne d’Arc, sous des arcades ; à un étage plus haut la croix155.
CIIICes données répondaient bien au but proposé.
Une croix d’abord, symbole de deuil et d’expiation dans toute civilisation chrétienne, protestation énergique et solennelle de toute une cité contre un meurtre qu’elle ne pourra jamais assez regretter d’avoir été impuissante à empêcher ; Jeanne d’Arc elle-même, telle que la représentait l’artiste, le témoin peut-être, rempli des souvenirs d’une époque encore toute voisine ; une fontaine enfin, si celle qui coulait à la base du monument avait bien le sens attesté par une muse rouennaise du dix-septième siècle :
Reddita Rothomagus non æquam extinguere flammam
Mox voluit fusæ flumine semper aquæ.
Idée qui peut se rendre ainsi :
Rouen avec bonheur redevenu français,
Sous des flots abondants veut éteindre à jamais
Le triste souvenir de cette flamme inique
Qui brûla sans pitié cette vierge héroïque.
CIVMais que dire du troisième monument qui est venu se substituer aux deux premiers ? que dire de l’œuvre de 1756, aujourd’hui encore existante ?
Aucune époque ne répugnait davantage à un pareil travail. On n’avait que dédain alors pour les siècles qui avaient couvert la noble cité de chefs-d’œuvre disparus, hélas ! en partie, mais dont ce qui reste excite aujourd’hui l’admiration du monde entier. Malheur aux édifices de Rouen qui furent touchés en ce triste temps ! Mais pour Jeanne, le malheur allait être double : non-seulement nous avions perdu le sens du beau ; en ce qui la concerne la France avait perdu le sens moral. Depuis vingt ans, la calomnie s’était attaquée à cet ange de la patrie et la couvrait de sa bave infecte. La vierge inspirée avait été arrachée de son piédestal et traînée dans la boue. Il semble que Rouen ait été jusqu’à rougir de sa sainte image, et que, pour la rendre supportable, il ait fallu la rendre méconnaissable. On avait sous les yeux un monument de son temps : il fallait s’en inspirer et maintenir cette idée triple d’expiation, de réhabilitation et d’exaltation qui ressortait d’un monument triple dans son unité. Il fallait surtout respecter jusqu’au scrupule une image qui, tracée par un artiste contemporain ou presque contemporain, devait, pour la physionomie, le costume et l’aspect général, avoir puisé à des sources sûres. Il fallait se maintenir le plus près possible de la réalité qu’aucun idéal ne saurait atteindre. Au lieu de cela, l’artiste156 à qui fut confié ce travail, se plaçant dans les CVbanalités et les généralités d’une école détestable, a fait, au lieu d’une œuvre nationale et chrétienne, une œuvre cosmopolite et païenne, sans précision comme sans caractère, qui ne répond à rien, qui ne tient à aucun siècle, sans âge, presque sans sexe, qui restera comme un des signes de la décadence de l’époque dont il porte la date.
Il y a urgence et urgence extrême à placer sous les yeux du peuple une œuvre digne de celle que tous ont à cœur d’honorer. Il ne faut pas que les étrangers qu’attire un culte pieux restent plus longtemps confondus à la vue du monument incroyable, le seul que Rouen puisse aujourd’hui leur montrer. En vérité, quand on voit la moindre ville élever des monuments à des illustrations dont beaucoup sont destinées à être pour nos neveux une sorte d’énigme historique, on reste étonné devant l’oubli si persévérant d’une grande cité en présence de cette grande mémoire à laquelle elle doit tant !
Maintenant, si l’on demandait quelle est la nature du monument que Rouen doit à Jeanne d’Arc, nous dirions que les données en semblent clairement indiquées, et qu’au lieu de se jeter dans les hasards d’un projet nouveau, le mieux serait de se rattacher à l’œuvre que l’on commit la faute, il y a un siècle, de laisser de côté. Outre qu’il est toujours mieux de se tenir dans le respect de l’œuvre que la première douleur a inspirée, que l’on prenne garde, en voulant innover, de renouveler l’erreur qui se perpétue à Rouen depuis plus d’un siècle !
CVICe que cette ville doit avoir en vue, en effet, ce n’est pas Jeanne d’Arc à son point de départ, toute remplie d’ardeur et de foi : Domrémy, Vaucouleurs, Chinon, Poitiers, revendiquent cette première phase de sa vie. Ce n’est point Jeanne victorieuse, tout entière à sa céleste mission, qu’elle croit qu’il lui sera donné de réaliser jusqu’au bout : Orléans, Troyes, Reims et d’autres villes ont le droit de la représenter ainsi. Ce n’est point Jeanne d’Arc encore debout, mais luttant déjà contre la jalousie, la trahison et l’abandon : à Paris et à Compiègne cette période de lassitude et de désillusion. Ce que Rouen doit retenir comme lui appartenant en propre, ce dont son monument doit être l’expression, c’est l’ensemble des faits dont cette ville a eu le douloureux spectacle : Jeanne d’Arc abattue, outragée, avilie, jugée, condamnée, immolée : mais, à cette heure encore, affirmant sa mission à la face du ciel qu’elle contemple. C’est aussi Jeanne d’Arc réhabilitée, et placée sur le piédestal d’immortalité d’où elle ne descendra plus !
Pour une telle situation, que faut-il ?
Un monument grave et religieux, qui réponde aux sentiments dont on reste pénétré au souvenir lamentable d’une si grande infortune.
Des eaux abondantes pour effacer le crime autant que possible ; au-dessus Jeanne d’Arc martyre, dans son attitude suprême ; au-dessus encore, une croix, témoignage d’expiation, de deuil et de réhabilitation.
Telles sont les données de l’œuvre que Rouen a eue sous les yeux pendant plus de deux siècles, œuvre inappréciable si elle existait encore ; œuvre qui serait CVIIl’objet d’une vénération profonde si elle n’eût été sacrifiée au mauvais goût. Reprenons-la donc, et qu’il s’élève enfin sur la place du Vieux-Marché157, pas ailleurs, une œuvre digne de Rouen, de la France et de Jeanne d’Arc !
XIII. Conclusion
Mais quoi qu’il advienne dans la cité qui est restée trop de temps débitrice envers cette grande mémoire, et qui tarde trop à réparer un long oubli, la France, le monde entier savent lui rendre aujourd’hui un hommage éclatant. Toutes les voix s’élèvent à l’unisson en sa faveur ; on ne diffère que dans la manière de lui exprimer sa sympathie. Au point de vue humain comme au point de vue chrétien, l’accord est parfait.
Au point de vue humain, fut-il jamais une gloire acclamée plus universellement ? L’Angleterre elle-même a abdiqué ses haines séculaires. Toutes les nations nous donnent la main. Après l’affront du siècle dernier, le dernier et le plus sanglant, ce nom rayonne enfin dans un ciel sans nuages, objet d’un culte universel. Un seul bonheur continue de lui manquer : un poète digne de la chanter. Mais quel idéal pourrait atteindre une telle réalité, et que peut la poésie sans ses fictions et sans CVIIIses fables ? Que le poète mélodieux de la fin du siècle dernier ne l’a-t-il chantée ! En quels termes l’eût fait André Chénier, le dernier des poètes grecs, si son siècle toutefois lui eût permis de la comprendre, lui qui, célébrant une héroïne de son temps, fameuse aussi, mais qui commit la faute irrémissible de demander au crime le salut de son pays, a su trouver de si sublimes accents, dont quelques-uns vont si bien à Jeanne d’Arc !
Non, non, je ne veux point t’honorer en silence,
Toi qui sus par ta mort ressusciter la France
Et dévouas ta vie à punir des forfaits…
…
Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime…
…
La Grèce, ô fille illustre, admirant ton courage,
Eût épuisé Paros à sculpter ton image,
…
Et des chœurs en une sainte ivresse,
Chanteraient Némésis, la tardive déesse,
Qui frappe le méchant sur son trône endormi.
Mais la France au bûcher abandonne ta tête !
…
Quand un prélat vengeur
Crut te faire pâlir aux menaces de mort,
C’est lui qui dut pâlir, et ses juges, sinistres,
Et son affreux sénat, et ses affreux ministres,
Quand à leur tribunal, sans crainte et sans appui,
Ta douceur, ton langage et simple et magnanime,
Leur apprit qu’en effet, tout puissant qu’est le crime,
Qui renonce à la vie est plus puissant que lui !
…
Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée,
…
CIXTon front resta paisible et ton regard serein,
Calme, sur le bûcher tu méprisas leur rage…
…
Te voilà seule et libre ! Honneur de notre histoire,
Seule tu fus un homme et vengeas les Français158 !
…
Au point de vue chrétien, la gloire de Jeanne d’Arc s’élève jusqu’à l’héroïsme. Où trouver, a dit son dernier et son meilleur historien159, des signes plus certains de sainteté ? Par sa virginité, par son trouble et ses hésitations au moment où pour la première fois ses voix lui annoncent sa mission, Jeanne d’Arc rappelle la Mère du Sauveur. Par les traverses dont sa mission fut remplie, par les trahisons quelle rencontra dans le cours de sa dernière épreuve, par l’hypocrisie de ses juges, heureux, pour la condamner, de s’arrêter à de prétendus blasphèmes, par son abandon pendant sa longue agonie, par ce criminel vulgaire que lui préfèrent des hommes qui pourraient la sauver, par le sacrifice de sa vie au salut de tout un peuple, par la sérénité enfin de son dernier soupir, la mort de Jeanne d’Arc rappelle certains traits de la Passion du Sauveur des hommes. L’Église, avant de ta déclarer sainte, a jugé prudent de laisser au sentiment public le temps de se produire et aux passions le temps de se calmer ; mais, en attendant, son témoignage ne lui fait pas défaut. C’est par une fête religieuse que la reconnaissance populaire s’est toujours manifestée, et c’est dans la CXchaire d’Orléans que son culte reçoit la consécration la plus éclatante.
Jeanne a été une sainte par sa vie et une martyre par sa mort : voilà la conclusion du dernier écrivain de l’école catholique qui s’est occupé de Jeanne d’Arc. Cette conclusion, qui la contesterait aujourd’hui ?
Je crois à Jeanne, disait il y a quelques années un évêque d’Angleterre160 dans la chaire d’Orléans, je crois à Jeanne et ne puis voir en elle qu’une envoyée de Dieu. Je viens de parmi ceux qui la brûlèrent, inscrire au temple de sa mémoire l’aveu du crime de mes pères, et déposer au pied de sa sainte image l’offrande tardive d’une réparation de justice.
Jeanne est grande, a dit dans une autre occasion semblable l’évêque d’Orléans161, parlant d’elle avec un saint enthousiasme ; elle est grande parce qu’elle mourut pour la justice, parce qu’elle eut un évêque pour meurtrier, parce qu’elle fut vendue le prix d’un roi, et que ce fut au nom du Roi d’Angleterre qu’elle fut tuée, sous les yeux du Roi de France impassible ; elle est grande parce que c’est une puissante nation qui la tue, une puissante nation qui l’abandonne ; elle est plus grande que l’indigne évêque et que ses juges, que les Rois de France et d’Angleterre, que les deux plus puissantes nations du monde, dont l’une, sauvée par elle, ne la sauve pas ; dont l’autre, vaincue par elle, ne sait que la brûler. La flamme de son bûcher CXIest une splendeur de gloire, et son martyre une grandeur au-dessus de toutes les grandeurs !…
Quant à nous, en mettant pour la première fois à la portée de tous des documents historiques et judiciaires du plus haut intérêt, nous avons voulu contribuer pour une faible part à l’immense mouvement qui aujourd’hui précipite la France vers l’auteur de sa nationalité, et nous nous croirons amplement récompensé s’il nous est donné d’atteindre le but que nous nous sommes proposé.
