E. O’Reilly  : Les deux procès de Jeanne d’Arc (1868)

Tome 2 : Procès ordinaire

§3.
Procès ordinaire

Ici commence le procès ordinaire après le procès fait jusqu’ici d’office.

26 mars
Décidé qu’il sera procédé désormais par procès ordinaire ; l’évêque communique officieusement à ses assesseurs le libelle préparé par le promoteur et arrête que celui-ci le déposera le lendemain officiellement, en présence de Jeanne, qui sera interrogée sur chacun des articles qui le composent

Le lundi après le dimanche des Rameaux, vingt-sixième jour du mois de mars, en notre demeure à Rouen, devant 149nous, évêque, et devant nous, frère Jean Lemaître, vicaire du seigneur inquisiteur, ont comparu les vénérables seigneurs et maîtres Jean de Châtillon, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Raoul Roussel, André Marguerie, Nicolas de Venderès, Jean Delafontaine, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur.

En présence des susnommés, nous avons fait donner lecture de certains articles renfermant ce que le promoteur a l’intention de produire contre Jeanne.

Après lecture de ces articles, il a été délibéré qu’à la suite du procès préparatoire jusqu’ici dirigé de notre office, ainsi que nous, évêque, puis nous, vicaire, l’avons décrété et conclu, il y aura lieu de procéder désormais par procès ordinaire.

Il a été en outre délibéré que les articles dont il vient d’être donné lecture ont été bien composés ; que Jeanne devra être interrogée et entendue sur chacun d’eux ; que ces articles seront proposés, au nom du promoteur, par quelque solennel avocat, ou par le promoteur lui-même ; que si Jeanne refuse d’y répondre après qu’il lui aura été, au préalable, adressé une monition canonique, lesdits articles seront tenus pour confessés.

À la suite de cette délibération, nous, juges, avons arrêté que les articles dont il s’agit seront dès demain proposés par notre promoteur, et que Jeanne devra être, au fur et à mesure, interrogée sur chacun d’eux et entendue en ses réponses.

27 mars
Requête du promoteur. Le promoteur donne lecture en séance publique, en présence de Jeanne

Le lendemain, mardi après le dimanche des Rameaux, vingt-septième jour du mois de mars, dans la chambre 150près la grande salle du château de Rouen, nous, évêque, et nous, frère Jean Lemaître, vicaire du seigneur inquisiteur, avons pris séance.

Avec l’assistance des révérends pères, seigneurs et maîtres Gilles, abbé de Fécamp ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Érard Émengard, Guillaume Lebouchier, Maurice Duquesnay, Jean de Nibat, Jean Lefebvre, Jacques Guesdon, Jean de Châtillon, Raoul Roussel, Jean Guérin, Robert Barbier, Denis Gastinel, Jean Ledoux, Nicolas de Venderès, Jean Pinchon, Jean Basset, Jean Delafontaine, Jean Colombel, Aubert Morel, Jean Duchemin, André Marguerie, Jean Alespée, Nicolas Caval, Geoffroy de Crotay, Guillaume Desjardins, Jean Tiphaine, Guillaume Haiton, Guillaume Delachambre, frère Jean Vallée, frère Ysambard de la Pierre, Guillaume Brolbster, et Jean de Hanton.

Jean d’Estivet, chanoine des Églises de Baveux et de Beauvais, notre promoteur, comparant en justice, en présence de ladite Jeanne amenée devant nous, a présenté une supplique ou requête écrite en français, dont la teneur, traduite, plus tard, mot à mot en latin, est ainsi conçue258 :

Messeigneurs, révérend père en Christ, et vous vicaire expressément commis pour ce par l’inquisiteur général du mal hérétique en France : moi, promoteur commis et ordonné par vous, en cette cause, connaissance prise 151par moi de certaines informations et de certains interrogatoires faits par vous et de votre ordre, je dis, affirme et propose contre Jeanne ici présente, amenée pour avoir à répondre sur ce que je croirai devoir demander, dire et proposer contre elle touchant la foi ; j’entends prouver, par protestations et sous-protestations, aux fins et conclusions plus amplement énoncées dans le cahier que devant vous, juges, j’exhibe en ce moment et dépose ; j’entends, dis-je, prouver contre ladite Jeanne les faits, droits et raisons déclarés et contenus ès dits articles, écrits et spécifiés au même dit cahier. Je vous supplie, messeigneurs, et vous requiers de faire jurer et affirmer par ladite Jeanne qu’elle répondra en toute vérité sur les choses portées en chacun de ces articles. Dans le cas où, après que vous le lui auriez prescrit et qu’elle en aurait été sommée, elle refuserait de jurer ou le différerait plus qu’il ne convient, je demande qu’elle soit réputée défaillante et, malgré sa présence, contumace, et ainsi que l’exigerait, en ce cas, son état de contumace, qu’elle soit déclarée excommuniée pour offense manifeste. Enfin, je demande qu’il lui soit par vous donné jour fixe et bref pour répondre auxdits articles d’abord non répondus, avec intimation à lui faire que si, au jour fixé, elle continuait à ne pas répondre à tous ou à quelques-uns de ces articles, vous tiendriez alors chacun des articles non répondus pour confessés ; le tout ainsi que les droits, style, usage et commune observance le requièrent.

Après lecture de cette requête, le promoteur a déposé le texte de l’accusation dressé par lui contre Jeanne, dans lequel se trouvent relatés les articles dont il vient d’être parlé, et dont la teneur sera transcrite plus bas.

152Cela fait, nous, juges, avons demandé aux seigneurs et maîtres ici présents de délibérer et nous donner leur avis.

Cette délibération a eu lieu en présence de Jeanne, ainsi qu’il suit :

Et d’abord, Me Nicolas de Venderès a dit : que Jeanne doit être avant tout obligée de jurer ; le promoteur a bien requis ; Jeanne, si elle refuse de jurer, doit être réputée contumace et excommuniée ; excommuniée, que l’on procède contre elle selon le droit.

Me Jean Pinchon : que les articles lui soient lus tout d’abord.

Me Jean Basset : qu’on lui lise les articles avant de l’excommunier.

Me Jean Guérin : qu’on lui lise d’abord les articles.

Me Jean Delafontaine : même avis que Me de Venderès.

Me Geoffroy de Crotay : qu’on lui donne au moins trois jours avant de l’excommunier et de la déclarer convaincue ; en matière civile, on a toujours délai de trois jours pour jurer.

Me Jean Ledoux : comme le préopinant.

Me Gilles Deschamps : qu’on lui lise les articles et qu’on lui assigne jour pour répondre.

Me Robert Barbier : comme le préopinant.

Le seigneur abbé de Fécamp : elle est tenue de jurer de dire vérité sur ce qui touche le procès ; si elle n’a pas été encore assignée à cet effet, qu’elle le soit, avec les délais de droit.

Me Jean de Châtillon : elle est tenue de dire vérité, s’agissant de son propre fait.

Me Érard Émengard : comme le seigneur de Fécamp.

Me Guillaume Lebouchier : comme le préopinant.

Le seigneur prieur de Longueville : ès choses auxquelles 153elle ne saurait répondre, il semble que c’est trop exiger que de vouloir qu’elle réponde par je crois ou ne crois pas.

Me Jean Beaupère : dans les choses de fait pour lesquelles elle a science certaine, qu’elle réponde sur-le-champ ; dans les autres dont elle n’a pas science certaine ou qui sont de droit, qu’on lui accorde délai si elle le demande.

Me Jacques de Touraine : comme le préopinant.

Me Nicolas Midi : de même ; avec cette addition qu’il s’en rapporte aux juristes pour décider si elle doit être contrainte dès maintenant de jurer.

Me Maurice Duquesnay : comme le seigneur de Fécamp.

Me Jean de Nibat : quant aux articles, il s’en rapporte aux juristes ; quant au serment, elle est tenue de jurer au sujet des choses qui touchent le procès ou la foi ; si sur certains autres points elle demande délai, qu’on le lui accorde.

Me Jean Lefebvre : s’en rapporte aux juristes.

Me Pierre Maurice : qu’elle réponde sur ce qu’elle sait.

Me Gérard : elle est tenue de répondre avec serment.

Me Jacques Guesdon : même avis que le préopinant.

Me Thomas de Courcelles : qu’elle réponde ; qu’on lui lise chaque article et qu’elle réponde à mesure. Quant au délai, qu’on lui en accorde pour les points au sujet desquels elle en demandera259.

Me André Marguerie : elle doit jurer sur ce qui touche le procès ; quant aux choses douteuses, qu’on lui accorde délai.

Me Denis Gastinel : elle doit jurer ; le promoteur a raison de requérir son serment ; quant au parti à prendre 154pour le cas où elle le refuserait, il a besoin de consulter ses livres.

Me Aubert Morel et Me Jean Duchemin : elle doit jurer.

L’avis des autres manque.

Puis, nous, juges, vu la requête du promoteur, de l’avis de chacun des assistants, avons arrêté et arrêtons que les articles que le promoteur vient de produire seront sur-le-champ lus et exposés en français à ladite Jeanne, qui, sur chacun d’eux, aura à répondre ce qui est à sa connaissance ; et que s’il est quelques points sur lesquels elle demande délai, délai de droit lui sera accordé.

Alors, le promoteur a juré de calomnie entre nos mains (c’est-à-dire affirmé sous serment qu’il n’était guidé dans sa poursuite par faveur, rancune, haine ou crainte, mais uniquement animé du zèle de la foi).

Ces préliminaires remplis, nous, évêque, avons adressé à Jeanne une monition canonique ; nous lui avons dit que tous les assistants étaient des personnages ecclésiastiques de science consommée, experts en droit divin et en droit humain, qui veulent et entendent procéder envers elle, ainsi qu’ils l’ont du reste fait jusque-là, avec mansuétude et piété, et qui, bien loin de chercher la vengeance et le châtiment, ne désirent au contraire que son instruction et son retour dans la voie de la vérité et du salut.

— Mais parce que vous n’êtes ni assez docte ni assez instruite en ces matières ardues pour, par vous-même, pourvoir à ce que vous avez à faire et à dire, nous vous offrons de choisir pour conseil tel des assistants qu’il vous plaira désigner ; si vous ne savez vous-même faire ce choix, nous vous offrons de le faire pour vous, et de vous 155désigner quelques-uns qui vous conseilleront sur ce que vous avez à répondre ou à faire, à la condition, toutefois, que sur les choses de pur fait vous répondiez vous-même, et à charge par vous de jurer de dire la vérité sur les faits qui vous sont personnels.

À notre exhortation, Jeanne a répondu en ces termes :

— Premièrement, de ce que vous m’admonestez de mon bien et de notre foi, je vous remercie, et toute la compagnie aussi ; quant au conseil que vous m’offrez, aussi je vous remercie ; mais je n’ai pas l’intention de me départir du conseil de Notre-Seigneur. Quant au serment que vous voulez que je fasse, je suis prête à dire vérité sur tout ce qui touche le procès.

Et elle a juré ainsi, les mains sur les saints Évangiles.

Après cela il a été, de notre ordre, fait lecture des articles contenus au libelle que le promoteur vient de déposer. Chacun de ces articles a été lu à Jeanne en langue française par Thomas de Courcelles, et elle a été interpellée de répondre successivement sur chacun de ces articles, ce qu’elle a fait. L’accomplissement de cette formalité a rempli la fin de la séance d’aujourd’hui, et toute la séance du lendemain.

Libelle du promoteur

(Suit, mot pour mot, la teneur du libelle du promoteur renfermant les articles de l’accusation au nombre de soixante-dix. Chacun de ces soixante-dix articles est immédiatement suivi : 1° de la réponse qu’y a faite Jeanne le jour même ; 2° des divers passages de ses interrogatoires précédents servant de base à chaque article du libelle.)

156Devant vous, vénérable père en Christ, monseigneur Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, juge ordinaire, ayant territoire en ces cité et diocèse de Rouen ; et devant vous aussi religieuse personne, maître Jean Lemaître, de l’ordre des Frères Prêcheurs, bachelier en théologie, spécialement commis, quant à ce, par religieuse et circonspecte personne maître Jean Graverend, docteur insigne de théologie, de par l’autorité apostolique, inquisiteur du mal hérétique dans le royaume de France : tous deux juges compétents, aux fins que certaine femme vulgairement nommée Jeanne la Pucelle, naguère trouvée prise et détenue dans les limites, vénérable père, de votre diocèse de Beauvais, et à vous, son juge ecclésiastique ordinaire, rendue, remise et délivrée par notre très-chrétien seigneur le Roi des Français et d’Angleterre, comme votre sujette, votre justiciable et votre corrigible, véhémentement suspecte, scandalisée, par tous les gens graves et honnêtes, au plus haut degré de notoriété diffamée ; aux fins, disons-nous, que Jeanne la Pucelle soit par vous juges susdits, à raison des faits qui vont suivre, déclarée sorcière, sortilège, divinatrice, fausse prophétesse, invocatrice et conjuratrice des malins esprits, superstitieuse, mêlée et initiée aux arts magiques, ignorante de la foi catholique, schismatique, suspecte d’infractions à l’article du Credo : Unam sanctam Ecclesiam et à d’autres articles, sacrilège, idolâtre, apostate, médisante et malfaisante, blasphématrice de Dieu et des saints, scandaleuse, séditieuse, perturbatrice de la paix, excitatrice de la guerre, cruellement altérée de sang humain, provocatrice de son effusion, entièrement et avec impudeur oublieuse de la décence et des convenances de son sexe, ayant pris irrévérencieusement l’habit et l’état d’homme de guerre ; pour ces causes et 157 d’autres encore abominables à Dieu et aux hommes, prévaricatrice des lois divines et humaines et de la discipline ecclésiastique, séductrice des princes et du peuple, usurpatrice de l’honneur et du culte divins, pour s’être laissé vénérer et adorer et avoir donné ses mains et vêtements à baiser ; hérétique ou tout au moins véhémentement suspecte d’hérésie : que Jeanne, disons-nous, doive être déclarée telle, et, sur toutes ces choses, punie et corrigée selon les lois divines et canoniques, légitimement et canoniquement : c’est ce que dit et propose, c’est ce qu’entend prouver et légitimement démontrer, au moyen des faits énumérés aux soixante-dix articles qui vont suivre, Jean d’Estivet, chanoine des Églises de Bayeux et de Beauvais, promoteur ou procureur de votre office par vous, juges, à ce spécialement commis et désigné, acteur et délateur pour et au nom de ce même office : sous la réserve expresse que moi, dit promoteur, je n’entends pas m’astreindre à prouver ceux des articles qui vont suivre qui pourront me paraître superflus : mais seulement ceux qui me paraîtront pouvoir et devoir suffire, en tout ou en partie, au but et à la preuve que j’ai en vue : sous toutes les autres réserves habituelles en pareil cas, notamment d’ajouter, de corriger, de changer, d’interpréter lesdits articles ; et sous toutes autres réserves de fait et de droit.

Sur toutes les articulations qui vont suivre et autres à suppléer, corriger et réformer par vous, messeigneurs, le promoteur demande que vous interrogiez l’accusée.

Article 1er

Et d’abord, d’après le droit divin comme d’après le droit canonique et civil, c’est à vous, évêque, comme juge ordinaire, et à vous, vicaire, comme inquisiteur de la foi, qu’il appartient de chasser, de détruire, 158d’extirper radicalement dans votre diocèse et dans tout le royaume de France les hérésies, sortilèges, superstitions et autres crimes de cette nature ; c’est à vous qu’il appartient de punir, de corriger, d’amender les hérétiques et tous ceux qui affichent, disent, professent, ou de quelque autre manière que ce soit, agissent contre notre foi catholique, à savoir : les sorciers, les devins, les invocateurs de démons, ceux qui pensent mal de la foi, tous les criminels de cette sorte, leurs fauteurs et complices saisis dans votre diocèse ou dans votre juridiction, non-seulement pour les méfaits qu’ils y auraient commis, mais même pour la partie de leurs méfaits qu’ils auraient commis ailleurs : sauf, à cet égard, la faculté et le devoir qu’ont aussi les autres juges compétents de les poursuivre dans leurs diocèses, limites et juridictions respectives. Et votre pouvoir, quant à ce, existe contre toute personne laïque, quels que soient son état, son sexe, sa qualité, sa prééminence : à l’égard de tous vous êtes juges compétents.

Demande. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

Réponse. — Je crois bien que notre seigneur le Pape de Rome, les évêques et autres gens d’Église sont établis pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui y défaillent ; mais quant à moi, de mes faits je ne me soumettrai qu’à l’Église céleste, c’est-à-dire à Dieu, à la Vierge Marie, aux saints et aux saintes du paradis. Je crois fermement n’avoir pas failli en notre foi, et pour rien au monde n’y voudrais faillir.

Article 2

L’accusée, non-seulement cette année-ci, mais dès son enfance, et non-seulement dans le diocèse de vous, évêque, et la juridiction de vous, vicaire, mais aussi dans beaucoup d’autres lieux de ce royaume, a fait, 159composé, combiné, ordonné une foule de sacrilèges et de superstitions ; elle s’est faite devineresse ; elle s’est fait adorer et vénérer ; elle a invoqué les démons et les malins esprits, les a consultés, fréquentés, a fait et eu avec eux des pactes, traités et conventions, en a fait usage, a fourni à d’autres agissant comme elle aide, secours et faveur, en a conduit beaucoup à agir comme elle ; elle a dit, affirmé et soutenu qu’agir ainsi, user ainsi de sortilège, de divinations, de superstitions n’était pas un péché, n’était pas chose défendue, mais au contraire chose licite, louable, digne d’être approuvée ; elle a ainsi induit dans ses erreurs et maléfices un très-grand nombre de personnes de divers états, de l’un et de l’autre sexe, et imprimé dans leurs cœurs les erreurs les plus funestes. Jeanne a été prise et arrêtée dans les limites de votre diocèse de Beauvais, en flagrant délit de perpétration de tous ces méfaits.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Je nie avoir jamais usé de sortilèges, d’œuvres superstitieuses ou de divinations. Quant à m’être fait adorer, si aucuns ont baisé mes mains ou mes vêtements, ce n’a point été de moi-même et de ma volonté ; j’ai cherché à m’en défendre et à y obvier autant qu’il a été en moi. Et pour ce qui est du reste de l’article, je nie.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 2 :

  • Le samedi 3 mars, à la question qu’elle connaissait l’intention de ceux de son parti qui baisaient ses mains, ses pieds et ses vêtements ? — A répondu que beaucoup de gens la voyaient volontiers… qu’ils baisaient ses vêtements, le moins qu’elle pouvait, mais que les pauvres venaient à elle volontiers, attendu qu’elle ne leur faisait pas déplaisance, qu’elle les soutenait même du mieux qu’elle pouvait.
  • 160Le samedi 10 mars, à la question si elle avait eu révélation touchant sa sortie, le jour où elle quitta Compiègne et fut prise ? — A répondu que ce jour-là elle n’avait pas eu la prescience de sa prise, ni reçu de ses voix ordre de faire une sortie ; mais il lui avait été toujours dit qu’il fallait qu’elle fût prisonnière. — À cette autre question, si en faisant cette sortie elle était passée par le pont de la ville ? — A répondu qu’elle y était passée et par le boulevard ; qu’elle avait été avec une troupe de gens de son parti sur les gens du seigneur de Luxembourg, les avait repoussés deux fois jusqu’au camp des Bourguignons et une troisième fois jusqu’à mi-chemin. Alors les Anglais qui étaient là lui avaient coupé le chemin à elle et à ses gens, entre elle et le boulevard ; ses gens s’étaient alors retirés ; mais elle, en allant dans les champs, sur le côté, vers la Picardie, avait été prise près du boulevard ; il y avait une rivière entre Compiègne et le lieu où elle fut prise ; il n’y avait entre le lieu où elle fut prise et Compiègne que la rivière, le boulevard et le fossé dudit boulevard.
Article 3

L’accusée est tombée en plusieurs erreurs diverses et détestables qui sentent l’hérésie. Elle a dit, vociféré, proféré, publié et inculqué au cœur des simples des propositions fausses, mensongères, voisines de l’hérésie, hérétiques même, contraires à notre foi catholique, à ses principes, aux règles évangéliques, aux statuts établis ou approuvés par les conciles généraux : propositions contraires non-seulement au droit divin, mais canonique et civil ; propositions scandaleuses, sacrilèges, contraires aux bonnes mœurs, offensantes pour les oreilles pieuses ; elle a fourni aide, conseil et faveur aux gens qui ont dogmatisé, affirmé ou promulgué de telles propositions.

161D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Je nie, et j’affirme au contraire avoir toujours défendu l’Église autant qu’il a été en mon pouvoir.

Article 4

Mais il est temps de vous édifier plus complètement et plus directement, seigneurs juges, sur les offenses, excès, crimes et délits commis par l’accusée dans le diocèse de Beauvais et ailleurs, en plusieurs et divers lieux :

Il est de vérité que l’accusée est née au village de Greux, de Jacques d’Arc et d’Ysabelle, sa femme ; qu’elle a vécu jusqu’à dix-sept ans ou environ au village de Domrémy, sur la Meuse, au diocèse de Toul, au bailliage de Chaumont en Bassigny, prévôté de Monteclaire et d’Andelot. Dans son enfance, elle ne fut pas instruite dans les croyances et les principes de notre foi ; mais par quelques vieilles femmes, elle fut initiée à la science des sortilèges, divinations, œuvres superstitieuses et arts magiques. Beaucoup d’habitants de ces villages ont été connus de tout temps pour user de ces sortes de maléfices. Jeanne a dit elle-même qu’elle avait appris de plusieurs, notamment de sa marraine, beaucoup de choses touchant ses visions et les apparitions des fées ; par d’autres aussi, elle a été pénétrée des détestables et pernicieuses erreurs de ces mauvais esprits, tellement que, dans ses interrogatoires devant vous, elle a confessé que maintenant encore elle ne savait si les fées étaient ou non de mauvais esprits.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Pour la première partie, cela est vrai, en ce qui concerne mon père, ma mère et le lieu de ma naissance. Quant aux fées, je ne sais ce que c’est. En ce qui touche mon instruction, j’ai appris ma croyance et ai été élevée 162bien et dûment à faire ce qu’une bonne enfant doit faire. Pour ce qui est de ma marraine, je m’en réfère à ce qu’autrefois j’en ai dit. Vous me demandez de dire Credo ? Demandez à mon confesseur, à qui je l’ai dit.

