Tome 2 : Cause de relapse
367Second procès Cause de relapse
28 mai Jeanne reprend son habit d’homme
Le lundi vingt-huitième jour du mois de mai y lendemain de la Sainte-Trinité, nous, juges susdits, nous sommes rendus au lieu de la prison de Jeanne, pour connaître l’état et les dispositions de son âme. S’y sont trouvés en même temps que nous, les seigneurs et maîtres Nicolas de Venderès, Guillaume Haiton, Thomas de Courcelles, frère Ysambard de la Pierre ; — témoins : Jacques Camus, Nicolas Bertin, Julien Floquet et John Gris.
Et, parce que Jeanne était vêtue d’un habit d’homme, c’est-à-dire d’une robe courte, d’un chaperon, d’un gippon et autres effets à usage d’homme, quoique, d’après notre ordre, elle eût, quelques jours auparavant, consenti à se défaire de ces vêtements, nous lui avons demandé quand et pourquoi elle avait repris cet habit ?
Elle nous a répondu :
— J’ai repris naguère habit d’homme et laissé habit de femme.
— Pourquoi l’avez-vous pris, et qui vous l’a fait prendre ?
— Je l’ai pris de ma volonté et sans nulle contrainte,… j’aime mieux habit d’homme que de femme.
— Vous avez promis et juré de non reprendre habit d’homme ?
368— Je n’ai oncques entendu faire serment de ne le point prendre.
— Pourquoi l’avez-vous repris ?
— Pour ce qu’il m’est plus licite de le reprendre et avoir habit d’homme, étant avec des hommes, que d’avoir habit de femme… Je l’ai repris pour ce qu’on ne m’a point tenu ce qu’on m’avait promis, c’est à savoir que j’irais à la messe et recevrais mon Sauveur, et qu’on me mettrait hors des fers.
— N’avez-vous pas fait abjuration et promis de ne plus reprendre cet habit ?
— J’aime mieux mourir que d’être aux fers ! mais si on veut me laisser aller à la messe et être hors des fers, et me mettre en prison gracieuse (et que j’aie une femme pour compagne), je serai bonne et ferai ce que l’Église voudra.
Et comme nous, juges, avons entendu dire par quelques personnes qu’elle était revenue à ses anciennes illusions au sujet de ses révélations prétendues, nous lui avons adressé cette question :
— Depuis jeudi dernier (jour de son abjuration) n’avez-vous point ouï vos voix ?
— Oui, je les ai entendues.
— Que vous ont-elles dit ?
— Elles m’ont dit299 : Dieu te mande par nous la grande pitié qu’il a de cette grande trahison que tu as consentie, de faire abjuration et révocation pour sauver ta vie ! Tu t’es damnée pour sauver ta vie !…
Avant jeudi dernier, mes voix m’avaient bien dit ce que je ferais et que j’ai fait ce jour-là… Quand j’étais sur l’échafaud jeudi, mes voix me dirent, pendant que le prêcheur parlait : Réponds-lui 369hardiment, à ce prêcheur !
Et, en effet, c’est un faux prêcheur, il m’a reproché plusieurs choses que je n’ai pas faites ;… si je disais que Dieu ne m’a pas envoyée, je me damnerais ; vrai est que Dieu m’a envoyée… mes voix m’ont dit depuis jeudi : Tu as fait grande mauvaiseté de ce que tu as fait, de confesser que tu n’avais pas bien fait.
… Tout ce que j’ai dit et révoqué, je l’ai dit par peur du feu…
— Croyez-vous que vos voix soient saintes Catherine et Marguerite ?
— Oui, je le crois, et qu’elles viennent de Dieu.
— Dites-nous la vérité au sujet de cette couronne dont il est mention en votre procès ?
— De tout, je vous en ai dit la vérité en mon procès, le mieux que j’ai su.
— Sur l’échafaud, au moment de votre abjuration, vous avez reconnu devant nous, juges, et devant beaucoup d’autres, en présence de tout le peuple, que mensongèrement vous vous étiez vantée que vos voix fussent sainte Catherine et sainte Marguerite ?