30 mai 1867, anniversaire de la mort de Jeanne d’Arc.
1Sommaire des deux procès
Nous plaçons cette analyse en tête de l’ouvrage, parce qu’elle pourra servir à l’intelligence des Prolégomènes qui vont suivre.
Elle se divise en trois parties :
- les négociations qui ont précédé les deux procès ;
- le premier procès, cause de lapse (du 9 janvier au 24 mai) ;
- le second procès, cause de relapse (du 28 au 30 mai).
I. Négociations qui ont précédé les deux procès
Le vingt-cinq mai 1430, lettre par laquelle le duc de Bourgogne se hâte d’annoncer aux habitants de Saint-Quentin la prise de Jeanne d’Arc, survenue la veille162.
Le vingt-six mai, l’inquisiteur du mal hérétique écrit de Paris au duc de Bourgogne que Jeanne d’Arc lui soit promptement envoyée pour être jugée.
Le vingt-six mai, l’Université de Paris adresse au duc de Bourgogne la même réclamation.
2Le quatorze juillet, deuxième lettre de l’inquisiteur au duc de Bourgogne, demandant itérativement la remise et l’envoi de Jeanne d’Arc.
Le quatorze juillet, deuxième lettre de l’Université au duc de Bourgogne, aux mêmes fins.
Le quatorze juillet, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, se rend au camp de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, sous les murs de Compiègne. Au nom du roi d’Angleterre, il le somme, lui et Jean de Luxembourg, de lui livrer la Pucelle, avec offre de dix mille livres. — Texte de la sommation et de l’acte qui constate la remise de cette sommation.
Le vingt et un novembre, lettre de l’Université de Paris à l’évêque de Beauvais au sujet du retard qui est apporté au jugement de Jeanne.
Le vingt et un novembre, lettre de l’Université de Paris au roi Henry VI pour hâter cette mise en jugement.
Le vingt-huit décembre, lettres de concession de territoire par le chapitre de l’Église de Rouen au profit de l’évêque de Beauvais, pour le jugement de Jeanne.
Le trois janvier, lettre de Henry VI ordonnant que Jeanne soit remise à l’évêque de Beauvais pour être jugée.
3II. Analyse du premier procès
Exposé général de la cause par l’évêque, formant préface aux deux procès.
Le premier procès se divise en deux parties :
- Procès d’office, du 9 janvier au 26 mars.
- Procès ordinaire, du 27 mars au 24 mai.
§1. Procès d’office
Le neuf janvier 1430 (vieux style), première journée du procès : Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, convoque à Rouen huit docteurs dans le local du conseil royal, proche du château où Jeanne est détenue. Il leur fait connaître les informations qui déjà ont eu lieu sur les faits imputés à Jeanne, et décide d’en faire venir d’autres. Il nomme ses officiers : d’Estivet pour promoteur, Delafontaine pour conseiller instructeur, Manchon et Boisguillaume pour greffiers, Massieu pour huissier. — Teneur des lettres de nomination de chacun de ces officiers. — L’évêque donne ensuite lecture des lettres de l’Université et de l’Inquisition, de sa propre sommation au duc de Bourgogne, de la lettre du chapitre de Rouen qui lui accorde territoire pour le procès, et des lettres du Roi qui lui remettent Jeanne pour la juger. (Pièces analysées supra.)
Le treize janvier, l’évêque convoque chez lui six docteurs. Il leur fait donner lecture d’informations recueillies 4dans le pays de Jeanne et de divers autres documents. — Il arrête que de ces informations et documents seront extraits articles ou propositions en due forme, sur le vu desquels il y aura à décider s’il y a lieu de traduire Jeanne en cause de foi.
Le vingt-trois janvier, autre réunion chez l’évêque des mêmes six docteurs. — Les articles dont il a été question à la réunion précédente ont été dressés ; ils sont en bonne forme. — De l’avis des docteurs, l’évêque arrête que Jeanne sera interrogée sur chacun de ces articles, mais qu’il sera, au préalable, procédé à une information dont il charge le commissaire Delafontaine.
Le treize février, d’Estivet, Delafontaine, Manchon, Boisguillaume et Massieu se rendent chez l’évêque, et, en présence de douze docteurs, prêtent serment de bien remplir leurs fonctions.
Les quatorze, quinze et seize février, le commissaire Delafontaine procède à l’information dont il a été chargé le vingt-trois janvier.
Le dix-neuf février, l’évêque convoque chez lui douze docteurs, parmi lesquels les six représentants de l’Université qui arrivent de Paris. — Il leur communique l’information préalable, et leur fait donner lecture des dépositions des témoins. — De l’avis des docteurs, l’évêque arrête 1° qu’il y a matière suffisante pour citer Jeanne en cause de foi ; 2° que l’inquisiteur du mal hérétique doit être appelé au procès ; 3° qu’en son absence, son vicaire, présent à Rouen, sera invité à venir siéger.
Le même jour y dix-neuf février, Jean Lemaître, vicaire de l’inquisiteur, comparaît devant l’évêque, sur son ordre. — Il exhibe ses lettres de vicariat. — Teneur de ces lettres. 5— Le vicaire exprime des doutes sur sa compétence. — L’évêque renvoie au lendemain pour statuer sur l’incident.
Le vingt février, le vicaire comparaît de nouveau. Il affirme son incompétence. De l’avis des neuf docteurs présents, l’évêque estime au contraire que le vicaire a pouvoirs suffisants pour siéger au procès comme juge. Cependant il veut bien en écrire à l’inquisiteur, pour que celui-ci ou vienne en personne ou donne mandat à son vicaire. — Teneur de sa lettre à l’inquisiteur. — De l’avis des neuf docteurs et du consentement du vicaire, l’évêque décide que Jeanne sera citée pour le lendemain. — Teneur du mandement de l’évêque ordonnant cette citation. — Teneur de l’acte de l’huissier Massieu constatant l’exécution de ce mandement. — Ce que Jeanne déclare à l’huissier quand il l’assigne.
Le vingt et un février, première séance publique dans la chapelle royale du château, où l’évêque siège assisté de quarante et un assesseurs. — L’évêque expose la cause.
— Le promoteur requiert que Jeanne soit introduite. — Elle comparaît. — Incident sur sa demande d’entendre la messe. — Son refus obstiné de prêter, sans réserves, serment de dire la vérité. — Premier interrogatoire. Elle est interpellée sur sa naissance, ses noms, sa famille, sa croyance. — Elle refuse de dire son Pater, à moins que l’évêque ne l’entende en confession. — L’évêque nomme pour la garder trois Anglais, qui prêtent serment entre ses mains, John Gris, John Berwoist, William Talbot.
Le vingt-deux février, deuxième interrogatoire public, en présence de quarante-huit assesseurs, dans la chambre de parement, près de la grande salle du château. — Le vicaire, interpellé par l’évêque, déclare consentir que le procès commence sans lui. — Incident relatif au serment. 6— Maître Beaupère est chargé d’interroger : il questionne l’accusée sur ses habitudes, — ses voix, — Neufchâteau, — son séjour chez la femme la Rousse, — son départ de Domrémy, — son séjour chez son oncle, — ses rapports avec Robert de Baudricourt, — sa visite au duc de Lorraine, — son départ de Vaucouleurs, — son arrivée à Chinon, — sa première visite au Roi ; — digression sur l’attaque de Paris, sur Saint-Denis.
Le vingt-quatre février, troisième interrogatoire public, dans la même chambre de parement, en présence de soixante assesseurs. — Même incident pour le serment. — Jeanne est interrogée par maître Beaupère sur ses voix, ses révélations, les ordres que lui transmettent ses saintes, — le grant dangier auquel l’évêque s’expose en la jugeant, — son état de grâce, — son enfance, — ses habitudes, — l’arbre des Fées, — le Bois-Chesnu, — si ceux de Domrémy sont Bourguignons, — son habit.
Le vingt-sept février, quatrième interrogatoire public, dans la même chambre de parement, en présence de cinquante-quatre assesseurs. — Serment toujours prêté avec réserves. — Jeanne interrogée par maître Beaupère sur ses voix, — ses deux saintes, — saint Michel, — ses révélations, — ses confidences à Charles VII, — son habit, — sa première entrevue avec le Roi, — Poitiers, — Sainte-Catherine de Fierbois, — son épée, — son étendard, — Orléans, — Jargeau.
Le premier mars, cinquième interrogatoire public, dans la même chambre de parement, en présence de cinquante-sept assesseurs. — Même refus de prêter serment sans réserves. — Interrogatoire par maître Beaupère sur ce que Jeanne croit du Pape, — sur sa lettre au comte d’Armagnac, — ses lettres à Henry VI et au Régent, — ses prédictions, 7— ce qu’il adviendra des Anglais, — ses saintes, — ses anneaux (interpellation à l’évêque à ce sujet), — les promesses qu’elle a eues de ses saintes, — la mandragore, — saint Michel, — le signe qu’elle a donné au Roi.
Le trois mars, sixième interrogatoire public de Jeanne, dans la même chambre de parement, en présence de quarante et un assesseurs ; elle est interrogée par l’évêque lui-même sur saint Michel, saintes Marguerite et Catherine, — sa prochaine délivrance, — son habit, — son étendard et ceux de ses compagnons, — Jargeau, — frère Richard, — les images qui la représentent, — les messes et oraisons composées en son honneur, — Troyes, — Reims, — Catherine de la Rochelle, — La Charité, — Beaurevoir, — sa chute volontaire du haut d’une tour.
L’évêque arrête les interrogatoires publics. Il décide que les suivants, s’il en est encore de nécessaires, auront lieu en présence de deux ou trois assesseurs seulement. Il défend aux assesseurs de quitter Rouen sous aucun prétexte, jusqu’à nouvel ordre, sans permission.
Les quatre, cinq, six et sept mars, l’évêque convoque chez lui quelques docteurs pour étudier les interrogatoires. Certains points sont relevés comme non suffisamment répondus. L’évêque arrête que Jeanne sera interrogée sur ces divers points ; il charge de ce soin le commissaire Delafontaine.
Le dix mars, premier interrogatoire secret dans la prison par Delafontaine, assisté de deux assesseurs et de deux témoins. Jeanne est questionnée sur sa sortie de Compiègne, sa prise et l’endroit précis où sa prise a eu lieu, — sur son étendard et les peintures qu’elle y a fait mettre, — sur son épée, — ses chevaux, ses armes, sa maison militaire, — le signe qu’elle a donné à son Roi.
8Le douze mars, dans la matinée, deuxième interrogatoire secret dans la prison, en présence de deux assesseurs et de trois témoins. Jeanne est interrogée par Delafontaine sur le signe qu’elle a donné à Charles VII, — sur l’ange qui le lui apporta, — sur sa virginité, — la promesse de mariage qu’elle aurait faite, et le procès qui s’en serait suivi à Toul, — ses visions, — sa faute de ne les avoir communiquées à son curé ni à aucun ecclésiastique, — son départ de la maison paternelle, malgré ses père et mère, — ce que ses saintes lui en ont conseillé.
