E. O’Reilly  : Les deux procès de Jeanne d’Arc (1868)

Tome 2 : Procès d’office

27Les deux procès

Au nom du seigneur, amen.

Ici commence le procès en cause de foi, entrepris contre feue certaine femme Jeanne, vulgairement dite la Pucelle.

À tous ceux qui verront les présentes lettres ou instrument public, Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, et frère Jean Lemaître, de l’ordre des Frères Prêcheurs, député et commis dans le diocèse de Rouen, spécialement pour le présent procès, par maître Jean Graverend, personnage de grande religion et de grande circonspection, professeur célèbre de théologie et, de par l’autorité apostolique, inquisiteur de la foi et du mal hérétique dans tout le royaume de France244, salut en Notre-Seigneur Jésus-Christ, auteur et consommateur de la foi.

Exposé de la cause.

Il a plu à la suprême Providence qu’une femme du nom de Jeanne, vulgairement nommée Pucelle, ait été, par d’illustres hommes de guerre, prise dans les limites de notre diocèse et de notre juridiction. Déjà le bruit s’était au loin répandu que cette, femme, entièrement oublieuse de l’honnêteté qui convient à son sexe, mettant de côté toute retenue et toute pudeur, portait, monstruosité révoltante, des vêtements d’homme. Son orgueil, 28disait-on, était allé jusque-là qu’elle disait, faisait et publiait une foule de choses contraires à la foi catholique et aux règles de l’orthodoxie. Dans notre diocèse et dans une foule d’autres lieux de ce royaume, elle passait pour avoir manqué gravement. L’Université de Paris et le vicaire général de l’inquisition contre le mal hérétique, frère Martin Bellorme, tous deux informés, ont sur-le-champ adressé leurs réquisitions les plus instantes au très-illustre prince duc de Bourgogne, notre seigneur, et au noble homme de guerre Jean de Luxembourg, au pouvoir duquel la susdite femme était tombée, les sommant sous les peines de droit, que cette femme diffamée et suspecte d’hérésie fût, par l’intermédiaire dudit vicaire, remise à nous comme à son juge ordinaire.

Et nous, évêque susdit, désirant, selon que nous le commande notre devoir pastoral, travailler de toutes nos forces au triomphe et à l’exaltation de la foi chrétienne, aussitôt que ces choses sont venues à notre connaissance, nous avons ardemment souhaité y porter notre examen, et, selon le droit et la raison, y procéder avec grande maturité, pour ensuite agir ainsi qu’il nous serait commandé. À ces fins, nous avons requis le prince et le seigneur Jean susdits, de, sous les peines de droit, remettre ladite femme au jugement de notre juridiction spirituelle. De son côté, le sérénissime et prince très-chrétien, notre seigneur Roi des Français et d’Angleterre, les a requis aux mêmes fins. L’illustrissime seigneur duc de Bourgogne, et le seigneur Jean de Luxembourg, se rendant bénignement aux réquisitions susdites, et désirant s’acquitter de ce qui a paru à leurs sentiments catholiques utile au progrès de la foi, ont livré la susdite femme à notre seigneur Roi et à ses commissaires. Et alors la providence royale, enflammée du plus ardent amour de la foi catholique, a remis 29cette femme à nous, évêque, pour, après nous être enquis pleinement de ses faits et de ses dires, procéder à son égard conformément aux lois de l’Église. Les choses conduites à ce point, nous avons prié l’illustre et célèbre chapitre de Rouen, chargé, pendant la vacance du siège, de toute la juridiction spirituelle du diocèse, de nous donner territoire dans cette ville de Rouen pour la déduction de la cause, ce que le chapitre nous a libéralement et gracieusement accordé. Mais, avant de commencer le procès, nous avons jugé bon d’avoir sur ce grande et mûre délibération des lettrés et des experts en droit divin et humain, dont le nombre, grâce à Dieu, est si considérable dans cette grande cité de Rouen.

30Premier procès245

§1.
Procès d’office : préliminaires de la cause
9 janvier

Le mardi 9 janvier, l’an de Notre-Seigneur 1430, selon le rite et le comput de l’Église gallicane, la quinzième année du pontificat de très-saint Père en Christ, le seigneur Martin V, Pape, par la Providence divine, dans le local du conseil royal, proche le château de Rouen, nous, évêque, avons fait convoquer :

Gilles, abbé de Fécamp ; Nicolas, abbé de Jumièges ; Pierre, prieur de Longueville ; Raoul Roussel, Nicolas de Venderès, Robert Barbier, Nicolas Coppequesne et Nicolas Loyseleur :

Ces hommes éminents et célèbres ayant été réunis au lieu et dans le temps susdits, nous les avons questionnés sur ce qui leur semble, dans leur sagesse, devoir être fait. Nous leur avons exposé ce qui a été déjà entrepris et dont l’exposé précède. Après que ces docteurs et maîtres ont eu du tout pris connaissance, ils ont pensé qu’il y aurait, au préalable, lieu d’informer sur les faits et dits imputés à cette femme. Nous leur avons alors fait connaître qu’il a été procédé déjà, de notre ordre, à des informations246, et 31nous avons décidé d’en faire venir d’autres encore ; que toutes ces informations, tant celles déjà faites que celles à faire, leur seront ensuite communiquées à un jour à fixer par nous ultérieurement, jour où elles seront rapportées en leur présence, pour qu’il puisse être alors statué par eux sur la façon dont il devra être procédé par la suite.

En outre, pour la meilleure et plus convenable exécution à donner auxdites informations et à tous les actes à intervenir par la suite, les docteurs et maîtres susdits ont été d’avis qu’il serait utile de faire choix d’officiers spéciaux. Nous, évêque, tenant compte de cet avis, avons arrêté : 1° Que vénérable et discrète personne messire Jean d’Estivet, chanoine des Églises de Baveux et de Beauvais, remplira dans la cause l’office de promoteur ou de procureur général ; 2° que scientifique personne Jean Delafontaine, maître ès arts et licencié en droit canon, sera établi dans la cause comme conseiller commissaire instructeur. Pour l’office de greffier, nous avons fait choix de deux prud’hommes, messires Boisguillaume et Manchon, tous deux prêtres et greffiers de l’officialité de Rouen. Messire Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen, a été constitué par nous exécuteur de nos mandements et ordres de convocation. Le tout ainsi qu’il appert plus clairement de nos lettres tant closes que patentes dont la teneur suit :

Préambule se trouvant identiquement le même en entête des quatre lettres portant nomination du promoteur, du conseiller inspecteur, des greffiers et de l’huissier

À tous ceux qui verront les présentes lettres, Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, salut en Notre Seigneur. — Une femme nommée vulgairement 32Jeanne la Pucelle ayant été, depuis moins d’une année, prise et saisie dans les limites de notre diocèse de Beauvais, a été remise et livrée, de l’ordre de l’illustrissime prince Roi, notre seigneur, comme publiquement et notoirement diffamée, scandalisée et suspecte de sortilèges, d’incantations, d’invocations de démons et malins esprits, et d’autres nombreux méfaits concernant la matière de notre foi, à nous, évêque, comme son juge ordinaire, aux fins que nous fassions contre elle, sur ladite matière de foi, un procès en bonne forme. Désirant procéder mûrement et selon les règles, de la délibération et de l’avis de beaucoup de docteurs tant en droit divin qu’en droit canon et civil, mandés, pour ce, par nous dans cette cité de Rouen (concession de territoire, quant à la juridiction spirituelle, nous y ayant été faite au préalable pour la déduction et la décision du procès), nous avons jugé nécessaire et convenable d’avoir, en cette affaire, un promoteur général de notre office, un conseiller instructeur, des notaires ou greffiers, et aussi un exécuteur des mandements et ordres de convocation que nous aurons à rendre…

Lettre de nomination du promoteur

… En conséquence, faisons savoir que, voulant nous conformer à la délibération et à l’avis des docteurs, et aux règles du droit, ayant pleine confiance en la fidélité, probité, connaissance, suffisance et idonéité de vénérable personne messire Jean d’Estivet, prêtre, chanoine des Églises de Bayeux et de Beauvais, nous avons fait, constitué, créé, nommé, ordonné et désigné, faisons, constituons, créons, nommons, ordonnons et désignons, ledit messire Jean, promoteur ou procureur général et 33spécial de notre office dans la cause dont il s’agit, donnant à notredit promoteur et procureur général, en vertu des présentes, licence, faculté et autorité d’ester et comparaître en jugement et hors jugement, se constituer partie contre ladite Jeanne, donner, fournir, administrer, produire, exhiber articles, interrogatoires, témoins, lettres, instruments et tous autres genres de preuves ; accuser et dénoncer ladite Jeanne ; demander qu’elle soit examinée et interrogée ; faire, requérir, conclure dans la cause, exercer en un mot tout ce qui, de droit ou de coutume, est reconnu appartenir audit office de promoteur. Pour quoi, nous mandons et ordonnons à tous et à chacun des intéressés qu’ils aient à obéir audit messire Jean en tout ce qui concerne l’exercice dudit office, et à lui fournir aide, conseil et assistance. En foi de quoi nous avons cru devoir apposer notre sceau sur les présentes lettres. Donné et fait en la demeure de maître Jean Rubé, chanoine de Rouen, l’an du Seigneur 1430, le neuf janvier.

Lettre de nomination du conseiller instructeur

… En conséquence, faisons savoir que, voulant nous conformer à la délibération et à l’avis des docteurs et aux règles de la matière, ayant pleine confiance en la fidélité, probité, connaissance, suffisance et idonéité de vénérable et circonspecte personne messire Jean Delafontaine, maître ès arts et licencié en décrets, nous avons, dans la matière dont il s’agit, fait, ordonné, commis, député et choisi ledit messire Jean pour commissaire-conseiller-examinateur des témoins à produire par notre promoteur, donnant audit messire Jean et lui concédant licence, faculté, autorité de recevoir lesdits témoins, les faire jurer, examiner, absoudre, rédiger ou faire rédiger 34par écrit leurs dires et délibérations ; faire, en un mot, toutes et chacune des choses qu’un conseiller-commissaire-examinateur dûment constitué peut et doit faire, et que nous-même ferions ou pourrions faire si nous étions présent et agissions en personne. En foi de quoi nous avons cru devoir apposer notre sceau sur les présentes. Donné et fait à Rouen, en la demeure de maître Jean Rubé, chanoine, l’an du Seigneur 1430, le neuf janvier.

Lettre de nomination des greffiers

… En conséquence, faisons savoir que, voulant nous conformer à la délibération et à l’avis des docteurs et aux règles du droit, ayant pleine confiance en la fidélité, probité, science, suffisance, idonéité de discrètes personnes messires Boisguillaume et Guillaume Manchon, prêtres du diocèse de Rouen, notaires jurés de par les autorités apostolique et impériale, et de la cour archiépiscopale de Rouen, avec le consentement aussi, en tant que de besoin, et l’autorisation des vénérables vicaires du diocèse, le siège vacant, avons retenu, choisi et nommé les deux susnommés et chacun d’eux, les retenons, choisissons et nommons notaires et scribes en ladite cause, leur donnant et à chacun d’eux pouvoir, faculté, autorité de se rendre au lieu de la prison de Jeanne et en tous autres lieux où, quand et chaque fois qu’il y aura lieu de l’interroger ou entendre interroger, de faire jurer ou d’examiner les témoins à produire dans la cause, de recueillir les dires et déclarations de Jeanne et des témoins, ainsi que les opinions des docteurs et des maîtres ; nous en référer verbalement ou par écrit ; mettre par écrit tous et chacun des actes faits ou à faire dans la cause ; faire et rédiger tout le procès en bonne et due forme ; tout faire, en un mot, de ce qui est l’office des notaires, partout et 35autant de fois que besoin sera. En foi de quoi nous avons cru devoir apposer notre sceau sur les présentes. Donné et fait à Rouen, en la demeure de maître Jean Rubé, chanoine, l’an du Seigneur 1430, le neuf janvier.

Lettre de nomination de l’exécuteur des mandements et convocations

… En conséquence, faisons savoir que voulant nous conformer aux délibérations et à l’avis des docteurs et aux règles du droit, dûment informé de la suffisance, fidélité et prompte diligence de discrète personne maître Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen, avons fait, constitué, retenu et ordonné ledit maître Jean exécuteur des mandements et convocations à faire par nous dans ledit procès, lui avons donné, et, par les présentes, lui donnons quant à ce tout pouvoir. En foi de quoi nous avons apposé notre sceau sur les présentes lettres. Donné et fait à Rouen, en la demeure de maître Jean Rubé, chanoine, l’an du Seigneur 1430, le neuf janvier.

13 janvier
Il est donné lecture d’informations faites au sujet de la Pucelle

Le samedi suivant 13 janvier, nous, évêque, avons fait convoquer en notre demeure, à Rouen, les docteurs et maîtres dont les noms suivent :

Gilles, abbé de Fécamp ; Nicolas de Venderès ; Guillaume Haiton ; Nicolas Coppequesne ; Jean Delafontaine et Nicolas Loyseleur.

Nous leur avons exposé ce qui a été fait à la précédente séance, et avons ensuite réclamé leur conseil sur ce qui reste à faire. En outre, nous leur avons donné lecture 36d’informations faites dans le pays de ladite femme, et ailleurs, en plusieurs et divers lieux, ainsi que de certains mémoires dressés tant sur ce qui est contenu dans lesdites informations que sur d’autres documents247. Tous ont été d’avis qu’il y a lieu de dresser du tout des articles en la forme voulue, pour la meilleure intelligence de l’affaire et la plus grande sûreté des avis à émettre ultérieurement, si la matière vient à paraître de nature à motiver une citation et un appel en cause de foi.

En conséquence, et de l’avis de tous les assistants, nous avons arrêté qu’il y a lieu de procéder à la composition desdits articles, et pour leur confection, nous avons désigné certains hommes notables versés dans la connaissance du droit divin et du droit humain.

Obtempérant à notre choix, ceux-ci ont immédiatement, c’est-à-dire les dimanche, lundi et mardi, 14, 15 et 16 janvier, procédé à la composition desdits articles.

23 janvier
Décidé qu’il sera procédé à une information préparatoire

Le mardi 23 janvier, ont comparu en la demeure de nous, évêque, les docteurs et maîtres ci-après nommés, savoir :

Gilles, abbé de Fécamp ; Nicolas de Venderès ; Guillaume Haiton ; Nicolas Coppequesne ; Jean Delafontaine et Nicolas Loyseleur.

En leur présence, nous avons fait lire les articles dressés de notre ordre, ainsi qu’il a été dit plus haut, requérant les susnommés de nous faire connaître, au sujet de ces articles et de ce qu’il y aurait à faire ultérieurement, 37ce que leur sagesse peut leur dicter. Ils nous ont déclaré : 1° Que les articles susdits leur paraissent avoir été faits en bonne et due forme ; 2° qu’il y aura lieu de procéder à des interrogatoires correspondant auxdits articles ; 3° que nous, évêque, pouvons et devons procéder dès à présent à une information préparatoire sur les faits et dits concernant ladite femme incarcérée.

Nous, évêque, nous rendant à cet avis, décrétons et arrêtons qu’il sera par nous procédé à une information préparatoire ; et parce que nous sommes occupé à d’autres affaires, nous commettons pour cette information vénérable et discrète personne messire Jean Delafontaine, licencié en droit canon, ci-dessus nommé.

13 février
Serment des officiers constitués dans la cause

Le mardi 13 février, dans la matinée, en la demeure de nous, évêque, ont comparu les seigneurs et maîtres dont les noms suivent :

Gilles, abbé de Fécamp ; Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Nicolas de Venderès, Jean Delafontaine, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur.

En leur présence, nous avons fait appeler les officiers précédemment constitués et ordonnés par nous en la présente cause, savoir :

Messire Jean d’Estivet, promoteur ; messire Jean Delafontaine, commissaire ; messires Boisguillaume et Guillaume Manchon, notaires ; messire Jean Massieu, exécuteur de nos citations et convocations.

Nous avons requis tous et chacun d’eux de prêter serment d’exercer fidèlement leurs fonctions. Obtempérant 38à notre réquisition, chacun des susnommés a juré entre nos mains de gérer et exercer fidèlement ses fonctions.

14, 15, 16 et 17 février
Il est procédé à l’information préparatoire

Les mercredi, jeudi, vendredi et samedi suivants, 14, 15, 16 et 17 février, messire Delafontaine, commissaire, ayant pris avec lui les deux greffiers, a procédé à l’information préparatoire ordonnée par nous.

19 février (matin)
Décidé que l’inquisiteur doit être appelé et que l’information préparatoire nécessite un procès contre Jeanne

Le lundi, 19 février, vers huit heures du matin, en la demeure de nous, évêque, ont comparu :

Gilles, abbé de Fécamp ; Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Nicolas de Venderès, Jean Delafontaine, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Thomas de Courcelles et Nicolas Loyseleur.

Nous avons exposé devant eux qu’après que certains articles ont été dressés au sujet des faits et dits de la femme susdite que nous a remise le Roi notre seigneur, nous avons ordonné une information préparatoire, à l’effet de pouvoir ensuite décider s’il y aurait raison suffisante de la citer et appeler en cause de foi. En leur présence, nous avons fait lire lesdits articles et les dépositions des témoins entendus sur ladite information préparatoire248.

Après audition et examen très-attentif de ces documents, 39lesdits docteurs et maîtres ont eu sur ce mûre et longue délibération.

Nous, évêque, après avoir pris leur avis, avons reconnu que desdites informations et d’autres documents résulte raison suffisante pour que ladite femme soit citée et appelée en cause de foi. Nous avons, en conséquence, décidé qu’elle sera, en effet, citée et appelée pour avoir à répondre aux questions qui lui seront posées. En outre, pour que la matière se déduise d’une façon plus convenable et plus salutaire, et par respect pour le Saint-Siège apostolique, qui a spécialement établi des inquisiteurs du mal hérétique pour la correction des erreurs surgissant contre la foi orthodoxe, de l’avis des mêmes savants personnages, nous avons arrêté que notre seigneur l’inquisiteur du mal hérétique dans le royaume de France devra être appelé et requis en cette cause de foi, pour, s’il le trouve bon ou que cela puisse l’intéresser, s’adjoindre à nous dans le procès. Et parce que le seigneur inquisiteur susdit est absent de cette cité de Rouen, nous avons décidé que son vicaire qui y réside sera aux mêmes fins appelé et sommé.

19 février (après-midi)
Le vicaire de l’inquisiteur est requis de siéger

Et le même jour, lundi, vers quatre heures après midi, à notre requête, a comparu en la demeure de nous, évêque susdit, vénérable et discrète personne frère Jean Lemaître, de l’ordre des Frères Prêcheurs, délégué comme son vicaire par notre seigneur l’inquisiteur du royaume de France, pour les cité et diocèse de Rouen.

Lequel dit vicaire nous avons sommé et requis de s’adjoindre à nous et procéder conjointement avec nous en la matière susdite, lui offrant communication de toutes et 40chacune des choses déjà faites par nous ou qui seront faites à l’avenir.

À quoi ledit vicaire a répondu : qu’il est prêt à nous montrer la commission ou vicariat qu’il tient du seigneur inquisiteur, qu’il fera volontiers ce que le devoir lui commande pour l’office de la sainte Inquisition aux termes de ladite commission ; mais parce qu’il a été commis singulièrement pour le diocèse et pour la cité de Rouen, et parce que nous, évêque, quoique ayant obtenu territoire dans cette même cité de Rouen, cependant nous avons entrepris le présent procès à raison de notre juridiction, comme évêque de Beauvais, il doute, lui vicaire, que sa commission puisse s’étendre jusque-là. Et sa commission, qu’il nous a à cet instant exhibée, est conçue ainsi qu’il suit :

Frère Jean Graverend, de l’ordre des Frères Prêcheurs, professeur de théologie, nommé par l’autorité apostolique inquisiteur du mal hérétique en France, à son bien aimé frère en Christ, frère Jean Lemaître, du même ordre, salut en l’auteur et confirmateur de la foi, Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Parce que le mal de l’hérésie, semblable à un cancer, couve sourdement, et tue d’une manière latente les simples, si le mal n’est par le scalpel de l’Inquisition tranché et extirpé avec grand soin ; pour cette cause, nous confiant dans le zèle, la discrétion et la probité de votre foi, en vertu de l’autorité apostolique dont nous sommes investi quant à ce, nous vous avons fait, créé, constitué, en vertu des présentes nous vous faisons, créons, constituons notre vicaire dans les cité et diocèse de Rouen, vous donnant et concédant en ces dits cité et diocèse, contre tous hérétiques ou suspects d’hérésie, quels 41qu’ils soient, leurs adhérents, fauteurs, défenseurs et protecteurs, plein pouvoir d’enquérir, citer, mander, excommunier, prendre, détenir, punir, et, jusqu’à sentence définitive inclusivement, procéder ainsi qu’il vous paraîtra convenable, absoudre, infliger pénitences salutaires, généralement faire et exercer toutes et chacune des choses qui appartiennent à l’office de l’Inquisition, d’après le droit, la coutume et son privilège spécial, tout et aussi complètement que nous ferions ou pourrions faire nous-même si nous étions présent. En foi de quoi nous avons fait apposer sur les présentes le sceau dont nous avons coutume de nous servir. Donné à Rouen, l’an du Seigneur 1424, le 21 août.

Nous, évêque, vu cette lettre, avons dit à l’inquisiteur d’avoir à se présenter devant nous le lendemain, que d’ici là nous aurons conseil là-dessus.

20 février
Le vicaire de l’inquisiteur se déclare sans pouvoirs

Et le mardi 20 février, ont comparu en la demeure de nous, évêque,

Frère Jean Lemaître, maîtres Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Nicolas de Venderès, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur et frère Martin Ladvenu :

Devant eux nous avons dit que nous avons pris connaissance de la commission ou vicariat donné audit frère Jean Lemaître ici présent par le seigneur inquisiteur ; que l’avis d’hommes à ce connaissant auxquels nous avons soumis cette pièce a été qu’en vertu de ladite commission, ledit vicaire peut s’adjoindre à nous, et tant dans cette cité que dans tout le diocèse de Rouen, prendre part avec nous 42au jugement de la cause ; et néanmoins, pour la plus grande sécurité dudit procès, nous avons décidé de sommer et requérir par lettres patentes le seigneur inquisiteur de se rendre lui-même en cette ville de Rouen pour connaître du procès, et s’il ne le peut, de commettre en son lieu et place son vicaire, auquel il aurait en ce cas à donner un pouvoir plus étendu et spécial ; le tout ainsi qu’il appert de la lettre que nous venons d’adresser audit seigneur inquisiteur, et qui est ainsi conçue :

Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, au vénérable frère maître Jean Graverend, docteur en théologie, inquisiteur du mal hérétique, salut et dilection sincère en Christ. — Notre seigneur Roi, enflammé de zèle pour la foi orthodoxe et la religion chrétienne, nous a remis et livré à nous comme son juge ordinaire, pour avoir été prise dans notre diocèse de Beauvais, certaine femme du nom de Jeanne, vulgairement surnommée Pucelle, notoirement dénoncée pour crimes divers contre la foi et la religion chrétienne, et comme suspecte d’hérésie ; le chapitre de l’Église de Rouen (le siège archiépiscopal vacant) nous a concédé et assigné territoire dans cette cité et dans tout le diocèse pour la déduction du procès à entreprendre contre cette femme. Désirant éloigner toute erreur et impiété du troupeau du Seigneur et maintenir sans blessure la vérité catholique dans son intégrité, pour que le peuple chrétien, non-seulement dans notre diocèse mais dans tout ce royaume très-chrétien, soit, par l’effet de la saine doctrine, conduit à son salut, nous avons décidé d’examiner la cause de ladite femme avec tout le zèle et toute la diligence possibles, et d’enquérir sur ses dires et faits concernant la foi orthodoxe. À cet effet, nous avons 43convoqué des docteurs en théologie et en droit canon, et d’autres personnes de science consommée, et commencé en cette ville de Rouen, avec grande réflexion et mûre délibération, un procès conforme au droit ; mais parce que ce sujet touche singulièrement votre office d’inquisition, auquel il importe, en présence d’un tel soupçon d’hérésie, de faire pénétrer les lumières de la vérité, nous prions votre paternité vénérée, bien plus, en faveur de la foi, nous la sommons et requérons de, pour la déduction ultérieure de ce procès, venir sans délai en cette ville, pour y connaître de la cause ainsi qu’il incombe à votre office, selon les formes de droit et les règles apostoliques, afin que par une même procédure et une même sentence, nous prenions part l’un et l’autre en même temps audit procès. Que si vos occupations sont telles que vous puissiez prétendre cause raisonnable de retard quelconque, en ce cas donnez pouvoir soit au frère Jean Lemaître, votre vicaire en cette ville et en ce diocèse de Rouen, soit à tout autre qui serait par vous à ce spécialement commis. Par là vous éviterez qu’au grand préjudice de la foi et au grand scandale du peuple chrétien, un retard regrettable soit apporté à la cause ; retard qui, après cette légitime sommation, vous seroit imputable. Quoi que vous croyiez devoir décider, veuillez nous le faire savoir sans délai, par lettres patentes. Donné à Rouen, sous notre seing, l’an du Seigneur 1430, le 20 février.