— Je ne l’ai point entendu ainsi faire ou dire. Je n’ai point dit ou entendu révoquer mes apparitions, c’est à savoir que ce fussent saintes Catherine et Marguerite ; tout ce que j’ai fait, c’est par peur du feu ; je n’ai rien révoqué que ce ne soit contre la vérité… J’aime mieux faire pénitence en une fois, c’est-à-dire mourir, qu’endurer plus longuement peine de prison… je n’ai oncques fait chose contre Dieu ou la foi, malgré tout ce qu’on m’a fait révoquer… Ce qui était en la cédule d’abjuration, je ne l’ai pas compris… je n’ai alors entendu rien révoquer qu’autant que ce serait du bon plaisir de Dieu… Si les juges le veulent, je reprendrai habit de femme : sur le surplus, je n’en ferai autre chose…
370Après cette audition, nous nous sommes éloignés d’elle, pour agir et procéder ultérieurement ainsi que de droit et de raison.
29 mai Dernière délibération
Le lendemain, mardi de la Trinité, vingt-neuvième jour du mois de mai, nous, juges, avons convoqué dans la chapelle du manoir archiépiscopal de Rouen les docteurs et autres personnes habiles tant en théologie qu’en droit canon et civil, dont les noms suivent :
Les révérends pères en Christ seigneurs abbés de la Sainte-Trinité de Fécamp, de Saint-Ouen de Rouen et de Mortemer ;
Les seigneurs et maîtres Pierre, prieur de Longueville-la-Giffard ; Jean de Châtillon, Érard Émengard, Guillaume Érard, Guillaume Lebouchier, Jean de Nibat, Jean Lefebvre, Jacques Guesdon, Pierre Maurice, Jean Guérin, Pasquier de Vaux, André Marguerie, Nicolas de Venderès, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Guillaume de Baudrebosc, Richard de Grouchet, Thomas de Courcelles, Jean Pinchon, Jean Alespée, Denis Gastinel, Jean Maugier, Nicolas Caval, Nicolas Loyseleur, Guillaume Desjardins ; autres maîtres, licenciés en droit canon, en droit civil ou en médecine, Jean Tiphaine, Guillaume Delachambre, Guillaume de Livet, Geoffroy de Crotay, Jean Ledoux, Jean Colombel, Aubert Morel, Pierre Carré, Martin Ladvenu, frère Ysambard de la Pierre, et le seigneur Guillaume du Désert.
Nous, évêque, avons, en présence de tous les susnommés, exposé qu’après la séance tenue par nous en ce 371même lieu, le samedi 19 mai, veille de la Pentecôte, nous avions, de l’avis des assistants, fait admonester Jeanne le mercredi suivant, et lui avions fait connaître avec détail les divers points sur lesquels, d’après la délibération de l’Université de Paris, elle devait être considérée comme ayant failli et erré ; nous l’avions vivement fait exhorter d’abandonner ses erreurs et de rentrer dans la voie de la vérité ; jusqu’au dernier moment elle avait refusé d’acquiescer à ces monitions et à ces exhortations, et n’avait rien voulu dire de plus ; le promoteur, de son côté, avait affirmé n’avoir rien de plus à proposer contre elle. Nous avions alors prononcé la clôture de la cause et assigné les parties au lendemain jeudi 24 mai lors prochain, pour entendre dire droit : le tout ainsi que le constate le procès-verbal plus haut transcrit. — Ensuite, nous avons rappelé ce qui s’était passé le jeudi 24 mai ; comment Jeanne, après avoir ce jour-là reçu une prédication solennelle et de nombreuses admonitions, avait fini par signer de sa propre main sa révocation et son abjuration : le tout ainsi qu’il est plus au long raconté dans les documents qui précèdent. Nous avons ajouté que, dans l’après-midi du même jour jeudi 24 mai, le vicaire du seigneur inquisiteur, notre coassistant, était allé la trouver dans sa prison, et l’avait charitablement avertie de persister dans son bon propos et se bien garder de toute rechute. Obéissant aux ordres de l’Église, Jeanne alors avait retiré l’habit qu’elle portait et en avait pris un de femme : le tout ainsi qu’il a été également développé plus au long en temps et lieu. — Mais depuis ce jour-là, poussée par le diable, voilà qu’en présence de plusieurs personnes elle a de nouveau déclaré que ses voix et que les esprits qui lui apparaissent sont revenus à elle, et lui ont dit beaucoup de choses ; voilà que, rejetant son vêtement de femme, 372elle a de nouveau repris un vêtement d’homme ! — Aussitôt que nous, juges, avons eu avis de cette rechute, nous nous sommes empressés de retourner auprès d’elle et de l’interroger…
Et à cet instant, en présence de tous les susnommés, dans ladite chapelle du manoir archiépiscopal de Rouen, nous, évêque, avons ordonné la lecture des déclarations et affirmations que Jeanne a prononcées hier devant nous, et qui sont reproduites plus haut.