Article 5

Proche le village de Domrémy existe un arbre grand, gros et antique ; on l’appelle l’arbre charmine de la fée de Bourlemont ; auprès est une fontaine ; autour de cet arbre et de cette fontaine habitent, dit-on, de malins esprits appelés fées, avec lesquels ceux qui usent de sortilèges ont l’habitude de venir danser la nuit.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Pour l’arbre et la fontaine, je m’en rapporte à mes réponses précédentes. Le reste, je nie.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 5 :

  • Le samedi 24 février, interrogée au sujet de l’arbre, etc., etc. — A répondu qu’assez proche de Domrémy est un arbre appelé l’arbre des Dames, que d’autres appellent l’arbre des Fées, près duquel est une fontaine ; elle a entendu dire que les fiévreux viennent y boire ; elle-même y a bu. On y vient chercher de l’eau pour se guérir, mais si on guérit ou non, elle l’ignore.
  • Le jeudi 1er mars, interrogée si sainte Catherine et sainte Marguerite se sont entretenues avec elle sous cet arbre ? — A répondu qu’elle n’en sait rien. — Interrogée le même jour si lesdites saintes lui ont parlé à la fontaine ? — A répondu que oui, et les y a entendues, mais ne sait ce qu’elles lui ont dit. — Interrogée encore le même jour si les saintes lui ont promis quelque chose là ou ailleurs ? — A répondu que les saintes ne lui ont jamais rien promis sans permission de Notre-Seigneur.
  • 163Le samedi 17 mars, interrogée si sa marraine qui a vu les fées est réputée femme sage ? — A répondu que sa marraine est réputée bonne et honnête, non devineresse ni sorcière. — Interrogée si elle a cru jusqu’ici que les fées sont de malins esprits ? — A répondu qu’elle n’en sait rien. — Si elle sait quelque chose de ceux qui vont en l’air avec les fées ? — A répondu que de cela elle n’a jamais fait ni su quoi que ce soit ; elle a bien entendu dire qu’on y allait le jeudi ; mais elle ne le croit et pense que cela est sorcellerie.
Article 6

Habituée à fréquenter cet arbre et cette fontaine, surtout la nuit, quelquefois aussi de jour, mais aux heures où l’Église célèbre l’office divin, pour s’y trouver plus seule, Jeanne dansait des rondes autour de cette fontaine et de cet arbre ; de temps en temps elle suspendait à ses rameaux des guirlandes d’herbes et de fleurs tressées de ses propres mains, accompagnant ses danses de chansons mêlées d’invocations, sortilèges et autres maléfices ; les guirlandes qu’on avait laissées ainsi la veille, le lendemain matin ne se retrouvaient plus.

D. — Qu’avez vous à dire à cet article ?

R. — Je m’en rapporte pour partie à mes réponses précédentes, je nie le reste.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 6 :

  • Le samedi 24 février, interrogée au sujet de l’arbre ? — A répondu qu’elle a entendu dire que les malades, aussitôt qu’ils peuvent se lever, vont s’y promener : c’est un grand arbre, un charme, d’où vient le beau mai ; il appartient au seigneur Pierre de Bourlemont. Quelquefois pendant l’été elle allait s’y promener avec d’autres jeunes filles, et y faisait des couronnes pour Notre-Dame 164de Domrémy. Elle a entendu dire par des anciens (ils ne sont pas de son lignage) que les fées le fréquentent ; une nommée Jeanne, femme d’Aubéry, sa marraine, a dit qu’elle y avait vu lesdites fées : si cela est vrai, elle ne le sait. Pour elle, elle n’y a jamais vu les fées, du moins qu’elle sache ; si elle les a vues ailleurs, elle ne le sait. Elle a vu des jeunes filles placer des couronnes aux branches de cet arbre ; elle-même y en a placé avec d’autres filles : tantôt elle les emportait, tantôt elle les laissait… Depuis qu’elle a su qu’elle devait venir en France, elle y est allée le moins qu’elle a pu. Elle ne sait si elle a dansé autour de l’arbre depuis qu’elle a l’âge de raison ; autrefois elle a bien pu y danser avec d’autres enfants ; elle y a plus chanté que dansé. En outre, a dit qu’il y avait un bois nommé le bois Chesnu, qui se voit de la maison de son père, dont il est éloigné d’une demi-lieue. Elle ne sait et n’a pas entendu dire que les fées le fréquentent. Cependant, depuis qu’elle a quitté son pays, elle a entendu son frère dire que c’était un bruit que Jeanne avait pris son fait à l’arbre des Fées : mais il n’en est rien, et elle a contredit son frère à cet égard… Quand elle vint à son Roi, d’aucuns lui demandaient si dans son pays était un bois nommé le bois Chesnu, parce qu’il y avait prophéties qui disaient que du bois Chesnu devait venir une pucelle qui ferait des merveilles ; mais elle n’ajoute pas foi à tout cela…
Article 7

Jeanne avait l’habitude de porter sur elle une mandragore, espérant par là se procurer fortune et richesses en ce monde ; elle croit en effet que la mandragore a la vertu de procurer la fortune.

D. — Qu’avez-vous à dire sur la mandragore ?

R. — Je nie entièrement.

165Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 7 :

  • Le jeudi 1er mars, interrogée sur ce qu’elle a fait de sa mandragore ? — A répondu qu’elle n’en eut jamais, mais qu’elle a entendu dire qu’il y en avait une près de sa maison, sans l’avoir jamais vue ; c’est, lui a-t-on dit, chose dangereuse et mauvaise à garder ; elle ne sait à quoi cela peut servir. — Interrogée sur l’endroit où serait celle dont elle a entendu parler ? — A répondu avoir entendu dire qu’elle est en terre, près d’un arbre, mais elle n’en sait la place ; elle a entendu dire qu’au-dessus était un coudrier. — Interrogée à quoi sert la mandragore ? — A répondu avoir entendu dire qu’elle fait venir l’argent ; mais de cela elle ne croit rien, ses voix ne lui en ont jamais dit la moindre chose.
Article 8

Vers sa vingtième année, Jeanne, de sa propre volonté et sans la permission de ses père et mère, est allée à Neufchâteau, en Lorraine, et s’est mise en service pendant quelque temps, chez une femme tenant hôtellerie, nommée la Rousse, où demeurent des femmes de mauvaise vie, et où les gens de guerre ont coutume de loger en grand nombre. Pendant son séjour dans cette hôtellerie, Jeanne tantôt se tenait avec ces mauvaises femmes, tantôt menait les moutons dans la campagne ou conduisait les chevaux à l’abreuvoir, aux prés et aux pâturages : c’est là qu’elle a appris à monter à cheval et à manier les armes.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Je m’en rapporte à ce que j’ai dit ailleurs. Je nie le reste.

166Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 8 :

  • Le jeudi 22 février, elle a déclaré qu’à cause des Bourguignons elle quitta la maison de son père et alla à Neufchâteau, près d’une femme nommée la Rousse, chez laquelle elle resta environ quinze jours, occupée aux soins de la maison, sans aller aux champs.
  • Le samedi 24 du même mois, interrogée si elle menait les troupeaux aux champs ? — A dit avoir déjà répondu là-dessus… puis a ajouté que quand elle fut adulte et eut atteint l’âge de discrétion, elle ne gardait plus les bestiaux d’ordinaire, mais aidait parfois à les conduire dans la prairie et dans un château nommé l’Île, pour les soustraire aux hommes d’armes ; si dans son enfance elle a gardé les bestiaux, elle ne s’en souvient.
Article 9

Pendant qu’elle était au service de cette femme, Jeanne traduisit un jeune homme devant l’official de Toul, pour cause de mariage ; bien des fois elle se rendit à Toul dans ce but, et dépensa ainsi à peu près tout ce qu’elle avait. Ce jeune homme refusait de l’épouser parce qu’il savait qu’elle avait commerce avec de mauvaises femmes. Il mourut pendant le procès. Jeanne alors n’y pouvant plus tenir, quitta le service de la femme en question.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Au sujet de ce procès pour mariage, j’ai répondu ailleurs, et m’en réfère à ma réponse. Je nie le reste.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 9 :

  • Le lundi 12 mars, interrogée pourquoi elle a fait citer un homme devant l’official de Toul, pour cause de mariage ? — A répondu qu’elle ne l’a pas fait citer, que c’est lui au contraire qui l’a fait citer. Devant le 167juge elle fit serment de dire la vérité et jura qu’elle n’avait fait à cet homme aucune promesse. Elle ajoute que ses voix lui avaient assuré qu’elle gagnerait ce procès.
Article 10

Après avoir quitté le service de la Rousse, Jeanne prétendit et prétend encore avoir continuellement, depuis cinq ans, des visions et des apparitions de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Ils lui auraient, dit-elle, révélé, de la part de Dieu, qu’elle ferait lever le siège d’Orléans et couronner Charles, qu’elle appelle son Roi, et qu’ensuite elle chasserait ses ennemis du royaume de France. Malgré son père et sa mère, elle partit de chez eux, de son propre mouvement, de sa seule inspiration, alla vers Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, à qui elle communiqua, en vertu de l’ordre de saint Michel, de saintes Catherine et Marguerite, les visions et révélations que Dieu lui avait faites, demandant audit Robert de lui trouver le moyen d’accomplir ce qui lui avait été révélé. Repoussée deux fois par ce Robert, elle retourna deux fois chez ses parents. Revenue une troisième fois à la charge sur un prétendu ordre à elle transmis par révélation, elle fut alors admise et reçue par ledit Robert.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Je m’en rapporte à ce que j’ai dit précédemment.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 10 :

  • Le jeudi 22 février, elle a déclaré qu’à l’âge de treize ans elle eut une voix ou révélation de Notre-Seigneur pour l’aider à se bien conduire. La première fois elle eut grand-peur ; il était midi, en temps d’été ; elle était dans le jardin de son père, à jeun ; la veille elle n’avait pas jeûné. Elle entendit cette voix à sa droite, de 168côté, vers l’église ; rarement elle entend cette voix sans une clarté qui vient du même côté ; et souvent cette clarté est grande. Quand elle vint en France, elle entendait souvent une grande voix ; la première fois il y eut une clarté. Cette voix lui paraît digne ; elle la croit envoyée de Dieu ; après l’avoir entendue trois fois, elle a reconnu que c’était la voix d’un ange ; cette voix l’a toujours bien gardée, et elle, elle l’a toujours bien comprise. Cette voix l’a instruite à se bien conduire, à fréquenter l’église, lui a dit qu’il était nécessaire qu’elle vînt en France. Cette fois-ci, a-t-elle dit, celui qui m’interroge n’aura pas de moi la forme sous laquelle la voix m’est apparue. Deux ou trois fois par semaine, cette voix lui disait de partir, d’aller en France, que son père ne sache rien de son départ. Cette voix lui disait qu’il fallait qu’elle vînt en France ; elle ne pouvait plus durer chez ses parents ; la voix lui disait qu’il fallait qu’elle fît lever le siège d’Orléans. Quand elle vint à Vaucouleurs, elle y connut Robert de Baudricourt, qu’elle n’avait jamais vu ; elle lui dit qu’une voix lui avait révélé qu’il fallait qu’elle allât en France. Elle reconnut Robert par sa voix qui lui disait que c’était lui. Deux fois celui-ci la repoussa, la troisième fois il l’accueillit et lui fournit des hommes d’armes, le tout comme la voix le lui avait dit.
  • Le samedi 24 février, interrogée à partir de quelle heure elle a entendu sa voix ? — A répondu qu’elle l’a entendue hier et aujourd’hui encore : hier, trois fois le matin, à l’heure des vêpres, et à l’Ave Maria du soir ; elle l’a même entendue plus de fois que cela. Hier matin elle dormait ; elle fut réveillée par le bruit de la voix et non touchée ; elle ne sait si cette voix était dans sa chambre, mais elle sait bien qu’elle était au moins dans le château où se trouve sa chambre. La première fois que la voix vint à elle, elle avait environ treize ans.
  • 169Le mardi 27 février, elle a dit qu’il y avait bien déjà sept ans quand, pour la première fois, saintes Catherine et Marguerite la prirent pour la régir. — Interrogée si ce fut saint Michel qui le premier lui apparut ? — A répondu que oui, et qu’elle en a eu grand confort : Je ne vous parle pas de sa voix ; je dis seulement que j’en ai eu grand confort. — Interrogée quelle voix vint à elle la première vers l’âge de treize ans ? — A répondu que ce fut saint Michel qu’elle eut le premier devant les yeux ; il n’était pas seul, mais accompagné de beaucoup d’anges du ciel. — A dit, en outre, qu’elle n’était pas venue en France sans ordre de Dieu. — Interrogée si elle a vu saint Michel et les anges en corps et en substance ? — A répondu qu’elle les avait vus de ses yeux, des yeux de son corps, tout comme elle voyait ses juges et tous les assistants ; lorsque saint Michel et les anges se retiraient, elle pleurait ; elle eût bien voulu qu’ils l’emportassent avec eux. — Interrogée si, lorsqu’elle entendit la voix, la voix était accompagnée de lumière ? — A répondu qu’il y avait beaucoup de lumière de tout côté, et comme il convient.
  • Le jeudi 1er mars, interrogée si depuis le mardi précédent elle a parlé à saintes Catherine et Marguerite ? — A répondu qu’hier et aujourd’hui elle leur a parlé ; mais elle ne sait à quelle heure, et il n’est pas de jour qu’elle ne les entende.
  • Le lundi 12 mars, interrogée si elle a demandé à ses voix si elle devait dire à son père et à sa mère qu’elle allait les quitter ? — A répondu que ses voix eussent bien voulu qu’elle le dît à ses parents, à moins que cela ne leur fît trop de peine ; mais quant à elle, elle ne le leur eût dit à aucun prix ; de le leur dire ou taire, ses voix s’en sont rapportées à elle. — Interrogée sur des songes qu’aurait eus son père au sujet d’elle et de son départ ? — A répondu que sa mère plusieurs fois lui a dit (et cela lorsque son père vivait encore) que ce dernier 170avait eu un songe lui annonçant que Jeanne sa fille s’en irait avec des hommes d’armes ; son père et sa mère, dès lors, avaient pris soin de la bien garder ; elle leur avait jusque-là obéi en toutes choses, hormis en ce procès de Toul pour cause de mariage. Son père disait à ses frères : Vrai, si je pensais que ce que j’ai rêvé au sujet de Jeanne dût advenir (son départ pour la France), je voudrais qu’elle fût noyée par vous, et si vous ne le vouliez faire, je la noierais moi-même ! Ses parents perdirent presque le sens quand elle partit pour Vaucouleurs. — Interrogée si ces songes sont venus à son père après qu’elle-même avait en déjà ses visions ou ses voix ? — A répondu que oui, plus de deux ans après.
Article 11

Étant entrée dans la familiarité dudit Robert, Jeanne se vanta qu’après avoir fait et accompli tout ce qui lui avait été commandé par Dieu, elle aurait trois fils, dont le premier serait Pape, le second Empereur et le troisième Roi. Robert de Baudricourt entendant cela, lui dit : Mais je voudrais bien t’en faire un, moi, si ce doivent être de si grands personnages ! j’y gagnerai moi-même ! — Gentil Robert, nenni, nenni, lui répondit Jeanne, il n’est pas temps ; le Saint-Esprit y travaillera. Tel est le récit qu’en divers lieux Robert a souvent affirmé, dit et publié, et ce en présence de prélats, de seigneurs et de hauts personnages.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en réfère à ce que j’en ai déjà dit260. Je ne me suis jamais vantée que j’aurais trois enfants.

171Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 11 :

  • Le lundi 12 mars, interrogée si ses voix l’ont appelée fille de Dieu, ou fille de l’Église, ou fille au grand cœur ? — A répondu qu’avant la levée du siège d’Orléans, et tous les jours depuis, quand elles lui parlent, et plusieurs fois par jour, ses voix l’appellent : Jeanne la Pucelle, fille de Dieu.
Article 12

Pour mieux et plus ouvertement atteindre son but, Jeanne demanda à Robert de Baudricourt de lui faire confectionner son costume d’homme et des armes à l’avenant. Ce capitaine, malgré lui et avec grande répugnance, finit par acquiescer à sa demande. Ces vêtements et armes faits et confectionnés, Jeanne rejetant et abandonnant tout vêtement de femme, les cheveux coupés en rond comme les jeunes gens, prit chemise, braies, pourpoint n’allant qu’au genou avec vingt aiguillettes, chapeau ne lui couvrant que le haut de la tête, bottes et houseaux avec leurs éperons, épée, dague, cuirasse, lance, et autres armes à la façon des hommes de guerre, affirmant qu’en cela elle exécutait l’ordre de Dieu, tel que le lui avaient prescrit ses révélations.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en réfère à ce que j’ai dit plus haut.

D. — Avez-vous donc pris ce costume, ces armes et tout cet appareil de guerre par ordre de Dieu ?

R. — Là-dessus encore je m’en rapporte à ce que j’ai dit plus haut.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 12 :

  • Le jeudi 22 février, elle a déclaré que sa voix lui avait dit d’aller vers Robert, capitaine de Vaucouleurs, 172qui lui donnerait des gens ; elle répondit à sa voix qu’elle était une pauvre fille qui ne saurait ni chevaucher, ni guerroyer… Elle dit à son oncle qu’elle voulait rester quelque temps auprès de lui, et elle y resta au moins huit jours. Elle lui dit qu’il fallait qu’elle allât à Vaucouleurs : il l’y conduisit… Quand elle alla vers son Roi, elle était vêtue d’un costume d’homme. Avant d’aller trouver son Roi, le duc de Lorraine l’avait mandée ; elle était allée vers lui, et lui avait dit qu’elle voulait aller en France. Le duc la consulta sur sa santé ; elle lui dit que là-dessus elle ne savait rien et lui parla peu de son voyage ; elle lui demanda son fils et des gens pour la conduire en France, qu’elle prierait Dieu alors pour sa santé ; elle était venue vers lui au moyen d’un sauf-conduit. De là, elle retourna à Vaucouleurs. À son départ de Vaucouleurs elle avait un habit d’homme et une épée que lui avait donnée Robert, sans autre armure ; elle était accompagnée d’un chevalier, d’un écuyer et de quatre serviteurs, avec lesquels elle gagna Saint-Urbain, où elle coucha dans une abbaye. En route, elle traversa Auxerre, où elle entendit la messe dans la cathédrale ; elle avait souvent ses voix avec elle. Robert avait reçu de ceux qui l’accompagnaient serment de la conduire bien et sûrement. Au départ, Robert lui avait dit : Va, et advienne que pourra ! Il fallait qu’elle changeât son vêtement de femme contre un vêtement d’homme, et elle croit qu’en cela son conseil l’a bien dirigée. Elle vint sans obstacle jusqu’au Roi, auquel elle avait envoyé une lettre quand elle n’était encore qu’à Sainte-Catherine de Fierbois.
  • Le mardi 27 février, interrogée si la voix lui a commandé de prendre un habit d’homme ? — A répondu que l’habit est peu de chose, moins que rien ; elle ne l’a pris par le conseil de personne au monde ; elle ne l’a pris, comme tout ce qu’elle a fait, que par le conseil 173de Notre-Seigneur et de ses anges ; elle ne l’a pas pris par ordre de Robert. — Interrogée si elle a bien fait de prendre cet habit ? — A répondu que tout ce qu’elle a fait de l’ordre de Notre-Seigneur, elle croit l’avoir bien fait, et attend de Dieu bonne garantie et bon secours… Elle avait une épée qu’elle avait prise à Vaucouleurs.
  • Le mardi 12 mars, interrogée si elle avait pris cet habit à la requête de Robert de Baudricourt, ou si sa voix le lui avait ordonné de la part dudit Robert ? — A répondu comme plus haut. Au sujet de sa voix, elle a dit que tout ce qu’elle a fait de bon, elle l’a fait par l’ordre de ses voix : quant à son habit, elle a déjà répondu, et n’est pas avisée d’en parler aujourd’hui ; ce sera pour demain.
  • Le samedi 17 mars, interrogée de la garantie et du secours qu’elle attend de Notre-Seigneur sur ce qu’elle porte un habit d’homme ? — A répondu que, quant à son habit et à toutes ses autres actions, elle n’en veut d’autre récompense que le salut de son âme.
Article 13

Jeanne attribue à Dieu, à ses anges et à ses saints, des ordres qui sont contre l’honnêteté du sexe et que la loi divine prohibe, des choses abominables à Dieu et aux hommes, interdites sous peine d’anathème par les censures ecclésiastiques, comme de s’habiller de vêtements d’homme courts, étroits, dissolus, tant ceux du dessous que les autres ; c’est en vertu de ces ordres prétendus qu’elle s’est revêtue de vêtements somptueux et pompeux en drap d’or et en fourrures, et non-seulement elle s’est habillée de vêtements courts, elle s’est vêtue de tabards, de vêtements ouverts de chaque côté, et il est de notoriété qu’elle a été prise couverte d’un manteau en drap d’or flottant. On la voyait sans cesse un chapeau sur la tête, les cheveux courts coupés en rond à la manière des 174hommes. En un mot, mettant de côté la pudeur de son sexe, elle a agi non-seulement contre toute décence de femme, mais même contre la retenue qui convient aux hommes de mœurs régulières, usant d’ornements et de vêtements que les hommes dissolus ont seuls coutume d’employer, et allant jusqu’à porter des armes offensives. Attribuer tout cela à l’ordre de Dieu, à l’ordre que lui auraient transmis des anges et même des vierges saintes, c’est blasphémer Dieu et les saints, détruire la loi divine et violer les règles canoniques ; c’est scandaliser le sexe et son honnêteté, renverser toute décence, justifier tous les exemples de dissolution et y pousser les autres.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je n’ai blasphémé Dieu ni ses saints.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 13 :

  • Le mardi 27 février, interrogée si l’ordre qu’elle aurait reçu de prendre un habit d’homme lui paraît licite ? — A répondu que tout ce qu’elle a fait est licite, puisqu’elle l’a fait de l’ordre de Dieu ; s’il lui eût été ordonné de prendre un autre habit, elle l’eût pris, puisqu’elle eût encore agi de l’ordre de Dieu. — Interrogée si en ce cas particulier, au sujet de l’habit d’homme qu’elle porte, elle croit avoir bien fait ? — A répondu qu’elle n’a rien accepté sans en avoir eu commandement de Dieu, et qu’elle n’a rien fait au monde sans l’ordre de Notre-Seigneur.
  • Le samedi 3 mars, interrogée si, quand elle vint pour la première fois en présence de son Roi, celui-ci lui demanda si elle avait eu par révélation ordre de changer d’habit ? — A répondu : Je vous ai déjà répondu là-dessus. Puis ensuite : Je ne me rappelle pas si le Roi m’a fait cette demande. Et en dernier lieu : Cela 175est écrit à Poitiers. — Interrogée si elle croit qu’elle manquerait et pécherait mortellement en reprenant un vêtement de femme ? — A répondu qu’elle fait mieux d’obéir à son suprême Seigneur, c’est-à-dire Dieu, et de le servir.
Article 14

Jeanne affirme qu’elle a bien fait de se vêtir d’habits que portent seuls les hommes dissolus ; elle prétend continuer à ne pas les mettre de côté tant qu’elle n’en aura pas reçu, par révélation, l’ordre exprès de Dieu ; par là, elle outrage Dieu, les anges et les saints.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je ne fais pas mal de servir Dieu ; demain, je vous répondrai.

L’un des assistants :

— Avez-vous eu révélation ou ordre de porter un habit d’homme ?

— J’ai répondu ailleurs là-dessus, je m’en réfère à mes dires précédents… Demain, je répondrai… Je sais bien qui m’a fait prendre un habit d’homme, mais je ne sais comment je puis le révéler.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 14 :

  • Le samedi 24 février, interrogée si elle voulait avoir un habit de femme ? — A répondu : Si vous voulez me donner ma liberté, remettez-moi un vêtement de femme, je le prendrai et m’en irai ; autrement non ; je suis contente de celui que j’ai, du moment qu’il plaît à Dieu que je le porte.
  • Le lundi 12 mars, interrogée si en prenant un habit d’homme elle pensait mal faire ? — A répondu que non ; et maintenant encore, si elle était avec ceux de son parti et avec cet habit, il lui semble que ce serait grand bien pour la France qu’elle fît ce qu’elle faisait avant d’être prise.
  • 176Le samedi 17 mars, interrogée puisqu’elle a dit qu’elle porte un habit d’homme par ordre de Dieu, pourquoi elle a demandé qu’on lui mit une chemise de femme à l’article de la mort ? — A répondu qu’il lui suffit que la chemise qu’elle aura soit longue.
Article 15

Jeanne ayant plusieurs fois demandé qu’il lui fût permis d’entendre la messe, a été engagée à quitter l’habit qu’elle porte et à reprendre son habit de femme ; on lui a laissé espérer qu’elle serait admise à entendre la messe et à recevoir la communion, si elle voulait renoncer entièrement à l’habit d’homme et en prendre un de femme comme il convient à son sexe, elle s’y est refusée. En d’autres termes, elle a mieux aimé ne pas s’approcher des sacrements et ne pas assister aux offices divins, que mettre de côté son habit, prétendant que cela déplairait à Dieu. En quoi apparaît son entêtement, son endurcissement, son défaut de charité, sa désobéissance à l’Église, son mépris des divins sacrements.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — J’aime mieux mourir que révoquer ce que j’ai fait de l’ordre de Notre-Seigneur.

