Tome 1 : Jeanne d’Arc et ses témoins
133Chapitre deuxièmeJeanne d’Arc et ses témoins
Témoignages tirés de l’enquête de 1455, depuis la naissance de Jeanne d’Arc jusqu’à son arrivée à Rouen.
I. Observations préliminaires
Après avoir passé en revue les juges et leurs auxiliaires, il est nécessaire, avant d’en venir au procès, de produire les témoignages qui existent sur Jeanne d’Arc. Les enquêtes qui précédèrent sa réhabilitation nous en fournissent d’irrécusables.
134Trois enquêtes existent.
Dès 1450, quelques mois après la reprise de la Normandie, Guillaume Bouillé en ouvrit une à Rouen, de l’ordre de Charles VII197. Cette première enquête, qui ne fut jamais achevée, est la seule qui ait été entreprise par l’autorité séculière. Elle est la seule aussi qui ait été rédigée en français. Nous la possédons, et son intérêt est considérable. Mais à cause de son origine laïque, l’autorité spirituelle ne crut pas devoir s’en prévaloir.
À la suite de cette enquête laïque restée incomplète, une première information ecclésiastique fut faite à Rouen en 1452. Commencée sur l’initiative du cardinal d’Estouteville et par lui-même, elle fut de son ordre continuée 135sans désemparer par Philippe de la Rose, chanoine de la cathédrale. Rédigée en latin, ainsi que celle qui a suivi, elle est comme la précédente étrangère à la procédure de réhabilitation proprement dite, qu’elle a précédée de trois ans, le rescrit du pape Calixte III qui donna ouverture à cette dernière procédure étant du mois de juin 1455198. Mais le travail de d’Estouteville n’en fut pas moins admis par les juges de la réhabilitation, qui l’annexèrent à leur procès à titre d’information préparatoire : Informatio præambula seu præparatoria.
La troisième enquête, l’enquête définitive, eut lieu dans les derniers mois de 1455 et dans les premiers mois de 1456. Elle s’effectua dans cinq localités différentes :
- À Domrémy et à Vaucouleurs, du 28 janvier au 11 février 1455 (vieux style), par le doyen de Vaucouleurs, assisté d’un chanoine de Toul, en vertu d’une commission du 20 décembre : trente-quatre témoins furent entendus.
- À Orléans, en février et mars de la même année, par l’archevêque de Reims, un des trois juges : trente-huit témoins furent entendus.
- À Paris, en avril et mai 1456, par l’archevêque de Reims, l’évêque de Paris et l’inquisiteur Bréhal : vingt témoins lurent entendus.
- À Rouen, en mai, par les mêmes : dix-neuf témoins furent entendus.
- À Lyon enfin, le 28 mai, par le vice-inquisiteur de la province, à ce commis par l’archevêque de Reims : un seul témoin, d’Aulon, fut entendu ; et, circonstance heureuse, sa déclaration fut reproduite telle qu’il l’avait exprimée, en français.
136Nous devons au lecteur ces trois enquêtes. Elles sont une annexe obligée du procès de condamnation, qu’elles mettent à même d’apprécier pour ce qu’il vaut.
Mais la manière dont elles ont été composées en rend la lecture souvent pénible. Nous voulons parler du cadre uniforme dans lequel chaque témoignage a été renfermé ; de la rédaction sous forme indirecte de dépositions faites par des témoins qui ont cependant parlé à la première personne ; du défaut d’enchaînement de chaque témoignage ; des déclarations multiples d’un même témoin éparses souvent dans les trois enquêtes ; du défaut d’ordre dans la distribution des témoignages. Ces raisons, et d’autres qu’il est superflu d’exprimer, enlèvent à ces documents une partie de leur intérêt.
Il était possible de remédier à ces défectuosités.
D’abord, il fallait faire parler les témoins comme ils ont parlé, au lieu de cette formule indirecte qui rend la phrase obscure : Interrogé si, le témoin a répondu que…
Ensuite, il fallait prendre dans chaque témoignage, en respectant religieusement son texte, tout ce qui concerne un même point ; par exemple, l’enfance de Jeanne à Domrémy, présenter à la suite les uns des autres les extraits de tous les témoignages s’y rapportant, et mettre ainsi du même coup sous les yeux du lecteur ce qui aux enquêtes est épars ou confondu.
Mais où placer les enquêtes ? Doivent-elles précéder le procès de condamnation ou le suivre ?
Il nous a paru qu’il allait distinguer.
Les faits sur lesquels les enquêtes ont porté peuvent se 137diviser en deux classes : les uns ont précédé le procès et ne sont autres que la vie de Jeanne avant sa prise ; les autres sont le procès même et ce qui l’a suivi.
Or si la partie des enquêtes qui concerne le procès ne doit venir qu’après le procès, au contraire ce qui est relatif à la personne de l’accusée et constitue les griefs même sur lesquels le procès a été construit, a besoin d’être connu avant le procès. Toute la vie de Jeanne, en effet, fut incriminée et flétrie, soit dans les interrogatoires et dans l’accusation, soit dans les douze articles, les consultations et les deux sentences. Pour pouvoir saisir la calomnie au passage, chaque fois qu’elle viendra à se produire dans l’œuvre de Cauchon, il faut, au préalable, avoir la vérité sur les faits qui lui ont servi de prétexte.
Leurs calomnies, par exemple, contre sa jeunesse si pure, sous l’aile de sa mère ; leurs accusations de sorcellerie à propos de cette coutume antique des jeunes filles de Domrémy au sujet de l’arbre séculaire que les légendes du village avaient poétisé ; leurs articulations d’un vice sans nom à propos du séjour de la jeune fille à Neufchâteau : toutes ces infamies ont leur contre-poids dans le tableau charmant et plus d’une fois reproduit de cette famille laborieuse, pauvre et honnête, qui porte dans son sein, sans en avoir conscience, celle qui doit, quand aura sonné l’heure dans les desseins de Dieu, arracher son pays au joug de l’étranger.
Et sa vie restée chaste et pure au milieu des entraînements de la lutte et des séductions du triomphe ; et sa part exclusive dans cet avènement merveilleux de la patrie surgissant radieuse aux appels d’une vierge inspirée : il faut savoir sur quels fondements historiques ce grand fait repose, avant d’en venir aux arguties misérables et aux prétextes futiles d’un tribunal inepte.
138Telle est la place que nous avons cru devoir donner à l’une et à l’autre partie des enquêtes :
Avant le procès, tout ce qui concerne les faits de la vie de Jeanne qui ont servi de texte ou de prétexte à l’accusation ; à sa suite, au contraire, tout ce qui concerne le procès lui-même, circumstancias processus, qualitates, judicium et procedendi modum
, pour parler comme la sentence de réhabilitation.
Les faits antérieurs se dérouleront dans un instant d’une manière logique, sous les divers paragraphes suivants :
- L’enfance de Jeanne à Domrémy ;
- L’arbre des Dames ou des Fées ;
- Le séjour de Jeanne à Neufchâteau ;
- Son départ de Domrémy ;
- Son séjour à Vaucouleurs ;
- Son séjour à Chinon et à Poitiers ;
- Comme préalable à ce paragraphe et aux suivants, les déclarations de ses trois principaux répondants aux enquêtes, d’Alençon, Dunois et de Gaucourt ;
- Son séjour à Orléans, et tout ce qui a suivi, en tant du moins qu’on le trouve dans les enquêtes ;
- Son séjour à Bourges auprès de la Reine, après le sacre ;
- Sa détention, après Compiègne et avant Rouen ;
- Enfin, les déclarations de ses trois serviteurs, Louis de Contes, son page ; d’Aulon, son chevalier ; Pasquerel, son aumônier : elles renferment les pages les plus émouvantes de ces récits merveilleux.
Les enquêtes de 1450 et de 1452 étaient restées muettes 139sur ce qui concerne la vie de Jeanne d’Arc, et n’avaient porté que sur les événements dont Rouen a été le théâtre ; seule, l’enquête de 1455 a eu pour objet les événements de Rouen et toute la vie de Jeanne d’Arc ; c’est donc cette dernière qui nous a seule servi pour le travail qui va suivre.
Elle n’a pas su éviter un double écueil : d’une part, beaucoup de témoins, pour ce qui concerne surtout Domrémy, ont déposé sur les mêmes faits en termes presque identiques ; d’autre part, certains témoins, surtout pour Orléans, sont muets en quelque sorte, quoiqu’ils aient dû beaucoup dire, le commissaire-enquêteur, au lieu de rédiger leur déclaration telle qu’elle lui était exprimée, ayant jugé suffisant de mentionner pour certaines, qu’elles étaient conformes à telle ou telle autre déjà recueillie, sans les reproduire autrement. Mais de même qu’un tel laconisme constitue une sorte d’absence de témoignage qu’on ne saurait trop regretter, de même la lecture de déclarations conçues souvent presque dans les mêmes termes, peut, au premier aperçu, paraître surabondante. Cependant cet inconvénient ne nous a pas arrêté, et des raisons graves nous ont amené à tout reproduire. Il s’agit ici d’un véritable débat où chaque lecteur, constitué juge, doit avoir en sa possession un dossier complet ; la multiplicité des témoignages ne pouvant qu’ajouter à la démonstration, rien ne nous a paru à négliger quand il s’agit de calomnies qui, après avoir trouvé place au procès, ont eu, au siècle dernier, un écho aussi inattendu que regrettable. Jamais la vérité ne sera apparue avec plus d’éclat et de certitude ; mais pour que chaque lecteur le reconnaisse et le proclame, il lui faut tous les documents sous les yeux.
En lisant ces nombreux témoignages, et arrivé à la 140partie qui suit les événements d’Orléans et de la Loire, on sera frappé du silence presque absolu que garde l’enquête sur le temps qui se place entre ces événements et Compiègne : dix mois de sa vie, et des mieux remplis, dont l’enquête ne parle que transeundo, quand elle ne les omet pas tout à fait. Circonstance singulière, les trois personnes qui lui furent spécialement attachées, de Contes, son page, d’Aulon, son chevalier, Pasquerel, son aumônier, dans leurs déclarations d’un intérêt saisissant, à partir déjà d’Orléans, mais bien plus encore à partir de Reims, se tiennent dans un mutisme inexplicable. D’Alençon, Dunois, de Gaucourt, ces trois grands hommes de guerre qui se sont fait gloire d’être ses répondants, ont imité ce silence regrettable. Rien ou presque rien dans les enquêtes sur Troyes, Châlons, Reims, Paris, Bourges ; rien absolument sur Compiègne ; rien, un mot à peine, sur sa captivité de plus de six mois dans les forteresses de Flandre et de Picardie.
On peut se demander si une telle lacune a toujours existé, et si, pour cette partie de la vie de Jeanne, il a suffi de la notoriété ? Cette notoriété était, il est vrai, éclatante et vivante en 1455, mais pas plus pour la dernière phase que pour la phase antérieure. Et comment les juges de la réhabilitation, qui, sur tout le reste, ont considéré comme insuffisante une preuve fondée sur la seule notoriété, auraient-ils, au mépris des règles inquisitoriales, négligé une investigation directe pour les dix derniers mois, au sujet desquels ils avaient sous la main des témoignages nombreux ? On comprendrait ce silence, si la procédure de réhabilitation eût eu pour but de justifier la personne du Roi jusqu’au couronnement. Mais telle n’était pas la seule mission des juges de la réhabilitation, ils en avaient une autre bien différente, la recherche et la justification 141de Jeanne, de sa naissance à sa mort. Toute sa vie ayant été incriminée199, toute sa vie dut être étudiée, scrutée, approfondie.
Cette lacune semble d’autant plus étrange, qu’un des trois juges de la réhabilitation, le plus considérable, Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, avait, par lui ou ses suffragants, juridiction sur le territoire où les événements à rechercher s’étaient produits. Il faudrait admettre que ce prélat eût négligé une enquête dans sa métropole et dans les diocèses de Châlons, Troyes, Beauvais et Compiègne.
Il existe un indice que les informations ont pu s’étendre au delà de ce que nous possédons, c’est le considérant de la sentence de réhabilitation relatif aux enquêtes :
Attentis testium depositionibus, tam super conversatione et egressu defunctæ e loco originis, quam super examinatione ipsius in præsentia plurimorum Pictavis facta… quam super admiranda liberatione civitatis Aurelianensis, progressuque ad civitatem Remensem et coronationem regiam, quam super circumstancias processus…
C’est-à-dire : Attendu les dépositions des témoins et leurs attestations sur la vie de la défunte, sur son départ du lieu de son origine, sur son examen à Poitiers, sur la merveilleuse délivrance d’Orléans, sur la marche sur la cité de Reims, le couronnement du Roi, les circonstances du procès, etc.
Ainsi, les enquêtes se sont continuées jusqu’au sacre inclusivement, ce considérant semble le dire : or, ce que les enquêtes nous donnent sur Reims et le couronnement peut être considéré comme nul200.
142On arrive ainsi à se demander si les greffiers de la réhabilitation ont inséré toutes les enquêtes. Ils auraient aussi négligé un autre document, que les juges de la réhabilitation n’ont pu, il semble, ne pas avoir sous les yeux, les procès-verbaux de l’examen de Poitiers. Au moins la perte de ces procès-verbaux, toute regrettable qu’elle soit, est en partie comblée par le témoignage de plusieurs des docteurs de Poitiers, notamment par le témoignage si curieux du frère Séguin, qu’on trouvera ci-après, et par le texte même de leur décision, qu’on lira à la suite de ce témoignage. Entre Orléans et Compiègne, à partir surtout de Troyes, la lacune existe, au contraire, sans compensation. Que n’avons-nous les déclarations de ses bons amis les bonnes gens de Compiègne, si dévoués à leur seigneur
, et celles des demoiselles de Luxembourg, ses meilleures amies après la Reine ?
(Interrogatoires des 3 et 14 mars.) — Si ces enquêtes ont existé, sont-elles perdues sans retour ? Qu’est devenu le dossier minute de la procédure de réhabilitation ? Puisse-t-on le découvrir, et avec lui les documents précieux qui peuvent s’y trouver ?
Parmi les documents extrajudiciaires qui existent sur Jeanne d’Arc, un des plus précieux est la chronique qui porte son surnom. Éditée pour la première fois sur la fin du dix-septième siècle par Denys Godefroy, elle l’a été de nos jours par M. Vallet de Viriville, qui lui donne pour auteur Guillaume Cousinot, auteur d’une chronique beaucoup plus étendue, aujourd’hui perdue, dont ce seul fragment nous serait resté. Cette Chronique de la Pucelle, il est aisé de s’en assurer, a été en partie composée à l’aide des enquêtes de la réhabilitation, qu’elle copie, sur bien des points, textuellement. Mais la Chronique de la Pucelle se continue jusqu’au mois de septembre 1429, 143deux mois après le 17 juillet, date du sacre : là, elle est interrompue brusquement, et la suite, à partir de cette date, nous fait défaut. Mais depuis le sacre jusqu’au 12 septembre, c’est-à-dire jusqu’à l’issue de la campagne de Paris, cette chronique contient des documents qui paraissent avoir été puisés à la même source que les précédents. On y lit notamment ce passage, où le nom du duc d’Alençon paraît à côté du sien, lors de son insuccès contre Paris :
Elle vint à grant puissance de gens d’armes, et descendit en l’arrière-fossé, avec grant foison de gens de guerre ; puis avec une lance monta jusques sur le dos d’asne et tenta l’eaue qui estoit bien profonde ; quoy faisant elle eut d’un traict les deux cuisses percées, ou au moins l’une ; ce nonobstant, elle ne vouloit partir, et faisoit toute diligence de faire apporter et jecter fagots de bois en l’autre fossé, pour aisder passer jusques au mur […] et depuis qu’il fut nuict, fut envoyée quérir par plusieurs fois, mais elle ne vouloit partir, ny se retirer en aucune manière ; et fallut que le duc d’Alençon l’allast quérir et la ramenast.
Nous allons faire précéder cette première partie des enquêtes d’une note sommaire sur les témoins qui y déposent, ce qui mettra à même d’apprécier une fois pour toutes leur degré d’aptitude et de véridicité.
144II. Les témoins
(Notes sur les témoins compris en cette première partie des enquêtes)
(Notes sur les témoins compris en cette première partie des enquêtes)
§1. Trente-quatre témoins de Domrémy et de Vaucouleurs
- Jean Morel, laboureur, âgé de soixante-dix ans, demeurant à Greux, proche Domrémy, un des parrains de Jeanne. Elle en avait eu au moins trois, et trois marraines. Jean Morel est le seul de ses parrains qui ait été entendu. Des deux autres, l’un, Jean Rainguesson, était décédé, ainsi que l’a formellement déclaré la veuve Estellin. L’enquête n’indique pas la cause du silence du troisième, qui se nommait Jean le Langart : à moins qu’il ne soit compris dans la qualification de
quondam
qui suit le nom de Rainguesson dans la déclaration de la veuve Estellin :Fuerunt ejus patrini, Johannes Morel de Greu, ac Joannes le Langart, et Joannes Rainguejsson quondam.
Ses trois marraines ont déposé :
- Béatrice, âgée de quatre-vingts ans, veuve d’Estellin, laboureur à Domrémy ;
- Jeannette, âgée de soixante-dix ans, femme de Thévenin, charron à Domrémy ;
- Jeannette, âgée de soixante ans, veuve de Thiesselin, de Viteau, en son vivant clerc à Neufchâteau. Elle donna à sa filleule le nom qu’elle portait elle-même :
Habebat nomen suum.
Jeannette fut, en effet, le vrai nom de la vierge de Domrémy. (Voir son premier interrogatoire, séance du 21 février.)
145Ces quatre premiers témoins ont fourni les renseignements les plus certains sur sa famille et ses habitudes.
On trouve ensuite dans l’enquête onze de ses compagnons d’enfance ; et pour apprécier leur degré de contemporanéité, il suffira de se rappeler que Jeanne aurait eu environ quarante-quatre ans en 1455 :
- Hauviette, âgée de quarante-cinq ans, femme de Gérard de Syone, laboureur, demeurant à Domrémy, témoin des plus importants, et un de ceux qui la connurent le mieux. Elles avaient passé leur jeunesse dans la plus douce familiarité,
cum Johanna stetit et jacuit amorose in domo patris sui
. C’était une bonne, simple, douce et chaste fille, a dit d’elle ce témoin, très-pieuse, et qui rougissait quand on lui reprochait de l’être trop :Et sæpe habebat verecundiam eo quod gentes dicebant sibi quod nimis devote ibat ad ecclesiam.
Pour éviter à Hauviette l’émotion de la séparation, et peut-être aussi dans la crainte que son affection ne lui suscitât quelque obstacle, Jeannette eut la force de lui cacher son départ. Hauviette pleura beaucoup :Testis propter hoc multum flevit, quia eam multum propter suam bonitatem diligebat ; sua socia erat.
C’était sa compagne de tous les jours. Jeannette était si bonne et Hauviette l’aimait tant ! - Mengète, âgée de quarante-six ans, femme de Jean Joyart, laboureur à Domrémy. La maison de Mengète était quasi contiguë,
quasi contigua
, à celle de Jeannette. Aussi les jeunes filles avaient-elles beaucoup vécu ensemble :Sæpe nebat in societate Johannetæ de die et nocte ; occupabat se Johanneta sicut aliæ puellæ faciunt.
Ensemble, accompagnées de leurs parents, elles avaient cherché refuge à Neufchâteau, elles et tous les autres habitants 146du village ; ensemble, bien des fois, elles et leurs autres camarades étaient allées autour de l’arbre des Fées danser, rire et chanter, faisant ce qu’avaient fait leurs mères depuis des siècles, et ce qu’après elles leurs enfants faisaient à leur tour à l’époque même de l’enquête, en ces temps heureux où les habitudes se transmettaient d’âge en âge,prout adhuc de præsenti aliæ faciunt
. - Isabelle, âgée de cinquante ans, femme de Gérardin d’Épinal, laboureur à Domrémy. C’est ce témoin qui a révélé ce fait touchant que Jeannette faisait coucher des pauvres dans son lit, se condamnant à passer la nuit dans un coin du foyer :
Faciebat hospitare pauperes, et volebat jacere in focario et quod pauperes jacerent in lecto.
Jamais on ne la voyait oisive ou errante,non videbatur per viam
. Elle était la commère d’Isabelle,commater
, pour avoir été marraine d’un de ses enfants. - Gérardin d’Épinal, laboureur, habitant Domrémy depuis sa dix-huitième année, âgé de soixante ans, mari du précédent témoin, et que Jeannette par cette raison appelait familièrement son compère,
compater
. Fut-ce sérieusement qu’elle lui dit un jour :Compère, si vous n’étiez Bourguignon, je vous dirais quelque chose !
Elle faisait allusion à ses pensées de départ ; mais lui, dans sa grossièreté, pensa qu’il s’agissait de quelque mariage :Credebat quod fuisset pro aliquo socio quem vellet desponsare.
Gérardin serait-il ce seul Bourguignon qu’il y eût dans tout Domrémy, dont Jeanne a parlé dans ses interrogatoires, séance du 24 février ? - Michel Lebuin, âgé de quarante-quatre ans, originaire de Domrémy, laboureur à Burey. Bien des fois 147il s’était rendu avec elle en pèlerinage à Sainte-Marie de Bermont.
- Colin, âgé de cinquante ans, laboureur à Greux ; un de ses camarades d’enfance. Colin la voyait presque tous les samedis aller l’après-midi avec une sœur et d’autres femmes à l’ermitage de Bermont. Colin et ses camarades la plaisantaient même à ce sujet :
Ipse testis, qui tunc erat juvenis, et alii juvenes de ea deridebant.
- Gérard Guillemette, âgé de quarante ans, laboureur à Greux. Il n’y avait pas meilleur qu’elle dans tout le village, a dit ce témoin, qui avait passé son enfance sous sa direction :
Non erat melior ipsa in villa
. Il l’avait connue depuis qu’il se connaissait lui-même,a tempore suæ notitiæ
, Jeannette étant plus âgée que lui de quelques années. - Jean Waterin, âgé de quarante-cinq ans, laboureur, originaire de Domrémy, demeurant à Greux à l’époque de l’enquête. Ce témoin avait passé sa jeunesse avec elle, tantôt
ad aratrum patris
, autour de la charrue de son père, tantôtin pasturis sive pascuis
, dans les prés ou dans les pâturages. Il la vit quitter le village, disant adieu aux gens qu’elle rencontrait :Vidit eam recedere… et dicebat gentibus ad Deum.
- Simonin Musnier, âgé de quarante-quatre ans, laboureur à Domrémy. La maison de Simonin étant voisine de celle de Jeannette, les deux enfants avaient été élevés ensemble :
Fuit nutritus cum Johanneta et juxta ejus patris domum.
Ce témoin atteste sa charité envers les malades,sollicitabat ægros
. Simonin lui-même avait été l’objet de ses soins :Dum erat puer, ipse infirmabatur, et ipsa Johanneta ipsi consolabatur.
- Jean Jacquard, âgé de quarante-sept ans, fils de 148Jean dit Guillemette, laboureur à Greux, tout proche Domrémy ; un de ses camarades d’enfance les plus assidus : ils avaient passé leurs jeunes années ensemble au village ou dans les champs,
in Dompno-Remigio et in campis
. - Jean Moen, âgé de cinquante-six ans, charron, originaire de Domrémy, demeurant à l’époque de l’enquête à Coussey près Neufchâteau ; il avait été voisin de Jeannette pendant leur enfance :
Ipse testis erat vicinus ejus.
Cinq autres témoins sont des vieillards, voisins ou amis de la famille :
- Jacques de Saint-Aimance, âgé de soixante ans, laboureur à Domrémy, voisin des parents de Jeannette : bien souvent celle-ci était venue faire la veillée chez lui avec sa fille.
- Perrin, âgé de soixante-dix ans, drapier à Domrémy. À cette profession, il joignait un emploi dans l’église qui l’obligeait à sonner les offices, fonction dont il s’acquittait, paraît-il, fort mal, car Jeannette avait promis à ce drapier de la laine de ses moutons, à la condition qu’il n’oublierait plus de sonner les cloches.
- Bertrand Lacloppe, âgé de quatre-vingt-dix ans, couvreur en chaume à Domrémy.
- Thévenin, âgé de soixante-dix ans, charron à Domrémy, mari d’une des trois marraines de Jeannette.
- Nicolas Bailly, âgé de soixante ans, tabellion royal et substitut royal à Andelot. Il avait connu Jeanne personnellement et en a rendu bon témoignage. Ce fut lui que les Anglais chargèrent, en sa qualité de tabellion, d’exécuter, en 1430, la commission que Cauchon leur avait envoyée à l’effet d’enquérir sur la vie de Jeanne : 149Bailly s’acquitta de sa tâche en honnête homme, et mit en relief les vertus de la jeune fille. On sait ce que Cauchon et d’Estivet firent de son travail. Dans la seconde partie des enquêtes on lira un témoignage curieux de Bailly sur ce point.
Outre des parents, des camarades d’enfance et les anciens du village, les commissaires enquêteurs ont entendu cinq ecclésiastiques :
- Vénérable personne messire Étienne de Syone, âgé de cinquante-quatre ans, curé de l’église paroissiale de Roncessey-sous-Neufchâteau, doyen de la chrétienté de Neufchâteau. Il n’avait pas, il est vrai, connu Jeannette ; mais il est venu attester l’opinion que lui avait maintes fois exprimée le curé de son temps, feu messire Guillaume de Fronte, qui ne cessait de la citer comme un modèle :
Bona, simplex, devota, bene morigenata, Deum timens, ita quod non erat sibi similis in villa.
Ce témoin, qui avait bien connu la femme la Rousse, l’hôtesse de Neufchâteau, l’a qualifiée demulier honesta
. - Messire Jacques Dominique, âgé de trente-cinq ans, originaire de Domrémy, curé, en 1455, de l’église paroissiale de Montiers-sur-Saulx. Quoique plus jeune qu’elle de dix ans, il l’avait connue dans sa première enfance, et il est venu apporter à l’enquête ses souvenirs personnels et l’opinion de tout Domrémy.
- Discrète personne messire Henry Arnold de Gondrecourt, âgé de soixante-quatre ans, prêtre. Il avait à diverses reprises exercé son ministère à Domrémy du temps de Jeanne, et il a rendu témoignage de sa grande piété, l’ayant confessée trois fois en un seul carême.
- Messire Jean Collin, âgé de soixante-six ans, curé 150de Domrémy à l’époque de l’enquête. Il était attaché à l’église de Vaucouleurs à l’époque du séjour de Jeanne dans cette ville, et l’y avait confessée deux ou trois fois. Il a rendu aussi témoignage de ses pieuses habitudes, tant à Vaucouleurs qu’à Domrémy.
- Discrète personne messire Jean Lefumeux, de Vaucouleurs, âgé de trente-huit ans, curé de l’église paroissiale de Ugney en 1455, et chanoine de la chapelle de la Bienheureuse Marie de Vaucouleurs. Il n’avait que douze ans en 1429, et était attaché à la chapelle de la Bienheureuse Marie ; il avait été frappé de la grande piété de cette jeune fille, sur laquelle tout le monde alors avait les yeux. Il lui en était resté un vif souvenir, qu’il a déposé dans l’enquête en termes très-accentués.
Un parent de Jeannette est le lien qui rattache les témoins de Domrémy à ceux de Vaucouleurs :
- Durand Laxart, âgé de soixante ans, laboureur à Burey-le-Petit, dont la femme était la propre tante de Jeannette. Il fut honoré des confidences de sa nièce et fut le premier qui eut foi en elle. Il n’épargna pour lui venir en aide ni les soins ni les démarches, et ne recula pas plus qu’elle devant les refus et les moqueries de Robert de Baudricourt, avant que celui-ci eût cédé devant la persistance de la jeune fille, qui voulait se rendre auprès du Roi,
dût-elle y user ses jambes jusqu’aux genoux
. Durand Laxart l’avait eue chez lui pendant, six ou sept semaines, lorsque Baudricourt refusait de l’accueillir.Donnez-lui des claques et renvoyez-la chez son père
, lui disait Robert,Robertus pluries dixit testi quod daret ei alapas et reduceret eam ad domum sui patris.
— Témoignage des plus précieux.
Viennent ensuite les déclarations de huit personnes, 151habitants de Vaucouleurs ou gentilshommes du voisinage, qui furent mêlés plus ou moins à sa mission :
- Catherine, âgée de cinquante-quatre ans, épouse de Henry Leroyer, de Vaucouleurs, femme respectable chez laquelle Durand Laxart conduisit sa nièce, et chez laquelle celle-ci demeura pendant les trois semaines de son séjour à Vaucouleurs. Catherine fut émerveillée par ses discours,
stupefacta
. Encore un peu, elle aurait laissé là mari et enfants pour la suivre. Pendant son séjour chez elle, le temps pesait à Jeanne comme à une femme enceinte :Erat tempus Joannæ grave ac si esset mulier prægnans eo quod non duceretur ad Delphinum.
- Henry Leroyer, âgé de soixante-quatre ans, époux de Catherine. Sa déclaration est conforme à celle de sa femme, et non moins intéressante. Lui aussi atteste que Jeanne continua chez eux ses habitudes de travail et de piété : jamais oisive,
nunquam otiosa
; elle cousait fort bien,bene nebat
, aimait aller à l’église,libenter ibat ad ecclesiam
, où Catherine l’accompagnait, aux matines et à la messe. - Noble homme Jean de Novelonport, dit de Metz, âgé de cinquante-sept ans, demeurant à Vaucouleurs. Un des six qui assumèrent la périlleuse entreprise du voyage de Chinon. Les cinq autres furent : Bertrand de Poulengey, Richard l’Archer, Collet de Vienne, messager du Roi, Jean Honnecourt, de la suite de Jean de Metz, Julien, de la suite de Bertrand. Jean de Metz et Bertrand de Poulengey marchent tous deux en tête de ces courageux auxiliaires : les quatre autres ne furent guère que leurs suivants.
- Bertrand de Poulengey, âgé de soixante-trois ans, écuyer du roi de France en 1455, demeurant à Vaucouleurs. Il connaissait la famille de Jeanne, et il en a rendu 152bon témoignage. Sa déclaration et celle de Jean de Novelonport, dit de Metz, ont une importance de premier ordre. On ne saurait trop les relire pour comprendre la puissance d’entraînement à laquelle ils cédèrent. Tous deux furent subjugués,
Erat multum inflammatus suis vocibus
, a dit de Poulengey.
Le témoignage des quatre autres n’a pas été recueilli, soit qu’ils fussent absents, soit qu’ils eussent déjà succombé aux fatigues de l’âge ou de la guerre.
- Noble homme Jean de Martigny, près de Neufchâteau, âgé de cinquante-six ans, écuyer. Ce gentilhomme n’a déposé que de ce qu’il savait par ouï-dire.
- Noble homme Geoffroy du Fay, âgé de cinquante ans, demeurant à Marcey, près de Neufchâteau. Plusieurs fois Jeanne était allée le trouver et lui avait fait part de sa volonté de combattre les Anglais.
- Noble homme le seigneur Albert d’Ourches, âgé de soixante ans, chevalier, demeurant à Vaucouleurs. Ce gentilhomme, qui la vit souvent, fut surtout frappé de ses discours,
quæ puella multum loquebatur
. Sa parole, en effet, était entraînante : les moindres mots d’elle que les enquêtes ont recueillis attestent la puissance de son langage. Nous la retrouverons dans ses interrogatoires, imposant silence à ses juges. Albert d’Ourches eût bien voulu avoir une fille aussi parfaite,bene voluisset habere unam filiam ita bonam
. Il la vit partir pour Chinon avec ses six compagnons. - Guillot Jaquez, âgé de trente-six ans, sergent du Roi, demeurant à Andelot : n’a déposé que par ouï-dire.
Tels sont les trente-quatre témoins qui furent entendus dans l’enquête ouverte en 1455 par les commissaires 153délégués, Reginald Chichery, doyen de Vaucouleurs, et Waterin Thierry, chanoine de Toul. Sans doute ils eussent pu obtenir bien d’autres particularités que celles qu’on va lire, et tout ce qu’ils n’ont pas recueilli est tombé dans l’oubli ! Mais la commission qui les saisissait les avait renfermés dans un cercle infranchissable. Il en avait été pour eux comme il en est pour les juges enquêteurs de nos jours, qui ont pour devoir de se renfermer dans les limites que leur trace l’autorité qui les délègue. Tout en regrettant ce qui est irrévocablement perdu, sachons-leur gré de ce qu’ils ont recueilli, qui permet de recomposer cette première phase d’une vie toute de patriotisme, de sacrifice et de sainteté.
§2. Témoins sur les faits généraux qui se placent entre Chinon et Compiègne (mars 1429 à mai 1430)
Trois grands hommes de guerre occupent le premier rang parmi les témoins entre Chinon et Compiègne : d’Alençon, Dunois, de Gaucourt.
Très-illustre et très-puissant prince et seigneur Jean, duc d’Alençon, âgé d’environ cinquante ans en 1456.
— Son bisaïeul, petit-fils de Philippe le Hardi, avait été tué à la bataille de Crécy. Son aïeul, un des otages du roi Jean après Poitiers, avait usé sa vie sous du Guesclin contre les Anglais. Son père avait trouvé à Azincourt une mort héroïque : sur la fin de la bataille, quand déjà commençait le désastre, il avait, à la tête de dix-huit chevaliers de la bannière du seigneur de Croy, fait serment de pénétrer jusqu’à Henry V et d’abattre sa couronne. On l’avait vu, suivi de ses dix-huit preux, percer les rangs ennemis, pénétrer seul jusqu’au Roi, tuer 154le duc d’York, puis, de sa hache, terrasser le Roi et lui briser sa couronne : il allait lui porter le dernier coup quand les gardes de Henry V l’avaient étendu mort aux pieds de leur maître. — Jean, celui dont il s’agit ici, n’avait guère que vingt-trois ans en 1429, et, digne fils de ces trois héros, il avait déjà versé son sang pour la cause nationale. Fait prisonnier en 1424, à la bataille de Verneuil, il venait de passer cinq années de captivité dans la forteresse du Crotoy, où Jeanne à son tour devait être bientôt enfermée. Libre depuis peu quand Jeanne était arrivée à Chinon, presque du même âge qu’elle, et, par sa récente captivité non moins que par les instincts de sa race, tout pénétré de l’idée dont elle était la plus haute expression, il se sentit pour elle une sympathie des plus vives. Jamais esprits ne furent mieux faits pour s’entendre. D’Alençon était impatient de prendre une revanche et de s’attaquer au Régent lui-même, qui lui avait enlevé jusqu’au titre de son duché. Et puis, d’Alençon était le gendre du duc d’Orléans, qu’il entrait dans les vues de Jeanne de délivrer, dût-elle, disait-elle, l’aller chercher dans la Tour de Londres. Aussi fut-il des premiers à embrasser la cause de l’héroïne et des derniers à lui rester fidèle. Jeanne, de son côté, mit un grand empressement à faire entrer d’Alençon dans ses vues. La première fois qu’ils se virent, ce fut à Chinon. Écoutons le récit du duc :Elle était seule, causant avec le Roi, quand j’entrai.
— Aussitôt l’examen des docteurs achevé, d’Alençon s’employa aux préparatifs de l’expédition 155qui, sous la conduite de Jeanne, marcha au salut d’Orléans. Elle avait reçu de lui, dès avant Poitiers, un cheval et une armure. Le duc ne put la suivre à Orléans, où elle eut pour seconds ses deux autres principaux répondants aux enquêtes, Dunois et Gaucourt. Il ne le pouvait pas, l’honneur le lui défendait, parce qu’il devait achever le payement de l’énorme rançon au prix de laquelle il avait obtenu sa liberté. Mais une fois Orléans miraculeusement délivré et sa rançon payée, d’Alençon prit le premier rang auprès d’elle. Il fut son plus ardent soutien, d’abord pendant la campagne sur les rives de la Loire, ensuite pendant la campagne de Reims et de Paris. Le jour du sacre, pendant que Jeanne était tout entière à la joie de son œuvre, ce fut lui qui sous ses yeux fit le Roi chevalier. Ils échouèrent ensemble sous les murs de Paris, et ce jour-là commença pour eux la série des amertumes et des déceptions.Qui êtes-vous
, me demanda-t-elle aussitôt ? Le Roi y sans me laisser le temps de répondre :C’est mon cousin le duc d’Alençon.
Jeanne alors continuant de s’adresser directement au duc :Soyez le très-bien venu : plus il y en aura du sang du roi de France, et mieux cela vaudra !
Pourquoi après Compiègne ne fit-il rien pour elle auprès du gouvernement anglais ? L’ingratitude fut générale : mais on cherche vainement la cause de son abstention. On voudrait trouver en sa faveur une exception ou une
Bien que donné à vingt-cinq ans de distance, le témoignage de d’Alençon respire un vif enthousiasme. On le lira avec un grand intérêt.
Le chroniqueur des ducs d’Alençon, Perceval de Cagny, donne la raison intime du dévouement du jeune duc :
À l’occasion de l’amitié que Jeanne avoit au duc d’Orlians, elle se fist très accointe du duc d’Alençon qui avoit espousé sa fille. […] Guaires après sa venue à Chinon, Jeanne étoit allée voir la duchesse d’Alençon en l’abbaye de Saint-Florent près Saumur. Dieu scait la joye que la mère du duc d’Alençon et laditte fille d’Orlians ; sa femme, 156lui firent par trois ou quatre jours qu’elle fut audit lieu. Et après ce, toujours se tint plus prochaine et acointe du duc d’Alençon que de nul autre ; et toujours, en parlant de lui, l’appeloit
mon beau duc
.A ! gentil duc, as-tu donc peur ? lui disait-elle à passant de Jargeau ; ne te rappelles-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sans blessures ?…
— En effet, au moment où le duc allait entreprendre la campagne de la Loire, la jeune duchesse, repassant dans son souvenir la longue captivité de son mari et la lourde rançon qu’il venait d’achever de payer — deux millions, — suppliait le duc de rester.N’ayez crainte, madame, lui avait dit Jeanne, je vous le ramènerai en tel et meilleur état qu’il n’est en ce moment : in statu tali et meliori quam sit.