Après que cette lecture a eu lieu, nous avons demandé là-dessus délibération et avis aux assistants. Chacun d’eux a opiné ainsi qu’il suit :
- Maître Nicolas de Venderès : Jeanne doit être considérée comme hérétique : une fois que la sentence qui l’aura déclarée telle aura été rendue par nous, juges, elle devra être abandonnée à la justice séculière, qui sera priée d’agir envers elle avec douceur.
- Le révérend père en Christ seigneur Gilles, abbé du monastère de la Sainte-Trinité de Fécamp : Jeanne est relapse. Cependant il sera bon que la cédule contenant ses dernières réponses, et qui vient d’être lue, lui soit lue de nouveau et exposée, en lui rappelant encore une fois la parole de Dieu ; ensuite, nous, juges, aurons à la déclarer hérétique et à l’abandonner à la justice séculière, en priant cette justice d’agir doucement avec elle.
- Maître Jean Pinchon : Jeanne est relapse ; sur la manière de procéder, il s’en rapporte aux seigneurs théologiens.
- Maître Guillaume Érard : elle est relapse ; relapse, elle doit être laissée à la justice séculière : sur le reste, même avis que le seigneur de Fécamp.
- 373Maître Robert Gilebert : comme maître Guillaume Érard.
- Le révérend père en Christ seigneur abbé du monastère de Saint-Ouen de Rouen : même avis que le seigneur abbé de Fécamp.
- Maître Jean de Châtillon : même avis que le seigneur abbé de Fécamp.
- Maître Érard Émengard : même avis que le seigneur abbé de Fécamp.
- Maître Guillaume Lebouchier : elle est relapse, et doit être condamnée comme hérétique ; sur le surplus, même avis que le seigneur abbé de Fécamp.
- Le révérend père seigneur Pierre, prieur de Longueville-la-Giffard : si ladite femme a confessé sans passion ce qui est en son dernier interrogatoire, il partage l’avis de l’abbé de Fécamp.
- Maître Guillaume Haiton : la lecture qui vient d’être faite prouve que Jeanne est relapse et doit être condamnée comme hérétique ; même avis que l’abbé de Fécamp.
- Maître André Marguerie, maître Jean Alespée, maître Jean Guérin : comme l’abbé de Fécamp.
- Maître Denis Gastinel : elle est relapse et hérétique, et doit être abandonnée à la justice séculière, sans recommandation à celle-ci d’agir avec douceur.
- Maître Pasquier de Vaux : même avis que le seigneur abbé de Fécamp ; il pense comme le préopinant qu’elle ne doit être l’objet d’aucune recommandation de douceur.
- Maître Pierre Houdenc : vu les moqueries et autres façons de cette femme, il lui semble qu’elle a toujours été hérétique ; de fait, elle est relapse ; elle doit donc être déclarée hérétique et abandonnée à la justice séculière, ainsi que le propose le seigneur abbé de Fécamp.
- Maître Jean de Nibat : elle est relapse, impénitente et hérétique ; même avis que le seigneur abbé de Fécamp.
- 374Maître Jean Lefebvre : elle est contumace, obstinée dans sa désobéissance ; même avis que le seigneur abbé de Fécamp.
- Le révérend père en Christ seigneur Guillaume, abbé de Mortemer : adhère à l’avis du seigneur de Fécamp.
- Maître Jacques Guesdon : même avis.