D. — Voulez-vous, pour entendre la messe, abandonner l’habit d’homme ?

R. — Je ne l’abandonnerai pas encore, le moment n’est pas venu. Si vous refusez de me laisser ouïr la messe, il est au pouvoir de Notre-Seigneur de me la faire ouïr, quand il lui plaira, sans vous… Je reconnais avoir été admonestée de reprendre un habit de femme… Quant à l’irrévérence et autres séquelles, je les nie.

177Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 15 :

  • Le jeudi 15 mars, interrogée sur ce qu’elle aimerait mieux : prendre un vêtement de femme et entendre la messe, ou rester avec un habit d’homme et ne pas l’entendre ? — A répondu : Assurez-moi que j’entendrai la messe si je suis en habit de femme, et je vous répondrai là-dessus. Il lui en a été donné l’assurance. Alors elle a répondu : Que direz-vous si j’ai juré et promis à notre Roi de ne pas déposer cet habit ? Cependant je vous réponds ceci : Faites-moi faire une robe longue jusqu’à terre, sans queue, et donnez-la moi pour aller à la messe ; au retour je prendrai l’habit que j’ai. — Requise de nouveau de prendre tout à fait l’habit de femme pour aller ouïr la messe : A répondu : Je me conseillerai là-dessus et vous répondrai. Ensuite elle a requis de pouvoir, en l’honneur de Dieu et Notre-Dame, ouïr la messe en cette bonne ville. À cela il lui a été dit qu’elle prenne habit de femme absolument ; et elle a répondu : Baillez-moi habit comme une fille de vos bourgeois, c’est-à-dire une houppelande longue et un chaperon de femme, je les accepterai pour aller à la messe. Et là-dessus, le plus instamment qu’elle peut, elle requiert qu’on lui laisse l’habit qu’elle porte et qu’on la laisse ouïr la messe sans le changer.
  • Le samedi 17 mars 9 elle a dit, quant à l’habit de femme qui lui était offert pour qu’elle pût aller ouïr la messe, qu’elle ne le prendra pas encore tant qu’il plaira à Notre-Seigneur, et s’il faut la mener jusques en jugement dévêtue de son habit, elle demande aux seigneurs de l’Église la grâce d’avoir une chemise de femme bien longue et un couvre-chef sur la tête ; elle aime mieux mourir que révoquer ce que Notre-Seigneur lui a fait faire, et elle croit fermement que Notre-Seigneur ne laissera jamais advenir de la mettre si bas qu’elle n’ait secours de lui, bientôt et par miracle. — Interrogée le 178même jour sur ce qu’elle a dit qu’elle prendrait habit de femme pourvu qu’on la laissât aller, si cela plairait à Dieu ? — A répondu que si on lui donnait congé en habit de femme, elle se mettrait aussitôt en habit d’homme et ferait ce qui lui est commandé par Notre-Seigneur ; à aucun prix elle ne fera serment de ne plus s’armer et de ne plus porter habit d’homme, voulant obéir au bon plaisir de Notre-Seigneur.
Article 16

Antérieurement et depuis sa capture, Jeanne, au château de Beaurevoir et à Arras, a été plusieurs fois avertie avec douceur, par de nobles personnages des deux sexes, d’abandonner son habit d’homme et de reprendre un vêtement convenable. Elle s’y est absolument refusée, et aujourd’hui encore elle s’y refuse avec persistance ; elle dédaigne aussi de se livrer aux œuvres de femme, se conduisant en tout plutôt comme un homme que comme une femme.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — À Arras et à Beaurevoir, j’ai été invitée de prendre un vêtement de femme ; alors j’ai refusé et je refuse encore. Quant aux œuvres dont vous me parlez, il y a assez d’autres femmes pour les faire.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 16 :

  • Le samedi 3 mars, interrogée si elle a souvenir que les maîtres de son parti qui l’ont examinée, les uns un mois, les autres trois semaines, l’ont questionnée sur son changement d’habit ? — A répondu quelle ne s’en souvient pas ; ils lui ont bien demandé où elle avait pris l’habit d’homme, elle leur a dit que c’était à Vaucouleurs ; elle ne se souvient pas qu’ils lui aient demandé si elle l’avait pris sur le conseil de ses voix, ni que sa Reine 179l’ait questionnée là-dessus… — Interrogée si son Roi, sa Reine et d’autres de son parti lui ont dit de déposer cet habit ? — A répondu : Ce n’est pas de votre procès. — Interrogée si elle en a été requise à Beaurevoir ? — A répondu : Oui vraiment ; mais elle a dit qu’elle n’en changerait pas sans la permission de Notre-Seigneur ; elle a ajouté que la demoiselle de Luxembourg avait prié le seigneur de Luxembourg de ne pas la livrer aux Anglais261 ; ladite demoiselle et la dame de Beaurevoir lui avaient offert un habit de femme ou du drap pour en faire, lui demandant de le porter ; elle leur répondit qu’elle n’en avait point reçu permission de Notre-Seigneur, et qu’il n’était pas encore temps. Elle a dit encore qu’à Arras le seigneur Jean de Pressy, chevalier, et quelques autres, lui offrirent aussi un habit de femme, et lui demandèrent plusieurs fois si elle voulait changer d’habit : si elle avait dû en changer, elle l’eût fait plutôt à cette requête des deux dames de Luxembourg qu’à la requête d’aucuns autres existant au royaume de France, excepté sa Reine. — Interrogée si, quand Dieu lui révéla de prendre un habit d’homme, ç’avait été par la voix de saint Michel ou de saintes Catherine et Marguerite ? — A répondu : Vous n’aurez de cela rien autre chose en ce moment.
Article 17

Lorsque Jeanne se trouva en présence de Charles, ainsi vêtue et armée, elle lui promit entre autres ces trois choses : qu’elle ferait lever le siège d’Orléans ; qu’elle le ferait sacrer à Reims ; qu’elle le vengerait de ses ennemis, qui tous, Anglais ou Bourguignons, seraient, grâce à elle, tués ou chassés du royaume. Bien des fois et en bien des lieux elle a répété publiquement les mêmes 180vanteries, et, pour leur donner plus de poids, alors et bien souvent depuis, elle a usé de divinations, et par ce moyen dévoilé les mœurs, la vie entière, les actes les plus secrets de personnes mises en sa présence, qu’elle n’avait jusque-là ni vues ni connues ; elle se vantait de tout savoir par révélation.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — De par Dieu, j’ai apporté à mon Roi la nouvelle que notre Sire lui rendrait son royaume, le ferait couronner à Reims et bouterait dehors ses adversaires ; j’ai été messagère de par Dieu, quand j’ai dit au Roi qu’il me mit hardiment en œuvre et que je lèverais le siège d’Orléans… J’entends parler de tout le royaume, et si monseigneur de Bourgogne et les autres sujets du Roi ne viennent en obéissance, le Roi saura les y faire rentrer par force. Quant à la fin de l’article, de connaître Robert de Baudricourt et mon Roi, je m’en tiens à ce qu’autrefois j’en ai dit.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 17 :

  • Le jeudi 22 février, elle a confessé que quand elle vint à Vaucouleurs, elle reconnut Robert de Baudricourt, sans cependant l’avoir jamais vu ; et elle le reconnut parce que sa voix le lui indiqua. Elle a dit aussi qu’elle trouva elle-même son Roi à Chinon, où elle arriva vers midi et logea dans une hôtellerie, et après dîner elle se rendit auprès du Roi dans son château, et, en entrant dans la chambre où il était au milieu d’une foule d’autres, elle le reconnut entre tous par le conseil de ses voix ; elle lui dit qu’elle voulait aller combattre les Anglais.
  • Le mardi 13 mars, interrogée au sujet d’un prêtre concubinaire et d’une tasse d’argent perdue, etc., etc. — A répondu de tout cela ne rien savoir et n’en avoir jamais entendu parler.
181Article 18

Tant que Jeanne est restée avec Charles, elle l’a dissuadé de toutes ses forces, lui et les siens, de consentir aucun traité de paix, aucun arrangement avec ses adversaires ; les excitant toujours au meurtre et à l’effusion du sang, affirmant qu’il ne pouvait y avoir de paix qu’avec la lance et l’épée ; que Dieu le voulait ainsi, parce que les ennemis du Roi ne quitteraient pas autrement ce qu’ils occupent dans le royaume ; les combattre ainsi, c’est, disait-elle, un des plus grands biens qui puissent advenir à toute la chrétienté.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Quant à monseigneur de Bourgogne, je l’ai requis par mes ambassadeurs et mes lettres qu’il y eût paix entre mon Roi et lui ; mais, quant aux Anglais, la paix qu’il leur faut, c’est qu’ils s’en aillent dans leur pays, en Angleterre ; j’ai répondu au surplus de l’article, et m’en réfère à cette réponse.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 18 :

  • Le mardi 27 février, interrogée pourquoi elle n’a pas consenti à traiter avec le capitaine de la place de Jargeau ? — A répondu que ce sont les seigneurs de son parti qui ont répondu aux Anglais qu’ils n’auraient pas le délai de quinze jours qu’ils demandaient, et qu’ils eussent à se retirer sur l’heure avec leurs chevaux. Quant à elle, elle leur dit qu’ils pouvaient se retirer la vie sauve avec leurs habits, mais sans armes ni armures, qu’autrement ils seraient pris d’assaut. — Interrogée si elle a eu avis de son conseil, c’est-à-dire de ses voix, sur le point de savoir s’il fallait leur accorder ce délai ? — A répondu qu’elle n’en avait pas souvenir.
Article 19

C’est en consultant les démons, en usant de divinations, que Jeanne a envoyé chercher une épée 182cachée dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois (peut-être encore avait-elle malicieusement, frauduleusement, dolosivement caché ou fait cacher cette épée dans ladite église pour, en séduisant les princes, les nobles, le clergé et le peuple, les induire à croire plus facilement qu’elle savait par révélation en quel lieu était cette épée !). Par ce stratagème et d’autres du même genre, elle est arrivée à inspirer une foi absolue à toutes ses paroles.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en réfère à ce que j’ai déjà répondu : je nie le reste.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 19 :

  • Le mardi 27 février, interrogée si elle a été à Sainte-Catherine de Fierbois ? — A répondu que oui, qu’elle y entendit trois messes en un jour, et de là se rendit à la ville de Chinon… Elle a possédé une épée que, de Tours ou de Chinon, elle envoya chercher à Sainte-Catherine de Fierbois : cette épée était en terre, derrière l’autel de sainte Catherine ; elle y fut trouvée aussitôt, toute rouillée… — Interrogée comment elle savait que cette épée se trouvait là ? — A répondu qu’elle était en terre, toute rouillée, et cinq croix dessus ; elle l’avait su par ses voix et n’avait jamais vu l’homme par qui elle l’envoya chercher ; elle écrivit aux gens de l’église de Fierbois qu’il leur plût lui faire parvenir cette épée ; ils la lui envoyèrent ; elle n’était pas enfouie bien avant ; elle était derrière l’autel, autant qu’il lui semble, mais elle n’en est pas certaine ; elle croit cependant avoir écrit qu’on la trouverait derrière l’autel… Aussitôt qu’ils l’eurent trouvée, les gens de l’église de Fierbois la frottèrent, et la rouille tomba aussitôt sans effort : ce fut un armurier de Tours qui l’alla chercher. Les gens de l’église de Sainte-Catherine donnèrent un fourreau, ceux 183de Tours un autre, le premier de velours rouge, l’autre de drap d’or ; elle-même en fit faire un troisième de cuir bien fort… Elle a ajouté que lorsqu’elle fut prise elle n’avait plus cette épée ; elle l’a toujours portée jusqu’à son départ de Saint-Denis… — Interrogée au sujet de la bénédiction qu’elle aurait faite ou fait faire sur cette épée ? — A répondu qu’elle ne l’avait pas fait bénir et qu’elle ne sait pas qu’elle l’ait été… Elle aimait beaucoup cette épée, parce qu’elle avait été trouvée dans l’église de Sainte-Catherine, qu’elle aime beaucoup.
  • Le samedi 17 mars, interrogée à quoi servaient les cinq croix qui étaient sur l’épée trouvée à Sainte-Catherine de Fierbois ? — A répondu qu’elle n’en sait rien. — Interrogée si elle avait encore cette épée quand elle a été prise ? — A répondu que non : qu’elle avait alors une autre épée qui avait été enlevée à un Bourguignon.
Article 20

Elle a mis un sort dans son anneau, dans son étendard, dans certaines pièces de toile et panonceaux qu’elle portait et faisait porter par ses gens, et aussi dans l’épée trouvée par révélation, selon elle, à Sainte-Catherine de Fierbois, disant que ces choses étaient bienheureuses. Elle a fait dessus beaucoup d’exécrations et conjurations, en des lieux nombreux et divers, assurant publiquement que par eux elle ferait de grandes choses et obtiendrait victoire sur ses adversaires ; qu’à ceux de ses gens qui portaient des panonceaux de cette espèce il ne pouvait rien arriver de fâcheux. Elle a dit tout cela à Compiègne, la veille du jour où étant sortie pour attaquer monseigneur le duc de Bourgogne, elle fut prise et beaucoup des siens blessés, tués ou pris. Elle en avait dit autant à Saint-Denis, quand elle avait excité son armée à attaquer Paris.

184D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en rapporte à ce que j’ai déjà répondu… Dans tout ce que j’ai fait il n’y a jamais eu sorcellerie ni art mauvais ; je m’en rapporte du bonheur de ma bannière au bonheur que Notre-Seigneur lui a envoyé.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 20 :

  • Le jeudi 1er mars, interrogée qui lui avait donné l’anneau que les Bourguignons ont pris sur elle ? — A répondu que son père ou sa mère le lui avaient donné ; il doit y avoir écrit dessus Jhésus Maria, elle ne sait qui a fait écrire ces noms ; il n’y avait pas de pierre dessus, à ce qu’il lui semble. A ajouté que cet anneau lui avait été donné à Domrémy. Son frère lui en a donné un autre. S’adressant à l’évêque : Vous l’avez, cet anneau, et je vous charge de l’offrir à l’Église.… D’aucun de ces anneaux elle ne s’est servie pour soigner ni guérir personne.
  • Le samedi 3 mars, interrogée, lorsque son Roi pour la première fois la mit en œuvre et lui fit faire sa bannière, si les gens d’armes et les autres gens de guerre firent faire panonceaux à la manière du sien ? — A répondu : Il est bon à savoir que les seigneurs ont maintenu leurs armes… Seulement aucuns de mes compagnons en firent faire à leur plaisir, d’autres non. — Interrogée de quelle matière étaient faits ces panonceaux, s’ils étaient de toile ou de drap ? — A répondu qu’ils étaient de satin blanc ; sur quelques-uns étaient des lis ; elle n’avait que deux ou trois lances de sa compagnie ; ses compagnons aucunes fois en faisaient faire à la ressemblance des siens : c’était pour se reconnaître entre eux. — Interrogée s’ils étaient souvent renouvelés ? — A répondu : Je ne sais ; quand les lances étaient rompues on les renouvelait. — Interrogée si elle ne disait pas que les panonceaux faits à la ressemblance des 185siens seraient heureux ? — A répondu : Je leur disais bien à l’occasion : Entrez hardiment au milieu des Anglais ! et moi-même y entrais. — Interrogée si elle leur a dit de les porter hardiment et qu’ils auraient bonheur ? — A répondu qu’elle a souvent dit ce qui était advenu ou devait advenir. — Interrogée si elle mettait ou faisait mettre de l’eau bénite sur ces panonceaux, quand on les prenait de nouveau ? — A répondu : Je n’en sais rien, et si on l’a fait, ce n’a pas été de mon ordre. — Interrogée si elle a vu jeter de l’eau sur ces panonceaux ? — A répondu que cela n’est pas du procès, et si elle eu a vu jeter, elle n’est pas avisée de répondre en ce moment. — Interrogée si ses compagnons de guerre faisaient mettre sur leurs panonceaux Jhésus Maria ? — A répondu : Par ma foi, je n’en sais rien. — Interrogée si, en faisant le tour d’un autel ou d’une église, comme pour une procession, elle a fait étendre des toiles pour en faire ensuite des panonceaux ? — A répondu que non et n’a rien vu faire de pareil.
  • Le samedi 17 mars, interrogée en quelle matière était l’anneau sur lequel étaient écrits les noms Jhésus Maria ? — A répondu qu’elle ne le sait pas au juste ; s’il est d’or, ce n’est pas d’or pur ; elle ne sait s’il est d’or ou de laiton ; elle pense qu’il y avait dessus trois croix, sans autre signe qu’elle sache, excepté les noms Jhésus Maria. — Interrogée pourquoi, quand elle allait à la guerre, elle regardait son anneau si volontiers ? — A répondu qu’elle avait plaisir d’honorer ses père et mère ; elle avait cet anneau à sa main et à son doigt quand elle toucha sainte Catherine. — Interrogée à quelle partie du corps elle a touché cette sainte ? — A répondu : Vous n’aurez de moi autre chose là-dessus.
Article 21

Jeanne, par témérité ou présomption, a fait écrire des lettres en tête desquelles elle a placé les 186noms de Jhésus Maria, avec une croix au milieu. Ces lettres, elle en a fait adresser en son nom au Roi notre seigneur, à monseigneur Bedford, régent de France ; aux seigneurs et capitaines qui étaient alors au siège devant Orléans, contenant une foule de choses mauvaises, pernicieuses, contraires à la foi catholique, et dont la teneur se trouve dans l’article qui suit.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je n’ai pas fait les lettres dont vous me parlez par orgueil ou présomption, mais par commandement de Notre-Seigneur ; je reconnais et je confesse bien le contenu de ces lettres, moins trois mots. Si les Anglais eussent cru mes lettres, ils n’eussent été que sages, et avant sept ans ils s’en apercevront bien !

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 21 :

  • Le jeudi 22 février, elle a dit qu’elle avait envoyé des lettres aux Anglais devant Orléans pour qu’ils se retirassent, ainsi que le porte la lettre dont elle a entendu la lecture, excepté toutefois deux ou trois mots, par exemple : Rendez à la Pucelle, où il faut mettre Rendez au Roi, et les mots corps pour corps et chef de guerre qu’elle n’a pas employés, lettre dont la teneur commence ainsi : Roy d’Angleterre, et ayant pour entête ✠ Jhésus Maria ✠.
  • Le samedi 3 mars, interrogée si ceux de son parti croient fermement qu’elle est envoyée de Dieu ? — A répondu qu’elle ne sait s’ils le croient, et de cela elle s’en rapporte à eux ; mais qu’ils le croient ou non, elle n’en est pas moins l’envoyée de Dieu. — Interrogée si elle pense que ses partisans quand ils la croient envoyée de Dieu ont bonne créance ? — A répondu que s’ils le croient, ils ne sont ni trompés ni abusés.
187Article 22

Teneur de la lettre :

✠ Jhésus Maria. ✠

Roy d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dictes régent le royaume de France ; vous, Guillaume de la Poule, conte de Sulfork ; Jehan, sire de Talebot ; et vous, Thomas, sire d’Escales, qui vous dictes lieutenans dudit duc de Bedfort, faictes raison au Roy du ciel ; rendez à la Pucelle qui est cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ci venue de par Dieu, pour réclamer le sanc royal. Elle est toute preste de faire paix, se vous lui voulez faire raison, par ainsi que France vous mectrés jus, et paierez ce que vous l’avez tenu. Et entre vous, archiers, compaignons de guerre, gentilz et autres qui estes devant la ville d’Orléans, alez vous ent en vostre païs, de par Dieu ; et se ainsi ne le faictes, attendez les nouvelles de la Pucelle qui vous ira voir briefment à voz bien grans dommaiges. Roy d’Angleterre, se ainsi ne le faictes, je sui chief de guerre, et en quelque lieu que je actaindray voz gens en France, je les en ferai aler, vueillent ou non vueillent ; et si ne vuellent obéir, je les feray tous occire. Je sui cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. Et si vuellent obéir, je les prandray à mercy. Et n’aiez point en vostre oppinion, quar vous ne tendrez point le royaume de France, Dieu, le Roy du ciel, filz Sainte Marie ; ainz le tendra le roy Charles, vray héritier ; car Dieu, le Roy du ciel, le veult, et lui est révélé par la Pucelle ; lequel entrera à Paris à bonne compagnie. Se ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous ferrons 188dedens et y ferons ung si grant hahay, que encore a-il mil ans, que en France ne fu si grant, se vous ne faictes raison. Et croyez fermement que le Roy du ciel envoiera plus de force à la Pucelle, que vous ne lui sariez mener de tous assaulx, à elle et à ses bonnes gens d’armes ; et aux horions verra-on qui ara meilleur droit de Dieu du ciel. Vous, duc de Bedford, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faictes mie destruire. Se vous lui faictes raison, encore pourrez venir en sa compaignie, l’où que les Franchois feront le plus bel fait que oncques fu fait pour la chrestienté. Et faictes response se vous voulez faire paix en la cité d’Orléans ; et se ainsi ne le faictes, de vos bien grans dommages vous souviengne briefment. Escript ce mardi sepmaine saincte.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cette lettre ?

R. — Je reconnais l’avoir fait écrire, excepté trois mots que je n’ai pas dictés. — Si les Anglais eussent cru mes lettres, ils auraient agi sagement… Avant sept ans, ils sentiront bien la vérité de ce que je leur ai écrit… et de cela, je m’en réfère à la réponse que j’ai faite ailleurs.

Article 23

La teneur de la lettre contenue en l’article précédent prouve bien que Jeanne a été le jouet de malins esprits, et qu’elle les a souvent consultés, pour savoir ce qu’elle devait faire ; à moins que pour séduire les peuples, elle n’ait imaginé ces inventions par mensonge et méchanceté.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je nie avoir jamais fait de lettres sous l’inspiration des malins esprits.

189Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 23 :

  • Le mardi 27 février, elle a dit qu’elle aimerait mieux être tirée à quatre chevaux que d’être venue en France sans permission de Dieu.
Article 24

Jeanne a gravement abusé des noms Jhésus Maria, et du signe de croix mis à côté ; il était convenu entre elle et les siens que quand ils verraient sur ses lettres ces noms et ce signe, ils auraient à faire le contraire de ce qu’elle leur écrivait : et ils faisaient le contraire en effet.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en rapporte à ce que j’ai répondu précédemment.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 24 :

  • Le samedi 17 mars, interrogée à quoi servaient les mots qu’elle mettait sur ses lettres : Jhésus Maria ? — A répondu que c’étaient les clercs écrivant ses lettres qui les y mettaient ; on lui disait qu’il convenait de les y mettre.
Article 25

Usurpant l’office des anges, Jeanne a dit et affirmé qu’elle avait été et était l’envoyée de Dieu, et elle l’a dit même pour des cas qui tendent ouvertement à la violence et à l’effusion du sang humain : propos on ne peut plus étrangers à la sainteté, horribles, abominables pour toute âme pieuse.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Premièrement, j’ai requis qu’on fît la paix, et c’était seulement au cas où on ne voudrait faire la paix que j’étais toute prête à combattre.

190Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 25 :

  • Le samedi 24 février, elle a confessé qu’elle était venue de la part de Dieu et qu’elle n’avait rien à faire ni à négocier au présent jugement ; qu’elle s’en remettait à Dieu d’où elle était venue.
  • Le samedi 17 mars, elle a dit que Dieu l’avait envoyée au secours du roi de France.
Article 26

Jeanne étant à Compiègne, au mois d’août 1429, a reçu du comte d’Armagnac une lettre dont la teneur forme l’article suivant.

D. — Qu’avez-vous à dire au sujet de cette lettre ?

R. — Je m’en rapporte à ce que j’ai dit ailleurs.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 26 :

  • Le jeudi 1er mars, interrogée si elle a reçu une lettre du comte d’Armagnac, la consultant auquel des trois prétendants à la papauté il devait obéir ? — A répondu que le comte lui ayant écrit une lettre sur ce cas, elle lui a fait savoir que quand elle serait à Paris ou ailleurs en repos, elle lui donnerait satisfaction là-dessus. Elle allait monter à cheval quand elle a remis cette réponse. — Ce même jour, après lecture de la lettre du comte et de la lettre de Jeanne, il a été demandé à celle-ci si c’était bien la réponse qu’elle avait faite ? — A répondu qu’elle croyait avoir fait une partie de cette lettre seulement. — Interrogée si elle a dit qu’elle savait, par le conseil du Roi des rois, que penser là-dessus ? — A répondu qu’elle n’en savait rien. — Si elle faisait doute à qui le comte devait obéir ? — A répondu que là-dessus elle n’aurait su quoi écrire au comte, attendu que celui-ci lui demandait à qui Notre-Seigneur voulait qu’il obéit ; mais quant à elle, elle tient et croit qu’on doit 191obéir à notre seigneur le Pape de Rome ;… qu’elle avait dit à l’envoyé du comte des choses qui ne sont pas dans la lettre qu’on produit contre elle ; si cet envoyé n’était pas parti aussitôt, il eût été jeté à la rivière, non point par elle toutefois… Quant à elle, elle croit au Pape qui est à Rome. — Interrogée pourquoi elle a écrit qu’elle donnerait ailleurs réponse puisqu’elle croyait au Pape de Rome ? — A répondu que ce qu’elle a écrit était sur un sujet autre que les trois papes. — Interrogée ce que c’était que ce conseil qu’elle avait eu sur le fait des trois papes ? — A répondu que jamais sur le fait des trois papes elle n’a écrit ou fait écrire ; et, avec serment, elle a affirmé n’avoir jamais écrit ou fait écrire là-dessus.
Article 27

Teneur de ladite lettre :

Ma très-chière Dame, je me recommande humblement à vous, et vous supplie pour Dieu que, actendu la division qui en présent est en sainte Église universal, sur le fait des papes (car il i a trois contendans du papat : l’un demeure à Romme, qui se fait appeller Martin Quint, auquel tous les rois chrestiens obéissent ; l’autre demeure à Paniscole, au royaume de Valence, lequel se fait appeller pape Clément VIIe ; le tiers en ne seet où il demeure, se non-seulement le cardinal de Saint-Estienne, et peu de gens avec lui ; lequel se fait nommer pape Benoist XIIIIe ; le premier, qui se dit pape Martin, fut eslu à Constance par le consentement de toutes les nacions des chrestiens ; celui qui se fait appeller Climent fu eslu à Paniscole, après la mort du pape Benoist XIIIe, par trois de ses cardinaulx ; le tiers qui se nomme Benoist XIIIIe, à Paniscole fu eslu secrètement, mesmes par le cardinal de Saint-Estienne) : 192veulliez supplier à Nostre-Seigneur Jhésucrit que, par sa miséricorde infinité, nous veulle par vous déclarier, qui est des trois dessusdiz, vray Pape, et auquel plaira que on obéisse de ci en avant, ou à cellui qui se dit Martin, ou à cellui qui se dit Climent, ou à cellui qui se dit Benoist ; et auquel nous devons croire, si secrètement ou par aucune dissimulation, ou publique ou manifeste : car nous serons tous prestz de faire le vouloir et plaisir de Nostre-Seigneur Jhésucrit.

Le tout vostre, conte d’Armignac.

Article 28

À cette lettre du comte d’Armagnac, Jeanne a répondu la lettre signée de sa main, qui se trouve sous l’article suivant.

Article 29

Lettre de Jeanne au comte d’Armagnac :

Jhésus ✠ Maria.

Conte d’Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy, lequel m’a dit que l’aviés envoié par deçà pour savoir de moy auquel des trois papes, que mandés par mémoire, vous devriés croire. De laquelle chose ne vous puis bonnement faire savoir au vray pour le présent jusques à ce que je soye à Paris ou ailleurs, à requoy ; car je suis pour le présent trop empeschiée au fait de la guerre ; mais quant vous sarey que je seraz à Paris, envoiez ung message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le Roy de tout le monde, et que en aurez à faire, à tout mon povoir. À Dieu vous commans ; Dieu soit garde de vous. Escript à Compiengne, le XXIIe jour d’aoust.

193Article 30

Requise ainsi par le comte d’Armagnac de lui faire savoir lequel des trois dont il lui donnait les noms était le vrai Pape, et auquel il lui fallait croire, Jeanne non-seulement a douté, lorsque le cas n’était pas le moins du monde douteux, mais présumant trop d’elle-même, ne faisant aucun cas de l’autorité de l’Église universelle, voulant préférer son sentiment particulier à l’autorité de toute l’Église, elle a affirmé qu’avant peu elle répondrait au comte d’Armagnac auquel des trois pontifes on devait croire, et cela selon qu’elle trouverait par conseil de Dieu ; c’est ce que prouvent les lettres qui précèdent et dont il lui a été donné lecture littérale.

D. — Qu’avez-vous à dire au sujet des articles 27, 28, 29 et 30, qui viennent de vous être lus avec grand soin depuis le premier mot jusqu’au dernier ?

R. — Je m’en rapporte à ce que j’ai répondu sous l’article 26.

28 mars
Suite de la lecture du libelle en séance publique

Le lendemain mercredi 28 mars, dans la même chambre, près la grande salle du château de Rouen, devant nous, évêque, et frère Jean Lemaître, vicaire du seigneur inquisiteur, furent présents les révérends pères, seigneurs et maîtres dont les noms suivent : Gilles, abbé de Fécamp ; Pierre, prieur de Longueville ; Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Érard Émengard, Maurice Duquesnay, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Guillaume Lebouchier, Jean de Nibat, Jean Lefebvre, Jean de Châtillon, Jacques Guesdon, Gérard Feuillet, Raoul Roussel, Robert Barbier, Guillaume Haiton, Nicolas Coppequesne, Jean Guérin, 194Denis Gastinel, Jean Ledoux, Jean Pinchon, Jean Basset, Jean Delafontaine, Jean Colombel, Jean Duchemin, André Marguerie, Jean Alespée, Nicolas Gavai, Geoffroy de Crotay, Guillaume Desjardins, Jean Tiphaine, Guillaume Delachambre, Guillaume Brolbster et Jean de Hanton.

Devant eux a été continuée la lecture commencée la veille, des articles du libelle produit par le promoteur. Leur contenu a continué d’être exposé à Jeanne en français, article par article ; elle a été interrogée sur chacun de ces articles, et elle a continué à y répondre ainsi qu’il suit, après avoir de nouveau juré de dire la vérité sur ce qui touche le procès.

Article 31

Dès le temps de son enfance et depuis, Jeanne s’est vantée et chaque jour encore elle se vante d’avoir eu et d’avoir encore de nombreuses révélations et visions au sujet desquelles, quoiqu’elle ait été sur ce admonestée charitablement et requise juridiquement de jurer, elle n’a fait ni voulu faire, ni ne veut faire encore aucun serment. Elle ne veut même pas faire connaître les révélations à elle faites par paroles ou par signes. Elle a différé, contredit, refusé, elle diffère, contredit, refuse de les faire connaître. Plusieurs fois elle a dit et affirmé d’une manière formelle en jugement et au dehors, qu’elle ne ferait pas connaître ses révélations et visions à vous, ses juges, dût-on lui couper la tête ou lui diviser les membres : On ne m’arrachera pas de la bouche, a-t-elle dit, le signe que Dieu m’a révélé, ni le moyen à l’aide duquel j’ai reconnu que ce signe me venait de Dieu.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Quant à révéler le signe et aux autres choses dont 195vous me parlez, j’ai bien pu avoir dit que je ne les révélerais pas… J’ajoute qu’en ma confession autrefois faite, il doit y avoir que sans congé de Notre-Seigneur je ne le révélerais pas.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 31 :

  • Le jeudi 22 février, elle a dit qu’il n’est pas un seul jour qu’elle n’entende ses voix, et qu’aussi elle en a bien besoin.
  • Le samedi 24 février262, elle a déclaré que ses voix lui avaient dit, cette nuit même, beaucoup de choses pour le bien de son Roi ; elle voudrait bien que son Roi les sût aujourd’hui même, dût-elle ne pas boire de vin jusqu’à Pâques ; le Roi en serait plus joyeux à son dîner.
  • Le mardi 27 février, elle a déclaré qu’elle avait confié en une fois à son Roi tout ce qu’elle avait mission de lui révéler, et pourquoi elle allait à lui… Qu’elle lui avait à l’avance adressé une lettre dans laquelle elle lui disait qu’elle envoyait à lui pour savoir si elle devait venir à Chinon ; qu’elle avait bien fait cent cinquante lieues pour venir à son secours ; qu’elle savait beaucoup de bonnes choses pour lui ; il y avait dans cette lettre, elle le croit du moins, qu’elle le reconnaîtrait bien entre tous.
  • Le jeudi 1er mars, interrogée de quelle figure était saint Michel ? — A répondu qu’elle ne lui a pas vu de couronne, et qu’elle ne sait rien de ses vêtements. — Si saint Michel était nu ? — A répondu : Pensez-vous que Notre-Seigneur Jésus n’a pus de quoi le vêtir ?
  • Le mardi 15 mars, interrogée de dire comment elle avait cru pouvoir s’évader du château de Beaulieu entre deux pièces de bois ? — A répondu que oncques n’a été 196prisonnière en quelque lieu que ce soit, qu’elle en fût sortie volontiers si elle l’eut pu ; étant dans le château de Beaulieu, elle eût renfermé ses gardiens dans la tour et se fût évadée, n’eût été le portier qui la vit et s’y opposa : Il ne plaisait pas, à ce qu’il me semble, à Dieu que je m’échappasse pour cette fois ; il fallait que je visse le Roi des Anglais, comme mes voix me l’avaient dit…
  • Le jeudi 1er mars, interrogée sur la hauteur et la taille de l’ange qui lui apparut ? — A dit qu’elle répondrait samedi là-dessus avec autre chose sur quoi aussi elle doit répondre, si toutefois c’est le bon plaisir de Dieu. — Interrogée sur ce propos tenu par elle : qu’on était pendu quelquefois pour avoir dit la vérité ; et si elle savait qu’il existât en elle quelque crime ou quelque défaut pour lesquels elle pût craindre de mourir si elle en faisait l’aveu ? — A répondu qu’elle ne s’en connaissait pas.
  • Le samedi 17 mars, interrogée de l’âge et du vêtement de saintes Catherine et Marguerite ? — A répondu : Il vous a été déjà répondu ce que vous aurez de moi ; vous n’en aurez autre chose ; je vous en ai répondu au plus certain que j’en sais.
Article 32

Par ce refus de faire connaître ces prétendues révélations, vous pouvez et devez présumer fortement que les révélations et visions de Jeanne, si toutefois elle en a eu, lui viennent des esprits menteurs et malins plutôt que des bons. Et tout le monde doit le tenir pour certain, attendu sa cruauté, son orgueil, son vêtement, ses actions, ses mensonges, les contradictions portées ici en divers articles ; tout cet ensemble constitue à cet égard la plus puissante des présomptions judiciaires et de droit.

197D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je l’ai fait par révélations de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et je le soutiendrai jusqu’à la mort… Si j’ai mis sur mes lettres les noms Jhésus Maria, c’est parce que j’ai été conseillée de le faire par quelques personnes de mon parti ; tantôt j’employais ces noms, tantôt je ne les employais pas. Quant à ce passage de mes réponses que vous me rappelez : Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par le conseil de Notre-Seigneur, il faut le compléter ainsi : Tout ce que j’ai fait de bien.

— Fîtes-vous bien ou mal d’aller devant La Charité ?

— Si c’est mal fait, on s’en confessera.

— Fîtes-vous bien d’aller devant Paris ?

— Les gentilshommes de France voulurent aller devant Paris. De ce faire, il me semble qu’ils firent leur devoir en allant contre leurs adversaires.

Article 33

Jeanne, présomptueusement et témérairement, s’est vantée et se vante encore de savoir l’avenir, d’avoir prévu le passé, de connaître les choses présentes, mais cachées ou inconnues ; ce qui est un attribut de la Divinité, elle se l’attribue, elle, créature simple et ignorante.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Il est au pouvoir de Notre-Seigneur de faire des révélations à qui il lui plaît ; ce que j’ai dit de l’épée de Fierbois et des choses à venir, je l’ai su par révélation.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 33 :

  • Le samedi 24 février, elle a dit que les Bourguignons auront la guerre s’ils ne font ce qu’ils doivent ; elle le sait par ses voix.
  • Le mardi 27 février, interrogée si, lorsqu’elle vint à 198l’assaut de la bastille d’Orléans, elle n’a pas dit à ses gens qu’elle recevrait des flèches, des dards, et les pierres des bombardes ? — A répondu que non, qu’il y eut même plus de cent des siens de blessés, qu’elle disait à ses gens de ne rien craindre, que les Anglais lèveraient le siège. — Interrogée de devant quelle bastille elle a fait retirer ses gens ? — A répondu qu’elle ne s’en souvient… Elle était bien certaine de lever le siège d’Orléans, par la révélation qui lui en avait été faite ; elle l’avait dit à son Roi avant de s’y rendre. A l’assaut de la bastille du Pont elle fut blessée au cou d’un vireton ; mais elle eut grande consolation de sainte Catherine, et fut guérie en moins de quinze jours, sans avoir pour cela cessé de chevaucher et de guerroyer ;… elle savait bien qu’elle serait blessée, elle l’avait dit à son Roi ; mais que, nonobstant, elle continuerait de combattre ; cela lui avait été révélé par les voix de saintes Catherine et Marguerite. Elle ajoute qu’elle fut la première à placer une échelle contre la bastille du Pont, et en levant cette échelle elle fut blessée au cou d’un vireton.
  • Le jeudi 1er mars, elle a dit qu’avant sept ans les Anglais perdront un gage plus grand qu’ils ne firent devant Orléans, qu’ils auront perte plus grande qu’ils n’en ont jamais eu en France, et ce par grande victoire que Notre-Seigneur enverra aux Français ; qu’elle le sait par révélations à elle faites : cela arrivera avant sept ans ; et elle est bien contrariée que cela tarde tant ; elle le sait par révélation, aussi sûrement quelle sait que nous, évêque de Beauvais, sommes devant elle : Je le sais, a-t-elle dit en français, aussi bien que vous êtes ici. — Interrogée de l’année ? — A répondu : Vous ne le saurez pas encore, mais je voudrais que ce fût avant la fête de saint Jean. — Interrogée si elle a dit que cela arriverait avant la fête de saint Martin d’hiver ? 199— A répondu qu’elle a dit qu’on verrait bien des choses avant la Saint-Martin d’hiver, et peut-être les Anglais couchés à terre. — Interrogée sur ce qu’elle a dit à John Gris, son gardien, au sujet de cette fête de saint Martin ? — A répondu : Je viens de vous le dire. — Interrogée de qui elle tient cela ? — A répondu : Par saintes Catherine et Marguerite. — Interrogée sur les promesses que lui ont faites sainte Catherine et sainte Marguerite. — A répondu : Cela n’est pas de votre procès, pas du tout. Elles lui ont dit que son Roi serait réintégré dans son royaume, que ses adversaires le veuillent ou non,… elle sait bien que son Roi gagnera son royaume, et elle le sait aussi bien quelle sait que nous sommes ici.
  • Le samedi 3 mars, interrogée si ses voix lui ont dit quelque chose en général touchant son évasion ou sa délivrance ? — A répondu : Oui vraiment, elles m’ont dit que j’aurai délivrance, mais je ne sais ni le jour ni l’heure, et de faire hardiment bon visage.
  • Le samedi 10 mars, interrogée si elle a fait sa sortie de Compiègne de l’ordre de ses voix ? — A répondu qu’après la dernière semaine de Pâques, étant sur les fossés de Melun, il lui fut dit par la voix de ses saintes qu’elle serait prise avant la Saint-Jean, qu’il fallait que cela arrivât, qu’elle ne s’en effrayât point, et qu’elle prit tout en gré, que Dieu l’aiderait. — Interrogée si depuis son départ de Melun il lui a été redit par ses voix qu’elle serait prise ? — A répondu qu’elles le lui ont redit plusieurs fois depuis, presque chaque jour. Elle priait ses saintes, quand elle serait prise, de mourir aussitôt, sans longue souffrance de prison ; et ses mêmes voix lui ont dit qu’il lui faudrait prendre tout en gré, qu’il fallait qu’il en fût ainsi, sans lui en dire l’heure ; que si elle l’eût sue, elle n’y serait point allée ; que plusieurs fois elle avait demandé l’heure de sa prise, elles ne la 200lui avaient pas dite. Ce même jour, elle a dit que quand elle dut partir et aller vers son Roi, ses voix lui avaient dit d’aller au Roi hardiment, parce que quand elle serait devant lui, il aurait bon signe pour la recevoir et croire en elle.
  • Le lundi 12 mars, interrogée comment elle eût délivré le duc d’Orléans ? — A répondu qu’elle eût pris assez d’Anglais pour le ravoir, et si elle n’en eût pris assez, eût traversé la mer pour l’aller quérir en Angleterre à puissance. — Interrogée si ce sont ses saintes qui lui ont dit cela ? — A répondu oui, et qu’elle a dit à son Roi qu’il la laissât faire des prisonniers… ; si elle eût duré trois ans sans empêchement, elle l’eût délivré… ; elle avait plus bref terme que de trois ans, et plus long qu’un an, mais n’en a de présent mémoire.
  • Le mercredi 14 mars, interrogée quel est le péril ou danger dans lequel nous, évêque, et les autres du clergé, nous nous plaçons en lui faisant son procès ? — A répondu que sainte Catherine lui a dit qu’elle aurait secours, elle ne sait si ce sera à être délivrée de prison, ou, quand elle serait au jugement, s’il ne viendra aucun trouble au moyen duquel elle sera délivrée : elle pense que ce sera par l’un ou l’autre ; car souvent ses voix lui disent qu’elle sera délivrée par une grande victoire ; ensuite, elles lui disent : Prends tout en gré, ne te soucie de ton martyre.
Article 34

Obstinée en sa témérité et en sa présomption, Jeanne a dit, proclamé, publié qu’elle avait connu et discerné les voix des archanges, des anges, des saints et des saintes ; elle a affirmé et affirme encore qu’elle sait distinguer leurs voix des voix humaines.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en tiens à ce que j’en ai dit ; de ma prétendue 201témérité et de ce qu’on en conclut contre moi, je m’en rapporte à Notre-Seigneur, mon juge.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 34 :

  • Le mardi 27 février, interrogée si c’est la voix d’un ange, d’un saint, d’une sainte, ou de Dieu directement qui lui parle ? — A répondu que cette voix est celle de sainte Catherine et de sainte Marguerite, que leurs têtes sont ornées de belles couronnes, très-richement et très-précieusement. De dire cela, j’ai permission du Seigneur ; et si vous en faites doute, envoyez à Poitiers, où j’ai été autrefois questionnée. — Interrogée comment elle peut distinguer une de ses saintes de l’autre ? — A répondu qu’elle les distingue au salut qu’elles lui font, et aussi parce qu’elles se nomment à elle.
  • Le jeudi 1er mars 9 interrogée comment elle sait si c’est un homme ou une femme qui lui apparaît ? — A répondu qu’elle connaît ses saintes à leurs voix, et qu’elles se sont révélées à elle. — Quelle partie de leur extérieur elle voit ? — A répondu : Leur face. — Si elles ont des cheveux ? — A répondu : C’est bon à savoir. — S’il y a quelque chose entre leur couronne et leurs cheveux ? — A répondu que non. — Si leurs cheveux sont longs et pendants ? — A répondu qu’elle ne le sait ; elle ne sait non plus s’ils ont des bras et d’autres membres ; elles ont un bel et bon langage, elle les comprend très-bien. — Interrogée comment elles peuvent parler, si elles n’ont pas de membres ? — A répondu que de cela elle s’en attend à Notre-Seigneur.
  • Le jeudi 15 mars, interrogée si elle a quelque signe que ce soient de bons esprits qui lui apparaissent ? — A répondu que saint Michel le lui a certifié avant que les voix lui aient apparu. — Comment elle a su que c’était saint Michel ? — Parce qu’il avait le langage et l’idiome des anges, et elle croit fermement que c’étaient des anges. 202— Interrogée comment elle a cru que c’était l’idiome des anges ? — A répondu qu’elle l’a cru assez tôt, qu’elle a eu cette volonté de le croire… Quand saint Michel vint à elle, il lui dit que saintes Catherine et Marguerite viendraient à elle aussi ; quelle fit par leur conseil ; qu’elles étaient ordonnées de la conduire et conseiller en ce qu’elle avait à faire, qu’elle les crût de ce qu’elles lui diraient, que c’était l’ordre de Notre-Seigneur. — Interrogée si, le diable prenant la forme ou la figure d’un ange, elle pourrait distinguer s’il est bon ange ou mauvais ? — A répondu qu’elle saurait bien si c’est saint Michel ou une chose qui n’en serait que l’image… La première fois elle fit grand doute si c’était saint Michel, et eut grand-peur : elle le vit maintes fois avant de savoir que ce tut lui. — Interrogée comment elle a pu savoir que c’était saint Michel, cette fois-là plutôt que les précédentes ? — A répondu que d’abord elle était jeune enfant, et eut peur ; depuis, saint Michel l’a enseignée et lui a montré tant qu’elle croit fermement que c’est lui… Sur toutes choses il me disait d’être bonne enfant, que Dieu m’aiderait, que j’aille au secours du Roi de France. La plus grande partie de ce que l’ange m’a enseigné est dans ce livre263 ; il me disait la pitié qui est au royaume de France.
Article 35

Jeanne s’est vantée et a affirmé qu’elle savait discerner ceux que Dieu aime et ceux qu’il hait.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Je m’en tiens à ce que j’ai dit autrefois du Roi et du duc d’Orléans ; les autres, je ne sais ; je sais bien que Dieu, pour l’aide qu’il leur porte, aime mieux mon Roi et le duc d’Orléans que moi-même. Je le sais par révélation.

203Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 35 :

  • Le jeudi 22 février, elle a dit qu’elle sait bien que Dieu aime le duc d’Orléans ; qu’elle avait eu plus de révélations sur lui que sur aucun autre homme vivant, hormis son Roi.
  • Le samedi 24 février, interrogée si elle pourrait tant faire auprès de sa voix que cette voix voulût bien lui obéir et porter un message d’elle à son Roi ? — A répondu qu’elle ne sait si elle voudrait lui obéir, à moins que ce ne fût la volonté de Dieu : S’il plaît à Dieu, Dieu pourra bien procurer révélation au Roi, j’en serais bien contente. — Interrogée pourquoi la voix ne parle pas maintenant à son Roi comme cette voix le faisait quand Jeanne était avec le Roi ? — A répondu qu’elle ne sait la volonté de Dieu à cet égard.
  • Le samedi 17 mars, interrogée si elle sait que saintes Catherine et Marguerite haïssent les Anglais ? — A répondu qu’elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce que Dieu hait. — Interrogée si Dieu hait les Anglais ? — A répondu que, d’amour ou de haine que Dieu a aux Anglais, ou de ce que Dieu fait à leurs âmes, elle ne sait rien ; mais ce qu’elle sait bien, c’est qu’ils seront tous boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français contre eux. — Interrogée si Dieu était pour les Anglais quand ils avaient prospérité en France. — A répondu qu’elle ne sait si Dieu alors haïssait les Français, mais elle croit qu’il voulait permettre de les laisser battre pour leurs péchés, s’ils y étaient.
Article 36

Jeanne a dit, affirmé et s’est vantée, elle dit, affirme et chaque jour se vante qu’elle a connu, qu’elle connaît exactement et que d’autres qu’elle ont été, sur ses instances, à même de connaître la voix qui 204vient à elle : quoique de sa nature, une voix soit invisible à toute créature humaine.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en tiens à ce que j’en ai dit ailleurs.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 36 :

  • Le jeudi 22 février, elle a dit que ceux de son parti ont bien connu que la voix qui lui apparaît lui vient de Dieu ; qu’elle le sait bien ; qu’ils ont vu et connu cette voix ; que son Roi et plusieurs autres l’ont entendue et vue ; il y avait là Charles de Bourbon et deux ou trois autres.
Article 37

Jeanne confesse avoir souvent fait le contraire de ce qui lui a été ordonné par les révélations qu’elle se vante d’avoir eues de Dieu : par exemple, quand elle se retira de Saint-Denis, après l’assaut de Paris, quand elle sauta du haut de la tour de Beaurevoir. En cela il est manifeste ou qu’elle n’a point eu de révélations de Dieu, ou, si elle en a eu, qu’elle les a méprisées. Et c’est elle après cela qui ose affirmer qu’elle est, en toutes choses, régie et gouvernée par des ordres d’en haut et par des révélations ! Ailleurs elle a dit que lorsqu’elle eut l’ordre de ne pas sauter du haut de la tour, elle fut poussée à faire le contraire de cet ordre, sans avoir pu résister à la contrainte qui agissait sur sa volonté ; en quoi elle paraît mal penser en matière de libre arbitre et tomber dans l’erreur de ceux qui croient que l’homme est entraîné par la fatalité ou quelque autre force irrésistible.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Je m’en tiens à ce que j’en ai dit ailleurs. J’ajoute 205que quand je quittai Saint-Denis, j’en avais eu de mes voix la permission.

— En agissant contre vos voix, croyez-vous avoir péché mortellement ?

— Ailleurs j’ai répondu à cela, je m’en rapporte à cette réponse. Sur les conclusions de cet article, je m’en rapporte à Dieu.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 37 :

  • Le jeudi 22 février, elle a déclaré que sa voix lui avait dit de rester à Saint-Denis ; mais, contre sa volonté, les seigneurs l’en firent partir ; si elle n’eût pas été blessée, elle ne s’en serait point allée. Elle fut blessée dans les fossés de Paris, et guérie en cinq jours.
  • Le samedi 10 mars, interrogée si ses voix lui eussent commandé de sortir de Compiègne et signifié qu’elle serait prise, si elle y fût allée ? — A répondu que si elle eût su l’heure où elle devait être prise, elle n’y serait point allée volontiers ; toutefois elle eût fait leur commandement à la fin, quelque chose qui eut dû lui advenir.
  • Le jeudi 15 mars, interrogée si elle a oncques fait aucunes choses contre l’ordre et la volonté de ses voix ? — A répondu que tout ce qu’elle a pu et su faire de ce qui lui était commandé, elle l’a fait et accompli à son pouvoir. Quant au saut du donjon de Beaurevoir qu’elle fit contre le commandement de ses voix, elle ne s’en put tenir ; quand ses voix virent sa nécessité et qu’elle ne savait ni ne pouvait y tenir, elles vinrent au secours de sa vie et la gardèrent de se tuer. Quelque chose qu’elle fit oncques en ses grandes affaires, elles l’ont toujours secourue, et c’est signe que ce sont de bons esprits. — Interrogée si elle ne croit point que ce soit grand péché d’offenser saintes Catherine et Marguerite qui lui apparaissent et d’agir contre leur ordre ? — A répondu que 206celui-là le sait qui peut en absoudre, et que ce en quoi elle croit les avoir le plus offensées a été sa chute du haut du donjon ; mais elle leur en a demandé pardon, ainsi que de toutes les autres offenses qu’elle a pu commettre.
Article 38

Jeanne, dès le temps de son enfance, a dit, fait et commis un très-grand nombre de crimes, péchés et délits mauvais, honteux, cruels, scandaleux, flétrissants, qui jurent avec son sexe ; cependant elle dit et affirme que tout ce qu’elle a fait, elle l’a fait de l’aveu et de la volonté de Dieu ; qu’elle n’a rien fait et ne fait rien encore qui ne provienne de Dieu, au moyen des révélations que lui transmettent de saints anges, des vierges saintes, Catherine et Marguerite.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en rapporte à ce que j’en ai dit ailleurs.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 38 :

  • Le samedi 24 février, elle a dit que sans la grâce de Dieu elle ne saurait rien faire… — Interrogée si ceux de Domrémy tenaient pour le parti des Bourguignons ou pour les autres ? — A répondu qu’on ne connaissait à Domrémy qu’un seul Bourguignon, et elle eût voulu qu’il eût la tête coupée, si toutefois c’eût été le bon plaisir de Dieu. — Interrogée si sa voix lui a dit dans sa jeunesse de haïr les Bourguignons ? — A répondu qu’aussitôt qu’elle sut que ses voix étaient pour le Roi de France, elle n’a plus aimé les Bourguignons.
  • Le jeudi 15 mars, interrogée si elle a exécuté quelque chose du fait de la guerre sans le congé de ses voix ? — A répondu : Vous en êtes tous répondus ; lisez bien votre livre, vous le trouverez. Et cependant elle a dit que la vaillance d’armes faite devant Paris 207l’avait été à la demande des gentilshommes, et qu’elle était allée devant La Charité à la demande de son Roi. En ces deux circonstances, elle n’a agi ni contre ses voix ni selon leur ordre. — Interrogée si elle a oncques fait autre chose contre leur commandement et volonté ? — A répondu ce qui est transcrit sous le précédent article.
Article 39

Quoique le juste pèche sept fois par jour, Jeanne a dit et publié qu’elle n’avait jamais fait, ou du moins qu’elle croyait n’avoir jamais fait de péché mortel. Cependant, ainsi que plusieurs articles de la présente accusation le constatent, elle a de fait pratiqué, et sur une vaste échelle, les actes habituels aux nations qui sont en guerre, et de plus graves encore.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — J’en ai répondu : je m’en attends à ce que autrefois j’en ai dit.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 39 :

  • Le samedi 24 février, interrogée si elle sait qu’elle est en grâce avec Dieu ? — A répondu : Si elle n’y est, Dieu l’y mette ; si elle y est, Dieu l’y maintienne ; qu’elle serait la plus dolente du monde si elle savait n’être point en la grâce de Dieu. Mais si elle était en grand péché, elle croit que sa voix ne viendrait point à elle. Elle voudrait que tout le monde entendît sa voix aussi bien qu’elle l’entend elle-même.
  • Le jeudi 1er mars, elle a dit qu’elle a grande joie quand elle voit sa voix ;… il lui semble quand elle la voit qu’elle n’est pas en péché mortel ;… que sainte Catherine et sainte Marguerite la font volontiers confesser de temps en temps ;… si elle est en péché mortel, elle ne le sait… — Interrogée si elle ne se croit point en 208péché mortel quand elle se confesse ? — A répondu qu’elle ne sait si elle y est, qu’elle ne croit pas avoir fait œuvres de péché mortel. Et ne plaise à Dieu, a-t-elle ajouté, que j’en aie oncques fait ; ne plaise à Dieu que je fasse ou que j’aie oncques fait aucune chose qui charge mon âme !
  • Le mercredi 14 mars, interrogée si de prendre un homme à rançon et le faire mourir prisonnier ce n’est point péché mortel ? — A répondu qu’elle ne l’a point fait. — Et pour ce qu’on lui parlait d’un nommé Franquet, d’Arras, qu’on fit mourir à Lagny ? — A répondu qu’elle consentit à le laisser mourir s’il l’avait mérité, parce qu’il avait confessé être meurtrier, voleur et traître ; son procès dura quinze jours, et en fut juge le bailli de Senlis et ceux de la justice de Lagny. Elle avait demandé avoir ce Franquet pour un homme de Paris, seigneur de l’Ours ; quand elle sut que ce dernier était mort et que le bailli lui dit qu’elle voulait faire grand tort à la justice de délivrer ce Franquet, alors elle dit au bailli : Puisque mon homme est mort que je voulais avoir, faites de l’autre ce que vous devrez faire par justice. — Quand on lui a eu remis en mémoire qu’elle avait attaqué Paris un jour de fête ; qu’elle avait pris le cheval du seigneur évêque de Senlis ; qu’elle s’était laissée choir de la tour de Beaurevoir ; qu’elle porte habit d’homme ; qu’elle avait consenti à la mort de Franquet, d’Arras, et si elle ne croyait point avoir fait péché mortel ? — A répondu : 1° au sujet de l’attaque de Paris, qu’elle ne croit point être pour cela en péché mortel : Et si je l’ai fait, c’est à Dieu d’en connaître, et en confession à Dieu et au prêtre ; 2° au sujet du cheval du seigneur évêque de Senlis, qu’elle croit fermement qu’elle n’en a point péché mortel parce que ledit évêque a eu pour ledit cheval assignation de deux cents saluts d’or ; 3° au sujet de la tour : Je le faisais 209non pas en désespoir, mais en espérance de sauver mon corps et d’aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité ; après sa chute, elle s’en est confessée et en a requis merci à Notre-Seigneur, et en a eu pardon ; elle croit que ce n’était pas bien fait de faire ce saut, mais elle sait qu’elle en a eu pardon ; elle le sait par sainte Catherine, et que du conseil de sainte Catherine elle s’en confessa ; 4° au sujet de l’habit d’homme, puisqu’elle le fait du commandement de Notre-Seigneur et à son service, elle ne croit point mal faire, et quand il plaira à Dieu le lui commander, elle s’en démettra.
Article 40

Oubliant son salut, poussée par le diable, elle n’a pas honte et elle n’a pas eu honte à diverses reprises de recevoir dans une foule de lieux divers le corps du Christ, ayant sur elle un vêtement d’homme de forme inconvenante : vêtement que Dieu et l’Église lui défendent de porter.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — J’en ai répondu ailleurs : je m’en attends à ce qu’autrefois j’en ai dit. Je m’en attends à Notre-Seigneur.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 40 :

  • Le samedi 3 mars, interrogée si quand elle allait par le pays, elle recevait souvent les sacrements de confession et d’eucharistie quand elle venait dans les bonnes villes ? — A répondu que oui, de temps en temps. — Si elle recevait lesdits sacrements en habit d’homme ? — A répondu que oui ; mais elle n’a pas mémoire de les avoir reçus en armes.
Article 41

Jeanne, comme une désespérée, par haine et mépris des Anglais, et en prévision de la destruction 210de Compiègne qu’elle croyait imminente, a tenté de se tuer en se précipitant du haut d’une tour : à l’instigation du diable, elle avait mis dans sa tête de commettre cette action ; elle s’est appliquée à la commettre ; elle l’a commise autant qu’elle l’a pu ; d’un autre côté, en se précipitant ainsi, elle a été si bien poussée et conduite par un instinct diabolique, qu’elle avait plutôt en vue le salut de son corps que celui de son âme et de plusieurs autres. Souvent en effet elle s’est vantée qu’elle se tuerait plutôt que de permettre qu’on la livrât aux Anglais.

D. — Qu avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en attends à ce qu’autrefois j’en ai dit.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 41 :

  • Le samedi 3 mars, interrogée si elle a été longtemps dans la tour de Beaurevoir ? — A répondu qu’elle y fut quatre mois ou environ ; quand elle sut que les Anglais allaient venir, elle fut moult courroucée ; cependant bien des fois ses voix lui défendirent qu’elle ne saillit ; enfin, par peur des Anglais, elle saillit et se recommanda à Dieu et à Notre-Dame… — Interrogée si elle n’a point dit qu’elle aimerait mieux mourir que d’être en la main des Anglais ? — A répondu qu’elle aimerait mieux rendre l’âme à Dieu que d’être en la main des Anglais…
  • Le mercredi 14 mars, interrogée de la cause qui la fit saillir du haut de la tour de Beaurevoir ? — A répondu qu’elle avait ouï dire que ceux de Compiègne, tous, jusqu’à l’âge de sept ans, devaient être mis à mort et à sang, et qu’elle aimait mieux mourir que de vivre après une telle destruction de bonnes gens : ce fut une des causes ; l’autre fut qu’elle sut qu’elle était vendue aux Anglais, et elle eût eu plus cher mourir que d’être en la main des Anglais, ses adversaires. — Interrogée si elle a fait ce saut du conseil de ses voix ? — A répondu 211que sainte Catherine lui disait presque tous les jours qu’elle ne saillit point, que Dieu lui aiderait, et même à ceux de Compiègne ; elle dit à sainte Catherine que puisque Dieu aiderait à ceux de Compiègne, elle y voulait être ; et sainte Catherine lui dit : Sans faute264, il faut que vous preniez tout en gré, et vous ne serez pas délivrée tant que vous n’ayez vu le Roi des Anglais… Jeanne répondit : Vraiment je voudrais ne le point voir ; j’aimerais mieux mourir que d’être mise en la main des Anglais… — Elle a ajouté qu’après être tombée elle fut deux ou trois jours qu’elle ne voulait manger ; elle fut tant grevée par ce saut qu’elle ne pouvait ni boire ni manger ; mais elle fut réconfortée par sainte Catherine, qui lui dit qu’elle se confessât et qu’elle requit merci à Dieu de ce qu’elle avait sailli, que ceux de Compiègne auraient secours sans faute avant la Saint-Martin d’hiver ; alors elle se prit à revenir et à commencer à manger, et fut guérie aussitôt… — Interrogée si, quand elle eut repris la parole, elle n’a pas renié et maugréé Dieu et ses saints ? — À répondu qu’elle n’en a point de mémoire, qu’elle ne renia oncques Dieu et les saints, en ce lieu ou ailleurs. — Interrogée si elle s’en veut rapporter à l’information faite ou à faire ? — A répondu qu’elle s’en rapporte à Dieu et non à autre.
Article 42

Jeanne a dit et publié que sainte Catherine, sainte Marguerite et saint Michel avaient un corps, c’est-à-dire une tête, des yeux, un visage, des cheveux, etc., qu’elle les avait touchés de ses mains, qu’elle les avait baisés et embrassés.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — J’en ai répondu et m’en attends à ce que j’en ai dit.

212Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 42 :

  • Le samedi 17 mars, interrogée si elle a oncques baisé ou embrassé saintes Catherine et Marguerite ? — A répondu qu’elle les a embrassées toutes deux et qu’elles fleuraient bon. — Interrogée si en les embrassant elle y sentait de la chaleur ou autre chose ? — A répondu qu’elle ne les pouvait accoler sans les sentir et toucher. — Interrogée par quelle partie elle les accolait, par le liant ou par le bas ? — A répondu qu’il est mieux de les accoler par le bas que par le haut.
Article 43

Jeanne a dit et publié que les saints et saintes, les anges et les archanges parlent la langue française et non la langue anglaise, parce que les saints, les saintes, les anges, les archanges, ne sont pas du parti des Anglais, mais des Français ; elle a outragé les saints et les saintes qui sont dans la gloire, en leur supposant une haine capitale pour un royaume catholique et pour une nation dévouée, comme le veut l’Église, à la vénération de tous les saints.

Cet article a été exposé à Jeanne mot pour mot ; elle n’y a répondu que ceci :

— Je m’en attends à Notre-Seigneur et à ce que j’en ai répondu.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 43 :

  • Le jeudi 1er mars, elle a dit que la voix est belle, douce et humble, et parle l’idiome de France. — Interrogée si la voix, c’est à savoir sainte Marguerite, parle anglais ? — A répondu : Comment parlerait-elle anglais, elle n’est pas du côté des Anglais !
213Article 44

Jeanne s’est vantée et se vante, elle a publié et publie que sainte Catherine et sainte Marguerite lui ont promis de la conduire dans le paradis, et assuré qu’elle obtiendra la béatitude céleste si elle conserve sa virginité : elle affirme en être certaine.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en attends à Notre-Seigneur et à ce que j’en ai répondu ailleurs.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 44 :

  • Le jeudi 14 mars, elle a dit que oncques à sa voix ou révélation elle n’a demandé autre récompense que le salut de son âme. — Interrogée si, de ce que ses voix lui ont dit qu’elle ira un jour au royaume de paradis, elle se croit assurée d’être sauvée et de n’être point damnée ? — A répondu qu’elle croit fermement ce que ses voix lui ont dit, à savoir qu’elle sera sauvée, et elle le croit aussi fermement que si elle était déjà dans le royaume des cieux. Et comme on lui faisait remarquer que cette réponse était d’un grand poids, elle a ajouté qu’elle la tient en effet pour un grand trésor. Elle a ajouté quant à cet article : Je serai sauvée, pourvu que je tienne le serment et la promesse que j’ai faits à Notre-Seigneur de conserver la virginité de mon corps et de mon âme. — Interrogée si après cette révélation elle croit qu’elle puisse faire un péché mortel ? — A répondu : Je n’en sais rien, et là-dessus je m’en attends du tout à Notre-Seigneur. — Interrogée si elle a besoin de se confesser, puisqu’elle croit par révélation de ses voix qu’elle sera sauvée ? — A répondu qu’elle ne sait point avoir péché mortellement ; mais si elle était en état de péché mortel, elle croit que saintes Catherine et Marguerite l’abandonneraient aussitôt ; elle a dit qu’elle ne saurait trop épurer sa conscience.
  • 214Le jeudi 1er mars, elle a dit que ses saintes lui ont promis de la conduire au paradis ; elle le leur a demandé.
Article 45

Quoique les jugements de Dieu nous soient impénétrables, néanmoins Jeanne a dit, proféré, déclaré et promulgué qu’elle avait connu et connaissait quels sont ceux qui sont saints, saintes, archanges, anges ou élus de Dieu ; elle sait les discerner.

D. — Qu avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en attends à ce que j’en ai répondu.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 45 :

  • Le mardi 27 février, interrogée comment ou par quel moyen elle peut savoir que ce soient sainte Catherine et sainte Marguerite qui lui apparaissent et comment elle distingue l’une de l’autre ? — A répondu que ce sont elles-mêmes, et qu’elle distingue bien l’une de l’autre.
  • Le jeudi 1er mars, interrogée si ces saintes lui apparaissent toujours dans la même tenue ? — A répondu que oui, toujours sous la même forme ; leurs figures sont richement couronnées ; mais elle ne parle pas de leurs autres vêtements, et elle ne sait de leurs robes chose quelconque.
  • Le samedi 3 mars, elle a dit de sainte Catherine, de sainte Marguerite et des autres qui lui apparaissent, qu’elle les a si bien vues qu’elle sait que ce sont des saints et saintes du paradis.
Article 46

Elle a dit qu’avant de sauter de la tour de Beaurevoir elle avait requis très-affectueusement sainte Catherine et sainte Marguerite pour les gens de Compiègne, en disant à ces saintes en manière de reproche : Et comment laissera Dieu ainsi mourir 215mauvaisement ceux de Compiègne qui sont si loyaux ! En quoi apparaît son impatience et son irrévérence envers Dieu et les saints.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en attends à ce que j’en ai répondu.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 46 :

  • Le samedi 3 mars, elle a dit qu’après qu’elle se fut blessée en sautant de la tour de Beaurevoir, la voix de sainte Catherine lui dit de faire bonne figure et qu’elle serait guérie, que ceux de Compiègne auraient secours. Elle a dit que souvent elle priait avec son conseil pour ceux de Compiègne.
Article 47

Contrariée de sa blessure, Jeanne, après le saut de la tour de Beaurevoir, voyant qu’elle n’avait pas atteint son but, se mit à blasphémer Dieu, les saints et saintes, les reniant avec d’horribles outrages, les insultant horriblement, à la grande confusion de tous les assistants. De même, depuis qu’elle est dans le château de Rouen, plusieurs fois, à des jours différents, elle a blasphémé et renié Dieu, la bienheureuse Vierge, les saints et les saintes ; supportant impatiemment et détestant d’être mise en jugement devant un tribunal ecclésiastique et forcée d’y comparaître.

D. — Qu’avez-vous k dire sur cet article ? *

R. — Je m’en tiens à Notre-Seigneur et à ce que j’en ai répondu.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 47 :

  • Le samedi 3 mars, interrogée si après le saut de la tour elle ne fut point troublée et courroucée, et ne 216blasphéma point le nom de Dieu ? — A répondu qu’elle ne maudit oncques saint ni sainte, et qu’elle n’a point accoutumé de jurer. — Interrogée du fait de Soissons pour ce que le capitaine avait rendu la ville, si elle avait renié Dieu, et dit que si elle tenait ce capitaine elle le ferait couper en quatre morceaux ? — A répondu qu’elle ne renia oncques saint ni sainte, et que ceux qui l’ont dit ou rapporté ont mal entendu.
  • Le mercredi 14 mars, interrogée si depuis qu’elle est en cette prison elle n’a pas renié ou maugréé Dieu ? — A répondu que non ; et que aucunes fois, quand elle dit : Bon gré Dieu ! ou saint Jean ! ou Notre-Dame ! ceux qui peuvent avoir rapporté ont mal entendu.
Article 48

Jeanne a dit qu’elle croyait et croit encore que les esprits qui lui apparaissent sont des anges, des archanges, des saints de Dieu, aussi fermement qu’elle croit à la foi chrétienne et aux articles de cette foi, quoiqu’elle ne rapporte aucun signe qui soit de nature à prouver qu’elle a en effet cette communication ; elle n’a consulté évêque, curé, prélat, ni personne ecclésiastique quelconque pour savoir si elle doit avoir foi en de tels esprits ; bien plus, elle dit que ses voix lui ont défendu d’en rien révéler à qui que ce soit, si ce n’est d’abord à un capitaine de gens de guerre, ensuite à Charles, son Roi, et enfin à d’autres personnes purement laïques. Par là elle reconnaît que sa croyance sur ce point est téméraire, sa foi erronée, ses révélations suspectes, les ayant toujours tenues ignorées des ecclésiastiques, et n’ayant jamais voulu s’en ouvrir qu’à des séculiers.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — J’en ai déjà répondu ; je m’en attends à ce qui est 217écrit. Et quant aux signes, si ceux qui m’en demandent n’en sont dignes, je n’en peux mais. Plusieurs fois j’ai été en prière afin qu’il plût à Dieu le révéler à aucuns de ce parti. Il est vrai, pour croire en mes révélations, je n’ai demandé conseil à évêque, curé ou autres. Je crois que c’est saint Michel, pour la bonne doctrine qu’il m’a montrée.