Ce qui eut lieu.Dunois. Ce grand homme est ainsi qualifié à l’enquête :
Illustrissime prince, le seigneur Jean, comte de Dunois et de Longueville, lieutenant général du Roi au fait de ses guerres, âgé de cinquante-quatre ans.
Tels étaient ses titres en 1456, après l’entière expulsion des Anglais, à laquelle il avait glorieusement travaillé pendant quarante ans.Fils naturel de Louis d’Orléans, ce frère unique de Charles VI tombé en 1407 victime de la vengeance de Jean sans Peur, Dunois, à ce moment, serait resté sans appui, simple bâtard d’Orléans, qualité qu’il n’a, du reste, en aucun temps abdiquée, si l’illustre veuve de son père, Valentine de Milan, ne l’avait élevé avec ses propres enfants, dont l’aîné, Charles, devait plus tard expier par vingt-cinq ans de captivité dans la Tour de Londres le crime d’avoir été vaincu à Azincourt. Lorsque Valentine se sentit mourir de la douleur de n’avoir pu obtenir justice 157de l’assassinat qui l’avait rendue veuve, elle avait réuni autour d’elle tous ses enfants, et leur montrant le bâtard d’Orléans :
— Jean est mon enfant comme vous, leur avait-elle dit, on me l’avait dérobé, je l’ai repris ; et, j’en suis sûre, nul aussi bien que lui ne vengera son père !
Elle disait vrai : aucun autre, après Jeanne d’Arc, ne devait autant contribuer à briser la puissance anglo-bourguignonne. — Valentine était morte en 1408, Jean n’ayant encore que six ans. Toute la vie de ce frêle enfant, qui devait être un des plus grands hommes de son siècle, allait être consacrée à la guerre. Il n’avait que vingt-cinq ans en 1427, quand, avec l’aide de Gaucourt, il avait eu l’honneur, rare en ces temps désastreux, de battre sous Montargis, à la tête de seize cents Français, trois mille Anglais commandés par Warwick. Ensuite, il avait dû se renfermer dans Orléans pour y défendre, mais sans espoir, le duché de son frère Charles.
Ce fut sous les murs de cette ville a moitié renversés qu’eut lieu sa première entrevue avec Jeanne : nul ne la reçut avec plus de joie.
— Est-ce pas vous qui êtes le Bâtard d’Orléans ? lui avait-elle dit en l’apercevant :
Estis vos bastardus Aurelianensis ?
Voici que je vous apporte secours meilleur qu’il n’en vint jamais à général ou cité quelconque le secours du Roi des cieux !Aussitôt j’eus en elle bon espoir
, a dit Dunois. — Qu’on juge de la puissance de cet être extraordinaire, pour avoir pu du premier coup subjuguer un cœur aussi ferme et aussi vaillant. Ce grand guerrier a eu le mérite rare de s’effacer devant cette enfant et de reporter sur elle seule le salut de la France et d’Orléans. Il a qualifié son fait de divin :Credit ipsam Johannam fuisse missam a Deo et actus ejus in bello fuisse potius divino adspiramine quam spiritu humano.
Il a eu aussi la vertu de dire ceci : 158Avant elle, huit cents ou mille de mes soldats ne tenaient pas contre deux cents Anglais ; après l’arrivée de Jeanne, au contraire, quatre ou cinq cents des miens eussent eu raison de quasi toute la puissance anglaise.
Anglici, prius in numero ducenti fugiebant octo centum aut mille de exercitu Regis : a post, quatuor aut quinque centum pugnabant quasi contra totam potestatem Anglicorum…
Il avait vu ses patriotiques transports, son enthousiasme inspiré, et au bout de vingt-six ans, tout refroidi par l’âge, tout chargé de la gloire de cent combats, reprenant ses souvenirs de jeunesse, il parlait d’elle dans ce magnifique langage, bien digne de celui qui, au dire de Jean Chartier, fut
un des plus beaux parleurs qu’il y eût eu oncques en la langue de France
:Devant moi, elle disait un jour au Roi : Quand je suis contrariée de ce qu’on n’écoute pas mieux ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à part et je prie Dieu ; je me plains à lui […] et, ma prière achevée, j’entends une voix qui me crie : Fille Dé, va ! va ! je serai à ton ayde, va ! Et quand j’entends cette voix, je suis bien heureuse, et je voudrais toujours l’entendre.
Et Dunois ajoute :Ce qu’il y avait de plus extraordinaire, c’est qu’en répétant ces paroles de ses voix, elle tenait ses yeux levés au ciel dans un merveilleux transport.
Et quod fortius est, recitando hujusmodi verba suarum vocum, ipsa miro modo exsultabat, levando oculos suos ad cœlum.
De Gaucourt. Voici ses qualités a l’enquête :
Noble et puissant homme le seigneur Jean de Gaucourt, grand maître de l’hôtel du Roi, âgé de quatre-vingt-cinq ans.
— Un des rares survivants des grandes guerres de la fin du quatorzième siècle. Lorsque Bajazet menaçait l’Europe, 159en 1394, de Gaucourt, à l’appel du roi de Hongrie Sigismond, s’était croisé à la suite de Jean de Nevers, Boucicaut, La Trémouille et de Coucy. À vingt-cinq ans, il avait été fait chevalier sur le terrible champ de bataille de Nicopolis, où la folle témérité de la noblesse françaises renouvela sur les bords du Danube le désastre de Crécy et de Poitiers, qu’elle avait vingt ans plus tard reproduit à Azincourt. Tous les croisés français y avaient péri, et le lendemain dix mille chrétiens avaient été froidement massacrés de l’ordre du terrible musulman. Il n’était resté que vingt-quatre survivants de toute la noblesse française, et parmi eux Jean de Nevers, qui venait de gagner à Nicopolis le renom sous lequel il est resté connu : Jean sans Peur, le futur meurtrier du duc d’Orléans.En 1415, on trouve de Gaucourt chargé avec Jean d’Estouteville (le père du futur défenseur du Mont-Saint-Michel et de l’illustre cardinal) du commandement d’Harfleur, alors
la clef sur mer de toute la Normandie
, que Henry V avait choisi pour base de ses opérations dans l’invasion audacieuse qui devait à quelques mois de là le conduire à Azincourt. Gaucourt s’était couvert de gloire dans la défense de cette grande ville d’Harfleurmoult forte de murs et de tours moult épaisses, fermée de toutes parts et ayant grands et profonds fossés201
. Mais que pouvait-il avec une faible garnison contrel’ost du Roi venu sur seize cents navires et comptant environ six mille bannerets, vingt-quatre mille archiers, sans compter les canoniers et autres usants de fonds et engins dont ils avaient grand’abondance, travaillant par grosses pierres et dommageant les murs ?
Par ses engins, le Roi 160avait faitconfondre et abattre grand-partie des portes et murs d’icelle ville : par quoy finallement les assiégés s’étoient rendus au Roy des Anglais et mis à sa volonté, à la grand’ et piteuse déplaisance de tous les habitants…
Gaucourt avait expié par une captivité de dix ans cette défense héroïque, qui avait failli arrêter Henry V, et qui valut à seize cents chefs de famille une expatriation à Calais. Aussi, quand à sept ans de là Henry V vint à mourir à Vincennes, entre autres recommandations à son frère Bedford, avait-il songé au terrible défenseur d’Harfleur :
Et si gardez que ne délivriez de prison beau cousin d’Orléans, le comte d’Eu, le seigneur de Gaucourt jusques a tant que mon fils aura son âge compétent ; des autres prisonniers faictes comme bon tous semblera.
Gaucourt avait dû à cette recommandation de garder prison jusqu’en 1425.Redevenu libre au prix d’une énorme rançon de vingt mille couronnes d’or, son expérience et son grand courage avaient été bientôt employés : c’était lui qui en 1427 avait aidé Dunois au succès de Montargis. Sa grande expérience des sièges lui avait valu le périlleux honneur de veiller sur la résidence royale et sur Orléans, le cœur de la France à cet instant suprême.
Tel était Gaucourt, le second de Dunois dans ce duel mémorable où devait expirer l’invasion anglaise ; le suivant de Jeanne à Reims et sous les murs de Paris, où, comme d’Alençon, il combattit vaillamment à ses côtés. Comme Dunois, Gaucourt n’a pas hésité à reporter sur Jeanne tout le mérite de la délivrance. On lira sa déposition ; mais on regrettera que les greffiers, au lieu de la reproduire textuellement, aient cru devoir, pour cette déposition comme pour beaucoup d’autres, la supprimer en quelque sorte, en se bornant sur presque tous les points 161à dire que ce témoin déposait comme Dunois. Mieux eût valu laisser parler ce vétéran des guerres de son temps, ce valeureux soldat de quatre-vingt-cinq ans, qui, spectacle unique peut-être, avait à soixante ans, et il le reconnaissait dans sa loyauté toute française, consenti à abaisser son mâle génie devant celui d’une faible enfant !
§3. Témoins dont les déclarations ont principalement porté sur Chinon et sur Poitiers
- Reginald Thierry, âgé de soixante-quatre ans, chirurgien du Roi et doyen de l’église collégiale de Mehun-sur-Yèvre. Il était à Chinon en 1429, et fut témoin de l’arrivée de Jeanne.
- Maître François Garivel, âgé de quarante ans, conseiller général du seigneur Roi au fait de la justice des subsides en 1455, âgé seulement de quinze ans en 1429. Sa déposition a surtout porté sur l’examen de Poitiers, au sujet duquel il a donné des détails importants.
- Honnête homme Gobert Thibault, âgé de cinquante ans, écuyer du roi de France. Était à Chinon en 1429, avec d’Aulon, et remplissait la même charge que lui. Ce témoin a donné de précieux détails sur l’examen de Poitiers.
- Vénérable et scientifique personne maître Jean Barbin, âgé de cinquante ans, docteur ès lois, avocat du Roi au Parlement de Paris. Son témoignage a surtout porté sur l’examen de Poitiers.
- Noble et scientifique personne le seigneur Simon Charles, président de la chambre des comptes du Roi notre seigneur es 1455, âgé de soixante ans : simple maître des requêtes en 1429. À déposé sur les faits de 162Chinon et de Poitiers dont il a eu une connaissance personnelle. À donné aussi des détails sur Troyes et sur Reims.
- Frère Séguin de Séguin, professeur de théologie, de l’ordre des Frères Prêcheurs. Doyen, en 1455, de la faculté de théologie de Poitiers, âgé de soixante-dix ans. Un des rares examinateurs de Poitiers qui aient été entendus dans l’enquête, sans doute parce que les autres ou la plupart étaient morts ou absents. La déclaration d’un témoin si compétent puise en outre de l’intérêt dans la manière dont il s’est exprimé. — (On lira à la suite de ce témoignage ce qui nous reste de la décision de Poitiers.)
§4. Témoins dont la déclaration a plus particulièrement porté sur les faits d’Orléans
- Noble et prudente personne le seigneur Théobald d’Armagnac y dit de Termes, chevalier, âgé de cinquante ans, bailli de Chartres en 1455. Il était à Orléans pendant le siège, où il joua un rôle important sous Dunois. Il a rendu énergique témoignage de l’intervention décisive de Jeanne, qu’il accompagna ensuite à Reims. Comme tous les autres, il a été fort laconique sur les faits qui ont suivi la délivrance d’Orléans.
- Guillaume de Ricarville, âgé de soixante ans, panetier du Roi en 1429, conseiller maître d’hôtel en 1455. Il était dans Orléans avec Dunois et de Gaucourt et a déposé comme eux.
- Simon Baucroix, écuyer, demeurant, en 1455, à Paris, dans une dépendance de l’hôtel du Roi. En 1429, il était à Chinon, écuyer comme d’Aulon. Il a donné des renseignements fort précieux sur le siège d’Orléans, auquel 163il a été mêlé à la suite de Jeanne. Il est présumable qu’il faisait partie de sa maison militaire.
Je sais pertinemment ce dont je parle, a-t-il dit, car j’ai longtemps vécu auprès d’elle et l’ai souvent aidée à s’armer
,per longa tempora cum eadem conversatus est, et eam multotiens juvabat ad armandum
. - Maître Aignan Viole, âgé de cinquante ans, licencié ès lois, avocat à la vénérable cour du Parlement de Paris en 1455. En 1429, il était dans Orléans, et a déposé de particularités importantes. Ce témoin exprime avec énergie l’étonnement dont furent saisis les plus vieux capitaines :
Erant mirabiliter admirati
;Capitaneus nutritus et eruditus in bello ita experte nesciret facere
(un capitaine élevé et nourri dans l’art de la guerre n’eût pas agi aussi bien qu’elle). - Pierre Milet, âgé de soixante-douze ans, greffier des élus de Paris, et…
- Colette, âgée de cinquante-six ans, son épouse. Ils étaient tous deux dans Orléans pendant le siège et eurent souvent occasion de voir Jeanne chez les époux Bouchier, où elle était logée.
- Charlotte, âgée de trente-six ans, épouse de Guillaume Havet, et probablement fille des époux Bouchier, chez lesquels Jeanne demeura pendant le siège. Charlotte avait dix ans en 1429, et, preuve bien énergique de la vertu incontestée de Jeanne, les époux Bouchier firent coucher toutes les nuits leur enfant avec elle pendant tout le temps que Jeanne séjourna à Orléans. Charlotte est venue attester son extrême chasteté et sa grande piété : Charlotte eut plusieurs fois l’honneur de lui mettre son armure :
Fecit se armari per dominam domus et ejus filiam
, a dit Louis de Contes, son page. - 164Reginald, âgée de cinquante ans, veuve de Jean Huré : a fait sa déposition à la relation de celle de Charlotte, qu’elle a de tout point confirmée.
- Pétronille, âgée de cinquante ans, femme de Jean de Beauharnais, bourgeois d’Orléans.
- Massée, femme de Henry Fagoue, bourgeois d’Orléans, âgée aussi de cinquante ans. Ces deux femmes respectables sont venues appuyer la déclaration de Charlotte.
- Jean Luillier, âgé de cinquante-six ans, bourgeois d’Orléans, a déposé avec précision sur les événements du siège dont il avait été témoin oculaire. Il a affirmé sa conviction, partagée, a-t-il dit, par toute la cité, que sans l’intervention providentielle de Jeanne la ville fut tombée bientôt au pouvoir des Anglais :
Habitantes erant in tanta necessitate positi quod nesciebant ad quem recurrere nisi solum ad Deum.
Vingt et un bourgeois d’Orléans, des familles les plus considérables, sont venus déposer à la suite de Jean Luillier ; mais le greffier, au lieu de recueillir pour chacun d’eux une déposition textuelle, s’est contenté de constater leur témoignage en ces termes : Per omnia sicut præcedens
, ou Idem deponit ut præcedens
. Voici leurs noms :
- Jean Hilaire, âgé de cinquante-six ans.
- Gilles de Saint-Mesmin, âgé de soixante-quatorze ans.
- Jacques l’Esbahy, âgé de cinquante ans : celui-ci a ajouté deux particularités qu’on trouvera à sa déposition.
- Guillaume Lecharron, âgé de cinquante-neuf ans.
- Cosme de Commy, âgé de soixante-quatre ans. Ce 165témoin a ajouté une particularité qu’il tenait d’un des examinateurs de Poitiers, et qui a trait a l’examen que Jeanne subit dans cette ville.
- Martin de Mauboudet, âgé de soixante-sept ans.
- Jean Volant, âgé de soixante-dix ans.
- Guillaume Postiau, âgé de quarante-quatre ans.
- Denis Roger, âgé de soixante-dix ans.
- Jacques de Thou, âgé de soixante-dix ans (un des ancêtres de l’historien de ce nom).
- Jean Carrelier, âgé de quarante-quatre ans.
- Aignan de Saint-Mesmin, âgé de quatre-vingt-sept ans.
- Jean de Champeaux, âgé de cinquante ans. Ce témoin a ajouté une particularité relative au départ précipité des Anglais, le dimanche 8 mai.
- Pierre Jongault, âgé de cinquante ans.
- Pierre Hue, âgé de cinquante ans.
- Jean Aubert, âgé de cinquante-deux ans.
- Guillaume Bouillard, âgé de quarante-six ans.
- Gentien Cabu, âgé de cinquante-neuf ans.
- Pierre Vaillant, âgé de soixante ans.
Ces six derniers témoins ont attesté les faits dont a déposé Jean Luillier, et, de plus, les particularités accessoires comprises au témoignage de Jean de Champeaux. Ils ont en outre attesté que Jeanne s’était toujours éloignée de la popularité, préférant la solitude à tout : Plus diligebat esse sola et solitaria, nisi dum opus esset in facto guerræ.
- Jean Coulon, âgé de cinquante-six ans.
- 166Jean Beauharnais, âgé de cinquante ans.
Ces huit derniers témoins déclarent en outre l’avoir fréquentée assidûment, et avoir été édifiés de sa vertu et de sa piété : Erat magna consolatio conversari cum illa.
À la suite de ces vingt et un bourgeois, se sont présentés six ecclésiastiques :
- Messire Robert de Farciaulx, âgé de soixante-dix-huit ans, prêtre, licencié ès lois, chanoine et sous-doyen de l’église Saint-Aignan. Il a déposé de tous les faits attestés par Jean Luillier ; et pour ces faits, le greffier a pris son témoignage par renvoi au témoignage de Luillier, au lieu de rédiger textuellement cette déclaration importante.
- Messire Pierre de La Censure, âgé de soixante ans, chanoine de Saint-Aignan ;
- Messire Raoul Godard, âgé de cinquante-cinq ans, licencié en décrets et prieur de Saint-Samson ;
- Messire Hervé Bonard, âgé de soixante ans, prieur de Saint-Magloire ;
- Messire Pierre Compaing, âgé de cinquante ans, licencié ès lois, chanoine de Saint-Aignan ;
- Messire André Bordez, âgé de soixante ans, chanoine de Saint-Aignan.
La plupart de ces ecclésiastiques étaient en 1429 attachés à l’église que Jeanne fréquentait : il est à regretter qu’ils n’aient pas été questionnés à fond sur une foule de circonstances qui leur seraient revenues en mémoire, et qui auraient ajouté à tout ce que nous savons de la foi ardente de Jeanne et de ses habitudes religieuses à Orléans 167même, pendant les jours qu’elle y passa au milieu des troubles et des agitations du siège.
- Jeanne, âgée de soixante-dix ans, épouse de Gilles de Saint-Mesmin (56e témoin). Cette dame respectable est venue attester l’opinion de tout Orléans en faveur de la chasteté et de la pureté de Jeanne ; et sa déclaration a été confirmée par trois autres femmes des premières familles de la cité comme elle :
- Jeanne, âgée de soixante ans, épouse de Guy Boileaux, bourgeois d’Orléans ;
- Guillemette, âgée de cinquante et un ans, épouse de Jean de Coulons, aussi bourgeois d’Orléans ;
- Jeanne, âgée de cinquante ans, veuve de Jean de Mouchy.
§5. Témoin dont la déclaration a plus particulièrement porté sur le séjour de Jeanne à Bourges, après le sacre
- Honnête et prudente femme, demoiselle Marguerite la Touroulde, âgée de soixante-quatre ans, veuve de maître Régnier Bouligny, en son vivant conseiller du Roi au fait et gouvernement de toutes ses finances. Déposition des plus importantes et d’une des personnes qui l’ont le mieux connue, Jeanne pendant tout le temps de son séjour à Bourges ayant demeuré chez ce témoin.
Eam pluries vidit in balneo et in etuvis, et, ut percipere potuit, credit ipsam fore virginem.
§6. Témoin relatif à la captivité de Jeanne entre Compiègne et Rouen
- Il en existe un seul, le seigneur Haimond de Macy, âgé de cinquante-six ans, gentilhomme de la suite du 168comte de Ligny, qui la vit d’abord dans la prison de Beaurevoir, puis dans celle de Crotoy. Nous retrouverons ce même témoin, car il lui fut donné de la revoir dans les prisons de Rouen, et son témoignage contient un épisode que lui seul a fait connaître.
§7. Les trois suivants de Jeanne : de Contes, d’Aulon, Pasquerel
- Noble homme Louis de Contes, écuyer, seigneur de Novyon et de Reugles, âgé de quarante-deux ans. — Il n’avait que quinze ans quand il fut, en 1429, choisi pour être le page de Jeanne avec un autre jeune homme de son âge, nommé Raymond, dont aucun autre souvenir n’est resté, et qui n’a pas déposé202. Louis de Contes était à Chinon, page du sire de Gaucourt, où il était connu sous le surnom d’Immerguet. Il avait aussi pour surnom Mugot. Il fut témoin de l’arrivée de Jeanne à la cour, et l’accompagna ensuite jusque sous les murs de Paris, où il se sépara d’elle sans en dire le motif dans l’enquête :
A tempore quo ipsa Johanna venit ante villam Parisiensem eamdem Johannam non vidit.
Les détails dans lesquels il est entré donnent un grand intérêt à son témoignage. - Noble homme le seigneur Jean d’Aulon, chevalier, conseiller du Roi et sénéchal de Beaucaire en 1455. — Il était à Chinon en 1429, simple écuyer dans la maison du Roi, lorsqu’il dut à sa grande réputation de sagesse et de vertu d’être choisi pour veiller sur la jeune fille et lui 169servir d’intendant, fonction dont il s’acquitta avec un grand zèle.
Par l’espace d’un an entier, par le commandement du Roy notre seigneur, demeura en la compaignie de la Pucelle
, a-t-il dit dans sa déposition, que le vice-inquisiteur de la province de Lyon a recueillie en langue française. Pendant la campagne de Paris, il avait été grièvementblecié d’un traict parmy le talion
, et au siège de Saint-Pierre-le-Moûtiersans potences (béquilles) ne se povoit sotenir ni aller
. Quelque accident de cette nature l’aurait-il obligé en dernier lieu à se séparer d’elle ? On aurait pu le penser au silence gardé par lui sur les derniers mois de la campagne qui aboutit si fatalement. Mais il est établi qu’il fut pris avec elle et conduit avec elle au château de Beaulieu trois ou quatre jours après.Estant en prison au châtel de Beaulieu, celui qui estoit son maistre d’hôtel avant sa prise et qui la servit en sa prison luy dist :
— On ignore à quel moment d’Aulon se sépara d’elle et cessa deCette poure ville de Compiengne, que vous avez moult amée à ceste fois sera remise en la main et subjection des anemis de France !
Et elle luy respondit :Non sera ! car toutes les places que le Roy du ciel a réduit en la main et obéissance du gentil Roy Charles en mon moien ne seront point reprises par ses anemis en tant qu’il fera diligences de les garder !
la servir en sa prinson
. Quant à Compiègne, un mouvement de Xaintrailles força les Anglais et les Bourguignons d’en lever le siège au mois de novembre suivant, et l’annonce de Jeanne se trouva ainsi réalisée. — La déclaration de d’Aulon, quoique incomplète à la fin, présente une importance de premier ordre. On verra en la lisant sur quelles raisons était fondé le profond respect que la vertu de la jeune fille lui avait inspiré. - Vénérable et religieuse personne frère Jean Pasquerel, 170de l’ordre des Frères Ermites de Saint-Augustin, du couvent de Bayeux, en 1455. Il faisait en 1429 partie d’un couvent du même ordre à Tours, où il était lecteur. Il fut choisi pour remplir auprès de Jeanne les fonctions d’aumônier, et il l’accompagna en cette qualité dans toutes ses campagnes à partir de Chinon. Pasquerel, dans sa déposition extrêmement curieuse, dit qu’il se trouvait à Compiègne lorsqu’elle fut prise :
Et ipse loquens secutus est eam et cum ea moram traxit usque ad villam Compendii dum ibidem fuit capta.
Cependant sa déposition est muette à partir de Reims. On aime à penser que ce furent les capteurs de Jeanne qui lui refusèrent de rester auprès d’elle, et qu’il fut mis par eux dans l’impossibilité de lui continuer sa pieuse assistance au moment où elle était devenue plus nécessaire. Mais pourquoi n’alla-t-il pas la rejoindre à Rouen ? Les Anglais auraient-ils poussé la cruauté jusqu’à lui interdire l’accès de la prison ? — C’est lui-même qui, de sa propre main, a écrit sa déposition, ainsi qu’il a pris soin de l’attester en la terminant :Ego frater Pasquerelli, ita scripsi et deposui anno Domini 1456, die veneris, in crastino Ascensionis Domini.
Sa déclaration, qui occupe plusieurs pages, est trop courte, et on regrettera toujours que ce religieux n’ait pas consacré le reste de sa vie à raconter en détail les événements merveilleux dont il lui avait été donné d’être témoin. Que de choses il eût pu dire dont les enquêtes, nécessairement sommaires, n’ont pu parler, et qui par son silence ont été perdues pour l’histoire ! À partir de Reims sa déclaration n’est que de quelques lignes : pas un mot de tous les accidents qui se sont succédé avec la rapidité de la foudre pendant cette merveilleuse campagne ! Rien sur la journée du sacre, si féconde, pour un religieux, en émotions et en récits ! Rien sur ce qui a 171suivi ! Rien sur Compiègne ! De quel prix serait aujourd’hui une chronique de la Pucelle écrite par ce loyal serviteur !
III. Les témoignages
§1. La jeunesse de Jeanne à Domrémy
Jeannette naquit à Domrémy et fut baptisée à l’église Saint-Rémy, sa paroisse. Son père s’appelait Jacques d’Arc, sa mère Isabelle, tous deux laboureurs, demeurant ensemble à Domrémy. C’étaient, ainsi que je l’ai vu et su, de bons et fidèles catholiques, des laboureurs de bonne renommée et de vie honnête. J’ai beaucoup vécu avec eux. — J’ai été un des parrains de Jeannette. Elle eut trois marraines : la femme d’Étienne Thévenin ; Béatrice, veuve Estellin, demeurant toutes deux à Domrémy ; et Jeannette, veuve de Thiesselin, demeurant à Neufchâteau. — Dès son jeune âge, Jeannette fut élevée avec soin dans la foi, et pénétrée de bonnes mœurs : elle était si excellente que tout le monde l’aimait dans le village. Jeannette connaissait sa croyance ; elle savait son Pater et son Ave comme les savent les autres jeunes filles de sa condition. Elle avait des habitudes honnêtes, comme les a une honnête fille appartenant à des parents qui ne sont pas très-riches. Jusqu’au moment où elle quitta ses parents, elle allait à la charrue et quelquefois gardait le bétail dans les champs. Elle faisait à la maison les ouvrages habituels aux femmes, cousait, 172filait, etc., etc. — Je sais qu’elle aimait à aller à l’ermitage de la Bienheureuse Marie de Bermont, près de Domrémy : je l’ai vue souvent s’y rendre. Elle y était, que ses parents la croyaient à la charrue ou aux champs. — Quand elle entendait la messe sonner, si elle était dans la campagne, on la voyait rentrer au village et gagner l’église ; j’en ai été bien des fois témoin. Je l’ai vue se confesser au temps de Pâques et aux autres fêtes solennelles. Je l’ai vue se confesser à messire Guillaume Fronte, alors curé de la paroisse Saint-Rémy.
Jeannette naquit à Domrémy, de Jacques d’Arc et d’Isabelle, son épouse, laboureurs, vrais et bons catholiques, gens honnêtes et vaillants selon leurs facultés, mais peu riches. Elle fut baptisée à l’église Saint-Rémy. Elle eut trois parrains : Jean Morel, Jean le Langard et feu Jean Rainguesson, et trois marraines : Jeannette, veuve Thiesselin, Jeannette, femme Thévenin, et moi. Jeannette était convenablement instruite de la foi catholique, comme le sont les autres jeunes filles de son âge. Jusqu’à son départ elle fut élevée honnêtement : c’était une jeune fille chaste et d’habitudes honnêtes. Elle fréquentait avec dévotion les églises et les lieux saints ; et quand le village de Domrémy eut été brûlé, elle allait, les jours de fête, entendre la messe à Greux. Elle se confessait aux fêtes voulues, principalement à Pâques. Je ne crois pas qu’il y eût meilleure qu’elle dans nos deux villages. Elle s’occupait chez son père des divers travaux de la maison, filait le chanvre ou la laine, allait à la charrue ou à la moisson, selon la saison. Quand c’était le tour de son père, elle gardait quelquefois pour lui le troupeau du village.
Jeannette naquit à Domrémy, 173de Jacques d’Arc et d’Isabelle, son épouse, bons cultivateurs, de bonne renommée et honnêtes cens, vivant selon leur condition d’honnêtes laboureurs. Elle fut baptisée dans sa paroisse, et eut pour parrains Jean Barre203 de Neufchâteau et Jean Morel de Greux, et pour marraines Jeannette, veuve Thiesselin, et moi. Jeannette était une bonne et simple fille, craignant Dieu, suffisamment instruite dans la foi comme le sont les autres jeunes filles de même condition, d’habitudes bonnes, simples et douces, faisant souvent l’aumône par amour de Dieu, allant souvent à l’église, avec grande dévotion, se confessant (je le crois du moins, parce qu’elle était bonne). Tantôt elle filait le chanvre ou la laine dans la maison de son père, tantôt elle allait avec son père à la charrue ; tantôt, quand c’était le tour de son père, elle gardait pour lui le troupeau du village.
Jeannette, dite la Pucelle, naquit à Domrémy, de Jacques d’Arc et d’Isabelle, époux honnêtes, catholiques, de bonne renommée, qui, comme laboureurs, se gouvernaient honnêtement, eu égard du moins à leur pauvreté, car ils n’étaient guère riches. Jeannette fut baptisée à l’église paroissiale du bienheureux Rémy. Je fus sa marraine et elle eut mon nom. Jeanne, femme de Thévenin, fut aussi sa marraine. Dès sa plus tendre enfance et tout le temps qu’elle fut à Domrémy, Jeannette fut une excellente fille, vivant honnêtement et saintement, comme une fille rangée doit faire. Elle aimait à fréquenter l’église et craignait Dieu. Souvent elle se rendait à l’église de Notre-Dame de Bermont avec d’autres jeunes filles, pour y prier sainte Marie : j’y suis bien des fois allée avec elle. Elle aimait le travail, 174s’occupait dans la maison de son père, filait, et quand le cas se présentait, gardait le troupeau pour son père. Elle se confessait souvent. Bien des fois je l’ai vue se confesser à messire Guillaume Fronte, qui était alors notre curé. Elle ne jurait pas, si ce n’est de cette manière :
Sans faute(sine defectu). Elle n’aimait pas la danse : quelquefois, quand les autres jeunes filles chantaient ou dansaient, on la voyait se rendre à l’église.
Dès mon enfance, j’ai bien connu Jeannette. Elle naquit à Domrémy, de Jacques d’Arc et d’Isabelle, sa femme, laboureurs honnêtes, vrais catholiques, et de bonne renommée. Je le sais pertinemment, car lorsque nous étions enfants, elle et moi avions l’habitude de rester ensemble, et nous jouions ensemble dans la maison de son père. Nous étions amies. Je ne me rappelle rien de ses parrains et marraines, si ce n’est pour l’avoir entendu dire, parce que Jeanne était mon aînée de trois ou quatre ans, dit-on204. C’était une fille bonne, simple et douce ; elle aimait l’église, et s’y rendait très-souvent. Souvent elle rougissait quand on lui reprochait de la trop fréquenter. Elle se livrait aux mêmes occupations que les autres filles de son âge et de sa condition, s’employait chez ses parents aux soins de la maison, filait, et quelquefois gardait le troupeau de son père. Je ne connus pas à l’avance le départ de Jeannette, et je pleurai beaucoup quand j’appris qu’elle était partie, car je l’aimais beaucoup à cause de sa bonté ; c’était ma compagne et mon amie.
Jeanne, dite la Pucelle, était originaire de Domrémy et de la paroisse du bienheureux Rémy : Jacques d’Arc et Isabelle, ses père et mère, étaient de bons chrétiens, de vrais catholiques ; ils avaient la meilleure renommée. Je les ai toujours réputés et entendu réputer tels. Jeannette avait des parrains et des marraines. On cite encore Jean Morel de Greux comme ayant été son parrain. Jeannette, femme Thévenin, et Édelle, veuve de Jean Barre de Frebécourt205, comme ayant été ses marraines. La maison de mon père était quasi contiguë à la maison du père de Jeannette ; aussi la connaissais-je beaucoup. Souvent nous filions ensemble et nous livrions ensemble, soit le jour, soit la nuit, à nos divers travaux de ménage. C’était une bonne chrétienne et de bonnes mœurs, bien élevée. Elle aimait l’église et y allait souvent. Elle était bonne, simple, et si pieuse que moi et les autres jeunes filles, ses camarades, nous disions qu’elle l’était trop. Elle était très-laborieuse, et aimait s’occuper à toutes sortes de travaux, à filer, à faire le ménage de ses parents, à moissonner. Quand venait son tour de garder dans les champs le troupeau du village, elle le faisait en filant. Elle se confessait souvent : je l’ai vue bien des fois à genoux devant notre curé. En quittant Domrémy, elle me dit adieu et me recommanda à Dieu.
Je sais que Jeannette naquit à Domrémy et eut pour père et mère Jacques d’Arc et Isabelle, sa femme, honnêtes laboureurs, bons catholiques et de bonne renommée. On dit que Jean Morel, de Greux, a été son parrain, et que Jeannette Roze (Thévenin) et Jeannette de Vitteau (veuve Thiesselin) ont été ses 176marraines. Depuis mon enfance, j’ai toujours connu les parents de Jeannette ; quant à Jeannette, je l’ai connue dans ma jeunesse et tant qu’elle demeura chez ses parents. Elle avait été instruite dans la foi catholique et bien élevée. Je l’ai toujours vue simple, bonne, chaste, pieuse et craignant Dieu, aimant l’église, où elle allait souvent ; quelquefois aussi elle se rendait à l’église de la Bienheureuse Marie de Bermont. Elle était charitable, aimait à donner chez elle asile aux pauvres ; elle allait jusqu’à les faire coucher dans son propre lit, se condamnant alors à passer elle-même la nuit dans le foyer. On ne la rencontrait jamais oisive sur les chemins ; elle était plutôt dans l’église à prier. Elle n’était pas joueuse, ce dont nous autres jeunes filles, ses camarades, nous nous plaignions. Elle aimait le travail, filait, cultivait la terre avec son père, vaquait aux soins du ménage, quelquefois gardait les troupeaux. Je l’ai vue souvent aller se confesser. Jeannette était ma commère pour avoir tenu sur les fonts baptismaux mon fils Nicolas. J’étais souvent avec elle, et je la voyais aller se confesser à messire Guillaume, qui était alors notre curé.
Jeannette naquit à Domrémy et fut baptisée en la paroisse du bienheureux Rémy. Elle eut pour père Jacques d’Arc et pour mère Isabelle, son épouse. Je les ai bien connus tous deux, et n’en ai jamais entendu dire que du bien. C’étaient de bons catholiques, de braves gens, de la meilleure réputation. J’ai entendu dire que Jean Morel, de Greux, avait été parrain de Jeannette, et Jeannette de Roze (Thévenin) sa marraine. J’ai aujourd’hui soixante ans et j’habite Domrémy depuis l’âge de dix-huit ans. J’ai bien connu Jeannette, que je voyais sans cesse. C’était une fille remplie de simplicité, de pudeur et de piété. Elle aimait à fréquenter l’église et 177les lieux de dévotion ; elle était laborieuse, s’occupait de couture chez ses parents, vaquait avec eux aux travaux des champs, sarclait, faisait tout ce que fout nos filles. Je crois qu’elle se confessait volontiers, car elle était très-pieuse. À l’époque où elle songeait déjà à quitter le village, elle me dit un jour :
— Compère, si vous n’étiez pas Bourguignon, je vous dirois quelque chose.
Je crus que c’était au sujet de quelque mariage qu’elle aurait eu en tête. Depuis son départ, je l’ai revue à Châlons, moi et quatre autres habitants de Domrémy. Elle nous dit qu’elle ne craignait qu’une chose, c’était d’être trahie.
J’ai connu Jeannette dès ma plus tendre enfance. Elle était née à Domrémy, de Jacques d’Arc et d’Isabelle, son épouse, que j’ai toujours connus pour de bons catholiques et de bonne renommée. J’ai entendu dire que Jeanne avait eu des parrains et des marraines, mais je ne les connais pas. Jeanne, jusqu’à son départ, était une bonne catholique, pleine de simplicité et de pudeur, qui aimait à fréquenter l’église et les lieux saints. Bien des fois dans ma jeunesse je suis allé avec elle en pèlerinage à l’ermitage de la Bienheureuse Marie de Bermont, elle s’y rendait presque tous les samedis avec une de ses sœurs et y portait des cierges. Elle donnait pour l’amour de Dieu tout ce qu’elle pouvait ; elle vaquait avec zèle à tous les travaux habituels aux femmes et aux jeunes filles de sa condition. Je la voyais habituellement, et bien des fois je l’ai vue aller se confesser. Elle n’était que bonté. Un jour, la veille de Saint-Jean-Baptiste, elle me dit :
— Il y a entre Coussey et Vaucouleurs (Domrémy est entre les deux) une jeune fille qui avant un an fera sacrer le Roi de France.