Le douze mars, dans l’après-midi, troisième interrogatoire secret dans la prison, devant les mêmes assesseurs et témoins, l’évêque absent. Delafontaine l’interroge sur les songes de son père, — sur son habit, — sur le duc d’Orléans : ce que lui en ont dit ses saintes.
Le même jour, douze mars, l’évêque mande le vicaire et lui communique la lettre de l’inquisiteur, qui le commet pour siéger au procès. — Teneur de cette lettre. — Le vicaire remet au lendemain pour prendre parti.
Le treize mars, l’évêque se rend dans la prison, assisté de cinq docteurs. En présence de Jeanne, le vicaire déclare solennellement qu’il est prêt à siéger. — L’évêque en profite pour exhorter Jeanne à dire la vérité. — Le vicaire, devenu second juge, nomme ses officiers : d’Estivet pour promoteur, Tacquel pour greffier, Massieu pour huissier, John Gris et John Berwoist pour gardiens. Il reçoit leur serment. — Teneur de leurs lettres de nomination.
Le treize mars, quatrième interrogatoire secret dans la prison, en présence de l’évêque et de Jean Lemaître, qui, à partir de ce jour, siège au procès comme juge. — Delafontaine questionne Jeanne sur, entre autres, les points suivants : le signe donné par elle à son Roi, — l’ange qui 9apporta la couronne au Roi, — les diverses circonstances qui ont accompagné la remise de la couronne au Roi, — comment elle a su que c’était un ange qui apportait cette couronne, — l’attaque de Paris, — l’attaque de La Charité, — Pont-l’Évêque.
Le quatorze mars, dans la matinée, cinquième interrogatoire secret dans la prison, en présence des deux juges, assistés de deux assesseurs et de deux témoins. Delafontaine la questionne successivement sur sa chute volontaire de la tour de Beaurevoir, — ses voix : ce qu’elle leur demande, ce qu’elles lui ont promis, — du danger que peut courir l’évêque à la juger, — sa délivrance, — son salut, — son état de grâce.
Le quatorze mars, dans l’après-midi, sixième interrogatoire secret dans la prison. En présence du vice-inquisiteur, assisté de deux docteurs et de deux témoins, Jeanne est interrogée par Delafontaine : Franquet d’Arras, pourquoi elle l’a fait mettre à mort ; — Paris, pourquoi elle l’a attaqué un jour de fête ; — l’évêque de Senlis, pourquoi elle lui a pris un cheval sans le payer ; — sa chute de la tour de Beaurevoir, pourquoi elle a renié, à cette occasion, Dieu et les saints ; — son habit, pourquoi elle porte un habit d’homme ; — si elle ne se croit point en péché mortel en raison de ces faits.
Le quinze mars, septième interrogatoire secret. Elle est questionnée par Delafontaine, en présence du vice-inquisiteur, assisté de deux docteurs et d’un témoin, sur sa soumission à l’Église, — son habit, — l’offre qui lui est faite d’entendre la messe si elle veut quitter cet habit, — sa persistance à le conserver, — son culte envers ses saintes, — l’obéissance qu’elle leur témoigne, — à quoi elle les reconnaît, — à quoi elle les distingue des mauvais esprits.
10Le dix-sept mars, dans la matinée, huitième interrogatoire secret dans la prison. Delafontaine, en présence du vice-inquisiteur, assisté de deux assesseurs et de deux témoins, interroge Jeanne sur l’apparition de saint Michel, — sa soumission à l’Église, — son habit, — saintes Marguerite et Catherine, — les sentiments de ses saintes pour les Anglais, — l’offrande à saint Denis.
Le dix-sept mars, dans l’après-midi, neuvième et dernier interrogatoire secret, au même lieu que les précédents, par le même commissaire. En présence des deux juges, assistés des six universitaires, Jeanne est interrogée sur les deux anges peints sur son étendard, — sa foi en son étendard, — les signes mis par elle sur ses lettres, — sa virginité, — ce qui adviendrait si elle était mariée, — le meurtre du duc de Bourgogne, — ce qu’elle dirait au Pape si elle était devant lui, — ses anneaux, — ses saintes, — l’arbre des Fées, — son étendard à Reims.
Le dix-huit mars, l’évêque réunit chez lui onze assesseurs. Il leur communique diverses assertions qu’il a fait extraire des interrogatoires, et les charge d’étudier ces assertions. Il les ajourne au jeudi 22 mars.
Le vingt-deux mars, réunion chez l’évêque de vingt-deux assesseurs. L’évêque leur communique des articles qui contiennent un résumé des dires de l’accusée.
Le vingt-quatre mars, en présence du vice-inquisiteur, du commissaire Delafontaine et de six assesseurs, le greffier Manchon donne, dans la prison, lecture à Jeanne de ses interrogatoires en français. Avant cette lecture, le promoteur s’était offert de prouver que leur reproduction était exacte. Jeanne, à la lecture, reconnaît cette exactitude, sauf quelques points secondaires.
Le vingt-cinq mars, dimanche des Rameaux, Jeanne est 11malade. L’évêque se transporte auprès d’elle avec quatre assesseurs. Elle demande avec instance d’entendre la messe. L’évêque ne l’y autorise que si elle consent à prendre un vêtement de femme. Elle s’y refuse. — Ses assesseurs joignent leurs instances à celles de l’évêque, sans plus de succès.
L’évêque communique au promoteur toutes les pièces du procès.
§2. Procès ordinaire
Le vingt-six mars, réunion chez l’évêque. Il est décidé qu’au procès suivi jusqu’ici d’office par les deux juges, va succéder un procès ordinaire, suivi par le promoteur. — Douze assesseurs présents reçoivent communication officieuse d’articles qui ont été dressés par le promoteur : ils approuvent ces articles. — De leur avis, l’évêque arrête que ces articles devront être lus dès le lendemain à l’accusée, qui aura à y répondre.
Le vingt-sept mars, les deux juges siègent solennellement dans la grande salle du château, assistés de trente-huit assesseurs. — Le promoteur dépose un cahier contenant son réquisitoire, rédigé en soixante-dix articles. Il en demande la lecture, et que Jeanne y réponde, sous peine d’excommunication si elle s’y refuse. — L’évêque réclame l’avis de chaque assesseur sur ces réquisitions du promoteur. — Avis de chaque assesseur : tous adhèrent aux réquisitions. — Avant la lecture du réquisitoire, le promoteur jure qu’il n’a été inspiré par aucun sentiment mauvais et qu’il n’a agi que par zèle pour la foi. — L’évêque exhorte Jeanne : il lui offre de choisir ou d’accepter un conseil pris parmi les assistants. Elle refuse. — Elle jure de dire la vérité, mais seulement sur ce qui 12est du procès. — Thomas de Courcelles donne lecture du réquisitoire jusqu’à l’article trentième. Jeanne est au fur et à mesure interpellée sur chacun de ces articles. — Ses réponses. — (À la suite de chaque article, le promoteur a eu soin de placer les passages des interrogatoires antérieurs qui en sont la justification.)
Le vingt-huit mars, les deux juges siègent solennellement comme la veille, assistés de trente-cinq assesseurs. Continuation et fin de la lecture du réquisitoire et de l’interrogatoire de Jeanne.
Le trente et un mars, les deux juges se rendent dans la prison. En présence de neuf assesseurs, ils interrogent Jeanne sur divers points des soixante-dix articles pour lesquels elle avait, les 27 et 28 mars, demandé délai pour répondre.
Premier avril, jour de Pâques. Commencement de l’année 1431.
Les deux, trois et quatre avril, les deux juges, assistés de quelques assesseurs, font procéder à la rédaction, en douze articles, de propositions extraites des soixante-dix articles. — Teneur de ces douze articles.
Le cinq avril, l’évêque envoie ces douze articles à chaque docteur, avec réquisition d’avoir à lui transmettre, pour le 10, avis sous forme de délibération.
Le douze avril, vingt et un docteurs, licenciés et bacheliers, se réunissent dans la chapelle du manoir archiépiscopal de Rouen, et formulent, les premiers, une délibération collective de condamnation. — Noms de ces vingt et un délibérants : Érard Émengard, J. Beaupère, G. Lebouchier, J. de Touraine, N. Midi, le prieur 13de Longueville, M. Duquesnay, J. de Nibat, P. de Houdenc, J. Lefebvre, P. Maurice, l’abbé de Mortemer, G. Feuillet, D. Dupré, J. Charpentier, G. Haiton, R. Sauvaige, N. Coppequesne, Th. de Courcelles, Ysambard de la Pierre, Loyseleur.
Du douze au dix-huit avril :
- Adhésion de Me Maugier, chanoine de Rouen, à cette délibération ;
- Autre, de Me J. Guesdon, de l’ordre des Frères Mineurs ;
- Autre, de Me J. Bruillot, chantre et chanoine de Rouen ;
- Autre, de Me N. de Venderès, chanoine de Rouen ;
- Autre, de Me N. Caval, chanoine de Rouen ;
- Autre, de Me R. Barbier, chanoine de Rouen ;
- Autre, de Me Alespée, chanoine de Rouen ;
- Autre, de Me de Châtillon, archidiacre d’Évreux ;
- Autre, de Me J. Guérin, chanoine de Rouen ;
- Autre, de Me D. Gastinel, licencié en droit ;
- Autre, de Me Basset, officiai de Rouen ;
- Autre, de Me Aubert Morel et J. Duchemin, avocats.
Le dix-huit avrils, les deux juges, assistés de six assesseurs, se rendent auprès de Jeanne, malade dans sa prison. L’évêque lui adresse une exhortation charitable. — Jeanne lui demande de communier. — L’évêque la presse de se soumettre et de changer d’habit. — Elle refuse. — Les assesseurs joignent leurs instances à celles de l’évêque. — Elle persiste. — On lui refuse la communion.
Le vingt et un avril :
- Délibération de Me Gilles, abbé de Fécamp ;
- Autre, de Me J. Bonesgue, aumônier de l’abbaye de Fécamp ;
- Autre, de Me Raoul Sauvaige, bachelier ;
- Autre, de Mes Mignier, Pigache et de Grouchet, bacheliers.
14Le vingt-neuf avril :
- Délibération de onze avocats de Rouen ;
- Autre, des abbés de Jumièges et de Cormeilles.
Le trente avril :
- Délibération de Me Raoul Roussel, chanoine de Rouen.
Le deux mai, réunion solennelle dans la chambre de parement des deux juges, assistés de soixante-trois assesseurs. L’évêque rend compte de la situation de l’affaire et des nombreuses délibérations qui lui sont déjà parvenues. — Jeanne est amenée. — L’évêque lui adresse une pieuse exhortation. — L’archidiacre de Châtillon la prêche solennellement. — Réponses de Jeanne. — Elle persiste.
Le trois mai :
- Délibération de Me Gilles Deschamps, chanoine de Rouen.
Le quatre mai :
- Délibération du vénérable chapitre de l’Église de Rouen.
Le cinq mai :
- Délibération de l’évêque de Coutances.