- Maître Nicolas Coppequesne : même avis.
- Le seigneur Guillaume du Désert : même avis.
- Maître Pierre Maurice : elle doit être déclarée relapse et jugée comme telle ; il adhère à la délibération du seigneur abbé de Fécamp.
- Maître Guillaume de Baudrebosc, maître Guillaume Gavai, maître Nicolas Loyseleur, maître Guillaume Desjardins : même avis que le seigneur de Fécamp.
- Maître Jean Tiphaine, maître Guillaume de Livet, maître Geoffroy de Crotay, maître Pierre Carrel : même avis que le seigneur abbé de Fécamp.
- Maître Jean Ledoux, maître Jean Colombel, maître Aubert Morel, frère Martin Ladvenu, maître Richard de Grouchet, maître Jean Pigache, maître Guillaume Delachambre : même avis que le seigneur abbé de Fécamp.
- Maître Thomas de Courcelles, frère Ysambard de la Pierre : comme le seigneur abbé de Fécamp ; ils ont seulement ajouté qu’elle doit être encore avertie charitablement, relativement au salut de son âme, et qu’il doit lui être dit qu’elle n’a rien à espérer désormais quant à sa vie temporelle300.
- Maître Jean Maugier : comme le seigneur de Fécamp.
Après avoir ainsi recueilli les avis, nous, juges, avons remercié les assistants et arrêté qu’il sera ultérieurement 375procédé contre Jeanne, comme relapse, ainsi que de droit et de raison.
Mandement de citation contre Jeanne pour le mercredi 30 mai
Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, et Jean Lemaître, vicaire de maître Jean Graverend, docteur insigne, nommé par le Saint-Siège apostolique inquisiteur du mal hérétique dans le royaume de France : à tous prêtres publics, à tous curés de cette cité et de quelque autre lieu que ce soit du diocèse de Rouen, et à chacun d’eux en particulier, selon qu’il en sera requis ; salut en Notre-Seigneur. — Pour des causes et des raisons à déduire ailleurs plus au long, certaine femme du nom de Jeanne, vulgairement dite la Pucelle, étant retombée dans des erreurs contre la foi orthodoxe, erreurs qu’elle avait publiquement abjurées en face de l’Église, et auxquelles elle est retournée, ainsi qu’il est établi et qu’il conste de ses aveux et assertions : mandons à tous et à chacun de vous en particulier, de ce requis : — (sans que l’un s’en attende à un autre, ni s’en excuse sur un autre), — que vous citiez ladite Jeanne à comparaître en personne devant nous, demain, heure de huit heures du matin, à Rouen, au lieu dit le Vieux-Marché, pour se voir par nous déclarer relapse, excommuniée, hérétique, avec l’intimation à lui faire d’usage en pareil cas. — Donné en la chapelle du manoir archiépiscopal de Rouen, le mardi 29 mai, l’an du Seigneur 1431.
30 mai Dernier jour du procès
Teneur de l’exécution du mandement de citation
Le lendemain mercredi, avant-dernier jour du mais de mai, Jeanne a été, en vertu du mandement qui précède, 376citée, de notre part, à l’effet d’entendre dire droit, pour le même jour, ainsi qu’il conste plus au long de la teneur de la relation qui suit, à nous faite par l’exécuteur de nos mandements :
Au révérend père et seigneur en Christ, au seigneur Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, et à vénérable et religieuse personne frère Jean Lemaître, vicaire de maître Jean Graverend, docteur insigne, de par le Saint-Siège apostolique inquisiteur de la foi et du mal hérétique dans le royaume de France : votre humble Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen, salut empressé, avec toutes protestations d’obéissance et de respect. — Sachent vos révérendes paternités que moi, Massieu, en vertu de votre mandement qui m’a été remis, auquel les présentes vont être annexées, j’ai cité, parlant à sa personne, certaine femme, vulgairement dite la Pucelle, à comparaître devant vous, ce jour de mercredi, avant-dernier jour du mois de mai, heure de huit heures du matin, à Rouen, au lieu du Vieux-Marché, selon la forme et teneur de votre dit mandement, et pour ce qu’il m’était ordonné de faire. Tout ce qui précède, fait ainsi par moi, je le signifie à vos révérendes paternités par les présentes, signées de mon sceau. — Donné l’an du Seigneur 1431, le jour de mercredi susdit, sept heures du matin, Massieu.