— Saint Michel vous a-t-il dit : Je suis saint Michel ?

— J’en ai autrefois répondu.

Quant à la conclusion de l’article, elle répond :

— Je m’en attends à Notre-Seigneur… Aussi fermement que je crois que Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert la mort pour nous racheter des peines de l’enfer, je crois que ce sont saints Michel et Gabriel, saintes Catherine et Marguerite, que Notre-Seigneur m’envoie pour me réconforter et me conseiller…

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 48 :

  • Le samedi 24 février, elle a dit qu’elle croit que la voix lui vient de Dieu et de son ordre, aussi fermement qu’elle croit à la foi chrétienne, et que Dieu nous a rachetés des peines de renier.
  • Le samedi 3 mars, interrogée si elle croit que saints Michel et Gabriel ont des têtes ? — A répondu qu’elle les a vus de ses yeux, et qu’elle croit que ce sont eux aussi fermement que Dieu existe. — Interrogée si elle croit que Dieu les ait faits avec les têtes qu’elle leur a vues ? — A répondu : Je les ai vus de mes yeux ; je ne vous en dirai autre chose. — Interrogée si elle croit que Dieu les ait formés tels qu’elle les a vus ? — A répondu que oui.
  • Le lundi 12 mars, interrogée si elle a parlé de ses visions à son curé ou à autre ecclésiastique ? — A répondu que non, mais seulement à Robert de Baudricourt et à son Roi… Ce ne sont pas ses voix qui l’ont 218contrainte à le celer, mais elle doutait moult le révéler pour doute des Bourguignons qu’ils ne l’empêchassent de son voyage ; elle doutait par espécial moult son père qu’il ne l’empêchât de faire son voyage… — Interrogée si elle croyait avoir bien fait de partir sans le congé de père ou mère, lorsqu’on doit honorer père et mère ? — A répondu qu’en toute chose elle leur a bien obéi, excepté en ce départ ; mais depuis leur en a écrit, et ils lui ont pardonné.
Article 49

Se fondant sur sa seule fantaisie, Jeanne a vénéré ces sortes d’esprits, baisant la terre sur laquelle elle dit qu’ils ont marché, fléchissant les genoux devant eux, les embrassant, les baisant, leur faisant toutes sortes d’adorations, leur rendant grâces à mains jointes, prenant avec eux la plus grande familiarité, lorsqu’elle ne sait si ce sont de bons ou mauvais esprits, et lorsque, à raison de toutes les circonstances relevées plus haut, ces esprits doivent être plutôt considérés par elle comme mauvais. Ce culte, cette vénération, c’est de l’idolâtrie, c’est un pacte avec les démons.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — J’en ai déjà répondu : de la conclusion, je m’en attends à Notre-Seigneur.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 49 :

  • Le samedi 24 février, interrogée si elle a remercié la voix qui lui apparaît, et fléchi les genoux ? — A répondu qu’elle l’a remerciée étant sur son lit, et les mains jointes : elle a dit que cela fut après qu’elle eut demandé secours.
  • Le samedi 10 mars, interrogée quand le signe vint à son Roi quelle révérence elle lui fit, et si ce signe 219vint de par Dieu ? — A répondu qu’elle remercia Notre-Seigneur de l’avoir délivrée de la peine que lui faisaient les clercs de son parti qui arguaient contre elle, et s’agenouilla plusieurs fois… — Interrogée le même jour si son Roi et elle ne firent point de révérence à l’ange quand il apporta le signe ? — A répondu que oui ; pour elle, elle s’agenouilla et ôta son capuchon.
  • Le lundi 12 mars, interrogée si quand elle promit à Dieu de conserver sa virginité, c’était à Dieu qu’elle parlait ? — A répondu qu’il devait bien suffire de le promettre à ceux qui étaient envoyés de par Dieu, c’est à savoir saintes Catherine et Marguerite… La première fois qu’elle entendit la voix, elle voua sa virginité tant qu’il plairait à Dieu ; elle avait alors treize ans, ou environ… — Interrogée si quand elle vit saint Michel et les anges, elle leur fit révérence ? — A répondu que oui, et baisait la terre après leur départ.
  • Le jeudi 15 mars, interrogée si quand ses voix viennent, elle leur fait révérence absolument comme à un saint ou une sainte ? — A répondu que oui, et si aucunes fois elle ne l’a fait, elle leur en a crié merci et pardon depuis ; elle ne saurait faire si grande révérence qu’il leur appartient, parce qu’elle croit fermement que ce sont saintes Catherine et Marguerite ; et elle en a dit autant de saint Michel. — Interrogée pour ce que aux saints du paradis on fait volontiers oblation de luminaire, si aux saints qui viennent à elle elle n’a point fait oblation de chandelles ardentes ou autres objets, dans une église ou ailleurs, ou fait dire des messes ? — A répondu que non, si ce n’est en faisant l’offrande à la messe, en la main du prêtre, en l’honneur de sainte Catherine, et elle croit que sainte Catherine est une de celles qui lui apparaissent, et elle n’allume pas assez de chandelles en l’honneur de saintes Catherine et Marguerite qui sont au paradis, car elle croit fermement que 220ce sont elles qui viennent à elles… — Interrogée si quand elle place ces chandelles devant l’image de sainte Catherine elle le fait en l’honneur de la sainte qui lui apparaît ? — A répondu : Je le fais en l’honneur de Dieu, de Notre-Dame et de sainte Catherine qui est au ciel ; et je ne fais pas de différence entre sainte Catherine qui est au ciel et celle qui m’apparaît. — Interrogée le même jour si elle fait toujours ce que ses voix lui commandent ? — A répondu que de tout son pouvoir elle accomplit l’ordre de Notre-Seigneur à elle transmis par ses voix, dans tout ce qu’elle en sait entendre ; elles ne lui commandent rien sans le bon plaisir de Notre-Seigneur.
  • Le samedi 17 mars, interrogée si elle n’a point donné de couronnes aux saintes qui lui apparaissent ? — A répondu qu’en l’honneur d’elles, plusieurs fois elle a, dans les églises, mis des couronnes à leurs images ; mais quant à celles qui lui apparaissent, elle n’en a point donné dont elle ait mémoire. — Interrogée si quand elle mettait des couronnes sur l’arbre dont elle a parlé, elle les mettait en l’honneur de celles qui lui apparaissaient ? — A répondu que non… — Interrogée si quand les saintes viennent à elle, elle ne leur fait point révérence en fléchissant les genoux ou en s’inclinant ? — A répondu que oui, et le plus qu’elle pouvait leur faire de révérence, elle leur faisait, car elle sait que ce sont elles qui sont au royaume de paradis.
Article 50

Tous les jours, et plusieurs fois par jour, Jeanne invoque ces mauvais esprits, les consulte sur ce qu’elle doit faire, notamment sur la manière dont elle doit répondre en justice. Cela paraît constituer et constitue en effet une invocation des démons.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

221R. — J’en ai déjà répondu : je les appellerai à mon aide tant que je vivrai.

— De quelle manière les appelez-vous ?

— Je réclame Notre-Seigneur et Notre-Dame qu’ils m’envoient conseil et confort, et puis ils me l’envoient.

— Par quelles paroles les requérez-vous ?

— Je dis : Très-doux Dieu, en l’honneur de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez comment je dois répondre à ces gens d’Église. Je sais bien quant à l’habit le commandement comme je l’ai pris, mais je ne sais point par quelle manière je le dois laisser : pour ce plaise vous à moi l’enseigner. Et aussitôt ils viennent. J’ai souvent par mes voix nouvelles de vous, monseigneur de Beauvais.

— L’Évêque : Que disent-elles de nous, vos voix ?

— Je le dirai à vous, à part… Aujourd’hui, elles sont venues trois fois.

— Dans votre chambre ?

— Je vous en ai répondu : je les entends bien. Sainte Catherine et sainte Marguerite m’ont dit ce que je dois répondre au sujet de mon habit.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 50 :

  • Le samedi 24 février, elle a déclaré que sa voix lui avait dit de répondre hardiment ; quand elle s’est réveillée, elle a demandé conseil à sa voix sur ce qu’elle devait répondre en jugement, priant sa voix de demander pour elle conseil à Dieu ; sa voix lui a dit de répondre hardiment, que Dieu l’aiderait… — Interrogée si sa voix lui a dit quelques paroles avant qu’elle, Jeanne, l’eût appelée ? — A répondu que sa voix lui a dit certaines choses qu’elle n’a pas toutes comprises ; mais après s’être réveillée, elle a compris que sa voix lui disait de répondre 222hardiment. Cette nuit même elle a entendu sa voix lui dire : Réponds hardiment.
  • Le mardi 27 février, interrogée sur ce que sa voix lui a dit depuis le samedi précédent ? — A répondu qu’elle lui a demandé conseil sur certaines choses qui lui avaient été demandées en jugement… — Interrogée si elle en a reçu conseil ? — A répondu que sur certains points elle a eu conseil, mais qu’elle pourrait être questionnée sur certains, auxquels elle ne pourrait répondre sans congé, parce que si elle répondait sans congé, elle n’aurait plus sa voix pour garant ; mais quand elle aura ce congé, elle ne craindra pas de parler parce qu’elle aura garantie. — Interrogée ce même jour comment elle sait distinguer les choses sur lesquelles elle doit répondre ? — A dit qu’elle avait demandé congé de parler sur certains points, et qu’elle l’a eu pour quelques-uns seulement…
  • Le lundi 12 mars, interrogée si l’ange lui a failli aux biens de la fortune quand elle a été prise ? — A répondu qu’elle croit, puisqu’il plaît à Notre-Seigneur, que c’est le mieux qu’elle soit prise… — Interrogée si l’ange ne lui a point failli aux biens de la grâce. — A répondu : Comment me faillirait-il, quand il me conforte tous les jours ?, et elle croit que ce confort vient de sainte Catherine et de sainte Marguerite. — Appelle-t-elle ses voix, ou si elles viennent sans les appeler ? — Souvent elles viennent sans les appeler ; d’autres fois, si elles ne venaient bientôt, elle requerrait Notre-Seigneur qu’il les lui envoyât. — Les a-t-elle appelées quelquefois et qu’elles ne soient venues ? — Elle n’en eut oncques besoin qu’elles ne les ait eues.
  • Le mardi 13 mars, interrogée si depuis hier elle a parlé à sainte Catherine ? — A répondu que depuis hier elle l’a ouïe ; plusieurs fois elle lui a dit de répondre aux juges hardiment sur ce qu’ils lui demanderont touchant le procès.
  • 223Le mercredi 14 mars, interrogée si ses voix lui demandent délai pour lui répondre ? — A répondu que sainte Catherine lui répond aucunes fois ; et aucunes fois Jeanne ne la comprend pas, à cause du tumulte des prisons et par les noises de ses gardes ; quand elle fait requête à sainte Catherine, aussitôt elle et sainte Marguerite font requête à Notre-Seigneur, et puis du commandement de Notre-Seigneur elles donnent réponse à Jeanne. — Interrogée si, quand ses saintes viennent, il y a lumière avec elles, et si elle ne vit point de lumière quand elle entendit la voix dans ce château, et si elle savait que la voix fût en la chambre ? — A répondu qu’il n’est jour que ses voix ne viennent en ce château, et elles ne viennent point sans lumière ; la fois dont on lui parle, elle a bien ouï la voix, mais n’a point mémoire si elle vit de la lumière, et aussi si elle vit sainte Catherine… Elle a demandé trois choses à ses voix : l’une, sa délivrance ; l’autre, que Dieu aide les Français et garde bien les villes de leur obéissance ; et l’autre, le salut de son âme.
Article 51

Jeanne ne craint pas de proclamer que saint Michel, archange de Dieu, est venu à elle avec grande multitude d’anges, dans la maison d’une femme où elle était descendue à Chinon ; il se serait promené avec elle la tenant par la main ; ils auraient monté ensemble les degrés du château et gagné ensemble l’appartement du Roi ; l’ange aurait fait la révérence au Roi, se serait incliné devant lui, entouré de cette multitude d’anges dont les uns avaient une couronne sur la tête, les autres des ailes. Dire de telles choses des archanges et des saints anges, c’est présomption, témérité, mensonge, alors que dans les livres saints on ne lit pas qu’ils aient fait pareille révérence, pareille démonstration à aucun saint, pas même à la bienheureuse Vierge, mère 224de Dieu. Jeanne a dit que l’archange saint Gabriel était souvent venu à elle avec le bienheureux Michel, et quelquefois même avec mille milliers d’anges. Elle a aussi proclamé que le même ange à sa prière avait apporté dans cette société d’anges une couronne, la plus précieuse possible, pour la poser sur la tête du Roi, couronne qui aujourd’hui serait déposée dans le trésor de son Roi ; son Roi eût été couronné à Reims avec cette couronne, s’il eût différé son sacre de quelques jours : ce n’est qu’à cause de la célérité extrême de son couronnement qu’il en a reçu une autre. Tout cela ce sont des mensonges imaginés par Jeanne à l’instigation du diable, ou suggérés par les démons dans des apparitions trompeuses, pour se jouer de sa curiosité, elle qui cherche des secrets au-dessus de sa portée et au-dessus de sa condition.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Au sujet de l’ange qui apporta le signe, j’ai déjà répondu. Quant à ce que le promoteur propose au sujet de mille milliers d’anges, je ne suis pas recolente de l’avoir dit, c’est-à-dire du nombre ; j’ai bien dit que je n’ai oncques été blessée, que je n’aie eu grand confort et grand secours de Dieu et de saintes Catherine et Marguerite… Quant à la couronne, ailleurs aussi j’ai répondu. De la conclusion que le promoteur met contre mes faits, je m’en attends à Dieu, Notre-Seigneur ; et où la couronne fut faite et forgée, je m’en attends à Notre-Seigneur.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 51 :

  • Le mardi 17 février, interrogée s’il y avait un ange sur la tête du Roi quand elle le vit pour la première fois ? — A répondu : Par sainte Marie, s’il y en avait 225je ne le sais, je ne l’ai pas vu. — Interrogée s’il y avait de la lumière à cet instant ? — A répondu qu’il y avait plus de trois cents chevaliers et cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle ; rarement elle a ses révélations sans qu’il y ait de la lumière… — Interrogée comment son Roi a pu ajouter foi à ses dires ? — A répondu qu’elle avait bons signes, et que les clercs de son parti avaient été de son avis, parce qu’ils avaient vu qu’il n’y avait que du bon dans son fait…
  • Le jeudi 1er mars, interrogée si son Roi avait une couronne à Reims ? — A répondu qu’elle croit que son Roi prit avec plaisir celle qu’il trouva à Reims ; mais ensuite une bien plus opulente lui fut apportée ; il agit à la hâte, à la demande de ceux de la ville, pour leur éviter le fardeau des gens de guerre ; s’il eût attendu, il eût été sacré avec une couronne mille fois plus riche… — Interrogée si elle a vu cette couronne plus riche ? — A répondu qu’elle ne le peut dire sans parjure ; si elle ne l’a vue, elle a entendu parler de sa richesse.
  • Le samedi 10 mars, interrogée quel est le signe qui vint à son Roi ? — A répondu que ce signe est beau, honorable et bien créable ; il est bon et le plus riche qui soit. — Interrogée pourquoi elle ne veut aussi bien dire et montrer ce signe comme elle voulut avoir le signe de Catherine de la Rochelle ? — A répondu que si le signe de Catherine de la Rochelle eût été aussi bien montré devant notables gens d’Église et autres, archevêques et évêques, c’est à savoir l’archevêque de Reims et autres évêques dont elle ne sait le nom (et même y était Charles de Bourbon, le sire de La Trémoille, le duc d’Alençon, et plusieurs autres chevaliers qui le virent et ouïrent aussi bien comme elle voit ceux qui parlent à elle aujourd’hui), comme celui dessusdit a été montré, elle n’eût point demandé à connaître le signe de ladite Catherine : et cependant elle savait par saintes Catherine et Marguerite 226que, du fait de cette Catherine, il n’était que néant… — Interrogée si ce signe dure encore ? — A répondu : Il est bon à savoir, et il durera jusqu’à mille ans et outre : il est dans le trésor du Roi… — Interrogée si ce signe est or, argent, pierre précieuse ou couronne ? — A répondu : Je ne vous en dirai autre chose, et ne saurait homme deviser chose aussi riche…, et toutefois le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me délivre de vos mains, c’est le plus certain qu’il vous sache envoyer… Elle a dit ensuite : Un ange de la part de Dieu et non d’aucun autre, a donné le signe à mon Roi, j’en ai remercié bien des fois Notre-Seigneur. Les clercs de par de là cessèrent de l’arguer quand ils connurent le signe… Quand le Roi et ceux qui étaient avec lui virent ce signe et l’ange même qui le lui bailla, elle demanda au Roi s’il était content : il répondit que oui. Elle partit alors et s’en alla dans une petite chapelle assez près ; et elle a entendu dire qu’après son départ plus de trois cents personnes virent le signe… Par amour pour elle, et pour qu’on cessât de l’interroger, Dieu a bien voulu permettre que ceux de son parti vissent ce signe.
  • Le lundi 12 mars, interrogée si l’Ange qui apporta la couronne ne parla point ? — A répondu que oui, et qu’il dit au Roi qu’on la mît en besogne et que le pays serait aussitôt allégé… — Interrogée si l’ange qui apporta le signe fut l’ange qui premièrement lui apparut ou un autre ? — A répondu : C’est toujours tout un, et oncques ne lui faillit. — Ce même jour, interrogée au sujet du signe donné à son Roi ? — A répondu qu’elle aurait conseil de sainte Catherine.
  • Le mardi 13 mars, interrogée du signe remis à son Roi et quel il fut ? — A répondu : Seriez-vous contents que je me parjurasse ? — Interrogée par monseigneur le vicaire de l’inquisiteur si elle a juré et promis à sainte 227Catherine de ne pas dire ce signe ? — A répondu : J’ai juré et promis de non dire ce signe, et de moi-même, pour ce qu’on me chargeait trop de le dire. Et alors elle s’est dit à elle-même : Je promets que je n’en parlerai plus à personne… Ce signe, ce fut que l’ange certifia à son Roi en lui apportant la couronne et en lui disant qu’il aurait tout le royaume de France entièrement, avec l’aide de Dieu et moyennant le labeur de Jeanne, et qu’il la mît en besogne, c’est à savoir qu’il lui livrât des gens d’armes ; qu’autrement il ne serait mie sitôt couronné et sacré… — Interrogée en quelle manière l’ange apporta la couronne et s’il la mit lui-même sur la tête du Roi ? — A répondu : Elle fut baillée à un archevêque, c’est à savoir celui de Reims, comme il semble, en présence du Roi ; l’archevêque la reçut et la bailla au Roi. Elle-même était présente ; elle est aujourd’hui dans le trésor du Roi… — Où la couronne fut-elle apportée ? — A répondu : Ce fut en la chambre du Roi, au château de Chinon. — Quel jour et à quelle heure ? — A répondu : Du jour je ne sais, et de l’heure il était haute heure. Autrement elle n’a mémoire de l’heure ; et du mois, c’était en mois d’avril ou de mars, comme il lui semble ; au mois d’avril prochain ou en ce présent mois de mars il y a deux ans. C’était après Pâques… — De quelle matière était cette couronne ? — A répondu : C’est bon à savoir qu’elle était de fin or et si riche, que je n’en saurais nombrer la richesse ; cette couronne signifiait qu’il aurait le royaume de France… — Y avait-il dessus pierres précieuses ? — A répondu : Je vous ai dit ce que j’en sais… — L’a-t-elle maniée ou baisée ? — A répondu que non… — Si l’ange qui l’a apportée venait d’en haut ? — A répondu : Il vint de haut, et par commandement de Notre-Seigneur ; il entra par l’huis de la chambre ; en entrant il fit révérence au Roi en s’inclinant 228devant lui et prononçant les paroles qu’elle a dites en parlant du signe ; et avec ce l’ange lui ramentevait la belle patience qu’il avait eue selon les grandes tribulations qui lui étaient venues ; depuis l’huis l’ange marchait et errait sur la terre en venant au Roi, c’est-à-dire l’espace de la longueur d’une lance… Jeanne l’accompagna et alla avec lui par les degrés de la chambre du Roi ; l’ange entra le premier, et puis elle-même dit au Roi : Sire, voici votre signe, prenez-le… — Interrogée en quel lieu l’ange lui était apparu à elle ? — A répondu : J’étais presque toujours en prière afin que Dieu envoyât le signe du Roi ; et j’étais en mon logis chez une bonne femme, près du château de Chinon, quand il vint ; puis nous en allâmes ensemble au Roi ; l’ange était bien accompagné d’autres anges avec lui, que personne ne voyait. Et si ce n’eut été pour l’amour d’elle et pour la tirer de la peine de ceux qui l’arguaient, elle croit bien que plusieurs gens virent l’ange qui ne l’eussent pas vu… — Interrogée si tous ceux qui étaient là avec le Roi ont vu l’ange ? — A répondu qu’elle pense que l’archevêque de Reims, les seigneurs d’Alençon, La Trémoille et Charles de Bourbon le virent ; et quant à la couronne, plusieurs ecclésiastiques et autres la virent qui ne virent pas l’ange… — De quelle figure et grandeur était cet ange ? — A répondu quelle n’en a point congé, et demain en répondra. — Si tous les autres anges qui l’accompagnaient avaient même figure ? — A répondu : Ils s’entre-ressemblaient volontiers les aucuns, et les autres non ; les uns avaient des ailes ; les uns étaient couronnés et les autres non ; il y avait en leur compagnie saintes Catherine et Marguerite : elles furent toutes deux avec l’ange et les autres anges aussi jusque dedans la chambre du Roi… — Comment l’ange l’a-t-il quittée ? — A répondu qu’il la laissa en cette petite chapelle ; elle fut bien courroucée 229de son départ et pleurait volontiers ; elle s’en fût allée avec lui, c’est à savoir son âme… — Interrogée si lors du départ de l’ange elle resta joyeuse ou effrayée et dans une grande peur ? — A répondu : Il ne me laissa pas en peur ni effrayée, mais elle était bien courroucée de son départ. — Interrogée si ce fut par son mérite à elle que Dieu lui envoya son ange ? — A répondu qu’il venait pour grande chose, et elle fut en espérance que le Roi croirait le signe, et que l’on cesserait de l’arguer, que l’on porterait secours aux bonnes gens d’Orléans : c’était aussi pour le mérite du Roi et du bon duc d’Orléans… — Pourquoi elle plutôt qu’une autre ? — A répondu : Plut à Dieu ainsi faire par une simple pucelle, pour rebouter les adversaires du Roi. — Où l’ange avait-il pris la couronne ? — A répondu qu’elle fut apportée de par Dieu et qu’il n’y a orfèvre au monde qui la sut faire si belle ou si riche ; de savoir où l’ange la prit, elle s’en rapporte à Dieu et ne sait point autrement où elle fut prise. — Interrogée si cette couronne fleurait point bon, si elle était brillante ? — A répondu qu’elle n’en a mémoire et s’en avisera… Ensuite et se reprenant elle dit : Elle sent bon et sentira bon, mais qu’elle soit gardée ainsi qu’il appartient, et elle était bien en manière de couronne. — Interrogée si l’ange lui a jamais écrit ? — A répondu que non. — Quel signe son Roi, les gens qui étaient avec lui et elle-même eurent de croire que c’était un ange ? — A répondu que le Roi le crut par l’enseignement des gens d’Église qui étaient présents et par le signe de la couronne… — Interrogée comment les gens d’Église ont su que c’était un ange ? — A répondu : Par leur science et parce qu’ils sont clercs.
Article 52