Le neuf mai, réunion des deux juges, assistés de neuf assesseurs, dans la grosse tour du château. Jeanne est amenée. L’évêque la menace de la faire torturer si elle persiste. Persistance de Jeanne. Ce qu’elle dit à l’évêque. Celui-ci s’arrête et remet à un autre jour le parti à prendre sur la question de savoir si Jeanne sera soumise à la torture.
Le douze mai, réunion des deux juges chez l’évêque. Douze assesseurs ont été convoqués par lui. Il ouvre une délibération sur le point de savoir si Jeanne doit être torturée. — Suit l’opinion exprimée par chaque assesseur. — Trois seulement se prononcent pour la torture. — Les juges décident qu’il n’y a lieu de l’y soumettre.
Le quatorze mai :
- Délibération de l’évêque de Lisieux.
15Les vingt-neuf avril-quatorze mai :
- Délibération de l’Université de Paris.
Le quatorze mai, lettre d’envoi de cette délibération à l’évêque, avec force louanges et excitations à persévérer.
Du même jour, autre lettre de l’Université de Paris à Henry VI, lui recommandant les juges et leurs auxiliaires, et insistant pour une prompte solution.
Le dix-neuf mai, séance solennelle dans la chapelle du manoir archiépiscopal de Rouen. — Allocution de l’évêque aux cinquante et un assesseurs présents. Il fait donner lecture de la délibération de l’Université de Paris. Il requiert chaque assesseur de donner son avis sur la cause. — Suit l’avis de chaque assesseur : tous adhèrent à l’Université, et estiment qu’il y a lieu de clore les débats et de condamner. — Les juges arrêtent qu’il sera solennellement donné connaissance à l’accusée de la délibération de l’Université, et que la clôture de la cause sera ensuite prononcée.
Le vingt-trois mai, séance solennelle dans une chambre du château, près de la prison. — Les deux juges ont avec eux les évêques de Thérouanne et de Noyon et six assesseurs. — Jeanne est amenée. — Pierre Maurice lui fait connaître solennellement la décision de l’Université sur chacun des douze articles. Il la conjure une dernière fois de se rétracter. — Réponse de Jeanne. Elle persiste. — L’évêque demande au promoteur et à l’accusée s’ils ont encore quelque chose à dire. Sur leur réponse négative, la cause est déclarée conclue et les parties renvoyées au lendemain pour entendre dire droit.
Le vingt-quatre mai, assemblée publique et solennelle dans le cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen. Le cardinal 16d’Angleterre assiste les juges avec les évêques de Thérouanne, de Norwich, de Noyon et tous les assesseurs. En présence d’une grande foule de peuple et de clergé, Guillaume Érard prononce un sermon ayant Jeanne en face de lui. Interpellation d’Érard. Réponse de Jeanne à cette interpellation : elle déclare toujours persister. — Elle est admonestée jusqu’à la tierce monition. — Elle persiste encore. — Vu sa persistance, l’évêque commence la lecture de la sentence d’excommunication qui va la livrer au bras séculier. — Jeanne manifeste enfin l’intention de se soumettre ; elle prononce et signe son abjuration. — Texte de cette abjuration. — Condamnation à la prison perpétuelle. — Texte de la sentence de condamnation.
Le vingt-quatre mai, dans l’après-midi, le vice-inquisiteur, avec quelques assesseurs, se rend dans la prison et adresse à Jeanne une paternelle exhortation. Il la trouve résignée. On lui coupe les cheveux et on lui donne des vêtements de femme. Le vice-inquisiteur se retire après l’avoir encouragée à persévérer dans les bons sentiments qu’elle lui exprime.
17III. Analyse du deuxième procès
(Cause de relapse, causa relapsus)
(Cause de relapse, causa relapsus)
Le lundi vingt-huit mai, informés de la rechute de Jeanne, l’évêque et le vice-inquisiteur se rendent dans la prison, où ont été convoqués quatre assesseurs. — Jeanne comparaît. En présence de quatre témoins, les juges constatent qu’elle est vêtue d’habits d’homme. L’évêque la questionne à ce sujet. Elle déclare avoir repris cet habit de sa seule volonté, n’avoir abjuré que par peur du feu, et persister dans tous ses dires. — Les juges se retirent sur cet aveu, et remettent la suite au lendemain, après avoir fait prendre note par leurs greffiers de cette rétractation.
Le mardi vingt-neuf mai, les deux juges tiennent séance dans la chapelle du manoir archiépiscopal, où quarante assesseurs ont été convoqués. L’évêque expose l’affaire. Il rappelle ce qui a eu lieu le vingt-quatre mai, le sermon d’Érard, l’abjuration, la sentence mitigée, le repentir de Jeanne, la prise par elle d’un habit de femme, sa promesse de ne pas récidiver. — Il annonce que Jeanne a repris son habit d’homme et fait retour à ses erreurs premières. — Il ordonne la lecture des déclarations qu’elle a passées la veille dans ce sens, et demande une délibération des assistants. — Suit l’avis de chacun des assesseurs présents, qui tous déclarent Jeanne hérétique relapse. — L’évêque renvoie la suite au lendemain matin, sur la place du Vieux-Marché. — Mandement délivré par lui à l’effet de citer Jeanne pour le lendemain. — Teneur de ce mandement.
18Le trente mai, à sept heures du matin, exécution de ce mandement par l’huissier Massieu. Teneur de l’acte de l’huissier constatant cette exécution.
Le trente mai, vers neuf heures du matin, l’évêque et le vice-inquisiteur se rendent sur la place du Vieux-Marché, assistés des évêques de Thérouanne, de Noyon et d’une foule d’ecclésiastiques. — Jeanne est amenée. En présence d’une immense multitude de peuple, elle est solennellement prêchée par N. Midi. — L’évêque l’avertit qu’elle n’a plus à songer qu’au salut de son âme. — Sentence qui déclare Jeanne hérétique relapse, et l’abandonne au bras séculier. — Autre sentence qui prononce son excommunication. — Teneur de ces deux sentences.
(Suit l’attestation d’authenticité du procès, signée par les trois greffiers.)
Notes
- [1]
Voir ci-après, page 389, le paragraphe intitulé : Pourquoi nous avons continué d’écrire le nom de Jeanne d’Arc comme on a coutume de l’écrire.
- [2]
Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, dite La Pucelle, publié pour la première fois en latin, d’après les manuscrits de la Bibliothèque impériale, par Jules Quicherat, aux frais de la Société de l’histoire de France ; 5 volumes in-8°, Paris, 1841-1849, chez Renouard. — C’est sur les textes de cette édition qu’a été faite notre traduction.
- [3]
Nous croyons devoir signaler comme une éclatante exception le remarquable ouvrage de M. Wallon, auquel l’Institut a décerné le grand prix Gobert. Ce livre, avec le travail de M. Quicherat, peut être considéré comme le dernier mot de la science historique actuelle sur Jeanne d’Arc.
- [4]
Sa folie datait de 1392, et il devait régner jusqu’en 1422.
- [5]
Sur le chemin, vinrent nouvelle au duc de Bedford que son frère le roi Henry étoit moult oppressé de maladie et eu grand péril de sa vie, et pour ce incontinent, avec lui plusieurs de ses plus féables, chevaulcha moult en hâte jusques au bois de Vincennes où il étoit, et là le trouva moult aggravé… Et adonc icelui Roi fit venir autour de son lit son frère le duc de Bedford, son oncle le comte de Warwick, et six ou huit de ceux où il avoit la plus grand’fiance de tous ses familiers, etc. Et dit à son frère : Jean, beau frère, je vous prie sur toute loyaulté et amour qu’avez eue à moi, que soyez toujours bon et loyal à mon beau fils Henry, votre neveu, et vous charge, sur tant que vous pouvez méprendre, que, tant que vous vivrez, ne souffrez à faire traité avec notre adversaire Charles de Valois, pour chose qu’il advienne, que la duché de Normandie ne nous demeure franchement et après, je vous prie, tant comme je puis, que gardez que n’ayez aucune dissension avec beau-frère de Bourgogne… car s’il advenoit, que Dieu ne veuille ! qu’il y eut entre vous et lui aucunes malveillances, les besognes de ce royaulme qui sont moult avancées de notre parti en pourroient être empirées…
(Monstrelet.) - [6]
En ces propres jours, s’accoucha malade en son lit, à l’hôtel de Saint-Pol, dedans Paris, Charles, Roi de France : et le vingt-deuxième jour d’octobre, jour des Onze mille vierges, rendit son esprit… Et furent à son trépas tant seulement son chancelier, son chambellan, son confesseur, avec aucuns de ses officiers et serviteurs, en petit nombre…
(Monstrelet.) - [7]
Elle mourut en 1435 :
Son corps fut tant méprisé, qu’il fut mis de son hôtel dans un petit bateau sur la rivière de Seine, sans autre forme de cérémonie et pompe, […] et porté à Saint-Denis en son sépulcre, ni plus ni moins qu’une simple demoiselle.
Elle avait fini par devenir un objet de mépris pour les Anglais eux-mêmes. - [8]
Il avait neuf mois à la mort de son père.
- [9]
Et après que le Roi fut mis en sa sépulture emprès de ses devanciers, les huissiers d’armes rompirent leurs petites verges et les jetèrent dedans la fosse et puis mirent leurs masses en bas, et lors le roi d’armes, accompagné de plusieurs hérauts et poursuivants, cria dessus la fosse :
(Monstrelet.)Dieu veuille avoir pitié et merci de très-haut et très-excellent prince, Charles, sixième du nom, notre naturel et souverain seigneur !
Et après s’écria le dessusdit roi d’armes : Dieu donne bonne vie à Henry, par la grâce de Dieu, Roi de France et d’Angleterre, notre souverain seigneur ! - [10]
Il avait vingt ans à la mort de son père. —
En l’an mil quatre cent vingt-deux, au mois d’octobre, furent portées les nouvelles du trépas du roi Charles le Bien-Aimé an duc de Touraine, Dauphin, son seul fils, lequel estoit emprès le Puy en Auvergne, en un petit chatel nommé Espally, lequel Dauphin oyant ces nouvelles, en eut au cœur grand’tristesse et pleura très abondamment ; et prestement fut vêtu de noir pour la première journée, et le lendemain, à sa messe, fut vêtu d’une robe de vermeil si lors fut levée une bannière de France de la chapelle, et adonc les officiers commencèrent à crier haut et clair : Vive le Roi !…
(Monstrelet.) - [11]
Il se trouva si bas qu’il ne sçavoit plus que faire, et ne faisoit que pencer au remède de sa vie, car il estoit entre ses ennemis encloz de tous coustez… Estant en ceste extrême pensée, entra ung matin en son oratoire tout seul, et là fit une humble requête et prière à Nostre Seigneur […] qu’il lui plust de luy garder et deffendre ou au pis luy donner grace de eschapper sans mort ou prison, et qu’il se put sauver en Espaigne ou en Ecosse qui estoient de toute ancienneté frères d’armes ou alliés des roys de France, et pour ce avoit-il là choisi son dernier refuge.