Et en effet, l’année suivante, le Roi fut sacré à Reims.
Jeanne était originaire de Domrémy ; elle eut pour père Jacques d’Arc et pour mère sa femme Isabelle. C’étaient de bons catholiques, des gens de la meilleure réputation, de bons laboureurs dont je n’ai jamais entendu dire que du bien. Je les ai toujours entendu tenir pour excellents, et aujourd’hui encore ils passent pour tels. Jean Morel, de Greux, a été, dit-on, parrain de Jeannette, et Jeannette Rosse (Thévenin) sa marraine. J’ai toujours vu Jeannette bonne, simple, douce, bien rangée. Elle aimait l’église, et presque tous les samedis, l’après-midi, elle allait avec sa sœur et d’autres femmes offrir des cierges à l’ermitage ou église de la Bienheureuse Marie de Bermont. Elle était très-dévouée au service de Dieu et de la bienheureuse Marie : aussi les autres jeunes gens de notre âge, et moi, qui étais jeune alors, la plaisantions-nous de sa trop grande piété. Elle était très-laborieuse. Je la voyais soigner les bestiaux de son père ; elle filait, faisait le nécessaire dans la maison, allait à la charrue, bêchait, et quand c’était son tour, gardait le troupeau dans les champs. J’ai entendu dire par notre curé de ce temps-là, feu messire Guillaume Fronte, que Jeanne était une bonne chrétienne, qu’il n’en avait jamais vu de meilleure, et qu’il n’avait pas sa pareille dans toute sa paroisse.
Jeanne la Pucelle naquit de Jacques d’Arc et d’Isabelle, sa femme, laboureurs à Domrémy, vrais catholiques, de bonne réputation et de bon renom. Elle fut baptisée à Domrémy, en l’église paroissiale de Saint-Rémy ; elle eut, dit-on, de bons parrains et de bonnes marraines. Je connais Jean Morel, qui fut, dit-on, son parrain, Jeannette Thévenin, et Jeannette, veuve Thiesselin, qui furent, assure-t-on, ses marraines. J’ai connu Jeannette dès le temps où j’ai pu me connaître moi-même. C’était une bonne, honnête et simple fille, 179qui ne fréquentait que les filles et les femmes honnêtes. Elle aimait à aller à l’église, et je l’ai vue souvent aller se confesser. Je ne crois pas qu’il y eût dans tout le village meilleure qu’elle. Elle était très-laborieuse, filait, travaillait dans la maison de ses parents, et quelquefois, quand c’était la volonté de son père, allait à la charrue.
Jeanne la Pucelle naquit à Domrémy ; elle eut pour père et mère Jacques d’Arc et Isabelle, sa femme. C’étaient de bons catholiques, des laboureurs jouissant d’une bonne réputation. Je les ai bien connus. Je connais Jean Morel, Jeannette Roze (Thévenin) et Jeannette de Vitteau, qui ont été, dit-on, parrains et marraines de Jeannette. Je voyais Jeannette très-fréquemment. Pendant notre enfance, nous allions ensemble à la charrue de son père, et nous nous trouvions avec les autres enfants du village dans les prés ou dans les pâturages. Souvent, quand nous étions tous à jouer, Jeannette se retirait à part pour s’entretenir avec Dieu ; moi et les autres nous la plaisantions à ce sujet. Elle était bonne et modeste, fréquentait l’église et les lieux saints. Bien souvent, quand elle était dans les champs et qu’elle entendait la cloche sonner, elle se mettait à genoux. Elle aimait le travail, filait, se livrait aux occupations du ménage de ses parents, allait avec son père à la charrue et gardait le troupeau du village quand c’était son tour. Le curé d’alors la citait pour être exacte à se confesser. Elle portait des cierges à Notre-Dame de Bermont, où elle allait en pèlerinage.
Je crois-que Jeannette la Pucelle naquit et fut baptisée à Domrémy. J’ai bien connu Jacques d’Arc et Isabelle, sa femme, qui étaient ses père et mère. Je les ai toujours considérés et les considère 180encore comme de bons catholiques et d’excellentes gens. J’ai été élevé avec Jeannette, tout à côté de sa maison. Je sais que Jeannette était bonne, simple, pieuse, qu’elle craignait Dieu et les saints. Elle aimait l’église et les lieux voués à la piété ; elle était très-charitable et aimait à soigner les malades. Je le sais pertinemment, car dans ma jeunesse, étant tombé malade, ce fut elle qui me donna des soins. Quand les cloches venaient à sonner l’Angelus, je la voyais se mettre à genoux et faire le signe de la croix. Elle était très-laborieuse, filait, accompagnait son père à la charrue, bêchait la terre, faisait en un mot tous les travaux rentrant dans les habitudes de ses parents. Quelquefois aussi elle gardait le troupeau. Elle se confessait souvent, et je l’ai souvent vue porter des cierges qu’elle allait mettre devant la bienheureuse Marie.
Jeanne naquit à Domrémy de Jacques d’Arc et d’Isabelle, sa femme, qui étaient de braves laboureurs. J’ai bien connu Jeanne ; je la voyais souvent au village ou dans les champs : c’était une fille remplie de douceur, de bonté, de chasteté et de vertu. Je la voyais aller à l’église du village et aussi à l’ermitage de la Bienheureuse Marie de Bermont. Elle était laborieuse, passait son temps à filer, à bêcher la terre, à suivre son père à la charrue ; parfois elle gardait le troupeau. Je n’ai jamais entendu mal parler d’elle. On disait qu’elle se confessait souvent. Elle avait la réputation d’être une fille bonne et pieuse.
Jeannette, dite la Pucelle, naquit à Domrémy, de Jacques d’Arc et d’Isabelle, sa femme, et fut baptisée à l’église Saint-Rémy. Son père et sa mère étaient de bons catholiques, avaient une bonne réputation et étaient dans une honnête situation comme laboureurs. Je le sais, 181car j’étais le voisin de Jeannette. Jeannette, je puis l’attester pour l’avoir vu, fut pendant son enfance et sa jeunesse jusqu’à son départ une bonne et chaste fille, craignant Dieu, aimant l’église, laborieuse. Elle filait, s’occupait dans la maison de son père des travaux du ménage, quelquefois gardait les animaux. Depuis qu’elle eut atteint l’âge de raison, elle se confessait plusieurs fois l’an.
Jeannette était originaire de Domrémy ; elle eut pour père Jacques d’Arc et pour mère Isabelle sa femme. C’étaient de bons catholiques, des laboureurs de bon renom, je puis l’attester. Jeanne fut baptisée dans l’église Saint-Rémy, sa paroisse. Jean Morel, de Greux, fut son parrain, et Jeannette Roze (Thévenin) sa marraine. Jeannette était une bonne fille, craignant Dieu, aimant l’église, toujours occupée au ménage de ses parents. Bien souvent elle venait chez moi faire la veillée avec ma fille ; je la voyais occupée à coudre. Jamais je n’ai surpris de mal en elle ; au besoin elle gardait les animaux dans les champs. Elle se confessait au temps pascal.
Jeanne la Pucelle était originaire de Domrémy. Ses parents étaient Jacques d’Arc et Isabelle, sa femme, laboureurs honnêtes, bons catholiques, de bonne renommée. Jeanne fut baptisée à Saint-Rémy, église paroissiale de Domrémy. Elle eut des parrains et des marraines, mais je ne les connais pas ; je connais cependant deux femmes encore vivantes que l’on dit avoir été ses marraines : c’est Jeannette, femme Thévenin, de Domrémy, et Jeannette, veuve Thiesselin, qui demeure à Neufchâteau. Depuis sa plus tendre enfance jusqu’à son départ. Jeannette fut une fille bonne, chaste, simple, respectueuse, ne jurant jamais Dieu ni les saints, craignant 182Dieu. Elle aimait à aller à l’église et se confessait souvent. Je puis attester ce que je dis, car j’étais alors attaché à l’église Saint-Rémy, et bien souvent je voyais Jeanne y venir à la messe et aux offices. Lorsque j’oubliais de sonner les offices, Jeanne me grondait, me disant que j’avais tort, et me promettait de me donner de la laine de son troupeau à condition que je sonnerais plus exactement. Souvent elle allait avec sa sœur et d’autres personnes à l’église ou ermitage de Bermont. Elle était très-charitable et très-laborieuse, s’occupait à filer et aux divers travaux de la maison de son père ; quelquefois elle allait à la charrue ou gardait le troupeau quand c’était son tour.
Jeannette fut fille de Jacques d’Arc, laboureur, et d’Isabelle, sa femme, honnêtes gens, catholiques fidèles. Elle fat baptisée dans l’église Saint-Rémy. Béatrice, veuve Estellin, Jeanne, épouse de Thévenin, charpentier, furent, dit-on, ses marraines. C’était une fille bien élevée, modeste, douce, qui aimait à aller à l’église, surtout à celle de son village ; je l’y voyais souvent aller. Elle vaquait chez ses parents aux travaux de la maison, filait, travaillait en un mot comme les autres jeunes filles de sa condition. Quelquefois elle allait à la charrue avec son père, ou bien, quand c’était son tour, elle gardait dans les champs le troupeau du village.
Jeanne naquit à Domrémy. J’ai bien connu ses parents : c’étaient de braves gens et de bons laboureurs. Bien des fois j’ai vu Jeanne dans sa jeunesse, avant sa sortie de la maison paternelle ; c’était une bonne fille, de bonne vie et de bonnes mœurs, bonne catholique, qui aimait l’église, allait en pèlerinage à l’église de Bermont et se confessait presque chaque mois. Je l’ai su d’une foule d’habitants de Domrémy que j’eus à questionner 183à son sujet lors d’une enquête que je fis avec le lieutenant d’Andelot206.
Jeannette naquit à Domrémy ; elle eut pour père Jacques d’Arc ; j’ignore le nom de sa mère. Ce que je sais, c’est que son père et sa mère étaient de bons catholiques et jouissaient d’une bonne réputation, quoique pauvres. Bien des fois j’ai entendu messire Guillaume Fronte, en son vivant curé de Domrémy, dire que Jeannette était une fille simple et bonne, pieuse, bien élevée, craignant Dieu, qui n’avait pas sa pareille dans tout le village, se confessant souvent. Si elle eût eu de l’argent, elle lui en eût, me disait-il, donné pour se faire dire des messes. Chaque jour elle assistait à la messe de messire Guillaume Fronte.
Jeannette fut comme moi originaire de Domrémy, et, je le crois, baptisée dans l’église paroissiale de Saint-Rémy. Elle eut pour parents Jacques d’Arc et Isabelle, sa femme, bons catholiques et de la meilleure réputation ; je les ai toujours entendu réputer tels. Quoique Jeanne fût plus, âgée que moi, je l’ai cependant connue, et j’ai souvenir d’elle pour les trois ou quatre années qui précédèrent son départ de chez ses père et mère. C’était une fille bien élevée et de bonne conduite, qui aimait à fréquenter l’église. Quelquefois, quand la cloche du village sonnait l’office, je la voyais se mettre à genoux et prier avec grande dévotion. Jeannette passait son temps à filer, à aller à la charrue et à garder les animaux. Je crois qu’elle se confessait. C’était une fille bonne et sage.
Messire Arnold de Gondregourt : Jeanne naquît à Domrémy ; je l’y ai vue bien des fois, ainsi que Jacques d’Arc, son père et sa mère. Tous trois, je le sais, étaient de bons catholiques et jouissaient d’une excellente réputation. Je sais par expérience personnelle que Jeanne, depuis l’âge de dix ans jusqu’à son départ de la maison paternelle, fut une fille excellente et de bonne conduite. Elle était assidue à l’église ; elle était en outre laborieuse, filait, allait avec ses frères à la charrue de son père. Elle aimait à se confesser souvent, et je l’ai, pour ma part, confessée quatre fois : trois fois en un seul carême, une autre fois pour une fête. Quand elle était à l’église, on la voyait tantôt prosternée devant le crucifix, tantôt les mains jointes, son visage et ses yeux levés vers le crucifix ou la sainte Vierge.
§2. L’arbre des fées
Au sujet de l’arbre des Fées, j’ai entendu dire que les fées venaient, il y a bien longtemps, y danser ; mais, depuis que l’Évangile de saint Jean est lu sous cet arbre, on dit qu’elles n’y viennent plus. Aujourd’hui encore, au dimanche de Lætare, appelé chez nous dimanche des Fontaines, les jeunes filles et les jeunes garçons de Domrémy ont l’habitude de s’y rendre : ils y dansent et y font un repas. Au retour, ils vont en jouant et chantant à la Fontaine aux groseilliers, où ils boivent et s’amusent à cueillir des fleurs. Jeanne y allait comme les autres, mais je n’ai jamais entendu dire qu’elle y fût allée pour autre chose que pour se promener et jouer comme ses compagnes.
J’ai vu les seigneurs de notre village et leurs dames aller se promener sous l’arbre des Dames : la beauté de cet arbre les y conduisait. Il est près du chemin qui conduit à Neufchâteau. Il y a bien longtemps, les fées, dit-on, y venaient ; mais, pour nos péchés, elles n’y viennent plus. Tous les ans, au dimanche de Lætare, appelé chez nous dimanche des Fontaines, et souvent les jours de fête, en temps d’été, nos jeunes filles et nos jeunes garçons vont à cet arbre ; on y chante, on y danse, on y fait un repas, et, en revenant, on va boire à la Fontaine aux groseilliers. Jeannette y allait comme les autres. La veille de l’Ascension, à la procession qui se fait dans les champs, le curé vient sous cet arbre, où il chante un évangile ; il va aussi le chanter à la Fontaine aux groseilliers et à d’autres : je l’y ai vu.
Au sujet de l’arbre des Dames, j’ai entendu dire que la dame du seigneur du village allait s’y promener autrefois. La dame Catherine de la Roche, femme de Jean de Bourlemont, notre seigneur, y venait avec ses demoiselles. Les jeunes filles et les jeunes garçons du village, au printemps et au dimanche de Lætare, dit des Fontaines, y vont aussi : ils y chantent et y dansent ; de là on se rend à la Fontaine aux groseilliers. Jeannette y allait comme les autres. Je n’ai jamais entendu dire qu’elle y soit allée autrement.
L’arbre s’appelle l’arbre des Dames parce que, très-anciennement, le seigneur Pierre Granier, chevalier, seigneur de Bourlemont, et une dame nommée Fée s’y donnaient des rendez-vous : j’ai entendu lire cela dans un conte (in uno romano). Les seigneurs de Domrémy et leurs dames, entre autres la dame Béatrice, femme de Pierre de Bourlemont, notre 186seigneur actuel, et ses demoiselles, vont quelquefois s’y promener et s’y reposer. À leur exemple, les jeunes filles et les jeunes garçons du village y vont tous les ans, au dimanche de Lætare, appelé chez nous dimanche des Fontaines ; elles s’y promènent, y mangent et y dansent ; puis on va boire à la Fontaine aux groseilliers. Je ne me souviens pas que Jeanne y soit jamais allée, et n’ai jamais entendu parler d’elle à ce propos.
Cet arbre est appelé l’arbre des Dames depuis les temps anciens. On disait autrefois que des dames appelées Fées venaient sous cet arbre, mais je n’ai jamais entendu dire que personne les y ait vues. Les jeunes filles et les jeunes gens du village ont coutume d’aller sous cet arbre et à la Fontaine aux groseilliers le dimanche de Lætare Jherusalem, dit des Fontaines ; on y porte de quoi manger. Accompagnée de Jeanne qui était mon amie, j’y suis allée autrefois avec les autres jeunes filles du village ; nous y mangions, courions et jouions. On y portait aussi des noix.
L’arbre appelé des Dames est un arbre très-ancien : tous les ans, au retour du beau temps, principalement au dimanche de Lætare, dit des Fontaines, les jeunes filles et les jeunes garçons ont coutume de s’y rendre avec des gâteaux, j’y suis allée bien souvent avec Jeanne : nous mangions, puis nous allions boire à la Fontaine aux groseilliers ; on préparait un repas sous cet arbre, et toutes nous y prenions part. Puis on s’amusait à jouer, courir et danser ; les choses se passent encore de même aujourd’hui pour nos enfants.
Du temps que le château était heureux, le seigneur et sa dame allaient se promener sous l’arbre des Dames, le dimanche de Lætare, appelé 187chez nous dimanche des Fontaines ; ils emmenaient avec eux les jeunes enfants du village. Le seigneur Pierre de Bourlemont et sa dame, qui était Française, m’y ont conduite bien des fois dans mon enfance, moi et les autres enfants. C’est une coutume d’aller tous les ans, au dimanche de Lætare, jouer et danser autour de cet arbre : Jeannette y allait avec nous ; nous y portions chacune nos provisions, et, le repas achevé, nous allions nous rafraîchir à la source des groseilliers. Les choses se passent encore de même aujourd’hui pour nos enfants.
Une fois ou deux, chaque année, au printemps, le seigneur de Domrémy et sa dame vont se promener à l’arbre des Dames et y prendre un repas avec des provisions qu’ils y font porter. Cet arbre est énorme et beau comme un lis en cette saison, avec son épais feuillage et ses branches qui s’étendent au loin et tombent jusqu’à terre. À l’exemple de son seigneur, la jeunesse du village a coutume d’y aller le dimanche de Lætare ou des Fontaines. Les parents préparent des provisions pour cette fête. Les jeunes filles et les jeunes garçons y vont
faire leurs fontaines. On chante sous l’arbre, on danse, on joue ; puis on revient par la Fontaine aux groseilliers, où l’on fait un repas et où l’on se rafraîchit. Jeannette y allait avec les autres jeunes filles et s’y amusait comme elles.
L’arbre dont il est question s’appelle l’arbre des Dames ; j’ai entendu raconter que des femmes que l’on nomme fées avaient anciennement coutume d’y venir. Pour moi, je ne sais si elles y sont jamais venues, mais ce qu’il y a de certain c’est qu’aujourd’hui elles n’y viennent plus. Tous les ans, au dimanche de Lætare, appelé chez nous dimanche des Fontaines, les jeunes filles 188et les jeunes garçons se rendent sous cet arbre pour y danser et y manger. De là, on va se rafraîchir à la Fontaine aux groseilliers. Quand Jeannette était enfant, elle faisait comme les autres, et venait aussi
faire ses fontaines. Je ne crois pas qu’elle y soit jamais allée pour un mauvais motif : elle était bien trop bonne pour cela.
Les seigneurs de Domrémy et leurs dames avaient l’habitude de s’aller reposer et promener sous l’arbre des Dames. Chaque année, à leur exemple, la jeunesse du village s’y rend le dimanche de Lætare ou des Fontaines. Au mois de mai, on y fait quelquefois un repas, chacun y porte des provisions : on y mange, on y joue, on y chante, et au retour on va se rafraîchir à la Fontaine aux groseilliers. Je n’ai pas souvenir d’y avoir jamais vu Jeanne ; mais j’ai entendu dire qu’elle y allait en son temps comme les autres.
De tout temps les dames des seigneurs de Domrémy ont eu l’habitude d’aller, avec leurs demoiselles et leurs suivantes, se promener sous l’arbre des Dames. À leur exemple, les jeunes filles et les jeunes gens du village, au dimanche de Lætare ou des Fontaines, vont y
faire leurs fontaineset se promener à la fontaine, où elles se rafraîchissent. Une seule fois j’y ai vu Jeanne avec les autres filles. Les filles et les garçons du village de Greux n’y vont pas : ils font leurs fontaines à l’église de la Bienheureuse Marie de Berlemont.
L’arbre au sujet duquel vous me questionnez s’appelle dans le pays l’arbre des Dames. Autrefois, des femmes que l’on appelle fées venaient, dit-on, sous cet arbre, mais je ne sache pas que personne les y ait jamais vues. Il est vrai que chaque année, le dimanche dit des Fontaines et pendant l’été, les jeunes filles 189et les jeunes garçons du village de Domrémy ont coutume d’aller sous cet arbre. On y porte des petits pains, et on y mange. On danse à l’ombre de cet arbre, et au retour on se rend à la Fontaine aux groseilliers, et quelquefois aussi à d’autres fontaines. Je pense bien que Jeanne, autrefois, allait avec les autres jeunes filles jouer et courir comme elles.
J’ai entendu dire qu’il y a bien longtemps, il venait sous cet arbre des dames appelées fées : quant à moi, je n’y ai jamais vu signe quelconque de malins esprits. Au printemps, et le dimanche des Fontaines, la jeunesse du village se rend sous cet arbre pour y
faire ses fontaines; on y mange, on y danse, et au retour on se rafraîchit à la Fontaine aux groseilliers. Moi-même dans mon enfance j’y suis allé avec Jeannette et les autres filles et garçons, jouer, courir et danser.
En été, les jours de fête et le dimanche des Fontaines, les jeunes filles et les jeunes garçons ont l’habitude d’aller sous l’arbre chanter, manger, danser. En jouant et en courant on revient par la Fontaine aux groseilliers, où l’on se désaltère. Je pense que Jeanne en son temps faisait comme les autres.
L’arbre dont vous me parlez est sous un bois, proche du grand chemin qui conduit à Neufchâteau. Les filles et les garçons de Domrémy ont coutume d’aller ensemble tous les ans, le dimanche des Fontaines, jouer à l’ombre de cet arbre ; on y fait gaiement un repas champêtre, et l’on va ensuite se désaltérer aux fontaines du voisinage.
Les seigneurs de Domrémy et leurs dames ont coutume de s’aller promener sous cet arbre, et, à leur exemple, les jeunes filles et les jeunes gens 190du village y vont aujourd’hui encore, au printemps et l’été, principalement le dimanche des Fontaines. On y porte des provisions, on y fait un repas et on s’y promène. Jeanne, quand elle était enfant, allait avec les autres jeunes filles s’y promener ces jours-là.
Souvent j’ai vu la dame de notre village, épouse de Pierre de Bourlemont, notre seigneur, aller, avec la mère de ce seigneur, se promener sous l’arbre des Dames ; elle emmenait avec elle ses demoiselles et quelques jeunes filles du village. Ils y faisaient porter des gâteaux, des œufs et du vin. Au printemps, et le dimanche de Lætare, appelé dans le pays dimanche des Fontaines, les jeunes filles et les jeunes garçons du village ont aussi coutume de se rendre sous cet arbre avec des gâteaux ; ils s’amusent à chanter et danser. Jeanne y allait jouer et danser comme ses camarades.
L’arbre appelé des Dames est un hêtre très-gros, où l’on dit que les fées venaient autrefois. Pour moi, je ne les y ai jamais vues, et n’ai pas entendu dire qu’elles y soient venues, du moins de notre temps. Au printemps, et le dimanche des Fontaines, les jeunes filles de Domrémy ont l’habitude d’aller autour de cet arbre et d’une fontaine voisine, se promener, rire et manger ; Jeanne y allait avec elles. Je n’ai pas entendu dire qu’elle y soit jamais allée seule.
Depuis longtemps les seigneurs de Domrémy et leurs dames, et aujourd’hui encore le seigneur Pierre de Bourlemont et sa dame, vont avec leurs demoiselles et leurs serviteurs se promener sous cet arbre. Aujourd’hui encore, nos jeunes filles et nos jeunes gens y vont de même le dimanche des Fontaines et au printemps. On y mange des gâteaux, on s’y promène, on y joue et on y 191danse : Jeanne y allait comme les autres. Je n’ai jamais entendu dire qu’elle y fut allée seule ou en d’autres temps.
J’ai bien souvent entendu dire qu’au printemps et en été, les jeunes filles de Domrémy ont coutume, les jours de fête, d’aller se promener à l’arbre des Dames ; elles y chantent et y cueillent des fleurs. Jeanne y allait avec elles, et faisait comme les autres. Je me rappelle avoir vu un jour les jeunes filles en revenir : elles riaient et chantaient.
Cet arbre s’appelle l’arbre des Dames. Les jeunes filles, les enfants et les jeunes gens de Domrémy s’y rendent tous les ans au dimanche de Lætare, appelé à Domrémy dimanche des Fontaines ; on s’y rend pour y danser, on porte de quoi manger, et en revenant on va boire à la Fontaine aux groseilliers, où l’on fait un repas. J’ai vu Jeanne y aller avec les autres jeunes filles et, faire comme elles. Cet arbre est d’une merveilleuse beauté, c’est pour cela que la jeunesse prend plaisir à y aller danser.
Autrefois, avant la naissance de Jeanne, j’ai entendu parler de l’arbre des Dames. Bien souvent je suis allé à Domrémy ; jamais je n’ai entendu dire que Jeanne fût allée sous cet arbre.
Les jeunes filles et les jeunes garçons ont, pendant l’été, coutume d’aller les jours de fête et le dimanche des Fontaines, sous cet arbre, chanter, manger, danser : au milieu des rires et des jeux on revient par la Fontaine aux groseilliers, où l’on se rafraîchit. Je crois que Jeanne, en son temps, y allait comme toutes les autres.
192§3. Le séjour à Neufchâteau
Lorsque Jeanne se rendit à Neufchâteau à cause des gens de guerre, elle y fut toujours accompagnée de son père et de sa mère, qui y restèrent avec elle quatre jours : tous ensuite revinrent ensemble à Domrémy. Je suis certain de ce que je dis, parce que je m’étais rendu comme les autres à Neufchâteau, et que j’y ai vu Jeannette avec ses parents.
Lorsque Jeanne alla à Neufchâteau, tous les habitants de Domrémy s’y étaient enfuis ; je l’y ai toujours vue avec son père et sa mère. Jusqu’à son départ pour la France, Jeannette n’avait jamais obéi qu’à son père et travaillé que pour lui.
À Neufchâteau, j’ai toujours vu Jeannette en compagnie de son père.
À Neufchâteau, Jeanne a toujours été avec son père et sa mère ; je puis l’attester, car je m’y étais réfugiée comme eux, et ne l’ai jamais perdue de vue.
Tous les habitants de Domrémy s’enfuirent à Neufchâteau, emmenant avec eux leurs bestiaux : Jeanne s’y rendit comme les autres avec son père et sa mère, qu’elle ne quitta pas. Je les ai vus en revenir tous ensemble.
Jeanne se rendit à Neufchâteau avec son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, emmenant avec eux leurs bestiaux, que l’ennemi menaçait 193d’enlever. Jeanne séjourna peu de temps à Neufchâteau, et revint à Domrémy avec son père. J’ai vu ce que je vous atteste. Jeanne disait qu’elle ne voulait pas rester à Neufchâteau, et qu’elle aimait mieux Domrémy.
Quand Jeanne fut à Neufchâteau, elle y resta peu de temps : je crois me rappeler qu’elle avait avec elle son frère Jean, aujourd’hui gouverneur de Vaucouleurs. Elle gardait le troupeau de ses parents et retourna bientôt à Domrémy, parce que le séjour de Neufchâteau leur était à charge.
Je fus à Neufchâteau avec tous les autres habitants de Domrémy : Jeanne y était avec nous ; je l’y ai vue ; elle y a été, tout le temps, avec son père et sa mère.
Au temps où tous les habitants de Domrémy furent forcés de se réfugier à Neufchâteau, Jeanne s’y réfugia comme les autres, avec ses parents : elle était avec son père et sa mère chez une femme appelée la Rousse. Je l’ai vue quitter Neufchâteau en même temps qu’eux.
Je me rendis à Neufchâteau avec Jeanne et ses parents. Je l’y ai toujours vue avec eux. Pendant trois ou quatre jours, elle a, sous leurs yeux, aidé l’hôtesse chez laquelle ils étaient logés, honnête femme nommée la Rousse. Ils ne restèrent à Neufchâteau que quatre ou cinq jours. Les gens de guerre s’étant retirés, Jeanne retourna à Domrémy avec son père et sa mère.
Tant que Jeanne fut à Neufchâteau, elle ne quitta pas ses parents ; j’y étais avec eux et les autres habitants du village, je puis l’attester.
Je fus à Neufchâteau avec les litres habitants de Domrémy : Jeanne était avec nous, ainsi 194que don père et sa mère : elle y resta peu de temps. Aussitôt après le départ des hommes de guerre, elle revînt à Domrémy, toujours en compagnie de ses parents.
Tous les habitants de Domrémy et de Greux s’en furent à Neufchâteau. Je vis Jeanne y conduire les bestiaux de ses parents. Elle en revint ensuite, toujours en leur compagnie.
J’ai vu Jeannette à Neufchâteau, où elle s’était réfugiée à cause des gens de guerre : elle conduisait dans les champs le bétail de son père et de sa mère, qui étaient avec elle à Neufchâteau.
Quand les gens de notre village s’enfuirent à Neufchâteau, Jeanne y alla comme les autres avec son père et sa mère, emmenant avec eux leurs bestiaux : ils revinrent tous ensemble à Domrémy, au bout de trois ou quatre jours.
Les gens de guerre étant venus à Domrémy, tous les habitants du village vinrent chercher refuge à Neufchâteau. Jeanne et ses parents firent comme les autres ; elle y resta avec eux quatre jours environ, toujours en leur compagnie.
Dans l’information dont je fus chargé, je trouvai, à l’aide de témoignages recueillis alors par moi, que Jeanne, à cause des gens de guerre, s’était une fois enfuie à Neufchâteau en compagnie de son père et de sa mère ; qu’elle était restée trois ou quatre jours à Neufchâteau dans la maison d’une femme, la Rousse, toujours accompagnée de son père et de sa mère, et qu’elle était ensuite revenue avec eux à Domrémy.
J’ai entendu dire par grand nombre de personnes que Jeannette, quand elle alla à 195Neufchâteau, habita chez une honnête femme nommée la Rousse ; et qu’elle y était toujours restée en la compagnie de son père et des autres habitants de Domrémy qui avaient fui devant les gens de guerre.
Tous les habitants de Domrémy avaient pris la fuite devant les gens de guerre et étaient allés se réfugier à Neufchâteau ; Jeannette et ses parents firent comme les autres : elle y fut et en revint avec eux.
192§4. Départ de Domrémy
Jeannette avait été la marraine de mon fils Nicolas. À l’époque où elle allait quitter le pays, elle me dit un jour :
— Compère, si vous n’étiez pas Bourguignon, je vous dirais quelque chose.
Je croyais qu’elle voulait me parler de quelque mariage qu’elle aurait eu en tête. Plus tard je la revis à Châlons, où je me rendis avec quatre autres habitants de Domrémy ; là, elle nous dit qu’elle ne craignait qu’une chose, c’était d’être trahie.
Un jour, c’était la veille de saint Jean-Baptiste, elle me dit :
— Il y a entre Coussey et Vaucouleurs (Domrémy est entre les deux) une jeune fille qui avant qu’il soit un an aura fait sacrer le roi de France.
Et en effet, un an après qu’elle me l’eut dit, le Roi était sacré à Reims.
Elle dit à Durand Laxart, son oncle, de la conduire à Vaucouleurs, parce qu’elle voulait aller en France, 196et elle lui indiqua le moyen de l’emmener : c’était de dire à son père que lui, son oncle, en avait besoin pour soigner sa femme, qui était grosse. Durand tint ce langage à son père, et celui-ci lui permit d’emmener Jeanne à Vaucouleurs, où elle vit Robert de Baudricourt. C’est de Durand lui-même que je tiens ces particularités.
Quand elle partit pour aller trouver le seigneur Robert. de Baudricourt, elle avait recommandé à son oncle Durand Laxart de dire à son père qu’il l’emmenait avec lui pour soigner sa femme.
Quand Jeannette voulut aller à Vaucouleurs, elle fit venir Durand Laxart, son oncle, et lui dit de la demander à son père et à sa mère, pour soigner sa tante. En partant, elle me dit adieu.
Un jour, un homme de Burey-le-Petit, Durand Laxart, vint chercher Jeannette à Domrémy et la conduisit parler au bailli de Vaucouleurs : j’ai entendu dire que c’était ce même bailli qui l’avait envoyée au Roi.
Quand elle quitta Domrémy, je la vis traverser le village, disant adieu aux personnes qu’elle rencontrait : je lui avais souvent entendu dire que c’était elle qui devait relever la France et le sang royal.
Lorsque Jeanne quitta Domrémy, je la vis passer devant la maison de mon père, avec son oncle Durand Laxart.
— Adieu, dit-elle à mon père en passant, adieu, je vais à Vaucouleurs !
J’appris ensuite qu’elle était partie pour la France.
Lorsque Jeanne eut quitté la maison de son père, elle alla deux ou trois fois trouver le bailli de 197Vaucouleurs. Le seigneur Charles, duc de Lorraine, voulut la voir et lui donna un cheval noir. — J’allai à Châlons au mois de juillet quand le bruit se répandit que le Roi marchait sur Reims pour s’y faire sacrer. Je vis Jeanne y qui me fit cadeau d’un vêtement de couleur rouge qu’elle avait porté.
Lorsque Jeannette eut quitté la maison de son père, elle alla, avec son oncle Laxart, trouver, à Vaucouleurs, Robert de Baudricourt, qui en était le capitaine.
Je n’avais pas su que Jeannette dût partir ; je ne le sus que quand elle fut partie. Son départ me fit beaucoup pleurer ; car sa bonté me la faisait beaucoup aimer. Elle était ma compagne de tous les jours.
§5. Vaucouleurs. — Départ pour la France. — Arrivée à Chinon
J’étais l’oncle de Jeannette ; c’était une fille de bonne condition, pieuse, dévouée, patiente, aimant l’église, allant souvent à confesse, et donnant aux pauvres autant qu’elle pouvait. Je puis l’attester pour en avoir été témoin soit à Domrémy, soit chez moi à Burey même, où elle a passé six ou sept semaines… J’allai la chercher chez son père et l’emmenai chez moi : elle me disait qu’elle voulait se rendre en France, vers le Dauphin, pour le faire couronner :
— N’a-t-il pas été annoncé autrefois, me disait-elle, que la France, désolée par une femme, sera rétablie par une vierge ?
Elle me déclara 198qu’elle voulait aller trouver elle-même Robert de Baudricourt, pour qu’il la fît conduire auprès du Dauphin. Mais plusieurs fois Robert, qu’elle avait été voir, me dit de lui donner des soufflets et de la reconduire chez son père. Quand elle vit que Robert ne voulait pas faire ce qu’elle lui demandait, elle prit mes propres habits et me dit qu’elle voulait partir. Elle partit, et je la conduisis à Saint-Nicolas. Mais elle revint, et alla avec un sauf-conduit auprès du seigneur Charles de Lorraine. Le duc la vit, lui parla, et lui remit quatre francs que Jeanne me montra. Elle revint à Vaucouleurs, et les habitants lui achetèrent des vêtements d’homme et tout un équipement de guerre. Alain de Vaucouleurs et moi lui achetâmes un cheval du prix de douze francs, que nous payâmes et qui nous fut remboursé plus tard par le seigneur Robert de Baudricourt. Cela fait, Jean de Metz, Bertrand de Poulengey, Colet de Vienne, Richard l’Archer et deux hommes de la suite de Jean de Metz et de Bertrand, conduisirent Jeanne au lieu où était le Dauphin… J’ai eu occasion de dire toutes ces particularités au Roi lui-même, quand je suis allé à Reims voir Jeanne au sacre du Roi.
J’ai entendu dire comme tout le monde que Jeanne était née à Domrémy, sur la paroisse du bienheureux Rémy. Je vis son père et sa mère quand ils vinrent à Vaucouleurs, où elle était alors. Je sais en effet que Jeanne vint dans cette dernière ville. Elle voulait, disait-elle, aller trouver le Dauphin. J’étais jeune à cette époque et attaché à la chapelle de la Bienheureuse Marie de Vaucouleurs. Bien souvent je voyais Jeanne dans cette chapelle ; elle s’y tenait avec grande piété, assistait aux messes du matin et restait longtemps en prière. Je l’ai vue aussi dans la partie souterraine de la 199chapelle, se tenant à genoux devant la bienheureuse Marie, le visage tantôt abaissé vers la terre, tantôt élevé vers le ciel. C’était une bonne et sainte fille.
Pendant que Jeannette a été à Vaucouleurs (trois semaines), deux ou trois fois elle s’est confessée à moi. Il me parait, en conscience, que c’était une excellente fille, qui avait toutes les marques d’une chrétienne parfaite et d’une excellente catholique ; elle était alors très-assidue à l’église. Je l’ai vue montée à cheval et déjà en route pour la France, ayant avec elle Bertrand de Poulengey, Jean de Metz, Colet de Vienne, tous à cheval, ainsi que d’autres serviteurs de Robert de Baudricourt.
Jeanne la Pucelle, née à Domrémy, eut pour père Jacques d’Arc. Je ne puis dire le nom de sa mère. J’ai été à même de savoir que c’étaient de bons catholiques : du reste, je n’ai jamais entendu parler d’eux en mal.
J’ai entendu dire que Jeanne, quand elle voulut aller en France, se rendit d’abord auprès du bailli de Chaumont, et ensuite auprès du seigneur duc de Lorraine, qui lui remit un cheval et de l’argent. Bertrand de Poulengey, Jean de Metz, Jean Dieu le Ward et Colet de Vienne la conduisirent ensuite au Roi.
Jeanne la Pucelle naquit à Domrémy : j’ai connu son père et sa mère, mais j’ignore leurs noms. Je sais seulement que c’étaient d’honnêtes laboureurs, bons chrétiens et bons catholiques. Jamais je n’ai entendu dire le contraire. J’ai vu Jeanne autrefois quand elle venait à Marcey-sous-Voyse. Elle est quelquefois venue chez moi. Je l’ai toujours considérée comme une jeune fille bonne, simple et pieuse. Bien des fois je l’ai 200entendue parler de son projet et dire qu’elle voulait aller en France. J’ai su que Jean de Metz, Bertrand de Poulengey et Julien la conduisirent auprès du Roi : je n’ai pas vu la jeune fille partir, mais ils m’ont dit eux-mêmes qu’elle devait partir avec eux.