Sur l’exposé fait par nous, évêque, de l’incident qui précède, ledit frère Jean Lemaître a déclaré qu’en effet, autant pour la tranquillité de sa propre conscience que pour la plus grande régularité du procès, il ne croit pas devoir y prendre part comme juge quant à présent et 44tant qu’il n’aura pas reçu à cet effet de son supérieur un pouvoir spécial. Et toutefois, en tant qu’il le peut et que cela lui est permis, ledit vicaire a déclaré qu’il lui plaît que nous, évêque, commencions notre procès jusqu’à ce qu’il ait reçu avis sur le point de savoir s’il peut, en vertu de sa commission, y prendre part lui-même.

Vu ce consentement, nous avons de nouveau offert audit vicaire communication du procès tant de ce qui en a été déjà fait que de ce qui en sera fait ultérieurement. Et de l’avis des assistants, nous avons décidé que ladite femme sera, par mandement de nous, citée et évoquée pour le jour de mercredi prochain, 21 février.

Suit notre fondement de citation et l’acte constatant son exécution.

1. Mandement.

Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, ayant, en vertu de lettres du vénérable chapitre de l’Église de Rouen (le siège archiépiscopal vacant), territoire en ces cité et diocèse de Rouen pour la déduction et le règlement définitif de la matière qui va être ci-après énoncée : au doyen de la chrétienté de Rouen et à tous et chacun des prêtres, curés ou non curés, de ladite cité et dudit diocèse auquel ou auxquels nos présentes lettres pourront être remises pour l’exécution : salut en Notre-Seigneur Jésus-Christ, auteur et consommateur de la foi. — Certaine femme, nommée vulgairement Jeanne la Pucelle, ayant été prise dans notre diocèse de Beauvais, nous a été remise par le très-chrétien et sérénissime prince notre sire, roi des Français et d’Angleterre, comme véhémentement suspecte d’hérésie, pour par nous lui être fait procès en matière de foi ; ayant eu connaissance de ses faits et gestes contre notre foi par la renommée qui les a répandus, 45non pas seulement dans tout le royaume de France, mais encore dans toute la chrétienté, après information préalable et mûre délibération d’hommes à ce connaissant, voulant en ladite matière procéder avec maturité, avons décrété que ladite Jeanne sera appelée, citée et entendue au sujet des articles concernant la foi dressés contre elle, et sur lesquels elle devra subir interrogatoire. En conséquence, à vous tous et à chacun de vous en particulier donnons mandement auxdites fins ; que celui de vous qui sera requis ne reporte pas l’exécution de notre mandement sur les autres ; qu’il ne prétende pas s’excuser en le passant à un autre. Citez donc en bonne et due forme à comparaître devant nous en la chapelle royale du château de Rouen, pour le mercredi vingt et un de ce mois, huit heures du matin, ladite Jeanne, que nous tenons véhémentement suspecte d’hérésie, à l’effet par elle de répondre vérité au sujet des dires, articles, interrogatoires et autres pour lesquels nous la tenons pour suspecte, et à l’effet par elle d’agir ainsi que de droit et de raison. Et lui ferez intimation qu’à défaut par elle de comparaître devant nous cedit jour, nous prononcerons contre elle l’excommunication. Ce que vous aurez fait sur le présent ordre, vous qui l’aurez exécuté, envoyez-nous-en fidèlement le rescrit. Donné à Rouen, sous notre sceau, l’an du Seigneur 1430, le mardi 20 février.

2. Exécution de nôtre mandement.

Au révérend père en Christ et Seigneur, Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, ayant de par le vénérable chapitre de l’Église de Rouen, le siège vacant, concession de territoire pour l’affaire dont il va être parlé : votre humble serviteur, Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen, obéissance prompte dans vos 46mandements, avec toutes protestations de respect et d’honneur. — Daigne savoir votre paternité révérée que moi, en vertu de votre mandement à moi remis, auquel dit mandement mon présent rescrit va être annexé, j’ai, en la forme voulue, cité à comparaître devant vous, dans la chapelle royale du château de Rouen, le mercredi vingt et unième jour du présent mois de février, huit heures du matin, certaine femme vulgairement nommée Jeanne la Pucelle, qui a été appréhendée par moi en personne, dans l’intérieur dudit château, laquelle dite femme vous tenez pour suspecte d’hérésie ; pour par elle répondre vérité au sujet des articulations à donner contre elle et des interrogatoires à subir par elle concernant la foi, et sur toutes autres choses au sujet desquelles vous l’avez pour suspecte, et pour par elle agir ainsi que de droit et de raison : avec l’intimation contenue en votredit mandement. Laquelle Jeanne m’a répondu que volontiers elle comparaîtra devant vous et répondra vérité dans les interrogatoires qu’elle aura à subir ; mais elle a demandé que vous vouliez bien convoquer avec vous des ecclésiastiques du parti de la France en nombre égal aux ecclésiastiques du parti de l’Angleterre ; en outre, elle supplie humblement votre paternité révérée que demain matin avant qu’elle comparaisse devant votre paternité révérée, elle puisse entendre la messe ; elle m’a prié de vous faire ces deux demandes pour elle, ce que je fais. Tout ce qui précède a été exécuté par moi, et je le signifie à votre paternité révérée, par les présentes, scellées et signées de mon sceau et de ma signature. Donné l’an du Seigneur 1430, le mardi précédant ledit jour de mercredi. (Signé :) Jean.

47§2.
Procès d’office : interrogatoires
21 février
Premier interrogatoire public249

Le mercredi 21 février, à huit heures du matin, nous, évêque, nous sommes rendu en la chapelle royale du château de Rouen, où la femme susdite a été citée à comparaître à ces jour et heure. Nous avons pris place comme juge, assisté des révérends pères, docteurs et maîtres dont les noms suivent :

Gilles, abbé de Fécamp ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean de Châtillon, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Lefebvre, Maurice Duquesnay, Guillaume Lebouchier, Pierre Houdenc, Pierre Maurice, Richard Prat, Gérard Feuillet, Nicolas, abbé de Jumièges ; Guillaume, abbé de Sainte-Catherine ; Guillaume, abbé de Cormeilles ; Pierre Guérin, Raoul Roussel, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Jean Lemaître, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Jean Pigache, Raoul Sauvaige, Robert Barbier, Denis Gastinel, Jean Ledoux, Nicolas de Venderès, Jean Basset, Jean Delafontaine, Jean Bruillot, Aubert Morel, Jean Colombel, Laurent Dubust, Raoul Auguy, André Marguerie, Jean Alespée, Geoffroy de Crotay, Gilles Deschamps.

En leur présence, nous avons fait d’abord donner lecture des lettres royales portant remise et délivrance de 48ladite femme en nos mains, ensuite des lettres du chapitre de Rouen, portant concession de territoire à notre profit250. Cette lecture achevée, messire Jean d’Estivet, nommé par nous promoteur de la cause, a, en notre présence, exposé que la susdite femme, du nom de Jeanne, a été, par l’exécuteur de nos mandements, citée à comparaître en ce lieu, à ce jour et à cette heure, pour y répondre, selon que de droit, aux questions qui vont lui être faites.

Ledit promoteur a produit notre mandement auquel est annexée la pièce qui en constate l’exécution, et il a été du tout donné lecture. Notre dit promoteur a requis que ladite femme soit mise en notre présence, et, aux termes de la citation, interrogée par nous sur divers articles concernant la foi, ce que nous lui avons accordé. Mais au préalable, parce que ladite femme a demandé à entendre d’abord la messe, nous avons exposé aux assistants que de l’avis de notables docteurs et maîtres consultés par nous, il a été décidé, vu les crimes dont elle est accusée et l’inconvenance de l’habit qu’elle porte, qu’il y a lieu de superséder251 à lui permettre d’entendre la messe et d’assister aux offices divins.

Sur ces entrefaites, ladite femme a été amenée par l’exécuteur de nos mandements et mise en notre présence.

Nous avons alors exposé que ladite Jeanne a été naguère prise sur le territoire de Beauvais ; que de nombreux faits contraires à la foi orthodoxe ont été commis par elle, non-seulement dans notre diocèse, mais dans beaucoup d’autres ; que le bruit public qui lui impute ces méfaits est répandu dans tous les États de la chrétienté ; qu’en dernier lieu le sérénissime Roi très-chrétien, notre seigneur, nous l’a remise et livrée pour lui faire, selon que 49de droit et de raison, un procès en matière de foi ; que, nous fondant sur cette commune renommée, sur la rumeur publique et aussi sur certaines informations produites par nous dont il a été déjà souvent fait mention, de l’avis d’hommes versés dans la connaissance du droit divin et du droit humain, nous avons d’office donné mandement pour citer ladite Jeanne à comparaître devant nous, à l’effet par elle de répondre vérité aux questions qui lui seront posées en matière de foi, et à l’effet par elle d’agir selon le droit et la raison : le tout ainsi qu’il appert des lettres que le promoteur a exhibées.

Donc, désirant en cette circonstance l’heureux secours de Jésus-Christ, dont c’est l’affaire, et ne voulant que remplir le devoir de notre office pour l’exaltation et la conservation de la foi catholique, nous avons tout d’abord charitablement averti et requis ladite Jeanne, assise en notre présence, de, pour la plus prompte solution du procès et le soulagement de sa propre conscience, dire entière vérité sur toutes les questions qui vont lui être adressées touchant la foi ; nous l’avons exhortée à s’abstenir de subterfuges et de chicanes qui seraient de nature à l’écarter d’un aveu sincère et vrai.

Et tout d’abord nous l’avons requise de, en la forme voulue, la main sur les saints Évangiles, prêter serment de dire vérité sur les questions qui vont lui être adressées.

À quoi elle a répondu :

— Je ne sais sur quoi vous voulez m’interroger ; peut-être me demanderez-vous des choses que je ne dois pas vous dire.

— Jurez, lui avons-nous dit, de dire vérité sur les choses qui vous seront demandées concernant la foi et que vous savez ?

50— De mon père et de ma mère, et de ce que j’ai fait après avoir pris le chemin de France, volontiers je jurerai ; mais les révélations qui me sont venues de par Dieu, à aucun je ne les ai dites ni révélées, si ce n’est au seul Charles mon roi, et je ne vous les révélerai pas, dût-on me couper la tête, parce que je les ai eues par visions et par conseil secret avec défense de les révéler. Avant huit jours je saurai bien si je dois vous les révéler.

Derechef nous l’avons à plusieurs reprises avertie et requise de vouloir bien, sur ce qui touche notre foi, faire serment de dire la vérité. Et ladite Jeanne, à genoux, les deux mains posées sur le missel, a juré de dire vérité sur ce qui lui sera demandé et qu’elle saura en matière de foi, gardant le silence sur la condition sus-énoncée, à savoir de ne dire ni révéler à personne les révélations à elle faites.

Après ce serment, Jeanne a été interrogée par nous sur ses nom et prénoms, son lieu d’origine, les noms de ses père et mère, le lieu de son baptême, son âge, ses parrain et marraine, le prêtre qui l’a baptisée, etc.

— Dans mon pays on m’appelait Jeannette ; depuis que je suis venue en France on m’appelle Jeanne. De mon surnom je ne sais rien… Je suis née au village de Domrémy, qui ne fait qu’un avec le village de Greux. C’est à Greux qu’est la principale église… Mon père s’appelle Jacques d’Arc, ma mère Ysabelle… J’ai été baptisée dans l’église de Domrémy… Une de mes marraines s’appelle Agnès, une autre Jeanne, une troisième Sibylle… De mes parrains, l’un s’appelle Jean Lingué, un autre Jean Barrey… J’ai eu plusieurs autres marraines, d’après ce que j’ai entendu dire à ma mère… J’ai été, à ce que je crois, baptisée par messire Jean Minet ; il vit encore, à ce que je crois. J’ai, il me semble, environ dix-neuf ans… J’ai 51appris de ma mère mon Pater, mon Ave Maria et mon Credo… Tout ce que je crois, je l’ai appris de ma mère.

— Dites votre Pater ?

— Entendez-moi en confession, et je vous le dirai volontiers.

À cette même question qui lui a été adressée plusieurs fois, elle a toujours répondu :

— Non, je ne vous dirai pas mon Pater, à moins que vous ne m’entendiez en confession.

— Volontiers, lui avons-nous dit, nous vous donnerons un ou deux notables hommes de la langue de France, et devant eux vous voudrez bien dire votre Pater ?

— Je ne le leur dirai pas, si ce n’est en confession.

Et ensuite nous avons défendu à Jeanne de sortir de la prison qui lui a été assignée dans le château sans notre permission, sous peine de crime d’hérésie.

— Je n’accepte pas une telle défense…, a-t-elle répondu ; si jamais je viens à m’échapper, personne ne pourra me reprocher d’avoir rompu ou violé ma foi, n’ayant donné ma parole à qui que ce soit…

Et comme elle se plaignait de ce qu’on l’eut attachée avec chaînes et entraves de fer :

— Vous avez cherché ailleurs et plusieurs fois, lui avons-nous dit, à sortir de la prison où vous étiez détenue, et c’est pour vous retenir plus sûrement qu’il a été ordonné de vous mettre aux fers.

— Il est vrai, j’ai voulu m’évader et je le voudrais encore : n’est-ce donc pas chose licite à tout prisonnier ?

Nous avons alors commis à sa garde noble homme John Gris, écuyer, garde du corps du Roi notre seigneur, et avec lui John Berwoist et William Talbot, auxquels nous avons enjoint de bien et fidèlement garder ladite Jeanne, et de ne permettre à personne de l’entretenir sans ordre de 52nous. Ce que les susnommés ont, la main sur les Évangiles, solennellement juré.

Finalement, après avoir accompli tout ce qui précède, nous avons assigné ladite Jeanne pour comparaître jeudi prochain, huit heures du matin, devant nous en la chambre du parement, au bout de la grande salle du château de Rouen.

22 février
Deuxième interrogatoire public

Le jeudi 22 février, nous, évêque, nous sommes rendu dans la chambre du parement, au bout de la grande salle du château de Rouen, où se sont présentés en même temps que nous les révérends pères, docteurs et maîtres dont les noms suivent :

Gilles, abbé de Fécamp ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean de Châtillon, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Lefebvre, Maurice Duquesnay, Guillaume Lebouchier, Pierre Houdenc, Pierre Maurice, Richard Prat, Gérard Feuillet, Nicolas, abbé de Jumièges ; Guillaume, abbé de Sainte-Catherine ; Guillaume, abbé de Cormeilles ; Jean Guérin, Raoul Roussel, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Jean Lemaître, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Jean Pigache, Raoul Sauvaige, Robert Barbier, Jean Ledoux, Jean Basset, Jean Delafontaine, Jean Bruillot, Aubert Morel, Nicolas de Venderès, Jean Pinchon, Jean Colombel, Laurent Dubust, Raoul Auguy, André Marguerie, Jean Alespée, Geoffroy de Crotay, Gilles Deschamps, Jean Moret, abbé de Préaux ; frère Guillaume Lhermite, Guillaume Desjardins, Robert Morel, Jean Leroy.

53En leur présence, nous avons exposé que Jean Lemaître, vicaire du seigneur inquisiteur, avait été par nous sommé et requis de s’adjoindre au présent procès, avec offre de lui communiquer tout ce qui a été fait jusqu’ici ou sera fait par la suite, mais que ledit vicaire avait répondu qu’ayant été commis par le seigneur inquisiteur pour les cité et diocèse de Rouen seulement, et le procès actuel étant déduit par nous sur un territoire qui nous a été concédé par le chapitre métropolitain, à raison de notre juridiction ordinaire, comme évêque de Beauvais, il avait cru, pour éviter toute nullité, et aussi pour la tranquillité de sa propre conscience, devoir refuser de s’adjoindre à nous en qualité de juge jusqu’à ce qu’il eût reçu du seigneur inquisiteur commission et pouvoir plus étendus ; qu’il verrait cependant sans déplaisir que le procès se continuât sans interruption.

Après nous avoir entendu faire ce récit, ledit vicaire présent a déclaré en s’adressant à nous :

— Ce que vous venez de dire est vrai ; j’ai eu autant qu’il est en moi et j’ai encore pour agréable que vous continuiez le procès.

Alors ladite Jeanne a été amenée devant nous.

Nous l’avons avertie et requise de, sous les peines de droit, faire le serment qu’elle avait fait la veille et de jurer simplement et absolument de dire vérité sur les choses à raison desquelles elle va être interrogée : à quoi elle a répondu :

— J’ai juré hier, cela doit suffire.

De nouveau, nous l’avons requise de jurer :

— Toute personne, lui avons-nous dit, fût-ce même un prince, requise de jurer en matière de foi, ne peut s’y refuser.

— Je vous ai fait serment hier, a-t-elle répondu, cela doit bien vous suffire ; vous me chargez trop !

54Finalement, elle a fait serment de dire vérité sur ce qui touche la foi.

Alors maître Jean Beaupère, professeur insigne de théologie, a, de notre ordre, interrogé ladite Jeanne. Il l’a fait ainsi qu’il suit :

— Tout d’abord je vous exhorte à dire, ainsi que vous l’avez juré, la vérité sur ce que je vais vous demander.

— Vous pourrez bien me demander telle chose sur laquelle je vous dirai la vérité, et telle chose sur laquelle je ne vous la dirai pas… Si vous étiez bien informé sur mon compte, vous devriez me vouloir hors de vos mains… Je n’ai rien fait que par révélation…

— Quel âge aviez-vous quand vous avez quitté la maison de votre père ?

— Au sujet de mon âge, je ne puis répondre.

— Dans votre jeunesse, avez-vous appris quelque métier ?

— Oui, j’ai appris à filer et à coudre : pour coudre et filer, je ne crains aucune femme de Rouen… Par peur des Bourguignons, j’ai quitté la maison de mon père, et suis allée à la ville de Neufchâteau, en Lorraine, chez une femme surnommée la Rousse, où j’ai séjourné environ quinze jours… Lorsque j’étais chez mon père, je vaquais aux soins familiers de la maison… Je n’allais pas aux champs avec les moutons et les autres animaux… Chaque année, je me confessais à mon propre curé, et, quand il était empêché, à un autre prêtre avec sa permission… Quelquefois aussi, deux ou trois fois, je crois, je me suis confessée à des religieux mendiants ; c’était à Neufchâteau… À Pâques, je recevais le sacrement de l’eucharistie.

— Avez-vous reçu le sacrement de l’eucharistie à d’autres fêtes qu’à Pâques ?

55— Passez outre… J’avais treize ans quand j’eus une voix de Dieu qui m’a invitée à me bien conduire. La première fois que j’entendis cette voix, j’eus grand-peur ; il était midi ; c’était l’été, dans le jardin de mon père… Je n’avais pas jeûné la veille… J’entendis cette voix à ma droite, vers l’église ; rarement je l’entends sans qu’elle soit accompagnée de clarté. Cette clarté vient du même côté que la voix. Ordinairement, il y a grande clarté. Depuis que je suis venue en France, j’ai aussi entendu souvent cette voix.

— Mais comment pouviez-vous voir cette clarté que vous dites, puisque cette clarté était de côté ?

À cette question, elle n’a rien répondu ; mais elle a passé à autre chose :

— Si j’étais dans un bois, j’entendrais bien la voix qui viendrait à moi… Elle me paraissait sortir d’une bouche respectable ; je crois qu’elle m’était envoyée par Dieu… Lorsque je l’entendis pour la troisième fois, je reconnus que c’était la voix d’un ange… Cette voix m’a toujours bien gardée, et je l’ai toujours bien comprise… elle m’a instruite à me bien conduire, à fréquenter l’église ; elle m’a dit qu’il était nécessaire que je vinsse en France… Vous me demandez sous quelle forme cette voix m’est apparue ? Vous n’en aurez pas davantage de moi pour cette fois. Elle me disait deux ou trois fois par semaine : Il faut que tu ailles en France ! Mon père n’a rien su de mon départ… La voix me disait : Va en France ! Je ne pouvais plus durer… Elle me disait : Va lever le siège qui est mis devant la cité d’Orléans !… Va, ajoutait-elle, vers Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, il te fournira des gens pour faire route avec toi. — Mais je suis une pauvre fille qui ne saurais ni chevaucher ni guerroyer ! — J’allai chez mon oncle et lui dis que je voulais rester auprès de lui 56quelque temps ; j’y restai huit jours ; je lui dis : Il faut que j’aille à Vaucouleurs. Il m’y conduisit… Quand j’y fus arrivée, je connus Robert de Baudricourt, quoique je ne l’eusse jamais vu ; je le connus grâce à ma voix, qui me le fit connaître. Je dis à Robert : Il faut que j’aille en France ! Deux fois Robert refusa de m’entendre et me repoussa. La troisième fois, il me reçut et me fournit des hommes ; la voix m’avait dit qu’il en serait ainsi. Le duc de Lorraine manda qu’on me conduisît vers lui… J’y allai, je lui dis que je voulais aller en France. Le duc m’interrogea sur sa santé ; je lui dis que là-dessus je ne savais rien. Je lui parlai peu de mon voyage. Je lui dis qu’il eût à me fournir son fils et des gens pour me conduire en France, et que je prierais Dieu pour sa santé. J’avais été à lui avec un sauf-conduit ; de là je revins à Vaucouleurs. De Vaucouleurs je partis vêtue en homme, avec une épée que me donna Robert de Baudricourt, sans autres armes ; j’avais avec moi un chevalier, un écuyer et quatre serviteurs avec lesquels je gagnai la ville de Saint-Urbain, où je couchai dans une abbaye… En route, je traversai Auxerre, où j’entendis la messe dans la principale église… Alors, j’avais fréquemment mes voix…

— Qui vous a conseillé de prendre un habit d’homme ?

À cette question, elle a refusé plusieurs fois de répondre… Finalement elle a dit :

— De cela, je ne charge personne…

Plusieurs fois elle a varié dans ses réponses sur cette question. Puis elle a dit :

— Robert de Baudricourt fit jurer ceux qui m’accompagnaient de bien et sûrement me conduire. Va, me dit Robert de Baudricourt, va ! et qu’il en advienne ce qu’il en doit advenir !… Je sais bien que Dieu aime le duc d’Orléans : j’ai eu plus de révélations sur le duc d’Orléans que sur aucun homme qui vive, excepté mon Roi… 57Il a fallu que je change mon vêtement de femme pour un habit d’homme. Mon conseil là-dessus m’a bien dit… J’ai envoyé une lettre aux Anglais devant Orléans, pour les faire partir, ainsi que le porte une copie de ma lettre qui m’a été lue en cette ville de Rouen ; il se trouve cependant dans cette copie deux ou trois mots qui ne sont pas dans ma lettre. Ainsi, ceci : Rendez à la Pucelle, doit être remplacé par : Rendez au Roi. Ces mots, corps pour corps et chef de guerre, ne sont point dans ma lettre… J’allai sans obstacles jusqu’au Roi. Arrivée au village de Sainte-Catherine de Fierbois, j’envoyai pour la première fois au château de Chinon où était le Roi. J’y fus vers midi, et me logeai d’abord dans une hôtellerie. Après dîner, j’allai vers le Roi, qui était au château. Quand j’entrai dans la chambre où il était, je le connus entre beaucoup d’autres, par le conseil de ma voix qui me le révéla… Je lui dis que je voulais aller faire la guerre aux Anglais.

— Quand la voix vous montra le Roi, y avait-il quelque lumière ?

— Passez outre.

— Vîtes-vous quelque ange au-dessus du Roi ?

— Épargnez-moi ; passez outre. Avant que le Roi m’ait mise en œuvre, il a eu beaucoup d’apparitions et de belles révélations…

— Quelles révélations et apparitions le Roi a-t-il eues ?

— Je ne vous le dirai pas ; il n’est pas temps de vous en répondre ; mais envoyez au Roi, il vous le dira… La voix m’avait bien promis qu’aussitôt venue vers le Roi il me recevrait… Ceux de mon parti ont bien su que la voix m’avait été envoyée de Dieu ; ils ont vu et connu cette voix, j’en suis certaine… Mon Roi et plusieurs autres ont entendu aussi et vu les voix qui venaient à moi : il y avait 58là Charles de Bourbon et deux ou trois autres… Il n’est jour que je n’entende cette voix, et j’en ai bien besoin. Mais oncques ne lui ai demandé autre récompense que le salut de mon âme… La voix m’avait dit de demeurer à Saint-Denis en France, je le voulais ; mais, contre ma volonté, les seigneurs m’en ont fait sortir. Si je n’avais été blessée, je n’en serais point partie… Après avoir quitté Saint-Denis, je fus blessée dans les fossés de Paris ; mais je fus guérie en cinq jours… C’est vrai que j’ai fait faire une escarmouche devant Paris.

— Était-ce fête ce jour-là ?

— Je crois bien que c’était fête.

— Était-ce bien de faire assaut un jour de fête ?

— Passez outre.

Et attendu qu’il paraît en avoir été assez fait pour aujourd’hui, nous avons continué l’affaire à samedi prochain, huit heures du matin.