Sentence définitive rendue en présence du peuple
Le mercredi 30 mai, vers neuf heures du matin, nous, juges, nous sommes rendus sur la place du Vieux-Marché de Rouen, près de l’église Saint-Sauveur ; 377Nous étions assistés des révérends pères en Christ les seigneurs évêques de Thérouanne et de Noyon ; de maîtres Jean de Châtillon, André Marguerie, Nicolas de Venderès, Raoul Roussel, Denis Gastinel, Guillaume Lebouchier, Jean Alespée, Pierre de Houdenc, Guillaume Haiton, le prieur de Longueville, Pierre Maurice, et d’une foule d’autres seigneurs, maîtres et personnes ecclésiastiques.
Devant nous a été amenée ladite Jeanne, en présence du peuple qui s’est trouvé réuni en ce lieu en une immense multitude.
Elle a été placée sur un échafaud ou ambon.
Pour son admonition salutaire et pour l’édification de cette immense multitude, il a été fait une solennelle prédication par le docteur insigne Nicolas Midi, qui a pris pour texte cette parole de l’Apôtre, en la Ire aux Corinthiens, chapitre XII : Si un membre vient à souffrir, les autres souffrent aussi.
Ce sermon achevé, nous, évêque, avons encore une fois averti Jeanne de pourvoir à son salut, de réfléchir à ses méfaits, de s’en repentir, d’en avoir une vraie contrition. Nous l’avons exhortée d’en croire l’avis des clercs, des personnes notables qui l’ont enseignée et instruite de tout ce qui a trait au salut. Nous l’avons tout particulièrement exhortée d’en croire les bons avis des deux vénérables Frères Prêcheurs qui sont en ce moment à ses côtés301, que nous lui avons envoyés pour l’entretenir jusqu’au dernier moment et lui fournir en toute sûreté des admonitions salutaires, des conseils utiles à son salut.
378Ensuite, nous, évêque et vicaire susdits, ayant égard à tout ce qui précède, d’où il ressort que cette femme n’a jamais véritablement abandonné ses erreurs, sa témérité obstinée, ni ses crimes inouïs ; qu’elle a même montré toute la malice de son obstination diabolique dans ce semblant trompeur de contrition, de pénitence et d’amendement ; malice plus damnable encore par le parjure du saint nom de Dieu et le blasphème de la majesté ineffable ; la considérant à tous ces titres obstinée, incorrigible, hérétique, retombée en hérésie, et tout à fait indigne de ’la grâce entière et de la communion que, par notre précédente sentence, nous lui avions accordée : tout vu et tout considéré, après mûre délibération et conseil de grand nombre de docteurs, nous avons enfin procédé à la sentence définitive en ces termes :
Au nom du Seigneur, Amen. Toutes les fois que le virus empoisonné de l’hérésie s’attache avec persistance à un membre de l’Église, et le transforme en un membre de Satan, on doit veiller avec un soin extrême à ce que l’horrible contagion de cette lèpre pernicieuse ne gagne pas les autres parties du corps mystique du Christ. Les décisions des saints Pères ont voulu que les hérétiques endurcis fussent séparés du milieu des justes, afin de ne pas réchauffer, au grand péril des autres, dans le sein de la pieuse mère Église, cette vipère homicide. — C’est pourquoi, nous, Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, et nous, frère Jean Lemaître, vicaire de l’insigne docteur Jean Graverend, inquisiteur du mal hérétique, spécialement délégué par lui dans cette cause, tous deux juges compétents en ce procès : déjà, par un juste jugement, nous avions déclaré cette femme tombée en diverses erreurs et divers crimes de 379schisme, d’idolâtrie, d’invocation de démons et autres nombreux. Mais parce que l’Église ne ferme pas son sein à l’enfant qui revient à elle, nous avions pensé que d’un esprit pur et d’une foi non feinte tu t’étais éloignée de tes erreurs et de tes crimes (attendu qu’un certain jour tu y avais renoncé et avais publiquement fait serment, vœu et promesse de ne jamais retourner à tes erreurs ou hérésies, de résister à toutes les tentations et de rester