Jeanne était de Domrémy ; ses parents étaient d’honnêtes gens, je n’en ai jamais entendu parler autrement. Je vis Jeanne à Vaucouleurs quand elle voulait qu’on la conduisit au Roi. Bien des fois, alors, je lui ai entendu dire qu’elle voulait aller au Roi, qu’elle voudrait qu’on l’y conduisit, que ce serait un grand bien pour le Dauphin. Cette jeune fille m’a toujours paru d’une excellente conduite ; j’aurais bien voulu en avoir une semblable. Plus tard je l’ai revue au milieu de l’armée. Je l’ai vue se confesser au frère Richard sous les murs de la ville de Senlis, et communier deux jours de suite avec les ducs de Clermont et d’Alençon. Je crois très-fort que c’était une bonne chrétienne. Ainsi que je l’ai déjà dit, je l’ai vue à Vaucouleurs quand elle s’adressait à beaucoup de personnes pour qu’on la conduisit auprès du Roi. Elle s’exprimait d’une manière merveilleuse. Peu de temps après, elle fut conduite au Roi par Bertrand de Poulengey, Jean de Metz et des hommes de leur suite.
De tout ce qui concerne Jeanne, je ne sais rien que par ouï-dire : j’ai entendu dire qu’elle était née à Domrémy, que c’était une fille excellente, de bonne réputation et d’habitudes honnêtes.
Après qu’elle eut quitté ses parents, Jeanne fut amenée chez nous à Vaucouleurs par Durand Laxart, son oncle ; elle voulait aller trouver le Dauphin. J’eus occasion de la bien connaître : c’était une fille excellente, simple, douce, respectueuse, de 201bonne conduite, aimant à aller à l’église ; je l’y ai conduite et l’ai vue se confesser à messire Jean Fournier, qui était alors notre curé. Pendant qu’elle resta chez nous, elle filait avec moi et m’aidait aux divers travaux de la maison… Elle demeura chez nous à Vaucouleurs, en plusieurs fois, trois semaines environ. Elle fit parler au seigneur Robert de Baudricourt pour qu’il la fit conduire auprès du Dauphin ; mais le seigneur Robert ne voulut pas l’écouter. Un jour, je vis ce seigneur et messire Jean Fournier, notre curé, venir chez nous la visiter. Après leur départ, elle me dit :
— Le prêtre avait son étole, et, en présence de Robert, il m’a adjurée en me disant : Si vous êtes un mauvais esprit, éloignez-vous ; si vous êtes un bon esprit, approchez ! […] Alors, je me suis traînée jusqu’à lui et jetée à ses genoux… ; mais le prêtre a eu tort d’agir ainsi, car il me connaissait, puisque je m’étais confessée à lui.
Quand elle vit que Robert refusait de la conduire au Roi, elle me dit :
— Il faut cependant que j’aille trouver le Dauphin. Ne connaissez-vous donc pas la prophétie qui annonce que la France, perdue par une femme, sera sauvée par une vierge des Marches de la Lorraine ?
Je me rappelai en effet cette prophétie, et demeurai stupéfaite. Elle souhaitait ardemment aller auprès du Dauphin, et, dans son impatience de ne pas y être déjà, le temps lui semblait long comme à une femme enceinte. Moi et beaucoup d’autres crûmes dès lors en elle. Jacques Alain et Durand Laxart voulurent la conduire au Dauphin. Ils la conduisirent jusqu’à Saint-Nicolas, puis revinrent avec elle à Vaucouleurs, Jeanne leur ayant dit qu’il n’était pas convenable à elle de s’en aller ainsi. Plusieurs habitants se réunirent alors pour lui procurer un habit de guerre et un équipement complet ; on lui acheta aussi un cheval. Puis, Jean de Metz, Bertrand 202de Poulengey, Colet de Vienne et trois autres la conduisirent auprès du Dauphin ; je les ai vus monter à cheval et partir.
Lorsque Jeanne vint à Vaucouleurs, elle logea dans notre maison ; c’était une excellente fille ; elle travaillait avec ma femme et allait avec elle à l’église. Elle nous disait qu’il fallait qu’elle allât vers le noble Dauphin, que telle était la volonté de son Seigneur le Roy du ciel, qui saurait bien l’y conduire :
— Je m’y rendrai, dussé-je, disait-elle, m’y traîner sur les genoux !
Quand elle arriva chez nous, elle portait un vêtement de femme de couleur rouge. À Vaucouleurs on lui fit don d’un vêtement d’homme et d’un équipement complet ; puis, montée sur un cheval, elle fut conduite auprès du Dauphin par Jean de Metz, Bertrand de Poulengey, deux de leurs serviteurs, Colet de Vienne et Richard l’Archer. Je l’ai vue partir escortée ainsi. Quand elle parlait de partir, on lui demandait comment elle pourrait effectuer un tel voyage et échapper aux ennemis :
— Je ne les crains pas, répondait-elle, j’ai une route assurée ; si les ennemis sont sur mon chemin, Dieu y est aussi, qui saura bien me préparer la voie pour aller jusqu’au seigneur Dauphin, j’ai été créée et mise au monde pour cela.
Jeanne était née à Domrémy, son père se nommait Jacques d’Arc, j’ignore le nom de sa mère. J’ai été bien souvent chez eux, c’étaient de bons laboureurs. J’ai appris que Jeanne pendant son enfance avait été une fille honnête, d’habitudes honnêtes, qui aimait à fréquenter l’église, et chaque semaine se rendait à l’ermitage de la Bienheureuse Marie de Bermont. Elle passait son temps à filer, gardait quelquefois les bestiaux et les chevaux de son père. Depuis son départ de la maison 203paternelle, je l’ai bien souvent vue à Vaucouleurs et à la guerre. Elle se confessait et communiait souvent, quelquefois deux fois par semaine. La première fois que Jeanne vint à Vaucouleurs, ce fut, je crois, vers l’Ascension, en 1428 ; je la vis parler au capitaine Robert de Baudricourt. Elle lui dit qu’elle venait à lui de la part de son Seigneur, et qu’il eût à mander au Dauphin de se bien tenir, de ne pas cesser la guerre, que le Seigneur lui donnerait secours avant le milieu du carême suivant ; que le royaume de France ne lui appartenait pas à lui Dauphin, mais à son Seigneur à elle ; que son Seigneur voulait que le Dauphin fût roi et eût le royaume en commende, qu’elle le ferait roi malgré ses ennemis et le conduirait au sacre.
— Mais quel est ce seigneur dont tu me parles ? lui demanda Robert.
— Le Roi du Ciel, répondit-elle.
Cette fois-là elle retourna chez son père, accompagnée d’un de ses oncles, nommé Durand Laxart. Plus tard, vers le commencement du carême, elle revint à Vaucouleurs chercher des compagnons pour se rendre vers le Dauphin. Alors Jean de Metz et moi proposâmes de l’y conduire. Après un pèlerinage à Saint-Nicolas, elle alla trouver le seigneur duc de Lorraine, qui demandait à la voir ; puis elle revint à Vaucouleurs habiter chez Henry Leroyer. Alors Jean de Metz et moi, aidés de plusieurs autres, fîmes tant qu’elle consentit à se défaire de ses vêtements de femme, qui étaient de couleur rouge ; nous lui procurâmes un costume d’homme et lui fîmes faire tout un équipement militaire. Puis nous nous mîmes en route avec elle. Nous étions, six : moi et Julien, mon serviteur ; Jean de Metz et Jean de Honecourt, son serviteur ; Colet de Vienne et Richard l’Archer. Au départ, le premier jour, craignant d’être pris par les Bourguignons et les Anglais, nous voyageâmes toute la nuit. Les nuits suivantes Jeanne couchait à nos 204côtés, près de Jean de Metz et de moi, tout habillée et tout équipée. J’étais jeune alors, et cependant je n’éprouvai jamais auprès d’elle aucun désir, aucun mouvement sensuel, et je n’eusse jamais osé la solliciter, à cause du respect que m’inspirait sa grande vertu. — Nous restâmes en route onze jours, pendant lesquels nous eûmes bien des angoisses. Mais Jeanne nous disait toujours que nous n’avions rien à craindre, et qu’arrivés à Chinon, le noble Dauphin nous ferait bon visage. Je me sentais enflammé à ses discours ; elle était pour moi une envoyée de Dieu ; jamais je n’ai surpris en elle aucun mal ; elle était pure comme un ange ; Nous fîmes route ainsi, et, sans trop d’entraves, gagnâmes Chinon, où était le Dauphin. Arrivés à Chinon, nous la présentâmes à de nobles personnages de la suite du Roi, au sentiment desquels je m’en réfère pour ce qui est du mérite de ses actions guerrières.
Lorsque Jeanne fut à Vaucouleurs, je la vis couverte de vêtements de femme pauvres et usés ; elle demeurait chez un nommé Henri Leroyer.
— Que faites-vous ici, mon amie ? lui dis-je.
— Faut-il, me répondit-elle, que le Roi soit chassé du royaume et que nous soyons Anglais ? […] Je suis venue ici, dans une ville royale, parler à Robert de Baudricourt, afin qu’il me conduise ou fasse conduire au Roi ; mais Robert n’a souci ni de moi ni de mes paroles. Cependant il faut qu’avant le milieu du carême207 je sois auprès du Roi ; il le faut, et j’y serai, dussé-je user mes pieds jusqu’aux genoux ! Personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse, ni aucuns autres ne peuvent recouvrer le royaume de France ; il n’y a secours à attendre que de 205moi, et pourtant j’aimerais mieux filer auprès de ma pauvre mère, car ce n’est pas état pour lequel je sois faite ; mais il le faut, il faut que j’y aille, il faut que je le fasse, parce que c’est la volonté du Seigneur !
Comme je lui demandais de quel seigneur elle me voulait parler :
— De Dieu, me dit-elle.
Alors je lui promis par ma foi, que je lui donnai en lui touchant la main, qu’avec l’aide de Dieu je la conduirais au Roi. Je lui demandai quand elle voulait partir :
— Plutôt de suite que demain, et plutôt demain que plus tard !
Je lui demandai si elle voulait faire ce voyage vêtue comme elle l’était. Elle me répondit qu’elle prendrait volontiers un vêtement d’homme. Alors je lui remis le vêtement et l’équipement d’un de mes hommes. Ensuite les habitants de Vaucouleurs lui en firent faire un autre avec tous les accessoires nécessaires, et lui procurèrent aussi un cheval du prix de seize francs. Ainsi vêtue et équipée, elle se rendit, munie d’un sauf-conduit du seigneur Charles, duc de Lorraine, auprès de ce dernier ; je l’accompagnai jusqu’à Toul. De retour à Vaucouleurs, le premier dimanche de carême (13 février 1428, vieux style), il y aura, si je ne me trompe, vingt-sept ans de cela au carême prochain, elle fut par moi, par Bertrand de Poulengey, par deux de mes hommes, par Colet de Vienne, envoyé du Roi, et par l’archer Richard, conduite auprès du Roi, qui était alors à Chinon. Le voyage se fit aux frais de Bertrand de Poulengey et aux miens. Nous voyagions le plus souvent la nuit, par crainte des Bourguignons et des Anglais, qui étaient maîtres des chemins. Nous restâmes onze jours, toujours chevauchant. En route je lui demandai plusieurs fois si elle ferait bien tout ce qu’elle disait :
— N’ayez nulle crainte, nous répondait-elle, ce que je fais, j’ai ordre de le faire : mes frères du paradis me disent ce que j’ai à faire ; il y a déjà quatre ou cinq 206ans qu’ils me disent et que Dieu lui-même me dit qu’il faut que j’aille en guerre pour régaler le royaume de France.
En route, Bertrand et moi reposions chaque nuit avec elle, Jeanne à côté de moi, toute vêtue. Elle m’inspirait un tel respect, que je n’eusse pour rien au monde osé la solliciter ; aussi n’ai-je jamais éprouvé pour elle, je le dis ici sous serment, aucun désir sensuel. En route elle eût été heureuse d’entendre la messe, elle nous disait :
— Si nous pouvions, nous ferions bien d’entendre la messe.
Mais, par crainte d’être reconnus, nous ne pûmes l’entendre que deux fois. J’avais en elle une foi absolue ; ses paroles, son ardent amour pour Dieu m’enflammaient, je voyais en elle une envoyée de Dieu. Nous arrivâmes ainsi, le plus secrètement possible, à Chinon, où était le Roi. Tant que nous avons été avec elle, nous avons toujours vu en elle une fille pleine de bonté, de simplicité, de religion, de piété, régulière en toutes choses, et toute pénétrée de la crainte de Dieu. Arrivés à Chinon, nous la présentâmes aux gens du Roi ; je sais qu’elle eut à subir alors de longs interrogatoires.
§6. Déposition des trois principaux répondants de Jeanne
Lorsque Jeanne arriva à Chinon, je me trouvais à Saint-Florent. Un jour que j’étais à chasser aux cailles, un messager vint m’annoncer qu’il était arrivé auprès du Roi une jeune fille qui se disait envoyée de Dieu 207pour battre les Anglais et faire lever le siège mis par eux devant Orléans ; ce fut pour cette raison que dès le lendemain j’allai à Chinon, où je trouvai le Roi qui s’entretenait avec Jeanne. M’étant approché d’eux, elle me demanda qui j’étais :
— C’est mon cousin le duc d’Alençon. répondit le Roi.
— Vous, soyez le très-bien venu, me, dit-elle alors ; plus il y en aura ensemble du sang du roi de France, et mieux cela vaudra.
Le lendemain, elle vint à la messe du Roi, et lorsqu’elle l’eut aperçu elle lui fit un salut profond. Après la messe, le Roi la conduisit dans sa chambre de retrait, où il me retint avec elle, ainsi que le seigneur de La Trémouille, après avoir fait retirer tous les autres. Jeanne fit alors plusieurs demandes au Roi, et entre autres qu’il voulût bien faire don de son royaume au Roi des cieux, parce que le Roi des cieux ferait alors pour lui ce qu’il avait fait pour ses prédécesseurs, et le rétablirait dans tous ses droits. Bien d’autres choses furent dites jusqu’au dîner, dont je n’ai souvenir. Après dîner, le Roi s’alla promener ; Jeanne fit devant lui une course, une lance à la main. La voyant si bien manier la lance, je lui fis don d’un cheval.
À la suite de tout ceci, le Roi la fit examiner par des gens d’Église : on choisit l’évêque de Chartres, confesseur du Roi, les évêques de Senlis, de Mende et de Poitiers, maître Pierre de Versailles, depuis évêque de Meaux, maître Jourdain Morin, et beaucoup d’autres dont les noms ne me reviennent pas. Ils l’interrogèrent en ma présence et lui demandèrent pourquoi elle était venue, et qui l’avait fait venir auprès du Roi. Elle répondit qu’elle était venue de la part du Roi des cieux, qu’elle avait des voix et un conseil qui lui disaient ce qu’elle avait à faire, mais je ne me rappelle pas si elle fit savoir ce que ces voix lui disaient.
208Un jour, dînant avec moi, elle me dit que les docteurs l’avaient bien examinée, mais qu’elle savait et pouvait beaucoup plus qu’elle ne leur avait dit. Quand il eut connu le rapport des commissaires, le Roi voulut qu’elle allât encore à Poitiers subir un autre examen. Je n’assistai pas à cet examen ; je sus seulement qu’il fut ensuite rapporté au conseil que les examinateurs de Poitiers avaient été d’avis qu’il n’y avait rien en elle de contraire à la foi, et que le Roi, vu l’extrême nécessité, pouvait s’en aider. Le Roi à cette nouvelle m’envoya vers la reine de Sicile préparer un convoi de vivres pour l’armée qu’il s’agissait de diriger sur Orléans. Je trouvai près de la reine le seigneur Ambroise de Loré et le seigneur Louis, dont je ne me rappelle pas autrement le nom, qui préparaient le convoi ; mais il fallait de l’argent, et pour en avoir je retournai vers le Roi, auquel je fis savoir que les vivres étaient achetés, et qu’il restait à se procurer l’argent nécessaire pour les payer et solder l’armée. Le Roi envoya alors des gens qui délivrèrent les sommes nécessaires, si bien qu’à la fin soldats et vivres furent prêts, et qu’il ne s’agit plus que de gagner Orléans pour tenter d’en faire lever le siège.
Jeanne y fut envoyée avec l’armée. Le Roi lui avait fait fabriquer des armures. L’armée du Roi partit donc avec Jeanne. De ce qui se passa en route et ensuite dans Orléans, je ne sais rien que pour l’avoir entendu dire, car je n’y fus pas présent, n’étant pas allé alors à Orléans. Mais peu de temps après j’y allai208 et vis les travaux qui avaient été dressés par les Anglais devant cette ville ; j’ai pu considérer la force de ces travaux, et je crois que pour s’en être rendus maîtres, il a fallu aux Français un vrai 209miracle, surtout le fort des Tournelles, au bout du pont, et le fort des Augustins. Si j’eusse été dans l’un ou l’autre avec quelques hommes seulement, j’aurais bien osé défier pendant six ou sept jours la puissance de toute une armée, et elle n’aurait pu, je crois, s’en rendre maîtresse. J’ai, du reste, entendu des capitaines et des militaires qui avaient pris part au siège : tous m’ont déclaré que ce qui s’était passé tenait du miracle, que ce n’était pas là une œuvre humaine, qu’il y avait là un fait surnaturel ; le seigneur Ambroise de Loré, naguère gouverneur de Paris, me l’a dit bien des fois.
Je ne vis pas Jeanne depuis qu’elle eut quitté le Roi jusqu’après la levée du siège d’Orléans. À la suite de ce siège, nous parvînmes à rassembler jusqu’à six cents lances, avec lesquelles nous décidâmes de marcher sur Jargeau, que les Anglais occupaient encore. La nuit que nous partîmes, nous couchâmes dans un bois. Le lendemain matin, nous fumes rejoints par un autre corps d’armée, sous la conduite du seigneur Bâtard d’Orléans, du seigneur Florent d’Illiers, et de plusieurs autres capitaines. Lorsque nous fûmes tous réunis, nous nous trouvâmes au nombre de douze cents lances environ. Il y eut alors discussion entre les capitaines ; les uns étaient d’avis qu’on donnât l’assaut, d’autres s’y opposaient, vu la grande force des Anglais et leur grand nombre. Jeanne nous voyant ainsi partagés :
— Ne craignez donc pas leur nombre, dit-elle, n’hésitez donc pas à donner l’assaut. Dieu conduira votre entreprise ; si je n’étais pas sûre que c’est Dieu qui nous guide, j’aimerais mieux être à conduire mes brebis que m’exposer à tant et de si grands périls !
Sur ces paroles nous marchâmes sur Jargeau, comptant gagner ce jour-là les faubourgs et y passer la nuit. Mais à la nouvelle de notre approche, les Anglais 211vinrent au-devant de nous et tout d’abord nous repoussèrent. À cet instant, Jeanne saisissant son étendard se mit à attaquer, nous disant à tous d’avoir bon cœur et bon courage. Nous fîmes si bien que nous pûmes ce soir-là nous loger dans les faubourgs. Je crois vraiment que c’était Dieu lui-même qui nous conduisait, car la nuit qui suivit nous ne fîmes pour ainsi dire aucune garde, et si les Anglais eussent fait une sortie, nous eussions couru les plus grands dangers. Le lendemain matin, nous préparâmes l’artillerie et fîmes mettre en position les machines et bombardes. Nous nous consultâmes ensuite, pendant quelque temps, sur ce qu’il y avait à faire pour prendre la ville. Lorsque nous étions à délibérer, il nous fut rapporté que La Hire était en conférence avec le seigneur anglais de Suffort ; moi et les autres capitaines en furent très-contrariés et mandâmes à La Hire de venir de suite. L’attaque ayant été résolue, les hérauts d’armes se mirent à crier :
— À l’assaut !
— En avant, gentil duc, à l’assaut ! me cria Jeanne.
Je lui fis observer que c’était aller bien vite en besogne que d’attaquer si promptement :
— Soyez sans crainte, me dit-elle, l’heure est bonne quand il plaît à Dieu, il faut besoigner quand c’est sa volonté : agissez, Dieu agira ! — Ah ! gentil duc, me dit-elle quelques instants après, aurais-tu peur ? ne sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf ?
Et, en effet, lorsque je quittai ma femme pour venir avec Jeanne à la tête de l’armée, ma femme lui avait dit qu’elle craignait beaucoup pour moi, que je sortais à peine de prison, qu’il avait fallu dépenser beaucoup pour ma rançon, et que volontiers elle eût demandé que je restasse auprès d’elle. À cela Jeanne lui avait répondu :
— Madame, soyez sans crainte, je vous le rendrai sain et sauf, et même en meilleur état qu’il n’est.
211Pendant l’assaut contre Jargeau, étant aux côtes de Jeanne :
— Retirez-vous d’où vous êtes, me dit-elle, sans quoi cette machine que vous voyez va vous tuer !
Je me retirai, et peu de temps après cette machine, en effet, tua, à cette même place que je venais de quitter, monseigneur du Lude. Cet événement me fit une vive impression, et je fus émerveillé de ce que Jeanne avait pu ainsi m’annoncer. Jeanne marcha à l’assaut, où je la suivis. Comme nos hommes envahissaient la place, le comte de Suffort fit crier qu’il demandait à me parler. On ne l’écouta pas et l’assaut continua. Jeanne était sur une échelle, son étendard à la main, quand son étendard fut atteint, et elle-même frappée à la tête d’une pierre qui vint atteindre le casque en forme de chapeline qu’elle portait ce jour-là. Elle fut jetée à terre. Mais se relevant aussitôt :
— Amys ! amys ! sus ! sus ! nostre Sire a condempné les Angloys ! Ils sont nostres : ayez bon cœur !
À l’instant, la ville fut emportée, et les Anglais se retirèrent vers les ponts, où les nôtres les poursuivirent et en tuèrent plus de onze cents.
La ville prise, Jeanne et toute l’armée nous allâmes a Orléans, puis d’Orléans à Meung-sur-Loire, où étaient les Anglais, sous le commandement de
l’enfant de Warvic et de Scalles. Sous les murs de Meung, je passai la nuit dans une église avec fort peu de soldats et fus en grand péril. Le lendemain de la prise de Meung, nous allâmes à Beaugency, et dans le voisinage de cette ville nous ralliâmes à nous une partie de l’armée, avec laquelle nous attaquâmes les Anglais qui étaient dans Beaugency. À la suite de notre attaque, les Anglais abandonnèrent la ville pour se retirer dans un camp que nous fîmes surveiller pendant la nuit, de crainte qu’ils ne battissent en retraite.Nous en étions là quand la nouvelle nous parvint que le 212connétable209 venait nous rejoindre avec un corps d’armée. Jeanne, les autres capitaines et moi fûmes fort contrariés à cette nouvelle, et voulûmes nous retirer, parce que nous avions ordre du Roi de ne pas recevoir le seigneur connétable avec nous. Je dis à Jeanne que si le connétable persistait à venir, j’allais me retirer. Le lendemain, avant l’arrivée du connétable, nous apprîmes que les Anglais marchaient sur nous en grand nombre, sous le commandement de Talbot ; nos hommes crièrent aussitôt aux armes ! Voyant que je voulais me retirer à cause de l’arrivée du connétable, Jeanne me dit de n’en rien faire, que nous avions besoin de nous aider les uns les autres. Les Anglais rendirent leur camp par composition, et je leur accordai un sauf-conduit, car j’étais alors le lieutenant du Roi et commandais l’armée à ce titre. Nous pensions qu’ils se retiraient, lorsqu’un homme de la compagnie de La Hire vint nous dire qu’ils marchaient sur nous, et que dans un instant nous allions les avoir en face, au nombre de mille hommes d’armes. Jeanne demanda ce qu’annonçait cet envoyé, et lorsqu’elle eut su de quoi il s’agissait, elle dit au seigneur connétable :
— Ah ! beau connestable, vous n’estes pas venu de par moy, mais puisque vous êtes ici, soyez le bienvenu !
Beaucoup étaient dans la crainte et disaient qu’il serait bon, avant de combattre, d’attendre l’arrivée de la cavalerie :
— En nom Dieu, dit Jeanne, il les fault combattre de suite ; s’ilz estoient pendus aux nues, nous les arons, parce que Dieu nous les a envoyés pour que nous les chastiions.
Elle assura qu’elle était certaine d’avoir la victoire :
— Le gentil Roy, dit-elle, ara au jour duy la plus grand victoire qu’il eut piéça. Et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nostres.
Les Anglais furent battus 213en effet, et Talbot fait prisonnier ; il en fut fait une grande tuerie. Puis l’armée se rendit à Patay, où Talbot fut amené devant moi et le connétable, en présence de Jeanne. Je dis à Talbot que je ne m’attendais pas le matin à ce qui venait d’arriver :
— C’est la fortune de la guerre, me répondit-il.
Ensuite nous retournâmes vers le Roi, et il fut décidé que l’on se dirigerait sur Reims pour son couronnement et son sacre.
Plusieurs fois, en ma présence, Jeanne a dit au Roi qu’elle ne durerait qu’une année, et qu’il songeât à la bien occuper ; sa mission, disait-elle, consistait en quatre points : battre les Anglais, faire couronner et sacrer le Roi à Reims, délivrer le duc d’Orléans des mains des Anglais, faire lever le siège d’Orléans.
C’était une fille pleine de chasteté ; elle avait pour cette classe de femmes qui vont à la suite des armées une haine profonde. Je l’ai vue un jour à Saint-Denis, au retour du sacre, en poursuivre une l’épée à la main ; son épée se brisa même en cette circonstance. Elle s’irritait très-fort quand elle entendait jurer. Moi-même, quand quelquefois je jurais devant elle, j’ai été l’objet de ses reproches ; aussi avais-je grand soin de m’en abstenir.
Quelquefois, à la guerre, j’ai couché avec elle à la paillade (sur la paille), moi et d’autres hommes d’armes ; j’ai pu la voir quand elle mettait son armure, et entrevoir sa poitrine, qui était fort belle ; cependant je n’ai jamais ressenti pour elle de désir mauvais. — C’était une excellente chrétienne, une honnête femme ; elle communiait souvent, et à la vue du corps du Christ versait des larmes abondantes. — Hors le fait de guerre, c’était une jeune fille bien simple ; mais pour les choses de la guerre, porter les armes, réunir une armée, prendre des dispositions pour l’attaque, diriger l’artillerie, elle était fort 214entendue. Tous admiraient qu’elle pût agir avec tant de sagesse et de prévoyance, comme l’eût fait un capitaine qui aurait guerroyé vingt ou trente ans. C’était surtout dans la manière de se servir de l’artillerie qu’elle était admirable.
Je crois que Jeanne a été envoyée par Dieu et que sa conduite à la guerre a été un fait plutôt divin qu’humain. Bien des raisons me le font croire.
J’étais à Orléans, alors assiégé par les Anglais, lorsque le bruit s’y répandit qu’une jeune fille venait de traverser Gien, se rendant auprès, du noble Dauphin, avec la prétention avouée de faire lever le siège d’Orléans et de conduire le Dauphin à Reims. J’étais alors chargé de la garde de la ville d’Orléans, et lieutenant général du Roi au fait de la guerre. Pour être mieux renseigné au sujet de cette jeune fille, j’envoyai au Roi les seigneurs de Villars et Jamet de Tillay, qui fut plus tard bailli de Vermandois.
Ils rapportèrent à la population, avide de savoir la vérité, qu’ils avaient vu la Pucelle arriver à Chinon. — D’abord, dirent-ils, le Roi à première vue n’avait pas voulu l’écouter ; elle était même restée deux jours attendant qu’il lui fut permis de se trouver en présence du Roi, quoiqu’elle persistât à dire qu’elle était venue pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le Dauphin à Reims, et qu’elle demandât instamment des hommes, des armes et des chevaux.
Trois semaines ou un mois se passèrent ensuite, pendant lequel le Roi la fit examiner par des clercs, des prélats et des docteurs en théologie, pour savoir s’il pouvait l’accueillir avec sûreté. Puis le Roi fit réunir une armée pour conduire à Orléans un convoi de vivres.
Sur l’avis des clercs et des prélats, le Roi envoya 215Jeanne avec le seigneur archevêque de Reims, alors chancelier de France, et le seigneur de Gaucourt, alors grand maître de l’hôtel, à Blois, où étaient ceux qui avaient charge d’escorter le convoi, à savoir les seigneurs de Rais et de Boussac, maréchaux de France, de Culant, amiral de France, La Hire et Ambroise de Loré, qui fut plus tard gouverneur de Paris. Tous, à la tête de l’armée qui transportait le convoi, vinrent avec Jeanne par la Sologne, en bon ordre, jusqu’à la Loire, en face de l’église Saint-Loup. Mais les Anglais se trouvaient là en grand nombre, et l’armée qui escortait le convoi ne me paraissait, ni aux autres capitaines, en état de pouvoir leur résister et assurer l’entrée du convoi par ce côté. Il fallut charger le convoi sur des bateaux, qu’on se procura avec difficulté. Mais pour gagner Orléans il fallait remonter le courant, et le vent était contraire.
Jeanne alors me dit :
— Est-ce vous qui êtes le Bâtard d’Orléans ?
— Oui, lui répondis-je, et je suis bien heureux de votre arrivée !
— Est-ce vous qui avez dit que je vienne de ce côté et que je n’aille pas directement du côté où se trouvent Talbot et les Anglais ?
— Oui, et de plus sages que moi sont de même avis, pour plus de succès et de sûreté.
— En nom Dieu, dit-elle alors, le conseil de mon Seigneur est plus sage et plus sur que le vôtre. Vous avez cru me tromper et c’est vous-même qui vous trompez, car je vous amène meilleur secours qu’il n’en est venu jamais à général ou ville quelconque, le secours du Roi du ciel. Ce secours, il ne procède pas de moi, mais de Dieu même, qui, à la prière de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d’Orléans et n’a pas voulu souffrir que les ennemis eussent à la fois le duc et sa ville !
À l’instant, le vent, qui était contraire et empêchait les bateaux de remonter le fleuve et de gagner Orléans, 216tourna tout à coup et devint favorable. On tendit les voiles, et je fis entrer les bateaux dans la ville, où j’entrai avec le frère Nicolas de Geresme, alors grand prieur de l’ordre de Rhodes en France. Nous passâmes devant l’église Saint-Loup malgré les Anglais. De ce jour je mis en elle bon espoir et plus encore qu’auparavant. Je l’avais suppliée de traverser le fleuve et d’entrer dans la ville, où elle était attendue avec impatience. Elle y avait fait difficulté, ne voulant pas, disait-elle, abandonner son armée ni ses gens. Là-dessus j’étais allé trouver les capitaines qui avaient eu charge de conduire le convoi et l’armée, et les avais suppliés, pour le bien du Roi, de permettre que Jeanne entrât de suite à Orléans et qu’ils remontassent, eux et l’armée, jusqu’à Blois, où ils passeraient la Loire pour revenir à Orléans, attendu qu’il n’y avait pas de lieu de passage avant Blois. Ils y avaient consenti, et Jeanne alors était venue avec moi. Elle avait à la main sa bannière, de couleur blanche, sur laquelle était une image de Notre-Seigneur tenant à la main une fleur de lis. La Hire passa la Loire en même temps qu’elle, et entra avec elle et nous dans la ville. Tout cela était bien plus l’œuvre de Dieu que des hommes : ce changement de vent si subit, aussitôt que Jeanne l’eut annoncé ; l’introduction de ce convoi de vivres en face des Anglais, de beaucoup plus forts que toute l’armée qui l’escortait ; cette affirmation de Jeanne qu’elle avait vu saint Louis et saint Charles le Grand prier Dieu pour le salut du Roi et de la cité.
Une autre circonstance me fait croire que ces faits ont été l’œuvre de Dieu. Je voulais aller au-devant de l’armée retournée à Blois et qui marchait au secours d’Orléans ; Jeanne ne voulut pas les attendre ni consentir que j’allasse à leur rencontre ; elle voulut sommer les Anglais de lever de suite le siège, sous peine de leur donner à eux-mêmes 217l’assaut. Elle les somma en effet, par une lettre qu’elle leur écrivit en français, dans laquelle elle leur disait en termes bien simples qu’ils eussent à se retirer du siège et à retourner en Angleterre, s’ils ne voulaient pas qu’elle leur donnât un grand assaut qui les forcerait à battre en retraite. Sa lettre fut adressée à lord Talbot. De cette heure, les Anglais, qui jusque-là pouvaient, je l’affirme, avec deux cents des leurs mettre en fuite huit cents ou mille des nôtres, ne purent avec toute leur puissance résister à quatre ou cinq cents Français ; il fallut les aller forcer jusque dans leurs bastilles, où ils s’étaient réfugiés et d’où ils n’osaient plus sortir.
Voici encore un fait qui me fait voir l’action de Dieu : Le 27 mai, de grand matin, nous commençâmes l’attaque du boulevard du pont. Jeanne y fut blessée d’une flèche qui lui pénétra d’un demi-pied entre le cou et l’épaule ; elle n’en continua pas moins de combattre, sans vouloir accepter aucun remède pour sa blessure. L’assaut dura sans interruption depuis le matin jusqu’à huit heures du soir, sans espoir de succès pour nous. J’étais d’avis de faire retirer l’armée. La Pucelle vint à moi, me priant d’attendre encore un peu. Sur ce, elle monte à cheval, se retire dans une vigne, seule à l’écart, reste en prière pendant un demi-quart d’heure, puis, revenant et saisissant sa bannière des deux mains, elle se place au bord du fossé. À sa vue, les Anglais frémissent et sont saisis d’une subite épouvante ; nos gens, au contraire, reprennent courage et se mettent à escalader et assaillir le boulevard, sans rencontrer aucune résistance. De cet instant, le boulevard est emporté ; les Anglais qui s’y trouvent veulent fuir, mais tous sont tués, et entre autres Classidas et les autres principaux capitaines de la bastille, qui, croyant gagner la tour du pont, tombent dans le fleuve, où ils se 218noient. Ce Classidas était celui qui parlait de la Pucelle avec le plus de mépris et d’injures.
La bastille prise, nous revînmes dans la ville, la Pucelle, et toute l’armée, où nous fûmes reçus avec enthousiasme. Jeanne fut conduite en son hôtel pour recevoir les soins que sa blessure nécessitait. Lorsque le chirurgien l’eut pansée, elle commença seulement à manger, se contentant de quatre ou cinq tranches de pain dans de l’eau rougie, sans ce jour-là manger ou boire rien autre chose.
Le lendemain, de grand matin, les Anglais sortirent de leur camp et se mirent en ordre de bataille. À cette vue, Jeanne se leva et mit son armure légère ; elle défendit qu’on attaquât ni qu’on exigeât des Anglais quoi que ce fût, voulant qu’on les laissât aller sans être poursuivis, ce qu’ils firent. De cet instant, la ville fut délivrée.
Après la délivrance d’Orléans, la Pucelle, suivie de moi et des antres capitaines, alla trouver le Roi au château de Loches, le priant de faire attaquer au plus tôt les villes fortes de la Loire, Mehun, Beaugency, Jargeau, pour rendre plus libre et plus sûr son sacre à Reims. Elle supplia le Roi de la manière la plus vive de ne pas différer d’un instant. Le Roi y mit la plus grande hâte et envoya à cet effet le duc d’Alençon, moi et d’autres capitaines, ainsi que Jeanne. Toutes ces villes ne furent réduites en peu de jours que grâce à l’intervention de la Pucelle, j’en suis et demeure convaincu.
Après la délivrance d’Orléans, les Anglais réunirent une armée nombreuse pour défendre Mehun, Beaugency et Jargeau, qu’ils occupaient. Lorsque nous eûmes investi le camp et le pont de Beaugency, l’armée des Anglais arriva au camp de Meung-sur-Loire, qui était encore en leur obéissance. Mais cette armée ne put venir au secours des Anglais assiégés dans le camp de Beaugency. À la 219nouvelle de la prise de ce camp, tous les corps anglais se réunirent en une seule armée, et nous crûmes qu’ils allaient nous offrir la bataille ; nous primes nos dispositions en conséquence. En présence du connétable, de moi et de plusieurs autres capitaines, le duc d’Alençon demanda à Jeanne ce qu’il y avait à faire. Elle lui répondit ainsi à haute voix :
— Ayez tous de bonnes chaussures.
— Que voulez-vous dire ? lui demandèrent les assistants ; allons-nous donc nous sauver ?
— Non, répondit-elle, ce sont les Anglais qui se sauveront ; ils ne se défendront pas et seront battus, et il vous faudra de bonnes chaussures pour les poursuivre.
Et il en fut ainsi qu’elle l’avait prédit. Les Anglais prirent la fuite, et de tués ou prisonniers il y en eut plus de quatre mille.
À Loches, après la levée du siège d’Orléans, je me rappelle qu’un jour, le Roi étant dans sa chambre de retrait avec le seigneur Christophe d’Harcourt, l’évêque de Castres, son confesseur, et le seigneur de Trêves, qui fut plus tard chancelier de France, Jeanne et moi allâmes le trouver. Avant d’entrer, elle frappa à la porte ; aussitôt entrée, elle se mit aux genoux du Roi, et lui tenant les jambes embrassées :
— Noble Dauphin, ne tenez donc pas davantage tous ces conseils si nombreux et si longs ; venez donc au plus vite à Reims prendre la couronne à laquelle vous avez droit !