(Pierre Sala.) - [12]
Le conte de Salebris (Salisbury) qui estoit bien grant seigneur et le plus renommé en faict d’armes de tous les Anglois et qui pour Henry roy d’Angleterre dont il estoit parent et comme son lieutenant et chef de son armée, avoit esté présent en plusieurs batailles et diverses rencontres et conquestes contre les François, où il s’estoit toujours vaillamment maintenu, cuidant prendre par force la cité d’Orléans, laquelle tenoit le party du Roy, son souverain seigneur, Charles septième, la vint assiéger le mardy, douziesme jour d’octobre mil quatre cents vingt huict, à tout grant ost et armée.
(Journal du siège d’Orléans.) - [13]
La vie publique de Jeanne d’Arc se décompose ainsi : mars 1429 (1428, vieux style), son arrivée à Chinon ; — mai 1430, sa prise à Compiègne ; — mai 1431, sa mort à Rouen.
- [14]
En iceluy an, 1428 (vieux style), le VIe jour du mots de mars, une Pucelle de l’âge de XVIII ans ou environ, des Marches de Lorraine et de Barroiz, vint devers le Roy à Chinon, laquelle estoit de gens de simple estat et de labour.
(Chronique de Perceval de Cagny.) Elle avait quitté Vaucouleurs le 23 février. - [15]
Délivrance d’Orléans le dimanche 8 mars 1429 ; — sacre de Charles VII à Reims, le dimanche 17 juillet suivant. — Au retour du sacre, Charles VII, avec l’aide de la Pucelle, avait, le 17 août, reçu les clefs de la ville de Compiègne. — Le duc de Bourgogne en avait, avec l’aide des Anglais, entrepris le siège depuis un mois environ, quand Jeanne y fut prise le 24 mai 1430. Philippe le Bon ne put, du reste, s’en emparer, un mouvement de Xaintrailles l’ayant forcé d’en lever le siège au mois de novembre suivant. —
Dieu laissera-t-il donc périr les bonnes gens de Compiègne, si loyaux à leur seigneur ?
disait Jeanne captive au château de Beaurevoir, pendant que le siège continuait. - [16]
Et celle des Parisiens :
Pour la prise de la Pucelle, on chante un Te Deum dedans l’Église de Paris.
(Pasquier, Recherches de la France, t. VI, chap. V.) - [17]
L’enlacement de fausses croyances et la fausse crainte que nos gens ont eue d’un disciple et limier de l’ennemi, appelé la Pucelle, qui a usé de faux enchantements et de sorcellerie…
akke of sadde beleve, and of unlevefulle doubte that thei hadde of a disciple and lyme of the Feende, called the Pucelle, that used fals enchantements and sorcerie.
(Lettre du duc de Bedford, ci-après, p. 308.) - [18]
Voir la notice qui le concerne, page 35, ci après.
- [19]
Environ ces jours (mi-août 1429) alèrent aucuns seigneurs français dedans la cité de Beauvais dont estoit evesque et conte maistre Pierre Cauchon, fort enclin au party angloys combien qu’il fut natif d’entour Reims. Mais ce nonobstant, ceulx de la cité se mirent en la pleine obéissance du Roy, sitôt qu’ils virent ses héraulx portans ses armes, et crièrent tous en très grande joye :
(Journal du voyage de Reims.)Vive Charles, roy de France !
chantèrent Te Deum et firent grans resjoissemens. Et ce faict, donnèrent congié à tous ceux qui ne voudroyent demourer en cette obéissance, et les en laissèrent aller paisiblement et emporter leurs biens. - [20]
Il existe une lettre de Bedford au Pape, du 15 décembre : pro translatione D. Petri Cauchon, episcopi Belvacensis, ad Ecclesiam metropolitanam Rothomagensem. (Rymer, t. IV, p. 152.)
- [21]
Il paraît bien constant que Jeanne fut prise dans les limites les plus extrêmes, mais dans les limites du diocèse de Beauvais. (Voir, à ce sujet, l’interrogatoire du 10 mars, et l’acte d’accusation, art. 2.)
- [22]
Voir aux enquêtes, page 224, ci-après, ce qui est relatif à l’examen de Poitiers.
- [23]
Texte de la sommation de Cauchon, au tome II, page 16. — Cette somme de 10 000 livres aurait pour équivalent aujourd’hui 100,000 francs.
- [24]
Voir Quicherat, Procès, t. V, p. 178 et suivantes, les états de répartition,
sur les communs et habitans des villes et paroisses de la vicomté d’Argenthen et d’Exmes
, d’un dixième de l’impôt voté par les états de Normandie pour l’achat de Jeanne. Toute la province fut chargée ainsi. - [25]
Lettres de l’Université de Paris et de l’inquisiteur général, du 26 mai, au duc de Bourgogne. — Autres des mêmes au même, du 14 juillet suivant. (Voir t. II, p. 12 et suivantes.)
- [26]
Lettre de l’Université du 21 novembre, tome II, page 20.
- [27]
Si conclurent et délibérèrent les ducs de Bedford et de Bourgogne que, vers Pasques, à la saison nouvelle, se montreroient sus, chacun à tout grand’puissance, pour reconquerre et gagner les villes qui s’estoient retournées contre eux […] après lesquelles conclusions ledit duc de Bedford, avec sa femme et ses Anglois, se départit de ladite ville de Paris, et ledit duc de Bourgogne commit capitaine de Paris le seigneur de l’Ile-Adam.
(Monstrelet.) - [28]
En l’assaut de la ville de Paris, commença la fortune de la Pucelle à s’arrester […] et quant à celle de Bedford, elle commença aussi grandement à se ravaler alors, d’autant que les Parisiens se défiant de ses forces le confinèrent au gouvernement de Normandie, et voulurent pour gouverneur le duc de Bourgogne.
(Pasquier, livre VI, chap. IV.) - [29]
Le français était encore en Angleterre, à la fin du quatorzième siècle, l’idiome officiel de tous les corps politiques ; le Roi, les évêques et les juges, les comtes et les barons le parlaient ; c’était le langage que les enfants des nobles apprenaient au sortir du berceau. Conservé depuis trois siècles et demi au milieu d’un peuple qui parlait une autre langue, ce langage de l’aristocratie anglaise était resté en arrière des progrès faits par le français du continent. On y employait certaines locutions propres au dialecte de Normandie ; la manière de l’articuler était fort ressemblante à ce qu’est aujourd’hui l’accent bas normand. […] Le premier acte en langue anglaise de la chambre basse, porte la date de 1425. […] Sur la fin du quinzième siècle, les rois d’Angleterre et les seigneurs de leur cour savaient encore et parlaient bien le français.
(Augustin Thierry, Conquête de l’Angleterre par les Normands, 1839, conclusion.) - [30]
Voir ces lettres au tome II, page 22.
- [31]
Henry VI était débarqué à Calais au mois d’avril et arrivé à Rouen le 29 juillet. (Chronique normande de P. Cochon, qu’il ne faut pas confondre avec l’évêque de Beauvais ; édition Vallet de Viriville.) Selon Pasquier,
le petit Roi s’achemina premièrement à Rouen pour commander que l’on tînt soigneusement la main à faire mourir la Pucelle.
(Recherches de la France, livre VI, chapitre IV). - [32]
Et fut ledit Roi sacré en l’église Notre-Dame de Paris par le cardinal de Winchester, qui chanta la messe, dont l’évêque de Paris ne fut point bien content et dit qu’à lui appartenait à faire icelui office. […] Et furent faites en celui jour toutes les besognes plus en suivant les coutumes d’Angleterre que de France. […] Et après que la messe fut finée, le Roi retourna au palais, […] et dîna à la table de marbre […] et à cette table, le cardinal de Winchester, maître Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, et maître Jean de Mailly, évêque de Noyon, comme pairs de France.
(Monstrelet.) - [33]
L’arrivée de Jeanne à Rouen eut lieu dans le mois de décembre.
- [34]
Chronique normande de P. Cochon.
- [35]
Lettres de Henry VI du 3 janvier 1430 (vieux style), t. II, p. 24.
- [36]
Pour tout ce qui concerne la prison de Jeanne pendant son séjour à Rouen, voir t. II, p. 395, le paragraphe des enquêtes intitulé : la Prison.
- [37]
Sa notice, p. 41 ci-après.
- [38]
Pour tout ce qui concerne l’incident relatif à l’intervention du vice-inquisiteur, t. II, p. 39 et 110.
- [39]
Les procès d’hérésie étaient alors fort rares en France, et les fonctions inquisitoriales étaient presque des sinécures.
(H. Martin, Histoire de France, t. VII, p. 169.) - [40]
Notice de d’Estivet, p. 44, ci-après.
- [41]
Notice concernant les six universitaires, ci-après, p. 49 et suivantes.
- [42]
Notice concernant le chapitre de la cathédrale de Rouen, ci-après, p. 61 et suivantes.
- [43]
Notices concernant les chefs d’abbayes normandes et de prieurés (ci-après, p. 70 et suivantes). C’est surtout dans le t. XI de Gallia christiana et dans Neustria pia que nous avons puisé les éléments de ces notices. Nous n’avons pas toujours jugé nécessaire d’indiquer ces deux sources.
- [44]
La masse des docteurs, licenciés et bacheliers, fait l’objet d’un travail distinct, ci-après, p. 93 et suivantes.
- [45]
Notice concernant les greffiers et l’huissier, ibid., p. 118 et suivantes.
- [46]
Pour tout ce qui concerne l’existence de ces informations qui manquent au procès, voir aux Enquêtes, t. II, p. 400.
- [47]
Voir les interrogatoires au procès, principalement du 21 février au 17 mars.
- [48]
Je ne sais ni A ni B
, avait-elle dit aux juges de Poitiers, ci-après, p. 227. - [49]
Sa déclaration à l’huissier Massieu, t. II, p. 46.
- [50]
Interrogatoire du 21 février, et les interrogatoires suivants.
- [51]
Interrogatoire du 21 février.
- [52]
Déposition de P. Cusquel, t. II, p. 306.
- [53]
John Gris, John Berwoist et William Talbot, tous gardes du corps de Henry VI. Voir leur serment au procès, t. II, p. 51, et leur notice, t. I, p. 131.
- [54]
Voir ci-après, page 1 et suivantes, le sommaire des interrogatoires, ils se divisent en deux parts : six, subis en présence de tous les assesseurs, les 21, 22, 24 et 27 février, 1er et 3 mars ; — neuf, subis en présence de quelques assesseurs seulement, les 10, 12, 13, 14, 15 et 17 mars. En tout, six interrogatoires publics et neuf interrogatoires secrets. Et cela sans compter les nombreuses interpellations qui devaient lui être encore adressées par là suite, notamment les 27, 28 et 31 mars, 18 avril, 2, 23, 24 et 29 mai.
- [55]
Voir aux enquêtes, tome II, page 419, l’obligation où l’on fut d’abandonner la chapelle royale du château, où eut lieu le premier interrogatoire : les Anglais, qui y avaient pénétré en grand nombre, laissaient à peine à Jeanne le moment de parler.
- [56]
Remise du procès d’office à d’Estivet, le 25 mars, p. 148.
- [57]
Il est juste de dire, toutefois, que presque chaque article de l’accusation est suivi de fragments des interrogatoires qui, pour d’Estivet, en sont la justification ; ces fragments, qu’il est aisé de comparer aux interrogatoires eux-mêmes, ont été reproduits par lui d’une manière exacte. (Au t. II, de la p. 155 à la p. 253.)