24 février
Troisième interrogatoire public

Le samedi 24 février, nous, évêque, nous sommes rendu au château de Rouen, dans la pièce désignée précédemment, où a comparu ladite Jeanne ; nous étions assisté des nombreux pères, docteurs et maîtres dont les noms suivent :

Gilles, abbé de Fécamp ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean de Châtillon, Érard Émengard, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Maurice Duquesnay, Jean Lefebvre, Guillaume Lebouchier, Pierre Houdenc, Pierre Maurice, 59Richard Prat, Jean Charpentier, Gérard Feuillet, Denis de Sabeuvras ; Nicolas, abbé de Jumièges ; Guillaume, abbé de Sainte-Catherine ; Guillaume, abbé de Cormeilles ; Jean Guérin, Raoul Roussel, Nicolas Coppequesne, Guillaume Haiton, Thomas de Courcelles, Jean Lemaître, Nicolas Loyseleur, Raoul Sauvaige, Guillaume de Baudrebosc, Nicolas Medici, Richard Legaigneur, Jean Duval, Guillaume Lemaître, Guillaume Lhermite ; l’abbé de Saint-Ouen, l’abbé de Saint-Georges de Boscherville, l’abbé de Préaux, le prieur de Saint-Lô, le prieur de Sigy ; Robert le Barbier, Denis Gastinel, Jean Ledoux, Nicolas de Venderès, Jean Pinchon, Jean Delafontaine, Aubert Morel, Jean Duchemin, Jean Colombel, Laurent Dubust, Raoul Auguy, Richard de Saulx, André Marguerie, Jean Alespée, Geoffroy de Crotay, Gilles Deschamps, Nicolas Maulin, Pierre Carrel, Bureau de Cormeilles, Robert Morelet, Jean Leroy, Nicolas de Foville.

En leur présence, nous avons d’abord requis Jeanne susnommée de simplement et absolument jurer de dire vérité sur les questions qui vont lui être adressées, sans ajouter à son serment aucune restriction. Nous lui avons donné trois fois cet avertissement. Elle a répondu :

— Donnez-moi congé de parler… Par ma foi, vous me pourrez demander telles choses que je ne vous dirai pas… Peut-être que sur beaucoup de choses que vous pourriez me demander je ne vous dirai pas le vrai, spécialement sur ce qui touche mes révélations, car vous pourriez me contraindre à dire telles choses que j’ai juré de ne pas dire, et ainsi je serais parjure, ce que vous ne devez pas vouloir. — (S’adressant à l’évêque.) Je vous le dis, prenez bien garde à ce que vous dites, que vous êtes mon juge : vous prenez une grande responsabilité de me charger 60ainsi… M’est avis que c’est assez d’avoir juré deux fois…

— Voulez-vous jurer simplement et absolument ?

— Vous pouvez bien vous en passer, j’ai assez juré en deux fois… Tout le clergé de Rouen et de Paris ne saurait me condamner, s’il n’y a droit… De ma venue en France je dirai volontiers vérité ; mais je ne dirai pas tout ; l’espace de huit jours n’y suffirait pas…

— Prenez avis des assistants si vous devez jurer ou non ?

— De ma venue je dirai volontiers vérité, mais non sur le reste ; ne m’en parlez plus…

— Vous vous rendez suspecte en ne voulant pas jurer absolument de dire vérité ?

— Ne m’en parlez plus, passez outre.

— Nous vous requérons itérativement de jurer précisément et absolument ?

— Je dirai volontiers ce que je sais, et encore pas tout… Je suis venue de par Dieu, je n’ai rien à faire ici ; que l’on me renvoie à Dieu d’où je suis venue.

— Derechef nous vous sommons et requérons de jurer, sous peine de sortir chargée de ce qui vous est imputé.

— Passez outre.

— Une dernière fois nous vous requérons de jurer, et vous admonestons avec instance de dire vérité sur ce qui touche votre procès : vous vous exposez à un grand péril par un tel refus.

— Je suis prête à jurer de dire vérité sur ce que je sais touchant le procès.

Et elle a juré de cette manière.

Ensuite, de notre ordre, elle a été interrogée par maître Jean Beaupère, docteur insigne, ainsi qu’il suit :

— Depuis quelle heure n’avez-vous ni bu ni mangé ?

— Depuis hier après-midi.

61— Depuis quelle heure avez-vous entendu votre voix ?

— Je l’ai entendue hier et aujourd’hui.

— À quelle heure, hier, l’avez-vous entendue ?

— Hier, je l’ai entendue trois fois, une fois le matin, une fois à vêpres, une fois lorsque sonnait l’Ave Maria du soir… Je l’ai même entendue plus souvent que cela.

— Que faisiez-vous hier matin quand la voix vous est venue ?

— Je dormais ; la voix m’a éveillée.

— Est-ce en vous touchant le bras ?

— Elle m’a éveillée sans me toucher.

— Était-elle dans votre chambre ?

— Non, que je sache, mais dans le château.

— L’avez-vous remerciée ? Vous êtes-vous mise à genoux ?

— Je l’ai remerciée ; je me suis assise sur mon lit ; j’ai joint les mains. J’avais réclamé son secours. La voix m’a dit : Réponds hardiment. Je lui ai demandé conseil sur ce que je devais répondre, la priant de réclamer, sur ce, conseil du Seigneur. La voix m’a dit : Réponds hardiment, Dieu t’aidera… Avant que je l’eusse priée de me donner conseil, elle m’avait dit quelques paroles, je ne l’avais pas bien comprise… Après que je fus éveillée, elle me dit : Réponds hardiment. — (S’adressant à nous, évêque) : Vous dites que vous êtes mon juge ; prenez garde à ce que vous faites ; car, en vérité, je suis envoyée par Dieu, et vous vous mettez en grand danger !

Maître Beaupère continuant :

— Cette voix a-t-elle quelquefois varié dans ses conseils ?

— Je ne l’ai oncques trouvée en deux paroles contraires… Cette nuit encore je l’ai entendue me dire : Réponds hardiment !

— Votre voix vous a-t-elle défendu de tout dire de ce qui vous serait demandé ?

62— Je ne vous répondrai pas là-dessus J’ai des révélations touchant le Roi que je ne vous dirai pas.

— Vous a-t-elle défendu de dire ces révélations ?

— Je ne suis pas conseillée là-dessus… Donnez-moi délai de quinze jours et je vous répondrai… Si la voix me l’a défendu, qu’en voudrez-vous dire ?… Croyez que ce ne sont pas les hommes qui me l’ont défendu… Aujourd’hui, je ne répondrai pas ; je ne sais si je le dois ou non, cela ne m’a pas été révélé… Mais aussi fermement que je crois la foi chrétienne et que Dieu nous a rachetés des peines de l’enfer, cette voix m’est venue de Dieu et de son commandement.

— La voix que vous dites vous apparaître est-elle d’un ange de Dieu immédiatement, d’un saint ou d’une sainte ?

— La voix me vient de par Dieu, et je ne vous dis pas tout ce que j’en sais ; j’ai plus grande peur de faillir en vous disant quelque chose qui lui déplaise, que je n’en ai de vous répondre… Quant à cette question, je vous prie de me donner délai.

— Est-ce déplaire à Dieu que dire la vérité ?

— Mes voix m’ont confié certaines choses pour les dire au Roi et non à vous… Cette nuit même elles m’ont dit beaucoup de choses pour le bien de mon Roi, que je voudrais que le Roi connusse de suite… dussé-je ne pas boire de vin jusqu’à Pâques… le Roi en serait plus joyeux à son dîner…

— Ne pouvez-vous tant faire auprès de votre voix qu’elle consente porter cette nouvelle à votre Roi ?

— Je ne sais si la voix voudrait obéir et si Dieu le veut. S’il plaît à Dieu, il saura bien le révéler au Roi, et j’en serai bien contente.

— Pourquoi cette voix ne parle-t-elle plus à votre Roi comme elle le faisait quand vous étiez en sa présence ?

63— Je ne sais si c’est la volonté de Dieu… Sans la grâce de Dieu je ne saurais rien faire.

— Votre conseil vous a-t-il révélé que vous vous évaderez de prison ?

— Je ne vous l’ai à dire.

— Cette nuit, la voix vous a-t-elle donné conseil et avis de ce que vous devez répondre ?

— Si elle m’a donné avis et conseil là-dessus, je n’ai pas bien compris.

— Les deux derniers jours que vous avez entendu cette voix, est-il venu une clarté ?

— La clarté vient en même temps que la voix.

— Outre la voix, voyez-vous quelque chose ?

— Je ne vous dirai pas tout, je n’en ai pas permission ; mon serment ne touche pas à cela. Ma voix est bonne et digne ; je ne suis pas tenue de vous en répondre… Je demande que l’on me donne par écrit les points sur lesquels je ne réponds pas en ce moment.

— La voix à laquelle vous demandez conseil a-t-elle un visage et des yeux ?

— Vous ne le saurez pas encore… Il y a dicton parmi les enfants que : Quelquefois on est pendu pour avoir dit la vérité.

— Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ?

— Si je n’y suis, Dieu m’y mette, et si j’y suis, Dieu m’y garde. Je serais la plus dolente de tout le monde, si je savais que je ne suis point en la grâce de Dieu… Mais si j’étais en état de péché, croyez-vous que la voix viendrait à moi ?… Je voudrais que chacun entendît cette voix comme je l’entends… Je tiens que j’avais environ treize ans quand elle me visita pour la première fois.

— Dans votre jeunesse, alliez-vous jouer aux champs avec les autres enfants ?

64— J’y ai bien été quelquefois, je ne sais à quel âge.

— Ceux de Domrémy tenaient-ils pour le parti des Bourguignons ou pour le parti adverse ?

— Je n’ai connu qu’un seul Bourguignon à Domrémy : j’aurais bien voulu qu’on lui eût coupé la tête… si toutefois il eût plu à Dieu.

— Ceux de Maxey étaient-ils Bourguignons ou adversaires des Bourguignons ?

— Ils étaient Bourguignons. Depuis que j’ai entendu que mes voix étaient pour le Roi de France je n’ai plus aimé les Bourguignons… Les Bourguignons auront la guerre s’ils ne font ce qu’ils doivent : je le sais par ma voix… Les Anglais étaient déjà en France quand les voix commencèrent à me venir. Je n’ai pas mémoire d’avoir été avec les enfants de Domrémy quand ils allaient se battre contre ceux de Maxey pour le parti des Français ; mais j’ai bien vu les enfants de Domrémy qui s’étaient battus avec ceux de Maxey en revenir plusieurs fois bien blessés et bien sanglants.

— Avez-vous eu dans votre jeunesse intention de battre les Bourguignons ?

— J’ai grande volonté et affection que mon Roi ait son royaume.

— Quand vous deviez venir en France, auriez-vous bien voulu être homme ?

— Ailleurs j’en ai répondu.

— Ne conduisiez-vous pas les animaux aux champs ?

— J’en ai aussi déjà répondu… Quand je fus plus grande et que j’eus discrétion, je ne les gardais plus d’ordinaire ; mais j’aidais à les mener au pré et à un château nommé l’Île, par crainte des hommes d’armes… Je ne me rappelle pas si je les ai conduits ou non dans mon jeune âge…

65— Qu’avez-vous à dire au sujet de certain arbre qui existe près de votre village ?

— Non loin de Domrémy il y a un arbre qu’on appelle l’arbre des Dames, d’autres l’appellent l’arbre des Fées ; auprès il y a une fontaine où j’ai ouï dire que les gens malades de la fièvre viennent boire et chercher de l’eau pour se rétablir la santé. J’en ai vu moi-même venir ainsi, mais je ne sais s’ils ont guéri. J’ai entendu dire que les malades, une fois relevés, vont à cet arbre se promener. C’est un bel arbre, un hêtre, d’où vient le beau may ; il appartient au seigneur Pierre de Bourlemont, chevalier… J’allais quelquefois jouer avec les autres jeunes filles, y faire des guirlandes pour Notre-Dame de Domrémy… Souvent j’ai entendu des anciens (ils ne sont pas de mon lignage) dire que les fées hantent cet arbre… J’ai aussi entendu dire à une de mes marraines nommée Jeanne, femme du maire Aubery de Domrémy, qu’elle y a vu les fées ; est-ce vrai ou non, je ne sais… Quant à moi, je ne les y ai jamais vues que je sache… Si j’en ai vu ailleurs, je ne le sais… J’ai vu des jeunes filles mettre des guirlandes aux branches de cet arbre, et moi-même j’y en ai mis quelquefois avec mes compagnes ; tantôt nous emportions ces guirlandes, tantôt nous les laissions… Depuis que j’ai su qu’il fallait que je vinsse en France, je me suis livrée à ces jeux et à ces distractions le moins que j’ai pu… Depuis que j’ai l age de raison je ne me souviens pas y avoir été danser… J’ai pu y danser autrefois avec les autres enfants… J’y ai plus chanté que dansé… Il y a aussi un bois nommé le bois Chesnu, que l’on voit de la porte de mon père ; il n’en est pas éloigné d’une demi-lieue. Je ne sais et n’ai jamais entendu dire que les fées y apparaissent ; mais mon frère m’a appris qu’on disait dans le pays : Jeannette a pris son fait à l’arbre des Fées. Il n’en est 66rien, et je lui ai dit le contraire… Quand je vins vers le Roi, aucuns me demandaient si dans mon pays il n’y avait point un bois appelé le bois Chesnu, parce qu’il y avait prophéties qui disaient que des environs de ce bois viendrait une pucelle qui ferait des merveilles… Je n’ai pas ajouté foi à cela.

— Voulez-vous avoir un habit de femme ?

— Donnez-m’en un, je le prendrai et m’en irai ; autrement, non. Je suis contente de celui que j’ai, puisqu’il plaît à Dieu que je le porte.

Cela fait, nous avons arrêté l’interrogatoire et remis la suite à mardi prochain, jour pour lequel nous avons convoqué tous les assistants à la même heure et au même lieu.

27 février
Quatrième interrogatoire public

Le mardi 27 février, nous, évêque, nous sommes, comme les jours précédents, rendu dans la chambre du château ; nous avions ce jour-là avec nous les révérends pères, docteurs et maîtres dont les noms suivent :

Gilles, abbé de Fécamp ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Maurice Duquesnay, Jean Lefebvre, Guillaume Lebouchier, Pierre Houdenc, Jean de Châtillon, Érard Émengard, Jean de Favé, Denis de Sabeuvras, Nicolas Medici, Jean le Charpentier, Nicolas, abbé de Jumièges ; Guillaume, abbé de Sainte-Catherine ; Guillaume, abbé de Cormeilles ; Jean Guérin, Raoul Roussel, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Guillaume de Baudrebosc, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Thomas de Courcelles, 67Jean Lemaître, Jean le Vautier, l’abbé de Préaux, Guillaume des Jardins, Robert Barbier, Denis Gastinel, Jean Ledoux, Nicolas de Venderès, Jean Pinchon, Jean Basset, Aubert Morel, Jean Duchemin, Jean Delafontaine, Jean Colombel, Jean Bruillot, Raoul Auguy, Jean Alespée, Geoffroy de Crotay, Gilles Deschamps, Nicolas Caval, Pierre Carrel, Nicolas Maulin, Nicolas Loyseleur et Robert Morel.

En leur présence, nous avons requis ladite Jeanne de prêter serment de dire vérité sur ce qui touche son procès ?

— Volontiers je jurerai, a-t-elle répondu, de dire vérité sur ce qui touche le procès, mais non sur tout ce que je sais…

Nous l’avons requise itérativement de dire vérité sur tout ce qui va lui être demandé.

— Vous devez être contents, a-t-elle répondu, j’ai assez juré.

Alors, de notre ordre, maître Beaupère a commencé à l’interroger.

Et d’abord il lui a demandé comment elle s’était portée depuis samedi dernier.

— Vous voyez bien comment je me suis portée ; je me suis portée le mieux que j’ai pu.

— Jeûnez-vous chaque jour pendant ce carême ?

— Est-ce que cela est du procès ?… Eh bien, oui ! j’ai chaque jour jeûné pendant ce carême.

— Depuis samedi avez-vous entendu votre voix ?

— Oui vraiment, et plusieurs fois.

— Samedi, l’avez-vous entendue dans cette salle où vous êtes interrogée ?

— Cela n’est point de votre procès… Eh bien, oui ! je l’ai entendue.

68— Que vous a dit votre voix samedi dernier ?

— Je ne l’ai pas bien comprise, et n’ai rien entendu que je puisse vous redire, jusqu’au moment où je fus rentrée dans ma chambre.

— Que vous a-t-elle dit dans votre chambre, à votre retour ?

— Elle m’a dit : Réponds-leur hardiment.… Je prends conseil de mes voix sur ce que vous me demandez… Je dirai volontiers ce que j’aurai de Dieu la permission de révéler ; mais quant aux révélations concernant le Roi de France, je ne les dirai pas sans permission de ma voix.

— Votre voix vous a-t-elle défendu de tout dire ?

— Je ne l’ai pas bien compris.

— Que vous a dit la voix en dernier lieu ?

— Je lui ai demandé conseil sur certaines choses que vous m’aviez demandées.

— Vous a-t-elle donné ce conseil ?

— Sur quelques points, oui ; sur d’autres vous pouvez me demander réponse que je ne vous dirai pas, n’en ayant pas congé. Car si je répondais sans congé, je n’aurais plus mes voix en garant. Quand j’aurai congé de Notre-Seigneur, je ne craindrai pas de parler, parce que j’aurai garantie.

— La voix qui vous a parlé est-elle d’un ange, d’un saint, d’une sainte, ou de Dieu directement ?

— C’est la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite… Leurs figures sont ornées de belles couronnes, très-richement et très-précieusement. De vous dire cela j’ai licence de Notre-Seigneur. Si de ce vous faites doute, envoyez à Poitiers, où autrefois j’ai été interrogée.

— Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes ? Comment les distinguez-vous l’une de l’autre ?

— Je sais bien que ce sont elles, et je les distingue bien l’une de l’autre.

69— Comment les distinguez-vous ?

— Par le salut qu’elles me font… Voilà bien sept ans qu’elles ont entrepris de me conduire… Je les connais bien parce qu’elles se sont nommées à moi.

— Ces deux saintes sont-elles vêtues de même étoffe ?

— Je ne vous en dirai davantage pour le moment : je n’ai congé de le révéler. Si vous ne me croyez, allez à Poitiers… Il y a des révélations qui vont au Roi de France et non à vous qui m’interrogez.

— Sont-elles de même âge ?

— Je n’ai congé de le dire.

— Parlent-elles à la fois ou l’une après l’autre ?

— Je n’ai congé de vous le dire ; cependant j’ai toujours eu conseil de toutes deux.

— Laquelle vous est apparue la première ?

— Je ne les ai pas distinguées de suite… Je l’ai bien su autrefois, mais je l’ai oublié… Si j’en ai congé, je vous le dirai volontiers ; c’est écrit au registre de Poitiers… J’ai reçu aussi confort de saint Michel.

— Laquelle de ces deux apparitions vous est venue la première ?

— C’est saint Michel.

— Y a-t-il longtemps que pour la première fois vous avez eu la voix de saint Michel ?

— Je ne vous nomme pas la voix de saint Michel, je vous dis que j’ai eu de lui grand confort.

— Quelle fut la première voix qui vint à vous quand vous aviez environ treize ans ?

— Ce fut saint Michel : je le vis devant mes yeux ; il n’était pas seul, mais bien entouré d’anges du ciel… Je ne suis venue en France que de l’ordre de Dieu.

— Avez-vous vu saint Michel et ces anges en corps et en réalité ?

70— Je les ai vus des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois ; quand ils s’éloignaient de moi, je pleurais et j’aurais bien voulu être emmenée avec eux.

— En quelle figure était saint Michel ?

— Vous n’aurez encore réponse de moi ; je n’ai encore licence de vous le dire.

— Que vous dit saint Michel cette première fois ?

— Vous n’en aurez encore réponse aujourd’hui… Mes voix m’ont dit : Réponds hardiment.… En une fois j’ai dit au Roi tout ce qui m’avait été révélé, parce que cela le concernait ;… mais je n’ai pas encore licence de vous révéler tout ce que m’a dit saint Michel. — (À maître Beaupère) : Je voudrais bien que vous eussiez copie de ce livre qui est à Poitiers, s’il plaît à Dieu.

— Vos voix vous ont-elles défendu de faire connaître vos révélations sans congé d’elles ?

— Je ne vous réponds encore là-dessus… Sur ce dont j’aurai licence, je répondrai volontiers. Je n’ai pas bien compris si mes voix m’ont défendu de répondre.

— Quel signe donnez-vous que vous ayez cette révélation de Dieu, et que ce soient saintes Catherine et Marguerite qui conversent avec vous ?

— Je vous ait dit que ce sont elles ; croyez-moi si vous voulez.

— Vous est-il défendu de le dire ?

— Je n’ai pas bien compris si cela m’a été défendu ou non.

— Comment savez-vous distinguer les choses auxquelles vous avez licence de répondre, de celles pour lesquelles cela vous est défendu ?

— Sur certains points j’ai demandé congé, et sur certains je l’ai obtenu… J’aurais mieux aimé être tirée à quatre chevaux qu’être venue en France sans congé de Dieu.

71— Dieu vous a-t-il prescrit de vous habiller en homme ?

— Ce qui concerne ce vêtement est peu de chose, moins que rien… Je ne l’ai pris de l’avis d’homme au monde ; je n’ai pris cet habit et n’ai rien fait que du commandement de Notre-Seigneur et des anges.

— Vous paraît-il que ce commandement de prendre un habit d’homme soit licite ?

— Tout ce que j’ai fait, c’est du commandement de Notre-Seigneur. S’il m’avait dit d’en prendre un autre, je l’eusse pris, puisque tel eût été son commandement.

— N’avez-vous pas pris ce vêtement de l’ordre de Robert de Baudricourt ?

— Non.

— Croyez-vous avoir bien fait de prendre un habit d’homme ?

— Tout ce que j’ai fait de l’ordre de Notre-Seigneur, je crois l’avoir bien fait, j’en attends bonne garantie et bon secours.

— En ce cas particulier, en prenant un habit d’homme, croyez-vous avoir bien fait ?

— Je n’ai rien fait au monde que de l’ordre de Dieu.

— Quand vous avez vu cette voix venir à vous, y avait-il de la lumière ?

— Il y avait beaucoup de lumière de toute part, et comme il convient. — (S’adressant à maître Beaupère) : Il ne vous en vient pas autant à vous !

— Y avait-il un ange sur la tête de votre Roi quand vous l’avez vu la première fois ?

— Par Notre-Dame ! s’il y était, je n’en sais rien, je ne l’ai vu.

— Y avait-il de la lumière ?

— Il y avait plus de trois cents chevaliers et plus de cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle… Rarement 72j’ai des révélations sans qu’il y ait de la lumière.

— Comment votre Roi a-t-il pu ajouter foi à vos dires ?

— Il avait de bons signes, et les clercs m’ont rendu bon témoignage.

— Quelles révélations votre Roi a-t-il eues ?

— Vous ne les aurez pas de moi cette année… Pendant trois semaines j’ai été interrogée par le clergé à Chinon et à Poitiers. Avant de vouloir me croire, le Roi a eu un signe de mes faits ; et les clercs de mon parti ont été d’avis qu’il n’y avait que du bon dans mon fait.

— Avez-vous été à Sainte-Catherine de Fierbois ?

— Oui ; et j’y ai entendu trois messes en un jour. Ensuite j’allai au château de Chinon, d’où j’envoyai lettre au Roi pour savoir s’il me serait permis de l’aller trouver ; que j’avais bien fait cent cinquante lieues pour venir à son secours, et que je savais beaucoup de bonnes choses pour lui. Je crois me rappeler qu’il y avait dans ma lettre que je saurais bien le connaître entre tous autres… J’avais une épée que j’avais prise à Vaucouleurs. Durant que j’étais à Tours ou à Chinon, j’envoyai chercher une épée qui existait dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l’autel ; elle y fut trouvée aussitôt, toute rouillée… Cette épée était dans la terre, rouillée ; dessus, il y avait cinq croix ; j’avais su par ma voix où elle était. Jamais je n’avais vu l’homme qui l’alla chercher. J’écrivis aux prêtres du lieu qu’il leur plût que j’eusse cette épée ; ils me l’envoyèrent. Elle était sous terre, pas très-enfoncée, derrière l’autel, autant qu’il me semble ; je ne sais pas bien au juste si elle était devant ou derrière l’autel ; mais je crois avoir écrit qu’elle était derrière. Aussitôt qu’elle fut retrouvée, les prêtres de l’église la frottèrent, et aussitôt la rouille tomba sans effort. Ce fut un armurier de Tours qui l’alla chercher. Les prêtres de Fierbois me firent cadeau d’un 73fourreau ; ceux de Tours, d’un autre ; l’un était de velours vermeil, l’autre de drap d’or. J’en fis faire un troisième de cuir bien fort. Quand je fus prise, je n’avais pas cette épée. J’ai toujours porté l’épée de Fierbois depuis que je l’ai eue jusqu’à mon départ de Saint-Denis, après l’assaut de Paris.

— Quelle bénédiction avez-vous faite ou fait faire sur cette épée ?

— Je ne l’ai ni bénie ni fait bénir, je ne l’eusse su faire… Cette épée, je l’aimais beaucoup, parce qu’elle a été trouvée dans l’église de Sainte-Catherine que j’aime beaucoup.

— Avez-vous été à Coulange-les-Vineuses ?

— Je ne sais.

— Avez-vous quelquefois posé votre épée sur un autel, et en la posant ainsi était-ce pour que votre épée fut plus fortunée ?

— Non, que je sache.

— Avez-vous quelquefois prié pour qu’elle fût plus fortunée ?

— Il est bon de savoir que j’aurais voulu que mon harnois fut bien fortuné.

— Aviez-vous votre épée quand vous avez été prise ?