— Est-ce votre conseil qui vous a dit cela ? lui demanda alors l’évêque de Castres.
— Oui, répondit-elle, et mon conseil me tourmente on ne peut plus là-dessus.
— Ne voudriez-vous pas dire ici, en présence du Roi, ajouta l’évêque, comment est fait ce conseil qui vient ainsi vous parler ?
— Je crois comprendre, dit-elle en rougissant, ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers.
Le Roi alors :
— Jeanne, vous plairait-il de déclarer, en présence des personnes qui nous 220entendent, ce que vous mande votre conseil ?
— Oui, Sire, répondit-elle.
Et alors elle dit ceci ou quelque chose d’approchant :
— Quand je suis contrariée de ce qu’on n’ajoute pas assez facilement foi à ce que je dis de la part de Dieu, je me retire à l’écart et je prie Dieu ; je me plains à lui de ce que ceux à qui je parle ne me croient pas plus volontiers, et ma prière achevée, j’entends une voix qui me dit : Fille Dé, va, va, va ! je serai à ton aide, va ! Et quand j’entends cette voix, j’ai grande joie ; je voudrais même toujours l’entendre.
Et en nous répétant ce langage de ses voix, elle était, chose extraordinaire, dans un ravissement merveilleux, dans une sorte d’extase, les yeux levés au ciel.
Après les victoires dont je viens de parler, les seigneurs du sang royal et les capitaines voulaient que le Roi allât en Normandie et non à Reims. Mais la Pucelle fut toujours d’opinion qu’il fallait aller à Reims pour y faire sacrer le Roi, donnant pour raison qu’une fois le Roi sacré et couronné, la puissance de ses adversaires irait toujours en déclinant et qu’ils finiraient par être hors d’état de nuire… Tous se rangèrent à son avis. Le lieu où le Roi s’arrêta d’abord avec son armée fut sous les murs de Troyes ; il y tint conseil avec les seigneurs de son sang et les autres capitaines pour aviser si on resterait devant cette ville pour en faire le siège, ou s’il ne valait pas mieux passer outre et marcher droit sur Reims, en négligeant Troyes. Le conseil était divisé, et on ne savait à quoi s’arrêter, lorsque Jeanne survint tout à coup et parut dans le conseil :
— Noble Dauphin, dit-elle, ordonnez à vos gens de venir assiéger la ville de Troyes, et ne perdez pas plus de temps en conseils superflus. Au nom de Dieu, avant trois jours, je vous introduirai dans cette ville de gré ou de force, à la grande stupéfaction de la fausse Bourgogne.
221Et sur-le-champ, Jeanne, se mettant à la tête de l’armée, fit placer les tentes tout contre les fossés de la ville et exécuta plusieurs manœuvres merveilleuses que n’eussent pas imaginées deux ou trois généraux consommés y travaillant ensemble. Elle fit si bien pendant la nuit, que le lendemain l’évêque et les bourgeois vinrent tout frémissants et tremblants faire leur soumission entre les mains du Roi. Alors on reconnut qu’au moment même où elle avait émis dans le conseil l’avis de ne pas laisser la ville de côté, les habitants avaient tout à coup comme perdu l’esprit et n’avaient plus été occupés qu’à chercher refuge dans les églises. La ville de Troyes une fois réduite, le Roi alla à Reims, où il trouva une obéissance complète et où il fut sacré et couronné.
Jeanne avait l’habitude de se rendre tous les jours à l’église, à l’heure des vêpres ou vers le soir ; elle faisait sonner les cloches pendant une demi-heure et réunissait les religieux mendiants qui étaient à la suite de l’armée. Alors elle se mettait en prière et faisait chanter par les Frères mendiants une antienne en l’honneur de la bienheureuse Marie, mère de Dieu.
Quand le Roi vint à La Ferté et à Crépy-en-Valois, le peuple accourut au-devant de lui en criant
Noël !La Pucelle chevauchait alors entre l’archevêque de Reims et moi :— Voici un bon peuple, nous dit-elle ; je n’en ai vu nulle part ailleurs qui se réjouît aussi fort de l’arrivée d’un si noble roi. Que je serais heureuse, quand j’aurai fini mes jours, si je pouvais être inhumée ici !
— Jeanne, lui dit alors l’archevêque, où croyez-vous donc que vous mourrez ?
— Où il plaira à Dieu, répondit-elle, car je ne suis certaine ni du temps ni du lieu, pas plus que vous ne l’êtes vous-même. Plût à Dieu, mon créateur, que je pusse me retirer maintenant et abandonner les armes, pour retourner 222servir mon père et ma mère et garder leurs moutons avec ma sœur et mes frères, qui seraient si heureux de me revoir !
Jamais il n’y eut personne plus sobre. J’ai bien souvent entendu dire au seigneur Jean d’Aulon, chevalier, aujourd’hui sénéchal de Beaucaire, qui avait été chargé par le Roi de veiller sur elle, comme le plus sage et le plus recommandable de l’armée, qu’il ne croyait pas qu’il y ait jamais eu femme plus chaste. Ni moi ni les autres, quand nous étions avec elle, n’eûmes jamais de mauvaises pensées : il y avait en elle quelque chose de divin.
Quinze jours après que le comte de Suffort eut été fait prisonnier, on lui envoya un écrit contenant quatre vers où il était dit qu’une pucelle viendrait du bois Chesnu qui chevaucherait sur le dos des archers et contre eux.
Bien que Jeanne, parfois, parlât des choses de la guerre en plaisantant, et bien que, pour exciter les soldats, elle ait pu annoncer des événements qui ne se sont pas réalisés, cependant, quand elle parlait sérieusement de la guerre, de sa mission et de son fait, elle n’affirmait sérieusement que les points suivants : qu’elle était envoyée pour faire lever le siège d’Orléans, secourir le pauvre peuple opprimé dans Orléans et les lieux voisins, et pour conduire le Roi à Reims pour l’y faire sacrer.
J’étais à Chinon, dont j’avais alors le commandement, quand Jeanne y arriva, et je la vis quand elle se présenta devant la majesté du Roi avec grande humilité et simplicité, pauvre petite bergère qu’elle était. Je lui entendis dire ces paroles :
— Très-noble seigneur Dauphin, je suis venue et vous suis envoyée de Dieu pour fournir secours au royaume et à vous.
Après l’avoir vue et entendue, le Roi, pour être 223mieux renseigné sur elle, la fit mettre sous la garde de Guillaume Bellier, son majordome, mon lieutenant à Chinon, depuis bailli de Troyes, dont la femme était de grande dévotion et de la meilleure réputation. Puis il la fit visiter par des clercs, des docteurs et des prélats, pour savoir si on devait ou pouvait licitement lui ajouter foi. Ses faits et ses dires furent examinés pendant plus de trois semaines, tant à Chinon qu’à Poitiers. Examen fait, les clercs décidèrent qu’il n’y avait rien de mauvais ni dans ses faits ni dans ses dires. Après de nombreux interrogatoires, on finit par lui demander quel signe elle pouvait fournir, de nature à donner foi à ses paroles.
— Le signe que j’ai à montrer, répondit-elle, est de faire lever le siège d’Orléans !
Elle prit ensuite congé du Roi, et vint à Blois, où elle s’arma pour la première fois, pour conduire un convoi de vivres et marcher au secours d’Orléans…
Au sujet du changement subit du vent et de la manière dont le convoi de vivres fut introduit dans Orléans, le témoin dépose comme le seigneur de Dunois. Il ajoute seulement ceci :
Jeanne avait prédit expressément qu’avant qu’il fut peu, le temps et le vent changeraient, et il arriva ce qu’elle avait prédit. Elle avait également annoncé que le convoi entrerait librement dans la ville.
La déclaration du témoin concorde également avec celle du seigneur de Dunois sur la prise des bastilles, la levée du siège et l’expulsion des Anglais.
Sur tous les autres points, le seigneur de Gaucourt est aussi en parfaite concordance, en la forme et au fond, avec ledit seigneur de Dunois, pour tout ce qui concerne l’affranchissement d’Orléans, la prise des camps et des villes existant sur les bords de la Loire.
Il concorde également en tout point pour ce qui concerne le voyage du Roi pour la cérémonie de son sacre à Reims.
224Jeanne, ajoute-t-il, était sobre pour le boire et le manger ; il ne sortait de sa bouche que des paroles excellentes, ne pouvant servir qu’à l’édification et au bon exemple. Elle était on ne peut plus chaste ; je n’ai jamais entendu dire qu’aucun homme se soit trouvé avec elle la nuit. Loin de là, elle avait toujours, pendant la nuit, une femme dans sa chambre. Elle se confessait souvent, était souvent en prière, entendait chaque jour la messe, recevait fréquemment le sacrement de l’Eucharistie, et n’aurait pas souffert qu’on prononçât en sa présence des paroles honteuses ou des blasphèmes ; par ses discours et ses actions, elle manifestait combien elle avait toutes ces choses en horreur.
§7. Témoignages ayant particulièrement porté sur Chinon et Poitiers
J’étais dans Orléans, assiégé par les Anglais, avec le seigneur de Dunois et plusieurs autres capitaines, quand le bruit s’y répandit qu’il était passé par Gien une pauvre petite bergère nommée Pucelle, conduite par deux ou trois gentilshommes du pays de Lorraine dont elle était originaire, qui prétendait venir de la part de Dieu lever le siège d’Orléans et conduire le Roi à Reims. Malgré cette affirmation, le Roi ne l’accueillit point à la légère ; loin de là, il voulut qu’elle fut examinée, que sa vie et son état fussent éclaircis, afin de savoir s’il devait lui faire accueil. Donc, de l’ordre du Roi, elle fut examinée par de nombreux prélats, docteurs et clercs, qui la trouvèrent de bonne vie, de bonne renommée et d’état honorable, 225sans rien relever en elle qui dût la faire repousser… Depuis, elle a vécu dans les camps, et sa vie y a été admirable : sobre dans le boire et le manger, chaste, pieuse, assidue à entendre la messe chaque jour, à se confesser fréquemment et à communier chaque semaine avec grande dévotion. Elle semonçait les hommes d’armes quand ils blasphémaient le nom de Dieu ou juraient en vain ; quand ils faisaient quelque chose de mal elle le leur reprochait. Je n’ai jamais remarqué, moi qui parle, qu’elle ait jamais rien fait qui méritât le moindre reproche : sa manière de vivre et toute sa conduite me font croire qu’elle a été inspirée de Dieu.
J’ai vu Jeanne à Chinon et entendu moi-même ce qu’elle disait, à savoir qu’elle était envoyée par Dieu au noble Dauphin pour lever le siège d’Orléans et le conduire ensuite à Reims pour y être sacré et couronné.
Sur la manière dont Jeanne fut accueillie par le Roi, le témoin dépose comme le témoin Ricarville. Il dépose aussi de même sur sa vie, ses habitudes, sa dévotion et sa piété. Et il ajoute :
Quand plus tard la ville de Saint-Pierre-le-Moûtier fut prise d’assaut par Jeanne, les soldats voulaient piller l’église, enlever les vases sacrés et autres objets précieux ; je l’ai vue s’y opposer avec énergie et ne pas souffrir qu’on enlevât quoi que ce soit. Quant à moi, vu sa vie si méritoire, ses faits, ses dires, et les événements qui se sont toujours accomplis tels qu’elle les avait prédits bien à l’avance, je crois qu’elle a été envoyée de Dieu.
Je me souviens qu’au temps de l’arrivée de Jeanne, le Roi l’envoya à Poitiers, où elle fut logée chez maître Jean Rabateau, alors avocat du Roi au Parlement. Dans cette cité de Poitiers, on choisit, de l’ordre du Roi, 226les solennels docteurs et maîtres dont les noms suivent : le seigneur Pierre de Versailles, alors abbé de Talmont, depuis évêque de Meaux ; Jean Lambert ; Guillaume Aymeric, de l’ordre des Frères Prêcheurs ; Pierre Séguin, de l’ordre des Carmes, tous docteurs en théologie ; Matthieu Mesnaige, Guillaume Lemarié, ces deux derniers bacheliers en théologie, et beaucoup d’autres conseillers du Roi, licenciés in utroque jure. À plusieurs reprises, pendant trois semaines, ces personnages l’examinèrent. Finalement, se fondant sur son état et sur ses réponses, ils dirent que cette pucelle était une fille pleine de simplicité, qui, interrogée par eux, persistait toujours dans sa réponse qu’elle était envoyée de par le Roi du ciel en faveur du noble Dauphin pour le rétablir dans son royaume, lever le siège d’Orléans, et le conduire à Reims pour y être sacré ; mais qu’elle croyait qu’elle avait tout d’abord à sommer les Anglais et à leur écrire de se retirer, parce que telle était la volonté de Dieu. — Lorsqu’on lui demandait pourquoi elle appelait le Roi Dauphin, au lieu de lui donner son titre de roi, elle répondait qu’elle ne l’appellerait pas roi tant qu’il ne serait pas couronné et sacré à Reims, où elle entendait bien le conduire. Et comme les clercs lui disaient qu’elle devait produire un signe par lequel on pût croire qu’elle était bien envoyée de Dieu comme elle le disait, elle répondit que le signe que lui avait donné Dieu était de lever le siège d’Orléans, et qu’elle était certaine d’y réussir, si le Roi voulait lui remettre si petite quantité d’hommes de guerre que ce fut. — Après un long examen que lui firent subir de nombreux clercs des diverses facultés, tous furent d’avis que le Roi pouvait s’en aider licitement et lui remettre une armée pour aller attaquer les Anglais qui assiégeaient Orléans, attendu qu’ils n’avaient rien trouvé en elle qui ne fût catholique et raisonnable.
Quoique je fusse à Chinon lorsque Jeanne y arriva, je ne la connus guère alors. Mais plus tard je la connus beaucoup. Ce fut lorsque le Roi, ayant voulu aller à Poitiers, Jeanne y fut conduite elle-même et logée chez maître Jean Rabateau. Je sais qu’elle y fut examinée et interrogée par défunt maître Pierre de Versailles, professeur de théologie, alors abbé de Talmont et décédé évêque de Meaux, et par maître Jean Érault, professeur de théologie, auxquels je me réunis de l’ordre de feu le seigneur évêque de Castres. Maîtres de Versailles et Érault eurent en ma présence une conférence avec elle chez maître Rabateau, où, comme je l’ai déjà dit, elle était logée. À notre arrivée, Jeanne alla au-devant de nous. S’adressant à moi, elle me dit en me frappant doucement sur l’épaule :
— Vrai, je voudrais bien qu’il y en eut beaucoup d’aussi bien disposés que vous !
— C’est le Roi qui nous envoie à vous, lui dit alors maître de Versailles.
— Vous êtes, je pense, venus pour m’interroger ? répondit-elle ; mais je ne sais ni A ni B !
— Pourquoi êtes-vous donc venue à Chinon ? lui demandèrent-ils.
— De par le Roi du ciel, je suis venue pour lever le siège d’Orléans et conduire le Roi à Reims pour son couronnement et son sacre… Vous avez du papier et de l’encre ? dit-elle à maître Jean Érault ; eh bien, écrivez ce que je vais vous dire :
Vous, Suffort, Classidas et la Poule, je vous somme, de par le Roy des cieulx, que vous en aliez en Angleterre !
Maîtres Versailles et Érault ne firent, pour cette fois, rien autre chose dont il me souvienne.
Jeanne resta à Poitiers autant que le Roi… Elle disait que son conseil lui avait dit qu’elle aurait dû venir plus tôt auprès du Roi. J’ai connu ceux qui l’ont amenée à Chinon, Jean de Metz, Jean Coulon et Bertrand Pollichon (sic). Ils m’ont dit qu’elle leur avait témoigné beaucoup 228de bienveillance et d’amitié pendant le voyage. — Un jour, s’entretenant d’elle avec défunt le seigneur évêque de Castres, confesseur du Roi, ils dirent qu’ils avaient eu à traverser en Bourgogne des contrées occupées par l’ennemi sans avoir été le moins du monde inquiétés, de quoi ils étaient encore tout émerveillés. — J’ai entendu raconter au même évêque qu’il y avait dans un livre une prophétie annonçant qu’il devait venir une pucelle en aide au Roi de France. — Je n’ai pas vu et je ne sais pas si elle a été autrement examinée que je viens de le dire. — Devant moi, le confesseur du Roi et les autres docteurs déclarèrent que Jeanne, dans leur pensée, était envoyée de Dieu, et que c’était elle dont parlait la prophétie. Prenant en considération sa tenue, su simplicité, son genre de vie, ils pensèrent que le Roi pouvait s’en aider, n’ayant rien trouvé en elle que de bon, n’ayant rien pu relever en elle de contraire à la foi.
Je n’ai pas assisté aux événements d’Orléans, mais l’opinion partout répandue était que c’était elle qui avait tout fait, et qu’il y avait miracle.
Le jour que le seigneur de Talbot, qui avait été pris à Patay, fut amené à Beaugency, je me rendis dans cette dernière ville ; Jeanne y était ; elle quitta Beaugency avec l’armée pour se rendre à Jargeau, qui fut pris d’assaut et où les Anglais furent mis en fuite. De là, Jeanne revint à Tours, où était le Roi notre seigneur ; de Tours, ils commencèrent à faire route vers Reims, pour le sacre et le couronnement du Roi. Jeanne disait au Roi et aux capitaines d’avancer sans crainte, que tout irait bien, qu’ils ne rencontreraient personne qui osât leur nuire et n’éprouveraient aucune résistance ; elle disait au Roi de ne pas douter, qu’il aurait assez de monde autour de lui, que beaucoup le suivraient.
229Jeanne fit rassembler l’armée entre Troyes et Auxerre, et elle fut trouvée très-nombreuse ; tout le monde en effet venait se joindre au Roi. Le Roi et ses gens vinrent jusqu’à Reims sans nul obstacle. En route, le Roi ne rencontra aucune résistance, les portes des cités et des villes s’ouvraient spontanément devant lui.
Jeanne était bonne chrétienne, elle aimait la messe, y assistait tous les jours et recevait souvent le sacrement de l’Eucharistie. Elle s’irritait très-fort d’entendre jurer ; et cela était un bon signe en sa faveur, disait à ce propos le confesseur du Roi, qui s’enquérait avec grande sollicitude de ses faits et de sa vie.
À l’armée, elle était toujours avec ses gens, et j’ai entendu grand nombre de ceux qui ont le plus vécu avec elle, dire qu’elle ne leur avait jamais inspiré de désir mauvais, quelles que pussent être leurs dispositions quand ils se présentaient à elle. Jamais ils n’ont soupçonné chez elle un désir mauvais ; ils l’en croyaient incapable. Bien des fois, ils étaient en train de tenir de mauvaises conversations ; sitôt qu’ils l’apercevaient et qu’elle approchait d’eux, ils ne pouvaient plus continuer ; toute pensée mauvaise s’évanouissait devant elle. J’ai interrogé à ce sujet grand nombre de personnes qui ont eu occasion à la guerre de se trouver la nuit en société avec elle ; tous m’ont répondu de même, tous m’ont dit que sa vue ne leur avait jamais inspiré de désir mauvais.
J’étais à Poitiers lorsque Jeanne vint à Chinon. J’ai entendu dire que le Roi, à première vue, n’avait pas voulu lui ajouter foi, qu’il avait voulu qu’elle fût examinée par des clercs, et que l’on avait envoyé dans son pays natal pour savoir qui elle était. Pour être examinée, le Roi l’envoya à Poitiers où je me trouvais, et où j’eus, pour la 230première fois, occasion de la connaître. À son arrivée dans cette ville, elle demeura dans la maison de maître Jean Rabateau, et, pendant qu’elle y était, la femme de maître Jean Rabateau me dit qu’elle la voyait tous les jours à genoux pendant longtemps l’après-dînée ; qu’elle la voyait aussi à genoux la nuit ; que le jour elle se retirait très-souvent dans un petit oratoire qui était dans la maison, où elle restait très-longtemps en prière. — De grands clercs vinrent la visiter dans cette maison : maître Pierre de Versailles, professeur de théologie, mort évêque de Meaux ; maître Guillaume Aymeric, aussi professeur de théologie, et beaucoup d’autres gradués en théologie dont je ne me rappelle pas les noms, qui l’interrogèrent autant de fois qu’ils voulurent. J’ai entendu tous ces docteurs rapporter qu’ils l’avaient beaucoup examinée et questionnée, qu’elle leur avait toujours répondu avec beaucoup de sagesse et comme l’eût fait un bon clerc. Aussi étaient-ils émerveillés de ses réponses et croyaient-ils qu’il y avait là quelque chose de divin, vu aussi sa vie et sa manière d’être. Finalement ils conclurent qu’il n’y avait en elle rien de mauvais ni de contraire à la foi ; et, vu la nécessité où étaient alors le Roi et le royaume, qui faisait que le Roi et tous les Français encore sous son obéissance étaient dans le désespoir et sans aucune espérance de secours, à moins que ce secours ne procédât de Dieu, ils décidèrent que le Roi pouvait s’en aider. — Dans le cours de ses délibérations, maître Jean Érault, professeur de théologie, rapporta avoir autrefois entendu une nommée Marie d’Avignon, venue auprès du Roi, raconter avoir dit au Roi que le royaume de France aurait beaucoup à souffrir, qu’il supporterait beaucoup de calamités ; qu’elle avait eu beaucoup de visions touchant la désolation du royaume de France, qu’entre autres choses elle avait vu 231beaucoup d’armures qui lui avaient été présentées, à elle Marie, qu’elle avait été épouvantée à la vue de ces armures, dans la crainte d’être forcée de les prendre ; mais qu’il lui avait été dit de ne rien craindre, que ce ne serait pas elle qui aurait à les porter ; qu’une pucelle viendrait, qui prendrait ces armes et délivrerait le royaume de ses ennemis. Et maître Érault croyait fermement que Jeanne était la pucelle dont avait parlé Marie d’Avignon.
Tous les hommes d’armes la considéraient comme une sainte ; elle se comportait à la guerre, et dans tous ses faits et discours, selon Dieu, de manière à ne jamais rien faire de mauvais.
J’ai entendu maître Pierre de Versailles raconter que se trouvant un jour à Loches avec elle, il avait vu des personnes qui, après avoir saisi les jambes de son cheval, lui avaient baisé les pieds et les mains. Maître Pierre de Versailles lui ayant fait remarquer qu’elle avait tort de le souffrir et qu’elle devait s’en défendre, pour éviter à ces personnes de commettre le péché d’idolâtrie :
— Vraiment, dit-elle, je ne saurais m’en garder, si Dieu lui-même ne m’en garde !
L’année où Jeanne vint trouver le Roi à Chinon fut celle où je fus en ambassade à Venise. J’en revins vers le mois de mars. Jean de Metz, qui l’avait amenée, me fit savoir qu’elle était à la disposition du Roi. Je sais qu’on mit en délibération dans le conseil si le Roi devait l’entendre. D’abord elle fut questionnée pour savoir pourquoi elle était venue et dans quel but. Quoiqu’elle ne voulut rien dire qu’au Roi lui-même, elle fut cependant amenée, au nom du Roi, à nous faire connaître le motif de son voyage. Elle avait, disait-elle, reçu deux commandements du Roi des cieux : l’un, de lever le siège 232d’Orléans, l’autre, de conduire le Roi à Reims pour son sacre et son couronnement. Après l’avoir entendue, plusieurs conseillers furent d’avis que le Roi ne devait ajouter aucune foi à ses dires ; d’autres, que, du moment qu’elle se disait envoyée de Dieu et qu’elle avait quelque chose à dire au Roi, le Roi devait au moins l’entendre. Cependant le Roi voulut qu’elle fût d’abord examinée par des clercs et par des gens d’Église, ce qui eut lieu. Après bien des difficultés, il fut enfin décidé que le Roi l’entendrait. Mais lorsqu’elle entra au château de Chinon, le Roi, de l’avis des principaux de sa cour, hésitait encore à lui donner audience. Il fallut qu’on lui rapportât que Robert de Baudricourt lui avait annoncé l’envoi qu’il lui faisait de cette femme, qui, venue à travers des provinces occupées par l’ennemi, avait, comme par miracle, traversé à gué de nombreux fleuves pour arriver jusqu’à lui. Le Roi consentit enfin à lui donner audience. Lorsqu’il sut qu’elle allait arriver, il se retira à l’écart, arrière des autres. Elle ne l’en reconnut pas moins et lui fit la révérence. Puis ils eurent ensemble un long entretien, à la suite duquel le Roi parut très-satisfait. Néanmoins, ne voulant encore rien faire sans avoir conseil des gens d’Église, il envoya Jeanne à Poitiers pour y être examinée par les clercs de l’université de cette ville. Lorsqu’il sut qu’elle avait été examinée et qu’il lui eut été rapporté que les clercs n’avaient trouvé en elle que du bien, le Roi lui fit confectionner une armure et lui donna des hommes et un commandement. — C’était une fille très-simple en toutes ses actions, excepté au fait de guerre, où elle excellait. — À Saint-Benoît-sur-Loire, j’ai entendu le Roi lui adresser beaucoup de bonnes paroles : Il en avait pitié et de toute la peine qu’elle se donnait pour lui, et l’engageait à prendre du repos. À ces paroles du Roi, Jeanne se mit à 233pleurer :
— N’ayez souci de moi, lui dit-elle, bientôt vous aurez tout votre royaume et serez couronné !
Elle semonçait rudement ses gens lorsqu’elle leur voyait faire quelque chose qui lui déplaisait.
Je ne sais rien personnellement des faits qui se sont passés à Orléans, où je n’allai pas ; je n’en sais que ce que j’en ai entendu dire. J’ai entendu le seigneur de Gaucourt raconter que lorsqu’elle était à Orléans, il avait été arrêté par les chefs de l’armée qu’il n’était pas opportun qu’on donnât un assaut. (Cela se passait le jour où la bastille des Augustins lut prise, et lui, Gaucourt, avait été commis pour garder les portes de la ville et veiller à ce que personne de l’armée ne sortît.) Jeanne mécontente de l’ordre des généraux, voulait que les soldats du Roi sortissent avec les gens de la ville et allassent avec eux à l’assaut de la bastille ; beaucoup de soldats étaient de l’avis de Jeanne. Celle-ci, dans sa contrariété de cet ordre donné par les généraux, rencontrant de Gaucourt, lui dit qu’il était un vilain homme.
— Mais, avait-elle ajouté, que vous le vouliez ou non, vos soldats viendront avec moi et réussiront cette fois, comme ils ont déjà réussi.
Et Gaucourt ajoutait que malgré lui ses soldats étaient sortis de la ville et avaient marché à l’assaut de la bastille des Augustins, qui fut prise de force. Le seigneur de Gaucourt ajoutait qu’il avait, par cette défense, couru un grand péril ce jour-là.
Jeanne alla avec le Roi jusqu’à Troyes : le Roi voulait traverser cette ville avant d’aller se faire sacrer à Reims. Étant devant Troyes, l’armée voyant que les vivres manquaient se mit à désespérer et à se débander. Jeanne alors dit au Roi de ne rien craindre, que le lendemain matin la ville serait à lui. Alors Jeanne prit sa bannière, et, suivie d’un grand nombre de fantassins, ordonna de faire des 234fascines pour remplir les fossés. On y passa la nuit ; de grand matin, Jeanne cria à l’assaut, et se mit à jeter des fascines dans les fossés, ce que voyant, les habitants de Troyes redoutant l’assaut envoyèrent au Roi pour traiter. Une composition fut arrêtée, et le Roi entra dans Troyes en grand appareil, ayant à ses côtés Jeanne qui portait sa bannière. Peu de temps après, le Roi sortit de Troyes avec son armée et alla à Châlons, puis à Reims ; le Roi craignait de trouver de la résistance à Reims :
— Soyez sans crainte, lui dit-elle ; les bourgeois de Reims vont venir au-devant de vous, et avant que vous ayez gagné leur cité, ils se seront rendus.
Le Roi craignait de la résistance de leur part, parce qu’il n’avait pas d’artillerie, ni de machines pour faire le siège s’ils eussent été rebelles.
— Agissez avec audace, disait-elle au Roi, n’ayez peur de rien ; si vous agissez virilement, tout votre royaume est à vous !
Je crois que c’est Dieu qui l’a envoyée : au milieu de ses préoccupations de guerre, elle ne négligeait pas les œuvres de Dieu, se confessait souvent, et recevait le sacrement de l’Eucharistie presque chaque semaine. Lorsqu’elle était en campagne, on ne la voyait jamais descendre de cheval : on eût dit que les lois de la nature n’étaient pas pour elle. Tous ses compagnons étaient étonnés qu’elle pût rester à cheval si longtemps.
J’ai entendu dire à maître Jean Maçon, fameux docteur in utroque jure, qui l’avait examinée à plusieurs reprises à Poitiers, qu’il ne doutait pas que Jeanne ne fût envoyée de Dieu, que c’était chose admirable de l’entendre parler et répondre ; qu’il n’avait jamais rien trouvé en elle qui ne fût saint et parfait.
Tous bourgeois d’Orléans, ont déposé de même et dans les mêmes termes.
J’ai connu Jeanne à Poitiers. Le conseil du Roi étant réuni dans la maison de la dame la Macée, et l’archevêque de Reims, alors chancelier de France, en faisant partie, je fus mandé, ainsi que Jean Lombart, professeur de théologie de l’Université de Paris, maître Guillaume le Maire, chanoine de Poitiers et bachelier en théologie, maître Guillaume Aymeric, professeur de théologie, de l’ordre des Frères Prêcheurs, frère Pierre Turrelure, maître Jacques Maledon, et plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms. Les membres du conseil nous dirent que nous étions mandés de la part du Roi pour interroger Jeanne et donner notre avis sur elle. Ils nous envoyèrent pour l’examiner chez maître Jean Rabateau, où elle demeurait. Nous nous y rendîmes et la questionnâmes. Entre autres questions, maître Jean Lombart lui demanda pourquoi elle était venue, que le Roi voulait savoir ce qui l’avait poussée à venir à lui. Elle répondit sur un grand ton :
— Qu’il lui était apparu pendant qu’elle gardait les animaux une voix qui lui avait dit que Dieu avait grand-pitié du peuple de France, et qu’il fallait qu’elle se rendît en France. En entendant cela, elle s’était mise à pleurer ; la voix, alors, lui avait-dit d’aller à Vaucouleurs, où elle trouverait un capitaine qui la conduirait sûrement en France jusqu’au Roi ; qu’il ne fallait pas qu’elle eût peur ; elle avait fait ce que cette voix lui avait prescrit, et était arrivée au Roi sans rencontrer aucun obstacle.
Là-dessus, maître Aymeric lui posa cette question :
— Prétendez-vous qu’une voix vous ait dit que Dieu 236veut délivrer le peuple de France de la calamité dans laquelle il est plongé ? Mais, si Dieu veut le délivrer, a-t-il donc besoin de soldats ?
— En nom Dieu, répondit-elle, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera victoire.
De laquelle réponse maître Guillaume se déclara fort satisfait.
Je l’interrogeai à mon tour et lui demandai quel idiome parlait sa voix :
— Un meilleur que le vôtre, me répondit-elle.
Et, en effet, je parle l’idiome limousin.
— Croyez-vous en Dieu ? lui demandai-je.
— Plus que vous n’y croyez vous-même ! me répondit-elle.
— Mais enfin. Dieu ne veut pas qu’on vous croie s’il n’apparaît un signe quelconque qui prouve qu’on vous doit croire, et nous ne conseillerons pas au Roi de vous confier et de risquer une armée sur votre simple assertion.
— En nom Dieu, répondit-elle, je ne suis pas venue a Poitiers pour faire signes ; mais envoyez-moi à Orléans : là je vous montrerai signes pour, lesquels je suis venue ! Qu’on me donne des hommes en tel nombre que l’on voudra, et j’irai à Orléans.
Et elle nous prédit, à moi et à tous les autres qui étions là, qu’il arriverait ces quatre choses : le siège d’Orléans levé et la ville affranchie, les Anglais détruits, le Roi sacré à Reims, Paris rendu à son obéissance et le duc d’Orléans ramené d’Angleterre. Et moi qui parle, j’ai vu en effet ces quatre choses s’accomplir.
Nous rapportâmes tout cela au conseil du Roi et fûmes d’avis que, vu la nécessité extrême et le grand péril que courait la ville, le Roi pouvait s’en aider et l’envoyer à Orléans.
Au préalable, nous nous étions enquis de sa vie et de ses mœurs, et avions trouvé qu’elle était bonne chrétienne, vivant catholiquement, jamais oisive. Pour que sa vie et 237ses habitudes intimes fussent mieux connues, on avait mis avec elle des femmes qui avaient mission de rapporter au conseil ses actions et ses pensées.
Pour moi, je vois en elle une envoyée de Dieu, attendu qu’à l’instant où elle parut, le Roi et tous les Français avec lui avaient perdu espoir : on ne songeait guère plus qu’à se sauver.
Je me souviens qu’on demanda à Jeanne pourquoi elle marchait toujours avec une bannière à la main :
— Parce que, répondit-elle, je ne veux faire usage d’épée ni tuer personne.
Quand elle entendait jurer le nom de Dieu, elle était fort irritée ; ceux qui juraient ainsi lui faisaient horreur. Elle le défendait à La Hire, qui en avait l’habitude, et lui dit qu’il eût, quand il le voulait faire, à jurer par son bâton. Et depuis, en effet, quand il se trouvait avec elle, La Hire ne jurait jamais que par son bâton.
Avant de donner le peu qui reste de la décision des juges de Poitiers, nous plaçons ici, à la suite de la déposition du frère Séguin de Séguin, un extrait de la Chronique de la Pucelle qui contient sur le séjour si important de Jeanne à Poitiers diverses particularités que l’enquête a passées sous silence. On y trouvera, il est vrai, des réminiscences des témoignages qui viennent de passer sous les yeux du lecteur, mais à côté de ces réminiscences on rencontre des détails que les enquêtes ne mentionnent pas, et qui offrent un véritable intérêt.
… Un jour elle voulut parler au Roy en particulier, et luy dist :
— Gentil Dauphin, pourquoy ne me croyez-vous ? 238je vous dis que Dieu a pitié de vous, de vostre royaulme, et de vostre peuple ; car sainct Louys et Charlemaigne sont à genoux devant luy, en faisant prière pour vous ; et je vous diray, s’il vous plaist, telle chose qui vous donnera à cognoistre que me debvez croire.
Toutesfois elle fut contente que quelque peu de ses gens y fussent ; et en la présence du duc d’Alençon, du seigneur de Trèves, de Christofle de Harcourt, et de maistre Gérard Machet, son confesseur, lesquels il fist jurer, à la requeste de ladicte Jeanne, qu’ils n’en révéleroient ny diroient rien, elle dist au Roy une chose de grand conséquence, qu’il avoit faicte, bien secrète ; dont il fut fort esbahy, car il n’y avoit personne qui le peust sçavoir, que Dieu et luy210. Et dès lors, fut comme conclud que le Roy essayeroit à exécuter ce qu’elle disoit. Toutesfois, il advisa qu’il estoit expédient qu’on l’amenast à Poitiers, où estoit la court de Parlement, et plusieurs notables clercs de théologie, tant séculiers comme réguliers, et que luy mesmes iroit jusques en ladicte ville. Et de faict le Roy y alla, et faisoit amener et conduire ladicte Jeanne. Et quand elle fut comme au milieu du chemin, elle demanda où on la menoit ? et il luy fut responda que c’estoit à Poitiers. Et lors elle dist :
— En nom Dieu, je sçay que je y auray bien affaire ; mais Messire m’aydera ; or allons-y de par Dieu.
Elle fut donques amenée en la cité de Poitiers, et logée en l’hostel d’un nommé maistre Jean Rabateau, qui avoit espousé une bonne femme, auquel on la bailla en garde. Elle estoit tousjours en habit d’homme, et n’en vouloit autre vestir. Si fist-on assembler plusieurs notables, docteurs en théologie et autres, lesquels entrèrent en la salle où elle estoit ; et quand elle les vit, s’alla seoir au bout du banc et leur demanda qu’ils vouloient. Lors fut dict par la bouche d’un d’eux qu’ils venoient devers elle pour ce qu’on disoit 239qu’elle avoit dict au Roy que Dieu l’envoyoit vers luy ; et monstrèrent par belles et douces raisons qu’on ne la devoit pas croire. Ils y furent plus de deux heures, où chascun d’eulx parla sa fois. Et elle leur respondit, dont ils estoient grandement esbahis, comment si simple bergère, jeune fille, pouvoit si prudemment respondre. Et entre les autres, y eut un carme, docteur en théologie, bien aigre homme, qui luy dist que la saincte Escriture deffendoit d’adjouster foy à telles paroles, si on ne monstroit signe. Et elle respondit pleinement qu’elle ne vouloit pas tenter Dieu, et que le signe que Dieu luy avoit ordonné, c’estoit de lever le siège de devant Orléans et de mener le Roy sacrer à Reims ; qu’ils y vinssent, et ils le verroient : qui sembloit chose forte et comme impossible, vu la puissance des Anglois, et que d’Orléans ni de Blois jusques à Reims, n’y avoit place françoise.
Il y eut un autre docteur en théologie, de l’ordre des Frères Prescheurs, qui luy va dire :
— Jeanne, vous demandez gens d’armes, et dictes que c’est le plaisir de Dieu que les Anglois laissent le royaume de France et s’en aillent en leur pays : mais si cela est, il ne fault point de gens d’armes, car le seul plaisir de Dieu les peut desconfire, et faire aller en leur pays ?