Par toutes ses inventions Jeanne a tellement séduit les peuples chrétiens, que beaucoup l’ont en 230 sa présence adorée comme sainte, et en son absence l’adorent encore, composent en son honneur messes et collectes, bien plus, vont jusqu’à la dire la plus grande de toutes les saintes après la Vierge Marie, lui élèvent des statues et des images dans les églises des saints, et portent sur eux des médailles de plomb ou d’autre métal qui la représentent, absolument comme fait l’Église pour honorer la mémoire et le souvenir des saints canonisés, publiant hautement qu’elle est envoyée de Dieu, et ange plutôt que femme. De telles choses sont pernicieuses pour la religion chrétienne, scandaleuses et préjudiciables au salut des âmes.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Quant au commencement de l’article, j’en ai ailleurs répondu ; quant à ses conclusions, je m’en rapporte à Notre-Seigneur.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 52 :

  • Le samedi 3 mars, interrogée si elle a oncques connu frère Richard ? — A répondu : Je ne l’avais oncques vu quand je vins devant Troyes. — Quelle figure il lui a faite ? — A répondu que ceux de Troyes, comme elle pense, l’envoyèrent vers elle, disant qu’ils doutaient qu’elle fût chose de par Dieu, et quand il vint à elle, en approchant il faisait signe de croix et jetait eau bénite, et elle lui dit : Approchez hardiment, je ne m’envolerai pas. — Interrogée si elle n’a point vu ou fait faire aucunes images ou peintures d’elle ? — A répondu qu’elle vit à Arras une peinture en la main d’un Écossais, qui la représentait tout armée, un genou en terre, remettant une lettre à son Roi ; elle n’a oncques vu ou fait faire autre image ou peinture à la semblance d’elle… — Interrogée au sujet d’un tableau chez 231son hôte, où il y avait trois femmes peintes et écrit Justice, Paix, Union ? — A répondu que de cela elle ne sait rien. — Interrogée si elle ne sait point que ceux de son parti aient fait services, messes, oraisons pour elle ? — A répondu qu’elle n’en sait rien, et s’ils ont fait service ne l’ont point fait de son commandement ; et s’ils prient pour elle, lui est avis qu’ils ne font point de mal.
  • Le samedi 3 mars, interrogée sur la révérence que lui firent ceux de Troyes à l’entrée de leur ville ? — A répondu qu’ils ne m’en firent point… Frère Richard entra quand eux à Troyes, mais elle n’est point souvenante si elle le vit à l’entrée… — Interrogée si frère Richard fit point de sermon à son entrée au sujet de sa venue ? — A répondu qu’elle n’y arrêta guère et n’y coucha pas ; elle ne sait rien de ce sermon.
Article 53

Au mépris des ordres de Dieu et des saints, Jeanne, dans sa présomption et son orgueil, est allée jusqu’à prendre commandement sur des hommes ; elle s’est constituée chef de guerre, et a eu sous ses ordres jusqu’à seize mille hommes, parmi lesquels des princes, barons, une foule de gentilshommes : elle les a tous fait guerroyer, étant leur principal capitaine.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Quant au fait d’être chef de guerre, j’en ai répondu ailleurs ; si j’ai été chef de guerre, c’était pour battre les Anglais. Quant à la conclusion de l’article, je m’en rapporte à Dieu.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 53 :

  • Le mardi 27 février, interrogée quelle société son Roi lui a donnée quand il la mit en œuvre ? — A 232répondu : Dix ou douze mille hommes. Elle se rendit à Orléans, d’abord à la bastille Saint-Loup, et ensuite à celle du pont.
Article 54

Jeanne se commet avec les hommes d’une façon inconvenante, refuse d’avoir société et communauté avec les femmes, ne veut vivre qu’avec les hommes, se fait servir par eux, même dans son particulier et pour les détails les plus secrets ; jamais on n’avait vu ni ouï dire pareille chose d’une femme chaste et pieuse.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Il est vrai que mon gouvernement était sur des hommes ; mais quant à mon logis et gîte, le plus souvent j’avais une femme avec moi. Et quand j’étais en guerre je me couchais toute vêtue et armée, ne pouvant alors recouvrer de femmes. Quant à la conclusion de l’article, je m’en rapporte à Dieu.

Article 55

Jeanne a abusé des révélations et des prophéties qu’elle dit avoir eues de Dieu, pour se procurer par là lucre et profit temporels ; au moyen de ces prétendues révélations, elle s’est acquis de grandes richesses, un grand étalage, un grand état de maison en officiers, chevaux et parures ; elle a obtenu de grands revenus à ses frères et parents, imitant en cela les faux prophètes, qui, pour acquérir un gain temporel ou gagner les faveurs des rois, ont coutume de simuler qu’ils ont eu révélations de Dieu sur les choses qu’ils savent être du goût de leurs princes ; abusant des oracles divins, elle a attribué ainsi ses mensonges à Dieu.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — J’ai ailleurs répondu. Quant aux dons faits à mes 233frères, ce que le Roi leur a donné c’est de sa grâce, sans que je l’aie requis. Quant à la charge que donne le promoteur, et à la conclusion de l’article, je m’en rapporte à Notre-Seigneur.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 55 :

  • Le samedi 10 mars, interrogée si oncques elle a eu autres richesses de son Roi que des chevaux ? — A répondu qu’elle ne demandait rien à son Roi, fors bonnes armes, bons chevaux, et de l’argent à payer les gens de son hôtel. — Interrogée si elle n’avait point de trésor ? — A répondu que dix ou douze mille qu’elle a vaillant n’est pas grand trésor à mener la guerre, que c’est peu de chose ; ses frères ont son bien, elle le croit, du moins ; tout ce qu’elle a, c’est de l’argent propre du Roi ; elle a été prise montée sur un demi-coursier : ce fut son Roi ou ses gens qui lui donnèrent l’argent du Roi ; elle avait cinq coursiers de l’argent de son Roi, sans les trottiers dont elle avait plus de sept.
Article 56

Jeanne a bien des fois proclamé avoir deux conseillers qu’elle appelle conseillers de la fontaine, et qui sont venus à elle depuis qu’elle a été prise, ainsi qu’il résulte des déclarations faites par Catherine de la Rochelle devant l’official de Paris265. Cette Catherine a dit que Jeanne, si elle n’est pas bien gardée, sortira de prison par le secours du diable.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Je m’en tiens à ce que j’en ai déjà dit ; et quant aux conseillers de la fontaine, je ne sais ce que c’est. Je crois bien y avoir une fois entendu sainte Catherine et 234sainte Marguerite. Je nie la conclusion de l’article.

À cet instant elle a juré par son serment qu’elle ne voudrait point que le diable la tirât hors de la prison.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 56 :

  • Le samedi 3 mars, interrogée si elle ne connut point Catherine de la Rochelle ? — A répondu que oui, qu’elle l’a vue à Jargeau et à Montfaucon-en-​Berry… Catherine lui dit qu’il venait à elle, Catherine, une dame blanche vêtue de drap d’or, qui lui disait qu’elle allât par les bonnes villes, que le Roi lui baillât des hérauts et trompettes pour faire crier quiconque aurait or, argent ou trésor caché, qu’il eût à l’apporter aussitôt ; que ceux qui en auraient et qui ne le feraient, elle les connaîtrait bien et saurait trouver lesdits trésors ; que ce serait pour payer les gens d’armes de Jeanne. À quoi ladite Jeanne répondit à Catherine de retourner à son mari, faire son ménage et nourrir ses enfants… Et pour en savoir la certaineté, elle en parla à saintes Catherine et Marguerite, qui lui dirent que du fait de cette Catherine n’était que folie et néant ; elle écrivit à son Roi ce qu’il en devait faire ; et quand elle vint au Roi elle lui dit que le fait de cette Catherine était folie et néant… Cependant frère Richard voulait que ladite Catherine fût mise en œuvre : frère Richard et Catherine furent très-mécontents d’elle… — Interrogée si elle parla à Catherine de la Rochelle d’aller à La Charité ? — A répondu que Catherine ne lui conseillait pas d’y aller, qu’il faisait froid, et qu’elle n’y irait point. Ladite Jeanne dit à Catherine qui voulait aller devers le duc de Bourgogne pour faire paix, qu’il lui semblait qu’on ne trouverait point de paix, si ce n’était par le bout de la lance… Elle a confessé avoir demandé à Catherine si cette dame venait toutes les nuits, et pour ce qu’elle coucherait avec elle. Elle y coucha en effet, veilla jusques à 235minuit et ne vit rien, et puis s’endormit. Et quand vint au matin elle demanda à Catherine si la dame était venue : Catherine lui dit que oui, qu’elle dormait elle, Jeanne, et sans qu’elle, Catherine, l’eût pu éveiller. Et lors Jeanne lui demanda si la dame ne viendrait point le lendemain : elle lui dit que oui ; pour laquelle chose Jeanne dormit de jour afin qu’elle pût veiller la nuit ; la nuit suivante elle coucha avec ladite Catherine et veilla toute la nuit, mais ne vit rien, combien que souvent lui demandât : Viendra-t-elle point ? Et ladite Catherine lui répondait : Oui, bientôt.
Article 57

Le jour de la Nativité de la sainte Vierge, Jeanne a fait réunir toute l’armée de Charles pour aller attaquer la ville de Paris ; elle a conduit l’armée contre cette cité, affirmant qu’elle y entrerait ce jour-là, qu’elle le savait par révélation ; elle a prescrit toutes les dispositions possibles pour y entrer. Et cependant elle n’a pas craint de le nier en justice devant vous. En d’autres lieux aussi, à La Charité-sur-Loire, par exemple, à Pont-l’Évêque, à Compiègne, lorsqu’elle a attaqué l’armée du duc de Bourgogne, elle avait affirmé et prédit ce qui, selon elle, allait avoir lieu, disant qu’elle le savait par révélation : or, non-seulement les choses prédites par elle ne sont point arrivées, mais c’est tout le contraire qui est arrivé. Devant vous elle a nié avoir fait ces prédictions, parce qu’elles ne se sont pas réalisées comme elle l’avait dit : mais beaucoup de gens dignes de foi rapportent les lui avoir entendu dire266. Lors de l’assaut de Paris, elle a dit que mille milliers d’anges étaient 236autour d’elle, prêts à la porter en paradis si elle venait à être tuée : or, lorsqu’on lui demandait pourquoi, malgré les promesses qui lui avaient été faites, non-seulement elle n’était pas entrée dans Paris, mais beaucoup de ses hommes et elle-même avaient été blessés d’une manière atroce, et quelques-uns même tués : C’est Jésus, aurait-elle dit, qui m’a manqué de parole.

D. — Qu’avez-vous à dire à cet article ?

R. — Pour ce qui est du commencement, j’en ai déjà répondu : si j’en suis avisée plus avant, volontiers en répondrai plus avant. Oncques n’ai dit que Jésus m’ait failli.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 57 :

  • Le samedi 3 mars, interrogée sur ce qu’elle fit sur les fossés de La Charité ? — A répondu qu’elle y fit faire un long assaut, mais qu’elle n’y jeta ni fit jeter eau par manière d’aspersion. — Interrogée pourquoi elle n’y entra point, puisqu’elle en avait commandement de Dieu ? — A répondu : Qui vous a dit que j’avais commandement d’y entrer ? — Interrogée si de cela elle n’eut point conseil de ses voix ? — A répondu qu’elle s’en voulait venir en France, mais les gens d’armes lui dirent que c’était le mieux d’aller devant La Charité premièrement. — Interrogée le 13 mars si, quand elle alla devant Paris, elle eut révélation de ses voix d’y aller ? — A répondu que non, mais à la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche ou vaillance d’armes, elle avait bien l’intention d’aller outre et de franchir les fossés. — Interrogée si elle a eu révélation d’aller à La Charité ? — A répondu que non, mais par la requête des gens d’armes, ainsi comme autrefois elle l’a dit. — Interrogée si elle a eu révélation d’aller à Pont-l’Évêque ? — A répondu que depuis qu’elle eut révélation à Melun 237qu’elle serait prise, elle se reporta le plus du fait de guerre à la volonté des capitaines, et cependant elle ne leur disait point qu’elle avait révélation quelle serait prise. — Interrogée si ce fut bien fait, au jour de la Nativité de Notre-Dame qu’il était fête, d’aller assaillir Paris ? — A répondu : En sa conscience, lui semble que c’est bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame d’un bout jusqu’à l’autre.
Article 58

Jeanne a fait peindre un étendard où sont deux anges, placés de chaque côté de Dieu tenant le monde dans sa main, et les mots Jhésus Maria avec d’autres dessins. Elle dit qu’elle a fait faire cet étendard de l’ordre de Dieu, qui le lui avait révélé par l’entremise de ses anges et de ses saints. Cet étendard, elle l’a placé à Reims, près de l’autel, pendant le sacre de Charles, voulant, dans son orgueil et sa vaine gloire, qu’il fût particulièrement honoré. Elle a fait aussi peindre des armes dans lesquelles elle a placé deux lis d’or sur champ d’azur, au milieu des lis une épée d’argent avec poignée et croix dorées, la pointe de l’épée en l’air, surmontée d’une couronne dorée. Tout cela, c’est faste et vanité, ce n’est point religion ni piété : attribuer de telles vanités à Dieu et aux anges, c’est manquer de respect à Dieu et aux saints.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — J’en ai déjà répondu ; de la conséquence qu’en tire le promoteur, je m’en attends à Notre-Seigneur.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 58 :

  • Le mardi 27 février, interrogée quand elle alla devant Orléans, si elle avait un étendard et de quelle couleur ? — A répondu que oui, qu’il était en toile blanche de 238boucassin, le champ en était semé de lis, avec une figure du monde, un ange de chaque côté de couleur blanche ; sur cet étendard étaient les noms de Jhésus Maria ; comme il lui semble, les franges en étaient de soie. — Interrogée si ces noms Jhésus Maria étaient écrits en haut, de côté ou en bas ? — A répondu que c’était sur le côté, à ce qu’il lui semble. — Interrogée de ce qu’elle aime le mieux, son épée ou son étendard ? — Quarante fois mieux son étendard que son épée. — Interrogée qui lui a fait faire cette peinture ? — A répondu : Je vous ai assez dit que je n’ai rien fait que de l’ordre de Dieu. Elle a ajouté qu’elle portait elle-même son étendard quand elle entrait au milieu des ennemis pour éviter d’en tuer aucun, car elle n’a jamais tué personne…
  • Le samedi 3 mars, elle a dit que son étendard fut en l’église de Reims, assez près de l’autel, où elle-même le tint un peu, et ne sait point que frère Richard l’y ait tenu…
  • Le samedi 10 mars, interrogée si sur son étendard le monde était peint avec deux anges, etc. ? — A répondu que oui, et qu’elle n’en eut oncques qu’un… Saintes Catherine et Marguerite lui dirent de le prendre hardiment et de le porter hardiment, et d’y faire mettre en peinture le Roi du ciel ; elle l’a dit au Roi, mais bien contre son gré ; mais quant à ce que signifie ce qui était sur son étendard, elle ne sait rien de plus… Elle n’a jamais eu écu ni armes, le Roi en donna à ses frères, c’est à savoir un écu d’azur, deux fleurs de lis d’or et une épée parmi. Et en cette ville, elle a devisé icelles armes à un peintre qui lui avait demandé quelles armes elle avait… Le Roi les a données à ses frères à la plaisance d’eux, sans la requête d’elle et sans révélation.
  • Le samedi 17 mars, interrogée qui l’avait poussée à faire peindre anges sur son étendard, avec bras, pieds, 239jambes et vêtements ? — A répondu : Vous y êtes répondus… — Interrogée si elle les avait fait peindre tels qu’ils venaient à elle ? — A répondu qu’elle les avait fait peindre tels en la manière qu’ils sont peints dans les églises ? — Si elle les a jamais vus tels qu’ils sont peints dans les églises ? — A répondu : Je ne vous en dirai autre chose… — Pourquoi elle n’a pas fait peindre la clarté qui vient à elle avec ses anges et ses voix ? — A répondit que cela ne lui fut point commandé… — Interrogée si ces deux anges peints sur son étendard représentaient saints Michel et Gabriel ? — A répondu qu’ils n’y étaient que pour l’honneur de Notre-Seigneur qui était représenté sur l’étendard… — Interrogée si ces deux anges peints sur son étendard étaient les deux anges qui gardent le monde, et pourquoi il n’y en avait pas plus. — A répondu que tout l’étendard était tel qu’il lui avait été commandé de par Dieu, par les voix de saintes Catherine et Marguerite, qui lui dirent : Prends l’étendard de par le Roi du ciel ; et parce que les saintes lui dirent : Prends l’étendard de par le Roi du ciel, elle y fit faire cette figure de Notre-Seigneur et de deux anges et de couleur, et tout le fit par leur commandement. — Interrogée si elle leur demanda si en vertu de cet étendard elle gagnerait toutes les batailles où elle se bouterait ? — A répondu qu’elles lui dirent qu’elle prît son étendard hardiment, que Dieu l’aiderait. — Interrogée qui aidait plus, elle l’étendard, ou l’étendard elle ? — A répondu que de la victoire, de l’étendard ou d’elle, c’était tout à Notre-Seigneur… — Interrogée si l’espérance d’avoir victoire était fondée en elle ou son étendard ? — A répondu : Il était fondé en Notre-Seigneur et non ailleurs… — Interrogée si un autre l’eût porté qu’elle, s’il eût eu aussi bonne fortune comme elle de le porter ? — A répondu : Je n’en sais rien, et je m’en attends à Notre-Seigneur. — Interrogée dans le cas où un de son parti lui 240eût remis un autre étendard à porter, par exemple le propre étendard de son Roi, et qu’elle l’eût porté, si elle eût eu aussi bonne espérance comme en celui qui lui était disposé de par Dieu ? — A répondu : Je portais plus volontiers celui qui m’avait été commandé de par Notre-Seigneur, et cependant du tout je m’en attendais à Notre-Seigneur. — Interrogée si on ne fit point voltiger son étendard autour de la tête du Roi ? — A répondu que non, qu’elle sache… — Interrogée pourquoi il fut plus porté en l’église de Reims, au sacre, que celui des autres capitaines ? — A répondu : Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur.
Article 59

À Saint-Denis en France, Jeanne a offert et fait placer dans l’église, au lieu le plus apparent, les armes qu’elle portait quand elle fut blessée en attaquant la ville de Paris : elle a voulu que ces armes fussent honorées comme reliques. Dans cette même ville, elle a fait allumer des bougies dont la cire fondue tombait sur la tête des petits enfants, disant que cela leur porterait bonheur, et faisant par de tels sortilèges beaucoup de divinations267.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Quant à mes armes, j’en ai répondu ; quant aux bougies allumées et fondues, je nie.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 59 :

  • Le samedi 17 mars, interrogée quelles armes elle a offertes à Saint-Denis ? — A répondu : Un blanc harnois tout entier, avec une épée qu’elle avait gagnée devant Paris. — Interrogée à quelle fin elle les offrit ? — A répondu que ce fut par dévotion, ainsi qu’il est accoutumé 241par les gens d’armes quand ils sont blessés ; et parce qu’elle avait été blessée devant Paris, elle les offrit à Saint-Denis pour ce que c’est le cri de France. — Interrogée si elle l’a fait pour qu’on les adorât ? — A répondu que non.
Article 60

Au mépris des lois et sanctions de l’Église, Jeanne a plusieurs fois devant ce tribunal refusé de dire la vérité ; par là, elle rend suspect tout ce qu’elle a dit ou fait en matière de foi et de révélations, puisqu’elle n’ose les révéler à des juges ecclésiastiques ; elle redoute le juste châtiment qu’elle a mérité, et dont elle paraît avoir conscience elle-même, quand, à ce propos, elle a en justice allégué ce proverbe, que pour dire la vérité, on était souvent pendu. Aussi a-t-elle souvent dit : Vous ne saurez pas tout, et encore : J’aimerais mieux avoir la tête coupée que de tout vous dire.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je n’ai point pris délai, fors pour plus sûrement répondre à ce qu’on me demandait. Quand je doute si je dois répondre, je demande délai pour savoir si je dois dire. Quant au conseil de mon Roi, pour ce qu’il ne touche pas le procès, je ne l’ai voulu révéler. Du signe donné au Roi, je l’ai dit, parce que les gens d’Église m’ont condamnée à le dire.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 60 :