— Non ; j’en avais une qui avait été prise sur un Bourguignon.

— Où l’épée de Fierbois est-elle restée ?

— J’ai offert à Saint-Denis une épée et des armes, mais ce n’est pas cette épée-là. Celle-ci, je l’avais à Lagny ; de Lagny jusqu’à Compiègne, j’ai porté l’épée de ce Bourguignon ; c’était une bonne épée de guerre, bien bonne à donner de bonnes buffes et de bons torchons. Dire ce qu’est devenue l’autre épée ne regarde pas le procès, et je ne répondrai pas là-dessus maintenant. Mes frères ont 74tout mon bien, mes chevaux, mon épée à ce que je crois, et le reste, qui vaut plus de douze mille écus.

— Quand vous avez été à Orléans, aviez-vous un étendard ou bannière ? et de quelle couleur était-elle ?

— J’avais une bannière dont le champ était semé de lis ; le monde y était figuré avec un ange de chaque côté ; elle était blanche, de la toile blanche dite boucassin ; il y avait écrit dessus, il me le semble : Jhesus Maria ; elle était frangée de soie.

— Les noms de Jhesus Maria étaient-ils écrits en haut, en bas ou sur le côté ?

— Sur le côté, il me semble.

— Qu’aimiez-vous mieux de votre bannière ou de votre épée ?

— Beaucoup, quarante fois mieux ma bannière que mon épée.

— Qui vous a fait faire cette peinture sur votre bannière ?

— Je vous ai assez dit que je n’avais rien fait que du commandement de Dieu… C’était moi-même qui portais cette bannière quand j’attaquais les ennemis, pour éviter de tuer personne,… car je n’ai jamais tué personne.

— Quelle compagnie vous donna votre Roi quand il vous mit en œuvre ?

— Il me donna dix à douze mille hommes. D’abord j’allai à Orléans, à la bastille de Saint-Loup, et ensuite à celle du Pont.

— À l’attaque de quelle bastille fîtes-vous retirer vos hommes ?

— Il ne m’en souvient… J’étais bien sûre de lever le siège d’Orléans ; j’en avais eu révélation ; je l’avais dit au Roi avant d’y venir.

— Avant l’assaut n’avez-vous pas dit à vos gens que vous 75recevriez seule des flèches, viretons et des pierres, lancées par les machines et les canons ?

— Non ; cent de mes gens et même plus furent blessés. Je leur avais dit : Soyez sans crainte et vous lèverez le siège. Lors de l’assaut de la bastille du Pont, je fus blessée au cou d’une flèche ou vireton ; mais j’eus grand confort de sainte Catherine et fus guérie en moins de quinze jours. Je n’avais cessé pour cela de chevaucher et de besogner. Je savais bien que je serais blessée, je l’avais dit au Roi, mais que nonobstant je continuerais de besogner… Cela m’avait été révélé par les voix de mes deux saintes, la bienheureuse Catherine et la bienheureuse Marguerite… C’est moi qui la première ai placé une échelle en haut à la bastille du Pont, et c’est en levant cette échelle que j’ai été blessée au cou de ce vireton.

— Pourquoi n’avez-vous pas accepté de traité avec le capitaine de Jargeau ?

— Ce sont les seigneurs de mon parti qui répondirent aux Anglais qu’ils n’auraient pas le délai de quinze jours qu’ils demandaient, leur disant qu’ils eussent à se retirer sur l’heure, eux et leurs chevaux. Quant à moi, je dis à ceux de Jargeau de se retirer, s’ils le voulaient, en leur petite cotte et la vie sauve, sinon qu’ils seraient pris d’assaut.

— Aviez-vous eu révélation de votre conseil, c’est-à-dire de vos voix, pour savoir s’il fallait donner ou non ce délai de quinze jours ?

— Il ne m’en souvient.

Cela fait, la suite de l’interrogatoire a été reportée à un autre jour. Nous avons fixé à jeudi la prochaine réunion, en ce même lieu.

761er mars
Cinquième interrogatoire public

Le jeudi 1er mars, nous, évêque, nous sommes rendu au lieu ordinaire de nos séances, au château de Rouen, où a comparu devant nous en jugement Jeanne susdite. Nous étions assisté des révérends pères, docteurs et maîtres dont les noms suivent :

Gilles, abbé de Fécamp ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean de Châtillon, Érard Émengard, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Denis de Sabeuvras, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Maurice Duquesnay, Guillaume Lebouchier, Pierre Houdenc, Jean de Nibat, Jean Lefebvre, Jacques Guesdon ; Nicolas, abbé de Jumièges ; Guillaume, abbé de Sainte-Catherine ; Guillaume, abbé de Cormeilles ; Jean Guérin, Raoul Roussel ; les abbés de Saint-Ouen et de Préaux, le prieur de Saint-Lô ; Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Thomas de Courcelles, Guillaume de Baudrebosc, Jean Pigache, Raoul Sauvaige, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Jean Lemaître, Jean Levautier, Nicolas de Venderès, Jean Bruillot, Jean Pinchon, Jean Basset, Jean Delafontaine, Raoul Auguy, Jean Colombe), Richard de Saulx, Aubert Morel, Jean Duchemin, Laurent Dubust, Philippe Marescal, Denis Gastinel, Jean Ledoux, Robert Barbier, André Marguerie, Jean Alespée, Gilles Deschamps, Nicolas Caval, Geoffroy de Crotay, Pierre Cave, Nicolas Maulin, Robert Morel, Nicolas Loyseleur.

En leur présence, nous avons sommé et requis Jeanne de prêter simplement et absolument serment de dire vérité sur ce qui va lui être demandé.

77— Je suis prête, a-t-elle répondu, ainsi que je vous l’ai déjà déclaré, à dire vérité sur tout ce que je sais touchant le procès ; mais je sais beaucoup de choses qui ne touchent pas le procès, et pas n’est besoin de vous les dire… Je parlerai volontiers, et en toute vérité, sur tout ce qui touche le procès.

Nous l’avons de nouveau sommée et requise, et elle a répondu :

— Ce que je sais de vrai touchant le procès, volontiers je vous le dirai.

Et elle a juré ainsi, les mains sur les saints Évangiles. Puis elle a dit :

— Sur ce que je sais qui touche le procès, je dirai volontiers vérité. Je vous en dirai autant que j’en dirais au Pape de Rome, si j’étais devant lui.

Puis elle a été interrogée ainsi qu’il suit :

— Que dites-vous de notre seigneur le Pape, et qui croyez-vous qui soit le vrai Pape ?

— Est-ce qu’il y en a deux ?

— N’avez-vous pas reçu une lettre par laquelle le comte d’Armagnac vous demandait auquel des trois pontifes252 il doit obéir ?

— Le comte m’a, en effet, écrit à ce sujet ; j’ai répondu, entre autres, que quand je serais à Paris ou ailleurs, en repos, je lui donnerais réponse ; j’étais au moment de monter à cheval quand je lui ai répondu ainsi.

À cet instant, nous avons fait lire la copie de la lettre du comte et de la réponse de Jeanne, qui sont ainsi conçues :

Ma très-chière Dame, je me recommande humblement 78à vous, et vous supplie pour Dieu que, actendu la division qui en présent est en sainte Église universal, sur le fait des papes (car il i a trois contendans du papat, l’un demeure à Romme, qui se fait appeller Martin Quint, auquel tous les rois chrestiens obéissent ; l’autre demeure à Paniscole, au royaume de Valence, lequel se fait appeller pape Clément VIIe ; le tiers en ne seet où il demeure, se non-seulement le cardinal de Saint-Estienne, et peu de gens avec lui ; lequel se fait nommer pape Benoist XIIIIe ; le premier, qui se dit pape Martin, fut eslu à Constance par le consentement de toutes les nacions des chrestiens ; celui qui se fait appeller Climent fu eslu à Paniscole, après la mort du pape Benoist XIIIe, par trois de ses cardinaulx ; le tiers qui se nomme Benoist XIIIIe, à Paniscole fu eslu secrètement, mesmes par le cardinal de Saint-Estienne) : veulliez supplier à Nostre-Seigneur Jhésucrit que, par sa miséricorde infinité, nous veulle par vous déclarier, qui est des trois dessusdiz, vray Pape, et auquel plaira que on obéisse de ci en avant, ou à cellui qui se dit Martin, ou à cellui qui se dit Climent, ou à cellui qui se dit Benoist ; et auquel nous devons croire, si secrètement ou par aucune dissimulation, ou publique ou manifeste : car nous serons tous prestz de faire le vouloir et plaisir de Nostre-Seigneur Jhésucrit.

Le tout vostre, conte d’Armignac.

Réponse de Jeanne :

Jhésus ✠ Maria.

Conte d’Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy, lequel m’a dit que l’aviés envoié par deçà pour savoir de moy auquel des trois papes, que 79mandés par mémoire, vous devriés croire. De laquelle chose ne vous puis bonnement faire savoir au vray pour le présent jusques à ce que je soye à Paris ou ailleurs, à requoy ; car je suis pour le présent trop empeschiée au fait de la guerre ; mais quant vous sarey que je seraz à Paris, envoiez ung message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le Roy de tout le monde, et que en aurez à faire, à tout mon povoir. À Dieu vous commans ; Dieu soit garde de vous. Escript à Compiengne, le XXIIe jour d’aoust.

Puis l’interrogatoire a été continué ainsi :

— Est-ce bien la réponse que vous avez faite ?

— J’estime avoir fait cette réponse en partie, mais non pour le tout.

— Avez-vous dit que vous saviez, par le conseil du Roi des rois, ce que le comte devait tenir là-dessus ?

— Je n’en sais rien.

— Faisiez-vous doute à qui le comte devait obéir ?

— Je ne savais que lui mander sur sa question à qui il devait obéir, parce que le comte lui-même demandait désirer savoir à qui Dieu voulait qu’il obéît. Mais pour moi, je tiens et crois que nous devons obéir à notre seigneur le Pape qui est à Rome… Je dis à l’envoyé du comte quelque chose qui n’est pas dans cette copie…, et si cet envoyé n’était parti aussitôt, il eût été jeté à l’eau, non par moi, toutefois. Sur ce que le comte me demandait qu’il désirait savoir à qui Dieu voulait qu’il obéît, je lui ai répondu que je ne le savais pas ; mais je lui ai mandé plusieurs choses qui n’ont pas été mises en écrit. Quant à moi, je crois au seigneur Pape qui est à Rome.

80— Pourquoi avez-vous écrit que vous donneriez ailleurs réponse, puisque vous croyez au Pape qui est à Rome ?

— Cette réponse avait trait à autre chose qu’au fait des trois souverains pontifes.

— Avez-vous dit que sur le fait des trois souverains pontifes, vous auriez conseil ?

— Je n’ai jamais écrit ni fait écrire sur le fait des trois souverains pontifes. (Et elle appuie cette réponse par son serment.)

— Aviez-vous l’habitude de mettre en tête de vos lettres les noms : Jhesus Maria, avec une croix ?

— Sur d’aucunes je les mettais, sur d’autres non : quelquefois je mettais une croix, en signe que celui de mon parti à qui j’écrivais ne fit pas ce que je lui écrivais.

(Ici, il est donné lecture d’une lettre écrite par Jeanne au Roi notre sire, au duc de Bedford, et autres dont la teneur suit :)

Lettre de Jeanne an duc de Bedford.

✠ Jhésus Maria. ✠

Roy d’Angleterre, et vous, duc de Bedfort, qui vous dictes régent le royaume de France ; vous Guillaume de la Poule, conte de Sulfork ; Jehan, sire de Talebot ; et vous, Thomas, sire d’Escales, qui vous dictes lieutenans dudit duc de Bedford, faictes raison au Roy du ciel ; rendez à la Pucelle qui est cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ci venue de par Dieu pour réclamer le sanc royal. Elle est toute preste de faire paix, se vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous mectrés jus, et paierez ce que vous l’avez tenu. Et entre vous, archiers, compaignons de 81guerre, gentilz et autres qui estes devant la ville d’Orléans, alez vous ent en vostre païs, de par Dieu ; et se ainsi ne le faictes, attendez les nouvelles de la Pucelle qui vous ira voir briefement à vos bien grand dommaiges. Roy d’Angleterre, se ainsi ne le faictes, je suis chief de guerre, et en quelque lieu que je actaindray vos gens en France, je les en ferai aler, veuillent ou non veuillent, et si ne vuellent obéir, je les ferai tous occire. Je suis cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. Et si vuellent obéir, je les prandray à mercy. Et n’aiez point en vostre oppinion, quar vous ne tendrez point le royaume de France, Dieu, le Roy du ciel, filz sainte Marie ; ainz le tendra le roy Charles, vrai héritier ; car Dieu, le Roy du ciel, le veult, et lui est révélé par la Pucelle, lequel entrera à Paris à bonne compagnie. Se ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous ferrons dedens et y ferons ung si grant hahay, que encore a-il mil ans, que en France ne fu si grant, se vous ne faictes raison. Et croyez fermement que le Roy du ciel envoiera plus de force à la Pucelle, que vous ne lui sariez mener de tous assaulx, à elle et à ses bonnes gens d’armes ; et aux horions verra-on qui ara meilleur droit de Dieu du ciel. Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes mie détruire. Si vous lui faictes raison, encore pourrez venir en sa compaignie, l’où que les Franchois feront le plus bel fait que oncques fut fait pour la chrestienté. Et faictes response se vous voulez faire paix en la cité d’Orléans ; et se ainsi ne le faictes, de vos bien grans dommages vous souviengne briefment. Escript ce mardi sepmaine saincte.

82— Reconnaissez-vous cette lettre ?

— Oui, sauf trois mots. Au lieu de : Rendez à la Pucelle, il faut : Rendez au Roi. Les mots chef de guerre et corps pour corps, ne sont pas dans les lettres que j’ai envoyées. Aucun seigneur ne m’a oncques dicté ces lettres : c’est moi-même qui les ai dictées avant de les envoyer. Cependant, je les ai bien montrées à quelques-uns de mon parti. — Avant sept ans, les Anglais perdront un plus grand gage qu’ils n’ont encore fait à Orléans ; ils perdront tout en France. Les Anglais auront en France plus grande perte qu’ils n’ont eue oncques, et ce, par grande victoire que Dieu enverra aux Français.

— Comment le savez-vous ?

— Je le sais bien, par une révélation qui m’a été faite et que cela arrivera avant sept ans, et je suis bien marrie que ce soit si tard… Je sais cela par révélation, aussi clairement que je sais que vous êtes devant moi en ce moment…

— Quand cela arrivera-t-il ?

— Je n’en sais ni le jour ni l’heure.

— Quelle année cela arrivera-t-il ?

— Vous ne l’aurez pas encore : cependant je voudrais bien que ce fût avant la Saint-Jean.

— N’avez-vous pas dit qu’avant la Saint-Martin d’hiver cela arriverait ?

— J’ai dit qu’avant la Saint-Martin d’hiver on verrait bien des choses, et peut-être les Anglais seront jetés bas.

— Qu’avez-vous dit à John Gris, votre gardien, au sujet de la fête de Saint-Martin ?

— Je vous l’ai dit.

— Par qui savez-vous que cela doit arriver ?

— Par saintes Catherine et Marguerite.

83— Saint Gabriel était-il avec saint Michel quand il vint à vous ?

— Il ne m’en souvient.

— Depuis mardi dernier vous êtes-vous entretenue avec saintes Catherine et Marguerite ?

— Oui, mais je ne sais à quelle heure.

— Quel jour ?

— Hier et aujourd’hui : il n’y a de jour que je ne les entende.

— Les voyez-vous toujours dans le même costume ?

— Je les vois toujours sous la même forme et leurs têtes sont couronnées très-richement… Je ne parle pas du surplus de leur costume : je ne sais rien de leurs robes.

— Comment savez-vous que l’objet qui vous apparaît est homme ou femme ?

— Je le sais bien ; je les reconnais à leurs voix et elles se sont révélées à moi : je ne sais rien que par révélation et ordre de Dieu.

— Quelle partie de leur tête voyez-vous ?

— La face.

— Les saintes qui se montrent à vous ont-elles des cheveux ?

— Il est bon à savoir qu’elles en ont.

— Y a-t-il quelque chose entre leur couronne et leurs cheveux ?

— Non.

— Leurs cheveux sont-ils longs et pendants ?

— Je n’en sais rien. Je ne sais si elles ont des bras ou d’autres membres figurés. Elles parlent très-bien, et en bien beau langage. Je les entends très-bien.

— Comment parlent-elles, si elles n’ont pas de membres ?

— Je m’en rapporte à Dieu. Cette voix est belle, douce et humble, elle parle la langue française.

84— Est-ce que sainte Marguerite ne parle pas anglais ?

— Comment parlerait-elle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?

— Sur leurs têtes ainsi couronnées, ont-elles des anneaux aux oreilles ou ailleurs ?

— Je n’en sais rien.

— Avez-vous vous-même des anneaux ?

— (S’adressant à nous, évêque :) Vous en avez un à moi ; rendez-le-moi. Les Bourguignons en ont un autre. Je vous en prie, si vous avez mon anneau, montrez-le-moi.

— Qui vous a donné l’anneau qu’ont les Bourguignons ?

— C’est mon père ou ma mère. Je crois que les noms Jhésus Maria y sont gravés. Je ne sais qui les y a fait écrire ; il n’y a pas, il me semble, de pierre à cet anneau ; il m’a été donné à Domrémy. C’est mon frère qui m’a donné l’autre, celui que vous avez. (Continuant de s’adressera l’évêque :) Je vous charge de le donner à l’Église… — Jamais je n’ai guéri personne avec aucun de mes anneaux.

— Sainte Catherine et sainte Marguerite vous ont-elles parlé sous l’arbre dont il est fait mention ci-dessus ?

— Je n’en sais rien.

— Vous ont-elles parlé à la fontaine qui est près de cet arbre ?

— Oui, je les y ai entendues ; mais ce qu’elles m’ont dit alors, je ne sais.

— Que vous ont-elles promis, là ou ailleurs ?

— Elles ne m’ont rien promis que par congé de Dieu.

— Mais enfin quelles promesses vous ont-elles faites ?

— Cela n’est pas de votre procès, pas du tout. Sur d’autres sujets, elles m’ont dit que mon Roi serait rétabli dans son royaume, que ses adversaires le veuillent ou non ; 85elles m’ont dit aussi qu’elles me conduiraient au paradis : je les en ai bien requises.

— En avez-vous eu autre promesse ?

— Il y en a une autre, mais je ne la dirai pas ; cela ne touche pas au procès. Dans trois mois je dirai l’autre promesse.

— Vos voix vous ont-elles dit qu’avant trois mois vous serez délivrée de prison ?

— Cela n’est pas de votre procès. Cependant je ne sais quand je serai délivrée… Mais ceux qui veulent m’enlever de ce monde pourraient bien en partir avant moi.

— Votre conseil ne vous a-t-il pas dit que vous serez délivrée de votre prison actuelle ?

— Parlez-m’en dans trois mois, je vous répondrai253… D’ailleurs, demandez aux assistants, sous serment, si cela touche au procès.

— Nous, évêque, avons là-dessus pris l’avis des assistants, et tous ont pensé que cela touchait au procès.

Alors Jeanne a ajouté :

— Je vous l’ai toujours bien dit, vous ne saurez pas tout. Il faudra que je sois délivrée un jour. Mais de vous dire ce jour je veux avoir congé ; c’est pourquoi je vous demande délai.

— Vos voix vous ont-elles défendu de dire la vérité ?

— Voulez-vous que je vous dise ce qui regarde le Roi de France ? Il y a une foule de choses qui ne touchent pas le procès. Je sais bien que mon Roi gagnera le royaume de France. Je le sais aussi bien que je sais que vous êtes devant moi, siégeant en tribunal. Je serais morte, n’était cette révélation, qui me conforte chaque jour.

86— Qu’avez-vous fait de votre mandragore ?

— Je n’en ai pas et oncques n’en ai eu. Mais j’ai entendu dire qu’il y en a près de chez nous, oncques n’en ai vu. J’ai ouï dire que c’est chose dangereuse et mauvaise à garder ; je ne sais à quoi cela sert.

— Où est cette mandragore dont vous avez entendu parler ?

— J’ai entendu dire qu’elle est en terre, près de l’arbre dont j’ai parlé plus haut ; mais je ne sais l’endroit. Au-dessus de cette mandragore serait, dit-on, un coudrier.

— À quoi avez-vous entendu dire que sert cette mandragore ?

— À faire venir de l’argent ; mais je n’en crois rien. Jamais mes voix ne m’ont parlé de cela.

— En quelle figure était saint Michel quand il vous est apparu ?

— Je ne lui ai pas vu de couronne : je ne sais rien de ses vêtements.

— Était-il nu ?

— Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir !

— Avait-il des cheveux ?

— Pourquoi les lui aurait-on coupés ! Je n’ai pas vu saint Michel depuis que j’ai quitté le château du Crotoy. Je ne le vois pas très-souvent… Je ne sais s’il a des cheveux.

— A-t-il une balance ?

— Je n’en sais rien… J’ai grande joie quand je le vois ; il me semble quand je le vois que je ne suis pas en péché mortel. Sainte Catherine et sainte Marguerite ont plaisir à recevoir de temps à autre ma confession, chacune à son tour. Si je suis en péché mortel, c’est sans le savoir.

— Quand vous vous confessez, croyez-vous être en péché mortel ?

— Je ne sais si je suis en péché mortel, et je ne crois pas en avoir fait les œuvres ; et plaise à Dieu que je n’y sois 87jamais ; plaise à Dieu aussi que je n’aie oncques fait ou que je fasse œuvres qui chargent mon âme !

— Quel signe avez-vous donné à votre Roi que vous veniez de la part de Dieu ?

— Je vous ai toujours répondu que vous ne me l’arracheriez pas de la bouche. Allez le lui demander.

— Avez-vous juré de ne pas révéler ce qui vous sera demandé touchant le procès ?

— Je vous ai déjà répondu que je ne vous dirais rien de ce qui concerne mon Roi. Là-dessus je ne parlerai pas.

— Ne savez-vous pas le signe que vous avez donné à votre Roi ?

— Vous ne le saurez pas de moi.

— Mais cela touche le procès.

— De ce que j’ai promis de tenir bien secret je ne vous dirai rien. J’ai déjà dit, ici même, que je ne pourrais vous le dire sans parjure.

— À qui avez-vous promis cela ?

— À saintes Catherine et Marguerite, et cela a été montré au Roi. Je le leur ai promis sans qu’elles me l’aient demandé, de mon plein gré, de moi-même, parce que trop de gens m’eussent questionnée à ce sujet si je n’avais promis cela à mes saintes.

— Quand vous avez montré votre signe au Roi, étiez-vous seule avec lui ?

— J’estime qu’il n’y avait personne autre, quoique beaucoup de gens fussent assez près.

— Quand vous montrâtes ce signe au Roi, lui avez-vous vu une couronne sur la tête ?

— Je ne puis vous le dire sans parjure.

— À Reims votre Roi avait-il une couronne ?

— Je pense que le Roi prit avec plaisir la couronne qu’il trouva à Reims ; mais une autre bien plus riche lui eût été 88offerte plus tard. Il a agi ainsi pour hâter son fait, à la requête de ceux de la ville de Reims, pour leur éviter une trop longue charge de soldats. S’il eût attendu, il eût eu une couronne mille fois plus riche.

— Avez-vous vu cette couronne plus riche ?

— Je ne puis vous le dire sans encourir parjure, et si je ne l’ai pas vue, j’ai entendu dire qu’elle était riche et opulente à ce degré.

Cela fait, nous avons mis fin à l’interrogatoire et en avons renvoyé la suite à samedi prochain, huit heures du matin, au même lieu, requérant tous les assistants de s’y trouver.

3 mars
Sixième interrogatoire public

Le samedi 3 mars, au lieu plus haut désigné, a comparu devant nous, évêque, la susdite Jeanne ; nous étions assisté des pères, seigneurs et maîtres dont les noms suivent :

Gilles, abbé de Fécamp ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean de Châtillon, Érard Émengard, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Denis de Sabeuvras, Nicolas Lamy, Guillaume Évrard, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Maurice Duquesnay, Pierre Houdenc, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Guillaume, abbé de Cormeilles ; Guillaume Desjardins, Gilles Quenivet, Rolland Écrivain, Guillaume Delachambre, l’abbé de Saint-Georges, l’abbé de Préaux, le prieur de Saint-Lô, Nicolas Coppequesne, Thomas de Courcelles, Guillaume Lemaître, Guillaume de Baudrebosc, Jean Pigache, Raoul Sauvaige, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Jean Ledoux, Jean Duchemin, 89Jean Colombel, Raoul Auguy, Aubert Morel, Geoffroy de Crotay, Bureau de Cormeilles, Nicolas Maulin, Nicolas Loyseleur.

En leur présence nous avons requis ladite Jeanne de simplement et absolument jurer de dire vérité sur ce qui lui sera demandé. Elle a répondu :

— Je suis prête à jurer comme je l’ai déjà fait.

Et elle a juré ainsi, les mains sur les saints Évangiles.

Ensuite, parce qu’elle a dit dans ses précédents interrogatoires que saint Michel avait des ailes, mais qu’elle n’avait rien dit du corps et des membres de sainte Catherine et de sainte Marguerite, nous lui avons demandé ce qu’elle voulait dire là-dessus ? Elle a répondu :

— Je vous ai dit ce que je sais, je ne vous répondrai pas autre chose… J’ai vu saint Michel et ces deux saintes aussi bien que je sais bien que ce sont des saints et saintes du paradis.