- [58]
Trente-huit le 27 mars, et trente-deux seulement le lendemain.
- [59]
Témoignage aux enquêtes à la suite du procès, t. Il, p. 429.
- [60]
Voir ces articles au procès, à la date du 5 avril.
- [61]
Lettre d’envoi des douze articles à chaque docteur (au procès, p. 264). L’évêque les envoya aussi à des docteurs qui n’avaient jamais siégé, mode de procéder conforme d’ailleurs à la procédure inquisitoriale. (Voir aux Prolégomènes, p. 111 et suivantes, une notice sur les trois docteurs qui se sont trouvés dans ce cas.)
- [62]
Après avoir obtenu des lettres du Roi d’Angleterre, qui les subventionnait largement. (Voir ces lettres aux Prolégomènes, ci-après, p. 58.)
- [63]
Voir aux Prolégomènes, p. 55, ci-après, les quittances des universitaires constatant cette gratification.
- [64]
On trouvera toute ces consultations au procès, à leurs dates successives, depuis le 12 avril jusqu’au 14 mai.
- [65]
Aubert Morel et Jean Duchemin : voir leur consultation, page 278.
- [66]
Consultation de onze avocats de l’officialité, du 29 avril, au premier procès, à sa date.
- [67]
Voir aux Prolégomènes, ci-après, p. 67, le texte de cette délibération si honorable pour le chapitre de Rouen.
- [68]
Voir dans Quicherat, Procès, t. V, p. 162, l’ordonnance du gouvernement anglais contre ceux qui, par peur de la Pucelle, refusent de passer sur le continent : contra capitaneos et soldarios tergiversantes, incantationibus Puellæ terrificatos.
- [69]
Voir aux Prolégomènes, ch. 1, p. 47, la notice concernant Delafontaine.
- [70]
Le 31 mars, veille de Pâques, lorsque l’évêque vint l’interroger sur sa soumission à l’Église.
- [71]
Voir au procès, page 317, le procès-verbal si émouvant où Jeanne, menacée d’être torturée, sut en imposera ses bourreaux. — La délibération sur le point de savoir s’il y a lieu de la torturer ne fut prise que quelques jours après, le 12 mai. (Ibid., page 319.)
- [72]
Ajoutons-y Thomas de Courcelles, ibid. Voir aussi sa notice, p. 52, ci-après.
- [73]
Voir aux enquêtes, après le procès, t. II, p. 427, ce qui concerne l’état immaculé de Jeanne.
- [74]
Tout ce qui concerne la décision de l’Université est au procès, de la page 323 à la page 333.
- [75]
Voir cette lettre, t. II, p. 336. Adde une autre lettre, du même jour, de l’Université à l’évêque lui-même. (Ibid.)
- [76]
Tome II, page 338 et suivantes.
- [77]
Chacun fut nommément interpellé de donner son avis. Voir ces avis au procès, séance du 19 mai, p. 340 et suivantes.
- [78]
Au procès, séance du 23 mai.
- [79]
Témoignage de Haimond de Macy, aux enquêtes, à la suite du procès, p. 380.
- [80]
Tous ces noms sont écrits au procès-verbal de cette journée. Voir p. 357 et suivantes, t. II, l’épreuve du 24 mai.
- [81]
Déclaration de Beaupère, aux enquêtes, journée du 24 mai, t. II, p. 434.
- [82]
Ibidem.
- [83]
Ad salutarem admonitionem ipsius Johannæ et totius populi cujus illuc aderat copiosa multitudo.
Au procès, p. 358. - [84]
Notice sur Évrard, aux Prolégomènes, p. 97, ci-après.
- [85]
Pour tout cet incident de l’abjuration, voir au procès, la journée du 24 mai, à sa date. Y joindre aux enquêtes qui suivent le procès la section intitulée l’Abjuration, page 434 et suivantes. On y trouvera de nombreux témoignages, entre lesquels il existe des divergences notables qu’il appartient à chacun de concilier.
- [86]
Voir cette sentence au procès, p. 363.
- [87]
Voir cette lettre à la suite du procès, t. Il, p. 488.
- [88]
On trouvera des détails à cet égard, loco citato, p. 445 ci-après.
- [89]
Témoignage de J. Lefebvre, aux enquêtes, t. II, p. 445.
- [90]
Voir au procès, page 365, le paragraphe intitulé : Exhortation faite à Jeanne dans sa prison par le vice-inquisiteur.
- [91]
Voir aux enquêtes, à la suite du procès, tome II, page 445 et suivantes, le chapitre intitulé : Vendredi 25 et samedi 26 mai. Et le chapitre qui vient ensuite, intitulé : Dimanche de la Trinité, 27 mai. Le procès officiel passe brusquement de la journée du 24 mai à celle dit 28, omettant à dessein les trois journées intermédiaires.
- [92]
C’est là que commence la seconde cause, la cause de relapse, par une constatation de la reprise de l’habit d’homme, et par une constatation des affirmations nouvelles de Jeanne quant à l’origine divine de sa mission :
Si je disais que Dieu ne m’a pas envoyée, je me damnerais… mes saintes m’ont dit la grande pitié qu’il y a de cette grande trahison que j’ai consentie, de faire abjuration pour sauver ma vie.
Page 367. - [93]
Dépositions d’Ysambard de la Pierre et de Martin Ladvenu, aux enquêtes, page 445. — Cauchon savait la langue anglaise.
- [94]
Il y avait siégé déjà le 19 mai, jour où tous ses assesseurs furent mis par lui en demeure d’adhérer à la décision de l’Université. (Au procès, p. 338.)
- [95]
La délibération suprême, au procès, page 370. Y joindre le paragraphe des enquêtes intitulé : Le mardi 29 mai. Les avis individuels sont au procès, t. II, p. 372 et suivantes.
- [96]
Privilégie vrayement admirable et unique en son espèce, er qui pour ceste cause mérite d’estre recognu de tous, mesmement en ceste France… Je puis dire, et en pétille qui voudra, qu’en toute l’ancienneté vous n’en trouverez un semblable…
(Recherches de la France, t. XIX, ch. XLII.) - [97]
Par une charte datée de Mantes, Henry V avait, en 1420, déclaré
(Floquet, Histoire du privilège de saint Romain, t. I, p. 118.)que le privilège debvoit estre inviolablement gardé
… Fort de l’approbation du monarque, le chapitre,par la délibération de monseigneur le cardinal de Winchester, élut pour élever la fierte, en 1420
, Jehan Anquetil. Ces mots,par la délibération de monseigneur le cardinal d’Angleterre
, montrent, dit Floquet, que ce prélat avait pris un grand ascendant sur le chapitre de Rouen, qui, ajoute-t-il, ne se recrutait le plus fréquemment que de prêtres anglais… - [98]
En 1425, des difficultés ayant surgi pour l’exercice du privilège, les deux chanoines députés du chapitre furent Guillaume de Baudrebosc et Jehan Alespée, que l’on trouve parmi les assesseurs de Cauchon. (Voir la notice sur le chapitre, ci-après, page 61.)
- [99]
En 1431, l’Ascension tomba le 10 mai, vingt jours avant la mort de Jeanne d’Arc.
- [100]
En 1431, la fierte fut levée par Souplis Lemire, qui, en 1429, avait violé Jeanne Corvière…
(Floquet, ibid., p. 142.) Ce Lemire était parent du lieutenant général du bailli de Cotentin : celui-ci avait conduit la procédure avec une telle partialité, que l’Échiquier de Rouen avait dû évoquer l’affaire et s’en saisir. (Ibid.) - [101]
Mandement de l’évêque et citation de l’huissier, au procès, page 375. Sur le lieu précis, sur l’emplacement exact du bûcher, voir la publication récente du savant M. de Beaurepaire (Rouen, Lebrument, 1867), intitulée : Mémoire sur le lieu du supplice de Jeanne et Arc.
- [102]
Pour tout ce qui se passa au château le 30 mai au matin, avant que Jeanne en partit, voir aux enquêtes le §XIV, intitulé : Mercredi 30 mai. 1° au château, page 453 et suivantes. — Le procès officiel est muet sur tout ceci.
- [103]
Déposition de frère Toutmouillé, loco citato.
- [104]
Déposition de frère Martin Ladvenu, ibid.
- [105]
Voir aux enquêtes le numéro 2 du §XIV, intitulé : 2° Sortie du château, page 456 et suivantes.
- [106]
Nous avons réuni avec un soin religieux, au §XIV des enquêtes, sous le numéro 3, intitulé : La place du Vieux-Marché, tout ce que les enquêtes contiennent sur cette dernière heure de la vie de Jeanne d’Arc. Il s’y trouve, on le verra, certaines particularités difficiles à concilier parfaitement. — Sous le numéro 4, intitulé : Après le supplice, nous avons placé tous les détails qui concernent le reste de cette glorieuse et triste journée.
- [107]
In conspectu populi, in magna multitudine tunc in eodem loco existente…
(Au procès, page 377.) - [108]
Elle fut déclarée hérétique relapse, et tout d’une suite envoyée au bras séculier où elle fust condamnée d’estre bruslée toute vive, par sentence depuis envoyée au Parlement de Paris pour y estre enregistrée.
(Pasquier, Recherches de la France, liv. VI, chap. V.) Pasquier a voulu sans doute parler de la sentence rendue par les juges ecclésiastiques ; on verra, en effet, aux enquêtes, tome II, à la suite du procès, qu’il n’y eut pas de sentence des juges séculiers. —Non contents de l’avoir condamnée à mort, les Normands la voulurent mitrer, et estoient ces mots écrits sur la mitre : Hérétique, relapse, apostate, idolâtre ; et au devant d’elle un tableau plein d’injures et de contumélies.
(Pasquier, ibid.) — Ysambard de la Pierre mentionne seul cet écriteau, t. II, p. 469. Aucun témoin ne mentionne la mitre. On peut douter qu’on l’en ait coiffée. - [109]
Lettre circulaire de Henry VI, t. II, p. 488.
- [110]
Lettre de l’Université, t. II, p. 497.
- [111]
Lettres de garantie délivrées par le gouvernement anglais aux juges et à leurs complices, ibid., p. 503.
- [112]
Voir la notice concernant Manchon, p. 118, ci-après.
- [113]
Voir ci-après, p. 399, le chapitre intitulé : De l’authenticité des deux procès.
- [114]
Que la procédure de l’Inquisition fut de beaucoup supérieure aux autres du même temps, au point de vue des garanties dont elle entourait les accusés, c’est un point aujourd’hui certain et qu’il est inutile de démontrer.
- [115]
Il a existé aux archives de l’hôtel de ville de Reims deux lettres de Regnault de Chartres relatives à Jeanne d’Arc. Dans l’une, le chancelier donne avis de sa prise devant Compiègne : Jeanne a été prise parce qu’elle ne voulait suivre aucun conseil, et n’en voulait faire qu’à sa tête. Dans l’autre, Dieu a souffert que les Anglais la fissent mourir parce qu’elle s’était constituée en orgueil. (Quicherat, Procès, t. V, p. 168.)