À quoy elle respondit : qu’elle demandoit gens, non mie en grand nombre, lesquels combatroient, et Dieu donneroit la victoire. Après laquelle response feicte par icelle Jeanne, les théologiens s’assemblèrent, pour voir ce qu’ils conseilleroient au Roy ; et conclurent, sans aucune contradiction, combien que les choses dictes par ladicte Jeanne leur sembloient bien estranges, que le Roy s’y debvoit fier, et essayer à exécuter ce qu’elle disoit.
Le lendemain y allèrent plusieurs notables personnes, tant de présidens et conseillers de parlement, que autres de divers estats ; et avant qu’ils y allassent, ce qu’elle disoit leur sembloit impossible à faire, disans que ce n’estoit que resveries et fantaisies. Mais il n’y eut celuy, quand il en retoumoit et l’avoit ouye, qui ne dist que c’estoit une 240créature de Dieu ; et les aucuns, en retournant, pleuroient à chaudes larmes. Semblablement y furent dames, damoiselles et bourgeoises, qui luy parlèrent ; et elle leur respondit si doucement et gracieusement, qu’elle les faisoit pleurer. Entre les autres choses, ils luy demandèrent pourquoy elle ne prenoit habit de femme ? Et elle leur respondit :
— Je croy bien qu’il vous semble estrange et non sans cause ; mais il fault, pour ce que je me doibs armer et servir le gentil Dauphin en armes, que je prenne les habillemens propices et nécessaires à ce ; et aussi quand je serois entre les hommes, estant en habit d’homme, ils n’auront pas concupiscence charnelle de moi ; et me semble qu’en cest estat je conserveray mieulx ma virginité de pensée et de faict…
Oppinion des docteurs que le Roy a demandé, touchant le fait de la Pucelle envoyée de par Dieu :
Le Roy, attendue nécessité de luy et de son royaulme, et considéré les contenues prières de son povre peulple envers Dieu et touts autres aimants paix et justice, ne doit point déboutter ne déjetter la Pucelle qui se dit estre envoyée de par Dieu pour luy donner secours, nonobstant que ces promesses soyent seules euvres humaines ; ne aussy ne doit croire en elle tantost et légièrement. Mais, en suivant la saincte Escripture la doit esprouvier par deux manières : c’est assavoir par prudence humaine en enquerant de sa vie, de ses mœurs et de son entencion, comme dist sainct Paul l’Apostre, Probate spiritus, si ex Deo sunt
; et, par dévote oroison, requérir signe d’aulcune euvre ou espérance divine par quoy on puisse juger que elle est venue de la volonté de Dieu. Ainsy commanda Dieu à Achaaz qu’il demandast signe, quant Dieu luy faisoit promesse de victoire en luy disant : Pete signum a Domino
; et semblablement fist Gédéon qui demanda signe, et plusieurs aultres, etc., etc.
Le Roy, depuis la venue de ladicte Pucelle, a observées 241et tenues les euvres et deux manières dessusdites : c’est assavoir probacion, par prudence humaine et par oroison, en demandant signe de Dieu.
Quant à la première qui est par prudence humaine, il a faict esprouver ladicte Pucelle de sa vie, de sa naissance, de ses meurs, de son entencion, et l’a faict garder avec luy bien par l’espace de six sepmaines, à toutes gens la desmontrée, soyent clercs, gens d’Église, gens de devocion, gens d’armes, femmes, veufves et autres. Et publiquement et secrettement elle a conversé avec toutes gens : mais en elle on ne trouve point de mal, fors que bien, humilité, virginité, devocion, honnesteté, simplesse ; et de sa naissance et de sa vie, plusieurs choses merveilleuses sont dictes comme vrayes.
Quant à la seconde manière de probacion, le Roy luy demanda signe, auquel elle respont : Que devant la ville d’Orléans elle le monstrera et non par ne en autre lieu : car ainsi luy est ordonné, de par Dieu.
Le Roy, attendu la probacion faicte de ladicte Pucelle en tant que luy est possible, et nul mal ne treuve en elle, et considérée sa responce, qui est de démonstrer signe divin devant Orléans : veue sa constance et sa persévérance en son propos, et ses requestes instantes d’aler à Orléans pour y monstrer signe de divin secours, ne la doit point empescher de aler à Orléans avec ses gens d’armes, mais la doit faire conduire honnestement en spérant en Dieu. Car la douter ou delaissier sans apparance de mal, seroit répugner au Sainct-Esperit et se rendre indigne de l’aide de Dieu, comme dist Gamaliel en ung conseil des Juifs au regart des Apostres.
242§8. D’Orléans à Reims
Je n’ai connu Jeanne que quand elle arriva à Orléans pour faire lever le siège qui y avait été mis par les Anglais. J’y étais avec le seigneur comte de Dunois, pour la défense de la ville. Quand nous sûmes que Jeanne approchait, le comte de Dunois, plusieurs autres et moi traversâmes la Loire, allâmes à sa rencontre du côté de Saint-Jean-le-Blanc, et l’introduisîmes dans la ville. Depuis, je l’ai vue aux attaques des bastilles Saint-Loup, des Augustins, de Saint-Jean-le-Blanc et du Pont. Elle y fut si vaillante et s’y comporta de telle sorte qu’aucun homme de guerre n’eut pu faire mieux. Sa vaillance, son ardeur, son courage à supporter les peines et les travaux, la rendaient l’objet de l’admiration de tous les capitaines. C’était une bonne et honnête créature ; ses actions étaient plutôt divines qu’humaines. Elle savait reprocher leurs défauts aux soldats. J’ai entendu déclarer par maître Robert Baignart, professeur de théologie, de l’ordre des Prêcheurs, qui l’avait bien souvent confessée, que c’était une femme de Dieu, que ce qu’elle faisait était de Dieu, qu’elle était de bonne âme et de bonne conscience. — Après la levée du siège, moi et plusieurs capitaines raccompagnâmes à Beaugency. — À la journée de Patay, ayant su que les Anglais étaient prêts à combattre, nous en donnâmes, La Hire et moi, avis à Jeanne :
— Frappez hardiment, nous dit-elle, ils ne tiendront pas longtemps.
À cette parole nous fîmes l’attaque, et tout d’un coup les Anglais se mirent à fuir. Jeanne avait prédit qu’aucun des siens, ou bien peu, seraient tués ce jour-là ou auraient 243dommage. Cette prédiction se réalisa, car, de tous nos hommes, un seul, un gentilhomme de ma compagnie, fut tué. — Je l’ai ensuite accompagnée à Troyes et à Reims. Tous ses faits étaient plutôt divins qu’humains, mais, en dehors de la guerre, c’était une fille simple et innocente ; mais pour conduire et disposer les troupes, diriger un combat et entraîner les hommes, elle valait le capitaine le plus habile et le plus expérimenté.
(Nous croyons devoir insérer incidemment un passage du Journal du siège où l’auteur anonyme décrit avec vivacité l’entrée de Jeanne à Orléans :)
Celluymesme jour, eut moult grousse escarmouche, parce que les Françoys vouloient donner lieu et heure d’entrer aux vivres que on leur amenoit. Et pour donner aux Angloys à entendre ailleurs, saillirent à grant puissance, et alèrent courir et escarmouscher devant Sainct-Loup d’Orléans. Et tant les tindrent de prez, qu’il y eut plusieurs mors, blecez et prins prisonniers d’une part et d’autre, combien que les François apportèrent dedans leur cité ung des estandars des Angloys. Et lors que celle escarmouche se faisoit, entrèrent dedans la ville les vivres et artillerie que la Pucelle avoit conduicts jusques à Checy. Au devant de laquelle alla jusques à celluy village le Bastard d’Orléans et autres chevaliers, escuyers et gens de guerre, tant d’Orléans comme d’autre part, moult joyeulx de la venue d’elle, qui tous luy feirent grant révérence et belle chiere, et si feist elle à eulx. Et la conclurent tous ensemble qu’elle n’entreroit dedans Orléans jusques à la nuict, pour éviter la tumulte du peuple, et que le mareschal de Rays et messire Ambroys de Loré, qui par le commandement du Roy l’avoient conduicte jusques là, s’en retourneroyent à Bloys où estoient demourez plusieurs seigneurs et gens de guerre françoys ; ce qui fut faict ; car ainsi comme à huyct heures au soir, malgré tous 244les Angloys qui oncques n’y mirent empeschement aucun, elle y entra armée de toutes pièces, montée sur ung cheval blanc ; et faisoit porter devant elle son estandart, qui estoit pareillement blanc, ouquel avoit deux anges tenans chacun une fleur de liz en leur main ; et ou panon estoit paincte comme une Annonciacion.
Elle ainsi entrant dedans Orléans, avoit à son cousté senestre le Bastart d’Orléans, armé et monté moult richement. Et aprez venoyent plusieurs autres nobles et vaillans seigneurs, escuyers, cappitaines et gens de guerre, sans aucuns de la garnison, et aussy des bourgoys d’Orléans, qui luy estoyent allez au devant. D’autre part, la vindrent recevoir les autres gens de guerre, bourgoys et bourgoyses d’Orléans, portans grant nombre de torches, et faisans tel joye comme se ilz veissent Dieu descendre entre eulx, et non sans cause, car ilz avoient plusieurs ennuys, travaux et peines, et qui pis est grant doubte de non estre secouruz, et perdre tous corps et biens. Mais ilz se sentoyent jà tous réconfortez, et comme desassiégez, par la vertu divine qu’on leur avoit dit estre en ceste simple Pucelle, qu’ilz regardoient moult affectueusement, tant hommes, femmes, que petits enfants. Et y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle, ou au cheval sur quoy elle estoit, tellement que l’un de ceulz qui portoient les torches s’approucha tant de son estandart que le feu se print au panon. Pourquoy elle frappa son cheval des espérons, et le tourna autant gentement jusques au panon, dont elle en estangnit le feu, comme si elle eust longuement suyvy les guerres : ce que les gens d’armes tindrent à grans merveilles, et les bourgois de Orléans aussi ; lesquels l’accompaignèrent au long de leur ville et cité, faisans moult grant chiere, et par très grant honneur la conduisirent tous jusques auprez de la porte Regnart, en l’ostel de Jacquet Boucher, pour lors thrésorier du duc d’Orléans, ou elle fut receue à très grant joye avecques ses deux frères, et les deux gentilzhommes et leurs varlets, qui estoient venuz avecques eulx du pays de Barroys…
J’étais à Chinon avec le seigneur Jean d’OIon (sic), aujourd’hui chevalier et sénéchal de Beaucaire (1455), et le Roi notre seigneur y était lui-même, quand Jeanne vint vers lui. Après qu’elle eut eu des conférences avec le Roi et les membres de son conseil, elle fut mise en la garde dudit d’Olon. De Chinon, Jeanne, accompagnée de d’Olon, se rendit à Blois, et de Blois par la Sologne à Orléans. Je me rappelle fort bien que Jeanne recommanda à tous les hommes de l’armée de se confesser, de mettre leur conscience en ordre, que Dieu alors leur viendrait en aide, et qu’avec l’aide de Dieu ils obtiendraient la victoire. L’intention de Jeanne était que l’armée marchât tout droit sur la forteresse ou bastille de Saint-Jean-le-Blanc. Il n’en fut pas ainsi, mais au contraire l’armée se rendit entre Orléans et Jargeau, à un endroit où les habitants d’Orléans avaient envoyé des bateaux pour prendre et amener le convoi de subsistances. Le convoi fut mis, en effet, sur les bateaux et introduit dans la ville. Mais l’armée ne pouvant traverser la Loire, d’aucuns dirent qu’il fallait revenir sur ses pas et aller passer la Loire à Blois, attendu qu’il n’y avait pas plus près de pont qui fut au pouvoir du Roi. De quoi Jeanne fut fort indignée, craignant que l’armée ne voulut pas revenir à Orléans et que son entreprise manquât. Jeanne ne consentit pas à retourner à Blois avec les autres : accompagnée de deux cents lances environ, elle passa sur l’autre rive à l’aide des bateaux qui se trouvaient là, et entra ainsi dans Orléans par terre. Le maréchal seigneur de Boussac alla pendant la nuit au-devant de l’armée qui était remontée jusqu’à Blois. Je me souviens que peu de temps avant le retour du maréchal à Orléans, Jeanne annonçait son arrivée à d’Olon et disait qu’il ne lui surviendrait aucun mal. Jeanne était en son hôtel, lorsque, tout d’un coup, poussée par l’esprit qui la dirigeait :
246— En nom Dieu, dit-elle, nos gens ont grande besogne !
Sur-le-champ elle envoya chercher son cheval, s’arma, et alla vers la forteresse ou bastille Saint-Loup, où les gens du Roi faisaient une attaque contre les Anglais. Après que Jeanne eut pris part à cette attaque, cette bastille fut prise.
Le lendemain matin, les Français, sous la conduite de Jeanne, allèrent attaquer la bastille Saint-Jean-le-Blanc et s’approchèrent d’une île ; les voyant se préparer à passer l’eau, les Anglais abandonnèrent cette bastille et firent retraite sur une autre, située aux Augustins : là je vis les Français en grand danger.
— En nom Dieu ! avançons sans crainte, disait Jeanne.
Ils parvinrent jusqu’aux Anglais, qui étaient en grand péril, quoiqu’ils eussent sur cette rive trois bastilles. Incontinent, et sans grande difficulté, la bastille des Augustins fut prise. Les capitaines furent alors d’avis que Jeanne rentrât dans Orléans : elle ne le voulait pas :
— Allons-nous donc, dit-elle, abandonner nos gens ?
Le lendemain matin ils vinrent pour attaquer la bastille située au bout du pont ; c’était la plus forte, et on la considérait à peu près comme imprenable. Les nôtres y eurent fort à faire, et l’attaque dura toute la journée, jusqu’à la nuit. Je vis le seigneur sénéchal de Beaucaire rompre le pont avec une bombarde, mais le soir arrivait et on désespérait d’emporter la bastille du pont ; déjà même on avait ordonné de retirer l’étendard de Jeanne, ce qui fut fait. Mais à ce moment on se remit à l’assaut, et tout à coup, sans grande difficulté, nos gens entrèrent avec l’étendard ; les Anglais se mirent à fuir si bien, que, quand ils parvinrent au bout du pont, le pont se rompit et beaucoup furent engloutis. — Le lendemain matin, les Français sortirent pour combattre les Anglais, qui à leur vue s’enfuirent. Et lorsque Jeanne les voyait fuir ainsi et les Français 247les poursuivre :
— Laissez-les s’en aller, dit-elle, ne les tuez pas. Qu’ils s’en aillent ; leur départ me suffit !
Ce même jour, les Français quittèrent Orléans et retournèrent à Blois, où ils arrivèrent le soir, Jeanne y séjourna deux ou trois jours : de là elle se rendit à Tours, puis à Loches, où l’armée se prépara à marcher sur Jargeau, qui fut pris d’assaut.
Je ne sais pas autre chose de ses actions. Ce que je sais encore, c’est que Jeanne était bonne catholique, remplie de la crainte de Dieu, se confessant tous les deux jours, communiant chaque semaine, entendant la messe tous les jours, exhortant les hommes à vivre honnêtement et à se confesser souvent. Je me souviens que jamais, pendant tout le temps que j’ai vécu avec elle, je n’ai pensé à mal faire.
Jeanne couchait avec de jeunes filles, et ne voulait pas coucher avec de vieilles femmes. Elle avait horreur des jurements et des blasphèmes ; elle semonçait ceux qui juraient ou blasphémaient ; elle ne permettait pas que personne dans son armée volât, et elle n’eût jamais voulu manger ce qu’elle aurait su provenir de vol. Une fois, un Écossais lui donna à entendre qu’elle venait de manger d’un veau volé ; elle en fut fort irritée et voulut frapper cet Écossais.
Elle ne voulait pas que les femmes perdues chevauchassent dans l’armée avec ses hommes : aussi aucune n’eut-elle osé se trouver en sa présence ; toutes celles qu’elle découvrait, elle les forçait à partir, à moins que ses hommes ne consentissent à les épouser.
C’était une vraie catholique, craignant Dieu, observant ses commandements, obéissant aussi aux préceptes de l’Église, autant qu’il était en elle, bonne non pas seulement aux Français, mais même aux ennemis. Je sais pertinemment 248tout ce dont je parle, car j’ai bien longtemps vécu près d’elle et l’ai nombre de fois aidée à s’armer.
Elle souffrait beaucoup et éprouvait grand déplaisir quand certaines femmes respectables, qui venaient à elle pour la saluer, paraissaient vouloir lui exprimer de l’adoration ; elle en était même irritée.
Je n’ai connu Jeanne la Pucelle que pendant le siège d’Orléans ; elle y vint et fut logée chez Jacques Bouchier. Je me rappelle fort bien qu’un jour, après dîner, ce fut le jour que la bastille Saint-Loup fut prise, Jeanne, qui dormait, se réveilla tout d’un coup et dit :
— En nom Dé ! nos gens ont bien à besoigner ; apportez-moi mes armes et amenez-moi mon cheval.
Son cheval lui ayant été amené sur-le-champ, et elle s’étant armée, elle partit rejoindre les autres hommes d’armes qui étaient à la bastille. Peu de temps après, la bastille fut prise et les Anglais vaincus.
Avant la prise de la bastille du pont, elle avait annoncé cette prise et déclaré qu’elle reviendrait en passant par le pont, chose qui paraissait impossible ou tout au moins des plus difficiles. Elle avait même dit qu’elle serait blessée devant cette bastille du pont, ce qui eut lieu.
Le dimanche, après la prise des bastilles du pont et de Saint-Loup, les Anglais se rangèrent en bataille sous les murs de la ville ; presque toute l’armée voulait combattre et sortit de la ville dans ce but. Jeanne, blessée, était avec l’armée, vêtue d’un simple jaseron. Elle fit ranger l’armée en bataille, défendant toutefois qu’on attaquât, parce que, disait-elle, le plaisir et la volonté du Seigneur sont que, s’ils veulent se retirer, on les laisse partir. Et sur l’heure l’armée rentra dans la ville.
Elle, était très-expérimentée dans l’art de dresser 249une armée en bataille. Un capitaine nourri et élevé dans l’art de la guerre n’aurait su, disait-on, agir avec autant de science ; tous les capitaines étaient émerveillés.
Elle se confessait souvent, recevait souvent le sacrement de l’Eucharistie, se comportait de la façon la plus honnête ; mais, hors le fait de guerre, elle était d’une telle simplicité qu’on en était étonné. À raison de ce qui s’est passé à Orléans et depuis, je suis persuadé qu’il y avait en elle une force divine et non humaine.
Je n’ai connu Jeanne qu’à Orléans, pendant le siège ; j’y étais assiégé avec tous les autres. Pendant tout le temps qu’elle fut à Orléans, elle demeura chez Jacques Bouchier, dans la maison duquel elle vivait honnêtement, sobrement, saintement, entendant chaque jour la messe avec grande dévotion et recevant très-souvent le sacrement de l’Eucharistie.
Peu de temps après son arrivée à Orléans, elle avait envoyé aux Anglais une lettre dans laquelle elle leur faisait une sommation. Cette lettre, que j’ai lue, était écrite bien simplement ; elle leur notifiait la volonté de Dieu, leur disant ceci dans sa langue maternelle :
Messire vous mande que vous en aliez en vostre pays, car c’est son plaisir, ou sinon je vous feray ung tel hahay…
Au sujet de la prise de la bastille de Saint-Loup, Jeanne était endormie chez son hôte lorsque, se réveillant tout à coup, elle dit que ses gens avaient beaucoup à faire à cet instant. Elle se fit armer sur-le-champ, sortit de la ville, et fît proclamer que personne n’eût à recevoir de biens provenant de l’Église — J’ai entendu le seigneur de Gaucourt et d’autres capitaines dire qu’elle était fort instruite dans l’art de la guerre, ce dont tous étaient émerveillés.
Je n’avais pas connu Jeanne avant qu’elle vînt à Orléans. Elle y fut logée dans la maison de Jacques Bouchier, où j’allai la voir. Elle ne cessait de parler de Dieu et répétait continuellement ceci : Messire m’a envoyée pour secourir la bonne ville d’Orléans.
Je l’ai vue bien des fois entendre la messe avec grande dévotion, comme une bonne chrétienne et une bonne catholique.
Quand Jeanne arriva à Orléans pour en faire lever le siège, la veille de l’Ascension de Notre-Seigneur, elle dormait dans la maison de son hôte, nommé Jacques le Bouchier. S’étant réveillée tout à coup, elle appela son page, qui se nommait Mugot, et lui dit :
— En nom Dé ! c’est mal : pourquoi n’ai-je pas été réveillée plus tôt ? Nos gens, en ce moment, ont fort à faire.
Elle demanda ses armes et se fit armer. Son page lui amena son cheval, sur lequel elle monta de suite tout armée, tenant sa lance au poing, et elle se mit à courir par la grande rue si rapidement que les pieds de son cheval faisaient jaillir le feu des pavés. Elle alla droit à Saint-Loup, et fit annoncer au son de la trompette qu’on ne prit rien dans l’église.
Le jour où la bastille du pont fut prise, de grand matin, Jeanne étant encore dans la maison de son hôte, on lui apporta une alose. En la voyant, Jeanne dit à son hôte :
— Gardez-la jusqu’à ce soir, parce que je vous apporterai un godon et repasserai par-dessus le pont.
Elle était très-sobre dans le boire et le manger, honnête dans sa vie, ses habitudes et son maintien ; je crois fermement que son fait et ses actions ont été plutôt l’œuvre de Dieu que des hommes.
La nuit, je couchais seule avec Jeanne. (Le témoin avait alors dix ans. Jeanne était 251logée chez sa mère.) Je n’ai jamais remarqué chez elle aucune action, aucune parole qui dénotât la corruption ou la lubricité : tout en elle au contraire respirait la simplicité, la modestie et la pudeur. Elle avait l’habitude de se confesser souvent, et entendait la messe tous les jours. — À ma mère, chez laquelle elle logeait, elle disait souvent d’avoir espoir, que Dieu viendrait en aide à la ville d’Orléans, et chasserait les ennemis… Quand elle devait aller à l’assaut, elle avait soin de se confesser et de communier après avoir entendu la messe.
Le témoignage de Charlotte est appuyé de celui de Reginald, veuve Huré, qui ajoute ceci :
Un jour, un grand seigneur marchait dans une des rues d’Orléans, jurant et blasphémant affreusement Dieu. Jeanne en fut vivement émue, et s’approchant de lui, elle le saisit par le cou en lui disant :
— Ah ! maître, osez-vous bien renier nostre Sire et nostre maistre ? En nom Dieu, vous vous en desdirés avant que je parte d’icy !
À ces paroles, j’ai vu ce seigneur se repentir et s’amender.
… déposent toutes deux comme les deux femmes qui viennent de déposer, et par relation pure et simple à leur témoignage.
Tous les habitants d’Orléans souhaitaient ardemment l’arrivée de Jeanne, depuis que le bruit s’était répandu qu’elle s’était présentée au Roi comme envoyée de Dieu pour en faire lever le siège. Nous étions tous réduits à une extrémité telle par les Anglais qui nous serraient de très-près, que nous n’avions plus d’espoir qu’en Dieu. J’étais à Orléans quand Jeanne y pénétra ; elle y fut 252reçue avec une joie inexprimable, aux applaudissements des habitants de tout sexe, de tout âge et de toute condition, absolument comme l’eût été un ange de Dieu. On espérait qu’on allait, grâce à elle, échapper aux étreintes de l’ennemi, et ce fut ce qui arriva en effet. Aussitôt arrivée, elle nous exhorta tous à espérer en Dieu, et nous assura que si nous mettions en Dieu notre espoir et notre confiance, Dieu nous arracherait aux Anglais. Elle voulut les sommer avant de permettre qu’on les attaquât. Elle les somma en effet, au moyen d’une lettre qui portait en substance qu’ils eussent à cesser le siège de la ville et à retourner en Angleterre, qu’autrement elle serait obligée d’employer contre eux la violence et la force. À partir de ce moment, les Anglais furent terrifiés, ils n’eurent plus la même force qu’auparavant. Dès lors, il suffit de quelques-uns des nôtres pour combattre la grande multitude qui nous assiégeait, et nous exerçâmes sur eux un tel empire qu’ils n’osaient plus sortir de leurs bastilles. Le 7 mai, je me rappelle qu’il leur fut donné assaut contre le boulevard du pont ; le bruit se répandit que Jeanne y avait été blessée d’une flèche ; c’était le soir, l’attaque durait depuis le matin, et avec si peu de succès pour nous, que nos gens voulaient battre en retraite. Mais la Pucelle survint et ne le permit pas. Prenant sa bannière de ses deux mains, elle alla la poser hardiment sur le bord du fossé, et resta elle-même en avant. À sa vue, les Anglais furent saisis de terreur et d’épouvante ; les nôtres, au contraire, reprirent courage, et recommencèrent l’assaut contre le boulevard, sans rencontrer cette fois de résistance. Le boulevard fut emporté, et tous les Anglais qui y étaient trouvèrent la mort dans leur fuite. Classidas et les autres principaux capitaines anglais qui commandaient cette bastille, en voulant se sauver dans la tour du pont, tombèrent dans le 253fleuve, où ils se noyèrent… La bastille une fois prise, tous rentrèrent dans Orléans. Le lendemain de grand matin, on vit toute l’armée anglaise sortir de ses tentes et se ranger en bataille. À cette nouvelle, la Pucelle se lève et se revêt de son armure ; mais elle ne permit pas qu’on attaquât ni qu’on exigeât rien des Anglais : loin de là, elle ordonna qu’on les laissât partir, et en effet ils s’en allèrent sans être poursuivis, et de cet instant la ville fut sauvée. — L’opinion de tous dans la cité est que ç’a été à l’intervention de la Pucelle et non à la puissance des armes qu’a été due la délivrance : si Jeanne n’était pas venue à notre secours de la part de Dieu, nous aurions été bientôt, tous les habitants et la cité entière, soumis au pouvoir des assiégeants ; ni l’armée ni les habitants n’eussent pu tenir longtemps contre les Anglais, qui avaient sur nous une immense supériorité.
Âgé de soixante-six ans, bourgeois d’Orléans, même déposition que Jean Luillier.
Âgé de quatre-vingt-quatre ans, bourgeois d’Orléans, même déposition que Jean Luillier.
Âgé de cinquante ans, bourgeois d’Orléans, même déposition que Jean Luillier, avec toutefois l’addition suivante.
Je me rappelle que deux hérauts furent envoyés par Jeanne à Saint-Laurent, l’un appelé Ambleville, l’autre Guienne, pour dire au seigneur de Talbot, au comte de Suffolk et au seigneur de Sialles que la Pucelle leur enjoignait de la part de Dieu de se retirer et de retourner en Angleterre, qu’autrement il leur arriverait malheur. Les Anglais retinrent l’un des deux hérauts, Guienne, et renvoyèrent l’autre à Jeanne, porteur d’un message. Ce 254dernier annonça que Guienne, son camarade, avait été retenu par les Anglais, qui voulaient le brûler. Jeanne rassura Ambleville, et lui affirma, au nom de Dieu, que les Anglais ne feraient aucun mal à Guienne, qu’il eût à retourner lui-même hardiment auprès d’eux, qu’il n’aurait lui-même aucun mal, et ramènerait avec lui son camarade sain et sauf, ce qui eut lieu.
À son entrée à Orléans, avant toute autre chose, elle avait voulu aller à l’église vénérer Dieu, son créateur.
Même déposition que Jacques l’Esbahy.
Même déposition que Jacques l’Esbahy, avec une addition relative à maître Jean Maçon, rapportée plus haut (Témoignages sur Chinon et Poitiers).
Ont aussi tous les sept, chacun séparément, déposé dans les termes et à la relation de la déclaration de Jean Luillier.
Un dimanche, je vis un grand conflit que la garnison d’Orléans voulait engager contre les Anglais, qui déjà se rangeaient en bataille. À cette vue, Jeanne alla vers les nôtres : on lui demanda si c’était bien de combattre contre les Anglais ce jour-là, qui était un dimanche ? Elle répondit qu’il fallait entendre la messe. Sur-le-champ elle envoya chercher une table, fit apporter des ornements d’église et célébrer deux messes qu’elle entendit avec grande dévotion, ainsi que toute l’armée. Ces messes terminées, Jeanne dit à ses soldats de regarder si les Anglais avaient la face tournée de leur côté ; on lui répondit que non, qu’ils l’avaient tournée 255vers le château de Mehun.
— En nom Dieu, dit-elle, ils s’en vont ! Laissez-les partir ; allons remercier Dieu, et ne les poursuivons pas davantage aujourd’hui dimanche.
Le même fait (Témoignage de De Champeaux) est attesté par tous ces témoins qui ajoutent ceci :
Par aucunes conjonctures nous n’avons jamais observé que Jeanne se fit gloire d’aucune de ses actions ; loin de là, elle les reportait toutes à Dieu, s’efforçant d’empêcher qu’on l’honorât et qu’on la glorifiât. Elle aimait mieux être seule et solitaire que dans la société des hommes, lorsque les occupations de la guerre le lui permettaient.
Les mêmes témoins, auxquels viennent s’adjoindre Jean Coulon et Jean Beauharnais, s’expriment en outre ainsi qu’il suit :
Nous avons tous fréquenté Jeanne pendant qu’elle était à Orléans, et nous n’avons jamais rien remarqué en elle de répréhensible ; nous n’avons jamais vu en elle qu’humilité, simplicité, chasteté, dévotion envers Dieu et l’Église. Il y avait grande édification à vivre avec elle.
Au sujet de la vie et des mœurs de Jeanne, je dépose comme tous les précédents témoins, et j’ajoute en outre ceci :
Au fait de la guerre Jeanne était très-savante, quoique jeune et simple sur tout le reste. Bien souvent, les capitaines furent d’avis différents sur les moyens à employer pour vaincre la résistance des ennemis ; mais elle, au contraire, eut toujours même avis, qui fut toujours salutaire. Elle réunissait tous les courages, disant d’espérer en Dieu 256et de n’avoir aucune crainte, que toutes choses viendraient à bonne fin.
Sur les mœurs, les vertus et la vie de Jeanne, je dépose comme les précédents témoins. J’ajoute que j’ai vu moi-même Jeanne verser des larmes en abondance quand arrivait, à la messe, le moment de l’élévation. Je me rappelle fort bien qu’elle amenait les hommes de guerre à confesser leurs péchés ; et, en fait, moi qui parle, j’ai vu qu’à son instigation et sur son conseil, La Hire confessa ses péchés, et après lui plusieurs autres de son armée.
Ont déposé, comme tous les précédents, sur les mœurs, la vie et les habitudes de Jeanne.
A déposé de même ; il a en outre ajouté ceci :
J’ai vu souvent Jeanne gronder ses compagnons quand ils reniaient ou blasphémaient le nom de Dieu. J’ai vu, en outre, les plus dissolus dans leurs mœurs, à son exhortation, se convertir et cesser de mal faire.
L’opinion de tous à Orléans a été et est encore que Jeanne la Pucelle était une bonne catholique, simple, humble, de vie sainte, chaste, pudique, détestant le vice et reprenant fortement les hommes de son armée qui étaient vicieux.
Ont toutes déposé comme la dame de Saint-Mesmin.
Je suis originaire de Viville, à trois lieues de Domrémy, je demeure à Rouen et j’y exerce la 257profession de chaudronnier. J’ai connu le père et la mère de Jeanne : c’étaient de braves gens, qui vivaient chrétiennement. Je n’ai pas connu Jeanne avant qu’elle vînt, pour le couronnement du Roi, à Reims, où je demeurais alors ; je l’y ai vue ainsi que son père et Pierre, son frère : ce dernier nous traitait familièrement, comme compatriotes ; il appelait ma femme
ma voisine.
J’allai à Châlons au mois de juillet, quand le bruit se répandit que le Roi allait à Reims pour s’y faire sacrer : j’y trouvai Jeanne ; elle me fit cadeau d’un vêtement rouge qu’elle avait porté.
§9. Bourges
Quand Jeanne arriva à Chinon, j’étais à Bourges, où se trouvait la Reine. Il y avait alors en ce royaume et dans la partie du royaume restée sous l’obéissance du Roi, une telle calamité, une telle pénurie d’argent, que c’était pitié ; tous étaient dans le désespoir. Je le sais, car mon mari, qui était receveur général, n’avait pas appartenant au Roi ou à lui-même plus de quatre écus. Nous étions tous dans le désespoir. Orléans était assiégé par les Anglais, et il n’y avait aucun moyen de lui venir en aide. Jeanne survint en cette calamité ; et elle vint, je le crois très-fermement, envoyée par Dieu même, pour relever le Roi et ses partisans, car il n’y avait plus à espérer qu’en Dieu.
Pour moi, je n’ai vu Jeanne que quand le Roi revint de Reims après son sacre, il vint alors à Bourges, où était la 258Reine et où j’étais avec elle211. Le Roi approchant de la ville, la Reine alla au-devant de lui jusqu’à Selles, en Berry ; j’y fus avec la Reine. Et lorsque la Reine allait arriver auprès du Roi, Jeanne prenant les devants vint la première saluer la Reine. On la conduisit à Bourges, où, de l’ordre du seigneur d’Albret, elle fut logée chez moi, quoique mon mari m’eût dit qu’elle dût demeurer chez un nommé Duchesne. Elle resta trois semaines chez nous, y couchant, buvant et mangeant. Je couchais presque toutes les nuits avec elle, et jamais je n’ai vu ni surpris en elle rien de mauvais. Elle se conduisait en femme honnête et pieuse, se confessait souvent, et aimait assister à la messe. Elle me demanda plusieurs fois à l’accompagner aux matines ; et, sur ses instances, j’y allai avec elle et l’y conduisis plusieurs fois. Nous causions ensemble ; je lui disais :
— Jeanne, si vous ne craignez pas de monter à l’assaut, c’est parce que vous savez bien que vous ne serez pas blessée.
— Pas plus sûre que les autres, me répondait-elle.
Elle m’a raconté qu’elle avait été examinée par des clercs et qu’elle leur avait dit :
Il y a ès livres de Nostre-Seigneur plus que ès vôtres.J’ai eu le récit de ceux qui l’avaient amenée au Roi : ils m’ont raconté que tout d’abord ils avaient cru avoir affaire à une folle et avaient eu intention de s’en défaire en route ; mais, chemin faisant, ils n’avaient pas tardé à changer de manière de voir et à se montrer prêts à lui obéir en tout. Sa volonté était devenue pour eux irrésistible. Tout d’abord ils avaient eu la pensée de la solliciter ; mais au moment de lui parler, ils avaient eu d’eux-mêmes une telle honte qu’ils n’auraient pas osé s’en ouvrir ni lui en dire le moindre mot. Elle m’a raconté que le duc de Lorraine, 259qui était malade, l’avait voulu voir : elle avait donc eu un entretien avec lui, et avait eu occasion de lui dire qu’il se conduisait mal, et ne guérirait jamais s’il ne s’amendait ; elle l’avait exhorté à reprendre son excellente femme.Jeanne avait horreur du jeu de dés.
Elle était fort simple et ignorante, et, selon moi, ne savait absolument rien en dehors du fait de la guerre. Pendant qu’elle demeura chez moi, il vint plusieurs femmes lui apporter des patenôtres et d’autres objets de piété pour les lui faire toucher ; elle en riait et disait :
— Touchez-les vous-mêmes, ils seront aussi bons, touchés par vous.
Elle était très-aumônière et très-charitable ; elle disait qu’elle était venue pour consoler les pauvres et les indigents.
Je l’ai vue plusieurs fois au bain ou dans l’étuve, et, autant que j’ai pu en juger, elle m’a paru vierge. Ce que je puis dire, c’est que tout était innocence dans son fait, hormis le fait des armes : elle montait à cheval et maniait une lance comme l’eût fait le meilleur cavalier, ce dont tout le monde était dans l’admiration.
§10. De Compiègne à Rouen
J’ai cinquante-six ans. La première fois que je vis Jeanne, ce fut dans la prison du château de Beaurevoir, où elle était détenue pour et au nom du comte de Ligny ; je l’ai vue très-souvent dans cette prison et m’y suis bien souvent entretenu avec elle. Plusieurs fois, en jouant avec elle, je voulus essayer de lui toucher la poitrine et cherchai à y mettre la main ; mais elle ne le souffrait pas et me repoussait vivement. C’était une fille 260parfaitement honnête dans ses paroles, sa tenue et ses manières.
En quittant Beaurevoir, elle fut conduite au château de Crotay ; elle s’y trouva en même temps qu’un prisonnier considérable, maître Nicolas de Queuville, chancelier de l’Église d’Amiens, docteur en l’un et l’autre droit. Bien souvent il célébrait la messe dans la prison, et Jeanne y assistait. J’ai su de lui qu’il l’avait entendue en confession et que c’était une fort bonne chrétienne et pleine de piété ; il en disait le plus grand bien.