— En avez-vous vu autre chose que la face ?

— Je vous ai dit ce que j’en sais ; mais pour vous dire tout ce que je sais, j’aimerais mieux que vous me fassiez couper le cou… Tout ce que je saurai touchant le procès, je le dirai volontiers.

— Croyez-vous que saint Michel et saint Gabriel aient des têtes naturelles ?

— Je les ai vus de mes yeux, et je crois que ce sont eux aussi fermement que je crois qu’il y a un Dieu.

— Croyez-vous que Dieu les ait formés en ces manière et forme où vous les voyez ?

— Oui.

— Croyez-vous que Dieu les ait, dès le principe, créés en ces manière et forme ?

90— Vous n’aurez rien pour le moment de plus que ce que j’ai répondu.

— Avez-vous su par révélation si vous vous échapperez ?

— Cela ne touche pas votre procès. Voulez-vous donc que je parle contre moi-même ?

— Vos voix vous ont-elles dit quelque chose ?

— Cela n’est pas de votre procès : je m’en réfère au procès. Si tout vous regardait je vous dirais tout… Par ma foi, je ne sais ni quel jour ni à quelle heure je m’échapperai.

— Vos voix vous en ont-elles dit quelque chose en général ?

— Oui, vraiment, elles m’ont dit que je serais délivrée ; mais je n’en sais ni le jour ni l’heure ; elles m’ont dit : Aie bon courage et gai visage.

— Quand vous arrivâtes pour la première fois près du Roi, vous demanda-t-il si vous aviez eu révélation pour changer d’habit ?

— Je vous en ai répondu. Je ne me rappelle pas si cela m’a été demandé. C’est écrit à Poitiers.

— Ne vous souvenez-vous pas si les maîtres qui vous ont interrogée en l’autre obédience, les uns pendant un mois, les autres pendant trois semaines, vous ont questionnée sur votre changement d’habit ?

— Je ne m’en souviens pas. Mais ils m’ont demandé où j’avais pris cet habit d’homme, et je leur ai dit que je l’avais pris à Vaucouleurs.

— Les maîtres susdits vous ont-ils demandé si c’était par ordre de vos voix que vous aviez pris cet habit ?

— Il ne m’en souvient.

— Votre Reine ne vous l’a-t-elle pas demandé la première fois que vous êtes venue la visiter ?

— Il ne m’en souvient.

— Votre Roi, votre Reine, quelques-uns de votre parti 91vous ont-ils jamais requise de déposer l’habit d’homme ?

— Ce n’est pas de votre procès.

— Au château de Beaurevoir n’en fûtes-vous pas requise ?

— Oui, vraiment, et j’ai répondu que je ne le déposerais pas sans licence de Dieu… La demoiselle de Luxembourg et la dame de Beaurevoir m’offrirent habit de femme ou drap pour en faire, en me requérant de le porter. Je leur répondis que je n’en avais pas congé de Notre-Seigneur, et qu’il n’était pas encore temps.

— Messire Jean de Pressy et autres, à Arras, vous offrirent-ils point un habit de femme254 ?

— Lui et plusieurs autres me l’ont plusieurs fois offert.

— Croyez-vous que vous auriez délinqué ou fait péché mortel de prendre habit de femme ?

— J’ai mieux fait d’obéir et servir mon souverain Seigneur, qui est Dieu… Si je l’eusse dû faire, je l’eusse fait plutôt à la requête de ces deux dames que d’autres dames qui soient en France, excepté ma Reine.

— Quand Dieu vous révéla de changer votre habit, fut-ce par la voix de saint Michel, de sainte Catherine ou de sainte Marguerite ?

— Vous n’en aurez maintenant autre chose.

— Quand votre Roi vous mit d’abord en œuvre et que vous fîtes faire votre bannière, les gens d’armes et autres gens de guerre firent-ils point faire panonceaux à la manière du vôtre ?

— Il est bon à savoir que les seigneurs maintenaient leurs armes. Aucuns de mes compagnons de guerre en firent faire à leur plaisir, et les autres non.

— De quelle matière les firent-ils faire ? fut-ce de toile ou de drap ?

92— C’était de blanc satin, et y avait en aucuns des fleurs de lis. Je n’avais de ma compagnie que deux ou trois lances. Mais mes compagnons de guerre aucunes fois en faisaient faire à la ressemblance des miens. Ils ne faisaient cela que pour reconnaître leurs hommes des autres.

— Renouvelait-on souvent ces panonceaux ?

— Je ne sais. Quand les lances étaient rompues l’on en faisait de nouveaux.

— Avez-vous quelquefois dit que les panonceaux qui étaient à la ressemblance des vôtres étaient heureux ?

— Je disais quelquefois à mes gens : Entrez hardiment parmi les Anglais ! Et moi-même y entrais.

— Leur avez-vous dit de les porter hardiment et qu’ils auraient bonheur ?

— Je leur ai bien dit ce qui est advenu et qui adviendra encore.

— Mettiez-vous ou ne faisiez-vous point mettre de l’eau bénite sur les panonceaux, quand on les prenait pour la première fois ?

— Je n’en sais rien, et si cela a été fait, ce n’a pas été de mon commandement.

— N’y en avez-vous point vu jeter ?

— Cela n’est point de votre procès… Si j’y en ai vu jeter, je ne suis pas maintenant avisée d’en répondre.

— Vos compagnons de guerre ne faisaient-ils point mettre sur leurs panonceaux : Jhésus Maria ?

— Par ma foi, je n’en sais rien.

— N’avez-vous pas vous-même tourné ou fait tourner toiles pour faire procession autour d’un autel ou d’une église, et employé ensuite ces toiles à des panonceaux ?

— Non, et n’en ai rien vu faire.

— Quand vous fûtes devant Jargeau, que portiez-vous 93derrière votre heaume ? N’était-ce pas quelque chose de rond ?

— Par ma foi, il n’y avait rien.

— Avez-vous oncques connu frère Richard ?

— Je ne l’avais oncques vu quand je vins devant Troyes.

— Quel visage vous fit frère Richard ?

— Ce fut, je pense, ceux de la ville de Troyes qui me l’envoyèrent, disant qu’ils craignaient que Jeanne ne fût pas chose venant à eux de par Dieu. Quand il vint à moi, frère Richard en approchant faisait signes de croix et jetait de l’eau bénite, et je lui dis : Approchez hardiment, je ne m’envolerai pas !

— N’avez-vous point vu ou fait faire aucunes images ou peintures de vous et à votre ressemblance ?

— J’ai vu à Arras une peinture en la main d’un Écossais : il y avait ma ressemblance ; j’étais représentée tout armée, présentant une lettre à mon Roi, un genou à terre. Je n’ai oncques vu ou fait faire autre image ou peinture à ma ressemblance.

— Dans la maison de votre hôte, à Orléans, n’y avait-il point un tableau où étaient peintes trois femmes, avec ces mots : Justice, Paix, Union ?

— Je n’en sais rien.

— Ne savez-vous pas que les gens de votre parti ont fait services, messes et oraisons pour vous ?

— Je n’en sais rien ; s’ils ont fait quelque service, ils ne l’ont pas fait de mon ordre ; mais s’ils prient pour moi, m’est avis qu’ils ne font pas de mal.

— Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous soyez envoyée de Dieu ?

— Je ne sais s’ils le croient, et m’en attends à leur courage. Mais s’ils ne le croient, si suis-je envoyée de par Dieu.

94— Ne pensez-vous pas qu’ils ont bonne créance s’ils le croient ?

— S’ils croient que je suis envoyée de par Dieu, ils ne sont point abusés.

— Quelle était la pensée des gens de votre parti quand ils vous baisaient les pieds, les mains et vos vêtements ?

— Beaucoup de gens me voyaient volontiers ; mais ils me baisaient les mains le moins que je pouvais. Les pauvres gens venaient à moi volontiers, pour ce que je ne leur faisais pas de déplaisir, et qu’au contraire j’aimais à les supporter.

— Quel honneur les habitants de Troyes vous firent-ils à votre entrée ?

— Ils ne m’en firent point. Frère Richard, autant qu’il m’en souvient, y entra en même temps que moi et les nôtres ; je ne me rappelle pas si je le vis à l’entrée.

— Ne fit-il point un sermon à votre arrivée dans la ville ?

— Je ne m’y arrêtai guère, et n’y ai couché oncques ; je ne sais rien de ce sermon.

— Avez-vous été bien des jours à Reims ?

— Nous y fûmes, je crois, cinq ou six jours.

— N’y avez-vous pas levé d’enfant (été marraine d’un enfant) ?

— À Troyes, j’en ai levé un. De Reims je n’en ai pas mémoire, ni de Château-Thierry. J’en ai levé deux à Saint-Denis en France. Je donnais volontiers aux fils le nom de Charles, en honneur de mon Roi, et aux filles, Jeanne. D’autres fois, je donnais tel nom qui plaisait aux mères.

— Les bonnes femmes de la ville ne faisaient-elles pas toucher leurs anneaux à celui que vous aviez au doigt ?

— Beaucoup de femmes ont touché à mes mains et à mes anneaux ; mais je ne sais point leur pensée ni leur intention.

95— Quels sont ceux de vos gens qui devant Château-Thierry ont pris des papillons en votre étendard ?

— Oncques mes gens n’ont fait chose pareille : ce sont ceux de votre parti qui l’ont inventé.

— Qu’avez-vous fait à Reims des gants avec lesquels votre Roi fut sacré ?

— Il y eut à Reims une livrée de gants pour les chevaliers et les nobles. Il y en eut un qui perdit ses gants ; je n’ai pas dit que je les ferais retrouver. Mon étendard a été dans l’église de Reims, et me semble qu’il fut assez près de l’autel ; moi-même je l’y ai tenu un peu. Je ne sais pas que frère Richard l’ait tenu.

— Quand vous alliez par le pays, receviez-vous souvent les sacrements de pénitence et d’eucharistie dans les bonnes villes ?

— Oui, de temps à autre.

— Receviez-vous lesdits sacrements en habit d’homme ?

— Oui, mais je n’ai point mémoire de les avoir reçus en armes.

— Pourquoi avez-vous pris la haquenée de l’évêque de Senlis ?

— Elle fut achetée deux cents saluts. S’il les a reçus ces deux cents saluts ou non, je ne sais. Il en a eu assignation ou en a été payé. Je lui écrivis qu’il réaurait sa haquenée s’il voulait ; quant à moi, je ne la voulais point, parce qu’elle ne valait rien pour souffrir peine.

— Quel âge avait l’enfant que vous avez visité à Lagny ?

— L’enfant avait trois jours. Il fut apporté devant l’image de Notre-Dame. On me dit que les jeunes filles de la ville étaient devant cette image, et que j’y voulusse bien aller prier Dieu et Notre-Dame de rendre la vie à l’enfant. J’y allai et priai avec les autres. À la fin, la vie reparut chez l’enfant, qui bâilla trois fois et fut baptisé ; aussitôt après 96il mourut, et fut inhumé en terre sainte. Il y avait trois jours, disait-on, que la vie avait disparu chez l’enfant ; il était noir comme ma cotte ; quand il eut bâillé, la couleur commença à lui revenir. J’étais avec les autres jeunes filles à prier à genoux devant Notre-Dame.

— N’a-t-on pas dit par la ville que c’était vous qui aviez fait faire cela, et que c’était à votre prière ?

— Je ne m’en enquérais point.

— N’avez-vous point vu ou connu Catherine de la Rochelle ?

— Oui, à Jargeau et à Montfaucon en Berry.

— Catherine ne vous a-t-elle point montré une dame vêtue de blanc, qu’elle disait lui apparaître quelquefois ?

— Non.

— Que vous a dit cette Catherine ?

— Qu’il venait à elle une dame blanche, vêtue de drap d’or, qui lui disait d’aller par les bonnes villes, avec des hérauts et des trompettes que lui donnerait le Roi pour faire crier que quiconque avait or, argent ou trésor quelconque caché, eût à l’apporter aussitôt ; que ceux qui ne le feraient et qui en auraient de cachés elle les connaîtrait bien, et saurait bien découvrir ces trésors. Avec ces trésors, elle payerait, me disait-elle, mes hommes d’armes. Je répondis à Catherine de retourner à son mari, faire son ménage et nourrir ses enfants. Et pour avoir certitude sur son fait, j’en parlai à sainte Catherine ou à sainte Marguerite, qui me dirent que le fait de cette Catherine n’était que folie et tout néant. J’écrivis au Roi ce qu’il devait en faire ; quand je vins ensuite à lui, je lui dis que c’était folie et tout néant ce fait de ladite Catherine. Cependant frère Richard voulait qu’on la mît en œuvre ; aussi furent-ils tous deux mécontents de moi, frère Richard et elle.

— N’avez-vous point parlé avec ladite Catherine du projet d’aller à La Charité-sur-Loire ?

97— Elle ne me conseillait pas d’y aller, qu’il faisait trop froid, et qu’elle ne s’y rendrait point. Elle me disait qu’elle voulait aller au duc de Bourgogne pour faire paix. Je lui dis qu’il me semblait qu’on ne trouverait de paix qu’au bout de la lance. Je lui demandai si cette dame blanche qui lui apparaissait venait à elle toutes les nuits ; que pour la voir je coucherais une nuit avec elle dans le même lit. J’y couchai, je veillai jusqu’à minuit, ne vis rien, et puis m’endormis. Quand vint le matin, je lui demandai si la dame blanche était venue : Oui, Jeanne, me répondit-elle, pendant que vous dormiez elle est venue, et je n’ai pu vous réveiller. Alors je lui demandai si elle ne reviendrait point la nuit suivante : Oui, me dit-elle. Pour quoi je dormis de jour afin que je pusse veiller la nuit suivante. Je couchai avec Catherine, veillai toute la nuit suivante, mais ne vis rien, quoique souvent je lui demandasse : Viendra-t-elle point ? Et elle me répondait toujours : Oui, dans un instant.

— Qu’avez-vous fait dans les fossés de La Charité ?

— J’y ai fait faire un assaut ; mais je n’y ai jeté ni fait jeter eau bénite en manière d’aspersion.

— Pourquoi n’êtes-vous pas entrée à La Charité, puisque vous en aviez commandement de Dieu ?

— Qui vous a dit que j’en avais commandement de Dieu ?

— N’en aviez-vous pas eu conseil de votre voix ?

— Je voulais venir en France ; les hommes d’armes me dirent que c’était mieux d’aller devant La Charité premièrement.

— Avez-vous été longtemps dans la tour de Beaurevoir ?

— Quatre mois environ. Quand je sus que les Anglais venaient pour m’avoir, je fus très-courroucée ; cependant mes voix me défendirent plusieurs fois de sauter. À la fin, par peur des Anglais, je sautai et me recommandai à Dieu 98et à Notre-Dame ; je fus blessée. Quand j’eus sauté, la voix de sainte Catherine me dit de faire bonne chère, que ceux de Compiègne auraient secours. Je priais toujours pour ceux de Compiègne, avec mon conseil.

— Que dîtes-vous quand vous eûtes sauté ?

— Aucuns disaient que j’étais morte. Aussitôt que les Bourguignons virent que j’étais en vie, ils me reprochèrent d’avoir sauté.

— Ne dîtes-vous pas alors que vous aimeriez mieux mourir que d’être en la main des Anglais ?

— J’ai dit que j’aimerais mieux rendre mon âme à Dieu que d’être en la main des Anglais.

— Ne fûtes-vous pas très-courroucée alors, au point de blasphémer le nom de Dieu ?

— Oncques n’ai maugréé contre saint ni sainte, et n’ai point accoutumé de jurer.

— Au sujet de Soissons et du capitaine qui avait rendu la ville, n’avez-vous pas renié Dieu et dit que si vous teniez ce capitaine, vous le feriez couper en quatre morceaux ?

— Oncques n’ai renié saint ni sainte ; ceux qui l’ont dit ou rapporté ont mal entendu.

Cela fait, Jeanne a été reconduite au lieu qui lui est assigné pour prison.

3 mars (conclusion)
L’évêque arrête que les interrogatoires, si aucuns sont nécessaires, auront lieu désormais en secret

Ensuite, nous, évêque, avons dit que, tout en poursuivant le procès et sans le discontinuer en aucune manière, nous allions appeler auprès de nous quelques docteurs et maîtres, experts en droit divin et humain, à l’effet, par eux, de recueillir et colliger ce qui leur paraîtra 99de nature à être recueilli et colligé dans les déclarations de Jeanne, telles qu’elles sont déjà établies par ses propres réponses constatées par écrit. Leur travail terminé, s’il reste quelques points sur lesquels Jeanne paraisse devoir subir interrogatoire plus complet, nous ferons, pour ce supplément d’examen, choix de quelques docteurs, et, de cette manière, nous n’aurons pas à fatiguer tous et chacun des maîtres qui, en ce moment, nous assistent en si grand nombre. Ces nouveaux interrogatoires seront aussi mis en écrit, pour que les docteurs susdits et autres gens de science consommée puissent délibérer et fournir leur opinion et avis en temps opportun. En attendant, nous invitons tous les assistants à étudier chez eux le procès et ce qu’ils en ont déjà recueilli, à rechercher les suites dont l’affaire est susceptible, et à soumettre le résultat de leurs délibérations, soit à nous, soit aux docteurs qui vont être désignés par nous : si mieux ils n’aiment se réserver pour le temps et le lieu où ils auront à délibérer en toute maturité, et à donner leur avis en toute connaissance de cause.

En attendant, nous faisons défense expresse à tous et à chacun de quitter la ville de Rouen sans notre permission avant l’entier achèvement du procès.

Du 4 au 9 mars
Réunion chez l’évêque de quelques docteurs

Le dimanche 4 mars, et les lundi, mardi, mercredi, jeudi et vendredi, 5, 6, 7, 8 et 9 du même mois, nous, évêque, avons réuni en notre demeure plusieurs solennels docteurs et maîtres en droit divin et humain, qui ont été chargés par nous de colliger tout ce qui a été confessé et répondu par Jeanne dans ses interrogatoires, et d’en extraire les points sur lesquels elle aurait répondu 100d’une manière incomplète, et qui sembleraient à ces docteurs susceptibles d’un nouvel examen. Ce double travail ayant été par eux effectué, nous, évêque, de l’avis des mêmes docteurs, décidons qu’il y a lieu de procéder à de nouveaux interrogatoires. Mais parce que nos occupations nombreuses ne nous permettent pas d’y vaquer nous-même, nous désignons pour y procéder vénérable et discrète personne, maître Jean Delafontaine, maître ès arts et licencié en droit canon, qui interrogera en notre nom la susdite Jeanne. Nous l’avons à ce commis le vendredi 9 mars, en présence des docteurs et maîtres Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur et Guillaume Manchon.

10 mars
Premier interrogatoire secret

Le samedi 10 mars, nous, évêque, nous sommes rendu dans la pièce du château de Rouen, donnée à Jeanne pour prison, où, étant assisté de maître Jean Delafontaine, commissaire nommé par nous, et des vénérables docteurs et maîtres en théologie, Nicolas Midi et Gérard Feuillet (témoins, Jean Fécard, avocat, et maître Jean Massieu, prêtre), nous avons requis Jeanne de faire et prêter serment de dire vérité sur ce qui va lui être demandé.

Elle a répondu :

— Je vous promets de dire vérité de ce qui touche votre procès ; mais plus vous me contraindrez à jurer, et plus tard vous la dirai.

Ensuite a eu lieu par maître Jean Delafontaine l’interrogatoire de Jeanne, ainsi qu’il suit :

101— Sous la foi du serment que vous venez de faire, d’où étiez-vous partie quand vous vîntes en dernier lieu à Compiègne ?

— De Crépy-en-Valois.

— Quand vous fûtes à Compiègne, fûtes-vous plusieurs jours avant de faire votre saillie ou attaque ?

— J’étais venue à heure secrète du matin, et entrée en la ville sans que les ennemis le sussent guère ; et ce jour même, sur le soir, je fis la saillie où je fus prise.

— Quand vous avez fait votre saillie, a-t-on sonné les cloches ?

— Si on les sonna, ce ne fut point de mon commandement et par mon su ; je n’y pensais point, et il ne me souvient pas avoir dit qu’on les sonnât.

— Avez-vous fait cette saillie du commandement de votre voix ?

— En la semaine de Pâques dernièrement passée, étant sur les fossés de Melun, il me fut dit par mes voix, c’est-à-dire par sainte Catherine et sainte Marguerite : Tu seras prise avant qu’il soit la Saint-Jean, il le faut ainsi ; ne t’en tourmente point ; prends tout en gré, Dieu t’aidera.

— Depuis ce lieu de Melun, ne vous fut-il pas dit par vos voix que vous seriez prise ?

— Oui, par plusieurs fois et comme tous les jours. Et à mes voix je demandais, quand je serais prise, de mourir aussitôt, sans longues souffrances de prison ; et elles me dirent : Prends tout en gré, il le faut faire ainsi. Mais elles ne me dirent pas l’heure, et si je l’eusse sue, je n’y serais pas allée. J’avais plusieurs fois demandé de savoir l’heure, elles ne me la dirent point.

— Vos voix vous avaient-elles commandé de faire cette 102sortie de Compiègne, et signifié que vous seriez prise si vous y alliez ?

— Si j’eusse su l’heure où je devais être prise, je n’y fusse point allée volontiers, et toutefois j’eusse obéi en leur commandement à la fin, quelque chose qui dût m’arriver.

— Quand vous fîtes cette saillie de Compiègne, avez-vous eu voix ou révélation de la faire ?

— Ce jour-là, je ne sus point que je dusse être prise, et je n’eus autre commandement de sortir ; mais toujours il m’avait été dit qu’il fallait que je fusse prisonnière.

— Lorsque vous fîtes cette sortie, êtes-vous passée par le pont de Compiègne ?

— Je passai par le pont et le boulevard, et allai avec la compagnie des gens de mon parti sur les gens de monseigneur de Luxembourg ; je les reboutai par deux fois jusqu’au logis des Bourguignons, et la troisième fois jusqu’à my le chemin. Et alors les Anglais qui étaient là coupèrent les chemins à moi et à mes gens, entre nous et le boulevard. Et pour ce, mes gens se retirèrent. Et moi, en me retirant vers les champs, du côté de la Picardie, près du boulevard, je fus prise. Entre Compiègne et le lieu où j’ai été prise, il n’y a que la rivière et le boulevard avec son fossé.

— N’y avait-il point sur l’étendard que vous portiez une image où le monde est peint avec deux anges, etc., etc. ?

— Oui, et oncques n’en ai eu d’autre.

— Que signifiait de peindre Dieu tenant le monde, et ces deux anges ?

— Sainte Catherine et sainte Marguerite m’avaient dit que je prisse ma bannière, que je la portasse hardiment, et que j’y fisse mettre en peinture le Roi du ciel. Je l’ai dit à mon Roi, bien contre mon gré ; de la signification de cette peinture, c’est tout ce que je puis dire.

103— N’aviez-vous point écu et armes ?

— Oncques n’en eus ; mais mon Roi a donné à mes frères des armes, à savoir, un écu d’azur, deux fleurs de lis d’or et une épée parmi. Et ces armes, je les ai devisées en cette ville à un peintre, parce qu’il m’avait demandé quelles armes j’avais. Le Roi les a données à mes frères, à la plaisance d’eux, sans requête de ma part et sans révélation.

— Aviez-vous, quand vous fûtes prise, un cheval, coursier ou haquenée ?

— J’étais à cheval ; et celui sur lequel j’étais quand je fris prise était un demi-coursier.

— Qui vous avait donné ce cheval ?

— Mon Roi, ou ses gens, qui m’ont donné l’argent du Roi ; de l’argent du Roi, j’avais cinq coursiers, sans compter mes trottiers, dont j’avais plus de sept.

— Eûtes-vous oncques autre richesse de votre Roi que ces chevaux ?

— Je ne demandais rien à mon Roi, hormis bonnes armes, bons chevaux et de l’argent à payer les gens de mon hôtel.

— N’aviez-vous point de trésor ?

— Dix à douze mille que j’ai de vaillant n’est pas un grand trésor pour mener à la guerre, et même peu de chose ; et ces choses-là sont à mes frères, à mon estime : et ce que j’ai, c’est de l’argent propre de mon Roi.

— Quel est le signe que vous avez donné à votre Roi, quand vous êtes venue à lui ?

— Il est beau, honoré et bien croyable, le meilleur et le plus riche qui soit au monde.

— Aussi bien pourquoi ne le voulez-vous pas dire et montrer, comme vous avez voulu avoir le signe de Catherine de la Rochelle ?

104— Si le signe de Catherine eut été aussi bien montré devant notables gens d’Église et autres, archevêques et évêques, à savoir comme le mien l’a été devant l’archevêque de Reims et autres évêques dont je ne sais le nom (il y avait là encore Charles de Bourbon, le sire de La Trémoille, le duc d’Alençon et plusieurs autres chevaliers qui le virent et ouïrent aussi bien comme je vois ceux qui me parlent aujourd’hui), je n’eusse pas demandé de savoir le signe de ladite Catherine. Et toutefois je savais déjà par sainte Catherine et sainte Marguerite que le fait de cette Catherine était tout néant.