fidèlement attachée à l’unité de l’Église catholique et à la communion du Pontife romain, ainsi que le constate plus au long un écrit signé de ta propre main). Mais après cette abjuration de tes erreurs, l’auteur du schisme et de l’hérésie a fait irruption dans ton cœur, qu’il a de nouveau séduit ; et il est devenu manifeste par tes confessions et assertions spontanées — ô honte ! — que comme le chien qui revient à ce qu’il a vomi, toi, tu es revenue à tes erreurs et à tes crimes ; et il nous a été prouvé de la manière la plus certaine que tes inventions coupables et tes erreurs tu n’y avais renoncé qu’en paroles et d’une manière mensongère, mais non d’un esprit sincère et fidèle : à ces causes, te déclarant retombée dans tes erreurs anciennes, et dans la sentence d’excommunication que tu avais d’abord encourue, nous décrétons que tu es hérétique relapse ; par notre présente sentence que, siégeant en tribunal, nous proférons et prononçons dans cet écrit, nous te déclarons comme un membre pourri, et pour que tu ne vicies pas les autres, rejetée de l’unité de l’Église, séparée de son corps, abandonnée au pouvoir séculier, comme de fait, par les présentes, nous te rejetons, séparons et abandonnons : priant ce même pouvoir séculier, en deçà de la mort et de la mutilation des membres, de modérer son jugement envers toi ; et si des signes vrais de pénitence 380apparaissent en toi, que le sacrement de la Pénitence te soit administré !
Au nom du Seigneur, Amen302. Tous les pasteurs de l’Église qui ont à cœur de veiller fidèlement sur le troupeau qui leur appartient (lorsque le perfide semeur d’erreurs s’ingénie par ses machinations incessantes et ses séductions empoisonnées à infester de plus en plus le troupeau du Christ), doivent s’efforcer avec le plus grand soin de travailler par une vigilance d’autant plus active et une sollicitude d’autant plus instante à résister à ses efforts pernicieux. Ils le doivent surtout en ces temps remplis de périls où tant de faux prophètes sont venus dans le monde avec leurs sectes de perdition et d’erreur, selon la prédiction qu’en a faite l’Apôtre. Par leurs doctrines nouvelles et étranges, ils pourraient entraîner les fidèles du Christ, si notre sainte mère Église, au moyen de la saine doctrine et des sanctions canoniques, ne s’étudiait avec le plus grand zèle à repousser leurs inventions et leurs erreurs… — Donc, parce que devant nous, Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, et frère Jean Lemaître, vicaire en ces cité et diocèse de Rouen de maître Jean Graverend, docteur insigne, inquisiteur du mal hérétique en France, par lui à ce spécialement commis, — parce que, disons-nous, devant nous, juges compétents, toi, Jeanne, vulgairement dite la Pucelle, tu as été, à raison d’une foule de crimes pernicieux, traduite et citée en cause de foi : après avoir vu et examiné 381avec diligence toute la suite de ton procès, tout ce qui y a été agité, tes réponses, tes aveux et tes affirmations ; après avoir vu la très-célèbre délibération des maîtres des Facultés de théologie et de décrets de l’Université de Paris, la délibération de la Faculté de Paris tout entière, et les nombreuses délibérations de tant de prélats, docteurs et maîtres qui, à Rouen et ailleurs, ont en si grand nombre émis leur avis au sujet de tes assertions, de tes dires et de tes faits ; après avoir eu, sur ce, avis et mûre délibération de tant de docteurs zélés pour la foi chrétienne ; après avoir pesé et considéré tout ce qui est à peser et à considérer, et tout ce qui est de nature à nous éclairer : ayant devant les yeux le Christ et l’honneur de la foi orthodoxe, afin que notre jugement soit un reflet de la face même du Seigneur, nous juges, disons et décrétons que tu as été, au sujet de tes révélations et apparitions prétendues divines, menteuse, séductrice, pernicieuse, présomptueuse, croyante