§11. Déposition des trois suivants de Jeanne
L’année que Jeanne vint à Chinon, j’avais quatorze ou quinze ans ; j’étais page du seigneur de Gaucourt, capitaine du château, à la suite duquel je restais. Jeanne arriva à Chinon en compagnie de deux gentilshommes, qui la conduisirent au Roi. Je la vis plusieurs fois aller et venir chez le Roi ; on lui avait donné pour demeure une tour du château du Couldray, près de Chinon. Je demeurai et vécus avec elle tout le temps qu’elle y resta, passant tout le temps avec elle, sauf la nuit, qu’elle avait toujours des femmes avec elle. Je me rappelle très-bien que, pendant qu’elle habitait au Couldray, des personnages de grand état, que je ne connaissais pas, vinrent pendant plusieurs jours l’y visiter. Que faisaient-ils ou disaient-ils ? je ne sais, parce que, quand je les voyais arriver, je me retirais. Bien souvent, pendant 261qu’elle habita cette tour, je la vis à genoux et priant, mais je ne comprenais pas ce qu’elle disait ; quelquefois aussi je la voyais pleurer. Peu de temps après, elle fut conduite à Poitiers, puis à Tours, où elle demeura chez une femme Lapau. À Tours, le duc d’Alençon lui fit don d’un cheval, que j’ai vu chez ladite femme Lapau, et je lui fus attaché en qualité de page, ainsi qu’un nommé Raymond. Depuis, je restai avec elle et l’accompagnai en qualité de page, tant à Blois qu’à Orléans, partout enfin, jusque sous les murs de Paris.
Pendant qu’elle était à Tours, le Roi lui donna des armures complètes et toute une maison militaire. De Tours elle fut à Blois avec une armée, à laquelle elle sut de suite inspirer une très-grande confiance. Elle demeura quelque temps à Blois avec cette armée, puis il fut décidé qu’elle irait à Orléans par la Sologne. Elle partit tout armée, accompagnée de ses hommes d’armes, auxquels elle disait sans cesse qu’ils eussent à mettre toute leur confiance au Seigneur et à confesser leurs péchés. En route, je l’ai vue pendant ce trajet recevoir le sacrement de l’Eucharistie.
Étant arrivés près d’Orléans, du côté de la Sologne, Jeanne, plusieurs autres et moi-même, nous fûmes conduits de l’autre côté de la Loire, du côté de la cité d’Orléans, et par là entrâmes en ladite cité. Dans son trajet de Blois à Orléans, Jeanne avait été toute meurtrie, parce que, la nuit de sa sortie de Blois, elle avait dormi tout armée. À Orléans, elle demeura chez le trésorier de la ville, en face la porte Bannier, et dans cette maison elle reçut le sacrement de l’Eucharistie. Le lendemain de son arrivée, elle alla trouver le seigneur Bâtard d’Orléans, avec lequel elle eut un entretien. À son retour, je la vis toute contrariée de ce que, me dit-elle, les capitaines 262avaient décide que l’on n’attaquerait pas les Anglais ce jour-là. Elle alla néanmoins à un boulevard que les Français occupaient y en face d’un boulevard occupé par les Anglais, et là elle les interpella ; elle leur dît qu’ils eussent, au nom du Seigneur, à se retirer, qu’autrement elle les chasserait. Un d’eux, qu’on appelait le bâtard de Granville, lui adressa de nombreuses injures :
—Voulez-vous donc, lui dit-il, que nous nous rendions à une femme ?
En même temps il traita de
maquereaux mescreansles Français qui marchaient avec elle. Jeanne revint à son hôtel et monta dans sa chambre : je croyais qu’elle allait dormir ; mais tout d’un coup, peu de temps après, voilà qu’elle descend de sa chambre :— Ha ! sanglant garson, me dit-elle avec reproche, vous ne me disiez pas que le sanc de France feust répandu ! et elle m’ordonna d’aller chercher son cheval.
En même temps elle se fit armer par la dame et la fille de la maison. Quand je revins avec son cheval, je la trouvai déjà armée ; elle me dit d’aller chercher sa bannière, qui était restée dans sa chambre ; je la lui passai par la fenêtre. Aussitôt elle partit au galop et alla vers la porte de Bourgogne, où la dame chez laquelle nous demeurions me dit de l’aller rejoindre, ce que je fis. L’escharmouche avait lieu vers la bastille Saint-Loup, et dans cette escharmouche le boulevard fut pris. En route, Jeanne avait rencontré quelques Français blessés, de quoi elle avait été fort affligée. Les Anglais se disposaient à résister ; Jeanne s’avança contre eux en toute hâte. Aussitôt que les Français la virent, ils se mirent à pousser de grands cris, et la bastille fut prise. J’ai entendu dire que des ecclésiastiques anglais avaient pris leurs ornements et étaient venus ainsi au-devant d’elle, que Jeanne les avait reçus sans permettre qu’on leur fit aucun mal, et les avait fait conduire en son hôtel, 263mais que les autres Anglais avaient été tués par les gens d’Orléans. Le soir, Jeanne revint souper dans son hôtel. Elle a toujours été d’habitudes très-sobres : bien des fois je l’ai vue ne manger pendant toute une journée qu’un morceau de pain. Je m’étonnais qu’elle mangeât si peu. Lorsqu’elle restait chez elle, elle ne mangeait que deux fois par jour.
Le lendemain, vers trois heures, les gens d’armes du Roi traversèrent la Loire pour aller attaquer la bastille de Saint-Jean-le-Blanc, qu’ils prirent, ainsi que la bastille des Augustins. Jeanne passa le fleuve avec eux, et je l’accompagnai ; puis elle rentra à Orléans et revint coucher à son hôtel avec quelques femmes, comme elle avait l’habitude de le faire ; car chaque nuit, autant que possible, elle avait une femme couchée avec elle, et lorsqu’elle n’en pouvait trouver en guerre et au camp, elle se couchait tout habillée.
Le jour suivant, malgré plusieurs seigneurs qui prétendaient que c’était exposer les gens du Roi à un trop grand péril, elle fit ouvrir la porte de Bourgogne et une petite porte, près de la grosse tour, et passa l’eau avec quelques-uns de ses gens pour aller attaquer la bastille du Pont que les Anglais tenaient encore. Les gens du Roi s’y tinrent depuis le matin jusqu’à la nuit. Jeanne fut blessée ; il fallut lui ôter son armure pour la panser. À peine pansée, elle s’arme de nouveau et va rejoindre ses gens à l’attaque et à l’assaut, qui avaient lieu depuis le matin sans discontinuer. Enfin le boulevard est pris. Jeanne alors continue l’assaut avec ses hommes, les exhortant à avoir bon cœur, à ne pas se retirer, que la bastille allait être à eux dans un instant.
— Quand vous verrez, leur dit-elle, le vent pousser vos bannières vers la bastille, elle sera à vous.
Mais le soir arrivait, et ses gens, voyant 264qu’ils n’avançaient pas, désespéraient du succès ; Jeanne persistait toujours, leur assurant qu’ils allaient emporter la bastille ce jour-là. Ils se préparaient à tenter un dernier assaut lorsque les Anglais, à la vue des Français qui marchaient de nouveau, cessèrent toute résistance : une terreur panique s’était emparée d’eux ; ils ne cherchèrent même plus à se défendre, et dans leur fuite furent noyés presque tous. Ceux qui survécurent se retirèrent le lendemain sur Beaugency et Mehun. L’armée les y suivit, conduite par Jeanne. Les Anglais firent offre de rendre Beaugency par composition ou de combattre : mais le jour du combat ils se retirèrent encore ; l’armée se mit de nouveau à leur poursuite. Ce jour-là, La Hire commandait l’avant-garde, de quoi Jeanne était fort contrariée, car elle aimait beaucoup avoir le commandement de l’avant-garde. La Hire se jeta sur les Anglais, qui furent presque tous tués.
Jeanne, qui était très-humaine, eut grande pitié d’une telle boucherie. Voyant qu’un Français, qui était chargé de la conduite de plusieurs prisonniers anglais, venait de frapper l’un d’eux à la tête de manière à le laisser pour mort sur la place, elle descendit de cheval, le fit confesser, lui soutenant la tête elle-même et le consolant de son mieux.
Ensuite elle alla avec l’armée à Jargeau, qui fut pris d’assaut avec beaucoup d’Anglais, parmi lesquels Suffolk et la Poule (John Pole). Après la délivrance d’Orléans et toutes ces victoires, Jeanne alla avec l’armée à Tours où était le Roi ; là il fut décidé que l’on irait à Reims pour le couronnement. Le Roi partit avec son armée, accompagné de Jeanne, et marcha d’abord sur Troyes, qui fit sa soumission, puis sur Châlons, qui se soumit de même, enfin sur Reims, où notre Roi fut couronné et sacré en ma présence ; 265car j’étais, ainsi que je l’ai déjà dit, le page de Jeanne, et ne la quittais jamais, et je restai avec elle jusque sous les murs de Paris.
C’était une femme bonne et honnête, vivant chrétiennement, très-pieuse, et quand elle le pouvait, ne manquant jamais d’assister à la messe. Entendre blasphémer le nom de Notre-Seigneur l’irritait. Bien des fois, quand le duc d’Alençon jurait ou blasphémait devant elle, elle le lui reprochait. Personne n’eût osé blasphémer ou jurer devant elle, de crainte d’être grondé.
Elle ne voulait pas de femmes dans son armée : un jour, près de Château-Thierry, ayant aperçu la maîtresse d’un de ses hommes montée à cheval, elle la poursuivit avec son épée, sans la frapper toutefois ; mais elle lui dit avec douceur et charité de ne plus se trouver avec des hommes de son armée, qu’autrement elle serait obligée de lui faire de la peine.
Je ne sais pas autre chose, ne l’ayant pas revue depuis Paris.
Nous allons transcrire maintenant le témoignage de d’Aulon dans la langue naïve qu’il a lui-même employée, in vulgari idiomate
, et en sa forme indirecte, n’y voulant rien changer. D’Aulon fit sa déposition à Lyon le 27 mai 1456, entre les mains du vice-inquisiteur de la province, devant lequel il se présenta, porteur d’une lettre que lui avait adressée l’archevêque de Reims, lettre ainsi conçue :
À mon très chier seigneur et frère, messire Jehan d’Aulon, chevalier, conseiller du Roy et seneschal de Beaucaire.
Très chier seigneur et frère, je me recommande à vous tant comme je puis. Et est vray que dès ce que j’estoye à 266Saint-Porsain devers le Roy, je tous escripvy du procès fait contre Jehanne la Pucelle par les Angloys, par lequel ilz vuellent maintenir icelle avoir esté sorcière et hériticque et invocateresse des dyables, et que par ce moyen le Roy avoit recouvert son royaulme ; et ainsi ilz tenoient le Roy et ceulx qui l’ont servy, hériticque. Et pource que de sa vie et conversacion et aussi gouvernement, savez bien et largement, je vous prie que ce que en savez, en vueilliez envoyer par escript, signé de deux notaires apostoliques et ung inquisiteur de la foy ; car j’ay unes bulles deçà, pour révocquer tout ce que les ennemys ont fait touchant ledit procès. Escript à Paris, le XXe jour d’avril.
(Ainsi signé :) l’Archevêque et duc de Rains.
Suit la déposition de d’Aulon, la seule que les commissaires enquêteurs n’aient pas mise en latin parmi toutes celles qui sont au procès :
Et premièrement, dit que vingt huict ans a, ou environ, le Roy estant en la ville de Poictiers, luy fut dit que ladicte Pucelle, laquelle estoit des parties de Lorraine, avoit esté amenée audit seigneur par deux gentilz hommes, eulx disans estre à messire Robert de Baudricourt, chevalier, l’un nommé Bertrand, et l’autre Jehan de Mès, [et icelle] présentée ; pour laquelle veoir, luy qui parle ala audit lieu de Poictiers.
Dit que après ladicte présentacion, parla ladicte Pucelle au Roy nostre sire secrètement, et luy dist aucunes choses secrètes : quelles, il ne scet ; fors tant que, peu de temps après, icelluy seigneur envoia quérir aucuns des gens de son conseil, entre lesquelz estoit ledit depposant. Lors auxquelx il dist que ladicte Pucelle luy avoit dit qu’elle luy estoit envoiée de par Dieu pour luy aidier à recouvrer son royaulme, qui pour lors pour la plus grant partie estoit occuppé parles Angloys, ses ennemys anciens.
267Dit que après ces paroles par ledit seigneur aux gens de sondit conseil déclairées, fut advisé interroguer ladicte Pucelle, qui pour lors estoit de l’âge de seize ans, ou environ, sur aucuns poins touchant la foy.
Dit que, pour ce faire, fist venir ledit seigneur certains maistres en théologie, juristes et auttres gens expers, lesquelx l’examinèrent et interrognèrent sur iceulx poins bien et diligemment.
Dit qu’il estoit présent audit conseil quant iceulx maistres firent leur raport de ce que avoient trouvé de ladicte Pucelle ; par lequel fut par l’un d’eulx dit publiquement qu’ilz ne veoient, sçavoient ne congnoissoient en icelle Pucelle aucune chose, fors seulement tout ce que peut estre en bonne chrestienne et vraye catholique ; et pour telle la tenoient, et estoit leur advis que estoit une très bonne personne.
Dit aussi que, ledit raport fait audit seigneur par lesdits maistres, fut depuis icelle Pucelle baillée à la royne de Cecille, mère de la Royne nostre souveraine dame, et à certaines dames estans avecques elles ; par lesquelles icelle Pucelle fut veue, visitée et secrètement regardée et examinée ès secrètes parties de son corps ; mais après ce qu’ilz eurent veu et regardé tout ce que faisoit à regarder en ce cas, ladicte dame dist et relata au Roy qu’elle et sesdictes dames trouvoient certainement que c’estoit une vraye et entière pucelle, en laquelle n’aparroissoit aucune corrupcion ou violence.
Dit qu’il estoit présent quant ladicte dame fist sondit raport.
Dit oultre que après ces choses ouyes, le Roy, considérant la grant bonté qui estoit en icelle Pucelle et ce qu’elle luy avoit dit que de par Dieu luy estoit envoiée, fut par ledit seigneur conclut en son conseil que d’ilec en avant il s’aideroit d’elle ou fait de ses guerres, actendu que pour ce faire luy estoit envoiée.
Dit que adonc fut délibéré qu’elle seroit envoiée dedans 268la cité d’Orléans, laquelle estoit adonc assiégée par lesdits ennemys.
Dit que pour celuy furent baillez gens, pour le service de sa personne, et autres pour la conduite d’elle.
Dit que pour la garde et conduite d’icelle fut ordonné ledit depposant par le Roy nostredit seigneur.
Dit aussi que pour la seureté de son corps, ledit seigneur feist faire à ladicte Pucelle harnois tout propre pour sondit corps, et ce fait, luy ordonna certaine quantité de gens d’armes pour icelle et ceulx de sadicte compaignie mener et conduire seurement audit lieu d’Orléans.
Dit que incontinent après se mist à chemin avecques sesdictes gens pour aller celle part.
Dit que tantost après qu’il vint à la congnoissance de monseigneur de Dunoys, que pour lors on appeloit monseigneur le Bastard d’Orléans, lequel estoit en ladicte cité pour la préserver et garder desdits ennemys, que ladicte Pucelle venoit celle part, tantost feist assembler certaine quantité de gens de guerre pour luy aller audevant, comme La Hire et aultres. Et pour ce faire et plus seurement l’amener et conduire en ladicte cité, se misdrent iceluy seigneur et sesdictes gens en ung bateau, et par la rivière de Loire alèrent audevant d’elle environ ung quart de lieue, et là la trouvèrent.
Dit que incontinent entra ladicte Pucelle et il qui parle oudit bateau et le résidu de ses gens de guerre s’en retournèrent vers Bloys. Et avecques mondit seigneur de Dunoys et ses gens entrèrent en ladicte cité seurement et sauvement ; en laquelle mondit seigneur de Dunoys la feist logier bien et honestement en l’ostel d’un des notables bourgeois d’icelle cité, lequel avoit espousé l’une des notables femmes d’icelle.
Dit que après ce que mondit seigneur de Dunoys, La Hire et certains aultres capitaines du party du Roy nostredit seigneur, eurent conféré avecques ladicte Pucelle, qu’estoit expédient de faire pour la tuicion, garde et deffense de ladicte cité, et aussi par quel moyen on pourroist mieulx grever lesdits ennemis : fut entre eulx advisé et conclud qu’il 269estoit nécessaire faire venir certain nombre de gens d’armes de leurdit party, qui estoient lors ès parties de Bloys, et les falloit aller quérir. Pour laquelle chose mectre à execucion et pour iceulx amener en ladicte cité, furent commis mondit seigneur de Dunoys, il qui parle et certains aultres capitaines, avecques leurs gens ; lesquelx allèrent audit pays de Bloys pour iceulx amener et faire venir.
Dit que ainsi qu’ilz furent prestz à partir pour aler quérir iceulx qui estoient audit païs de Bloys, et qu’il vint à la notice de ladicte Pucelle, incontinent monta icelle à cheval, et La Hire avecques elle, et avecques certaine quantité de ses gens yssit hors aux champs pour garder que lesdits ennemis ne leur portassent nul dommage. Et pour ce faire, se mist ladicte Pucelle avecques sesdictes gens entre l’ost de ses dits ennemis et ladicte cité d’Orléans, et y fist tellement que, nonobstant la grant puissance et nombre de gens de guerre estans en l’ost desdits ennemis, touttefoiz, la mercy Dieu, passèrent lesdits seigneurs de Dunoys et il qui parle avecques toutes leurs gens, et seurement allèrent leur chemin ; et pareillement s’en retourna ladicte Pucelle et sesdictes gens en ladicte cité.
Dit aussi que tantost qu’elle sceut la venue des dessusdits, et qu’ilz amenoient les aultres qu’ilz estoient allez quérir pour le renfort de ladicte cité, incontinent monta à cheval icelle Pucelle et avecques une partie de ses gens ala audevant d’iceulx, pour leur subvenir et secourir, se besoing en eust esté.
Dit que au veu et sceu desdits ennemis entrèrent lesdits Pucelle, de Dunoys, mareschal La Hire, il qui parle et leurs dictes gens en icelle cité sans contradictions quelxconques.
Dit plus que ce mesmes jour, après disner, vint mondit seigneur de Dunoys au logis de ladicte Pucelle ; ouquel il qui parle et elle avoient disné ensemble. Et en parlant à elle lui dist icelluy seigneur de Dunovs qu’il avoit sceu pour vray par gens de bien que ung nommé Ffastolf, capitaine desdits ennemys, devoit brief venir par devers iceulx ennemys estans 270oudit siège, tant pour leur donner secours et renforcier leur ost, comme aussi pour les advitailler ; et qu’il estoit desja à Yinville. Desquelles paroles ladicte Pucelle fut toute resjoye, ainsi qu’il sembla à il qui parle ; et dist à mondit seigneur de Dunoys telles paroles ou semblables : Bastard, bastard, ou nom de Dieu, je te commande que tantost que tu sçauras la venue dudit Ffastolf, que tu me faces sçavoir : car, s’il passe sans que je le sache, je te prometz que je te feray oster la teste.
À quoy lui respondit ledit seigneur de Dunoys que de ce ne se doubtast, car il le luy feroit bien sçavoir.
Dit que après ces parolles, il qui parle, lequel estoit las et travaillé, se mist sur une couchette en la chambre de ladicte Pucelle, pour ung peu soy reposer, et aussi se mist icelle avecques sadicte hotesse sur ung aultre lit pour pareillement soy dormir et reposer ; mais ainsi que ledit depposant commençoit à prendre son repos, soubdainement icelle Pucelle se leva dudit lit, et en faisant grand bruit l’esveilla. Et lors luy demanda il qui parle qu’elle vouloit ; laquelle luy respondit : En non Dé, mon conseil m’a dit que je voise contre les Anglois ; mais je ne sçay se je doy aler a leurs bastilles ou contre Ffastolf, qui les doibt avitailler.
Sur quoy se leva ledit depposant incontinent, et le plus test qu’il peust arma ladicte Pucelle.
Dit que ainsi qu’il l’armoit, ouyrent grand bruit et grand cry que faisoient ceulx de ladicte cité, en disant que les ennemys portoient grand dommaige aux Français. Et adonc il qui parle pareillement se fist armer ; en quoy faisant, sans le sceu d’icelluy, s’en partit ladicte Pucelle de la chambre, et issit en la rue, où elle trouva ung page monté sur ung cheval, lequel à cop fist descendre dudit cheval, et incontinent monta dessus ; et le plus droit et le pins diligemment quelle peut, tira son chemin droit à la porte de Bourgoigne, où le plus grant bruit estoit.
Dit que incontinent il qui parle suyvit ladicte Pucelle ; mais sitost ne scent aller qu’elle ne feust jà à icelle porte.
Dit que ainsi qu’ilz arrivoient à icelle porte, virent que 271l’on apportoit l’un des gens d’icelle cité, lequel estoit trés-fort blécié ; et adonc ladicte Pucelle demanda à ceulx qui le portoient qui estoit celuy homme ; lesquelx luy respondirent que c’estoit ung François. Et lors elle dist que jamais n’avoit veu sang de François que les cheveulx ne luy levassent ensur.
Dit que à celle heure, ladicte Pucelle, il qui parle, et plusieurs aultres gens de guerre en leur compaignie, yssirent hors de ladicte cité pour donner secours ausdits François et grever lesdits ennemis à leur povoir ; mais ainsi qu’ilz furent hors d’icelle cité, fut advis à il qui parle que oncques n’avoit veu tant de gens d’armes de leur parti comme il fist lors.
Dit que de ce pas tirèrent leur chemin vers une très-forte bastille desdits ennemis, appelée la bastille Saint-Lop ; laquelle incontinent par lesdits François fut assaillie, et à trés-peu de perte d’iceulx prinse d’assault ; et tous les ennemys estans en icelle mors ou prins, et demeura ladicte bastille ès mains desdits François.
Dit que, ce fait, se retrahirent ladicte Pucelle et ceulx de sadicte compaignie en ladicte cité d’Orléans, en laquelle ilz se refreschirent et reposèrent pour iceluy jour.
Dit que le lendemain ladicte Pucelle et sesdictes gens, voyans la grande victoire par eulx le jour précédent obtenue sur leurs dits ennemys, yssirent hors de ladicte cité en bonne ordonnance, pour aller assaillir certaine autre bastille estant devant ladicte cité, appelée la bastille de Saint-Jehan-le-Blanc ; pour laquelle chose faire, pour ce qu’ilz virent que bonnement ilz ne povoient aler par terre à icelle bastille, obstant ce que lesdits ennemis en avoient fait une aultre très forte au pié du pont de ladicte cité, tellement que leur estoit impossible y passer, fut conclut entre eulx passer en certaine isle estans dedans la rivière de Loire, et ilec feroient leur assemblée pour aller prendre ladicte bastille de Saint-Jean-Ie-BIanc ; et pour passer l’aultre bras de ladicte rivière de Loire, firent amener deux basteaux, desquelz ilz firent ung pont, pour aller à ladicte bastille.
272Dit que, ce fait, alèrent vers ladicte bastille, laquelle ilz trouvèrent toute desamparée, pour ce que les Anglois qui estoient en icelle, incontinent qu’ilz aperceurent la venue desditz François, s’en allèrent et se retrahirent en une aultre plus forte et plus grosse bastille, appellée la bastille des Augustins.
Dit que, voïans lesdits François n’estre puissans pour prendre ladicte bastille, fut conclud que ainsi s’en retourneroient sans rien faire.
Dit que, pour plus seurement eulx retourner et passer, fut ordonné demourer derrière des plus notables et vaillans gens de guerre du parti desdits François, affin de garder que lesdits ennemis ne les peussent grever, eulx en retournant ; et pour ce faire furent ordonnez messeigneurs de Gaucourt, de Villars, lors seneschal de Beaucaire, et il qui parle.
Dit que ainsi que lesdits François s’en retournoient de ladicte bastille de Saint-Jehan-le-Blanc pour entrer en ladicte isle, lors ladicte Pucelle et La Hire passèrent tous deux chascun ung cheval en ung basteau de l’aultre part d’icelle isle, sur lesquelx chevaulx ilz montèrent incontinent qu’ilz furent passés, chascun sa lance en sa main. Et adonc qu’ilz apperceurent que lesdits ennemis sailloient hors de ladicte bastille pour courir sur leurs gens, incontinent ladicte Pucelle et La Hire, qui tousjours estoient au devant d’eulx pour les garder, couchèrent leurs lances et tous les premiers commencèrent à fraper sur lesdits ennemis ; et alors chascun les suivit et commença à frapper sur iceux ennemis en telle manière que à force les contraignirent eulx retraire et entrer en ladicte bastille des Augustins. Et en ce faisant, il qui parle estant à la garde d’un pas avecques aucuns aultres pour ce establiz et ordonnez, entre lesquelx estoit ung bien vaillant homme d’armes du païs d’Espaigne, nommé Arphonse de Partada, virent passer par devant eulx ung aultre homme d’armes de leur compaignie, bel homme, grant et bien armé, auquel, pour ce qu’il passoit oultre, il qui parle dist que ilec demourast ung peu avecques les aultres, pour faire 273résistence ausdits ennemis, ou cas que besoing seroit ; par lequel luy fut incontinent respondu qu’il n’en feroit riens. Et adonc ledict Arphonse luy dist que aussi y povoit-il demourer que les autres, et qu’il y en avoit d’aussi vaillans comme luy qui demouroient bien. Lequel respondit à iceluy Arphonse que non faisoit pas luy. Sur quoy eurent entre eulx certaines arrogeantes paroles, et tellement qu’ilz conclurent aller eulx deux l’un quant l’autre sur lesdits ennemis, et adonc seroit veu qui seroit le plus vaillant, et qui mieulx d’eulx deux feroit son devoir. Et eulx tenans par les mains, le plus grant cours qu’ilz peurent, allèrent vers ladicte bastille desdits ennemis, et furent jusques au pié du palis.
Dit que ainsi qu’ilz furent audit palis d’icelle bastille, il qui parle vit dedans ledit palis ung grant, fort et puissant Anglois, bien en point et armé, lequel leur résistoit tellement qu’ilz ne povoient entrer oudit palis. Et lors il qui parle monstra ledit Anglois à ung nommé maistre Jehan le Canonier, en luy disant qu’il tirast à iceluy Anglois ; car il faisoit trop grant grief, et pourtoit moult de dommage à ceulx qui vouloient aproucher ladicte bastille ; ce que fist ledit maistre Jehan ; car incontinent qu’il l’aperceut, il adressa son trait vers luy, tellement qu’il le gecta mort par terre ; et lors lesdits deux hommes d’armes gaignièrent le passage, par lequel tous les autres de leur compaignie passèrent et entrèrent en ladicte bastille ; laquelle très aprement et à grant diligence ils assaillirent de toutes pars, par tel party que dedans peu de temps ilz la gaignèrent et prindrent d’assault. Et là furent tuez et prins la pluspart desdits ennemis ; et ceulx qui se peurent sauver se retrahirent en ladicte bastille des Tournelles, estant audit pié du pont. Et par ainsi, obtindrent ladicte Pucelle et ceulx estans avecques elle victoire sur lesdits ennemis pour iceluy jour. Et fut ladicte grosse bastille gaignée, et demourèrent devant icelle lesdits seigneurs et leurs gens, avecques ladicte Pucelle, toute icelle nuyt.
Dit plus que le lendemain au matin, ladicte Pucelle 274envoïa quérir tous les seigneurs et capitaines estans devant ladicte bastille prinse, pour adviser qu’estoit plus à faire : par l’advis desquelz fut concluz et délibéré assaillir ce jour ung gros bolevart que lesdits Anglois avoient fait, devant ladicte bastille des Tournelles, et qu’il estoit expédient l’avoir et gaigner devant que faire autre chose. Pour laquelle chose faire et mectre à execucion, allèrent d’une part et d’aultre lesdits Pucelle, capitaines et leurs gens iceluy jour, bien matin, devant ledit bollevart, auquel ilz donnèrent l’assault de toutes pars, et de le prendre firent tout leur effort, et tellement qu’ilz furent devant iceluy boulevart depuis le matin jusques au soleil couchant, sans iceluy povoir prendre ne gaignier. Et voïans lesdits seigneurs et capitaines estans avecques elle que bonnement pour ce jour ne le povoient gaignier, considéré l’eure qu’estoit fort tarde, et aussi que tous estoient fort las et travaillez, fut concluz entre eulx faire sonner la retraicte dudit ost ; ce qui fut fait et à son de trompete sonné que chascun se retrahist pour iceluy jour. En faisant laquelle retraicte, obstant ce que iceluy qui portoit l’estendart de ladicte Pucelle et le tenoit encores debout devant ledit boulevart, estoit las et travaillé, bailla ledit estendart à ung nommé le Basque, qui estoit audit seigneur de Villars ; et pour ce que il qui parle cognoissoit ledit Basque estre vaillant homme, et qu’il doubtoit que à l’occasion de ladicte retraicte mal ne s’en ensuivist, et que lesdits bastille et boulevart demourast ès mains desdits ennemys, eut ymaginacion que, se ledit estandart estoit bouté en avant, pour la grant affection qu’il congnoissoit estre ès gens de guerre estans illec, ilz pourroient par ce moyen gaignier iceluy boulevart. Et lors demanda il qui parle audit Basque, s’il entroit et alloit au pié dudit boulevart, s’il le suivroit : lequel luy dist et promist de ainsi le faire. Et adonc entra il qui parle dedans ledit fossé et ala jusques au pié de la dove dudit boulevart, soy couvrant de sa targecte pour double des pierres, et laissa son dit compaignon de l’autre cousté, lequel il cuidoit qu’il le deust suivre pié à pié ; mais 275pour ce que, quant ladicte Pucelle vit sondit estendart ès mains dudit Basque, et qu’elle le cuidoit avoir perdu, ainsi que celuy qui le portoit estoit entré oudit fossé, vint ladicte Pucelle, laquelle print ledit estandart par le bout, en telle manière qu’il ne le povoit avoir, en criant : Haa ! mon estandart ! mon estandart !
et branloit ledit estandart, en manière que l’ymaginacion dudit déposant estoit que en ce faisant les autres cuidassent qu’elle leur feist quelque signe ; et lors il qui parle s’escria : Ha, Basque ! est ce que tu m’as promis ?
Et adonc ledit Basque tira tellement ledit estandart qu’il le arracha des mains de ladicte Pucelle, et ce fait, alla à il qui parle, et porta ledit estandart. A l’occasion de laquelle chose tous ceulx de l’ost de ladicte Pucelle s’assemblèrent, et derechief se rallièrent, et par si grant aspresse assaillèrent ledit boulevart que, dedens peu de temps après, iceluy boulevart et ladicte bastille furent par eulx prins, et desdits ennemis abandonné ; et entrèrent lesdits François dedans ladicte cité d’Orléans par sur le pont.
Et dit il qui parle [que] ce jour mesme il avoit ouy dire à ladicte Pucelle : Au nom Dé, on entrera ennuyt en la ville par le pont.
Et ce fait, se retrahirent icelle Pucelle et sesdictes gens en ladicte ville d’Orléans, en laquelle il qui parle la fist habiller ; car elle avoit esté bleciée d’un traict audit assault.
Dit aussi que le lendemain tous lesdits Angloys qui encores estoient demourez devant ladicte ville, de l’autre part d’icelle bastille des Tournelles, levèrent leur siège, et s’en allèrent, comme tous confuz desconfiz. Et par ainsi, moïennant l’aide Nostre Seigneur et de ladicte Pucelle, fut ladicte cité délivrée des mains desdits ennemis.
Dit encores que, certain temps après le retour du sacre du Roy, fut advisé par son conseil estant lors à Mehun-sur-Yèvre, qu’il estoit très nécessaire recouvrer la ville de la Chérité, que tenoient lesdits ennemis ; mais qu’il falloit avant prandre la ville de Saint-Pierre-le-Moustier, qui pareillement tenoient iceulx ennemis.
276Dit que, pour ce faire et assembler gens, ala ladicte Pucelle en la ville de Bourges, en laquelle elle fist son assemblée, et de là avecques certaine quantité de gens d’armes, desquieulx monseigneur d’Elbret estoit le chief, allèrent assegier ladicte ville de Saint-Pierre-le-Moustier.
Et dit que, après ce que ladicte Pucelle et sesdictes gens eurent tenu le siège devant ladicte ville par aucun temps, qu’il fut ordonné donner l’assault à celle ville ; et ainsi fut fait, et de la prendre firent leur devoir ceulx qui là estoient ; mais, obstant le grant nombre de gens d’armes estans en ladicte ville, la grant force d’icelle, et aussi la grant résistence que ceulx de dedans faisoient, furent contrains et forciés lesdits François eulx retraire, pour les causes dessusdictes. Et à celle heure, il qui parle, lequel estoit blecié d’un traict parmy le talion, tellement que sans potences ne se povoit soustenir ne aler, vit que ladicte Pucelle estoit demeurée très petitement accompaignée de ses gens ne d’autres ; et doubtant il qui parle que inconvénient ne s’en ensuivist, monta sur ung cheval et incontinent tira vers elle, et lui demanda qu’elle faisoit là ainsi seule, et pourquoy elle ne se retrahioit comme les aultres. Laquelle, après ce qu’elle ot osté sa salade de dessus sa teste, luy respondit qu’elle n’estoit pas seule, et que encores avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens, et que d’ilec ne se partiroit jusques à ce qu’elle eust prinse ladicte ville.
Et dit il qui parle que à celle heure, quelque chose qu’elle dist, n’avoit pas avecques elle plus de quatre ou cincq hommes, et ce scet-il certainement, et plusieurs aultres qui pareillement la virent : pour laquelle cause luy dist derechief qu’elle s’en alast d’ilec, et se retirast comme les aultres faisoient. Et adonc luy dist qu’il luy feist apporter des fagoz et cloies pour faire ung pont sur les fossés de ladicte ville, affin qu’ilz y peussent mieulx approuchier. Et en luy disant ces paroles s’escria à haulte voix et dist : Aux fagoz et aux cloies tout le monde, affin de faire le pont !
Lequel incontinent après fut fait et dressé. De laquelle chose 277iceluy desposant fut tout esmerveillé ; car incontinent ladicte ville fut prinse d’assault, sans y trouver pour lors trop grant résistence.
Et dit il qui parle que tous les fais de ladicte Pucelle luy sembloient plus fais divins et miraculeux que autrement, et qu’il estoit impossible à une si jeune pucelle faire telles euvres, sans le vouloir et conduite de Nostre Seigneur.
Dit aussi il qui parle, lequel par l’espace d’un an entier, par le commandement du Roy nostredist seigneur, demeura en la compaignie de ladicte Pucelle, que, pendant iceluy temps, il n’a veu ne cogneu en elle chose qui ne doie estre en une bonne chrestienne : et laquelle il a toujours veue et congneue de très bonne vie et bonneste conversacion, en tous et chacuns ses fais.
Dit aussi qu’il a congneu icelle Pucelle estre très dévote créature, et que très dévotement se maintenoit en oyant le divin service de Nostre Seigneur, lequel continuellement elle vouloit ouyr, c’est assavoir aux jours solempnelz, la grant messe du lieu où elle estoit, avecques les heures subséquentes, et aux auhres jours une basse messe ; et qu’elle estoit acoustumée de tous les jours oyr messe, s’il luy estoit possible.
Dit plus que par plusieurs foys a veu et sceu qu’elle se confessoit et recepvoit Nostre Seigneur, et faisoit tout ce que à bon chrestien et chrestienne appartient de faire, et sans que oncques, pendant ce qu’il a conversé avecques elle, il luy ait ouy jurer, blasphémer ou parjurer le nom de Nostre Seigneur, ne de ses sains, pour quelque cause ou occasion que ce feust.
Dit oultre que, non obstant ce qu’elle feust jeune fille, belle et bien formée, et que par plusieurs foiz, tant en aidant à icelle armer que aultrement, il luy ait veu les tetins, et aucunes foiz les jambes toutes nues, en la faisant apareiller de ses plaies ; et que d’elle approuchoit souventesfoiz, et aussi qu’il feust fort, jeune et en sa bonne puissance : toutefoiz oncques, pour quelque veue ou atouchement qu’il 278eust vers ladicte Pucelle, ne s’esmeut son corps à nul charnel désir vers elle, ne pareillement ne faisoit nul autre quelconque de ses gens et escuiers, ainsi qu’il qui parle leur a oy dire et relater par plusieurs foiz.
Et dit que, à son advis, elle estoit très bonne chrestienne, et qu’elle devoit estre inspirée ; car elle amoit tout ce que bon chrestien doit amer, et par espécial elle amoit fort ung bon preudomme qu’elle savoit estre de vie chaste.
Dit encores plus qu’il a oy dire à plusieurs femmes, qui ladicte Pucelle ont veue par plusieurs foiz nue, et sceu de ses secretz, que oncques n’avoit eu la secrecte maladie des femmes et que jamais nul n’en peut riens cognoistre ou appercevoir par ses habillemens, ne aultrement.
Dit aussi que quant ladicte Pucelle avoit aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à il qui parle que son conseil luy a voit dit ce qu’elle devoit faire.
Dit que l’interroga qui estoit sondit conseil ; laquelle luy respondit qu’ilz estoient trois ses conseillers, desquelz l’un estoit tousjours résidamment avecques elle, l’autre aloit et venoit souventesfoys vers elle, et la visitoit, et le tiers estoit celuy avecques lequel les deux aultres délibéroient. Et advint que une foiz entre les aultres, il qui parle luy priast et requist qu’elle luy voulsist une fois monstrer icelluy conseil : laquelle luy respondit qu’il n’estoit pas assez digne ne vertueux pour iceluy veoir. Et sur ce se désista ledit depposant de plus avant luy en parler ne enquérir.
Et croit fermement ledit depposant, comme dessus a dit, que, veu les faiz, gestes et grans conduites d’icelle Pucelle, qu’elle estoit remplie de tous les biens qui puent et doivent estre en une bonne chrestienne.
Et ainsi l’a depposé comme dessus est escript, sans amour, faveur, hayne ou subornacion, mais pour la vérité du fait, et comme il a congneu estre en ladicte Pucelle.