— Votre signe dure-t-il encore ?

— Il est bon de le savoir ; il durera mille ans et plus. Mon signe est au trésor du Roi.

— Est-ce or, argent, pierre précieuse ou couronne ?

— Je ne vous en dirai autre chose. Homme du monde ne saurait deviser aussi riche chose comme est ce signe ; mais le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me délivre de vos mains, c’est le plus certain qu’il vous sache envoyer… — Quand je dus partir pour aller à mon Roi, il me fut dit par mes voix : Va hardiment ; quand tu seras devant le Roi, il aura bon signe de te recevoir et de te croire.

— Quand le signe vint à votre Roi, quelle révérence y fîtes-vous ? Venait-il de Dieu255 ?

— Je remerciai Notre-Seigneur de m’avoir délivrée de la peine que me faisaient les clercs de mon parti, qui arguaient contre moi, et je m’agenouillai plusieurs fois. Un ange venu de Dieu et non d’ailleurs, remit le signe à mon Roi ; bien des fois j’en remerciai Notre-Seigneur. Les 105clercs de par delà cessèrent de m’attaquer quand ils eurent connu ce signe.

— Les gens d’Église de par delà virent donc le signe ?

— Quand mon Roi et ceux qui étaient avec lui eurent vu ce signe et même l’ange qui le remit, je demandai à mon Roi s’il était content ; il répondit que oui. Alors je partis et m’en allai à une petite chapelle assez près. J’ai ouï dire alors qu’après mon départ plus de trois cents personnes ont vu le signe en question… Par amour de moi et pour que l’on cessât de m’interroger là-dessus, Dieu a permis que les hommes de mon parti qui ont vu ce signe le vissent en effet.

— Votre Roi et vous, fîtes-vous un salut à l’ange quand il apporta ce signe ?

— Oui, je fis un salut, me mis à genoux et ôtai mon chaperon.

12 mars (matin)
Deuxième interrogatoire secret

Et le lundi 12 mars, dans la matinée, nous, évêque, nous sommes rendu dans la pièce du château de Rouen, assignée à Jeanne pour prison ; s’y sont rendus en même temps que nous vénérables et discrètes personnes les seigneurs et maîtres : Jean Delafontaine, notre commissaire ; Nicolas Midi et Gérard Feuillet. — Témoins ad hoc : Thomas Fiefvet, Pasquier de Vaux et Nicolas de Houbent.

En présence de tous les susnommés, nous avons requis ladite Jeanne de jurer de dire vérité sur ce qui va lui être demandé.

Elle a répondu :

— De ce qui touchera votre procès, ainsi que je l’ai déjà dit, je dirai volontiers vérité.

106Et elle a juré ainsi.

Puis, de notre ordre, elle a été interrogée par maître Jean Delafontaine :

— L’ange qui apporta le signe à votre Roi ne lui parla-t-il pas ?

— Oui, il lui parla, et il dit à mon Roi qu’il fallait qu’il me mît en besogne, que le pays serait aussitôt allégé.

— L’ange qui apporta le signe à votre Roi est-il le même ange qui vous est d’abord apparu ?

— C’est tout un, et oncques ne m’a failli.

— L’ange ne vous a-t-il donc pas failli aux biens de la fortune, en ce que vous avez été prise ?

— Je crois, puisqu’il a plu à Notre-Seigneur, et que c’est pour mon bien que j’ai été prise.

— Votre ange ne vous a-t-il point failli aux biens de la grâce ?

— Et comment me faillirait-il, quand il me conforte tous les jours ? Mon confort me vient de sainte Catherine et de sainte Marguerite.

— Est-ce vous qui les appelez, ou viennent-elles sans les appeler ?

— Elles viennent souvent sans être appelées, et d’autres fois, si elles ne viennent bientôt, je demande à Notre-Seigneur de les envoyer.

— Les avez-vous quelquefois appelées sans qu’elles soient venues ?

— Je n’en eus jamais besoin sans les avoir.

— Saint Denis vous apparut-il quelquefois ?

— Non, que je sache.

— Quand vous promîtes à Notre-Seigneur de garder votre virginité, est-ce à lui-même que vous parliez ?

— Il devait bien suffire de le promettre à celles qui 107m’étaient envoyées de par lui, c’est-à-dire à saintes Catherine et Marguerite.

— Qui vous a déterminée à faire citer un homme de la ville de Toul en cause de mariage ?

— Je ne le fis pas citer, ce fut lui au contraire qui me fit citer, et là je jurai devant le juge de dire vérité. Et enfin je n’avais rien promis à cet homme, car, dès la première fois que j’ai entendu ma voix, j’ai voué ma virginité tant qu’il plairait à Dieu, et j’étais alors en l’âge de treize ans ou environ… Mes voix m’assurèrent que je gagnerais mon procès dans cette ville de Toul.

— Quant à vos visions, en avez-vous parlé à votre curé ou à tout autre homme d’Église ?

— Non, mais seulement à Robert de Baudricourt et à mon Roi. Ce ne sont pas mes voix qui m’ont contrainte à les cacher, mais je craignais beaucoup de les révéler, dans la crainte que les Bourguignons ne missent empêchement à mon voyage ; et tout particulièrement j’avais peur que mon père ne l’empêchât.

— Croyez-vous avoir bien fait de partir sans le congé de votre père ou de votre mère, quand vous devez honorer père et mère ?

— En toutes choses je leur ai bien obéi, excepté en ce voyage ; mais depuis je leur en ai écrit et ils m’ont pardonné.

— Quand vous avez quitté vos père et mère, croyez-vous avoir péché ?

— Puisque Dieu le commandait, il convenait d’obéir. Puisque Dieu le commandait, si j’eusse eu cent pères et cent mères, et que j’eusse été fille de roi, je serais partie.

— Avez-vous demandé à vos voix si vous deviez annoncer votre départ à votre père et à votre mère ?

— Quant à mon père et à ma mère, mes voix auraient été 108bien aises que je le leur disse, n’eût été la peine que je leur eusse faite en le leur disant. Pour ce qui est de moi, je ne le leur aurais dit à aucun prix. Mes voix s’en rapportaient à moi de parler à mon père et à ma mère ou de me taire.

— Faites-vous la révérence à saint Michel et aux anges quand vous les voyez ?

— Oui, et après leur départ je baise la terre où ils ont posé.

— Sont-ils longtemps avec vous ?

— Bien souvent ils viennent parmi les chrétiens sans être vus, et souvent je les ai vus parmi les chrétiens.

— Avez-vous eu des lettres de saint Michel ou de vos voix ?

— Je n’ai point permission de vous le dire : d’ici huit jours je vous dirai volontiers ce que je saurai.

— Vos voix ne vous appellent-elles pas fille de Dieu, fille de l’Église, fille au grand cœur ?

— Avant la levée du siège d’Orléans, et tous les jours depuis, quand elles me parlent, souvent elles m’appellent Jeanne la Pucelle, fille de Dieu.

— Puisque vous vous dites fille de Dieu, pourquoi ne dites-vous pas volontiers Notre Père ?

Je le dis volontiers… Dernièrement quand j’ai refusé, c’était dans l’intention que monseigneur de Beauvais me confessât.

12 mars (après-midi)
Troisième interrogatoire secret

Et le même jour, lundi, après midi, ont comparu au même lieu de la prison de Jeanne, les seigneurs et maîtres Jean Delafontaine, notre commissaire ; Nicolas Midi, Gérard Feuillet, Thomas Fiefvet, Pasquier de Vaux et Nicolas de Houbent.

Ladite Jeanne a été interrogée ainsi qu’il suit, de notre ordre, par ledit Jean Delafontaine :

109— Votre père n’a-t-il pas eu des songes à votre sujet avant votre départ ?

— Quand j’étais encore avec mon père et ma mère, ma mère me dit à plusieurs fois que mon père lui disait avoir rêvé que moi Jeannette, sa fille, je m’en irais avec des hommes d’armes. Mes père et mère avaient grand-cure de me bien garder et me tenaient en grande sujétion… Je leur ai obéi en tout, sinon au procès de Toul, en cause de mariage… J’ai ouï dire à ma mère que mon père disait à mes frères : Vrai, si je croyais que cette chose advint que j’ai songée de ma fille, je voudrais qu’elle fût noyée par vous, et si vous ne le vouliez faire, je la noierais moi-même !… Ils ont presque perdu le sens quand je partis pour aller à Vaucouleurs.

— Ces pensées et ces songes sont-ils venus à votre père depuis que vous aviez eu vos visions ?

— Oui, plus de deux ans après que j’ai eu mes premières voix.

— Fut-ce à la requête de Robert de Baudricourt ou de vous-même que vous avez pris habit d’homme ?

— Ce fut par moi et non à la requête d’aucun homme vivant.

— Votre voix vous a-t-elle commandé de prendre habit d’homme ?

— Tout ce que j’ai fait de bien je l’ai fait du commandement de mes voix. Quant à l’habit, j’en répondrai une autre fois… à présent je n’en suis pas avisée… mais demain j’en répondrai.

— En prenant habit d’homme, pensiez-vous mal faire ?

— Non : de présent encore, si j’étais avec ceux de mon parti, et en cet habit d’homme, il me semble que ce serait un grand bien pour la France de faire encore comme je faisais avant d’être prise.

110— Comment auriez-vous délivré le duc d’Orléans ?

— J’aurais pris assez d’Anglais en France pour le ravoir ; si je n’en eusse pris assez en France, j’eusse passé la mer pour l’aller chercher en Angleterre de force.

— Sainte Catherine et sainte Marguerite vous ont-elles dit absolument et sans condition que vous prendriez assez d’Anglais pour avoir le duc d’Orléans qui est en Angleterre, ou qu’autrement vous passeriez la mer pour l’aller chercher ?

— Oui, et je l’ai dit à mon Roi, et qu’il me laissât traiter des seigneurs anglais qui étaient alors prisonniers. Si j’eusse duré trois ans sans empêchement, je l’eusse délivré. Pour ce faire, il y avait plus bref terme que trois ans et plus long qu’un an. Mais je n’en ai mémoire.

— Quel est le signe que vous avez donné au Roi ?

— J’en aurai conseil de sainte Catherine.

12 mars (hors interrogatoire)
Le vice-inquisiteur est de nouveau requis de siéger

Le lundi 12 mars, a comparu en notre demeure, mandé par nous, religieuse et discrète personne frère Jean Lemaître, de l’ordre des Prêcheurs, vicaire de l’inquisiteur du mal hérétique dans le royaume de France, en présence de vénérables et discrètes personnes les seigneurs et maîtres Thomas Fiefvet, Pasquier de Vaux, Nicolas de Houdenc, frère Ysambard de la Pierre.

Nous, évêque, avons exposé audit vicaire qu’au début du procès en matière de foi engagé par nous contre la femme vulgairement nommée Jeanne la Pucelle, nous l’avons, lui dit vicaire, sommé et requis de s’adjoindre à nous ; et avons offert de lui communiquer les actes, documents, tout ce que nous possédons en un mot, ayant 111trait à la matière et au procès. Il y avait alors fait difficulté, n’étant, nous avait-il dit, commis que pour la cité et le diocèse de Rouen, et le procès dont il s’agit étant par nous déduit, à raison de notre juridiction de Beauvais, sur un territoire à nous concédé à cet effet. Pour cette cause, afin de donner a l’affaire toute sécurité, et par excès de précaution, nous avons, de l’avis des maîtres, décidé d’en écrire au seigneur inquisiteur, pour requérir celui-ci de venir lui-même sans retard à Rouen, ou de désigner spécialement un vicaire auquel pour la déduction et l’achèvement du procès il voudrait bien donner pleins pouvoirs. Ledit inquisiteur a reçu notre lettre, et acquiesçant avec bonté à notre demande, pour l’honneur et l’exaltation de la foi orthodoxe, il a spécialement commis et désigné pour le procès ledit frère Jean Lemaître, ainsi qu’il appert de la lettre patente munie et corroborée du sceau de l’inquisiteur dont la teneur suit :

À notre-bien aimé frère en Christ, Jean Lemaître, de l’ordre des Frères Prêcheurs, frère Jean Graverend, du même ordre, humble professeur de théologie, nommé par l’autorité apostolique inquisiteur du mal hérétique dans le royaume de France, salut en l’auteur et consommateur de la foi, le Seigneur Jésus-Christ. — Le révérend père en Christ, évêque de Beauvais, nous ayant écrit sur le fait d’une femme appelée Jeanne, surnommée la Pucelle, et nous trouvant en ce moment dans l’impossibilité de nous rendre aisément à Rouen, nous confiant en votre zèle et discrétion, nous vous avons, pour tout ce qui concerne notre office, commis et commettons, par les présentes, juge pour le fait de ladite femme jusqu’à la sentence inclusivement, comptant que vous procéderez justement et saintement pour la louange de Dieu, 112 l’exaltation de la foi et l’édification du peuple. En foi de quoi nous avons au pied de la présente apposé le sceau ordinaire de notre office. — Donné à Coutances, l’an de Notre-Seigneur 1430, le 4 mars.

En conséquence de cette lettre, nous, évêque, sommons et requérons ledit frère Jean Lemaître, ici présent, de, aux termes de la susdite lettre, s’adjoindre à nous dans ledit procès.

À quoi par ledit frère a été répondu : qu’il va examiner la commission à lui adressée, le procès signé des greffiers et tout ce qu’il nous plaira de lui communiquer ; que le tout vu et examiné par lui, il nous donnera réponse et fera pour la sainte Inquisition ce que de droit.

Nous, évêque, avons ajouté : que ledit vicaire a été présent à une grande partie du procès, qu’il a, par conséquent, été a même d’entendre une grande partie des réponses de Jeanne ; que néanmoins nous nous tenons pour satisfait de ce qu’il vient de dire et voulons bien lui communiquer le procès et tout ce qui a été déjà fait, pour qu’il puisse prendre du tout plus ample connaissance.

13 mars (avant interrogatoire)
Le vice-inquisiteur se réunit au procès

Et le mercredi suivant, 13 mars, nous, évêque, nous sommes rendu au lieu de la prison de Jeanne, où a comparu à la même heure que nous, vénérable et religieuse personne frère Jean Lemaître, avec l’assistance de vénérables et discrètes personnes les seigneurs et maîtres Jean Delafontaine, Nicolas Midi et Gérard Feuillet ; — témoins pour ce, Nicolas de Houbent et Ysambard de la Pierre ;

Lequel dit frère Jean Lemaître nous a déclaré que, vu 113la lettre à lui adressée dont nous lui avons donné hier communication, ensemble les autres circonstances de l’affaire, et tout bien considéré, il s’adjoint à nous et est prêt à procéder avec nous, selon le droit et la raison.

Nous, évêque, avons avec douceur fait connaître à Jeanne cette intervention, l’exhortant et avertissant de, pour le salut de son âme, dire la vérité sur tout ce qui va pouvoir lui être demandé.

Il nomme ses officiers

Et de suite, le vicaire du seigneur inquisiteur, voulant procéder régulièrement dans la cause, a déclaré choisir les officiers dont les noms suivent :

1° Comme promoteur de la sainte Inquisition, messire Jean d’Estivet, chanoine des Églises de Bayeux et de Beauvais ; 2° comme greffier de son office, messire Nicolas Taquel, prêtre du diocèse de Rouen, notaire public et greffier de la cour archiépiscopale de Rouen ; 3° comme exécuteur de ses ordres et mandements de convocation, messire Jean Massieu, prêtre ; 4° comme gardiens de la prison, noble homme John Gris, écuyer des gardes du corps de notre seigneur Roi, et John Berwoit ; lesquels, nous, évêque (à l’exception de messire Nicolas Taquel), avons, mais en ce qui concerne notre office seulement, déjà désignés aux mêmes fonctions, ainsi que le constatent, pour notre part, les lettres plus haut relatées, et ainsi que le constatent pour ledit vicaire inquisiteur les lettres de celui-ci dont mention va suivre : lesquels dits officiers ont, de suite, prêté entre les mains dudit vicaire serment de fidèlement remplir leurs fonctions.

Suivent les trois lettres de nomination du promoteur d’Estivet, du greffier Taquel et de l’huissier Massieu.

Préambule se trouvant identiquement le même en tête des trois lettres qui vont suivre :

À tous ceux qui verront les présentes lettres, frère Jean Lemaître, de l’ordre des Frères Prêcheurs, vicaire général du révérend père seigneur et maître Jean Graverend, du même ordre, ce dernier professeur de théologie, et, de par l’autorité apostolique, inquisiteur du mal hérétique dans le royaume de France : salut en l’auteur et consommateur de la foi Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Le révérend père et seigneur en Christ, Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, juge ordinaire en cette partie, ayant territoire aux ville et diocèse de Rouen, a par ses lettres patentes, prié, et en faveur de la foi, sommé et requis le révérend susdit père et seigneur inquisiteur de se rendre en cette cité de Rouen, s’il le pouvait commodément, ou de daigner confier ses pouvoirs à nous ou à quelque autre à ce connaissant, pour traiter avec lui, dit évêque, de la cause de certaine femme appelée vulgairement Jeanne la Pucelle, réclamée par lui et détenue pour matière intéressant la foi. Le révérend père seigneur inquisiteur ne pouvant se rendre en cette ville de Rouen, nous a, quant à ce, remis ses pouvoirs : le tout ainsi qu’il appert tant de la lettre du susdit évêque, que de la lettre du susdit inquisiteur nous valant de commission ; cette dernière datée du 4 mars de l’an de Notre-Seigneur 1430, avec sceau et seing, plus haut transcrite. Nous, vicaire, voulant et désirant de toutes nos forces remplir, ainsi que nous en sommes tenu, en toute humilité, mais autant qu’il est en nous, pour la louange de Dieu et l’exaltation de la foi orthodoxe, ladite commission 115dudit seigneur inquisiteur, ayant eu, sur ce, conseils et avis tant du seigneur évêque susdit que d’autres personnes de science consommée en droit civil et canon ; avons jugé bon, pour la suite de ladite cause, de constituer et de nommer aux fonctions de promoteur de l’office de la sainte Inquisition, de greffier et d’exécuteur de nos mandements, des hommes de mérite et de capacité notoires…

1. Lettre de nomination du promoteur de l’inquisiteur :

… Pour cette cause, nous, dit vicaire, de l’autorité apostolique et de celle dudit révérend père seigneur inquisiteur, autorité qui nous est départie quant à ce ; ayant entière confiance en la probité, capacité, suffisance et idonéité de personne vénérable et discrète messire Jean d’Estivet, prêtre, chanoine des Églises de Beauvais et de Bayeux, et promoteur en ce même procès pour et au nom de l’évêque susdit ; avons fait, constitué, créé, nommé, ordonné et désigné ; constituons, créons, nommons, ordonnons et désignons ledit messire Jean, promoteur ou procureur général et spécial de notre office pour la déduction de la cause ; donnons à notredit promoteur ou procureur général, en vertu des présentes, licence, faculté, autorité d’ester et comparaître en jugement et au dehors contre ladite Jeanne ; se faire partie, donner, fournir, administrer, produire, exhiber articles, interrogatoires, témoins, lettres, documents quelconques, et tous autres genres de preuves ; accuser et dénoncer ladite Jeanne ; réclamer qu’elle soit examinée et interrogée ; agir, requérir, conclure dans la cause, faire en un mot toutes et chacunes choses, promouvoir, procurer, gérer, exercer en un mot tout ce qui de droit ou de coutume est reconnu appartenir à l’office de promoteur ou de procureur. Pourquoi, 116à tous et à chacun de ceux auxquels il importe, nous mandons d’obéir audit seigneur Jean, de lui venir en aide et de lui donner conseil et assistance en tout ce qui concerne le procès. — En foi de quoi nous avons fait aux présentes lettres apposer notre sceau. Donné et fait à Rouen, l’an du Seigneur 1430, le mardi 13 mars. (Signé :) Boisguillaume, Manchon.

2. Lettre de nomination du greffier de l’inquisiteur :

… Pour cette cause, nous, dit vicaire, de l’autorité apostolique, et de celle dudit révérend père seigneur inquisiteur, autorité qui nous est départie quant à ce ; ayant entière confiance en la probité, capacité, suffisance et idonéité de discrète personne messire Nicolas Taquel, prêtre du diocèse de Rouen, notaire public et greffier en la cour archiépiscopale de Rouen, avons par les présentes arrêté, choisi, nommé, arrêtons, choisissons, nommons, en ladite cause, ledit messire Nicolas, greffier juré du seigneur inquisiteur et le nôtre : en conséquence, lui donnons pouvoir, faculté et autorité d’approcher de ladite Jeanne en tous lieux, quand et autant de fois qu’il y aura lieu par nous d’interroger ladite Jeanne ou de l’entendre interroger ; de faire jurer les témoins à produire dans la cause ou de les examiner ; de recueillir et mettre par écrit les dires et confessions, soit de ladite Jeanne, soit des témoins, ou les opinions des docteurs et maîtres ; de dresser acte de tout ce qui se fait ou doit se faire en cette matière ; de rédiger par écrit tout le procès en la forme voulue ; de faire, en un mot, tout ce qui appartient de droit à l’office de greffier, et ce, partout et toutes fois qu’il sera opportun. — En foi de quoi nous avons fait apposer ici notre sceau. Donné et fait à Rouen, l’an du Seigneur 1430, le 13 mars. (Signé :) Boisguillaume, Manchon.

1173. Lettre de nomination de l’huissier de l’inquisiteur :

… Pour cette cause, nous, vicaire, de l’autorité apostolique et de celle dudit révérend père seigneur inquisiteur, autorité qui nous est départie quant à ce ; ayant entière confiance en la probité, capacité, suffisance et idonéité de discrète personne messire Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen, déjà commis et désigné exécuteur des mandements du seigneur évêque, nous avons fait, constitué, retenu et désigné ledit messire Jean, exécuteur des mandements et convocations qui seront à faire par nous au présent procès, nous lui avons accordé et, par la présente, lui accordons tout pouvoir quant à ce. — En foi de quoi nous avons fait apposer notre sceau aux présentes. Donné et fait à Rouen, l’an du Seigneur 1430, le mardi 13 mars. (Signé :) Boisguillaume, Manchon.

(Ici le vice-inquisiteur a commencé à prendre part au procès comme juge.)

Tout ce qui précède ayant déjà eu lieu ainsi qu’il a été dit jusqu’ici, nous, évêque, et nous, frère Jean Lemaître, vicaire de l’inquisiteur, avons, à partir de cet instant, procédé ensemble à toute la suite du procès, et avons interrogé ou fait interroger ainsi qu’il était commencé.

13 mars
Quatrième interrogatoire secret

Le mardi 13 mars, nous, évêque, et nous, frère Jean Lemaître, étant au lieu susdit de la prison de Jeanne, assistés de vénérables et discrètes personnes les seigneurs et maîtres Jean Delafontaine, Nicolas Midi, Gérard Feuillet ; en présence de Nicolas de Houbent et de frère 118Ysambard de la Pierre, avons continué à l’interroger ou faire interroger.

De notre ordre il lui a été demandé ce qui suit :

— Quel est le signe que vous avez remis à votre Roi ?

— Seriez-vous contents que je me parjurasse !

— Avez-vous promis et juré à sainte Catherine de ne pas dire ce signe ?

— J’ai juré et promis de ne pas dire ce signe, et de moi-même, parce que l’on me pressait trop de le dire ; et alors je me suis dit à moi-même : Je promets de n’en parler à homme au monde. Le signe, ce fut qu’un ange certifia à mon Roi, en lui apportant la couronne, qu’il aurait tout le royaume de France, moyennant le secours de Dieu et moyennant mon labeur ; qu’il eût à me mettre en œuvre, c’est à savoir à me bailler des hommes d’armes, qu’autrement il ne serait de sitôt couronné et sacré.

— Depuis hier avez-vous parlé à sainte Catherine ?

— Depuis hier je l’ai entendue, et elle m’a dit plusieurs fois que je réponde hardiment aux juges de ce qu’ils me demanderont touchant mon procès.

— Comment l’ange a-t-il apporté la couronne, et la posa-t-il lui-même sur la tête de votre Roi ?

— La couronne fut remise à un archevêque, à savoir, à l’archevêque de Reims, ce me semble, en présence de mon Roi ; l’archevêque la reçut et la remit au Roi ; j’étais moi-même présente ; la couronne fut ensuite placée au trésor de mon Roi.

— En quel lieu la couronne fut-elle apportée ?

— Ce fut en la chambre du Roi, au château de Chinon.

— Quel jour et à quelle heure ?

— Du jour, je ne sais ; de l’heure, il était haute heure ; je n’en ai autrement mémoire. Du mois, ce fut en mars 119ou avril, comme il me semble. En ce présent mois de mars ou au mois d’avril prochain, il y a deux ans. C’était après Pâques.

— Est-ce la première journée où vous vîtes ce signe, que votre Roi le vit aussi ?

— Oui, il l’a eu le même jour.

— De quelle matière était ladite couronne ?

— C’est bon à savoir qu’elle était de fin or ; elle était si riche que je n’en saurais nombrer la richesse ni en apprécier la beauté. La couronne signifiait que mon Roi posséderait le royaume de France.

— Y avait-il des pierreries ?

— Je vous ai dit ce que j’en sais.

— L’avez-vous maniée ou baisée ?

— Non.

— L’ange qui apporta cette couronne vint-il du ciel ou de la terre ?