  • Le samedi 24 février, nous, évêque, lui avons exposé de jurer purement, simplement, absolument, sans conditions ; elle en a été trois fois requise et avertie. Elle nous a dit : Donnez-moi congé de parler. Et ensuite : Par ma foi, vous pourrez me demander telles choses que je ne vous dirai pas. Elle nous a dit : Peut-être 242pourrez-vous me demander beaucoup de choses sur lesquelles je ne vous dirai pas la vérité en ce qui louche mes révélations ; vous pourriez me forcer à dire telle chose que j’ai juré de ne pas dire, et je serais parjure, ce que vous ne devez pas vouloir… Je vous le dis, réfléchissez bien à ce que vous dites que vous êtes mon juge ; vous acceptez un grand fardeau, et vous me chargez trop… Il me semble que c’est assez d’avoir juré deux fois… — Interrogée si elle veut jurer simplement et absolument ? — A répondu : Vous devez être bien contents, j’ai assez juré deux fois. Elle a dit aussi que tout le clergé de Rouen et de Paris ne saurait la condamner s’il n’y a droit. Elle a ajouté qu’en huit jours elle ne pourrait pas tout dire… De son arrivée, elle dira volontiers la vérité, mais pas tout… — Il lui a été alors dit de demander l’avis des assistants sur le point de savoir si elle doit jurer ou non ? — Elle a dit que de son arrivée elle dira volontiers la vérité, mais non sur le reste, et qu’il ne faut plus lui en parler… — Avertie que par son refus elle se rendait suspecte ? — A dit comme dessus… — Nous, évêque, l’avons requise encore de jurer d’une manière précise ? — Je vous dirai volontiers ce que je sais, mais pas tout. — Requise et avertie encore une fois d’avoir à jurer, et cela sous peine d’être déclarée convaincue de ce dont elle est accusée ? — Elle a dit : J’ai assez juré, passez outre. — Requise encore et avertie d’avoir à jurer de dire la vérité sur ce qui touche le procès, et qu’elle se mettait en grand péril ? — A déclaré : Je suis prête à jurer de dire ce que je sais touchant le procès, mais non tout ce que je sais. Et elle a juré ainsi… — Interrogée si sa voix lui a défendu de tout dire ? — A dit : Je ne vous en répondrai ; il y a révélations qui touchent le Roi que je ne vous dirai pas. — Interrogée si la voix lui a défendu de dire ses révélations ? — A 243déclaré qu’elle n’a conseil là-dessus. Et a demandé délai de quinze jours… — Interrogée si elle croit que ce soit déplaire à Dieu de dire la vérité ? — A déclaré à nous, évêque, que ses voix lui ont prescrit de dire certaines choses au Roi et pas à nous… — Interrogée si son conseil lui a fait connaître qu’elle s’échappera de prison ? — A déclaré : Je ne vous l’ai à dire… — Interrogée si cette nuit la voix lui a donné conseil sur les questions auxquelles elle doit répondre ? — A dit que si la voix le lui a révélé, elle ne l’a pas bien compris… — Interrogée si les deux derniers jours qu’elle a entendu ses voix, elles lui sont venues avec accompagnement de lumières ? — A dit qu’au nom de sa voix une lumière apparaît… — Interrogée si avec ses voix elle voit quelque chose ? — A déclaré : Je ne vous dis pas tout, je n’en ai permission, mon serment ne porte pas là-dessus. Et a ajouté que cette voix était belle, bonne et digne, et que les choses qui lui sont demandées, elle n’est pas tenue d’y répondre… — Interrogée si la voix qui vient à elle a des yeux, si elle y voit (et cela lui était demandé parce que Jeanne a prié qu’on lui remit par écrit les points sur lesquels elle ne voulait répondre) ? — A dit : Vous ne l’avez pas encore… Il y a un dicton chez les enfants, que l’on est quelquefois pendu pour avoir dit la vérité.
  • Le mardi 27 février, requise par nous, évêque, de faire et prêter serment sur ce qui touche son procès ? — A répondu que sur ce qui touche le procès, elle jurera volontiers, mais non sur tout ce qu’elle sait. — Nous l’avons requise de dire vérité sur tout ce qui lui sera demandé ? — A continué à répondre de même, en disant à nous, évêque : Vous devez être content, j’ai assez juré ; et elle a ajouté qu’elle dira volontiers vérité sur les choses qu’elle a de Dieu congé de révéler ; mais quant aux révélations qui concernent son Roi, elle ne 244les dira pas sans le congé de sa voix… — Interrogée si ses deux saintes sont vêtues de même ? — A répondu : Je ne vous en dirai rien de plus pour le moment, je n’en ai congé… Si vous ne me croyez, allez à Poitiers.… — Interrogée si les saintes qui lui apparaissent sont de même âge ? — A répondu qu’elle n’a congé de le dire… — Interrogée si elles parlent en même temps toutes les deux ? — A répondu qu’elle n’a pas congé de le dire ; que cependant elle a chaque jour conseil de l’une et de l’autre… — Interrogée laquelle des deux lui est apparue d’abord ? — A répondu : Je ne les ai pas connues si vite.… Elle a pu le savoir, elle a oublié… Si elle avait congé de le dire, elle le dirait ; c’est dans le registre de Poitiers… — Interrogée sous quelle forme était saint Michel quand il lui apparut ? — A répondu : De cela, il n’y aura aujourd’hui réponse pour vous ; je n’ai pas encore congé de vous le dire.… — Interrogée de ce que saint Michel lui a dit la première fois ? — A répondu : Vous n’en aurez réponse de lui cette nuit.… Elle a déclaré que ses voix lui ont dit de répondre hardiment…, qu’elle n’a pas encore congé de révéler ce que saint Michel lui a dit… Elle voudrait bien que nous, évêque, eussions copie du livre qui est à Poitiers… — Interrogée si saint Michel et les autres saints lui ont dit de ne rien révéler sans leur congé ? — A dit : Encore ne vous en répondrai-je… De ce sur quoi j’aurai congé, je vous répondrai volontiers… Si mes voix ne l’ont défendu, je ne l’ai pas compris… — Interrogée quel signe elle donne qui permette de savoir que ses affirmations viennent de Dieu, et que ce soient saintes Catherine et Marguerite ? — A répondu : Je vous ai assez dit que ce sont saintes Catherine et Marguerite ; croyez-le si vous voulez.… — Interrogée sur les révélations qu’a eues son Roi ? — A répondu : Vous n’aurez pas cela de moi cette année.… — Interrogée sur les 245promesses que lui ont faites ses saintes ? — A répondu : Cela n’est pas de votre procès, pas du tout.… — Interrogée si elles lui ont promis autre chose que de la conduire au paradis ? — A répondu qu’il y a d’autres promesses, mais quelle ne les dira pas ; que cela ne touche pas le procès… Avant trois mois elle révélera une autre promesse… — Interrogée si ses saintes lui ont révélé qu’elle sera délivrée avant trois mois ? — A répondu : Ce n’est pas de votre procès.… Qu’elle ne sait cependant quand elle sera délivrée… Que ceux qui veulent l’enlever de ce monde pourraient bien en partir avant elle… — Interrogée si son conseil lui a dit qu’elle sera délivrée de prison ? — A répondu : Parlez-m’en dans trois mois, et je vous en répondrai, et elle a demandé aux assistants de dire sous serment si cela touchait le procès ; l’avis de tous les assistants ayant été que cette question touche le procès, elle a dit : Je vous ai bien dit que vous ne saurez pas tout ; Il faudra bien que je sois délivrée une fois ; je veux avoir congé de vous le dire. Et là-dessus elle a demandé délai… — Interrogée si ses saintes lui ont défendu de dire la vérité ? — A répondu : Voulez-vous donc que je vous dise ce qui regarde le roi de France ? Elle a dit qu’il y avait beaucoup de choses qui ne touchent pas le procès…
  • Le jeudi 1er mars, interrogée du signe qu’elle a donné à son Roi qu’elle venait de la part de Dieu ? — A répondu : Je vous ai toujours dit que vous ne me l’arracherez pas de la bouche : allez le lui demander.… Interrogée si elle a juré de ne pas révéler ce qui lui sera demandé touchant le procès ? — A répondu : Je vous ai déjà dit que ce qui va à notre Roi je ne vous le dirai pas.… — Interrogée s’il connaît le signe ? — A répondu : Vous ne le saurez de moi. On lui a dit que cela touchait le procès ; elle a répondu : De ce que j’ai promis de tenir secret, je ne vous dirai rien… Je l’ai promis en 246un tel lieu, que je ne puis vous le dire sans parjure.… Interrogée à qui elle l’a promis ? — A répondu à saintes Catherine et Marguerite, et que cela a été montré à son Roi… Qu’elle le leur a promis sans qu’elles le lui aient demandé, qu’elle l’a fait d’elle-même pour ce que trop de gens l’eussent questionnée sur ce signe… — Interrogée si quand elle a montré ce signe au Roi il y avait d’autres personnes que le Roi et elle ? — A répondu : Je pense qu’il n’y avait que le Roi, quoique beaucoup d’autres fussent assez près.… — Interrogée si elle a vu une couronne sur la tête du Roi quand elle lui montra le signe ? — A répondu : Je ne vous le peux dire sans parjure.
  • Le samedi 3 mars, interrogée si elle croit que Dieu a créé saint Michel et saint Gabriel en la forme en laquelle elle les voit ? — A répondu : Vous n’aurez pour le moment rien de plus que ce que je vous en ai dit.… — Interrogée si elle sait par révélation qu’elle doit s’évader ? — A répondu : Cela ne touche pas votre procès : voulez-vous que je parle contre moi ?… — Interrogée si ses voix lui en ont dit quelque chose ? — A répondu : Cela ne touche pas votre procès ; je m’en attends à Notre-Seigneur. S’il vous eût appartenu de tout savoir, je vous aurais tout dit… Par ma foi, je n’en sais l’heure ni le jour. — Interrogée si quand Dieu lui a révélé qu’elle eût à changer d’habit, elle eut cette révélation par la voix de saint Michel, de sainte Catherine ou de sainte Marguerite ? — A répondu : Vous n’en aurez autre chose pour le moment.
  • Le lundi 12 mars, interrogée si elle n’avait pas eu lettres de saint Michel ou de ses voix ? — A répondu : Je n’ai congé de vous le dire ; dans huit jours je vous répondrai volontiers ce que je saurai.
Article 61

Avertie d’avoir à soumettre tous ses dits et actions à l’Église militante, après qu’on lui a eu fait 247 connaître la distinction entre l’Église militante et l’Église triomphante, Jeanne a déclaré se soumettre à l’Église triomphante, et refusé de se soumettre à l’Église militante, confessant par là qu’elle comprend mal l’article de foi : Je crois en l’Église une, sainte, catholique, et qu’elle est dans l’erreur sur ce point. Elle a dit ne relever que de Dieu, et qu’elle s’en rapportait de ses faits à Dieu et à ses saints, et non au jugement de l’Église.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je veux porter honneur et révérence à l’Église militante de tout mon pouvoir. De m’en rapporter de mes faits à cette Église militante, il faut que je m’en rapporte à Notre-Seigneur qui me l’a fait faire.

— Vous en rapporterez-vous à l’Église militante quant à ce que vous avez fait ?

— Envoyez-moi le clerc samedi prochain et je vous en répondrai.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 61 :

  • Le jeudi 15 mars, il lui a été déclaré ce que c’était que l’Église triomphante et l’Église militante. Requise que de présent elle se soumît à la décision de l’Église de ce quelle a fait ou dit, soit bien ou mal ? — A répondu : Je ne vous en répondrai autre chose pour le moment. Et après monitions et réquisitions que si elle a fait quelque chose qui soit contre notre foi, elle doit s’en rapporter à la détermination de l’Église ? — A répondu que ses réponses soient vues et examinées par les clercs, et puis qu’on lui dise s’il y a quelque chose qui soit contre la foi chrétienne ; elle saura bien dire à son conseil ce qui en sera, et puis elle en dira ce qu’elle en aura trouvé par son conseil ; et cependant, s’il y a rien de mal contre la foi chrétienne que Notre-Seigneur a commandée, elle 248ne voudrait le soutenir, et serait bien courroucée d’aller à l’encontre. — Interrogée si de ce qu’elle a dit et fait elle veut se soumettre et rapporter à la détermination de l’Église ? — A répondu : Toutes mes œuvres et mes faits sont en la main de Dieu, et du tout je m’en attends à lui. Et je vous certifie que je ne voudrais rien faire ni dire contre la foi chrétienne ; et si j’avais rien dit ou fait qui fût sur le corps de moi que les clercs sussent dire que ce fût contre la foi chrétienne que Notre-Seigneur a établie, je ne le voudrais soutenir, mais le bouterais dehors. — Interrogée de nouveau si elle ne s’en voudrait point soumettre à l’ordonnance de l’Église ? — A répondu : Je ne vous en répondrai maintenant autre chose, mais samedi envoyez-moi le clerc, si vous n’y voulez venir vous-même, et je lui répondrai de ce à l’aide de Dieu, et ce sera mis en écrit.
  • Le samedi 27 mars, interrogée si il lui semble qu’elle soit tenue de répondre pleinement vérité à notre seigneur le Pape, vicaire de Dieu, de tout ce qu’on lui demanderait touchant la foi et le fait de sa conscience ? — A répondu qu’elle requiert elle-même qu’elle soit menée devant lui, et puis répondra devant lui tout ce qu’elle devra répondre.
Article 62

Jeanne a travaillé à scandaliser le peuple, à l’induire à croire à ses discours, se donnant l’autorité de Dieu et des anges, s’élevant, pour mettre les hommes en erreur, au-dessus de tout pouvoir ecclésiastique, comme ont coutume de faire les faux prophètes qui établissent des sectes d’erreur et de perdition, et se séparent de l’unité de l’Église. Chose pernicieuse dans la religion chrétienne, qui, si les évêques n’y pourvoient, peut détruire l’autorité ecclésiastique ; de tous côtés, en effet, s’élèveront des hommes et des femmes qui, prétendant 249avoir des révélations de Dieu et des anges, sèmeront le mensonge et l’erreur, comme il est arrivé déjà à beaucoup depuis que cette femme s’est élevée et a commencé à scandaliser le peuple chrétien et à publier ses fourberies.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Samedi prochain j’en répondrai.

Article 63

Jeanne ne craint pas de mentir en justice et de violer son propre serment quand, au sujet de ses révélations, elle affirme une foule de choses contradictoires, et qui répugnent entre elles ; elle ne craint pas de jeter la malédiction sur toute une nation, les chefs de cette nation et ses plus grands personnages ; elle en parle sans respect, se permettant un ton de moquerie et de dérision que ne se permettrait point une femme en état de sainteté ; ce qui montre bien qu’elle est régie et gouvernée par les mauvais esprits et non, comme elle s’en vante, par Dieu et les anges. Le Christ a dit des faux prophètes : Vous les reconnaîtrez à leurs fruits.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je m’en réfère à ce que j’en ai dit, et, pour sa conclusion, à Dieu, Notre-Seigneur.

Extrait des interrogatoires se rapportant à l’article 63 :

  • Le mardi 27 février, elle a dit qu’elle avait son épée à Lagny ; mais depuis Lagny jusqu’à Compiègne elle a porté l’épée d’un Bourguignon, parce que c’était une bonne épée de guerre, bonne à donner de bonnes buffes et de bons torchons. — Interrogée où elle a laissé son épée ? — A répondu que cette question n’était pas du procès, qu’elle n’y répondrait pour le moment.
  • 250Le jeudi mars, elle a dit qu’elle serait morte si elle n’avait révélations qui la réconfortent chaque jour. — Interrogée si saint Michel a des cheveux ? — Pourquoi, a-t-elle répondu, les lui aurait-on coupés ? Elle n’a pas vu saint Michel depuis qu’elle a quitté le château de Crotoy ; elle ne le voit pas souvent.
Article 64

Jeanne prétend savoir qu’elle a obtenu le pardon du péché qu’elle a commis lorsque dans son désespoir, poussée par l’esprit malin, elle s’est précipitée du haut de la tour du château de Beaurevoir : or, l’Écriture dit que personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine ; ni, par conséquent, s’il est purgé du péché et justifié.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je vous en ai répondu, à quoi je m’en rapporte. De la charge et conclusion, je m’en attends à notre Sire.

Article 65

Bien des fois Jeanne a dit qu’elle demandait à Dieu de lui envoyer révélation expresse par les anges et par saintes Catherine et Marguerite sur ce qu’elle doit faire, par exemple sur le point de savoir si elle doit faire connaître la vérité en justice sur certains points et certains faits qui lui sont personnels. C’est tenter Dieu ; lui demander ce qui ne doit pas lui être demandé, parce qu’il n’y a pas nécessité et que l’homme avec ses seules recherchés peut y suffire. Lors du saut de la tour de Beaurevoir, elle semble avoir manifestement tenté Dieu.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — J’en ai répondu et ne veux, sans le congé de Notre-Seigneur, révéler ce qui m’a été révélé. Ce n’est pas 251sans nécessité que je requiers Dieu. Je voudrais qu’il m’en envoyât encore plus, afin qu’on aperçût mieux que je suis venue de par Dieu, et que c’est lui qui m’a envoyée.

Article 66

Plusieurs des faits et dits qui viennent d’être relevés, les uns sont opposés au droit divin, au droit évangélique, au droit canonique, au droit civil et aux règles des conciles généraux ; d’autres sont sortilèges, divinations ou superstitions ; d’autres respirent l’hérésie et l’erreur de foi ; d’autres sont attentatoires à la paix, et poussent à l’effusion du sang humain ; d’autres constituent des blasphèmes contre Dieu, les saints et les saintes, et sont blessants pour les oreilles pieuses. Sur tout cela, l’accusée, par son audace téméraire, à l’instigation du diable, a offensé Dieu et péché contre la sainte Église ; elle a été une cause de scandale ; elle est sur tous les points notoirement diffamée ; elle doit être punie et corrigée par vous.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je suis bonne chrétienne : de tout ce dont vous me chargez je m’en rapporte à Notre-Seigneur.

Article 67

Toutes et chacune de ces infractions l’accusée les a commises, perpétrées, dites, proférées, récitées, dogmatisées, promulguées, mises en œuvre, tant dans votre juridiction qu’ailleurs, en plusieurs et divers lieux de ce royaume, non pas une fois, mais plusieurs, en des temps, des jours et à des heures diverses. Elle est retombée dans tous ses écarts ; elle a fourni conseil, aide et faveur à ceux qui les ont commis avec elle.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je nie.

252Article 68

Parce qu’une clameur persistante a frappé vos oreilles, non pas une fois, mais grand nombre de fois ; parce que la rumeur publique, et une information faite sur tout ce qui précède268 vous ont fait reconnaître que l’accusée est véhémentement suspecte et diffamée, vous avez décrété qu’il y avait lieu de faire contre elle une instruction, et d’y procéder par vous ou l’un de vous en faisant citer cette femme, et en la mettant à même de répondre : c’est ce qui a eu lieu.

D. — Qu’avez-vous à dire ?

R. — Cet article regarde les juges.

Article 69

Sur tout ce qui précède l’accusée est véhémentement suspectée, scandalisée, et, autant que possible, auprès de tous les gens honnêtes et sérieux, diffamée. Mais sur tout ce qui précède elle n’est ni corrigée ni amendée ; elle a différé et diffère, elle a refusé et refuse de se corriger et amender ; elle a continué et persévéré, continue et persévère dans ses erreurs, bien que, soit par vous, juges, soit par grand nombre de gens d’Église notables et autres personnes honnêtes, elle ait été, charitablement et autrement, dûment et suffisamment avertie, sommée et requise.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Les délits proposés par le promoteur contre moi, je ne les ai pas faits. Du surplus, je m’en rapporte à Notre-Seigneur. De tous les délits proposés contre moi, je ne crois pas en avoir commis aucun contre la foi chrétienne.

— Si vous aviez fait aucune chose contre la foi chrétienne, 253voulez-vous vous en soumettre à l’Église et à ceux à qui en appartient la correction ?

— Samedi, après dîner, je vous en répondrai.

Article 70

Toutes et chacune des propositions contenues aux articles qui précèdent sont vraies, notoires, manifestes ; la voix publique, la renommée, s’en sont préoccupées et s’en préoccupent ; l’accusée a reconnu et confessé plusieurs fois et suffisamment pour vraie, devant des témoins probes et dignes de foi en jugement et hors jugement, les faits pour lesquels elle est poursuivie.

D. — Qu’avez-vous à dire sur cet article ?

R. — Je nie tout ce que je n’ai pas reconnu et confessé.

Conclusion.

Conviction acquise par vous de la vérité de tout ou partie des articulations qui précèdent, de manière à satisfaire au but proposé, qui est que vous soyez mis à même de vous prononcer en connaissance de cause, le promoteur conclut qu’il soit ultérieurement jugé par vous sur le tout, ainsi que de droit et de raison.

Implorant humblement ledit promoteur votre office sur toutes ces choses, ainsi qu’il convient.

31 mars
Jeanne est interrogée dans sa prison sur sa soumission à l’Église

Et le samedi suivant, dernier jour du mois de mars, veille de Pâques, sous la présidence de nous, juges susdits, au lieu de la prison de Jeanne, étant assistés des seigneurs et maîtres :

254Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midi, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Guillaume Haiton et Thomas de Courcelles, et de Guillaume Haiton et John Gris, comme témoins ;

Jeanne a été interrogée ainsi qu’il suit, touchant quelques points sur lesquels elle a, ainsi qu’on l’a vu, demandé délai pour répondre :

— Voulez-vous vous en rapporter au jugement de l’Église qui est sur terre, de tout ce que vous avez dit et fait, soit bien, soit mal ? Spécialement, voulez-vous vous en référer à l’Église des cas, crimes et délits qui vous sont imputés, et de tout ce qui touche votre procès ?

— Sur tout ce qui m’est demandé, je m’en rapporterai à l’Église militante, pourvu qu’elle ne me commande chose impossible à faire. Et je répute chose impossible à faire de déclarer que mes faits et dits, et tout ce que j’ai répondu au sujet de mes visions et révélations, je ne l’ai pas fait et dit de par Dieu : cela, je ne le déclarerai pour rien au monde. Et ce que Dieu m’a fait faire, commandé ou commandera, je ne manquerai de le faire pour homme qui vive. Il me serait impossible de le révoquer. Et au cas que l’Église voulût me faire faire chose contraire au commandement qui m’a été fait par Dieu, je n’y consentirais pour quoi que ce soit.

— Si l’Église militante vous dit que vos révélations sont illusions ou choses diaboliques, vous en rapporterez-vous à l’Église ?

— Je m’en rapporterai à Dieu, dont je ferai toujours le commandement. Je sais bien que ce qui est contenu en mon procès m’est venu par le commandement de Dieu : ce que j’affirme dans le procès, que j’ai agi par ordre de Dieu, il m’est impossible de faire le contraire. Au cas où 255l’Église me prescrirait le contraire, je ne m’en rapporterais à aucun homme au monde, mais à Dieu seul, dont je suivrai toujours le commandement.

— Ne vous croyez-vous donc pas soumise à l’Église de Dieu qui est sur la terre, c’est-à-dire au Pape, notre seigneur ; aux cardinaux, aux archevêques, évêques et autres prélats de l’Église ?

— Oui, je m’y crois soumise : mais Dieu premier servi.

— Avez-vous donc commandement de vos voix de ne pas vous soumettre à l’Église militante, qui est sur la terre, ni à son jugement ?

— Je ne réponds rien que je prenne dans ma tête ; ce que je réponds est du commandement de mes voix : elles ne me commandent point de désobéir à l’Église, mais Dieu premier servi.

— Au château de Beaurevoir, à Arras ou ailleurs, aviez-vous des limes ?

— Si l’on en a trouvé sur moi, je n’ai rien à répondre.

Cela fait, nous nous sommes retirés, remettant à un autre jour les suites du présent procès de foi.

Notes

  1. [258]

    On ne possède pas l’original en français de cette requête, telle qu’elle fut lue ce jour-là en présence de Jeanne. On ne possède également que le texte latin de l’acte d’accusation qui va suivre. Ce sont ces deux pièces traduites mot à mot en latin, après avoir été lues en français en présence de l’accusée les 27 et 28 mars, que nous remettons en français à notre tour.

  2. [259]

    On va voir qu’il a été procédé à la lecture de l’accusation et à l’interrogatoire conformément à cet avis de Thomas de Courcelles. C’est même ce dernier qui va lire l’acte d’accusation.

  3. [260]

    Il n’existe aucune réponse de Jeanne sur ce point, et ses interrogatoires ne paraissent pas avoir porté là-dessus. Où le promoteur a-t-il pu prendre une telle articulation ?

  4. [261]

    Ce passage de l’interrogatoire du 3 mars, inséré ici par le promoteur, a été omis par les greffiers dans l’interrogatoire lui-même. Voir supra, séance du 3 mars.

  5. [262]

    Le texte latin dit à tort 23.

  6. [263]

    In isto libro : Est-ce le livre dans lequel écrivaient les greffiers où se trouvaient tous ses interrogatoires, ou bien les Évangiles sur lesquels elle prêtait serment, ou enfin le livre de Poitiers auquel elle a plusieurs fois renvoyé ?

  7. [264]

    Sine defectu : nous avons vu aux enquêtes, tome I, page 174, que c’était le mode d’affirmation habituel à Jeanne.

  8. [265]

    Cette déclaration de Catherine de la Rochelle manque au procès. Ce passage est le seul qui en fasse mention.

  9. [266]

    Le procès officiel ne contient aucune des déclarations de ces personnes dignes de foi, déclarations que le promoteur aurait eues sous les yeux.

  10. [267]

    Il n’est trace de tout cela dans les pièces du procès.

  11. [268]

    Ici encore est affirmée l’existence d’une information préliminaire que l’évêque a supprimée.

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