La première fois que j’entendis parler de 279Jeanne et que j’appris qu’elle était venue trouver le Roi, j’étais à Anché. J’y fis la connaissance de son frère et de quelques-uns de ceux qui l’avaient accompagnée. Un jour, ils m’invitèrent à l’aller voir, et me dirent qu’ils ne me quitteraient pas que je ne l’eusse vue. Je vins donc avec eux a Chinon, puis à Tours (j’étais alors lecteur dans un couvent de cette dernière ville), où nous la trouvâmes logée chez un bourgeois nommé Jean Dupuy. Mes compagnons s’adressèrent à elle en ces termes :
— Jeanne, nous vous amenons ce bon père : quand vous le connaîtrez, vous l’aimerez beaucoup.
— Je suis bien aise de vous voir, me dit-elle, j’avais déjà entendu parler de vous, je veux dès demain me confesser à vous.
Le lendemain, en effet, je l’entendis en confession et chantai la messe devant elle. À partir de ce jour, je l’ai toujours suivie et ai toujours été avec elle, comme son chapelain, jusqu’à Compiègne où elle fut prise.
À son arrivée à Chinon, elle avait été visitée, m’a-t-on dit, à deux reprises, par des femmes, pour savoir si elle était homme ou femme, corrompue ou vierge : elle avait été trouvée femme, vierge et pucelle. La dame de Gaucourt et la dame de Trèves furent, dit-on, celles qui la visitèrent. Ensuite elle avait été conduite à Poitiers pour y être examinée par des clercs de l’Université de cette ville. Maître Jourdain Morin, maître Pierre de Versailles, décédé depuis évêque, et plusieurs autres, après l’avoir interrogée, conclurent que, vu la nécessité qui pesait sur tout le royaume, le Roi pouvait s’en aider, qu’ils n’avaient rien trouvé en elle de contraire à la loi. Elle revint alors à Chinon, et crut qu’elle allait pouvoir parler au Roi ; mais il n’en fut rien encore. Enfin, de l’avis du conseil, elle put obtenir d’avoir un entretien avec le Roi. Le jour où cet entretien allait avoir lieu, comme elle entrait au château, 280un homme monté à cheval l’apostropha ainsi :
— Est-ce pas là la Pucelle ? Puis cet homme jura avec un horrible blasphème que s’il l’avait une nuit, il ne la rendrait pas telle qu’il l’aurait reçue.
— Ha ! en nom Dieu ! lui dit Jeanne, tu renies Dieu et tu es si près de ta mort !
Et, une heure après, cet homme tombait dans l’eau et se noyait. Je rapporte ce fait tel que je l’ai recueilli de Jeanne et de plusieurs autres qui disaient en avoir été témoins.
Ce fut le seigneur comte de Vendôme qui l’introduisit dans l’appartement du Roi. Lorsqu’il l’eut aperçue, le Roi lui demanda son nom :
— Gentil Daulphin, lui répondit-elle, j’ai nom Jehanne la Pucelle, et vous mande le Roi des cieux par moi que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous serez le lieutenant du Roi des cieux qui est Roi de France.
Après que le Roi lui eut adressé une foule de questions, elle lui dit :
— De la part de Messire, je te dis que tu es vray héritier de France et fils du Roy, et il m’envoie à toi pour te conduire à Reims afin que tu y reçoives ton couronnement et ta consécration, si tu le veux.
À la suite de cet entretien, le Roi dit que Jeanne venait de lui confier des secrets qui n’étaient connus et ne pouvaient être connus que de Dieu, ce qui lui donnait grande confiance en elle. Tout cela, je le tiens de Jeanne, mais sans en avoir été témoin.
Elle me disait qu’elle n’était pas contente de tous ces examens qu’on lui faisait subir, qu’on l’empêchait de réaliser ce pourquoi elle était envoyée, et qu’il était grand temps d’agir. Elle me disait avoir demandé aux envoyés de son Seigneur, c’est-à-dire de Dieu, qui lui apparaissaient, ce qu’elle devait faire : ils lui avaient dit de prendre la bannière de son Seigneur. C’est pour cela qu’elle fit faire sa bannière, où était peinte l’image du Sauveur assis en 281jugement sur les nuées du ciel, avec un ange tenant en ses mains une fleur de lis que le Christ bénissait. J’étais à Tours avec elle quand cette bannière y fut peinte. Peu de temps après Jeanne partit avec l’armée au secours de la ville d’Orléans, qui était alors assiégée : je m’y rendis avec elle et ne la quittai plus jusqu’au jour où elle fut prise devant Compiègne. Je lui servais de chapelain, la confessais et lui disais la messe. Elle était, en effet, très-pieuse envers Dieu et la bienheureuse Marie, se confessait presque chaque jour et communiait fréquemment. Lorsqu’elle se confessait, elle pleurait. Quand elle était dans une localité où il y avait un couvent de mendiants, elle me disait de lui rappeler le jour où les petits enfants des mendiants recevraient l’Eucharistie, pour qu’elle la reçût avec eux, et elle le faisait souvent…
Quand Jeanne quitta Tours pour venir à Orléans, elle me pria de ne pas la laisser, de rester toujours avec elle comme son confesseur ; je le lui promis. Nous fûmes à Blois deux ou trois jours environ, attendant les vivres que l’on y chargeait sur des bateaux. À Blois, elle me dit de faire faire une bannière autour de laquelle se rassembleraient les prêtres, et de faire peindre dessus l’image de Notre-Seigneur crucifié. Je la fis faire ainsi qu’elle me l’avait demandée. Une fois qu’elle eut cette bannière, Jeanne, deux fois par jour, matin et soir, me chargeait de réunir les prêtres autour de cette bannière ; alors ils chantaient des antiennes et des hymnes à la bienheureuse Marie ; Jeanne était avec eux, ne permettant qu’aux militaires qui s’étaient confessés ce jour-là de se joindre à elle ; elle disait à ses gens de se confesser, s’ils voulaient venir à cette réunion. Il y avait des prêtres toujours prêts à confesser tous ceux de l’armée qui voulaient s’adresser à eux.
282En sortant de Blois pour marcher sur Orléans, Jeanne fit donc rassembler tous les prêtres autour de cette bannière, et ils marchèrent ainsi à la tête de l’armée. Ils partirent réunis ainsi, du côté de la Sologne, chantant le Veni Spiritus et plusieurs autres antiennes : ce jour-là et les deux jours suivants, on coucha dans les champs. Le troisième jour on arriva à Orléans, où les Anglais tenaient leur siège jusque tout contre la rive de la Loire : nous approchâmes si près d’eux que Français et Anglais pouvaient presque se dévisager. Les Français avaient avec eux un convoi de vivres, mais les eaux étaient si peu profondes que les bateaux ne pouvaient monter ; ils ne pouvaient non plus aborder sur la rive où étaient les Anglais. Tout d’un coup une crue d’eau survint, et les bateaux purent aborder alors sur la rive où était l’armée. Jeanne monta sur ces bateaux avec quelques-uns des siens et entra ainsi dans Orléans. Quant à moi, de l’ordre de Jeanne, je retournai à Blois avec les prêtres et la bannière. Puis, quelques jours après, accompagné de toute l’armée, je vins à Orléans par la Beauce, toujours avec cette même bannière qu’entouraient les prêtres, sans rencontrer aucun obstacle. Lorsque Jeanne eut connu notre approche, elle vint au-devant de nous, et tous ensemble nous entrâmes dans Orléans sans difficulté. Des vivres y furent encore introduits à la vue des Anglais, qui ne cherchèrent pas à s’y opposer. Ce fut là une chose merveilleuse, car ils étaient en grand nombre et grande puissance, tout prêts à combattre, et ils avaient en face d’eux notre armée, bien inférieure à la leur ; ils nous voyaient, ils entendaient nos prêtres chanter ; j’étais au milieu des prêtres, portant la bannière ; les Anglais demeurèrent impassibles, sans chercher à attaquer ni les prêtres ni l’armée qui les suivait.
283Une fois que nous eûmes été introduits dans Orléans, les Français sortirent de la ville sur les vives instances de Jeanne et allèrent donner l’assaut aux Anglais, renfermés dans la bastille de Saint-Loup. Les autres prêtres et moi, l’après-dînée, allâmes trouver Jeanne dans sa demeure. Quand nous y arrivâmes, nous l’entendîmes qui criait :
— Où sont donc ceux qui me doivent armer ? le sang des nôtres rougit la terre !
Et aussitôt qu’elle eut été armée, elle sortit de la ville et alla à la bastille Saint-Loup, où se faisait l’attaque. En route, elle rencontra beaucoup de soldats blessés, ce dont elle fut fort affectée ; elle marcha à l’assaut et fit si bien que, par force et violence, la bastille fut enfin emportée et tous les Anglais qui s’y trouvaient faits prisonniers. Je me rappelle que ceci eut lieu la veille de l’Ascension de Notre-Seigneur. Les Anglais y périrent en grand nombre. Cette tuerie affligea beaucoup Jeanne, surtout la pensée que ces malheureux étaient morts sans confession, et elle les plaignit beaucoup ; sur-le-champ, elle se confessa et me prescrivit d’inviter toute l’armée à en faire autant et à rendre grâces à Dieu de la victoire qu’elle venait d’obtenir. Elle me chargea de leur dire qu’elle ne les aiderait plus s’ils ne remerciaient pas Dieu et qu’elle les abandonnerait. Ce jour-là, veille de l’Ascension, elle prédit que dans cinq jours le siège serait levé et qu’il ne resterait pas un seul Anglais sous les murs d’Orléans. Et il en fut ainsi ; car, ce mercredi-là, comme je l’ai déjà dit, la bastille Saint-Loup, où existe aujourd’hui un couvent de femmes, fut prise ; il s’y trouvait plus de cent hommes d’élite, tous bien armés ; pas un n’échappa. Le soir, quand Jeanne fut rentrée en sa demeure, elle me dit que le lendemain, jour de l’Ascension de Notre-Seigneur, elle ne voulait ni combattre ni même s’armer, et qu’elle désirait, par respect pour la fête, se confesser ce 284jour-là et communier. Elle fit ainsi qu’elle l’avait dit.
Le jour de l’Ascension, elle ordonna que personne ne sortit le lendemain pour combattre sans s’être confessé, et défendit aux femmes de mauvaise vie de marcher à sa suite, parce que, disait-elle, Dieu, dans ce cas, amènerait une défaite. Tous ses ordres furent exécutés. Ce fut le jour de l’Ascension qu’elle écrivit aux Anglais, retranchés dans leurs bastilles, une lettre ainsi conçue :
Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des cieux vous mande et ordonne, par moi, Jeanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en votre pays, ou sinon je ferai de vous un tel hahu qu’il y en aura éternelle mémoire. Je vous l’écris pour la troisième et dernière fois, et ne vous l’écrirai plus.
(Ainsi signé :) Jhésus Maria, Jehanne la Pucelle.
Et plus bas :
Je vous aurais envoyé cette lettre d’une façon plus convenable, mais vous retenez mes hérauts ; vous avez retenu mon héraut Guyenne, veuillez me le renvoyer, et je vous renverrai quelques-uns de vos gens qui ont été pris à la bastille Saint-Loup, car tous n’y ont pas été tués.
Une fois cette lettre écrite, Jeanne prit une flèche au bout de laquelle elle attacha cette lettre avec un fil, et ordonna à un archer de lancer cette flèche aux Anglais en leur criant :
— Lisez, c’est quelque chose de nouveau.
Les Anglais reçurent ainsi cette lettre, qu’ils lurent. Après l’avoir lue, ils se mirent à crier de toutes leurs forces :
— Ce sont des nouvelles que nous envoie la p… des 285Armagnacs !
À ces paroles, Jeanne se mit à se lamenter, à pleurer à chaudes larmes, et à prier le Roi des cieux de lui venir en aide. Bientôt elle parut consolée, ayant eu, disait-elle, des nouvelles de son Seigneur. Le soir, après souper, elle m’ordonna de me lever le lendemain plus tôt que je ne l’avais fait le jour de l’Ascension, parce qu’elle voulait se confesser de grand matin.
Le lendemain, vendredi, je me levai de très-grand matin, la confessai et chantai la messe devant elle et tous ses gens : elle et eux partirent ensuite pour l’assaut, qui dura depuis le matin jusqu’au soir. Ce jour-là la bastille Saint-Augustin fut prise, à la suite d’un grand assaut. Jeanne, qui avait coutume déjeuner chaque vendredi, ne le put ce jour-là, parce qu’elle était trop tourmentée. Quand elle eut achevé son repas, il était venu à elle un vaillant et notable capitaine dont je ne me rappelle pas le nom, qui lui avait dit que tous les capitaines s’étaient rassemblés en conseil, qu’ils avaient considéré le petit nombre des leurs eu égard à la grande force des Anglais, et la grande grâce que Dieu leur avait faite par les succès déjà obtenus :
— La ville est pleine de vivres, nous pourrons la bien garder en attendant le nouveau secours que doit nous envoyer le Roi ; il ne paraît pas, finit-il par dire, expédient au conseil que l’armée sorte demain.
— Vous avez été à votre conseil, lui répondit Jeanne, et moi j’ai été au mien ; et croyez que le conseil de Dieu s’accomplira et tiendra ; que le vôtre, au contraire, périra.
Et s’adressant à moi, qui étais près d’elle :
— Levez-vous demain matin encore de meilleure heure que vous ne l’avez fait aujourd’hui ; agissez de votre mieux ; tenez-vous toujours près de moi, parce que demain j’aurai encore plus à faire et de plus grandes choses ; demain, il sortira du sang de mon corps, au-dessus du sein.
286Le samedi donc, de très-grand matin, je me levai et célébrai la messe ; puis Jeanne marcha à l’assaut de la bastille du Pont, dans laquelle était l’Anglais Clasdas. L’assaut y dura depuis le matin jusqu’au coucher du soleil sans aucune interruption. À cet assaut, l’après-dînée, Jeanne, comme elle l’avait prédit, fut, au-dessus de la mamelle, atteinte d’une flèche. Quand elle se sentit blessée, elle eut peur et pleura ; mais elle fut, disait-elle, aussitôt consolée. Quelques-uns la voyant gravement blessée, voulurent la charmer ; elle ne le voulut, disant :
— J’aimerais mieux mourir que faire chose que je susse être un péché ; je sais bien que je dois mourir un jour, mais je ne sais quand, où, de quelle manière, ni quel jour ; si ma blessure peut être guérie sans péché, je veux bien être guérie.
On appliqua sur sa blessure de l’huile d’olive et du lard. Après son pansement, elle se confessa à moi en pleurant et en se lamentant. Puis elle retourna en toute hâte à l’assaut, en criant :
— Clasdas, Clasdas, ren-ti, ren-ti (rends-toi) au Roi des cieux. Tu m’as appelée p… ; j’ai grande pitié de ton âme et des tiens.
À cet instant, Clasdas tomba, tout armé de la tête aux pieds, dans la Loire, où il se noya. Jeanne, émue de pitié à cette vue, se mit à pleurer pour l’âme de Clasdas et pour tous les autres qui se noyèrent en même temps que lui en grand nombre. Ce jour-là, tous les Anglais qui étaient de l’autre côté du pont furent pris ou tués.
Le lendemain, qui était un dimanche, avant le lever du soleil, tous les Anglais qui étaient encore dans la campagne autour d’Orléans se groupèrent et vinrent jusqu’au pied des fossés de la ville. De là, ils partirent pour Mehun-sur-Loire, où ils restèrent pendant quelques jours. Ce dimanche-là, il y eut dans Orléans une procession générale et un sermon. On décida ensuite d’aller 287trouver le Roi ; Jeanne s’y rendit. Les Anglais se retranchèrent dans Jargeau, qui fut bientôt pris d’assaut. Enfin ils furent entièrement défaits et vaincus à Patay.
Voulant alors, comme elle l’avait annoncé, procéder au couronnement du Roi, elle conduisit le Roi à Troyes, de Troyes à Châlons, et de Châlons à Reims, où le Roi fut miraculeusement couronné et sacré, comme elle l’avait prédit dès le moment de son arrivée à Chinon.
Je lui ai bien souvent entendu dire qu’elle ne faisait qu’accomplir la mission qu’elle avait reçue.
— Jamais rien de pareil à ce que vous faites ne s’était fait encore ; en aucun livre on ne lit de telles choses, lui disait-on.
Et elle répondait :
— Mon Seigneur a un livre dans lequel aucun clerc n’a lu jamais, quelque parfait qu’il soit en cléricature !
Chaque fois qu’elle était en campagne ou sous les murs des villes, elle couchait à part avec des femmes ; bien des fois je l’ai vue la nuit, à genoux, priant Dieu pour la prospérité du Roi et l’entier accomplissement de la mission que Dieu lui avait confiée.
À l’armée et en campagne, les vivres manquaient quelquefois : jamais elle n’eût voulu manger d’objets enlevés aux habitants. — Je crois fermement qu’elle a été envoyée par Dieu. Elle n’a fait que du bien, et elle était remplie de toutes les vertus. Elle avait grand-pitié des pauvres soldats, même de ceux qui étaient Anglais : lorsqu’elle en voyait de mourants ou de blessés, elle les faisait confesser. Elle craignait tant Dieu, que pour rien au monde elle n’eût voulu lui déplaire. Lorsqu’elle fut blessée à l’épaule d’une flèche qui la traversait de part en part, quelques-uns parlèrent de la charmer, lui promettant, à ce prix, de la guérir sur-le-champ. Elle répondit que c’était pitié de se faire charmer, et qu’elle aimait mieux mourir que d’offenser Dieu par de tels enchantements.
288Je ne puis trop m’étonner que de si grands clercs comme étaient ceux qui l’ont mise à mort à Rouen, aient osé un tel attentat, faire mourir si cruellement et sans cause cette pauvre fille, chrétienne si simple ; ils pouvaient la détenir en prison, il n’y avait pas prétexte à la faire mourir ; mais ils étaient ses ennemis capitaux, et ils ont, en la condamnant, assumé la responsabilité d’une sentence injuste.
Ses gestes et ses hauts faits sont à la parfaite connaissance du Roi notre seigneur et du duc d’Alençon ; ils savent certains secrets, qu’ils peuvent déclarer, s’ils le veulent. Quant à moi, je ne sais rien de plus que ce que je viens de dire, si ce n’est encore ceci : bien des fois, Jeanne m’a exprimé le vœu que le Roi voulût bien, si elle venait à mourir, faire élever une chapelle où l’on prierait pour l’âme de ceux qui seraient morts pour la défense du royaume.
§12. Le secret confié par Jeanne d’Arc à Charles VII
Les enquêtes, du moins pour tout ce qui précède les faits de Rouen, sont maintenant sous les yeux du lecteur. On n’y aura rien trouvé qui ait trait au fameux signe dont il va être tant question dans le procès, au signe qui fut donné par Jeanne à Charles VII, et qui détermina le Roi à croire en elle. Mais quel fut ce signe ? Les juges de Rouen insisteront beaucoup à cet égard. On verra à quels moyens Jeanne aura recours pour éviter de le leur faire 289connaître. Quel fut ce signe ? Uniquement une affirmation de légitimité. Désavoué par sa propre mère, qui était allée jusqu’à déclarer que sa fille seule était issue du sang royal, Charles VII hésitait à prendre énergiquement sa propre cause en main, doutant lui-même de son propre sang. Courbé sous cette sentence impie, il gémissait en secret sur sa destinée, incertain s’il avait pour lui le principe salique. À part lui, sans prononciation de parole, il demandait à Dieu, pour faveur insigne, qu’il lui plût l’éclairer sur ce point, afin qu’il ne continuât pas plus longtemps une lutte inégale, si ainsi étoit qu’il ne fût vray hoir descendu de la noble maison de France
.
La subite arrivée de Jeanne, qui ignore ces anxiétés du Roi et qui vient les détruire en lui annonçant au nom de Dieu qu’il est issu du vrai sang royal et vrai héritier de France : tel fut le secret dont Jeanne fut la céleste messagère, et que le Roi reçut d’elle comme une révélation. Que ce secret ait été long à se divulguer, on le comprend : le Roi le possédait seul, et il ne le livra guère.
Les trois documents que nous allons insérer ici impriment à ce point de l’histoire le cachet de la certitude.
Pierre Sala fut le premier qui divulgua cette sorte de secret d’État, dans son livre qui a pour titre : Hardiesses des grands rois et empereurs. Il avait été au service des rois Louis XI et Charles VIII ; son récit plein de bonhomie va nous indiquer par quelle voie ce secret lui parvint.
Le Miroir des femmes vertueuses, ouvrage publié sous Louis XII, peu de temps après le précédent, fait également connaître quel fut le signe qui convainquit Charles VII.
Enfin, l’auteur anonyme d’un abrégé du procès, composé pour l’amiral Malet de Graville, vers la même 290époque reproduit cette même version, qu’il a fort bien pu recueillir de la bouche de l’amiral lui-même.
On ne saurait assez admirer l’attitude de Jeanne d’Arc devant ses juges. Certes, elle eût bien pu leur révéler ce secret confié par elle à son roi ; mais c’eût été reconnaître que des doutes sur sa propre légitimité avaient existé dans l’esprit de Charles VII ; c’eût été fortifier la grande erreur, le grand crime du traité de Troyes. Et plutôt que de donner à ses adversaires cet avantage, Jeanne aimera mieux se taire, s’engageant à ce propos, pour dérouter ses juges, dans des récits difficiles, dans des allégories qui ne pourront que lui nuire, en fournissant matière et prétexte à leur scepticisme.
Cela est chose notoire que, de tous temps, Nostre Seigneur n’a jamais abandonné ses bons roys à leur grant besoing. N’avez vous pas ouy cy devant les beaulx miracles qu’il fit pour le roy Clovis, qui fut le premier roy crestien, pour le roy Dagobert, pour Charles le Grant et pour plusieurs aultres roys ? Et de fresche mémoire, de celluy gentil roy Charles VIIe, quant après qu’il fut mis si bas qu’il n’avoit plus où se retirer parmy son royaulme, sinon à Bourges et en quelque chasteau à l’environ, Nostre Seigneur lui envoya une simple pucelle, par le conseil de laquelle il fut remys en son entier et demeura roy paisible. Et pour ce que par adventure il seroit malaisé à entendre à aulcunes gens que le Roy adjoutast foy aux parolles d’icelle, sachez qu’elle luy fit ung tel message de par Dieu, où elle luy déclara ung secret encloz dedans le cueur du Roy, de tel sorte qu’il ne l’avoit de sa vie à nulle créature révélé, fors à Dieu en son oraison. Et pour ce, quand il ouyt la nouvelle que icelle 291Pucelle luy dist à part qui ne pouvoit estre par elle sceue sinon par inspiration divine, alors il mit toute sa conduitte et ressource entre ses mains ; et combien que le Roy eust encore de bons et souffisans cappitaines pour délibérer du fait de sa guerre, si commenda il qu’on ne fist riens sans appeler la Pucelle. Et aulcunes fois advenoit que l’oppinion d’elle estoit toute au contraire des cappitaines ; mais quoy qu’il en fust, s’ilz la croyoient, tousjours en prenoit bien ; et au contraire, quant ilz vouloient exécuter leur oppinion sans elle, mal en venoit. Mais vous me pourriez demander comme j’ay sceu ce que je vous dis en présent, et je le vous voys compter :
Il est vray que environ l’an mil quatre cent quatre-vingt j’estoye de la chambre du gentil roy Charles VIIIe que l’on peult bien appeler Hardi, car bien le monstra à Fourneuf, en revenant de la conqueste de son royaulme de Napples, quant seullement accompaigné d’environ VII. mille François il deffit LX. mille Lombars, dont les ungs furent tuez et les aultres fouyrent. Ce gentil Roy espousa madame Anne, duchesse de Bretaigne, et en eut ung beau filz qui fut daulphin de Viennoys, nommé Charle Rollant, né dedans le Plessis lez Tours ; et là mesmes fut nourry par le commandement du Roy, sous le gouvernement d’un très noble antien chevalier, son chamberlant, nommé messire Guillaume Gouffier, seigneur de Boisy, qui fut par luy choysi entre tous ceulx du royaulme pour ung bon et loyal preudhomme. À ceste cause, il luy voulut remettre son filz entre les mains comme à celluy en qui moult il se fioit. Avecques ce noble chevalier furent mis le seigneur de la Selle-Guenault, deux maistres d’ostelz, ung médecin et moy, qui fus son pannetier ; et n’en y eut plus à ce commancement d’estat, fors les dames et vingt-quatre archiers pour sa garde.
Par léans, je suyvoie ce bon chevalier, monseigneur de Boisy, quant il s’esbatoit parmy le parc ; et tant l’aimoye pour ses grans vertus, que je ne me pouvoye de luy partir ; car de sa bouche ne sortoit que beaulx exemples où j’apprenoye moult de bien. Et me semble si je sçay nul bien, 292que je le tiens de luy. Celuy me compta entre aultres choses le secret qui avoit esté entre le Roy et la Pucelle ; et bien le pouvoit sçavoir, car il avoit esté en sa jeunesse très aymé de ce Roy, tant qu’il ne voulut oncques souffrir coucher nul gentilhomme en son lit, fors luy. En ceste grande privaulté que je vous dis, lui compta le Roy les parolles que la Pucelle lui avoit dictes, telles que vous orrez cy après :
Il est vray que du temps de la grande adversité de ce roy Charles VIIe, il se trouva si bas qu’il ne sçavoit plus que faire, et ne faisoit que pencer au remède de sa vie, car, comme je vous ay dit, il estoit entre ses ennemis encloz de tous coustez. Le Roy estant en ceste extresme pensée, entra ung matin en son oratoire, tout seul ; et là, il fit une humble requeste et prière à Nostre Seigneur, dedans son cueur, sans pronuntiation de parolle, où il lui requeroit dévotement que, si ainsi estoit qu’il fut vray hoir descendu de la noble maison de France, et que le royaulme justement luy deust appartenir, qu’il luy pleust de luy garder et deffendre, ou au pis luy donner grâce de eschapper sans mort ou prison ; et qu’il se peust saulver en Espaigne ou en Ecosse, qui estoient de toute ancienneté frères d’armes et alliez des roys de France, et pour ce avoit il là choysi son dernier refuge.
Peu de temps après ce, advint que le Roy estant en tous ces pensements que je vous ai comptez, la Pucelle lui fut amenée ; laquelle avoit eu en gardant ses brebis aux champs inspiration divine pour venir reconforter le bon Roy. Laquelle ne faillit pas, car elle se fit mener et conduyre jusques devant le Roy, et là elle fit son message aux enseignes dessusdictes, que le Roy congneut estre vrayes ; et dès l’heure il se conseilla par elle, et bien luy en print, car elle le conduisit jusques à Rains, où elle le fit coronner roy de France, maulgré tous ses ennemys, et le rendit paisible de son royaulme. Depuis, ainsi comme il plaist à Dieu de ordonner des choses, ceste saincte Pucelle fut prinse et martirisée des Anglois : dont le Roy fut moult doulent mais remédier n’y peut.
Jehanne la Pucelle fut examinée et bien amplement interroguée par le conseil du Roy, auquel elle dit et déclara les advisions et aparitions qui advenues luy avoyent esté, sans aulcunement leur révéler ce qu’elle avoit à dire au Roy. Et fut gardée par aulcuns jours, et chascun jour elle estoit interroguée de plusieurs interrogations divines et humaines ; mais finablement on la trouva si constante et si bien moriginée, qu’il fut advisé qu’on la feroit parler au Roy ; si fut amenée en une salle ou le Roy estoit. Lequel elle congneut et aperceut entre les aultres seigneurs qui là estoient, combien qu’on luy cuidast faire entendre que quelque aultre de la compaignie estoit le Roy ; mais elle disoit que non et monstra le Roy au doyt, disant que c’estoit à luy qu’elle avoit à faire et non à aultre : dont tous ceulx qui là estoyent furent esmer veillez.
Quant Jehanne la Pucelle eut apperceu le Roy, elle se approcha de luy, et luy dist : Noble seigneur, Dieu le Créateur m’a faict commander par la Vierge Marie, sa mère, et par madame saincte Katherine et madame saincte Agnès, ainsi que j’estoys aux champs gardant les aygneaulx de mon père, que je laissasse tout là et que en diligence je me retirasse par devers vous pour vous reveller les moyens par lesquelz vous parviendrés à estre roy couronné de la couronne de France, et mettrez vos adversaires hors de vostre royaulme. Et m’a esté commandé de Nostre Seigneur que aultre personne que vous ne sache ce que je vous ay à dire.
Et quant elle eut ce dit et remonstré, le Roy fist reculer au loing au bas d’icelle salle ceulx qui y estoyent à l’autre bout où il estoit assis, fist approcher la Pucelle de luy. Laquelle par l’espace d’ugne heure parla au Roy, sans que 294aultre personne que eulx deux sceut ce qu’elle luy disoit. Et le Roy larmoyoit moult tendrement ; dont ses chambellans qui veoyent sa contenance, se voudrent approcher pour rompre le propos ; mais le Roy leur faisoit signe qu’ilz se reculassent et la laissassent dire. Quelles parolles ilz eurent ensemble, personne n’en a peu riens sçavoir ne congnoistre, si non que on dit que, après que la Pucelle fut morte, le Roy, qui moult dolent en fut, dist et révéla à quelqu’ung que elle luy avoit dit comment peu de jours paravant qu’elle venist à luy, luy estant par une nuyct couché au lict alors que tous ceulx de sa chambre estoyent endormis, il silogisoit en sa pensée les grans affaires où il estoit ; et comme tout hors d’espérance du secours des hommes, se leva de son lict en sa chemise, et à costé de son lict, hors icelluv, se mist à nudz genoulx et les larmes aux yeulx et les mains joinctes, comme soy reputant miserable pécheur, indigne de adresser sa prière à Dieu, suplia à sa glorieuse Mère qui est Roy ne de miséricorde et consolation des désolez, que, s’il estoit vray filz du roy de France et héritier de sa couronne, il pleust à la Dame suplier son filz que il luy donnast ayde et secours contre ses ennemys mortelz et adversaires, en manière que il les peust chasser hors de son royaulme et icelluy gouverner en paix ; et s’il n’estoit filz du Roy et le royaulme ne luy appartenist, que le bon plaisir de Dieu fut luy donner patience et quelques possessions temporelles pour vivre honnorablement en ce monde. Et dit le Roy que à ces parolles que portées luy furent par la Pucelle, il congneut bien que véritablement Dieu avoit révélé ce mistère à ceste jeune pucelle ; car ce qu’elle luy avoit dict estoit vray. Et jamais homme aultre que le Roy n’en avoit riens sceu.
Combien que ès croniques que j’ai veues ne soit feict mention d’une chose que, longtemps a, j’oys dire et révéler, 295non pas en une fois seulement, mais plusieurs, à grans personnages de France, qui disoient l’avoir veu en cronique bien autentique ; laquelle chose rédigée par escript dès lors, tant pour l’autorité et réputation de celui qui la disoit que pour ce qu’il me sembla que chose estoit digne de mémoire, je l’ay bien voulu ici mectre par escript.
C’est que, après que le Roy eust ouy ladicte Pucelle, il fut conseillé par son confesseur ou autres de parler en secret et luy demander en secret s’il pourroit croire certainement que Dieu l’avoit envoyée devers luy, affin qu’il se peust mieulx fier à elle, et adjouster foy en ses parolles : ce que ledit seigneur fist. À quoy elle respondit : Sire, si je vous dis des choses si secrettes qu’il n’y a que Dieu et vous qui les sachés, croirez vous bien que je suis envoyée de par Dieu ?
Le Roy respond que la Pucelle luy demande. Sire, n’avez vous pas bien mémoire que le jour de la Toussaint dernière, vous estant en la chapelle du château de Loches, en vostre oratoire, tout seul, vous feistes trois requestes à Dieu ?
Le Roy respondit qu’il estoit bien mémoratif de luy avoir fait aucunes requestes. Et alors la Pucelle luy demanda se jamais il avoit dict et révélé lesdictes requestes à son confesseur ne à autres. Le Roy dist que non. Et se je vous dis les trois requestes que luy feistes, croirez vous bien en mes paroles ?
Le Roy respondit que ouy. Adonc la Pucelle luy dist : Sire, la première requeste que vous feistes à Dieu fut que vous priastes que, se vous n’estiez vray héritier du royaulme de France, que ce fust son plaisir vous oster le courage de le poursuivre affin que vous ne fussiez plus cause de faire et soustenir la guerre dont procède tant de maulx, pour recouver ledit royaulme. La seconde fut que vous luy priastes que, se les grans adversitez et tribulations que le pouvre peuple de France souffroit et avoit souffert si longtemps, procédoient de vostre péché et que vous en fussiez cause : que ce fust son plaisir en relever le peuple, et que vous seul en fussiez pugny et portassiez la pénitence, soit par mort ou autre telle peine 296qu’il luy plairoit. La tierce fut que, se le péché du peuple estoit cause desdictes adversitez, que ce fust son plaisir pardonner audit peuple et appaiser son ire, et mectre le royaulme hors des tribulations ès quelles il estoit, ja avoit douze ans et plus.
Le Roy congnoissant qu’elle disoit vérité, adjousta foy en ses paroles et creut qu’elle estoit venue de par Dieu, et eut grand espérance qu’elle luy ayderoit à recouvrer son royaulme ; et se délibéra soy ayder d’elle, et croire son conseil en toutes ses affaires.
Notes
- [197]
En vertu d’une ordonnance ainsi conçue :
Charles, par la grace de Dieu roy de France, à notre amé et féal conseiller, maistre Guillaume Bouillé, docteur en théologie, salut et dilection. — Comme jà piéça Jehanne la Pucelle eust été prise et appréhendée par nos anciens ennemis et adversaires les Anglois, et amenée en ceste ville de Rouen, contre laquelle ils eussent fait faire tel quel procez par certaines personnes à ce commis et députés par eulx ; en faisant lequel procez ils eussent et ayent fait et commis plusieurs faultes et abbus et tellement que moyennant ledit procez et la grant haine que nos ennemis avoient contre elle la firent morir iniquement et, contre raison, très cruellement ; et pour ce que nous voulons savoir la vérité dudit procez et la manière comment il a été déduit et procédé : pour ce, tous mandons et commandons et expressément enjoingnons que vous vous enquerez et informez bien et diligentement de sur ce que dit est, et l’informacion par vous faite apportez ou envoyez sûrement close et scellée par devers nous et les gens de nostre grant conseil ; et avec ce tous ceulx que vous saurez qui auront aucunes escriptures, procez ou aultres choses touchant la matière, contraignez-les par toutes voyes deues et que verrez estre à faire à les vous bailler pour les nous apporter ou envoyer, pour pourveoir sur ce ainsi que verrons estre à faire et qu’il appartiendra par raison : de ce faire vous donnons pouvoir, commission et mandement spécial par ces présentes. — Si mandons et commandons à tous nos officiers, justiciers et subjetz que à vous et à vos commis et députez ils obéissent et entendent diligemment. — Donné à Rouen, le quinziesme jour de février, l’an de grace mil quatre cens quarante neuf (vieux style) et de notre règne le vingt huictiesme. (Ainsi signé) : Par le Roy, à la relacion du grant conseil, Daniel.
- [198]
Voir ce rescrit au chapitre de la réhabilitation, t. II, in fine.
- [199]
On verra, en effet, par les interrogatoires et l’acte d’accusation, que les griefs ont porté aussi sur le temps postérieur au sacre.
- [200]
Il semble impossible qu’une enquête n’ait pas été faite à Reims même et à Troyes, où de si utiles témoignages eussent été obtenus : comment aussi eût-on négligé Compiègne ?
- [201]
Monstrelet, pour cette citation et celles qui vont suivre.
- [202]
N’est-ce pas de Raymond qu’il est question dans ce passage du Bourgeois de Paris racontant l’assaut de Paris ?
Et là estoit la Pucelle avec son étendard […] un perça le pied tout oultre à celui qui portoit son estendard. Quant il se sentit navré, il leva sa visière […] et ung autre lui trait et le saigne entre les deux yeux et le navre à mort, dont la Pucelle et le duc d’Alençon jurèrent depuis que mieux ils aimassent avoir perdu quarante des meilleurs hommes d’armes de leur compagnie…
- [203]
Ce témoin a voulu sans doute parler de Jean le Langard. (Voir la déclaration de Jean Morel, page 171.)
- [204]
Ce témoignage est difficile à concilier avec ce que nous savons Je l’âge de Jeanne d’Arc, qui n’avait guère que vingt ans en 1430, et qui, par conséquent, aurait eu environ quarante-cinq ans en 1455. Or, c’est l’âge que Hauviette elle-même se donne dans l’enquête. Les deux amies devaient donc être du même âge.
- [205]
Ce témoin est le seul qui ait parlé de cette marraine : serait-ce la femme de Jean Barre dont a parlé la femme Thévenin, et faudrait-il dès lors donner à Jeanne un quatrième parrain et une quatrième marraine ?
- [206]
On trouvera dans la seconde partie des enquêtes, après le procès, la partie du témoignage du tabellion Bailly, contenant des détails relatifs à l’information dont il est ici question.
- [207]
Carême de 1428 (vieux style), parce que l’année 1429 ne commença qu’à la fin de ce carême, le jour de Pâques.
- [208]
Dans le courant du mois de juin suivant. Voir la suite de ce témoignage, et, ci-après, l’extrait de la Chronique de Perceval de Cagny an paragraphe intitulé : Campagne de la Loire.
- [209]
Le connétable de Richemont ; il était alors en disgrâce.
- [210]
On verra ci-après, même chapitre, in fine, quel fut le secret confié par Jeanne au Roi.
- [211]
Octobre 1429.