— Il vint de haut, et j’entends qu’il venait par le commandement de Notre-Seigneur ; il entra par l’huis de la chambre. Quand il vint devant mon Roi, il lui fit révérence en s’inclinant devant lui et prononçant les paroles que j’ai déjà dites ; et en même temps l’ange lui remit en mémoire la belle patience qu’il avait eue en présence de ses grandes tribulations. Depuis la porte, l’ange marchait et touchait la terre en venant au Roi.

— Quel espace y a-t-il de la porte jusques au Roi ?

— M’est avis qu’il y avait bien espace de la longueur d’une lance ; et par où il était venu il s’en retourna. Quand l’ange vint, je l’accompagnai et allai avec lui par l’escalier à la chambre du Roi. L’ange entra le premier et puis moi-même, et je dis au Roi : Sire, voilà votre signe, prenez-le.

— En quel heu l’ange vous est-il apparu ?

120— J’étais presque toujours en prière afin que Dieu envoyât le signe du Roi ; et j’étais en mon logis, chez une bonne femme, près du château de Chinon, quand il vint ; ensuite nous nous en allâmes ensemble vers le Roi. Il était bien accompagné d’autres anges que personne ne voyait. Si ce n’eût été par amour pour moi et pour me mettre hors la peine de ceux qui m’accusaient, je crois que plusieurs qui ont vu l’ange ne l’eussent vu.

— Tous ceux qui étaient là avec le Roi ont-ils vu l’ange ?

— Je crois que l’archevêque de Reims l’a vu, ainsi que les seigneurs d’Alençon, La Trémoille et Charles de Bourbon. Quant à ce qui est de la couronne, beaucoup de gens d’Église et autres l’ont vue qui n’ont pas vu l’ange.

— De quelle figure, de quelle grandeur était cet ange ?

— Je n’ai pas permission de le dire ; demain je répondrai là-dessus.

— Tous les anges qui l’accompagnaient avaient-ils mêmes figures ?

— Aucuns se ressemblaient assez bien, les autres non, en la manière du moins où je les voyais… Aucuns avaient des ailes, d’autres des couronnes. En leur compagnie étaient sainte Catherine et sainte Marguerite, qui furent avec l’ange susdit et les autres anges aussi jusque dans la chambre du Roi.

— Comment l’ange vous a-t-il quittée ?

— Il m’a quittée dans une petite chapelle. Je fus bien courroucée de son départ ; je pleurai, volontiers je m’en serais allée avec lui, c’est-à-dire mon âme.

— Après le départ de l’ange, êtes-vous demeurée joyeuse ?

— Il ne me laissa point en peur ni effroi ; mais j’étais courroucée de son départ.

— Est-ce par votre mérite que Dieu vous envoya son ange ?

— Il venait pour grande chose, et je fus en espérance que 121le Roi en croirait le signe, qu’on cesserait de m’arguer pour porter secours aux bonnes gens d’Orléans : l’ange venait aussi pour le mérite du Roi et du bon duc d’Orléans.

— Pourquoi vous plutôt qu’une autre ?

— Il a plu à Dieu d’en agir ainsi par une simple pucelle, pour rebouter les ennemis du Roi.

— Vous a-t-il été dit où l’ange avait pris cette couronne ?

— Elle a été apportée de par Dieu, et il n’est orfèvre au monde qui la sût faire si riche ni si belle.

— Où la prit-il ?

— Je m’en rapporte à Dieu, et ne sais point autrement où elle fut prise.

— Cette couronne fleurait-elle bon et avait-elle bonne odeur ? Était-elle reluisante ?

— Je n’en ai mémoire, je m’en aviserai… (Se reprenant :) Oui, elle sent bon et sentira bon toujours, pourvu qu’elle soit bien gardée, ainsi qu’il convient. Elle était en manière de couronne.

— L’ange vous avait-il écrit une lettre ?

— Non.

— Quel signe eut votre Roi, les gens qui étaient avec lui et vous-même, de croire que c’était un ange ?

— Le Roi l’a cru par l’enseignement des gens d’Église qui étaient là et par le signe de la couronne.

— Mais comment les gens d’Église ont-ils su que c’était un ange ?

— Par leur science et parce qu’ils sont clercs.

— Qu’avez-vous à dire au sujet d’un prêtre concubinaire et d’une tasse perdue que vous auriez indiquée ?

— De tout cela je ne sais rien ni oncques n’en ai ouï parler.

— Quand vous vîntes devant Paris, eûtes-vous révélation de vos voix d’y aller ?

122— Non, j’y allai à la requête des gentilshommes, qui voulaient faire une escarmouche ou vaillance d’armes, et j’avais bien intention d’aller plus avant et de franchir les fossés.

— Avez-vous eu révélation d’aller devant La Charité ?

— Non, j’y suis allée à la demande des gens d’armes, comme je l’ai dit ailleurs.

— Avez-vous eu révélation d’aller à Pont-l’Évêque ?

— Depuis que j’eus sur les fossés de Melun révélation que je serais prise, je m’en suis rapportée le plus souvent aux capitaines des faits de la guerre ; mais je ne leur disais pas que j’avais eu révélation que je serais prise.

— Fut-ce bien fait d’aller attaquer la ville de Paris le jour de la fête de la Nativité de Notre-Dame ?

— C’est bien fait d’observer les fêtes de la bienheureuse Marie, et en ma conscience il me semble que c’était et ce serait bien d’observer ses fêtes d’un bout à l’autre.

— N’avez-vous pas dit devant Paris : Rendez la ville de par Jhésus ?

— Non, mais j’ai dit : Rendez-la au Roi de France.

14 mars (matin)
Cinquième interrogatoire secret

Le mercredi 14 mars, nous, Jean Delafontaine, commissaire désigné par nous, évêque, et nous, Jean Lemaître, étant au lieu de la prison de Jeanne, dans le château de Rouen, avons siégé, assisté des vénérables et discrètes personnes les seigneurs et maîtres Nicolas Midi et Gérard Feuillet. Témoins : Nicolas de Houbent et frère Ysambard de la Pierre ;

Jeanne a été interrogée ainsi qu’il suit :

— Pourquoi vous êtes-vous jetée du haut de la tour de Beaurevoir ?

123— J’avais ouï dire que ceux de Compiègne, tous, jusqu’à l’âge de sept ans, devaient être mis à feu et à sang, et j’aimais mieux mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens. Ce fut l’une des causes. L’autre fut que je me sus vendue aux Anglais ; et j’eusse eu plus cher mourir que d’être en la main des Anglais, mes adversaires.

— Vos saintes vous l’avaient-elles conseillé ?

— Sainte Catherine me disait presque chaque jour de ne point sauter, que Dieu m’aiderait et même ceux de Compiègne. Je dis à sainte Catherine : Puisque Dieu aidera ceux de Compiègne, je veux y être. Sainte Catherine me dit : Prenez tout en gré et sans défaillir ; vous ne serez pas délivrée avant d’avoir vu le Roi des Anglais. Je lui répondis : Vrai, je voudrais ne le point voir ; j’aimerais mieux mourir que d’être mise en la main des Anglais.

— Est-il vrai que vous ayez dit à sainte Catherine et à sainte Marguerite : Dieu laissera-t-il mourir si mauvaisement ces bonnes gens de Compiègne ?

— Je n’ai pas dit si mauvaisement, mais : Comment Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne qui ont été et sont si loyaux à leur seigneur ?… Après être tombée, je fus deux ou trois jours sans vouloir manger. Pour ce saut je fus si grevée que je ne pouvais ni manger ni boire ; et toutefois je fus réconfortée par sainte Catherine, qui me dit de me confesser et d’en requérir pardon à Dieu ; et que sans faute ceux de Compiègne auraient secours avant la Saint-Martin d’hiver. Alors je me pris à revenir et à manger, et fus bientôt guérie.

— Quand vous avez fait ce saut, croyiez-vous vous tuer ?

— Non, mais en sautant je me recommandai à Dieu… j’espérais au moyen de ce saut échapper et éviter d’être livrée aux Anglais.

124— Quand la parole vous fut revenue, n’avez-vous point renié et maugréé Dieu et ses saints ? Cela est prouvé par information256.

— Je n’ai point mémoire d’avoir oncques renié ou maugréé Dieu et ses saints, en ce lieu ou ailleurs.

— Voulez-vous vous en rapporter à l’information faite ou à faire ?

— Je m’en rapporte à Dieu et non à autre, et à bonne confession.

— Vos voix vous demandent-elles délai pour répondre ?

— Quelquefois sainte Catherine me répond ; quelquefois je manque de la comprendre à cause des grands troubles de la prison et du bruit que font mes gardiens. Quand je fais une requête à sainte Catherine, toutes deux font requête à Notre-Seigneur ; ensuite, de l’ordre de Notre-Seigneur, elles me donnent réponse.

— Quand vos saintes viennent à vous, y a-t-il de la lumière avec elles ? N’avez-vous pas vu de la lumière une certaine fois que vous entendîtes la voix dans le château, sans savoir si la voix était dans votre chambre ?

— Il n’est jour que mes saintes ne viennent dans le château, et elles ne viennent pas sans lumière. Et de la voix dont vous me parlez, je ne me souviens pas si cette fois-là j’ai vu de la lumière ou même sainte Catherine… J’ai demandé trois choses à mes voix : 1° ma délivrance, 2° que Dieu vienne en aide aux Français et garde bien les villes de leur obéissance, 3° le salut de mon âme. — (S’adressant à ses juges :) Si ainsi est que je sois menée à Paris, faites, je vous en prie, que j’aie le double de mes interrogatoires et réponses, afin que je les baille à ceux de Paris et que je puisse leur dire : Voici comme j’ai été 125interrogée à Rouen, et mes réponses ; de cette manière, je ne serai pas travaillée de nouveau de tant de demandes.

— Vous avez dit que monseigneur de Beauvais se mettait en grand danger de vous mettre en cause : de quel danger avez-vous parlé ? En quel péril ou danger nous plaçons-nous, vos juges et tous les autres ?

— J’ai dit à monseigneur de Beauvais : Vous dites que vous êtes mon juge ; je ne sais si vous l’êtes ; mais avisez bien à ne pas mal juger, parce que vous vous mettriez en grand danger ; et je vous en avertis, afin que si Notre-Seigneur vous en châtie, j’aie fait mon devoir de vous le dire.

— Mais quel est ce péril ou danger ?

— Sainte Catherine m’a dit que j’aurais secours ; je ne sais si ce sera d’être délivrée de la prison, ou si, quand je serai en jugement, il viendra quelque trouble par le moyen duquel je pourrai être délivrée. Le secours me viendra, je pense, de l’une ou de l’autre manière. Au surplus, mes voix me disent que je serai délivrée par une grande victoire ; et elles ajoutent : Prends tout en gré ; n’aie souci de ton martyre ; tu viendras finalement au royaume du paradis257. Elles m’ont dit cela simplement et absolument, et sans faillir. Ce qu’il faut entendre par mon martyre, c’est la peine et l’adversité que je souffre en prison ; je ne sais si j’aurai plus grande peine à souffrir ; de cela je m’en rapporte à Dieu.

— Depuis que vos voix vous ont dit que vous iriez finalement au royaume de paradis, vous tenez-vous assurée d’être sauvée et de ne pas être damnée en enfer ?

— Je crois fermement ce que mes voix m’ont dit, que je 126serai sauvée ; je le crois aussi fermement que si je l’étais déjà.

— Après cette révélation, croyez-vous que vous ne puissiez plus pécher mortellement ?

— Je n’en sais rien, et du tout m’en attends à Notre-Seigneur.

— C’est là une réponse de grand poids ?

— Oui, et que je tiens pour un grand trésor !

14 mars (après-midi)
Sixième interrogatoire secret

Et le même jour, mercredi 14 mars, après midi, ont comparu au même lieu susdit, vénérables et discrètes personnes les seigneurs et maîtres Jean Delafontaine, commissaire de nous, évêque susdit, et Jean Lemaître, vicaire dudit seigneur inquisiteur, assistés de Nicolas Midi et Gérard Feuillet ; témoins ad hoc, frère Ysambard de la Pierre et Jean Manchon.

Et tout d’abord, ladite Jeanne s’exprime ainsi :

— Au sujet de la réponse que je vous ai faite ce matin sur la certitude de mon salut, j’entends cette réponse ainsi : pourvu que je tienne la promesse que j’ai faite à Notre-Seigneur de bien garder la virginité de mon corps et de mon âme.

— Avez-vous besoin de vous confesser, puisque vous croyez à la révélation de vos voix que vous serez sauvée ?

— Je ne sais pas avoir péché mortellement ; mais si j’étais en péché mortel, je pense que saintes Catherine et Marguerite m’abandonneraient aussitôt… Je crois que l’on ne peut trop nettoyer sa conscience.

— Depuis que vous êtes dans cette prison, n’avez-vous pas renié ou maugréé Dieu ?

— Non. Quelquefois je dis : bon gré Dieu, ou saint Jean ou 127Notre-Dame ; ceux qui peuvent avoir rapporté ont mal compris.

— Prendre un homme à rançon et le faire mourir prisonnier, n’est-ce point péché mortel ?

— Je ne l’ai point fait.

— Qu’avez-vous fait de Franquet d’Arras, que l’on fit mourir à Lagny ?

— Je consentis qu’il mourût s’il l’avait mérité, parce qu’il avait confessé être meurtrier, voleur et traître ; son procès dura quinze jours ; il eut pour juge le bailli de Senlis et les gens de la justice de Lagny. J’avais requis avoir ce Franquet contre un homme de Paris, maître de l’hôtel de l’Ours. Quand je sus la mort de ce dernier, et que le bailli m’eut dit que je voulais faire grand tort à la justice de délivrer Franquet, je dis au bailli : Puisque mon homme est mort, faites de l’autre ce que vous devrez faire par justice.

— Avez-vous baillé ou fait bailler de l’argent à celui qui avait pris Franquet ?

— Je ne suis pas monnoyer ou trésorier de France pour bailler ainsi de l’argent.

— Nous vous rappelons : 1° que vous avez attaqué Paris un jour de fête ; 2° que vous avez eu le cheval de monseigneur l’évêque de Senlis ; 3° que vous vous êtes précipitée de la tour de Beaurevoir ; 4° que vous portez un habit d’homme ; 5° que vous avez consenti à la mort de Franquet d’Arras : ne pensez-vous point avoir en cela fait péché mortel ?

— Pour ce qui est de l’attaque de Paris, je ne crois pas être en péché mortel ; si je l’ai fait, c’est à Dieu d’en connaître et au prêtre en confession. — Quant au cheval de monseigneur l’évêque de Senlis, je crois fermement que je n’en ai pas de péché envers Notre-Seigneur : ce cheval fut 128estimé deux cents écus d’or, dont il eut assignation ; toutefois ce cheval fut renvoyé au sire de La Trémoille, pour le rendre à monseigneur de Senlis ; il ne m’était pas bon pour chevaucher… ; ce n’est d’ailleurs pas moi qui l’avais pris ; au surplus, je ne voulais pas le garder, ayant appris que l’évêque était mécontent qu’on le lui eût enlevé, et en outre ce cheval ne valait rien pour la guerre. Je ne sais si l’évêque a été payé, ni si son cheval lui a été restitué ; je crois que non. — Quant à ma chute de la tour de Beaurevoir, je ne l’ai pas faite par désespoir, mais dans la pensée de me sauver et d’aller au secours de tous ces braves gens qui étaient en péril. Après ma chute je me suis confessée et ai demandé pardon. Dieu m a pardonné : ce n’a pas été bien à moi, j’ai mal fait, mais je sais par révélation de sainte Catherine qu’après la confession que j’en ai faite, j’en ai été pardonnée. C’est par le conseil de sainte Catherine que je m’en suis confessée.

— En avez-vous fait pénitence ?

— Oui, et ma pénitence m’est venue en grande partie du mal que je me suis fait en tombant… Vous me demandez si ce mal que j’ai fait de sauter ainsi, je crois que c’est péché mortel ? je n’en sais rien, mais je m’en rapporte à Dieu. — Quant à mon habit, puisque je le porte du commandement de Dieu et pour son service, je ne crois point mal faire ; aussitôt qu’il plaira à Dieu de me le prescrire, je le déposerai…

15 mars
Septième interrogatoire secret

Le jeudi suivant, 15 mars, dans la matinée, au lieu susdit de la prison de ladite Jeanne, nous, Jean Delafontaine, commissaire délégué de nous, évêque, et nous, 129frère Jean Lemaître, vicaire de l’inquisiteur, avons siégé avec l’assistance des vénérables personnes les seigneurs et maîtres Nicolas Midi et Gérard Feuillet ; témoins ad hoc : Nicolas de Houbent et frère Ysambard de la Pierre.

Tout d’abord, Jeanne a été charitablement exhortée, avertie et requise, si elle a fait quelque chose qui soit contre notre foi, qu’elle s’en doit rapporter à la détermination de la sainte mère Église :

— Que mes réponses, a-t-elle dit, soient vues et examinées par les clercs, et puis qu’on me dise s’il y a quelque chose contre la foi chrétienne. Je saurai bien par mon conseil ce qui en est, et dirai ensuite ce qu’il en aura jugé. Et toutefois s’il y a rien de mal contre la foi chrétienne que Notre-Seigneur a commandée, je ne le voudrais soutenir et serais bien fâchée d’aller à l’encontre.

Nous lui avons alors fait connaître l’Église triomphante et l’Église militante, et ce qu’il en est de l’une et de l’autre. Requise de soumettre à la détermination de l’Église militante ce qu’elle a dit ou fait, soit bien, soit mal :

— Je ne vous en répondrai autre chose pour le présent, a-t-elle dit.

— Sous le serment que vous avez prêté, dites-nous comment vous avez pensé vous échapper du château de Beaulieu entre deux pièces de bois ?

— Oncques ne fus prisonnière en lieu quelconque que je ne m’en fusse échappée volontiers. Étant en ce château, j’aurais enfermé mes gardiens dans la tour, n’eût été le portier qui m’avisa et rencontra. Il ne plaisait pas à Dieu que j’échappasse pour cette fois ; il fallait que je visse le Roi des Anglais, comme mes voix me l’avaient dit et comme il est écrit ci-dessus.

130— Avez-vous de Dieu ou de vos voix permission de sortir de prison quand il vous plaira ?

— Je l’ai demandée plusieurs fois, mais je ne l’ai pas encore.

— Partiriez-vous maintenant si vous voyiez votre point de partir ?

— Si je voyais la porte ouverte je m’en irais, ce me serait le congé de Notre-Seigneur. Si je voyais la porte ouverte, mes gardiens et les autres Anglais hors d’état de résister, vraiment je verrais là mon congé et un secours que Notre-Seigneur m’enverrait ; mais sans ce congé je ne m’en irais pas, à moins de faire une entreprise de vive force pour m’en aller et savoir si Notre-Seigneur serait content, et ce en vertu du proverbe : Aide-toi, Dieu t’aidera ; et je dis cela afin que si je m’évade, on ne dise pas que je l’ai fait sans le congé de Dieu.

— Puisque vous demandez à entendre la messe, ne vous semble-t-il pas qu’il serait plus honnête d’être en habit de femme ?… Qu’aimeriez-vous mieux : prendre habit de femme et entendre la messe, ou demeurer en habit d’homme et non l’entendre ?

— Assurez-moi d’abord que j’entendrai la messe si je suis en habit de femme, et sur ce je vous répondrai.

— Eh bien, je vous l’assure, vous entendrez la messe si vous prenez habit de femme ?

— Et que dites-vous, si j’ai juré et promis à notre Roi mon maître de ne pas déposer cet habit ! Eh bien, je vous réponds ceci : Faites-moi faire une robe longue jusqu’à terre, sans queue, donnez-la-moi pour aller à la messe, et puis au retour je reprendrai l’habit que j’ai.

— Je vous le dis encore une fois, consentez à prendre habit de femme pour aller entendre la messe ?

— Je me conseillerai sur ce, et puis vous répondrai ; mais 131je vous en supplie, en l’honneur de Dieu et Notre-Dame, permettez-moi d’entendre la messe en cette bonne ville.

— Consentez simplement et absolument à prendre habit de femme ?

— Remettez-moi un habit comme une fille de vos bourgeois, c’est-à-dire une houppelande longue ; je le prendrai pour aller entendre la messe… Je vous en requiers le plus instamment que je puis, permettez-moi de l’entendre avec l’habit que je porte en ce moment, et sans y rien changer !

— Voulez-vous soumettre à la décision de l’Église vos faits et vos dits ?

— Mes œuvres et mes faits sont tous en la main de Dieu ; du tout je m’en attends à lui. Je vous certifie que je ne voudrais rien dire ou faire contre la foi chrétienne : si j’avais rien fait ou dit qui fût sur mon corps et que les clercs pussent dire contraire à la foi chrétienne que Notre-Seigneur a établie, je ne le voudrais soutenir et le bouterais dehors.

— Voulez-vous point de ce vous soumettre à l’ordonnance de l’Église ?

— Je ne vous en répondrai maintenant autre chose. Envoyez-moi un clerc samedi, si vous ne voulez venir vous-même, et je lui répondrai de ce à l’aide de Dieu, et ce sera mis en écrit.

— Quand vos voix viennent, leur faites-vous révérence absolument comme à un saint ou une sainte ?

— Oui, et si parfois je ne l’ai fait, je leur en ai depuis demandé merci et pardon. Je ne saurais leur faire si grande révérence comme il leur appartient, car je crois fermement que ce sont saintes Catherine et Marguerite. Je pense de même de saint Michel.

— Pour ce qui est des saints du paradis on fait volontiers oblation de cierges, etc. : aux saintes qui viennent à vous, 132n’avez-vous point fait oblation de cierges allumés ou autre chose, dans l’église ou ailleurs, ou fait dire des messes ?

— Non, si ce n’est à l’offrande de la messe, dans les mains du prêtre, en l’honneur de sainte Catherine, l’une des saintes qui m’apparaissent. Je n’ai point allumé autant de cierges que je le voudrais à sainte Catherine et à sainte Marguerite, qui sont au paradis, et je crois fermement que ce sont elles qui viennent à moi.

— Quand vous placez des luminaires devant l’image de sainte Catherine, les placez-vous en l’honneur de celle qui vous est apparue ?

— Je le fais en l’honneur de Dieu, de Notre-Dame et de sainte Catherine qui est au ciel, et de celle qui se montre à moi.

— Placez-vous ces luminaires en l’honneur de sainte Catherine qui s’est montrée à vous, qui vous est apparue ?

— Oui ; je ne mets point de différence entre celle qui m’apparaît et celle qui est au ciel.

— Faites-vous, accomplissez-vous toujours ce que vos voix vous commandent ?

— De tout mon pouvoir j’accomplis le commandement que Notre-Seigneur m’a transmis par mes voix, et ce autant que je les sais entendre. Mes voix ne me commandent rien sans le bon plaisir de Notre-Seigneur.

— En fait de guerre, avez-vous rien fait sans le conseil de vos voix ?

— Je vous en ai déjà répondu ; relisez bien votre livre, vous le retrouverez… À la demande des gens d’armes, il fut fait une vaillance d’armes devant Paris, et à la demande du Roi lui-même, une aussi devant La Charité : ce ne fut ni contre ni de l’ordre de mes voix.

— Avez-vous oncques fait quelque chose contre leur commandement et volonté ?

133— Tout ce que j’ai pu et su faire, je l’ai fait et accompli à mon pouvoir. Quant à ce qui est de la chute du donjon de Beaurevoir, je la fis contre leur commandement, mais je ne m’en pus tenir. Quand mes voix virent ma nécessité, et que je ne savais et pouvais tenir, elles secoururent ma vie et me gardèrent de me tuer. Quelque chose que je fisse oncques en mes grandes affaires, elles m’ont toujours secourue, et c’est signe que ce sont de bons esprits.

— N’avez-vous point autre signe que ce sont de bons esprits ?

— Saint Michel me l’a certifié avant que les voix me vinssent.

— Comment avez-vous connu que c’était saint Michel ?

— Par le parler et le langage des anges. Je crois fermement que ce sont des anges.

— Mais comment savez-vous que c’était le langage des anges ?

— Je le crus aussitôt, et j’eus cette volonté de le croire… Quand saint Michel vint à moi, il me dit : Sainte Catherine et sainte Marguerite viendront à toi, suis leur conseil ; elles ont été choisies pour te conduire et te conseiller en tout ce que tu as à faire : crois ce qu’elles te diront, c’est l’ordre de Notre-Seigneur.

— Si le diable se mettait en forme ou signe d’ange, comment reconnaîtriez-vous si c’est un bon ou mauvais ange ?

— Je reconnaîtrais bien si c’est saint Michel ou une chose contrefaite. La première fois j’eus grand doute si c’était saint Michel, et j’eus grand-peur. Je l’ai vu maintes fois avant de savoir que ce fût saint Michel.

— Pourquoi l’avez-vous plutôt reconnu cette fois où vous dites avoir cru que c’était lui, que la première fois qu’il vous est apparu ?

— La première fois j’étais jeune enfant et j’eus peur ; 134depuis, il m’a si bien instruite, et s’est si bien manifesté à moi, que je crus fermement que c’était lui.

— Quelle doctrine vous enseigna-t-il ?

— Sur toutes choses, il me disait que je fusse bonne enfant et que Dieu m’aiderait, de venir au secours du Roi de France, entre autres choses ; la plus grande partie de ce qu’il m’a enseigné est déjà dans ce livre où vous écrivez ; il me racontait la grande pitié qui était au royaume de France.