- [116]
Recherches de la France, livre IV, chap. XII. —
Grande pitié ! Jamais personne ne secourut la France si à propos et plus heureusement que cette Pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée que la sienne. Les Anglois l’estimèrent sorcière et hérétique, et sous cette proposition la firent brûler. — Quelques-uns des nôtres se firent accroire que ce fut une feintise, telle que Numa Pompilius dans Rome, quand il se vantoit de communiquer en secret avec Égérie la nymphe, pour s’acquérir plus de créance envers le peuple… — J’en ai vu de si impudents et éhontés qui disoient que Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, en avoit abusé, et l’ayant trouvée d’entendement capable, il lui avoit fait jouer cette fourbe. Quant aux Anglois, je les excuse, ils avoient été malmenés par elle, et nul ne sait combien douce est la vengeance que celui qui a reçu l’injure. Quant aux seconds, bien qu’ils méritent quelque réprimande, si est-ce que je leur pardonne aucunement parce que le malheur de notre siècle est tel que pour acquérir réputation il faut machiavéliser. Mais pour le regard des troisièmes, ils me semblent dignes d’une punition exemplaire pour être pires que l’Anglois… Ceux-là lui ôtèrent la vie, ceux-ci l’honneur et l’ôtent par un même moyen à la France quand nous appuyons le rétablissement de notre État sur une fille déshonorée…
- [117]
Interrogatoire du 1er mars.
- [118]
Lorsque les troupes de Charles VII vinrent attaquer Paris,
le cœur ne faillit point aux Anglois, dit Pasquier. Ils se divisèrent en trois batailles dont la principale étoit conduite par le chancelier de Luxembourg, évêque de Thérouanne. Mais les chaînes qu’on avoit tendues par les rues leur firent perdre toutes leurs forces. Joint que le peuple par les fenêtres les assommoit a coups de pierres : au moyen de quoy ils furent contraints de se retirer dedans la Bastille.
Liv. VI, chap. IV. - [119]
Interrogatoire du 24 février.
- [120]
En ce temps, Anne, femme au duc de Bedford et sœur au duc de Bourgogne, accoucha (tomba) malade en l’hôtel des Tournelles à Paris, et fut par très longue espace travaillée d’icelle maladie et tant qu’enfin, nonobstant qu’elle eut été très diligemment visitée par plusieurs médecins, rendit son esprit et fut enterrée aux Célestins, en la chapelle où jadis fut mis Louis d’Orléans, dernier duc trépassé. Pour la mort de laquelle le duc de Bedford eut au cœur très grand ennui et tristesse et pareillement plusieurs de son parti doutant que pour la mort dessusdite, l’amour et l’alliance qui s’étoit entretenue grande espace par le moyen d’icelle duchesse entre sondit mari et son frère le duc de Bourgogne ne se refroidit aucunement…
(Chronique de Monstrelet, t. VI, édit. Buchon.) - [121]
Il mourut le 13 septembre 1435, et Isabeau de Bavière le 24 du même mois : entre ces deux morts se place, le 21 septembre, le traité d’Arras, qui mit fin au traité de Troyes, par la réconciliation de Charles VII et de Philippe le Bon. —
La paix fut conclue dans la ville d’Arras entre le Roy et le duc de Bourgogne, à laquelle le duc de Bedford ne voulut entendre. Quelque temps après meurt Isabeau, veuve du roi Charles sixième, en son jeune âge l’une des premières allumettes des guerres civiles ; et quelque temps après, le duc de Bedford, le plus fort arc-boutant de Henry, qui, lors, n’avait que treize ou quatorze ans. Et n’y avoit plus que les évêques de Thérouenne et de Beauvois qui conduisissent l’orne…
(Pasquier, livre VI, chap. IV.) Pasquier commet ici des erreurs de dates. Cauchon était évêque de Lisieux en 1435. - [122]
Dans le chœur, proche de l’autel, est encore le tombeau du duc de Bedford, vice-roy pour l’Anglois, qui mourut au château de Rouen, le 14 septembre 1435. Son épitaphe est gravée sur une lame de cuivre en ces termes : Cy gist feu de noble mémoire haut et puissant prince Jehan, en son vivant régent du royaume de France, duc de Betford, qui trépassa le 13e jour de septembre 1435.
(François Farin, Histoire de la ville de Rouen, t. Il, p. 16 ; édition de 1668). - [123]
Cette année même, il a été procédé par notre savant ami M. l’abbé Cochet à des recherches qui l’ont amené à reconnaître que Bedford continue de reposer en paix dans Notre-Dame, au lieu choisi par lui. (Revue de Normandie de 1867.)
- [124]
Déposition de Boisguillaume aux enquêtes, t. II, p. 474. Cauchon avait été, en 1432, transfère du siège de Beauvais au siège de Lisieux.
- [125]
Déposition du greffier Boisguillaume, aux enquêtes, t. II, p. 474.
- [126]
Déposition de Manchon, ibid.
- [127]
Boisguillaume, ibid.
- [128]
Claude Villaret, Histoire de France, t. VIII, p. 38 de l’édition de 1770. Sans citer aucune autorité. Il avait sans doute puisé ce fait dans le livre de Philippe de Bergame, De claris electisque mulieribus publié en 1497, à Ferrare. Mais M. Quicherat, Procès, t. IV, p. 521, a démontré l’invraisemblance du récit de cet Italien. — Nicolas Lenglet Du Fresnoy, dans son Histoire de Jeanne d’Arc, vierge, héroïne et martyre d’État, publiée en 1754, s’était le premier assimilé le récit de Philippe de Bergame, t. III, p. 38, dont il a donné le texte.
- [129]
Tué, prisonnier dans la Tour de Londres, en 1471.
- [130]
Interrogatoire du 27 février.
- [131]
Et lors envoya le Roy de Franche sommer ceux de la ville et cité de Rouan par ses héraulx qu’ils eussent à lui rendre et mettre en son obéissance ladite ville. Mais les Anglois qui estoient dedans ne voullurent souffrir qu’ils baillassent leur sommation, mais respondirent qu’ils retournassent en grande haste ; et sy feirent-ils, car ils avoient été en grand dangier de mort.
(Mémoires de J. Duclercq, collection Buchon, à la suite des Chroniques de Monstrelet, t. XII.) - [132]
Il veint devers le comte de Dunois ung homme de la cité de Rouen dire qu’il estoit temps d’entrer… Et lors descendit à pied le comte de Dunois et tous ses gens et marchèrent jusques à la muraille de la ville, où ils dressèrent ung peu d’eschelles pour monter contre le mur… Le sieur de Talbot, qui estoit sur le mur, et voyant ce, à tout grande compagnie de gens d’armes et de traits anglois, comme tout forcené, vint pour reboulter les Franchois qui jà estoient partie montés sur le mur, lesquels très valliamment se combattirent ; mais, à la fin leur convint laisser la muraille… et feit tant le sieur de Talbot par sa vaillance, qu’il fut maistre de la cité… et là furent, que pris que tués, environ soixante personnes tant des Franchois que de ceux de la ville qui les aydèrent…
(Ibidem.) - [133]
Le dix-huitième jour d’octobre, ceux qui avoient esté vers les Franchois s’en allèrent en la maison de ville pour relater devant le peuple les parolles qu’ils avoient eus avecques les gens du Roy de Franche, lesquelles paroles feurent très agréables à ceux de la ville et desplaisants aux Anglois… Quand les Anglois perceurent la vollonté et grand désir que le peuple avoit au Roy de Franche, ils partirent mal contents de l’hôtel de ville et se meirent touts en armes et se retirèrent au palais, au pont sur les portaux et au chastel… le dimanche au matin, dix-neuvième jour d’octobre, ceux de la ville qui touts estoient en armes, s’esmurent contre les Anglois très asprement, tant qu’ils gagnèrent sur eux les murs et portaux de la ville et les chassèrent touts ensemble du palais, pont et chastel… Tantost après, partit le Roy du Pont-de-l’Arche, grandement accompagné de gens d’armes, et feit charger son artillerie pour faire assaillir Sainte-Catherine que les Anglois tenoient… Le comte de Danois les feit rendre, voyant la ville estre contre eux… Le Roy s’en alla logier à Sainte-Catherine ; le comte de Dunois et les autres gens de guerre estoient à Martinville auquel vinrent les gens d’Église, nobles, bourgeois, marchands et habitants de la ville qui leur apportèrent les clés en disant qu’il pleut au seigneur de Dunois boutter dedans la cité tel et sy grand nombre de gens d’armes qu’il leur plairoit. Lequel répondit qu’il feroit leur vollonté. Et après plusieurs parolles dictes entre eux pour le bien de la ville, y entra premier messire Pierre de Brezé, séneschal… et le lendemain furent ouvertes toutes les portes de la ville et y entra homme qui voullut y entrer… le duc de Sommerset qui estoit au palais, voyant la puissance du Roy de Franche requist de parler au Roy dont le Roy fut content. Adonc partit du palais jusques à Sainte-Catherine où le Roy estoit et son grand conseil, l’archevesque de Rouen et plusieurs autres il pria le Roy qu’il lui plut que lui, le sr de Talbot et les autres Anglois s’en peussent aller seurement, jouissants de l’absolution, ainsi que ceux de Rouan l’avoient fait… Le Roy de Franche repondit que la requête n’estoit point raisonnable et qu’il n’en feroit rien… le duc s’en retourna donc au Palais, regardant parmy les rues tout le peuple portant la croix blanche, dont il n’estoit pas joyeux… Alors, le Roy commanda mettre le siège devant le palais… Le duc demanda à parlementer… pour cette raison furent faictes tresves qui furent prolongées par l’espace de douze jours pour ce que les Anglois ne vouloient consentir de laisser en otage le sieur de Talbot… Si parlèrent par plusieurs fois et si longuement le comte de Danois avecques les Anglois qu’en la fin furent d’accord ensemble que le sr de Sommerset, gouverneur pour le Roy d’Angleterre, sa femme et ses enfants et tous les autres Anglois du palais et chastel s’en iroient en leur pays, leurs biens saufs, réservés les prisonniers et grosse artillerie, et qu’ils paieroient au Roy de Franche cinquante mille escus d’or et si paieroient tout ce qu’ils dévoient loyalement à ceux de la ville, bourgeois, marchands et autres, et avecque ce seroit le gouverneur rendu les places d’Arques, de Caubebec, de Moustiervillier, de Lislebonne, Tancarville et Honfleur… et pour sûreté de ce demeureroit en otage le sr de Tallebot…
(Mémoires de J. Duclercq.) - [134]
Tout le récit qui va suivre de l’entrée de Charles VII à Rouen est extrait des Chroniques de Mathieu de Coussy (collection Buchon, t. X, p. 204 et suiv. des Chroniques de Monstrelet), et des Mémoires de J. Duclercq (Ibid., t. XII, p. 44 et suiv.).
- [135]
Elle mourut en couches, empoisonnée, dit-on.