légèrement, téméraire, superstitieuse, divinatrice, blasphématrice envers Dieu, les saints et les saintes, contemptrice de Dieu même dans ses sacrements ; prévaricatrice de la loi divine, de la sacrée doctrine et des sanctions ecclésiastiques ; séditieuse, cruelle, apostate, schismatique, errante sur beaucoup de points de notre foi, et par tous ces moyens témérairement coupable envers Dieu et la sainte Église. Et en outre, parce que souvent, très-souvent, tant par nous que, de notre part, par des docteurs et maîtres savants et experts, pleins de zèle pour le salut de ton âme, tu as été dûment et suffisamment avertie de t’amender, corriger et soumettre à la disposition, décision et correction de la sainte mère Église, ce que tu n’as pas voulu, ce que tu as même toujours opiniâtrement refusé, ayant même 382expressément et à diverses reprises refusé de te soumettre à notre seigneur le Pape et au concile général : pour ces causes, comme endurcie et obstinée dans ces délits, excès et erreurs, nous te déclarons de plein droit excommuniée et hérétique, et après que tes erreurs ont été détruites dans une prédication publique, nous déclarons que tu dois être abandonnée et nous t’abandonnons à la justice séculière comme un membre de Satan, séparé de l’Église, infecté de la lèpre de l’hérésie, pour que tu ne corrompes pas aussi les autres membres du Christ : priant ce même pouvoir que, en deçà de la mort et de la mutilation des membres, il veuille bien modérer son jugement : et si de vrais signes de pénitence apparaissent en toi, que le sacrement de Pénitence te soit administré.
Attestation des greffiers
(Traduit :)
Moi, Boisguillaume, prêtre, greffier susqualifié, j’affirme avoir dûment collationné la copie qui précède avec la minute originale du procès ; pour quoi, j’ai marqué cette présente copie de mon signe manuel, ce que vont faire après moi les deux autres greffiers, me signant à cet endroit de ma propre main. (Signé :) Boisguillaume.
Et moi, Guillaume Manchon, prêtre du diocèse de Rouen, notaire apostolique et impérial, j’affirme avoir assisté à la collation qui a été faite du procès susdit, avec les greffiers signés ci-dessus et ci-dessous ; j’affirme que cette collation de la présente copie avec la minute originale du procès a été faite dûment. Pour quoi, ainsi que les 383deux autres greffiers, j’ai souscrit la présente copie de ma propre main, y apposant ici mon signe manuel, de ce requis. (Signé :) G. Manchon.
Et moi, Nicolas Taquel, prêtre du diocèse de Rouen, notaire public juré impérial et de la cour archiépiscopale de Rouen, appelé comme greffier à une partie du procès qui précède, j’affirme avoir vu et entendu collationner la présente copie avec le registre original dudit. procès ; j’affirme que cette collation a été faite dûment. Pour quoi, avec les deux autres greffiers qui précèdent, j’ai souscrit de ma propre main le présent procès, y apposant, ici, mon signe manuel, de ce requis. (Signé :) N. Taquel.
(Suivent les sceaux des deux juges, marqués en cire rouge sur les expéditions originales des procès, dressées au nombre de cinq303.)
Fin des deux procès.
Notes
- [299]
En marge de cette réponse, le greffier Manchon a écrit ces mots : Responsio mortifera ! (réponse mortelle).
- [300]
Ce fut sans doute cet avis exprimé par lui qui valut à Ysambard de la Pierre d’assister Jeanne le lendemain.
- [301]
Ysambard de la Pierre et Martin Ladvenu.
- [302]
C’est la sentence d’excommunication que l’abjuration du 24 mai avait arrêtée, lorsque Jeanne en avait déjà entendu en partie la lecture. Aussi, la sentence qu’on vient de lire déclare-t-elle, en l’abandonnant au bras séculier, Jeanne retombée dans l’excommunication par elle déjà encourue et dont son précédent repentir l’avait relevée. De là, par excès de régularité, la sentence qu’on va lire.
- [303]
Voir au tome I, chapitre II de l’appendice ainsi conçu : De l’authenticité des deux procès.