— Quelle était la hauteur et la stature de cet ange ?

— Samedi j’en répondrai, avec autres choses dont je dois répondre, ce qu’il en plaira à Dieu.

— Ne croyez-vous pas que c’est grand péché, et qui offense sainte Catherine et sainte Marguerite qui vous apparaissent, que d’agir contre leur commandement ?

— Oui, certes ; et le plus grand que j’aie commis oncques a été, à mon avis, le saut de la tour de Beaurevoir, ce dont je leur ai crié merci, et des autres offenses que j’ai pu leur faire.

— Sainte Catherine et sainte Marguerite prendraient-elles vengeance corporelle pour cette offense ?

— Je ne sais et ne le leur ai pas demandé.

— Vous avez prétendu que pour avoir dit la vérité les hommes étaient quelquefois pendus : connaîtriez-vous donc en vous quelque crime ou faute pour lesquels vous pussiez ou dussiez mourir, si vous le confessiez ?

— Non, je n’en connais pas.

17 mars (matin)
Huitième interrogatoire secret

Le samedi suivant, 17 mars, nous, maître Jean Delafontaine, commis par nous, évêque, et nous, Jean Lemaître, vicaire de l’inquisiteur, avons siégé dans le local 135de la prison de Jeanne, assistés de vénérables et discrètes personnes les seigneurs et maîtres Nicolas Midi et Gérard Feuillet, en présence d’Ysambard de la Pierre et de Jean Massieu.

Ladite Jeanne a été requise de prêter le serment par elle déjà prêté ; ensuite elle a de nouveau été interrogée.

— En quelle forme, espèce, grandeur et habit saint Michel vous vient-il ?

— En la forme d’un très-vrai prud’homme : de son habit et du reste je ne dirai rien de plus. Quant aux anges, je les ai vus de mes yeux ; vous n’en aurez pas autre chose. Je crois les faits et dits de saint Michel qui m’est apparu aussi fermement que je crois que Notre-Seigneur Jésus-Christ souffrit mort et passion pour nous. Et ce qui me porte à le croire, c’est le bon conseil, confort et bonne doctrine qu’il m’a faits et donnés.

— Voulez-vous, pour tous vos dits et faits, soit bien ou mal, vous soumettre à la décision de notre sainte mère Église ?

— L’Église ! je l’aime et la voudrais soutenir de tout mon pouvoir, pour notre foi chrétienne ; ce n’est pas moi que l’on devrait empêcher d’aller à l’église et d’entendre la messe… Quant aux bonnes œuvres que j’ai faites et à mon arrivée auprès du Roi, il faut que je m’en attende au Roi du ciel, qui m’a envoyée à Charles, roi de France, fils de Charles qui a été roi de France… Vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande victoire ; que Dieu enverra besogne si grande que presque tout le royaume de France en sera ébranlé. Je le dis, afin que quand cela sera arrivé, on ait mémoire que je l’ai dit.

— Quand cela arrivera-1-il ?

— Je m’en attends à Notre-Seigneur.

136— Vous en rapporterez-vous à la détermination de l’Église ?

— Je m’en rapporte à Dieu qui m’a envoyée, à Notre-Dame, à tous les saints et saintes du paradis. Et m’est avis que c’est tout un, Dieu et l’Église, et qu’on n’en doit point faire de difficulté. Pourquoi, vous, y faites-vous difficulté !

— Il existe une Église triomphante où sont Dieu, les saints, les anges et les âmes sauvées. Il existe une autre Église, l’Église militante, où sont le Pape, vicaire de Dieu sur la terre ; les cardinaux, les prélats de l’Église, le clergé, tous les bons chrétiens et catholiques ; cette Église, régulièrement assemblée, ne peut errer, étant régie par le Saint-Esprit. Voulez-vous vous en rapporter à cette Église, et que nous venons de vous définir ?

— Je suis venue au Roi de France de par Dieu, de par la bienheureuse Vierge Marie, tous les saints et saintes du paradis, et l’Église victorieuse de là-haut, et de leur commandement. À cette Église je soumets toutes mes bonnes actions, tout ce que j’ai fait et ferai. De dire si je me soumettrai à l’Église militante, je ne répondrai maintenant autre chose.

— Que dites-vous au sujet de l’habit de femme qui vous est offert pour pouvoir aller entendre la messe ?

— Je ne le prendrai pas encore, tant qu’il plaira à Notre-Seigneur. Et s’il arrive que je doive être menée jusqu’en jugement, qu’il me faille dévêtir en jugement, je requiers les seigneurs de l’Église de me faire la grâce d’avoir une chemise de femme et un capuchon sur la tête : j’aime mieux mourir que de révoquer ce que Dieu m’a fait faire, et je crois fermement que Dieu ne laissera advenir de me mettre si bas que je n’aie secours bientôt de lui et par miracle.

— Puisque vous dites que vous portez l’habit d’homme 137par le commandement de Dieu, pourquoi demandez-vous une chemise de femme pour l’article de la mort ?

— Il me suffit qu’elle soit longue.

— Votre marraine qui a vu les fées passe-t-elle pour femme sage ?

— Elle est tenue et réputée bonne et prude femme, non devineresse ni sorcière.

— Vous avez dit que vous prendriez habit de femme, et qu’on vous laissât aller : est-ce que cela plairait à Dieu ?

— Si j’avais congé de m’en aller en habit de femme, je me remettrais bientôt en habit d’homme et ferais ce que Dieu m’a commandé : je vous l’ai déjà répondu… — Pour rien au monde je ne ferais serment de ne plus m’armer et mettre en habit d’homme ; il faut que j’obéisse aux ordres de Notre-Seigneur.

— Quel âge et quels vêtements ont sainte Catherine et sainte Marguerite ?

— Vous êtes répondus de ce que vous en aurez de moi, et n’en aurez pas d’autres ; je vous ai dit ce que j’en sais de plus certain.

— Avant aujourd’hui, croyiez-vous que les fées fussent de mauvais esprits ?

— Je n’en sais rien.

— Savez-vous si sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent les Anglais ?

— Elles aiment ce que Dieu aime ; elles haïssent ce que Dieu hait.

— Dieu hait-il les Anglais ?

— De l’amour ou haine que Dieu a aux Anglais, ou de ce qu’il fera de leurs âmes, je ne sais rien : mais je sais bien qu’ils seront boutés tous hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoires aux Français contre les Anglais.

138— Dieu était-il pour les Anglais quand ils étaient en prospérité en France ?

— Je ne sais si Dieu haïssait les Français ; mais je crois qu’il voulait les faire battre pour leurs péchés, s’ils étaient en péché.

— Quel garant et quel secours attendez-vous avoir de Notre-Seigneur de ce que vous portez habit d’homme ?

— De cet habit et d’autres choses que j’ai faites, je n’ai voulu avoir autre récompense que le salut de mon âme.

— Quelles armes avez-vous offertes à Saint-Denis ?

— Un blanc harnoys entier, tel qu’il le faut à un homme d’armes, avec une épée que j’avais gagnée devant Paris.

— Pourquoi avez-vous fait cette offrande ?

— Par dévotion, et comme ont coutume de faire les gens d’armes quand ils sont blessés. Ayant été blessée devant Paris, je les offris à Saint-Denis, parce que c’est le cri de la France.

— L’avez-vous fait pour que ces armes fussent adorées ?

— Non.

— À quoi servaient ces cinq croix qui étaient sur l’épée que vous avez trouvée à Sainte-Catherine de Fierbois ?

— Je n’en sais rien.

— Qui vous a portée à faire peindre sur votre étendard des anges, avec bras, pieds, jambes et vêtements ?

— Vous en avez déjà été répondus.

— Les avez-vous fait peindre tels qu’ils viennent à vous ?

— Non ; je les ai fait peindre en la manière qu’ils sont peints dans les églises.

— Les avez-vous oncques vus en la manière qu’ils furent peints ?

— Je ne vous en dirai autre chose.

139— Pourquoi ne fîtes-vous pas peindre la clarté qui vient à vous avec l’ange ou les voix ?

— Cela ne me fut point commandé.

17 mars (après-midi)
Neuvième interrogatoire secret

Le même jour, 17 mars, après midi, nous, évêque, et nous, vicaire de l’inquisiteur, susdit, avons siégé avec l’assistance de vénérables et discrètes personnes les seigneurs et maîtres Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Thomas de Courcelles, Jean Delafontaine, en présence de frère Ysambard de la Pierre et de John Gris.

Nous avons interrogé ladite Jeanne ainsi qu’il suit :

— Les deux anges peints sur votre étendard représentaient-ils saint Michel et saint Gabriel ?

— Ils n’y étaient que pour l’honneur de Notre-Seigneur qui était peint sur l’étendard. Je n’y ai fait représenter ces deux anges que pour honorer Notre-Seigneur, qui y était figuré tenant le monde.

— Les deux anges figurés sur votre étendard étaient-ils ceux qui gardent le monde ? Pourquoi n’y en avait-il pas davantage, vu qu’il vous avait été commandé par Dieu de prendre cet étendard ?

— L’étendard était commandé par Notre-Seigneur, par les voix de saintes Catherine et Marguerite, qui me dirent : Prends l’étendard de par le Roi du ciel, et parce qu’elles m’avaient dit : Prends l’étendard de par le Roi du ciel, je fis faire cette figure de Dieu et de deux anges : j’ai tout fait par leur commandement.

— Leur avez-vous demandé si, par la vertu de cet étendard, vous gagneriez toutes les batailles où vous vous trouveriez, et si vous auriez victoire ?

140— Elles m’ont dit de le prendre hardiment, que Dieu m’aiderait.

— Qui aidait plus, vous à votre étendard ou votre étendard à vous ?

— De la victoire de mon étendard ou de moi-même, c’était tout à Notre-Seigneur.

— L’espoir d’avoir victoire était-il fondé en votre étendard ou en vous ?

— Il était fondé en Notre-Seigneur et non ailleurs.

— Si un autre que vous eut porté cet étendard, eût-il eu aussi bonne fortune que vous de le porter ?

— Je n’en sais rien, je m’en attends à Notre-Seigneur.

— Si un des gens de votre parti vous eût remis son étendard à porter, auriez-vous eu en lui aussi bonne confiance qu’en celui qui vous avait été remis de par Dieu ? Et mêmement l’étendard de votre Roi : s’il vous avait été remis, auriez-vous eu eu lui aussi bonne confiance que dans le vôtre ?

— Je portais plus volontiers celui qui m’était ordonné de Notre-Seigneur ; et cependant du tout je m’en attendais à Notre-Seigneur.

— De quoi servait le signe que vous mettiez sur vos lettres, et ces mots : Jhesus Maria ?

— Les clercs qui écrivaient mes lettres l’y mettaient ; aucuns me disaient qu’il m’appartenait de mettre ces deux mots : Jhesus Maria.

— Ne vous a-t-il point été révélé que si vous perdiez votre virginité, vous perdriez votre bonheur, et que vos voix ne vous viendraient plus ?

— Cela ne m’a point été révélé.

— Si vous étiez mariée, croyez-vous que vos voix vous viendraient ?

— Je ne sais, et m’en attends à Notre-Seigneur.

141— Pensez-vous et croyez-vous fermement que votre Roi fit bien de tuer ou faire tuer Monseigneur le duc de Bourgogne ?

— Ce fut grand dommage pour le royaume de France ; et quelque chose qu’il y eût entre eux, Dieu m’a envoyée au secours du Roi de France.

— Puisque vous avez déclaré à monseigneur de Beauvais que vous répondriez à lui et à ses commissaires comme vous feriez devant notre très-saint seigneur le Pape, et qu’il y a beaucoup de questions auxquelles vous ne voulez répondre, répondriez-vous devant le Pape plus pleinement que vous ne faites devant nous ?

— Je vous ai répondu tout le vrai que j’ai su, et si je savais aucune chose qui me vînt à la mémoire que je n’aie dite, je la dirais volontiers.

— Ne vous semble-t-il pas que vous soyez tenue de répondre plus pleinement à notre seigneur le Pape, vicaire de Dieu, de tout ce qu’on vous demanderait touchant la foi et le fait de votre conscience, que vous ne répondez à nous ?

— Eh bien, que l’on me mène devant lui, et je répondrai devant lui tout ce que je devrai répondre.

— De quelle matière était un de vos anneaux sur lequel il était écrit : Jhesus Maria ?

— Je ne le sais proprement ; s’il est d’or, il n’est pas de fin or : je ne sais s’il est d’or ou de laiton ; il y avait trois croix, et non autre signe que je sache, excepté Jhesus Maria.

— Pourquoi était-ce que vous regardiez volontiers cet anneau quand vous alliez en fait de guerre ?

— Par plaisance et en l’honneur de mon père et de ma mère ; j’avais cet anneau en la main et au doigt quand j’ai touché sainte Catherine qui m’apparaît.

142— Quelle partie de sainte Catherine ?

— Vous n’en aurez autre chose.

— Avez-vous oncques baisé ou embrassé saintes Catherine ou Marguerite ?

— Je les ai embrassées toutes deux.

— Fleuraient-elles bon ?

— Il est bon à savoir, elles sentaient bon.

— En les embrassant, avez-vous senti de la chaleur ou autre chose ?

— Je ne les pouvais point embrasser sans les sentir et toucher.

— Par quelle partie les embrassiez-vous, par haut ou par bas ?

— Il convient mieux de les embrasser par le bas que par haut.

— Ne leur avez-vous pas donné de couronnes ?

— En leur honneur à leurs images plusieurs fois dans les églises j’ai mis des couronnes. Quant à celles qui m’apparaissent, je ne leur en ai point baillé dont j’aie mémoire.

— Quand vous posiez des couronnes de fleurs en l’arbre dont vous nous avez parlé plus haut, les mettiez-vous en l’honneur de celles qui vous apparaissent ?

— Non.

— Quand ces saintes viennent à vous, leur faites-vous point la révérence ; fléchissez-vous le genou devant elles ? vous inclinez-vous ?

— Oui, et le plus que je puis leur faire révérence, je la leur fais ; je sais que ce sont elles qui sont au royaume de paradis.

— Savez-vous rien de ceux qui vont en l’air avec les fées ?

— Je n’en fis oncques ou sus quelque chose, mais j’en ai 143bien ouï parler, et qu’on y allait le jeudi, mais je n’y crois point. Je crois que c’est sorcellerie.

— N’a-t-on pas fait flotter votre étendard autour de la tête de votre Roi pendant qu’on le sacrait à Reims ?

— Non, que je sache.

— Pourquoi fut-il plus porté en l’église de Reims ait sacre que ceux des autres capitaines ?

— Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur…

18 mars
Réunion chez l’évêque de quelques docteurs. L’évêque les invite à étudier l’affaire et à réfléchir sur les suites à lui donner

Le dimanche de la Passion de Notre-Seigneur, dix-huitième jour du mois de mars, nous, évêque, et nous, frère Jean Lemaître, vicaire de l’inquisiteur, avons siégé dans la demeure de nous, évêque, assistés des révérends pères seigneurs et maîtres : Gilles, abbé de Fécamp ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Raoul Roussel, Nicolas de Venderès, Jean Delafontaine, Nicolas Coppequesne et Thomas de Courcelles.

Nous, évêque, avons exposé que Jeanne vient d’être interrogée pendant plusieurs jours, et que grand nombre de ses réponses ont été mises en écrit ; aujourd’hui, nous avons besoin des avis des assistants sur le mode de procéder.

Puis nous avons fait donner lecture de grand nombre d’assertions qui, de notre ordre, ont été, par quelques maîtres, extraites des réponses de Jeanne, parce qu’au moyen de ces assertions ils vont pouvoir, eux assistants, 144mieux saisir l’ensemble de la matière, et plus sûrement délibérer sur ce qui reste à faire.

Après cet exposé, lesdits seigneurs et maîtres ont délibéré avec grande solennité et maturité, et chacun d’eux nous a donné son avis.

Nous, juges, avons alors conclu et arrêté ce qui suit :

Chacun des docteurs et maîtres aura à examiner et étudier à part soi la matière en toute diligence, et à rechercher dans les livres authentiques l’opinion des docteurs sur chacune desdites assertions. Jeudi prochain nous les réunirons de nouveau pour en conférer. Ce jour-là, chacun aura à nous soumettre son avis.

En outre, nous avons arrêté que d’ici-là il sera extrait des interrogatoires et réponses de Jeanne certains articles qui seront proposés contre elle en justice, devant nous juges.

22 mars
Autre réunion chez l’évêque. Il est décidé que les principales assertions extraites des interrogatoires seront rédigées en un petit nombre d’articles

Et le jeudi suivant, 22 mars, en la demeure de nous, évêque, sous la présidence de nous, évêque, et de nous, frère Jean Lemaître, vicaire du seigneur inquisiteur, ont comparu les vénérables seigneurs et maîtres Jean de Châtillon, Érard Émengard, Guillaume Lebouchier ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Maurice Duquesnay, Pierre Houdenc, Jean de Nibat, Jean Lefebvre, Pierre Maurice, Jacques Guesdon, Gérard Feuillet, Raoul Roussel, Nicolas de Venderès, Jean Delafontaine, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur, frère Ysambard de la Pierre.

145En présence de tous les susnommés, il a été rapporté certaines assertions recueillies et avisées en la matière, d’une manière notable et scientifique, par plusieurs desdits docteurs et maîtres. Vu ces assertions, après avoir pris l’opinion et en avoir longuement conféré avec chacun des assistants, nous, juges, avons conclu et arrêté que les assertions ainsi extraites du registre des déclarations de Jeanne seront rédigées en un très-petit nombre d’articles sous forme de propositions ; que les articles ainsi dressés seront ensuite communiqués à tous et à chacun des docteurs et maîtres, qui pourront ainsi plus facilement arrêter leur avis.

Sur le point de savoir si Jeanne devra être interrogée et examinée ultérieurement, nous procéderons de telle sorte, avec l’aide du Seigneur, que notre procès soit déduit à la louange de Dieu et à l’exaltation de la foi, sans être affecté d’aucun vice.

24 mars
Il est donné lecture à Jeanne de ses interrogatoires dans sa prison

Et le samedi suivant 24 mars, ont siégé au lieu de la prison de Jeanne, maître Jean Delafontaine, commissaire de nous, évêque, et nous, frère Jean Lemaître, vicaire du seigneur inquisiteur, assistés des vénérables seigneurs et maîtres Jean Beaupère, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Thomas de Courcelles, Enguerrand de Champrond.

En présence de tous les susnommés, il a été fait lecture à Jeanne du registre qui contient les questions à elle faites et ses réponses. Cette lecture a été faite en présence de ladite Jeanne par Guillaume Manchon, greffier, et en langue française.

Mais avant qu’il fût procédé à cette lecture, notre promoteur, 146messire d’Estivet, s’était offert de prouver (pour le cas où Jeanne méconnaîtrait quelqu’une de ses réponses) que tout le contenu audit registre, questions et réponses, avait bien été prononcé tel qu’il est écrit. Et de son côté, Jeanne avait fait serment de, pendant la lecture qui allait être faite, ne rien ajouter ou changer à ses réponses qui ne fût la vérité.

Lecture du registre a eu lieu.

À un endroit de cette lecture, Jeanne a dit :

— J’ai pour surnom d’Arc ou Rommée : dans mon pays, les filles portent le nom de leur mère.

Plus loin, elle a dit :

— Qu’on lise sans s’arrêter les questions et les réponses ; tout ce qui sera lu, si je n’y contredis point, je le tiens pour vrai et confessé.

Au sujet du passage relatif à ses vêtements, elle a dit par addition :

— Donnez-moi un vêtement de femme pour aller rejoindre ma mère, je le prendrai…, et cela, pour sortir de la prison, parce que quand je serai dehors je m’aviserai de ce que je devrai faire.

La lecture du contenu dudit registre achevée, elle a dit :

— Je crois bien avoir parlé ainsi qu’il est écrit dans le registre, et ainsi qu’il a été lu ; je n’y contredis sur aucun point.

25 mars
Exhortations faites à Jeanne. Elle demande qu’on lui permette d’entendre la messe

Le dimanche des Rameaux, vingt-cinquième jour du mois de mars ; au matin, au lieu de la prison de Jeanne, dans le château de Rouen, nous, évêque, avons adressé une allocution à Jeanne en présence des vénérables seigneurs 147et maîtres Jean Beaupère, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles.

Nous lui avons dit que plusieurs fois déjà, et hier notamment, elle avait demandé qu’a cause de la solennité de ces jours et du temps, il lui fût permis d’entendre la messe aujourd’hui, dimanche des Rameaux : en conséquence, nous venons lui demander si, pour le cas où cette faveur lui serait accordée, elle consentirait à retirer son vêtement d’homme et à en prendre un de femme, ainsi d’ailleurs qu’elle avait coutume d’en porter au lieu de sa naissance, et comme en portent toutes les femmes de son pays ?

Ladite Jeanne a répondu en nous demandant de nouveau permission d’entendre la messe avec l’habit qu’elle porte, et de recevoir avec ce même habit l’Eucharistie le jour de Pâques.

— Répondez, lui avons-nous dit, à ce que nous vous demandons ; dites-nous si, dans le cas où il vous serait permis d’entendre la messe, vous consentiriez à abandonner l’habit que vous portez ?

— Je ne suis pas consultée là-dessus, a-t-elle dit, et ne puis encore prendre habit de femme.

— Voulez-vous avoir conseil de vos saintes pour savoir si vous devez prendre des vêtements de femme ?

— Ne peut-il donc, a-t-elle répondu, m’être permis d’entendre la messe dans l’état où je suis ? je le désire ardemment ! Quant à changer mon habit, je ne le puis, ce n’est pas en mon pouvoir.

Alors tous les assistants se sont joints à nous, et chacun l’a exhortée, pour un si grand bien et pour satisfaire aux sentiments de dévotion dont elle paraît animée, de consentir à prendre le seul vêtement qui soit convenable à son sexe.

148— Cela, a-t-elle déclaré, n’est pas en mon pouvoir ; si c’était en moi, ce serait bientôt fait !

— Parlez-en à vos voix, ont dit les assistants, pour savoir si vous pouvez reprendre votre vêtement de femme, afin que vous puissiez à Pâques recevoir le viatique ?

— Je ne puis changer mon habit ; je serai donc privée du viatique. Je vous en supplie, messeigneurs, permettez-moi d’entendre la messe en habit d’homme ; ce vêtement ne change pas mon âme, et n’est pas contraire aux lois de l’Église !…

25 mars (conclusion)
Clôture du procès d’office

De tout ce qui précède, messire Jean d’Estivet, promoteur, a demandé qu’il lui soit délivré un instrument public ; présents les seigneurs et maîtres Adam Millet, Guillaume Brolbster et Pierre Orient, des clergés de Rouen, de Londres et de Châlons.

Notes

  1. [244]

    Quoique pour la régularité l’évêque de Beauvais ait cru devoir, dans ce préambule, parler en son nom et au nom du vice-inquisiteur, la vérité est que ce dernier n’a commencé à prendre part au procès que le 13 mars. — Voir son intervention officielle ci-après, à la date du 12 mars.

  2. [245]

    C’est celui qui se termine au 24 mai par une condamnation à la prison perpétuelle : causa lapsus. Le second procès, procès de relapse, causa relapsus, vient ensuite, du 28 au 30 mai.

  3. [246]

    Toutes ces informations furent favorables à Jeanne. Elles ont été supprimées sans avoir même été communiquées aux assesseurs. (Voir les enquêtes à la suite du procès.) Celles postérieures au 9 janvier furent faites par le conseiller instructeur Delafontaine ou par ses soins. (Voir à ce sujet la notice concernant Delafontaine, tome I, page 45.)

  4. [247]

    Ni ces informations ni ces mémoires ne nous sont parvenus. Cauchon les a supprimés.

  5. [248]

    Aucun de ces documents ne nous est parvenu : ils n’ont pas été insérés au procès. Les dépositions des greffiers Manchon et Boisguillaume laissent même des doutes sur le point de savoir si l’information préparatoire a bien été lue et communiquée comme le dit ici le procès.

  6. [249]

    Six interrogatoires publics, c’est-à-dire en présence de tous les assesseurs, ont eu lieu du 21 février au 3 mars.

  7. [250]

    Voir ces lettres aux Préliminaires du procès, p. 11 et suiv.

  8. [251]

    superséder : différer la décision.

  9. [252]

    Un schisme déplorable divisait alors la chrétienté. À côté du vrai Pape siégeant à Rome, deux antipapes s’efforçaient de lui disputer les consciences.

  10. [253]

    On est au 1er mars. Trois mois après, presque jour pour jour (30 mai), elle échappait à la prison par la mort.

  11. [254]

    Toutes ces particularités et les questions qui vont suivre démontrent que Beaupère avait sous les yeux une information que nous ne possédons pas.

  12. [255]

    Ici commence une allégorie bien transparente, quoique les juges aient affecté de ne pas la saisir. Ainsi que Jeanne le dira le 30 mai, l’ange dont elle va parler, c’est elle-même.

  13. [256]

    L’information alléguée dans cette question n’est pas au procès.

  14. [257]

    Voilà la délivrance, voilà la victoire ! Jeanne le comprendra au jour suprême. Ce jour-là se dissiperont les nuages qui lui cachaient la vérité.

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