Et vouloient aucuns dire aussi que le Dauphin (plus tard Louis XI) avoit ja piéça fait mourir une damoiselle nommée la belle Agnès, laquelle estoit la plus belle femme du royaume, et totalement en l’amour du Roy son père…
(Mémoires de Duclercq.) Et Monstrelet :… La belle Agnès étoit en la grâce du Roy beaucoup plus que n’etoit la Royne, dont le Dauphin avoit grand despit, et par despit lui fit la mort avancer…
- [136]
Le roi Charles septieme avoit une foiblesse de sens non vrayment telle que son père ; mais ayant été paistry d’une paste d’homme foible d’entendement, il en portoit quelque quartier en son esprit…
(Pasquier, liv. VI, chap. IV.) - [137]
Il ne faut pas aller jusqu’à croire, cependant, que l’ingratitude de Charles VII pour Jeanne d’Arc à l’époque du grand drame de Rouen ait eu pour cause quelconque Agnès Sorel : il est bien prouvé aujourd’hui que les premières relations du Roi et de cette favorite remontent tout au plus à 1433. Deux contemporains très-sérieux, Jacques Duclercq dans sa Chronique et Æneas Sylvius (Pie II), ne les font naître qu’en 1435. M. Vallet de Viriville, dans son Histoire de Charles VII, ne les croit même pas antérieures de beaucoup à 1438.
- [138]
Voir dans Farin, t. I, p. 478 et suiv., les
points et articles que requièrent du Roy notre souverain seigneur les gens d’Église, nobles bourgeois, manans et hahitans de la cité de Rouen
. Tous ces points et articles leur furent généreusement accordés par Charles VII. Il leur aurait suffi de demander réparation du crime commis contre Jeanne d’Arc, pour que le Roi, sur l’heure, proclamât l’abolition de la sentence. - [139]
On trouvera ce document in extenso, p. 134, ci-après.
- [140]
Cette information se trouve aux enquêtes, après le procès (t. II, p. 384 et suiv.), ainsi que celle de d’Estouteville, dont il va être parlé, entreprise deux ans plus tard.
- [141]
Voir ce décret, t. II, p. 525 (traduit).
- [142]
Quicherat, Procès, t. II, p. 82 : Præsentationes et supplicationes præviæ in ecclesia Parisiensi.
- [143]
Præfati domini delegati tandem finaliter declararunt se prædicta omnia dicere et dixisse, non ad diminutionem innocentiæ Johannæ, non in detrimentum causæ vel justitiæ ipsius viduæ, non causa dilationis vel moræ, sed ut vidua ipsa, bono semper munita consilio, debite prævideret quod, si facilis judiciorum ingressus, difficilis tamen et periculosus egressus ; omnia quæ in futurum reservantur, incerta.
(Ibid., p. 89.) - [144]
Tenor litterarum citationis in diœcesi Rothomagensi publicatarum, 17 novembre, ibid., t. II, p. 113. — Tenor primæ citationis reorum in diocœsi Belvacensi publicatæ, 29 novembre, ibid., p. 132. — Petitio contumaciæ contra eos non comparentes, p. 149. — Præsentatio facta ex parte hæredum defuncti P. Cauchon., p. 194.
- [145]
Voici la traduction textuelle de leur déclaration :
Comme il est venu à la connaissance de moi, Jacques de Rivel, maître ès arts, fils aîné de Jehan de Rivel et de Guillemette, sa femme, neveu, par sa sœur, de feu de bonne mémoire le seigneur Pierre, évêque de Lisieux et auparavant de Beauvais, héritier et ayant cause dudit défunt, moi et mes autres frères et sœurs, tant à cause de ma mère susdite, que de vénérable personne maître Jehan Bidault, mon oncle, héritier, avec mondit père et autres, dudit seigneur évêque défunt ; comme, dis-je, il m’est parvenu que les révérendissimes pères en Christ, le seigneur archevêque de Reims, et les seigneurs évêques de Paris et de Coutances, juges délégués par le Saint-Siège apostolique pour connaître et décider de la cause de nullité de certain procès en matière de foi fait par ledit seigneur évêque de Beauvais et l’inquisiteur de la foi, au temps des Anglais et des guerres sévissant alors dans le royaume, contre une certaine Jeanne, dite la Pucelle, étant alors de l’obédience du Roi notre seigneur, bien que par les plus considérables du royaume ladite femme eût été déclarée de vie sainte, intègre et catholique ; comme, dis-je, il est venu à notre connaissance que lesdits seigneurs archevêque et évêque nous ont fait citer et évoquer pour et autant que nous croirions y avoir intérêt ; Pour ces causes, moi, tant en mondit nom qu’au nom de mesdits cohéritiers, je fais savoir, dis et déclare que je ne crois pas avoir intérêt et ne suis nullement disposé à soutenir et défendre le procès susdit comme valide et juridique, non plus que les sentences qui s’en sont suivies ; attendu que (d’après ce que j’ai plus tard appris et connu, car, à l’époque du procès, je n’avais que quatre ou cinq ans, quelques-uns de mes frères étaient plus jeunes, d’autres même étaient à naître), ladite Jeanne fut traduite en cause de foi par envie et suggestion des ennemis du Roi notre seigneur, et cela parce qu’elle était de son obédience et qu’elle avait fait grand mal aux Anglais, qui ont voulu, par là, se venger d’elle, et sans cela n’eussent jamais songé à la traduire en cause de foi. Je proteste cependant expressément, et demande acte de ce que le procès qui va se faire ne peut préjudicier en aucune manière à moi, à mes cohéritiers et autres ayant cause de feu ledit seigneur évêque, attendu les traités et abolitions miséricordieusement et bénignement faits par le Roi notre seigneur lors de la réduction de la Normandie ; rentrant dans le cas de ces traité et abolitions, nous entendons en user et en bénéficier mes cohéritiers et moi, et nous devons, par la vertu de ces traité et abolitions, être protégés et défendus envers et contre tous ; priant les seigneurs juges de ne nous point faire citer davantage, attendu que nous n’entendons aucunement sister et comparaître… Fait en la maison de maître Simon Cayet, le 21 décembre…
- [146]
À Domrémy, à Vaucouleurs, à Orléans, à Paris, à Lyon, à Rouen : des enquêtes furent-elles faites ailleurs, dont les procès-verbaux ne nous seraient pas parvenus ? on peut le supposer. (Voir aux Prolégomènes, ch. II, p. 139.)
- [147]
La grâce de Dieu paraît dans cette Pucelle ; C’est là l’œuvre du Seigneur.
[NdÉ] - [148]
Traduction complète de la sentence de réhabilitation, t. Il, p. 528 et suivantes.
- [149]
Au lieux même où Jeanne suffoqua sur un cruel et horrible bûcher.
[NdÉ] - [150]
Voir le chapitre II des Prolégomènes, intitulé : Jeanne d’Arc et ses témoins, ci-après, de la page 132 à la page 288.
- [151]
Août 1431.
En ce temps, fut le sire de Saincte-Sevère de Boussau, maréchal de France, Poton de Saincte-Traille et plusieurs autres capitaines en la ville de Beauvais, lesquels s’estoient assemblés à tout plusieurs gens d’armes pour aller à Rouen se partirent de Beauvais pour aler quérir leur adventure et fourrer le pays entour Gournay en Normandie… Si fut sceue leur entreprise et reportée au comte de Warwich… finablement furent les François desconfiz… mesmement y furent mors plusieurs gens d’icelle ville de Beauvais, et y fut pris ledit Poton de Saincte-Traille…
(Monstrelet, Berry, Chartier.) - [152]
L’an 1450, toute la Normandie, qui depuis trente ans estoit sous la domination de l’Anglois, fut affranchie de cette servitude par les armes du roy Charles VII, et c’est pour cette raison que tous les ans, le 12 d’aoust, on fait une procession générale pour remercier Dieu de cette heureuse réduction.
(Farin, Histoire de Rouen, t. Ier, p. 484 de l’édition de 1668.) - [153]
Voir cette commission en entier, p. 134 ci-après.
- [154]
M. de Beaurepaire donne une raison plausible à ce déplacement :
Le motif du choix de la place du Marché aux Veaux, au lieu de la place du Vieux-Marché où s’élevait la croix expiatoire, fut tout simplement une différence de niveau entre les deux places, et la possibilité de faire monter l’eau plus haut sur la première que sur la seconde.
(Mémoire déjà cité, p. 26.) - [155]
La place qui a nom aujourd’hui place de la Pucelle s’était longtemps appelée place du Marché aux Veaux ; le deuxième monument existait au point de jonction des deux places.
Jeanne d’Arc, dit Farin, qui écrivait au dix-septième siècle, fut emmenée à Rouen, emprisonnée dans le château, et brûlée au Vieil-Marché ; quelques-uns disent que ce fut au marché aux Veaux, d’autant que sa représentation se voit sur le haut de la fontaine de cette place…
(Favin, t. I, p. 47.) — Le lieu du supplice de Jeanne d’Arc sur la place même du Vieux-Marché, près de l’église Saint-Sauveur, in veteri foro prope ecclesiam Sancti Salvatoris, a été précisé dans le récent mémoire de M. de Beaurepaire : le bûcher fût allumé tout proche du cimetière qui entourait l’église Saint-Sauveur, sur le Vieux-Marché, dont le cimetière faisait partie. Mais le cimetière étant un terrain religieux, et la mort de Jeanne étant un acte du bras séculier, ce fut sur un terrain séculier, en dehors du cimetière par conséquent, qu’eut lieu l’exécution. — S’inspirant de documents puisés dans les registres du tabellionage de la ville de Rouen, l’honorable archiviste de la cour impériale de Rouen, M. Gosselin, pense que si le jugement fut rendu sur la place du Vieux-Marché, l’exécution aurait eu lieu sur la place du Marché aux Veaux qui y était contiguë. C’était d’ailleurs l’endroit où l’on brûlait les hérétiques et les sorciers, ce qu’attestent de nombreux arrêts du Parlement, notamment un arrêt de Tournelle du 29 janvier 1522, qui renvoie une exécution de cette nature à la place du Marché aux Veaux, lieu accoutumé faire telles exécutions. — Nous nous garderons bien de prendre parti dans une telle controverse, pour laquelle nous ne sommes pas compétent. - [156]
Paul-Ambroise Slodtz (1702-1758), sculpteur du Roi, sur les dessins de Jean-Baptiste Descamps (1714-1791).
Statue de Jeanne d’Arc, place de la Pucelle à Rouen (carte postale de 1910). Elle fut détruite le 2 juin 1944 par les bombardements alliés préparant le débarquement. - [157]
Le Vieux-Marché se présente naturellement comme emplacement du monument à élever, et l’on peut être assuré que la position qui lui sera assignée sur cette place, en ne consultant même que la symétrie, ne s’éloignera guère de l’endroit où fut dressé le bûcher.
(M. de Beaurepaire, Mémoire déjà cité, p. 19.) - [158]
André Chénier (1762-1794), dithyrambe sur la mort de Charlotte Corday.
- [159]
Henri Wallon (1812-1904), Histoire de Jeanne et Arc, 1860, t. Il, p. 280.
- [160]
Mgr James Gillis (1802-1864), évêque d’Édimbourg, dans le panégyrique de Jeanne d’Arc prononcé par lui à Orléans en 1853.
- [161]
Mgr Félix Dupanloup (1802-1878), évêque d’Orléans, dans le panégyrique qu’il a prononcé le 8 mai 1855.
- [162]
Cette lettre, mentionnée ici pour ordre, ne fait point partie des dépêches que les juges ont annexées à leur procès : on la lira au chapitre III des Prolégomènes, in fine. Toutes les autres, au contraire, se trouvent en tête du premier procès, tome II, sous ce titre : Négociations préliminaires.